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SINGAPour N°13 | MAI 2019 | SEPTEMBRE 2019

Le magazine 100% Red Dot du site lepetitjournal.com/singapour

Les femmes à Singapour


Édito

Les femmes à Singapour À l’occasion de son treizième numéro, le magazine Singapour décline le thème « les femmes à Singapour » dans son dossier central et la quasi-totalité de ses rubriques. Une manière de rendre compte de la très grande diversité des perspectives, des enjeux et des réalités. Hôtesse de l’air, présidente, helper, expatriée : autant de situations différentes (il y en aurait bien d’autres à évoquer) qui rendent compte, dans sa complexité et dans sa variété, de la richesse du sujet. Quoi de commun entre la « Singapore girl », icone de Singapore Airlines, au

point que les féministes s’émeuvent de son omniprésence dans les publicités de la compagnie, Halimah Yacob, première Présidente de la République, les femmes occidentales expatriées et les « Helpers » venant des Philippines, de Birmanie ou d’Indonésie ? C’est que cohabite sur le petit territoire de la cité-État une multitude de manières d’être femme, fille, mère, épouse, femme active, femme indépendante, rôle modèle, femme de pouvoir, femme engagée en politique ou dans le social…

Sur les murs de SMU : la réussite au féminin. © BF

Les destins s’y croisent, marqués notamment par la communauté d’origine, la position sociale, la génération à laquelle on appartient. Qu’en est-il des Singapouriennes ? On aurait voulu parler en détail de la manière dont elles conçoivent leur vie et définissent le bonheur, de leur envie ou non de faire carrière, des difficultés rencontrées, de leur projet ou non de se marier et d’avoir des enfants, de ce que représente le fait de vivre à Singapour aux différents âges de la vie. La diversité des situations nous a contraints à limiter l’ambition du sujet. On soulignera seulement, à gros traits, que les Singapouriennes bénéficient d’une des plus fortes espérance de vie, qu’elles ont un haut niveau d’éducation, s’investissent dans leur carrière professionnelle, se marient tard et ont peu d’enfants. Dans le dossier qui leur est consacré : une synthèse sur les succès et certains retards de Singapour sur le terrain de la parité. Une analyse qu’éclairent les témoignages d’Eunice Olsen, ex-membre du Parlement, de Yasmin Yonkers, femme de media, de Stéphanie Crespin sur l’économie circulaire dans l’univers de la mode, des responsables d’Aware, sur les violences faites aux femmes et celui de Véronique Helft Malz, experte française des femmes en politique, pour qui « le XXIe siècle à Singapour sera celui de la femme ». Bertrand Fouquoire

www.lepetitjournal.com/singapour singapour@lepetitjournal.com

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Sommaire « In spite of the patriarchal system of government, Singapore women have been more significant agents of change than their male contemporaries. » Constance Singam former AWARE President

© Anne Valluy

28 / Trophées des Français d’Asie

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Édito

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Fil Rouge

8 Les femmes à Singapour 8 - Parité - État des lieux 12 - Portrait d’Eunice Olsen, ex-membre du Parlement 14 - Le XXIe siècle à Singapour sera celui de la femme 16 - Yasmin Yonkers, journaliste sur Money FM 18 - Les Singapouriennes, le luxe et l’économie circulaire 20 - Véronica Abensour Nilsson, femme active et engagée 22 - Maid in Singapore 24 - Violences à l’égard des femmes

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12 / Portrait d’Eunice Olsen

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34 / La fabuleuse route de la soie MCI(P)065/03/2018 Editeur Fil rouge Pte ltd Directeurs de la publication Bertrand Fouquoire, Laurence Huret Rédacteur en chef Bertrand Fouquoire Coordination éditoriale et dossier Laetitia Person Rédaction Catherine Baron, Jérome Bouchaud – Jentayu, Cécile Brosolo, Bertrand Fouquoire, Laetitia Dubois Crochemore, Caroline D., Emmanuel-Pierre Hébé, Laurence Huret, Laetitia Person, Arvil Sakai, Michèle Thorel Direction Artistique Atelier Sujet-Objet Publicité et promotion Laurence Huret Impression IPrint Express Photo couverture © Corinne Mariaud. Photos Remerciements spéciaux à Marie Dailey (photo-reportage) et Sara Fredaigue (carte de la route de la soie).

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Trophées des Français d’Asie : Trois portraits de finalistes

Viviane Salin, Carrie Nooten et Christine Amour-Levar

Photoreportage

Clichés de Singapour au féminin, Marie Dailey

Echappées belles

La fabuleuse route de la soie

Singapour autrement

Les coups de cœur d’Isabelle Miaja

Culture

40 - Nouvelle : "Je suis l’enfant de ma mère" 41 - Entretien avec Grace Chia (en partenariat avec Jentayu) 43 - Un artiste, une œuvre : Le carré blanc d’Hélène Le Chatelier

Un chef, une recette Anne-Sophie Pic

Héritière et autodidacte, intuitive et empathique, acharnée et généreuse

L’Asie vue de France

48 - Dans l’œil de Corinne Mariaud, photographe 52 - Marien Guillé, conteur et poète

Tirage à 4000 exemplaires

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Fil rouge Jardin qui pousse Classé en 2015 au patrimoine mondial de l’Unesco, le jardin botanique ne cesse de s’étendre. Sa superficie actuelle (76ha) représente quatre fois la taille qu’avait le parc lors de sa création en 1859. Un nouveau projet d’extension de 8 hectares, dévoilé par le National Parks Board, devrait permettre l’installation d’un nouvel arboretum composé d’arbres géants, dont certaines essences de bois précieux, et d’autres menacés par la déforestation

dans leur région d’origine. Le projet comprend également un pont suspendu, une aire de jeu pour les enfants et deux bungalows, datant de l’ère coloniale, qui abriteront une exposition permanente sur les espèces du jardin botanique et une galerie d’art.

Trophées des Français d’Asie Première édition réussie. Les Trophées des Français d’Asie, organisés à Singapour par lepetitjournal.com, ont mis en lumière une multiplicité de parcours exemplaires et couronné 5 parcours d’exception : celui de Pascal Bouquerel (Entrepreneur), d’Eric Stocker (Art de vivre), de Sébastien Perret (Social et humanitaire), de Géraldine Nemrod (Education) et d’Eric Meyer (Prix du Public).

Cérémonie de remise des trophées émouvante, le 6 décembre 2018, à la résidence de l’Ambassadeur de France. A noter que deux des lauréats d’Asie, Eric Stocker et Sébastien Perret, ont encore été distingués le 12 mars 2019 au Quai d’Orsay, cette fois dans le cadre des Trophées des Français de l’Étranger.

Bicentenaire Il y a 200 ans, Sir Stamford Raffles posait le pied à Singapour et négociait avec le sultan de Johor la concession à la Compagnie britannique des Indes orientales de ce petit bout d’île, à l’extrémité de la péninsule malaise, pour y établir un comptoir commercial. Le bicentenaire de l’arrivée des Britanniques valait bien une année de célébration, même si, comme le Premier ministre de Singapour Lee Hsien

Loong ne manqua pas de le préciser au moment de donner le coup d’envoi des festivités, Raffles n’a pas plus découvert Singapour que Christophe Collomb l’Amérique, puisque, dès le XIVe siècle, l’endroit à l’embouchure de la rivière Singapour était déjà connu comme un port prospère du nom de Temasek.

Si Versailles m’était montré Jusqu’au 6 janvier 2019, les Singapouriens ont eu l’opportunité, sans quitter les murs du centre commercial ION, de se transporter, l’espace d’une exposition numérique, dans le Versailles de la grande époque. Magie de la technologie, commanditée par le Château de Versailles, supportée par la fondation Michelin, la fondation Orange et Google Arts, qui aura permis d’exporter jusqu’en Asie,

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comme si on y était, les splendeurs d’un lieu unique du patrimoine français où se sont développés l’art (peinture, architecture, sculpture, paysagisme), la science, le luxe, la mode, le design et la gastronomie. Une première ambitieuse, à Singapour, qui pourrait générer d’autres déplacements virtuels de la cour de Versailles dans la région.


Fil rouge Prudence, ralentir ! À dater du 1er février, les conditions d’utilisation des vélos et trottinettes électriques à Singapour font l’objet de nouvelles règles. Un dispositif règlementaire qui vise à prévenir les accidents impliquant les utilisateurs de ces moyens de transport dont le nombre s’était accru de 19 à 128 entre 2015 et 2017. Parmi ces mesures : la réduction de 15 à 10 km/h de la vitesse autorisée sur les espaces piétonniers, la nécessité pour les cyclistes de

porter un casque quand ils sont sur la route, l’obligation, faite aux utilisateurs de trottinettes électriques, de respecter stops et feux de circulation et celle, pour les automobilistes, de faire attention aux premiers. Les nouvelles règles n’ont pas oublié les équipements motorisés des personnes à mobilité réduite dont la vitesse maximum doit désormais être bridée à 10 km/h

Crazy Rich Asians Sorti le 15 août 2018, Crazy Rich Asians est le film événement, du moins en termes de box office. Réalisé à partir du roman de l’auteur américano-singapourien Kevin Kwan, le film de Jon M. Chu, une pure production d’Hollywood, met en scène l’opulence de la cité-État à travers la rencontre de Rachel Chu (Constance Wu), une jeune fille sinoaméricaine d’origine modeste, avec la famille richissime de son petit ami

singapourien, Nick Young (Henry Golding). Amateurs de nuances s’abstenir. L’histoire de cette cendrillon moderne fait la part belle à l’ineptie du train de vie d’une jeunesse ultra-riche et blasée, dépendante aux achats de produits griffés hors de prix, aux selfies et aux réceptions délirantes façon Miami Beach. Une certaine vision de Singapour qui a déjà séduit les professionnels du tourisme.

Dyson choisit Singapour La nouvelle a déplu à Londres mais enchanté ceux qui aspirent à faire de la citéÉtat la plateforme de référence pour l’innovation dans le domaine de la mobilité en Asie. Le groupe Dyson, qui s’est acquis une formidable réputation d’innovateur dans les aspirateurs, et les ventilateurs, a choisi Singapour pour relocaliser son siège social et construire sa voiture électrique. A Singapour, la future usine,

avec une piste d’essai et un centre de R&D, devrait faire l’objet d’un investissement de 250 millions d’euros. Le lancement de la voiture électrique Dyson est prévu en 2021.

Singapour-New York, 16 700 km Depuis le 18 octobre 2018, les passagers du vol Singapore Airlines SQ22 pour New York en provenance de Singapour ont désormais la possibilité de réaliser le trajet sans escale, à bord d’un Airbus A350-900 ULR… à condition d’accepter le principe d’un vol dont la durée oscille entre 17 et 18 heures. Départ vers 0h40 de Changi. Arrivée le même jour aux alentours de 5h00 à l’aéroport de Ne-

wark. Compte tenu de la durée exceptionnelle du voyage, le plafond de la cabine a été surélevé, les hublots élargis et le catalogue de films enrichi pour atteindre 7 semaines de visionnage. Ultime attention : un éclairage LED spécial, jouant sur les couleurs, pour réduire les effets du jetlag.

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Dossier – Les femmes à Singapour

Parité - État des lieux

Les femmes restent moins payées que les hommes et rares dans les conseils d’administration Dans le classement 2018 du Global Gender Report, Singapour ne pointe qu’à la 67e position, loin derrière les pays d’Europe du Nord et même des Philippines (8e du classement). Une relative sousperformance qui interroge, dans un pays où la présidence est assurée par une femme, Halimah Yacob, et où l’épouse du Premier ministre, Ho Ching, PDG de Temasek, est considérée comme l’une des femmes les plus influentes de la planète.

Depuis 2017, la cité-État est présidée par une femme : Halimah Yacob. DR

Les Singapouriennes peuvent se réjouir. Depuis les élections présidentielles de 2017, la cité-État est présidée par une femme : Halimah Yacob. Certes, la fonction est d’abord honorifique, la direction des affaires du pays étant assurée pour l’essentiel par le Premier ministre, chef

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du gouvernement. Mais la désignation à ce poste de cette femme d’exception, mère de 5 enfants, qui avait déjà été la première femme à présider le Parlement, fait figure de symbole. La cité-État constitue-t-elle pour autant un modèle sur le sujet de la parité ? Pas tout à fait. Dans

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le classement 2018 établi par le Global Gender Report, Singapour ne pointe qu’au 67e rang ; une performance qui tranche avec les premières places que la cité-État collectionne habituellement dans les comparaisons internationales. Pourquoi une telle sous-performance ?


Dossier – Les femmes à Singapour Sur la forme, l’analyse appelle une remarque: ce qui est mesuré, ce n’est pas le niveau atteint en valeur absolue, mais seulement la différence entre les hommes et les femmes. Sur un certain nombre d’aspects, particulièrement dans les domaines de l’éducation et de la santé, où Singapour se classe respectivement au 88e et au 130e rangs, la situation des femmes à Singapour est probablement plus enviable que dans d’autres pays par ailleurs mieux classés du strict point de vue de la parité. Sur le fond, l’image est contrastée. On est loin des situations observables en Chine, en Inde, au Japon, en Corée du

Sud ou en Indonésie (cf. encadré), marquées par un phénomène de masculinisation et des déséquilibres flagrants concernant la place dans la famille, l’accès à l’éducation et à l’emploi. Pour la participation des femmes dans l’économie, Singapour fait partie des pays plutôt bien classés (avec le Laos, les Philippines, la Mongolie et la Thaïlande); loin devant la Malaisie, l’Indonésie et, surtout, le Japon, la Corée du Sud et le Sri Lanka. Education, les choix restent déterminés Si les femmes accèdent, globalement,

dans les mêmes proportions que les hommes aux études primaires, secondaires et supérieures, la répartition des unes et de leurs homologues masculins diffère sensiblement selon les secteurs d’activité. Aux femmes, pour simplifier, les métiers de l’éducation, du social, de la santé et de la communication. Aux hommes, l’univers des sciences et techniques et les affaires. Au cours des dix dernières années, la proportion des femmes qui travaillent s’est accrue de manière significative pour atteindre 60 %. Mais elles ne représentaient, encore en 2018, que 45 % de la force de travail. En termes de rémunération, le

Anne Garrigue, auteur de Être femme en Asie Ecrivain et journaliste, Anne Garrigue a publié Être femme en Asie. Elle y livre une étude approfondie de la situation des femmes en Asie au regard de la démographie, de la santé, de l’éducation, du travail, de la position dans la famille et de l’accès aux responsabilités politiques.

