Texte : Chantal Stanescu,
Bibliothèque Centrale pour la Région de Bruxelles-Capitale
LES BIBLIOTHÈQUES PUBLIQUES D’IXELLES
ENSEMBLE VERS ÈME LE 3 LIEU L
e 12 juin dernier, les collègues de la Région ont eu l’occasion de visiter les deux bibliothèques publiques d’Ixelles : • La bibliothèque communale francophone, rue Mercelis 19 • La bibliothèque néerlandophone Sans Souci, rue Sans Souci 131 Situées à moins de 10 minutes à pied l’une de l’autre, les deux institutions ont bien d’autres points communs que de se situer dans la même commune ! DEUX BIBLIOTHÈQUES SEMBLABLES ET DIFFÉRENTES
La bibliothèque francophone dirigée par Pauline Bernard occupe un bâtiment industriel rénové depuis déjà quelques années. La bibliothèque néerlandophone, dirigée par Nathalie Verstrynge, est logée dans un bâtiment de 2
étages dans la rue Sans Souci d’où son nom bien français ! Pourquoi proposer une visite de ces deux bibliothèques aux collègues ? Pauline précise d’emblée que seules certaines zones de la bibliothèque ont été réaménagées suite à une réflexion engagée en commun avec la direction de Sans Souci. Elles ont l’habitude de mener des projets communs : des activités bilingues notamment. Elles participent ensemble aux manifestations de la commune. Ces opportunités sont propices aux échanges de vue sur le métier, sur la manière de le pratiquer et sur les évolutions des bibliothèques publiques en général même si le contexte de la lecture publique s’exprime d’une manière un peu différente dans chacune des communautés. Et de plus, elles ont un point commun administratif au sein de la commune où les marchés publics se traitent globalement. 9
Bibliothèque communale francophone
UN PROJET COMMUN Dès 2010, la notion de 3ème lieu s’impose comme une évidence et un objectif à atteindre. Il faut donner plus de place aux usagers au sens matériel avec un réaménagement des espaces mais aussi dans la gestion de la bibliothèque elle-même. Les deux bibliothèques s’entendent sur un projet commun centré autour de 3 axes : 1er axe : l’autonomie, la créativité et la participation Elles sont placées au cœur du projet : les usagers doivent pouvoir investir les espaces, circuler librement y compris durant les animations. Il faut prévoir des espaces qui permettent les échanges informels entre usagers et avec le personnel. Il faut faire vivre la bibliothèque et laisser les usagers y vivre ! 2ème axe : définir des espaces de silence et de bruit Il faut faire coexister des zones où le bruit est toléré : c’est indispensable pour favoriser les échanges, avec des zones de silence nécessaire pour étudier par exemple. Il faut ouvrir l’espace en proscrivant les rangées de rayonnages successives qui occultent la vue et constituent des obstacles. Il faut faciliter les passages entre les zones silence/bruit (ou zones froides et chaudes comme Claude Poissenot les appelle). 3ème axe : Insuffler un sentiment de « communauté » aux usagers ainsi qu’un code de conduite 1
Ixelles est une commune interculturelle de longue date et socialement très diversifiée. Sa population est aussi bien d’immigration ancienne (espagnole, italienne, portugaiseG) que récente (Afrique et Europe de l’Est). Elle peut être fragile sur le plan socio-économique ou plutôt aisée (issue notamment des institutions européennes et internationales). De fait, elle devient plutôt une population « du quartier », familiale et estudiantine quand on se place du point de vue des bibliothèques. Ces dernières souhaitent qu’un « code de conduite » émerge de la fréquentation des usagers et soit adopté par tous sans être imposé de l’extérieur. Tout à fait comme ce qui s’est passé à Sans Souci – comme me le raconte Marijn, mon guide du jour – où les enfants qui ont étrenné la nouvelle estrade comme espace de jeu, ont spontanément enlevé leurs chaussures ! Cela leur paraissait normal pour fouler cette belle moquette rouge qui la recouvrait ! Et tous les autres les ont imités depuis sans qu’aucun adulte ne soit intervenu pour autant. Ce sera peut-être moins évident avec les adultesG UN CONCEPT : ART BASICS FOR CHILDREN Voilà pour la théorie, mais en pratique ? Le modèle est venu de la bibliothèque de Brasschaat nouvellement réaménagée, en particulier dans sa section jeunesse. Les deux directrices sont allées sur place rencontrer la direction et l’équipe et visiter les lieux. Elles y ont découvert la mise en œuvre des concepts de l’asbl Art Basics for Children1, installée à Bruxelles et créée par Gerhard Jäger,
