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SINGAPour N°10 | NOVEMBRE 2017 | AVRIL 2018

Le magazine 100% Red Dot du site lepetitjournal.com/singapour

L’Europe à Singapour


Édito

L’Europe est-elle soluble à Singapour ? Pourquoi un dossier sur l’Europe à Singapour ? Et de quelle Europe parle-t-on ? Si ce magazine était un magazine sérieux, au sens évidemment scientifique du terme, on commencerait par une série de définitions qui, passant en revue les multiples perspectives - mythologique, historique, géographique ou institutionnelle – permettraient de cadrer notre sujet. Rien de cela dans ce dossier. L’Europe dont nous parlons est cette Europe multiple, protéiforme qui s’incarne dans ceux et celles qui vivent en Europe ou qui, représentants à l’étranger de l’exceptionnelle richesse et diversité culturelle

du vieux continent, coopèrent localement dans des domaines qui concernent le commerce et l’industrie, la sécurité, la santé, le climat et l’environnement, l’urbanisme, la recherche-développement, le sport, l’éducation, la culture… On ne saurait parler d’Europe sans évoquer ce qu’on appelle la « construction européenne ». Ce dossier vient célébrer à sa manière un triple anniversaire - celui du Traité de Rome en 1957, celui de l’ASEAN en 1967, celui des relations entre l’Europe et l’ASEAN 10 ans plus tard. L’une des perspectives privilégiées

ici est de sonder l’image qu’on se fait de l’Union européenne à Singapour et, plus largement, dans le contexte de l’ASEAN. L’autre est de partir à la rencontre des Européens qui vivent à Singapour. L’Europe est-elle soluble à Singapour ? La question peut paraître incongrue tant les institutions - Ambassade de l’union européenne, Eurocham, ASEF… se multiplient déployant leurs efforts – traités, accords, festivals et symposiums – pour tisser des liens entre les pays européens, Singapour et l’ASEAN. Elle l’est peutêtre moins quand il s’agit de vérifier si l’idée européenne constitue ou non, pour les Européens vivant à Singapour et pour les filiales locales d’entreprises européennes, le ferment d’une communauté et le vecteur d’échanges, de collaborations et de synergies. Singapour, cité Laboratoire, s’offre une fois encore comme un terrain d’étude pour déterminer si l’Union européenne brille ou non par son modèle, si les initiatives des pays membres s’inscrivent localement dans une forme de coopération ou dans une pure compétition et si les Européens expatriés à Singapour ont tendance à vivre ensemble ou bien à s’ignorer. L’équipe de lepetitjournal.com/singapour

© Giancarlo Brosolo

www.lepetitjournal.com/singapour singapour@lepetitjournal.com

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Sommaire Le long des fleuves bleus rougit les sombres mousses. Zeus, Taureau, sur son cou berce comme une enfant Le corps nu d'Europe, qui jette son bras blanc Au cou nerveux du Dieu frissonnant dans la vague

D.R.

Arthur Rimbaud Reliquaire, soleil et chair

20 / Ce qu’en pensent les Singapouriens

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24 / Culture : Pangdemonium

MCI(P)065/10/2017 Editeur Fil rouge Pte ltd Directeurs de la publication Bertrand Fouquoire Rédacteur en chef Bertrand Fouquoire Coordination éditoriale Clémentine de Beaupuy, Cécile Brosolo Rédaction Clémentine de Beaupuy, Cécile Brosolo, Cécile David, Bertrand Fouquoire, Michèle Thorel, Sophie Mouton Brisse, Paquita, Jérôme Bouchaud-Jentayu Agenda Maud Wind Graphisme Atelier SujetObjet Publicité et promotion Sophie Michel Impression IPrint Express Photo couverture © Arvil Sakaï Photos Remerciements spéciaux à Natacha Cauchois et à Giancarlo Brosolo. Tirage à 4000 exemplaires

Fil Rouge

Les événements marquants des derniers mois sur lepetitjournal.com/singapour.

8 L’Europe à Singapour 8 - L’UE, Singapour… et l’ASEAN 12 - Amplificateurs d’Europe 14 - Portraits d’Européens à Singapour 18 - Singapore am Rhein 20 - Ce qu’en pensent les Singapouriens 23 - Entretien avec l’Ambassadeur de Singapour en France

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30 / Nepalum tremens

Édito

Vivre à Singapour

Ces rues de Singapour qui ont un nom français

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Échappées belles Nepalum tremens

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L’Asie vue de France

Les nouveaux éclaireurs de la Chine

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Couleurs d’Asie Doré : la lumière, le luxe...

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Culture Pangdemonium

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Nouvelle Le Mérou - en partenariat avec Jentayu

Suivie d'un entretien avec son auteur O Thiam Chan

Agenda Un chef une recette Gunther, le chef belge

Recette : huîtres rôties aux champignons de saison

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Fil rouge C’est une Présidente ! Halimah Yacob est devenue le 13 septembre la 8e présidente de Singapour ; la première femme à occuper ce poste et la première présidente d’origine malaise. Sa désignation intervient à l’issue d’une élection qui, pour favoriser la représentation en alternance des trois grandes communautés composant Singapour, avait été réservée cette fois aux seuls

candidats d’origine malaise. Une élection sans élection, Halimah Yacob étant la seule candidate habilitée à concourir, qui porte à la fonction une femme politique au parcours remarquable, mère de 5 enfants et profondément ancrée dans la circonscription de Yshun où elle compte bien continuer d’habiter.

La Santé dopée par l’intelligence collective Et si l’on fédérait les efforts pour être plus visibles et plus pertinents ? C’est tout l’enjeu de la plateforme « Smart Health ». Lancée en juin 2017 sous la houlette de la Chambre de Commerce Française à Singapour (FCCS), « Smart Health » vise à fédérer les efforts et initiatives des entreprises et institutions françaises œuvrant à Singapour dans le domaine de la santé,

pour construire une démarche cohérente qui adresse l’ensemble des ambitions de la cité-État dans ce secteur. La plateforme regroupe à ce jour 35 entreprises et institutions. Elle représente un panel de 150 produits et services qui vont de l’innovation pharmaceutique et médicale aux applications numériques, à la nutrition, aux assurances et à l’éducation.

« Porter la plume dans la plaie » La citation est d’Albert Londres, mais elle va comme un gant à Séverine Grandgeorge. Médecin généraliste, elle a travaillé comme bénévole pendant deux ans au sein de l’association humanitaire HOME qui vient en aide aux travailleurs migrants. Elle y a découvert certaines situations de détresse et de souffrance auxquelles sont confrontées les employées de maison à Singapour. Pour un médecin

qui ne pouvait pratiquer sur place, l’urgence était de substituer au bistouri du chirurgien la plume de l’écrivain et de porter celle-ci dans la plaie. Elle l’a fait magnifiquement avec le roman « Helpers », une œuvre de fiction s’inspirant des témoignages réels recueillis auprès de nombreuses helpers rencontrées à Singapour. Edité par Sudarènes, l’ouvrage est sorti en librairie en juillet 2017.

Opération Clean Beach A l’initiative de la Chambre de commerce française à Singapour (FFCS), plus de 400 volontaires ont participé le 8 septembre 2017 à une grande opération de nettoyage des plages, pour célébrer, poubelle en main, une journée de la responsabilité sociale et environnementale. Les participants ont ainsi ré-

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colté 2,6 tonnes de déchets en tout genre sur la plage de Tanah Merah, principalement du polystyrène et des contenants en plastique, mais aussi des jouets d’enfants, un casque de moto et… un réfrigérateur.


Fil rouge Exercice anti-terroriste au Rochor Centre Fin de partie pour le Rochor Centre qui colorait insolemment, de ses teintes bleues, vertes et roses, la perspective des usagers de Bukit Timah road. Voué à la démolition, l’ensemble d’immeubles est aujourd’hui un centre déserté ; un no man’s land photogénique propre à inspi-

rer les amateurs de western urbain. Investi par les militaires, il a fait office de terrain d’entrainement au mois de juillet. Le Singapore Armed Forces (SAF) y a réalisé un exercice en situation réelle, avec force tirs et explosions, pour simuler la réponse à une attaque terroriste.

Anne Genetet, élue de la 11e C’est une figure bien connue de Singapour qui a été élue députée de la XIe circonscription des Français de l’étranger (Asie-Océanie) en juin 2017. Médecin, communicante, formatrice et bloggeuse, Anne Genetet, arrivée dans la cité-Etat en 2005, a multiplié depuis cette date les engagements auprès de la communauté française. Son élection au Palais Bourbon

marque une nouvelle étape dans un parcours professionnel exigeant. Son succès envoie aussi le signal très positif que tout peut arriver quand on est prêt(e) à relever un défi, et que la carrière continue, même quand on est, à certains moments, contraint d’aménager ses ambitions professionnelles pour tenir compte des exigences de la mobilité.

L’énergie est dans la boule C’est dans la tradition qu’on puise les meilleures idées d’innovation. Bien connue des adeptes du Yoga, l’« energy ball » est une boule survitaminée à base de soja, d’amandes, de cranberry, d’huile vierge de noix de coco, de wheatgrass, de flocons d’avoine, de tournesol et de dattes sèches qui a des vertus reconstituantes après l’effort.

Mais la petite balle gourmande, dans sa version d’origine, n’est fabriquée qu’en Australie, en Nouvelle Zélande ou aux Etats-Unis. Manish Arneja et Pei Ying ont entrepris de lui construire une destinée singapourienne en lançant OLA Bites. L’enjeu est d’en faire un produit abordable qui constitue un substitut potentiel aux barres chocolatées.

Sing’theatre fête ses 10 ans à l’hôpital Créée en 2007 par Nathalie Ribette, la compagnie de spectacle vivant Sing’theatre était à l’hôpital le jour de ses 10 ans. Un anniversaire qui n’avait rien de triste. S’appuyant sur le succès de MusicFest au Singapore General Hospital (SGH), la compagnie y lançait une nouvelle initiative « Sing me a story », cette fois à des-

tination des enfants hospitalisés au service pédiatrique de NUH. Au programme, une déferlante de chansons et de courtes scénettes interprétées par des comédiens déguisés en super héros, princesses ou pirates. Lancée le 19 avril, la fête est conçue pour se renouveler chaque semaine jusqu’au mois de décembre.

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Dossier : L’Europe à Singapour

L’Union européenne, Singapour… et l’ASEAN Un nouvel élan ? Entre l’UE, Singapour et l’ASEAN il y a plus que le dynamisme des échanges commerciaux et des investissements croisés. Comme l’indiquait Mickael Pulch, ancien Ambassadeur de l’UE à Singapour, dans une tribune publiée dans le Straits Times – « Pourquoi l’Europe compte encore pour l’ASEAN et Singapour », l’Union européenne, malgré les défis auxquels elle s’est trouvée confrontée, a vocation à s’affirmer comme une référence et un partenaire privilégié.

Beau fixe sur les échanges Sur le plan économique, les relations entre l’UE, Singapour et l’ASEAN sont au beau fixe. Avec Singapour, les liens n’ont cessé de se renforcer ces 15 dernières années avec, en point d’orgue, la signature d’un traité de libre-échange (Free Trade Agreement), en phase finale qui devrait permettre les premières applications en 2018. Seuls 5% du traité étant soumis à la ratification des Etats membres. Avec l’ASEAN, la tendance est aussi très positive. L’UE est le 3e partenaire commercial de l’Union des Pays du Sud-Est Asiatique derrière les EtatsUnis et la Chine. Entre les deux entités, les échanges ont augmenté de 3,2% entre 2015 et 2017, portant respectivement à 122 milliards et à 85 milliards d’euros, les importations et les exportations de l’Europe avec l’ASEAN. Singapour y occupe une place de choix. La cité-État attire à elle seule 65,7% des 234 milliards d’euros d’investissements directs en provenance de l’UE. Les in-

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La National Gallery organise régulièrement des expositions en partenariat avec les grands musées d’Europe. © Giancarlo Brosolo

vestissements singapouriens en Europe représentaient, en 2015, 57 milliards d’euros. Ils sont, pour l’essentiel, l’œuvre des deux fonds souverains Temasek Holdings et GIC Private Limited. En 2016, ce dernier a réalisé la plus grosse transaction immobilière en Europe en achetant P3 Logistics Parks pour 2,4 milliards d’Euros. La même année, Temasek avait investi dans la marque franco-italienne de doudounes de luxe, Moncler.

L’UE, vecteur de paix et de démocratie

« Quand je suis arrivé en 2013, j’avais la perception d’un environnement franchement euro-sceptique. Il y avait la crise de la dette des États, l’urgence de la situation des migrants, et une faible croissance économique qui s’ajoutaient à l’image en demi-teinte de l’Europe. Je vois aujourd'hui une Europe en mouvement, un nouvel élan dans les liens UESingapour qui est en quelque sorte

surprenant étant donnés les défis auxquels l'Europe a été confrontée, dont le plus récent a été le Brexit. L'UE s'est recentrée, en abordant les problèmes de sécurité et de politique étrangère avec une perspective stratégique globale. Je sens un changement positif dans la façon dont le rôle de l'UE est perçu ici à Singapour. » concluait optimiste, Michael Pulch, au moment de transmettre le témoin à Barbara Plinkert, nouvelle Ambassadrice de l’Union européenne à Singapour. Paradoxalement, ce sont les défis du monde actuel, marqué par le terrorisme et les tentations populistes, et les crises auxquelles elle a été confrontée, qui offriraient à l’Union européenne l’opportunité de faire entendre sa voix : dans un monde fragile, il est essentiel d’approfondir les coopérations. Des discussions qui ont eu lieu en septembre dernier, aux Philippines, à l’occasion du 50e anniversaire de l’ASEAN, il ressort que l’influence de l’UE repose sur deux piliers principaux : son expérience en termes d’intégration comme vecteur de


Dossier : L’Europe à Singapour fluidité du commerce et de paix entre les états membres ; son importance comme vecteur de propagation des valeurs démocratiques et des Droit de l’Homme. « Il y a eu des crises périodiques, telles que les turbulences financières en Grèce et le Brexit, mais celles-ci n'ont pas eu d'effet permanent sur une perception globale positive. Nous soutenons que les États membres de l'ASEAN s'in-

téressent à cette expérience et que l'UE est en mesure de partager activement cette expérience et de contribuer positivement aux processus d'intégration en Asie du Sud-Est ». Avec Singapour, l’Union européenne renforce les partenariats dans le domaine de la sécurité et de la cyber-sécurité. Dans ce contexte politique, elle

grignote peu à peu des parts de marché et consolide sa présence en Asie. Dans un tout autre domaine, celui de la sûreté aérienne (cf encadré), elle fait cette année une entrée remarquée dans la région avec l’installation à Singapour de l’EASA, agence européenne d’aviation civile. Clémentine de Beaupuy

Combien d’Européens à Singapour ? Le fait qu’il n’existe aucune statistique globale disponible, sauf à faire le tour des ambassades des pays européens, tendrait à indiquer que la communauté des Européens à Singapour reste une réalité éparpillée. Cet éparpillement défie l’idée que les Européens formeraient un groupe soudé au sein duquel se multiplieraient spontanément les échanges. Le sentiment est que chaque communauté vit largement de manière indépen-

des points de ralliement naturels, de même que les Institutions telles que l’Alliance Française, l’Institut Goethe, Le British Council, l’Instituto Cervantes, l’Istituto Italiano di Cultura… sans oublier le melting pot que constitue, dans le domaine de la formation au management, l’Institut européen d'administration des affaires (INSEAD). Sur le plan culturel, des événements tels que le festival du film de l’Union européenne et l’European Writers Festival constituent de rares occasions, pour le public et les artistes du vieux continent, de se retrouver pour célébrer ensemble la richesse et la diversité de la culture européenne.

