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Sommaire Le roi du monde d’Emmanuel Viau illustré par Jean Trolley

La rescapée de l’Iliouchine de Didier Langlois illustré par Emmanuel Cerisier

Tham et la Clé du Monde d’En Haut de Ronan Autret illustré par Patrick Deubelbeiss

La course ! de Giorda illustré par Marc Bourgne

Les joies de la randonnée de Patrick Cappelli illustré par Bruno Bazile

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Le roi du monde d’Emmanuel Viau illustré par Jean Trolley

-1uand je serai grand, j’escaladerai la Montagne – et je serai le roi du monde ! Lorsque Tiriel disait cela, ses parents riaient et répondaient : – Avant cela, il faut que tu grandisses, puis que tu travailles pour pouvoir manger. Et s’il te reste du temps, tu iras sur la Montagne. Comme tous les habitants de la planète Eryanol, la famille de Tiriel vivait sur des terres incultes, sous un

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ciel de pluie éternelle qui avait fait disparaître jusqu’au souvenir du soleil et des étoiles. Dans un tel monde, on permettait aux enfants de rêver, jusqu’au moment où leur force était suffisante pour qu’ils aillent à leur tour lutter contre la jungle, car chaque jour, avec l’aide de la pluie, elle reprenait le territoire que les humains avaient défriché la veille. Dans cet univers, la survie n’était possible qu’à la seule condition que chacun se considère en invité de la faune et de la flore locales : pour un seul homme, en effet, il y avait cent mille espèces de plantes, d’arbres et de fleurs, cent millions de races insectoïdes. Les années avaient passé et les rêves de Tiriel avec. Il avait grandi, aidé son père et sa mère dans les champs, et puis la famine s’était faite plus dure encore. Les parents du garçon moururent en même temps qu’une grande partie de la population du village, au cours d’une épidémie née dans la végétation pourrissante. Ses mots d’enfant lui revinrent plus tard, un jour qu’il suait à retourner la terre gorgée d’eau, de larves d’insectes et de racines d’herbes toxiques. Ce fut comme une évidence : pourquoi perdre son temps dans un lieu où il n’avait plus d’attache, dans une forêt qui le considérait comme un étranger ? À l’aube d’un matin blême, il quitta ses compagnons, sans un regard en arrière, et personne ne le retint. Tiriel, du haut de ses quinze ans, n’était jamais parti de son hameau. Ses seuls trajets le conduisaient de la hutte de ses parents au petit morceau de 8


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terrain qu’ils avaient arraché à la forêt hostile. Mais la direction de la Montagne, il la connaissait. Tout Eryanol pouvait la situer. Sur ce monde plat, avec son unique continent surnageant au milieu d’un océan sans fin, la taille, la masse de la Montagne faisaient d’elle un mythe. Lorsque le temps le permettait, où que l’on se trouve sur les terres, on pouvait voir les premiers contreforts rocheux emplir l’horizon, imposantes murailles noires allant se perdre dans les brumes opaques. Personne ne savait comment était née la légende selon laquelle celui qui arriverait au sommet de la Montagne serait roi. Personne ne pouvait dire non plus quelles seraient ses fonctions. Jusqu’à ce jour, s’il y avait eu un souverain, il régnait tout là-haut, sans daigner manifester sa présence à ses sujets qui vivaient sur le continent à l’ombre de la Montagne. C’était une légende, un conte pour enfants, mais Tiriel y croyait dur comme fer. « Il n’y a pas de roi ? Simplement parce que personne n’a atteint le sommet de la Montagne ! » Voilà ce qu’il pensait alors qu’il se frayait péniblement un chemin dans la jungle, tout en veillant à ne pas entrer dans le rayon des fleurs-mâchoires, à ne pas laisser les araignéestiges pondre sous sa peau…

-2Après des jours passés dans la forêt, Tiriel atteignit les faubourgs d’une grande ville une matinée 9


