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Il y a 25 ans tombait le rideau de fer. Il y a 10 ans, huit États de l’ancien bloc communiste faisaient leur entrée au sein de l’Union européenne. Au-delà des frontières, que savons-nous de nos voisins?


LE RIDEAU S’OUVRE SUR L’EUROPE ! Le rideau de fer appartient à l’Histoire – depuis 25 ans déjà. C’est une bonne chose qui a permis à la jeune génération de grandir dans une Europe où l’on peut circuler librement, qui ne soit pas le terrain d’un affrontement idéologique et où ne plane plus la menace d’une guerre atomique. Mais cela signifie aussi que les événements de 1989 s’éloignent toujours un peu plus dans le temps. On en viendrait presque à négliger la portée historique de la chute du Mur de Berlin et de la perestroïka. Pour de nombreux jeunes, l’idée même d’une Europe coupée en deux est inconcevable.

À Cafébabel, premier magazine européen en ligne, nous ne voulions pas commémorer cet anniversaire en nous cantonnant à des chiffres ennuyeux ou aux traditionnels clichés en noir et blanc. C’est ainsi qu’en mars dernier, nous avons lancé le projet BEYOND THE CURTAIN. De jeunes journalistes venus d’Allemagne, de Pologne, d’Autriche, de Hongrie, de République tchèque et de Slovaquie sont partis à la recherche de récits exclusifs, antérieurs et postérieurs à la chute du rideau de fer. Leurs reportages, publiés sur le site de Cafébabel, montrent une Europe unie mais forte de sa diversité. De jeunes Autrichiens, Slovaques et Hongrois vibrent ensemble au rythme des fêtes électro de Bratislava. De jeunes Tchétchènes et Hongrois font chaque jour la navette pour aller travailler ou étudier en Autriche. Inversement, les Européens de l’Ouest sont encore peu nombreux à choisir un pays de l’Est comme destination Erasmus. Le rideau de fer qui séparait l’Est et l’Ouest a bel et bien disparu. Il n’empêche, 25 ans après l’effondrement du bloc soviétique, il subsiste encore une frontière entre l’Europe de l’Ouest et les ex-États communistes... Dépasser cette frontière qui n’existe encore que dans nos têtes, c’est l’objectif que s’est fixé BEYOND THE CURTAIN. Nos auteurs, photographes et documentaristes se sont constitués en équipes binationales et sont partis enquêter le long des frontières en Europe. Ils portent un regard différent sur l’Est et l’Ouest – un regard jeune, cool et sans préjugés. Pour qu’une Europe unie ne le soit pas uniquement sur le papier, mais vive également dans nos têtes. LILIAN PITHAN, Rédactrice en chef de Cafébabel Berlin

2 AVANT-PROPOS


UN NOUVEAU REGARD SUR L’HISTOIRE Il y a 100 cent s’achevait la Première Guerre mondiale, il y a 25 ans tombait le Mur de Berlin : l’année 2014 a été riche en commémorations. Des hommes politiques ont commémoré une série d’événements historiques, des témoins ont pris la parole et la société a débattu de l’importance de l’Histoire sur notre présent. S’ils n’ont pas vécu personnellement la chute du Mur en 1989, de nombreux jeunes s’intéressent aux bouleversements des années 1989/1990 – en particulier lorsque le sujet est traité de telle

manière qu’ils se sentent concernés. Cafébabel est un acteur engagé de la transmission de cette mémoire aujourd’hui en Europe et ne se contente pas de rappeler les faits mais en tire également des enseignements sur notre présent. L’an dernier, dans le cadre de son concours “25 ans de la chute du Mur : commémorer l’Histoire – construire le présent”, l’Office central allemand pour l’éducation civique et politique (Bundeszentrale für politische Bildung/bpb) remettait un prix à Cafébabel pour son projet de reportages BEYOND THE CURTAIN. La bpb récompensait alors 25 personnalités, organisations et projets d’éducation historique et politique s’étant distingués dans leur manière de porter la mémoire des événements de 1989. Ces projets contribuent à faire vivre la démocratie qui va de pair avec la liberté de la presse et la liberté d’expression. BEYOND THE CURTAIN montre à quoi ressemble la vie aujourd’hui, 25 ans après la chute du Mur, dans les pays qui longeaient l’ancien rideau de fer. Ces reportages montrent un quotidien tout sauf uniforme, ouvert sur le monde, où les frontières ne jouent presque plus aucun rôle. Les jeunes d’aujourd’hui se sont ouverts aux hommes et aux cultures qui vivent de part et d’autre de l’ancien rideau de fer. Et c’est justement ce dont a besoin l’Europe. THOMAS KRÜGER, Président de la Bundeszentrale für politische Bildung/bpb