Finlandais : 1000, Polonais : 1000, Autrichiens : 800, Portugais : 786, Roumain : 500, Tchèques : 350, Hongrois : 300, Luxembourgeois : 72, Estoniens : 35

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Danois 2 000

Belges 2 000

Suedois 2 000

Espagnols 2 146

Irlandais 2 000/3 000

Suisses 3 250

Sources : ambassades et consulats.

Italiens 4 238

Allemands 8 000

Français 18 000/20 000

Chaque communauté a ses lieux privilégiés. Certaines ont leur club, même si, à l’instar du Hollandse club ou du Swiss club, ces derniers ne constituent pas des clubs exclusifs mais sont au contraire ouverts aux autres nationalités. Les écoles – German European school, Lycée Français de Singapour, UWCSEA, Tanglin trust School… sont aussi

Hollandais 5 000/6 000

Anglais 35 000/40 000

dante, les uns se mêlant aux autres seulement de manière marginale, à travers les réseaux tissés sur le plan professionnel, les activités culturelles et sportives, les relations de voisinage et, pour un certain nombre de couples mixtes, en s’intégrant à la communauté dont fait partie son conjoint.

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Dossier : L’Europe à Singapour

Les entreprises européennes à Singapour

Il y aurait plus de 11 000 entreprises européennes installées à Singapour, parmi lesquelles de nombreuses filiales de grands groupes ou de PME, et beaucoup d’entrepreneurs. Sans surprise, elles choisissent de s’établir dans la cité-État en raison de l’environnement très « business friendly » et de la situation stratégique de Singapour pour couvrir les marchés de l’Asie du Sud-Est voire ceux de la zone Asie-Pacifique. Les investissements européens, particulièrement prisés par la cité-Etat, concernent de plus en plus les domaines de la Recherche et Développement autour des thématiques de Smart-City, domaines dans lesquels Singapour affiche de grandes ambitions.

Parmi les entreprises européennes qui ont récemment fait l’actualité à Singapour (source : EU Singapore Trade & investment 2017) : – Traitement des eaux : la société néerlandaise PWNT a été choisie par les autorités singapouriennes pour construire une nouvelle usine de traitement des

eaux à Choa Chu Kang ; un investissement de 120 millions d’Euros. Quand elle sera opérationnelle, en 2018, cette usine sera l’un des plus grands complexes de traitement des eaux potables au monde utilisant la technologie de la membrane céramique. – Automation : le groupe allemand, Pepperl+Fuchs, spécialiste des systèmes

Le français CMA-CGM, très présent à Singapour, comme l’est un autre géant européen du secteur, le danois Maersk. D.R.

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d’automatisation et de contrôle, a ouvert en octobre 2016 un nouveau centre de distribution globale. Un investissement de plus de 65 millions de dollars singapouriens. – Innovation : la société britannique Dyson a investi 394 millions d’Euros dans un centre de Recherche et Développement, notamment pour le développement de nouveaux produits connectés liés à la maison du futur. – Environnement : le danois DHI group a créé, à Singapour, un centre de Recherche & Développement pour évaluer les impacts du développement de la ville sur l’environnement, particulièrement l’environnement marin. Un des premiers projets de l’entreprise dans la cité-État a été d’évaluer l’impact environnemental des travaux entrepris à Tuas et Pulau Tekong, lieu de l’implantation du futur port singapourien. – Transport maritime : le transporteur français CMA-CGM et PSA Singapore Terminals ont signé un partenariat tratégique pour l’aménagement et le management de 4 quais d’amarrage destinés à accueillir des porte-conteneurs géants au Terminal de Pasir Panjang. – Voiture partage : Blue SG, la filiale du groupe Bolloré dédiée au « Car sharing» a été choisie par la Land Transport Authority (LTA) et l’ Economic Development Board (EDB) pour développer, à Singapour, le 1er système de partage de voitures électriques, sur le model d’Autolib à Paris.


Dossier : L’Europe à Singapour

L’EASA s’installe à Singapour

D.R.

Rencontre avec Patrick Ky, directeur général de l’Agence Européenne de Sécurité de l’Aviation l’EASA, European Aviation Safety Agency annonçait le mercredi 11 octobre, à l’occasion du sommet sur les Transports de la zone ASEAN, l’ouverture à Singapour de son 4e bureau régional, après celui de Washington, de Montréal et de Pékin. Une décision stratégique motivée par l’énorme marché que représente l’ASEAN. Pour quelles raisons l’EASA a-telle décidé d’ouvrir un nouveau bureau en Asie ? L’Aviation est un domaine global par nature. Notre objectif est de nous assurer de la sécurité des citoyens européens, qu’ils voyagent en Europe, dans d’autres pays, ou sur d’autres compagnies que les compagnies européennes. Ensuite, la sécurité concerne toute une

chaine : de la maintenance des avions, jusqu’à la sécurité des aéroports, en passant par la formation des personnels… Tous les éléments de cette chaine font l’objet d’une certification par notre agence. La certification constitue, pour nous Européens, le moyen de jouer un rôle pro-actif dans le domaine de la sécurité et de ne pas simplement réagir aux incidents et aux accidents. Quels sont vos objectifs ici à Singapour ? En termes de sécurité, notre objectif est de travailler en amont avec les autorités de transport singapouriennes et de l’ASEAN sur des normes communes. L’objectif est que l’ensemble des pays de la région, à l’instar des quelques pays qui en ont déjà fait le choix, adopte les standards de sécurité européens. Aujourd’hui, pour qu’un avion puisse voler, il a le choix entre trois types de normes : les normes, a minima, définies par les Nations unies, les normes américaines et les normes européennes. C’est une très

«!La certification constitue, pour nous Européens, le moyen de jouer un rôle pro-actif dans le domaine de la sécurité. » Patrick Ky

bonne chose pour nous de nous installer ici et de pouvoir proposer les normes européennes dans la région. Nous avons un double rôle : soutenir l’industrie aéronautique européenne dans la région et à Singapour ; favoriser les relations de l’industrie de l’ASEAN avec l’Europe et les autorités européennes. Pourquoi ce choix de Singapour de préférence à un autre pays de la région ? Singapour, au cœur de l’Asie du Sud-Est, a une véritable industrie aéronautique qui représente 20 000 employés, 130 entreprises et 10 % du marché d’entretien de maintenance et de révision des avions (MRO : Maintenance, repair and overhaul). Par ailleurs, je crois que c’est le bon endroit pour mettre en place des partenariats sur le long terme, notamment avec une vision commune en termes d’innovation portés par notre secteur et Singapour. Clémentine de Beaupuy

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Dossier : L’Europe à Singapour Study in Europe Fair. 7 500 étudiants singapouriens font actuellement leurs études en Europe. La 11e édition, à Singapour, du salon des études en Europe s’est déroulée le 30 septembre 2017 à Suntec. Erasmus +. Immortalisé au Cinéma par l’Auberge Espagnole, le programme Erasmus, soutient une large gamme d’actions dans le domaine de l’enseignement, de la formation, de la jeunesse et du sport. Avec Erasmus Plus, il s’est ouvert à des échanges au delà des frontières de l’Europe. Entre 2014 et 2020, près de 4 millions de personnes devraient en bénéficier. EU-Singapore Trade Agreement. Dans la famille des partenaires commerciaux, Singapour occupe, au cœur de l’ASEAN, une place de choix. 7e partenaire de l’UE, la cité-Etat accueille plus de 11 000 entreprises européennes. Elle représente 1/3 des échanges de biens et services avec l’ASEAN et 2/3 des flux d’investissements. C’est dire les enjeux du traité de libre échange, conclu le 17 octobre 2014. Eurocham. Si de nombreux pays européens disposent de leur propre chambre de commerce à Singapour, l’Europe a la sienne depuis 2001, qui s’attache à promouvoir des initiatives communes. Elle constitue un lieu apprécié d’échanges, de réflexion et d’actions concertées. EU Business Avenues in SE Asia. est un programme de soutien à la prospection commerciale en Asie du Sud-Est financé par l’Union européenne. L’enjeu est d’aider les PME européennes à développer leurs activités dans les pays de l’ASEAN, notamment par l’organisation de missions dans des secteurs couvrant l’environnement, l’alimentation, la santé, les technologies médicales, le design.

Amplifi d’Eu 12 institutions, dispositifs et initiatives

EU Film festival (EUFF). Le doyen des festivals de films étrangers à Singapour a fêté cette année son 27e anniversaire avec une programmation de 27 films représentant 27 pays. Chaque année, il s’associe avec une école de cinéma à Singapour dont il présente les courts-métrages réalisés par les étudiants et anciens élèves.

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Dossier : L’Europe à Singapour

EU writers’ festival. Singapour, terre d’écriture. Il manquait à la citéEtat un festival des écrivains qui permette aux auteurs, éditeurs et artistes européens basés à Singapour et à leurs homologues singapouriens de se rencontrer. C’est chose faite avec le EU writers festival, dont la première édition s’est déroulée en septembre 2017.

cateurs rope qui font vivre l’Europe à Singapour

Europol. l’office européen de police criminelle basé à La Haye, a un représentant à Singapour. Hébergé par la délégation de l’Union européenne, il représente l’UE auprès d’Interpol. ASEF. La Fondation pour l’Europe et l’Asie est née en 1997 à l’initiative des chefs d’Etat réunis à Bangkok pour la première réunion de l’ASEM (Asia Europe Meeting). Au programme : la multiplication des ateliers, conférences, symposiums et publications pour stimuler les échanges entre les pays européens et les pays d’Asie. Délégation de l’UE à Singapour. Ouverte en 2004, elle est l’une des 140 missions qui représentent l’Union européenne à travers le monde. La Délégation de l’UE est actuellement dirigée par Barbara Plinkert, nouvelle Ambassadrice de l’UE à Singapour. EU centre et réseau Jean Monnet. L’EU centre est un projet financé par l’Union européenne en partenariat avec la National University of Singapore (NUS) et la Nanyang Technological University (NTU). Dans ce cadre, le réseau Jean Monnet s’est spécialisé dans tous les enjeux liés au multiculturalisme et aux difficultés auxquelles il fait face.

Euraxess. C’est un dispositif visant à favoriser la mobilité internationale des chercheurs. L’association octroie des bourses pour les chercheurs qui souhaitent réaliser des recherches en Europe ou collaborer avec des laboratoires européens. 406 chercheurs se sont vus attribuer une bourse sur l’année 2017.

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Dossier : L’Europe à Singapour

Portraits d’Européens à Singapour Nadine : « Je ne sais pas si je repartirai... » Claudia est portugaise, Kevin est suisse et Nadine germano-singapourienne. Tous les trois ont fait le choix de s'installer à Singapour plus ou moins récemment. Ils nous racontent leur vie ici, ce qui les anime et pourquoi ils considèrent aujourd'hui the little red dot comme leur nouvelle maison. « Je me sens chez moi ». Claudia, 30 ans, a quitté l'Europe pour Singapour en 2012 à cause de la crise économique. Elle ne s'imagine pas revivre au Portugal, son pays natal. « J'y reviendrai pour les vacances mais c'est tout. » Allemande du côté de son père et Singapourienne du côté de sa mère, Nadine, 40 ans, a fait le choix de retourner à Singapour en 2008. « Ma mère est aujourd'hui assez âgée, j'ai envie de m'occuper d'elle. Je ne sais pas si je repartirai. » Cet été, Nadine a épousé Thorben, un Danois, avec qui elle a lancé il y a deux ans Aerospring Gardens, le premier potager hors-sol de Singapour. « Quand nous aurons des enfants, nous irons peut-être en Europe. On verra. » Kevin, un Suisse de 32 ans, est arrivé à Singap' au printemps 2015 dans le cadre d'une mission professionnelle. « Je suis bien ici mais je ne pense pas faire ma vie à Singapour. » Il s'arrête. « Quoique. Je pensais rester seulement six semaines et ça fait maintenant deux ans ! »

Nadine : une geek à la main verte Nous rencontrons Nadine dans sa boutique, vers Jurong East. Sourire ami-

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cal, regard lumineux… Nadine est solaire, le genre de personne avec qui l’on irait volontiers prendre un verre en soirée. Avant de lancer Aerospring, la jeune quadra a travaillé dans la production télé en Australie, aux ÉtatsUnis puis à Singapour. « Pendant des années, j'étais du côté de la création. Je suis ensuite devenue directrice générale d'une société de content marketing à Singapour. J'avais une bonne équipe, de bons clients mais je ne pro-

duisais plus. J'ai fini par saturer donc j'ai démissionné. » Le projet du couple a mûri progressivement. Tout a commencé par un constat : « Au supermarché, on ne trouve pas de romarin, de menthe... alors je me suis dit : "Pourquoi tu ne cultiverais pas toi-même tes produits ?" » Thorben, son mari, s'est mis à regarder en ligne ce qui se faisait ailleurs. Il a construit un premier prototype en PVC dédié à la culture hors-sol, dite « hydroponique ». En revenant sur les prémices de sa société, Nadine ressort les premières versions de leur installation. Elle manipule une plante, s'assoit, se relève. Un enthousiasme sincère l'anime. Après avoir approfondi leurs recherches, « Thorben a construit une imprimante 3D pour

