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À Paul.

Direction : Guillaume Arnaud Direction éditoriale : Sarah Malherbe Direction artistique : Élisabeth Hebert Édition : Claire Renaud Fabrication : Thierry Dubus, Anne Floutier Mise en page : Text’oh © Groupe Fleurus, Paris, 2010 Site : www.fleuruseditions.com ISBN : 978-2-2150-4946-3 N° d’édition : 10145 Achevé d’imprimer en septembre 2010 par l’imprimerie Sagim Tous droits réservés pour tous pays « Loi n° 49-956 du 16 juillet 1949 sur les publications destinées à la jeunesse ».

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Chapitre 1

L’arrivée de la famille Oliveira

– Passe-moi la clé ! Que je décrasse un coup la bougie ! Pablo, mon meilleur ami, fouille fébrilement dans la boîte à outils et me regarde faire avec attention. Cela m’amuse de sentir son regard noir posé sur moi, comme si le sort de sa 125 reposait entre mes mains tachées de cambouis. Je dévisse la bougie, essuie le contact métallique une première fois avec application sur mon jean, puis avec un chiffon enduit d’essence, avant de la remettre en place. Depuis que j’ai démonté et remonté pour le plaisir ma première Mobylette achetée avec l’argent gagné comme caissière du supermarché, je suis devenue la garagiste des deux-roues d’Euclides de Cunha. ­Régulièrement, mes copains m’apportent leur engin en panne et, à force d’ausculter les différents modèles, la mécanique n’a plus de secrets pour moi.

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Cette passion n’est pas très féminine mais cela me plaît d’être différente des autres filles. Au grand dam de maman, je porte aussi un foulard noué sur le front, comme les Apaches, pour maintenir mes indomptables cheveux crépus noirs, ma « crinière » comme elle l’appelle. C’est ma marque distinctive. – Tu crois qu’elle va redémarrer ? demande anxieusement Pablo en se rapprochant de moi. – Je ne crois rien du tout. Je procède par élimination en commençant par l’allumage ! J’espère que tu n’as pas mis n’importe quoi comme mélange dans le moteur ? – Non, 2 % d’huile comme d’habitude, je te promets. Je savoure avec délectation l’autorité que me donne ma fonction. D’habitude, jamais Pablo ne me répondrait sur ce ton. Impulsif et nerveux, trapu et incroyablement musclé, on le surnomme « le taureau ». Tous les garçons redoutent ses « coups de boule » capables de vous mettre KO un bon bout de temps. Méthodiquement, je cale à présent mon pied sur la pédale, tourne la poignée de l’accélérateur, arrachant un beau vrombissement au moteur. – Génial ! Pablo me pousse gentiment, avec un large sourire découvrant des dents de carnassier d’un blanc éclatant. Il enfourche la moto. – Je t’emmène ? Je n’ai pas le temps de répondre. Un pick-up blanc, portant une plaque d’immatriculation de la ville de Rio, tourne vers la station-service où nous nous trouvons. En pleins phares, le véhicule dépasse les pompes à

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essence et s’immobilise à notre hauteur. Le chauffeur baisse sa vitre et s’adresse à nous avec une courtoisie inhabituelle par ici. – S’il vous plaît, nous cherchons le lieu-dit Morro do Diabo. C’est dans la forêt mais, pour l’instant, nous ne voyons que des champs. Une dispute d’enfants l’interrompt. – Ils sont fatigués par le voyage, s’excuse l’étranger en montrant ses trois garçons serrés sur la banquette arrière, au milieu de nombreux bagages qui menacent de s’écrouler sur eux. Nous nous regardons avec Pablo, surpris. Ne viennent à Morro do Diabo que des scientifiques célibataires excentriques, reclus dans un refuge forestier, ne passant en ville que pour assurer leur ravitaillement. Ils s’intéressent à la forêt tropicale, ou du moins à ce qu’il en reste, et aux espèces en voie de disparition. Que diable peut bien vouloir faire une famille dans un lieu aussi inhospitalier ? – Vous êtes sûrs ? À Morro do Diabo ? – Oui, oui ! Je suis déjà venu une fois il y a quelques années, mais j’ai oublié le chemin. – OK ! On vous montre la route. Vous n’avez qu’à suivre la moto ! Je m’installe derrière Pablo et lui chuchote à l’oreille : – Sûrement des fous ! On va bien rigoler. Vas-y ! Pablo démarre, escortant les inconnus, tel un cortège officiel. Nous traversons la longue rue principale d’Euclides de Cunha, quasi déserte à cette heure. Nous dépassons l’église évangélique aux portes grandes ouvertes, laissant voir les bancs remplis de fidèles tournés vers une grande croix en néon, écoutant le prêche assourdissant du pasteur Barker, le père de Maria-Inès, ma meilleure amie. En face se trouve le supermarché, où maman et moi travaillons comme caissières. 9