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Quelles sont les grandes tendances qui se dégagent de cette étude ? Le premier chapitre est consacré à la démographie. Un être humain sur quatre est une femme asiatique. Globalement, les décennies récentes montrent une amélioration de l’espérance de vie et une moindre fécondité. L’une des tendances fortes est celle de la masculinisation de la société. En Inde, en Chine et au Vietnam, il y a un très fort déficit de filles ; ce qui a un impact énorme sur la société. En Corée, il y a un retour à l’équilibre grâce à une politique vi-

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goureuse. En Chine, il y a une survalorisation des garçons. En Inde, le poids des préjugés contre les filles reste très fort. Ce qu’on observe globalement, c’est que cette masculinisation pénalise les hom-mes comme les femmes. Sur le marché du mariage, les grands perdants sont les garçons les plus pauvres qui ne trouvent pas de femmes et les femmes les plus pauvres qui sont victimes de réseaux de prostitution. Qu’en est-il dans le domaine de l’éducation ? Il y a eu, dans ce domaine, des progrès gigantesques. Dans plusieurs pays d’Asie, les filles sont passées devant. C’est le cas aussi bien dans le secondaire (Bangladesh, Philippines, Sri Lanka, Népal, Mongolie et Thaïlande) que dans le supérieur (Chine, Indonésie, Philippines, Mongolie, Sri Lanka et Thaïlande). En chine, mis à part dans les zones rurales reculées et certaines minorités, la politique de

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l’enfant unique et la multiplication des écoles ont boosté la scolarisation des filles. Il reste des points noirs. En 2011, un quart des fillettes qui ne vont pas à l’école primaire vivent en Asie du Sud. En Inde, au Pakistan et au Bengladesh, le mariage précoce reste un phénomène qui limite l’accès à l’éducation d’une frange importante de jeunes femmes. En Inde, un tiers des femmes sont illettrées. Dans l’Inde traditionnelle, une superstition prétend qu’une fille instruite est menacée de veuvage prématuré et toute femme instruite est considérée comme une intrigante en puissance. Quelle place les femmes occupentelles sur le plan professionnel ? Dans les emplois qualifiés, les femmes sont devant. Elles restent cependant très en retrait dans les postes d’encadrement. Les femmes cadres font peur aux hommes. Le Japon est marqué par un paradoxe. Le pays a fait office de pionnier en


Dossier – Les femmes à Singapour décalage est manifeste. À métier égal, la différence reste de 10 %. Plus saisissant, l’écart est de 30 % quand on considère la rémunération annuelle moyenne : 77 609 SGD pour les femmes, 110 596 SGD pour les hommes. Ce décalage éclaire un double constat : les secteurs d’activité et les métiers dans lesquels les femmes sont majoritaires offrent des niveaux de rémunération inférieurs à ceux dans lesquels les hommes dominent ; les femmes continuent de se heurter à un plafond de verre qui les empêche d’accéder aux postes les plus élevés de l’administration, des entreprises et de la politique. Asie pour tout ce qui concerne l’éducation des femmes. Il est aujourd’hui à la traine pour la promotion des femmes dans le travail. 67 % des femmes diplômées d’université travaillent (elles sont 84 % en France). En Chine, il y a un retour à la différenciation des rôles. La révolution culturelle avait cassé la tradition et avait été l’occasion d’une arrivée massive des femmes sur le marché du travail. Après, le développement économique à marche forcée et l’enrichissement de la société ont majoritairement profité aux hommes. Aujourd’hui, on assiste à un retour des femmes au foyer. 61 % des femmes vivant en ville travaillent contre 81 % dans les campagnes. Les femmes restent à la traîne en matière de rémunération. Elles gagnent en moyenne 70 % de la rémunération moyenne des hommes. Quand on compare l’Inde et la Chine, cette dernière a fait de sérieux progrès dans l’éducation des filles. Mais les femmes, dans la tradition chinoise, obéissent à leur mari et à leur fils. L’Inde est plus en retard. L’école obligatoire est une avancée très récente. A contrario, le pouvoir des femmes dans la société paraît beaucoup plus fort qu’en Chine. En Inde, les femmes et les

Conseils d’administration, le grand écart En dépit de la présence, très médiatisée, de plusieurs femmes d’exception à la tête de l’État (Halimah Yacob), du fonds souverain Temasek (Ho Ching) et de plusieurs grandes entreprises (Claire Chiang, co-fondatrice de Banyan Tree Holding, Angelene Chan, PDG de DP Architects, Olivia Lum, PDG de Hyflux ou Chua Sog Koon, PDG de Singtel, etc.), les femmes restent les grandes absentes des conseils d’administration, pour lesquels il n’est prévu aucune règles de parité. En 2018, les femmes n’occupaient que 9,3 % des sièges d’adhommes ne se mélangent pas. Mais on trouve des femmes de pouvoir. À Singapour, la place des femmes est forte mais c’est souvent à l’issue d’un processus douloureux. Les femmes qui réussissent doivent adopter les règles des hommes.

Au-delà des différences qu’on peut identifier d’un pays à l’autre, il semble que le fossé soit plutôt entre les zones rurales et les zones urbaines ? Oui et non. En Inde, Il y a plus de fœticides dans les milieux aisés que

ministrateurs des sociétés cotées en bourse, bien loin de l’objectif d’atteindre 20 % des sièges à l’horizon 2020 fixé par le Diversity Action Commitee (DAC). La situation est comparable dans le domaine politique: les femmes n’occupent que 23 % des sièges de députés et elles ne sont que deux (Grace Fu et Josephine Teo) sur vingt-et-un au gouvernement. Bertrand Fouquoire

dans les régions rurales parce que le problème central reste celui de la dot. En Chine, le salut des femmes est passé par l’exode rural. Beaucoup sont venues travailler dans les zones franches. Même si leur situation n’est pas confortable sur le plan économique, elles y ont fait l’expérience d’une certaine autonomie. Au-delà de la ligne de partage entre ruraux et urbains, Il faut surtout distinguer des phénomènes de génération. Les pays d’Asie sont con- frontés à une situation de compressed modernity. Les mentalités n’ont pas eu le temps d’évoluer à la même vitesse que l’économie. Les jeunes chinoises, par exemple, ont très peu d’opportunités de parler avec leurs parents. Le fossé générationnel, à cet égard, est beaucoup plus fort qu’en occident. Il y a plus de tabous dans la relation hommes-femmes et dans ce qu’on peut en dire dans les relations entre les générations. J’ai des amies indiennes qui mènent une vie très moderne et ouverte sur le monde, dont les filles ont fait leurs études aux Etats-Unis, qui sont paradoxalement complètement bloquées sur certains sujets, tels que le petit ami ou le sexe. Propos recueillis par Bertrand Fouquoire

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Dossier – Les femmes à Singapour

Portrait d’Eunice Olsen Ex-membre du Parlement, artiste et femme de média

Désignée « Membre Nommée du Parlement » (NMP) en 2005, Eunice Olsen a pendant 4 ans exercé des responsabilités au sein du Parlement de Singapour. Elle revient dans cette interview sur son expérience à ce poste, sur son parcours d’exception, de l’élection de Miss Univers à la réalisation de programmes télévisés, et sur la continuité de ses engagements dans les domaines du social et de la politique. Pourriez-vous nous décrire rapidement votre parcours ? Eunice Olsen - En 2000, alors que j’étais encore étudiante en Sciences politiques et philosophie à la National University of Singapore (NUS), je me suis inscrite à un concours de beauté. Celui-ci m’a menée à Chypre pour l’élection de Miss Univers afin d’y représenter Singapour. Cette compétition a changé ma vie. J’ai connu la médiatisation mondiale et surtout la célébrité dans mon pays. Décidée à faire bon usage de mon titre, j’ai contacté le centre national du bénévolat et de la philanthropie. J’ai alors commencé une carrière de présentatrice TV (co-animation de la roue de la fortune, Front, The Duke, etc.), d’actrice, (téléfilms et films), de musicienne (sortie d’un album en Corée, participation à l’écriture d’une chanson dédiée aux Jeux olympiques de la jeunesse à Singapour en 2010, etc.) tout en m’investissant dans des actions bénévoles et en soutenant de nombreuses causes humanitaires. De 2005 à 2009, je suis devenue « Membre Nommé du Parlement ». J’ai créé, en 2012, ma propre société de médias. Celle-ci produit WomenTalk TV depuis 2013 qui retrace une série d’entretiens réalisés auprès de femmes étonnantes et remarquables. Enfin, j’ai écrit un livre : I’m a girl, See what I can be.

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Dans quel contexte êtes-vous devenue Parlementaire ? En 2005, ayant été remarquée pour mes diverses actions bénévoles et philanthropiques (soutien aux jeunes de Toa Payoh Girl’s home et à Andrew & Grace home, collaboration avec la Croix-Rouge pour

« Mon expérience au Parlement m’a montré que si l’on apporte des idées constructives, des projets intéressants basés sur son vécu et ses connaissances, il importe peu d’être un homme ou une femme pour être entendu. » de nombreuses opérations, etc.), il m’a été proposé de postuler à la fonction de Membre Nommé du Parlement. J’ai rempli un dossier de candidature et j’ai passé les différentes étapes de la procédure de nomination, dont un oral impressionnant devant une vingtaine de personnes. Je suis devenue, à 27 ans, la plus jeune membre du Parlement de Sin-

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gapour où j’ai accompli deux mandats. Que représente la fonction de Membre Nommé du Parlement ? Le Parlement est constitué de députés élus (Members of Parliament ou MPs), de députés sans circonscription (Nonconstituency Members of Parliament ou NCMPs) et de députés nommés (Nominated Members of Parliament ou NMPs). Ces derniers sont choisis par les citoyens, invités par un comité de sélection du parlement, à proposer les noms de personnes susceptibles de remplir cette fonction. Les candidats doivent avoir rendu service à la nation et/ou avoir été distingués dans un ou plusieurs domaines des arts, des sciences, des affaires, de l'industrie, du social et du service communautaire. Les NMPs sont désignés pour une durée de deux ans et demi. La constitution a été modifiée en 1990 pour fournir jusqu'à neuf députés nommés afin de créer une divergence de points de vue de Singapouriens présentant un domaine d'expertise mais n'ayant pas les moyens de se présenter aux élections. Comme les NCMPs, les NMPs peuvent participer aux débats parlementaires mais ne participent pas aux votes de propositions ayant un lien avec la constitution ou avec les lois budgétaires. Quel bilan faites-vous de cette expérience ? Cette fonction représente énormément de responsabilités. Elle m’a permis de


Dossier – Les femmes à Singapour donner un éclairage plus fort à mes engagements et de proposer des améliorations dans certains domaines, tels que l’accès des transports publics aux personnes handicapées, la protection sociale, l’éducation sexuelle, ou le soustitrage de programmes d’informations télévisés pour les personnes malentendantes. J’ai également proposé l’adoption de mesures plus énergiques pour résoudre les problèmes sociaux du jeu, notamment en fixant une limite de perte pour les clients de casinos et en obligeant les exploitants à donner des conseils en matière de jeu responsable. J’ai pu également proposer des améliorations concernant l’égalité des hommes et des femmes dans la vie maritale ou l’organisation de poursuites contre les personnes usant de la prostitution des mineurs dans les autres pays. Quelle est la proportion de femmes au Parlement ? Pendant mon premier mandat en 2005, 16 % des Parlementaires (MPs, NCMPs et NMPs confondus), étaient des femmes. En 2017, les femmes représentaient 23,8% des Parlementaires. Elles sont plus présentes mais la parité n’est pas encore établie. Les femmes ont elles le sentiment d’être suffisamment écoutées ? Mon expérience au Parlement m’a montré que si l’on apporte des idées constructives, des projets intéressants basés sur son vécu et ses connaissances, il importe peu d’être un homme ou une femme pour être entendu. Mais il faut, bien sûr, pour cela, que les femmes soient représentées au Parlement. Par ailleurs, chaque femme a sa propre expérience au travail, à la maison… il est difficile de parler pour chacune d’entre elles. Aujourd’hui, il existe toujours des problèmes de harcèlement sexuel et de violences domestiques. Propos recueillis par Laetitia Dubois Crochemore © Yohan Medina

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Dossier – Les femmes à Singapour

Le XXI siècle à Singapour sera celui de la Femme e

Véronique Helft-Malz est auteur et professeur de science politique ( écoles de journalisme, université de la Sorbonne en Droit International des Affaires sur le Campus de l’INSEAD à Singapour). Elle s'est passionnée pour les femmes politiques. Elle a cofondé une société de conseil dans l’interculturel, Culture-i, traitant des problématiques autour du quotient culturel. Elle est l’auteur du Que Sais-je ? Les femmes dans la vie politique française (Editions P.U.F. 2000). Elle est installée à Singapour depuis 2007. Elle a étudié de manière approfondie le sujet : les femmes et la vie politique à Singapour.

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Depuis quand étudiez-vous le sujet des femmes et la politique ? J’ai commencé à m’y intéresser très jeune, il y a plus de 20 ans. A cette époque, la notion de parité n’évoquait rien d’autre que des problématiques de

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change monétaire. La notion de genre n’était traitée alors que dans les universités américaines. C’est à cette époque que j’ai d’ailleurs publié un ouvrage sur les femmes politiques dans la société française.