Nadine et son mari Thorben ont créé Aerospring Gardens, le premier potager hors-sol de Singapour. © Cécile David


Dossier : L’Europe à Singapour

S'installer à Singapour a été comme une évidence pour Claudia. « C'est un petit pays, comme ma ville natale, donc j’y suis à l'aise, on y parle anglais et, économiquement, c'est l’endroit idéal pour développer sa carrière ». D.R.

concevoir [leur] propre plastique, plus résistant, plus écologique et économique que le PVC ». Chaque bloc peut s'imbriquer dans un autre et ainsi former une tour modulable selon les volontés de l'utilisateur. En novembre 2015, la production a réellement commencé. Quand on lui demande si les Singapouriens sont sensibles aux questions environnementales, Nadine fait la moue. « Regardez la consommation de sacs plastiques ! Les Singapouriens n'ont pas vraiment de conscience écologique. On brûle aussi nos déchets ici et on ne recycle pas. Les poubelles de tri, c'est du paraître ! » La jeune femme avoue qu'elle n'avait pas vraiment la main verte il y a encore quelques années. « Je suis plutôt geek donc pour moi la culture hydroponique était un processus intimidant. Je ne savais pas quelle quantité d'eau il fallait mettre, quelles étaient les différentes sortes de terre… Avec la production

hors-sol, mon rapport à la culture a changé parce que tout ce que je plantais poussait ! J'ai vu les plantes grandir. J’ai appris quel était le processus de maturation de telle et telle variété, etc. » Jusqu'ici, le couple a de très bons retours clients. « Faire pousser ses plantes est très plaisant. Et c'est instructif pour les enfants ! » Nadine prévient cependant : « notre système n'est pas une solution miracle. Si des clients sont insatisfaits, c'est souvent parce qu'ils pensent qu'il suffit d'imbriquer tous les blocs pour que quelque chose se produise. Si tu places la tour dans ton salon, je ne peux rien pour toi. »

Claudia, diététicienne, aide les Singapouriens à mieux manger Claudia nous donne rendez-vous autour d'un thé, un carnet de notes auprès d'elle, « au cas où ». La jeune diététi-

cienne a commencé à travailler au Raffles Hospital en 2012. En 2016, elle se fiance à un Singapourien - « un chirurgien » -, et s'accorde une pause pour préparer son mariage. « C'est du travail ! », lance-t-elle en riant. Claudia passe une mèche derrière son oreille droite puis reprend. Elle raconte avoir été récemment embauchée par la société Scientific Innovations pour convertir en produit le concept Px Plate, une application mobile qui, sur la base d'une analyse personnalisée (poids, activité physique…), élabore des menus sur-mesure pour les utilisateurs. « Les gens ne savent plus ce que signifie manger sainement. Ils vont se tourner vers une salade mais parfois ils ne consomment pas assez de calories ou de protéines. Ce que nous voulons, c'est proposer à nos clients un repas contenant exactement ce dont leur organisme a besoin. » Claudia confie avoir choisi de devenir diététicienne parce qu'elle aime aider les gens. Son altruisme se ressent dans sa manière d'expliquer son travail, entre sérieux et exaltation. Px Plate devrait être lancé courant octobre à Singapour. Le prix d'un menu a été fixé à 15 SGD. « J'ai été agréablement surprise par les premiers retours. Certains testeurs ont adoré nos plats à base de poisson alors qu'ils n'aimaient pas du tout ça à l’origine. J'ai hâte de voir ce que ça va donner avec un plus large public ! » L'experte constate que les problèmes nutritionnels sont différents en Europe et à Singapour. « Au Portugal, de nombreuses personnes sont en surpoids. Les gens cuisinent mais mangent trop. À Singapour, le souci n'est pas les proportions mais le fait que la plupart des familles dînent à l'extérieur : elles consomment trop de gras, trop de plats en sauce. » L'objectif de la diététicienne est de réconcilier les gens avec la cuisine. « On peut se nourrir sainement à Singapour. C'est difficile de manger local puisque les fruits et les légumes sont importés. Mais il y a des produits bio ! »

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Dossier : L’Europe à Singapour Développeur de logiciels le jour, Kevin est aussi DJ. Pour les adeptes de salsa, Kevin conseille deux bars : « Le Señor Taco et le Cuba Libre (Clarke Quay), deux endroits où les gens dansent vraiment. » © The Studio (Daniel Tarrosa)

rumba, d'afro cubain, de son... La salsa cubaine est une combinaison de différentes danses, d'où son nom : « salsa » (« sauce »). C'est un mélange de plein d'influences ! » Le mélomane enchaîne les anecdotes. On ne l'arrête plus. Il n'est pour autant pas prêt à tout quitter pour la musique. « Je le vois comme un hobby. Si ça devient professionnel, j'ai peur de perdre le côté sacré. »

Home, sweet home

Kevin : ingénieur le jour, DJ salsa la nuit L'arrivée à Singapour de Kevin a été plutôt brutale. « J'étais en train de faire du snowboard quand mon chef m'a téléphoné pour m'annoncer que je devais partir la semaine suivante à Singapour pour quarante jours. » Sans attache, le jeune homme accepte, animé par son goût du voyage. « Je suis ensuite rentré en Suisse puis on m'a proposé de revenir ici pour six mois. J'ai finalement décidé de prolonger l'expérience. » Kevin est ingénieur informatique. « Je développe des logiciels. Quand j'étais plus jeune, je trafiquais mon ordinateur, je changeais des pièces. J'ai toujours aimé ça. » Mais ce qui fait vraiment vibrer le trentenaire, c'est la musique. Kevin est fan de salsa, qu'il pratique depuis plus de dix ans. Son premier contact avec la danse est original. « Je venais d'avoir mon permis mais pas de voiture. Ma mère était alors sans permis. On a fait un deal : je pouvais utiliser sa voiture si je la conduisais toutes les semaines à

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son cours de salsa. Elle m'a proposé de l'accompagner. Au début, j'étais réticent... J'ai adoré ! », nous raconte-t-il avec malice. Kevin a continué à prendre des cours à Singapour, où il a rencontré sa petite amie, Suzana, professeure de salsa. DJ depuis une dizaine année « pour le plaisir », le jeune homme a commencé à se spécialiser dans le DJing salsa à Singapour. « Ce n'est pas comme l'électro où le mix est central. Quand tu es DJ salsa, les danseurs passent en premier : l'idée c'est de composer une bonne playlist et de travailler les transitions. » Il nous explique que le style de musique varie en fonction des pays. « Il y a le merengue, la bachata… la salsa New York, Los Angeles, portoricaine, cubaine. Ici, ce sont les salsas New York et Los Angeles qui plaisent. » Ses projets ? Se concentrer sur son nouveau poste (directeur technique à Palo IT) et transmettre sa passion pour la salsa cubaine, qu'il décrit avec une bonne humeur communicative. « Pour moi, la danse va de pair avec la culture. J'ai été à Cuba où j'ai pris des cours de

Nadine, Claudia et Kevin sont unanimes : ils adorent Singapour. Les deux femmes évoquent notamment le sentiment unique de sécurité qu'elles ressentent ici. « Tu peux marcher dans la rue en pleine nuit sans crainte ! », souligne Claudia. La Portugaise se réjouit aussi du climat tropical. « Si je veux aller à la plage en janvier, ce n'est pas un problème. » Kevin, lui, admet que le froid et la neige lui manquent. « Je suis prof de snowboard en Suisse donc c'est un changement radical mais il y a tellement de points positifs pour compenser. » Tous les trois apprécient le mélange entre paysages urbains et espaces verts. Nadine en particulier. « Je remercie Lee Kuan Yew pour ça. Il a planté des arbres partout dans le pays. » Ils sont aussi admiratifs de cette cité-État melting-pot, aussi bien au niveau des nationalités que des religions. « Ça ouvre l'esprit ! », reconnaît Kevin. Nadine décrit avec poésie sa vision de Singapour. « Il y a ce film, Pleasantville (1998). La première partie est en noir et blanc. Tout le monde est gentil, poli. Il n'y a pas de crimes. Et, progressivement, les images se colorent. Pour moi, Singapour, c'est un peu comme Pleasantville. On a des problèmes, bien sûr, mais moins qu'à Jakarta ou à Kuala Lumpur. Il y a des lois étranges, c'est vrai, mais tu fais avec. Et si tu n'aimes pas, eh bien tu vas ailleurs. » Une description quasi chimérique d'un pays où l'ici et l'ailleurs se côtoient en harmonie, un cocktail à l'image du profil métissé de la jeune quadra. Cécile David


Dossier : L’Europe à Singapour

Singapore am Rhein

Rencontre avec Frauke Jaensh...

Frauke Jaensch dirige la rédaction d’IMPULSE, un magazine, en allemand, distribué, à Singapour, à 3 500 exemplaires. D.R.

...rédactrice en chef d’Impulse Frauke Jaensh est la rédactrice en chef d’Impulse, le magazine mensuel de la communauté germanophone à Singapour. Grande et blonde, je la reconnais immédiatement lorsque je la retrouve sur la terrasse ombragée d’un café de Robertson Quay. « J’habite dans le coin, sur la rivière, me confie-t-elle, je trouve qu’il y a quelque chose de ma ville d’origine, Hambourg, dans ce quartier de Singapour. » L’Europe à Singapour est un thème qui l’inspire. Elle se sent profondément européenne en Asie. Elle aimerait imaginer des projets communs avec les Français, les Italiens, les Espagnols… Jeune femme enjouée et dynamique, Frauke anime, depuis deux ans, la rédaction d’Impulse : « C’est un travail passionnant : les choix éditoriaux, les débats entre nous, le choix des photos. Chaque mois, une trentaine de personnes se réunissent pour mettre au point le prochain numéro ». Ce métier de rédactrice en chef

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ne lui est pas inconnu ; dans sa vie précédente, elle a exercé celui de journaliste de télévision, travail passionnant mais elle a peut-être retrouvé ici, du temps pour faire et du temps pour soi. La ligne éditoriale est similaire à celle des magazines de ce type : parler de la communauté germanophone à Singapour ; mettre en avant les

initiatives, publiques et privées ; éclairer dans sa langue les problématiques de la cité-Etat – ses us et coutumes, ses fêtes, ses particularités – ; ouvrir sur le Sud-Est Asiatique. Le mensuel est diffusé à 3 500 exemplaires dans les ambassades, les écoles, les supermarchés et les restaurants. Si la rédaction est hébergée par la German Association, la publication est financée exclusivement par les annonceurs. « Le magazine est là pour accueillir et donner les clefs de Singapour. J’adore l’idée d’être un partenaire, au milieu d’autres, d’accueil et de transmission ». Parfois, des événements étonnants se produisent : « le graphiste du magazine est d’origine malaise et ne comprend pas un mot d’allemand. Pourtant il nous signale des oublis de mots ! ».


Dossier : L’Europe à Singapour

Pour la communauté allemande à Singapour, l’arrivée de l’asperge est l’occasion de faire la fête. D.R.

8000 Allemands à Singapour La communauté germanophone est mélangée avec environ 8 000 Allemands, 800 Autrichiens et 1 000 Suisses germanophones. « Les Autrichiens représentent environ 10% de la population allemande en Europe. A Singapour, ils ont gardé ce même ratio ! La communauté grandit chaque année au regard des inscriptions scolaires mais la démographie se modifie. Il y a quelques années, il y avait beaucoup d’expatriés allemands de plus de 40 ans. Aujourd’hui la population se rajeunit ». La communauté se structure autour de certains points d’ancrage : la Swiss School et la German School, des supermarchés, des restaurants et peut-être un quartier vers Holland village. « Les Allemands peuvent vivre à Singapour comme à la

maison ». Pour Frauke Jaensh, les touches allemandes à Singapour sont à la fois le signe du dynamisme de leur communauté et la marque d’une certaine nostalgie et d’un besoin de réconfort lorsqu’on part loin de sa famille et de ses amis. « Sans faire trop cliché, j’aime partager une bière avec mes amis. J’aime acheter mes saucisses préférées et lire dans ma langue ».

