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À mes frères du feu, À nos promesses, à la belle étoile, À Camille et Hippolyte.

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« Des purs sommets Des montagnes les plus ardues Dont il aimait les grands horizons et les dangers Il est parti vers les sommets éternels N’ayant pas connu dans la vie L’ombre de la vallée » Épitaphe, cimetière pyrénéiste de Gavarnie • « Soyez toujours prêts à vivre heureux et à mourir heureux. Soyez toujours fidèles à votre promesse d’éclaireur même quand vous aurez cessé d’être un enfant. » Robert Baden-Powell, Dernier message aux scouts, Baden-Powell, Pernh, 2016

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Chapitre I Dernière minute, dernière heure, dernier jour

Lorsque la sonnerie retentit entre les murs du collège, Édouard sursauta et releva le nez de son cahier, tel un loup attiré par le mouvement d’un lièvre. À vrai dire, c’était à peu près dans cet état mental qu’il se trouvait. Celui d’un prédateur qui a perçu un signal captivant, et dont les babines se retroussent sur les crocs prêts à mordre le vent. Sans même s’en rendre compte, Édouard sourit. M. Laga, le professeur d’espagnol, surprit son regard étincelant de joie, mais cela n’affecta pas le moins du monde l’adolescent. Il ne portait pas ce sinistre personnage dans son cœur, et ce sentiment était réciproque. M. Laga, pour tout dire, il ne comptait pas le revoir ! Non, plus jamais, puisqu’il vivait, à cet instant précis, la dernière minute du dernier jour de sa dernière année au collège. Bien entendu, il devrait affronter, d’ici quelques jours, les épreuves écrites du brevet des collèges mais il ne s’agirait, de son point de vue, que d’une simple formalité.

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Tranquillement, ravi du regard impuissant du professeur qu’il sentait peser sur son front, il referma son cahier, rangea ses crayons dans sa trousse et glissa le tout dans son sac. Puis, tout de même, il jeta un regard en direction de sa meilleure amie, assise à trois places de là, un rang derrière lui. Clémence aussi souriait, et Édouard n’avait nul besoin de l’interroger pour savoir pourquoi : tout comme lui, elle tolérait l’école, consciente que c’était nécessaire dans la vie – et surtout obligatoire – mais elle ne s’avérait pas vraiment pressée quand il s’agissait d’aller en cours le lundi matin… ou la plupart des autres matins. Comme lui, elle préférait la vie en plein air, la cuisine sur des feux, les chants sous la lune, la beauté des ciels étoilés, le vent dans les branches, l’amitié loin des parents et l’aventure des grands jeux. En résumé, la vie en camp scout. Bientôt le camp ! songea Clémence, stimulée par la dernière sonnerie du dernier jour de sa dernière année au collège. Dans cinq jours, elle y serait, avec ses meilleures amies. Elle posa son sac sur ses genoux, l’ouvrit comme la gueule d’un poisson, puis y fit basculer, sans rien trier ni vérifier, le matériel éparpillé sur son bureau. Puis elle jeta un regard en direction d’Édouard, son meilleur ami depuis la sixième. Il entamerait, lui aussi, son troisième camp scout dans moins d’une semaine. Pas au même endroit que les filles, bien sûr. 12

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Chapitre I – Dernière minute, dernière heure, dernier jour

Mais, bah, rien de grave, car ils seraient appelés à se croiser encore souvent au cours des années à venir. Selon l’adolescente et la plupart de ses amies, les garçons n’étaient pas toujours très malins à cet âge. Trop gamins pour certains, trop vulgaires pour d’autres, souvent un peu les deux… Seuls deux ou trois élèves masculins de 3e B faisaient, à son avis, exception. Dont Édouard, présent dans la même classe qu’elle depuis la sixième. C’est lui, elle s’en souvenait, qui l’avait guidée, en compagnie de son père, jusqu’au stand des scouts, au forum des associations du mois de septembre, quand il avait désiré s’inscrire, près de trois ans plus tôt. À l’époque, il était encore louveteau1. Le regard vert de son ami croisa le sien et il cligna de l’œil. Elle avait remarqué qu’Édouard, comme beaucoup de gens à la fois timides et malins, affichait, presque en permanence, un sourire poli pour égayer son visage. Cette fois, cependant, le sourire d’Édouard était radieux. Le garçon semblait sincèrement heureux, et sa joie contamina sur-le-champ Clémence. Édouard était de nature plutôt réservée au milieu d’une foule, mais il pouvait aussi devenir rieur et blagueur, du moins avec les gens avec qui il se sentait à l’aise. Elle lui adressa un sourire lumineux et referma son sac, pressée de quitter la salle. 1.  Les louveteaux rassemblent les garçons âgés de 8 à 12 ans. 13

