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SINGAPour N°9 | MAI 2017 | OCTOBRE 2017

Le magazine 100% Red Dot du site lepetitjournal.com/singapour

Imaginer

le futur


BANQUE DE GESTION PRIVÉE DEPUIS 1881 CONSTRUIRE UN PATRIMOINE, C’EST AVOIR L’AUDACE DE LE RÉINVENTER CHAQUE JOUR.

12 M ARINA B OULEVARD #37-02 M ARINA B AY F INANCIAL C ENTER T OWER 3 S INGAPORE 018982 PARIS • LONDRES • SINGAPOUR • LUXEMBOURG • BRUXELLES • MADRID NEW-YORK • GENEVE • MONTREAL • HONG-KONG • BARCELONE


Édito

Se ré-inventer A l’occasion de son 9e numéro, qui marque le début de sa quatrième année d’existence, votre magazine Singapour fait peau neuve. Moins de « dossier », plus de rubriques, l’objectif est de vous proposer un contenu de qualité en multipliant les thèmes et les perspectives. En passant à deux numéros par an, en mai et en novembre, Singapour (le magazine), veut se donner les moyens, paradoxalement, de grandir. Les nouvelles rubriques de ce numéro – « Psy/coaching », « Emploi », « Echappées belles », « Un chef, une recette » et « l’Asie vue de France » – ne sont qu’un avant-goût de nos projets pour l’avenir ; quand nous vous proposerons aussi une rencontre avec un auteur singapourien ou avec une de ses œuvres traduite en français, et pourquoi pas un reportage qui se donnera le paresseux, mais si satisfaisant, moyen de la longueur.

Se ré-inventer c’est le sujet du dossier « Imaginer le futur », qui vous invite, à défaut d’une plongée dans la science fiction, à explorer le futur proche pour voir comment la cité-Etat s’attache à se ré-imaginer pour préparer l’avenir, aussi bien en ce qui concerne les conditions de sa réussite économique, qu’en ce qui concerne le bien vivre ensemble, dans un environnement enrichi (?) par les technologies intelligentes. Ce numéro comprend un livret spécial « Urbanfork » qui représente le catalogue de l’exposition éponyme qui se déroule à l’URA (Urban Redevelopment Authority), du 4 mai au 28 juin, dans le cadre du Festival Voilah ! organisé par l’Institut Français et dont lepetitjournal.com/singapour est l’un des partenaires.

Il est aussi l’occasion de saluer Christine Leleux et Elodie Imbert qui ont pendant 5 ans travaillé avec énormément de talent, d’énergie et de générosité pour faire vivre, en ligne, lepetitjournal.com, et qui ont permis à ce qui n’était qu’un essai en 2013, au moment où nous fêtions le 4ème anniversaire de l’édition, de devenir un magazine unique en son genre dans le paysage éditorial francophone de la cité-Etat. Christine vit désormais à Oxford, Elodie à Dallas. Elles m’ont fait l’amitié de me laisser les clés de l’édition que fait vivre désormais au quotidien toute une équipe emmenée par Cécile Brosolo et Clémentine de Beaupuy pour l’éditorial, Maud Wind pour l’agenda, Nathalie Swyngedauw pour l’administratif et Sophie Michel pour le commercial. Merci à elles. Bertrand Fouquoire

www.lepetitjournal.com/singapour singapour@lepetitjournal.com

Watchers, © Amélie Berrodier.

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NOUVEAU

EXPATGUIDE EVENEMENTS BONS PLANS BONNES ADRESSES AGENDA ANNUAIRE PETITES ANNONCES

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Sommaire

We call upon the Singaporeans of today, young and old, to be the pioneers of the next generation. rapport du Committee on the Future Economy

9 / Le futur selon Bernice Tan

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24 / Portrait : Felicia Soh

9 - Le futur selon Bernice Tan 10 - Faut-il innover à tout prix ? 12 - Ré-imaginer l’économie 15 - Singapour et le développement des transports intelligents 18 - Hier, demain 20 - Singapour : la carte et le territoire

32 / Échappées belles : Komodo

Photo couverture © Cécile Brosolo Photos Remerciements spéciaux à Carole Caliman et à Giancarlo Brosolo. Tirage à 4000 exemplaires

Fil Rouge

Les évènements marquants des derniers mois sur lepetitjournal.com/singapour.

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MCI(P)064/04/2017 Editeur Fil rouge Pte ltd Directeurs de la publication Bertrand Fouquoire Rédacteur en chef Bertrand Fouquoire Coordination éditoriale Clémentine de Beaupuy, Cécile Brosolo Rédaction Clémentine de Beaupuy, Cécile Brosolo, Cécile David, Bertrand Fouquoire, Marion Zipfel, Michèle Thorel, Zoé Fouquoire, Sophie Mouton Agenda Maud Wind Graphisme Atelier Sujet-Objet Publicité et promotion Sophie Michel Administration Nathalie Swyngedauw Impression IPrint Express

Édito, se ré-inventer

Vivre à Singapour

22 - Emploi - Entreprendre à Singapour 24 - Portrait - Felicia Soh 26 - Psy, coaching - Dépression et expatriation 28 - Découvrir - Des français convertis au boudisme

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Échappées belles La légende des dragons de Komodo

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L’Asie vue de France Le skate Art à Paris

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Agenda

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Un chef, une recette Janice Wong, artiste patissière

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Couleurs d’Asie Rouge

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Culture Soudain les Pontianaks !

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Urbanfork Catalogue de l’exposition (double une)

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Fil rouge Une visite d’Etat pour célébrer un partenariat stratégique Pour sa dernière tournée internationale, François Hollande, accompagné d’une large délégation, a choisi de se rendre à Singapour, en Indonésie et en Malaisie. Agenda chargé pour le Chef de l’Etat français les 26 et 27 mars, dont la visite d’Etat à Singapour constituait une première. Au programme : un entretien avec le Président Singapourien Tony Tan, un déjeuner avec le Premier ministre Lee Hsien Loong, une réunion avec les chefs d’entreprise français sur le campus de l’ESSEC Asia-Pacific, l’inauguration d’un forum des start-ups, un saut sur le port pour célébrer la joint venture entre CMA CGM et PSA et une conférence publique sur le thème « France et Singa-

pour, des partenaires stratégiques face aux enjeux d’un monde en évolution ». For his last diplomatic journey, the french President François Holland chose to visit Singapore, Indonesia and Malaysia. His State visit in Singapore on march 26-27 was a premiere. In his tight agenda: a meeting with Singapore President Tony Tan, another with Prime minister Lee Hsien Loong, a meeting with French entrepreneurs on the Essec Asia campus, the inauguration of a Start-up forum, the celebration of a joint venture between PSA and CMA CGM and a public conference on “France and Singapore, Strategic Partners in a Fast-Changing World.”

Qualité de vie « enjoyed in Singapore » Dans le classement 2017 de la qualité de la vie établi par Mercer, par ailleurs largement dominé par les villes européennes emmenées par Vienne et Zurich, Singapour (25ème) se classe au premier rang parmi les villes d’Asie. Fidèle à sa réputation, le cité-Etat est aussi en pôle position, parmi les 231 villes du classement, pour ce qui concerne la qualité de ses infrastructures (Accès à l’électricité et à l’eau, qualité des transports…). Derrière Singapour, Tokyo (47), Kobe (50), Yokohama (51) Osaka (60) et Nagoya (71) devancent Hong Kong (71), Séoul (76), Kuala Lumpur (86), Taipei (85), Shanghai (102), Pékin (119), Bangkok (131), Manille (135) et Djakarta (143).

In the 2017 quality of life ranking by Mercer, otherwise largely dominated by Europeans cities leaded by Vienne and Zurich, Singapore (25th) tops the Asian cities ranking. Faithful to its reputation, the city State is also in pole position, amongst the 231 cities of the ranking, for the quality of its infrastructure (access to electricity, water, quality of the transports…). In Asia, Tokyo (47), Kobe (50), Yokohama (51) Osaka (60) and Nagoya (71) rank ahead of Hong Kong (71), Seoul (76), Taipei (85),Kuala Lumpur (86), Shanghai (102), Beijing (119), Bangkok (131), Manilla (135) and Jakarta (143).,

La douche froide Pour le consommateur, c’est la douche froide. L’eau devrait augmenter de 30% en deux étapes : en juillet 2017 et juillet 2018. Une décision qui est la conséquence de l’augmentation des coûts de traitement de l’eau (récupération, stockage, retraitement ou désalinisation). De 500 millions S$ en 2000, ces coûts ont bondi à 1,3 milliards S$ en 2015. Selon PUB (Public Utilities Board), l'opérateur du traitement des eaux à Singapour, qui aurait investi 7 milliards S$ dans les infrastructures ces dernières années, cette augmentation est liée à la complexité croissante de la fourniture d’eau à une population urbaine en forte croissance.

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For the consumer, it’s a cold shower. The price of water is due to bear a 30% increase, in 2 steps: in july 2017 and july 2018. A consequence of the rise of water treatment costs (recuperation, reservoirs, treatment or desalinization). From S$ 500 millions in 2000, those costs jumped to S$ 1,3 billion in 2015. According to PUB (Public Utilities Board), in charge of water treatment in Singapore, who has invested over S$ 7 billions in infrastructure in recent years this rise is due to the increasing complexity of the water distribution to a fast growing urban population.


Fil rouge Red Dot traffic building – Demain, j’enlève le rouge Exit le rouge. La restauration du Red Dot Traffic Building, situé 28 Maxwell Road, qui abrite notamment, depuis 2005, le red Dot design museum, devrait lui voir abandonner la couleur si distinctive de sa façade au profit d’une teinte moins voyante et plus en phase avec la future destination du bâtiment. Le ministère de la Justice a en effet annoncé au mois de Janvier son intention de faire du lieu, construit en 1928, une extension des Maxwell chambers toutes proches à l’issu d’un programme de rénovation et d’agrandissement.

located 28 Maxwell Road, which, since 2005, had been home, among others, of the red Dot design museum, should see the iconic building abandoning its distinctive color for a less shiny one, better suited to its future use. The ministry of Law announced in January 2017 its intent to transform the 1928 building in a extension of the nearby Maxwell chambers at the end of a renovation and expansion program.

Tomorrow, I undress the red. The restoration of the Red Dot Traffic Building,

Kirsten Tan, sur le tapis rouge L’année 2017 commence bien pour Kirsten Tan. La jeune réalisatrice singapourienne a obtenu le prix du jury du Sundance Festival, dans la catégorie scénario, pour le film POP AYE qu’elle a écrit et réalisé. Elle est la première cinéaste singapourienne à recevoir une telle récompense. POP AYE est l’histoire d’un homme désenchanté qui tente de partir avec son éléphant dans un long voyage à travers la Thailande, à la recherche de la ferme dans laquelle ils ont grandi ensemble. Le film est produit par la société de production Giraffe d’Anthony Chen, récompensé lui-même il y a deux ans à Cannes, comme réalisateur, pour son film ILO ILO.

2017 looks a hospitious year for Kisrten Tan. The young singaporean director was awarded the Sundance festival price of the jury, in the screenplay category, for the movie POP AYE she had written and directed. She is the first singaporean director to receive such an award. POP AYE tells the story of a disenchanted man who attempts to leave together with his elephant for a long journey across Thaïland, in search of the farm where they grew. The film is produced by GIRAFFE, a production company owned by Anthony Chen, who himself, had been celebrated in Cannes, 2 years ago, for his movie ILO ILO.

Les Triples à Singapour Les Triplés créés par Nicole Lambert en 1983, étaient en visite à Singapour, à l’invitation de l’Alliance Française dans le cadre du festival de la Francophonie. Les Triplés, c’est l’histoire de 3 enfants qui, de semaine en semaine, dans les pages du Figaro Madame, ont fait, avec leur ingénuité pleine d’humour, le tour des coeurs et le tour du monde. Deux garçons, l’un poète, l’autre blagueur, et une fille du genre sûre d’elle. Trois enfants polissons, leur bouledogue français et leur mère, blonde et élégante, dont les tenues, chaque fois impeccables et tendances, permettraient d’illustrer une histoire du chic parisien des 33 dernières années.

The Tripled, created by Nicole Lambert, were on a long term visit in Singapore at Alliance Française, in march, - for the Francophony festival. The Tripled is the story of 3 children who, on the pages of the weekly Figaro Madame French magazine, have won the heart of a large public around the world. Two boys, a poet and a joker, and a girl of the self confident kind, born from the imagination of Nicole Lambert in 1983. 3 children, their french bouledogue and their mother, blond and elegant, whose dress, always impeccable and fashion, could illustrate a story of the parisian chic in the last 33 years.

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Intemporelle, cette vision de Tiong Bahru sur une fresque du marché couvert.Tension en image entre désir d’avenir et nostalgie du passé.


Dossier : imaginer le futur

Le futur selon Bernice Tan

Les belles promesses de la technologie pour la société de demain

A quoi ressemblera Singapour en 2030 ? L’horizon, on s’en doute, est trop proche pour que le tableau de ce que sera la société à cette date dévoile autre chose que ce qui est en gestation aujourd’hui. On prévoit que la technologie, bouleversera les repères. Dans quelle mesure le ferat-elle ? D’où viendront les plus fortes transformations ? De nombreuses questions restent ouvertes, parmi lesquelles celle, essentielle, de savoir si on sera plus heureux qu’aujourd’hui. en exploitant toutes les ressources de l’infrastructure de transport intelligente.