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Pouvez-vous nous faire un historique rapide de l'évolution de la place des femmes en politique à Singapour ? Faire cela en quelques mots représente toujours un exercice difficile. Cependant, si l’on considère que la situation des femmes en politique permet de jauger une société, alors l’étude de ce sujet à Singapour s’avère passionnante. En Europe et aux Etats-Unis, il existe une corrélation entre le niveau de représentation des femmes dans les parlements et le désenclavement de leurs domaines d’intervention. Actuellement à Singapour, et ceci depuis son indépendance en 1965, le pouvoir exécutif compte très peu de femmes. (3 actuellement dans le cabinet de Lee Hsien Loong). Dès l’indépendance, les citoyennes singapouriennes ont acquis le droit de vote et d’éligibilité en même temps que leurs homologues masculins. C’est sûrement une des raisons pour lesquelles le rapport entre les hommes et les femmes est moins complexe qu’ailleurs sur le plan politique. Depuis l’élection d’Halimah Yacob à la Présidence de la République, le 14 septembre 2017, Singapour fait partie de ces rares Etats qui sont présidés par une femme. Avant cela, Halimah Yacob avait été le premier speaker féminin du Parlement de Singapour. A Singapour, les femmes représentent 23,8 % des membres du Parlement ; ce qui étonne parfois les observateurs sachant que la moyenne


Dossier – Les femmes à Singapour mondiale est de 23,5 %. Pour illustration la France a dû attendre de nombreuses décennies pour atteindre ce nombre à deux chiffres au sein du pouvoir législatif. Lorsque le nombre de femmes politiques sort de la marginalité, de l’anecdotique, son champ d’action sort, lui aussi, progressivement des domaines liés au genre. Il faut noter que le Parlement est également sensible à la représentation des différentes ethnies présentes à Singapour. Ce souci d’équilibre semble être ici un gage d’harmonie. A ce stade, nous ne pouvons pas négliger un autre élément fondamental vis-à-vis du genre dans la construction de la jeune nation singapourienne. Lee Kuan Yew, le père fondateur et Premier ministre de 1959 à 1990, avait une vision égalitaire des relations hommes/ femmes. Cet état d’esprit a marqué la société singapourienne à tous les niveaux. Il n’y a pas de place pour des querelles de genre, mais une relation pragmatique règne dans la sphère publique vis-à-vis de ses citoyennes.

Les femmes sont-elles plus présentes à certains postes, sur certains sujets ? Oui, c’est le cas, notamment, au sein de l’exécutif. A l’exception de quelques ministres, tels que Grace Fu, Josephine Teo…, les femmes s’occupent principalement de problématiques liées au « take care ». A l’instar de ce ce que l’on constate dans le monde entier, ce sont les portefeuilles liés au « prendre soin » des jeunes, des aînés, et des malades qui sont majoritairement attribués aux femmes. Tout se passe comme s’il y avait une forme de transfert, dans la sphère politique, des compétences reconnues aux femmes dans le cadre familial. Ces domaines d’expertises resteraient l’apanage des femmes car ils seraient la résultante des capacités consenties ainsi que celle des préjugés imputables à la féminité : douceur, empathie, générosité, altruisme etc... Sur ce point, nous pouvons faire un parallèle avec la situation des femmes dans les années 90 en France, où les femmes exerçaient encore très peu de fonctions dites régaliennes.

Quelles différences majeures avez-vous relevées entre Singapour et la France La différence majeure réside peut-être dans le fait que les Singapouriennes n’ont pas hérité des conséquences de la lutte pour les droits politiques des femmes. Elles ont donc fait l’économie de débats identitaires, s’attachant davantage à des avancées concrètes concernant les droits civils et professionnels : divorces, violences faites aux femmes, présence dans les conseils d’administration, etc... Le sujet de l’inclusion des femmes et de la diversité, dans les entreprises comme en politique, a été au cœur de l’Asian Women Leadership Summit en 2018. Cependant la discrimination politique vis à vis du genre laisse davantage la place à d’autres luttes : celle de la discrimination ethnique. Il est clair cependant que le XXIe siècle à Singapour sera celui de la Femme. Propos recueillis par Laetitia Dubois Crochemore

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Dossier – Les femmes à Singapour

Yasmin Jonkers, journaliste sur Money FM Itinéraire d’une Singapourienne dans les médias Journaliste touche à tout, Yasmin Jonkers a travaillé à la radio et à la télévision comme spécialiste des news, du sport et de l’économie. Elle est aujourd’hui l’une des animatrices vedettes de Money FM, une station de radio lancée en 2018. Elle se confie sur son parcours, les médias et le mouvement #MeToo. Superbe jeune femme fièrement singapourienne, Yasmin Jonkers a déjà une longue carrière dans les médias. Après des études en sciences politiques à l’université d’Oregon, puis à la London School of Economics, elle démarre sa carrière à Singapour, en 1997, dans une maison d’édition. Malgré les plaisirs de la lecture, en mode intensif, la solitude inhérente à ce type d’activité finit cependant par lui peser. Dans son métier

d’éditeur, elle envoyait des livres aux journalistes. Convaincue que le pouvoir est, en définitive, dans les mains de ces derniers, elle démarche les radios locales. Elle fait une première expérience au sein de Class 95, puis intègre Gold 90FM pour animer la matinale. L’émission est suivie par plus d’un demi-million d’auditeurs et rapporte à la station 10 millions de dollars de publicité par an. Mais derrière la belle façade, la réa-

Yasmin Jonkers : « à la radio, la voix et le charme constituent des atouts importants. » DR

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lité est dure. Le travail est harassant. Yasmin Jonkers doit assister à tous les évènements. Elle doit se maintenir informée et préparer les émissions. Tous les matins, elle se lève avant 5h pour prendre l’antenne. À ce rythme, la motivation ne suffit pas et le corps s’épuise. Yasmin fait un burn out. Suit un bref passage aux Pays-Bas, d’où est originaire son mari. Rapidement,


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© Money FM – 89.3

Yasmin constate que, totalement inconnue, il lui est très difficile d’y faire son trou. Elle décide donc de revenir à Singapour et cherche à faire de la télévision. Quand l’opportunité se présente d’un emploi à Fox sports, Yasmin la saisit avec enthousiasme. Elle y constate que les chaînes sportives sont très populaires et couvrent toute l’Asie. « Malheureusement », regrette-t-elle, « le paiement de droits de diffusion très élevés se fait au détriment des émissions animées par les journalistes ». Quand Singapore Press Holding ouvre une station radio dédiée à l’économie et à la finance, Yasmin ne se pose pas de question. Si elle n’a pas de compétence particulière dans le domaine de la finance, elle sait pouvoir compter sur son expérience de la radio. La thématique économique sera l’occasion de continuer à apprendre. Devenue l’une des journalistes-animateurs vedettes de Money FM Yasmin est aujourd’hui satisfaite. Chaque jour, elle accueille à l’antenne grands patrons et banquiers. Elle se sent désormais authentiquement journaliste alors qu’elle se considérait davantage comme une présentatrice dans ses emplois précédents. Les médias à Singapour Sur les médias à Singapour, Yasmin Jonkers observe « qu’ils s’adressent à la majorité, alors que dans des pays comme la Grande-Bretagne, ils sont segmentés ».

Elle regrette que, sur les sujets sensibles, à savoir tout ce qui touche à la politique intérieure ou aux relations avec la Malaisie et l’Indonésie, les journalistes se contentent de rapporter les faits en évitant de rentrer dans des analyses approfondies. Pour autant, elle constate que chacun a ses opinions et que des débats émergent de plus en plus. À Singapour, comme partout ailleurs, l’arrivée d’internet a bouleversé les habitudes. Mais ce n’est pas demain que l’on verra apparaître une version locale des « Guignols de l’info » ! Yasmin Jonkers souligne la différence entre Singapour et ses plus proches voisins. Elle l’explique par le fait que la cité-État a, dès le départ, été définie par son activité portuaire et qu’aujourd'hui, encore, le port reste le premier employeur. Cette ouverture vers le large implique pour les Singapouriens qu’ils soient ouverts aux autres cultures et aux idées. Yasmin est très fière de cet héritage. Bien sûr, elle ne manque pas d’évoquer l’importance de la gastronomie et s’amuse que n’importe quel grand patron ait toujours dix minutes pour évoquer le sujet. Les Singapouriens sont également passionnés, indique-t-elle, par les sujets financiers, et en premier lieu, par les investissements immobiliers qui représentent une sorte de sport national : dans les familles aisées, la fortune a souvent commencé en pariant sur le foncier. Singapour, coté acheteurs, est un marché porteur. En témoignent les multiples so-

ciétés qui viennent y présenter des projets immobiliers à Londres ou en Australie, vendant sur plan des appartements qui s’enlèvent comme des petits pains. Le mouvement #MeToo Yasmin Yonkers estime-t-elle que le fait d’être une femme a constitué une opportunité ou un handicap pour réussir dans les médias ? À son avis, cela n’a jamais été un frein à sa carrière. Bien au contraire ! À la radio, la voix et le charme constituent des atouts importants. Sur le mouvement #MeToo, elle observe qu’il n’a pas vraiment pris d’ampleur à Singapour. Elle l’explique par la nature très conservatrice de la société, où il reste par-dessus tout essentiel de ne pas perdre la face. Ainsi, il est probable que certains faits n’ont pas été dénoncés, les femmes restant pour le moment dans la retenue et pesant longuement leur décision. Globalement, selon elle, il existe une véritable égalité entre les hommes et les femmes. C’est vrai dans le domaine de l’éducation où les femmes réussissent d’ailleurs plutôt mieux que les hommes. C’est vrai aussi sur le plan professionnel. Cette situation explique sans doute partiellement que les Singapouriennes ne se soient pas retrouvées dans les situations de harcèlement dénoncées par le mouvement #MeToo.

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Caroline D.

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Les Singapouriennes, le luxe et l’économie circulaire

L’économie circulaire est-elle applicable à la mode et au luxe ? La fondatrice de StyleTribute et de Reflaunt, Stéphanie Crespin, en est persuadée. Dans un écosystème singapourien qui n’était pas forcément acquis aux produits de seconde main, elle est à l’origine de deux start-up qui sont en train de révolutionner la manière dont la mode et le luxe sont compatibles avec les enjeux liés à l’environnement.

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Franco-belge née au Japon ayant habité en Thaïlande, à Paris et à Bruxelles, Stéphanie Crespin a toujours eu envie de voyager et de revenir en Asie. Après une première expérience professionnelle en business et marketing chez Procter & Gamble, où elle était responsable de marques de luxe fragrances au Benelux puis de la marque Pantène à Bucarest pour les pays des Balkans, l’envie d’entreprendre est née. En 2013, elle crée StyleTribute, une plateforme de vente en ligne dédiée à la mode vintage de luxe, de seconde main. Bis repetita en 2018 avec la création de Reflaunt, un concept qui permet aux détaillants d’offrir à leurs clients de revendre les articles de mode dont ils se sont lassés. Pourquoi Singapour ? Stéphanie Crespin - En 2000 alors que je voulais revenir en Asie, j’ai hésité entre Singapour et Hong Kong. Mais mon attirance pour l’Asie du Sud-Est et l’écosystème singapourien

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pour les start-ups et le commerce ont fait pencher la balance. En 2012, j’étais venue quelques mois à Singapour pour étudier l’opportunité d’ouvrir un concept store pour le compte d’un tiers, et pour réaliser son business plan. Cette expérience m’a permis de mieux comprendre l’environnement du commerce de détail et de repérer les grandes tendances économiques dans la région : une classe moyenne qui grandit vite, un pouvoir d’achat très important, l’attrait pour le discount et le affordable luxury, ainsi que la croissance du e-commerce. Les Singapouriennes sont-elles réceptives à cette offre de produits de luxe de seconde main ? Il y a cinq ans, lorsque j’ai lancé StyleTribute, la perception des produits de seconde main était plutôt négative. Elle renvoyait l’image de petits magasins un peu miteux, sombres et sales au pied d’un HDB. Il a fallu changer cette conception et éduquer le consommateur.

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Comment avez-vous commencé ? J’ai démarré toute seule et sans fonds. Je faisais tout moi-même, le site, les photos, le transport. C’était très difficile, physiquement et psychologiquement, mais j’ai adoré cette phase-là. J’ai commencé avec des produits de mon réseau de copines, avec des pièces pas très luxe et peu de stock. Il a fallu un peu de street-smart et beaucoup d’énergie pour rompre le cercle vicieux « pas de stock, donc pas d’acheteurs, donc pas de vendeurs qui veulent te faire confiance, donc pas de stock ». J’ai fait beaucoup d’évènements en partenariat avec des commerces, des restaurants, des galeries d’art. Je faisais leur marketing et animais leurs lieux différemment. Cela me permettait de présenter mes collections et de faire connaître le site StyleTribute, dont le démarrage a été assuré en 6 mois sans budget marketing. Qui sont vos clients ? Nous avons deux catégories de clients les acheteurs et les vendeurs - qui ont des profils différents. Pour les vendeurs, on est sur du produit de luxe, avec un minimum requis de dix pièces et une moyenne de vingt produits. Les vendeurs sont typiquement des femmes qui ont un pouvoir d’achat très élevé, qui peuvent se permettre d’acheter plusieurs dizaines de sacs-à-main de luxe Les acheteurs sont plutôt des personnes qui aiment la mode mais font attention à leur budget ! Cette audience acheteurs est aussi plus jeune, entre 35 et 45 ans, alors que les vendeurs sont plus âgés.


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Stéphanie Crespin : « Reflaunt permet aux détaillants d’offrir à leurs clients l’option de pouvoir revendre, donner ou recycler les articles de mode... » DR

Comment choisissez-vous les pièces ? Il y a tout d’abord une phase de tri. Ensuite viennent des étapes qui nécessitent plus d’expertise, comme la vérification de l’authenticité, le style et la tarification. Ce travail est fait par une équipe dédiée, qui a les compétences requises en particulier pour l’industrie du luxe. Nous faisons un premier tri sur la base du style, de la qualité et de la propreté. Ensuite, plusieurs facteurs interviennent comme la marque, la catégorie, la condition du produit et la tendance actuelle. Nous utilisons aussi les données historiques de vente et des données de marché. Enfin, pour garantir la non contre- façon, nous avons de nombreux filtres inhérents à notre process qui limitent les risques et dissuadent de vendre de la contrefaçon, comme le fait par exemple de se rendre chez nos revendeurs pour la collecte des pièces. Mais ces filtres n’éliminent évidement pas

tous les risques, et nous travaillons alors avec experts internes et externes. Vous travaillez actuellement sur un autre concept, celui de Reflaunt. De quoi s’agit-il ? Reflaunt est une technologie qui fait le lien entre le modèle du e-commerce pour les produits de mode de première main et les produits de deuxième main. Avec cette technologie, nous permettons aux marques de se développer à travers un modèle circulaire disruptif. C’est un plugin qui permet aux détaillants d’offrir à leurs clients l’option de pouvoir revendre, donner ou recycler les articles de mode qu’ils ont achetés dans le passé. Ainsi, nous connectons effectivement les places de marché de seconde main directement avec les marques et détaillants. Ce faisant, nous créons un écosystème de consommation circulaire. The future of fashion is circular est notre base line.

