__MAIN_TEXT__

Page 1

KIERSI BURKHART

« Nous n’avons pas de parents en ces murs, nous nous élèverons donc les uns les autres. »

Au Royaume des menteurs

Sam connaît par cœur le Code d’honneur de son nouveau lycée, la très sélecte académie Edward. Un campus digne de Harvard, des profs prestigieux, une coloc super sympa… Que demander de plus ? Quand Scully, LE beau gosse de quatrième année, l’invite à la soirée d’intégration, Sam a l’impression de rêver. Pourtant, derrière le faste et les jolies dorures se cache une réalité bien plus noire, et Sam déchante vite... Alors qu’elle se refuse à Scully, ce dernier la viole sans états d’âme. Bouleversée, la jeune fille ose pourtant élever la voix, déterminée à ne pas laisser son agresseur impuni. Mais briser la loi du silence n’est pas si facile. Sam doit faire face à toute une communauté unie par le mensonge et les faux-semblants qui ne reculera devant rien pour l’empêcher de faire éclater la vérité…

Retrouvez toute l’actualité des romans Fleurus

BURKHART_RoyaumeMenteurs_EXE.indd 1

www.fleuruseditions.com

couverture : dpcom.fr © David Pairé / Arcangel Images

Une lutte sans merci commence, dont le prix n’est autre que le droit à la dignité.

16,90 € TTC France

KIERSI BURKHART

11/02/2019 18:50


Titre original : Honor Code © 2018 by Kiersi Burkhart Design de couverture : dpcom.fr Photo : © David Pairé / Arcangel Images Direction : Guillaume Arnaud, Guillaume Pô Direction éditoriale : Sarah Malherbe Édition : Estelle Mialon, Vanessa Canavesi Correction : Sophie Loubier Direction de fabrication : Thierry Dubus Fabrication : Marie Dubourg Composition : Text’oh! © Fleurus, Paris, 2019, pour l’ensemble de l’ouvrage Site : www.fleuruseditions.com ISBN : 978-2-2151-6753-2 Code MDS : 592919 Tous droits réservés pour tous pays. « Loi n° 49-956 du 16 juillet 1949 sur les publications destinées à la jeunesse. »

1812_163_Mep.indd 2

12/02/19 15:00


Page Titre

KIERSI BURKHART

Traduit de l’anglais (américain) par Amandine Pierru-Chantenay

1812_163_Mep.indd 3

12/02/19 15:00


À Amber J. Keyser, mon amie, mon mentor, ma mère, ma sœur... et l’autre moitié de mon cerveau. Rien ne peut nous séparer, pas même des milliers de kilomètres.

1812_163_Mep.indd 5

12/02/19 15:00


ACTE UN

1812_163_Mep.indd 7

12/02/19 15:00


1812_163_Mep.indd 8

12/02/19 15:00


CHAPITRE UN

http://ecolepriveedeb.tumblr.com 30 août 2017 Désolée si ce premier post a l’air bizarre. Je vous écris en direct de la voiture de mes parents. Cela fait déjà un moment que nous avons passé un énorme portail de pierre, mais nous ne sommes toujours pas arrivés au lycée. J’ai l’impression que le campus est une succession sans fin de pelouses et de bâtiments en brique. Je m’apprête à entamer mon premier jour d’internat dans un lycée privé super chicos. Et, non, je ne vous dirai pas lequel. À quoi bon tenir un blog anonyme, sinon ? Avant de venir ici, je m’étais toujours demandé ce que ça faisait. Je suis certaine que d’autres se sont posé la même question. Pour tous ceux-là, je me suis dit que ce serait sympa de raconter mon 9

1812_163_Mep.indd 9

12/02/19 15:00


Au royaume des menteurs

expérience, sans filtre. De montrer au monde entier à quoi ressemble l’un de ces établissements vu de l’intérieur. Je vous en dirai plus une fois installée. D’ici là, j’espère bien que certains se seront abonnés à mon blog et que quelqu’un lira mon bla-bla. Non pas que ça ait vraiment d’importance : c’est aussi pour moi que je le fais, histoire d’avoir une sorte de compte-rendu. Je sais que ce genre d’endroit peut vous vider entièrement, vous formater avant de vous recracher sous une forme complètement différente de celle que vous aviez au départ. Il faut que j’arrive à rester moi-même. N’hésitez pas à traîner dans les parages, à me poser des questions, tout ce qui vous passe par la tête. Qui n’aimerait pas avoir un public ?

Il est deux heures de l’après-midi et une foule éparse de première année1 (moi y compris) serpente en direction de l’imposante cathédrale de pierre située au centre du campus. Je suis de près un banc de deuxième année qui, parmi tous ces saumons remontant le courant, retrouvent leurs amis de l’an dernier et en profitent pour se raconter leurs vacances. 1. Les systèmes scolaires varient d’un pays à l’autre. Aux États-Unis, le lycée ou high school se déroule en quatre ans au terme desquels les élèves passent leur high school diploma, l’équivalent de notre baccalauréat. (Toutes les notes sont de la traductrice.) 10

1812_163_Mep.indd 10

12/02/19 15:00


Au royaume des menteurs

Je me demande si j’arriverai à survivre jusque-là. Lorsque j’ai été admise à l’académie Edward, et avant de signer le chèque des frais d’inscription (le Titanic des finances familiales), Papa m’a fait promettre de tenir un an. Le marché est le suivant : quoi qu’il arrive, je n’ai pas le droit d’abandonner avant la fin de l’année de la même façon que j’ai laissé tomber la guitare, le foot et le club des avocats en herbe. –  Si au bout d’un an, l’académie Edward ne te plaît pas, m’avait dit Papa, alors d’accord, on t’inscrira ailleurs et personne ne t’en tiendra rigueur. La chenille d’élèves et d’enseignants finit par atteindre les doubles portes de la cathédrale Saint-Joseph, que les gens d’ici surnomment aussi « Cath ». Tout là-haut, le sommet des tours est fait de pierre, de verre et de bon vieux bois. Alors que nous franchissons les portes colossales, l’acoustique change soudain : les bavardages et les rires des élèves emplissent l’air qui m’entoure, décuplés. Nous ne sommes plus quelques centaines, mais des milliers. Une voûte s’ouvre au-dessus de nos têtes, flanquée d’énormes contreforts qui la soutiennent telles les côtes d’une baleine blanche. La lumière qui se répand à travers les vitraux baigne tout d’une lueur jaune rosée. Si j’étais croyante, je n’aurais aucun mal à être convaincue que cet endroit est habité par une puissance supérieure. Cath a l’air vivante. Vais-je vraiment venir ici tous les matins ? Je ne pense pas pouvoir un jour m’habituer à ces piliers de marbre 11

1812_163_Mep.indd 11

12/02/19 15:00


Au royaume des menteurs

qui délimitent les allées, à ces délicates moulures dorées ou encore aux couleurs vives des vitraux. Devant, les quatrième année se glissent sur les premiers bancs. Derrière eux sont installés les troisième, puis les deuxième année et, pour terminer, nous, modestes première année, debout tout au fond, attendons que l’on nous donne la permission de nous asseoir. Je cherche quelqu’un du regard. La voilà, ce doit être elle : à la première place du premier rang, au même niveau que le proviseur Portsmouth, mais de l’autre côté de l’allée, ce doit être la présidente du Conseil de la vie lycéenne. L’année dernière, les délégués de toutes les Maisons se sont rassemblés et l’ont élue comme représentante. Et j’ai de la chance : elle est également la préfète de ma résidence, la maison Isabelle. L’académie Edward a une histoire… inégale. Une centaine d’années durant, c’était une école pour garçons. Elle a ouvert ses portes aux filles dans les années 1980, mais c’est la première fois qu’une d’elles est nommée présidente du Conseil. Peut-être serais-je élue à mon tour en quatrième année – si je tiens jusque-là. Ce serait définitivement un ticket pour Harvard, et je serais en première ligne pour intégrer sa faculté de droit. Sur le premier banc, les filles de quatrième année se saluent en se faisant la bise, comme les Européens. Trop bizarre. Je n’ai jamais vu personne faire ça autre part qu’à la télévision. 12