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À la sortie de la ville, nous tournons à gauche, juste après la briqueterie d’où s’échappe un gros panache de fumée noire. C’est papa qui a la rude responsabilité d’entretenir le four. Les maisons se font maintenant plus clairsemées, laissant place à d’interminables prés où paissent des troupeaux de vaches efflanquées, surmontées de pique-bœufs qui veillent en sentinelles à la hauteur du garrot. Enfin, la masse sombre d’une forêt apparaît, coupée par une route de terre rouge sur la droite. Nous nous y engageons et débouchons après un bon kilomètre sur une large clairière entourée d’arbres gigantesques. De jolis chalets en bois foncé, aux fenêtres peintes en rouge, épousent harmonieusement l’espace, entourés d’un gazon au vert éclatant. On se croirait dans un hameau de vacances. Des applaudissements et des « hourras » explosent dans la voiture derrière, immédiatement interrompus par un cri strident. Deux yeux jaunes viennent de surgir dans le noir, inquiétants. Je frissonne et me serre contre Pablo. Personne ici n’aime s’aventurer dans la forêt, réputée dangereuse en raison des animaux qui y vivent. Les habitants n’y vont que par nécessité, pour couper du bois ou braconner des singes, des perruches ou des perroquets. – T’inquiète pas, ce n’est qu’un chien sauvage ! me rassure Pablo. Fils de fermier, vivant à la lisière de la forêt, il est plus habitué à la nature que moi, qui habite en plein centre-ville. En écarquillant les yeux, je reconnais effectivement la silhouette au pelage gris et à la longue queue touffue.

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Nous mettons pied à terre et faisons signe aux passagers qu’ils peuvent descendre sans crainte. Les enfants ne se font pas prier et se ruent vers le chien qui s’enfuit aussitôt. Le père, un grand type baraqué, les cheveux noirs coupés courts reliés à un collier de barbe et à une moustache, sort à son tour et nous tend une main reconnaissante. – Merci beaucoup pour votre aide. Je me souviens enfin des lieux ! Je m’appelle Ronaldo. Je viens faire une étude sur le tamarin lion. Vous en avez déjà vu ? Le visage épanoui, la voix chaude, une force tranquille émane de cet homme. Je m’avance à sa rencontre et le salue. – Désolée ! Jamais entendu parler de ce lion ! Moi, c’est Carla et lui, Pablo. – Non, non… me corrige le chercheur avec indulgence. Il n’y a pas de lion ici. C’est le nom donné à un singe. – Oh ! Ronaldo, tu crois que c’est vraiment le moment de donner une leçon de zoologie ! le coupe une jeune femme qui vient de nous rejoindre. Bon enfant, Ronaldo arrête net ses explications. – Je vous présente ma femme, Lucia. Je dévisage la nouvelle venue, étonnée par la manière dont elle s’adresse à son mari. Petite, rousse, avec les cheveux mi-longs, des taches de rousseur et des yeux acajou, elle me fait penser à un écureuil. – Nous mourons tous de fatigue, chéri. Dépêchons-nous de décharger les bagages ! Hé, par ici, les garçons ! Venez nous aider ! – Ça sent la soupe ! s’esclaffe le plus grand, un beau brun à l’allure sportive, qui doit avoir à peu près notre âge. 11

