Un pas dans le vide - Benjamin Pusel

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Un pas dans le vide

Allongé sur son matelas de camp, Dorian regardait bien au-delà du plafond gris et des étoiles qu’il occultait. Immobile, le souffle court, ses yeux étaient rivés sur demain, à n’en pas cligner les yeux de peur d’en perdre la moindre miette.

Le campement de fortune comptait une vingtaine de lits et deux fois moins d’occupants. Six hommes et quatre femmes. Rien en commun excepté leur âge, 20 ans, et fait d’avoir tenu bon jusque-là. Les lits n’étaient pas très confortables, mais même une planche de bois c’était le paradis comparé aux deux dernières semaines. Survivre dans un désert aride, continuellement brûlés par le soleil et fouettés par le sable, survivant de cactus en cactus à la faveur de quelques ombres.

Avant le désert c’était l’inverse, la glace. Deux semaines aussi. Tout aussi terrible. La toundra, les doigts qui deviennent bleus Les orteils qu’on ne sent plus dans les bottes La glace de sept centimètres à percer pour tenter de trouver quoi que ce soit qui se mange en dessous. Puis avant ça, c’était la boue, les ronces et les moustiques. Et encore avant, le bateau. Ça aussi, deux semaines, mais sans montre ni calendrier c’était passé comme douze.

Au total, le processus de sélection durait depuis bientôt six mois. Un peu plus d’une centaine à se présenter à l’épreuve initiale, l’effectif s’était effondré un peu plus chaque semaine. La dernière mission, terminée la veille, avait eu raison de la moitié des troupes restantes.

C’était dur mais ça ne surprenait personne : seule l’élite de l’élite pouvait espérer rejoindre la Brigade. Et Dorian allait en faire partie, à condition de survivre à l’épreuve de demain. Un léger coup de pied fit remuer le sommier de son lit.

- Tu veux pas venir nous rejoindre ? lui demanda Sara. Jack a réussi à choper une bouteille de la cuisine pendant que le sergent regardait pas.

- Je pense que je vais rester me reposer, je suis complètement mort.

- Et moi je suis sûre que tu vas trouver en toi la force de changer de pièce, fit-elle avec son sourire contagieux. Allez, viens, dans une heure tu es de retour et libre de continuer à baver sur l’oreiller.

- Je ne bave pas, fit Dorian en feignant de s’indigner. Il se redressa sur son matelas, et jeta un regard rapide autour de lui, avant de se pencher en avant et d’embrasser Sara à l’envolée.

- Monsieur ! s’exclama-t-elle en haussant les paupières. Vous osez porter la main sur une future membre de la Brigade, impunément ?

- Vous avez affaire à un futur haut gradé madame, j’assume les responsabilités de mes actes, répliqua-t-il avec un sourire. Et d’ailleurs, je n’ai encore rien fait de mes mains Elle rit et lui accorda un autre baiser, plus long, avant de le repousser doucement.

- Stop, il faut que j’y retourne, sinon les autres vont se douter de quelque chose. Tu nous rejoins dans deux minutes ?

- Entendu, sergent, fit-il en esquissant un salut militaire. Sara porta sa main à son front et le lui rendit. Juste lorsqu’elle fut sur le point de se lever, Dorian lui attrapa la main.

- Dis, j’ai grave la trouille pour demain. Je suis le seul ?

Sara esquissa un petit sourire, beaucoup moins enjoué que les précédents.

- Pourquoi tu crois qu’on boit ce soir ?

- Si vous êtes parvenus jusqu’ici aujourd’hui, c’est que vous vous êtes montrés à l’épreuve de toutes les situations. Au cours des derniers mois, vous avez bravé cent fois plus d’obstacles qu’un individu moyen n’en traverse au cours de toute sa vie. Ça tombe bien, car la Brigade ne recherche ni ne recrute d’individus moyens.