Pourquoi cette deuxième start-up ? C’est l’aboutissement d’une vision que j’ai déjà depuis quatre ans. Pendant toute la phase de lancement de StyleTribute, il ne m’était pas possible de consacrer du temps à ce concept. J’ai donc commencé par concentrer mes efforts sur StyleTribute pour l’amener à l’équilibre et lui donner les conditions de son indépendance. En parallèle, j’ai affiné le concept de Reflaunt. Le fait que les marchés de première et de seconde man soient déconnectés entraînent de nombreuses difficultés. Je voulais m’attaquer à ce problème. Compte tenu de l’expérience que j’ai acquise dans les deux marchés, j’ai le sentiment que je peux avoir dans ce domaine une réelle valeur ajoutée.

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Propos recueillis par Cécile Brosolo

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Véronica Abensour Nilsson Femme active et engagée, à la croisée des cultures

Son apparence est nimbée de douceur mais ne vous y fiez pas car avant tout Véronica Abensour Nilsson est une femme engagée. Elle est l’épouse de Marc Abensour, Ambassadeur de France à Singapour. Suédoise, mariée à un Français, Véronica travaille à Singapour pour une fondation allemande. Elle évolue discrètement et élégamment dans cette diversité culturelle.

© Yohan Medina

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Quel a été votre parcours ? Véronica Abensour Nilsson - J’ai suivi des études de Sciences politiques et d’économie en Suède à l’université de Stockholm. J’ai travaillé pour la Confédération des syndicats suédois et puis j’ai été nommée au sein du Comité syndical consultatif auprès de l’OCDE à Paris en 2001. Je gérais un projet sur les principes directeurs de l’OCDE, la responsabilité sociale des entreprises. Ma mission principale consistait à promouvoir et mettre en œuvre ces principes notamment à travers l’organisation de conférences et de formations de syndicalistes un peu partout dans le monde. Ironie du destin, alors que mon futur mari vivait lui aussi à Paris, nous nous sommes rencontrés lors d’une conférence à Lund en Suède ! J’ai vécu 7 ans à Paris de 2001 à 2008, et lorsqu’il a été nommé Représentant permanent adjoint de la France à l’Organisation du traité de l’Atlantique Nord (OTAN) à Bruxelles, j’ai démissionné. J’ai vite retrouvé un poste à la Confédération européenne des syndicats où j’ai été élue, en 2011, Secrétaire confédérale puis, en 2015, Secrétaire générale adjoint, poste que j’ai quitté après la nomination de mon mari à Singapour. Désormais je travaille pour le bureau régional de la Fondation Allemande du Parti socialiste (Friedrich-Ebert-Stiftung). Nous gérons des projets qui traitent de problématiques économiques et sociales en Asie. Personnellement, je pilote un programme sur la prise en compte


Dossier – Les femmes à Singapour des droits fondamentaux dans les accords de libre-échange et autres accords en matière de commerce international. Est-ce facile de représenter la France quand on est Suédoise, mariée à un ambassadeur Français ? Non, ce n’est pas facile car les réflexes premiers et spontanés proviennent de votre propre culture. Mais j’adore la France et sa culture. Lorsque j’étais petite, en Suède, j’ai eu le choix de sélectionner à l’école une autre langue que l’anglais. J’ai choisi sans hésiter le français plutôt que l’allemand car je trouvais cette langue très belle. Evidemment, quand je suis arrivée à Paris, je ne parlais pas le français couramment mais je comprenais beaucoup de choses et je pouvais lire des journaux et des livres pas trop compliqués. J’ai dû m’y mettre ! Et je me suis sentie tout de suite chez moi. Vous êtes à la croisée de cultures, comment vous adaptez-vous ? En réalité, j’ai énormément appris sur les différences culturelles lors des nombreuses conférences internationales auxquelles j’ai participé à l’OCDE. J’ai noté par exemple dans les réunions que les Nordiques sont souvent très brefs et annoncent la chose la plus importante dès le début de la négociation. Les col-

lègues latins, eux, parlent d’abord longtemps pour aboutir à une conclusion. Hélas, si l’on n’a pas été suffisamment attentif, on aboutit souvent à des malentendus. Quant aux Français, ils aiment « argumenter ». En Suède, on recherche plutôt le consensus. Et si un sujet fâche, nous préférons l’éviter! J’avais l’impression au début que les Français se disputaient constamment. C’était pour moi incompréhensible et donc difficile. Mais, en les connaissant mieux je me suis rendue compte qu’ils sont, en réalité, toujours dans l’argumentation. C’est sans doute le fameux esprit cartésien ! Finalement en prenant des chemins différents, les deux systèmes démontrent leur efficacité. Quant aux réceptions à la Résidence, nous suivons le protocole, ce qui facilite les choses. Dans quelle culture élevez-vous vos enfants ? Si l’on évoque l’éducation, nous essayons de leur faire bénéficier des deux cultures, mais ce n’est pas toujours facile. Elèves du lycée français, nos enfants sont bien entendu plongés dans la culture française. De façon générale, les Suédois sont plus souples que les Français qui éduquent les enfants de façon plus autoritaire. J’ai tendance à toujours d’expliquer aux enfants les raisons pour lesquelles ils doivent faire telle ou telle chose.

Les codes de conduite envers la femme sont-ils différents en Suède ? Les comportements sont différents. Les Suédois sont très attachés à l’égalité femme/homme. Par exemple, nous parlons de « congé parental » sans distinction de genre. Mais, en aucune manière, cela signifie que les suédois ont plus de respect envers les femmes que les Français. Comment une femme d’ambassadeur soutient-elle son époux ? Il faudrait poser la question à mon mari ! Comme je travaille à plein temps, je ne suis pas sûre de le soutenir assez. Mais cela dépend de lui et des situations. S’il souhaite partager certaines choses, je lui donne mon point de vue et l’aide de mon mieux. Etre femme d’ambassadeur, est-ce une barrière ou une chance ? Il y a des contraintes qui pèsent sur la vie privée et professionnelle. Je suis restée quatre années à Bruxelles avec les enfants sans mon mari qui était à Paris et faisait les allers-retours. J’ai dû quitter un poste important pour venir ici. Nous déménageons souvent ce qui n’est pas toujours facile pour nos enfants. Cependant je le vois comme une chance. Je suis ravie.

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Propos recueillis par Catherine Soulas Baron

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Maid in Singapore Une femme sur dix, à Singapour, est une helper Elles partagent le quotidien de beaucoup de familles à Singapour. Elles s’occupent des enfants, font la cuisine et le ménage… discrètes, mais précieuses. Elles, ce sont les helpers, les maids, les Foreign domestic workers, qui, venant des Philippines, d’Indonésie, de Birmanie et d’ailleurs, sont venues chercher un peu de « rêve singapourien » pour construire leur avenir, ou celui de leurs familles. Elles s'appellent Shirley, Ida ou Lanna. Elles font parti des 250 000 helpers qui, selon les statistiques officielles, vivent et travaillent dans la cité-État, soit environ dans un ménage sur cinq. La majorité vient d'Indonésie ou des Philippines, mais elles peuvent venir des onze autres pays approuvés par le Ministry of Manpower (MOM), à savoir : la Malaisie, le Myanmar, la Thaïlande, le Bengladesh, le Cambodge, Hong Kong, l’Inde, Macao, la Corée du sud, le Sri Lanka et Taiwan. Outre leur nationalité, les critères pour prétendre à ce poste sont stricts. Tout d'abord, il s’agit exclusivement de femmes, âgées entre 23 et 60 ans

(50 au maximum si elles n'ont jamais travaillé à Singapour). Un minimum d'éducation est aussi demandé, elles doivent avoir été au moins 8 ans à l'école, voire plus selon le pays d'où elles viennent. En arrivant à Singapour, elles doivent immédiatement suivre une formation d'une journée. Au programme : une présentation du pays, les conditions de travail, quelques notions de sécurité, et comment elles peuvent gérer le relationnel. Un test médical est effectué pour s'assurer de leur bonne santé. Coté Employeurs, ceux-ci ont aussi des devoirs et sont soumis à des critères

Le dimanche, les helpers se retrouvent à Lucky Plaza, ou bien à l’église, ou encore pratiquent ensemble une activité. DR

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d'éligibilité, que ce soit en termes d'assurance pour couvrir la future employée, de conditions d'hébergement ou de travail. Une formation obligatoire insiste sur les rôles et les responsabilités qui leur incombent. Tout ceci afin de définir un cadre légal et bien établir les devoirs et les obligations de chacun. Le choix d'une helper se fait sur plusieurs critères. Certaines familles vont privilégier une helper d'une nationalité plutôt qu’une autre, pour leur culture, leur religion, leur habilité à parler telle langue, voire leurs compétences culinaires. La charge de travail est lourde : faire tourner une maison toute entière, du ménage au repassage, en passant par la cuisine et les lessives. Parfois même, les helpers s’occupent des animaux domestiques, d’enfants en bas âge ou de personnes âgées, ou encore de laver les voitures… De longues journées Pour Shirley, Ida ou Lanna… la journée commence tôt. 6h30 le réveil sonne. Après un brin de toilette, un peu de ménage dans leur chambre, elles s'attèlent à leurs tâches domestiques. La maison dort encore quand le petit déjeuner est sur la table, et une partie du ménage déjà entamé. Elles aident ensuite les enfants à se préparer pour aller à l’école. D’ailleurs les enfants s’attachent très souvent à celle qu’ils appellent « Auntie ». Ils le font d’autant plus s’ils sont jeunes et que c’est elle qui les accompagne à l’école. Le reste de la journée est consa-


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Nilu Silva Javaweera, créatrice de Nilu Tea

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Arrivée à Singapour comme helper, à l’âge de 19 ans, Nilushika Silva Jayaweeera a créé, 16 ans plus tard, sa propre marque de thé au Sri Lanka, et lancé une association qui aide les femmes Sri Lankaises à se former pour devenir indépendantes. L’histoire de Nilu commence, au Sri Lanka, par plusieurs drames successifs. La mort de sa mère, d’abord, quand Nilu est âgée de 14 ans. Celle de son père et de l’un de ses frères, deux ans plus tard, dans un accident de voiture. Devenue orpheline et soutien de cré au ménage, au repassage, aux courses et à la préparation des repas. La journée passe vite, car l’école se termine tôt. Après 21h00, elles peuvent enfin se reposer. À ce moment-là, en général, elles en profitent pour faire une visioconférence avec leur famille. Petit moment de réconfort avant d’aller dormir. Des congés, elles en ont peu. Deux semaines par an pour retourner chez elles. Et aussi un jour par semaine, le dimanche en général. Elles en profitent pour voir leurs amies, elles aussi helpers. Elles se retrouvent à Lucky Plaza, ou bien à l’église, ou encore pratiquent ensemble une activité : course à pied, danse ou yoga. Leur salaire peut sembler dérisoire, mais il représente deux fois, trois fois, voire davantage, que ce qu’elles gagnaient dans leur pays d’origine. Avec ce salaire, elles peuvent sub-

famille, Nilu doit travailler pour aider sa fratrie. A 19 ans, elle débarque à Singapour, complètement perdue, pour y travailler comme helper. Elle va le faire pendant 16 ans, travaillant successivement dans des familles chinoise, indienne, hollandaise, anglaise et française. Coup de pouce déterminant : l’un de ses employeurs, une française, va la pousser à se projeter dans l’avenir, à se former et finalement à entreprendre. La formation, Nilu va la trouver auprès de Aidha, une association singapourienne qui propose des cours de gestion et d'entrepreneuriat aux Helpers. L’idée nait d’un site de vente de thé en ligne "Natural Products by Nilu". Son employeur français, web designer, lui crée un site internet. Depuis le Sri Lanka, le mari de Nilu envoie les commandes aux quatre coins du monde : Singapour, France, HongKong, Etats-unis… L’activité se développe. Pendant 4 ans, Nilu mène de front son travail de helper et le dévevenir aux besoins de leur famille ou de leurs enfants. Elles épargnent le reste. La plupart ont des projets : acheter une maison, monter leur affaire, devenir prof de yoga… Les problèmes de maltraitance Si Shirley, Ida ou Lanna ne sont pas concernées, elles connaissent d’autres helpers qui ont été ou sont victimes de maltraitance. Certains employeurs abusent de leur position dominante : conditions de vie déplorables, restrictions alimentaires, salaire non payé, absence de jours de congés, rétention du passeport… Tout cela a beau être illégal, et le MOM punir sévèrement les contrevenants à un an de prison et 10 000 dollars d’amende, voire à des peines plus lourdes en cas de violences, les phénomènes de maltraitance demeurent une réalité.

loppement d’un micro-business international dans le commerce du thé équitable. Finalement, elle rentre au Sri Lanka. En 2018, elle y crée sa propre marque de thé, Nilu Tea, composée de thés de Ceylan de qualité supérieure, issus de deux plantations, Kelani Valley et Talawakelle, éthiques et éco-responsables. Engagée, elle fonde simultanément une association à but non lucratif, Emerging Hope Lanka, pour soutenir l’éducation des femmes, à laquelle une part du Chiffre d’Affaires de la nouvelle société est reversée. La boucle est bouclée, devenue entrepreneuse et conférencière, Nilushika Silva Jayaweeera, veut faire des émules et ne ménage pas sa peine pour aider les femmes sri lankaises à lancer leurs propres micro-entreprises. lepetitjournal.com/singapour

« De helper à entrepreneur, le fabuleux destin de Nilu Tea » de Cécile Brosolo L’autre réalité, c’est l’infantilisation dans laquelle sont maintenues beaucoup de helpers sous couvert de les surveiller. Une étude faite par les ONG HOME et TWC2, montre ainsi qu’environ une helper sur cinq vivrait dans un logement où plusieurs caméras seraient installées uniquement dans le but de les surveiller. Pour les mêmes raisons, certains employeurs obligent les helpers à rester à la maison pendant leur journée de repos, ayant peur qu’elles ne se comportent de manière inappropriée, fassent des bêtises ou de mauvaises rencontres si elles venaient à sortir. Une approche que les employeurs justifient par le fait qu’aux yeux de la loi, ils sont tenus pour responsables de leurs agissements.

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Emmanuel-Pierre Hébé

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Violences à l’égard des femmes Quelques batailles gagnées, un combat à remporter

Quand en octobre 2017, éclate l’affaire Harvey Weinstein, elle déclenche aux Etats-Unis le mouvement #MeToo qui s’étend rapidement au monde entier. L’impact n’épargne pas Singapour qui prend conscience de la prévalence des violences faites aux femmes, contre lesquelles les associations, à l’instar d’AWARE, militent depuis 50 ans.