http://www.abc-web.be/art-basics-for-children-abcvzw/?lang=fr
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autrichien d’origine. Son objectif est à la frontière entre les arts et l’enseignement : il s’agit de mettre en place un environnement propice à développer la créativité chez les enfants. Il part du livre comme support à l’imagination créative : les enfants donnent libre cours à leur inventivité pour peindre, dessiner, calligraphier, découper ou coller, etc. et développer ainsi leur sens artistique. Gerhard Jäger se fait connaître avec ses studios mobiles dédiés à la diffusion de son concept. Avec ABC, il peut diffuser ses idées et aussi tout le matériel nécessaire à sa concrétisation. L’asbl a ainsi été amenée à aménager des îlots créatifs dans des écoles et des bibliothèques notamment. On peut également y suivre des stages et des formations. Avec un tel programme, ce n’est pas étonnant que les bibliothèques s’intéressent de plus en plus à la conception d’ateliers créatifs sur le modèle d’ABC. Il correspond parfaitement à l’évolution des bibliothèques publiques d’aujourd’hui. Les deux directrices l’ont immédiatement perçu : c’est exactement ce qu’elles cherchaient.
Cet espace dégage une ambiance de confort et de chaleur qu’il n’avait pas avant. Mais il fallait passer à la concrétisation : avec le modèle de Brasschaat pour établir le cahier des charges et l’aide de la Centrale d’achat pour le marché public, les choses furent plus faciles. Après quelques difficultés administratives, voilà nos deux bibliothèques réaménagéesG DU CONCEPT AUX PUBLICS À la bibliothèque francophone, c’est la salle polyvalente en façade qui a subi le plus gros lifting. Fini les déménagements permanents. Un grand espace est dévolu à une estrade avec moquette : elle sert tantôt d’espace d’animation avec les petits, tantôt d’espace de conférence pour les grands. Sous l’estrade, des espaces de rangement supplémentaires, histoire de ne pas perdre de place.
Avec quelques fauteuils confortables et des étagères de rangement pour les revues, c’est aussi une salle de lecture. Petite réalisation sur mesure pour les grandes vitres qui donnent sur la rue : des étagères décalées et espacées ont été installées et permettent d’exposer quelques livres et objets divers. Un clin d’œil pour engager les passants à regarder à l’intérieur sans cacher la vue de ceux qui regardent à l’extérieur ! Cet espace a acquis son identité propre et dégage une ambiance de confort et de chaleur qu’elle n’avait pas. Du coup l’espace suivant dévolu à l’EPN a fait sa petite révolution aussi : on change les pc de côté, on place mieux l’écran mural pour les formations/animations. Le responsable installe un pc à côté du sien pour des conseils et de l’aide individualisée. Avec une meilleure ergonomie, c’est toute l’animation de l’EPN qui en sort gagnante. Mais le projet de réaménagement concernait aussi la salle en mezzanine. Elle est destinée aux jeunes pour qu’ils puissent se retrouver pour travailler ou s’amuser, seuls ou en groupe. Des logettes de travail sont adossées à un mur et de l’autre côté, des étagères pour une collection de mangas et de revues appréciés des ados. Là aussi une estrade est installée avec des poufs et des fauteuils pour un espace lecture tout confort. Le lieu sert aussi pour des animations avec les petits aux heures creuses. Par contre, ici il n’y a pas de jeux : la ludothèque d’Ixelles est à quelques pas de la bibliothèque ! Pas de jeux vidéo non plus mais l’idée est à l’étude. Enfin, la bibliothèque dispose également