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ÊTRE EN AFRIQUE ÊTRE DANS LE MONDE

AFRIQUE MAGAZINE EN VENTE CHAQUE MOIS

Les soldats de la coloniale

CÔTE D’IVOIRE ET SI L’ON PARLAIT DES VRAIS ENJEUX DE 2020 ?

ou l’épopée tragique des tirailleurs

MAGHREB : EN FINIR AVEC LE TABOU DE L’HÉRITAGE

Pourquoi les femmes devraient pouvoir être à parts égales avec les hommes

BIG BUSINESS LA BATAILLE DU CIEL AFRICAIN EST LANCÉE VOYAGE DANS DAKAR NEW STYLE

+AVEC 1-54, (RE)DÉCOUVREZ L’ART CONTEMPORAIN !

Omar Sy

nous raconte son tournage

France 4,90 € – Afrique du Sud 49,95 rands (taxes incl.) – Algérie 320 DA – Allemagne 6,90 € – Autriche 6,90 € – Belgique 6,90 € – Canada 9,99 $C DOM 6,90 € – Espagne 6,90 € – États-Unis 8,99 $ – Grèce 6,90 € – Italie 6,90 € – Luxembourg 6,90 € – Maroc 39 DH – Pays-Bas 6,90 € – Portugal cont. 6,90 € Royaume-Uni 5,50 £ – Suisse 8,90 FS – TOM 990 F CFP – Tunisie 7,50 DT – Zone CFA 3000 FCFA ISSN 0998-9307X0

NINA BOURAOUI « ÉCRIRE, C’EST RÉSISTER ! » N ° 3 8 9 - FÉVRIER 2019

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PRÊTE-MOI TON RÊVE EXPOSITION PANAFRICAINE ITINÉRANTE

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ÉDITO par Zyad Limam

CÔTE D’IVOIRE

LES VRAIS ENJEUX DE 2020 bidjan fin janvier. Cette ville a vraiment quelque chose de particulier. Elle se bouge, elle vibre, elle se construit. Abidjan est vivante, elle est dense avec un patchwork rare de cultures et d’origines qui s’entrechoquent. Comme souvent aussi dans ces cités émergentes, nouveaux points d’entrée de la globalisation, les grandes ambitions se percutent plus encore avec les réalités sociales brutales. La croissance profite souvent à « ceux qui avaient déjà » et les inégalités se marquent. L’opulence des beaux quartiers, des villas californiennes et des tours qui surplombent la lagune cohabitent plus ou moins tranquillement avec d’immenses villes dans la ville, des quartiers bondés et sans limites, comme Yopougon, Adjame, Treichville… où le métissage reste une valeur encore trop rare. Abidjan est comme ça, en suspens, puissante, survitaminée, insomniaque, créative, fragile. Rendez-vous dans un grand hôtel. Ambiance de fourmilière « VIP » productive. Hommes et femmes d’affaires, visiteurs et Ivoiriens, personnalités et habitués des lieux se croisent, échangent dans les salons face à la lagune. Discussion avec un petit groupe d’investisseurs étrangers. Les questions sont nombreuses et révélatrices : – On a très envie d’investir. De s’impliquer ici. C’est un pays dynamique, porteur ! Mais quid de la stabilité politique du pays ? Peut-on réellement se projeter au-delà de l’élection présidentielle de 2020 ? – Et surtout, le président Ouattara sera-t-il candidat ? – Et ces fameuses classes moyennes ? Elles existent vraiment ? Elles sont solvables ? – Et la zone UEMOA ? Est-ce vraiment un espace commercial ouvert, opérationnel ?

