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numĂŠro 13

03.2011

gratuit


Nouvelle production Dans le cadre du cycle Janåcek ˇ Coproduction avec le Staatstheater Nßrnberg et le Teatro La Fenice

Leos JanĂĄcek

L’Affaire

j&TUFFTFMFTQFKPRVFOPUFFOHBĂ—BxEF5PNĂˆT.POESBHĂ˜O 1JOBDPUIĂ’RVFEF-B1SPGFTB .FYJDPt(SBQIJTNF0O3t-JDFODFTFUtTBJTPO

Makropoulos Direction musicale Friedemann Layer Mise en scène Robert Carsen Chœurs de l’OpÊra national du Rhin Orchestre symphonique de Mulhouse Universal Music Publishing

Strasbourg, OpĂŠra 2, 5, 7, 10 (15 h), 12 avril 20 h Mulhouse, La Filature 19, 21 avril 20 h

www.operanationaldurhin.eu


ours

sommaire numéro 13

Directeurs de la publication et de la rédaction : Bruno Chibane & Philippe Schweyer Rédacteur en chef : Emmanuel Abela emmanuel.abela@mots-et-sons.com u 06 86 17 20 40 Direction artistique et graphisme : starHlight Ont participé à ce numéro : REDACTEURS  Cécile Becker, Olivier Bombarda, Caroline Châtelet, Baptiste Cogitore, Sylvia Dubost, Nathalie Eberhardt, Magali Fichter, Pauline Hofmann, Virginie Joalland, Kim, Christophe Klein, Nicolas Léger, Stéphanie Linsingh, Guillaume Malvoisin, Adeline Pasteur, Marcel Ramirez, Sophie Ruch, Christophe Sedierta, Fabien Texier, Gilles Weinzaepflen. PHOTOGRAPHES Vincent Arbelet, Pascal Bastien, Stéphane Louis, Olivier Roller, Yves Petit, Christophe Urbain. CONTRIBUTEURS Bearboz, Laurence Benz, Catherine Bizern, Ludmilla Cerveny, Christophe Fourvel, Sophie Kaplan, Henri Morgan, Nicopirate, Nicolas Querci, Julien Rubiloni, Denis Scheubel, Vincent Vanoli, Henri Walliser, Sandrine Wymann. COUVERTURE Bettie par Ida Tursic et Wilfried Mille www.ida-wilfried.com Retrouvez entretiens, photos et extensions audio et vidéo sur les sites novomag.fr, facebook.com/novo, plan-neuf.com, mots-et-sons.com et flux4.eu Ce magazine est édité par Chic Médias & médiapop Chic Médias u 12 rue des Poules / 67000 Strasbourg Sarl au capital de 12500 euros u Siret 509 169 280 00013 Direction : Bruno Chibane u bchibane@chicmedias.com 06 08 07 99 45 Administration, gestion : Charles Combanaire médiapop u 12 quai d’Isly / 68100 Mulhouse Sarl au capital de 1000 euros u Siret 507 961 001 00017 Direction : Philippe Schweyer u ps@mediapop.fr 06 22 44 68 67 – www.mediapop.fr IMPRIMEUR Estimprim ~ PubliVal Conseils Dépôt légal : mars 2011 ISSN : 1969-9514 u © NOVO 2011 Le contenu des articles n’engage que leurs auteurs. Les manuscrits et documents publiés ne sont pas renvoyés. ABONNEMENT www.novomag.fr novo est gratuit, mais vous pouvez vous abonner pour le recevoir où vous voulez. ABONNEMENT France 6 numéros u 40 euros 12 numéros u 70 euros ABONNEMENT hors France 6 numéros u 50 euros 12 numéros u 90 euros DIFFUSION Vous souhaitez diffuser novo auprès de votre public ? 1 carton de 25 numéros u 25 euros 1 carton de 50 numéros u 40 euros Envoyez votre règlement en chèque à l’ordre de médiapop ou de Chic Médias (voir adresses ci-dessus). novo est diffusé gratuitement dans les musées, centres d’art, galeries, théâtres, salles de spectacles, salles de concerts, cinémas d’art et essai, bibliothèques et librairies des principales villes du Grand Est.

Édito

03.2011

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Cinérama 6 par Olivier Bombarda 07 Un label du Grand Est : Chez.Kito.Kat 09

FOCUS L’actu culturelle du Grand Est à vive allure 08 La sélection des spectacles, festivals, expositions et inaugurations à ne pas manquer 12 Une balade d’art contemporain : 2 éclats blancs toutes les 10 secondes au Crac à Altkirch 32

RENCONTRES Dany Laferrière et Emily Jane White 34

le carnet de novo Novo ouvre ses colonnes à des interventions régulières ou ponctuelles Pas d’amour sans cinéma / 4 : Modèles, par Catherine Bizern 40 Le monde est un seul / 12 : Le syndrome de Kilgore, par Christophe Fourvel 41 Kangoorouge n°3 : Dieu rend visite à Newton, par Sophie Kaplan 42 Bicéphale / 4, Pas à pas, par Julien Rubiloni et Ludmilla Cerveny 43 Chronique de mes collines : Anthony Trollope, The Claverings (1867), par Henri Morgan 44 Songs To Learn and Sing : Amateur Hour par Joe Jackson, par Vincent Vanoli 45 Modernons, par Nicolas Querci 46 Sur la crête, par Henri Walliser et Denis Scheubel 46

MAGAZINE Voyage avec Christoph Hochhäusler, figure du jeune cinéma allemand 48 Anselm Kieffer au Musée Würth à Erstein 50 Ida Tursic et Wilfried Mille au Musée des Beaux-arts à Dole 52 Ursula Bogner au Ceaac à Strasbourg 54 Franck Scurti au Mamcs à Strasbourg 55 Ludovic Lagarde et Olivier Cadiot au festival Perspectives 56 Catherine Marnas monte un roman de Nancy Huston 58 Cinq comédiennes jouent trente-neuf personnages dans une pièce de Pierre Notte à l'allan 60 Catherine Delaunay, ses musiciens et la mer 62 Why Note ameute Dijon 63 Le chef d'orchestre Jean-François Verdier : portrait d'un classique éclectique 64 Bassiste très prisé chez Herzfeld, Mickael Labbé se met à son compte 66 Les Sopranos inspirent Emmanuel Burdeau 68 Interview avec Charlie Adlard, dessinateur de la série Walking Dead 70 La revue Cyclocosma et les éditions de la Dernière goutte : portrait de deux maisons d'édition strasbourgeoises 72

selecta Disques, BD, livres et DVD 77 Mes égarements du cœur et de l'esprit, par Nicopirate 82

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THÉÂTRE, DANSE / BRÉSIL

OTRO (OR) WEKNOWITSALLORNOTHING ENRIQUE DIAZ, CRISTINA MOURA, COLETIVO IMPROVISO

www.le-maillon.com | 03 88 27 61 81

Photo © Bert van Hoogenbemt

JEU 31 MARS + VEN 1ER + SAM 2 AVRIL / 20H30 MAILLON-WACKEN


édito par philippe schweyer

AINSI VA LA VIE

Comme j’ai une heure à perdre dans une ville inconnue, j’entre dans un café pour boire un café. Dans le journal du jour, la vie d’Annie Girardot s’étale sur quatre pages qui me tendent les bras. Je préfère observer le manège des vivants et me laisser bercer par le bourdonnement des conversations matinales. Debout face au zinc, deux collègues s’apprêtent à rejoindre le monde de l’entreprise. - T’as vu que Michel est de nouveau en arrêt de travail ? - On va devoir se taper tout le boulot. - A force de nous mettre la pression, ça va finir par péter. - Tu parles, on est tous des moutons… - Et tout ça pour quoi ? Pour consommer de la merde ! - T’as vu le reportage sur les poulets élevés en batterie ? - Il y a des jours où j’ai envie de tout envoyer valser… À ma gauche, deux hommes parlent de la Tunisie. - Je ne suis pas prêt d’y retourner ! - Pourquoi ? C’est maintenant qu’il faut y aller justement… - Tu crois ? À ma droite, un couple discute à voix basse. - On ne fait plus rien ensemble… - J’y peux rien si j’ai un boulot de dingue. - J’ai l’impression que tu te réfugies dans le travail. - Mais non. Qu’est-ce que tu racontes ? - Ton boulot passe avant tout. - Tu veux que j’arrête de bosser ? Comme ils se lèvent, je n’entends pas la réponse de la femme. À peine sont-ils partis qu’une autre femme s’assoit à leur place. Elle repousse délicatement les miettes au bord de la table et sort un petit carnet de son sac à main. J’observe le reflet de son visage grave dans le miroir suspendu à l’autre bout de la salle, imaginant qu’elle couche sur le papier les premiers vers d’un poème riche en promesses. Elle s’applique, lève les yeux à la recherche du mot juste. Se penche à nouveau. Peut-être est-elle inspirée par les événements récents : la Tunisie, l’Egypte, la Libye… Moi-même, je ne cesse de penser au courage de ces hommes prêts à donner leur vie pour vivre dans un pays libre. Que suis-je disposé à risquer pour plus de liberté ? À la radio, j’ai entendu qu’un père a envoyé ses six fils se battre contre Kadhafi. Il y a là matière à écrire des centaines de poèmes enflammés. Comme elle s’absente pour fumer sur le trottoir, j’en profite pour jeter un œil à son carnet. En dessous de la date, elle a noté : « Poulet, chips, Coca, papier toilette… ». Ce n’est pas ce que j’avais imaginé, mais ça peut toujours servir.

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cinérama 7 par olivier bombarda

« Cette effrayante santé morale que donne l’ambition ! » Françoise Sagan

« La jalousie, la convoitise et l’ambition mènent l’homme au cimetière. » Proverbe juif

« Les clichés sont des modèles simples frappants, mémorables et faciles à communiquer. Ils peuvent signifier l’essentiel d’une idée. Ils ont la possibilité de devenir monumentaux. » Roy Lichtenstein Méli-mélodrame : Black Swan de Darren Aronofsky existerait-il sans Les Chaussons rouges de Michael Powell et Emeric Pressburger, Eve de Joseph L. Mankiewicz, Répulsion et Le Locataire de Roman Polanski, La Mouche de David Cronenberg, Showgirl de Paul Verhoven, Carrie de Brian De Palma ? Tour à tour la liste s’allonge, les similitudes, les citations, les influences dessinent les contours d’un film qui s’apparente à un buvard, un soiffard de cinéma, de sexe et de sang.

Les Vertes années : il n’y a qu’un entrechat à voir dans la déchéance des personnages secondaires de Black Swan incarnés par Wynona Rider (ersatz de Gina Gershon dans Showgirl) et Barbara Hershey, la mère de Nina (une très bonne copine de celle Carrie), le miroitement de leurs carrières d’actrices en berne. Avec Ellen Burstyn pour Requiem for a dream et Michey Rourke pour The Wrestler, Darren Aronofsky avait déjà prouvé qu’il était le chantre des âmes perdues vieillissantes d’Hollywood. Aujourd’hui, il le confirme.

« Un artiste original ne peut pas copier. Il n’a donc qu’à copier pour être original. »

« Cacher son âge, c’est supprimer ses souvenirs. »

« A partir d’un certain âge, la gloire s’appelle la revanche. » Georges Bernanos

Arletty

Jean Cocteau Le Miroir : Sans peur des stéréotypes, Black Swan joue de réflexibilités. Par son canevas, Darren Aronofsky définit une approche documentaire peu à peu détrônée par une irréalité sordide. La jeune ambitieuse Nina (Natalie Portman), danseuse corsetée (au sens propre comme au figuré) se projette dans le reflet de son adversaire Lily, l’anticonformiste délurée. L’oie blanche se transformera ensuite en louve. En miroir, Darren Aronofsky pervertit l’image lisse de Natalie Portman devenue Padmé sans jouet (exit R2D2), déployant ses ailes de cygne noir schizo, goutant onanisme, saphisme et violence.

Faits divers (glaçant) : en Lettonie, durant une projection de Black Swan, dérangé par la mastication incessante d’un spectateur, un homme de 27 ans a décidé de réagir. À la fin du film, il dégaine un revolver et tire une balle dans la tête d’un spectateur de 42 ans.

« Chaque assassin est probablement le vieil ami de quelqu’un. » Agatha Christie Si un sujet est éludé grossièrement dans « Black Swan », il s’agit de la danse. Zélé mais peu fin, le journal « Libération » complète sa critique au sujet du film en faisant appel à une experte en tutus : Marie-Christine Vernay, qui titre : « Le niveau n’est pas fameux ».

« Un chameau, c’est un cheval dessiné par une commission d’experts. » Francis Blanche

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FESTIVAL DES ARTEFACTS À STRASBOURG

SAMEDI 2 AVRIL La Laiterie

SCÈNES D’ICI Concerts de :

SEE YOU COLETTE + GRAND MARCH + MANUEL ETIENNE + MOUSE DTC + MID WILD + DOOZ KAWA + 2011 BY DEAF ROCK + GUNZ 'N' ROSES BY DIRTY 8 + DJ KEMICAL KEM + invités Workshops, conférences

Entrée gratuite dans la limite des places disponibles

2 AU 17 AVRIL 2011

MARDI 12 AVRIL Salle des fêtes de Schiltigheim CALI + KAOLIN + 1984 CHANSON ROCK

MERCREDI 13 AVRIL Salle de l'Illiade à Illkirch-Graffenstaden MORIARTY + SYD MATTERS + ROMEO & SARAH COUNTRY FOLK BLUES

MERCREDI 6 AVRIL VENDREDI 15 AVRIL La Laiterie

JAMAICA + GOOSE + KING CHARLES INDIE ÉLÉCTRO ROCK

JEUDI 7 AVRIL

Salle des fêtes de Schiltigheim

LES OGRES DE BARBACK + LA MAISON TELLIER + MELISSMELL CHANSON ALTERNATIVE

SAMEDI 9 AVRIL La Laiterie

BEAT TORRENT

+ SCRATCH BANDITS CREW + LEXICON ÉLECTRO HIP HOP

Au Zenith Strasbourg Europe

NOFX + DROPKICK MURPHYS + APOCALYPTICA + BEATSTEAKS + SICK OF IT ALL + ARMY OF FRESHMEN PUNK ROCK MÉTAL HARDCORE

SAMEDI 16 AVRIL Au Zenith Strasbourg Europe MORCHEEBA + AaRON + BEN L’ONCLE SOUL + AYO + ASA + STROMAE + PUGGY

POP ROCK SOUL FOLK BLUES GROOVE ÉLECTRO

17AVRIL DIMANCHE 10 AVRIL DIMANCHE Au Zenith La Laiterie

N U M É R O S D E L I C E N C E D E Q U AT R E 4 . 0 : N ° 2 – 1 0 2 0 0 3 0 & N ° 3 – 1 0 2 0 0 3 1

ARCHITECTURE IN HELSINKI + RAINBOW ARABIA INDIE POP

Strasbourg Europe

SOPRANO + DUB INC + RAGGASONIC + HIGHTONE + DANAKIL + LYRE LE TEMPS HIP HOP DUB RAGGA REGGAE SWING


par stéphanie linsingh

Un label au poil Salima Bouaraour, Samuel Ricciuti et Christophe Biache sont à la tête de Chez.Kito.Kat, une structure aux multiples facettes, à la fois label, organisatrice de concerts et fédératrice d’artistes pluridisciplinaires. Ensemble, ils forment également le groupe Beat For Sale.

Une pochette de CD du label Chez.Kito.Kat entre les doigts et on croirait avoir bien plus précieux que du papier et du polycarbonate en notre possession. Tout est fait à la main  : ils achètent le papier, découpent chaque pochette et Salima Bouaraour les coud une à une. Un travail minutieux qu’ils ne laisseraient pour rien au monde aux bras de machines. « Cela redonne de la valeur à la musique : quand les gens achètent l’album, ils ont la satisfaction d’acquérir un bel objet. Nous admirons des labels comme Constellation Records, qui donnent autant d’importance à l’objet qu’à la musique qu’ils diffusent. » En ces temps de crise du disque où le téléchargement illégal est roi, il faut avouer que c’est non négligeable. Cela fait cinq ans que le label Chez.Kito.Kat a vu le jour. À l’origine : une histoire entre Samuel Ricciuti et Salima Bouaraour. Ils se sont rencontrés sur les bancs du collège et 15 ans plus tard, ils se lançaient le pari de monter un label. C’est en 2007 que Christophe Biache les a rejoints. « Nous avons décidé d’appeler notre label Chez.Kito.Kat, car lorsque l’on programme des groupes à Metz, on les invite à dormir à la maison.

Notre chat s’appelant Kito, ils viennent donc chez Kito cat. » Le siège du label se trouve entre Metz et le Luxembourg, à Richemont pour être exact, mais aussi au Québec, où Salima Bouaraour et Samuel Ricciuti ont vécu. Les artistes – musiciens, photographes et vidéastes – qu’ils signent viennent donc de ces endroits divers. « Il s’agit pour beaucoup de coups de cœur amicaux. Twin Pricks et Dr Géo viennent du même quartier que nous. Mais cela se fait aussi au hasard des rencontres. Ce qui compte, c’est qu’ils partagent la même vision que nous de la musique et de la distribution, explique Samuel Ricciuti, sachant que nous ne faisons pas de profit. Nous travaillons tous sur le côté. » Parmi les groupes qu’ils produisent, il y a les leurs : Dog Bless You (S.R.), Komparce (S.R. & C.B.), Mr Bios (C.B.) et leur dernier projet en date, Beat For Sale, où on les retrouve tous les trois. Le groupe est né d’un défi : créer chaque jour un beat et un texte. Influencés par la musique minimale allemande, les labels nord-américains Constellation et Kranky, le rock expérimental et le rap, ils composent sur de vieux synthés des années 70 des beats qu’accompagne la voix de Salima Bouaraour. Si l’EP The Dream Of A Knicker vient à peine de sortir, un second ne devrait pas tarder à le rejoindre… À bon entendeur. CHEZ.KITO.KAT Records www.chezkitokat.com

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focus

1 ~ RENCONTRE TRICOTINéE Viviane Rabaud, artiste plasticienne en résidence à la Clinique du Diaconat à Colmar invite à prendre rendez-vous pour une “rencontre tricotinée” entre le 14 et le 30/4. Tél. 03 89 21 23 69 www.vivianerabaud.com 2 ~ DANS(E) La Filature propose du 13 au 15/5, un week-end chorégraphique avec un grand bal moderne dans la tradition de la compagnie Rosas. www.lafilature.org 3 ~ AUJOURD’HUI POUR DEMAIN Journée d’étude au Musée d’Art Moderne et Contemporain de la Ville de Strasbourg à l’initiative du groupe No Name (ESADS) le 5/4. 4 ~ AFTERDARK Proposée par Nathalie Herschdorfer, AfterDark réunit des photos et des vidéos d’artistes inspirés par la nuit. www.lafilature.org 5 ~ QUINZAINE IRANIENNE Cinéma, musique, littérature, mode, art culinaire... Un regard sur la culture iranienne contemporaine à Strasbourg du 14 au 27/3. www.semaineiranienne.eu

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6 ~ Le BUREAU DU DESSIN En partenariat avec l’ESAD Strasbourg, l’ESAL Metz & Épinal et l’ENSA Nancy, Accélérateur de particules présente “Tous debout !”, une expo réunissant une quarantaine d’étudiants des trois écoles invités à trouver des solutions pour présenter leurs dessins en se passant des murs. Du 6 au 25/4, espace apollonia à Strasbourg. 7 ~ Eric Tabuchi Double événement pour le photographe avec Indoor Land jusqu’au 29/4 au Maillon et Mini Golf jusqu’au 8/5 à la Chambre à Strasbourg www.la-chambre.org 8 ~ AU QUAI Conférences de Yann Rocher (Acoustiques et architectures le 21/3 à 17h30), de Jean-Luc Nancy (Au fond des images le 22/3 à 17h) et de Olivier Deloignon (L’exemple de la nature naturante, le biomorphisme, le 29/3 à 18h) au Quai, école supérieure d’art de Mulhouse. Entrée libre. www.lequai.fr 9 ~ ATELIERS OUVERTS Les artistes alsaciens ouvrent grand les portes de leurs ateliers les 14-15 et 21-22/5. www.ateliersouverts.net

10 ~ C’EST ARRIVE PRES DE CHEZ VOUS Expo au Collège de Volgelsheim jusqu’au 15/4 avec des œuvres prêtées par le Frac Alsace. Visuel : Clémentine Margheriti.

11 ~ Krasimira Drenska Exposition d’œuvres de Krasimira Drenska en dialogue avec des livres d’artistes issus de la collection de la Bibliothèque de Mulhouse jusqu’au 21/4. Tel. 03 69 77 67 17 12 ~ FESTIVAL INACT Arthur Poutignat, Annie Sibert et Ivan Vollet de la Semencerie à Strasbourg recherchent des artistes (musiciens, plasticiens, comédiens, danseurs, performers…) qui ont des projets relatifs à la performance pour participer au festival mix-media Inact les 20 et 21/5. www.lasemencerie.org 13 ~ BRIC A BRAC L’association Artopie et La Grange aux Paysages organisent un parcours de créations dans le paysage. Cette année, est lancé un Prix d’art contemporain (1er prix : 1000 euros, 2ème prix : une résidence à Meisenthal). www.artopie-meisenthal.org

14 ~ LE REPOS DU CRIEUR PUBLIC Installation sonore de Zahra Poonawala jusqu’au 10/4 au Forum de l’Hôtel de ville à Saint-Louis (68). www.zahrapoonawala.org 15 ~ UNE EXPOSITION EN QUATRE ACTES Accélérateur de particules accueille une expo en quatre temps, montée dans le cadre du séminaire Exposer/Créer à l’ESAD. Treize jeunes artistes répondent à la problématique suivante: l’exposition peut-elle faire œuvre d’expérience ? Du 27 au 30/4 espace apollonia à Strasbourg. 16 ~ ENTREVUES A METZ À l’occasion du 25ème anniversaire du festival EntreVues, le Centre Pompidou-Metz propose deux week-ends de redécouverte de films primés depuis 1986 à Belfort du 15 au 24/4 (Circuit Carole, Substitute ou Mona et moi…). Conférence de Catherine Bizern, la directrice du festival, le 15/4. www.centrepompidou-metz.fr 17 ~ Humanofolie Jean Fontaine, sculpteur céramiste, expose ses créations du 18/3 au 19/9 aux Musées de Sarreguemines.


focus

18 ~ Entre-temps Blanca Casas Brullet et Pierre Yves Freund ont déjà exposé à la galerie du Granit au cours de la saison 2002/2003. Des interférences se sont immiscées depuis entre leurs œuvres et l’intuition de traverses possibles entre elles, a fait naître l’idée de cette exposition commune. www.theatregranit.com 19 ~ … WITH A MENTAL SQUINT La nouvelle exposition du 19 rassemble des œuvres de Joël Kermarrec & Damien Cadio (visuel), Arnaud Vasseux et Katharina Ziemke du 19/3 au 12/6 au 19, Centre régional d’art contemporain de Montbéliard. 20 ~ RAPHAEL ZARKA Dans le cadre des séances spéciales, projection de Topographie anecdotée du skateboard suivie d’une rencontre avec l’artiste au Petit Kursaal à Besançon le 10/5 à 18h. www.frac-franche-comte.fr 21 ~ OLIVIER CADIOT Olivier Cadiot lira des extraits de Un Mage en été et de Un nid pour quoi faire au Nouveau Théâtre à Besançon le 17/3 à 20h. Entrée libre. www.nouveautheatre.fr

22 ~ BARTHOLDI Le Musée d’Histoire de Belfort redonne sa place à Bartholdi en dédiant six de ses salles au sculpteur du Lion de Belfort et de la Statue de la Liberté. 23 ~ LAFAYETTE… L’expo “Lafayette, Tcho-San, Feuilles de carotte ou la Manufacture de Sèvres de 1872 à 1905” présente des céramiques reflétant l’évolution esthétique et technique pendant la Belle Epoque. Au Musée des Ursulines à Mâcon du 19/3 au 22/5. 24 ~ 100 BESTE PLAKATE 09 Une sélection des 100 meilleures affiches allemandes, suisses et autrichiennes de l’année 2009 à l’école des Beaux-Arts de Besançon du 5/4 au 6/5. www.erba.besancon.com 25 ~ ITALIART Nouvelle édition du festival pluridisciplinaire crée il y a trois ans par Vincenzo Cirillo, un napolitain attachant qui a vécu en Toscane avant de s’installer à Dijon. Avec ce festival engagé, il souhaite faire découvrir des artistes italiens qui évoluent en dehors des circuits commerciaux et de “l’art officiel”. Jusqu’au 31/3 à Dijon. www.malastranafestival.it

26 ~ F’RROM Après les festivals Traversées Tziganes (2006-2007) et Transaltaï : Chevauchées Mongoles (2008), l’association Interlude se propose de rassembler autour de la culture rom du 2 au 8/4 à la Ferronnerie à Dijon. 27 ~ ITINERAIRES SINGULIERS 7ème édition du festival Itinéraires Singuliers qui entend faire dialoguer l’art avec l’univers hospitalier, les milieux des handicaps, le champ social et le grand public. Du 17/3 au 10/4 en Bourgogne. www.itinerairessinguliers.com 28 ~ HUMAN BEATBOX FESTIVAL Zutique organise en partenariat avec Octarine le seul festival en Europe uniquement dédié aux percussions vocales. Du 25 au 27/3 à Dijon. www.humanbeatboxfestival.com 29 ~ MI FAMILIA La pièce montée par le Collectif 7’ d’après un texte de l’auteur uruguayen Carlos Liscano inspiré d’un pamphlet de Swift, est présentée au Lycée Montchapet à Dijon le 12/4. www.collectif7prime.com

30 ~ ONE+ONE Le 16/4, la galerie Interface à Dijon inaugure l’exposition d’Arnaud Maguet et Olivier Millagou, mais aussi One+One, festival au programme particulièrement excitant qui jusqu’au 15/5 mettra en lumière les rapports étroits entre l’art et le rock grâce à la participation de nombreuses structures dijonnaises. www.interface-art.com 31 ~ LEE MILLER Le CNA expose les photos de Lee Miller, qui fut mannequin, puis photographe de mode avant de devenir photographe de guerre pour Vogue. www.cna.public.lu 32 ~ Braco Dimitrijević Le MNHA du Luxembourg présente les photographies de Braco Dimitrijević, un pionnier de l’art conceptuel. www.mnha.public.lu 33 ~ PIERRE HUYGHE Présentation de films et d’installations vidéo à Bâle jusqu’au 1/5. www.kunstmuseumbasel.ch

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par cécile becker

focus ISABELLE GIOVACCHINI, en résidence du 21 mars au 20 mai au Frac Lorraine dans le cadre du programme annuel de résidences interrégionales www.fraclorraine.org

Vide et art Vue à la loupe de becs d’oiseaux (Cloués !), photographies d’avions franchissant le mur du son sans même l’apparition d’avions (Vanishing Points), Isabelle Giovacchini fait fi des codes artistiques et se penche sur le mutisme, le vide. Conceptuel ? Pas pour autant, juste une série de médiums pour arriver à un résultat presque scientifique, logique. Jeune artiste sortie de l’école de photographie d’Arles, vivant en Champagne-Ardennes, elle a écumé les résidences et les galeries pour venir se poser de mars à mai au Frac Lorraine. Une résidence de réflexion. Sortie de l’école de photographie d’Arles, vous utilisez la photographie comme un outil, mais elle n’est pas le centre de vos travaux, pourquoi ? Elle m’intéresse énormément et apparaît régulièrement dans ma production, mais toujours de façon pour ainsi dire, voilée. Je ne tiens pas à appuyer sur le déclencheur d’un appareil photo, et encore moins à prendre des décisions de photographe. J’aborde la photographie de manière plastique, à travers ses aspects les plus techniques, comme si tout se jouait avant l’apparition de l’image. Quelles sont les lignes conductrices de votre travail ? Je me joue très souvent des codes de la photographie. En altérant les images, en explorant les points de fuite de la représentation, je tente d’en dévoiler l’intrinsèque désœuvrement. Quant aux idées, il s’agit souvent de rencontres au hasard d’une discussion, d’une lecture ou d’un film par exemple. Je découvre une anecdote dont je devine le potentiel plastique, qu’importe le domaine, et dont la forme ou les propriétés inédites m’interpellent. Travailler sur le mutisme, le vide, n’est-ce pas “ne rien travailler” ? N’est-ce pas choisir la facilité ? Il y a toujours trop d’images, de mots, d’opinions préconçues qui s’entrechoquent avant même d’aborder une œuvre. L’enjeu est au contraire de parvenir à évacuer les clichés qui prolifèrent, que ce soit dans l’esprit de l’artiste ou dans celui du spectateur. C’est pourquoi chaque pièce me prend énormément de temps et nécessite beaucoup de travail en amont. Cette rigueur, qui parfois frôle le « minimalisme », je la conçois plutôt comme une forme de retenue. Elle est tout sauf fainéante car elle consiste à trouver la bonne forme, le geste réellement nécessaire.