AWARE : Association of Women for Action and Research. DR

Singapour revient de loin ! Il y a à peine 50 ans, la violence à l’égard des femmes n’était pas appréhendée dans une acception globale. Seuls les viols, les agressions sexuelles et l’inceste étaient reconnus par le code pénal. Ce contexte cachait une triste réalité largement tolérée par la société comme l’explique l’Association of Women for Action and Research (AWARE) qui évoque même une « maladie sociale chronique » : celle de la violence domestique. Toujours selon AWARE, deux éléments expliquaient cet état de fait : l’existence de stéréotypes sexistes profondément ancrés selon lesquels les femmes étaient les subordonnées des hommes et la croyance selon laquelle ce qui se passait au sein du foyer était une « affaire de famille privée ». La cellule familiale, incarnée par l’homme en tant que chef de famille, constituait un

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tel bloc dans la société singapourienne que le législateur hésitait à intervenir et à criminaliser les violences domestiques. Le problème est resté tapi jusqu’aux années 1990 où, face au plaidoyer de plusieurs ONG, les autorités acceptent de le reconnaître comme un enjeu sociétal. Deux évènements majeurs sont à l’origine de cette prise de conscience : l’adhésion de Singapour à la Convention des Nations Unies sur l’élimination de toutes formes de discrimination à l’égard des femmes (CEDAW) et un projet de loi sur les violences domestiques défendu par Kanwaljit Soin, ancienne présidente de l’association AWARE. Si le projet n’a finalement pas été entériné par le législateur, nombre de ces dispositions ont été reprises, en 1996, dans un amendement historique à la Charte des droits de la femme. La violence n’est alors plus ap-

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préhendée dans un seul contexte domestique et la notion de préjudices émotionnel, psychologique et physique émerge. Dans les années 2000 sont reconnus le harcèlement sexuel au travail, la traite des femmes, les abus contre les travailleurs domestiques et le viol conjugal. Aujourd’hui, bien que le principe d’égalité soit inscrit dans la Constitution, impliquant la non-discrimination à l’égard des femmes, les associations et les experts estiment que l’ampleur du problème a été sous-estimée. Pour AWARE, « la société singapourienne n’a pas progressé parallèlement aux changements politiques amorcés. Les mentalités, notamment, continuent à tolérer la violence et la discrimination à l’égard des femmes. Or, ces mentalités sont fondamentales puisqu’elles sont fondatrices des idées traditionnelles de la moralité ». Honte et culpabilité À l’échelle mondiale, Singapour est un pays où l’agression sexuelle reste l’un des crimes les moins signalés. Une enquête réalisée par International Violence Against Women Survey (IVAWS) a révélé que les victimes préfèrent taire leur agression plutôt que de subir de nouvelles stigmatisations. Les chiffres en la matière sont consternants : une personne sur dix pense que les femmes violées sont souvent à blâmer ! Relativement peu visible


Dossier – Les femmes à Singapour dans les dénonciations suscitées par la mouvance #MeToo, Singapour n’est pourtant pas resté insensible face à cette prise de conscience. En témoigne le centre de traitement des agressions sexuelles de l’association AWARE qui a enregistré une hausse de 79 % fin 2017. Répondant à un besoin prégnant de soutien aux victimes et d’évolution des comportements à tous les niveaux de la société, AWARE vient de déployer la campagne Aim for Zero visant à inciter les femmes victimes de violences sexuelles à les dénoncer. Dix femmes témoignent, avec courage, sur leur agression et leur traumatisme. Lancée officiellement à l’occasion de la Journée internationale pour l’élimination de la violence à l’égard des femmes, le 25 novembre 2018, l’ambition est de mettre un terme définitif à la violence sexuelle à Singapour. Pour autant, pour faire évoluer les mentalités et les comportements, il convient de s’attaquer aux racines du problème. Pour le United Nations Women’s Committee de Singapour « le plus important est de convaincre les membres de la société singapourienne d’accepter de modifier les comportements traditionnels qui encouragent trop souvent la violence masculine ». Cette évolution des mentalités passera nécessairement par l’éducation des jeunes garçons et des hommes. Reste le problème des maids, souvent exploitées et hébergées dans des conditions sordides, ainsi que des épouses étrangères provenant de contextes socio-économiques plus pauvres que ceux de leurs époux singapouriens. Dépendantes d’eux pour la résidence, la nationalité et le droit au travail, elles sont fragilisées et davantage exposées aux mauvais traitements. Au-delà des abus et des inégalités qui n’en sont que plus exacerbés, il leur est difficile de solliciter de l’aide auprès des structures compétentes. Singapour revient de loin mais il lui reste encore du chemin à parcourir pour assurer aux femmes sécurité, respect et éradiquer de façon définitive toute forme de discrimination. Laetitia Person

© Alisa Mulder

La violence sexuelle en chiffres : • 35 % ont subi une forme de violence sexuelle, • 87 % connaissaient leurs auteurs, • 6 % ont demandé de l’aide Etude menée en 2013 par des bénévoles de la campagne We Can! auprès de 500 femmes âgées de 17 à 25 ans.

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Trophées des Français d’Asie

Trois portraits de finalistes Toutes les trois ont participé aux premiers Trophées des Français d’Asie organisés par le petitjournal.com, dont la cérémonie officielle s’est déroulée le 6 décembre 2018 à la résidence de France. Elles ont en commun, avec Isabelle Miaja, d’être des femmes, de vivre à Singapour et d’avoir été finalistes dans l’une des 5 catégories : Éducation, Social-humanitaire, Entrepreneur, Art et Culture, Prix du public. Trois raisons de mettre en avant leurs parcours d’exception. Carrie Nooten. DR

Carrie Nooten Fondatrice de TopoTogo Carrie Nooten est journaliste correspondante de RFI à Singapour. Elle est dans l’industrie des médias depuis 15 ans, comme journaliste, comme fondatrice d’une entreprise de production, et comme CEO d’une start-up média spécialisée dans le tourisme. La majeure partie de sa carrière s’est déroulée en Asie (en Chine puis à Singapour). Fin 2014, Carrie crée TopoTogo, une suite de guides de ville numériques pour les prochaines générations de voyageurs. Elle est aussi à l’origine d’un produit hybride, TopoTogo for Kids & Parents, créé en moins d’un an, qui permet aux familles de voyager facilement. Cette deuxième App mobile TopoTogo Explore & Play, à destination essentiellement des touristes asiatiques, sera distribuée par des partenaires de l’industrie du tourisme. Le tout en quatre langues : anglais, mandarin, japonais et français. Carrie a toujours profité de ses expatriations pour s’adapter et procéder à un changement de carrière. Cela lui a

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demandé du courage, « encore plus à l’étranger » reconnaît-elle, « loin du support familial dont les entrepreneurs ont tant besoin ». Mais elle a toujours suivi ce que son instinct lui dictait de faire : accomplir ce qu’elle aime, ce en quoi elle croit et ce à quoi elle pense pouvoir apporter une contribution globale. « Etre journaliste en Chine, à un moment où peu de reporters parlaient chinois, mettre du mandarin à l’antenne – en embauchant une traductrice à mes frais pour s’assurer que mes propos n’étaient pas déformés, c’était important, voire primordial à trois ans des jeux olympiques » explique-t-elle encore. Viviane Salin Co-fondatrice et directrice de La Petite école Née en France d’une mère hong-kongaise et d’un père sino-indonésien, tous les deux naturalisés Français, Viviane Salin a grandi à Strasbourg jusqu’à ses 20 ans. Elle sort diplômée de HEC en 2002, avec deux expériences de stages aux Etats-Unis, qui

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lui ont donné l’envie de réitérer une expérience professionnelle à l’étranger. Après quelques années passées à Paris dans les secteurs audiovisuel et événementiel, elle suit son mari à Singapour en 2006. Là, elle décide de changer de voie, de sortir du monde de l’entreprise. Étant aussi violoniste formée au conservatoire de Strasbourg, elle se lance dans la musique et commence à enseigner le violon à des enfants de primaire. Elle expérimente ainsi différentes méthodes d’enseignement et les adapte à des publics variés, tout en apportant la touche française d’expressivité et de musicalité. À la naissance de ses enfants, elle ressent le besoin de leur transmettre la langue et la culture française, tout en les immergeant dans un environnement international. N’étant ni convaincue par le système local ni par le lycée français, elle décide de créer une nouvelle école maternelle française bilingue, basée sur le programme de l’Éducation nationale, dans un cadre familial et chaleureux. La Petite école voit le jour en septembre 2012, et a été homologuée


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en 2013, devenant un établissement partenaire de l’AEFE. En 2015, La Petite Crèche a été ouverte et accueille, en français et en anglais, des tout-petits de 18 mois à 3 ans. En novembre 2015, La Petite Ecole a remporté le French Entrepreneur Award de la chambre de commerce de Singapour, avec comme perspective de développer le concept de La Petite Ecole dans la région. C’est chose faite en 2017, avec l’ouverture de La Petite Ecole à Bangkok et à Ho-Chi-Minh. La dernière création remonte à l’été 2018, avec The French Academy, un centre de langues à Kuala Lumpur, qui promeut l’enseignement du français pour les Malaisiens, enfants, adolescents, adultes, pour leurs loisirs, leurs études, ou dans le cadre professionnel. Christine Amour-Levar Co-fondatrice et fondatrice de Women on a Mission et Her Planet Earth Franco-Philippine, spécialiste du marketing, polyglotte, maman de 4 enfants, Christine a commencé sa carrière en marketing au Japon, aux États-Unis et

Viviane Salin.

Christine Amour-Levar.

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© Irina Nilsson

en Amérique latine. Après une expérience dans le design d’intérieur, pour Philippe Starck, en France, elle s’est installée à Singapour en 2005, travaillant pour Nike en tant que directeur marketing. Elle se reconvertit un temps dans la vente au détail de produits de mode brésiliens et devient auteur en écrivant un guide de remise en forme destiné aux jeunes mamans et en étant free-lance pour Harper’s Bazaar et le Straits Times de Singapour. Elle revient à son domaine de prédilection avec un poste de responsable du marketing et des communications chez Temasek Management Services et Temasek Trust, deux filiales à part entière de Temasek Holdings. Aujourd’hui, elle est investie en tant que consultante pour plusieurs fondations dans le milieu de la technologie et du développement durable, ainsi que dans le marketing de la société de son mari : iRace Media, l’une des principales sociétés d’édition et de média de course de chevaux d’Asie. Son goût pour l’aventure et le dépassement de soi ainsi que son intérêt pour la condition des femmes dans le monde

l’ont menée à co-fonder et fonder deux associations caritatives : Women on a Mission et Her Planet Earth. L’idée : relever le défi de rendre les femmes autonomes et indépendantes et aider les femmes défavorisées touchées par le changement climatique. Comment ? En organisant des expéditions au cercle polaire, en Antarctique, au MoyenOrient et dans l’Himalaya, chaque excursion demandant une certaine préparation physique. Les participantes ont pour mission de lever des fonds avant le voyage. Les fonds récoltés soutiennent principalement Women for Women International, une association qui vient en aide aux femmes victimes de guerre et UN Women, une ONG qui soutient les femmes défavorisées touchées par le changement climatique. Les fonds sont aussi distribués à des associations singapouriennes comme AWARE, Pertapis Centre for Women and Girls et d’autres organismes basés dans les pays visités. lepetitjournal.com/singapour

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© Anne Valluy

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Clichés de Singapour au féminin Marie Dailey

La passion de Marie Dailey pour la photographie remonte à la petite enfance, c’est elle qui était chargée de capturer les évènements de la vie quotidienne en famille. Après avoir étudié à l’Ecole Normale et enseigné en France, elle a suivi une formation de journalisme à l'E.S.J. de Paris. Devenue guide de musée, quelques temps, au Walker Art Center de Minneapolis, dans le Minnesota, elle a enseigné dans des écoles françaises à l'étranger : Taïwan, Indonésie, Boston et enseigne au-

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jourd’hui à Singapour. La découverte de ces pays différents lui a procuré de nombreux horizons photographiques, son domaine de prédilection étant la photo de rue. Marie nous donne sa vision de la femme à Singapour à travers les principales communautés présentes : Chinoise, Malaise, Indienne, Philippine et expatriée (Européenne, Australienne…).

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Lætitia Dubois Crochemore


Photoreportage

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Photoreportage

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Photoreportage

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Échappées belles

La fabuleuse Route de la soie Découverte de la portion extrême orientale de cette route mythique

Tel un conte des Mille et Une Nuits, l’évocation de la Route de la soie génère dans l’imaginaire des visions de longues caravanes chargées de biens précieux, des apparitions déferlantes de hordes de Mongols, des bruissements de draps de soie et d’or, des tintements de porcelaine et de verres sur fond de tempêtes de sable et halos enivrants d’épices et d’encens. Réseau de pistes terrestres (et plus tard maritimes) fluctuantes, s’étirant sur des milliers de kilomètres, elle est le berceau d’échanges commerciaux, culturels, religieux, philosophiques et scientifiques inégalés.

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Parc national de Danxia. DR

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Forteresse de Jiayuguan. DR

Xian : armée de terre. DR

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Échappées belles

Lanzhou : grotte des mille bouddhas. DR

SHANXI : Xian C’est dans le sens Orient-Occident que s'ouvrit la route de la soie. Elle débute à Chang’an, actuelle Xian, capitale du Shanxi. Le mur d’enceinte, achevé sous la dynastie Ming pour protéger la vieille ville, demeure l’un des plus grands et des mieux conservés au monde. Par les quatre grandes portes arrivaient des centaines de chameaux et caravanes. À chacune des arrivées, à chacun des départs, sonnait la tour de la cloche. Dans la ville se croisent soldats, pèlerins, marchands, ministres et ambassadeurs de pays étrangers. Dès l’origine de la route, une importante population de marchands musulmans et de religieux s’installe dans le quartier des Hui, considérés aujourd’hui comme leurs descendants. La mosquée sino-arabe du lieu est un bijou. Plus au sud de la ville, la petite et grande pagode de l'oie sauvage, véritables bibliothèques, conservent manuscrits religieux et écritures bouddhiques rapportés des voyages en Inde via la

Route de la soie. Enfin, premier empereur d’un empire féodal unifié, Qin Shi Huangdi se fait bâtir une sépulture gardée par des milliers de soldats en terre pour le protéger dans la mort. On lui doit la construction de la Grande Muraille du nord de Pékin au désert de Gobi. De nombreux vestiges et pans entiers de cette fortification émaillent la Route de la soie, témoignant de son importance dans la sécurité des hommes et des biens. GANSU : Lanzhou – Xiahe – Xining – Zhangye – Jiayuguan – Dunhuang La voie ferrée épouse le tracé de la route de la Soie et traverse le fleuve Jaune à Lanzhou, carrefour prépondérant et capitale du Ganzu, au Nord-Ouest de la Chine. Passage obligé pour relier le Xinjiang et l’Asie centrale, la province du Gansu a la forme d’un long corridor appelé Hexi de 1 200 km au sud de la Mongolie intérieure. Les caravanes mettaient au moins deux mois à le parcourir.