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– Et le franc CFA, a-t-on un risque de dévaluation ? Un journaliste de la place vient agrandir le cercle. Et on évoque l’événement politique majeur du lendemain. Samedi 26 janvier, milieu de journée, stade Félix-Houphouët-Boigny, une enceinte bizarrement construite au cœur du Plateau, le quartier central, enchâssée dans des rues souvent saturées par les embouteillages. Des dizaines de milliers de militants motivés sont venus pour la clôture du 1er congrès du RHDP, le parti unifié voulu par le président Alassane Dramane Ouattara. Le président de la République est en grande forme, le discours est offensif, mobilisateur. Un grand parti est en train de naître, avec, au moins, la volonté de rompre avec les clivages habituels, les frontières ethnico-culturelles. De bouger les lignes, d’écrire un roman national différent. C’est séduisant. Pour Alassane Ouattara, c’est aussi une manière de boucler un cycle, de marquer une étape historique. De sortir finalement des années Houphouët, de ne garder que les idées-forces du mythe, la paix et l’unité. Et d’incarner le passage vers l’avenir. Évidemment, la politique de tous les jours est là, essentielle. Le RHDP a forcé les uns et les autres à se positionner. Entrer dans le parti unifié, c’était accepter de renoncer aux anciennes identités politiques, un obstacle insurmontable pour certains. La montée vers le congrès aura donné lieu à des moments épiques, aux vertiges du choix, aux durcissements des positions pour rallier. Ou pour éviter l’hémorragie des troupes… Entrer dans le parti unifié, c’était aussi accepter l’autorité naturelle d’Alassane Ouattara, sa prééminence sur le processus qui mènera à l’élection présidentielle de 2020. En tous les cas, la campagne est déjà lancée. Donc, modeste état des lieux au moment où ces lignes sont écrites. Un, le RHDP est arrivé sur les fonts baptismaux. La formation est en place. Elle va 3


ÉDITO

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Les militants du RHDP étaient réunis le 26 janvier 2019 au stade Félix-HouphouëtBoigny, à Abidjan, à l’occasion du premier congrès du parti unifié, créé à l’initiative d’Alassane Ouattara.

des contentieux, des trahisons et des haines recuites entre ces personnages en quête de retour. Et puis franchement, même avec l’usure normale du pouvoir, la cohésion, l’organisation, le projet économique, social, sont du côté d’Alassane Ouattara et de ses partisans, remobilisés d’ailleurs par la perspective, même lointaine, du retour de « l’ivoirité » si tragique. Dîner dans l’un des maquis historiques et chics de « Babi » (petit nom de la capitale économique, mélange certainement d’Abidjan et de Babylone). Ambiance décontractée. Les convives sont à l’image de cette nouvelle bourgeoisie, de ces nouvelles élites nées des années Ouattara, de la croissance AFRIQUE MAGAZINE

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THIERRY GOUEGNON/REUTERS

s’organiser, monter en puissance au fil des mois. L’entourage du président est uni, on a beau chercher les différences ou les concurrences entre les lieutenants, rien, nada… Reste LA grande question, celle du candidat à l’élection présidentielle de 2020. ADO, maître du temps politique, laisse planer le suspens, y compris sur sa possible candidature, pour mieux maîtriser le processus. Et finalement, il n’y a que cela qui intéresse la haute société politique, les chancelleries, les partenaires internationaux. Guillaume Soro, absent notable au congrès, a fini par sortir des ambiguïtés. D’une manière ou d’une autre, son départ est programmé. Le président de l’Assemblée, ex-dauphin constitutionnel, heurté de plein fouet par la Constitution de 2017, ne cache pas ses objectifs. Il veut s’émanciper. L’enfant de Ferke est capable de vérités successives, de « switcher » d’une alliance à une autre. Son ambition est réelle. L’homme est habile sur les réseaux sociaux, mais serait-il aussi fort dans les urnes ? Autre point notable, l’alliance qui a gouverné le pays a cessé d’exister avec le refus d’Henri Konan Bédié de rejoindre le RHDP en août dernier Le gros des troupes du PDCI a tenu. Mais certaines personnalités majeures, des proches du président Ouattara, ont rejoint le parti unifié, sous l’étiquette PDCI, Renaissance (ah ! le choix du mot…). Le parti se divise. Henri Konan Bédié lui-même a basculé en quelques semaines d’une posture olympienne et des hauteurs du sommet de l’État à l’attitude de l’opposant en mode street fight, multipliant les phrases assassines. Sans que n’émerge un discours politique alternatif autre que « c’est notre tour ». Le résident de Daoukro a certes bon pied, bon œil, mais il n’est tout de même plus tout jeune et la violence du propos est surprenante pour celui qui finalement a participé à toute la période ADO (et dont le troisième pont de la ville porte le nom). Enfin, et comme quoi l’histoire en marche sait ménager les surprises, voici le retour imprévu de Laurent Gbagbo, le détenu de La Haye, acquitté par une CPI visiblement dysfonctionnelle. Les partisans de « Laurent » se voient déjà au palais du Plateau. Bel espoir, mais la formation de l’ancien chef de l’État, le FPI, n’est plus que l’ombre d’elle-même, divisée, fauchée, désunie. Et « Laurent » reste un personnage bien trop clivant pour le pays, marqué par ses actes politiques. Et rien ne prouve qu’il pourra rentrer de sitôt à Abidjan… Toutes ces oppositions en (re)formation cherchent à se séduire, à présenter un front uni pour aller à la bataille contre le RHDP. Tous ceux qui ont suivi l’histoire du pays depuis vingt-cinq ans connaissent pourtant l’ampleur