3 AVANT-PROPOS


SŁUBICE P. 14 - 15 POLOGNE

GÖRLITZ P. 10 - 11 ALLEMAGNE

RÉP. TCHÈQUE BRATISLAVA SLOVAQUIE

P. 6 - 7 VIENNE P. 8 - 9

BUDAPEST P. 12 - 13

AUTRICHE

HONGRIE

4 CARTE EUROPE DE L’EST / RIDEAU DE FER


10 - 11

GÖRLITZ REVENUE D’ENTRE LES MORTS Emilia Wanat Christina Heuschen

2-3

AVANTPROPOS

6-7

CLUBBEURS SANS FRONTIÈRES

12 - 13

Eva Proske Ráhel Németh

Martin Maska Tomáš Mrva 8-9

DANS LE MELTING POT HONGROIS

À BORD DU BRATISLAVAVIENNA EXPRESS

14 - 15

LE LENT DÉCLIN DES MARCHÉS POLONAIS Aleksandra Łuczak Johanna Meyer-Gohde

Linda Tóthová David Tiefenthaler

RÉDACTRICE EN CHEF Lilian Pithan

RÉDACTEURS & TRADUCTEURS Daniel Stächelin (anglais) | Christina Heuschen (allemand) | Róża Rozmus (polonais) | Sophia Andreotti (français)

DIRECTRICE ARTISTIQUE Jee Hei Park

LOGO Adrien Le Coärer

ÉDITEUR Babel Deutschland e.V., Liebenwalder Str. 34a, 13347 Berlin berlin@cafebabel.com | www.cafebabel.de/berlin Copyright © 2015. Babel Deutschland e.V. et ses contributeurs se réservent les droits d’auteur des textes. Photos et illustrations : comme indiqué.

5 SOMMAIRE & OURS


TEXTE Martin Maska & Tomáš Mrva

Avec sa scène underground et ses bas prix, Bratislava est devenue LA ville où faire la fête en Europe. Dans les nombreux bars et clubs que compte la capitale slovaque se croisent désormais des noctambules venus d’Autriche, d’Espagne, du Royaume-Uni ou de Serbie. Une tendance qui pourrait bien se confirmer dans les années à venir.

Les marches de ce club nous conduisent quelque part dans les tréfonds du Bratislava underground. Au-dessus du bar, une statue de bouddha nous adresse son large sourire, mais l’ambiance est loin d’être austère. Les clients ont tous ou presque un cocktail ou une bière à la main et la musique assourdissante du lieu n’engage pas vraiment à la méditation... Le son laisse malgré tout quelques bribes d’anglais et d’espagnol – en plus du slovaque – parvenir jusqu’à nos oreilles. Vols et boissons low-cost valent depuis peu à Bratislava le surnom de “Partyslava”. Jusqu’à récemment, la capitale slovaque était essentiellement appréciée des Britanniques, qui venaient y enterrer leur vie de jeune fille ou de garçon. Désormais, ce sont aussi les jeunes Autrichiens qui viennent profiter des nuits agitées de Bratislava. Nous retrouvons Richard et Bernadette, deux jeunes Autrichiens originaires de Hainbourg, une petite ville située à la frontière avec la Slovaquie. Richard, qui travaille pour un théâtre viennois, vient régulièrement faire la fête à Bratislava. La première fois, il avait 17 ans : “À l’époque, je m’ennuyais, les bars à Hainbourg se ressemblent tous. Alors avec des amis, on a commencé à passer la frontière, on est partis sans même connaître un seul bar ! À Bratislava, il y a beaucoup de jeunes, c’est ouvert et cosmopolite.” La capitale slovaque est située à quelques sauts de puce de Hainbourg : en prenant le bus 901 de la ville, le trajet dure 22 minutes et ne coûte que 75 centimes pour les moins de 26 ans. Et les consommations y sont bien moins chères qu’en Autriche. Pas étonnant alors que les jeunes