La voix du sergent était entrecoupée par le bruit de ses semelles en acier renforcé qui résonnait dans toute la pièce. Les pas tournaient autour d’eux sans s’arrêter. L’air était humide. Une odeur rance, portée par une fine brise, s’insinuait partout. Les sens en alerte, Dorian tentait de réunir le maximum d’informations sur l’endroit où il se trouvait, tâche rendue très difficile par le bandeau sur ses yeux. Il crut entendre son voisin de gauche déglutir, à moins que le bruit ne provînt de sa propre gorge nouée.

- Pour protéger les intérêts de notre nation aux quatre coins du monde, repris le sergent, nous avons besoin d’agents capables de s’adapter à toutes les situations et d’opérer sur n’importe quel terrain. Nos agents se doivent donc de posséder, en plus de facultés d’adaptation hors-normes, des capacités physiques et intellectuelles du plus haut niveau. Et j’ai le plaisir de vous dire que dans toutes ces catégories, vous avez obtenu la note maximale. Un frisson d’excitation parcouru l’assemblée.

- En d’autres termes, vous êtes le haut du panier, la crème de la crème, les plus belles roses du jardin… mais cela ne suffit pas. Car rejoindre la Brigade n’est pas qu’une simple affaire de performance. Il s’agit de tout donner pour garantir la défense de notre pays, contre des adversaires toujours plus nombreux et mieux armés. Et moi vivant, je ne confierai cette tâche qu’à ceux qui sont capables de tout risquer pour lui. Vous pouvez retirer vos bandeaux.

Après un bref moment d’hésitation, tous les candidats découvrirent leurs yeux. Dorian plissa immédiatement ses paupières en s’attendant à être ébloui, mais la pièce était à peine éclairée. Ils se trouvaient dans une grotte, réunis en cercle autour d’un trou d’une dizaine de mètres de diamètre, dont pas la moindre lumière ne s’échappait.

- Après avoir prouvé ce que vous savez faire, il est maintenant l’heure de montrer ce que vous avez dans le ventre. Votre ultime test consiste à évaluer votre bravoure. A mon signal, vous sauterez les uns après les autres dans le trou en face de vous. C’est tout.

L’un d’entre vous a-t-il une question ?

Après un court silence, une main se leva. Celle d’un garçon dont l’imposante stature jurait avec un visage qui n’avait jamais perdu son allure de poupon.

- Sergent ? demanda Abbott.

- Oui ?

- Quelle profondeur fait ce trou ?

- Vous aurez tout le loisir de découvrir la réponse après avoir sauté, répondit le sergent avec un mince sourire.

- Sergent moi aussi j’ai une question, demanda Jasper, est-ce que quelqu’un pourrait venir changer la couche d’Abbott avant le début de l’épreuve ?

Quelques éclats de rire nerveux éclatèrent au sein du cercle.

- La ferme Jasper, tu veux pas sauter en premier pour nous faire de l’air ? rétorqua Sara.

- Je vais me gêner tiens, répondit-il avec un sourire goguenard.

- Quelqu’un a-t-il une autre question ? demanda le sergent. Très bien. Alors, exécution ! Dès le top départ, Jasper croisa ses bras, et fixa Sara dans les yeux avant de sauter à pieds joints dans le gouffre.

Immédiatement après lui, en prenant garde à s’espacer, trois garçons et deux filles suivirent. Louise, une jeune fille aux cheveux courts, fit un premier pas vers le gouffre avant de s’arrêter. Elle leva les yeux vers le sergent qui l’encouragea d’un signe de tête. Elle ferma les yeux, récita une parole en remuant les lèvres, et sauta, immédiatement happée par l’obscurité du gouffre.

Autour du trou ne restait plus que trois candidats, Dorian, Sara et Abbott. Sara se tenait prête à sauter mais Dorian, lui, ne quittait pas des yeux le trou. Il se pencha pour ramasser une pierre qui traînait sur le sol, de la taille d’une brique.

- Je peux savoir ce que vous attendez vous quatre ? Qu’il se mette à pleuvoir ? demanda le sergent.