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Vous allez bientôt entrer en résidence au Frac Lorraine, une résidence de réflexion. Qu’allez-vous mettre en place ? J’espère aborder cette résidence de manière ouverte et curieuse, c’est-à-dire jouer véritablement le jeu de la recherche et de la réflexion. J’aimerais simplement lire, observer, me documenter sans a priori afin de faire naître des idées. Je me servirai certainement de cette “récolte” plus tard. Quels sont vos projets en dehors de cette résidence ? Je travaille beaucoup sur ma prochaine exposition, Vanishing point, qui aura lieu du 12 mars au 23 avril à la Galerie Isabelle Gounod à Paris. Après cela, je souhaite mener un projet autour des négatifs photographiques de la guerre de Sécession aux États-Unis. D


par caroline châtelet photo : irena vodakova

focus FESTIVAL PASSAGES, du 7 au 21 mai à Metz et en Lorraine www.festival-passages.fr

Un peu plus à Metz Pour sa douzième édition, Passages remet les compteurs à zéro et base son festival à Metz. Sans remettre en question la pérennisation d’un stimulant projet artistique, ce déplacement interroge les paradoxes de la création et de la propriété au sein du champ culturel.

Il est né en 1996. Fondé à Nancy par le directeur de La Manufacture– Centre dramatique national Charles Tordjman, il est passé d’une poignée à plusieurs dizaines d’équipes accueillies pour chacune de ces éditions. À cette progression a naturellement correspondu une diversification, au théâtre s’ajoutant d’autres disciplines artistiques. Essaimant dans toute la cité, il a contaminé d’autres villes de Lorraine, voire, parfois, d’autres pays. Et là, pour sa douzième édition, il continue. Enfin, oui et non. Disons que si le festival Passages continue, accueillant théâtres, musiques, rencontres, films, expositions d’artistes d’Ukraine, de Russie, d’Israël, du Maroc, de Chine, d’ici et d’ailleurs, cette édition marque sans aucun doute une rupture. Géographique, puisque de Nancy Passages se déplace vers Metz. Structurelle, puisque autrefois porté par La Manufacture, il s’émancipe de cette institution, devenant une association. Et pour cause, car cette migration correspond au départ de Tordjman de La Manufacture, ce dernier cédant la place à Michel Didym. Que nous dit ce mouvement ? Audelà du projet artistique et des nombreuses volontés qu’il a fallu pour porter Passages, son histoire interroge les fonctions d’un centre dramatique. Dirigé par un artiste, le CDN assume dans le cadre d’un contrat de décentralisation une « mission de création théâtrale dramatique d’intérêt public ». Richesse de ces lieux : le projet porte généralement une identité artistique assumée, intimement liée au travail du directeur. Possible limite à ce fonctionnement : l’absence de continuité d’un projet de direction à l’autre. Car lorsque Charles Tordjman quitte la direction du CDN, il part avec sa création, Passages. S’il est entendu qu’il ne dérobe Passages ni à son successeur, ni à la Manufacture, ce déménagement laisse un manque dans le paysage culturel nancéien... Certes, cela n’empêche pas Didym d’élaborer

un nouveau temps fort – chose faite avec la mise en place de RING en décembre –, mais le travail avec les structures locales mobilisées pour l’événement, les spectateurs, est, lui, bien à recommencer. Ultime paradoxe de l’affaire : en favorisant ici ses intérêts privés, Tordjman n’agit, au final, qu’en regard de ce pourquoi il a dirigé un CDN et de ce qu’il est : un artiste. Créateur aussi bien de pièces... que de festival. Et, aussi indispensable et stimulante esthétiquement soit la présence d’artistes à la direction d’institutions culturelles, elle ne cesse d’interroger la question de la délimitation de la mission de création théâtrale dramatique d’intérêt public. Voire la soumission de cette dernière aux négociations politiques lors des réguliers changements de direction... D

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par cécile becker photo : denis darzacq

focus Modèles danse, exposition, du 23 mars au 29 mai à l’Arsenal à Metz www.arsenal-metz.fr

La danse comme langage À travers Modèles danse, le critique d’art Christian Gattinoni explore les rapports entre danse et arts plastiques.

On le sait au moins depuis Degas : la danse est une source d’inspiration pour les artistes. Grâce des silhouettes, sensualité des corps sculptés par l’exercice, mais surtout liberté et expressivité des mouvements… la danse et les danseurs n’ont jamais cessé d’attirer l’œil des plasticiens. Pas seulement celui des peintres et des sculpteurs mais également celui des photographes et des vidéastes. Au delà des considérations esthétiques et de l’éternelle tentative de fixer le mouvement, c’est la danse en tant

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que langage qui fascine les artistes. La danse contemporaine, toujours en mouvement, invente sans cesse de nouvelles formes et de nouvelles gestuelles pour réussir à dire le monde, et elles sont autant de nouveaux motifs pour les artistes. Mais il ne s’agit pas là de simplement « documenter » la danse, de la capter et de la restituer, il s’agit d’utiliser ce langage pour produire son propre discours. Le danseur, familier de ce vocabulaire, devient en quelque sorte l’interprète de l’artiste, dans tous les sens du terme. Par sa maîtrise du corps et du geste, il s’avère même un modèle idéal. La relation qui s’établit dès lors entre la danse et les arts plastiques n’est plus celle d’un sujet et d’une œuvre qui le représente. C’est une véritable collaboration créatrice. Collaboration d’autant plus féconde que l’on retrouve les mêmes préoccupations quel que soit le langage, qu’il soit image ou mouvement. Le photographe Denis Darzacq travaille depuis presque 20 ans sur le corps dans l’espace, sur l’interaction avec l’espace public, et plus largement et métaphoriquement, sur la place de l’individu dans la cité. Dans ces séries, la place de la danse est centrale et évidente : elle devient un outil. Tout comme chez Edouard Levé, qui met en scène attitudes et personnages stéréotypés et questionne notre rapport à l’autre et au groupe. Isabelle Grosse s’intéresse à la foule et à ses mouvements, qui tantôt rapprochent et éloignent les individus, comme une chorégraphie de la multitude au quotidien. Arsen Savadov s’attaque à la danse en tant que symbole de l’ex-URSS, en plaçant, avec beaucoup d’ironie, des protagonistes des ballets russes au fond du carreau d’une mine de charbon… à moins qu’il n’ait déguisé les mineurs en ballerines. Au final, une exposition éclectique qui replace la danse au cœur des arts d’aujourd’hui. D


par cécile Becker photo : emma nathan

focus ANNA CALVI, en concert le 29 mars aux Trinitaires à Metz et le 30 mars à la Vapeur à Dijon.

Anna Calvi, duelle et sensuelle Anna Calvi est obsessionnelle. Derrière son album éponyme se cache une forcenée du travail : deux ans de solitude et d’enfermement pour aboutir à un disque puissant et fantasmatique. Encensée par la presse, cette jeune londonienne de 28 ans s’est retrouvée du jour au lendemain élevée au rang de PJ Harvey et Patti Smith.

Anna Calvi, ça sent le sud, le soleil, la joie de vivre, le sourire. De son nom, elle ne garde pourtant que les origines italiennes de son père et un goût affirmé pour le latin, la sensualité des choses. À 28 ans et armée de sa Telecaster, Anna Calvi sait faire vibrer son public en rentrant dans une transe que l’on a rarement vue chez un artiste. Parmi ses fans : Brian Eno et Nick Cave. Dans la vie, elle est calme, timide, c’en est presque maladif. Elle vous répond de sa voix fluette et fragile sans même oser vous regarder. Mais sur scène, c’est en tigresse qu’elle se transforme. De sa voix intense elle vous attrape, vous prend aux tripes : « Sur scène, j’ai la sensation que je peux atteindre une autre partie de moi-même : je me sens plus grande et plus puissante ». Une dualité presque effrayante. Cette fille là a le diable au corps et ça tombe bien, le diable, elle s’en inspire pour écrire. Anna Calvi entretient une relation particulière à l’écriture. Clouée dans un lit d’hôpital lorsqu’elle était enfant pour un problème de hanches disloquées, incapable de marcher, elle se réfugie dans la création : « Sans créativité, je deviendrais folle, je mourrais ». Elle écrit, elle griffonne, jusqu’à découvrir la guitare à 6 ans. Elle compose sa première chanson à 8, mais sans chanter, trop difficile pour une timide. Elle attend que ses parents sortent, ferme les volets, éteint les lumières pour faire quelques vocalises, seule, sur les disques d’Edith Piaf ou d’Elvis Presley. Elle trouve le courage de chanter en public à 23 ans seulement. C’est d’ailleurs sur le titre Jezebel que l’on avait découvert Anna Calvi, une reprise sanguine du titre assez méconnu de la Môme. Ses influences sont diverses, elles vont des Rolling Stones à Nina Simone en passant par Ravel et Debussy. Sur scène, elle s’inspire de l’imagerie classique et flamenco pour créer son univers, parce que la musique elle

l’aime et la chérie. À la croisée de tous ses mondes, elle crée un album unique, organique produit par le superbe Rob Ellis, ancien batteur de Polly Jean, qui a notamment collaboré avec Marianne Faithfull et PJ Harvey. Anna Calvi, son opus éponyme, c’est du blues à tendance gothique qui révèle une chanteuse électrique et sensuelle. Vénéneuse. D

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par emmanuel abela

par virginie joalland photo : pénélope parrau

FESTIVAL DES ARTEFACTS, le 2 avril à La Laiterie, à Strasbourg www.festival-artefact.org

L’HISTOIRE DE MA VIE N’EXISTE PAS, théâtre du 15 au 20 mars à La Fabrique, Théâtre de La Manufacture à Nancy www.theatre-manufacture.fr

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D’ici, et nulle part ailleurs En bonus de la programmation du festival des Artefacts, un nécessaire coup de projecteur qui révèle la richesse des Scènes D’ici. Avec son lot de découvertes et de belles confirmations. Faire coïncider le festival Artefacts avec l’organisation d’une soirée Scènes d’Ici pour révéler les jeunes talents de la ville de Strasbourg, avec concerts, workshops et conférences, est une démarche noble. Elle permet à un public très réceptif de découvrir la richesse, mais aussi la diversité, des expériences artistiques menées dans leur ville. Et Dieu sait si Strasbourg s’est positionnée depuis quelques années comme une ville musicale de premier ordre. Il n’y a pas un jour, sans qu’on découvre un nouveau groupe ou un artiste solo – parfois même un label – quels que soient les genres. C’est le cas de Grand March, le projet folk-rock très abouti du duo constitué de LN B. et Fred L., qui en toute humilité emboîte le pas à d’illustres songwriters, Fred Neil et surtout Neil Young. C’est naturellement le cas de Manuel Étienne, auteur-compositeurinterprète séduisant, croisé aux côtés des Toxic Kiss, qui, quand il délaisse le rock garage ou le punk pour la chanson française nous livre une part d’intimité de lui-même avec une force désarmante, comme en témoignent les hits en puissance Les Matins Liquides et Vague à l’Âme, dignes des meilleurs Bashung ou Christophe. D

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L’énigme Duras La compagnie Les Patries Imaginaires présente sa dernière création L’histoire de ma vie n’existe pas, une pièce autour de l’œuvre de Marguerite Duras mais aussi une réflexion sur le jeu théâtral autour de l’autobiographie. Au commencement il y a la phrase, cette succession de mots posée un jour sur une feuille par Marguerite Duras : « l’histoire de ma vie n’existe pas ». Dans toute son œuvre l’écrivaine n’a cessé de jouer avec son lecteur, l’emmenant ici dans le vrai, là dans le faux. Dans cette création proposée par la compagnie Les Patries Imaginaires, deux femmes se questionnent sur l’énigme de la fiction et du réel dans l’autobiographie. Assises dans une pièce d’un appartement, à mi-chemin entre une cuisine et un bureau. On ignore qui elles sont vraiment. La porte est ouverte à toutes les suppositions : Marguerite Duras à différents âge de sa vie ? Actrices, auteures ? Mais le sujet n’est pas vraiment là. L’histoire de ma vie n’existe pas propose un travail autour de l’œuvre de la grande dame afin d’illustrer une réflexion sur la complexité du pacte autobiographique. Le travail est curieux et bien pensé. Ne pas proposer une adaptation de son texte, ne pas chercher à faire le portrait de l’écrivain mais approcher, apprivoiser l’univers de Duras pour en saisir le sens, en dénicher les secrets et en révéler les enjeux. Voilà un travail passionné et passionnant sur les relations d’un auteur à l’autobiographie. D


par stéphanie linsingh

par stéphanie linsingh

LE PORTRAIT, opéra les 5 et 7 avril à 20h, le 10 avril à 15h, les 12 et 14 avril à 20h à l’Opéra National de Lorraine, à Nancy www.opera-national-lorraine.fr

L’ESTAMPE, UN ART POUR TOUS : DES SUITES PRISUNIC A CATHERINE PUTMAN exposition du 4 mars au 30 mai au mbaN, à Nancy mban.nancy.fr

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Le mensonge en aplat

L’art à quinze euros

Le Portrait dépeint le fourvoiement d’un artiste, appâté par la renommée. Une nouvelle production de l’œuvre de Weinberg que l’on doit à l’association de l’Opera North de Leeds et de l’Opéra National de Lorraine.

Le musée des beaux-arts de Nancy accueillera l’exposition L’estampe, un art pour tous : des Suites Prisunic à Catherine Putman ce printemps. L’occasion de revenir sur l’histoire des époux Putman et des Suites Prisunic.

Saint-Pétersbourg, 1835. Chartkov est peintre sans-le-sou. Ses derniers roubles passent dans l’achat d’un tableau à un brocanteur. Un portrait. Un personnage qui semble le fixer. Des évènements étranges se produisent alors : de l’argent apparaît à la venue des huissiers. Une somme qu’il dépensera dans des lieux huppés. Un journaliste l’approche alors. Contre quelques pièces, celui-ci publie un article qui présente Chartkov comme l’un des portraitistes les plus réputés du moment. La haute société se presse à ses portes pour être immortalisée. Mais pas sous n’importe quels traits... La perfection. L’artiste se met ainsi à peindre des portraits basés sur la vision idéale que les nantis se font d’eux-mêmes. Tant de beauté hypocrite le conduit à la damnation ; l’âme vendue au diable de la notoriété. Mieczyslaw Weinberg a composé Le Portrait en 1983. Le livret, adapté de la nouvelle du même nom de Nicolas Gogol par Alexander Medewdew, découpe l’opéra en trois actes qui voient le peintre maudit s’enfoncer peu à peu dans le mensonge… jusqu’à sombrer dans la folie. C’est au très talentueux Gabriel Chmura que l’on doit la direction musicale. La mise en scène, elle, revient à David Pountney, dont le génie est indéniablement reconnu depuis les années 70 et son cycle Janáček. Nouvelle production jouée par l’orchestre symphonique et lyrique de Nancy, Le Portrait offre l’occasion de redécouvrir l’œuvre de Mieczyslaw Weinberg. D

L’estampe, ou l’art à portée de main. Jacques Putman voyait dans l’estampe et la gravure l’opportunité de rendre l’art contemporain accessible à tous. Le collectionneur, également écrivain et éditeur, s’est associé aux magasins Prisunic en 1967. L’idée ? Vendre de la lithographie « pas chère » dans ces supermarchés. C’est le début des Suites Prisunic. « C’était la première fois que des œuvres signées par l’artiste étaient offertes au public dans ce genre de commerce. (…) Il fallait trouver des peintres qui aient une certaine côte sur le marché et dont on pouvait vendre des œuvres à des prix relativement peu élevés. » Au final, plus de 80 artistes, dont Pierre Alechinsky, Max Ernst et Bram van Velde, s’associeront au projet et vendront leurs estampes pour une centaine de francs. Jacques Putman poursuivra cette idée de l’art abordable durant six ans, avant de créer la S.D.O.P.M. (Société de Diffusion d’Œuvres Plastiques et Multiples), de se marier avec Catherine Béraud et de poursuivre avec elle ses activités d’édition. À sa mort, son épouse prolongera ce travail d’édition, si étroitement lié aux nécessités de la création. Et elle ouvrira, dans les années 2000, une galerie d’art dédiée à l’estampe. La boucle est bouclée. L’exposition proposée au mbaN rassemble quelques 150 œuvres. Elle est l’occasion de redéfinir les techniques de l’estampe et de répondre à la question : qu’est-ce qu’un éditeur aujourd’hui, dans ce domaine ? D

Bram van Velde, Cyclope - 1973 lithographie - 59 x 44 cm   300 épreuves (MP 86) – Suite Prisunic © ADAGP, Paris 2011 – photo Alberto Ricci

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par sylvia dubost photo : franck beloncle

focus Dom Juan, théâtre, du 8 mars au 16 avril au Théâtre National de Strasbourg www.tns.fr

Il est jeune et il est fier La production maison d’un théâtre national est toujours un moment attendu. D’autant plus quand il s’agit d’un poids lourd du répertoire. Julie Brochen, directrice du TNS, pose son regard sur Dom Juan et en propose une incarnation inédite.

Répétitions de Dom Juan, avec Ivan Hérisson (Sganarelle) et Mexianu Medenou (Dom Juan)

Certes, Dom Juan est un séducteur. Mais c’est avant tout un homme libre. C’est cette lecture qui conduit la mise en scène de Julie Brochen. Dom Juan refuse de se lier à toutes les femmes qu’il a séduites, même si pour les séduire, il lui faut se marier. il refuse parce qu’il rejette toutes les conventions, toutes les valeurs qui sont l’héritage de son père. Pour Julie Brochen, Dom Juan est un homme d’esprit plus que de chair, « qui vit son absolu besoin de liberté à la fois comme une vision politique et comme un jeu. Penser autrement est dangereux, il le sait. » À travers Dom Juan, c’est évidemment Molière qui est en colère et refuse de se laisser enfermer. Après la censure de Tartuffe, il écrit la pièce comme un pamphlet. « La radicalité du Dom Juan pose cette

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question  : comment être libre aujourd’hui sans courir à sa perte ? Dans son irrespect, il décide d’être lui-même jusqu’à sa mort.  » La mort qui le rattrapera, au terme d’une traque à laquelle il avait tout au long de la pièce réussi à échapper, telle une anguille. La mort qui devient, dans la mise en scène de Julie Brochen, une vraie catastrophe. Car son Dom Juan, c’est Mexianu Medenu, 24 ans, élève de l’école du TNS, grand gaillard d’origine béninoise… « ce qui change complètement l’optique de Dom Juan ». « Si Dom Juan peut avoir tous les âges », et on l’a souvent vu plus mûr, il est ici jeune, beau, fougueux, et son obstination a déplacer et passer les limites a tout du désir de vivre. Une jeunesse et une fougue qui renvoient à celles des élèves de l’école. Aux côtés de Mexianu, six autres élèves du groupe 39, qui sortira en juin, ont été distribués. Et face à lui, l’immense André Pomarat, élève du groupe 1, incarne son père, Dom Luis, et tout ce qu’il rejette. « Leur face-à-face était une évidence. Réunir ces générations de comédiens, c’est devenu la pièce pour moi. » Les accompagnent, les comédiens de la troupe permanente et des fidèles comme Antoine Hamel et Hélène Schwaller, et tous chanteront, comme toujours. Dans sa mise en scène d’un incontournable du répertoire, Julie Brochen condense, non pas l’histoire du Théâtre, mais celle du sien. D


par stéphanie linsingh

focus L’AFFAIRE MAKROPOULOS opéra, les 2, 5, 7, 10 et 12 avril à l’Opéra du Rhin, à Strasbourg et les 19 et 21 avril à la Filature, à Mulhouse www.operanationaldurhin.eu

Diatribe de l’immortalité Le cycle consacré à Leoš Janáček continue cette saison à l’OnR avec L’Affaire Makropoulos. Une œuvre intense et actuelle aux dires de son metteur en scène : Robert Carsen.

E.M. Emilia Marty. Eugenia Montez. Le temps passe, les époques se succèdent, les gens meurent, les noms changent. Mais elle, elle reste là, immortelle, cantatrice éternellement brillante. Tous les soixante ans, elle change d’identité, seuls son talent et ses initiales demeurent. « E.M. » renvoie en réalité à Elina Makropoulos, fille d’un alchimiste grec du XVIe siècle. Ce dernier lui avait fait boire un élixir de son invention afin qu’elle vive trois cents ans. Alors que les effets dudit élixir s’estompent, Elina se rend à Prague pour en retrouver la formule. Mais revivre autant de temps est-il bien ce qu’elle désire ? « Elle n’a plus aucune passion. Elle a tout vu, tout vécu. Ses enfants, le succès, les morts l’indiffèrent. » Robert Carsen met en lumière le thème de l’opéra. « Cette œuvre donne à réfléchir sur la notion de temps dans nos vies. C’est presque un plaidoyer pour la mort, ce que Karel Čapek a écrit : on ne peut vivre que si l’on sait que l’on va mourir. » Janáček, lui-même, écrivait d’ailleurs à Kamila Stösslova qu’il aimait à sens unique et à qui fait d’ailleurs référence la froideur d’Emilia Marty : « Nous sommes heureux parce que nous savons que nous n’allons pas vivre longtemps. Il nous faut donc utiliser chaque instant, l’utiliser à bon escient. Dans notre vie, tout est hâte et désir. » Référence évidente à tous ces moments passés à se dire que l’on perd son temps, ou qu’on en manque. Ce qui a plu à Robert Carsen, c’est finalement l’intemporalité de la thématique  :

comment bien vivre, bien utiliser notre temps ? Quelle est la valeur d’une vie ? L’immortalité est-elle vraiment un idéal ? « Je pense que c’est un sujet très intéressant pour notre époque, où on essaie à tout prix de préserver la jeunesse, de vivre plus longtemps, etc. », explique-t-il. C’est pour ce thème extraordinaire, magique et à la fois terriblement réel, que Robert Carsen avait très envie de mettre en scène L’Affaire Makropoulos. « Il y a beaucoup de matière pour un metteur en scène, mais je n’ai pas la moindre intention de vous dire comment va être la production, parce que je ne veux pas enlever la surprise. » D

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par/photo : stéphanie linsingh

focus HELGELAND, théâtre du 10 au 12 mars au Hall des Chars, à Strasbourg www.halldeschars.eu

Le théâtre sauvage Loin des conventions, Cyril Pointurier et ses interprètes prennent possession de Hærmændene på Helgeland. Le texte d’Henrik Ibsen est improvisé, violenté et réinterprété dans une mise en scène à nu où la musique, le chant et les voix libèrent la dramaturgie de cette histoire viking.

Ils s’appellent Ørnulf, Hjørdis, Sigurd, Gunnar ou Dagny, ils sont Scandinaves et ils sortent tout droit d’une saga du VIIIe ou IXe siècle. Ils sont pourtant pétris d’interrogations semblables aux nôtres : comment être soi-même, rester libre par rapport aux obligations et aux conventions sociales et comment trouver le bonheur ? La pièce Helgeland, mise en scène par Cyril Pointurier ne sombre cependant ni dans le mélodrame, ni dans le folklore norvégien ou viking. « La sensibilité du texte nourrit très précieusement notre démarche, car on aurait vite fait de tomber dans quelque chose d’abstrait, d’assez froid où on verrait juste trois personnes en train

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de dire un texte, de chanter et de faire des percussions. » Quand il évoque le recours à l’improvisation, Cyril Pointurier l’inscrit dans une logique qui semble évidente : « Les Vikings sont des guerriers et des brutes, mais ils sont aussi préoccupés par un souci d’honnêteté et de bonté. Ça les rend très humain et pour manifester cette humanité, il ne faut pas que notre théâtre soit trop civilisé. » Du théâtre, c’est bien le mot, car tous les quatre racontent une histoire. La batterie et le synthétiseur de Francesco Rees et les voix de Jeanne Barbieri et de Philippe Cousin étant les moyens mis à la disposition du metteur en scène pour raconter cette histoire. La musique et l’interprétation sont à l’image de cette région norvégienne appelée Helgeland : sauvages. « C’est important qu’avant tout on entende, non pas spécialement les mots ou les tournures d’Ibsen, mais ce qu’il a visiblement eu envie de dire et d’exprimer. On n’hésite donc pas à prendre des libertés avec le texte et avec sa traduction – qui date de 1935, pour le faire respirer. » Parmi les libertés prises, il y a notamment le choix d’utiliser deux chansons qu’Henrik Ibsen avait écrites sur la base de son texte de 1858 Les Guerriers à Helgeland. (L’écrivain avait en effet l’envie d’adapter son œuvre en opéra.) Mais surtout, il y a ce recours surprenant à une chanson bien plus contemporaine : Dead Souls de Joy Division. « Cette chanson semble pouvoir s’intégrer dans notre travail, car elle est chargée d’une aura guerrière et ensorcelante. Nous allons essayer de voir comment on peut l’utiliser… » En voilà qui ont su rester libres face aux conventions, en tout cas. D


par sylvia dubost photo : dominik fricker

focus Raio X, danse, les 5 et 6 avril à Pôle Sud et Febre, les 8 et 9 avril au Maillon-Wacken à Strasbourg, dans le cadre de Cidade brasil À voir également, Meio Fio, performance de rue, le 7 avril à 10h presqu’île André Malraux www.le-maillon.com

Opération coup de poing Contre la violence sous toutes ses formes, les Brésiliens de Membros ont fait de leur danse un instrument de lutte. Invités pour la première fois à Strasbourg, la compagnie hip hop présente deux volets de sa trilogie sur le sujet.