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Une puissante odeur d’ail remplit l’atmosphère. – C’est le Garlic tree ! dit en riant Ronaldo. Intriguée par l’arrivée insolite de cette famille, je veux absolument en apprendre davantage. J’aurai ainsi le privilège d’être la première à pouvoir tout raconter à l’école, demain. Il faut avouer qu’il ne se passe pas grand-chose à Euclides. Loin du littoral où se concentre toute la richesse du Brésil, cette ville échouée au bout de la longue plaine aride et pauvre de l’État de São Paulo n’intéresse personne. Son seul point d’attraction réside dans sa proximité avec la forêt du Pontal de Paranapanema, transformée en réserve nationale. – Vous voulez un coup de main ? proposé-je. – Ce n’est pas de refus ! Tenez ! répond Lucia en me confiant une valise qu’elle vient d’extraire du coffre. Empoignant deux gros sacs, Ronaldo nous précède vers une aile du bâtiment. Arrivé devant la porte, il pose son chargement, visiblement enchanté par son changement de vie. – Voici notre nouvelle demeure ! Attendez que je trouve la clé. Il fouille plusieurs fois les poches de sa veste puis de son pantalon, en vain. – Oh non ! gémit Lucia. Ne me dis pas que tu les as oubliées ! – Ah, ça me revient ! J’ai dû les ranger dans la sacoche de l’appareil photo ! Il repart à la voiture et revient en agitant triomphalement le trousseau. – Vous êtes prêts ? Un, deux, trois, j’ouvre la porte ! Impatients de découvrir leur nouveau royaume, les garçons se bous­ culent pour entrer. Ronaldo cherche l’interrupteur avec sa lampe de 12

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poche. Il éclaire une pièce assez petite qui sert à la fois de cuisine, de salle à manger et de salon. Une carte du parc naturel est épinglée au mur ainsi que des photos d’animaux et de plantes. Une table en bois, six chaises en fer, un canapé-lit jaune délavé, un placard en bois, quelques étagères, une gazinière et un évier composent le mobilier. Personne ne dit rien. – Eh bien, qu’en dites-vous ? On se croirait un peu dans un refuge de montagne, non ? demande Ronaldo, déçu de ne pas soulever plus d’enthousiasme. – Mais où sont les chambres ? s’inquiète Lucia. – Là, juste après le couloir. Venez. Nous débouchons dans une petite chambre avec deux lits superposés disposés en L, un placard, une chaise et un lavabo. – Mais ne m’avais-tu pas dit qu’il y aurait deux chambres ? insiste Lucia, de plus en plus inquiète. – Si, si, je ne comprends pas. À moins que je n’aie confondu avec les deux lits superposés. Lucia ne répond rien mais je sens l’ambiance se crisper entre les époux. Ronaldo balaie les murs de ses yeux légèrement bridés, dans l’espoir improbable de découvrir une porte dissimulée. Revenant dans le salon, il essaie de détendre l’atmosphère : – Lucia ! Nous pourrons dormir sur le canapé-lit. Venez m’aider. Je vais juste vérifier qu’il fonctionne. Comme personne ne bouge, nous nous avançons avec Pablo pour déplier le lit. Un cri aigu nous fait sursauter. – Ahhhh ! Là ! Un scorpion ! Il est énorme, Ronaldo  ! Mais fais quelque chose ! s’écrie Lucia, tétanisée par la peur. 13

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D’un geste sec, Pablo s’empare d’un balai et chasse l’intrus par la porte. Livide et épuisée, la pauvre Lucia fait peine à voir. – Ne vous en faites pas, madame ! Ici, il y en a plein. Vous vous habituerez vite. L’aîné des fils entoure les épaules de sa mère d’un geste tendre. – Allez, maman. Nous sommes tous ensemble. C’est le plus important. – Merci, Juan. Tu as raison, dit-elle en essayant de sourire. – Je crois qu’on va vous laisser maintenant ! annoncé-je prudemment, sentant le découragement submerger pour de bon la mère de famille. – Salut ! lancent les trois garçons. Ronaldo nous raccompagne jusqu’à la porte. – Merci pour le coup de main ! ajoute-t-il chaleureusement en nous éclairant avec sa torche, jusqu’à ce que nous ayons disparu avec la moto. Quand Pablo me dépose devant chez moi, une petite maison pareille à toutes les autres, fermée par une grille en fer rouillée, nous sommes pris d’un énorme fou rire : – Ahhh ! Un scorpion ! s’esclaffe Pablo en imitant le cri aigu de Lucia. Je m’empresse de lui donner la réplique, en exagérant largement les mimiques de mon visage, pour tenir ma réputation de clown. – Ronaldo, mais fais quelque chose ! Je me compose soudain une mine faussement grave, comme si le sort de cette famille parachutée de la ville m’importait vraiment. – Sérieusement, Pablo, combien de temps crois-tu qu’ils vont tenir ?

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