- Sergent, vous ne voulez vraiment pas nous dire ce qu’il y a au fond du trou ? demanda Abbott, dont le visage continuait de pâlir. On ne risque pas d’atterrir les uns sur les autres si on saute comme ça ?

Dorian profita que le sergent tourne la tête pour jeter la pierre.

- Vous ne voulez pas au moins nous dire jusqu’où ça descend, sergent ?

- C’est un test d’habilité, pas une sortie scolaire, grinça-t-il. Il ne me semble pas avoir remarqué autant d’états d’âmes chez vos camarades.

- Il n’y a pas forcément grand-chose de remarquable chez certains de nos camarades sergent, répondit Sara.

- Tenez donc vous, fit le sergent en se tournant vers elle. Au vu de vos exploits lors des épreuves précédentes je m’attendais à vous voir parmi les premières à avoir le cran de sauter.

- C’est que, commença Sara après un regard fugace en direction de Dorian, vous nous avez aussi appris à ne pas foncer tête baissée vers le danger, sergent.

- Bonne réponse. Sauf que sur le terrain, on n’a pas toujours le temps de réfléchir. Que feriez-vous le jour où vous devez sauter d’un avion en plein vol ?

- J’attraperais un parachute, maugréa Abbott.

- Je ne sauterai pas, résonna soudain la voix de Dorian. Alors que le sergent se tourna vers lui, il pointa du doigt le gouffre.

- Personne n’a fait le moindre son en atterrissant. J’ai tendu l’oreille. Même pas un plouf. La seule explication serait qu’ils soient tombés dans une forme de filet. Sauf que dans ce cas, l’un d’entre eux aurait dû faire un bruit en se prenant la pierre que j’ai lancée. La seule explication serait qu’eux comme la pierre soient encore en train de tomber Mais si c’est le cas… Dorian marqua une pause avant de relever la tête.

- Si c’est le cas alors il n’y a aucun filet qui amortisse à ce point. Sergent, qu’est-ce qui se trouve au fond du trou ?

Le sergent maintint le regard avec Dorian pendant plusieurs secondes, puis il poussa un gros soupir.

- Rien du tout ! répondit-il. Vous êtes content ? Il s’agit simplement d’une épreuve de courage, une forme de tradition pour célébrer votre entrée dans la Brigade, rien de

spécial ! Il y a bien un filet en dessous, la pierre a dû tomber entre les mailles, voilà tout.

- Vous aussi vous avez dû sauter dans le trou alors sergent ? s’enquit Abbott.

- Moi ? non.

- Pourquoi ?

- Parce qu’à l’époque on ne savait pas que… enfin je n’ai pas eu besoin de le faire.

- On ne savait pas que quoi ? demanda Dorian.

- Ecoutez ! éructa soudainement le sergent, si cette épreuve ne constitue qu’une formalité elle en reste obligatoire pour tester votre cran. Je dois vous avouer que vos pérégrinations font pâle figure à côté de l’aplomb de vos camarades.

- Est-ce de l’aplomb ou de la stupidité de sauter à l’aveugle dans un trou sans fond sans se poser la moindre question ? demanda Dorian.

- Ce trou n’est pas sans fond ! s’impatienta le sergent. Tenez, rendons les choses plus simples : sautez, c’est un ordre. Refusez et vous perdez votre place au sein de la Brigade.

Dorian croisa le regard de Sara, et y trouva la détermination qu’il cherchait. Il fit un pas en direction du trou.

Mais alors qu’il approchait, son regard fut attiré par un mouvement en provenance du trou. Une pierre, qui jaillit hors de celui-ci, et s’échoua sur le bord après un rebond. L’expression de son visage suffit à répondre à la question que tous se posèrent : il s’agissait de la pierre qu’il jeta plus tôt.

- On dirait qu’elle n’en a pas voulu, commenta le sergent.

- Qui ça elle ? demanda Sara alors que les garçons gardèrent le regard vers la pierre. Tous se retournèrent au nouveau bruit qui résonna dans la grotte. Celui d’une sécurité qu’on enlève.