De Lanzhou, on atteint en bateau les grottes de Binglingsi (mille bouddhas en tibétain) recélant d’extraordinaires sculptures, peintures et gravures financées au fil du temps par de riches mécènes grâce aux bénéfices de la route de la Soie. Un site majeur à visiter de par sa richesse et ses paysages lœssiques. On rejoint Xiahe au Petit Tibet, sur les contreforts du plateau tibétain. Des pistes caravanières secondaires y portaient le trafic de marchandises jusqu’au Sitchuan. La ville abrite le magnifique monastère de Labrang, fondé en 1709, plus important monastère Gelugpa en dehors du Tibet. Après avoir traversé un paysage de steppes à couper le souffle de Tongren à Xining, on part à Zhangye, ancien caravansérail, surnommé « La ville d’or de la route de la Soie ». Marco Polo y aurait passé une année entière avec son père et son oncle vers la fin du XIIIe siècle, d’où sa statue dans la ville. Il ne

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Muraille suspendue. DR

reste plus grand chose de la vieille cité caravanière, mais on y trouve un bouddha géant couché de 35 mètres de long, le plus grand de Chine. Plus loin, les exceptionnelles grottes de Mati Si, à flanc de falaise, sont en réalité un monastère où les moines bouddhistes s’installent et offrent l’hospitalité aux voyageurs exténués. Ce site démontre l’efficacité de la route de la Soie comme vecteur de diffusion du bouddhisme à partir de l’Inde. Puis, au lever du soleil, on admire comme au temps des caravanes, les collines multicolores du parc national de Danxia, considérées par le magazine National Geographic comme l’un des phénomènes géologiques les plus merveilleux au monde. Sur la route on visite les tombeaux des Wei et Jin. Face aux montagnes du Qinghai et ses neiges éternelles, la puissante forteresse militaire de Jiayuguan, achevée au XIVe siècle, dite Passe Imprenable sous le ciel, marque les limites occidentales de

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l’Empire du Milieu. Dans son enceinte, une vraie ville, gîte d’étape très important pour se reposer, acheter des victuailles, se procurer des montures fraîches et revendre ou échanger ses marchandises. Pour poursuivre sa route, dans un sens ou dans l’autre, les laisserpasser ou permis de voyager sont obligatoires. Grâce à ses tours de guet de 17 m de hauteur, les soldats surveillent le désert de Gobi et l’accès au corridor du Hexi afin de prévenir les invasions de barbares qui convoitent les précieuses marchandises. Au Nord-Ouest de la forteresse, on découvre la Muraille suspendue et à l’ouest la passe de Yumen (poste de douane où les caravaniers pouvaient attendre jusqu’à trois ans !), Anxi, le parc national de Yadan et les ruines de Suyang. Dunhuang, dernière étape, est une citéoasis de plus de 2 000 ans, située juste avant le désert de Taklamakan la où se divise la route de la Soie. La cité an-

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tique, alors poste de garnison le plus à l’ouest de la Chine, s’enrichit avec les pèlerins et les commerçants. Ces derniers racontent leurs voyages grâce à des sculptures et des fresques commanditées à des artistes et artisans. On les admire sur les plafonds et les parois des 492 grottes de Mogao, l’un des premiers relais bouddhiques de Chine, considérées comme trésor national. Le Sūtra du diamant qui y fut découvert parmi des milliers de manuscrits inestimables est le plus ancien livre imprimé au monde. Ce fabuleux voyage se termine par un tour dans l’immensité des dunes de Mingsha au pied desquelles se trouve un vestige étonnant de la route de la Soie : la pagode du croissant de lune. Une petite oasis avec un lac en forme de croissant de lune qui ne se tarit jamais. Et là, une dernière fois, on essaie de percevoir le chant des sables. Catherine Soulas Baron


Singapour autrement

Les coups de cœur d’Isabelle Miaja Finaliste des Trophées des Français d’Asie, Isabelle Miaja est architecte d’intérieure. Elle a fondé Miaja Design Group, et une galerie d’art intitulée Miaja Gallery. Elle s’apprête aujourd’hui à ouvrir une nouvelle galerie d’art contemporain, MA Collections, et à créer un espace dédié au Lifestyle, élégant et chaleureux, à l’image des endroits où elle aime se rendre. Entre bâtiments rénovés ou ultra-modernes, lieux décalés pour s’évader, elle nous dévoile ses coups de cœur dans la cité-État.

Quel est le lieu qui vous fascine toujours autant ? L’aéroport de Changi, parce qu’il s’agit d’un lieu qui change, s’adapte et s’améliore constamment. C’est un aéroport extrêmement efficace avec un niveau de service élevé, qui a su déployer également de nouvelles normes en matière de style de vie et de décoration de voyage. Il est unique au monde ! Quel est l’hôtel que vous admirez ? Le Sofitel So ! J’apprécie particulièrement le bâtiment historique, qui grâce à une rénovation réussie, a su conserver son charme d’origine tant à l’extérieur qu’à l’intérieur. Une recommandation de restaurant beau et bon ? Odette, le restaurant de Julien Royer. J’adore les restaurants où l’expérience culinaire associe plusieurs éléments : la cuisine, le vin, le service, la décoration d’intérieure… Chez Odette, tout est exquis. C’est un véritable plaisir de dîner là-bas.

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Quel est votre bâtiment préféré ? J'aime beaucoup le Marina Bay Sands ! J'apprécie les promenades le long de la baie. Il se dégage une énergie incroyable de cet hôtel qui contribue à apporter une atmosphère particulière et animée à la ville. Les gens peuvent y courir, faire du vélo et manger en plein air dans ses nombreux restaurants. Quel est votre spot idéal pour chiner de la déco ? Amoy Street, pour ses belles boutiques et ses shophouses. J'y trouve souvent des petits objets utiles pour la maison, tels que des ustensiles de cuisine, des ornements ou des objets en verre.

Avez-vous un endroit top secret pour acheter des meubles de déco ? Tan Boon Liat Building sans hésitation ! Ce bâtiment regorge de petits magasins dédiés au Lifestyle, à la maison et à la décoration d’intérieure. J’aime les explorer et y dénicher des meubles. Quel est l’endroit que vous rêveriez de relooker ? L'hôtel Hilton sur Orchard Road. 423 chambres, une piscine, un centre de fitness... Il s’agit probablement de l’un des derniers hôtels de Singapour qui n’a pas été rénové depuis longtemps. Cela serait formidable d’y apporter une touche plus contemporaine.

Quel est votre bar pour boire un verre entre amis ? Après de nombreuses années, je suis toujours amoureuse de Que Pasa, sur Emerald Hill, un authentique bar à tapas espagnol. J'aime la possibilité de m’asseoir dehors, dans une atmosphère détendue, et de pouvoir profiter de l'architecture des vieilles maisons Peranakan de Singapour. Quel est votre dernier coup de cœur ? J’ai récemment transféré mon agence de design d’intérieur et ma galerie d’art au sein d’APS Lifestyle, près de Robertson Quay. Je redécouvre cette partie de la ville. C’est un endroit charmant pour se promener au bord de l’eau. Les nombreux restaurants se prêtent aussi bien aux déjeuners d’affaires qu’à un verre entre amis ou un dîner en soirée.

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Propos recueillis par Laetitia Person

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Nouvelle - En partenariat avec les éditions Jentayu

Je suis l’enfant de ma mère par Grace Chia

I Apprends-moi à parler avec les morts. À traduire le fantômais en anglais et vice versa quand tu dis que tu discutes à ta mère qui n’est plus ici ; à ouvrir mes oreilles dans le calme de la nuit pour entendre les voix venant de l’autre côté ou murmurer des secrets à emporter dans la tombe. Je ne sais pas comment arrêter d’être à moitié morte sur la carte routière aux itinéraires arachnéens chronométrant les fonctions comme les humanoïdes le font si souvent j’ai oublié comment arrêter de courir d’un but à l’autre, ratant les étapes importantes de mes enfants tandis qu’ils débordent de leurs vêtements et changent d’école, devenant les géants de ce qu’ils étaient autrefois pendant que s’effeuillent les calendriers jaunissants et que les rides se cimentent dans la chair et tout ce qu’il me reste ce sont des images dans la tête, séquence gravée dans la mémoire de comment elle était autrefois, sourires asphyxiés et joie désoxygeénée, une mère cachée à l’arrière, ombrageant mes ténèbres de la lumière rayonnant de son cœur, le long de la ligne radio d’un appel téléphonique désespéré quand tout ce que j’avais besoin d’entendre c’était « tout ira bien » avant que le sol s’ouvre en grand et m’avale tout entieère et qu’elle est là pour bercer ma chute comme elle l’a toujours fait sans faillir. (...) Extrait du recueil Mother of All Questions de Grace Chia, traduit de l’anglais [Singapour] par Patricia Houéfa Grange.

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Nouvelle - En partenariat avec les éditions Jentayu

Entretien avec l’auteure Singapourienne, Grace Chia est l’auteure d’un roman (The wanderlusters), d’un recueil de nouvelles (Every Moving Thing That Lives Shall Be Food) et de trois recueils de poèmes (Womango, Cordelia et Mother of All Questions). Vous avez entamé votre périple littéraire avec deux recueils de poèmes. Puis vous avez publié un roman et un recueil de nouvelles. Vous revenez à présent à la poésie avec Mother of all questions. Lequel de ces genres littéraires considérez-vous comme votre maison ? Grace Chia - Je voudrais pouvoir dire que j’ai commencé en écrivant de la poésie, mais ce n’est pas exact, même si j’ai effectivement publié mon premier recueil de poèmes en 1998 à Singapour, à une époque où la poésie connaissait une certaine renaissance au niveau local. Pour moi, la poésie est un genre puissant qui, en réduisant le nombre de mots dans un espace limité telle qu’une page, permet de faire passer un message ou une histoire de façon sobre et succincte. Moins on en dit, plus on peut imaginer. C’est ce que j’aime dans la poésie. J’ai toujours écrit de la prose, même avant, et désormais après, la poésie. Pour moi, la prose est une architecture différente pour construire mes histoires, mes mondes. Si un poème est un studio à pièce unique, une nouvelle est un appartement, et un roman un immeuble. Lorsque j’écris de la prose, je me donne plus d’espace, plus de liberté pour explorer la narrative (la narration ?) du récit, sa construction en termes de supports scéniques, de personnages, de cadre et surtout de tension entre ces trois éléments. Pour ce qui est des nouvelles, elles sont moins exigeantes pour moi en termes de temps et de concentration, donc elles viennent avec l’inspiration.

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Pourriez-vous nous dire quelques mots du processus d’écriture de Mother of All Questions ? Pour mes trois recueils poétiques, j’ai toujours travaillé sur des poèmes individuels, en ne me souciant du titre ou de la structure que lorsque je m’approchais de la fin. La poésie est le reflet le plus fidèle de l’âme humaine ; l’instantané sérendipitin d’un rêve, d’un cauchemar ou l’interprétation de l’imaginaire. Je ne suis pas certaine de la manière dont il faudrait travailler un tel instantané pour le faire entrer de force dans le cadre d’une thématique, et je ne suis même pas sûre de vouloir le faire. Mother of All Questions (2016) reprend les poèmes que j’ai écrits après Cordelia (2012), qui venait après Womango (1998). Chaque recueil est donc une compilation de mon expression artistique et de l’expérience que j’ai vécue au cours de ces années, en commençant par ma vie de jeune adulte puis de femme et aussi d’immigrante au Royaume-Uni et dans d’autres pays, et enfin de mère retournée vers ses racines.

Mother of All Questions comporte trois parties qui sont trois questions : Where is home? Who are you? et What is life? Where is home? est la première partie mais aussi la plus longue. Cela signifie-t-il que vous considérez la « maison », quoi qu’on mette derrière ce mot, comme étant l’épine dorsale de l’identité ? C’est une observation intéressante, je ne l’ai pas fait exprès ! Comme je l’ai dit précédemment, j’ai rassemblé les poèmes dans chaque segment après les avoir écrits, donc si les poèmes du segment « maison » sont les plus nombreux, c’est probablement le reflet de mon désir subconscient de revisiter le même thème encore et encore. Certaines personnes écrivent sur un sujet qu’elles comprennent bien ; d’autres écrivent sur des choses qu’elles souhaiteraient mieux comprendre. Je pense que j’appartiens à cette deuxième catégorie. Pour moi, la maison n’est jamais juste un espace physique mais métaphysique, symbolique, imaginaire. La maison renvoie au foyer, à l’intergéné-

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Nouvelle - En partenariat avec les éditions Jentayu rationnel, à la société, à la nation, à l’ethnie ou à la culture, au monde. Où se trouve notre place ? Souvent, la réponse est quelque part, partout ou même nulle part. Même nos corps sont une forme de maison qui incarne l’esprit et la chair, et nous pouvons nous sentir chez nous ou étrangers dans nos maisons, comme une sorte d’hôte parasite dans nos moments d’aliénation les plus profonds. À Singapour, nous utilisons le mot « kampong » pour désigner une communauté locale, mais dont les villages rustiques ont disparu pour laisser place à des gratte-ciel dans une jungle de béton ; il existe une déconnexion entre les vieilles habitudes et la nouvelle ère. Tenter de recréer, artificiellement, un sentiment commun de « maison » chez cinq millions d’individus divers vivant sur une île comprimée est, à mon sens, assez idéaliste. L’incapacité/impossibilité de parler est souvent présente dans les deux premières parties de ce recueil. Que représente l’indicible pour vous ? En tant que femme asiatique d’origine

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chinoise ayant reçu un enseignement anglophone, je ne peux pas considérer la parole comme chose acquise, même dans une société moderne comme Singapour. Pendant mon enfance, les hommes de ma famille - mon père et mes deux frères - parlaient fort, se disputaient et faisaient part de leurs pensées, pendant que ma mère voletait à l’arrière-plan, nettoyait la maison, cuisinait et gérait toutes les tâches ménagères. Bien entendu, elle n’était pas silencieuse, mais la majorité (3 hommes et 2 femmes) parlait plus fort que la minorité silencieuse, et le chauvinisme aussi était de famille. Heureusement pour moi, on ne s’attendait pas à ce que je ne reçoive pas d’instruction ou que j’épouse un homme riche, même s’il était clair que l’on avait très peu d’attentes à mon égard, je me suis donc secrètement rebellée et j’ai fait tout ce que j’ai eu envie de faire, y compris m’adonner à ma quête d’écriture, de littérature, d’art, de théâtre, toutes ces choses irréalistes qui ne me feront pas « gagner d’argent ». Le théâtre m’a également appris que le non-dit est éloquent, tout comme un espace vide peut avoir du sens dans les arts et la poésie.