6 CLUBBEURS SANS FRONTIÈRES


de la région préfèrent s’aventurer de l’autre côté de la frontière plutôt que de faire le trajet jusqu’à Vienne... Irena aussi est une adepte du “clubbing sans frontières”. Originaire de Serbie, elle a vécu plusieurs années dans la capitale autrichienne. Cette jeune étudiante Erasmus se souvient très bien de sa première virée dans la capitale slovaque. Fraîchement débarquée à Vienne, c’est un ami bosniaque qui lui révèle le secret de soirées réussies : “Quand tu es ici, le meilleur endroit pour faire la fête, c’est Bratislava !” Irena s’empresse alors de suivre son ami dans ses excursions de l’autre côté de la frontière : cinq à six voyages par an, au cours desquels le petit groupe fréquentera surtout le Cirkus Barok, le Nu Spirit Bar ou le RIO. “Les boîtes ne sont peut-être pas les plus belles mais l’atmosphère y est plus spontanée”, relève Irena. “Et puis les mecs trouvent les filles plus jolies qu’à Vienne !”

plus”, estime la jeune femme. “La ville est en expansion, elle ne peut donc pas être si différente.” Reste que Bratislava ne dévoile pas toujours son meilleur profil : en arrivant d’Autriche, la vue n’a rien de spectaculaire. Les tours du quartier de Petržalka, construites durant l’ère soviétique et qui abritent encore près de 150 000 personnes, figurent parmi les aberrations architecturales de la capitale. “Même la gare routière et les ponts ont une drôle d’allure”, constate Irena. “Mais les statues de la ville sont rigolotes et rendent bien sur les photos.” Qu’en est-il des Slovaques ? Richard est convaincu qu’ici, “les gens sont plus souriants, plus ouverts. Les Viennois sont toujours en train de courir partout.”

Bernadette et Richard ont récemment emprunté la ligne 901 pour fêter comme il se doit l’anniversaire d’un ami. La jeune femme se risquait pour la première fois de l’autre côté de la frontière : “Les bars sont différents là-bas, mais c’est le but justement, changer de décor.” Et si elle n’a fait qu’une seule fois le voyage jusqu’à

Bernadette est plus nuancée : “Je pense qu’à Bratislava, on est juste plus attentifs à ce qui nous entoure, ce qui déforme un peu notre jugement.” Qu’en pense Irena ? Historiquement, les relations entre la Serbie et la Slovaquie ont toujours été bonnes et en effet, sa réponse ne nous surprend pas : “Les gens sont plus chaleureux et plus ouverts, même envers les inconnus. Ils sont plus démonstratifs, moins formels, moins snob. Ce qui compte pour eux, c’est de s’amuser. Ils ne font pas semblant.” Le célèbre tramway qui reliait Vienne à Bratislava de 1919 à 1945 n’existe plus, c’est désormais le bus 901 qui rapproche les jeunes des deux côtés de la frontière qui ne voient là qu’une simple ligne tracée sur une carte. Nous comptons bien être de la partie lors de la prochaine virée de Bernadette et Richard, et nous inviterons Irena à se joindre à nous à son retour de Belgique. En attendant, il y a fort à parier que les fêtards de l’Europe entière se donneront désormais rendez-vous à Bratislava. Nous remercions l’équipe locale de Cafébabel Vienne pour leur soutien dans nos recherches.

Bratislava, Bernadette connaît déjà les meilleures adresses de la ville. Son frère est batteur dans deux groupes de jazz internationaux, jEzzSPRIT et le Gabo Jonas Trio, qui se produisent régulièrement dans la capitale slovaque : “Des membres autrichiens du groupe m’ont parlé des super concerts auxquels ils ont assistés à Bratislava. J’ai très envie de tester !” Même si les deux pays ont été isolés l’un de l’autre par le rideau de fer pendant près de quatre décennies, les deux capitales ne sont finalement pas si différentes pour Bernadette et Richard. “Bratislava ressemble à Vienne, les jolis graffitis en

7 CLUBBEURS SANS FRONTIÈRES


Il y a 25 ans, c’était encore inimaginable. Aujourd’hui, c’est aussi banal que de posséder un smartphone. Chaque jour, des centaines de Slovaques font la navette pour aller travailler à Vienne, située à 60 kilomètres à peine de Bratislava. Linda et David se sont levés tôt pour attraper le premier train et aller à la rencontre de jeunes voyageurs slovaques. Comment vivent-ils le fait de travailler dans un pays étranger et comment voient-ils l’avenir ?