1812_163_Mep.indd 12

12/02/19 15:00


Au royaume des menteurs

Est-ce qu’il faudra que je fasse la bise aux autres, moi aussi ? Les profs qui nous ont accompagnés jusqu’à la cathédrale s’arrêtent à hauteur des bancs du fond, et clament haut et fort : –  Veuillez vous asseoir par ordre alphabétique ! Je cherche du regard les deux élèves qui se tenaient près de moi un peu plus tôt, mais il me semble qu’ils sont déjà partis s’asseoir. Me voilà perdue alors que les cours n’ont même pas commencé ! Je finis par les repérer dans la foule et me fraie un chemin jusqu’à mon siège. Juste à temps. Les notes graves et lourdes de l’orgue retentissent dans l’édifice. Les quatrième année s’installent en silence, droits comme des I. La cathédrale tout entière résonne de la voix ensorcelante de l’instrument ; alors qu’il presse les touches du clavier, le vieil organiste ferme les yeux et se laisse emporter par la musique. Les deuxième année devant nous se mettent à ricaner : ses mèches blanches peignées sur le côté battent en rythme sur son crâne chauve – c’est vrai que ça lui fait une tête d’œuf. Je tente de me concentrer sur la musique. Une fois le morceau terminé, l’aumônier récite un texte, puis le proviseur Portsmouth gagne l’autel de pierre situé sur l’estrade. Il commence son discours par quelques mots à propos du vieux Dr Edward. Lorsque Morgan Edward a fondé cette école, nous dit Portsmouth, dans les années 1870, il déplorait « l’ersatz d’éducation » qu’avaient reçu ses fils aînés. Ce n’était 13

1812_163_Mep.indd 13

12/02/19 15:00


Au royaume des menteurs

là que du bourrage de crâne, avait-il dit, ils n’avaient jamais fait la moindre expérience de vie par eux-mêmes. Certes, l’arithmétique était nécessaire, mais l’éthique aussi, de même que la morale et le maintien. C’est pourquoi il avait créé l’académie Edward, pour y éduquer et préparer de jeunes hommes sages et équilibrés. –  N’importe quoi, murmure la fille assise près de moi. –  Quoi ? dis-je en me penchant dans sa direction. –  Cet endroit est totalement coupé du monde réel, comment tu veux y vivre quoi que ce soit ? dit-elle en secouant la tête. Elle a de longs cheveux noirs séparés par une raie sévère en plein milieu du crâne, et sa peau mate rappelle la teinte de certaines topazes. – Par « expérience de vie », il entend être riche, blanc et célèbre, ajoute-t-elle. Un préfet de deuxième année se retourne et nous intime de nous taire. Nous cessons de parler. À la fin de la cérémonie d’ouverture, je peux enfin examiner la fille sceptique de plus près : elle est grande, maigre comme un clou, a un port de danseuse et d’immenses yeux bruns. –  Salut, dit-elle, je m’appelle Gracie. –  Salut. Sam. –  Ravie de faire ta connaissance, Salut Sam. C’est la blague la plus stupide que j’aie jamais entendue ; je laisse échapper un son qui tient à la fois du grognement et du rire. 14

1812_163_Mep.indd 14

12/02/19 15:00


Au royaume des menteurs

Nous sommes sûrement dans la même Maison, puisque les élèves ont été regroupés dans la cathédrale en fonction de la résidence qui leur a été attribuée. Cool. Mon super nouveau lycée est livré avec amie incluse. Ö Après la cérémonie, on nous libère pour que nous puissions défaire nos bagages et nous installer. Je traverse le campus ondoyant d’un bon pas sans lâcher mon plan des yeux. Il y a tant de petits chemins qui partent de l’allée principale en brique que je me demande comment je vais faire pour mémoriser leurs destinations. Pour regagner ma chambre d’internat, j’emprunte un passage qui serpente parmi des pelouses émeraude taillées au cordeau, entourant des bâtiments de briques rouges aux finitions de pierres blanches qui me rappellent les décors de films anglais. Un lac est indiqué sur ma carte mais, vu sa taille, j’ai du mal à croire que l’échelle soit correcte… jusqu’à ce que j’arrive devant. L’eau est claire et parsemée de nénuphars. Alors que j’en fais le tour, m’approchant de ce que je pense être la maison Isabelle, une énorme carpe koï aux écailles dorées passe comme une fusée sous la surface. Je n’arrive pas à croire que j’ai la chance de vivre ici. Lorsque j’aperçois le gigantesque fronton de pierre indiquant MAISON ISABELLE, c’est comme si tout mon corps 15

1812_163_Mep.indd 15

12/02/19 15:00


Au royaume des menteurs

vibrait. Je ne vais pas tarder à rencontrer la fille avec laquelle je vais partager ma chambre. Lorsque mes parents m’ont aidée à monter mes bagages à l’étage, un peu plus tôt dans la matinée, elle n’était pas là, mais ses affaires étaient rangées en différents endroits de la chambre : un couvre-lit d’un gris intense et des taies d’oreillers parfaitement repassées, ornées de volutes brodées comme dans les chambres d’hôtel ; son énorme ordinateur portable dernier cri posé sur son bureau et une petite tablette qui traînait juste à côté ; une besace en cuir noir pendue au dossier de la chaise. Il est clair que ma coloc n’est pas n’importe qui. Nous allons passer l’année ensemble et probablement devenir meilleures amies. Nous veillerons des nuits entières dans le noir pour parler des gens que nous aimons ou pas, des garçons, des devoirs et de nos chansons préférées. Nous prendrons tous nos repas ensemble. Ma mère m’a raconté que, lorsqu’elle avait épousé Papa, sa demoiselle d’honneur n’était autre que sa coloc de l’université. Et si nous allions dans la même fac ? Nous pourrions vivre dans la même résidence et être amies pour le restant de nos jours. À l’intérieur de la maison Isabelle, une déléguée assise à un bureau se penche par-dessus son porte-bloc et m’arrête. Elle mâche du chewing-gum, sa peau est laiteuse et immaculée. –  Je dois vérifier, dit-elle. Quel est ton nom ? Une fois que j’ai émargé, j’emprunte l’escalier pour monter au deuxième étage. Ma chambre se trouve au bout du couloir ; 16

1812_163_Mep.indd 16

12/02/19 15:00


Au royaume des menteurs

j’aperçois des ombres sous le pas de la porte. Mon cœur se met à battre la chamade. Elle est là. J’ouvre la porte. À l’intérieur, occupée à arranger ses taies d’oreillers, se trouve Gracie. Elle relève la tête d’un coup et sourit en m’apercevant. –  Tiens, c’est Salut Sam. J’entre dans la chambre et laisse tomber mon sac à dos sur mon lit. –  Alors comme ça, on a eu la chance d’être assises à côté dans la cathédrale et d’être colocs ? (Elle me lance ça avec un sourire en coin un peu étrange  ; il donne l’impression que son visage est un mur sur lequel on a fait une retouche avec la mauvaise teinte.) Quelle coïncidence ! En jetant un œil à l’étiquette qu’elle a méticuleusement collée à l’arrière de son ordinateur portable, et que je n’avais pas remarquée plus tôt, j’aperçois le nom GRACIE CALEZA. Caleza. Bluffer. – Ce n’est peut-être pas un hasard, dis-je en pointant l’étiquette du doigt. Moi, c’est Bluffer. –  Bluffer ? Tu n’as pourtant rien d’une baratineuse. Cette fille a vraiment un curieux sens de l’humour, à tel point que je ne peux m’empêcher de rire. On dirait qu’elle a compris le concept de blague, mais qu’elle n’est pas très douée pour en faire. 17