Son coup de cœur culturel : l’asperge blanche

« J’adore aller voir des films au Goethe Institute et notamment lors du festival du film en novembre. Mais par-dessus tout, il y a la fête de l’asperge ! ». La chef éditoriale d’Impulse me décrit par le menu cette fameuse fête et la joie qu’elle a de découvrir chaque année

l’asperge blanche. A Singapour, elle frémit d’émotions quand elle la voit arriver dans les bacs du supermarché allemand. « J’aime sa couleur blanche, j’imagine déjà son goût en bouche, la sauce qui coule, la cuisson parfaite ». Ses yeux brillent quand elle en parle. Il faut dire qu’en Allemagne, l’arrivée des asperges blanches sur les étals des marchés est une fête. De la mi-avril jusqu’à la SaintJean mi-juin, les Allemands en consomment plus de 80.000 tonnes. Plus qu’un légume, l’asperge est une institution. Il y a un « défilé » d’asperges à Berlin, porte de Brandebourg, et des musées en Allemagne lui sont entièrement consacrés. À Singapour, la fête, qui se déroule généralement en mai, est bien entendu grandiose. « Je ne rate l’événement sous aucun prétexte ». Clémentine de Beaupuy

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Dossier : L’Europe à Singapour

Ce qu’en pensent les Singapouriens Les crises récentes de l’UE ontelle réduit son attractivité ? Pour Clara Portella, maître de conférence en sciences politiques à la Singapore Management University (SMU), l’intérêt des Singapouriens pour l’Europe et le modèle européen est réel, mais il n’est pas à la hauteur de ce qu’il pourrait être au vu de l’importance des échanges commerciaux entre l’UE et Singapour et de l’attractivité culturelle de l’Europe. Quelle perception les Singapouriens ont-ils de l’Europe ? Clara Portella - L’attention que les Singapouriens portent à l’Europe n’est pas à la mesure de l’importance des liens commerciaux qui existent entre l’Union européenne (UE) et Singapour. L’UE a toujours été l’un des principaux partenaires commerciaux de Singapour. Elle est actuellement le troisième, après la Chine et les Etats-Unis. Pourtant, il n’y a pas de prise de conscience au niveau global à Singapour. Tous les yeux sont tournés vers la Chine et les Etats-Unis. Bien sûr, les relations commerciales avec la Chine se sont intensifiées ces dernières années, alors que celles avec l’Europe ont été plutôt stables, mais cela n’explique pas tout. D’autant plus que l’accord de libre-échange entre l’UE et Singapour va bientôt entrer en vigueur et redonner dynamisme aux échanges commerciaux. La relation entre Singapour et l’UE est assez ambiguë avec, d’un côté, des relations commerciales florissantes et, de l’autre, une certaine distance sur le plan politique et une image générale auprès du grand public plutôt négative. Comment l’expliquez-vous ? En sciences politiques et sociales, un consensus s’est formé pour reconnaître

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l’impact des médias sur la perception et l’opinion du grand public. Or, lorsque vous regardez la couverture médiatique de l’Union européenne par The Straits Times, source d’information principale des Singapouriens, vous vous apercevez qu’il y a relativement peu d’articles et que les sujets abordés renvoient souvent à des thèmes négatifs : crise économique, attaques terroristes, Brexit, crise des migrants, etc. Bien sûr, ces sujets font partie de l’actualité de l’Europe ces dix dernières années, mais l’analyse de l’information pourrait être plus équilibrée, et les médias pourraient aussi parler d’autres sujets plus positifs quand ils évoquent l’Europe. Vous enseignez la politique de l’Union européenne et l’intégration européenne à la Singapore Management University (SMU) depuis 2009. Comment ce cours a-t-il été accueilli ? Lorsque j’ai proposé ce cours à l’Université, on ne peut pas dire que j’aie eu le soutien de mes collègues. A leurs yeux, l’intégration européenne n’était pas un sujet intéressant pour des étudiants à Singapour. J’ai réalisé qu’ils n’avaient aucune idée de l’importance des relations commerciales entre l’Europe et Singapour. Le cours a cependant

très bien fonctionné avec les étudiants dès son lancement en 2009. Une trentaine d’étudiants se sont inscrits la première année, et il est plein cette année, avec quarante-cinq inscrits. Je propose également tous les ans une mission d’études de deux semaines en Europe avec un groupe d’étudiants volontaires. C’est un vrai succès. Les étudiants aiment découvrir l’Europe. Ils en profitent généralement pour rester quelques semaines de plus pour visiter. Quelles sont les raisons de ce succès auprès des étudiants ? Je pense que leur intérêt pour la politique de l’Union européenne est lié à celui qu’ils portent à l’ASEAN (Association des Nations de l'Asie du Sud-Est), dont Singapour est un acteur majeur. A travers le modèle avancé de l’Union européenne, les étudiants veulent comprendre ce que signifient intégration régionale et intégration économique, comment cela fonctionne, et quels peuvent être les défis du futur pour l’ASEAN. L’Europe est donc un modèle suivi en ASEAN et à Singapour ? L’UE a été, à une certaine époque, un modèle observé de près par les pays membres de l’ASEAN. A Singapour,


Dossier : L’Europe à Singapour

Chaque année, Clara Portella propose à ses étudiants une mission d’études de deux semaines en Europe. Les intéressés adorent. D.R.

l’ancien secrétaire d’Etat de l’ASEAN, M. Ong Ken Yong, a fait de multiples références à l’UE entre 2003 et 2008. Le modèle de l’Europe n’est pas considéré comme un modèle à appliquer en bloc; la nature même de l’UE et de l’ASEAN étant très différente. Mais les pays membres de l’ASEAN voient assurément dans l’Europe un modèle d’intégration économique et certaines pratiques intéressantes pour leur propre organisation. Ces dernières années, les crises auxquelles l’Europe a été confrontée a eu pour effet de réduire l’attractivité du modèle européen. Avec la crise de l’euro,

l’idée d’une monnaie unique en ASEAN a disparu. Face à la crise des migrants, le manque d’unité des pays européens a montré une certaine incapacité de l’Europe à relever les grands défis de son temps. Enfin, le Brexit a été perçu comme un revers important pour la construction européenne. Comment améliorer cette perception ? Il y a un véritable intérêt des Singapouriens pour la culture européenne qui n’est pas assez exploitée. Le festival du film européen, par exemple, attire des Singapouriens, mais il cible seulement une cer-

taine élite. Les étudiants sont aussi très actifs. Ils sont de loin les plus intéressés par la culture et les langues. Ils n’ont pas une image négative de l’Europe ; ils sont ouverts et réceptifs. L’UE et les Etats membres devraient être beaucoup plus présents et actifs à l’intérieur des universités singapouriennes pour tirer profit de l’intérêt des étudiants pour la culture et l’art de vivre européen, et améliorer la perception de l’Europe pour les futures générations. Propos recueillis par Cécile Brosolo

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Dossier : L’Europe à Singapour Sarah, Jun Jie et Ryan, ont tous les trois suivi le cours sur la politique de l’UE, dirigé par Clara Portela. Ils reviennent sur ce qu’ils y ont appris et ce qui les a séduits. dirais que les deux ont à apprendre l’une de l’autre ». Ryan confirme : « les pays de l’ASEAN n’ont pas la volonté de créer une communauté économique aussi intégrée que celle de l’UE, ni d’aller vers une politique commune. En ce sens, l’UE n’est pas un modèle pour l’ASEAN ». « Il y a néanmoins, des bonnes pratiques à prendre », conclut Sarah.

Un certain art de vivre Jun Jie : « J’aime beaucoup la façon de vivre en Europe. C’est beaucoup plus détendu qu’à Singapour. » D.R.

Sarah, 23 ans, est diplômée cette année en sciences politiques et économie. Elle s’est toujours intéressée à l’actualité européenne et aux questions politiques, une motivation qui l’a naturellement amenée à suivre le cours sur la politique de l’UE « pour étudier la politique étrangère de l’UE et ses relations internationales. J’étais également très intéressée par le modèle d’intégration européen et la question de l’identité européenne ». Ryan, 24 ans, étudiant en dernière année en sciences politiques, avoue volontiers qu’il connaissait très mal l’Europe. Lui, souhaitait « savoir comment fonctionnent les institutions européennes et l’intégration économique ». Pour Jun Jie, étudiante en Business Management, l’étude de la politique de l’UE relevait plutôt d’un nonchoix, son cursus lui imposant de choisir ce module.

Modèle ou anti-modèle ? Les trois étudiants n’avaient, au départ, qu’une vague perception des grands principes fondateurs de l’UE. L’Europe est rarement un sujet de conversation avec leurs familles et leurs amis : « nous n’en parlons pas avec ma famille » constate Jun Jie. « Quand nous en parlons, nous discutons en général de la façon de vivre en Europe, précise Ryan. J’aime le côté ‘social’ de l’Europe, qui place le citoyen

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au centre, mais mes amis pensent que les aides d’Etat sont trop importantes et que les politiques sociales poussent au laisser-aller. Ils pensent aussi que les pays européens ne sont pas aussi sûrs et performants que Singapour ». A l’issue de leur formation, tous les trois disent apprécier le modèle européen, avec ses qualités et ses faiblesses. « Avant, j’étais juste au courant de la zone de libre échange et de libre circulation, mais maintenant j’en comprends le fonctionnement, les atouts et les limites, et j’aime faire des comparaisons avec l’ASEAN », souligne Jun Jie. « J’ai particulièrement apprécié, enchérit Ryan, une conférence où M Jørgen Ørstrøm Møller (ancien Ambassadeur du Danemark à Singapour) est venu expliquer les origines et l’évolution de la crise financière grecque. J’ai alors réellement compris la situation et cela m’a aidé à mettre les choses en perspective ». « L’Europe, analyse Sarah, a une histoire riche et j’aime la façon dont son passé éclaire le présent. Singapour et l’ASEAN sont relativement jeunes et arrivent moins à surmonter les tensions du passé ». Pour autant, à leurs yeux, l'Union européenne ne constitue pas nécessairement un modèle pour l'ASEAN. « Je pensais auparavant que l’Europe était comme une grande sœur pour l’ASEAN, un modèle à suivre, confie Jin Jue, mais maintenant je

Pour mieux découvrir l’Europe, Ryan et Jun Jie ont passé six mois dans une Université européenne (l’un à Dublin, et l’autre à Gutenberg en Suède) dans le cadre d’un programme d’échange. Sarah a passé une semaine à Bruxelles dans le cadre de la « mission d’études » proposée par Clara Portela. Chacun, à sa manière, a apprécié le choc culturel. Tous ont été séduits par l’art de vivre à l’européenne. Pour Ryan, « ce fut une expérience formidable, et un dépaysement culturel incroyable. Avoir la possibilité de voyager dans différents pays de l’union sans contrôles aux frontières poussées est une chance extraordinaire. J’ai aussi apprécié le fait que les conversations et les débats politiques soient encouragés». « J’aime beaucoup la façon de vivre en Europe, confie Jun Jie, c’est beaucoup plus détendu qu’à Singapour, et j’ai apprécié la tranquillité des villes, par rapport à la vie stressante des grandes métropoles ». Tous les trois se verraient bien poursuivre leurs études ou travailler en Europe. « J’ai l’intention de faire mon Master en Europe, et j’aimerais vraiment y travailler quelques années avant de rentrer à Singapour, confirme Sarah. Il y a une bonne qualité de vie, et un bon équilibre entre vie privée et vie professionnelle. L’engagement de l’Europe pour l’environnement et pour le respect des droits de l’homme est par ailleurs quelque chose qui me tient à cœur ». Cécile Brosolo


Dossier : L’Europe à Singapour

Entretien avec l’Ambassadeur de Singapour en France SE Zainal Arif Mantaha, a tout au long de sa carrière au ministère des Affaires étrangères, alterné des postes au ministère et des affectations à l’étranger, en Allemagne, auprès des Nations Unies à New York et au Royaume Uni. Il était, avant de partir en France, en Juillet 2015, Directeur général pour l’Europe. Il nous livre dans cet entretien un témoignage éclairant sur l’Union européenne, ses relations avec Singapour et l’ASEAN ainsi que les liens privilégiés qui unissent la cité-État et la France au moment où les deux pays s’apprêtent à célébrer l’année franco-singapourienne de l’innovation en 2018. dépasser les souverainetés pour le bien commun et à créer un marché unique avec une monnaie commune, malgré de puissantes forces centripètes. Telles sont les nombreuses leçons que l’on peut retirer de l’expérience européenne.

Qu’est-ce que l’Europe évoque pour vous ? Zainal Arif Mantaha - L’excellence dans l’innovation et l’entreprise, le dévouement aux activités intellectuelles et créatives, et l’attachement aux concepts de solidarité et de justice sociale. L’Europe est un pionnier dans le domaine de l’intégration régionale. Au départ, c’était pour construire une paix durable et prévenir le déclenchement de nouveaux conflits mondiaux destructeurs. Par la suite, il s’est agi de faire face à la compétition des économies émergentes, tout en préservant la qualité de vie et les avantages comparatifs. Il est fascinant d’étudier comment l’Europe est parvenue à

Comment décrire, de manière générale, ce que sont, pour Singapour, les enjeux attachés à l’Europe ? Singapour entretient des relations étroites et mutuellement bénéficiaires dans les domaines de la politique, de l’économie, de la culture et du dialogue entre les peuples. De manière croissante, à mesure que l’innovation conduit à la transformation des économies et des sociétés, notre collaboration avec l’Europe dans les secteurs de la recherche, du développement et de l’innovation s’est approfondie. Nous travaillons aussi avec l’Europe pour répondre à des défis dans des domaines tels que la défense et la sécurité, la menace terroriste et la protection de l’environnement. Notre coopération, étroite et multifacette, est profondément ancrée dans une communauté de vision sur le plan stratégique, le respect et la compréhension mutuels, et le respect du droit international et du multilatéralisme. Dans quels pays la présence des Singapouriens est-elle particulièrement dynamique ?

Nous ne connaissons pas le chiffre exact, mais il y aurait de l’ordre de 25000 singapouriens vivant en Europe. La communauté la plus importante est installée au Royaume Uni ; ce qui n’est pas très surprenant étant donnés l’histoire et la langue commune que nous partageons avec ce pays. Les Singapouriens expatriés en Europe sont présents dans de nombreux secteurs. Beaucoup sont dans les affaires, d’autres sont impliqués dans des domaines variés allant de la Recherche & Développement, à la mode et aux arts. Certains sont durablement installés, d’autres ne sont là que de manière temporaire pour acquérir de nouvelles connaissances et enrichir leurs compétences. Dans quels contextes les Singapouriens vivant en Europe ont-ils l’opportunité de se retrouver ? Les Ambassades de Singapour à Berlin, Bruxelles, Genève, Paris, Londres et Moscou organisent chaque année des réceptions pour célébrer la fête nationale le 9 août. Ces réceptions sont l’opportunité pour les Singapouriens de renouer les liens et d’échanger des nouvelles. Invariablement, cela se fait autour d’un somptueux laksa, d’un satay et d’un rendang… dont nous sommes fous. A Paris, cette réception attire en moyenne entre 200 et 300 de nos compatriotes et leurs conjoints, lesquels peuvent être de na-

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L’asie vue de France tionalité française ou d’une autre nationalité. Le Singapore Club France, une création de la communauté des Singapouriens, organise également des évènements, essentiellement à l’occasion des fêtes traditionnelles célébrées par les principales communautés ethniques de Singapour - chinoise, malaise, indienne et eurasienne-.