soutenue depuis une décennie. La rupture des équilibres politiques installés depuis près de dix ans déstabilise une société qui avait trouvé ses repères. Surtout, le ton, la dureté du discours, les invectives personnelles, le raidissement des acteurs réveillent de mauvais souvenirs. L’anxiété est palpable. La mémoire des drames des années 2000, de la crise électorale de 2010 est encore vive. Un décalage s’installe. Pour ces nouveaux Ivoiriens, les liens forts avec la culture et l’origine comptent, mais on sent aussi que le métissage fait son œuvre. Ils et elles sont là, soucieux d’unité, pas pour la gloire, mais parce que c’est le seul chemin praticable, possible. Ce qu’ils veulent, c’est une réconciliation durable et opérationnelle. Pas l’affrontement électoral. AFRIQUE MAGAZINE

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Ce qu’ils veulent, ce sont des opportunités, de l’éducation, de la santé, du travail, de la gouvernance. Des projets, des programmes. Dépasser la politique des « quatre points cardinaux », des bataillons de votants du « nord », du « sud », de « l’est », de « l’ouest ». Et puis, il y a aussi cette autre Côte d’Ivoire, celle hors les murs d’Abidjan, celle si loin d’Assinie et de ses plages de rêve, cette Côte d’Ivoire qui n’est pas encore entrée dans l’émergence et qui a besoin d’un État structuré, efficace, d’un pouvoir politique conscient des défis de la pauvreté et du monde rural. Là aussi, beaucoup a été fait depuis dix ans. Mais le chantier est encore immense. Les énergies doivent être là, dans le développement pour tous. C’est aussi l’enjeu de 2020. ■ 5




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SOMMAIRE Février 2019 - n°389 ÉDITO Côte d’Ivoire : Les vrais enjeux de 2020 par Zyad Limam

ON EN PARLE 10

Livres : Eugène Ébodé, engagé et humaniste

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Écrans : Les films de ce début d’année

TEMPS FORTS 20

par Cédric Gouverneur

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par Catherine Faye ÊTRE EN AFRIQUE ÊTRE DANS LE MONDE

AFRIQUE MAGAZINE EN VENTE CHAQUE MOIS

par Jean-Marie Chazeau

14 Les soldats de la coloniale

CÔTE D’IVOIRE ET SI L’ON PARLAIT DES VRAIS ENJEUX DE 2020 ?