1812_163_Mep.indd 17

12/02/19 15:00


Au royaume des menteurs

–  Bluffer est mon nom de famille, dis-je. Le tien est Caleza. Ils nous ont mises ensemble parce qu’on se suit dans la liste. –  Hein ? C’est pas vrai. (Elle jette un œil à l’étiquette.) Et le formulaire dans lequel j’ai indiqué mes horaires de sommeil, mes centres d’intérêt et mes exigences niveau propreté ? – Ignoré au profit de l’ô combien simplissime jeu de ­l’alphabet, dis-je. – C’est stupide, réplique Gracie, mais ça déchire quand même, puisqu’on a l’air de bien s’entendre. Ça déchire ? Euh… on est où, là, dans les années 1980 ? OK, cette fille est une gothique excentrique avec une coupe à la Morticia Addams ; mais elle a au moins le mérite d’être franche, ce qui va grandement faciliter notre cohabitation. –  Comment peux-tu en être aussi sûre ? On a à peine parlé. (Je lui demande ça tout en déballant l’ordinateur flambant neuf que j’ai reçu pour mon anniversaire la semaine dernière, avant de le poser sur mon lit, mon carnet de croquis préféré dessus.) Je pourrais très bien être une tueuse en série. –  C’est le cas ? me demande-t-elle en haussant un sourcil. – Est-ce qu’une tueuse en série l’admettrait aussi facilement ? Gracie attrape mon carnet de croquis et se met à le feuilleter. –  Oh, regardez-moi ces jolis dessins d’arbres… Y a pas de doute, t’es une horrible criminelle. –  Peut-être que les tueurs en série adorent les arbres. 18

1812_163_Mep.indd 18

12/02/19 15:00


Au royaume des menteurs

–  Pas faux. (Elle tourne le carnet de croquis vers moi.) Si cet arbre est si gros, c’est sans doute parce que quelqu’un a enterré un corps en dessous… En rigolant, je lui reprends le carnet des mains. – C’est glauque ! Je veux devenir avocate, pas tueuse en série. –  Avocate ? répète-t-elle, étonnée. –  Tu sais, affronter les méchants tout en respectant la loi. Faire régner la justice. Je veux aider les innocents bénévolement. Gracie part d’un grand éclat de rire. – C’est le rêve le plus étrange que j’aie jamais entendu. « Je veux travailler gratuitement. » Et comment tu vas payer tes factures ? Je me remets à vider mon sac, un peu blessée. –  On est censées avoir fini de ranger nos affaires avant le dîner, non ? –  Oh, zut, fait-elle en se levant. Désolée si je t’ai fait de la peine. Je plaisantais. Il a vraiment l’air chouette, ton projet. Et honorable, en plus. –  Se balader masqué pour sauver des vies n’a rien de réaliste, dis-je. Avocate est le mieux que je puisse faire, vu que je n’ai pas de super pouvoirs. –  Mais si (elle montre ma tête du doigt et sourit malicieusement), juste là. Ton super pouvoir, c’est ton cerveau. Je suis sûre que je viens de piquer un fard. 19

1812_163_Mep.indd 19

12/02/19 15:00


Au royaume des menteurs

–  Allez, dis-je en repoussant sa main. Finissons de défaire nos valises pour aller dîner. –  Waouh, ce n’est que le premier jour et tu me tyrannises déjà, réplique-t-elle. Ou c’est juste parce que tu as faim ? – J’ai tout le temps faim, sauf quand je suis en train de manger. –  Ça explique bien des choses, commente-t-elle en rigolant. Ö Après un certain laps de temps passé à remplir nos placards et à faire connaissance avec nos voisines, l’adulte responsable de notre Maison (qui nous dit gaiement : « Appelez-moi Jane ! ») nous conduits dans la salle de détente du deuxième étage où elle nous a fait la surprise de commander des pizzas pour le dîner. Cette pièce associe, avec un mauvais goût certain, des tapisseries des années 1980, des meubles désuets de l’époque victorienne et de pompeuses peintures à l’huile dans des cadres dorés. Des filles de troisième et quatrième années sont éparpillées dans toute la pièce, confortablement installées sur des canapés ou des chaises. Nous, les élèves des deux premières années, sommes cantonnées à des coussins posés à même le sol. Sur un côté, la télévision diffuse des animations colorées qui accompagnent la musique pop servant de fond sonore aux 20

1812_163_Mep.indd 20

12/02/19 15:00


Au royaume des menteurs

discussions des filles. Je prends place sur un coussin à côté de Gracie. Une fois les pizzas terminées, Jane se place à l’avant de la pièce. Je m’attends à ce qu’elle nous fasse une sorte de discours mais, au lieu de cela, elle demande à la présidente du Conseil de la vie lycéenne de la rejoindre. –  C’est à toi, Hayden, lui dit-elle. Mesdemoiselles, ne faites rien que vous ne souhaitiez que j’apprenne par la suite. –  Oui, Jane, répond la présidente. Jane nous décoche un sourire maternel avant de quitter la salle de détente. Je suis un peu perdue. Pour les parents, l’un des critères les plus vendeurs de l’académie Edward est que nous ne soyons jamais laissés sans surveillance, sauf la nuit, quand notre chambre est fermée. Je suis à la fois impatiente et mal à l’aise. Qu’allons-nous bien pouvoir faire pendant cette première soirée sans aucun adulte dans les parages ? Les filles autour de moi sont en train de se demander à voix basse ce qui va se passer. Hayden, aux cheveux bruns et souples, se tient les bras croisés, comme si elle avait un pupitre devant elle. – Salut, les nouvelles, commence-t-elle en nous faisant signe de nous taire. Mon nom est Hayden. Jane m’a chargée de votre initiation, moi, la préfète en chef de la maison Isabelle. Elle est belle, vêtue d’une jupe taille haute et d’une chemise, exactement l’idée que je me fais de « Barbie Lycée Privé ». Sa présence est telle qu’elle emplit toute la pièce. 21

1812_163_Mep.indd 21

12/02/19 15:00


Au royaume des menteurs

–  Vous n’avez qu’à vous dire que nous sommes votre comité d’accueil, continue-t-elle, tandis que deux autres filles au bronzage parfait se lèvent pour se placer à côté d’elle. (L’une est blonde, l’autre brune. Leurs tenues sont aussi impeccables que celle d’Hayden.) Il est de notre devoir de rendre votre intégration aussi facile que possible. Il y a certaines choses que seule une Edwardienne peut vous apprendre… Je prends cette responsabilité très au sérieux, c’est pourquoi nous vous avons préparé un récapitulatif des informations les plus importantes. La préfète blonde divise une pile de papiers en petits tas avant de les faire circuler. L’étiquette qu’elle porte indique que son prénom est Manda. – Les profs aiment prétendre que nous sommes de bons petits lycéens, mais nous savons tous que c’est faux. Au fait, si vous avez l’intention de le faire, la salle de l’orgue de Cath est le meilleur endroit pour avoir un peu d’intimité. Quelques rires gênés fusent dans l’assemblée. La première page de la liasse de feuilles est intitulée : « Règles et suggestions de la maison Isabelle. » Juste en dessous figure une longue liste de noms de garçons répartis en deux colonnes : les « Vilains » et les « Mignons ». –  Avec un peu de chance, cette liste vous fera gagner du temps, annonce Manda, et vous ne commettrez pas les mêmes erreurs que nous. Contentez-vous des mignons. –  Ne venez pas vous plaindre si vous sortez avec un vilain et que cela ne se passe pas comme vous l’aviez espéré, ajoute Hayden. 22

