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Aurélien Lemant

Traum Philip K. Dick, le martyr onirique

Le Feu Sacré


Carroll : Le Roi Rouge dormait sous un arbre, perdu dans ses rêves. Et à quoi rêvait-il ? Alice : Il rêvait que le monde devenait réalité. Carroll : C'est cela même. Toute chose en ce monde — vous et moi, les oiseaux et les abeilles, les fleurs et les araignées, les chats et les cancrelats et chaque mot dans chaque livre… Tout cela fait partie de son rêve et si jamais il devait se réveiller, nous finirions tous par nous éteindre BANG ! 3


(Carroll claque des doigts.) Alice : Comme des bougies ! Carroll : Toutes nos vies, nous les passons dans le rêve de quelqu'un d'autre. Grant Morrison, Red King Rising

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J'ai vu le tissu de la réalité se déchirer sous mes yeux. Et j'ai vu... derrière. Dessous. J'ai vu ce qui se trouve réellement là. Et je ne veux pas y retourner. Philip K. Dick à travers Ed Fletcher, in Adjustment Team

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À ma femme Frédérique, sans les actions de laquelle ce livre n'aurait jamais été écrit.

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Fast-Foreword On ne peut communiquer une idée. Si vous avez un tant soit peu de rigueur et d’exigence intellectuelles, peu vous importe que l’on partage, vilipende ou méprise vos opinions et positions, quelles qu’elles fussent. L’homme qui nous intéresse aujourd’hui écrivit autrefois :« Un jour, je me suis rendu compte que quand on n'est pas courageux, les autres qualités n'ont aucune importance, parce qu'on ne fera pas le nécessaire pour qu'elles s'expriment. (...) J'ai fini par réduire l'ensemble des qualités humaines à une seule : le courage. » Si vous avez cela, cette fermeté à l’égard de vous-même, cette faculté à ne pas trop courber sous le poids de la nuit ou reculer sous les pressions du monde, alors—et sachez combien j’aimerais être comme vous êtes—vous n’avez pas, c’est certain, besoin qu’on se penche sur ce que vous pensez ou pire, comment vous le pensez, si ce n’est pour permettre à celui-là qui se penche sur votre esprit de vivre l’expérience. L’expérience d’être vous. On ne peut communiquer une idée, mais on peut produire un effet. Votre pensée, vous pouvez effectivement permettre à celui qui se tient penché au-dessus de tomber dedans. De devenir vous. La littérature n’aspire à aucune autre fin— la reconnaissance et le succès ne sont qu’un devenirmonde, une ambition de l’homme pour se confondre, c’est-à-dire alimenter l’illusion qu’il se distingue et se détache, là où il ne fait que se complaire à s’aliéner la matière. Un effet, certes, mais un effet secondaire. Le 7


devenir-monde est l’exact contraire du devenir-vous de votre lecteur. La réussite non sociale de votre entreprise littéraire ne saurait pourtant se borner à cette étape transformationnelle : il n’est pas un instant question de s’identifier à l’auteur ou à ses personnages, mais de rendre possible l’autonomie de la créature animée au-dedans de celui qui lit, et de la laisser s’échapper. Libre et sensible, nous aurons le loisir de l’observer à l’extérieur de nous-mêmes, cette créature, et d’apprécier ce qu’elle va être en mesure d’engendrer en retour. Soyons-en sûrs, le livre n’est pas un interface, ni support de télécommunication ni cordon ombilical. Il est un hôte. Un hôte ubiquitaire, métempsychotique, un hôte présent dans plusieurs organismes à la fois : un parasite. Et c’est ce que ce parasite pond en nous, puis ce qui advient de sa ponte, qui m’intéresse ici. Combien de temps faut-il à un monstre pour faire son nid ? En une trentaine d’années, parmi les plus étranges du siècle qui le vit naître, Philip K. Dick a niché toutes sortes de parasites dans ce que nous appelons la culture. Fourmilière globale logée sous nos fondations civilisationnelles, ruche à retardement utilisant/employant les écrivains, cinéastes, peintres et poètes à venir comme ses ouvrières imaginaires, accroissant à travers leur travail à eux la force de son projet de contamination et propagation, l’œuvre de Dick participe à la fois du fandom, de la littérature mainstream et de l’inconscient collectif, essaimant le monde par en deçà pour faire de lui un (re)devenir-œuvre, quand l’objectif de la plupart des romanciers, et peutêtre de Dick lui-même, avait toujours été le devenirmonde de leur œuvre ; cultivés par nos soins et bien souvent à notre corps défendant, les parasites déposés 8