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Quand ils se retrouvèrent dans la cour, Édouard fit un geste qu’il n’avait jamais fait auparavant : il serra Clémence entre ses bras, la fit quitter le sol puis tournoyer autour de lui. Puis il la reposa à terre, ravi de son audace. –  Ma p’tite Clémence, c’est l’bonheur, non ? gloussa l’adolescent. Clémence éclata de rire, décidée à ne pas tenir compte des regards ironiques de ses camarades. Pour la plupart, elle ne les reverrait pas au lycée. Dès lors, pourquoi devrait-elle s’en faire ? Édouard, en revanche, elle le croiserait plusieurs années encore chez les scouts, lors des rendez-vous au local ou des sorties de groupe. Édouard semblait sur la même longueur d’onde. En ce dernier jour de cours, il n’avait plus à faire semblant. À jouer un personnage, comme beaucoup de collégiens, pour qui le regard des autres était important, donc pesant. Il laissait exploser son bonheur et Clémence décida de rire avec lui. Les rabat-joie, on s’en moquait ! Cependant, il n’était pas question, pour la guide1, de quitter ses amis, filles ou garçons, sans des adieux en bonne et due forme.

1.  Les guides rassemblent les filles de 12 à 17 ans. 14

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Chapitre I – Dernière minute, dernière heure, dernier jour

Elle connaissait certains de ses camarades depuis quatre ans voire plus, et elle savait que bon nombre d’entre eux s’inscriraient à d’autres lycées que le sien. Alors, il y eut des accolades, des bises, des rires et quelques larmes, aussi, dans la cour. Au moment où Édouard passait le portail, un élève de 3e C le percuta de plein fouet. Le garçon, un certain Lucas, avait reculé à grande vitesse, sans prendre le temps de regarder derrière lui. Édouard comprit sur-le-champ que quelque chose n’allait pas. Le collégien s’agitait, visage rouge, poings serrés. Une bagarre avait éclaté ! À vrai dire, il ne s’agissait pas vraiment d’une bataille rangée, mais d’une violente dispute qui opposait ce garçon à trois autres élèves de troisième. Ces derniers le harcelaient pour une raison inconnue. Pas un adulte n’était visible. Le jeune scout s’éloigna d’une dizaine de pas, pour rejoindre Titouan, le quatrième de sa patrouille, qui avait lui aussi décidé de demeurer à distance. Face à ses agresseurs, Lucas tenta de protester. –  Arrêtez, j’ai rien contre vous, c’était pas moi ! implora-t-il. Sa voix se tordit, comme s’il était encore en train de muer. Ses ennemis ricanèrent. Je suis scout, je devrais intervenir, songea Édouard, en colère contre lui-même.

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Sauf qu’il était incapable d’ouvrir la bouche au milieu de la bataille. Tout comme Titouan d’ailleurs, qui regardait la route avec un air gêné, priant sans doute pour que son père, qui passait le prendre devant le collège avec son nouveau monospace, ne tarde pas trop. Attiré par le tintamarre, M. Géray, le conseiller principal d’éducation, franchit le petit portail en coup de vent. Il avait les cheveux ras et la carrure d’un soldat des forces spéciales. –  Suffit ! s’écria-t-il. Ce seul mot parvint, comme un coup de canon, à rétablir le calme. Dans la foulée, M. Géray prévint les quatre collégiens, Lucas compris, que leurs parents seraient convoqués d’ici peu, fin d’année ou pas. Désormais, les joues de la victime avaient viré à l’écarlate. Ses yeux étincelaient, comme l’auraient fait ceux d’un enfant giflé par sa mère en public. Il avait échappé de peu, en présence d’un bon nombre d’élèves, dont beaucoup de filles de troisième, à une cuisante humiliation. Bousculant deux sixièmes au passage, il passa le portail pour se réfugier dans la cour, sous les regards hostiles de ses agresseurs. Un coup de klaxon fit sursauter Édouard. Le père de Titouan venait d’arriver. Celui-ci se précipita vers le monospace et s’y engouffra, sans même avoir pris le temps de saluer son ami scout.