Dans quels domaines les relations économiques entre l’Europe et Singapour représentent-elles un potentiel particulièrement important ? L’Union européenne est le plus large investisseur étranger et le 3ème partenaire commercial de Singapour au niveau global. Plus de 13000 entreprises européennes sont présentes à Singapour. Un certain nombre d’entre elles y ont implanté leur siège social régional ou des centres de logistique et distribution. D’autres ont installé des centres de Recherche & développement. Les secteurs clés couvrent l’ingénierie de précision, les transports, les télécommunications, les solutions maritimes, l’alimentaire, l’immobilier ainsi que les services financiers et les assurances. Singapour est, au sein de l’ASEAN, le premier partenaire commercial de l’Union européenne. L’Europe est aussi une grande destination d’investissements pour Singapour. Nos investissements directs dans les pays de l’UE en 2015 ont dépassé le

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chiffre de 84 milliards de dollars singapouriens, soit un niveau six fois supérieur à celui de 2005. Ces investissements couvrent des secteurs tels que les télécommunications, l’immobilier, l’hôtellerie, les services financiers et l’énergie. Quand il aura été ratifié, l’accord de libreéchange entre l’UE et Singapour (EUSFTA) renforcera encore ces relations économiques en pleine croissance, au profit des entreprises et des personnes. Le FTA servira également de référence pour un accord de libre-échange plus large entre l’UE et l’ASEAN. En dehors des aspects économiques, dans quels domaines la coopération entre Singapour et l’Europe s’exprime-t-elle ? Les liens qui unissent Singapour et l’Europe vont bien au-delà de la sphère économique. Ils portent aussi, entre autres, sur la défense et la sécurité, la culture, l’éducation et la recherche. Nous sommes toujours à la recherche de nouveaux espaces de coopération avec nos partenaires européens. Ma perspective est sans doute un peu biaisée du fait que je suis basé à Paris, mais je pense que la déclaration conjointe sur l’innovation signée par la France et Singapour à l’occasion de la visite d’Etat de François Hollande à Singapour en mars 2017, par laquelle le Président et le Premier ministre de Singapour Lee Hsien Loong faisaient de 2018 l’année franco-singapourienne de l’innovation est sans doute emblématique des relations, tournées vers le futur, que nous avons avec l’Europe. La déclaration commune vise à approfondir et développer la connectivité entre les écosystèmes d’innovation de nos deux pays. Cela se traduit par le développement du réseau des partenariats et des collaborations concrètes entre les universités, les institutions de recherche, les entreprises et le secteur public. L’année de l’innovation Francosingapourienne en 2018 verra la mise en œuvre, en France et à Singapour, de tout un programme d’activités pour faciliter les collaborations et amplifier les synergies existantes ou émergentes ainsi que

les complémentarités entre nos deux éco-systèmes d’innovation – particulièrement dans des secteurs tels que la planification et les solutions liées à la « ville intelligente », les Fintech, l’Espace, le biomédical… etc-, comme une manière de soutenir nos efforts respectifs pour développer les industries du futur et l’économie numérique. Qu’il s’agisse de Tourisme, au sens large, ou d’installation, comme résidents temporaires, Singapour a t-elle à cœur de développer son attractivité visà-vis des Européens ? Le tourisme continue d’être un secteur phare de l’économie singapourienne. Pour faire en sorte que les touristes continuent de venir, nous nous efforçons continuellement de créer pour les visiteurs des expériences uniques et de diversifier l’offre d’évènements. Par exemple, nous travaillons, avec des partenaires du secteur privé, à la transformation d’Orchard Road – l’équivalent à Singapour de l’Avenue des Champs Elysées ou de Bond street - pour en faire une destination plus distinctive tant en ce qui concerne les commerces que l’art de vivre. Singapour continue également de s’attacher à attirer les meilleurs talents de la planète, parmi lesquels les Européens, en leur offrant de bonnes opportunités et une excellente qualité de vie. S’inscrivent dans cette démarche le maintien d’un environnement physique propre et sain et celui d’une culture fondée sur la diversité et l’intégration. En bref, pour ceux qui veulent venir à Singapour, que ce soit pour le plaisir ou pour des raisons professionnelles, nous nous employons à faire de Singapour un lieu-passion. Quel regard portez-vous sur la construction européenne, notamment par comparaison avec l’ASEAN ? à-vis des Européens ? A tous égards, l’UE est, dans le monde, l’expérience d’organisation régionale la plus réussie. Le fait qu’elle soit parvenue, à travers l’intégration successive de nouveaux pays membres, à institution-


L’asie vue de France naliser la paix sur un continent qui avait connu des siècles de guerre, reste pour beaucoup une source d’inspiration. Comme l’UE, l’ASEAN a été fondée pour maintenir la paix dans la région et permettre à ses pays membres de se concentrer sur la croissance de leurs économies et l’amélioration de la vie de leur population. L’ASEAN souhaite aussi renforcer l’intégration économique, conformément aux dispositions de l’ASEAN Community Vision 2025 et des 3 livres blancs communautaires adoptés par l’ASEAN en 2015. Comme l’UE, l’ASEAN organise des opportunités régulières de dialogue économique et politique avec des partenaires extérieurs clés et a conclu des traités de libre échange ou des accords de partenariat économique avec des pays tiers. Au delà de ces similarités, l’ASEAN et l’UE

constituent deux régions fondamentalement différentes. Elles ont des caractéristiques régionales différentes qui ont été forgées par l’Histoire, la culture et la politique. il est aussi important de noter que L’UE et l’ASEAN ont privilégié des approches différentes en ce qui concerne les modalités d’intégration régionale. Pour commencer, l’ASEAN est une organisation inter-gouvernementale, contrairement à l’UE qui a créé des structures supra nationales. En second lieu, l’ASEAN ne prévoit d’aucune manière de créer une monnaie unique semblable à celle qui existe dans les pays de la zone Euro. Enfin, alors que les décisions, au sein de l’ASEAN, sont prises sur la base du consensus, celle de l’UE européenne donnent lieu à un vote des pays membres, pondéré en fonction de leur population. L’ASEAN et l’UE peu-

vent continuer de s’inspirer mutuellement de multiples manières. Les gouvernements des deux régions devraient continuer à promouvoir les avantages de l’intégration régionale et s’assurer que la croissance est équitablement distribuée, et que des mesures sont prises pour garantir à leurs citoyens des perspectives concrètes d’amélioration de leur vie. Ils doivent rester pragmatiques dans la gestion de la séquence, du rythme et de l’échelle de la mise en oeuvre de leur projets d’intégration respectifs. Enfin, ils se doivent de rester agiles et réactifs, et d’identifier de nouvelles opportunités économiques et de partenariats au milieu d’un ordre économique mondial en pleine transformation. Propos recueillis par Bertrand Fouquoire

La transformation en cours d’Orchard Road est emblématique des efforts réalisés pour rendre la Cité-Etat toujours plus attractive. © Giancarlo Brosolo

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Vivre à Singapour

Ces rues de Singapour qui ont un nom français Les rues de Singapour sont à l’image des habitants de cette ville : cosmopolites, culturellement différents et cohabitant en harmonie. Si les Français n’ont pas été associés, autant que les Anglais, à la construction de la cité du lion, certains y ont laissé une trace en donnant leur nom à une rue. Visite guidée des rues françaises jalonnant Singapour. Au cœur de Little India, à l’écart du tumulte de Tekka Market et de Serangoon Road, dans le quartier de Jalan Besar (Grande Rue), un carrefour calme surprend : rue de Verdun, rue des Flandres, rue Foch… Lire sur des panneaux signalétiques, si loin des nos campagnes mornes du Nord de la France, des noms évoquant des moments de notre histoire nationale, étonne. Verdun fait face à la

Foch Road, © Giancarlo Brosolo

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Somme, l’illustre Foch regarde en perpendiculaire. Non loin de ce carrefour, la rue Pétain et ses magnifiques Terrace Houses fait polémique. Certes, on comprend vite que l’hommage est ici rendu au « héros de Verdun » et non au chef du gouvernement de Vichy. En effet, ces rues commémoratives sont baptisées en octobre 1928 en hommage aux héros de la Grande Guerre et aux batailles célè-

bres. A cette époque, l’Administration de Singapour était anglaise. Il s’agissait de glorifier le courage de ses généraux et de ses alliés français. Des pétitions pour débaptiser une rue, ici comme ailleurs, ont été régulièrement soumises aux autorités. La réponse officielle a toujours été la même : il ne faut pas perturber les résidents ; vouloir se lancer dans une révision pourrait entrainer


Vivre à Singapour

Pétain Road. © Giancarlo Brosolo

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Somme Road. © Giancarlo Brosolo

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Vivre à Singapour d’autres polémiques. En clair : débaptiser Pétain Road reviendrait à ouvrir la boite de Pandore à d’autres révisions.

Hommage au Tigre Ailleurs, c’est une longue avenue d’environ 3 km qui est baptisée du nom de Georges Clémenceau. Venu effectuer une visite de 6 jours à Singapour en octobre 1920, libre de tout mandat – il avait quitté le pouvoir en janvier de cette même année, celui que l’on a surnommé le « Tigre » était sans doute destiné à imprégner cette ville. L’avenue traverse Singapour à partir de Newton Circus, Clemenceau Avenue North, jusqu’à la rivière de Singapour. C’est par le Port que Georges Clémenceau découvre Singapour qui lui apparaît comme « une merveille1 » (Voyage décrit dans l’ouvrage Les Français à Singapour, de 1819 à nos jours). Il est accueilli comme un chef d’Etat (qu’il n’est plus), auréolé par la Victoire et son rôle dans la paix. Le représentant des Français de Singapour de l’époque, Monsieur Dur-

nerin, l’accueille ému et précise dans son élogieux discours, qu’il est le précurseur de « l’Entente Cordiale entre les différentes communautés que vous pouvez voir en action ici ». Au delà du rôle d’ordonnateur de paix de Clémenceau, n’est-ce pas aussi ces valeurs de rapprochement des communautés qu’a voulu célébrer le comité municipal de Singapour en nommant ainsi cette si longue avenue ? La première au monde à porter son nom ! Et c’est ici, à Singapour. Cette grande première a d’ailleurs été célébrée en sa présence. Plus tard, un pont prolongera cette avenue.

Gare aux Faux amis Et parfois, au gré des déambulations, on tombe sur des noms qui prêtent à confusion. French Road rend-elle hommage à la dynamique communauté française de Singapour ? Non, mais plutôt à John FRENCH, vicomte Ypres en Belgique, maréchal de l’armée britannique. Holland Road a-t-elle un lien avec notre ancien Président ? Là aussi, c’est un faux ami.

Cette rue rend hommage à l’architecte Hugh Holland, un des premiers résidents de Singapour. Ce nom apparaît pour la première fois dans la topographie de la cité-Etat en 1898 ! Bernard Road, rend elle hommage aux « Bernard » français ? Malheureusement, n’en déplaise aux porteurs de ce sympathique prénom, cette rue fait référence à Francis James Bernard, beau-fils du célèbre gouverneur William Farquhar et propriétaire du premier Journal de Singapour, Singapore Chronicle, dont on peut aujourd’hui admirer la collection botaniste au National Museum. Parcourir Singapour c’est ouvrir un manuel d’Histoire à l’air libre avec ses personnages illustres, ses faits historiques, ses changements topographiques et ses moments parfois plus sombres. Un nom sur une rue ou sur un bâtiment permet de se souvenir des populations qui ont imprégné le lieu que l’on habite, un passé présent et passionnant à chaque pas qui nous guide. Clémentine de Beaupuy

« House of Tan Yeok Nee. » Clémenceau Avenue. © Giancarlo Brosolo

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Échappées belles

Rue de Kathmandou.© Natacha Cauchois

Népalum tremens Le Népal, petit pays coincé entre les deux mastodontes que sont la Chine et l’Inde, cultive bien des singularités : son drapeau aux formes bizarroïdes, son quart d’heure supplémentaire de décalage horaire, et bien sûr huit des plus hauts sommets du monde. Mais pas que… Atterrir à Katmandhu, capitale du pays, est déjà une expérience en soi. Katmandhu ton univers irrespirable. La ville est un précipité d’ascenseur émotionnel : les sons, les couleurs, les odeurs, le mouvement permanent, vous font croire à une hallucination auditive, olfactive, visuelle (sans l’aide de produits très, très prohibés ici, on précise !). Les voitures sont, semble-il, propulsées au son du klaxon, les nids de poules tiennent plus du dortoir à autruches, bref si vous aimez Mario Kart vous serez dans votre élément. Et derrière ce joyeux foutoir se cachent de merveilleux temples, des petits bijoux

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architecturaux newars. On ne saurait trop vous conseiller de prendre votre temps pour découvrir cette ville surprenante et attachante.

(mais quand même pas pour des mollets en marshmallow). Sans, bien sûr, oublier l’incroyable et minéral Mustang.

N’est pas Edmund Hillary qui veut : Qui dit Népal, pense trek. Et qui pense trek voit l’Himalaya au bout de ses crampons. Erreur, des treks il y en a pour tous les goûts : le Népal à la plus forte variation d’altitude au monde. Soixante mètres au-dessus du niveau de la mer dans le Terai jusqu’au sommet du Sagarmatha 8848 m (le vrai nom de l’Himalaya pour les initiés) et, à Pokhara, le départ des Annapurna,

N’est pas Alexandra David-Neel qui veut, non plus. La grande affaire de cette aventurière et anachorète est la vie spirituelle du Tibet et du Népal, élément constitutif du pays : il est le seul pays au monde à avoir une déesse vivante : la Kumari, une petite fille qui sort une fois l’an de sa retraite emmurée pour une vénération en technicolor et dolbi stéréo de la population. Hindouistes en majorité, les népalais vé-


Échappées belles

Le quotidien des Népalaises dans les villages. © Natacha Cauchois

Fond de vallée. © Natacha Cauchois

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Échappées belles

Sadhu à Pasu Parinath temple. © Natacha Cauchois

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Échappées belles

nèrent aussi Siddhârta Gautama, de son petit nom : Bouddha, né à Lumbini. Dans la pratique le syncrétisme fait loi. Les temples et lieux de cultes sont un heureux mélange de ces deux religions. Bien sûr vous croiserez aussi des occidentaux spirituello-cheloux qui ont délaissé leur tenue Quetchua pour revêtir la toge orange et se saisir du trident, la version 2.0 des Hare Krishna des années 70. Les népalais les observent d’un œil, disons, goguenard… Les paysages fabuleux et la vie spirituelle du Népal ne seraient rien sans l’infinie gentillesse de sa population. Comme dit l’adage : « On vient au Népal pour ses paysages, on y revient pour ses habitants. ». De la beauté des paysages plein les mirettes, de la gentillesse de la population en lingots, c’est la vraie richesse de ce pays ! Culte de la Kumari. © Natacha Cauchois

Paquita

Rizières. © Natacha Cauchois

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L’Asie vue de France

Les nouveaux éclaireurs de la Chine

Edith Coron et Anne Garrigue ont publié en 2016 « Les nouveaux éclaireurs de la Chine ». Au cœur de l’ouvrage : le processus d’hybridation culturelle des personnes dont le parcours se construit au confluent de cultures différentes, sur fond de globalisation et de 30 années de fascination réciproque entre l’occident et la Chine.