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La féminité est au cœur de Mother of All Questions. Vos poèmes disent ce que cela signifie d’être fille, sœur, femme, épouse, mère, mère active ; et d’assumer plusieurs rôles à la fois ou de devoir renoncer à ses propres rêves. Vous considérez-vous comme une féministe ? Je ne considère pas les hommes à responsabilité comme des masculinistes, si ça peut aider. Je me vois, d’abord et avant tout, comme un être humain. J’ai un corps de femme. Je suis originaire de Singapour et j’ai de l’ADN chinois. Je parle quelques langues, même si je suis plus forte en anglais. Il y a des gens qui ont une vision très limitée des féministes et qui comprennent encore moins ce que cela veut dire, je déteste donc me coller cette étiquette superflue. Ce n’est pas à moi d’éduquer les personnes qui choisissent l’ignorance. Je ne peux cependant pas empêcher les autres de m’étiqueter. Propos recueillis par Jérome Bouchaud


Un artiste, une œuvre

Le Carré Blanc d’Hélène Le Chatelier

Cette œuvre, tirée de la série Carré Blanc, est inspirée de la signalétique créée à la télévision en France en 1961 après la sortie du film de Maurice Cazeneuve, L’Exécution, dans lequel un nu féminin apparaît quelques secondes. Son rôle était de prévenir d’un contenu non adapté au jeune public. L’artiste interroge ici le caractère (pornographique ?) de la nudité et le statut du marquage. Carré Blanc 5, Encre de chine et acrylique sur papier – 66,5cm x 101cm. 2018

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Un chef, une recette

Anne-Sophie Pic

Héritière et autodidacte, intuitive et empathique, acharnée et généreuse La voix est douce, le sourire est franc. Tout dans la posture d’Anne-Sophie Pic exprime une sensibilité bienveillante et une force tranquille… La clé de voûte de cette force est un ancrage familial soutenu par des valeurs indéfectibles : partage, sincérité, loyauté, courage, persévérance et liberté. Première femme chef aux 3 étoiles Michelin en France, Anne-Sophie Pic a fait de la « grande maison de Valence », héritée de son père et de son grand père, la base d’un groupe dynamique et inspiré, qui ouvrira en juin prochain un restaurant La Dame de PIC à Singapour. Malgré le succès, la pression et les responsabilités, vous semblez être restée vous-même. Quel est votre secret ? Anne-Sophie Pic – Aucun secret ! J’aime ma vie, mon métier et les gens qui m’entourent. Cela me porte en effet, me rend forte et surtout… insensible aux nuisances que la célébrité ne manque pas de créer. Je n’écoute pas « radio-casseroles » ! Je ne jalouse personne, ne fais de mal à personne ; je trace mon chemin par conviction et non par amour de la gloire qui m’effraie toujours… Mon alter ego, mon pilier, mon complice, c’est David, mon époux depuis plus de 20 ans. Nous sommes complémentaires. Il gère et développe le groupe ; je crée et forme mes équipes. Sans lui, je ne serais sans doute pas là aujourd’hui.

© Stephane de Bourgies

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Quelle est la genèse de la mythique Maison Pic que vous codirigez avec votre époux, David Sinapian depuis 1997 ? C’est mon arrière-grand-mère, Sophie, dans les années 1920 en Ardèche. Excellente cuisinière, elle ouvre l’Auberge du Pin dans l’une des fermes que possède et dirige son chasseur d’époux. Tous deux sont engagés à leur façon dans la communauté : elle avec sa cuisine généreuse, savoureuse et son accueil ; lui en tant que mécène rural, créant une école permettant aux paysans de s’instruire. Je


Un chef, une recette

L’île flottante fraise menthe recette d’Anne-Sophie Pic

Pour 6 personnes Ingrédients Les blancs en neige – 150 g (5 pièces) de blancs d'œufs – 90 g de sucre semoule – 2 g de zestes de citron jaune – 8g de Get31 – Quelques feuilles de menthe fraîche pour le dressage Le smoothie fraise – 500 g de fraises dont quelques fraises pour le dressage – 50 g de sucre en poudre – 30 g de jus de citron jaune Recette 1– Le smoothie fraise Laver et équeuter les fraises. Mixer tous les ingrédients jusqu’à ce que la préparation soit lisse. Conserver au frais. 2 – Les blancs en neige Monter les blancs avec le sucre, le Get 31 et les zestes de citron jaune. Sur un plat qui peut aller au four micro-ondes, réaliser à l’aide d’une poche des boules de blancs en neige (environ 35 g chacune). Faire cuire au four micro-ondes 30 à 45 secondes à pleine puissance. Réserver au frais. 3 – Dressage et finition Dans des verrines, disposer des fraises coupées en morceaux. Couler le smoothie fraises par dessus puis disposer les blancs en neige. Décorer avec des quartiers de fraises et des feuilles de menthe.

© Virginie L

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Un chef, une recette

© Serge Chapuis

suis très attachée à ce passé. J’en suis fière et reconnaissante. Je viens d’une famille protestante, j’ose dire éclairée, guidée par le respect de la famille, la communauté, le partage, une certaine fierté patriote et une éthique de travail de fer. Ces valeurs sont non-négociables. Elles me guident à chaque seconde. Comme une boussole. La mythique Maison Pic est née avec André Pic, votre grand-père. André a grandi dans la cuisine de sa maman, Sophie. La cuisine s’impose à lui comme une évidence. En 1934, il est un des premiers Chefs trois étoiles au guide Michelin en France. Il aime ce qu’il fait, il est doué et surtout intransigeant avec la qualité et la présentation. Ses plats « historiques » sont le gratin d’écrevisses, la poularde en vessie, le lièvre à la broche… En 1936, il emménage dans la grande maison de Valence, le long de la Nationale 7 : la Maison Pic est née. C’est ma maison, mon antre, mon refuge et le symbole de ma famille.

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Jacques est le fils d’André. C’est votre papa. Il perpétue l’excellence. Aviezvous le choix de ne pas suivre cet engagement familial ? Mon papa s’est distingué dans le monde culinaire par la finesse artistique de la présentation et les associations de saveurs alors inédites en plus de son savoir-faire de chef. C’était un battant, avec une passion intrinsèque pour la cuisine, au-delà de la tradition familiale. Mes parents m’ont poussée à étudier, à élargir mon horizon, à m’émanciper. Et puis, la gastronomie était alors un univers exclusivement masculin. En École de commerce à Paris, je voulais travailler dans le luxe. J’ai eu l’occasion de voyager, de faire des stages au Japon, aux États-Unis. J’ai beaucoup muri. J’ai aussi rencontré David… Et puis, après quelques années loin de ma maison, j’ai commencé à mieux percevoir la magie qu’opère le monde merveilleux de la gastronomie sur les gens, dans les vies… Cela crée du bonheur. C’est incroyable. On n’est jamais plus sensible

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à la vérité des choses que lorsqu’on s’en éloigne ; c’est alors que cette vérité revient spontanément et s’impose naturellement. Besoin de ré-ancrage familial en me connectant avec la cuisine, l’âme de ma famille. Je voulais apprendre avec et par mon père. L’été qui a suivi la fin de mes études, en 1992, je suis retournée à Valence sans objectif professionnel. Je suis entrée en cuisine, par la petite porte, même si j’étais « la fille de ». J’ignorais tout. L’apprentissage fut bref : votre papa décède brutalement. Que se passe-t-il dans votre tête ? Ce fut un choc terrible. Il était jeune et rien ne laissait présager son départ. Je n’étais préparée, ni mentalement, ni professionnellement à rester en cuisine. Je voulais juste apprendre. Devenir pro, c’était une façon d’honorer sa mémoire et ma famille. Je suis restée en cuisine. J’ai appris auprès de ceux que mon père avait formés. Et c’est devenu très vite une passion.


Un chef, une recette En 1995, la Maison Pic perd une étoile. Quel impact a eu cette traversée du désert ? Un impact immense. Mais ce fut un choc fondateur. Ce n’est pas plaisant de tomber, mais il y a toujours des éléments subjectifs inhérents au jugement des guides. Et il faut savoir rebondir en se battant, en innovant, en… traçant son chemin ! En 1997, avec David nous avons repris la direction du restaurant de mon père. Le développer, le magnifier est le plus bel hommage que je puisse rendre à mes parents, grands-parents et arrière grands-parents. En 2007 : c’est la consécration. Vous regagnez la scintillante 3e étoile. Vous êtes alors la 1ère et seule femme en France. Je ne l’ai pas obtenue toute seule ! Mon mari a été un support, un guide, un mentor extraordinaire. Mes équipes sont au cœur de ce succès. Les étoiles viennent récompenser un travail mais ne sont jamais acquises pour toujours. Cette consécration m’a toutefois permis de prendre confiance en moi et de me sentir légitime auprès de mes pairs. Elle m’a donné une liberté qui se lit aujourd’hui dans ma cuisine. Sur quoi repose votre collaboration avec vos équipes ? Cette collaboration repose avant tout sur une relation de confiance, un état d’esprit bienveillant que je cultive au quotidien, toujours motivée par le goût de la perfection et du dépassement de soi. Nous travaillons ensemble et essayons de combiner les talents. L’esprit d’équipe, c’est 1+1 = 2. Mais 1-1 = 0. Il faut que nous allions tous dans le même sens afin de créer une véritable émulation. Les valeurs humaines sont au centre de votre credo managérial. Comment parvenez-vous à les faire vivre ? Je parviens à rester suffisamment dans ma sphère de prédilection : la créativité et la cuisine. David assure une grande partie du développement économique du groupe. Nous sommes alignés sur

nos valeurs. C’est une collaboration naturelle. Je vais voir mes équipes au moins une fois par mois. Tous les employés de tous nos établissements sont régulièrement conviés en stage « à la Maison », à Valence. Par ailleurs, nous employons une majorité de femmes. A tous les niveaux. C’est un choix. Elles sont souvent plus dans la bienveillance et ne s’autorisent pas de rupture. Il n’y a pas de quotas, mais une volonté de capitaliser sur l’équilibre que crée la combinaison de talents masculins et féminins. C’est fructueux, puissant. Quelle est la touche unique de la cuisine d’Anne-Sophie Pic ? Je suis dans l’instant, la création. Je recherche en permanence le juste équilibre dans mes associations de saveurs et la délicatesse de l’expression. Ma cuisine est une cuisine de souche française, axée sur le travail de l’éphémère, animée par la quête permanente de nouveaux produits, d’accords de saveurs inédites et non consensuelles (amer, acide, iodé, torréfié, fumé…) mettant en avant des produits et ingrédients du monde entier, et notamment d’Asie. J’aime particulièrement travailler avec les épices, les poivres que j’associe à des alcools d’exception pour créer des marinades, les thés, ou encore le grué de cacao que j’utilise comme condiment. J’essaie de jouer avec le produit dans son ensemble : au bâton de cannelle, je préfère la feuille de cannelier par exemple. J’aime aussi les produits simples (poireau, chou…) ou mal-aimés (navet, betterave, salsifis…) : cela stimule la créativité. Il est essentiel pour moi d’être en contact direct avec le produit, et de connaître l’histoire et le savoir-faire des artisans et producteurs qui se cachent derrière eux. Les accords mets et boissons prennent également une place de plus en plus importante dans mon approche de la cuisine. J’ai la chance d’être épaulée dans ce travail par ma chef sommelière exécutive Paz Levinson, et au quotidien par mon chef sommelier Baptiste Gauthier. C’est un univers d’une richesse incroyable offrant des combinaisons infinies

Quelle est votre approche créative ? L’odorat, les parfums et l’instinct de mon palais. J’ai grandi dans la maison familiale, en habitant juste au-dessus des cuisines qui laissaient échapper de doux effluves qui ont bercé mon enfance. L’univers du parfum m’a toujours intéressée par sa puissance d’évocation. Pour quelqu’un d’intuitif, comme moi, la mémoire olfactive joue un rôle prépondérant. Il y a des notes de tête qui donnent un premier élan, la première impression en bouche ; puis des notes de cœur qui prolongent et amplifient ce ressenti initial tout en annonçant les notes de fond qui révèlent la plénitude du goût. La Dame de Pic ouvrira au Raffles à Singapour en juin 2019. Ce sera votre première incursion hors de l’Europe et sur ce continent qui vous inspire tellement. Que pouvez-vous nous en dire ? Je me réjouis de cette ouverture, la première en Asie, qui est une région du monde très importante à mes yeux. J’en apprécie la culture et ses produits m’inspirent. Les piliers de notre équipe culinaire ont été choisis. Le chef travaille avec moi depuis plus de 10 ans. Il est formidable et a mon entière confiance. En pâtisserie, nous accueillons un chef talentueux qui se forme en ce moment à notre structure. Je demande à toute l’équipe de découvrir la Dame de Pic de Paris et ils passeront tous un temps significativement long à Valence. Je souhaite qu’ils soient tous imprégnés de notre esprit d’équipe. Le savoir-faire, ils l’ont. Ils le perfectionneront. Mais l’esprit… C’est primordial. Nous sommes actuellement en pleine ébullition créative ! Le menu reste encore un peu confidentiel, mais je peux d’ores et déjà vous assurer qu’il sera émaillé de touches asiatiques. L’ouverture est prévue fin juin/début juillet. Nous sommes très impatients et enthousiastes !