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D’accord, il n’est pas très courageux, mais il n’est pas le seul, rumina Édouard, amer. S’il avait pu se gifler des deux mains, il l’aurait fait. Il s’en voulait terriblement. Pourquoi n’avait-il pas osé intervenir ? Pourquoi ne se risquait-il pas à dire les choses franchement, parfois ? Est-ce que tous les garçons de son âge étaient aussi réservés que lui ? Sûrement pas. Jean, son CP1, n’était pas ainsi. Clémence non plus. Souvent, elle balançait leurs quatre vérités à ses amies. Parfois même, des mots qui explosaient comme des missiles. Seul Édouard semblait échapper à ses remarques bien senties. Pourquoi n’était-il pas comme elle ? Lors des camps scouts, y compris durant les batailles qui marquaient les grands jeux, il avait la réputation d’être plutôt courageux, et même carrément volontaire. Oui mais, justement, dans ce cas il ne s’agissait que de jeux. Là, devant le collège, c’était une vraie bagarre qui avait éclaté. Et il n’avait rien dit, rien fait. Un peu inquiète, Clémence franchit le portail qui séparait la cour du collège de la rue. Édouard serait-il encore là ? L’éclaireur aux mèches brunes l’attendait juste derrière le portail. 1.  CP : Chef de patrouille. Une patrouille, dirigée par un adolescent de 15, 16 ou 17 ans, regroupe quelques éclaireurs. L’équivalent pour les filles est la CE, la cheftaine d’équipe. 17

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Il fit mine de ne pas remarquer les paupières humides de son amie. En fin d’année, à l’heure de se séparer, beaucoup de filles, ainsi que quelques garçons, finissaient en larmes, mais ce n’était pas le genre d’Édouard. Il lui arrivait de pleurer, mais de plus en plus rarement, et toujours seul, sur son oreiller. Clémence l’entraîna dans son sillage et ils s’écartèrent un peu de l’entrée. –  J’ai demandé à ma mère de ne pas venir tout de suite, dit-il. Est-ce que tu sais où tu vas ? –  Où je vais où ? –  En camp, évidemment. Tu sais à quel endroit ? En théorie, les destinations des guides et des scouts devaient être tenues secrètes. Mais les chefs en informaient les parents lors de la réunion de juin, et il y avait toujours des fuites. –  Dans les Pyrénées, répondit-elle. Édouard fronça les sourcils. – Bizarre, nous aussi. Dans le département des HautesPyrénées. –  Hein ? T’es sûr ? On va dans le même coin ? C’était une étrange coïncidence. Il y avait peu de chances que deux camps, celui des scouts et celui des guides, préparés par des chefs différents, se retrouvent programmés dans la même région, la même année ! –  Certain, affirma Édouard. Dans quelle ville allez-vous ? Clémence avait obtenu l’information par l’intermédiaire d’Alexine, l’une de ses meilleures amies chez les guides, 18

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t­roisième comme elle, mais dans l’équipe des Antilopes. Clémence, elle, était membre des Panthères. Alexine avait réussi, en multipliant les sourires charmants, à soutirer l’information à son père. –  Gavarnie. C’est tout en haut des montagnes, j’ai vérifié sur Internet. –  Comme nous ! laissa tomber Édouard. Les grands yeux gris-bleu de Clémence s’écarquillèrent. –  Hein ? T’es sûr que t’as pas confondu votre lieu de camp et le nôtre ? –  J’ai mes sources, dit Édouard avec un air énigmatique. Les adresses de nos lieux de camp sont différentes, mais c’est le même village. Et ça, c’est très, très bizarre. Oui, c’était vraiment étrange, Clémence était bien d’accord. Car, bien sûr, il ne s’agissait pas d’une coïncidence. La même région, d’accord. Le même département, pourquoi pas ? Mais le même village, c’était du jamais vu. –  Thibault et Hermine sont tombés sur la tête ? réagit-elle. Thibault était responsable des éclaireurs, Hermine des guides. Clémence était intriguée par la décision des deux chefs, mais ce n’était pas son seul sentiment. Il y avait autre chose… Au fond, elle était secrètement ravie de camper dans la même commune que son meilleur ami.