ou l’épopée tragique des tirailleurs

par Sophie Rosemont

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MAGHREB : EN FINIR AVEC LE TABOU DE L’HÉRITAGE

Pourquoi les femmes devraient pouvoir être à parts égales avec les hommes

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Omar Sy

nous raconte son tournage

France 4,90 € – Afrique du Sud 49,95 rands (taxes incl.) – Algérie 320 DA – Allemagne 6,90 € – Autriche 6,90 € – Belgique 6,90 € – Canada 9,99 $C DOM 6,90 € – Espagne 6,90 € – États-Unis 8,99 $ – Grèce 6,90 € – Italie 6,90 € – Luxembourg 6,90 € – Maroc 39 DH – Pays-Bas 6,90 € – Portugal cont. 6,90 € Royaume-Uni 5,50 £ – Suisse 8,90 FS – TOM 990 F CFP – Tunisie 7,50 DT – Zone CFA 3000 FCFA ISSN 0998-9307X0

« ÉCRIRE, C’EST RÉSISTER ! » N ° 3 8 9 - FÉVRIER 2019

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David Diop : « Il ne faut pas idéaliser l’humain » par Astrid Krivian

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Nina Bouraoui : « Écrire, c’est résister » par Astrid Krivian

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CE QUE J’AI APPRIS Lionel Loueke

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par Loraine Adam

Épopée : Les bataillons de la coloniale par Astrid Krivian

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par Emmanuelle Pontié

VINGT QUESTIONS À… Julia Sarr

Voyage dans Dakar new style par Zyad Limam

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Omar Sy et ses carnets de tournage par Astrid Krivian

Sarah Perles : L’âme nomade par Fouzia Marouf

par Astrid Krivian

01/02/19 17:03

Maghreb : En finir avec le tabou de l’héritage par Frida Dahmani

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C’EST COMMENT ?

Quel climat ?

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PHOTOS DE COUVERTURE : COLLECTION KHARBINE-TAPABOR - NABIL ZORKOT - SHUTTERSTOCK - ED TURNER/THE BOEING COMPANY - ERICK-CHRISTIAN AHOUNOU BRAINWASH/IAWN INC 2018

Agenda : Le meilleur de la culture par Loraine Adam, Catherine Faye et Emmanuelle Pontié

NINA BOURAOUI

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Musique : Mayra Andrade, de la saudade à l’afrobeat

Un grand jeu d’échecs dans les airs

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Portfolio : 1-54, Marrakech ville ouverte par Zyad Limam

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ZUMA/RÉA - ZYAD LIMAM

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FONDÉ EN 1983 (35e ANNÉE) 31, RUE POUSSIN – 75016 PARIS – FRANCE Tél. : (33) 1 53 84 41 81 – fax : (33) 1 53 84 41 93 redaction@afriquemagazine.com

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Zyad Limam DIRECTEUR DE LA PUBLICATION DIRECTEUR DE LA RÉDACTION

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Assisté de Nadia Malouli nmalouli@afriquemagazine.com RÉDACTION

Emmanuelle Pontié DIRECTRICE ADJOINTE DE LA RÉDACTION

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Isabella Meomartini DIRECTRICE ARTISTIQUE

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Jessica Binois PREMIÈRE SECRÉTAIRE DE RÉDACTION

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Amanda Rougier PHOTO

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ONT COLLABORÉ À CE NUMÉRO Loraine Adam, Jean-Marie Chazeau, Frida Dahmani, Catherine Faye, Virginie Gazon, Glez, Cédric Gouverneur, Dominique Jouenne, Astrid Krivian, Fouzia Marouf, Jean-Michel Meyer, Luisa Nannipieri, Sophie Rosemont. VIVRE MIEUX

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avec Annick Beaucousin, Julie Gilles. VENTES EXPORT Arnaud Desperbasque TÉL.: (33) 5 59223575 France Destination Media 66, rue des Cévennes - 75015 Paris TÉL.: (33)156821200

52 Révolution digitale, mode d’emploi

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Escapades : Maroc, le pays des montagnes Carrefours : La muraille du savoir Fashion : Taibo Bacar, amoureux de la vie

AFRIQUE MAGAZINE EST UN MENSUEL ÉDITÉ PAR

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31, rue Poussin - 75016 Paris. PRÉSIDENT-DIRECTEUR GÉNÉRAL : Zyad Limam.