Anne Garrigue (à gauche) et Edith Coron. D.R.

Qu’est-ce qui, dans vos parcours respectifs, vous a incitées à vous intéresser à cette thématique de l’hybridation culturelle et à la Chine? Anne Garrigue - Cette condition du métissage culturel me hante depuis longtemps. Je suis arrivée pour la première fois en Asie à l’âge de 27 ans. J’ai vécu au Japon une expérience très forte sur le plan personnel. La greffe a pris. A tel point que, lorsque nous sommes repartis en Europe dans les années 2000, j’ai écrit « l’Asie en nous ». Plus tard, j’ai été amenée, comme rédactrice en chef du magazine Connexions en Chine, à rencontrer un certain nombre d’acteurs privilégiés, souvent bi-culturels, des transformations en Chine. Edith Coron - J’ai résidé 9 ans en Chine après avoir vécu très longtemps en expatriation dans d'autres régions : en Afrique, en Amérique Centrale, au Moyen Orient et en Russie. Comme

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journaliste à l’époque, j’avais été frappée par l’impact de la mobilité sur les individus et les couples bi-culturels. J’avais écrit un premier livre sur l’immigration des juifs soviétiques en Israël (Le dernier exode : les juifs soviétiques en Israël : rencontre et désillusion/ 1993). Devenue coach et formatrice, j’ai développé une pratique où l’interculturel occupe une place centrale, qu’il s’agisse de développer des compétences culturelles, de gérer la complexité culturelle ou de mettre en œuvre un leadership global. Quels sont les enjeux liés à cette hybridation culturelle ? Edith Coron - Cet ouvrage est le résultat d’un travail d’enquête et de réflexions. Il est fondé sur la rencontre de la Chine et du Monde depuis 30 ans, marquée par des flux massifs dans les deux sens.

Anne Garrigue - Celui des personnes, celui des organisations et des institutions éducatives, celui enfin de la politique et de la géopolitique. Ce qui nous a intéressées c’est la dynamique existante entre ces différents niveaux. Nous avons multiplié les rencontres avec des personnes ayant des parcours très variés, dans différentes régions de la Chine : des entrepreneurs, des intellectuels, des hommes et et des femmes d’affaires, des artistes ou des représentants du monde de la mode. Edith Coron - Pour ces personnes, l’hybridation traduit le choix de l’ancrage plutôt que de l’errance. L’une des personnes dont on raconte le parcours, Michael Crook, né de parents anglais et canadien a grandi en Chine et s’est marié à une londonienne d’origine chinoise. L’intéressé explique qu’il plaisante volontiers avec sa femme du fait qu’il souffre du syndrôme de « l’œuf dur : blanc à l’extérieur, jaune à l’intérieur », alors qu’elle serait « une banane : jaune à l’extérieur, blanche à l’intérieur ». En fait, les gens ne sont ni « banane », ni « œuf dur», mais quelque chose de différent. Dans le livre, il s’interroge : « l’identité est-ce quelque chose qu’on choisit soi-même ou quelque chose qui vous est imposé par les autres ? Certains ont l’aplomb de dire : “je suis ce que je suis”. D’autres n’ont pas cette assurance et préfèrent dire : “vous me dites qui je suis” ». J’appartiens à la première catégorie.


L’Asie vue de France Que faut-il entendre par hybridité culturelle et pourquoi la Chine ? Anne Garrigue - L’hybridité , c’est la capacité à naviguer entre plusieurs cultures. Nous nous sommes intéressées à la Chine qui, malgré le discours politique dominant, est aussi une nation profondément hybride, confrontée à un vaet-vient permanent et en quête de valeurs. Le prisme de l’hybridation permet de rendre compte de la Chine dans sa complexité d’aujourd’hui. Edith Coron - En Chine la mondialisation crée de l’hybridité culturelle à tour de bras. En termes de mobilité, c’est 10 millions de détenteurs d’un passeport chinois vivant à l’étranger. C’est en sens inverse 650.000 étrangers vivant en Chine. C’est encore 3 millions de Chinois qui ont fait leurs études à l’étranger, parmi lesquels la moitié sont revenue en Chine, et 375.000 étudiants étrangers en Chine. Anne Garrigue - L’hybridité n’est pas un phénomène récent. Mais il existe une certaine difficulté à la nommer. D’ailleurs, il n’existe pas de mot en chinois pour la désigner. Pourquoi hybridation plutôt que métissage ? Parce que ce second terme avait une connotation trop raciale. La notion d’hybridation renvoie à de très nombreuses dimensions. L’hybridation telle que l’expérimentent les Chinois au contact de l’occident estelle du même ordre que celle des occidentaux qui font le mouvement inverse ? Edith Coron - Ce qui est intéressant, c’est que, dans les deux sens, le processus d’hybridation est comparable. Cela fonctionne comme dans les langues. Chacun sait qu’il est plus facile d’apprendre une nouvelle langue vivante lorsqu’on en maîtrise déjà 3 ou 4. Il y a des choses qui sont débloquées dans le cerveau : une plus grande capacité à être curieux et à aller en dehors de sa zone de confort. Les hybrides culturels s’accommodent mieux de la complexité. Ils ne sont pas perdus devant l’ambigüité et gèrent mieux les sables mouvants identitaires. L’hybridation élargit leur espace de confiance. Elle permet de mieux per-

cevoir les notes ou les couleurs. Tout ce qui permet de penser de manière plus complexe est positif. Anne Garrigue - L’hybridation procède d’une stratégie individuelle et collective. D’une manière générale, on s’aperçoit que quand il n’y a pas de stratégie, il y a échec. Quand on n’arrive pas à surmonter les obstacles, on est confronté à des problèmes de déstructuration. Les hybrides culturels revendiquent leur hybridité par rapport aux autres. Il y a ceux pour lesquels l’hybridation culturelle est une chance et ceux qui la portent comme un fardeau. Anne Garrigue - L‘hybridation est en soi génératrice d’une grande créativité. Mais les intéressés sont aussi confrontés à d’importants conflits de valeurs, par exemple en ce qui concerne la corruption ou le népotisme ou sur la manière de définir ses cercles de loyauté. C’est vrai aussi dans le domaine de l’éducation : quelles valeurs va-t-on inculquer ? D’une manière générale, la profondeur, liée aux racines, aide beaucoup au processus d’hybridation. C’est la motivation de chacun qui permet de surmonter les obstacles. Edith Coron - Le monde d’aujourd’hui amène à gérer de plus en plus souvent ces situations d’hybridation. Il y a ceux qui s’adaptent et ceux qui ne s’adaptent pas. L’hybridité culturelle n’existe pas dans une bulle. Il y a des entreprises qui placent les hybrides culturels au cœur de leur stratégie. Ces derners font, dans ce cas, office de ponts culturels. Dans beaucoup d’entreprises, cela ne se passe pas comme ça. Dans le livre nous rapportons des situations dans lesquelles l’utilisation des hybrides culturels pour faire le pont entre la culture par exemple d’une grande entreprise occidentale dans un environnement, chinois ne fonctionne pas, soit parce que les intéressés (hai gui) sont rejetés par les chinois continentaux, soit parce qu’eux-mêmes, nourris de culture occidentale et ayant fait carrière à l’étranger, se sentent dévalorisés dans le contexte d’un retour dans leur pays d’origine.

Le livre ? Anne Garrigue - C’est le fruit de 5 ans de travail. Il a nécessité plus de 250 interviews, y compris avec des Africains et des Coréens et auprès de différentes générations. L’Environnement a changé. Depuis le début de notre travail (20102015) nous avons assisté à un mouvement évident de fermeture de la Chine sous la direction de Xi Jinping. Notre projet avait suscité un fort intérêt en Chine et nous devions initialement publier le livre en Chinois. Mais la situation a fortement évolué. La Chine veut limiter les influences occidentales Edith Coron - Il y a en Chine une grande tradition d’hybridation. En même temps, la parole est censurée. Elle a été kidnappée par le parti communiste. Or, pour Huo Datong, psychanalyste lacanien (il traduit les œuvres de Jacques Lacan en chinois), qu’il s’agisse de l’individu ou de la société, l’apprentissage de la liberté de parole est un élément essentiel pour la construction de soi. Propos recueillis par Bertrand Fouquoire Les nouveaux éclaireurs de la Chine, hybridité culturelle et globalisation Edith Coron & Anne Garrigue – Édition Manitoba/Les Belles Lettres

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Couleurs d’Asie

Doré : la lumière, le luxe et le sacré Découvrez l’action des couleurs dans votre intérieur Or pur ou métal doré, traditionnellement apparentée au luxe, cette couleur lumineuse apporte toujours une touche de magie. Un scintillement festif pour nos intérieurs ! Sur tout le continent asiatique, l’or tient une place centrale. Présent dans la symbolique bouddhiste et, partiellement, dans l’hindouisme et le jainisme, le lumineux métal diffuse avec éclat dans la statuaire ses vertus de pureté et d’incorruptibilité. L’or, ou ses fastes représentés en bois doré, sont éminemment vecteurs d’éternité dans la symbolique asiatique: l’or tient dans la parure funéraire, comme dans la conservation de la mémoire, une fonction de premier ordre. Enfin, traditionnellement investi de la symbolique du pouvoir et de la richesse, cette couleur est une promesse de prospérité : on peut même la concevoir comme un porte-bonheur ! En décoration, l’or a sa place dans toute la maison, en accessoires par petites touches pour ne pas sombrer dans le « bling-bling », ou en aplats muraux pour créer des décors raffinés et luxueux. Si on l’aime brillant, ce coloris métallique se révèle également sublime en doré mat, à l’effet plus subtil, et peut alors s’utiliser en revêtement mural pour créer un intérieur sophistiqué. 1 - Dans les pièces à vivre, mettez de l’or sur vos murs : opulent comme un cuir de Cordoue, ce revêtement textile aux accents or accroche la lumière

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comme un écrin doré : somptueux ! « Mille millions », Elitis (www.elitis.fr)

« Canopée or », Thévenon (www.thevenon1908.com)

2 - En version « or blanc », pour un intérieur pur et contemporain : alternant matité et brillance des reliefs, l’or pâle réchauffe avec raffinement les intérieurs les plus designs. « Mille millions », Elitis (www.elitis.fr)

6 - Tout ce qui brille… n’est pas d’or : cette lampe en grillage est en laiton. Ses découpes projettent des ombres très décoratives. « Jali », Cinna (www.cinnafr)

3 - Entre le jaune et l’or, l’ocre doré : le nouveau coloris à découvrir ! Chaleureux, épicé, cet ocre aux accents dorés aime les ambiances ethniques, les bois sombres et se marie joliment au bleu turquoise ou au vert paon. Coloris Ocre doré, Dulux-Valentine (www.dulux-valentine.com)

Pour en savoir plus : www.chromo-deco.com Sophie Mouton-Brisse Journaliste et formatrice, auteure de la DécoBox « Couleurs & Bien-Etre » (éditions Eyrolles)

4 - Un véritable soleil d’intérieur. Métal solaire par excellence, l’or se prête à merveille aux miroirs dits « de sorcière » dont les rayons en forme de soleil illuminent la pièce ! Diamètre : 90 cm. «Vallauris », Rien-à-cirer. (www. rien-a-cirer.fr ) 5 - Côté textiles de maison, osez le doré ! Essentiels pour donner du caractère à vos fenêtres, les rideaux ne se choisissent pas à la légère : pensez à la confection sur-mesure avec un textile de votre choix aux impressions dorées !

Pour tout connaître des bienfaits des couleurs chez soi, la Déco Box « Couleurs&Bien-Etre » vient de sortir aux éditions Eyrolles (septembre 2017). Un manuel pratique et un nuancier exclusif !


Couleurs d’Asie

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Culture

Tracie et Adrian Pang. © Pangdemonium

Pangdemonium

Rencontre avec Adrian Pang, co-fondateur de la compagnie

A Singapour, Pangdemonium fait partie de ces compagnies qui, en choisissant souvent de mettre en scène des sujets de société, s’attache avec humour et tendresse à provoquer la réflexion et fait bouger les lignes. Rencontre avec Adrian Pang, acteur charismatique, autour de la création de Pangdemonium, du théâtre à Singapour et des 3 pièces qui sont à l’affiche cette saison. Comment décririez-vous le style de Pangdemonium ? Adrian Pang - Lorsque nous avons créé Pangdemonium en 2010 avec Tracie, c’était la concrétisation d’un rêve : avoir notre propre compagnie de théâtre pour produire les pièces que nous aimons et traiter des thèmes qui nous tiennent à

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cœur. Puis, au fil des deux premières saisons, Pangdemonium s’est forgé une identité. Comme un enfant qui grandit et construit sa propre personnalité pendant les premières années de sa vie, sous l’œil bienveillant de ses parents. Ce qui nous porte, nous stimule et nous émeut, c’est de raconter des histoires aux-

quelles les gens ne s'attendent pas forcément, qui vont peut-être même les mettre mal à l'aise ou leur faire peur, mais qui vont les interpeller et les pousser à réfléchir et à se questionner sur des sujets de société. Sans perdre de vue l’aspect divertissement, nous voulons proposer un théâtre qui ne détourne pas nécessairement de la réalité mais qui pousse au contraire à y réfléchir. Comment choisissez-vous les pièces que vous produisez ? Nous lisons beaucoup de scripts. Je commande des scripts sans arrêt ! C’est malheureux, mais je lis plus de scripts que


Lactalis International S.N.C RCS 353 1 55 492 - 2016


Culture yeux de ce vieil homme, atteint de la maladie d’Alzheimer. C’est très convainquant et théâtral. On a ainsi un aperçu de ce que ça peut être, combien cela doit être déroutant et terrifiant. En parlant de la maladie, la pièce parle surtout d’amour, de la famille, de la vérité et des relations humaines. La pièce d’origine se déroule en Europe, mais le thème est universel et transposable n’importe où et en particulier à Singapour.