1812_163_Mep.indd 22

12/02/19 15:00


Au royaume des menteurs

Elle nous indique le calendrier des temps forts de l’année figurant à la page suivante, avant de vanter les mérites de la soirée d’intégration, le premier d’entre eux. – C’est l’occasion rêvée pour apprendre à connaître du monde, insiste-t-elle. Et par « monde », je pense qu’elle entend « garçons ». – Seuls les garçons peuvent vous inviter, précise Manda. Ne croyez pas qu’il vous suffit d’aller voir un beau gosse de dernière année pour lui demander directement de sortir avec vous. Quelques filles rient. Moi, je ne pourrais jamais ne serait-ce qu’envisager de faire une chose pareille. Encore moins ici, avec ces gars presque adultes que j’ai croisés à la cérémonie inaugurale. –  Sentez-vous libre de les séduire, nous dit Hayden, faitesleur comprendre que vous êtes intéressées, mais soyez subtiles ! Manda l’interrompt. –  Vous constaterez que le calendrier contient pas mal d’événements importants2 pour les filles de cette Maison. Dans l’ordre : la soirée d’intégration, le match de water-polo, le week-end à domicile et l’élection des préfètes. Et ça, c’est juste pour la période avant Noël. Ça fait beaucoup à gérer, mais ça

2. Aux États-Unis, les événements liés à la vie scolaire sont beaucoup plus nombreux qu’en France. Le plus célèbre d’entre eux (que l’on voit souvent dans les films et les séries) étant le bal de fin d’année, une tradition qui commence à s’exporter en France. 23

1812_163_Mep.indd 23

12/02/19 15:00


Au royaume des menteurs

va être une année formidable, vous verrez. Il y a toujours un truc génial en perspective. –  Le plus important, conclut Hayden, reprenant sa place au centre de la pièce, c’est le Code d’honneur. Tournez la page, s’il vous plaît. La troisième page de notre livret est intitulée : « Code d’honneur de l’académie Edward. » –  C’est un texte fondamental, explique-t-elle. Il n’a pas été écrit par des profs, ni par le proviseur ou le recteur. Le Code d’honneur a été rédigé par les élèves eux-mêmes. –  Par nous tous, fait Manda en désignant l’assemblée de la main. Les comités du Code d’honneur l’ont modifié et y ont ajouté des articles au cours des cent dernières années. Cent cinquante ans pour être exacte. –  Il a évolué avec le temps, dit Hayden, et, bien évidemment, il est validé chaque année par les enseignants. Mais le plus simple pour choper le truc, c’est encore de vous familiariser avec. À sa façon de dire « choper le truc », on a l’impression que suivre des cours à l’académie Edward est une véritable révolution scientifique qu’il me faut appréhender pour pouvoir comprendre ce que je fais ici. Alors que je lis le Code d’honneur, j’espère vraiment que je vais « choper le truc » sans tarder. Nous valons tous bien plus que nos belles chaussures ou que l’argent que nous avons en poche. Nos actions déterminent qui nous sommes. 24

1812_163_Mep.indd 24

12/02/19 15:00


Au royaume des menteurs

N’importe qui peut s’inscrire à l’académie Edward, mais c’est à chacun de prouver qu’il a suffisamment de courage, de détermination et de loyauté pour y rester. Il n’est pas bien long, mais vraiment bizarre ; on attend de nous pas mal de choses. Peut-être que « choper le truc » signifie vivre une sorte de déclic, comme quand je suis passée de la période où, à onze ans, je trouvais les garçons écœurants, à celle où, à douze, j’avais commencé à en trouver certains à mon goût. –  OK ! (Manda fait un petit bond et se met à battre des mains.) C’est l’heure de se bouger un peu. (Elle nous fait signe de nous lever.) Allez, debout, debout ! J’imagine qu’elle va nous apprendre une chorégraphie spéciale ou nous demander de composer une pyramide humaine… Est-ce que c’est ça que font les filles des lycées privés d’habitude ? Tout en nous levant, Gracie et moi échangeons des regards décontenancés. Manda attrape un stylo et un porte-bloc sur une table et crie : –  Déshabillez-vous ! Quoi ? Je jette un œil aux autres première année pour voir si j’ai bien entendu : elles ont toutes l’air de cerfs pris dans les phares d’une voiture. 25

1812_163_Mep.indd 25

12/02/19 15:00


Au royaume des menteurs

–  Nous menons juste une petite enquête, dit Hayden en poussant doucement Manda sur le côté. En tant que préfètes de votre Maison, nous sommes là pour vous servir de mentors et vous faire bénéficier de notre expérience. L’internat est différent de tout ce que vous avez pu vivre par le passé et nous le savons bien. Elle vient dans ma direction et se place juste devant moi. Oh, non. Je suis la première. Elle saisit le bas de mon tee-shirt et parvient à me le retirer malgré mes bras ballants, révélant ainsi mon nombril et mon buste, ainsi que l’horrible soutien-gorge chair que j’ai mis ce matin – sans me douter le moins du monde que qui que ce soit en verrait la couleur. Je me tiens là, en sous-vêtements, devant toutes les filles de la maison Isabelle. Ma peau est glacée. C’est alors qu’Hayden fait un signe en direction de mon pantalon. Pitié, non. –  Ça aussi. Mes mains tremblent comme jamais alors que je m’exécute. La moindre ondulation de ma chair, la moindre bosse, la moindre ride et le moindre bourrelet sont complètement exposés à présent que j’ai retiré mon jean. –  Hum, fait Hayden, s’accroupissant devant moi comme si j’étais une expérience scientifique. (Elle examine mon décolleté puis mon ventre.) Jolie poitrine, dit-elle. (Elle tire sur la bretelle de mon soutien-gorge.) Mais ce truc devrait être dans 26

1812_163_Mep.indd 26

12/02/19 15:00


Au royaume des menteurs

un carton pour Emmaüs, il te fait les seins tombants. À ton âge, on ne devrait pas avoir l’impression que tu as les nichons d’une nana de quarante ans. J’aimerais mourir. J’aimerais être réduite en poussière et que le vent m’emporte pour ne jamais, jamais me ramener. –  Ton avis ? demande Manda. Hayden l’ignore et entreprend de pincer la graisse située au niveau de ma taille, juste au-dessus des hanches. – Tu sais, l’académie Edward a des équipes sportives de premier rang. Tu devrais en rejoindre une, faire un réentraînement cardio et… corriger cette mauvaise posture. J’essaie de redresser les épaules, mais elle est déjà passée à autre chose. –  Il y a du foot, du racketball, du basket… Elle poursuit son inspection physique, me palpant comme si j’étais un avocat au rayon primeurs et qu’elle cherchait à déterminer si j’étais mûre. Je suis incapable de prononcer un mot. Tout le monde me regarde. Heureusement, je ne suis plus seule, les filles à côté de moi aussi ont entrepris de se déshabiller. Elles sont plus minces et ont moins de bourrelets à pincer. Non loin de là, Gracie, maigre et impassible, regarde droit devant elle. –  J’attends, s’impatiente Manda. Quel est son score ? – En revanche, j’adore ta crinière, continue Hayden en passant ses mains dans mes boucles auburn. Ta peau est pas 27