par Dick dans nos matrices ont proliféré, afin de creuser et perforer en profondeur un autre corps, le corps social, et le terraformer de l’intérieur. D’une infinie paranoïa que seules pouvaient justifier les catastrophes que d’autres, en apparence plus puissants que nous, dissimulèrent sous le nom de politique, jaillit cette créature, une aberration littéraire accourant nous révéler que, blottis au profond de la Caverne, nous n’étions pas seulement les inertes spectateurs se repaissant de formes tranquilles projetées sous nos yeux hagards : les faiseurs d’ombres, agitant leurs membres pour mouvoir le fantôme contre la paroi, c’était nous, aussi. Dick avait découvert que nous étions les manipulateurs de nos propres illusions, que les responsables en charge de la vie sur Terre avaient fini par croire à leur propre spectacle, tels des dieux fatigués. Fils de cette découverte et de sa publication fragmentée, un doute exponentiel devait venir retourner chaque galet, chaque grain de riz dans le cœur des habitants de cette petite planète paranoïaque, afin non seulement de voir ce qui gisait en dessous, mais encore de vérifier la face cachée de l’objet ainsi remué, éprouver la tridimensionnalité de la représentation, se pincer la chair non pour sortir du rêve, mais enfin participer à celui-ci. Car le doute dickien fonctionne à l’inverse de son prédécesseur cartésien : en lieu et place d’une authentification de l’existence, il génère de l’incertitude qui produit et reproduit de l’étrangeté, laquelle augmente le doute et ainsi de suite. En cela, le doute dickien est bien exponentiel, ses remises en question ne conduisent pas à s’assurer de la réalité, mais à la contester. Quand il profère que« la réalité est ce qui, quand vous cessez d'y croire, refuse de s'en aller », Philip K. Dick ne fait que décrire 9


la sensation ahurie de l’homme au réveil : celui-ci ne croit pas à ce qu’il voit, et ne saisit pas pourquoi, une milliseconde plus tôt, il chutait dans le ciel, pilotait un hovercraft ou éjaculait dans sa bonne amie. Je doute, donc je rêve est le credo (le dubito, devrais-je dire) dickien. Mais sait-on jamais quand on rêve ? On recense autant de lectures d’une œuvre qu’il en existe de lecteurs, aussi accordons-nous un instant sur l’idée que, si toutes ne se valent pas, toutes méritent qu’on y risque un œil ou une minute, ne serait-ce que pour lever le doute, retourner le galet. Pourtant, l’on ne proposera pas dans ces pages une (re)lecture de l’œuvre de Dick, pas plus que l’on ne s’escrimera à démontrer comment Dick a imprégné l’époque—qu’on regarde autour de soi, il est partout, mon Dieu ! J’échafauderai en revanche, à travers quelques œuvres d’art et de fiction, gravitant elles-mêmes autour de certaines de mes lectures de Dick en effet, quelques hypothèses, et parfois quelques conclusions, sur le bon usage du doute exponentiel, et du projet de Rêve que l’on peut y associer. Elles seront livrées pour être expérimentées, c’est-à-dire vécues, par les lecteurs. Cet avant-propos se veut aussi un avertissement. Le bigbrothering constant auquel est soumis l’Internet (notre principale et parfois unique source, avouons-le, de connaissances), m’a vite conduit à craindre la fin du livre de papier. Selon moi, et d’autres, le plus dangereux des attributs du fantoche étatique dépeint par George Orwell n’est certainement pas la surveillance intensive et perpétuelle—nous nous en sommes tous parfaitement accommodés, n’est-ce pas ?—, mais le révisionnisme généralisé. Autrefois, l’actualité devenait Histoire ; aujourd’hui, toujours plus volage 10