L’ère Lula n’aura pas tout réglé. Le Brésil reste un pays de grandes inégalités et de grande violence. Un état de fait contre lequel Taís Viera, chorégraphe, et Paulo Azevedo, directeur artistique, tentent jour après jour de lutter, aussi bien à travers les spectacles de leur compagnie, Membros, que par le biais de leur centre de formation, le CIEMH2. Installés à Macaé, ville de l’état de Rio entièrement tournée vers l’industrie pétrolière, ils abordent la danse comme un instrument politique, qui peut transformer les individus et les sociétés. Leur Centre Intégré des Études du Mouvement Hip Hop, financé comme une ONG, est un programme socioculturel qui, à travers notamment des modules de formation artistiques et professionnalisantes dans le champ des cultures urbaines, ambitionne de rendre son public actif, dans son quartier en particulier, dans la société brésilienne en général. En dix ans, il a donné naissance à d’autres formations artistiques et récolté de nombreux prix. La compagnie, fondée la même année, couronnée désormais d’une réputation internationale, en est la tête de pont. Les spectacles de Taís Viera et Paulo Azevedo s’appuyent à la fois sur des débats sociaux fondamentaux et sur la méthode d’écriture chorégraphique que Taís a développée alors qu’elle était encore étudiante : un même signe doit être lu et interprété avec subjectivité par chaque interprète. Ensemble, ils composent une trilogie autour de la violence, omniprésente dans nos sociétés, qu’on ne génère ni ne comprend pas de la même façon selon qu’on soit homme, femme, adulte, enfant, prostitué(e) ou dealer. Raio X, basé sur des textes écrits par des prisonniers, aborde la violence physique et la façon dont les sentiments, quels qu’ils soient, peuvent être exacerbés dans cet univers confiné.

Febre révèle une violence plus sourde, symbolique, sociale et psychologique, qui sous-tend voire structure nos rapports. Si elle se distille à travers des mots et des codes plutôt que par des gestes, la danse brutale et convulsive de Membros rappelle qu’elle n’en constitue pas moins un choc, qui parfois peut faire bien plus mal qu’un coup de poing. D

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par caroline châtelet

focus LES GIBOULEES DE LA MARIONNETTE, festival, du 18 au 26 mars à Strasbourg, 03 88 35 70 10, www.theatre-jeune-public.com LES GIBOUL’OFF, festival, du 24 au 26 mars à Strasbourg, 06 31 44 30 93, http://gibouloff.over-blog.com

Pluie de marionnettes Les Giboulées de la marionnette fêtent en 2011 leur vingt-deuxième édition. Manifestation largement établie, le festival convoque une multitude de techniques et d’esthétiques et suscite au passage d’autres initiatives. Des discussions stimulantes entre structures institutionnelles et indépendantes...

Écrire un article se transforme parfois en aveu d’impuissance : comment évoquer une manifestation qu’on ne connaît soi-même que sur le papier ? Bon, il y a le dossier de presse, soit. Mais ce travail-là touche rapidement à ses propres limites et l’on s’interroge sur la pertinence de reprendre des discours de présentation pré-mâchés. D’autant que c’est à force de développer ces mécanismes que le langage de la pratique journalistique se vide de son sens. « Poétique », « univers burlesque », « touchant », « décalé » : des qualificatifs ineptes à force d’être employés sans que leur réalité soit concrètement éprouvée. Il faut donc trouver autre chose, « enquêter ». Première étape de l’affaire : un petit déjeuner de presse avec Grégoire Callies, directeur du Théâtre TJP organisateur des Giboulées. Au fil de cette rencontre, durant laquelle on échange, entre autres, sur la spécificité du TJP – seul CDN sur les deux consacrés au jeune public à être dédié à la marionnette – ; sur la diversité de la programmation du festival, on se dit que cela ne suffit pas. Et aussi intrigant soit Callies lorsqu’il évoque Les pieds nickelés Ministres, sa création conçue pour jouer dans une camionnette reconvertie en castelet ambulant, ou encore Hand stories du grand maître chinois Yeung Faï, il faut trouver autre chose. Deuxième étape : les sources. Épluchage de textes sur la marionnette, parmi lesquels une intervention de Philippe Choulet. Philosophe cité par Callies, Choulet développe l’idée selon laquelle la marionnette est l’art du théâtre de demain. Œuvre d’art totale de notre monde industriel, synthèse géniale entre l’animation et la sculpture, « la marionnette a un avantage extraordinaire : elle abstrait et objective le corps, et elle l’expose en trois dimensions réelles, sans l’illusion du dessin animé ». Découvertes stimulantes, mais toujours pas suffisantes...

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C’est un détour par un festival en Lorraine qui livre la clef : découvrant à l’occasion des Scènes d’Hiver La Belle au Bois Dormant version Mode et Travaux printemps-été 1979 de la compagnie Volpinex, Fred Ladoué son metteur en scène m’explique jouer en mars à Strasbourg. Aux Giboulées ? Non, aux Giboul’off. Manifestation de trois jours se déroulant parallèlement aux Giboulées, ce sont les Giboul’off qui démontrent par leur existence la vitalité de leur grand frère festivalier. Preuve que la manifestation portée par l’institution suscite suffisamment de curiosités et de débats pour que d’autres projets désirent, c’est selon, la contredire ou l’enrichir. D


par pauline hofmann photo : pascal bastien

focus Une poignée de terre, théâtre, jusqu’au 15 avril à Strasbourg, Cernay, Colmar et Erstein – http://rodeodame.fr Les Yeux mêlés, exposition/installation (vidéo, photo, design) en compagnie des derniers témoins du Struthof au Centre européen du Résistant déporté, à partir du 24 avril, dans le cadre du cycle Des voix dans la nuit

Dire et ne pas mourir Claire Audhuy veut surprendre. La dynamique metteuse en scène, également directrice artistique de la compagnie Rodéo d’âme, retrace et anticipe un siècle de mémoire passée et future dans sa pièce Une poignée de terre. Depuis le 5 mars, les témoignages portés sur scène insufflent des fragments d’humanité au sein des camps de la mort, entre mémoire singulière et histoire collective.

« Gens de la ville qui ne dormez guère. Gens de la ville qui ne dormez pas. C’est à cause des Juifs que vous ne dormez guère. C’est à cause des Juifs que vous ne dormez pas ». Ce grondement bien trop efficace ouvre la pièce de Claire Audhuy. La clameur cannibalise les corps et les esprits des années 30, affamés et meurtris. À l’ombre de ces âmes en peine se dessinent les camps, les morts, la guerre mais aussi la mémoire des cent ans à venir. Cent ans entre cette clameur insupportable et le dernier souffle du dernier Gris, ultime survivant des horreurs du national-socialisme. Une mort qui sonne le glas d’une mémoire vivante, recueillie aujourd’hui par la metteuse en scène.

« Je n’ai rien inventé ». Pour Une poignée de terre, Claire Audhuy a écouté, filmé les victimes du nazisme : un déporté, un Malgré-nous ou une Polonaise servant de « lapin », infortunée cobaye de pseudo-médecins bourreaux. Ces conversations deviennent les racines de son écriture et de sa mise en scène. Les histoires des Grises et des Gris, c’est la vie de ces survivants. Les traces filmées de ces entretiens ponctuent ainsi cette pièce de théâtre documentaire, où les témoins sont poussés sur scène, dans un décor mouvant qui rappelle à la fois l’usine et les camps, entre ruines et lieu de mémoire. Aussi graves soient-elles, ces paroles n’ont rien de larmoyant : elle ne sont ni un fardeau ni un « devoir de mémoire ». Intégré dans le cycle Des voix dans la nuit, le projet de Claire Audhuy distille une confiance en l’humanité. Qu’ils aient douze ou soixante ans, les acteurs inspirent puis expirent cette vitalité. À travers le chant, souvent collectif, et une musique presque sautillante, chacun trouve sa place dans cette oeuvre de près de deux heures. La Seconde Guerre mondiale habite chaque comédien singulièrement : un grand-père Malgré-nous, une aïeule résistante en Pologne, des parents morts à Auschwitz... « C’était un hasard » affirme Claire Audhuy, « Je ne connaissais pas leur histoire en les rencontrant. Mais il se trouve qu’elle représente bien notre société ». Un moyen pour nous interroger et exprimer la mémoire incarnée en chacun de nous. D

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par sophie ruch

photo : andré muller

focus LES BONNES, théâtre du 15 au 24 mars à la Comédie de l’Est, à Colmar www.comedie-est.com

Subversion en aparté Avec Les Bonnes, l’anticonformisme de Jean Genet revient au devant de la scène. Une œuvre mise en scène par Guillaume Clayssen qui pousse la dimension imaginaire, onirique et cauchemardesque de la pièce par une scénographie dévoilée comme un monde intérieur.

Vous mettez en scène Les Bonnes de Jean Genet. Quel sentiment entretenez-vous à l’égard de l’œuvre de l’auteur ? L’auteur, son parcours et son écriture me fascinent. En marge de la société, Jean Genet a découvert l’écriture en prison et en a fait une autre possibilité de vivre. Errant dans une marginalité volontaire, il refusait les règles de la société tout en écrivant une œuvre poétique et théâtrale incroyable. Explorer l’énigme de Jean Genet à travers Les Bonnes – qui est aussi une œuvre énigmatique – pose beaucoup de questions quant à la mise en scène, au jeu des comédiens. C’est du pur plaisir mêlé à une recherche artistique très forte. Cette pièce est la plus jouée de l’œuvre de Jean Genet. Quel axe souhaitiez-vous lui donner ? Les deux bonnes pratiquent une sorte de jeu théâtral où l’une d’entre elles joue Madame – leur patronne – pendant que l’autre interprète la bonne. Elles ne connaissent rien au théâtre, n’y vont jamais, pourtant elles font de l’art. Ce besoin de s’exprimer artistiquement sans le savoir appartient à l’Art Brut. J’ai voulu développer cela dans la mise en scène, mon idée directrice étant de savoir ce qu’est un théâtre sans public… je voulais que ce dernier soit entièrement intégré à l’univers des deux bonnes. Les questions existentielles sont au cœur de plusieurs de vos mises en scène… Avec Guy Pier re Couleau, directeur du Centre Dramatique Régional de Colmar, nous avons travaillé sur des pièces politiques d’après-guerre comme Les Justes de Camus ou Les Mains Sales de Sartre. Ces travaux m’ont ouvert les portes d’une dramaturgie qui posait la question du vivre ensemble, du combat politique, de l’injustice. En mettant en scène Les Bonnes,

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je prolonge une problématique déjà présente dans le travail de Guy Pierre. Nous entretenons une forme de filiation dramaturgique très intéressante pour moi. Crise identitaire, hiérarchisation de la société… Les thèmes qu’aborde l’œuvre sont toujours d’actualité. Comment avez-vous appréhendé cette intemporalité ? Madame maltraite symboliquement Claire et Solange, ses bonnes. Elle est fortunée, libre tout simplement. Cette forme de violence peut être universalisée à tous les rapports de domination. Le racisme social dont sont victimes les bonnes et la honte que cela engendre, c’est le sentiment qu’éprouve tous les humiliés de la société. D


par stéphanie linsingh

focus LA TOUR VAGABONDE, théâtre du 31 mars au 9 avril sur la Place de l’Hôtel de Ville, à Saint-Louis www.lacoupole.fr

Le théâtre à remonter le temps Quatre semi-remorques, trois jours de montage, et nous voici à Londres, au XVIe siècle, en plein cœur… de Saint-Louis.

Début avril, la Place de l’Hôtel de Ville sera le théâtre d’un voyage dans le temps. Deux lustres de scène à La Coupole nous renvoient tout droit en 1598. La Tour Vagabonde, réplique du Globe Theater de Londres, plonge les spectateurs au cœur de l’époque élisabéthaine. Cette période où les théâtres anglais étaient en bois et circulaires, et pendant laquelle les œuvres de William Shakespeare triomphaient. C’est en référence à cette histoire que la structure itinérante fribourgeoise accueillera durant la première semaine Le Songe d’une nuit d’été, par le théâtre de l’Ecrou. Pip Simmons a adapté sa mise en scène au lieu atypique. Elle sera rudimentaire : peu de décor, des entrées et sorties de scène à vue, des costumes contemporains et l’accent mis sur l’aspect

débridé de cette folle nuit. « C’est intéressant de revenir aux origines du théâtre, de renouer avec cette tradition qui veut que la pièce se joue au milieu des spectateurs  », s’enthousiasme Julie Friedrichs de La Coupole. La semaine suivante, les rendez-vous festifs et populaires se succèderont. Des concerts avec La Bibliothèque de Clarika, Voyages d’opérette et Carte Blanche par le Conservatoire de Saint-Louis, mais aussi Kinshasa/SaintLouis : de l’afro-jazz joué par Bovick Shamar et Jean-Claude André. Il y aura aussi du théâtre avec Gueules d’Automne, de Jean-Marie Meshaka, par le théâtre Poche-Ruelle de Mulhouse. Et une conférence vagabonde et extravagante de Pierre Cleitman sur le sourire… en coin. D

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par sylvia dubost

focus Week-end de l’art contemporain, les 19 et 20 mars en Alsace, dans les structures du réseau Trans Rhein Art www.artenalsace.org

Arts et lettres Le désormais traditionnel Week-end de l’art contemporain en Alsace s’adjoint les services du chorégraphe Fabrice Lambert qui, à travers des extraits de son Abécédaire, invite à d’autres lectures des œuvres.

Raffael Waldner, exposition AfterDark à la Filature de Mulhouse

Le week-end de l’art contemporain, tout le monde connaît la chanson… ou presque. Les membres du réseau Trans Rhein Art, musées et centres d’art, concoctent une programmation toute spéciale autour de leur exposition en cours, à découvrir librement au fil du week-end ou en groupe à bord d’un bus dominical et pour quelques arrêts choisis. Mais pour la première fois, la balade sera accompagnée, en guise de fil rouge, par les propositions d’un même artiste : le chorégraphe Fabrice Lambert égrainera, à chacune des six stations, son Abédécaire. Une série de propositions courtes autour d’un principe simple : une lettre = un sujet = un dispositif. On pourrait croire à une écriture sous contrainte, s’il existait un vrai mouvement Oudapo. Pour Fabrice Lambert, il s’agit plutôt d’une manière d’organiser son travail, afin d’explorer toutes les possibilités de la danse et de proposer, au fil des lettres, quelques réponses à des questions cruciales : comment aborder un sujet? Qu’est-ce qu’un interprète ? Quel rapport au public adopter ? Pour cet itinéraire en territoire plastique, Fabrice Lambert a choisi six extraits qui lui semblaient entrer en résonnance, d’une manière ou d’une autre, avec l’exposition qui l’accueille. Jeu d’allitérations pour celle du photographe Peter Knapp avec K comme Kaos à la galerie Stimultania.

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Allusions à la manière dont l’histoire infuse dans la peinture d’Anselm Kieffer avec T comme Territoires du temps au musée Würth à Erstein. Clin d’œil à une collègue avec C comme corps au Frac Alsace, qui accueillera en résidence une chorégraphe, Olga Mesa, qui en attendant invite une amie chorégraphe, La Ribot, en résidence à Pôle Sud à Strasbourg. Poésie des contraires (ou pas) avec M pour Mouvement à la Kunsthalle et son exposition Salons de lecture. Proposition d’analyse des univers nocturnes et fascinants des photographes et vidéastes invités à La Filature avec A comme Abstraction. Et enfin, partage d’expériences avec Ann Veronica Janssens et Aurélie Godard au Crac Alsace : elles proposent 2 éclats blancs toutes les 10 secondes et lui, L comme Lumière. Des parallèles tous personnels entre sa danse et les œuvres, que le visiteur pourra retracer au fil d’un dimanche d’art contemporain qui s’annonce particulièrement de(a)nse. D


par emmanuel abela

photo : patrice lerochereuil

focus LOCUS METROPOLE, performances de John Giorno, Jürgen O. Olbrich, Michel Collet le 15 mars à la Kunsthalle à Mulhouse, et avec John Giorno, Julien Blaine et Valentine Verhaeghe le 17 mars au MAMCS à Strasbourg

La voix démultipliée Née d’expériences menées à New York, l’aventure Locus Metropole a débuté à Zurich, mais se poursuit dans toute l’Europe sous la forme de démarches itinérantes, avec des grandes figures de la poésie sonore, dont John Giorno. Le point avec l’artiste et théoricien Michel Collet.

Michel Collet, Valentine Verhaeghe, John Giorno, Larry Litt à Zurich

Locus Metropole est lancé en 2009 au Cabaret Voltaire, à Zurich. Comment en êtes-vous arrivé à vous produire dans ce lieu historique du mouvement dada ? Depuis 3 ou 4 ans, nous avons organisé plusieurs événements dans différents lieux, et notamment le festival Blago Bung [dont le nom est emprunté au poème Karawane d’Hugo Ball, ndlr] dans l’ancien loft de George Maciunas, le fondateur de fluxus, dans le quartier de SoHo, en plein cœur de New York. À la suite d’une proposition du Cabaret Voltaire, nous avons décidé que pour l’Europe nous mettrions en place une itinérance, d’où le nom de Locus Metropole. Le nom nous renseigne sur l’intention : avez-vous ressenti le besoin de réactiver des démarches poétiques autour de la voix ? Oui, nous souhaitons travailler sur cette question de la voix, du sens, du langage, à la suite de ce que cherche à défendre John Giorno, sous la forme d’un investissement physique, celui de la spoken poetry. Ce qui renvoie pour nous aux trois piliers de la poésie sonore en Europe, Bernard Heidsieck, Henri Chopin et François Dufrêne, avec des branches qui partent du lettrisme et de l’ultra-lettrisme, en passant par le situationnisme. Un travail est mené en Europe autour de la question du corps en train de lire, de souffler, d’éructer ou de susurrer, donc autour de l’artiste, de l’écrivain et du performer, mais il nous semblait important de favoriser une autre dérivation possible dans ce rhizome d’expériences menées ici ou là, et de faire exister des engagements autour de la voix, même si ça semble être un travail sans fin. Il s’agissait de faire entrer de l’extériorité sur la base de questions aussi diverses que : comment créer du relief sur des surfaces dont on ressentirait les aspérités ? Comment provoquer une lecture multiple et sortir d’une vision monoculaire ? Comment ramener la question du temps et dire qu’il se passe quelque chose à un instant précis ?

En quoi John Giorno a-t-il été séduit par cette démarche ? John se montre intéressé par la fraicheur et une forme d’activisme. Ce qui le rend sensible, c’est la volonté de faire exister des choses qui ne s’imposent pas d’elles-mêmes, comme cette manière de faire se connecter des interventions à la Kunsthalle à Mulhouse, au MAMCS à Strasbourg, à Milan et plus au sud en Italie. Ce qui importe, c’est de ramener du mouvement comme on le fait à New York où l’on rencontre un vrai succès et de garder cette approche expérimentale – voire expériencielle – avec laquelle on ne joue pas, mais on vit. Pour John, comme pour nous, il s’agit de vivre les choses dans le présent de manière incarnée, tout en invitant celui qui a la chance d’être là d’y participer lui aussi. D

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par adeline pasteur photo : yves petit

par adeline pasteur

MAYAN DIARY, exposition monographique de Jean-Pierre Sergent du 9 avril au 29 mai au Musée des Beaux-Arts de Mulhouse

CHARLES LAPICQUE, exposition jusqu’au 16 mai au musée des Beaux-Arts de Besançon www.musee-arts-besancon.org

focus

Énergie vitale Il est question de chamanisme, de cultures préindustrielles, de yantras ou de mangas, regroupés sur des œuvres colorées aux multiples facettes, réalisées sur plexiglas. Jean-Pierre Sergent installe ses fusion paintings ce printemps au Musée des Beaux-Arts de Mulhouse. Depuis 2000, Jean-Pierre Sergent travaille sur Mayan Diary, une série d’œuvres qui s’assemblent de façon aussi ludique qu’aléatoire. Il a démarré cette création à New York, où il a passé près d’une dizaine d’années et s’est nourri du bouillonnement si particulier de la ville. « Dans chacune de mes œuvres, j’essaie de transmettre un maximum de vibrations, confie t-il. Au-delà des couleurs, il est question d’énergie globale. » Cette énergie, Jean-Pierre Sergent la puise dans des inspirations ancestrales : les rites chamaniques, l’art pariétal des cultures hispaniques ou les transes rituelles, dont il récupère des symboles. Il s’appuie aussi parfois sur des illustrations plus contemporaines, mangas ou représentations pornographiques, auxquelles il allie des patterns répétitifs et des couleurs très vives. L’ensemble est saisissant et, de fait, empreint de vigueur et d’audace. Mayan Diary se présente sous la forme d’un patchwork d’œuvres réalisées sur plexiglas, assemblées en un panneau monumental. L’exposition mulhousienne accueillera également Indian Names ou encore Gribouillis, bondage & géométrie sacrée, installations murales tout aussi imposantes. Jean-Pierre Sergent confiera aussi des créations sur papier de séries récentes. Un panel complet des réalisations les plus emblématiques de l’artiste. D

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Passablement moderne Le Musée des Beaux-Arts de Besançon rend hommage à Charles Lapicque, et à son donateur Norbert DucrotGranderye, pour une exposition qui nous plonge au cœur de l’univers frais, coloré, mais aussi très rigoureux de l’artiste. Charles Lapicque était un électron libre de la peinture française du XXe siècle. Un personnage tout en paradoxe, capable d’offrir des œuvres vives et rayonnantes, alors que lui-même se plaisait à cultiver son art « dans son monde », très isolé, replié dans son atelier auquel personne n’avait accès. Ingénieur de formation, il s’attachait à étudier les mouvements et les couleurs avec une précision très scientifique, qu’il réinterprétait dans des toiles, lithographies et dessins abstraits se jouant de la mode et des courants de l’époque. Il se définissait d’ailleurs lui-même comme un artiste « passablement moderne »… Le thème de la mer a largement inspiré l’ensemble de son œuvre : amoureux des paysages de Bretagne, il deviendra aussi peintre de la Marine en 1948, avec une façon très singulière d’illustrer le mouvement des bateaux. Mais ce qui représente la signature indéniable de Charles Lapicque est bien la couleur : le musée des Beaux-Arts de Besançon ne s’y est d’ailleurs pas trompé, en choisissant délibérément de placer ses œuvres les plus bigarrées sur un pan de mur entier qui, tel un immense vitrail, accrochent le regard et suscitent l’émotion. Longtemps « boudé » par les musées après sa mort, Lapicque opère un retour en grâces ces dernières années. Besançon accueille ici une exposition particulièrement riche et éclectique qui vaut le détour, pour qui souhaiterait s’intéresser de plus près à cet artiste atypique. D


par emmanuel abela

photo : matt tuttle

focus KILL YOUR POP #8, du 7 au 10 avril dans différents lieux, à Dijon www.killyourpop.com

Majesté pop Parmi les festivals qui mettent l’accent sur les musiques pop indépendantes, Kill Your Pop s’impose comme l’un des événements hexagonaux incontournables. La nouvelle édition garde son niveau d’exigence tout en restant accessible à tous les publics.

La huitième édition de Kill Your Pop ne déroge pas à la règle : la pop y est présentée dans toute sa diversité, électrique, folk ou avant-gardiste. Qu’est-ce qui réunit fondamentalement les Américains Dark Dark Dark, la jeune Française Faustine Seilman ou les Anglais de Southampton sobrement baptisés The Notes, si ce n’est cette volonté de plonger dans les méandres d’un genre qui, sous des apparences parfois insouciantes – la sempiternelle ritournelle pop – n’en révèle pas moins la névrose de chacun ? À Dijon, les artistes de demain côtoient avec bonheur les têtes d’affiche d’aujourd’hui, même si la notoriété de certains groupes reste à prouver, notamment en France. Au cœur de la programmation se cache sans doute le meilleur groupe du moment, Deerhunter, qui en toute discrétion – discrétion toute relative, vu le succès rencontré notamment en Angleterre et au Japon – se tourne vers le meilleur du psychédélisme passé pour dessiner les contours d’une pop sensuelle et pleine de suite mélodique dans les idées. Le leader de ce groupe d’Atlanta signé chez 4AD, Bradford Cox, qu’on connaît également pour son projet solo, Atlas Sound, est sans doute le plus talentueux songwriter de sa génération. L’un des derniers serions-nous tentés de rajouter, si l’on accorde à ce mot “songwriter” son sens littéral, autrement dit “auteur de chansons”, à une époque où ce format est largement mis à mal pour des raisons esthétiques louables – au profit de l’expérience électronique –, mais aussi, malheureusement, par l’évidente négligence d’un nombre sans cesse croissant d’artistes incapables de produire la moindre ébauche d’un thème musical audible. La seule présence de cette figure que l’histoire resituera plus tard, bien au-delà du culte actuel, à son juste niveau – à l’égal de Brian Wilson, Roky Erickson ou Syd Barrett – justifie pleinement l’existence de ce beau festival, Deerhunter enveloppant de sa majesté l’ensemble des formations invitées. Qu’on se le dise, Kill Your

Pop est un événement annuel, mais il est rare. Il suffit pour s’en convaincre de se tourner un moment vers les éditions passées, et on se souviendra d’y avoir découvert nos artistes fétiches du moment. Prenons date que chacun des artistes présents lors de cette édition 2011 marquera les années qui viennent. Les paris sont ouverts, qui renchérit ? D

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focus

IMPETUS

FAIR

YOUNG MICHELIN

WIRE

Pour sa 2 édition, le festival Impetus organisé par le Romandie à Lausanne, Le Moloco (Espace musiques actuelles du Pays de Montbéliard) et la Poudrière (Pôle des musiques actuelles de Belfort), continue de s’intéresser à des musiques et disciplines peu représentées sur les scènes et dans les lieux culturels de la région (noise, hardcore, musique bruitiste, cinéma expérimental...). Au menu de cette nouvelle édition : un concert sur le chantier du Moloco par l’orchestre du Conservatoire de Montbéliard (avec Varese, Zappa, Reich et Baboni au programme !), Zone Libre vs Casey, The Young Gods, Ez3kiel vs Hint, Deerhoof (photo)… et aussi « Rock & Religion : Dieu(x) et la musique du diable », une conférence de Fabien Hein le 15/4 à 15h à la Médiathèque de Montbéliard.

Depuis 22 ans, le Fair aide les artistes qui viennent de publier leurs tous premiers albums. Ainsi, plus de 300 groupes ont reçu un soutien financier et promotionnel, une formation et des conseils en management. Pour fêter son succès constant, cette année encore, la structure dénicheuse de talents s’offre une balade à travers la France, mêlant têtes d’affiches et jeunes artistes, parmi lesquels Frànçois & The Atlas Mountains, le Français de Bristol qui viendra révéler live les perles contenues dans les précieux The People To Forget et Plaine Inondable à Besançon.

Komakino, Hiéro Colmar et Parklife records organisent la mini tournée alsacienne des Young Michelin, cinq garçons modernes en pulls rayés qui composent des pop-songs sous influence anglo-saxonne (The Drums…) en français (Yeah !). L’occasion de vérifier sur scène si ceux qui voient en eux le pendant français de Belle & Sebastian ont raison. Le groupe chouchouté par la presse et qui a gagné le concours CQFD des Inrocks en 2010, sera accompagné pendant sa tournée alsacienne par les inusables Manson’s Child (le meilleur pop gang colmarien de tous les temps !) emmenés par le charismatique Mathieu Marmillot.

Que dire, si ce n’est que Wire maintient avec une constance presque déconcertante le cap d’un son post-punk inaltéré. Avec la même conviction qu’à leurs riches heures de la fin des années 70, Colin Newman et ses acolytes construisent des architectures musicales incertaines, tout en s’inscrivant dans la grande histoire de la musique pop. En témoigne le dernier album du groupe, qui puise avec un même souci mélodique aux sources de ce qui s’est fait de mieux en Angleterre depuis 40 ans. Ceux qui les découvrent sur scène en conviendront : nulle nostalgie, nul passéisme chez Wire, mais la même volonté d’éprouver encore et encore une esthétique d’avantgarde, hautement électrique, et de transmettre aux jeunes générations, en toute humilité, cette sublime vision futuriste.