1812_163_Mep.indd 27

12/02/19 15:00


Au royaume des menteurs

mal, mais tu devrais en prendre soin en mettant de la crème tous les jours. –  J’attends toujours. – Mais toute cette graisse en trop, lance Hayden en me pressant le ventre, il faut t’en débarrasser. Ta taille n’est pas marquée, ça te donne l’air d’un culbuto : aucun mec ne voudra jamais de ça. (Elle soupire, comme si mon existence entière était source de déception.) En tenant compte des cheveux et des beaux seins, je lui donne un « peut mieux faire ». (Quand Hayden finit par faire un pas en arrière, je réalise que tout mon corps tressaille.) Dompte-moi ces boucles avec un soin capillaire adapté. Et pour l’amour du ciel, détends-toi un peu ! Je ferai le point avec toi dans quelques semaines et j’espère que d’ici là, tu te seras inscrite à un sport… En attendant, achète-toi de nouvelles fringues. Elle essuie la main avec laquelle elle m’a touchée sur son pantalon comme si je la dégoûtais. Il est clair que la fille de première année qui se trouve à ma gauche a prêté attention à l’inspection que je viens de subir : elle rentre le ventre, a les épaules bien en arrière et sort la poitrine. Hayden se place devant elle, se frottant le menton. – Encore une jolie poitrine, déclare-t-elle, tandis que je m’agenouille pour ramasser mon tee-shirt. (C’est un miracle que je ne sois pas morte de honte.) En revanche, tu devrais demander conseil à une pro pour choisir ta taille de soutiengorge, ça éviterait d’avoir un bout qui dépasse. Un soutien28

1812_163_Mep.indd 28

12/02/19 15:00


Au royaume des menteurs

gorge trop petit, c’est très laid sous un débardeur. (Elle se met à tâter les flancs de la fille comme un agent de sécurité le ferait à l’entrée d’un concert.) Et évite les tuniques empire, c’est horrible sur les filles qui ont ta morpho. Mes mains tremblent tant que je peine à enfiler mon tee-shirt. –  Oublie les tailles basses, ajoute Hayden en poussant du pied le pantalon au sol, ça fait ressortir tes bourrelets. Pour les filles comme toi qui ont de larges hanches, il faut des tailles hautes. –  M… me… merci, bredouille ma camarade, les yeux brillant de larmes refoulées, tandis qu’Hayden recule. –  Je ne fais que mon travail, répond-elle. Puis, remarquant les larmes qui perlent au coin de ses yeux, elle ajoute : –  Ne le prends pas mal. Tout le monde a un petit effort à faire, l’académie Edward n’est pas un endroit comme les autres. Mais je crois en toi. (Elle se tourne vers Manda qui joue les scribes.) Mets-lui « relooking », elle a besoin d’une nouvelle garde-robe. – « Relooking », répète Manda en griffonnant sur son porte-bloc. Hayden se retourne pour faire face à Gracie. Alors qu’elle entreprend de la palper, les yeux de Gracie virent obsidienne : perçants, durs et noirs. 29

1812_163_Mep.indd 29

12/02/19 15:00


Au royaume des menteurs

– Ça manque de tonus, tout ça ! s’exclame Hayden en pinçant la peau au niveau de la taille de Gracie, la faisant grimacer de douleur. Et il faudrait songer à manger un peu plus, hein ? Ici, les garçons aiment les filles avec des formes. –  Quoi ? s’offusque Manda en rigolant. Il y en a qui ne sont pas assez minces, mais elle, elle l’est trop ? Hayden lui décoche un sourire carnassier. –  Comme je viens de le dire, il faut un minimum de formes. (Elle repousse la frange droite de Gracie.) Et fais quelque chose pour cette coupe de cheveux, tu ne peux même pas imaginer à quel point c’est tue-l’amour. –  Verdict ? demande Manda. Hayden fait claquer la bretelle de soutien-gorge de Gracie. –  Tu as du potentiel, mais il faut revoir les finitions. –  « Finitions », répète Manda comme un perroquet. Est-ce que c’est ton dernier mot ? –  C’est mon dernier mot. Quand Hayden passe à la fille suivante, Gracie reste plantée là, ses vêtements à ses pieds. Rhabillée, je me rassois, passe mes bras autour de mes genoux et tente de faire abstraction du reste.

1812_163_Mep.indd 30

12/02/19 15:00


CHAPITRE DEUX

http://ecolepriveedeb.tumblr.com 31 août 2017 L’internat, c’est : Faire de super promenades matinales dans le cimetière et apercevoir de merveilleux spécimens de la faune et de la flore. Impossible de dormir après être revenue dans notre chambre hier soir. Même le son de ma propre respiration me semblait assourdissant. Je n’ai pas cessé de repasser ce qui est arrivé en boucle dans ma tête : me retrouver quasi nue au milieu de tout le monde, recevoir des conseils que je n’avais pas demandés sur ce qui ne va pas chez moi.

31

1812_163_Mep.indd 31

12/02/19 15:00


Au royaume des menteurs

C’était un peu comme rêver qu’on rate un examen, sauf que là, le projet de fin de semestre3 à évaluer, c’était mon propre corps. J’ai renoncé à dormir, j’ai attrapé mon carnet de croquis et je suis sortie marcher. Et puis je doutais de pouvoir à nouveau regarder ma coloc dans les yeux après cette inspection corporelle. Aucune de nous n’a dit quoi que ce soit à ce propos de toute la soirée. Bref. C’est pas comme si j’étais la première à me faire bizuter. Il faut juste que j’arrive à passer à autre chose. À la place, j’essaie de me concentrer sur la beauté du campus baigné des premiers rayons de soleil de la journée : les énormes arbres centenaires, la grande horloge blanche du clocher, la vigne qui grimpe le long des murs. Tout en réfléchissant à ce que j’aimerais dessiner, je traverse le campus pour rejoindre le vieux cimetière qui fait la fierté de l’académie. Il ne se trouve pas très loin du musée de la médecine. Est-il possible que certains des corps qui y sont enterrés aient d’abord été autopsiés par le mystérieux docteur 3. Aux États-Unis, l’année scolaire se découpe en trimestres ou en semestres selon les établissements scolaires et les États. Le découpage en semestre s’effectue comme suit : premier semestre, d’août à décembre, et second semestre, de janvier à mai. 32

1812_163_Mep.indd 32

12/02/19 15:00


Au royaume des menteurs

qui a fondé cette école ? J’ai entendu dire qu’à l’époque les gens devaient piller des tombes pour pouvoir étudier des corps humains. Les cimetières sont des endroits magnifiques. Il est vraiment rare de tomber sur quelqu’un en se baladant dans ce genre d’endroit  : personne n’y vient, ils ont tous la trouille. Enfin, d’habitude. Car j’y ai vu une personne. Au fin fond du cimetière, il y a un kiosque qui surplombe un long miroir d’eau. Un gars se tenait debout en plein milieu du plan d’eau. Ce devait être un troisième ou un quatrième année, tout en muscles. Il était en train de décrire de lents mouvements pleins de grâce et de détermination, levant son genou en l’air, étendant ses bras devant lui tel un cygne. Ou un aigle. Un oiseau au caractère royal, en tout cas. Je suis quasi certaine que c’était du tai-chi. C’est à ce moment-là qu’il a tourné la tête et a remarqué que je le regardais. Je n’en revenais pas. J’ai pensé à quitter le cimetière, mais il a continué à faire ses étranges exercices comme si je n’étais pas là. 33

1812_163_Mep.indd 33

12/02/19 15:00


Au royaume des menteurs

Du coup, j’ai continué à le regarder comme si, moi non plus, je n’étais pas là. Le soleil matinal sublimant son profil impeccable. Ses cheveux ondulés, de la couleur des blés, bougeant au rythme des mouvements de son corps. Jamais de ma vie je n’ai vu quelqu’un d’aussi beau. J’aurais aimé avoir la présence d’esprit de le dessiner pour pouvoir vous montrer à quel point il était sublime, mais il faudra bien que ce récit fasse l’affaire, car j’étais subjuguée.