et subjective, elle la remplace. De la même façon, le livre ne brûlera plus : on le débranchera. On l’effacera. On le caviardera. On le fera réécrire par des techniciens. La Bible rewritée par des pigistes, c’est l’affaire de quelques pixels. Au jour du Grand Black-out, quand un cataclysme quelconque, voulu ou non par les hommes, causé ou non par eux, coupera l’électricité générale, je souhaite à celui qui lit ces lignes d’avoir à portée de main la version imprimée de sa propre bibliothèque. Aussi, à ceux de mes lecteurs qui découvriront cet ouvrage sous un format numérique, téléchargé ici ou là et feuilleté sur un livre électronique, je pose cette question : comment pouvez-vous être sûrs que j’ai bien écrit ce que vous lisez ? Aurélien Lemant

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C e n i c i t a s


D a l í

S a l v a d o r


Rêve zéro pour Pacôme Thiellement Même ceux qui dorment travaillent et collaborent à ce qui arrive dans le monde. Marc-Aurèle, citant peut-être Sextus sans le savoir.

I Faisons un rêve. J’ai un rêve. Un rêve récurrent qui ne serait que la répétition d’une séquence malheureuse, du moins non résolue de notre passé, comme la fonction« repeat » enclenchée sur la mauvaise plage d’un disque laser, un tel rêve est une perte d’énergie spirituelle, et un gaspillage de temps onirique. Le nôtre, et celui mis à disposition de l’humanité rêveuse. Vouloir absolument interpréter nos rêves est une erreur. Ils sont déjà eux-mêmes une interprétation de la réalité. C’est là une chose que j’ai apprise de Philip K. Dick (et non de Sigmund Freud). Mais il arrive que nos rêves soient des oracles—peut-être même ne sont-ils jamais que cela. Il nous faut alors patiemment les laisser advenir sans rien attendre d’eux, et les laisser paisiblement s’incarner dans notre existence. Nous saurons le moment venu que faire de ces encombrantes pythies. L’interprétation systématique tue le rêve. C’est pourquoi ceux qui sur-interprètent, Lacan à la main, Bachelard dans la sacoche, finissent souvent par ne 14


plus rêver qu’au sein du couffin apprêté par l’autorité médicale, aménageant leur rêverie selon les canons psychanalytiques. Ou ne plus se souvenir de leurs rêves, ce qui, en fin de course, est un même constat. À ceux-là, il faut parfois la caverne du psychotrope pour retrouver un ersatz de songe. Le grand rêveur est au contraire celui qui prend sa destinée onirique en main, celui qui décide non pas de l’aboutissement de son rêve, mais de la direction que celui-ci prendra. La direction artistique. Aux grands rêveurs, le grand rêve : le temps est aboli dans le sommeil. Les rêves ouvrent sur des réalités alternatives. Passé, futur et présent, si cela veut encore dire quelque chose, s’y frictionnent et s’y kaléidoscopent, et ne se déroulent pas à l’identique de ce que nous avons connu ou prévu : ils mènent leur propre vie. Pourtant, l’intérêt paradoxal du rêve, c’est d’édicter cette seule loi : ne sachant pas que tu rêves, comment peux-tu attester que ton passé véritable n’est pas celui-là ? La loi onirique revêt la forme interrogative parce qu’elle force le veilleur comme le dormeur à inventer leurs réponses (ils sont deux personnages différents), et parce qu’elle est poème. Je me souviens de plusieurs rêves s’étalant sur plus d’une année, parfois deux, et n’ayant cependant pour unique datation que les quelques secondes ou minutes qu’ils durèrent réellement (?) dans les plis électrisés de mon cerveau. Un hyper-long-métrage compressé, et plus léger que le plus bref des mp3. Enchantement du spectateur au terme du film, délice de la voix off du pré-générique, étonnée d’elle-même :« Un an s’est écoulé ». J’ai plusieurs fois gagné quelques années de vie dans mon sommeil, on ne me les reprendra pas. 15

TRAUM : PHILIP K. DICK, LE MARTYR ONIRIQUE  

AURELIEN LEMANT

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