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Quand la thyroïde se dérègle Trois huiles essentielles bien utiles pour les petits soucis du quotidien Mal de gorge : les remèdes naturels à adopter Diabète : peut-on manger du sucre ?

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Compogravure : Open Graphic Média, Bagnolet. Imprimeur: Léonce Deprez, ZI, Secteur du Moulin, 62620 Ruitz.

Commission paritaire : 0219 D 85602 Dépôt légal : février 2019. La rédaction n’est pas responsable des textes et des photos reçus. Les indications de marque et les adresses figurant dans les pages rédactionnelles sont données à titre d’information, sans aucun but publicitaire. La reproduction, même partielle, des articles et illustrations pris dans Afrique magazine est strictement interdite, sauf accord de la rédaction. © Afrique magazine 2018.

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Eugène Ébodé,

Gallimard, 240 pages, 19,50 €

Eugène Ébodé Engagé et humaniste C’est à Mayotte, petit paradis à l’actualité brûlante, que cet auteur voyageur nous emmène dans son dernier ouvrage. par Catherine Faye « NOUS ALLONS ATTERRIR à l’aéroport de Mayotte, Dzaoudzi, dans quelques minutes… Restez attachés jusqu’à ce que l’avion s’immobilise complètement… » Panique à bord, voilà Donovan et Mélania Bertens, un jeune couple de Sud-Africains blancs parti en voyage de noces à l’Île Maurice, contraint, par un violent cyclone, de séjourner à Mayotte. Ils vont y découvrir la misère sociale, la prolifération des bidonvilles, les enfants abandonnés dans les rues et le délabrement. Admirateur de Nelson Mandela, Donovan voit dans cette île négligée une Afrique en souffrance et une cause à défendre. De retour à Cape Town, il convainc son épouse de partir vivre à Mayotte. Très vite, les nouveaux venus se retrouvent reclus à domicile, mais Donovan s’implique dans la cause mahoraise. À ses risques et périls. 10

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DR - FRANCESCA MANTOVANI/ÉDITIONS GALLIMARD

« LE BALCON DE DIEU »,

C’est une perception bien réelle de l’île que nous livre l’auteur de Madame L’Afrique (éditions Apic), prix Yambo Ouologuem 2012, et de Souveraine Magnifique (Gallimard), Grand prix littéraire d’Afrique noire 2015. Coincé entre les grandes Comores, au nord, et Madagascar, au sud, ce département français depuis 2011 traverse une crise majeure. Comme dans ses précédents ouvrages – on se souvient de La Rose dans le bus jaune (Gallimard, 2013) où il donne la parole à Rosa Parks –, Eugène Ebodé s’empare d’un sujet social et politique à travers une expérience de vie. Il s’agit cette fois de Mayotte, où il a séjourné et enseigné pendant deux ans. « Le Balcon de Dieu est aussi un hommage à Nelson Mandela, qui aurait eu 100 ans l’année dernière, et aux fameuses “chatouilleuses” de Mayotte, héroïnes des insurrections sociales de l’île », indique le romancier né au Cameroun en 1962, qui préfère se définir comme Africain avant de se définir comme Camerounais. « J’écris pour qu’il fasse homme en moi. » Un précepte de l’écrivain congolais Sony Labou Tansi, dont Eugène Ebodé s’empare. Écrire pour devenir un homme meilleur. Penser, comprendre et transmettre, « semer des petits cailloux pour que dans la forêt de la vie, les lecteurs puissent se retrouver lorsqu’ils sont perdus » et construire des passerelles entre le visible et l’invisible, le vrai et le faux, le vide et le plein, le passé et le futur. C’est peut-être là le sens de son œuvre – une quinzaine de livres. Ses principaux romans racontent l’Afrique, sa jeunesse et ses tournants dramatiques, mais aussi l’Amérique et la longue lutte de deux icônes, Rosa Parks et Martin Luther King Jr., pour les droits universels et civiques. Élevé au rang de chevalier des Arts et des Lettres en 2010 et chevalier dans l’Ordre de la valeur de la République du Cameroun en 2016, l’auteur aime les romans russes, notamment Eugène Onéguine, d’Alexandre Pouchkine, son incontestable icône, sans pourtant laisser de côté Du contrat social, de Jean-Jacques Rousseau. Éclectique, il est également critique littéraire au quotidien suisse Le Courrier, chroniqueur au magazine Jeune Afrique et il enseigne la littérature dans les Cévennes, où il s’est installé à son retour de Mayotte. Quant à sa passion pour le football, ce n’est pas un leurre. À 18 ans, il devient gardien de but titulaire du Dragon de Douala, dès la première journée de championnat de football de première division du Cameroun. Sélectionné, quelques mois plus tard, chez les Lionceaux indomptables pour les éliminatoires de la Coupe du monde junior en Australie, il ne fera finalement pas partie du groupe qui s’envole pour Sydney, malgré la qualification de l’équipe. La saison suivante, il signe à Dynamo de Douala, club qui deviendra « La Dynamite » dans son roman La Divine colère… Comme quoi, le ballon rond peut également mener aux belles lettres. ■