Aujourd’hui c’est déjà demain : à Heng Seafood restaurant, sur East Coast, les serveurs sont des robots.

Bernice est « the girl next door » avec qui on vous propose de parler du futur et imaginer ce que pourrait être la vie à Singapour dans 15 ans. Bernice Tan, à vrai dire, est le fruit de l’imagination des concepteurs du « smart mobility report », l’un des multiples angles sous lequel Singapour tente d’envisager son futur à l’horizon 2030, pour en saisir les contraintes et les opportunités et bâtir les plans de transformation qui sont sa marque de fabrique. Que nous dit-on de Bernice ? Qu’elle est née et a grandi à Singapour. Elle n’a jamais eu de voiture et n’a, confie-t-elle, jamais ressenti le besoin d’en acheter une. Quand elle se déplace, elle utilise de préférence les transports publics. Elle apprécie d’autant plus leur confort, nous dit-on, qu’elle peut, sur son smartphone,

optimiser ses temps de trajet et vérifier qu’elle aura une place assise dans le bus suivant. Les transports publics, elle les apprécie aussi parce qu’ils lui donnent l’opportunité de marcher d’une station à l’autre, toujours protégée du soleil et de la pluie par une canopée élégante qui épouse les tours et détours de son cheminement. Si elle a besoin d’une voiture, il lui suffit d’en emprunter une dans le cadre du système d’auto-partage auquel elle est abonnée. C’est simple comme un clic sur une App de smartphone. Elle se retrouve illico au volant d’une voiture ultra connectée qui lui parle, parle avec les feux, le mobilier urbain, les autobus et les autres usagers de la route pour lui assurer le maximum de fluidité et de sécurité. Bernice, d’ailleurs, se lasse vite de conduire. Elle préfère laisser la voiture fonctionner de manière autonome,

Dans d’autres épisodes du feuilleton « Bernice Tan », on pourrait imaginer qu’après avoir étudié à l’étranger, mais à distance, sans quitter Singapour, Bernice a fait partie de la cohorte de ces jeunes professionnels qui ne sont jamais passés par la case salariat mais se sont installés comme indépendants, travaillant de chez eux, dans un espace de co-working ou dans un café, hyperconnectés la semaine, continuant de le faire le week end sur d’autres plateformes et partant à l’occasion en « staycation » à Sentosa, sans smartphone ni ordinateur, pour un séjour confort-detox. On pourrait lui demander conseil sur le meilleur service de livraison par drone ou encore l’accompagner dans l’un de ces restaurants où l’on passe commande sur son smartphone et où l’on est servi par un robot. On pourrait parler avec elle environnement, un thème sur lequel elle serait intarissable, lui demander comment a évolué la vie politique, notamment depuis la réforme des élections présidentielles. On pourrait l’interroger sur ses hobbies et ses manières de se cultiver et de se divertir. Ce que le narratif ne dit pas, c’est si Bernice, comme l’exigerait un scénario idéal, est heureuse. À vous de l’imaginer. Bertrand Fouquoire

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Dossier : imaginer le futur

Faut-il innover à tout prix ? L’innovation responsable pour préparer le monde de demain

Pour Xavier Pavie, professeur d'innovation à l'ESSEC Business School, Directeur Académique du programme Master in Management de Singapour, et du centre iMagination, l’innovation est intimement liée à la survie et à la croissance, et seule une innovation responsable permettra de répondre aux enjeux du monde de demain.

Pourquoi est-il si important d’innover ? Xavier Pavie - L’économiste Joseph Schumpeter a donné la définition de l’innovation comme l’exploitation industrielle des inventions et leur dissémination sur le marché, qui génère une certaine valeur. L’innovation se distingue de l’invention par son importance économique, par une finalité qui est un résultat économique positif. L’innovation, du latin innovare, signifie changer de l’intérieur. C’est un processus de changement à l’intérieur d’une organisation, d’une entre-

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prise, pour s’adapter à un environnement concurrentiel de plus en plus agressif, et pouvoir survivre. En France, c’est l’arrivée de Direct energie et de Poweo qui pousse EDF à changer ; quand SFR et Bouygues Télécom s’attaquent au marché de la téléphonie, France Télécom doit s’adapter. Il est important pour une organisation d’innover, parce que c’est intimement lié à la croissance, et à la survie. Comment naît l’innovation ? L'innovation, c'est une logique d'éco-

système. Tout d’abord, si vous êtes dans un environnement protégé, contrôlé, et sans concurrence, vous n’avez pas d’innovation car les entreprises n’ont pas besoin de s’adapter en fonction des clients. Lorsque vous êtes dans un environnement libéral, où la concurrence est permanente et dans tous les domaines, vous allez avoir des innovations de plus en plus importantes. Ensuite, pour innover, il faut entreprendre, accumuler des connaissances, déployer sa créativité, expérimenter, progresser par essais et erreurs. Pour cent idées, il y en a peutêtre six qui vont véritablement devenir des innovations. L'innovation, c'est avant tout une somme d'échecs. Il faut accepter l'idée qu'il est impossible d'innover avec une garantie certaine de succès, ou de réussir en ne s'engageant que ponctuellement dans la démarche. C’est pourquoi un pays comme Singapour va créer un environnement favorable à l’innovation. Il va investir, mettre en place des incubateurs, simplifier les démarches administratives, etc. pour faciliter l’implantation de nombreuses petites entreprises, car toutes ne vont pas réussir. Quels rôles y jouent les entrepreneurs ? Il va falloir des entrepreneurs pour mettre en place ces innovations. Des gens qui vont commencer par des idées, des inventions, et vont se poser la question du marché. Un entrepre-


Dossier : imaginer le futur neur n’est pas un génie de l’innovation, ni un créatif ou un visionnaire. Il s’entoure des bonnes personnes, et c’est en effet l’écosystème qui va lui permettre la mise en œuvre, par la possibilité de trouver des financements, des compétences, etc. Un entrepreneur est en fait quelqu’un qui n’accepte pas les règles telles qu’elles sont données ; il refuse la situation dans laquelle il se trouve et il veut faire quelque chose de différent. Il est d’autre part mué par la volonté d’action, de faire quelque chose. Les entrepreneurs et les startups apportent ainsi des innovations de rupture qui remplacent l’existant par quelque chose de complètement nouveau, qui modifie profondément les conditions d'utilisation et transforme le marché en profondeur avec des modèles économiques radicalement différents. C’est ce qu’a fait Xavier Niel en France avec Free. Quand il refuse la situation existante et dit qu’il est possible d’avoir un forfait de téléphonie mobile à 2 euros, il fixe la nouvelle

règle. Même chose pour Apple, Über, Airbnb ou encore Facebook. A chaque fois, ce sont des refus de l’état existant, et une proposition de faire autrement. Quelle place l’innovation a-t-elle dans la manière dont Singapour réinvente son futur? Singapour, lors de son indépendance, n’a pas eu le choix et a dû innover pour survivre. Elle s’est orientée notamment vers la Finance, mais pas seulement. Le pays pense à long terme, au minimum sur les vingt prochaines années, et pense donc innovation - Fintech, nouvelles technologies, biotechnologies, intelligence artificielle, véhicules autonomes. Aujourd’hui toutes ces nouvelles technologies et les smart cities, c’est anecdotique, mais dans 20 ans et plus, ce sera une réalité. Singapour accepte d’investir et accepte l’échec pour arriver, à long terme, au succès. Et ceux qui ne pensent pas innovation et long terme seront complètement dépassés demain.

On parle aujourd’hui d’innovation responsable. En quoi celle-ci est-elle particulièrement adaptée à la préparation du monde de demain ? La notion d’innovation responsable émerge dans les années 2000 avec l’innovation technologique non maîtrisée, autour notamment des nanotechnologies et des biotechnologies. La question s’est accrue récemment avec les différentes crises financières et économiques. Il n’y a pas à freiner ou à stigmatiser l’innovation, et il faut la promouvoir. Néanmoins, il faut savoir comment nous souhaitons innover. Faut-il innover à tout prix, répondre à tous les besoins ? L’innovation responsable cherche à savoir pourquoi on innove et prend en compte, au maximum, les impacts futurs sur les individus et sur la société. L’innovateur doit admettre une responsabilité dans sa mission, car c’est lui qui décide du monde de demain, pour l’ensemble des citoyens. Propos recueillis par Cécile Brosolo

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Dossier : imaginer le futur

Page de couverture du rapport du CFE sur les axes à développer pour favoriser le développement économique.

Le port de Singapour dans son site actuel avant son déplacement prévu à Tuas pour s’adapter aux enjeux logistiques de deman.

Ré-imaginer l’économie Les grands chantiers de Singapour pour maintenir la croissance et les emplois

Que sera Singapour dans 20, 25 ou 50 ans ? Quelle vision Singapour projette-t-elle pour les décennies à venir ? Championne auto-proclamée du design et de la smart city, la cité-État se trouve confrontée à un défi inédit : celui, après s’être donné les moyens de rattraper et, sur un certain nombre d’aspects, dépasser les nations les plus économiquement avancées, de devoir désormais « ré-imaginer » son avenir et les chemins de la croissance et du plein emploi en dehors des chemins balisés. Quand il s’agit d’imaginer le futur, Singapour passionne parce qu’elle réussit à marier la vision des experts et les attentes de l’homme ou la femme de la rue, à travailler la complexité comme une glaise qui peu à peu révèle, en synthèse, une forme ou plusieurs dans lesquelles pourra

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s’incarner l’avenir. Dans le livre « SG50 ré-imaginer le futur », écrit au moment du jubilé de Singapour, Joachim Sim avait demandé à 26 leaders, chacun dans leur domaine de spécialité, de livrer leur perspective de l’avenir. Les textes réunis parcouraient les champs de la politique, de la

société, de l’économie, de la culture, de l’éducation, de l’infrastructure, de l’environnement, des ressources et de la sécurité en suggérant autant d’ImagiNations (Imagining Singapore as a peaceful, caring, prospering… nation). Ce qui retient l’attention, c’est qu’à Singapour comme ailleurs, mais plus sans doute qu’ailleurs, la prospective est une question de survie. Le rapport du Comité pour la Future Economie (CFE) souligne dans son introduction « Nous sommes dans une ère de changements rapides, avec des cycles d’innovation raccourcis. De nouvelles technologies supplantent des industries entières déplaçant toute leur main d’œuvre, même si elles créent de nouvelles opportunités. Le développement récent de


Dossier : imaginer le futur

Uber et Grab montre comment les robots et les programmes d’intelligence artificielle déplacent des emplois de routine dans la fabrication comme dans les services ». L’ambition est de donner à Singapour les moyens de poursuivre sa croissance tout en réduisant sa dépendance à la main d’œuvre étrangère et en développant les qualifications des emplois offerts aux Singapouriens. L’équation est incontournable. Elle fait de la productivité le sésame de la réussite du modèle dont rêvent les Singapouriens : celui d’un pays riche, dans lequel la qualité de vie est soutenue par de hauts revenus et par un ensemble d’aménités, de produits et de services de grande qualité proposés au meilleur prix.

Ouverte et attractive Dans son rapport, remis en 2017, le Comité pour la Future Economie (CFE) définit 7 stratégies interdépendantes. Celles-là portent sur l’inter-connection nécessaire avec les autres économies, le développement des compétences (skillsfuture), la capacité des entreprises à innover et à changer d’échelle, le numérique, la cité, la transformation de l’in-

dustrie et les partenariats. L’image est celle d’une économie ouverte qui, en dépit des tentations protectionnistes de nombre de ses partenaires commerciaux, doit s’attacher à le rester. Une économie dont le succès et l’attractivité restent fondés sur la qualité de ses infrastructures, bien dimensionnées et intelligentes, sur la qualification des personnes, et sur le caractère très exclusif de son double statut de Capitale et d’Etat qui en font un laboratoire exceptionnel pour tout ce qui touche au développement urbain. Une économie dynamique qui attire les talents, offre aux start-ups un écosystème nourrissant et favorise les changements d’échelle à grande vitesse.

23 feuilles de route pour la transformation de l’économie Sur la transformation de l’économie, les travaux du comité ont débouché sur la mise en œuvre d’une démarche prospective par secteur, avec à chaque fois une même méthode, celle d’associer à la réflexion toutes les parties prenantes, et une même feuille de route (passer en revue les

sources de croissance et de compétitivité, l’innovation, l’internationalisation, la productivité, les emplois et les compétences, le support du gouvernement), mais avec l’idée que chaque secteur économique développe, au vu de ses spécificités, un scénario qui lui soit propre. A terme les ITM’s (Industry Transformation Maps) devraient couvrir 23 secteurs de l’économie, dont 8 avant la fin 2017. Dans un secteur comme celui de l’alimentation et la restauration qui, si on inclut les hawkers, représente 5% des emplois à Singapour et un potentiel de 2% d’amélioration de la productivité d’ici 2020, la feuille de route (ITM) a pris un aspect très concret avec le lancement d’un appel d’offres pour l’équipement de coffee shops sur deux sites à Tampines et Choa Chu Kang qui mette l’accent sur l’innovation. Rêve de restaurants dont la main d’œuvre trop étrangère et pas assez qualifiée aura déserté les aires de plonge, celles des caisses, des comptoirs d’enregistrement des commandes, et jusqu’au service. L’avenir dira si, en l’espèce, le futur est souhaitable. Bertrand Fouquoire

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Urbanfork - 4 may to 28 jun

Dr. Marcel Mayer, responsable du centre de recherche Schaeffler pour la mobilité urbaine à Singapour et Andreas Schick, PDG de Schaeffler Asie-Pacifique.