Peter Pan « j’ai été séduit par l’histoire de cet orphelin qui recherche une famille et un sens à la vie. » © Pangdemonium

de romans. Pire, je n’en lis souvent que la moitié. Si je n’accroche pas dès le début, je passe au suivant. Il est très rare qu’une pièce me saisisse dès les premières pages, mais quand ça arrive, je sais que c’est la bonne. Et le fait est que, chaque année, sans qu’on le définisse volontairement à l’avance, un thème commun se détache des pièces que nous choisissons. En 2018, les trois pièces que nous présentons sont très différentes, mais elles traitent toutes, chacune à leur façon, des questions de l’identité, de la famille, du foyer et de l’espoir, dans un monde où règne le chaos.

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Parlez-nous de ces 3 pièces. La première est une pièce française The Father, de Florian Zeller. Qu’est-ce qui vous a donné envie de la mettre en scène à Singapour ? J’avais entendu parler de Florian Zeller et de cette pièce. Il est connu et reconnu en France et internationalement. Quand j’ai lu le script, ça m’a tout de suite plu. C’est le genre d’écriture que j’adore. C’est drôle, intelligent, et en même temps complètement dérangé ! J’aime la construction du récit, ses incertitudes et ses répétitions. C’est génial ! Dans la pièce, on voit le monde à travers les

La seconde pièce, Dragonflies, est une création de votre artiste en résidence, Stéphanie Street. De quoi s’agit-il ? L’histoire de Dragonflies (libellules) se déroule en 2021 ; le changement climatique fait des ravages à travers le monde, le Brexit cause le chaos à travers l’Europe et Donald Trump a été réélu pour un deuxième mandat en tant que président des Etats-Unis. L’Angleterre et de nombreuses nations européennes ont instauré des lois anti-immigration. Le personnage principal, Leslie Chen, doit quitter l’Angleterre pour retourner dans son pays d’origine, Singapour, avec sa fille. C’est la première fois que nous présentons une pièce avec un contexte aussi prégnant, avec des enjeux globaux comme la politique, le changement climatique, les déplacements des populations... donc nous sommes un peu en terrain nouveau, mais il s’agit encore, in fine, d’hommes et femmes, et de l’histoire d’une famille et de quête d’identité. L’histoire d’un homme qui essaye de trouver un sens dans son monde qui s’effondre, et qui veut protéger sa fille adoptive. Il a perdu sa femme, sa patrie et cherche le salut, une lueur d’espoir. Nous ne prétendons pas avoir trouvé la solution pour changer le monde, mais nous essayons simplement de rappeler que dans ce monde, ce sont les gens, la compassion, l’entraide, les interactions de tous les jours qui nous font avancer. C’est un sujet que nous tenions à aborder en particulier ici, à Singapour, où les gens ont un sentiment de sécurité profondément ancré et se sentent assez éloignés de ces crises humaines qui secouent le monde aujourd’hui.


Culture

Dragon flies. « L’histoire d’un homme qui essaye de trouver un sens dans son monde qui s’effondre, et qui veut protéger sa fille adoptive. »  © Pangdemonium

Vous terminez avec Peter and the star catcher (Peter et la poussière d’étoiles), dont le ton paraît plus léger. Une note d’espoir ? Il s’agit de l’histoire revisitée de Peter Pan, comment ce petit garçon est devenu Peter Pan. Nous avons assisté à une représentation de la pièce à NewYork, et j’ai été séduit par l’histoire de cet orphelin qui recherche une famille et un sens à sa vie. Au milieu de cette folle aventure de pirates et d’épées, de sauvages et de sirènes ridicules, cette histoire d’un garçon ordinaire en quête d’un espoir m’a ému. Alors, oui, il y a certainement un changement de ton par rapport aux deux autres pièces de la saison, mais derrière le côté magique, il y a une vraie réflexion. Est-il difficile aujourd’hui de faire et produire du théâtre à Singapour ? Il est parfois difficile de traiter de certains sujets de société, comme la drogue ou l’homosexualité. Mais si nous le fai-

sons et que nous gardons des scènes parfois explicites dans nos pièces, ce n’est pas par pure provocation, mais parce que cela sert la réflexion. Par exemple, dans The Pillowman, quand l’enquêteur principal prend un rail de coke sur scène, nous pointons du doigt à quel point il est misérable. Nous ne faisons pas l’apologie de la drogue mais évoquons l’usage de la drogue comme une échappatoire et une perte. Il est important de parler du mal être de certaines personnes, celui des jeunes en particulier. C’est difficile, mais ce n’est pas impossible. Il y a de nombreux échanges et négociations raisonnées avec le MDA sur certains sujets sensibles. Mais lorsque nous voulons produire une pièce, nous nous engageons pleinement et nous allons jusqu’au bout. Et nous avons toujours réussi à réaliser nos projets. La partie « production » d’une pièce de théâtre est-elle quelque chose qui vous plait ou que vous faites par obligation ?

Ce n'est pas forcément ce que je préfère et ce n'est pas toujours facile, mais c'est aussi un immense privilège de faire un métier qui me passionne, de pouvoir choisir les projets que j’aime et de les mener jusqu'au bout. Parfois porter les deux casquettes d’acteur et de producteur est un peu délicat. J'ai eu une carrière d'acteur pendant 20 ans. Je suis heureux aujourd'hui d’être vraiment partie prenante dans chaque pièce que nous produisons. Mais le vrai boss, c'est Tracie. Vraiment ! J'en plaisante très souvent mais ce n'est pas du tout une blague. C'est la réalité. Je suis son assistant ! Elle met en scène toutes nos pièces. Sur le plan de la direction artistique, je suis dans son ombre. Nous faisons les choix artistiques ensemble, mais la scénographie, tous les rouages artistiques dans les moindres détails, la direction des acteurs et la vie de tous les jours de Pangdemonium, c'est elle ! Propos recueillis par Cécile Brosolo

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Nouvelle - En partenariat avec les éditions Jentayu

Le Mérou

par O Thiam Chin

C’est une semaine après les funérailles en mer de mon gonggong que ma mère a préparé le mérou à la vapeur pour dîner. « Vous savez, vous êtes peut-être en train de manger gonggong », a dit ma mère, nous regardant d’un air songeur en mâchant une bouchée de riz. Mon frère et moi avons échangé un coup d’œil, choqués, puis nous avons regardé notre mère, ne sachant pas comment continuer la conversation. Nous tenions notre bol de riz à moitié vide, avec des morceaux de chair de poisson posés dessus, et le fixions du regard sans cacher notre étonnement. Nous ne connaissions que les faits principaux de ce qui s’était passé après la mort de notre gong-gong – le père de notre mère. Il était mort du diabète, en fin de compte, mais la première chose à mourir avait été son esprit, suivie par son corps. Il avait dû être amputé de deux orteils gangrenés un mois avant sa mort, mais à ce moment-là ça n’avait plus d’importance, il était déjà perdu. Son visage n’exprimait rien du tout, ni douleur ni regrets. C’est alors que nous avons commencé à éprouver du chagrin. A cause de la date si malchanceuse, si funeste de son décès, et aussi, je suppose, à cause de sa maladie, il ne fut pas autorisé à être enterré six pieds sous terre. Parce qu’il était trop fougueux, trop têtu, à cause de sa personnalité et de son caractère, selon l’almanach et ses frères et sœurs lui survivant – mon gong-gong était l’aîné de dix enfants, le troisième à décéder – la terre rejetterait son esprit si peu coopératif ; il risquait même de tourner dans sa tombe sans trouver le repos, ce qui ne serait pas bénéfique pour nous, ses descendants.

Il a donc été décidé qu’il aurait des funérailles en mer. Mes oncles choisirent la jetée de Changi pour jeter les cendres à la mer. Ils le firent un jour d’école, alors que mon frère et moi n’étions pas là. Ils ne voulaient pas que les enfants soient témoins. Mais dans mon esprit, j’imaginais les cendres de gong-gong, formant une aile grise transparente dans la brise marine, comme un nuage de poussière porté par le vent, se déposant sur les vagues dansantes, ou en suspension au-dessus, résistant à l’appel de la tombe liquide jusqu’au dernier moment. « Qui sait, peut-être qu’ils ont attrapé ce poisson près de Changi… », a-t-elle dit, ses mots suspendus dans l’air. Notre imagination se déchaîna, nos esprits se précipitant pour assembler les mots, pour les transformer en faits, en une histoire crédible. Notre grand-père à l’intérieur du mérou de vingt centimètres, comme Jonas dans le ventre de la baleine ! « Maman !... nous nous sommes exclamés en même temps. – Mangez, mangez, mangez, ne vous inquiétez pas. Vous n’en mourrez pas. » Puis, tout-à-coup, elle s’est mise à rire à gorge déployée, et comme nous savions qu’elle ne nous avait pas dit cela par indécence mais par amour, nous avons éclaté de rire à notre tour, saisissant des bouchées de chair de poisson et les mangeant délicatement, en appréciant la saveur, goûtant les cendres de mon gong-gong. Nous avons mangé le mérou jusqu’à ce qu’il n’en reste que les arêtes, en ayant pleinement conscience, pour une fois, que la vie continue, fougueusement, obstinément, même après la mort.

O Thiam Chin est un écrivain singapourien lauréat, pour sa première édition en 2015, du Prix Epigram Books de la meilleure œuvre de fiction pour son roman Now that it’s over (2015). Il est également l’auteur de cinq recueils de nouvelles, dont Love, Or Something Like Love (2013), sélectionné pour le Prix de littérature anglophone de Singapour en 2014. Il a participé en 2010 au programme international d’écriture organisé par l’Université de l’Iowa, aux États-Unis, et a déjà vu trois de ses nouvelles retenues pour le Prix international Frank O’Connor de la nouvelle.

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O Thiam Chin, vous vous êtes d’abord fait connaître à Singapour et ailleurs en tant qu’auteur de nouvelles. Seraitce là le format d’écriture qui vous plaît le plus – en raison peut-être de ce que Raymond Carver, l’un de vos auteurs favoris, décrivait comme une « capacité de concentration limitée » : « Entrer. Sortir. Ne pas s’attarder. » Ou bien avez-vous toujours vu la nouvelle comme un passage obligé avant d’évoluer vers le roman ?


Nouvelle - En partenariat Vivreavec à Singapour les éditions - Découvrir Jentayu

O Thiam Chin : « écrire un texte court s’apparente en quelque sorte à une mission de secours, pour laquelle il faudrait entrer, protéger les cibles et ressortir immédiatement. » D.R.

O Thiam Chin - J’ai toujours aimé la nature janusienne de la nouvelle, qui offre un large éventail de possibilités, et je me sens capable de faire beaucoup plus sous cette forme que sous n’importe quelle autre. La flexibilité inhérente à la nouvelle m’accorde l’espace nécessaire pour expérimenter avec tout type d’histoire, et sa grande versatilité me donne aussi la liberté d’avancer aussi loin que possible sans craindre de me perdre dans la narration. Une nou-

velle exige une fin, une sorte de conclusion, mais pas nécessairement fermée, et ce simple fait me permet d’envisager et d’apprécier une histoire dans sa globalité. Car, comme nos vies dont l’essence est délimitée par la naissance et la mort, une histoire aussi chemine vers sa propre mortalité, ceinte dans cette peau tendue dans laquelle elle trouve son sens et sa raison d’être. Tout ce que j’ai pu apprendre en écrivant des nouvelles m’aura servi pour l’écriture de mon pre-

mier roman : une attention minutieuse à chacun des personnages et la sensibilité essentielle pour écrire à leur sujet de manière vraie et honnête. Le bon côté de la structure et de la forme romanesques, c’est qu’elles donnent l’amplitude et la longueur nécessaires pour explorer des idées plus vastes qui n’auraient pu être approfondies complètement sous une forme plus courte. Votre nouvelle « Le Mérou », publiée dans Jentayu, est en fait une micronouvelle, très brève mais jouant sur des images et un sens du timing qui frappent et captivent immédiatement l’imagination du lecteur. Comment décririez-vous votre approche, et le travail requis pour l’écriture d’une micronouvelle en comparaison d’une nouvelle plus longue ? Connaissezvous toujours dès le départ la longueur voulue pour votre texte ? Comme nous l’avons déjà dit, écrire un texte court s’apparente en quelque sorte à une mission de secours, pour laquelle il faudrait entrer, protéger les cibles et ressortir immédiatement. C’est du moins comme cela que j’écris mes micronouvelles. Pour « Le mérou », je n’ai pas trop réfléchi à ce qui allait se passer dans l’histoire, même si, bien sûr, l’idée de quelqu’un ingérant un bout d’une autre personne, sous la forme de cendres, était l’image centrale que j’avais à l’esprit quand j’ai commencé à écrire. Le texte m’est venu d’un trait, et parce qu’il était voulu à l’origine comme quelque chose de très court, j’ai dû le travailler avec le plus d’économie possible, en gardant chaque mot, chaque mouvement aussi précis et aussi contrôlé que possible. La concision est une forme de beauté, c’est là une vérité à laquelle je reviens toujours quand j’écris. Naturellement, cela suppose de sacrifier beaucoup de choses en termes de profondeur des personnages et d’étendue de narration, qui font partie des luxes d’écrire des histoires plus longues, mais ce que l’on gagne en contrepartie, en écrivant des micronouvelles, c’est la beauté limpide du coup qui atteint sa cible : à la fois clair, net et précis.