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où le ciel accordait un répit aux humains. Ce fut pour lui un vrai moment d’étonnement : tant de constructions, certaines avec plusieurs étages, tant de gens, de mouvement, de bousculades. Son arrivée passa inaperçue : à demi nu, avec pour seul bagage un petit sac à dos contenant une gourde, un couteau et quelques herbes à mâcher, il était sale, couvert d’écorchures et de boutons d’insectes. Mais il se rendit vite compte que les habitants de la cité n’étaient pas en meilleur état que lui. L’adolescent était même sans doute plus vaillant que la plupart d’entre eux, car son enfance dans la jungle avait durci ses muscles. Effaré par le nombre de gens et la saleté des habitations, errant au hasard des rues et cherchant en fait à sortir de là, il leva la tête. Pour la première fois depuis longtemps, il sourit. Les immenses feuillages de la forêt lui avaient caché l’approche de la Montagne, et maintenant, par-dessus les toits délabrés des maisons, il découvrait les grandes inclinaisons du sol montant jusqu’aux nuages. Le garçon marcha encore un long moment dans la ville, s’orientant dans le dédale des ruelles boueuses avec la Montagne pour seul repère. La cité s’arrêtait brusquement, juste à l’endroit où le sol commençait à s’élever. Il y avait là une immense palissade de bois qui, à droite et à gauche, semblait encercler la Montagne. Tiriel s’approcha d’une longue file d’hommes qui attendaient devant une ouverture dans la barrière, gardée par des hommes en armes. 10


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– Qu’est-ce qui se passe ici ? demanda Tiriel à l’homme qui était devant lui. – Tu ne le sais pas ? Pourquoi es-tu donc là ? répondit l’autre, un grand barbu au regard clair. – Je viens escalader la Montagne. C’est tout ce que Tiriel trouva à dire. Le barbu éclata de rire. – Comme nous tous, évidemment ! Mais as-tu de quoi payer pour passer la barrière ? Tiriel ouvrit de grands yeux : – Payer ? Mais pour quoi faire ? L’homme s’étonna de la naïveté du garçon : – Eh bien, pour passer ! D’où sors-tu ? Si tu veux commencer l’ascension de la Montagne, tu dois d’abord acheter le droit de passage. Quarante ery, c’est le tarif ! Et ne t’avise pas d’essayer d’escalader le mur, les gardiens n’hésiteraient pas à t’abattre. Il y a des patrouilles tout le long. Horrifié, Tiriel avoua qu’il n’avait pas d’argent. L’autre lui répondit avec un petit sourire triste : – Pas d’argent, pas de Montagne. C’est comme ça. Et puis, tu sais, il arrive que même avec de l’argent, les gardes ne te laissent pas passer. Ou alors, ils augmentent le tarif. Avec eux, on ne sait jamais. Ces salopards se sont arrogé le droit de contrôler la Montagne et on ne peut rien y faire : ils savent bien que c’est le rêve de tous les gens, ici. Mon garçon, tu devrais plutôt trouver un travail et revenir dans dix ans, quand tu auras de quoi payer. Quarante ery ! Tiriel savait qu’en toute une vie, il ne pourrait pas amasser autant d’argent. Il rebroussa 11


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chemin, complètement hébété. Jusqu’à présent, il n’avait pas imaginé que d’autres comme lui aient envie de tenter l’escalade de la Montagne. Et il découvrait qu’une ville entière ne rêvait que de cela et que des bandits rackettaient ceux qui voulaient le faire. La nuit, alors qu’il attendait le sommeil, allongé sur le sol d’une rue à peu près déserte, une idée lui vint. Escalader la barrière, il ne le ferait pas. Il croyait le barbu : les gardes l’abattraient s’il tentait cela. Non, il entreprendrait l’ascension de la Montagne, en commençant par… creuser un tunnel sous la muraille de bois. Il y consacrerait le temps qu’il faudrait, mais cela valait mieux que de passer toute une vie à espérer franchir un péage injuste.

-3Tiriel s’éloigna de la ville, longeant la palissade jusqu’à ce qu’il fût sûr d’être tranquille pour creuser son tunnel. Il se choisit un petit coin caché entre de gros rochers. Le garçon grimpa sur l’un d’eux pour évaluer la distance qu’il lui faudrait franchir sous terre : quinze mètres au moins. En grattant au pied des poteaux qui formaient la barrière, il estima que le souterrain devrait se situer au moins à deux mètres sous la surface du sol. Tiriel connut un bref instant d’accablement : avec cette terre humide, saturée de racines, sans autre outil qu’un couteau, son entreprise était vouée à l’échec. Il s’y attela 12