d’une grande salle au rez-de-chaussée, un peu isolée du reste de la bibliothèque : elle sert d’atelier créatif. Avec son matériel de dessin, de peinture, de modelage et même de musique électronique, elle permet d’organiser toute une série d’ateliers pour les petits et les grands. Par contre, son isolement est en contradiction avec l’esprit ABC qui promeut au contraire les ateliers créatifs dans la bibliothèque pour favoriser les contacts informels entre les usagers. On ne peut pas tout avoir. De fait, avec ses 13 ½ ETP (Emploi Temps Plein), la bibliothèque peut à peine assumer tout ce qu’elle voudrait et, comme nous le confie Pauline, un animateur à temps plein serait le bienvenu ! 11
Quittons la rue Mercelis pour la rue Sans SouciG La bibliothèque néerlandophone, installée dans un bâtiment de 2 étages, est plus petite que sa consœur. Elle est intégrée au réseau BruNO2 des bibliothèques néerlandophones de la Région de Bruxelles-Capitale et elle est gérée par une équipe de 6 personnes. Dès l’entrée, c’est un peu la surprise : on vous accueille en néerlandais, en français, en anglais ou dans une autre langue selon les compétences linguistiques du collègue derrière le comptoir de prêt. Rien d’étonnant : c’est la politique de la maison. Bien sûr les collections sont majoritairement en néerlandais mais avec un bel apport en anglais, allemand, espagnol, portugais, italien et français, issu de la collection « O Mundo » de Stichting Lezen. C’est évidemment une adaptation volontaire aux publics de la commune !
toires aux enfants ? Dans la bibliothèque ou en dehors, c’est une dynamique particulière qui s’est instaurée grâce aux parents et aux familles. Le samedi3 , un papa ou une maman lit dans sa langue maternelle pour son enfant
Bibliothèque nééerlandophone Sans Souci
et finit par lire pour d’autres enfants en italien, en espagnol, en polonais ou en bilingue (en combinaison avec le néerlandais). Pour les enfants du primaire, scolarisés dans les écoles flamandes, on a créé un club de lecture : le « Club Sans Souci ». Les membres bénéficient de quelques avantages comme... un tiroir personnel situé dans la section jeunesse où ils peuvent conserver leurs travaux, une carte de bibliothèque personnalisée, le privilège de choisir les premiers dans les nouveautésG
Bibliothèque nééerlandophone Sans Souci
Toute entière tournée vers les publics, elle privilégie aussi les actions hors les murs : un triporteur trône à l’entrée en attente d’une animation extérieure – la bibliothèque n’est pas ouverte au moment de ma visite. Elle possède également une caravane vintage : un modèle tout en rond totalement inusité de nos jours et qui attire immanquablement le regard lors des manifestations de la commune. Et, cerise sur le gâteau, elle est volontiers partagée avec les collègues francophones pour des animations communesG Mais qui lit des albums ou raconte des his2
Qu’est-ce qu’ABC a apporté dans ce contexte ? On retrouve la même fameuse estrade qu’à la rue Mercelis : l’endroit est idéal pour rassembler enfants et parents – et conteurs ou animateurs plus professionnels - autour des livres du mondeG Mais le plus grand changement, c’est l’installation du « Labland4 » sur le modèle des îlots créatifs d’ABC. Dans ce cas-ci, il s’agit de faire vivre – littéralement – les livres et albums de fiction ou documentaires placés dans les rayonnages qui entourent l’espace sur base d’une thématique mensuelle. De leur côté, les enfants sont invités à laisser courir leur imagi-
http://www.brusselsebibliotheken.be/ et http://www.elsene.bibliotheek.be/ Voir le programme de la bibliothèque : http://www.elsene.bibliotheek.be/voorleesuurtje 4 http://www.elsene.bibliotheek.be/labland 3
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Bibliothèque nééerlandophone Sans Souci