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Peut-être allaient-ils se croiser, au moins à la messe du dimanche matin, ou peut-être durant l’explo1 ou le grand jeu ? –  Avec Jean, on essaie d’en savoir plus, lui révéla le jeune éclaireur, avec un air de conspirateur. De ton côté, si tu apprends quelque chose, appelle-moi, OK ? Jean, seize ans, était le CP du Loup. Un grand type, aussi blond qu’Édouard était brun, avec des cheveux coupés court et une stature de rugbyman. – De toute façon, on en saura plus après-demain, glissa l’adolescent. Les responsables du groupe Antoine de Saint-Exupéry avaient programmé un rassemblement au local le surlendemain, un dimanche, trois jours avant le départ en camp. Cette décision avait intrigué Clémence et Alexine. N’y avait-il pas déjà eu une réunion de parents et une sortie de groupe à la mi-juin ? Mais après tout, pourquoi pas ? Les chefs prenaient parfois des décisions que les guides et scouts de base ne comprenaient pas. C’était leur travail. Mais, cette fois, la surprise était de taille ! Alors qu’ils se séparaient, désolés de se quitter mais enthousiastes à l’idée de se revoir peut-être en haute montagne, ni 1. Période de deux ou trois jours, durant le camp d’été, au cours de laquelle les éclaireurs ou les guides participent, en patrouille ou en équipe, à l’exploration d’un village sous tous ses angles. 20

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Chapitre I – Dernière minute, dernière heure, dernier jour

Édouard ni Clémence ne remarquèrent l’homme caché sous un porche, qui les observait… et qui sortit de sa poche un petit appareil, équipé d’un puissant zoom, pour les prendre en photo.

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Chapitre 2 La joie et la rage

Édouard avait décidé de s’y prendre à l’avance pour préparer son sac, comme souvent avant les camps de printemps ou d’été. Oublier un vêtement de pluie, une paire de tennis, une couverture pour les veillées pouvait avoir de lourdes conséquences. Surtout en haute montagne, où, d’après Jean, la température pouvait descendre sous les dix degrés la nuit, même en plein été. Édouard avait pianoté sur son portable pour le vérifier : oui, il pouvait faire très froid passé les 1 000 mètres d’altitude, y compris en juillet. Assis sur son lit, il observa le fatras qui constituerait ses seuls biens personnels durant près de trois semaines. À droite, les objets pratiques. La lampe frontale, le couteau, la gourde, le briquet, ainsi qu’une mini-trousse de soins, puisqu’il était le secouriste des Loups. Il devrait aussi gérer la pharmacie de patrouille, mais celle-ci, plus volumineuse, ­l’attendait au local.

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À gauche, le matériel de type scolaire : carnet de notes, livret scout, recueil de chants, crayons, gomme, etc. Au centre, les vêtements de rechange et l’uniforme, plié avec soin, avec le chapeau quatre-bosses au sommet. Derrière, le sac de couchage, le tapis de sol, le sac à dos principal et le plus petit, le coupevent et la veste chaude. Tel un pilote de chasse vérifiant sa check-list, il relut une fois de plus le feuillet énumérant le matériel nécessaire, fourni par la Maîtrise1. Il lui manquait un bermuda de rechange, une paire de chaussettes de laine, son foulard de jeu était encore au sale, sans doute naufragé au fond de la caisse à linge, et sa boussole demeurait introuvable. Il lui restait quatre jours pour régler ces problèmes. Son portable vibra, puis sonna. Le hurlement d’un loup, bien entendu. Jean, lut-il à l’écran. Son pouls monta d’un cran. Le CP avait-il du nouveau au sujet de leur destination ? –  Que puis-je pour vous, ô chef adoré ? lança-t-il sur un ton ironique. –  Tu ne devineras jamais la dernière. –  Si, tu vas te marier cette année. Avec qui ? Myrtille ou Margaux ? –  Tu sais que tu es le pire troisième que j’ai jamais eu ? –  Tu n’as eu que moi comme troisième depuis que t’es CP, ô chef adoré. Et si tu dis encore du mal de moi, je serai obligé de soigner tes bobos à l’alcool à 70°, au camp. 1. Ensemble des chefs et cheftaines adultes encadrant les éclaireurs et guides. 24