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malgré tout avec l’énergie du désespoir. Son couteau se cassa avant la fin de la journée, mais il poursuivit sa besogne avec des morceaux de bois qu’il trouva à la lisière de la forêt. Il perdit alors le compte du temps. Il n’interrompait son dur labeur que pour aller chercher à manger dans la végétation alentour, et dormir quelques heures par nuit. Lorsqu’il se réveillait, c’était pour s’apercevoir que le trou qu’il avait creusé la veille s’était en partie comblé sous l’action de la pluie et de l’eau qui gorgeait la terre. Imperturbable, Tiriel s’acharnait. En trois semaines, son trou avait atteint une bonne profondeur, mais dès qu’il essayait de progresser vers le mur de bois, le tunnel s’effondrait. Le garçon aurait sans doute persisté dans sa tâche jusqu’à sa mort, si la chance ne lui avait enfin souri. Elle se présenta sous la forme d’un groupe de jeunes gens qui, comme lui, avaient décidé de passer sous la palissade. Ils étaient cinq, trois garçons et deux filles, à peine plus âgés que Tiriel et équipés des outils qui lui manquaient. Malgré une certaine défiance réciproque, ils s’entendirent pour poursuivre le travail entamé. Boze, l’un des garçons, montra à l’adolescent comment étayer le tunnel avec des pièces de bois et des pierres pour qu’il ne s’effondre pas sous son propre poids. Ils travaillèrent par équipe de trois, l’une creusant pendant que l’autre se reposait. Aux yeux de Tiriel, l’ouvrage se mit à avancer à une rapidité stupéfiante. Et puis le trou était devenu suffisamment large pour qu’ils puissent travailler à 13


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genoux et non plus à plat ventre. Chaque matin, lorsqu’il prenait son tour avec Boze et Ethia, une fille brune qu’il avait du mal à regarder au fond des yeux, le souterrain avait gagné plus d’un mètre. Ils parlaient peu entre eux, mais l’excitation qui gagnait Tiriel jour après jour était contagieuse. Plus le groupe avançait sous terre et plus les plaisanteries fusaient. Ils atteignirent ainsi le point où ils devaient creuser directement sous le mur de bois. Ils le dépassèrent dans la foulée, célébrant le soir même ce petit événement avec du jus d’écorce d’élustria, un sirop qui, une fois chauffé, donnait une liqueur au goût agréable et dont les vapeurs étourdissaient joyeusement. Les jeunes gens étaient heureux, mais au fond d’eux, ils savaient que le plus difficile restait à venir : de l’autre côté, ils tomberaient sous la loi des gardiens. Si une patrouille passait à l’instant où ils sortaient, il n’y aurait rien à faire. Dehors, il pleuvait toujours, mais la Montagne était là, et c’était suffisant pour Tiriel. Tous les soirs, avant la tombée de la nuit, il restait un long moment à scruter la brume qui enserrait ses flancs. En fait, il ne voyait pas grand-chose, sinon que le pied de la Montagne était recouvert de la même végétation que celle qui prospérait autour de lui. Un soir qu’il rêvassait ainsi, Ethia vint le trouver. – Dis, Tiriel, que feras-tu une fois qu’on sera de l’autre côté ? L’adolescent hésita. Cette belle fille élancée l’intimidait. La nuit, il lui arrivait de penser qu’il serait 14


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agréable d’échanger un baiser avec elle. Il essaya de trouver des mots qui ne le feraient pas passer pour un idiot et répondit : – Comme vous, je vais monter. Ethia rit, d’un grand rire clair qui fit monter le rouge aux joues du garçon. – Bien sûr, je m’en doute que tu vas monter. Mais jusqu’où ? Il y eut un blanc dans l’esprit de Tiriel. – Euh… jusqu’en haut, pourquoi ? Ce fut au tour d’Ethia de marquer une pause. Elle l’étudia d’un air attentif, puis à nouveau, elle éclata de rire. – Tu m’as bien eue ! Pendant un instant, j’ai cru que tu étais sérieux ! Elle déposa un gros baiser sur la joue de l’adolescent en lui souhaitant une bonne nuit. Tiriel resta longtemps sans dormir cette nuit-là : qu’avait-il pu dire de si drôle ? Trois jours plus tard, ils perçaient la terre de l’autre côté de la palissade.

-4Les jeunes gens passèrent un à un, en rampant dans le souterrain, marquant tous la même hésitation au moment de s’extirper de la terre : et si les gardiens étaient là ? Lorsque ce fut son tour, Tiriel murmura une brève prière. Mais lui comme les autres sortirent sans encombre du tunnel. 15


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