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Dossier : imaginer le futur

Singapour, plateforme de développement des transports intelligents Quand une université singapourienne et un groupe allemand font recherche commune dans le domaine de la smart mobility Imaginez un hoverboard façon « Retour vers le futur » vous avertissant des dangers à venir au fil de votre parcours ! C'est l'esprit de la smart mobility, un secteur en pleine expansion au sein de la cité-État. Dernier évènement en date : la signature, en mars, d’un accord entre la Nanyang Technological University (NTU) et le groupe allemand Schaeffler, fournisseur de composants automobiles, dans l’optique de créer, dès juin 2017, un laboratoire de transport. De plus, avec le déploiement des véhicules autonomes, il est commun de recherche. Le Pr. important que les voitures actuelles Lam Khin Yong, chef d'équipe soient équipées de technologies intelliet vice-président de la division gentes similaires, telles que la commu« Recherche » à la NTU, et le nication dite « vehicle-to-everything » Dr. Marcel Mayer, responsable ou « V2X » (soit le transfert d'informations à un véhicule depuis n'importe du centre de recherche Schaef- quel dispositif connecté au véhicule), fler pour la mobilité urbaine à que nous testons actuellement. Singapour, nous en disent plus Marcel Mayer (Schaeffler) - Dans le cadre de notre stratégie « Mobility for sur ce projet en ébullition. Pourquoi investir dans le domaine de la « smart mobility » ? Lam Khin Yong (NTU) - Singapour a pour ambition de devenir une smart city leader sur le marché. Les dispositifs de mobilité personnelle (PMD : Personal Mobility Devices) seront un élément clé dans le développement des futurs modes

tomorrow », nous souhaitons activement contribuer au développement de nos domaines prioritaires. Nous assistons à l'importance croissante que prennent dans certains secteurs les systèmes intelligents de transport urbain et les dispositifs de mobilité intelligente dans les méga-villes. Réaliser davantage de recherches et d'innovations sur ce marché est pour nous une nécessité.

Quel est l'objectif de ce nouveau laboratoire de recherche commun (SHARE Lab) ? LKY - Le SHARE Lab de la NTU cherchera à attribuer aux PMD de nouvelles fonctionnalités au niveau de la détection des dangers, de l'analyse des données et de la connectivité entre différents dispositifs pour rendre ces technologies plus intelligentes, plus sûres et plus polyvalentes. Par exemple, les PMD pourraient avertir les utilisateurs de risques potentiels sur la route ou de la présence d'un piéton traversant la chaussée en utilisant le réseau V2X, une technologie de communication sans fil qui relie les infrastructures de trafic et d'autres véhicules avec la même unité intelligente embarquée, et qui pourrait être installée dans les bus et les voitures. MM - Le Pr. Peter Gutzmer, directeur de la technologie du groupe Schaeffler, a bien résumé l'esprit du projet au moment de la signature du partenariat : « Singapour est comme une chambre d'essai, un laboratoire vivant dans lequel nous pouvons expérimenter nos idées et pour cela, nous avons besoin de collaborer avec des chercheurs afin de développer ces idées en solutions réalisables ».

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Dossier : imaginer le futur taux en espérant pouvoir obtenir un peu d'aide de leur part.

Lam Khin Yong, chef d'équipe et vice-président de la division « Recherche » à la NTU et Peter Gutzmer, directeur général adjoint de Schaeffler.

La presse a déjà évoqué l'élaboration d'un kickboard électronique équipé d'une unité intelligente. Pourriez-vous nous en dire plus sur ce produit ? MM - L'eBoard que vous citez est un concept pour un PMD à destination de navettes. Il pourra naviguer à travers la ville tout en étant connecté aux infrastructures de trafic et peut-être même prendre en considération votre aptitude physique personnelle en ce qui concerne la distance à parcourir. Quant aux autres véhicules, nous voulons assurer davantage de sécurité aux riverains, en tant que conducteurs, piétons ou autres. Avez-vous d'autres projets de ce type en tête ? LKY - Des projets sont en cours de planification. L'un d'eux comprend une étude des comportements des utilisateurs à Singapour vis-à-vis des PMD. Au fond, ces outils intelligents ne sontils pas de simples gadgets ? LKY - Pas du tout. Il existe déjà de nombreux rapports d'accidents impliquant des PMD, des plaintes de piétons et de conducteurs de voitures ont aussi été enregistrées contre des utilisateurs de PMD imprudents. Le SHARE Lab ne travaillera pas seulement sur des technologies permettant de rendre plus sûrs les PMD. Il jouera également un rôle éducatif afin d'apprendre à tous les usagers de la route comment évoluer en toute sécurité dans un environnement où des PMD circulent.

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Connaissez-vous déjà le prix de vente de vos technologies ? MM - Le SHARE Lab est un laboratoire d'innovation. La commercialisation des technologies viendra dans un second temps. Quels seront les ambitions et les moyens de ce SHARE Lab? MM - Le laboratoire peut avoir un impact majeur sur le long terme compte tenu du fait qu'environ 60 % de la population mondiale vivra dans des villes d'ici 2030. Schaeffler est une société internationale avec une présence locale dans le monde entier. Dans le cas de ce laboratoire commun, nous agissons localement mais pensons à échelle mondiale – dans un premier temps, nous nous concentrerons sur les mégalopoles asiatiques mais nous voyons plus grand pour l'avenir. LKY - Le financement du laboratoire s'élève actuellement à 5 millions de dollars SGD (3,4 M €) sur trois ans. Singapour a lancé un programme ambitieux pour développer le secteur des transports intelligents. Le gouvernement va-t-il soutenir vos recherches ? LKY - Oui. Nous bénéficions d'un grand soutien de l'Autorité des transports et du Conseil de développement économique singapouriens pour ce projet. Bien que le financement du laboratoire soit effectué par la NTU et Schaeffler, nous allons solliciter des organismes de financement gouvernemen-

Sur quelles bases vous-êtes-vous mutuellement choisis pour ce partenariat ? LKY - Schaeffler et la NTU partagent une vision commune du rôle important joué par les PMD dans le développement durable des méga-villes. Nous avons un savoir-faire technologique complémentaire. Dans le cadre du consortium de mobilité intelligente dit « NTU-NXP », nous collaborons avec d'autres entreprises locales et internationales en nous concentrant sur différents domaines pour élaborer des solutions liées à la mobilité intelligente, tels que les systèmes de stationnement et de partage de voiture ou les caméras intelligentes MM - La NTU dispose d'un solide héritage en recherche avancée et dans la collaboration avec des entreprises ; c'est aussi un groupe de chercheurs, disposant d'excellentes installations et infrastructures et déployant une approche proactive du côté de la direction et des membres du corps professoral. Elle développe également des projets proches de nos domaines d'expertise liés à la mobilité urbaine. Pensez-vous que Singapour sera leader sur le marché de la smart mobility ? LKY - Bien sûr ! Singapour dispose d'un environnement au sein duquel les organismes gouvernementaux, les universités, les entreprises et les citoyens travaillent ensemble pour atteindre un objectif partagé. Par exemple, la NTU est déjà à l'avant-garde de la recherche sur les véhicules autonomes car elle abrite le Centre d'excellence pour les essais et la recherche de véhicules autonomes (CENTRAN). La ville est également en avance au niveau de la recherche sur les systèmes d'électro-mobilité, gérée par l'Energy Research Institute de la NTU (ERI @ N). Il a déjà signé des partenariats avec des sociétés comme Rolls-Royce, BMW Group, Robert Bosch, Engie et GE. Propos recueillis par Cécile David


Dossier : imaginer le futur

Hier, demain

A Singapour, comment se souvenir des belles choses ?

82 commonwealth Close, @ Darren Soh.

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Dossier : imaginer le futur Comment se souvenir lorsqu’on vit dans un pays qui est sans relâche tourné vers l’avenir ? Darren Soh, 41 ans, photographe du paysage urbain à Singapour, livre ici le rapport qu’il entretient au passé.

Je réalise que j’ai vraiment vécu à un moment charnière de l’histoire de Singapour. J’ai connu Singapour à une époque où il y avait encore des fermes et peu de très grandes tours. Je me souviens encore du temps où la rivière de Singapour dégageait des odeurs pestilentielles. Tout a vraiment commencé à changer à la fin des années 80 et a accéléré dans les années 90. Cela me donne la chair de poule quand je pense à quel point Singapour s’est métamorphosé en à peine 25 ans. Mais ici on ne parle pas beaucoup du passé. Probablement parce que nous sommes trop occupés à toujours regarder de l’avant sans jamais jeter un coup d’œil dans le rétroviseur. Mais finalement en repensant à tous ces endroits qui ont été rasés, le plus douloureux pour moi c’est de me dire que je ne pourrai pas emmener mon fils sur les lieux de mon enfance, ces lieux qui ont marqué ma jeunesse, qui m’ont façonné enquelque sorte. Je n’attends pas du gouvernement qu’il arrête totalement les destructions des bâtiments anciens mais au moins qu’il y ait davantage de débat public. Regardez ce qui s’est passé avec le Green Corridor et l’ancienne gare de Tanjong Pagar. Ces lieux ont finalement pu être sauvés. Et heureusement, car ils font partie de notre patrimoine et c’est important. Il y a des rumeurs aussi selon lesquelles le quartier de Dakota Crescent pourrait échapper à la folie destructrice. Peut-être pas dans sa totalité mais au moins une partie. Dans le quartier de Commonwealth, ils ont détruit le block 10 mais je pense qu’il serait possible néanmoins de conserver une tour, qui pourrait servir de lieu de mémoire. Les Singapouriens pourraient continuer d’y aller, d’y emmener leurs enfants et leurs petits-enfants. C’est le minimum... non ? Mais voilà, aujourd’hui tout est guidé par le prix du m2. Je repense encore à Old School à Mount Sophia. Cette ancienne école pour filles abritait une salle de cinéma où l’on projetait des films singapouriens, une galerie d’art, un bar où l’on pouvait écouter de la musique live.

Bref, c’était un vrai lieu de vie et d’échanges dans un site construit en 1920. Malgré cela, le site a été rasé pour laisser place à des immeubles d’habitation. Que valent l’art et le patrimoine par rapport à l’argent ? Pas grand-chose.

« Je ne pourrai pas emmener mon fils sur les lieux de mon enfance. »

Beaucoup de lieux que j’ai pris en photo n’existent plus aujourd’hui. En tant que photographe, je me sens investi d’une mission. Je ressens comme une urgence, comme un devoir de photographier tous ces lieux avant qu’ils ne disparaissent ou qu’ils changent de façon radicale. Quand je fais des photos, je m’efforce de ne pas être trop émotif car si je pense au fait que tel ou tel bâtiment va être détruit, cela me rend triste évidemment. Aujourd’hui encore, lorsque je passe en voiture dans le quartier de Queenstown, je repense à mon enfance, à mon aire de jeu, au cinéma. Mais tout a disparu. Tout. Que reste t-il du quartier de mon enfance ? Quand on détruit de façon massive, c’est la mémoire sociale qu’on balaie en effaçant les souvenirs. Du passé, faisons table rase ! J’aimerais tellement que certains bâtiments soient encore debout. C’est pour cela que je prends des photos, c’est tout ce qui nous restera pour montrer à nos enfants. Je pense que Singapour doit être le seul pays au monde qui détruit des immeubles qui ont 10 ans seulement. Car à l’échelle de Singapour, c’est déjà un âge canonique ! Marion Zipfel

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Dossier : imaginer le futur

Singapour : la carte et le territoire Comment faire « grandir » le territoire, pour répondre aux besoins futurs Comment gérer développement économique et accroissement de la population lorsqu’on dispose d’un territoire limité ? Construire en hauteur, sur la mer ou même sous terre, Singapour n’hésite pas à toujours repousser les limites de la géographie pour que l’espace ne soit pas un frein à ses ambitions. A défaut de km2, à Singapour on a des idées.

Petit Fille en contemplation devant une maquette présentée à l’URA. © Duran duran.