ON EN PARLE livres

bd UN SCANDALE D’ÉTAT SEPT ANS APRÈS les révélations de Mediapart sur l’affaire libyenne, des grands reporters assemblent pour la première fois le puzzle des liens entre Nicolas Sarkozy et Mouammar Kadhafi. « Toute ressemblance avec des personnes existantes ou ayant existé serait non fortuite. Et pour cause, tout ce que vous lirez ici est réel », prévient l’avant-propos. Valises de billets qui circulent, contrats d’armement louches, intermédiaires véreux, morts suspectes… Le scandale est raconté en images. De la venue à Paris

Fabrice Arfi, Thierry Chavant, Benoît Collombat, Michel Despratx, Élodie Guéguen et Geoffrey Le Guilcher, Delcourt,

240 pages, 24,95 € du dictateur libyen à la mise en examen de l’exprésident de la République français, le scénario est digne d’une tragédie shakespearienne. En fin d’ouvrage se trouvent 40 pages de documents originaux qui ont nourri l’enquête. Décapant. ■ C.F.

récit

DR - EWANÉ NJA KWA - DR (3)

AVIDE DE LIBERTÉ ! « J’AI L’AMOUR maudit. Toute ma vie, j’en ai eu la preuve. » Ainsi commence ce récit plein d’énergie, où Leïla Bahsaïn, lauréate du prix de la Nouvelle de Tanger 2011, évoque dans une langue insolente le parcours d’une jeune femme décomplexée vis-à-vis des hommes et de l’Occident. Cette adolescente marocaine, Zazie d’aujourd’hui avide de liberté, ne trouve pas sa place dans le monde qu’on lui propose. Ni dans les traditions hypocrites du village marocain qu’elle sillonne à moto, AFRIQUE MAGAZINE

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Rokia Traoré.

« SARKOZY-KADHAFI, DES BILLETS ET DES BOMBES »,

beau livre TRAVERSER L’AFRIQUE EN MUSIQUE JOURNALISTE ET PHOTOGRAPHE, le Franco-Camerounais Samuel Nja Kwa, féru de sons panafricains, ne cesse de sillonner le continent et les scènes internationales. Son nouvel ouvrage nous raconte l’Afrique à travers sa musique. Plus de 200 photos, en couleurs et en noir et blanc, d’environ 150 musiciens, prises entre 1998 et 2018, nous dévoilent la complicité que l’auteur a pu et continue d’avoir avec les plus grands artistes africains, que ce soit Ali Farka Touré, Manu Dibango, Myriam Makeba, Rokia Traoré ou encore Fatoumata Diawara. Un témoignage visuel, porté par des textes forts et des interviews. Portraits, images de concerts, et moments d’intimité, de fougue, d’émotion rythment ce panorama musical. Une exposition photographique itinérante et une riche programmation culturelle accompagnent cette parution à travers les cinq continents. Un beau livre qui fait déjà parler de lui. ■ C.F. « AFRICA IS MUSIC », Samuel Nja Kwa, éditions Duta,