Gracie et moi sommes toutes les deux en retard pour l’inspection matinale des chambres : lorsque Jane toque à la porte, nous revenons tout juste de la douche. Elle jette un œil aux vêtements qui jonchent mon côté de la chambre puis au lit défait de Gracie avant de pousser un soupir. – Je vous mets un avertissement à chacune, dit-elle en notant quelque chose sur son porte-bloc. J’en ressens une douleur presque physique. Un avertissement dès le premier jour ? –  Vous avez toutes les deux été informées de ce qu’on attend de vous en niveau un, n’est-ce pas ? nous demande-t‑elle. Nous hochons la tête. Rien par terre. Bureaux rangés. Lits faits. C’est censé nous apprendre à être responsables : si l’on s’en sort 34

1812_163_Mep.indd 34

12/02/19 15:00


Au royaume des menteurs

bien pendant un semestre complet, on valide le niveau un et on nous laisse tranquilles pendant trois ans et demi. Je pensais que Gracie serait plus ordonnée, mais l’inspection physique d’hier soir a dû laisser des traces chez elle aussi. Nous n’en avons pas reparlé après-coup et n’en parlons pas maintenant non plus : le faire, ce serait presque y accorder trop d’importance. Si nous n’abordons pas le sujet, nous pouvons faire semblant que ce n’est jamais arrivé. Mais je ne parviens pas à faire semblant. Impossible d’oublier ce qui s’est passé. Hayden a raison, j’ai des bourrelets. Quoi que je fasse, mes cheveux sont pleins de frisottis dès qu’ils sèchent. Je n’ai clairement pas le physique d’une athlète. Papa avait pour habitude de me vanner et de m’appeler « le Cerveau » parce que je refusais d’aller jouer au foot avec les autres enfants ; à la place, je demandais à participer aux Olympiades de sciences de la ville. –  Je te donne cette vieille pièce de cinq centimes si tu me dis à quoi tu penses, me lance Gracie alors que nous traversons le campus pour nous rendre à la prière matinale. Elle me tend une pièce ratatinée et rouillée, à croire qu’un bulldozer lui est passé dessus. Je la lui prends des mains et secoue la tête. –  La seule chose à laquelle je pense, c’est que je ne veux pas être en retard… et je me demande où tu as bien pu trouver ce truc. 35

1812_163_Mep.indd 35

12/02/19 15:00


Au royaume des menteurs

Je jette la pièce dans les buissons. Elle ricane. –  Arrête de flipper deux secondes ! On ne va pas non plus nous mettre un blâme parce qu’on a quelques minutes de retard le premier jour… Tout bien réfléchi, vu ce qui s’est passé avec Jane tout à l’heure, ils en sont tout à fait capables. On rejoint Cath juste à temps. Malgré l’orgue et les étranges voix qui se font écho, je manque de m’endormir pendant la prière. Enfin, c’est l’heure du petit déjeuner. Je me glisse paresseusement derrière Gracie dans la file pour le buffet, éreintée. La nuit dernière a été la pire de ma vie. Je ne sais pas si j’arriverai un jour à penser à autre chose qu’à cette humiliation. Une fois nos assiettes remplies, il faut trouver où s’asseoir. Nous pourrions nous joindre à d’autres élèves et avoir l’air pathétiques, ou rester dans notre coin… et avoir l’air tout aussi pathétiques. Gracie prend l’initiative et se dirige vers une table à moitié pleine ; les filles semblent être en première année, mais elles n’appartiennent pas à la maison Isabelle. Dieu merci. Ma coloc jette un œil à son emploi du temps pendant que je triture mes œufs brouillés et mordille un toast. Peut mieux faire. Ce qui sous-entend que je suis capable de mieux, pas vrai ? Dans ce cas, je veux bien essayer de faire des efforts. M’engager à m’améliorer tout comme je me suis engagée à suivre les cours dans ce lycée. Je revois Hayden pinçant mes bourrelets ; 36

1812_163_Mep.indd 36

12/02/19 15:00


Au royaume des menteurs

je repose mon morceau de pain beurré sans l’avoir terminé et me contente de boire un peu de jus d’orange. Très vite, la cloche sonne. Il est temps d’aller en cours. Je crois que je suis d’humeur enjouée. Non, en fait, j’en suis certaine. Je suis plus qu’enjouée même. Je suis enthousiaste. Prête à apprendre. Après tout, c’est pour ça que je suis là, pour recevoir une bonne éducation. C’est pour ça que Papa a dépensé une partie de ses 401 000 dollars, et que j’ai convaincu Maman que ce ne serait pas si grave de ne pas pouvoir m’aider à choisir ma robe pour le bal ou de ne pas faire de brownies pour l’école. « Immersion totale » indiquait le site web, et ça m’avait l’air parfait. Pas comme dans mon collège où les élèves assis dans le fond de la salle bavardaient à voix basse alors que le prof parlait, et où l’on avait l’impression que ce serait à qui en ferait le moins possible. Mon premier cours a lieu dans le bâtiment Mackenzie, que je n’arrive pas à trouver sur la carte. Gracie et moi passons devant une salle d’exposition, un observatoire et un atelier ; devant le bâtiment des sciences physiques et celui des sciences humaines ; devant un conservatoire de musique ; devant le musée de la médecine, où j’espère ne jamais avoir à mettre les pieds. Une fois, Maman et moi sommes allées à une expo sur l’anatomie à la Cité des sciences et je me suis presque évanouie. 37

1812_163_Mep.indd 37

12/02/19 15:00


Au royaume des menteurs

On dirait que cette école est sans fin. Et toujours pas de bâtiment Mackenzie en vue. – Là ! s’écrie soudain Gracie en montrant du doigt un énorme édifice situé de l’autre côté de la pelouse. C’est là que tu vas. Je soupire de soulagement. –  Sauvée ! Quelqu’un arrive à se repérer grâce à ce plan. –  On se voit après les cours, répond Gracie en me faisant signe de la main, avec cet étrange sourire en coin dont elle a le secret. Si tu ne t’es pas perdue d’ici là. Ö Trouver la salle 105 se révèle beaucoup plus facile. Une fois à l’intérieur, je me glisse sur une chaise libre et tente d’avoir l’air naturel malgré l’admiration que suscitent chez moi les chaises neuves, le bureau en bois massif du professeur ou l’énorme écran tactile à l’avant de la pièce. D’autres élèves arrivent, mais on dirait qu’ils se connaissent déjà. J’ai passé toute une série de tests pour que l’on m’attribue une classe, et on m’a mise avec des deuxième année4. Je pensais que ce serait cool… à ceci près que cela n’intéresse personne de se faire de nouveaux amis. 4. Aux États-Unis, les lycéens peuvent choisir leurs matières principales. Ils ne suivent pas forcément les cours de leur année, mais ceux correspondant à leur niveau. Sam, qui est en première année, assiste donc à certains cours de deuxième et troisième année, car elle connaît déjà les bases. 38

1812_163_Mep.indd 38

12/02/19 15:00


Au royaume des menteurs

Ils ne parlent pas de belles voitures, ni de leurs vacances ; en fait, ils n’ont rien de « gosses de riches », si tant est que ce genre de personnes ait un look caractéristique. Dans les séries télé, c’est vraiment flagrant, mais ici, tout le monde porte des tee-shirts et des jeans ordinaires. OK, ils ont des sacs à dos plus chers que les autres, utilisent certainement des shampooings de qualité et semblent en meilleure forme physique – mais ça s’arrête là. C’est alors que le garçon assis à côté de moi sort un bras articulé du côté de son bureau. Une tablette se déplie et il se met à jouer avec. Waouh. Il y a la même chose dans mon bureau, mais je ne parviens pas à comprendre comment fonctionne le mécanisme, je me mets donc à tirer dessus comme une forcenée avant que notre prof n’entre dans la salle. Lorsqu’il arrive, ma main glisse et déclenche accidentellement le mécanisme. M. Jordan est carrément canon ; il devrait figurer sur la couverture d’un roman à l’eau de rose. Il a un regard affûté entre noisette et miel, la peau mate et une barbe de trois jours. Il porte sa chemise très près du corps et a l’air d’être fraîchement diplômé. –  Bonjour ! lance-t-il. Il nous indique rapidement comment nous servir des tablettes et nous décrit ce qu’il attend de nous tout au long de 39