Il faut se rendre au siège de l’Urban Redevelopment Authority (URA) à Maxwell Road, en plein cœur de Chinatown pour prendre la mesure de l’importance de la planification urbaine à Singapour. Ici maquettes géantes, animations inter-

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actives et jeux retracent plus de 50 ans de transformation physique de Singapour. On y apprend par exemple que le quartier de Marina Bay, comme extension du centre des affaires avait été imaginé dès le premier Concept Plan de 1971. Car, ici

plus qu’ailleurs, on regarde loin. Ce Concept Plan est la pierre angulaire de la planification urbaine puisqu’il fixe le cap de l’utilisation stratégique du territoire pour 50 ans et est réactualisé tous les 10 ans. Et comme la planification ne se prend pas à la légère, vient s’ajouter un Master Plan qui présente une vision à 10 ans. Au fil de ces plans successifs, le territoire singapourien a été remodelé pour concilier les espaces destinés aux logements, à l’industrie, à l’Armée, aux loisirs et aux espaces verts. Avec 5,7 millions d’habitants sur 700 km2 soit la deuxième plus forte densité de population au monde, Singapour a dû faire preuve de créativité pour palier cette contrainte d’espace. La cité-Etat a d’abord fait le choix de la verticalité avec des constructions de grande hauteur tant résidentielles que commerciales intégrant autant de fonctions possibles afin d’occuper au mieux l’espace. Singapour s’est aussi étendue sur la mer depuis les années 1960 faisant passer sa superficie de 580 km2 à 710 km2 aujourd’hui. Marina Bay, l’aéroport de Changi ou encore Jurong Island sont autant de sites emblématiques conquis sur la mer. Mais cette méthode dite de « reclamation » s’est faite en engloutissant des tonnes de sable.


Demain ou imaginer le futur

Les jurong Rock caverns, utilisées pour stocker des hydrocarbures, se trouvent à 130 m de profondeur, sous l’ile de Jurong. © site JTC.

Sable que Singapour a dans un premier temps dragué en mer puis importé d’Indonésie ou de Malaisie. Des importations qui ont été interdites en 2007 suite aux conséquences environnementales provoquées par l’extraction de cette précieuse matière première. Singapour s’est alors tourné vers le Cambodge, le Vietnam, les Philippines ou encore la Birmanie. En janvier 2017, l’ONG Mother Nature of Cambodia qui « se bat pour arrêter la destruction systématique des ressources naturelles du Cambodge » a engagé un avocat à Singapour pour porter plainte contre la cité-Etat pour complicité dans ce que l’ONG appelle « l’arnaque de l’extraction de sable ». Mother Nature dénonce non seulement les dégâts en matière d’environnement au Cambodge mais aussi les différences des quantités de sable importées déclarées par Singapour et par le Cambodge, sous entendant que Singapour importerait du sable de façon illégale. Se passant volontiers de ce genre de publicité, Singapour a officiellement arrêté les importations de sable du Cambodge alors qu’elle a un besoin vital de cette précieuse ressource tant pour l’extension de son territoire que pour les constructions.

Sables mouvants Conscientes de cette vulnérabilité, les autorités annoncent développer d’autres

pistes pour grignoter sur la mer comme la poldérisation, technique pratiquée par les Hollandais depuis des siècles mais qui sera utilisée pour la première fois à Singapour pour le projet d’extension de l’île de Pulau Tekong, située à l’est de Pulau Ubin. Plus de 810 hectares vont être gagnés sur la mer via cette technique moins gourmande en sable. Cet espace gagné sera destiné à l’armée de Singapour. « Nous étudions toujours des options pour nous étendre et en agrandissant Tekong, nous offrons à l’armée plus de place pour leurs entraînements et nous libérons ainsi un espace sur l’île de Singapour pour d’autres projets » expliquait Lawrence Wong, le ministre du Développement National au quotidien The Straits Times en novembre dernier.

rains de foot, ont été gagnés sur la terre pour des activités à plus haute valeur ajoutée. D’autres projets sont également à l’étude notamment du côté des universités, Nanyang Technology University et National University of Singapore, qui explorent les possibilités d’étendre leurs campus en sous-sol. Preuve de l’intérêt pour le sujet, le gouvernement a amendé deux lois en mars 2015 facilitant le développement en sous-sol. L’un prévoit que par défaut le gouvernement soit propriétaire de l’espace situé à plus de 30 mètre sous la surface. L’autre donne à l’Etat le droit d’acquérir un espace en surface pour avoir accès à l’espace situé en dessous.

À 130 m sous la mer

En 2013, l’URA annonçait plancher sur l’« Underground masterplan ». Même si des voix s’élèvent contre les coûts financiers et environnementaux des développements sous-terrains, Singapour veut « repousser les frontières, expérimenter, apprendre, évoluer vers des solutions pratiques et innovantes , afin d’être prêt pour le futur » expliquait Khaw Boon Wan, l’ex Ministre du développement national. Etre prêt pour le futur, comme un leitmotiv qui ne quitte jamais Singapour.

S’agrandir et identifier les meilleurs espaces en fonction des différents besoins : une véritable obsession pour les autorités de la cité-Etat qui ne se refusent aucune piste de réflexion. Quitte à explorer le sous-sol, à l’image des Jurong Rock Caverns inaugurées en 2014 après 8 ans de travaux. A 130 mètres sous la mer, 5 cavernes ont été creusées pour stocker 1,47 millions de m3 d’hydrocarbure soit l’équivalent de 580 piscines olympiques. En développant ce projet, 60 hectares, soit l’équivalent de 83 ter-

Être prêt pour le futur

Marion Zipfel

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Vivre à Singapour - Emploi

Entreprendre à Singapour

Qu’est-ce qui fait (ac)courir les entrepreneurs français ?

Singapour, eldorado des entrepreneurs ? Si la formule relève du cliché et sous-estime les difficultés qu’il y a à réussir dans un contexte réputé hautement concurrentiel et exigeant, elle décrit bien le succès dont jouit la cité-Etat auprès des créateurs d’entreprise, parmi lesquels de nombreux français (plus de 300 selon les chiffres de l’Ambassade de France). Ceux là apprécient le dynamisme économique de Singapour ainsi que le cadre, confortable et sécurisant, qu’elle offre pour réaliser des affaires sur place et dans la région. Inventaire des opportunités et contraintes de l’écosystème singapourien avec Carine Lespayandel et Martine Lesponne, respectivement directrice générale et directrice des services d’appui aux entreprises de la FCCS.

Les Français sont-ils nombreux à entreprendre à Singapour ? Carine Lespayandel - Les entrepreneurs et startups françaises sont très présents ici. Leur nombre a beaucoup évolué au fil des ans, avec une forte croissance depuis 2010, à tel point qu’ils représentent aujourd’hui près d’un quart de nos entreprises membres. Les secteurs d'activité sont très diversifiés : nouvelles technologies, santé, services

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aux entreprises, finance et assurance, mode et beauté, restauration, distribution,... Cela nous a d’ailleurs amenés à segmenter notre offre de services aux entrepreneurs par secteurs d’activité et par type de profil pour mieux répondre à leurs attentes. En quoi le contexte de Singapour estil particulièrement attractif ? Carine Lespayandel - Singapour offre

un environnement favorable à l’entreprenariat, avec des infrastructures de qualité. D’une manière générale, tout y est fait pour faciliter les affaires. La citéEtat a développé un écosystème qui, attirant incubateurs, Business Angels, sociétés de capital-risque, etc... favorise l’entreprenariat. Le réseau est également très important et facile d’accès, et les échanges sont simples. L’une des grandes qualités de Singapour est à mon


Vivre à Singapour - Emploi sens qu’on y rencontre très couramment des décideurs et des dirigeants d’entreprises. Les gens sont aussi très réactifs. Ils répondent vite, même au plus haut niveau. S’entretient ainsi une dynamique qui est très intéressante. Quelles difficultés les entrepreneurs rencontrent-ils à Singapour ? Martine Lesponne - Singapour est un petit pays. Il en découle, pour les entreprises, deux contraintes principales : le marché local est relativement limité ; l’environnement est très compétitif, avec une concurrence internationale. Du fait de la taille de Singapour, celui qui y crée une entreprise est forcé de grandir vite et de penser immédiatement à l’échelle régionale. Cela devient plus complexe parce que chaque pays est différent et que les accès aux marchés sont spécifiques. Singapour est en général une bonne vitrine pour ensuite s’étendre. Avoir une dimension régionale est ce qui est souvent recherché, et les entrepreneurs bâtissent leur projet avec une vision pour la région, voire pour le monde. Quelles sont les qualités requises pour réussir comme entrepreneur à Singapour ? Martine Lesponne - Je ne pense pas qu’il y ait une spécificité de Singapour sur ce point. Il faut être commercial dans l’âme, car l’entreprenariat est avant tout une aventure économique. Il faut apporter quelque chose de nouveau sur le marché, une innovation. Même si les contacts sont rapides, la démarche commerciale reste un processus long, il faut toujours être sur le feu. Beaucoup de personnes peuvent avoir des offres similaires. Il faut aussi savoir attirer des talents. Pour cela, les compétences recherchées sont en général faciles à trouver à Singapour, même si, comme partout, certains profils bien spécifiques sont moins bien représentés que d’autres. Quel est le profil des entrepreneurs ? Carine Lespayandel - Les profils sont

très variés. Par exemple, certains entrepreneurs sont des expatriés de longue date, qui après avoir tenu des postes importants, se lancent vers

Martine Lesponne - Tout au long de l’année, nous proposons des réunions et programmes spécifiques, tels que l’atelier « futurs entrepreneurs », dans

40/45 ans parce qu’ils ont identifié un potentiel. Ce sont souvent des entrepreneurs qui réussissent, du fait de leur expérience, de leur connaissance du marché et des compétences fortes qu’ils ont dans leur domaine. Dans les domaines numériques, il y a plus de jeunes entrepreneurs, entre 30 et 35 ans, qui créent des start-ups, souvent après un MBA.

lequel une société de coaching et consulting aide les participants à structurer leur projet, à en anticiper toutes les facettes pour le déployer sans perdre de temps. Pour ceux qui ont déjà créé leur entreprise et veulent en accélérer le développement, il y a l’Accelerator Lab qui permet chaque mois à un entrepreneur de bénéficier des recommandations et mises en relation d’un groupe de conseillers. De même, le programme de mentorat permet-il aux entrepreneurs d’être accompagnés, durant un an, par des mentors expérimentés, Conseillers du Commerce Extérieur ou membres du Conseil d’administration de la Chambre. Et bien sûr, il y a le réseau de la Chambre de Commerce qui ouvre aux entrepreneurs l’accès aux autres membres (grands groupes industriels, mar-ques, business angels)…

De quelle façon la Chambre de Commerce aide-t-elle les entrepreneurs ? Carine Lespayandel - Nous travaillons sur les projets des entrepreneurs qui viennent consulter les services de la FCCS à court et moyen-long terme. Une fois leur projet bien réfléchi, nous les aidons sur les aspects pratiques : constitution de l’entreprise, demande de permis de travail... Quand il recherchent des partenaires, des investisseurs ou des repreneurs, nous aidons à la mise en relation via notre nouvelle Bourse d’Opportunités d’Affaires.

Propos recueillis par Cécile Brosolo

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Vivre à Singapour - portrait d’entrepreneur

Une méritocratie singapourienne

Le parcours exemplaire de Felicia Soh, ré-inventeuse de la crème Simon.

Derrière le renouveau de la marque française Crème Simon qui était tombée dans l’oubli, se cache une entrepreneuse de 38 ans, talentueuse et déterminée. Issue d’un milieu où les jeunes femmes ne font pas d’études, Felicia Soh est parvenue, grâce à sa ténacité et aux aides du gouvernement, à réaliser un parcours à l’étranger qui lui a ouvert les portes d’une brillante carrière d’entrepreneur.

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Felicia Soh a le regard pétillant et le sourire franc des femmes pressées. Elle me reçoit dans sa shop-house de Kandahar Street au milieu des échantillons et des pots raffinés de sa Crème Simon. D’emblée, elle attaque sur les objectifs de sa marque, Crème Simon, qui se développe à vitesse grand V en Asie et en Australie. Petit à petit, je parviens à l’amener sur un terrain plus intime : « Je viens d’une famille de la classe moyenne singapourienne assez traditionnelle. Mon père était maitre-nageur. Ma mère était femme au foyer et faisait des travaux de couture pour gagner de l’argent… ». « Pour mes parents, le summum de la réussite aurait été que je travaille comme hôtesse pour Singapore Airlines ! ». La jeune Felicia a d’autres envies. Au vu de ses bons résultats scolaires, elle est admise à la National University de Singapore. Mais, ses parents y mettent un véto. Exit NUS, Felicia passe le diplôme d’une école polytechnique, sensé lui permettre de rentrer plus rapidement dans la vie active. Peut-on ar-