ème

Du 15 au 20/4 en Franche-Comté et du 22 au 24/4 à Lausanne www.impetusfestival.com

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Cascadeur + Boogers le 31/03 à La Poudrière à Belfort, Katerine + Twin Twin le 16/04 à La Vapeur à Dijon, Florent Marchet + This Is The Hello Monster ! le 14/05 à La Laiterie à Strasbourg, Hindi Zahra + François & The Atlas Mountains le 28/05 à la Rodia à Besançon. www.lefair.org

Le 24/3 à 18h à la galerie Simultania à Strasbourg et le 25/3 à 20h30 au Colisée à Colmar www.komakino.org + www.myspace.com/ parkliferecords

Le 12/5 au Noumatrouff à Mulhouse www.noumatrouff.fr


focus

SATORI & KYOTO’S WALL

NOTRE VALLEE…

L’IDEE DE NATURE

PHOTO-SCULPTURE

De son récent voyage au Japon, le photographe Jean-Jacques Delattre a rapporté des images qui pointent subtilement les contrastes entre modernité et tradition, entre agitation des rues et silence des temples. Chez lui, les rues vides laissent apparaître des réseaux de signalisation qui n’orientent personnes. Le temps suspend son vol et le photographe en profite pour saisir une scène, un geste ou un regard. Dans le décor d’une rue, dans l’isolement d’un bar ou d’un lieu public, il fixe le bonheur des uns, l’insouciance ou l’épuisement des autres. Pendant le week-end de l’art contemporain, présentation de l’exposition par l’artiste le 20/3 de 10h à 11h.

Pour sa première exposition depuis qu’elle dirige les musées de Montbéliard, Aurélie Voltz a choisi un titre qui s’inspire de «Notre vallée ne doit pas mourir», une peinture à la bombe sur papier réalisée en 1988 par Jean Messagier alors opposé au canal à grand gabarit. Sa mise en perspective d’une centaine de pièces des collections contemporaines des musées de Montbéliard permet de découvrir des tableaux, sculptures, dessins et gravures des années 1950 à nos jours au travers de rapprochements esthétiques, visuels et formels, mais aussi de leur confrontation avec des pièces conservées dans d’autres départements du musée. En mêlant figuration, abstraction, archéologie, sciences naturelles, beaux-arts et traditions populaires, l’expo “Notre Vallée, un regard sur les collections contemporaines” nous rappelle que notre contemporanéité s’inscrit dans notre histoire.

Pour sa deuxième exposition à la Kunsthalle de Mulhouse, la commissaire invitée Bettina Steinbrügge a choisi de s’intéresser à l’idée de nature et de se pencher sur les concepts issus du land art, de l’activisme environnemental, de l’architecture expérimentale et de l’utopisme. Aujourd’hui la nature est indissociable d’un monde détruit par l’homme et a perdu le caractère mystérieux et sauvage que les romantiques ont salué en leur temps. L’exposition propose une lecture critique qui suppose que le lien qui a toujours existé entre l’homme et son environnement est aussi celui qui le lie au paysage de sa vie et lui sert de miroir. Expo “L’idée de nature, entre Land Art, Art environnemental et destruction créative”, du 21/4 au 22/5 à la Kunsthalle de Mulhouse. Kunstapéro le 5/5 à 18h, Kunstdéjeuner le13/5 à 12h15 et Kunstprojection le 19/5 à 18h30 en partenariat avec l’Espace Multimédia Gantner.

Avec quelque 300 photographies de plus de 100 artistes, l’exposition “La photographie de la sculpture de 1839 à aujourd’hui” met en évidence la façon dont la photographie est susceptible d’exciter notre curiosité et de développer notre compréhension de la sculpture. Des œuvres de photographes célèbres et d’artistes innovateurs sont présentées qui ont utilisé ce média de façon créative et originale pour leurs œuvres plastiques: Eugène Atget, Hans Bellmer, Herbert Bayer, Constantin Brancusi, Brassaï, Manuel Alvarez Bravo, Claude Cahun, Marcel Duchamp, Peter Fischli et David Weiss, Robert Frank, David Goldblatt, Hannah Höch, André Kertész, Man Ray, Bruce Nauman, Gillian Wearing, Hannah Wilke, Iwao Yamawaki… Exposition organisée par le Musée d’art moderne de New York, sous le parrainage du Conseil international du Musée d’art moderne.

Du 25/2 au 15/5 à la Kunsthaus de Zurich. www.kunsthaus.ch

Jusqu’au 25/4 à l’Espace Lézard à Colmar www.jeanjacquesdelattre.fr + www.artenalsace.org + www.lezard.org

Du 2/4 au 16/10 au Musée du château des ducs de Wurtemberg à Montbéliard www.montbeliard.com

www.kunsthallemulhouse.fr

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Par sandrine wymann et bearboz

Observations poétiques Ann Veronica Janssens et Aurélie Godard invitent à un voyage, une exploration du merveilleux logé dans notre environnement le plus proche, le plus familier. Toutes deux le mettent en lumière, lui donnent vie, forme et matière. Toute deux le guettent et le transcendent avec subtilité et simplicité. 2 éclats blancs toutes les 10 secondes est une exposition dans laquelle la lumière et l'architecture sont totalement partie prenante d'une intervention artistique délicate et modeste. Les artistes ne s'installent pas au Crac Alsace, elles l'habitent, le transcendent. Elles s'emparent des lieux, se les approprient et les transforment. Rien n'a échappé à leur emprise: elles ont observé les sols, l'éclairage, l'ensoleillement, le bâtiment et ont posé partout leurs regards et leurs gestes. L'exposition est une surprenante rencontre scientifico-poétique.

Ann Veronica Janssens et Aurélie Godard sont deux artistes que l'ont peut qualifier de chercheuses. La première développe depuis des années un travail de mise en évidence et en volume de phénomènes qui émanent de relevés stricts et minutieux des manifestations physiques de la lumière. Elle présente dans l'exposition une série de films qui attestent de ses longues recherches et d'un processus de décantation qui la mène de l'observation à la forme. La seconde accumule des visions, des épi-phénomènes qu'elle combine, classe ou confronte dans des œuvres qui font appel à des matériaux aussi variés que les observations dont elles sont issues. Dans Un faible degré de dess(e)in, elle classe des dizaines de taches, coulures de peintures prélevées dans les ateliers d'artiste. Elle les redessine dans le couloir du Crac, selon une composition qui les présente telle une suite systématique et évolutive.

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Toutes deux étudient leurs sujets obstinément et avec persévérance, elles tentent de les cerner et de les définir avant de se les approprier sous une forme qui laisse une part belle et revendiquée à la poésie de la matière et de l'imprévisible. Leurs expérimentations sont avouées, décrites, analysées parfois en présence même du public. La simplicité s'immisce dans chacune des pièces et confère une fragilité qui vainc d'emblée l'apriori austère que tendrait à caractériser une démarche rigoureuse. Les Aquariums d'Ann Veronica Janssens sont une troublante composition minimaliste dans laquelle volumes, aplats et couleurs se confondent selon les points de vue. Dans les arbres du jardin, à hauteur du second étage des bâtiments, Aurélie Godard a déposé des ballons en cuir recouverts de peinture photochromique. Ils attendent, patiemment entre les branches, que la lumière vienne changer leur couleur au cours de la journée.


2 éclats blancs toutes les 10 secondes (suite), exposition de Ann Veronica Janssens et Aurélie Godard jusqu’au 15 mai au Crac Alsace à Altkirch. www.cracalsace.com

Énumérer ce qui rapproche les deux artistes et justifie leur co-présence reviendrait presque à décrire l'exposition. Mais au-delà de leur intérêt commun pour la lumière et de leurs tentatives respectives de matérialisation de l'impalpable, c'est un goût certain pour l'étonnement qui les réunit. Ni l'une, ni l'autre ne se dépare d'une approche ludique qui relativise le sérieux de leurs recherches et de leurs études. A force de brouiller les repères, d'intensifier les phénomènes (de brouillard, d'accumulation), elles accordent à leurs œuvres une légèreté qui les relie intensément. Pour preuve, au cœur de l'exposition, Ombres portées est un dessin d'Aurélie Godard qui se déploie sur le parquet poncé d'une salle et dans lequel les deux univers s'enlacent discrètement dans un jeu d'ombres et de formes.

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rencontres par Philippe Schweyer et Pauline Hofmann

photo : pascal bastien

DANY LAFERRIÈRE, LA VIE EN 26 LETTRES L’écrivain canadien Dany Laferrière était présent à Port-au-Prince, sa ville natale, le 12 janvier 2010. Dans Tout bouge autour de moi il raconte le monde qui s’écroule puis la vie qui repart. Rencontre à l’occasion de son passage à la librairie Kléber à Strasbourg.

Un an après le séisme, Haïti attend toujours une grande partie de l’aide promise par la communauté internationale. De son côté, Dany Laferrière (exilé à Montréal et Miami depuis 1976) a trouvé la force d’écrire très vite un livre à la fois intime, poétique et politique. Au-delà des malheurs qui accablent le pays, il apparaît à la lumière douce des courts récits qui composent Tout bouge autour de moi que Haïti est tout sauf une terre maudite (pourquoi le serait-elle ?) et que son peuple, soudé dans l’adversité, jamais docile, artiste dans l’âme et d’une dignité exemplaire, mérite toute notre admiration. Après le séisme, vous vous rendez compte que plus rien ne vous retient de sortir du chemin tracé de la vie ordinaire : « Plus de prison, plus de cathédrale, plus de gouvernement, plus d’école, c’est vraiment le moment de tenter quelque chose. Ce moment ne reviendra pas. La révolution est possible, et je reste assis dans mon coin. » Pour moi, la révolution était faite. Tout était tombé, l’argent avait disparu, les prisons, la cathédrale… Ce que j’appelais la révolution, c’était aussi oser exprimer un sentiment, être capable de dire à une fille qu’on l’aime sans être intimidé par les barrages sociaux. Ce n’était pas bâtir des maisons ou guérir des malades. Je pensais à une révolution à la Rimbaud, à refaire la vie. Ce n’était pas une question de confort. J’avais en tête des choses beaucoup plus subversives, un peu comme Radiguet qui compare la première guerre mondiale à quatre ans de grandes vacances au début du Diable au corps. Ce n’était pas la révolution pour mettre la main à la pâte, c’était jouir de ce moment de fluidité totale où personne n’est responsable de rien, où tous les pouvoirs sont tombés et où la vie flotte toute seule sans béquille.

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Est-ce un frein de penser à la réaction des lecteurs qui vous connaissent et qui ont vécu la même chose que vous quand vous écrivez sur un sujet grave comme le séisme ? On est toujours des êtres moraux. Quoi qu’on fasse, on se demande ce qu’il faut faire et ce qu’il ne faut pas faire. J’essaye de respecter les gens et je fais confiance à l’art qui me permet de dire des choses qui ne devraient pas être dites. J’ai compris que ce n’est pas la vérité qui emmerde les gens. Ce qui les emmerde, c’est quand ils sont nus et sans perspective, sans écriture. Quand c’est mal écrit, ils ne voient qu’eux et leur situation. Dès que c’est écrit, ils se voient dans un roman et ils sont fiers. On ne peut pas refaire la vie avec 26 lettres. Il n’y a rien de plus conventionnel que l’écriture. Là où la musique et la peinture sont plus directes, l’écriture passe par un langage inabouti, la langue humaine. Même si vous êtes le plus proche possible de la réalité, si c’est mal écrit, le lecteur ne vous lira pas. Vous devez bien écrire pour que le lecteur lise, donc vous êtes en scène. Bien écrire ça ne veut pas dire écrire bien. Ça veut dire qu’il faut faire passer une énergie qui ne colle pas à la réalité, mais plutôt au lien entre le lecteur et l’écrivain. Les mauvais écrivains sont ceux qui croient qu’ils peuvent rejoindre la réalité sans passer par l’écriture. Un peu comme les mauvais politiques sont ceux qui n’ont à la bouche que le « parler vrai ». On ne peut pas parler vrai. On communique avec les gens. On ne peut pas commander un parler vrai. Dire qu’on va parler vrai, c’est de l’intimidation donc on est déjà dans l’artifice total. Votre maman est très présente dans vos livres. Est-elle aussi une de vos lectrices ? Ma mère a été surtout frappée par mon premier livre, Comment faire l’amour avec un nègre sans se fatiguer, dans lequel il y avait beaucoup de sexe. Elle avait analysé ce livre d’un point de vue très quotidien : tu ne manges pas de carottes dans ton livre, tu ne vas pas faire la lessive, tu ne vas pas chez le coiffeur comme je t’ai demandé, tu ne manges pas assez de viande, tu ne pries pas assez. Il n’y a pas une seule fois où le narrateur va à la messe alors que ma mère y allait chaque jour. Elle a fait une critique très sérieuse et très intéressante, me disant que le livre manquait de vie


quotidienne parce qu’un individu ne peut pas passer tout l’été sans laver ses vêtements. Il n’y a qu’une mère pour remarquer ça ! Et il n’y a qu’une mère pour lire un livre qui s’appelle Comment faire l’amour avec un nègre sans se fatiguer sans voir les filles ! Envisagez-vous de retourner vivre en Haïti ? La question n’est pas bonne. Elle est trop intime. Une question trop intime, c’est une question à laquelle je pense encore… Mais je crois de plus en plus que je suis un voyageur. Même si je retourne à Haïti, ce sera pour avoir un pied-à-terre. Celui qui a voyagé voyagera. Il y a un proverbe qui dit « celui qui voyage ne devrait pas avoir de tombeau ». Malgré le séisme, à vous lire la vie en Haïti semble paradoxalement plus douce qu’en France. On a envie de faire partie de votre famille. Mon lecteur rêvé, c’est quelqu’un qui lit ce livre et qui dit : « Restez tel quel, j’arrive ! » Alors que la plupart des gens mettent uniquement en perspective le “progrès”, comme si leurs vies étaient très bien parce qu’ils ont toutes les installations coercitives, toute l’administration hiérarchisée, tout l’Etat… Et là, ils voient que toutes les institutions sont cassées et ils disent remettez-les en place ! Alors même qu’ils se battent chez eux contre toutes ces institutions ! Les gens lisent comme ils sont construits : avec les règles, les ordres…

Est-ce que vos anciens amis vous voient désormais comme “le grand écrivain” quand vous revenez en Haïti ? Non non… De toutes façons, je n’ai pas écrit mes livres : j’ai un nègre ! (rires) On ne va pas s’abaisser à écrire ses propres livres ! Vous avez un bien meilleur nègre que PPDA… Je ne sais pas… Les histoires de plagiats ne me choquent pas. Il est dans un monde tellement parallèle au mien que je ne vois pas pourquoi je m’intéresserais à ses déboires. Un livre m’intéresse si je suis en train de le lire. J’ai commencé à lire des livres dans lesquels il n’y avait pas de première page. Les enfants ne lisent pas en se disant qu’ils lisent un livre de Perrault qui s’appelle Cendrillon. Ils lisent Cendrillon. Quand on est enfant, on pense que ça tombe du ciel. Comme Borges l’a dit, ce qui est bien appartient à la tradition et à l’usage. ❤

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rencontres par cécile Becker

photo : Stéphane Louis

Le punk, le folk et Emily Jane White On parle de son charme comme quelque chose de magnétique. Après la beauté des étendues de verdures, après la douceur de ces mélodies simples, elle se fait violence et fait virevolter la poussière de ses bottines vintage. Il y a eu une vague de folk ces dernières années. Vous sentez vous faire partie de ce mouvement ? La vague folk, elle existe beaucoup plus aux Etats-Unis qu’en France. En Europe, je vis le folk différemment. Je tourne plus ici, c’est plus authentique. Je ne me vois pas comme appartenir à ce mouvement. Finalement le mouvement folk ne vous a pas lancé, c’est plutôt Cam Archer, votre ami réalisateur ? Cam m’a demandé d’écrire une chanson pour son film Wild Tigers I Have Known [la chanson porte le même nom, ndlr], j’étais très inspirée. Il a vraiment apprécié mon travail. On a passé beaucoup de temps ensemble, à tourner des vidéos, prendre des photos. Et puis il m’a aidé pour la pochette de l’album Dark Undercoat. Leader d’un groupe de punk, amatrice de rock, la folk pourquoi ? Je n’écoutais que du rock et du punk, c’est comme ça que je me suis retrouvée chanteuse dans plusieurs groupes au lycée ou à la fac. Je n’étais pas du tout intéressée par la guitare acoustique. Et puis j’ai commencé à composer, et j’ai été obligée de m’y mettre. Je n’avais pas l’intention d’être une interprète folk, c’est venu naturellement. Au final, le folk des années 60 m’a pris dans ses filets. Pourquoi après tous ces groupes avoir choisi une carrière solo ? Il y a toujours des problèmes au sein des groupes. J’ai réalisé que je ne voulais être dépendante de personne. Dans les groupes dont j’ai fait partie, de toutes façons, j’écrivais toutes les chansons. Alors, j’ai tout arrêté et j’ai décidé de composer sous mon nom, seule. Ça me convient plus. J’ai l’impression d’avoir plus de choses à raconter maintenant que je suis Emily Jane White.

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Ode to Sentience est plus brut que les précédents, comment avez-vous travaillé ? Je dirai que ces chansons sont clairement plus pop. J’ai essayé de me lancer des défis sur ce dernier album. D’habitude, je compose la mélodie et j’écris en même temps, seule, dans ma chambre. Là, je voulais pouvoir prendre un stylo, n’importe où, à n’importe quel moment. J’aimerais écrire différemment. Vous tournez beaucoup, le rythme est difficile à tenir ? Je me sens bien quand je tourne en France. Là, c’est une tournée très, très longue, je me sens fatiguée en ce moment, même si j’adore faire ce que je fais. ❤


un week-end chorégraphique à Mulhouse du 13 au 15 mai 2011

MAR LON

Aude Lachaise

CAN YO U B E ME ? crédit photo : Catherine Leutenegger

Vidal Bini – KHZ

DE MAI N

Pièce chorégraphique multiforme pour quatre assistants, un cameraman et une danseuse Michèle Noiret

MANT EAU L ONG . . . Delgado Fuchs

SPACE S & STORI ES Felix Ruckert

RO MANZ E

Virginia Heinen – Cie Blicke

UN R DE R I EN Catherine Dreyfus

WW W. L A F I L AT UR E. ORG

BAL M ODE RN E

+33 (0)3 89 36 28 28

mais aussi des rencontres, projections, un brunch le dimanche…


exposition organisée en partenariat avec l’association du Méjan et le Centre de la Gravure et de l’Image imprimée de la Louvière


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Pas d’amour sans cinéma / 4 Par Catherine Bizern (fin février 2011)

Modèles Des hommes virils, désinvoltes vis-à-vis du sexe, une histoire qui a mal tourné les a rendus méfiants, ce sont même de vrais mufles, des femmes indépendantes et décidées qui font des avances aux hommes et savent ce qu’elles veulent. Chez Hawks, les hommes et les femmes sont faits l’un pour l’autre. Des hommes et des femmes pareillement intelligents. Chez Hawks, les femmes embrassent les hommes et ils aiment ça ! Pas de pose, pas d’emphase, pas de chichi, mais un rapport immédiatement érotique, éminemment charnel, effronté. Vous avez une certaine classe, mais est-ce que vous tenez la distance ? ça dépend qui est en selle ? Vous êtes un coureur de tête ou vous aimez venir par derrière ? Comme entre Marlowe et Vivian dans The Big Sleep, la relation est d’emblée combustion sexuelle ; 1250 degrés, ils s’approchent au plus près de la zone de fusion et jouissent intensément de l’expression de leur désir. Et peut-être jouissent-ils surtout de la liberté de la femme à exprimer son propre désir. Un désir si cru, si animal qu’il n’y a pas de rivale, même pas celle à la féminité pulpeuse qui ne manque pas de surgir, tellement plus belle mais tellement plus attendue aussi. La dimension romanesque est à son comble : pas de vie commune, pas de quotidien, et de toute façon, on ne donnerait pas cher de Baccall ou de Bogard récupérant la liste des courses sur le frigo avant d’aller au supermarché. Il n’est même jamais question de famille à construire entre ces hommes et ces femmes qui tombent si furieusement amoureux. Du sexe oui, des gosses non !

Dans Seuls les anges ont des ailes Bonnie est finalement restée, malgré la goujaterie de Jeff. Elle tente d’être exemplaire : regarder sans frémir l’homme qu’elle aime bousiller des avions sur des sommets de glace (pour le résumer comme Manie Farmer). Puisque les meilleurs amis y parviennent, elle doit pouvoir aussi ! Bravement, elle veut donner la preuve qu’une femme n’est pas forcément là pour empêcher l’autre de faire ce qui lui plait… Après tout, elle n’est pas sa mère… Alors que Jeff est en difficulté et tente une fois de plus un atterrissage forcé, elle est prise de nausée sous les yeux de Kidd le meilleur ami. Elle est enceinte. La scène nous réjouit : Jeff et Bonnie ont effectivement couché ensemble. Puis, en deux mots, la question est réglée, Kidd ne doit rien dire, on en restera là... Plus aucune allusion à une quelconque maternité, jamais… Non, Bonnie ne jouera décidément pas le rôle de la mère ! Plus tard elle tentera de retenir Jeff au sol en lui tirant dessus… Bonnie n’est pas exemplaire. C’est une aventurière qui préserve sauvagement sa liberté, son insolence... Chez Hawks, les aventurières tombent absolument amoureuses. Leur insolence est aussi celle d’appartenir à un homme, de le décider. Leur liberté est aussi celle de ne tenir compte de rien d’autre que de leur désir. Alors elles peuvent bien dire comme Slim à Steve dans To have and have not : You don’t have to say anything, You don’t have to do anything Not a thing Or maybe just whistle You know how to whistle Steve You just put your lips together and blow Chez Hawks, qui n’aime pas les perdants, l’amour est un rapport intense : deux êtres prennent la mesure l’un de l’autre, décident librement de ce qu’ils veulent et tentent de l’obtenir.

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Le monde est un seul / 12 Par Christophe Fourvel

Le syndrome de Kilgore Vous souvenez-vous de la composition édifiante réalisée par Robert Duvall dans Apocalypse Now ? Il est le colonel Kilgore, un officier de l’armée américaine prêt à bombarder un village vietnamien pour pouvoir surfer sur quelques rouleaux, semble-t-il épatants. Il ne quitte pas sa planche et s’est mis en tête de faire du surf. Il dit des choses tout à fait insupportables ailleurs qu’au cinéma (J’adore respirer l’odeur du napalm au matin) mais il prend parfois des enfants dans ses bras, exige des soins pour les blessés des deux camps avec la même véhémence que lorsqu’il donne l’ordre d’“arroser” un village. Il n’a peur de rien, ne cille pas sous les bombes qui explosent tout près de lui. Nous avons vu Apocalypse Now une fois, deux fois, dix fois et nous avons toujours pensé que Kilgore était fou, que le Vietnam avait rendu fous pas mal d’Américains, et que pour ce qui était du cinéma, Coppola avait gonflé là son portrait de l’officier avec la dose d’ambivalence maximale autorisée par les studios californiens. Et puis aujourd’hui, les nuages du temps ont coloré le film autrement. C’est là ce qu’un bon film sait faire de mieux : muer, muter au gré des conjonctures politiques. Endosser les habits neufs des époques. Non, aujourd’hui, essayez de voir Robert Duvall dans Apocalypse Now et vous penserez immédiatement à notre ministre des affaires étrangères, à notre premier ministre et dans la foulée triste de ce regard triste, aux quelques millions de français qui sont prêts à tout pour faire de la voile, du surf, pour plonger sur la barrière de corail une semaine par an, qui trouvent les Égyptiens, les Sénégalais, les Tunisiens, “super accueillants” et adorent prendre des enfants dans leurs bras ou en photos ; qui préfèrent, évidemment, les états policés aux états déstructurés ; qui nourissent la même obsession que Kilgore, l’appel de la vague et tant pis pour le reste, il faut dire que la plage est si belle, presque donnée et les autochtones “super

sympas”. Bien sûr, j’ose désigner du syndrôme de Kilgore une pathologie qui, à la différence de celle du flamboyant colonel américain, n’exige pas un bombardement préalable au napalm, du moins le matin même. Mais j’ai bien envie aujourd’hui, à la lumière des révolutions orientales, de m’autoriser cette colère outrancière et de m’en prendre à ceux qui trouvent bien pratiques les destinations ensoleillées où la police, les barbelés, les plages réservées, l’oppression politique s’amalgament à merveille pour donner à l’atmosphère une douceur exotique dont on parvient si bien à oublier qu’elle est en soi, un concept improbable. Le tourisme de masse me fait honte, je n’ai pas d’autres mots. Je pense que les clubs de vacances sont des concepts idiots et dangereux. Je pense qu’il s’agit là d’une des racines du mal qui pollue la vie sur la planète. Je pense que pour aller dans un pays, il faut en lire l’histoire, accepter d’être un, deux, trois et jamais un car. Se débrouiller avec les mots d’autres langues. Sinon, on relève du complexe de Kilgore qui est une sale maladie dont le seul mérite est de toucher indistinctement les pauvres et les riches occidentaux. Pour que la rupture soit vraiment consommée avec “des élites qui n’en sont pas”, il nous faut poursuivre une belle ambition : devenir différents d’eux, dans les actes mais aussi dans les rêves. En quelques décennies, les voyages ont cessé de relever du champ de l’anthropologie pour se fondre dans la grande nébuleuse du divertissement. C’est un indice comme un autre de l’inclinaison de la pente sur laquelle nous glissons. Remonter cette pente pourrait être une belle perspective. Une mission pour soi. Pour nous tous. N’est-ce pas mon colonel ?