300 pages, 39,90 €

roman QUAND LES MURS TOMBENT « LE CIEL SOUS NOS PAS »,

Leïla Bahsaïn,

Albin Michel, 240 pages, 17 € déguisée en homme pour pouvoir boire et aimer. Ni en banlieue parisienne, où elle débarque chez sa sœur Tifa, à la mort de leur « mère officielle ». Un texte audacieux sur la condition des femmes maghrébines. ■ C.F.

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DANS UN QUARTIER chic de Cape Town, Hortensia et Marion, octogénaires, se vouent une haine farouche. L’une est designer, noire, mariée à un homme blanc et résidant en Afrique du Sud depuis une vingtaine d’années ; l’autre est architecte, issue d’une famille blanche sud-africaine sur plusieurs générations. Elles sont voisines sur Katterijn Avenue et se détestent. Mais les murs peuvent parfois tomber. Et libérer la parole. Finaliste de l’International Dublin Literary Award 2018, ce roman drôle et subtil est aussi un manifeste politique et social, dans un pays où la question de l’apartheid reste ouverte. ■ C.F.

« LA VOISINE »,

Yewande Omotoso,

éditions Zoé, 288 pages, 21 €

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Thomas Ngijol incarne un super-héros africain.

comédie

Humour noir DANS CET IMPROBABLE CROISEMENT entre une comédie sur la Françafrique et un film de super-héros, Thomas Ngijol incarne un homme paresseux et sans ambition, qui retourne au pays (on ne sait pas lequel), chez son grandpère adoptif : un vieil homme chinois qui va lui transmettre des super-pouvoirs. Et ça marche, ou presque ! Autodérision, clins d’œil aux années 1970, mise en scène et photo léchées, et en prime un Édouard Baer sans filtre et des soirées lascives… On rit beaucoup, même si certaines punchlines vont loin, comme cette réplique sur une bombe atomique prête à être lancée sur l’Algérie, le Maroc et la Tunisie : « Ça va sauver le monde ! » ■

« BLACK SNAKE : LA LÉGENDE DU SERPENT NOIR »

(France) de Karole Rocher et Thomas Ngijol.

Avec eux-mêmes, Édouard Baer

documentaire

Les derniers survivants DES TRAINS MITRAILLÉS, des tirs depuis des avions… Les historiens parlent de 89 000 personnes tuées par l’armée française en 1947 à Madagascar. Ce très beau documentaire ne donne pas de chiffres, mais donne la parole à ces Malgaches qui avaient cru pouvoir déclarer l’indépendance de leur pays, après avoir fait la guerre en Europe pour la France. Leurs témoignages sont ponctués d’archives filmées « FAHAVALO, MADAGASCAR 1947 » de leur pays, habilement mêlées aux images d’aujourd’hui : mêmes gestes, mêmes paysages. Avec de superbes (France-Madagascar) de MarieClémence Andriamonta-Paes intermèdes à l’accordéon de Régis Gizavo. ■

road-movie

Sur les routes du Sénégal

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« YAO » (France) de Philippe Godeau. DR

UN ACTEUR ET ÉCRIVAIN FRANÇAIS célèbre présente son nouveau livre au Sénégal, son pays d’origine. Il rencontre à Dakar Yao, un écolier venu de loin pour une dédicace, et entreprend de le raccompagner chez lui. Omar Sy joue presque son propre rôle, aux côtés d’un garçon qui crève l’écran. Mais à part la délicieuse apparition de Fatoumata Diawara en vamp colorée et la rencontre avec l’impressionnante chorégraphe Germaine Acogny, il ne se passe pas grand-chose dans ce Sénégal de carte postale. Seule concession à une réalité plus rude : le lynchage d’un voleur dans un marché, filmé de loin, mais le scénario passe très vite à autre chose. Et nous aussi. ■

Omar Sy joue aux côtés d’un jeune garçon, Lionel Basse, exceptionnel.

