Melancholic Dislocation

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Martine Feipel & Jean Bechameil

Melancholic dislocation


Melancholic dislocation Martine Feipel & Jean Bechameil


Martine Feipel & Jean Bechameil réalisent depuis 2008 des œuvres destinées à être traversées par le public. Visiter une de leurs installations est toujours faire l’expérience de perturbation de nos perceptions. Les artistes ont d’abord conçu des éléments de mobilier distordus tels qu’A thousand years avant d’étendre leur savoir-faire à des environnements pénétrables comme c’était le cas du Cercle Fermé à la Biennale de Venise en 2011 où le duo d’artistes représentait le Luxembourg. Leur nouvelle installation Melancholic dislocation, créée pour le Cercle Cité, s’inscrit dans la poursuite de leurs recherches sur les notions d’espace et de temps. Plus que jamais, la dimension temporelle est ici affirmée. L’environnement créé par Martine Feipel & Jean Bechameil constitue un parcours jalonné de plusieurs étapes, de sorte que le dédale s’inscrit dans une durée précise. Pour réussir cet effet, le système élaboré réagit au contexte dans lequel il prend forme. La géographie du lieu dans lequel elles s’inscrivent, de même que son histoire, servent ainsi de point de départ aux installations des deux artistes.

Mais les expériences qu’ils proposent ne sont jamais anodines. Les artistes réussissent avec brio à faire en sorte que, même lorsqu’il n’est pas solitaire, le visiteur de leurs installations perçoit être isolé dans son expérience : chacun habite l’espace différemment parce que chacun l’appréhende d’une manière singulière. Cette expertise tient peut-être au fait que Jean Bechameil a réalisé de nombreux décors pour le cinéma, notamment auprès de Lars von Trier. Le lien avec le Luxembourg City Film Festival ne tient pas au hasard. La caractéristique principale du travail actuel des deux artistes réside aussi dans leur blancheur. Dans son célèbre récit Moby Dick, Herman Melville consacre un essai sur l’absence de couleur du monstre marin. L’auteur remarque notamment qu’en dépit de rehausser la beauté de maintes choses, la blancheur aggrave le caractère effroyable lorsqu’il est associé à n’importe quel objet de terreur. Ici, le blanc amplifie l’expérience. Par sa neutralité, l’absence de couleur renforce l’attention sur le dispositif de l’œuvre. Pris à partie, le regardeur devient d’autant plus acteur de l’expérience à laquelle il est confronté.



Cette blancheur tient beaucoup à l’utilisation d’un matériau unique, comparable à la gomme, dont les artistes ont le secret et qui confère à leur œuvre une singularité d’autant plus forte. Melancholic dislocation marque cependant un tournant dans l’œuvre des artistes luxembourgeois. Interagissant avec l’espace d’exposition le Ratskeller, ce nouvel environnement est l’opportunité pour les artistes de nous convier à une expérience de l’intemporel. Le présent et le passé sont ici intriqués comme à travers un fondu enchaîné. De la même manière, le titre n’est pas sans évoquer un certain romantisme. Selon les propos des artistes eux-mêmes, l’œuvre est teintée d’une « étrangeté mélancolique comme une réponse à la dislocation et à l’aliénation par la vie moderne. » Il s’agit donc d’un déracinement à la fois spatial et temporel. Si les installations précédentes révélaient une dislocation soft et élégante, l’installation Melancholic dislocation l’affirme de manière plus nette. Même si l’on retrouve plusieurs éléments récurrents (les colonnes et les chaises), la dislocation opère

ici différemment, du fait à la fois du temps suggéré et du temps vécu à travers l’expérience du parcours. D’ailleurs, le blanc qui caractérise leurs sculptures et leurs installations ne renvoie-t-il pas à celle des pierres des ruines antiques ? C’est déjà ainsi qu’il est possible d’interpréter plusieurs de leurs réalisations récentes telles que Un monde parfait – des barres d’immeubles aussi vides qu’immaculées – ou encore Many dreams, un bus abandonné au gré des expositions dans des déserts de nature ou de pavés… L’expérience proposée ici par Martine Feipel & Jean Bechameil apparaît comme suspendue dans le temps. Et c’est au visiteur d’en recréer le cours en choisissant son rythme, comme si le spectateur faisait le film en choisissant de le fractionner. Tout comme la projection dans la salle de cinéma, l’expérience immersive que représente Melancholic dislocation est essentiellement faite de lumière. C’est la raison de sa blancheur. Car, pour paraphraser encore Melville, « Si la lumière frappait directement la matière des choses, elle donnerait sa blancheur vide à tout, à la tulipe comme à la rose. » jérôme lefèvre