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Troisième voyage à travers la Suisse avec mon Kangoorouge Par Sophie Kaplan Visuel : Vue de l’exposition Dieu rend visite à Newton, courtesy : Fri Art

Dieu rend visite à Newton ATPAPLBLLEE, projet conçu pour l’exposition Dieu rend visite à Newton d’Edith Dekyndt à Fri Art (1), a été élaboré en collaboration avec un chercheur de l’Adolphe Merkle Institute de Fribourg spécialisé dans les nanotechnologies. Il permet une plongée scientifique et poétique dans la matière. Dans une première salle, une mystérieuse feuille jaune est présentée sous verre. Elle ressemble un peu à une feuille de latex ; en réalité elle résulte de la polymérisation de particules de bois (extrait d’une table trouvée dans le centre d’art) et de substance de pomme. Dans la salle suivante sont exposés des clichés du bois de la table, en noir et blanc et à l’échelle microscopique (au millionième), ainsi que la dite table, sur laquelle est posée une pomme : retour à l’échelle de notre vision. D’autres œuvres sont également présentées, qui interrogent elles aussi la perception. Ainsi, Myodescopies rend visible la danse des filaments opaques présents dans l’œil alors que Discreet Piece transforme la poussière en une pluie de corps célestes. Les lumières changeantes de Radiesthesic Hall rendent quant à elles visibles les

courants magnétiques du centre d’art tout en modifiant notre vision de l’exposition. Edith Dekyndt, en faisant de l’art un champ de connaissance à part entière (2), nous rend visible l’invisible et palpable l’impalpable. Grâce à elle, c’est sûr, nous sommes faits de la même matière que les étoiles : HSUTMARNS… Post-scriptum : une autre très belle exposition d’Edyth Dekyndt se tient actuellement au centre d’art de la Synagogue de Delme (3). Ici, la matière première est le sel. S’y déploie une nouvelle installation vidéo de l’artiste, La femme de Loth, dont les images proviennent des fonds sousmarins de la mer morte. On y découvre un paysage abstrait fait d’infimes et multiples variations de couleurs et de mouvements. Deux autres vidéos l’accompagnent, la première, Dead See Drawings, filmée à la surface de l’eau, la seconde, Eternal Landscape, dévoilant une vue plus vaste sur le paysage environnant, à l’histoire multi séculaire, ainsi qu’une série de dessins au sel. Post-post-scriptum : lors d’un week-end passé récemment dans une maison perdue dans les Vosges, le petit G*** avait apporté avec lui une chose très belle, très mystérieuse et très précieuse échangée dans la cour de l’école : des perles d’eau. C’étaient de petites bulles transparentes, vivantes, plongées dans l’eau douce. Selon le petit G***, il faut changer l’eau de leur bocal tous les jours pour qu’elles continuent de pousser. Et l’on peut passer de longues minutes à les observer, à peine visibles, parfaitement rondes. Après quelques recherches, on pourrait découvrir que les perles d’eau sont en réalité de petites billes utilisées pour la décoration florale et dont chaque particule est, comme pour ATPAPBLLEE, un polymère (très exactement du polyacrilamide de sodium). Quant à moi, je préfère m’en tenir à la théorie du petit G*** : les perles d’eau sont des organismes vivants, miraculeux, dont il convient de prendre le plus grand soin. 1 – Exposition présentée du 13 février au 8 mai 2011. 2 – Marie Cozette, texte d’introduction à l’exposition La femme de Loth. 3 – Exposition présentée du 28 janvier au 30 avril 2011.

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Bicéphale / 4 Par Julien Rubiloni et Ludmilla Cerveny

Pas à Pas J’ai fait un pas, deux pas J’ai avancé, avance encore Je marche, marche Sur un sol ailé Envolé

Trépas

Je vole vers Elle

Sous les pierres La vie est folle Pas à pas mon appétit De pis en pis s’accroît aussi Nourritures, nourritures Graines, germes, fleurs J’ai fait un pas, deux pas Et je m’arrête ici

Je marche à toi

Tapis

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Songs to learn and collines sing Chronique de mes Henri Morgan vit retiré à la campagne, et se consacre à l’étude et à la méditation. Par Vincent Vanoli

Anthony Trollope, The Claverings (1867)

Que lisaient les Anglais dans les tunnels du métro de Londres pendant le Blitz ? Ils lisaient les romans du victorien Anthony Trollope, dans la petite édition in-16 des World’s Classics, chez Oxford University Press. De format 10X15 centimètres, les World’s Classics tenaient dans toutes les poches. Grâce à leur robuste reliure en toile bleue, ils restaient lisibles même après qu’on avait reçu sur la tête des plâtres accompagnés de quelques gravats. Rien de tout cela n’allait de soi. C’est l’éditeur Humphrey Milford qui décida, en 1907, de republier Trollope dans sa collection de classiques à portée de toutes les bourses, à côté d‘Eschyle et de Dante. À force d’insister, Milford finit par convaincre le public anglais de recommencer à lire Trollope. Trollope choqua beaucoup son lectorat victorien, encore tout imbu de post-romantisme, en avouant dans sa célèbre Autobiographie, prudemment

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publiée post mortem, qu’il écrivait montre en main, à heure fixe, exigeant de lui-même un rendement de tant de feuillets à l’heure. Notre homme a l’habitude, détestable pour un romancier, de s’adresser directement à son lecteur dans ses romans. De plus, ayant mis en place un conflit initial, Trollope ne cherche nullement à dissimuler qu’il ignore lui-même comment va se terminer l’histoire. Il suit ses personnages, qui n’ont qu’à se débrouiller. Les romans de Trollope racontent toujours à peu près les mêmes choses. Il y a toujours un jeune homme qui fait des dettes, ou qui endosse inconsidérément des traites pour ses riches amis. Le même jeune homme a une tendance fâcheuse à s’amouracher simultanément de deux femmes, appartenant à deux milieux complètement différents (dans The Claverings, l’une est fille d’arpenteur, l’autre est une duchesse). Il est toujours question d’héritage (c’est-à-dire, le plus souvent d’entrée en possession d’un titre nobiliaire et d’un domaine). Il y a des tripotées de filles à marier, qui choisiront le garçon qui leur convient le moins. La campagne anglaise est peuplée d’ecclésiastiques, de membres de la gentry et de renards. Il y a au moins une chasse au renard par roman (Trollope adorait chasser le renard), ce qui permet d’introduire des personnages comiques et vaguement louches de sportsmen. Une conséquence inévitable d’un tel programme narratif est qu’il n’arrive jamais rien de bien surprenant, les mêmes causes aboutissant aux mêmes effets dans à peu près tous les romans. Mais c’est la façon dont les événements sont relatés qui fait le charme de Trollope, ainsi que la caractérisation des personnages et la véracité des dialogues. Trollope connaissait sa société et en proposait de parfaits modèles réduits. Selon tous les critères courants, Trollope ne mérite pas de figurer dans les classiques (j’ai oublié de dire qu’il écrit parfois comme un cochon). Reste qu’il est un des plus solides romanciers britanniques, et l’un des plus attachants.


Songs to learn and sing Par Vincent Vanoli

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Modernons

Sur la crête

… Par Nicolas Querci

… Henri Walliser + Denis Scheubel

Un but : dénoncer les exactions du moderne.

Ah si j’étais Stéphane Guillon Les lecteurs habituels de Novo l’auront probablement remarqué : le dernier numéro était beaucoup moins bon que les précédents. Il ne leur aura pas échappé que mon intervention courageuse avait disparu du sommaire, pour d’obscures raisons de pagination, au détriment de la qualité du magazine. Car c’est elle qui le tenait en équilibre. Certains annonceurs ne sont là que pour elle, et les emplacements les plus chers sont ceux qui se trouvent juste à côté. Il était question d’insérer une page blanche avant et après, pour amortir le choc de la révélation. La somme de ces brèves observations sur l’état du monde fait actuellement l’objet d’un important travail critique en vue de leur publication en volume. Ceux qui les ont toutes lues depuis le début auront pu prédire les événements qui secouent le monde arabe. Cette absence était d’autant plus préjudiciable que j’arrivais avec des découvertes fracassantes. Une immense percée dans l’esprit du temps ! Je me proposais en toute modestie de faire progresser l’humanité. S’il y avait un texte à garder, c’était bien le mien. Alors pourquoi ce mépris ? C’est alors que les paroles du plus ardent, du plus valeureux, du plus impertinent, du plus anticonformiste défenseur de la liberté d’expression – Stéphane Guillon – me sont revenues à l’esprit. Au-delà de mon cas personnel, il s’agissait bel et bien d’une attaque contre l’intelligence. J’étais victime d’un cas de censure. Un martyr de la presse culturelle régionale. Je décidai de me battre. J’alertai Reporters sans frontières ! J’insultai les gens. Je les provoquai. Je les intimidai. Ils se défendaient. Mais j’avais trouvé la parade : censure ! Mon rédacteur en chef me passe à la trappe : censure ! À la moindre remarque : censure ! Tremblez despotes  ! Vous chiez dans vos mocassins  ! Pauvres orphelins de la censure que nous sommes ! Depuis que nous ne courons plus de danger pour nos opinions, nous sommes obnubilés par l’idéal répressif et carcéral, corollaire à la révolte. Nous voudrions tant susciter l’opprobre, être bannis, condamnés, poursuivis, cachés, exilés. Et l’on nous refuse ce privilège. S’ériger fièrement en dernier rempart contre les totalitarismes. Et maintenant ? Faire comme si nous étions toujours dans la position du pourchassé. Si j’étais Stéphane Guillon, je ferais des bouts non rimés à ma gloire.

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Faites taire les machines Il y a toujours cette musique en moi. Qui me suit jusqu’au fond du puits. Le chant d’une cathédrale qui vacille sur mes humeurs. Un harmonica seul dans la steppe ou au milieu de la fanfare. Y a toujours le chant de cette révolution où la foule c’est moi seul et où les rois déchus se foutent de ma gueule. Cette musique Caterpillar qui ne servira jamais de papier peint dans les magasins de fringues. Je chantonne toujours pour être enfin moins seul. Il y a toujours ce verbe inachevé qui me protège de m’endormir mais des fois, je vous en prive. Faites taire les machines, parce que je ne l’entends presque plus.


cea ac Son Jean-Pascal Lamand / Lumière Guillaume Lorchat / Costumes Cathy Roulle / Assistant vidéo Juan Davila Valdiviezo / Construction Mario Tonelotto et Adriano Prometti / Regards extérieurs Augustin Bécard / Régie plateau Bruno Berger / Assistante à la mise en scène Lucile Brossard Une coproduction de la Cie Les patries imaginaires, du Centre Culturel André Malraux Scène Nationale de Vandœuvre-lès-Nancy, du Théâtre de la Manufacture CDN Nancy - Lorraine et de la Scène Nationale d’Annecy/Bonlieu. Avec le soutien de la DRAC Lorraine, du Conseil Régional de Lorraine, du Conseil Général de Moselle, de la Ville de Metz, de la Ville de Maxéville, de la MJC de Maxéville et MIROR.

Une confidence murmurée à travers les œuvres de Marguerite Duras. Deux femmes entre bureau et cuisine : l’auteur, la comédienne, le metteur en scène, un personnage de roman ? ou Marguerite Duras elle-même entre vivre et écrire. ma, me, je, ve à 19h et 21h, sa à 15h et 19h et di à 16h30 Plein tarif 20 €, réduit 15€, jeunes 9 €

www.theatre-manufacture.fr

Locations : nouvel espace, nouveaux horaires coté jardin du lundi au vendredi de 12h à 19h mercredi de 10h à 19h et le samedi en période de spectacle 15h à 19h

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www.ceaac.org

LA TOUR

VAGABONDE 31.03 — 09.04.2011 –

PLACE DE L’HÔTEL DE VILLE – WWW.LACOUPOLE.FR

Avec le soutien du Conservatoire de musique et de danse de Saint-Louis www.saint-louis.fr

N° de licence d’entrepreneur du spectacle : 136138-139-140 Œ Conception : star★light + Chic Medias

Mise en scène et adaptation Perrine Maurin / Artiste associé, scénographe, vidéo Lino Tonelotto avec Catherine Bussière, Pénélope Parrau, Marianne Pichon

A RT I ST I Q U E S

CONTEMPORAINES

Textes L’amant, La vie matérielle, interviews de Marguerite Duras CRÉATION Textes de Perrine Maurin et Lino Tonelotto

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D’ACTIONS

L’histoire de ma vie n’existe pas

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Théâtre de la Manufacture, La Fabrique

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CENTRE

15 > 20 Mars 2011

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Revolver occupera Paris en Juin… Pour les germanistes : www.revolver-film.de + http://parallelfilm.blogspot.com www.soustoilaville-lefilm.com

BANG ! B par fabien texier

Rencontre, de Strasbourg à Berlin avec l’une des grandes figures du jeune cinéma allemand, le réalisateur de Sous toi, la ville et co-fondateur de la revue Revolver, Christoph Hochhäusler. Voyage en sa compagnie dans un cinéma de plus en plus en vue, un trajet qui finit en Stéréo Total.

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On a rencontré Christoph Hochhäusler en décembre, lors de l’avant-première au cinéma Star Saint-Exupéry de son troisième film Sous toi, la ville, encore impressionné par cette fascinante variation, belle, glacée, au souffle incandescent, sur l’histoire du roi David et de Bethsabée. Il y a quelque chose de radicalement généreux dans le bonhomme, pas forcément dans sa réalisation à la fois sèche et sensuelle, éloignée de toute démagogie. Dans ce petit mot glissé dans le générique de fin : « le réalisateur vous conseille de voir La Rivière d’argent de Raoul Walsh  », western où il a découvert a posteriori de nombreux parallèles avec son propre film. C’est que le regard sur le cinéma du passé et sur celui qui est train de se faire est constitutif de son œuvre et aussi du groupe de réalisateurs qui gravite autour de la revue Revolver. À la fin des 90’s, avec Benjamin Heisenberg, son futur scénariste et réalisateur du Braqueur, « on s’ennuyait à l’école de cinéma de Munich qui était très conservatrice. Comme on était à la fois très admiratifs et énervés par Breaking the Waves de Lars von Trier, on a analysé tous ses films, puis on est allé le voir pour l’interviewer, c’est là qu’il nous a donné ses dix commandements. » Une dernière phrase à considérer sous un mode très ironique chez un individu qui ne manque pas d’humour. C’est précisément parce que le Danois est très contradictoire, parfois trop facilement provocateur, séducteur, manipulateur mais toujours remis en cause, que les deux réalisateurs y trouvent le premier matériau qui leur permettra de forger leur propre

cinéma. D’interview en en interview de réalisateurs, publiés dès 1998 dans la über-class revue Revolver, ils s’intéressent à la manière dont chaque auteur fait son film. « Toutes ces interviews m’ont beaucoup influencé, les façons de travailler sont très différentes et chacun n’est pas doué pour toutes, il faut identifier ses propres atouts. Une de mes forces est de travailler avec de petits moyens : inutile de rêver des scènes qu’on ne pourra pas tourner. » Aujourd’hui au numéro 23, Revolver a été la véritable école pour ce groupe de réalisateurs de la « Berliner Schule » : Christian Petzlold, Angela Schanelec, Ulrich Köhler, Dominik Graf… « Nous n’utilisons pas le terme Nouvelle Vague entre nous, il n’y a pas d’esthétique ou d’idéologie commune qui nous relie, mais manifestement notre groupe existe. Le label nous desservirait plutôt, il a fait fuir tant le public que les réalisateurs, et si je vais chercher des financements à la télévision avec cette étiquette, on va me jeter dehors ! »


BANG ! Christoph Hochhäusler, Sous toi, la ville

Car la situation du cinéma allemand, améliorée par les gros succès de quelques films, et la vitalité de la jeune garde, n’est toujours pas brillante. Sans le soutien des télévisions plutôt frileuses, seul un fond de financement demeure disponible pour avoir la possibilité de faire un film, et le public est très peu présent en salle hors de Berlin. Séquelles de l’amputation des années 30 et 40, puis de l’effacement progressif du cinéma allemand ? « Après 1973, il n’était pas très présent, replié sur lui-même, il est beaucoup plus riche aujourd’hui. » L’image de cinéma laid qui lui colle encore en partie en France ne le surprend pas : « Ils ont été traumatisés par Fassbinder ! » plaisante-til, « ça fait partie des préjugés habituels… » Lui-même est un bon connaisseur du cinéma français, on l’a vu interviewer Mia Hansen-Løve, Revolver a édité le DVD allemand du Fils des Dardenne (comme par ailleurs Blissfully Yours de Apichatpong Weerasethakul). Parmi ses réalisateurs

préférés, il cite la plupart des grands maîtres du passé (Lubitsch, les Américains des 30’s, Kurosawa, Visconti…) et, de manière plus surprenante, le Michael Mann de Miami Vice et du Solitaire (1981). Quand on lui parle de ce grand cinéma américain classique, mainstream, devenu si médiocre, il n’en croit plus l’éclat possible que dans les séries telles que Mad Men ou The Wire. « Nous avons d’ailleurs proposé un projet de série à la télévision : mais je ne vois pas quelle chaîne l’accepterait. Nous avons travaillé plus proche du genre Christian Petzold, Dominik Graf et moi, avec les trois téléfilms de Dreileben qui seront projetés à la Berlinale. » Le triptyque, trois points de vue sur un même fait divers, ont été (avec le retour de Wenders/Herzog) le grand événement d’une Berlinale jugée atone par la critique française. « Les avis étaient divisés : Dreileben était soit le meilleur truc de tout le festival, soit deux échecs et une assez bonne surprise : le film de Dominik Graf. »

nous mailera Christoph Hochhäusler. Quelques jours avant, on le croisait à Kreuzberg lors de sa Revolver Party : « la seule soirée de la Berlinale sans invitation » se félicite-t-il. 3€ l’entrée, une Festsaal qui nous évoque un Molodoï amélioré, avec un mix par Stéréo Total (un tantinet brouillon), et un show de la chanteuse berlinoise Angie Reed. Dans la salle, des supposées célébrités allemandes qu’on ne reconnaîtra jamais, un quatuor de putes à franges sur la piste de danse et qu’on identifiera des jours plus tard comme les Plasticines, et déjà, la relève autour de Hochhäusler sirotant une limonade près des chiottes avec Nicolas V. Wackerbarth et Georg Boch, deux jeunes réalisateurs qui peinent à diffuser leurs films. Un improbable petit monde décidément aussi riche que sympathique, berlinois assurément, mais bien loin de l’école… i

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ANSELM KIEFER DANS LA COLLECTION WÜRTH, exposition jusqu’au 25 septembre 2011 au Musée Würth d’Erstein www.musee-wurth.fr

Les ruines de la mémoire par baptiste cogitore

Le musée Würth d’Erstein expose une quarantaine d’œuvres de l’artiste allemand Anselm Kiefer, issues de la collection de l’industriel allemand Reinhold Würth.

Chez Anselm Kiefer s’impose d’abord le poids d’une histoire récente  : « Le nazisme était ma plus proche antériorité », affirme le disciple de Joseph Beuys né en 1945 dans une Allemagne ravagée par douze années de nazisme. Comment être un artiste – de surcroît un artiste allemand – après la Shoah ? Comment faire des ruines et du désastre le point de départ d’une nouvelle genèse ? On retrouve ce dialogue entre passé et présent dans les matériaux mêmes que l’artiste utilise : ce qui frappe chez Anselm Kiefer, c’est la profondeur tactile de ses œuvres. La philosophe Danièle Cohn, auteur du catalogue de l’exposition explique : « Dans les topographies que dessinent nos régimes sensoriels, Kiefer construit des ponts, qui connectent nos systèmes d’orientation corporelle  ». À mi-chemin entre la peinture et le collage, ces montages requièrent donc du spectateur bien plus qu’un simple regard. Président du comité consultatif artistique du Groupe Würth et ancien directeur du Centre Pompidou, le Professeur Werner Spies, parle quant à lui de « peintures à l’aspect croûteux qui semblent constamment menacer de tomber en poussière : Anselm Kiefer ne choisit jamais ses matériaux au hasard mais opte toujours pour ceux qui portent avec eux leur propre histoire ». Quitte à racheter une partie du toit en plomb de la cathédrale de Cologne restaurée pour s’en servir dans ses œuvres. « Kiefer mise sur la plus-value de ce qui a été détruit » poursuit Werner Spies : « la fascination pour le désastre, une sorte

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d’héroïsme négatif sont le secret de l’efficacité de ses tableaux et de ses installations ». Comme chez Arman, le moindre résidu, le moindre objet détruit peut alors s’intégrer à une composition qui révélera l’histoire de son désastre. Rien ne se perd : toute trace fragmentaire du temps devient ainsi le centre mouvant d’un lieu du renouveau, de la renaissance. Les œuvres d’Anselm Kiefer se présentent souvent comme un chaos organisé : s’y retrouvent pêle-mêle chaises de jardin fracassées, barbelés rouillés, paille, fagots calcinés et autres matériaux organiques comme des dents humaines et de la peau de serpent (le fameux avion Jason)… Kiefer place le visiteur face à la Chute, à une éternelle apocalypse recommencée : « Je vois mes tableaux comme des ruines  », dit-il. Des ruines de la mémoire. En arpentant Kiefer, on croise aussi la route de Stefan George, Paul Celan, Ingeborg Bachmann, Rimbaud, Goethe, et même Céline, dont le peintre reprend des titres, des extraits d’œuvres. De ce magma où l’érudition laisse aussi la place à l’interprétation profane de chacun, Anselm Kiefer parvient à tirer une matière


puissante pour la recomposition d’un nouveau monde. Ainsi, explique encore Danièle Cohn, « la mémoire chez Kiefer n’est pas une faculté qui permet de récupérer le passé, de le restituer ou de le restaurer et de le commémorer ». Mémoire poétique, elle est « productrice et non reproductrice, elle est imagination créatrice ». Création jamais finie, précise Kiefer : « Car l’oeuvre n’est jamais terminée : c’est le regard de l’autre qui la complète ». i

Une question à Werner Spies Quels rapports Anselm Kiefer entretient-il à la littérature ? « La relation entre l’oeuvre picturale de Kiefer et la littérature – surtout la poésie – est capitale. Ce rapport est présent d’un bout à l’autre de son parcours : peu à peu, Kiefer semble littéralement s’enfoncer dans la poésie. Il écrit de plus en plus de textes, sur des milliers de pages. On va d’ailleurs commencer à découvrir ces textes qui seront bientôt publiés. Après Kiefer le peintre, nous allons enfin découvrir Kiefer le poète, l’écrivain. L’un et l’autre ne se laissent pas dissocier. Comme les artistes de la Renaissance qui le fascinent, Anselm Kiefer appartient autant au domaine de la peinture et de la sculpture qu’à celui de la littérature ou de la philosophie ».

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Ida Tursic & Wilfried Mille, It was the dirty end of winter Musée des Beaux-Arts de Dole jusqu’au 30 avril. www.musees-franchecomte.com

BABY DOLE par philippe schweyer

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Isa Tursic et Wilfried Mille exposent au Musée des Beaux-Arts de Dole. L’occasion de découvrir leur peinture pop pleine de jus qui recycle avec brio des images souvent triviales. À travers les vitres sales du TER qui relie Besançon à Dijon, la campagne jurassienne défile lentement. Comme le train, l’hiver traîne en longueur (It was the dirty end of winter / Along the loom of the land / When I walked with sweet Sally / Hand upon hand… chante Nick Cave caché derrière un arbre). On finit par arriver en gare de Dole avec quelques h e u re s d ’av a n c e s u r l e s envoyés spéciaux des Inrocks et de Technikart qui se sont annoncés pour le vernissage. Sur l’affiche rose placardée à l’extérieur du musée, une Bettie Page à peine esquissée invite à venir voir l’expo. Dans l’entrée, une Citroën noire compressée par César se dresse contre un mur. On avait découvert Ida Tursic et Wilfried Mille en 2005 avec Cumshot de luxe, toile reproduite format poster dans le trimestriel CalendArt. La traînée de sperme peinte avec beaucoup de réalisme sur la veste d’un jeune homme très british avait redonné un coup de fouet à notre goût pour la peinture figurative. Ida et Wilfried s’étaient rencontrés a u x B e a u x- A r t s à D i j o n peu de temps auparavant, commençant par discuter de leurs travaux respectifs (elle attirée par la mode, lui inspiré par l’imagerie porno) avant de “fusionner” dans la

vie comme dans l’art (la manière dont ils se répartissent le travail est aussi secrète que la formule du Coca-Cola). Depuis leur sortie des Beaux-Arts, ils enchaînent les expositions personnelles (Chagny, Genève, Paris…) et collectives (La Force de l’Art, The Freak Show…), sont entrés dans la collection du Mnam au Centre Pompidou avec The Back of the Sign, une toile qui évoque l’envers du rêve hollywoodien et ont été distingués par le prix Fondation d ’Entreprise Ricard en 2009. Pour leur exposition à Dole, Anne Dary, la conservatrice en chef des musées du Jura, leur a donné carte blanche. Résultat : une exposition sans cartels, mais un parcours balisé par des planches en bois brut qui barrent une partie des accès aux salles. Dans ce décor aux faux airs de western, les grandes toiles voisinent avec des peintures sur bois, des aquarelles et une belle série de gravures “bio”. Paysages mythiques recouverts d’un glacis blanchâtre, filles lascives, hommes à la queue leu-leu (Fuck and to be fucked) : Ida et Wilfried puisent leur inspiration dans la gigantesque banque d’images qu’ils se sont constituée en s’usant les yeux sur le net, devant la télé, au cinéma ou en feuilletant des magazines. Leurs superpositions de couches pigmentées salissent les paysages, les rendent moins nets, moins éclatants, pour les rendre aussi indécis que s’ils étaient vus à travers les vitres crasseuses d’un train régional. Chez eux, pas de flou artistique à la Thomas Ruff, mais des couches de pigments d’argent qui rappellent les “éjacs” de leurs débuts tout en mettant à distance leurs sujets de prédilection. Alors qu’on s’approche de la fin du parcours, une explosion de couleurs attire le regard. Allongée sur un sarape,

Sasha Grey, star du porno déjà recyclée en girlfriend idéale par Steven Soderbergh, ne demande qu’à rejoindre la longue liste des courtisanes rendues fréquentables par le miracle de la peinture. On songe à l’effet produit en son temps par l’Olympia de Manet. Qu’importe si l’Année du Mexique tombe à l’eau, on sait qu’on gardera les rayures de la couverture mexicaine collées à la rétine un bout de temps. The End. L’exposition se termine avec une huile sur toile monochrome incandescente (Laque d’Orient – Zabriskie Point) et une aquarelle moins flamboyante (Blow-Up). Jusque-là on était plutôt à l’arrière d’Hollywood et voilà qu’on se retrouve chez Antonioni “le cinéaste de l’incommunicabilité entre les êtres”. L’incommunicabilité, mais c’est bien sûr ! Impossible de communiquer avec toutes ces filles : plus on s’en rapproche, plus elles nous échappent… Comme Antonioni, aussi brillant en noir et blanc qu’en couleur, Ida et Wilfried maîtrisent leur art. Qu’ils dissimulent un paysage sous un voile brumeux ou qu’ils fassent exploser les couleurs comme le suc d’un fruit trop mûr, ils produisent une peinture sous amphétamines, tour à tour up (rayures et couleurs) et down (dégoulinures et brouillard). Une peinture chargée en phéromones qui montre avec la même intensité la jouissance et la déprime. Après ça, on attend le catalogue annoncé aux Presses du Réel et on se jure de revoir le plus vite possible le Désert rouge, premier film en couleur d’Antonioni pour lequel le cinéaste était allé jusqu’à peindre l’herbe. i

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MELODIE : TOUJOURS L’ART DES AUTRES, exposition du 12 mars au 22 mai au CEAAC, à Strasbourg www.ceaac.org

Des inventions méconnues. Harmonographe, eidographe, une artiste encore inconnue, Ursula Bogner. À découvrir ce printemps au CEAAC.