Vivre à Singapour - Psy, coaching rêter une jeune femme déterminée ? En cachette de ses parents, Felicia postule à l’Université de Melbourne. Pour la seconde fois, elle est acceptée dans une université prestigieuse. Pour la seconde fois, elle est confrontée à un dilemme : « j’étais dans une impasse : comment aller étudier à Melbourne sans l’aide financière de mes parents ? ». Elle se tourne alors vers sa grand-mère maternelle et les différentes aides possibles à Singapour. Elle obtient une bourse de la fondation Lee, une des plus importantes fondations privées de la Cité-Etat qui agit aussi bien dans le domaine éducatif et la médecine, que dans l’aide aux victimes de famines. La bourse finance 50% des frais d’inscriptions à l’université et comprend une aide au logement la 1ère année. Sans rien demander à ses parents, mais avec la complicité de sa grand-mère maternelle, Felicia part à Melbourne étudier dans le domaine de son choix. « Cependant, j’avais un problème », confie-t-elle, « car le diplôme que je visais s’obtenait en trois ans. Or,

mes finances ne me permettaient pas de tenir au delà d’un an. J’ai donc accéléré la cadence avec des cours d’été pour être diplômée au bout d’une année. Et en travaillant dur, j’ai réussi ! ». Après cette année intensive à Melbourne, Felicia revient à Singapour pour trouver un emploi. Elle tente sa chance avec succès auprès de l’Asian Business Fellowship program. Ce programme, mis en place par le Ministère du Commerce et de l’Industrie et renommé depuis International Business Fellowship, finance le détachement d’une personne pendant 2 ans dans une entreprise singapourienne qui souhaite s’étendre à l’étranger. Felicia choisit la Chine. Elle passe une année à Pékin et une seconde à Shanghai. Fidèle à elle-même, elle travaille dur et, très logiquement, est finalement embauchée par son entreprise d’accueil. Sa carrière est lancée. En repensant à cette période, le regard de Felicia se fait plus vague. « Je me suis battue si fort », me confie-t-elle, « Singapour m’a permis d’aller au-delà de la vision de

mes parents qui ne croyaient pas qu’une jeune fille modeste puisse faire des études, contrairement au gouvernement. ». « Il y a quelques années, j’ai rencontré le responsable du programme qui m’avait envoyée en Chine. Je l’ai chaleureusement remercié en lui disant qu’il avait changé ma vie ! ». Aujourd’hui, comme beaucoup de femmes-entrepreneurs dans une grande ville, Felicia jongle entre un métier prenant, deux petites filles et un mari également entrepreneur. « Le fait d’être une femme est plus difficile pour moi aujourd’hui : comment concilier mon rôle de mère et l’exigence de mon travail ? Je veux être présente pour mes filles et réussir ma vie professionnelle. Je cherche tous les jours le bon équilibre ». Clémentine de Beaupuy

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Vivre à Singapour - Psy, coaching

Depression et expatriation L’aventure de l’expatriation au risque de l’isolement et de la perte de sens L’expatriation n’est pas le long fleuve tranquille et toujours stimulant qu’on décrit dans les livres. Partir, c’est perdre ses repères, parfois son emploi, et quitter famille et amis. Pour certains, l’expérience peut être douloureuse. Explications avec la psychologue Viviane Dubos. Quels sont les éléments qui peuvent mener à des situations de dépression dans un contexte d’expatriation ? Viviane Dubos - Au delà de la formidable aventure que cela représente, s’expatrier c’est avant tout partir d’un

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endroit connu vers un inconnu, à la fois stimulant et source d’angoisses. Ce n’est pas rien d’aller à la rencontre d’autres cultures. Qu’on le veuille ou non, on est obligé d’ouvrir ses canaux de pensée, de s’adapter. Dans un certain

nombre de cas, l’expatriation est aussi source d’isolement. Les personnes qui arrivent dans un pays nouveau y ont moins de réseau relationnel. Bien sûr, l’isolement peut n’être que passager. Si la personne est active, qu’elle travaille ou qu’elle a des enfants scolarisés, par exemple, elle a l’opportunité de recréer sur place un nouveau réseau relationnel. Par ailleurs, ce que l’on constate souvent dans les familles d’expatriés, du moins à Singapour, c’est que la personne qui travaille, majoritairement


Vivre à Singapour - Psy, coaching l’homme, est soumise à un rythme élevé avec de nombreux déplacements. Dans ce contexte, le conjoint et les enfants se retrouvent souvent seuls. L’expatriation peut engendrer un isolement relationnel et un bouleversement intime de l’équilibre de la famille. Pour certains, ces bouleversements peuvent être bénéfiques mais pour d’autres, cela met en exergue tout ce qui dysfonctionnait avant : les difficultés de communication par exemple. Qu’en est-il de l’expatriation en solo ? La personne qui part seule est-elle plus fragile ? Pas forcément, mais il existe un risque notamment chez les jeunes, autour de la trentaine. Dans certains cas, ils sont plus démunis face à l’isolement relationnel et sont parfois exposés à plus de difficultés. Dans des villes comme Singapour, où l’immobilier est cher, ils vivent en colocation et se créent vite des amis par leur travail. Cet environnement relationnel est important mais il peut parfois ne pas suffire à combler le sentiment d’isolement. Par ailleurs, il y a une pression, dans les groupes d’amis qui sortent et font la fête, à être toujours joyeux, à ne pas « tirer la gueule ». Ce groupe d’âge est aussi plus sensible aux phénomènes d’addiction. La première expatriation est-elle la plus délicate à gérer ? Oui, je pense que ceux qui s’expatrient pour la première fois sont plus touchés par ces risques. Par exemple, quand des personnes s’expatrient pour la première fois à Singapour, même si elles parlent plus ou moins bien anglais, elles doivent s’habituer à l’accent. Elles sont confrontées à tout le processus d’installation administratif. Quand on vit ça pour la première fois, cela peut être source d’une certaine d’angoisse, mais aussi de challenges nouveaux, de nouvelles découvertes. Pour les familles qui sont habituées à changer de pays, le fait, de « tout recommencer à zéro » peut être déstabilisant. C’est comme si on dépensait son énergie à sans cesse tout refaire.

Il y a un moment où les personnes ressentent un phénomène d’usure. L’expatriation est un processus d’adaptation, mais pourquoi est-ce si douloureux pour certains ? Ce que je perçois chez les personnes qui ont du mal à s’adapter, est que d’une façon ou d’une autre, elles vivent une insatisfaction. Il y a quand même un problème d’identité, un manque de confiance en soi. Dans ce cas, l’expatriation agit comme le révélateur d’un état d’anxiété existant. Une personne est un cheminement de l’enfant à l’adulte. Le nouveau pays où nous nous installons n’est pas l’environnement dans lequel nous avons grandi ou vécu et dont nous gardons la mémoire. Nous grandissons et vivons dans des sensations visuelles et olfactives propres à chaque lieu, des façons de communiquer, des gestes ou des regards. L’expatriation remet en cause cet environnement familier. Certaines personnes sont alors très déstabilisées même si l’expatriation était voulue et choisie avec attention. Ce sont des facteurs inconscients qui agissent à ce moment là.

difficulté dans le présent : difficulté avec son patron ou une séparation par exemple. Parfois, les personnes qui s’expatrient veulent tellement que ce projet réussisse que l’on n’écoute pas les peurs des membres de sa famille et notamment celles de ses enfants. Et on n’écoute pas ses propres anxiétés ou ses propres peurs. Un credo « Il faut avancer ». Nos peurs ne sont pas limitantes, mais il faut alors une certaine forme de courage pour les écouter, les accepter et les comprendre. Et je pense que c’est ce travail qu’une personne vient faire chez un psychologue : écouter, s’écouter. Un psychologue est une sorte de traducteur. Il met en mots les peurs, la tristesse, la colère, etc. de la personne qui vient le rencontrer.

« S’expatrier, c’est avant tout partir d’un endroit connu vers un inconnu. »

On parle souvent de Singapour comme une « expatriation » facile, qu’en pensez-vous ? Je ne le crois pas. Au contraire. Singapour est une bulle assez matérialiste où l’on montre que l’on réussit, que tout va bien. Cela peut être très lourd pour certaines personnes. Dans ces sociétés matérialistes, il y a peut-être une part de l’identité qui a tendance à se perdre. Cela peut révéler des blessures anciennes. Il y a parfois un besoin de se recentrer. C’est dans ces moments-là que le psychologue intervient. Et parfois pour aider à comprendre quels sont les éléments qui nous ont amenés là, dans ce pays. A quels moments les personnes peuventelles faire appel à un psychologue? Un psychologue n’est pas forcément quelqu’un que l’on voit lorsqu’on est « au fond du trou ». On peut régler une

Propos recueillis par Clémentine de Beaupuy

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Vivre à Singapour - Découvrir

Des Français une expatriation pour découvrir son chemin vers le bonheur Le bouddhisme aurait entre 350 millions et 1,3 milliards d’adeptes à travers le monde. Religion ou philosophie ? Difficile de le définir sans tomber dans des débats théologiques complexes. L’important n’est, semble-t-il, pas là. Pour Stéphanie, Michel et Christian, convertis au bouddhisme lors de leur expatriation à Singapour, l’essentiel est de changer ses repères et de trouver un chemin de vie. Récit à trois voix d’une révélation.

Parcours vers le Bouddhisme Rendez-vous est pris dans un temple de Singapour en plein Little India pour assister à un dharma, enseignement en anglais, par le lama Namdrol Rinpoche, maître spirituel. Pour la reprise après le nouvel an chinois, il y a du monde dans ce temple : on se presse, on s’assoit en tailleur et on prie en tibétain au milieu d’une foule bigarrée. Parmi les fidèles, des français. Certains ont « pris refuge » (c’est-à-dire se sont convertis au bouddhisme) d’autres non, mais tous en commun d’avoir été conquis par cette religion en découvrant l’Asie. Au cœur du temple, Michel et Stéphanie m’expliquent les rituels, le vocabulaire employé et me dévoilent un peu plus de leur cheminement personnel. « J’ai l’impression d’avoir eu des signes tout au long de ma jeunesse. Ma mère m’avait offert un carillon que l’on accroche à l’entrée d’une porte et qui représente le Bouddha Matreya, le Bouddha jovial et rieur. J’avais adoré ce cadeau. Lors d’un Noël, ma sœur m’avait offert un livre d’enseignement du Dalaï Lama » souligne dans un rire Stéphanie. De même, Michel décrit son

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cheminement spirituel comme ponctué par ces « signes » : sa première petite amie vietnamienne, son premier travail tourné vers l’Asie, sa première expatriation. Se pose alors la question : « Est-ce mon Karma ? ». L’un et l’autre n’en doutent pas. Comment, leur demande-t-on, s’est réalisée « cette rencontre » avec le bouddhisme ? « Mon histoire personnelle, confie Stéphanie, a été douloureuse. J’ai perdu mon père brutalement à l’âge de 20 ans et j’ai dû affronter plusieurs deuils par la suite. Je ne trouvais aucune réponse dans la religion catholique à laquelle j’appartenais. Je suis devenue athée. Mais il me manquait quelque chose, une spiritualité. Par la suite, j’ai eu des difficultés professionnelles. C’est dans ce contexte personnel difficile que j‘ai acheté un livre de commentaires sur le Dalaï Lama. La lecture de ce livre a été une révélation ! Enfin, je trouvais un sens. » Christian, rencontré en dehors du temple parle d’une démarche différente « Je me suis intéressé au Bouddhisme en pratiquant le Yoga. En fait, j’avais une vie stressante de responsable de grande entreprise, la pratique du yoga a été

pour moi la première étape d’un bienêtre. Les bienfaits de cette pratique étaient tels que j’ai voulu naturellement aller plus loin… ». Pour Michel, ce sont des livres qui ont aussi tout déclenché : « chrétien par tradition familiale, j’ai découvert que je n’avais pas la foi. Mais je voulais comprendre le monde qui m’entoure ». Michel Foucault avec les « Mots et les choses », Pascal Bruckner et sa théorie de la repentance « qui m’a encore plus éloigné de cette culture judéo-chrétienne » et puis, il y a eu Mathieu Ricard, le moine français : « toutes ces lectures m’ont amené vers le bouddhisme ».

Bouddhisme et société moderne Stéphanie, Michel et Christian ne vivent pas retirés du monde. Bien au contraire. Ils sont consultant, entrepreneur ou dirigeant d’une grande entreprise. Comment intègrent-ils les principes attachés au bouddhisme dans leur activité professionnelle ? « Le bouddhisme propose et on dispose », indique Christian. « Il y a 5 ans, j’ai du faire face, comme cela arrive à beaucoup de dirigeants de grands groupes, à un renversement politique. Je me considérais comme un professionnel


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Vivre à Singapour - Découvrir mais aucunement comme un homme politique. J’ai renoncé pour éviter de faire des concessions avec moi-même. Ce renoncement était le signe de ma nouvelle philosophie de vie ». Pour tous les trois, il n’y a pas d’incompatibilité entre une pratique professionnelle parfois dure et le bouddhisme. Au contraire. L’éthique, personnelle et collective, en est l’un des fondements. Le bouddhisme leur a permis de mieux agir sur leur situation professionnelle. « J’essaie d’intégrer au quotidien les principes de compassion et d’attention aux autres, d’être plus patiente. Je négocie des contrats avec ces principes. J’ai une plus grande conscience de ma pratique profession-

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nelle et de son impact », explique Stéphanie. « Dans chaque groupe social dans lequel je me trouve, famille, travail, amis, j’essaie d’avoir une harmonie, conclut Michel. Et puis, j’essaie de faire passer auprès de mes interlocuteurs dans ma pratique professionnelle, que l’intégration d’éléments bouddhistes et chinois, dans leur pratique quotidienne, peut non seulement les amener à diffuser du bonheur auprès de leur personnel et de leurs partenaires mais aussi leur garantir plus de succès dans les affaires »

Philosophie ou religion ? Pour tous les trois, le bouddhisme

reste plus dans le domaine de la philosophie que dans celui de la religion. « Je suis un bouddhiste spirituel. Ce que j’aime, c’est que les principes sont toujours en lien avec la réalité de notre vie » précise Michel. De son côté, Christian nous explique que « le bouddhisme se découvre non pas la croyance mais par l’expérience ». Chacun, en tous cas, a le souhait de faire partager auprès de ses proches cette sérénité et cette quête du bonheur. Et Stéphanie de conclure « je me sens unique et privilégiée de connaître cet enseignement » Clémentine de Beaupuy


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Un dragon de Komodo en vadrouille. © Giancarlo Brosolo

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La légende des dragons de Komodo Indonésie hors des sentiers battus – Florès et les îles de la sonde En Indonésie orientale, entre l’île de Sumbawa et celle de Florès, les îles de l’archipel de Komodo offrent sans doute l’un des paysages les plus spectaculaires de toute l’Indonésie. Panorama contrasté de côtes découpées aux falaises abruptes, de collines arides, et de plages de sable fin bordées d’une mer turquoise et cristalline, abritant de formidables fonds marins. Encore peu visitées, ces îles enchantent par leur beauté naturelle exceptionnelle et par la présence du mythique Dragon de Komodo, habitant protégé du parc national éponyme, classée au patrimoine mondial de l’UNESCO.