1812_163_Mep.indd 39

12/02/19 15:00


Au royaume des menteurs

l’année. Un cours normal, quoi. Il explique quelques termes de base et, alors qu’il entreprend de nous exposer le but fondamental de la loi et du gouvernement, mon cœur s’emballe. Voilà ce pour quoi je suis là. La justice. Alors que je feuillette le plan de cours sur ma tablette, je suspends mon geste pour lire les sous-titres : « Respect de la légalité » et « Protection égale ». Nous allons aborder les droits constitutionnels en long en large et en travers, c’est exactement ce qu’il me faut pour me former sans attendre au métier de mes rêves. M. Jordan a même listé des cas de la Cour suprême comme lectures indispensables. Je suis prête. Le cours a à peine commencé qu’il est déjà terminé. J’espérais trouver Gracie en train de m’attendre dehors pour m’indiquer comment me rendre au cours suivant, mais il me faut me débrouiller toute seule. Le campus est si grand que j’arrive en cours de maths une seconde avant la sonnerie. Alors que je cherche frénétiquement une place libre, j’aperçois Gracie assise au dernier rang ; elle a gardé une place à côté d’elle. Je m’y précipite. –  C’est pour moi ? je lui demande. Cette fois-ci, je parviens à sortir la tablette sans problème. –  Pour qui d’autre ? –  Comment est-ce que tu savais que je suivais ce cours, moi aussi ? –  Tu m’as montré ton emploi du temps, idiote. 40

1812_163_Mep.indd 40

12/02/19 15:00


Au royaume des menteurs

–  Ah oui, c’est vrai. –  Alors, t’as eu M. Jordan ? J’ai l’impression qu’on a mis feu à mon cou et mes joues. Le visage de Gracie s’illumine. –  Waouh, fait-elle. Tu es rouge comme une pivoine. Il est canon, c’est ça ? Il paraît, en tout cas. –  Oh oui, je te le confirme. –  On échange nos premiers cours de la journée ? S’te plaît ! –  C’est clair que commencer par un cours avec lui a ensoleillé ma journée, dis-je en essayant de prendre un ton exagérément songeur. Résultat, Gracie se moque de moi. Ö Le reste de la semaine ressemble fort au premier jour de cours : bourrer notre placard de linge sale et rabattre nos couettes sur nos lits pour passer l’inspection matinale, se rendre à la prière matinale au pas de course, puis tracer pour prendre le petit déj avant de passer sept heures en cours. C’est le début du mois de septembre, le soleil nous réchauffe à chaque fois que nous allons d’un cours à l’autre et ne disparaît que tard dans la journée. Je crois que je pourrais me sentir à l’aise ici. Gracie et moi passons nos après-midi dans la cour devant notre Maison, emmagasinant autant d’UV que possible, le 41

1812_163_Mep.indd 41

12/02/19 15:00


Au royaume des menteurs

regard fixé sur la surface cristalline et scintillante du lac. Nous griffonnons dans nos carnets de croquis, faisons nos devoirs et parlons de nos anciens collèges. On n’arrête pas de se poser des questions au sujet du gars qui faisait du tai-chi dans le cimetière. J’essaie de l’apercevoir partout où je vais : blond, yeux bleus, aussi chaud qu’une journée à la plage. Un jour, on a cru le voir emprunter l’allée principale, mais il était trop loin pour pouvoir être sûres que c’était lui. – J’ai l’impression de l’avoir déjà croisé quelque part, chuchote Gracie en inclinant la tête sur le côté, mais pas moyen de savoir où. –  Si ça se trouve, vous étiez mariés dans une autre vie, lui dis-je en rigolant. C’est peut-être ton âme sœur ! Alors que nous sommes occupées à nous faire des films sur notre futur respectif avec Mister Tai-chi, des filles en shorts et débardeurs viennent s’allonger sur des serviettes à côté de nous pour profiter de la douceur du soleil de septembre. –  C’est cool, non ? dis-je à une fille de deuxième année que je reconnais, car elle habite la maison Isabelle, elle aussi. Elle tourne la tête et rabat ses lunettes de soleil sur son nez. –  Ouais, répond-elle de manière évasive. Cool. Alors qu’elle me jette un regard, c’est comme si je pouvais lire dans ses pensées et la voir se remémorer les plis de mon ventre, mon horrible soutif de grand-mère et Hayden qui pinçait mes bourrelets. Peut mieux faire. 42

1812_163_Mep.indd 42

12/02/19 15:00


Au royaume des menteurs

Les deux filles ne disent rien d’autre et, quelques minutes plus tard, elles remballent leurs serviettes et s’en vont. A priori, je ne vaux même pas la peine d’échanger quelques banalités. Gracie me touche le coude. –  Hé, ça va ? –  Pourquoi est-ce qu’aucune d’entre elles ne nous adresse la parole ? J’essayais de ne pas prendre un ton pleurnichard. Raté. –  Parce que ce sont de grosses prétentieuses qui ne cherchent qu’à nous bizuter, soupire Gracie. Pourquoi c’est si important pour toi ? C’est vrai, quoi, laisse tomber. Elle hausse les épaules et repousse de longues mèches de cheveux noirs qui lui tombent dans les yeux. –  Je connais ce genre de filles depuis des siècles. C’est un jeu pour elles. Il faut surmonter tellement d’obstacles avant qu’elles ne daignent te donner l’heure… Coiffe-toi comme ci, habille-toi comme ça, fais les mêmes activités que nous… pour qu’elles te laissent faire partie de leur groupe, et encore, si tu as de la chance. Alors comme ça, c’est un jeu. Ce qui est bien avec les jeux c’est que, si l’on fait suffisamment d’efforts, on peut gagner. Il suffit d’essayer une ou deux fois pour voir ce qui fonctionne ou non. C’était la même chose au collège. –  Mais crois-moi, me dit Gracie comme si elle avait lu dans mes pensées, ça ne vaut même pas la peine d’essayer. 43

1812_163_Mep.indd 43

12/02/19 15:00


Au royaume des menteurs

Dès que tu fais partie de leur bande, elles sont aussi méchantes qu’avant. Je ne dis rien, mais n’en crois pas un traître mot. Les gens sont différents quand on les connaît bien. Je suis sûre que même Hayden est différente avec ses amies. Elle a utilisé la méthode forte, mais ce n’était que pour nous endurcir. On n’élirait pas n’importe qui au poste de présidente du Conseil de la vie lycéenne. Et si je devenais présidente à mon tour ? Est-ce que j’infligerais aux première année ce qu’Hayden m’a fait subir à moi ? Peut-être, mais j’essaierais au moins d’avoir l’air bienveillant. Je tenterais de les motiver au lieu de les enfoncer. Mais rien de tout ça n’a la moindre chance d’arriver si je ne parviens pas à comprendre les règles du jeu. Je me souviens d’une phrase lue dans le Code d’honneur qui est aussi imprimée au dos du livret étudiant : Tout ce qui vaut la peine nécessite du temps, du travail et des sacrifices. Les sacrifices qui nous sont demandés sont souvent plus grands que ce à quoi nous nous attendons, mais ce sont eux qui font de nous de vrais Edwardiens. Avec suffisamment de travail et de sacrifices, même moi je pourrais devenir présidente du Conseil un jour. 44