Formes sonores et œuvres de l’ombre par stéphanie linsingh

L’Anglais Nick Laessing et l’Allemand Jan Jelinek ont pour point commun cette passion pour les petites histoires oubliées de la création artistique et de l’invention technique. L’exposition Mélodie : toujours l’art des autres dépoussière les œuvres d’Ursula Bogner et lève le voile sur deux fascinantes inventions que sont l’harmonographe et l’eidographe. Ursula Bogner cachait sous ses airs de simple bourgeoise une passion débordante pour la musique électronique. À 20 ans, elle

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étudie la pharmacologie. Mais elle suit aussi les activités du Studio für Elektronische Musik  à Cologne, elle participe aux séminaires du Studio Herbert Eimert et se montre fascinée par la musique concrète. Plus tard, elle découvre la new wave anglaise grâce à ses enfants et construit même son propre studio ; lieu qui abrite essais, expériences et enregistrements. «  Elle aimait entre autres jouer avec des synthétiseurs  », confie le fils Bogner à Jan Jelinek. Ces créations ne quitteront

cependant jamais le studio. Ursula Bogner n’avait pas cette ambition. D’autres passions la dévoraient : la peinture, l’impression, l’orgonomie et l’ésotérisme. Jan Jelinek est tombé sous le charme des créations novatrices de cette musicienne des années 70. À travers l’exposition Mélodie : toujours l’art des autres – le titre est une citation de la cartothèque d’Ursula Bogner –, il a voulu rendre hommage à ce talent passé inaperçu, en montrant des photographies, ladite cartothèque, et en proposant l’écoute de morceaux réédités par ses soins. Nick Laessing, lui, s’est penché sur deux inventions captivantes liées au son et à sa représentation. Son envie ? Montrer la beauté du phénomène scientifique. L’harmonographe est un mécanisme composé de pendules dont l’oscilliation dessine des motifs qui correspondent aux harmonies du bâtiment dans lequel se trouve le dispositif. Un harmonographe spécifique à l’espace du CEAAC sera constuit. L’eidophone, quant à lui, est une invention que l’on doit à Margaret Watts Hugues, une chanteuse anglaise de la fin du XIXe siècle. Lorsqu’elle chantait, sa voix faisait vibrer une membrane sur laquelle était posée de la pâte d’aquarelle. En fonction des tonalités, les motifs qui apparaissaient différaient. «  Elle était capable de chanter des fleurs », selon Nick Laessing. Ces inventions sont pour lui le reflet d’une « nostalgie du temps où le profane était encore capable d’innovations scientifiques et où l’on considérait les utopies esquissées par ces découvertes comme sérieuses ». i


WORKS OF CHANCE, exposition du 15 avril au 26 août au Musée d’Art Moderne et Contemporain, à Strasbourg www.musees.strasbourg.eu

Franck Scurti l’art du temps par sophie ruch

le MAMCS accueille Franck Scurti, un artiste ancré dans son époque qui livre avec fraicheur sa vision du monde. On part à la découverte de l’identité visuelle de la société actuelle.

Le monde de l’art et l’art dans le monde. Les allier au quotidien, c’est l’audacieux pari artistique que s’est donné Franck Scurti depuis ses débuts. Inspiré par l’espace public, les figures publicitaires, la société de consommation mais aussi les enjeux géopolitiques, l’artiste aspire à bousculer notre perception de l’environnement sans agressivité et avec beaucoup d’humour. Comme l’explique Estelle Pietrzyk , commissaire de l’exposition et conservatrice du MAMCS, Franck Scurti joue « avec ce que l’on voit, ce que l’on croit reconnaître et ce qui est réellement véhiculé par ses œuvres ». Chaque artiste a vécu avec son temps et Franck Scurti en a fait son leitmotiv. Pour capturer l’air du temps, l’artiste se laisse porter par ses inspirations, joue avec les limites et travaille avec une multitude de médiums. Une liberté créatrice qui rend son œuvre énigmatique. « Quand je parle de lui à des amateurs d’art contemporain, on me demande souvent “mais que fait réellement Franck Scurti  ?”… Il s’avère difficile de distinguer une marque de fabrique dans son travail pourtant ses œuvres hétéroclites sont reliées les unes aux autres. » confie Estelle Pietrzyk. Entre les genres et les disciplines, l’artiste convoque la notion de hasard dans son travail avec talent et lucidité. Une manière particulière de ressentir et d’ausculter la surface du monde. Intitulée Works of chance – littéralement Œuvres de hasard  –, son exposition au MAMCS réunit une cinquantaine d’œuvres inédites mêlée à d’autres plus anciennes. Un nouveau pari pour l’artiste. Accueillant

de nombreux artistes contemporains comme Didier Marcel ou Mathieu Mercier, le Musée d’Art Moderne et Contemporain cultive, depuis son ouverture, un réel intérêt pour la création actuelle. Ayant lui-même réalisé la scénographie de cette exposition, Franck Scurti trace un parcours qui débute aux origines de l’humanité et nous guide subtilement vers la société actuelle. Avec une réelle préoccupation pour l’esthétisme, Franck Scurti interroge

avec pertinence les enjeux politiques, religieux et économiques de notre société. Il en résulte une exposition où s’immisce la réflexion dans la contemplation. i

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UN MAGE EN ETE, théâtre, du 12 au 17 avril à la Manufacture - CDN à Nancy, www.theatre-manufacture.fr le 12 mai à Sarrebrücken (Festival Perspectives)

TRUST, théâtre, les 7 et 8 mai au Carreau - scène nationale à Forbach www.carreau-forbach.com www.festival-perspectives.de

Équipages en perspective par caroline châtelet

photo : marthe lemelle

Directeur de la Comédie de Reims, Ludovic Lagarde travaille régulièrement avec l’auteur Olivier Cadiot, dont il met en scène Un Mage en été. Interprété par le comédien Laurent Poitrenaux, ce monologue plonge dans les abysses de la pensée d’un mage-Robinson.

Avez-vous échangé avec Olivier Cadiot préalablement à l’écriture d’Un mage en été ? Nous n’avons jamais de discussions préalables avec Olivier, tout d’abord parce qu’il écrit ce qu’il a envie d’écrire et, ensuite, parce qu’il écrit des livres. Un mage en été est d’abord un livre, que j’adapte pour le théâtre. Il a d’ailleurs une vraie destination pour la scène, ne serait-ce que par ce personnage inventé de mage, qui porte en lui quelque chose de profondément théâtral. Un mage renoue avec la forme du monologue que nous avions déjà travaillé avec Olivier et Laurent et que nous voulions retrouver, tout en ouvrant d’autres pistes expérimentales. C’est une descente au plus profond de la mémoire de quelqu’un, comme un exil intérieur...

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L’aspect théâtral du texte vous est-il apparu comme évident ? Je l’ai tout de suite ressenti et c’est quelque chose qu’Olivier a vraiment voulu. Nous savions que cela deviendrait une pièce interprétée par Laurent. Il y a donc un aspect séance, numéro de magie qui travaille avec le temps réel, la représentation, le rapport avec un public... Tout un imaginaire arrive avec cela et sur ce point la situation d’Un Mage est très théâtrale. Le texte offre-t-il une dramaturgie ? Il y a un personnage qui fait un certain nombre d’expérimentations. C’est toute la problématique que nous travaillons depuis quelques années avec Olivier, notamment à travers le personnage de Robinson qui expérimente des situations. Après, c’est vivant, il y a du temps réel dans l’écriture... Je considère la scène comme un endroit d’expériences, où les choses doivent se passer en temps réel avec les spectateurs. Dire cela peut sembler tarte à la crème, mais ce n’est pas si évident : il ne s’agit pas de reproduire chaque soir la même chose devant un auditoire passif. Le théâtre est intéressant lorsque quelque chose s’expérimente

avec la scène et se remet au travail avec une nouvelle assemblée théâtrale, chaque soir. L’écriture d’Olivier est propice à cela, il y a véritablement une transformation dans l’écriture. Et le fait que le mage vive des expériences qui le transforment rejoint l’idée que le théâtre est un art de la transformation – pour ceux qui le font et pour le public. Qu’est-ce qui vous touche dans sa langue ? Doit-on dire « langue » ? « Écriture » ? Je ne sais pas... Ce n’est pas une langue, d’abord. Au début j’étais très touché par sa poésie et L’art poétic, livre utilisant la technique du cut-up de certains poètes américains m’a beaucoup intéressé. Après, son écriture a évolué, mais elle porte une adresse qui me touche. Ça parle. Les constructions, le sens sont extrêmement élaborés et intéressants, il y a un foisonnement de choses. Le style, le travail évolue, mais c’est à la fois drôle tout en étant extrêmement mélancolique. Il y a une variété merveilleuse...


Concernant votre collaboration, le dialogue est-il naturel entre vous ? C’est une drôle d’aventure, organique, très étrange. Si le schéma de notre aventure théâtrale est classique, en ce qu’il est fréquent qu’un auteur écrive pour des acteurs ou un metteur en scène, il y a, en plus, cette drôle de chose qui est l’adaptation des livres. Nous parcourons tous deux une partie du chemin pour nous retrouver et je réalise toujours un travail d’adaptation.... Cela m’oblige à avoir une position d’auteur excédant celle de metteur en scène. Je pense la scène et Olivier rentre dans la conversation, à tel point que par moments nous ne savons plus à qui appartiennent les choses. Mais notre relation a débuté il y a vingt ans, lorsque j’étais jeune comédien et lui poète. Là s’est engagée une conversation que nous continuons en passant par le livre, la station romanesque, etc. C’est comme un cheminement intellectuel et esthétique. i

Cadiot/Lagarde, Van Dijk/Richter : A priori, pas tellement de raisons d’aborder le deuxième couple dans un article consacré initialement à la collaboration du premier. Sauf qu’outre leur participation commune au festival Perspectives – festival transfrontalier et pluridisciplinaire se tenant à Sarrebrück, Forbach ou encore à Metz – chacun de ces équipages mène un compagnonnage. Et si la collaboration entre Lagarde et Cadiot est plus ancienne, si les univers artistiques sont différenciés, tant dans leurs recherches esthétiques que dans leurs préoccupations, le dialogue établi entre l’auteur et metteur en scène allemand Falk Richter et la danseuse et chorégraphe néerlandaise Anouk van Dijk semble participer de la même dynamique que celui de leurs aînés. Soit la mise en œuvre d’une conversation dont l’objet principal serait les formes que chacun offre au travail et à la pensée de l’autre. Après une première collaboration en 2000 à l’occasion de la co-mise en scène de Nothing Hurts, Trust est le deuxième opus de ce compagnonnage. Et là où chez Cadiot perce souvent une forme de mélancolie, on trouve chez l’auteur allemand Falk Richter une violence directe. De celle qui frappe des personnages en proie à la brutalité de nos sociétés contemporaines et à l’oppression quotidienne exercée par le libéralisme. Avec toutes les conséquences qui en découlent, Trust mettant en jeu, entre danse, performance et théâtre la disparition de toute relation de confiance dans un monde secoué par des crises économiques et financières.

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Lignes de faille, théâtre, du 8 au 16 avril au TNS à Strasbourg 03 88 24 88 24 – www.tns.fr

Shakespeare dans la cuisine par sylvia dubost

photo : stéphane louis

Catherine Marnas fait passer à la scène Lignes de failles, roman de Nancy Huston, qui parcourt à rebours l’histoire du XXe siècle à travers quatre enfants d’une même famille. Un texte où l’intimité extrême devient une caisse de résonnance du monde.

Qu’est-ce qui vous a particulièrement intéressé dans le livre de Nancy Huston ? C’est un livre qui touche des choses très universelles et intimes. Nancy se met dans la peau de ces quatre enfants très différents, comme si elle couvrait tous les champs du malheur de l’enfance. La position d’impuissance de l’enfant est celle d’un être toujours soumis au pouvoir des autres ; il est en train de se structurer pour essayer de comprendre, et c’est magnifiquement montré dans le roman. J’ai aussi été très marquée par l’habileté de l’entrée de l’Histoire dans le livre. Ce n’est pas seulement psychologique et intime, c’est aussi un portrait du monde. Un immense travelling à rebrousse-poil, de l’après-11 septembre à la guerre de 39-45, en passant par Israël, la guerre froide, Sabra et Chatila… S’emparer de cette Histoire dans un roman est un exercice glissant, et comme pour les personnages, on est toujours à la limite de la caricature… Oui, le danger de la caricature historique est le même que la caricature des personnages. Randall – qui adulte n’est pas très sympathique, c’est un beauf islamophobe – était un enfant très touchant. Ce que montre le livre, c’est qu’il n’y a pas de déterminisme, même s’il y a des facteurs. C’est comme une enquête policière sans crime, qui chercherait à comprendre comment devient-on l’adulte qu’on est, en remontant à la source.

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La source, c’est l’arrière-grand-mère de Sol qui est aussi, étonnamment, le personnage qui s’en sort le mieux… Oui, et pourtant c’est elle qui a subi le traumatisme le plus violent*, à l’origine de toutes ces failles qui courent sur les quatre générations. C’est là qu’on voit la complexité de l’écriture de Nancy. Pourquoi s’en sort-elle ? D’une part parce qu’elle a été très aimée dans son enfance, même si c’était par une famille nazie, et d’autre part parce qu’on lui a transmis l’art, l’amour pour le chant, qui lui permet de passer à travers sans se mouiller les plumes. Comment ces failles se manifestent-elles ? D’abord il y a cette jolie façon d’énoncer de manière très claire le transgénérationnel par le grain de beauté. Chaque enfant a une tache à un endroit différent et en fait un usage différent. Arrivé à Sol, il est devenu très visible puisqu’il l’a sur le visage. Son père, lui, l’avait sur le cou. C’est comme si ce secret qui avait été enterré émergeait lentement. C’est une idée freudienne très bateau… Le fait de vouloir lui opérer ce grain de beauté tourne mal… on n’enlève pas cette marque-là.

Il y a quand même un déterminisme… Sol n’est pas aussi odieux par hasard. Oui, c’est paradoxal. Comment arrivet-on du Lebensborn et de cette enfance à Sol ? Forcément, on étudie cette influence. Mais pour Nancy, la névrose de Sol est autant alimentée par sa mère, américaine moyenne qui veut se conformer absolument à un modèle d’ordre et de vie sociale préformaté, que par le secret. Qu’est-ce qui vous a semblé, dans ce livre, matière à théâtre ? Cette idée de l’intime est une chose qu’on pourrait croire réservée au roman. Le plateau est un miroir grossissant, réservé aux grandes pulsions, même si les grandes pulsions se manifestent par des petites phrases du quotidien, comme chez Tchekhov. Mais cette idée de remonter dans le temps rend les personnages théâtraux, presque au sens shakespearien. C’est étrange parce qu’on a l’impression que c’est de l’antiShakespeare. Il n’y a rien de moins théâtral qu’une table de cuisine sur un plateau, et pourtant, cela crée un effet de « théâtre du globe » où l’on voit la planète d’en haut et où les personnages sont autant de métaphores incandescentes de l’humanité. Là, ce serait un Shakespeare vu par un zoom.


Adapter un roman est toujours difficile. Avec quoi avez-vous du batailler ? La grosse difficulté, ce sont les coupes… C’est un roman qui tire sa saveur de la gratuité de certains éléments. Pour Sol, Abou Ghraib est aussi important que Bambi. C’est le regard de l’enfant qui est intéressant, alors comment couper sans assécher ? Nancy m’a beaucoup rassurée en me disant que le roman existait de toute façon.

Est-ce que le parcours et les autres écrits de Nancy Huston ont pesé dans votre choix d’adapter ce texte ? C’est venu après. Il y a d’abord eu un coup de foudre pour le livre, à l’époque où je voulais m’attaquer à l’adaptation d’un roman et à quelque chose de plus intime. J’étais alors très préoccupée par cette tendance au nihilisme, qui me pesait beaucoup. Je me disais qu’on ne pouvait pas toujours être renvoyée dans les cordes avec des adjectifs du genre « naïf », « mièvre »,

« bienpensant » quand on ne veut pas porter cette parole nihiliste. Là dessous, il y a des choses extrêmement mortifères, un poids extrêmement violent, comme s’il y avait un bon goût au malheur, au scepticisme, à la haine et aux valeurs négatives. Il existe des forces positives brillantes et intelligentes ; pourquoi tout serait-il noir ? J’ai trouvé cette chose-là dans les essais et la fréquentation de Nancy Huston. i *Volée à sa famille, Kristina transita par un Lebensborn avant d’être adoptée par une famille nazie.

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Entretiens réalisés par la classe de 1ere SL du lycée Armand Peugeot de Valentigney, encadrée par Cathy d’Hotman, professeur de Lettres, et Sylvia Dubost

Couteau à cinq lames par sylvia dubost

illustration : Laurence benz

Les Couteaux dans le dos de Pierre Notte raconte le parcours initiatique d’une adolescente et mêle une sombre réalité à la fraicheur des cinq comédiennes, qui y jouent 39 personnages. Après une représentation à l’Allan de Montbéliard, elles évoquent leur travail sur le projet.

Charlotte Laemmel Quel est le thème principal de cette pièce ? C’est l’histoire d’une jeune fille confrontée à la vie. Elle sort à peine de l’adolescence et décide de quitter le cercle familial, d’affronter son destin, pour savoir si la vie vaut la peine d’être vécue. Plusieurs thèmes cohabitent : l’amour, le travail, le doute et la mort… Savez-vous d’où vient l’histoire ? Dans ses pièces, Pierre Notte parle principalement de la famille et du manque de communication. Il s’inspire notamment d’auteurs comme Shakespeare ou Racine, dont il reprend des citations importantes à ses yeux. Vous a-t-il été difficile d’incarner plusieurs personnages ? Non, j’aime beaucoup la composition, passer d’une énergie à une autre. Ceci dit, des accidents techniques peuvent arriver : lors de la dernière représentation, je ne pensais plus qu’à retenir ma moustache. J’espère que personne ne l’a remarqué [rires]. Mais j’aurais peut-être préféré qu’on puisse davantage distinguer les personnages…

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Caroline Marchetti Le texte a-t-il une signification profonde pour vous ? J’aime ce qu’il raconte, dans le fond comme dans la forme. Dans le fond parce qu’on se sent tous concernés par ces choses de l’adolescence ; dans la forme car c’est un plaisir de jouer ce texte, c’est une vraie partition musicale. Il y a eu beaucoup de répétitions, et j’ai appris un rythme plus que des paroles. Pierre Notte a un vrai talent dramaturgique. Il s’inspire, je pense, de Jean-Luc Lagarce. Cela me touche, donc ça marche ! De quoi vous êtes-vous inspirée pour les personnages ? Vous êtes-vous identifiée à eux ? D’abord, j’entends dans la question quelque chose de psychologique, et je ne travaille pas comme cela : le texte se suffit à lui-même. Je ne peux pas m’identifier à la mère, un personnage drôle et effrayant, névrosé, trop éloigné de ce que je connais. A la rigueur, je pourrais m’identifier à Ophélie, l’amoureuse déchue. Ensuite, on a des trucs pour passer rapidement d’un

personnage à l’autre. Pour moi, ce sont mes cheveux : pour la mère, j’ai une queue de cheval, pour la trollette, un chignon et pour Ophélie, j’ai les cheveux lâchés. Flavie Fontaine Qu’est-ce qui vous a attiré dans cette pièce ? Je connaissais déjà Pierre Notte, je n’ai donc pas été surprise par la musicalité de son écriture. Dans Les Couteaux…, j’ai été attirée par le fait qu’une ado soit entendue alors qu’habituellement on les met de côté. J’aime qu’il n’y ait que des femmes sur scène : c’est un renversement du théâtre classique. Quand on me demande de définir le style de la pièce, je reprends l’expression de Pierre, qui parle d’un « cabaret noir » : il y a ce côté chorégraphié et chanté, et l’histoire est noire et drôle à la fois.


Nous avons vu une pièce avec peu de décors, beaucoup de changements de personnages et du chant. Comment avez-vous travaillé ? C’est un travail très difficile, très mécanique dans les gestes. Et, parfois, le corps ne répond plus. On est comme déshumanisé car on ne doit pas jouer sur la psychologie. C’est comme si l’on n’était plus que des mots. Lequel de vos personnages préférez-vous jouer ? La mort, car c’est un personnage plus énigmatique, il y a plus de possibilités d’interprétation […], contrairement au père, très effacé. Il ne peut pas exister sans la mère et inversement. Pierre disait que le père était comme un poisson-lune : d’humeur changeante. J’avais des photos de poisson-lune partout dans mon cahier ! [rires] Marie Notte Cette pièce a-t-elle pour seul but de divertir ? L’auteur voulait faire entendre l’horreur en évitant que les gens ne sautent du balcon à la fin de la pièce [rires]. Il veut aussi montrer qu’on se trompe, qu’on essaye et qu’on devient quelqu’un par élimination. Est-ce difficile ou avantageux de travailler avec son frère ? Je le connais par cœur, je sais exactement ce qu’il attend dans ses pièces. Mais il exige de moi le maximum et tolère chez d’autres ce qu’il ne tolèrera jamais chez sa sœur. De plus, je dois montrer aux autres comédiennes que je n’ai pas de passedroits… Comment gérez-vous le fait de passer d’un rôle à l’autre ? Je trouve cela extrêmement jouissif, les changements se font immédiatement et naturellement. Chacune a ses astuces pour rendre les personnages identifiables. Par exemple, pour interpréter le gardien de phare, je serre les cuisses : cela m’aide à me sentir plus virile [rires].

Jennifer Decker Vous étiez la seule comédienne à ne pas changer de personnage. Comment avez-vous ressenti cela ? J’aime avoir une heure et quart pour le parcours de Marie. J’aurais voulu moi aussi changer de rôle car c’est un bon exercice de style. Mais j’aime être le personnage principal autour duquel tout se passe. Cela me permet de développer ses émotions, de montrer son évolution. Vous sentez-vous proche du personnage ? A vrai dire, j’aime avant tout la manière dont Pierre écrit, dont il met en scène. C’est très rythmé et c’est ce qui m’intéresse le plus dans l’interprétation. On ne s’empare pas d’une pièce qui ne nous parle pas :

ces histoires de solitude, on les a toutes vécues. Mais il m’a quand même fallu une quarantaine de représentations pour la comprendre. Avez-vous participé à la mise en scène ? Pierre savait exactement ce qu’il voulait. On y a toutes mis notre petite touche mais le cadre était déjà très défini. La légèreté de la pièce repose sur notre interprétation, mais il fallait faire attention à ne pas tomber dans l’anecdote. Pierre voulait quitter le réalisme pour le burlesque, surtout pas le vulgaire. La parodie, les gags, sont à bannir ! i

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SOIS PATIENT CAR LE LOUP concert le 12 avril à 20h30 à Pôle Sud, à Strasbourg www.pole-sud.fr

La mer, ce loup… par stéphanie linsingh

Catherine Delaunay et ses musiciens prennent possession d’une petite gargote le temps d’une soirée, le temps de parler de cette inquiétante et envoûtante mer.

« La taverne est le centre de mon cercle… » Malcolm Lowry rêvait d’un bar idéal, d’un lieu de liberté ouvert sur la mer, objet de crainte et de désir. C’est ainsi que ses poèmes seront interprétés par John Greaves dans une taverne. Sur scène, il y a ces jeux de lumières soignés, mais surtout le décor simple et efficace conçu par Isabelle Meunier : un comptoir avec sa barre de cuivre. Une harpe en guise de voile. « Il nous met dans une situation de partance, où chacun des musiciens est comme attablé dans

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cette taverne portuaire, écoutant Malcolm Lowry chanter ses histoires avec son ukulélé  », explique Catherine Delaunay, compositrice, clarinettiste et accordéoniste de Sois patient car le loup. Si elle connaissait déjà les romans Sous le Volcan et Lunar Caustic de l’écrivain britannique, c’est plus tard qu’elle a découvert ses poésies. Et elle en est tombée amoureuse. « Mon grand-père, terre-neuvas, m’a été volé par la mer. J’ai donc été particulièrement touchée par les poèmes de Lowry », confie-t-elle. La musicalité des

vers a aussi participé à l’envie de créer le projet de Sois patient… Pour égrener les mots sonnant comme des chansons de marins, Catherine Delaunay a choisi John Greaves. L’ancien bassiste d’Henry Cow et Slapp Happy, qui se considère bien plus chanteur et compositeur aujourd’hui, était une évidence  : « Il me semblait incarner parfaitement le personnage de Malcolm Lowry. Sans John, je ne sais pas si j’aurais fait ce projet… ». Et John Greaves de raconter leur rencontre. Un projet commun. Song from the Beginning. Alain Blesing. Des musiques des années 70. « Puis Catherine et moi partageons un intérêt certain pour la poésie et les textes chantés. » D’ailleurs, quand il fait allusion à ces textes chantés, il parle de chansons, ce qu’il considère comme bien plus que de simples paroles mises en musique. Les autres musiciens sont de vieux loups de mer, compagnons de voyage de Catherine Delaunay depuis des années. « Isabelle Olivier (harpe), Thierry Lhiver (trombone) et Guillaume Séguron (contrebasse) sont des gens qui travaillent sur leur instrument d’une manière intéressante. Ils sont d’accord pour les détourner si nécessaire. Ce sont des improvisateurs, mais ils restent surtout des mélodistes. Ils aiment aussi jouer des choses simples. » Des petites chansons dont nous pourrons nous délecter le 12 avril. i


festival LE SON EN SCÈNE – Why Note, musiques contemporaines, du 29 mars au 3 avril à Dijon. www.whynote.com

POTEAUX D’ANGLE par guillaume malvoisin

photo : vincent arbelet

Traquer les rapports incestueux entre musique et théâtre, à l’heure où l’art et la République demandent de la morale, est déjà en soi une bonne nouvelle.

Si, en sus, ces rapports sont exposés à l’œil et à l’oreille du contribuable, on frôle le statut de baraque à plaisirs. Fidèle à son vocable fétiche d’activiste, l’équipe dijonnaise de Why Note met, avec l’édition 2011 du festival Le Son en Scène, les deux mains dans le cambouis sonore et visuel. Parmi les têtes de pont de cette édition, Michaux. Henri, le poète voyageur dans les plis et les replis d’un monde plus perpendiculaire que parallèle. Michaux, donc, qui aurait pu fournir cette devise aux dijonnais de Why Note : « Qu’est-ce qu’aujourd’hui encore je peux risquer ? » Risqué, certes mais là encore il faut, Michaux oblige, déplier le mot, l’idée. Avec Le Son en Scène, Why Note ne lorgne pas tant sur le faux-risque d’une programmation aussi hype que racoleuse que sur une collection de gens prêts à risquer ce que Dame Nature ou quelques angelots distraits lui ont appris. Il s’agit ici beaucoup d’improvisation, donc d’adaptation. Réfractaire aux lieux communs, Why Note ameute la ville entière et place ses pépites dans ses recoins. C’est Michaux dans une église, la mer sur le campus, Léandre la libertaire au musée ou encore Kerouac à l’Académie. Le risque serait peut-être alors celui-ci : assembler l’hétérogène pour gagner l’oxygène. Retour de Michaux : « je rêve aux images élémentaires ». Élémentaire mon cher Cohen. Robert Cohen-Solal vise le Lointain Intérieur et fait la fête au poète, épaulé par François Chattot et le Théâtre Dijon Bourgogne. Le père musical des

Shadocks, iconoclaste en règle avec le seigneur, devrait incendier comme il se doit la prose frissonnante de Michaux. Lointain Intérieur promet une traque de la colère jouissive en forme de théâtre musical radical et inventif. À l’autre bout de l’agenda du festival, Joëlle Léandre ne devrait guère plus contenter Harpocrate. La contrebassiste fait la funambule entre musique contemporaine et musique improvisée et offre ici un solo où la liberté fait loi. Résonneront sans doute le souvenir de ses actions directes auprès Morton Feldman, Merce Cunningham, John Cage, Steve Lacy ou encore Derek

Bailey. Entre les poteaux, Why Note drope haut et clair en invitant les séditions impunies de Jean-François Vrod, musicien défricheur lancé dans La Soutraction des Fleurs, le flux et le ressac littéraire et sonore menés par Célia Houdart, Précisions sur les Vagues #2 d’après Darrieussecq, ou encore l’hybridation musicale et théâtrale générée par Christine Bertocchi, En Aparté. i

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RIGOLETTO, opéra, les 3 et 5 avril, Théâtre musical à Besançon, www.letheatre-besancon.fr

LE NOUVEAU MONDE, concert, le 4 mai à la Mals Sochaux, le 5 mai au Kursaal à Besançon et le 7 mai à Saint-Claude, www.besancon.fr

Clarinettiste et chef d’orchestre, Jean-François Verdier  a succédé à l’automne 2010 à Peter Csaba à la direction musicale de l’orchestre de Besançon. Portrait d’un classique éclectique. 