Martine Feipel & Jean Bechameil

Melancholic dislocation

Since 2008, Martine Feipel and Jean Bechameil have been creating works that the public is meant to walk through. Visiting one of their installations always involves experiencing a disruption in how we perceive things. The artists started off designing distorted pieces of furniture, for example with A thousand years, before extending their skills to penetrable environments as when the artist duo represented Luxembourg at the 2011 Venice Biennale with Cercle Fermé. They continue to explore notions of time and space with their new installation, Melancholic dislocation, created for Cercle Cité. More than ever before, the time dimension comes to the fore here. The environment created by Martine Feipel and Jean Bechameil is a route marked out in several stages, so that the maze has a specific length of time. To make this effect work, the operated system devised reacts to the context in which it takes shape. This means that the geography of the place where the two artists’ installations operate, as well as the history of the place, serve as their starting point.

However, the experiences that the artists offer us are never trivial. Even if someone visiting their installations is not alone, the artists succeed brilliantly in making them feel as if they are indeed alone with their experience: each individual inhabits space in a different way because each person makes sense of it in their own particular way. This expertise stems perhaps from the fact that Jean Bechameil has created many film sets, working in particular with Lars von Trier. The connection with the Luxembourg City Film Festival did not come about by chance. The main feature of both artists’ current work is also its whiteness. In Herman Melville’s famous story Moby Dick, the author devotes an essay to the sea monster’s absence of colour. In particular, he points out that although whiteness enhances the beauty of many things, when associated with any object of terror it exacerbates that terror. Our experience is amplified by the whiteness here. The absence of colour, through its neutrality, focuses our attention more sharply on the work’s structure. The viewer is challenged, becoming all the more involved with the experience with which we are confronted.


This whiteness owes much to the use of a unique material, similar to rubber, a secret known only to the artists, which bestows upon their work even greater individuality. However, Melancholic dislocation marks a turning point in the work of these Luxembourg artists. Interacting with the exhibition space the Ratskeller, this new environment gives the artists an opportunity to invite us to experience timelessness. Here, as if through cross-fading, both past and present are interlinked. Likewise, the title evokes a certain romanticism. To quote the artists’ own words, the work is tinged with a “melancholic oddness like a response to the dislocation and alienation through modern life”. So it is about being uprooted both in time and space. Whereas previous installations exposed a soft, elegant dislocation, Melancholic dislocation asserts this more clearly. Even if several elements do recur (the columns and chairs), the dislocation works differently here both because of the suggested time and the time lived whilst experiencing the route through the installation. Furthermore, doesn’t

the whiteness that is a feature of their sculptures and installations refer to the whiteness of the stones in ancient ruins? Several of their recent creations could possibly be interpreted in this way, for example An ideal world (Un monde parfait) – housing estates that are as empty as they’re spotless – as well as Many dreams, a bus abandoned in deserts of nature or paving stones, depending on the exhibition… It seems as if the experience that Martine Feipel and Jean Bechameil are offering here is suspended in time. And it is up to the visitor to recreate its progression by choosing a rhythm for it, just as if a spectator were making a film by choosing to break it up into sections. This experience of being immersed, that Melancholic dislocation represents is made up primarily of light, just like projecting a film in the cinema. This is the reason for its whiteness. Because, to paraphrase Melville again, “If light were to touch the matter of things directly, it would give its empty whiteness to all objects, to tulips as well as roses”. jérôme lefèvre


· E x p o s i t i o n / E x h i b i t i o n 13.02.2015 - 08.03.2015 Place d’Armes, B.P.267 · L-2012 Luxembourg Luxembourg City Film Festival P h oto d e s c o lo n n e s : © Joseph Tomassini · G r a p h i c d e s i g n Studio Michel Welfringer  ISBN 978-99959-911-2-8 © Cercle Cité 2015 · www.cerclecite.lu · www.feipel-bechameil.lu M e l a n c h o l i c D i s lo c at i o n

Cercle Cité Luxembourg

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