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Chapitre 2 – La joie et la rage

–  Qui te dit que j’ai l’intention de m’esquinter ? –  T’as pas essayé de te couper un doigt à la scie, l’an dernier ? –  Ah, ah, ah ! Je n’ai eu que deux points de suture. –  Avant qu’on te recouse, pense à l’alcool. J’adore en verser dans les plaies ouvertes, ça nettoie. Alors, c’est quoi, ta news ? –  On doit se faire vacciner contre la rage. Stupéfait, Édouard lâcha son feuillet qui voltigea jusqu’à son chapeau quatre-bosses. – La rage ? On n’est plus au Moyen Âge ! Qui te l’a dit ? –  Le CT1. Il vient d’appeler chez moi et il a précisé qu’il allait passer sa journée à téléphoner à tout le monde. Ça va aussi sonner chez toi. –  Qu’est-ce qui leur arrive ? Ils ont peur qu’on soit attaqués par des bêtes sauvages ? –  On dirait bien. J’en ai parlé à mon père qui a été CT dans sa jeunesse. Eh bien, il n’a jamais entendu parler d’un truc pareil. C’est une décision récente, parce que les chefs n’en ont pas parlé pendant la dernière réunion des parents. Clémence soupira. Édouard lui avait conseillé de préparer son sac plusieurs jours à l’avance. Histoire de vérifier que des vêtements ne traînaient pas, par hasard, dans les tiroirs de sa

1.  Chef de Troupe. Une troupe regroupe de deux à cinq patrouilles. Elle est dirigée par un adulte, alors que les patrouilles le sont par des adolescents. L’équivalent pour les filles est la Compagnie, dirigée par une CE. 25

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sœur, ou au fond de la caisse à linge. S’en rendre compte la veille du départ, ce n’était pas la meilleure des solutions. Le devoir du scout (ou de la guide) commence à la maison, voilà le genre de principe que Clémence détestait. Elle aurait préféré que le devoir du scout (ou de la guide) commence devant un feu de bois, à l’heure où l’estomac se mettait à gargouiller. À ce moment-là, d’accord, elle se sentait capable de remplir son devoir en quelques minutes, pluie ou pas. Mais à la maison ? Pourquoi pas en cours d’espagnol, tant qu’on y était ? Certes, Clémence avait un côté désordonné qui irritait sa mère. Et alors ? Il y a des gens qui sont doués pour tout ranger sans cesse, de peur de perdre quelque chose d’important (c’était le cas de sa mère), et d’autres capables de dénicher, comme on dit, une aiguille dans une botte de foin… ou une boussole dans un tiroir débordant de vêtements. Elle songea à Édouard qui, de son côté, devait déjà disposer de tout son matériel sous la main. Pour l’instant, sa boucle de ceinturon, à l’inverse de sa boussole, demeurait introuvable. À se demander si sa chambre n’était pas une sorte de Triangle des Bermudes, dans lequel les choses pouvaient disparaître mystérieusement, dans une sorte de tourbillon spatio-temporel. –  Zut, flûte, j’en ai marre, maugréa-t-elle, tout en sachant qu’il était inutile de s’énerver.