Musiques en vue par caroline châtelet

photos : olivier roller

Paris, Opéra Bastille. C’est là, dans un café à proximité de la prestigieuse salle que je verrai Jean-François Verdier. Quoique (très) occupé et à seulement trois heures de la première de Siegfried – « opéra de Wagner de six heures, un gros morceau » dixit JeanFrançois Verdier –, le musicien joue le jeu, prenant le temps d’expliquer son parcours, ses projets multiples et son arrivée récente au poste de directeur musical et chef de l’orchestre de Besançon. Alors, qui est JeanFrançois Verdier ? Clarinettiste formé au

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Conservatoire national de Toulouse puis au Conservatoire national supérieur de Paris, super-soliste de l’orchestre de l’Opéra Bastille à Paris et chef d’orchestre, le musicien évoque plus aisément ses activités actuelles que les origines de son parcours. «  Je ne vais pas tout vous raconter, cela prendrait des heures... » Pirouette élégante et pudique, façon comme une autre d’éluder la question portant sur l’origine de la passion devenue profession de ce clarinettiste. Car, et c’est là l’une de ses spécificités, Jean-


François Verdier n’est pas un musicien précoce issu d’une lignée de grands solistes et pratiquant l’instrument avant même de maîtriser les divisions à un chiffre. Non, son origine est moins prestigieuse et à la fois nettement plus atypique : originaire des alentours de Toulouse, Jean-François Verdier débute la musique à l’âge de seize ans : « Un jour je suis tombé dedans. J’ai trouvé cela génial et, comprenant que je n’avais rien saisi jusqu’alors, j’ai décidé de m’y consacrer ». Dans le monde très hiérarchisé de la musique classique, sa vocation tardive aurait pu lui rendre impossible l’accès à des orchestres prestigieux. Il suffit de l’interroger à ce sujet pour qu’il évoque,

sans aucun ressentiment, « les personnes qui pendant des années [lui] ont rappelé le gouffre [le] séparant des musiciens ayant débuté leur formation à quatre ans. » Aujourd’hui ces obstacles sont de l’histoire ancienne et si la passion tardive n’a pas nécessairement facilité son parcours, elle a assurément permis à ce virtuose considéré comme l’un des meilleurs clarinettistes actuels d’être «  pleinement conscient de ses choix et de pouvoir les assumer ». Jean-François Verdier explique donc certaines décisions, dont son désir d’allier à la pratique instrumentale la fonction de chef d’orchestre : « L’évolution a été naturelle. C’est comme lorsqu’un danseur veut devenir

chorégraphe, ou un acteur cinéaste. À un moment, certains artistes trouvent leur périmètre de travail trop petit. Plutôt que de raconter les histoires des autres, ils désirent développer leurs propres histoires. » Serait-ce à dire que Jean-François Verdier conçoive le chef d’orchestre comme un créateur ? Non, plutôt comme un interprèteaugmenté, un « vecteur. Le vrai créateur, c’est le compositeur. Après, le chef doit savoir à quels moments endosser les habits du créateur, mais il faut rester modeste... » Idem concernant le musicien, vu « comme un interprète ayant une part de liberté personnelle. Ce qui est intéressant dans ce métier c’est que nous ne parlons pas, nous travaillons sur la musique. C’est à partir des petites différences de jeu nichées chez l’un ou l’autre que l’on parvient à une idée d’interprétation possible. Mais c’est toujours un travail dirigé par le chef d’orchestre. Le chef garantit la cohérence de l’ensemble, il doit réussir à guider sans contraindre. » Ce rapport naturel à l’évolution de son parcours, le musicien l’a également lorsqu’il évoque sa récente arrivée en tant que directeur musical et chef de l’orchestre de Besançon. « Cela fait vingt ans que je joue partout, passant d’un projet à l’autre, sans cesse. Il y a toujours un moment où l’on s’interroge sur le but de tout cela. C’est en me posant cette question que je me suis dit qu’il fallait peut-être intégrer une structure, afin de construire un projet. » Voilà donc JeanFrançois Verdier débarqué « à Besançon, où il y a à la fois le défi de tout reconstruire et celui de développer des projets sur plusieurs années. » Travail avec les institutions et structures locales, développement de projets mêlant des artistes d’autres disciplines ar tistiques, actions à destination de la jeunesse sont certains des axes portés par Verdier. Et pour ceux qui douteraient de sa capacité à l’éclectisme, qu’ils jettent un œil à la programmation concoctée cette saison : après un passage, entre autres, par les œuvres du compositeur américain contemporain Léonard Bernstein et celles des Viennois Richard ou Johann Strauss, la fin s’annonce tout aussi colorée. Outre « “le” Rigoletto de Verdi d’après l’auteur bisontin Victor Hugo construit autour de la personnalité d’une des stars françaises du chant, Ludovic Tézier » auront lieu « début mai plusieurs concerts réunissant notre orchestre et le tout nouvel Orchestre des jeunes de la Métropole Rhin-Rhône ». Des propositions parmi d’autres, dont la diversité rappelle à quel point le terme « musique classique » renvoie à de multiples mondes... i

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Unfair To Facts, en concert avec Crocodiles Inc. (à découvrir également le nouveau projet de Mickaël Labbé avec Adrien Moerlen, Benjamin Voituriez et Anne Ahlers) le 1er avril dans le cadre du week-end Herzfeld au Hall des Chars, à Strasbourg (Luneville et Second of June, le 2 avril) ; en concert le 19 mai à Stimultania dans le cadre du festival Strasbourg-Chicago. www.hrzfld.com

Les faits à l’épreuve par emmanuel abela

Sa silhouette ne passe pas inaperçue quand on le voit évoluer aux côtés des Original Folks, de Roméo et Sarah ou Marxer. Mickaël Labbé porte sa basse avec une conviction qui resitue l’importance de cet instrument créateur de volumes. Avec Unfair To Facts, il se lance dans un projet solo qui séduit d’emblée.

Tu as fait le choix musical peu évident de la basse. Qu’est-ce qui t’a séduit spontanément dans cet instrument ? Comme pour beaucoup de bassistes, le départ fut purement accidentel. J’avais des amis qui jouaient de la musique et il leur manquait une basse. Ainsi, j’ai acheté ma première basse à 200 francs chez Cora, le genre d’instrument sur lequel tes doigts finissent par saigner mais qui, une fois maîtrisé, te permet de jouer de n’importe quel autre modèle. L’amour pour cet instrument est venu progressivement, en voyant mes capacités techniques s’améliorer. J’ai d’abord joué du rock. Ensuite, pendant des années je n’ai écouté et joué que du jazz. Comme tout adolescent, je voulais être virtuose. On ne situe pas la basse comme un instrument qui favorise la virtuosité, mais au contraire et à tort, comme un instrument en retrait, presque discret... Cette discrétion, cette simplicité, j’ai dû l’apprendre. Ce n’est pas ce qui m’a séduit au départ. Il est vrai que ce n’est pas l’instrument qui se prête le plus à la virtuosité. Ce qui m’intéresse aujourd’hui, ce sont aussi

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les possibilités qu’offre l’instrument. J’aime le forcer à sortir des sons qui ne viennent pas naturellement avec des pédales et en multiplier les usages. La basse est quand même l’un des éléments structurants majeurs dans une composition pop. À te voir évoluer au sein des différentes formations Herzfeld, on a le sentiment que tu lui rajoutes une présence particulière... Je n’en ai pas conscience, mais ce sont des choses qu’on me dit. J’ai la chance de jouer avec des gens pour qui la basse a son importance – Jacques Speyser des Original Folks par exemple, qui veut vraiment mettre en avant cet instrument. De même pour Roméo et Sarah… Jouer avec eux m’a forcé à explorer d’autres directions, à enrichir mon jeu. Peut-être suis-je trop

narcissique ou égocentrique, mais ça ne me plairait pas d’être relégué au second plan, comme le sont certains bassistes. Quels sont les bassistes qui ont une importance particulière pour toi ? Au départ, je n’écoutais pas des bassistes de pop, mais des bassistes de jazz comme Dave Holland ou Jaco Pastorius, quelqu’un qui a inventé un son, un vrai génie de la basse. Même si je n’aime pas cette posture qui consiste à faire de la musique pour la musique, comment a-t-il pu porter l’instrument aussi loin qu’il l’a fait ? Après, la pop, c’est venu plus tard et notamment avec Paul McCartney. Je me souviens avoir appris par cœur toutes ses lignes de basse. Cela ne payait pas de mine dans les Beatles, mais en voyant les partitions, j’ai compris à quel point il était génial. Il a tout inventé dans la basse pop.


Il l’a rendu mélodieuse... Oui, il a intègré beaucoup d’éléments du rhythm and blues au service de chansons pop. Il est assez difficile, quand on essaie de rejouer du McCartney, d’arriver à se placer comme lui. Je retiens son placement rythmique singulier, comme s’il déjouait la rigidité des partitions. Je ne sais pas si cela vient du fait qu’il chantait en même temps, mais c’est assez incroyable. Parlons de ton projet Unfair To Facts. À un moment, tu t’es senti prêt à te lancer dans une carrière solo ? Oui. Ce n’est pas évident, parce que quand on est entouré de tant de gens qui font les choses et qui les font bien, ça peut paraître un peu écrasant. Cela a mis beaucoup de temps pour moi à murir. Il a vraiment fallu que j’accepte les imperfections. Je n’ai pas une grande voix… Justement, comment s’est passé ce passage à l’acte vocal ? Ce fut difficile à assumer. J’ai encore un peu de mal à m’écouter. Mais là aussi, avec du travail et des moyens techniques, on peut être un bon chanteur sans être très technique ni avoir une grande voix. C’est venu parce que j’ai trouvé un créneau qui m’était propre. La manière que j’avais de jouer avec tous ces effets et ma voix se sont accordées et cela a fait sens. Le problème s’est donc résolu, mais ce fut long et difficile.

As-tu ressenti le besoin d’écrire tes propres textes ? Même quand je n’avais pas de projet solo déclaré, j’écrivais des morceaux. Je n’ai pas vraiment de mal à écrire des paroles. J’ai un principe d’écriture assez bizarre d’ailleurs. Souvent, je transcris des phrases ou des mots dans des carnets. Je trouve d’abord une mélodie, puis je place ces mots. Ce qui m’a surpris moi-même, c’est qu’au final cette rencontre aléatoire de mots aboutit à des textes qui, sans être autobiographiques, sont assez intimes. Souvent, cela se présente sous la forme d’un jeu. De manière surprenante, des nombreuses incohérences se forme une espère de cohérence dans la totalité… Le surréalisme m’inspire vraiment beaucoup pour ça. Ça rend le processus moins laborieux. Tu changes totalement la façon de procéder que tu as en tant que philosophe alors, tu trouves d’autres moyens de faire sens ? Oui, il y a des liens assez clairs entre musique et philosophie dans ce que je fais. Mais sans chercher à créer une musique philosophique, mes intérêts à savoir l’esthétique et l’architecture, se recoupent avec la musique… Pour moi, il y a peutêtre une inspiration architecturale, dans le sens où je pense beaucoup la musique en tant que samples, boucles et en termes de

volumes. Un son a un certain volume, une certaine couleur, un grain, une matérialité. La musique, c’est aussi une expérience du temps et de l’espace qui s’assemblent... N’est-ce pas le fait de beaucoup pratiquer la basse, même si c’était accidentel au départ, qui t’a amené à cette conception de la musique ? Dans Unfair To Facts, je joue beaucoup de guitare, mais c’est vrai que je n’en joue pas comme un guitariste. J’en joue comme un bassiste. Ce qui m’intéresse, ce sont vraiment les masses sonores qui peuvent émerger en trafiquant les effets. À tous les groupes avec lesquels tu joues, tu apportes également un groove particulier... J’aime beaucoup jouer du funk. J’ai également joué du funk, du reggae, du dub… Une des choses que j’écoute le plus, c’est l’électro minimale, Efdermin, John Roberts et Glitterbug. Si j’avais le temps et les moyens techniques, je me verrais bien DJ. J’adore danser et j’adore la musique qui fait danser. Ça passe par le corps, ça te prend... i

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La Passion de Tony Soprano, Emmanuel Burdeau, Capricci.

Immense série sur la mafia mais pas seulement, Les Soprano, décrétée par Vanity Fair « plus grande série de l’histoire », et acquise dans son intégralité par le MoMA, méritait que l’on s’y attarde. Emmanuel Burdeau y consacre un essai inspiré.

MAFIA BLUES par marcel ramirez

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Un ponte de la mafia du New Jersey est victime de malaises, et doit consulter une psy. C’est de cette idée simple qu’est parti David Chase pour créer Les Soprano, LA série sur la mafia, dont la diffusion débute sur HBO en 1999. Fan de séries US aussi diverses et variées que Freaks And Geeks, The Wire, Breaking Bad, Eastbound and Down, Johnny Staccato, Vidocq, How I Met Your Mother, ou la version originale anglaise

de The Office, Emmanuel Burdeau, ancien rédacteur en chef des Cahiers du Cinéma, critique, mais aussi directeur de collection chez Capricci, s’attaque aujourd’hui aux Soprano et livre une analyse documentée et passionnée de cette œuvre longue de six saisons. « J’ai regardé beaucoup d’épisodes en compagnie d’André S. Labarthe et de sa compagne Danielle Anezin  : la passion a commencé de grandir à ce moment. » Puis, en 2007, il cherche une idée de livre, et se tourne finalement vers cette série dont « la mafia n’est pas le sujet, mais la fiction... », et qui ébauche selon lui un portrait de l’Amérique contemporaine. Car oui, Les Soprano est une série fortement ancrée dans le réel : on y suit Tony Soprano, sa femme et ses deux enfants, ses visites chez la psy (augmentant au passage la fréquentation de ces derniers par la gente masculine aux Etats-Unis)... Ainsi, plus que pour la mafia, le spectateur se passionne pour le quotidien de Tony Soprano, et de ses deux «  familles  », installant alors au fil des épisodes une routine, et ne faisant plus de Tony, comme le précise l’auteur, que « l’envoyé du programme hebdomadaire ». Dans le livre, il revient d’ailleurs sur la fin de la série, en imaginant dans un passage captivant, la réaction de James Gandolfini, l’acteur jouant le rôle de Tony Soprano, atteint par la même lassitude que son personnage, face à son téléviseur diffusant le dernier épisode de la sixième et dernière saison. Précisons que la « passion » de Tony Soprano, désigne non seulement l’Histoire (il ne cesse de visionner des documentaires historiques à la télévision), mais est aussi à comprendre en un sens christique : comme le souligne Burdeau, Tony erre à travers les épisodes, et sa vie paraît semblable à un chemin de croix. Un supplice qu’il endurera jusqu’au « sauvetage » que constituera pour lui le très controversé ultime épisode de la série. Interrogé sur cette fin surprenante, Emmanuel Burdeau ne se risque à aucune interprétation hasardeuse : « C’est une fin, une possibilité de fin, rien d’autre. Une manière de clore sans clore, comme Chase l ’a déjà fait avec tant d’épisodes avant celui-là : cela se poursuit ailleurs, en vous, chez vous. Ce n’est pas une fin, c’est une sortie. Et la question de la sortie, c’est depuis le début le cœur de la série. Sortir, s’en sortir. S’en sortir sans sortir. » . Même si « avant lui [David Chase], on avait jamais autant montré la télé à la télé », les références cinématographiques sont

Et la question de la sortie, c’est depuis le début le cœur de la série. également légions dans Les Soprano : Les Affranchis de Scorsese, dont est issue une partie du casting de la série, représente évidemment une influence majeure, même si la trilogie du Parrain de Coppola est également citée. D’ailleurs, lorsqu’on lui demande quel est son personnage préféré, il choisit, hormis Tony, son neveu Christopher Moltisanti, interprété par Michael Imperioli, lui aussi déjà présent au générique du film de Scorsese. Rêvant de gloire hollywoodiennne, c’est, selon Burdeau, celui qui « incarne au plus profond l’obsession cinéphile de la série. Non pas comme un jeu citationnel, mais comme une malédiction. Il est damné. Et puisqu’il ne veut rien d’autre qu’être un bon fils, un bon ciné-fils  on peut oser le jeu de mot : il est Daney. » L’auteur n’omet pas non plus de mentionner le côté fantastique des Sopranos, dont Chase, qui a bénéficié d’une totale liberté pour agir, avoue lui-même l’existence, ce qui ajoute au trouble palpable à la vision des six saisons. « C’est ce trouble que j’aime par-dessus tout : trouble dans la politique, trouble dans le rapport avec le cinéma, etc. Trouble, d’abord, sur le visage de James Gandolfini. » On l’aura compris : La Passion de Tony Soprano n’est « ni une monographie, ni un essai théorique, ni un ouvrage polémique. Tout cela à la fois, mais noyé dans autre chose. Dans un exercice d’amour. » La série, débutée à l’aube des années 2000 et donc pionnière de ce qu’on a appelé « l’âge d’or des séries », en a elle aussi inspiré d’autres, à commencer par Mad Men. Son créateur, Matthew Weiner, est d’ailleurs un ancien scénariste des Soprano. Mais dans les séries récentes, c’est Breaking Bad qui retient l’attention d’Emmanuel Burdeau, notamment parce qu’elle « a en son cœur un personnage à la Tony : secret, fébrile, enragé. Extrêmement fragile et extrêmement fort. Toujours aux aguets, toujours sur le point d’exploser... C’est peut-être la meilleure, aujourd’hui. ». Il n’exclut pas, avant un ouvrage sur The Wire, un prochain livre sur elle. i

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Walking Dead, de Robert Kirkman, Charlie Adlard et Tony Moore, 13 volumes (recueils de 6 épisodes) parus chez Delcourt, 84 épisodes parus chez Image Comics.

Entretien réalisé avec le concours expert de Jean-François Tournoux, le 19 septembre à l’occasion du Festival Européen du Film Fantastique aux cinémas Star.

ANGLE MORT par fabien texier

Interview avec Charlie Adlard, le dessinateur de la série Walking Dead, tout juste adaptée par la télévision américaine. Exploration en sa compagnie d’un objet très singulier dans l’industrie des comics…

Alors qu’aux États-Unis la bande dessinée d’auteur atteint un sommet dans sa reconnaissance critique et institutionnelle, avec un retard de presque dix ans sur la France, c’est à un singulier phénomène industriel et commercial que nous nous intéressons. The Walking Dead (en V.O.) série créée par le scénariste Robert Kirkman et le dessinateur Tony Moore (l’équipe de Battle Pope), publiée par l’indépendant mainstream Image Comics (également éditeur de Spawn), connaît un succès croissant aux USA depuis 2003 et en Europe (en France Delcourt vient d’en sortir le douzième recueil). La série conte les tribulations d’un officier de police qui s’est réveillé dans un monde envahi par les zombies et d’où l’ordre et le gouvernement ont disparus. La nourriture y est chère, il convient de se méfier de tout le monde, cannibale ou psychopathe en puissance. Force évidente

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de l’exploitation de thèmes empruntés ici et là aux productions audiovisuelles et de la puissante dynamique action/vie d’un groupe de personnages. Mais l’élément diégétique le plus intéressant, est de voir comment à long terme, dans le quotidien, l’horreur et la folie du monde qui les entoure finit par attaquer en profondeur des gens d’une grande banalité. Si leur psychologie demeure sommaire, tout comme le graphisme en noir et blanc très rapide de Charlie Adlard qui a très tôt repris la série après Tony Moore, et certains dialogues pesamment illustratifs, Walking Dead est sérieusement addictif et d’une grande fluidité narrative. Premier comics US en noir et blanc, sans l’ombre d’un super héro, à conquérir un large public depuis Sin City de Frank Miller, et en cours d’adaptation pour la télévision, il pourrait être le pionnier d’une nouvelle génération de séries mainstream à venir, à l’image de ce qui s’est produit à la télévision américaine.

Comment êtes vous arrivé sur cette série ? J’avais déjà travaillé avec Robert [Kirkman ndlr], un jour il m’appelle et demande  : «  Ça te dirait de gagner de l’argent ? » Heureusement, j’étais entre deux boulots à ce moment-là et assez loin du prochain. Je ne connaissais pas la série qui en était au 6e épisode [le premier recueil chez Delcourt ndlr] mais au-delà du côté zombie dont je ne suis pas un grand fan, ce sont les personnages qui m’intéressaient : Robert cherche à faire un livre sur de vrais gens . Ça ne pose pas de problèmes de reprendre le dessin d’une série créée par un autre ? Reprendre des icônes qui existent depuis des décennies comme les super héros, qui ont connu des apparences si différentes selon les périodes, n’est pas un problème. De toute façon, si le public ne les aime pas,


Walking Dead #8, de Charlie Adlard et Robert Kirkman, Delcourt

ils peuvent à nouveau changer de look dans six mois. Ici, c’était assez difficile : ils ont été créés par Tony qui a un trait minutieux, très « cartoon », là où je vais plus vers le noir, l’impressionnisme. J’ai repris ses personnages dans mon propre style et j’ai été content de pouvoir en créer de nouveaux biens à moi. Vous pourriez quitter la série comme vous y êtes entré ? Durant les six numéros suivants oui, je travaillais aussi sur Warlock pour Marvel et il aurait été impossible de faire les deux à la fois. Robert et Image Comics m’ont envoyé un mail très persuasif pour me faire rester et Marvel a annulé Warlock avant que je ne me sois décidé ! J’ai aujourd’hui un projet secret en cours avec Delcourt, mais étalé dans le temps, qui sera plus compatible et me laissera les weekend avec ma famille. Comparé à l’industrie américaine, il est beaucoup plus confortable de travailler pour les Européens chez qui tous les genres existent et où il y a une meilleure approche du design des livres. En Amérique vous serez pauvre si vous voulez faire quelque chose d’intéressant. On vous demande de travailler du jour au lendemain et de rendre dans le mois, si ça ne vous va pas, on passe à quelqu’un d’autre. Y a-t-il un genre qui vous intéresse plus qu’un autre dans les dominantes de votre série : les zombies, le postapocalyptique ou le réalisme ? Le succès vient peut-être de ce mélange des genres : au bout de 76 épisodes, on

aurait laissé tomber s’il n’avait été question que de zombies ou de drame. Pour Robert, il n’est pas plus question de se cantonner à ces deux genres qu’au soap-opéra. On ne pourrait d’ailleurs pas avoir une ville normale à 200 yards d’un monde entier de zombies. Quoique… Ça me fait penser à Perth en Australie qui est isolée de toute autre cité, la plus proche étant Singapour de l’autre côté de l’océan… Ce n’est pas inintéressant comme contexte… On a l’impression que la violence et l’horreur gagnent en intensité au fur et à mesure que la série se développe : c’est une volonté ? Au début l’ennemi ce sont les zombies, mais on se rend compte peu à peu que ceuxci sont déjà parmi les gens : ils craquent de plus en plus.

Cela vous pose-t-il des problèmes de concevoir et dessiner l’horreur ? Il y a une scène de torture assez atroce, les enfants ne sont pas non plus épargnés… Le script est difficile à lire, mais le sortir de sa tête pour le mettre sur le papier ne me pose pas de problème. Pour la scène de torture, j’ai dû appeler Robert pour qu’il me convainque de la faire : dans les films que je préfère, l’horreur est hors champ, comme dans Alien. Robert a insisté et m’a dit qu’il fallait que ce soit montré de manière viscérale. Donc je l’ai dessiné et après ça, j’ai mangé avec ma famille, j’ai regardé un film et je n’y ai plus pensé. i

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www.ladernieregoutte.fr À paraître en 2011 : La Vierge d’Ensenada, roman de Gabriel Báñez (mars) ; L’Horloge au pays du levant, nouvelles de Thierry Aué (mai) ; La faim de María Bernabé, roman de Fernanda Garcia Lao (octobre). www.cyclocosmia.net Numéros déjà parus : Thomas Pynchon ; José Lezama Lima ; Roberto Bolaño À paraître : Antoine Volodine (courant 2011)

L’esthéti du lézar par baptiste cogitore

L’Alsace est l’une des régions de France les plus frileuses en matière de subventions accordées aux métiers du livre. Pourtant, quelques passionnés s’acharnent à créer des projets éditoriaux audacieux. Depuis deux ans, la revue Cyclocosmia et les éditions de La Dernière goutte publient des auteurs qui (re)découvrent la littérature contemporaine. Portrait des deux maisons strasbourgeoises.