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La légende raconte que, sur l’île de Komodo, vivait une très belle princesse, appelée Putri Naga. C’était la princesse dragon. Elle mit au monde deux jumeaux : un garçon, nommé Gerong, et un dragon femelle, nommé Ora. Putri Naga éleva son fils parmi les siens, mais elle cacha sa fille Ora dans la forêt, où elle s’en occupa tendrement, à l’insu des hommes. Les années passèrent, la princesse mourut et les deux jumeaux devinrent adultes. Un jour, alors que Gerong chassait un cerf dans la forêt, un large et redoutable varan surgit pour lui voler sa proie. Gerong voulu tuer le dragon, mais au même instant, dans un éclat de lumière, Putri Naga apparut. « Ne tue pas ce dragon, supplia-t-elle, c’est ta sœur jumelle, Ora ». Gérong déposa son arc et laissa le dragon en paix. Depuis ce jour, les habitants de l’île de Komodo vivent en harmonie avec les dragons et

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les considèrent comme leurs frères égaux. Cette légende fait partie du folklore de Komodo. Elle révèle l’étonnante relation qui lie, encore aujourd’hui, les insulaires et leur mythique reptile, perçu comme un vieil ancêtre et respecté. Nul doute que les premiers voyageurs venus sur l’île ont également fait vivre un mythe en contant des créatures terrifiantes et monstrueuses dans leurs récits de voyages. Le dragon de Komodo, en réalité un varan, ne crache pas du feu, mais sa morsure n’en est pas moins fatale, et son allure tout aussi effrayante. On ne trouve ces lézards géants que dans cette région du monde. Animal redoutable, qui peut atteindre 3 mètres et peser plus de 150 kg, il est pourtant aujourd’hui menacé de disparition. Le parc national

de Komodo a été créé, en 1980, pour assurer la survie et la protection de cette espèce, dont on ne compte plus qu’environ 4500 individus, vivant principalement sur les cinq îles de Komodo, Rinca, Motang, Dasami et Florès. L’archipel de Komodo, entre l’île de Sumbawa (à l’est de Lombok) et celle de Florès, n’en reste pas moins un endroit féérique, d’une beauté exceptionnelle. Une kyrielle d’îles volcaniques méconnues aux paysages bruts et sauvages, où des collines arides côtoient des plages paradisiaques et une mer cristalline aux fonds marins parmi les plus beaux d’Indonésie.

Découvrir Komodo Le vol paisible depuis Denpasar ou Jakarta vous transporte, en une petite heure, dans un autre temps. Dès l’arri-


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© Giancarlo Brosolo

vée à Labuan Bajo, village de pêcheur principal de Florès, l’atmosphère et les paysages fascinent. L’âme d’aventurier, amoureux de contrées lointaines et de terres inconnues, qui sommeille en nous, se réveille. Loin d’être inaccessible, cette destination reste pour autant encore relativement peu fréquentée, avec quelques dizaines de milliers de visiteurs chaque année qui viennent approcher les fameux dragons. La route unique de Florès, la transflorès, est une aventure à part entière, mais elle réserve à celui qui l'empreinte des panoramas splendides comme les baies de Maumere et Labuan Bajo ou le volcan Kelimutu et ses trois lacs mystiques, et des rencontres chaleureuses avec les habitants des villages traditionnels. Mais pour découvrir ce chapelet d'îles à la frontière des océans

Indien et Pacifique, rien de mieux que d’embarquer sur une croisière pour naviguer à bord d’un voilier ou d’un bateau de pêcheur, et profiter de la mer turquoise, des plages désertes de sable blanc ou rose et de la richesse sous-marine incomparable. L’île de Rinca, plus proche de Labuan Bajo, plus petite et moins connue que Komodo, est magnifique et renferme une faune incroyable telle que biches, cerfs, buffles d’eau, chevaux sauvages, sangliers, singes aux aguets et le fameux mégapode maléo, cet oiseau endémique d’Indonésie, qui creuse de larges trous dans le sol chaud pour pondre ses œufs. Un chemin de palétuviers mène de l’embarcadère au camp de Loh Buaya où, un simple bâton long à la main, les guides attendent les visiteurs. Départ pour une ran-

donnée dans les collines, arides et caillouteuses à la saison sèche ou recouvertes d’herbes hautes en saison humide, pour des rencontres magiques avec les varans, moins habitués sur cette île à la présence humaine, et des points de vues remarquables sur la baie et les îles alentour. Sous l’eau, les récifs coralliens, battus par des courants plus ou moins forts selon les jours et les sites, s’étendent à perte de vue, sublimes et intacts. Ils abritent des myriades de petits poissons et une faune fixée abondante et colorée. Il n’est pas rare de croiser raies Manta, tortues, carangues, poissons Napoléon et requins de récifs. Un émerveillement pour tous les amoureux de la biodiversité sous-marine. Cécile Brosolo

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L’Asie vue de France

Singapour, Championne du skate Art à Paris Plongée dans l’étonnante culture artistique associée à la petite planche. Surprenante Singapour qui, dans le cadre de Urban Art FairParis et en partenariat avec Arts House Ltd (Singapore), présente l’exposition [Cannot be Bo(a)rdered], du 20 avril au 7 mai 2017 ; un évènement qui explore la mouvance artistique attachée à la culture du skateboard à travers les œuvres de 34 artistes singapouriens, malaisiens, indonésiens et français. Donald Abraham, © Aliwal Arts Centre.

Créé en 1950 à l’initiative de surfeurs nostalgiques de la vague, le skateboard a rapidement délaissé les skate parks et les piscines vidées par la sécheresse (c’était en 1976) pour partir à la conquête du domaine public, au cœur de la ville, à la recherche de la bonne rampe ou du meilleur spot pour laisser libre cours à la virtuosité de ses pratiquants. Art des rues, porteur d’une culture de la rébellion qui contraste avec une recherche très exigeante dans l’art des Ollie, handrail et autres kick flip, le skate board a connu un développement remarquable avec la

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No Comply par Zéro, © Aliwal Arts Centre.

création, côté sport et fun, d’équipes professionnelles, et le support, sur le plan narratif, de magazines spécialisés (Thrasher) et de retransmissions TV très suivies. Figures faisant, il a généré codes, valeurs, héros et légendes et a été à l’origine d’un mouvement artistique puissant, particulièrement dans les domaines de la photographie, de la vidéo, des arts plastiques, de la musique, du design, de la mode et des jeux vidéos. Cité en 2011 dans un article du Monde consacré à l’époque à une exposition « Public domain » organisée à la Gaité Lyrique, le

vidéaste Fred Mortagne décrivait en ces mots le rapport entre skate et création : « Le skate aiguise l’œil de manière différente. A force de constamment regarder la ville pour rechercher des spots, on en découvre d’autres facettes. Cette pratique force à la créativité ».

Jeunesse rebelle

L’exposition [Cannot be Bo(a)rdered], imaginée par Ismail Iwan a été présentée pour la première fois à Singapour en 2016, à l’occasion du très « Singapore cool » Aliwal urban arts festival, à Kampong Gelam, partie de Singapore Art week, puis dans le cadre de l’Urbanscapes Festival à Kuala Lumpur, en Malaisie. Le titre de l’exposition [Cannot be Bo(a)rdered], est une déclinaison de « can’t be bothered » ; une expression affichant désintérêt et méfiance vis-à-vis de l’autorité, représentative d’une certaine jeunesse rebelle, hors frontières, incarnée par les skateboarders.

Doré sur planche

L’édition parisienne de [Cannot be Bo(a)rdered] met en scène 34 artistes de Singapour, de Malaisie, d’Indonésie et de France qui utilisent comme premier médium le skateboard, parmi lesquels le français Olivier 2Shy ou Amélie Berrodieret les singapouriens Muhamad Izdi, Speak Cryptic (Farizwan Fajari), Zéro et Ryf Zaini. Bertrand Fouquoire


À VOIR À FAIRE

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Agenda, sélection de la rédaction

Mai La cage aux folles

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Mise en scène par Wild Rice. Victoria Theatre

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19 Festival du film d’animation 21

5e Festival du film d’animation. Alliance Française

mai

12 Yelle « French 13 Miracle Tour »

21 Julien Doré

15 Symphony of voices 2017

26 Musicfest

mai

mai

mai

Yelle et grand marnier le duo electro pop en concert. National Singapore Museum

Concert annuel de la chorale dirigée par Nelson Kwei, interprétée par le Victoria Junior College. Esplanade Concert Hall

mai

Concert unique à Singapour. Kallang Theatre

Le spectacle musical de Singtheatre au Singapore General Hospital Esplanade Theater

Juin Tango

4

La dernière production théâtrale de la compagnie Pangdemonium Drama centre Theatre

7

Darwin, Fallait-il le tuer ?

Juin

Juin

Une pièce écrite par Guillaume Jest, mise en scène par Quentin Bernard. Alliance Française

« Fake I real Me»

26 Juin

Une série de portraits par la photographe Corinne Mariaud. Art+ Shanghai Gallery

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juin

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L’un des plus grands groupes de l’histoire du Rock en concert à Singapour Kallang Theatre

Beyond the surface

24 juin

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mai

28 juin

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Led Zeppelin

Exposition « Beyond the surface » par Claire Le Chatellier dans le cadre du Festival Voilah! Intersections Gallery

Urbanfork

Exposition de photographies d’architecture de Bob Lee et Philippe Diversy dans le cadre du Festival Voilah! URA lobby Gallery


Agenda, sélection de la rédaction

Juillet-août Contemporary 26 Dance Festival

à partir du juin

13 août

International Champions cup

Les meilleurs joureurs de football européens, chinois, australiens et américains arrivent à Singapour. National Stadium août

Singapore night Festival

Animations, installations et spectacles nocturnes. Le festival se déroule sur deux week-ends à la fin du mois d’août. Quartiers de Bras Basah et Bugis

50 artistes de 19 nationalités rentrent dans la boite sur une partition de jazz fusion, funk et Bollywood beats. Sous la Big Top Tent près de Marina Bay Sands.

14 A dream is a wish 15 L’orchestre Philharmonique juillet

juillet

Danse avec les Durians et tes papilles s’impregneront du goût de l’éternité. Esplanade Theatre Studio

13 Cirque du soleil juillet

25

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août

interprète les chefs-d’œuvre de Walt Disney Grand Theatre

Singapore National Day

Défilés, feux d’artifice, parade. Divers lieux et Marina Waterfront

À partir de septembre 13 West Side Story 24 sept.

West side story est une légende, et c’est cultissime !... Grand Theatre Mastercard theatres at Marina Bay Sands

15 F1 Grand prix 16 Grand prix Formule 1 de Singapour. Marina Bay Street circuit. 17 sept.

sept.

Sota Drama Theatre, Trojan Women au Victoria theatre et And so you see au SOTA Studio Theatre.

Vianney en concert

En concert à Singapour. À préciser

13 Forever Crazy 24 oct.

Singapore internatiofestival of Art 24 nal À voir notamment : Germinal au sept.

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Le fabuleux Crazy Horse à Singapour. Grand Theatre Marina Bay

20 Da:se Festival 29 oct.

Un festival de danse exceptionnel dans lequel se produisent les meilleures compagnies internationales. Esplanade

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Un chef, une recette

Janice Wong, artiste patissière

« Je cherche l’imperfection dans la perfection, la perfection dans l’imperfection » Janice Wong est, à 33 ans, un chef pâtissier internationalement reconnue qui donne libre cours à son inspiration artistique en créant des oeuvres comestibles: plafond en marshmallow, dessus de table en chocolat, murs en bonbons. C’est aussi une entrepreneuse redoutable qui gère adroitement sa marque « Janice Wong », présente à Singapour, Hong Kong et Tokyo avec des restaurants/bars à desserts comme 2am:dessertbar.