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Elle avait fait comme le lui avait suggéré son meilleur ami, quelques jours plus tôt, et rassemblé ses affaires – du moins la partie du matériel qu’elle avait réussi à localiser – sur le parquet de sa chambre. Résultat ? Une jolie montagne de linge froissé, de feuilles éparpillées, et au milieu la gourde encore pleine, qu’elle avait oublié de vider au retour du dernier week-end. Paillette, son chat, dormait sur son pyjama, au sommet de la pile, telle Akela sur son rocher. C’est déjà mieux que sur mon pull d’uniforme, jugea Clémence pour ne pas se laisser abattre. –  Pas de problèmes, restons cool, restons zen ! lança-t-elle à voix haute… sans pour autant se sentir cool, et encore moins zen. Elle se saisit de sa guitare et grattouilla quelques accords, puis tenta une chanson de son invention qui parlait, comme souvent, d’un amour éternel… sauf qu’il se terminait mal. Son téléphone sonna. Une musique endiablée d’un groupe bizarre, évidemment. Ses parents, sa grande sœur, tout le monde estimait qu’elle avait des goûts étranges. Pas les scouts ou les guides, qui s’en moquaient. En camp, les idées originales peuvent être un atout. Pour bâtir les plus chouettes installations ou coordonner de mémorables veillées, par exemple. Édouard, annonçait son écran. Elle décrocha. –  Ouais ? T’as du nouveau ? lança-t-elle.

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–  Salut, répondit-il (Édouard était toujours très poli). T’es au courant, pour le vaccin ? Les sourcils de l’adolescente formèrent un V au-dessus de ses yeux gris-bleu. –  Quel vaccin ? –  La rage. –  Quelle rage ? –  La maladie. Ils veulent qu’on se vaccine. Soufflée, elle avoua qu’elle n’était pas au courant. –  Ils confirmeront demain aux parents, mais on aura que deux jours pour passer chez le médecin, ça va être short, lui indiqua son ami. – Zut, je déteste les piqûres, maugréa-t-elle. D’après toi, qu’est-ce que ça veut dire ? –  Que t’es une chochotte, gloussa-t-il. – T’es trop drôle, t’aurais dû jouer dans Scout toujours. Pourquoi ils veulent qu’on se vaccine ? –  Aucune idée… C’est vraiment bizarre. On va au même endroit, et on doit se faire vacciner contre la rage. Ça fait deux choses anormales. –  Mais l’un et l’autre n’ont rien à voir, murmura Clémence, tout de même impressionnée. –  Ouais, possible, admit son ami. Sauf qu’on va dans une des régions les plus sauvages de France, pas loin du Parc national des Hautes-Pyrénées, j’ai vérifié sur Google maps. On dit qu’il y a encore des ours, dans ce secteur. 28

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Chapitre 2 – La joie et la rage

–  Si on se fait mordre par un ours, la rage ne sera pas notre premier souci, objecta l’adolescente. Mais tu sais, je parie que les ours ont plus peur des hommes que les hommes des ours. En France, on n’a pas de grizzlis. –  T’as l’air de bien t’y connaître, en ours, se moqua Édouard. Par hasard, tu ne préférerais pas la faune sauvage aux humains ? –  Normal, je connais pas mal de scouts, c’est la pire espèce, rétorqua-t-elle en riant. Édouard avait raison, Clémence adorait les bêtes. Les chevaux, les chats, les chiens, et surtout les animaux sauvages. Elle lisait tout un tas de choses sur le règne animal, elle voulait travailler plus tard dans ce domaine. S’il y avait bien une chose dont elle était certaine, c’est que les animaux sauvages ne redoutaient rien de plus que l’homme, leur plus grand prédateur en Europe depuis la préhistoire. En France, on avait autant de chances de croiser un ours, ou même un blaireau en liberté, que de gagner un million au loto. À sa grande surprise, Édouard ne rit pas à sa blague, alors qu’il était d’ordinaire bon public. – D’après Jean, on va encore avoir des surprises, dit-il. Les chefs enchaînent les réunions comme jamais. Comme s’il se préparait quelque chose de vraiment spécial. Cette expression donna une idée de chanson à Clémence, dont l’esprit sautait sur la moindre occasion pour imaginer des

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Les loups - Le secret des murmureurs

refrains. Quelque chose de spécial. Elle imaginait déjà les accords. Sauf qu’Édouard ne parlait pas d’une chanson mais de la réalité. C’était un peu inquiétant, à quatre jours du camp, mais aussi très captivant.

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