À BORD DU BRATISLAVA VIENNA EXPRESS RÉALISATION Linda Tóthová & David Tiefenthaler

VISIONNER LA VIDÉO https://youtu.be/xEvxoKGnOqo

9 À BORD DU BRATISLAVA-VIENNA EXPRESS


GÖRLITZ REVENUE D’ENTRE LES MORTS

De nombreuses villes est-allemandes ont été désertées par leur population après 1989 – à l’image de Görlitz qui prend des allures de cité fantôme. Depuis quelques années pourtant, de jeunes créatifs tentent d’infléchir le destin de la ville saxoise. Zgorzelec ressemble à la ville polonaise typique avec ses immeubles anciens au charme pittoresque que côtoie une myriade de panneaux publicitaires criards. La rue principale est pavée de bureaux de tabac et débouche sur le pont Jean-Paul II qui enjambe la Nysa – un mélange détonnant de profane et de sacré, comme c’est souvent le cas en Pologne. En traversant le fleuve, on rejoint la ville allemande de Görlitz. La frontière n’est que symbolique mais le changement de décor est bien visible. Le goût très allemand pour l’ordre et les enseignes ornées de l’écriture gothique nous confirment qu’on a bel et bien quitté le territoire polonais. La rue principale de cette petite ville saxoise paraît tout droit sortie d’un décor de western et avec leurs vitrines brisées, les boutiques semblent avoir été dévalisées par une horde de cow-boys... Pour comprendre les raisons d’un tel déclin, il faut remonter à l’année 1989 et à la chute du Mur de Berlin : “10 000 personnes qui disparaissent d’un seul coup, ça ne passe

10 GÖRLITZ REVENUE D’ENTRE LES MORTS

TEXTE Christina Heuschen & Emilia Wanat

PHOTOS Emilia Wanat

pas inaperçu”, se souvient Daniel Breutmann, président de l’association goerlitz21. Autrefois, les habitants de République démocratique fuyaient vers l’Ouest pour échapper aux privations du régime communiste. Après l’effondrement du bloc soviétique, le nombre de départs a carrément explosé, faisant perdre à l’Allemagne de l’Est près de 2 millions d’habitants, soit 13 % de sa population. Avec l’effondrement de l’industrie et des infrastructures est-allemandes, de nombreux bâtiments administratifs et usines ont cessé de fonctionner. “Parfois les gens s’introduisent dans ces lieux désaffectés uniquement dans le but de récupérer de vieux encadrements de portes”, raconte Daniel. De son côté, Zgorzelec est restée relativement épargnée. La ville polonaise n’est pas confrontée à l’hémorragie de population qui touche sa voisine allemande. Pour en finir avec les cambriolages et les actes de vandalisme qui secouent Görlitz, Daniel et son association ont rejoint le projet


participatif “Leerstandsmelder” qui recense des bâtiments et des logements vacants dans toute l’Allemagne. Sur le site du projet, les internautes peuvent signaler ou localiser un lieu laissé à l’abandon ; goerlitz21 assure la position d’intermédiaire et met les locaux à disposition des intéressés. Quelques demandes sont venues de la chaîne de télévision franco-allemande Arte et des célèbres studios de cinéma Babelsberg. L’association reçoit également des propositions de particuliers ou d’entreprises à la recherche d’un entrepôt ou d’un local commercial. “À Görlitz, on connaît surtout la Stadthalle, l’ancienne usine ferroviaire de Schlauroth ou l’usine de condensateurs, mais il subsiste un parc immobilier dont les gens ignorent encore l’existence”, constate Daniel. L’ancien entrepôt frigorifique de Görlitz, la “Kühlhaus”, est un bel exemple de réhabilitation. Construit dans les années 1950, rénové peu avant la chute du Mur, cet édifice servait autrefois au stockage de denrées périssables. Après le tournant de 1989, il a été laissé à l’abandon, se délitant un peu plus chaque année... Jusqu’à ce qu’en 2008, un groupe de jeunes de la région à la recherche d’un espace événementiel jette son dévolu sur ce lieu atypique. Avec ses dimensions gigantesques, son grand jardin et son emplacement idéal – éloignée du centre mais desservie par les transports en commun –, la Kühlhaus attire une faune d’artistes, de clubbeurs et de hipsters dans une ville où, à l’inverse de Berlin ou Varsovie, les lieux alternatifs se font rares. À l’époque, l’endroit était en piteux état : vétuste du sol au plafond, envahi par les mauvaises herbes, le toit et les fenêtres à moitié détruits, il a fallu “faire du neuf avec du vieux”, se souvient Nadine Mietk. “En ce moment, je repeins les cadres de fenêtres”, raconte la jeune femme. Ce jour-là, 16 volontaires aident à la rénovation du bâtiment, s’affairant parmi les odeurs de solvants et de peinture. Apposée à un mur, une ancienne étagère d’école surplombe des meubles de style rétro et un vieux poste radio – de quoi ravir les amateurs de vintage. Paradoxalement, ce sont ces lieux en ruines qui offrent une nouvelle jeunesse à Görlitz. “Ils représentent un potentiel énorme pour les créatifs et les jeunes”, estime Juliane Wedlich l’une des responsables de la Kühlhaus. “Il y a ici assez de locaux libres et bon marché pour héberger des projets culturels et économiques alternatifs.” En