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Un chef, une recette

Quel parcours vous a menée à la pâtisserie ? Janice Wong - J’ai toujours eu un faible pour le sucré, mais rien ne me prédisposait à passer ma vie dans une cuisine. Je suis diplômée en économie et me destinais classiquement à une carrière dans la banque. C’est pendant ma seconde année d’étude, lors d’un voyage à Melbourne, que j’ai découvert la noblesse des produits cultivés dans les fermes. Il n’y a pas de ferme à Singapour. Je n’avais jamais cueilli de fruits sur un arbre pour les manger. Ce fut une révélation. C’est alors que mon

intérêt pour la gastronomie a jailli. Il y a en Australie en général et à Melbourne en particulier, une culture de l’art de vivre, associant cuisine et vin. Rapidement, parce que j’ai toujours adoré les desserts, j’ai rêvé d’un binôme de dégustation: dessert et vin… J’ai commencé à m’intéresser à la théorie de la pâtisserie et suis rapidement allée voir des professionnels. Parallèlement, mon côté artistique (notamment dans la photo) mûrissait. Avant de terminer mon bachelor, j’avais décidé de me lancer dans la pâtisserie, que j’envisageais déjà comme une plateforme de

création artistique. En 2006, au grand dam de mes parents, je suis partie me former au Cordon Bleu à Paris. Comment avez-vous développé cette acuité artistique ? J’aime les défis, les grands projets. Je n’ai pas peur de travailler et d’essuyer des échecs. Et derrière chaque réussite, les échecs sont nombreux. On ne le dit jamais assez. Je me suis lancée très vite, en participant à des compétitions et en prenant part à moult master classes, notamment auprès de virtuoses comme Oriol Balaguer, Grant Ashatz ou Pierre

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Un chef, une recette Hermé. J’ai appris d’eux l’exigence non négociable de la qualité, la quête exaltante de la nouveauté et la volupté de l’expression artistique. Vous n’aviez que 24 ans lorsque vous avez ouvert votre premier établissement à Singapour. Vous vous sentiez donc déjà prête ? L’idée d’associer vins et pâtisseries existait depuis mon voyage à Melbourne en 2003. Cela parait rapide, mais ma vocation s’est révélée de façon assez fulgurante et j’ai beaucoup travaillé pour avoir le privilège de côtoyer les meilleurs chefs. Depuis, je n’ai jamais cessé de me tenir au courant des techniques, idées, projets dans le monde de la gastronomie. Je suis fière de représenter Singapour dans des salons internationaux. Par ailleurs, je crois que le fait d’avoir vécu 3 ans à Hong Kong et surtout 3 ans à Tokyo pendant mon enfance, a influencé ma recherche esthétique. C’est d’ailleurs à Tokyo que j’ai créé ma première scène entière (comestible) pour le lancement de Kiss Kiss de Guerlain.

Comment vous situez-vous sur la scène gastronomique ? Comme avant-gardiste et anti-conventionnelle. J’essaie en permanence de repousser les limites de ce que je maitrise. Ce que je recherche, c’est l’imperfection dans la perfection et une certaine perfection dans l’imperfection. Je considère que le monde n’existe que dans l’imaginaire de chacun. Qu’il appartient donc à chacun de créer sa réalité en sollicitant tous ses sens. Par exemple, je pousse mes recherches dans l’association du sucré et du salé, amer, astringent, épicé… Je m’inspire des développements réalisés dans la cuisine-laboratoire expérimentale que j’ai créée en 2011 2am:lab, ouverte à d’autres chefs souhaitant explorer des techniques et des concepts innovants. Quelle est votre source d’inspiration lorsque vous créez un nouveau dessert ? Cela part souvent d’un ingrédient ou d’une idée de mariage d’ingrédients. C’est le cas de mon dessert signature, le Cassis Plum. J’ai eu envie de travailler le cassis et la prune ensemble. C’est venu

comme ça. Les couleurs s’harmonisaient naturellement (perfection). En revanche, les saveurs se contredisaient : acidité du cassis et douceur de la prune (imperfection…). J’ai mis 3 mois à aboutir au résultat actuel. Et je vous garantis que j’ai eu des centaines d’échecs avant d’obtenir ce que je sers aujourd’hui. D’où vient le nom 2am:dessertbar ? 2am, c’est l’heure à laquelle on ferme; Dessertbar, c’est concrètement ce que l’on propose. Il me manque peut-être une dimension artistique dans ce nom… En tout cas, c’est ouvert de 15h à 2h du matin. Du goûter jusqu’au coucher. Propos recueillis par Michèle Thorel Perfection dans l’imperfection/Imperfection dans la perfection est le titre du premier livre de recettes écrit par Janice Wong en 2011. 2am:dessertbar à Holland village et au National Museum de Singapour. Mais aussi le Janice Wong Singapore au NSM, en association avec le chef Ma Jian, spécialiste des Dim Sums.

Janice Wong.

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Escapade gourmande - Apple Rose, by chef Janice Wong

by chef Janice Wong Pour 15 roses, temps de préparation : 1h, temps de cuisson : 15 min. Compote de pommes Ingrédients : 5 pommes Aomori Fuji ; 50 g de beurre doux ; 80 g de sucre en poudre, roux ou muscavado Eplucher et couper les pommes en tranches d’environ 2 mm d’épaisseur. Faire cuire avec le sucre dans le beurre fondu en mélangeant régulièrement jusqu’à ce que les pommes deviennent translucides. Retirer du feu et réserver. Gelée au vinaigre Ingrédients : 80 ml de vinaigre de vin blanc ; 20 g de sucre roux ; 2 g de gélatine, soit 1 feuille, à tremper 3 mn dans un bol d’eau bien froide ; 10 g de pomme Aamori Fuji, finement hâchée. Faire chauffer le vinaigre et le sucre jusqu’à dissolution complète du sucre. Pas d’ébullition. Ajouter la gélatine

bien humidifiée et essorée hors du feu et mélanger intimement. Filtrer ce liquide et le verser dans un récipient à hauteur de 4 mm. Ajouter la pomme hachée, mélanger. Placer au réfrigérateur pendant 40 min minimum. Au dernier moment, couper en petits cubes qui serviront de garniture. Rose de pomme Ingrédients : 4 pommes Aomori Fuji ; 100 ml de sirop de grenadine ; 200 ml d’eau. Eplucher délicatement les pommes en obtenant de longues bandes continues. Les plonger dans le syrop de grenadine pendant 2 mn minimum. Les retirer, essorer doucement et les placer en cercles concentriques pour former une rose. Laisser un peu de vide au centre. Sorbet de pommes au nitrogène Ingrédients : 20 g de sucre en poudre

roux ; 5 g de cremodan 64, un stabilisant (magasins spécialisés et Amazon) ; 100 ml d’eau ; 500 ml de jus de pommes Aomori Fuji frais. Mélanger le sucre avec le stabilisant, et ajouter petit à petit ce mélange dans de l'eau à ébullition pour dissolution parfaite. Filtrer, puis ajouter au jus de pommes. Mélanger manuellement jusqu’à parfaite homogénéisation. Fouetter le mélange avec un batteur électrique et ajouter le nitrogène liquide graduellement, jusqu’à obtention d’une consistence de sorbet. Ou bien placer le mélange dans la sorbetière. Placer le sorbet au congélateur pendant au moins 6 h. Tarte/tourte aux pommes Ingrédients : 125 g de beurre doux mou, à température ; 50 g de sucre roux en poudre ; 1 bonne pincée de sel fin de table ; 1 œuf ; 200 g de farine à pâtisserie ; caramel. Dans un robot, mélanger sucre, beurre et sel jusqu’à l’obtention d’une consistance légère et mousseuse. Ajouter l’oeuf, puis la farine en dernier. Continuer de mélanger doucement. Dès que le mélange est homogène, stopper immédiatement. Placer la pâte obtenue en boule aplatie, recouvrir de film alimentaire et réserver au réfrigérateur pendant 30 mn minimum. Rouler la pâte jusqu’à 2 mm d’épaisseur. La découper en cercles de 10 cm. Verser une couche de caramel puis une couche de compote sur la moitié des cercles, puis recouvrir chaque cercle avec l’autre moitié. Presser les bords pour bien fermer les mini tourtes. Faire cuire au four à 180 °C, position chauffe haut et bas plutôt que chaleur tournante, pendant environ 8 min, jusqu’à légère coloration dorée. Réserver jusqu’à refroidissement complet, puis démouler. Présentation Placer la tarte (tourte) au centre. Poser la rose de pomme au-dessus. Garnir avec des cubes de gelée. Terminer en ajoutant une belle boule de sorbet soit dans le nid.

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Couleurs d’Asie

Rouge : l’energie et la joie en vente libre ! Découvrez l’action des couleurs dans votre intérieur Plus qu’aucune autre, la couleur rouge est symbole de puissance. Intimement lié au sang de la vie, elle évoque, dans de nombreuses traditions, la fécondité. Une fécondité qui réjouit, un véritable don : c’est pourquoi cette couleur est souvent synonyme de porte-bonheur ! Faut-il croire qu’en habillant de rouge votre intérieur, il sera plus heureux ? Peut-être… Découvrez-en les bienfaits étonnants : des pouvoirs à portée de main, chez soi ! Le dragon, la laque, la grenade … ces rouges dynamiques accompagnent tout l’Extrême-Orient, au quotidien, depuis la nuit des temps. Cette couleur généreuse, perçue comme génératrice de vie, accompagne d’ailleurs les évènements heureux. Ainsi, le rouge préside aux mariages chinois : des vêtements des mariés, de la famille et des invités, des papiers qui emballent les cadeaux, des véhicules emmenant le cortège jusqu’à l’encre qui calligraphie les invitations, le rouge est partout ! Une touche de rouge sera bénéfique à la maison et à ses habitants. Son énergie très puissante est liée à sa vibration particulière : une longueur d’ondes très longue, une pulsation rapide. Le rouge nous touche et nous stimule. Personne n’y reste insensible ! Chez vous, il a sa place, mais pas n’importe où : voici mes conseils de décoratrice experte en couleurs. 1 - Dès l’entrée, le rouge accueille. Il est un message positif, une énergie puissante et bienveillante. Vos convives profiteront avec plaisir de cette couleur chaleureuse !

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2 - Dans les pièces de vie, le rouge active la convivialité, l’échange. Très étonnant, le rouge a la particularité d’accélérer notre rythme cardiaque, il élève physiquement notre niveau d’énergie, donc d’activité cérébrale ! Il sera particulièrement apprécié dans la salle à manger, où il engendre une atmosphère gaie et conviviale tout en stimulant l’appétit. Attention toutefois aux excès de rouge car dans son effet inverse, c’est l’agressivité que le rouge peut engendrer. L’expression « voir rouge » nous en dit long sur l’action de cette couleur puissante.

Si vos murs sont discrets, pimentez votre chambre avec des accessoires rouges : de jolies lampes de chevets, une paire de rideaux, un petit meuble… la décoration asiatique regorge de belles choses « rouge dragon » ! Pour en savoir plus : www.chromo-deco.com Sophie Mouton-Brisse Journaliste et Décoratrice, coach « Couleurs & Bien-Etre »

3 - Dans les zones de communication de la maison, comme les couloirs, voici une couleur très recommandée : le temps d’un passage, on profitera de son énergie chaude et stimulante ! 4 - Enfin, la chambre parentale : dans l’espace « nuit », cette couleur extrêmement stimulante peut perturber l’endormissement, c’est pourquoi je la conseille en nuances sombres comme certains bordeaux, moins actives sur le plan nerveux, tout en étant intimes, chaleureuses et sensuelles !

Pour tout connaître des bienfaits des couleurs chez soi, et se les approprier facilement, la Déco Box « Couleurs&Bien-Etre » sort aux éditions Eyrolles en septembre 2017. Un manuel et un nuancier exclusif !


Couleurs d’Asie

1 2 Sombre rouge, le luxe combine élégance et sensualité! Revêtement mural « Paille japonaise », Elitis (www.elitis.fr).

Energisant et plein de convivialité, le duo orange et rouge est parfait pour le salon. Coloris Rouge étrusque (6059-7) et Pueblo (6056-74), Sico (www.sico.ca).

3 4 Osez le choc du rouge et du bleu pour un accord plein de caractère ! Coloris Bronze R et Deep Space Blue, Little Greene (www.littlegreene.fr).

Très élégant, un rouge très sombre pour rendre votre chambre encore plus intime ! Coloris Adventurer (7), Little Greene (www.littlegreene.fr).

5 Le nouveau rouge du printemps 2017 : profond et actif comme un sérum de vie ! Coloris Incarnadine N° 248, Farrow&Ball. (www.farrow-ball.com).

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Culture

Quand la création cinématographique puise son inspiration dans le folklore épouvantable du sud-est Asiatique. Les Pontianaks, ces personnages fantomatiques et monstrueux, tout droit sortis des légendes locales, se sont taillé un énorme succès au cinéma, mythe relayé plus récemment sur internet. Décryptage d’un phénomène devenu un genre à part entière.