- On va faire encore plus simple, fit le sergent en pointant son revolver sur Abbott. Si à trois vous ne sautez pas, je tire. Un

- S-Sergent ? … balbutia Abbott, pris de court.

- Deux.

Son regard de fer ne plaisantait pas.

Juste avant que ses lèvres ne prononcèrent le chiffre suivant, Abbott poussa un cri et sauta. Son cri disparu aussitôt, comme étouffé.

- Bon et bien voilà qui n’était pas si difficile…

- Abbott ! s’étrangla Sara, avant de s’effondrer à genoux. Elle replia sa tête dans ses genoux.

- Allons, allons ! ricana le sergent en avançant jusqu’à elle. Pas la peine de s’émouvoir, vous allez le rejoindre immédiatement. Un peu de nerf que diable.

Il pointa le bout de son revolver vers elle et se rapprocha. Lorsque le canon de son arme effleura l’épaule de la jeune fille, celle-ci attrapa le poignet du sergent et lui envoya son pied dans l’entre-jambe, le désarmant aussitôt. Le souffle coupé, le sergent s’effondra au sol, tandis que Dorian, bouche bée, s’empressait de la rejoindre en courant.

- Maintenant vous allez nous dire exactement ce qu’il y a dans ce trou, avant que je ne vous y envoie de force.

Le sergent ne réagit pas tout de suite, prostré de douleur sur le sol.

Puis il se mis à rire.

- Je ne plaisante pas ! tonna Sara.

Il se releva difficilement, et épousseta son pantalon.

- Mes félicitations, vous deux. C’est du beau boulot. Je me serais personnellement bien passé du coup de pied mais il faut reconnaître son efficacité

- Ne bougez pas !

- Sara, Dorian, mes félicitations, leur adressa le sergent. Vous venez de réussir la dernière épreuve de sélection, évaluant vos capacités à défier l’autorité en cas de nécessité absolue. Vous venez de prouver être capable d’agir par vous-même en position périlleuse, et ce même à l’encontre d’un supérieur direct ayant perdu le contrôle d’une situation.

Il écarta les bras et ajouta.

- Bienvenue dans la Brigade.

Sara resta bouche bée avant de laisser l’arme tomber par terre, et se retourna vers Dorian Elle se jeta pour l’enlacer, mais Dorian la repoussa sur le côté. Il venait de voir la hâte avec laquelle le sergent se rua sur l’arme. Sans réfléchir, il courut en avant et tenta de la lui arracher. Mais le sergent fut plus rapide, il lui adressa un violent coup de genou dans le ventre, se glissa derrière lui, lui passa le bras autour du cou et posa le calibre sur la tempe.

- Plus personne ne bouge !

- Je croyais que nous avions passé le test ! s’écria Sara.

- Il n’y a pas de test ! aboya le sergent. Maintenant tu sautes ou c’est lui qui y passe. Dorian plongea un regard paniqué dans celui de Sara. Elle y vit quelque chose qu’elle avait vu plusieurs fois au cours des derniers mois.

Sans crier gare, il se recroquevilla, agrippa le bras qui le tenait en otage, et poussa avec toute la force de ses jambes en arrière, ce qui fit basculer le sergent qui recula de plusieurs pas. Et ils tombèrent tous les deux.

Sara eut à peine le temps de crier les deux corps se fondirent dans l’ombre du précipice.

Le silence qui suivit fut assourdissant. Puis, quelques secondes plus tard, le pistolet du sergent jaillit et s’échoua sur le sol, recraché par le trou.

Sara pris à peine le temps d’hésiter. Peu importe où ce gouffre menait, elle ne pouvait pas le laisser seul là-bas. Il ne pouvait pas la laisser seule là-haut.

Elle s’approcha de l’abîme, la pointe des pieds à son bord, et elle en contempla la noirceur. Puis elle fit un pas un avant. Juste avant de tomber, elle espéra qu’au lieu d’une mort certaine l’attendait un rebondissement.

Mais la chute ne vint jamais.

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