2012, l’équipe de la Kühlhaus a organisé la première édition du MoxxoMOpenair, un festival électro devenu incontournable. Récemment, les organisateurs ont même obtenu le soutien de la fondation Robert Bosch.

de jeunes, de partenaires financiers et de responsables politiques locaux. Elle collabore aussi avec sa voisine Zgorzelec : “La plupart des événements ont lieu dans les deux langues”, souligne Inga Dreger, l’une des responsables de Second Attempt. “La relation germano-polonaise n’est pas centrale, mais elle va de soi dans ce contexte frontalier.”

Avec son initiative citoyenne “Jugend. Stadt.Labor Rabryka”, l’association Second Attempt contribue elle aussi à redorer l’image de Görlitz en s’efforçant de lutter contre le sentiment d’isolement qui plombe la jeunesse est-allemande.

Malgré l’enthousiasme à toute épreuve des membres de goerlitz21, de la Kühlhaus ou de Rabryka, réveiller une ville d’entre les morts n’a rien du parcours de santé. Heureusement les barrières bureaucratiques ne sont pas insurmontables. “Ces dernières années, les relations avec la municipalité se sont sensiblement améliorées”, constate Juliane Wedlich de la Kühlhaus. “Les mentalités

“Nous souhaitons encourager les jeunes à lancer leurs propres projets”, explique Erik Thiel, un bénévole. “Pour prendre le contrôle de son existence et réaliser ses rêves, il faut mettre la main à la pâte !” Le projet a vu le jour lors du festival Fokus qui réunit de jeunes Polonais et Allemands. Depuis, les membres de Rabryka ont investi l’ancienne usine d’énergie de la ville : si les tanks et les rails évoquent le passé industriel du lieu, les graffitis au mur sont signe de renouveau. Rénovation, jardinage urbain, musique, les volontaires de Rabryka imaginent le Görlitz de demain : “C’est un laboratoire d’idées dont l’objectif est de réinjecter de la vie à Görlitz”, explique Erik. L’association travaille avec le soutien

évoluent, même si c’est parfois trop lent à notre goût. Nous aimerions que nos édiles prennent conscience de l’opportunité que représentent ces bâtiments vacants qui sont une chance pour les jeunes créatifs.” Erik Thiel ajoute : “L’espace ouvre toujours des possibilités. Mais cela comporte aussi ses problèmes : le gros œuvre, l’insonorisation ou la réglementation anti-incendie par exemple.” Rien qui ne suffise à effrayer Erik, Juliane et les autres, qui font tout leur possible pour tirer Görlitz de sa torpeur. Bientôt, la rue principale ne ressemblera plus à une rue perdue en plein far-ouest. D’ailleurs, en tendant bien l’oreille, on pourrait presque entendre battre les portes du saloon de la Kühlhaus.