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Cyclocosmia : la monstruosité en partage En 2008, Antonio Werli et ses amis fondent Cyclocosmia, une revue littéraire de haute volée. Leur originalité : partir à la découverte d’un auteur contemporain sous le signe d’une « tothématique » composée d’un animal bizarroïde et de trois mots-clés. Pour Novo, ils dessinent la cartographie d’un univers hanté par le fantôme de Borges. « Nous voulions simplement montrer que la littérature a une histoire multiple », explique Antonio Werli, directeur de publication de Cyclocosmia et libraire à Obernai. Amateurs de Jorge Luis Borges, qui aime mêler érudition et références imaginaires, les lecteurs attentifs qui ont fondé la revue se sont laissé guider au fil des allusions savantes de l’Argentin.  «  Nous aimons lire Borges comme une boîte à outils pour comprendre la littérature. Parce qu’une bibliothèque idéale ne peut pas se limiter aux classiques », disent-ils. Loin de toute « avant-garde », le collectif considère la littérature comme un infini mouvement d’extension. Dans la nouvelle


que d La Bibliothèque de Babel, Borges évoque justement un monde paradoxal à la fois fini et infini, où tous les livres passés et à venir sont déjà contenus en puissance. En pénétrant dans la structure de la revue, on est frappé par un goût évident pour la spatialisation des écritures abordées. Les auteurs de « Cyclo » aiment dénicher des « plans » littéraires, au sens architectural, géométrique et programmatique du mot. Tracer la cartographie de nouveaux sentiers critiques est la mission qu’ils se sont donnée. Pourquoi Thomas Pynchon, José Lezama Lima ou Roberto Bolaño n’ont-ils pas recueilli l’écho qu’ils méritaient en France, alors qu’ils sont des références de tout premier ordre dans leurs pays d’origine – respectivement les USA, Cuba et le Chili ? Cyclocosmia tente de répondre à cette question, éclairant les univers de pensée et les modes de représentation propres à chaque auteur, qui les excluent de toute école. C’est là que la revue devient fascinante : Cyclocosmia a fait de la « monstruosité » son idée fétiche. Monstruosité animale, d’abord, puisque chaque numéro se place sous un totem aux caractéristiques extraordinaires – la cyclocosmia truncata est une mygale vivant dans un terrier ; la

condylura cristata, une sorte de taupe dont le museau se ramifie en étoile. Monstruosité littéraire, ensuite, puisque chaque auteur échappe à la taxinomie de la critique, qui a beau jeu de les qualifier d’« objets littéraires non identifiés », bref, de « monstres ». Le propre de la monstruosité est l’hybridation. Et hybride, « Cyclo » l’est résolument : « revue d’observation », elle ouvre ses pages à des spécialistes des écrivains abordés. « Revue d’invention », elle publie des textes originaux d’auteurs contemporains  : essentiellement des nouvelles et des poèmes, quoique là encore, on ait parfois du mal à définir clairement la nature de certains passages… « Il nous arrive de refuser de très bons textes parce qu’ils n’entrent pas dans la structure du numéro. Mais nous sommes souvent surpris par leur qualité et leur pertinence », explique Antonio Werli. Cyclocosmia ne déniche donc pas seulement de belles pistes critiques : elle ouvre la voie à de nouveaux auteurs de talent. Preuve de son utilité publique dans la République mondiale des Livres, le premier numéro de l’élégante revue (couverture sérigraphiée, illustrations originales…) est en cours de traduction chez un éditeur coréen (www.openbooks.co.kr). Si elle occupe depuis 2008 un créneau dans la

Nous aimons lire Borges comme une boîte à outils pour comprendre la littérature. littérature critique du XXe siècle, Cyclocosmia se réserve le droit d’aborder des auteurs – ou des thématiques – d’autres périodes. À condition que l’actualité éditoriale le justifie : la traduction d’un ouvrage inédit de Lezama Lima, la parution du deuxième ouvrage critique sur Antoine Volodine (auquel sera consacré le quatrième volume de la revue) ou la disparition prématurée de Roberto Bolaño. Cyclocosmia ressemble à un savant «  cabinet de curiosités », ces appartements privés apparus à la Renaissance, où étaient exposées les collections les plus rares et les plus mystérieuses : animaux naturalisés, objets précieux et tableaux extraordinaires. À ceci près que ce laboratoire littéraire, volontiers ouvert au profane, ne vise pas l’étonnement en tant que tel, mais l’extension infinie de la littérature, en poussant les lecteurs hors des sentiers battus. Et de poursuivre l’édification de la Bibliothèque infinie dont Borges détenait les plans imaginaires. iii

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L’Alsace est l’un des pires endroits où créer une maison d’édition qui veut publier de la littérature. iii

La Dernière goutte : pour une littérature au vitriol Depuis 2008, deux passionnés de littérature passés à l’édition se battent bec et ongles pour promouvoir une littérature anticonformiste, acide et politique, qui raconte le monde et « la beauté qui miroite dans l’ombre ». À l’origine, Nathalie Eberhardt et Christophe Sedierta voulaient créer une revue littéraire dans le style de Cyclocosmia, avec un volet analytique et un volet créatif. « Créer une revue de haute volée littéraire en Alsace est vraiment un geste courageux de la part des fondateurs de Cyclocosmia ! », reconnaissent-ils. On pourrait retourner le compliment à La Dernière goutte, qui travaille dans une région dépourvue de Centre régional du livre malgré un savoir-faire régional important (l’IREG, Imprimerie Régionale de Strasbourg) et une culture du livre remontant à Gutenberg. Selon Christophe Sedierta, « l’Alsace est l’un des pires endroits où créer une maison d’édition qui veut publier de la littérature ». Et pourtant… Les éditions de La Dernière goutte ne prétendent pas renouveler la littérature. Christophe Sedierta et Nathalie Eberhardt aiment simplement «  le verbe, les mots, ce qui claque, ce qui fuse, ce qui gifle et qui griffe et qui mord. Les contes cruels, les dialogues acides ». Ils mettent en selle « des rêves éveillés qui hachurent la réalité d’un sentiment d’étrangeté », défendent « des textes aux univers forts, grotesques, bizarres ou sombres  ». Des textes qu’ils mettent en valeur dans une maquette élégante : les couvertures ivoirines sont sobres et dépouillées, le logo et les colophons souvent décalés.

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Pour connaître la genèse du projet éditorial des fondateurs de la maison, il faut remonter en juin 2006. La scène primitive a lieu au théâtre du Maillon, à Strasbourg, lors de la deuxième édition du festival «  Premières  ». Simon Delétang, jeune comédien et metteur en scène lyonnais, s’empare du texte Petit camp (2001), de l’écrivain Pierre Mérot – qualifié d’ « OVNI littéraire » par Dominique Noguez himself. La représentation est huée. L’énergie de cette œuvre comble cependant deux spectateurs en manque d’oxygène et de nouveauté dans le paysage littéraire contemporain : Nathalie Eberhardt et Christophe Sedierta décident alors de fonder leur propre maison d’édition pour promouvoir cette littérature anticonformiste, iconoclaste et « montypythonesque ». Ce fut la première goutte. « Nous sommes surtout sensibles aux auteurs qui ne sont pas amnésiques  », explique Nathalie : « Ceux qui osent regarder la réalité sous ses aspects les plus sordides. Ceux qui ont quelque chose à dire sur le monde et le font souvent avec une plume acide ». Deux ans plus tard, en 2008, La Dernière goutte publie quatre ouvrages, notamment Le Délit de Jacques Sternberg et Mes Enfers, un récit autobiographique de Jakob Elias Poritzky, auteur oublié par (car victime de) l’Histoire. Redécouvert par La Dernière goutte après avoir publié romans, contes et nouvelles chez Gallimard, Minuit, Christian Bourgois ou Albin Michel, Jacques Sternberg (1923-2006) échappa de peu à la déportation et perdit son père à Majdanek. Quant à l’oeuvre de Poritzky (1876-1935), on ne doit sa connaissance qu’au hasard et au travail des éditeurs strasbourgeois qui ont retrouvé et traduit pour la première fois un des seuls textes ayant échappé aux bûchers nazis. Le désastre (en particulier le désastre des livres) est un point commun à la plupart des œuvres publiées par La

Dernière goutte. C’est encore le cas de Jakob Wassermann (1873-1934), un intime de Rilke, Hofmannsthal ou Thomas Mann, dont le roman L’Affabulateur est traduit pour la première fois en français par la maison d’édition. Bouleversée par Poritzky, une lectrice de Saint-Malo met les éditeurs en rapport avec un auteur argentin contemporain : Gabriel Báñez. Séduit par le travail de La Dernière goutte, Báñez lui cède les droits pour la traduction de quatre romans, dont le premier paraît en janvier 2010, quelques mois après la mort de l’auteur, en juillet 2009. Los chicos desaparecen (Les enfants disparaissent) raconte l’étrange histoire de Macias Möll, un horloger paralytique aimant dévaler les rues en fauteuil roulant pour battre son propre record de vitesse. Mais à chaque record, des enfants disparaissent. Puissante allégorie de la fuite du temps, de la perte de l’innocence et d’une quête de liberté, le livre fait écho, toujours en filigrane, aux périodes les plus sombres de l’Argentine. Dans ce roman comme ailleurs, La Dernière goutte porte en arrière-plan de la fiction un propos politique : sur le temps, la mémoire, le mal, le pouvoir ou la mort. Pour parler de sa démarche éditoriale, la maison strasbourgeoise parle d’une « esthétique du lézard » qui plante ses griffes dans le mur et s’accroche sans rien lâcher. Le principal défi des petits éditeurs étant de séduire les diffuseurs pour faire connaître leurs livres, eux s’entêtent à forcer les portes des libraires. La Dernière goutte diffuse ses livres en France, en Belgique, au Luxembourg, en Suisse, et au Canada. Un travail de longue haleine qui demande un investissement au jour le jour pour convaincre les libraires de conseiller leurs ouvrages aux lecteurs. Une douzaine de livres sont disponibles. Pour l’instant. i

Des textes aux univers forts, grotesques, bizarres ou sombres.


médiapop + STAR★LIGHT — Végétal, 2001 ~ Craie sanguine sur papier ~ 120 x 80 cm ~ Collection musées de Montbéliard Conception

2 AVRIL — 16 OCTOBRE 2011

Ann Veronica Janssens & Aurélie Godard

� éclats blancs toutes les �� secondes (suite)

Le CRAC Alsace bénéficie du soutien de : Ville d’Altkirch / Conseil Général du Haut-Rhin / Conseil Régional d’Alsace / DRAC Alsace - Ministère de la Culture et de la Communication, ainsi que du club d’entreprises partenaires du CRAC Alsace – CRAC �� CRAC Alsace – �� rue du Château F-����� Altkirch + �� (�)� �� �� �� �� / www.cracalsace.com

� mars – �� mai ���� CRAC Alsace Exposition réalisée avec le soutien de Wallonie-Bruxelles International et présentée dans une première version au Quartier, centre d’art contemporain de Quimper du � décembre ���� au �� janvier ����

Image Ann Veronica Janssens, Projection Bleue, ���� Photo Dieter Kik / le Quartier, Quimper, courtesy de l'artiste

médiapop + star★light

Daniel KNORR, Scherben bringen Glück — 2008

Photo : Daniel KNORR

MÖJE„F! EF!OBUVSF 21.04 J 22.05.2011 Dove ALLOUCHE ¦ Lara ALMARCEGUI ¦ Erik AVERT ¦ David BOENO ¦ Lee FRIEDLÄNDER Luigi GHIRRI ¦ Laurie GRAWEY ¦ Wiebke GRÖSCH / Frank METZGER ¦ Daniel KNORR Bernard MONINOT ¦ Elodie PONG ¦ Thiago ROCHA PITTA ¦ Pia RÖNICKE ¦ Roman SIGNER ¦ Eve SIMON ¦ Gerda STEINER & Jörg LENZLINGER ¦ Cy TWOMBLY

Tél. +33 (0)3 69 77 66 47 ¦ kunsthalle@mulhouse.fr www.kunsthallemulhouse.com


LES TRINITAIRES AVRIL - MAI 2011

WWW.LESTRINITAIRES.COM

AVRIL

MAR 10 | 20:00 GRANDMASTER FLASH

SAM 02 | 21:00 VOODOO CLAN + T.I.N.A + 9M2 + LOGRE

SOIRÉE COMPIL LA FACE CACHÉE

SAM 02 | 20:00 KIM NOVAK + POKETT + LA FELINE MAR 05 | 20:00 DJ PREMIER + NICK JAVAS

SAM 14 | 19:00 CONSTRUCTION SOUTERRAINE 1 JEU 21 | 21:00 DEERHOOF + EXTRA LIFE

MAI

SAM 09 | 20:00 TREMPLIN ZIKAMINE DU 12 AU 16 FESTIVAL CONTRAST #01

JEU 05 | 20:00 JEUDI-VISION / JOY DIVISION’S COVERS

SAM 16 | 21:00 THE FEELING OF LOVE + THE CAVALIERS + CHEVEU + ...

SAM 07 | 21:00 DEAD MEADOW + SPINDRIFT

MER 20 | 20:00 SELAH SUE

SAM 07 | 20:00 O’NASSIM + BATTLE OF THE YEAR

MER 18 | 20:00 JOSEPH ARTUR JEU 19 | 20:00 HANGAR + L’ALBERT MER 25 | 20:00 SOLO(E)S JEU 26 | 20:00 JOE LALLY FUGAZI + L’ENFANCE ROUGE SAM 28 MAI | 20:00 MATMOS + JOHN WIESE MAR 31 MAI | 20:00 TUNE-YARDS

MASTER EN ARTS VISUELS ADMISSIONS 2011 PROGRAMME MASTER DE RECHERCHE CCC – CRITICAL CURATORIAL CYBERMEDIA TRANS – MÉDIATION, ENSEIGNEMENT WORK.MASTER – PRATIQUES ARTISTIQUES CONTEMPORAINES Délai de candidature : 13 mai 2011 Entretiens : 6 – 10 juin 2011

Les Trinitaires

12, rue des Trinitaires 03 87 20 03 03 billetterie@lestrinitaires.com

WWW.HESGE.CH/HEAD


audioselecta

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CORNERSHOP

TIM BUCKLEY

& The Double ‘O’ Groove Of

TIM BUCKLEY – RHINO

DIFFER-ANT

Dans la courte carrière de Tim Buckley, on aurait tort de se montrer trop sélectif et de privilégier certains albums, dont le chef d’œuvre Starsailor, au détriment d’autres enregistrements à la charge moins évidente. Ainsi, son premier LP publié à 19 ans chez Elektra en 1966 fait partie des disques injustement occultés. Avec la superbe réédition chez Rhino, augmentée de très nombreux inédits, on se rend compte à quel point le jeune Tim possédait déjà tout de sa maestria : les thèmes imparables qu’il nous livre avec une aisance, une maturité incroyable et un sens inné de la soul le repositionnent comme l’une des figures essentielles de son temps, finalement pas si éloignées des géants Bob Dylan ou Neil Young. (E.A.) i

Sans y prendre garde, ça fait près de 20 ans que Tjinder Singh développe une pop dont il est le seul à connaître le secret, qui puise aussi bien dans sa solide culture musicale britannique et dans les sons de l’Inde, pays d’où il est originaire. Avec la présence de la chanteuse Bubbley Kaur, cette orientation prend une nouvelle tournure : les ritournelles qu’il construit à partir d’une grande variété de boucles électroniques et easy-listening aboutissent à un étonnant mélange de saveurs bollypop acidulées. Malgré l’insouciance apparente, l’affaire mérite d’être prise très au sérieux : peut-être tienton là le premier chef d’œuvre d’un genre nouveau. (E.A.) i

V/A Erik Satie et les V/A DECADE LE SON DU MAQUIS nouveaux jeunes Arbouse Recordings

Après un événement-exposition-festival à Rodez en 2009 et 2010, la rencontre entre les musiques nouvelles et l’avant-gardiste Erik Satie se prolonge sous la forme d’un double CD. Venus de tous les coins du monde (Chicago, New York, Stockholm, Berlin, Londres, Paris…), Max Richter, Julia Kent, Pan American, Steve Roden… Un “ballet” international de compositeurs ressuscite l’instigateur des Gymnopédies. Satie-sfaction garantie à l’écoute de ce concept-album original, qui flirte entre fantaisie et mélancolie, distillant des mélopées fidèles au pianiste de génie disparu en 1925. Lequel aurait sûrement été sincèrement flatté par ce bel hommage. (F.V.) i

Dix ans d’indépendance, ça se fête. Et Le Son du Maquis qui constitue aujourd’hui plus qu’un label, mais bien une forme de résistance à l’immédiateté et aux artistes de l’instant, a su marquer le coup avec la publication d’un coffret limité de 4CD sobrement intitulé Decade. Parmi les artistes représentés, qui contribuent chacun à façonner le fameux Son, Alan Vega, Lydia Lunch, James Chance, A Certain Ratio, Faust, etc., bref des artistes majeurs qui depuis 30 ans pour certains, même 40 ans pour d’autres, n’ont cessé d’emprunter des voies alternatives, avec la conviction des combattants de l’avant-garde véritable. (E.A.) i

RUBIK SolAR – TALITRES / DIFFER-ANT

Souvenez-vous, nous avions adoré le premier opus de ces turbulents Finlandais ! Leur pop foutraque, à tendance néo-dadaïste – on n’invente rien, c’était contenu dans le titre, Dada Bandits –, nous a accompagné une partie de l’année 2010, et voilà qu’ils remettent ça sans nous laisser reprendre notre souffle ! Avec le même brio, ils écartèlent leurs ébauches pop, les conduisant une nouvelle fois bien au-delà de l’intelligible pour un être normalement constitué. Ça fuse dans tous les sens, et paradoxalement, la maîtrise est là : les voix sont posées, et l’orchestration souligne la nouvelle dimension intime d’un propos qui ne perd rien en enthousiasme. C’est bien le propre des surdoués – on se souvient d’un certain Van Dyke Parks par exemple – que de pouvoir se permettre de telles pirouettes sans jamais sombrer dans le gimmick. Brillants, intelligents, séduisants, vive Rubik ! (E.A.) i

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L’HOMME CACHÉ DE PIERRE CENDORS – FINITUDE

Imago : il s’agit, pour un lacanien, de l’image spéculaire, du reflet fallacieux que renvoient tous les miroirs possibles où se coagule le rêve de certitude et de conscience de soi ; c’est le nom que prend la tentative de dompter les turbulences et d’asseoir, au prix d’un leurre, l’identité. Mais sous la plume de Pierre Cendors, voilà le titre d’une œuvre d’Endsen, mystérieux poète, usurpateur héroïque, dont la biographie sensuelle et trouble nous invite dans un labyrinthe conçu comme un jeu d’échecs raffiné où passions et police politique diffusent leurs périls. Pour Endsen, vivre, c’est disparaître et mourir c’est réapparaître : il a vécu tant de vies qu’il faut, pour cerner cette figure du voyage, de l’urgence et de la liberté, plonger dans la mémoire des villes, les fantasmes des hommes et les ténèbres de la Mitteleuropa. (N.E.) i

CAPHARNAÜM N°1 FINITUDE La revue Capharnaüm, lancée par les belles éditions Finitude, affiche immédiatement la couleur : publier des fonds de tiroirs d’écrivains qu’elle affectionne, donner à lire des textes qui éclairent de biais la vie littéraire et les auteurs qui l’irriguent. Mais attention : il ne faut pas se laisser piéger par la modestie affichée ; lesdits fonds de tiroirs feraient pâlir de jalousie nombre d’éditeurs et d’auteurs. Ce qu’offre la revue Capharnaüm, c’est une plongée dans des textes lumineux comme ceux de Raymond Guérin, profonds comme ceux de Jean-Pierre Martinet et de Michel Ohl, loufoques comme celui de Georges Arnaud. Sans parler des invitations au voyage signées Eugène Dabit ou d’un inédit de Robert Louis Stevenson. Avec de tels atouts, on ne peut qu’attendre avec impatience les prochains fonds de tiroirs. (C.S.) i

ALAIN CAVALIER, FILMEUR D’AMANDA ROBLES– DE L’INCIDENCE

Le cinéma est industrie, le cinéma est technique, mais pas seulement. Il est également création, ébauche, notes fantasmées, vécues par le réalisateur en toute intimité. C’est ce que révèle le recueil d’Amanda Robles, qui puise dans les archives d’Alain Cavalier un matériau inouï : des carnets de travail, textes et entretiens. De quoi nous donner à voir ce qu’on ne voit que trop rarement, une œuvre en constante gestation. L’émotion s’empare du lecteur à la découverte de ces pages qui nous renseignent sur la méthode d’un cinéaste, qui se dit avant tout filmeur. (E.A.) i

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PFFF De Hélène Sturm Editions Joëlle Losfeld

Hélène Sturm s’est manifestement bien amusée en écrivant Pfff, un roman gorgé de “jus de fantaisie”. Observatrice hors paire, elle nous accroche avec des petits riens qui font le sel de l’existence. Ses personnages se débattent comme ils peuvent, se croisent, se perdent. Rien ne nous échappe de ce qui leur passe par la tête. On passe de l’un à l’autre à toute vitesse, emportés par le tourbillon de la vie. C’est étourdissant et même parfois un peu cochon. On rougit, c’est la vie. Et si on passe son temps au café, c’est la vie aussi. Ne pas se fier à la couverture : Pfff est beaucoup mieux qu’une gorgée de mousse, c’est léger et pétillant. Champagne ! (P.S.) i

Bushi no nasake, la tendresse du guerrier De Christophe Fourvel La fosse aux ours

On savait Christophe Fourvel profondément cinéphile (Anything for John, Portraits de femmes magnifiques), on le découvre inspiré par le karaté, un art qu’il pratique pour se rendre “moins vulnérable à la manipulation et à l’autorité qui s’exercent dans nos vies intellectuelle et matérielle”. Il imagine ici cinq combats (face à la peur ou la honte, face au vieillissement, face à la mort, pour notre désir et notre sexualité, pour l’estime de soi) et décrit avec finesse à travers les gestes précis du karatéka les situations d’une vie. Un livre profond à apprécier lentement, même si on ne pratique pas l’art du karaté. (P.S.) i


+5

L’INVERSE EST STORR, ARCHITECTE EXACTEMENT À DIGNE DE L’AILLEURS YELLOW NOW

Sous le titre L’Inverse est exactement vrai à Digne, les éditions Yellow Now ont réuni le photographe Bernard Plossu et l’auteure Nathalie Quintane, pour une promenade dans cette cité  tranquille des Alpes de Haute Provence. Peut-on « voir » une ville où il n’y a décidément rien à voir ? « Voir », c’est beaucoup « dire » : les géométries inclassables, les angles non référencés que capte Plossu, répondent au « mignon des villes » qu’enregistre la caméra des mots. « Tu bouches les trous, tu repeins les passage-piétons, tu ajoutes un pot de fleur. Tu nous fais habiter dans du mignon. Éprouver des sensations faibles. » Une ode à l’élu, un orgasme municipal entretenu sous les vieilles pierres. (G.W.) i

« L’art ne vient pas coucher dans les lits qu’on a faits pour lui ; il se sauve aussitôt qu’on prononce son nom : ce qu’il aime c’est l’incognito. Ses meilleurs moments sont quand il oublie comment il s’appelle. » Cette réflexion de Dubuffet sied très bien à la figure de Marcel Storr (1911-1976), dépeinte par Françoise Cloarec dans son dernier ouvrage. Après l’essai consacré à la vie rêvée de Séraphine de Senlis, la psychanalyste ne voulait pas se spécialiser sur la peinture autodidacte, mais la rencontre avec un couple qui avait connu le peintre cantonnier et conservé méticuleusement ses 72 dessins en a décidé autrement, la poussant à poursuivre son approche délicate et singulière des rives de la création brute. (F.V.) i

LES AVENTURES MON NOM EST LÉGION DE STEVE ET ANGIE D’ANTONIO LOBO ANTUNES Enzymes sauvages

Antonio Lobo Antunes est un enfant. Il se rit de la syntaxe, qu’il broie puis agglomère en une langue nouvelle, épurée et poétique. Mon nom est légion est un livre « qu’on ne commence à lire qu’une fois la dernière page tournée ». Jamais interrompue par un point, son entièreté est saisissante. Les vingt narrateurs, flic sans espoir, pute sans bonheur, gamin sans amour, s’entrelacent, esquissant un Lisbonne sordide. Les blancs sont d’un côté, les noirs et les mulâtres de l’autre. Et pourtant, c’est sans distinction de couleur que la misère humaine s’insinue dans ces corps meurtris. Car le concept d’étranger n’a pas de signification pour Lobo Antunes. (P.H.) i

d’Antoine Perrot – Dargaud

Le moment d’hilarité de ces derniers mois revient à Antoine Perrot et ses personnages, Steve et Angie. Cette dernière, chercheuse en cosmétique rencontre Steve pour prélever du sperme de tanche birdachoise. Au moment de s’exécuter, problème : les deux sont catapultés en pleine préhistoire. Sous l’aspect enfantin des dessins et dialogues, Perrot n’a qu’un but, convoquer non-sens et ridicule pour une guerre des sexes larvée dans le plus improbable des décors. Souvent absurde, parfois mignon, vraiment très drôle : parfait pour un pur moment de détente. (O.B.) i

RENÉE DE LUDOVIC DEBEURME – FUTUROPOLIS

Cinq ans après Lucille, Ludovic Debeurme nous offre enfin sa petite sœur : Renée. Si le nouveau né s’évertue à perdre le lecteur dans une longue introduction, il renoue avec l’excellence du premier tome : Lucille est retournée chez mère tandis qu’Arthur subit à présent les affres de la prison. La mal-être renforcé par la séparation prend corps dans l’observation rigoureuse de deux réalités parallèles sous formes d’expiations, comme pour faire reculer sans cesse un dénouement que l’on sait  d’avance amer. Sur plus de 500 pages, Debeurme donne tout son talent de dessinateur caméléon. Des esquisses libres flirtent avec des planches détaillées jusqu’au vertige, le récit juxtapose les projections mentales au quotidien le plus bas. Ces montagnes russes permanentes soulèvent les cœurs, livrés à un langage d’émotions indicibles et de sensations fortes persistantes bien au-delà de la lecture. (O.B.) i

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L’Incompris De Luigi Comencini – Carlotta Films

Cinéaste de l’enfance, Luigi Comencini adapte en 1966 le roman de Florence Montgomery pour L’Incompris, l’un des mélodrames les plus émouvants du 7ème Art. Étonnamment raillée au festival de Cannes en 1967, le film met en scène un huis clos à Florence où un riche consul britannique partage le deuil de la disparition de sa femme avec son fils ainé (Andrea) tout en cachant cette réalité à son cadet (le petit Milo). Alors que le père manifeste un intérêt constant à l’égard de Milo, il délaisse peu à peu l’ainé sur de faux prétextes... Comencini suit avec finesse les étapes d’une tragédie d’incommunicabilité, humiliante et dévastatrice pour le plus faible, Andrea, démuni d’arguments et sombrant dans le désespoir. Le film conditionne l’esprit d’une souffrance aussi abyssale qu’elle est muselée et justifie la « machine à larmes » dont parlait l’auteur à propos du film. Un portrait d’enfance meurtrie inoubliable. (O.B.)
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Premiers Plans DE Krzysztof Kieslowski   Montparnasse

D’Ettore Scola – Carlotta Films

Ce coffret de deux DVD permet de découvrir cinq films (1 moyen-métrage, 3 films et 1 documentaires) inédits de l’auteur du Décalogue, de la Double vie de Véronique et de la trilogie Bleu-Blanc-Rouge. Tournés entre 1974 et 1981, ces films montrent comment le réalisateur polonais est passé du documentaire pour la télévision (le superbe Premier amour qui raconte une histoire d’amour entre deux jeunes confrontés à l’administration, à la milice et à la morale dans la Pologne des années 70) à la fiction (Passage souterrain très proche encore du documentaire social, mais avec l’apparition des thématiques qu’il développera par la suite). (P.S.) i

Au cœur d’un bidonville romain, une famille nombreuse logée sous le même toit subit le joug d’un patriarche veule (Nino Manfredi) qui cache son magot d’un million de lires. Les siens fomentent son assassinat tandis qu’il passe ses journées à boire… Ettore Scola, se défaussant d’un quelconque discours militant, provoque le spectateur par une mise à mal du sous-prolétariat. Il en exacerbe la vulgarité et l’absurdité au détour d’un tableau survolté, acide, cumulatif tel qu’il nourrit la controverse à sa sortie. Cette vision « politiquement incorrecte » non dénuée de poésie et que personne ne voudrait plus produire aujourd’hui, est le meilleur remède à notre époque si consensuelle. (O.B.) i

TAKING OFF DE MILOS FORMAN – CARLOTTA

Du réalisateur tchèque Milos Forman, on connaît les débuts, avec les magnifiques As de Pique et Les Amours d’une blonde, ou l’hilarant Au feu les pompiers !, on connaît naturellement les classiques Vol au-dessus d’un nid de coucou et Amadeus. On découvre aujourd’hui les films qui se situent dans l’intervalle, et notamment cette farce, dont on ne sait si elle nous fait rire ou nous remplit d’affliction, Taking Off : une plongée au cœur d’une Amérique bourgeoise complètement dépassée par la jeunesse de son temps. L’indulgence amusée laisse la place à une critique acerbe, qui renvoie rétrospectivement dos à dos les deux modèles dominants, la culture américaine et son pendant communiste, dans ce qu’ils ont de plus absurde et aliénant. (E.A.) i

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Affeux, sales et méchants

Scènes de chasse en Bavière DE P. Fleischmann – Montparnasse

Tourné en 1968 par Peter Fleischmann en Bavière et en bavarois ce film culte est une réflexion sur la bêtise humaine et sur l’origine du mal. Abram interprété par Martin Sperr, auteur de la pièce qui a inspiré le film, revient dans son village. Soupçonné d’homosexualité, il va subir la violence journalière des villageois. D’une rare crudité et tourné à la manière d’un documentaire en noir et blanc, le film appuie très fort là où ça fait mal. Au-delà de la parabole sur le nazisme, le réalisateur a voulu montrer que plus on doit se battre pour sa survie, plus il est difficile de ne pas se comporter comme une bête sûre de son bon droit. (P.S.) i


Mes égarements du cœur et de l’esprit Par Nicopirate

82


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NOVO N°13