1812_163_Mep.indd 44

12/02/19 15:00


Au royaume des menteurs

Ö Le jeudi, notre séance de relaxation en plein air est écourtée par le premier « repas de famille ». Il nous faut rentrer nous préparer, car c’est un dîner habillé. Gracie essaie quinze tenues avant de se décider pour un chemisier noir et une jupe de tailleur grise, comme si on allait à un rendez-vous d’affaires. J’opte pour une robe vert sapin qui descend jusqu’au genou, accessoirisée d’une ceinture en cuir : je me sens très chic. Lors des repas de famille, nous n’avons pas le droit de choisir notre place. Nous devons respecter le plan de table et nous asseoir avec des élèves appartenant à d’autres résidences. Un enseignant est assigné à chaque table pour nous superviser. Dans la brochure, le repas de famille est qualifié d’« événement enrichissant » visant à « encourager l’élève à échanger avec les autres ». Tout le monde doit manger au réfectoire Hamilton, qui est la plus grande cantine du campus. C’est la première fois que je prends un repas sans Gracie. Faire le tour du réfectoire me donne l’impression d’assister à un banquet viking : une fois qu’on a traversé le vestibule, des tables de quinze mètres en bois massif occupent toute la longueur de la salle. Des chandeliers pendent des chevrons en bois brut, baignant les assiettes d’une faible lueur orange. À ma table, le couvert est dressé et trois sortes de fourchettes différentes n’attendent plus que les élèves. Je ne sais pas à quoi sert la plus petite, mais elle est très mignonne. 45

1812_163_Mep.indd 45

12/02/19 15:00


Au royaume des menteurs

Je suis prête à me faire de nouveaux amis au cours de ce dîner distingué. Une fois que tout le monde a pris place, la prof à qui l’on a assigné notre table nous pose des questions pour lancer la conversation. Elle choisit de briser la glace en nous demandant : « Quelle est votre planète préférée ? » Elle doit être prof de sciences. Nous devons tous donner une réponse. Presque tout le monde répond « Pluton ». La prof parle trop vite ; je suppose qu’elle n’est pas plus à l’aise que nous. D’après les élèves des classes supérieures, nous allons manger des entrecôtes ce soir. Alors que la conversation se poursuit à mes côtés, j’en salive d’avance. Une entrecôte dans l’une des plus prestigieuses écoles privées de Nouvelle-­ Angleterre ? Trop hâte ! Mais ce qu’on nous sert, posés sur des assiettes d’un blanc triste, ce sont de pauvres steaks qui ressemblent à des blocs grisâtres parsemés de persil flétri, entourés de purée de pommes de terre mal cuites et de carottes spongieuses. La viande est archi-cuite et a un goût de caoutchouc poivré. Je devrais sûrement m’estimer heureuse qu’ils l’aient poivrée. Ö J’avais entendu parler de la « session du samedi », mais c’est différent de ce que j’imaginais. C’est exactement la même 46

1812_163_Mep.indd 46

12/02/19 15:00


Au royaume des menteurs

chose que les cinq jours précédents, à ceci près que nous avons le droit de nous lever une heure plus tard et qu’il n’y a pas de prière matinale. Après le petit déjeuner, mon emploi du temps me conduit dans une salle de cours avec une quinzaine d’autres élèves que je n’ai jamais vus. Je m’attendais à quelque chose de scolaire, mais il s’avère que la session du samedi consiste en un mélange de révisions, de glandage et de discussions relatives aux photos de classe, pendant que notre « conseiller » nous demande de venir le voir un par un afin d’aborder nos projets d’études supérieures. Je suppose que ce dernier élément constitue la partie académique. Après la session d’orientation, on nous conduits à Cath avec le reste du corps étudiant. Ce doit être pour cette raison que nous n’étions pas obligés d’y aller ce matin : ils prévoyaient quelque chose de grandiose pour plus tard. Le proviseur Portsmouth, tout en bajoues tremblotantes et joues rougies parsemées de poils, monte sur le podium. –  J’espère que votre première semaine de cours s’est bien passée, dit-il dans le micro. Avant que nous n’avancions plus dans l’année, j’aimerais que nous effectuions ensemble notre révision annuelle du Code d’honneur. Qu’est-ce qu’ils ont tous avec ce Code d’honneur ? C’est vrai, quoi, mon collège avait une devise et un règlement ­intérieur, mais personne ne le consultait et encore moins ne le respectait. 47

1812_163_Mep.indd 47

12/02/19 15:00


Au royaume des menteurs

Le proviseur entreprend de le lire intégralement à voix haute. Gracie secoue la tête. Aux premiers rangs, les élèves plus âgés se mettent à psalmodier les mots en chœur avec lui. – « Personne n’a à prouver qu’il a sa place à l’académie Edward », récite le proviseur bien fort dans le micro. –  « Mais il appartient à chacun de prouver qu’il mérite de rester », répondent les élèves. Est-ce que c’est pour ça que la présidente m’a attrapé les seins ? Pour prouver que j’ai ma place ici ? Que je mérite de rester ? –  « Lorsque nous sommes confrontés à des conflits ou à des différends, nous devons commencer par en parler ensemble », dit le proviseur. –  « Et nous respecterons toujours les autres, même lorsque nos opinions différeront », poursuivent les élèves. Je sens la chair de poule me parcourir les avant-bras. –  « Nous n’avons pas de famille en ces murs, nous serons donc des frères et sœurs les uns pour les autres. » Les voix des élèves s’amplifient, emplissant la cathédrale jusqu’à la voûte. –  « Nous n’avons pas de parents en ces murs, nous nous élèverons donc les uns les autres. » Encore quelques strophes et le Code d’honneur est clos par une seule et même phrase qui résonne plusieurs fois. –  « Préservons le caractère sacré de cette communauté. » On dirait une prière.

1812_163_Mep.indd 48

12/02/19 15:00


Achevé d’imprimer en mars 2019 par Rotolito en Italie N° d’édition : J19052 Dépôt légal : avril 2019

Ce livre a été imprimé sur du papier PEFCTM issu de forêts gérées durablement.

1812_163_Mep.indd 432

12/02/19 15:00


KIERSI BURKHART

« Nous n’avons pas de parents en ces murs, nous nous élèverons donc les uns les autres. »

Au Royaume des menteurs

Sam connaît par cœur le Code d’honneur de son nouveau lycée, la très sélecte académie Edward. Un campus digne de Harvard, des profs prestigieux, une coloc super sympa… Que demander de plus ? Quand Scully, LE beau gosse de quatrième année, l’invite à la soirée d’intégration, Sam a l’impression de rêver. Pourtant, derrière le faste et les jolies dorures se cache une réalité bien plus noire, et Sam déchante vite... Alors qu’elle se refuse à Scully, ce dernier la viole sans états d’âme. Bouleversée, la jeune fille ose pourtant élever la voix, déterminée à ne pas laisser son agresseur impuni. Mais briser la loi du silence n’est pas si facile. Sam doit faire face à toute une communauté unie par le mensonge et les faux-semblants qui ne reculera devant rien pour l’empêcher de faire éclater la vérité…

Retrouvez toute l’actualité des romans Fleurus

BURKHART_RoyaumeMenteurs_EXE.indd 1

www.fleuruseditions.com

couverture : dpcom.fr © David Pairé / Arcangel Images

Une lutte sans merci commence, dont le prix n’est autre que le droit à la dignité.

16,90 € TTC France

KIERSI BURKHART

11/02/2019 18:50

Profile for Fleurus Editions

Au royaume des menteurs  

Au royaume des menteurs