11 GÖRLITZ REVENUE D’ENTRE LES MORTS


DANS LE MELTING POT HONGROIS RÉALISATION Eva Proske & Ráhel Németh

VISIONNER LA VIDÉO https://youtu.be/opTzpbJRoyc

12 DANS LE MELTING POT HONGROIS


Depuis dix ans, le nombre d’étrangers résidant sur le sol hongrois ne cesse d’augmenter. Redoutant le développement de “cultures parallèles”, le Premier ministre, Viktor Orbán, a déclaré son ambition de durcir les lois sur l’immigration. Les Allemands, qui constituent près de 2 % de la population hongroise,

forment le premier groupe d’immigrants en Hongrie. Nous avons rencontré de jeunes

leur bulle, bien au contraire, ils sont curieux de leur pays d’adoption. Rare sont ceux à avoir

Allemands partis s’installer à Budapest et les avons interrogés sur leur quotidien dans la capitale hongroise. Résultat : aucune trace d’une supposée “culture parallèle” allemande. Les expatriés allemands ne vivent pas dans

déjà fréquenté un club de rencontres destiné aux Allemands par exemple. D’ailleurs, tous s’accordent à dire que Budapest n’est pas prête de devenir le “nouveau Berlin... Alors, de quoi avez-vous peur, M. Orbán?

13 DANS LE MELTING POT HONGROIS


LE LENT DÉCLIN DES MARCHÉS POLONAIS

Au début des années 1990, il suffisait de passer l’Oder pour aller se perdre dans les allées colorées des “marchés polonais” de Słubice : cigarettes, nains de jardin ou copies de parfums de luxe à des prix défiant toute concurrence. Comment vont les affaires à Słubice, 25 ans après le tournant économique de la Réunification ?

TEXTE Johanna Meyer-Gohde & Aleksandra Łuczak

PHOTOS Johanna Meyer-Gohde

“Le bus polonais, il est là!”, crie à la cantonade ce retraité posté devant la gare de Francfortsur-l’Oder. Le groupe de sexagénaires se presse à bord du véhicule sous le regard blasé du chauffeur. Le temps d’embarquer les derniers déambulateurs, fauteuils roulants et caddies à motif écossais, les portes se referment. Sur les fenêtres du bus, des slogans en grosses lettres révèlent les intentions de ses passagers : “Économisez votre argent à Słubice !” ou “Faites le plein de bonnes affaires en Pologne”. Pour la plupart, ces retraités ont fait le voyage depuis Berlin, à une centaine de kilomètres de là, profitant d’“une offre spéciale” de la Deutsche Bahn. Sur leurs listes de courses : l’habituel passage chez le coiffeur, des “pilules bleues pour les copains”, du café et, bien sûr, des cigarettes. Le bus longe les tours d’un quartier résidentiel avant de prendre la direction du pont sur l’Oder. Les postes de douanes et les contrôles d’identité ont beau avoir été supprimés, on remarque vite qu’on a passé la frontière : des panneaux publicitaires par dizaines alpaguent le touriste : “Vente de cigarettes 24/24h”, “Prix cassés !” ou encore “Cigarettes !!!”. Słubice abrite quelque 17 000 âmes, dont un grand nombre de revendeurs de cigarettes. La ville est particulièrement appréciée des Allemands pour ses deux marchés couverts, les fameux “marchés polonais”. Le plus connu et le plus imposant se trouve à quelques kilomètres du centre-ville. On y trouve de tout, du chiot tout mignon aux copies de t-shirts Thor Steinar, marque de prédilection des néonazis. Plus petit mais aussi moins fréquenté, le second marché est situé à quelques centaines de mètres du pont sur l’Oder. À l’abri de ses galeries couvertes s’égrènent les échoppes remplies de marchandises colorées : voilages kitsch, chemisiers en viscose à motif animalier, CD piratés de “Schlagermusik”, nains de jardin et poupées de plastique, fruits et légumes, bonbons et pralines,... Un fumet appétissant nous attire vers le cœur névralgique du marché, le bien nommé “bar Appetit”. Saucisses luisantes de graisse et cuisses de poulet crépitent sur le grill. Ketchup, mayonnaise et moutarde sont prêtes à l’emploi dans leurs bouteilles XXL. L’après-midi, le lieu