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Propos recueillis par Michèle Thorel

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Dans l’œil de Corinne Mariaud, photographe

contemporaine. Quand on fait un travail artistique, on utilise les failles. Il y a une part de risque. On va chercher des choses en soi. On s’expose. Quand on commence à réfléchir sur un thème, plus on avance, plus on se rend compte qu’on a encore quelque chose à dire. Souvent, la série ne fait sens que lorsqu’elle est complète ». Fake i Real Me : la question du vrai et du faux, des influences de la mode A Paris, Corinne Mariaud vient d’achever l’exposition de la série « Fake i Real Me » ; une série, réalisée à Singapour et en Corée, qu’elle avait présentée à Singapour puis à Shanghai en 2017. Elle y aborde la question du vrai et du faux, les influences de la mode, à travers les portraits de jeunes femmes singapouriennes et coréennes qui n’hésitent pas à transformer leur visage, à commencer par leur regard, dans une recherche de la beauté parfaite. « A Singapour, confie Corinne Mariaud, les jeunes femmes que j'ai photographiées portent des lentilles pour colorer et agrandir les pupilles. Ce qui m'a intrigué, c'est que ces lentilles cachent le regard. Or, on dit souvent que les yeux sont le véritable lien entre l'extérieur et l'intérieur, l'apparence, et qui on est vraiment. Les yeux sont les « fenêtres de l'âme ». Beaucoup de choses passent par le regard. Ces lentilles interfèrent sur ce lien, elles sont comme un masque. En Corée du Sud, la recherche de la perfection est poussée à l'extrême. Il y a une forte pression sociale autour de la beauté, et les jeunes femmes placent la beauté parmi les choses les plus importantes de leur vie. Elles utilisent donc tous les moyens possibles pour être belles : des lentilles de couleur comme à Singapour, mais également beaucoup de maquillage, tout en subtilité, pour sculpter le visage en redessinant les ombres et lumières, ou encore des injections de produits tels que l'acide hyaluronique pour combler toutes les irrégularités du visage, et jusqu'à la chirurgie esthétique. Les jeunes filles y ont parfois recours dès l'âge de 15 ans, avec le soutien de

L’obsession de la beauté parfaite, à Singapour et en Corée La photographe Corinne Mariaud est, depuis deux ans, de retour à Paris. Elle y poursuit un travail dont une part importante est nourrie des liens tissés avec Singapour, la Corée et le Japon. Elle continue notamment d’y puiser une piquante inspiration pour traiter de la féminité, qu’elle aborde sous des angles inédits, souvent provocateurs. Visite commentée par l’intéressée, des séries Fake i Real Me , I Try so Hard et Trophées, qui mettent en scène les clichés, l’obsession de la beauté parfaite et le rapport du masculin à la féminité.

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Dessinatrice, graphiste, directrice artistique, assistante de réalisateur et réalisatrice de courts métrages, Corinne Mariaud a couvert, façon grand angle, tout le champ du visuel, avant de choisir

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la photographie comme le medium privilégié de sa création artistique. « Dans mon travail artistique, explique-t-elle, je suis plutôt interpellée par des sujets universels, tels que la femme dans la société

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Fake i Real Me DR

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I Try so Hard DR

leurs parents. Elles débrident les yeux, retouchent le nez, et certaines vont très loin dans la chirurgie, comme raboter la mâchoire pour avoir un menton pointu ou remonter les commissures des lèvres pour avoir « le sourire permanent ». Flower Beauty Boys : masculin-féminin Prolongement masculin de la série « Fake i Real Me », plusieurs portraits d’hommes réalisés à Singapour, à Séoul et à Tokyo, témoignent d’une quête de la beauté comparable dans l’univers des hommes. « J'ai vu beaucoup de garçons, remarque Corinne Mariaud, à Singapour et surtout en Corée, qui portent aussi des lentilles, qui se maquillent et font de la chirurgie esthétique. J'ai commencé une série sur les hommes. Il me semble en effet que la masculinité, elle aussi, doit être questionnée et qu'il y a peut-être une nouvelle approche de la masculinité, avec des hommes virils, mais qui acceptent leur côté féminin et attachent, eux

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Trophées DR

aussi, une grande importance à leur apparence et à la beauté. En Corée, on les appelle les « Flower beauty boys », c'est un très joli nom ». « I Try so Hard » et « Trophées » : sourires et tensions Plus ancienne, la série « I Try so Hard », avait été réalisée en France, avant le séjour de Corinne Mariaud à Singapour. « Dans I Try so Hard, précise-t-elle, j’ai demandé aux jeunes femmes avec lesquelles je travaillais de sourire et de tenir ce sourire pendant 2 mn. Je les ai filmées. J’ai travaillé sur l’idée du sourire comme un masque. Il y a l’idée de garder l’équilibre. Les images sont encadrées comme s’il s’agissait de portraits. Il y a aussi une série de 12 photos par groupes de 3. J’ai fait avec chaque jeune femme 3 photos différentes, dans lesquelles elles reproduisent le même sourire. Elles changent de maquillage et de vêtements et deviennent différentes. Mais ce que je m’attache chaque fois à saisir c’est ce qui reste permanent malgré ces différences ».

Plus provoquante encore, la série « Trophées » met en scène plusieurs têtes de femmes, comme s’il s’agissait de « trophées de chasse ». « Dans la série Trophées, je surfe sur les clichés. Quand on voit une biche en trophée, on voit quelque chose de beau. Mais c’est aussi violent, parce que la tête est coupée. C’est le paradoxe des chasseurs qui disent aimer les animaux et les tuent. D’une certaine manière, les trophées sont une glorification de la violence. La femme y est représentée hors d’état de nuire ». Article rédigé à partir des interviews réalisées à l’occasion des expositions « I try so Hard » et « Fake I Real Me » à Singapour Cécile Brosolo Bertrand Fouquoire *Fake i Real Me et Flower Beauty Boys, 23 Mai au 16 juin 2019, dans le cadre de Body Fiction(s), Mois européen de la photo au Luxembourg.


L’Asie vue de France

Marien Guillé, conteur et poète © DR

A Singapour, Marien Guillé avait été comédien, professeur de théâtre, chroniqueur et « poète de proximité », vivant de peu, voyageant beaucoup, faisant de tout provision pour nourrir son imagination. Quand il rentre en France, il ne se décide pas à poser ses valises. Tout au « bonheur de retrouver la France, les saveurs de ses marchés, ses bouchers qui demandent des nouvelles de la voisine, ses terrasses de café… », l’envie lui prend de continuer de bouger, de ne pas s’arrêter là, mais de profiter de son regard aiguisé de voyageur du bout du monde pour redécouvrir le pays de ses souvenirs, celui de ses copains. Ainsi vat-il, sac au dos, faisant un tour de France. A chaque étape, il extrait de sa mémoire des émotions, des images qui dormaient. Il voyage et s’enchante de son dépaysement, semblable à celui qu’il était allé chercher loin. Une marche en Provence Puis, au bout de six mois d’itinérance à travers la France, Il veut faire la Provence à pied, la région de son enfance. A chaque étape, il donne une représentation, puisant à la source du spectacle qu’il avait créé à Singapour, « Lettres de Singapour et du bout du Monde », lisant des poèmes ou des textes. Aucune étape n’est semblable à la précédente. Aucun public ne ressemble à celui de la veille.

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Voyageur-conteur infatigable, Marien Guillé a fait ses classes à Singapour qui lui a servi de port d’attache pour découvrir l’Asie et l’Océanie. Revenu en France, il a pris garde de poser ses valises, continuant de voyager, de se produire et d’écrire. Puis il est parti au Rajasthan, le pays de son père, qu’il n’a pas connu. Il en a rapporté un récit palpitant, tendre et tragique, dont il a fait un spectacle : « Import-Export, récit d’un voyage en Inde ». Parfois, Marien se produit chez l’habitant pour 3 ou 4 personnes, parfois c’est au café, parfois dans une école. Le principe qui importe est celui de l’échange. On lui offre le gite et le couvert. Marien offre en retour l’évocation de ses impressions de voyage. Et chaque fois la magie opère. Un souvenir en appelle un autre. L’échange s’établit. On s’intéresse, on se raconte. On s’invite, par le truchement

« J’étais en Inde depuis une heure, et déjà je n’en pouvais plus ! » du récit oral, à la contemplation de ses propres richesses intérieures. Artiste-nomade-vagabond, Marien est gourmand de toutes les étiquettes, de toutes les expériences pourvu qu’elles le mettent en situation d’accueillir. Pourquoi courir ainsi ? Pourquoi voyager plutôt que poser ses valises et s’installer ? Parce qu’il aurait peur de fermer la porte à tout le reste qui est à découvrir. Sur les chemins de Provence, pendant un mois, Marien marche, songe et rêve de repartir.

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Spectacle « Import-Export » Ambiance chaude, un soir d’hiver, dans un appartement du XIVe arrondissement à Paris. Comme l’espace est compté, le public, de tous âges, s’est entassé, sans manière, sur le canapé, les chaises, le pouf, la table basse et les tapis. Au milieu de cette petite foule mal assise mais concentrée, une paire de m2 miraculeusement laissée libre, sert de scène à l’artiste. Voyageurconteur, comédien et poète, Marien Guillé est devenu un habitué de ces lieux intimes. Même s’il lui arrive aussi de s’échapper vers des espaces publics – théâtre, collège, salle de spectacle ou festival – qui offrent à son récit des audiences plus larges, il aime ces lieux privés où il peut entendre les pulsations du public. Ce soir il donne « Import-Export », le spectacle qu’il a créé à l’issue de son voyage en Inde. Malgré ou à cause de la chaleur, le public se laisse embarquer sans résistance à destination du sub-continent indien. L’air de rien, comme par surprise, Marien Guillé, l’entraîne à sa suite par l’imagination. Départ de l’action chez sa mère et sa grand-mère à qui il fait part de son intention de partir en Inde : stupeur des intéressées et déjà conseils de prudence et recommandations. Vient le départ et surtout le débarquement à Bombay : une révolution ! « J’étais en Inde de-


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L’Asie vue de France puis une heure, et déjà j’en pouvais plus ! J’étais épuisé, fracassé, terrassé, décomposé, défragmenté! Je veux dormir! Je veux du silence ! Je veux un banc, rien qu’un banc en béton au bord de la route ! ». Marien veut prendre le train. Il découvre la réalité de l’Inde : des gens partout, des queues anarchiques... C’est le choc culturel, en mode multi-sensoriel … « Là, y’a des chèvres qui rentrent dans la gare. Elles s’immobilisent un instant comme si elles faisaient une analyse rapide de la situation. Et je les vois qui s’avancent, tranquillement, vers le guichet, l’air bien décidé à acheter un ticket. Puis le berger arrive, double toute la file, et demande 8 tickets, tarif troupeau, troisième classe, s’il vous plaît ? ». Il ne sait pas comment, Marien parvient à acheter un billet. Il essaye sans succès de monter dans le train. Il tente le lâcher prise. La foule le porte à bord. Encore faut-il pouvoir en sortir. Comment savoir où descendre ? Et comment descendre tout court ? Lâcher-prise encore : Marien se retrouve, confus mais vivant, sur le quai de Chembur. Il est comme ça le spectacle de Marien Guillé : une plongée en apnée dans l’univers de l’Inde. Avec une étonnante économie de moyens, le comédienconteur met en scène certains détails de la vie quotidienne qui par la magie du récit burlesque prennent une dimension épique. Il y a le vendeur pot-de-colle, qui a réponse à tout, rebondit sur chaque réponse négative qu’on croyait définitive, et dont l’imagination en matière de choses à vendre au touriste semble n’avoir pas de limite. Il y a les embouteillages qui se transforment en une jubilatoire course de vitesse entre des engins presque totalement à l’arrêt. Il y a les touristes allemands qui prennent Marien pour un local, et les touristes Français qui se gargarisent de doctes considérations sur les gens et le pays. Par le geste et la parole, Marien fait tout surgir, avec humour, du grenier mental où se sont entassés impressions, sensations et souvenirs.

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Et puis il y a l’essentiel. Sur ces impressions de voyages, pleine de distance et d’humour, gorgées de couleurs, de sonorités et de saveurs, Marien Guillé superpose un autre voyage, plus intérieur : l’exploration de ce pan d’identité auquel il a longtemps été dans l’impossibilité de prêter le visage et la culture de son père. « J’avais l’impression, explique-t-il dans le spectacle, d’être un bateau qui venait de larguer les amarres. J’avançais sur l’océan, chargé d’une cargaison provenant de mes deux pays-racines. J’allais d’un continent à l’autre, chargeant et déchargeant mes deux conteneurs : l’un me semblait toujours incomplet et l’autre, j’en ignorais tout. Je faisais des allersretours entre ces deux visages de moimême, je prenais des morceaux d’inde, des bouts de France et j’essayais de les harmoniser, de les ranger comme il faut, de les assembler. Je cherchais à atteindre la rive, aller de l’avant, faire le grand saut, le grand écart, penser en indien, agir en indien, réagir en français. Tout le temps, passer d’une culture à l’autre, faire des allers-retours, piocher à droite à gauche ; aller, revenir, me charger, me décharger ; j’envoyais sans cesse des

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signes d’un pays à l’autre, c’est le principe de l’import-export : il fallait faire le tri entre ma cargaison indienne et ma cargaison française, faire sortir des choses pour en faire rentrer d’autres, que tout tienne dans un seul conteneur ». Et aujourd’hui ? « Aujourd’hui, confie Marien, j’ai un sentiment d’accomplissement, l’impression de réunir un certain nombre de choses qui étaient éparpillées en moi. Ma marque de fabrique, c’est celle du conteur qui témoigne de son voyage. Après l’Inde, je suis allé aux Iles Féroe dont j’ai tiré la matière d’un autre spectacle, « Disparaître ». Aujourd’hui j’ai à ma disposition une sorte de quadriptyque : Les Lettres de Singapour et du bout du Monde, La Provence à Pied, Import Export et Disparaître. Je puise dans cette réserve. Mais il est vrai que le spectacle sur l’Inde a une dimension spéciale, autant intime que géographique, qui fait qu’il est énormément plébiscité par le public… » Arvil Sakaï


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