GÉNÉRIQUE : Extérieur nuit. À la périphérie sombre d’un kampong paisible ; sur Bornéo, sans doute. Mise en scène possible à Singapour, vers Bukit Brown. Carrefour poussiéreux ; bananiers plantureux prospèrent, lampadaires halètent sous la pleine lune. Apparition. Une très belle femme disperse dans la pénombre son charme magnétique. Longs cheveux noirs ; longue robe blanche. Ongles polis rutilants. Peau, très chaude, exhale une odeur de frangipanier - aucune présence hormis la sienne pour s’y épancher. Famélique, elle entreprend d’attirer les hommes du village, alors elle mobilise le seul

chant dont elle dispose, langage préhumain, faute de verbe, elle ouvre la bouche et déverse dans le silence épais des cris de nourrisson – crescendo, disperato. Intérieur nuit. Une lumière s’allume brusquement. Un homme se propulse hors de son lit. Il se porte à la fenêtre, pour saisir d’où viennent ces bruits qui l’ont réveillé. Pleurs aigus s’emparent du calme langoureux intertropical. Manifestement possédé par cet appel, l’homme court-circuité sort en trombe de chez lui, pénètre la nuit, se précipite vers la source sonore. Retour vers la femme. Son regard s’embrase lorsqu’elle aperçoit l’homme

dément surgir derrière un bananier, à quelques mètres. Moment de la métamorphose. Son odeur sucrée mue en puanteur. Son corps glabre et ardent devient hirsute et gelé. De multiples cavités érodent de l’intérieur la plénitude de sa chair. Devenue monstrueuse, elle s’empare de sa proie mâle, lui plante dans le cou ses ongles aiguisés comme des lames, le vide de son sang. Bientôt tout le kampong amène subit les multiples assauts de ce déchaînement vorace. --------------------------

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Culture

Mirages du Pontianak dans les marécages C’est le Pontianak. La vie initiale de ce monstre était informée par la biologie régulière d’une femme non monstrueuse (normale). Elle est tombée enceinte (normalement) et, avant d’avoir accouché, a été assassinée, vraisemblablement par le futur papa (moyennement normal, mais...). N’ayant pas pu donner naissance, son esprit est retenu entre les seuils de la vie et de la mort (paranormal !!). Dès lors, elle habite le jour entre dans le feuillage ombragé des bananiers. La nuit, elle hante et tue des hommes, puis conserve leurs corps dans le vide immense de son ventre, poursuivant à l’infini le tumulte de l’aliénation utérine. Folklore épouvantable qui au demeurant s’abreuve à des racines anthropologiques vivaces : selon la légende, le Pontianak est venu tourmenter pour la première fois le Sultan Syarif Abdurrahman Alkadrie (1771-1808), sur les côtes marécageuses de Kalimantan, à Bornéo. À la suite de cet événement traumatique, le sultanat est funestement nommé Pontianak – ville existante, donc – hommage gravé pour conjurer l’épisode scélérat. Heurk ! Ces croyances perdurent dans certaines annexes animistes du monde malais, où l’on prend soin de suivre un protocole funéraire rigoureux lorsqu’est inhumée une femme enceinte : lui placer des œufs sous les aisselles, lui inscrire des lettres d’exorcisme sur les ongles (car le Pontianak pousse par les cuticules !).

Le Pontianak crève l’écran Pétri de cette glaise fantastique, B.N. Rao, père des « Pontianak movies », présente en 1957 le premier film de sa mythique trilogie en « cathayscope » : Pontianak, suivi quelques mois plus tard de Dendam Pontianak puis Sumpah Pontianak (1958). Pontianak est un film culte pour plusieurs raisons: la transfigu-

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ration de la très belle égérie des studios Cathay-Keris, Maria Menado ; la collaboration musicale de Zubir Saïd (compositeur de Majulah Singapura)... Et puis, point d’orgue délirant du phénomène pop Pontianak, la destruction âprement exécutée de la copie 35mm originale du film par l’un des grands partenaires de Cathay-Keris, Ho Ah Loke, apparemment frustré par le partage des droits sur certains films produits par la maison, lorsqu’il rompt avec Singapour pour s’établir à Kuala Lumpur. Les frères Shaw, de leur côté, jalousant le succès populaire de la Cathay, ne

tardent pas à riposter en engageant leur propre réalisateur de « Pontianak movies », le philippin Ramon Estella, qui livre en 1958 Anak Pontianak, puis Pontianak Kembali et Pusaka Pontianak en 1963. Le Pontianak, monstre très vite devenu culte dans le cinéma d’horreur singapourien, trace dans l’effervescence des « remake » un sillon infini de fabrique cinématographique. Ménager, au sein d’un cadre saturé d’évidences, entre les 24 images par seconde ou dans les intermittences aveugles des pixels ou cristaux celluloïds, une vacuole d’émer-


Culture

gence de l’entremonde. La plupart des « pontianaks movies » use à cette fin de dispositifs classiques : contrechamp pulsionnel d’une fraction de seconde, dédoublement onirique des surfaces, apparition luminescente dans un puits de lumière, impression fantomatique par transparence... Dans ce domaine, B.N. Rao est un très ingénieux artisan de l’image, grâce notamment à la très belle idée de faire « sous-gir » plutôt que « sur-gir » les créatures de ses films. Le sol s’entrouvre sur la monstruosité, la masse charnue de la glèbe grouille, et « sousgit » entre les plantes grasses, Maria Menado, femme-monstre marécageuse.

Aujourd’hui, les Pontianaks prolifèrent encore dans les productions cinématographiques malaisiennes, indonésiennes et philippines, qui puisent abondamment dans l’esthétique série Z et épuisent quelque peu ses clichés scénaristiques. Dans ces films, le Pontianak s’infiltre dans le champ sans effet de surprise. L’arrivée suggérée du Pontianak sonne le cor d’une énième chasse aux sorcières. Traquer, partout, les simulacres de féminité : là une bouche humanoïde trop charnelle pour être humaine, ici un regard trop intense pour ne pas être placide... Les garçons du village reconquièrent vite l’assise de leur virilité.

Mais c’est sans doute dans les films amateurs (visibles sur Youtube) que le Pontianak insuffle le plus de génie. Parmi des dizaines et des dizaines, citons le Pontianak de « Punisherz666 », avec sa prise de son « concrète » d’un mysticisme vrombissant, son noir et blanc « thermique » et la superposition de la flèche blanche qui polarise le regard d’une façon (presque) complètement arbitraire, arpente les frontières de l’invisible dans un vrai chef-d’œuvre esthétique, qui rappelle certains des meilleurs courts-métrages du maître Apichatpong Weerasethakul. Zoé Fouquoire

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PhiLiPPe Diversy

BoB Lee

UrBANForK.Fr

4 may to 28 june 2017 URA Lobby Gallery, 45 Maxwell Road Singapore 069118

« VOILAH! 2017 (8 APRIL - 21 MAY 2017) – http://voilah.sg »


Urbanfork - du 4 mai au 28 juin 2017 à l’URA

Urbanfork 2017 Avec Philippe Diversy & Bob Lee, et la participation de Zoé Fouquoire French graphic designer Philippe Diversy and Singapore based Malaysian photographer Bob Lee continue their fascination with architectute in the 60’s to the late 70’s buildings. For, there is something especially touching in the buildings of this period, when the main concern was to build « fast and efficient ». When architecture is under pressure, it often produces huge, easy to build, soul less

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constructions … But amongst them were also some buildings that were distinctive by their elegance and inventiveness. By including their creators” names on building façades in pictures, Urbanfork highlights their value from an heritage standpoint, physically attesting to their architect’s genius. Urbanfork continues its journey in the uncharted territory of modernist buildings drowned in the development of contemporary cities. Hosted by the Urban Redevelopment

Authority (URA), the exhibition showcases 24 buildings (half in Singapore, half in Paris). It is a part of Urban Mutations event during the Voilah! French festival.

Golden Mile Complex 1967, Design Partnership and DP Architects in continuation of Design Partnership. Urbanfork in Singapore 2015.


Centre International de Séjour de Paris 1968, Jean-Claude Dondel Architectes.

Urbanfork in Paris 2017. Urbanfork in Singapore 2017.

Le graphiste français Philippe Diversy et le photographe malaisien basé à Singapour et Bob Lee poursuivent leur fascination pour l’architecture des années 60 à la fin des années 70. Car il y a quelque chose de particulièrement touchant dans les bâtiments de cette période, quand la préoccupation était de construire vite et efficace. Quand l’architecture est sous pression elle produit souvent des constructions massive, facile à édifier mais sans âme ? Mais parmi elles il en est certaines qui se distinguent par leur élégance et leur inventivité. En inscrivant le nom de leurs créateurs sur les façades de ces bâtiments en photo, Urbanfork souligne leur valeur d’un point de vue patrimonial, témoignage physique du génie de leurs architectes Urbanfork continue son voyage dans le territoire non cartographié des bâtiments modernistes plongés dans le développement des sociétés contemporaines. Installée dans les locaux de l’Urban Redevelopment Authority (URA), l’exposition présente 24 photos (la moitié à Singapour, la moitié à Paris). Elle fait partie de l’événement « Mutations Urbaines » organisé dans le cadre du festival français Voilah!

Jrong Town Hall 1973, JArchitects Team 3 Pte.

Urbanfork - du 4 mai au 28 juin 2017 à l’URA

Tour Initiale (anciennement tour Nobel) 1967, Jean de Mailly et Jacques Depussé. L'une des deux premières tours de bureaux construites dans le quartier de la Défense. Elle est inspirée par la Lever House par Gordon Bunshaft en 1951-1952 à New-York. L'ingénieur Jean Prouvé a conçut la façade de verre du bâtiment. One of the two first towers built in La Defense in Paris Urbanfork in Paris 2017.

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People’s Park Complex 1967, Design Partnership and DP Architects in continuation of Design Partnership. Urbanfork in Singapore 2015.

Maison de l’Iran 1962, Claude Parent, Mohsen Foroughi, Heydar Ghiai, Claude Colle, André Bloc et René Sarger.

Urbanfork in Paris 2012.

Urbanfork - du 4 mai au 28 juin 2017 à l’URA

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Urbanfork in Singapore 2015.

Pearl Bank 1967, Tan Cheng Siong.

Tour Montparnasse 1973, Jean Saubot, Eugène Beaudouin, Urbain Cassan et Louis de Hoÿm de Marien (Agence AOM). Cette image a été réalisée grâce au soutien de « La Française ». Urbanfork in Paris 2017.

Urbanfork - du 4 mai au 28 juin 2017 à l’URA

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Urbanfork in Paris 2012.

Tour La Villette (tour Périphérique, parfois nommée tour Olympe) 1972, Michel Holey.

Urbanfork - du 4 mai au 28 juin 2017 à l’URA

Bercy 2 1990, Renzo Piano, Jean-François Blassel.

Urbanfork in Paris 2012.

The Concourse 1994, Architects 61 Pte Ldt.

Urbanfork in Singapore 2017.

Balestier Point 1985, RDC Architects Ldt. Urbanfork in Singapore 2017.

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Bertrand S.A.S. Pour ce hangar qui abrite la S.A.S. Bertrand, distributeur de boisson à Paris, un hommage au groupe d’artistes Untel (Jean-Paul Albinet, Philippe Cazal et Alain Snyers) s’imposait. Entre 1975 et 1980, le groupe Untel a questionné l’attitude de l’artiste, comme révélateur d’interrogations. A special hommage to Untel (Artists french group). Urbanfork in Paris 2012.

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Jean Tireau,because He’s Worth it, is the architect of this L’Oréal buiding. Urbanfork in Paris 2012.

Tour Sequana, Issy-les-Moulineaux 2010, Architectonica.

OUE Downtown formerly DBS Building Tower One 1975, Architects Team 3.

Urbanfork in Paris 2012.

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Urbanfork in Singapore 2015.

Les Mercuriales 1977, Serge Lana et Alfred H. Milh.

L’Oréal, Saint-Ouen En septembre 2000 L’Oréal y implante sa division France des produits grand public. Jean Tireau, parcequ’il le vaut bien, est l’architecte.

Urbanfork in Paris 2012.

Urbanfork - du 4 mai au 28 juin 2017 à l’URA

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Urbanfork - du 4 mai au 28 juin 2017 à l’URA

Bourse de commerce, Paris 1763. C'est l'architecte et théoricien Nicolas Le Camus de Mézières qui fut chargé de la construction de cette halle aux blés. En 1783, les architectes Jacques-Guillaume Legrand et Jacques Molinos la couvrirent d'une coupole. en 1811 l'architecte François-Joseph Bélanger et à l'ingénieur François Brunet rénovèrent l’édifice. En 1889, L'architecte Henri Blondel fit modifier la coupole en fonte et verre pour y habriter la bourse du commerce. C’est aujourd’hui Tadao Andò, qui est en charge du changement d’affectation du bâtiment qui abritera en 2018/19 la collection d’art de la fondation Pinault. La Bourse du Commerce is now to be transformed by Tadao Ando to house the art collection of the Pinault Fondation. Urbanfork in Paris 2017. Urbanfork in Singapor and in Paris Photos de Singapour : (2016 et 2017) Bob Lee. Photos de Paris : (2012) Philippe Diversy, (2017) Zoé Fouquoire. Graphic Design : Philippe Diversy.

OCBC Tower 1985, Ieoh Ming Pei & Partners and local BEP Akitek. Urbanfork in Singapore 2015.

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Magazine singapour 9 "Imaginer le futur"  

Singapour est une publication de lepetitjournal.com/singapour. Le magazine est publié deux fois par an, en mai et en novembre. Imaginer le...

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Singapour est une publication de lepetitjournal.com/singapour. Le magazine est publié deux fois par an, en mai et en novembre. Imaginer le...

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