14 LE LENT DÉCLIN DES MARCHÉS POLONAIS


se remplit de vieux messieurs qui viennent déguster un schnitzel sur les tables nappées de plastique. C’est Marysia qui sert les rafraîchissements – tablier rouge, cheveux auburn, l’air sympathique mais strict. “En Pologne, on déjeune vers 16h en général”, explique-t-elle en allemand avec son accent polonais à couper au couteau. “Mais ici, nous servons le déjeuner entre 11 et 14h, comme en Allemagne !” s’exclame fièrement cette femme de 56 ans. 20 années ont passé depuis l’inauguration de son snack. Aujourd’hui, elle opère toujours aux cuisines et assure le service de temps en temps, mais c’est sa plus jeune fille qui est désormais aux commandes. Marysia était couturière dans une usine de la région avant que celle-ci ne ferme ses portes peu après 1989, suivant le destin de nombreuses usines polonaises. Après l’effondrement du bloc soviétique, à l’exemple de la restauratrice, de nombreux Polonais ont profité de la libéralisation de l’économie pour

rajeunissant. “Les jeunes préfèrent faire leurs courses chez ces colosses !”, déplore Zofia qui fait référence aux discounters, supermarchés et centres commerciaux qui fleurissent un peu partout dans la ville. “Et puis il y a de moins en moins de monde à Francfort. Il n’y a qu’à regarder les barres d’immeubles : la plupart sont vides ou sur le point d’être rasées.”

années fait aujourd’hui partie du quotidien”, comme la ligne de bus sur l’Oder, qui relie les deux villes, ou la création d’écoles et de jardins d’enfants germano-polonais. Chaque année, Francfort et Słubice organisent des festivals et des événements en commun et les jeunes Allemands et Polonais de cette “ville jumelle” sympathisent dans les bars et les clubs de Słubice.

Il est vrai qu’à Francfort, comme dans beaucoup d’autres villes d’Allemagne de l’Est, le nombre d’habitants continue de baisser de façon drastique. Après la Réunification, la ville comptait encore 86 000 habitants, aujourd’hui, c’est un tiers de moins. Les moins de 29 ans ne forment plus que 26 % de la population de Francfort et la part des plus de 45 ans ne cesse de grimper ; en 2012, ces derniers formaient déjà 60 % de la population. La municipalité ne parvient pas à inverser la tendance, malgré l’inauguration en 2006 de l’université

lancer leur propre commerce ou leur petite entreprise.

européenne Viadrina. Les étudiants préfèrent faire la navette avec Berlin, située à une petite heure de trajet, et qui, en matière de petits jobs et de temps-libre, fait de l’ombre à Francfort.

Résultat : les “marchés polonais” sont désormais relégués à un imaginaire à la marge. Sur leur devenir, les commerçants du petit bazar de Słubice ne se font pas d’illusions. Si, comme prévu, le pays rejoint la zone euro, ils ne pourront plus pratiquer les mêmes prix. “L’euro arrive, les grandsmères et les vieux commerçants meurent, bientôt les marchés disparaîtront eux aussi...”, soupire Zofia. Il est 15h : l’heure pour la fleuriste de rentrer ses bouquets. Le primeur et le vendeur de pralines remballent eux aussi leurs marchandises et Marysia nettoie les tables de son petit restaurant. Les couloirs du marché se sont lentement vidés et les derniers clients quittent le bazar. Peut-être continueront-ils leurs emplettes chez le grand discounter attenant, dont l’aire de stationnement affiche complet en ce milieu d’après-midi. Car ici, l’heure de fermeture est loin d’avoir sonné.

Zofia, la fleuriste, a élu domicile à quelques pas de là. Occupée à nouer un bouquet de fleurs, cette sexagénaire raconte : “Les cigarettes auraient rapporté plus mais je trouvais que les fleurs, ça convenait mieux à une femme.” Le bouquet est destiné à Dieter, qui se charge des courses tandis

que sa femme s’accorde une visite chez le coiffeur. Pour ce retraité, impossible de venir au marché sans passer dire le bonjour à Zofia. Ils discutent en allemand, car même après tant d’années, le polonais de Dieter se limite aux inévitables “proszę” (s’il vous plaît) ou “dziękuję” (merci). “S’il avait mis une Polonaise dans son lit, il aurait pu progresser !”, ironise Zofia dans son dos. La clientèle de Zofia est constituée à 90% d’Allemands et ils aiment quand c’est “convivial” croit savoir la fleuriste. “En Pologne, on achète rarement des fleurs. Elles fanent au bout de quelques jours, ça ne vaut pas le coup !” Dernièrement, elle a constaté que sa clientèle n’allait pas en