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Nouvelle - En partenariat avec les éditions Jentayu Décririez-vous vos textes comme distinctement singapouriens ? Je ne crois pas que mes textes soient distinctement ou essentiellement singapouriens, même s’il est évident qu’un lecteur pourra y trouver des choses qui peuvent être perçues comme de Singapour. Je ne décide pas consciemment d’écrire de telles histoires, mais il est difficile de dissocier un écrivain de son environnement immédiat. Je préfère laisser aux lecteurs le soin de discerner ce qui peut l’être et de se faire leur propre avis. Votre premier roman Now that it’s over, récemment paru, a été salué par la critique. Il a d’ailleurs été récompensé par le prix inaugural Epigram Book Fiction Prize. Vous y racontez l’histoire de deux couples singapouriens qui séjournent à Phuket quand s’abat un tsunami dévastateur. Pouvezvous nous dire ce qui vous a incité à écrire cette histoire ? Quels thèmes souhaitiez-vous creuser davantage encore que dans vos précédents textes ? La première chose qui m’a frappée quand le tsunami du 26 décembre 2004

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s’est produit, hormis l’ampleur des destructions, c’est le nombre inconcevable de victimes : plusieurs centaines de milliers. Qu’est-ce qu’une vie face à de tels chiffres ? Comment faire sens de toutes ces vies perdues dans une catastrophe aussi denuée de sens ? Cela m’a amené à réfléchir à la signification d’une vie, combien celle-ci pouvait compter dans l’ordre des choses ou, au contraire, être insignifiante. On oublie souvent que, derrière la mort d’une personne, ou de plusieurs, se prolongent d’innombrables fils d’histoires qui ont fait la vie de cette ou ces personnes. Ce que l’on perd, ce n’est pas seulement une vie, mais tout ce qui reliait cette vie aux autres, à sa famille, à sa communauté. L’idée a cheminé un temps dans mon esprit avant de s’y enraciner, et quand j’ai commencé à écrire ce roman en 2010, je suis parti dans l’optique de présenter quatre personnages dont l’existence n’a pas été détruite seulement par la catastrophe du tsunami, mais aussi par la toile de secrets et de mensonges qu’ils avaient tissée autour d’euxmêmes. En racontant l’histoire de cha-

cun d’eux, j’ai pu pénétrer plus profondément leurs psychologies, mieux cerner leurs désirs, leurs motivations, leurs aspirations. J’étais curieux de découvrir comment ces personnages s’étaient formés, comment ils avaient été amenés à se connaître et comment leurs vies se sont ensuite entremêlées les unes aux autres, mais je voulais aussi montrer à quel point la perte, le regret et la culpabilité jouent un rôle important dans leurs vies. Ce sont là des thèmes qui m’ont toujours intéressés. Pour conclure, pourquoi écrivez-vous ? Pour chasser le bourdonnement de mon esprit, pour maintenir un semblant de paix dans une vie souvent stressante. J’écris des histoires parce que j’ai besoin de quelque chose qui m’aide à vivre, et l’écriture semble être le meilleur moyen. Jérôme Bouchaud-Jentayu

O Thiam Chin est l’auteur de Le mérou, une nouvelle traduite de l’anglais (Singapour) par Brigitte Bresson


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Agenda, sélection de la rédaction

Novembre à partir du

9

nov.

Festival Film Français

Pendant 10 jours des projections de films français Alliance Française, The Shaw Lido, The Projector

16 Les Impressionnistes nov.

11 mars

En collaboration avec le Musée d’Orsay. Une occasion à ne pas manquer, surtout pour les amateurs d’art ! National Gallery de Singapour

18 Imi festival 19 Festival de musique au Kallang nov.

Airport : Innovation, Musique et Inspiration sont les 3 piliers de ce festival. Old Kallang Airport

18 Pierre et le loup &

26 nov.

de Prokofiev, par Bellepoque qui collabore avec l'orchestre de chambre singapourien ADDO dans le cadre de « Arts in Your Neighbourhood » Jurong East & Bedok

23 L'atelier 24 La troupe The Theatre Company 25 jouera cette belle comédie nov.

24 nov.

16 déc.

de Jean-Claude Grumberg sur l’après-guerre. Alliance Française

Mama white snake

Une comédie musicale hilarante pour toute la famille. Tirée de la célèbre légende chinoise du Serpent blanc. Drama Center Theater

Décembre 8 9

déc.

Zoukout

Immense Beach party à Sentosa avec un choix de DJ internationaux Siloso Beach Sentosa

10 Poinsettia Wish nov.

8

janvier

Garden by the bay se transforme pour accueillir le Père Noël. Des décors magiques pour les fêtes. Garden by the bay

10 L'AFS présente déc. l'Arbre de Noel

Lucky Draw, Face-painting, Sculptures de ballons, Magicien, Caricature, Ateliers créatifs, Marché de Noël...

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15 16 déc.

6 10 déc.

Bee Gees Gold

Découvrez la magie intemporelle des frères Gibb avec ce spectacle en hommage au Bee Gees en provenance de Las Vegas! Sands Theatre

The Nutcracker

Féérique et enchanteur, The Nutcracker est un charmant spectacle de Noël Esplanade theatre

31 Singapore Countdown déc.

Le splendide feu d'artifice pour célèbrer la nouvelle année 2018. Marina Bay Sand


Agenda, sélection de la rédaction

Janvier 7

janvier

Imagine Dragon

En concert unique à Singapour pour leur tournée mondiale qui porte le nom de leur dernier album : "EVOLVE" Singapore Indoor Stadium

13 Vienna Boys Choir in Singapore

janvier

Un des plus anciens et prestigieux chœurs d'enfants pour une soirée exceptionnelle. Victoria Concert Hall

19 007 In Concert 20 50 ans de morceaux sur le thème

janvier

de James Bond. Grand Theatre, Mastercard Theatres at Marina Bay Sands

17

janvier

11 mars

Red Peace by Ko Z

Intersections présente “Red Peace” de l'artiste Ko Z qui a vécu la guerre civile en Birmanie. Intersections Gallery

27 Singapore zoo run 10e Edition

janvier

Une occasion unique pour parcourir le zoo. Une course pour sensibiliser à la conservation de la faune sauvage. Zoo

25 Art stage 28 Magnifique rassemblement d'art janvier

contemporain, incontournable en Asie du Sud Est. Everywhere

À partir de février 24 KidsFest 2018

janvier

11

février

6 spectacles à venir pendant plus d’un mois : The Gruffalo, Hairy Maclary and Friends, What the ladybird heard, Ugly Duckling, The Gruffalo’s child, Erth’s dinosaur zoo.

23 Chingay parade 24 Le plus grand spectacle de rue

février

23

févrierr

4

mars

pendant les festivités du Nouvel An chinois. F1 Pit Building

Evita

La comédie musicale coproduite par Tim Rice et Andrew Lloyd Webber, d'après la vie d'Eva Perón Grand Theatre, Mastercard Theatres at Marina Bay Sands

2 18 mars

THE FATHER

Pangdemonium (texte Florian Zeller). Entre rires et larmes, la pièce aborde les thèmes de la vieillesse, et des rapports intergénérationnels. Victoria Theatre

12 Moliere et moi 14 Singtheatre présente un hommage avril

3 mai

poignant à Molière avec beaucoup d'humour. Alliance française

Harry Styles

Le chanteur du groupe One Direction aux cheveux bouclés et The X Factor revient à Singapour cette fois-ci seul avec sa voix de crooner sexy. Singapore Indoor Stadium

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Gunther, le chef belge timide et génial fête ses 10 ans à singapour Il faut du temps pour apprivoiser Chef Gunther Hubrechsen. Il se dit sauvage; nous le trouvons réservé et secret de prime abord. Mais lorsque le “courant” est passé, il devient subitement souriant, affable et volubile. Il n’aime pas “parader” en faisant la cour aux clients. Il les fuit presque… Car ce qui le fait jubiler, c’est de leur offrir des aliments au sommet de la fraicheur et de la qualité et piloter son fief de main de maître, avec jovialité: sa cuisine, son antre, son refuge… Il tient cela de son maitre devant l’éternel, le bouillonnant Alain Passard (l’Arpège, 3 macarons à Paris depuis près de 30 ans) dont il a été l’émérite second. Rencontre avec le chef d’une des meilleures tables gastronomiques de Singapour.

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Un chef une recette Gunther, la cuisine, c’était une évidence ? Gunther - Non ! Plutôt un refuge facile. A 15 ans, je n’aimais pas l’école. Je m’y ennuyais. Il parait que j’étais « trop intelligent »… L’école belge ne proposait rien qui semblait me convenir. Mes parents m’ont naturellement incité à « m’occuper » en cuisine dans leur cafébrasserie à Ostende. J’aimais bien mais je ne peux pas dire que j’étais passionné. Comment est arrivé le déclic pour la cuisine ? Le grand déclic ? Avec Alain Passard, à Paris, à l’Arpège. Mais auparavant, j’avais compris que j’avais pas mal de choses à exprimer à travers ma cuisine. C’est en suivant mon frère ainé dans un étoilé d’Ostende que j’ai découvert la « grande » cuisine et les premières techniques culinaires sophistiquées. J’avais 16/17 ans. J’y suis resté 5 ans. Comment le commis par obligation du café des parents à Ostende devient-il second chez Alain Passard ? En Belgique, M. Passard était l’un des grands chefs français les plus admirés pour son talent et respecté pour ses valeurs humaines. Mon patron nous a emmenés déjeuner dans son restaurant à Paris. Il le connaissait un peu… Il a été formidable. Il a dit à M. Passard que j’admirais son travail et hop! « Tu veux travailler chez moi ? Je t’attends demain à 7h ». C’était fou, à peine croyable, mais j’ai démarré le lendemain, comme commis de base ! Horaires de fous : 7h23h…Disons que j’avais une base solide et que je ne rechignais pas au travail, alors M. Passard m’a gardé et fait évoluer jusqu’à devenir l’un de ses seconds. C’était intense, dingue. J’ai tout ré-appris avec lui, jusqu’à son obsession de l’ingrédient juste… parfait ! Le zéro défaut absolu. Quand on mise tout sur l’ingrédient, on le veut pur, presque nu dans l’assiette. C’est ça le génie de M. Passard: sublimer la simplicité. Sublimer la simplicité… C’est devenu votre credo aussi ?

Oui. On est marqué à vie par les très grands dans son art. Mais, ce n’est pas pour devenir pas un clone du maître ! Je n’ai jamais aspiré à cela. J’admire profondément Alain Passard; je me respecte pour qui je suis. Que vous a apporté Alain Passard ? M. Passard m’a ouvert les yeux sur la Gastronomie avec toutes les lettres de noblesse du monde. Un univers insoupçonné où l’imperfection est intolérable mais dans lequel le vrai « maestro » n’a de cesse de prendre des risques, de créer… parfois en « live »... sans se « planter ». J’appelle cela le… génie ! C’est fascinant. Dans mon restaurant, je m’amuse chaque jour à réinventer au gré des ingrédients que je trouve, en fait que je recherche pour leur rareté, leur excellence et leur fraicheur absolue. Les crabes bougent encore en arrivant chez moi. Ils seront cuits dans la journée. Les poissons ont les ouies et les yeux brillants et humides. Ils ne resteront pas plus de 4 heures dans mes frigos. J’ai trouvé des coquilles Saint Jacques géantes (pêchées en eaux profondes), en provenance du Japon évidemment. Elles sont rares à trouver, chères… Le défi, c’est de gérer le flux. Difficile de gérer le flux justement avec des ingrédients rares et si chers. Avezvous un secret ? Pas de recette miracle mais une base solide de clients ultra fidèles, réguliers, majoritairement locaux, qui apprécient cette exclusivité et me font confiance. Ils réclament quelques-uns de mes plus grands classiques comme mes capellinis froides et caviar, huile et copeaux de truffe… Mon plat signature, né d’une discussion avec mon sommelier qui cherchait le meilleur accompagnement de sa sélection de vins et champagnes pour l’apéritif. Nous étions sur le retour d’un voyage au Japon pour sélectionner nos fournisseurs de poissons ; nous avions découvert cette tradition des pates froides. Et l’idée a jailli ! C’est magique d’avoir tant de clients fidèles et qui viennent vraiment souvent. C’est sans doute ma plus profonde satisfaction et ma plus grande

fierté. Je viens de célébrer le dizième anniversaire de mon restaurant et les trois quarts de la salle étaient composés de clients fidèles depuis plus de 8 ans. Vous êtes reconnu et respecté parmi vos pairs à Singapour ; cependant vous êtes fort peu “sociable”, dit-on, comme imperméable au “bruit public”. Expliquez-nous… Sagesse belge sans doute ! L’idiot copie ou se venge. L’homme sage ignore… Je fais ce que je sens et comme je le sens. Jamais en fonction des modes, courants, tendances et autres nouvelles tables à succès qui m’entourent. Cela parait peutêtre prétentieux, mais … franchement, je m’en « fous » de ce qui se passe dehors. Ce que je fais ici, chez moi, a un sens pour moi et m’épanouit; et tant que cela reste en phase avec mes clients qui viennent et reviennent… et m’amènent de nouveaux clients, et bien, je vais bien, merci ! C’est vrai que je me sens mieux dans mon cocon: ma cuisine où je suis dans mon élément. J’ai horreur d’aller faire des salamaleques aux clients à leur table, pour qu’ils se sentent « honorés » de l’attention du chef. Je suis bien obligé de le faire, mais franchement, si je pouvais éviter, ce serait génial. Je préfère les observer de loin et deviner leurs appréciations, leurs humeurs, leur état d’esprit et sentir s’ils se régalent et passent un bon moment. Et croyez-moi, c’est tellement visible ! Le petit sourire avec les yeux qui remontent un peu à l’arrivée de l’assiette : anticipation du plaisir. Ces yeux qui se ferment, le corps qui se penche un peu vers l’arrière du fauteuil, la mâchoire qui semble fonctionner au ralenti en recevant la première bouchée : est-ce à la hauteur du plaisir escompté ?… Lorsque les yeux se rouvrent, si je déchiffre à leur regard, que c’est positif, j’estime que j’ai réussi. C’est tout. Que voudriez-vous que j’attende de plus ? Propos recueillis par Michèle Thorel Gunther’s restaurant 36 Purvis street #01-03 188613 Singapore

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Un chef une recette

Huîtres rôties aux champignons de saison by chef Gunther

Une entrée simple et raffinée Ingrédients : - Huîtres creuses (1/personne) - Champignons de saison (truffes ou cèpes) ou champignons de Paris (l’équivalent d’un gros champignon de Paris par huître) - 1 gousse d’ail hachée - 20 g de beurre - Thym ou estragon (frais si possible) - Poivre (on peut utiliser un poivre assez parfumé, par exemple poivre rare de Voatsiperifery- Madagascar)

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1. 2. 3. 4. 5.

Préchauffer le four à 150 degrés Celsius Ouvrir les huîtres et les laisser rendre leur eau Parsemer d’ail haché Nettoyer et trancher finement les champignons Recouvrir intégralement et généreusement chaque huître de tranches de champignons 6. Poivrer 7. Couvrir d’une fine tranche de beurre sur la longueur de chaque huître 8. Parsemer de thym ou d’estragon haché 9. Disposer les huîtres sur une plaque ou un plat à gratin 10. Enfourner et laisser rôtir pendant 3-4 minutes, jusqu’à ce que les huîtres prennent une couleur joliment dorée 11. Servir immédiatement.


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Mag singapour issuu 30 oct 2017  

Magazine Singapour n°10 Dossier: l'Europe à Singapour