nation et à créer leurs propres représentations en dessin, peinture, modelage, découpage, collage, etc. Les résultats sont affichés sur les murs pour le plus grand plaisir de tous. Ces ateliers créatifs sont permanents : on peut aussi bien y voir une classe à l’œuvre que des enfants hors cadre scolaire. L’adulte ne manifeste sa présence que sur demande pour résoudre un problème technique : il ne faut pas mésestimer l’importante préparation logistique en amont de ce type de projet ! Dans cette situation de liberté créative5, les enfants collaborent volontiers et s’entraident spontanément. Des liens se créent et des discussions s’engagent. Et c’est bien là le but. D’ailleurs cette manière de faire est favorisée dans tous les services de la bibliothèque : les usagers deviennent des partenaires à part entière chaque fois que c’est possible. Partout dans la bibliothèque, on a privilégié l’ouverture en réduisant la taille des rayonnages, en adoptant les présentoirs de livres en frontal, en installant une seule grande table. C’était essentiel pour élargir la vue et donner plus de lumière compte tenu de la taille relativement restreinte de la bibliothèque. Du coup, un espace de détente plus agréable a été aménagé dans le fond : on y sert même le café le samedi ! Par contre, l’étage est encore en restructuration : il est dédié pour l’instant en partie aux élèves et étudiants comme espace de travail. Un espace « Café des voyageurs » est prévu à terme : il est vrai que dans toutes les biblio5
thèques, les livres de voyage sont une valeur sûre. Avec ce réaménagement, la bibliothèque - où la créativité et donc l’art ont toute leur place – a pu accueillir le prototype de la sculpture « The Weeping Elephant » de l’artiste néerlandaise Jantien Mook tirée de son livre « Ode aan de Wildernis » : la forme achevée de la taille d’un véritable éléphant trônera sur la place Flagey jusqu’en septembre 2017. Voilà donc un bébé éléphant quelque peu éloigné de sa « mère » et qui surprend mais qui, en même temps, se fond très bien dans le décor de la bibliothèque. Une bien belle idée – peutêtre en attendant d’exposer d’autres œuvres ? Si vous avez raté la visite, n’hésitez pas à aller pousser la porte de Sans Souci : vous pouvez être certain d’y être bien reçu ! LE RETOUR SUR INVESTISSEMENT Il est sans doute un peu trop tôt pour évaluer en profondeur les retombées de ces réaménagements d’un côté comme de l’autre sur les publics et leur manière d’investir la bibliothèque, de collaborer aux projets et aux animations. Mais une chose est certaine : le réaménagement des espaces a ouvert le regard sur la bibliothèque tout entière, une manière de faciliter l’appropriation des lieux pour ceux qui la fréquentent. Un aspect a cependant été passé sous silence, à Mercelis comme à Sans Souci : le travail des bibliothécaires. Personne n’a comptabilisé les heures consacrées à la conception et
Vidéo d’un atelier créatif à la bibliothèque de Brasschaat : http://www.abc-web.be/portfolio/jeugd-bibliotheekbrasschaat-2/?lang=fr
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à la réalisation du projet. Sans oublier, pour les équipes, le travail sur elles-mêmes afin d’intégrer un autre rapport à l’usager. Créer les espaces ne suffit pas : il faut les faire vivre. Et cela demande de changer ses pratiques professionnelles au quotidien. Ce n’est pas rien mais nous avons peu l’habitude d’en parler et de le prendre en compte ! Et enfin, il faut souligner que ce projet commun aux bibliothèques francophone et néerlandophone d’Ixelles démontre combien nous suivons le même chemin dans l’évolution de la lecture publique.
Des passerelles se créent de plus en plus dans la Région de Bruxelles-Capitale : nous aurons l’occasion de l’expérimenter avec une opération commune de nos deux réseaux : la Nocturne des bibliothèques 2017. Dans de nombreuses communes, les bibliothèques ont concocté ensemble un programme de festivités et espèrent ainsi rapprocher leurs publics respectifs ! Plus proches des publics : un mantra commun à toutes les bibliothèques publiques de la Région.
Bibliothèque communale francophone
Bibliothèque communale francophone
Bibliothèque nééerlandophone Sans Souci
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