Si les Allemands délaissent les marchés de Słubice, c’est aussi parce que le voyage n’en vaut plus la chandelle. En Allemagne, on a encore tendance à penser que les prix sont plus bas en Pologne. C’était le cas au début des années 1990, mais c’est de moins en moins vrai aujourd’hui. L’écart entre les prix a fortement diminué et certains produits vendus sur les “marchés polonais” sont désormais moins chers en grandes surfaces ou dans les rayonnages des discounters. “Les marchés couverts, on n’y va jamais !”, affirme sans détour Joanna Pyrgiel. Cette femme énergique de 38 ans est responsable pour la municipalité de la coopération avec l’étranger. Słubice est mieux lotie que sa voisine allemande. Le nombre d’habitants y est en constante augmentation. Habiter en Pologne et travailler en Allemagne où l’offre d’emplois et les salaires sont meilleurs, c’est le quotidien de nombreux de ses habitants, et la ville continue d’attirer des Polonais des quatre coins du pays. Depuis 2009 et la suppression des contrôles aux frontières, les relations entre les deux villes se sont intensifiées. Selon Joanna Pyrgiel, “ce qui était encore impensable il y a quelques

15 LE LENT DÉCLIN DES MARCHÉS POLONAIS


DAVID TIEFENTHALER Vi en n e Étudiant (Sciences Politiques & Journalisme)

ALEKSANDRA ŁUCZAK

RÁHEL

B e rlin /Po z na ń Étudiante (Interprétariat & Culture et Civilisation d’Europe centrale et orientale)

NÉMETH Bu d ap es t Étudiante (Traduction & Interprétariat)

LILIAN PITHAN Be r l i n Journaliste, Rédactrice & Traductrice

TOMÁŠ

JOHANNA

MRVA

MEYER-GOHDE

B ratislava Journaliste, Rédacteur & Traducteur

Be r l i n Étudiante (Culture et Civilisation d’Europe centrale et orientale)

JEE HEI

CHRISTINA

PARK

HEUSCHEN

B e rlin Directrice artistique & Illustratrice

Be r l i n Journaliste & Rédactrice

16 CONTRIBUTEURS


EMILIA WANAT C rac ovi e J ournaliste

DANIEL STÄCHELIN Davis, C alifo rni e Traducteur & Journaliste

EVA PROSKE Vi en n e Journaliste

SOPHIA

MARTIN MASKA

ANDREOTTI Be r l i n Journaliste & Traductrice

Vi en n e/C h o t e b o r Trésorier de European Youth Press (EYP) & Documentariste

RÓŻA ROZMUS

LINDA

Varsovie

TÓTHOVÁ

Étudiante (Linguistique appliquée)

B ratislava Psychologue business/executive search

Sébastien Vannier, Alicia Prager, Adrien Le Coärer, Katharina Kloss, Kait Bolongaro, Katarzyna Piasecka et Alice Cases pour leur aide et leur soutien dans la concrétisation de ce projet. Christiane Lötsch, Ines Fernau, Yvonne Röttgers, Zofia Dziewanowska-Stefańczyk, Christian Schnalzger, Rebecca Dora Kajos, Fleur Grelet, Alice Grinand, Matthias Markl, Lucie Chamlian et Kamil Exner pour leurs belles contributions à notre magazine en ligne. La traductrice française remercie Camille Crépon pour sa relecture attentive. Nous remercions Thomas Krüger, Miriam Vogel et Daniel Kraft de la Bundeszentrale für politische Bildung/bpb, qui, grâce à leur soutien financier, ont rendu possible ce projet de reportages. Nous remercions également l’Office franco-allemand pour la Jeunesse/Deutsch-Französisches Jugendwerk (OFAJ/DFJW) pour son soutien financier qui a permis la traduction de BEYOND THE CURTAIN en français. Un grand merci au personnel de l’Info-Café Berlin-Paris de l’OFAJ et à Annaïg Cavillan du programme 1234 de l’OFAJ pour leur soutien dans notre projet.

17 CONTRIBUTEURS & REMERCIEMENTS

BEYOND THE CURTAIN (français)  

Il y a 25 ans tombait le rideau de fer. Il y a 10 ans, huit États de l’ancien bloc communiste faisaient leur entrée au sein de l’Union europ...

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