Avec Omar Sy, Lionel Basse AFRIQUE MAGAZINE

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ON EN PARLE écrans par Jean-Marie Chazeau

thriller

Jeu de massacre à Phuket

« SI TU PENSES QUE LA VIOLENCE NE SERT À RIEN, c’est que tu n’as pas frappé assez fort ! » La réplique est lancée par le personnage incarné par Sami Bouajila : après quinze ans de prison en France pour un casse qui a mal tourné, il se rend en Thaïlande pour récupérer sa part du butin. C’est là que ses coéquipiers sont réfugiés et semblent mener la grande vie. « Ici, t’as pas une tête d’Arabe, t’as une tête de Français », lui dit son frère en l’accueillant. Sauf que ces amateurs de bling-bling et de filles faciles ont emmené leurs trafics et leurs embrouilles… La récupération du butin sera sanglante, mais moins machiavélique qu’annoncé. ■ « PARADISE BEACH » (France) de Xavier Durringer. Avec Sami Bouajila,

Tewfik Jallab, Hubert Koundé

drame

Amour et injustice DANS LE HARLEM des années 1970, un jeune homme noir est arrêté à tort par un policier blanc et incarcéré. Sa fiancée va passer les années suivantes à lui rendre visite en prison et tenter, avec sa famille, de l’innocenter. Dans une atmosphère parfois cotonneuse, le récit est très fragmenté, coloré, sans que cela n’atténue les tensions raciales de l’époque. Le réalisateur de Moonlight (Oscar du meilleur film 2017) adapte ici un roman de James Baldwin. ■

Le film met parfaitement en lumière les tensions raciales dans les États-Unis des années 1970.

« SI BEALE STREET POUVAIT PARLER »

(États-Unis) de Barry Jenkins.

Avec Kiki Layne, Stephan James

DR - TATUM MANGUS/ANNAPURNA PICTURES - DR (4)

Les films américains attendus en 2019 DISNEY POURSUIT SON EXPLOITATION des super-héros (Captain Marvel), et renouvelle son propre fonds de dessins animés en confiant à Tim Burton une version de Dumbo, l’éléphant volant, en images réelles. Même chose pour Aladdin, incarné par le jeune Égyptien Mena Massoud, aux côtés de Will Smith, lequel se retrouvera également à l’affiche de Gemini Man. Jordan Peel réitérera-t-il le carton de Get Out, film d’horreur antiraciste ? Us pourrait bien en effet en prendre le chemin, avec cette fois-ci Lupita Nyong’o. On croisera sinon Bruce Lee (joué par Mike Moh) dans Once Upon a Time in Hollywood, de Quentin Tarantino, avec Brad Pitt et Leonardo DiCaprio ! Et Netflix créera encore l’événement avec le nouveau Scorsese, The Irishman. La plate-forme diffusera aussi sa première série africaine : Queen Sono [voir p. 64]. ■

13


« MANGA »,

Mayra Andrade,

Columbia/Sony

Mayra Andrade De la saudade à l’afrobeat ELLE EST NÉE À CUBA, a grandi entre l’Allemagne, l’Angola et le Sénégal, a longtemps habité Paris (elle a un français irréprochable), avant de finalement s’installer à Lisbonne il y a quelques saisons. Le joyeux cosmopolitisme de la ville portugaise va à ravir à Mayra Andrade, visage de madone et regard profond, qui propose l’un de ses meilleurs disques à ce jour, lequel lui a demandé cinq ans de réflexion – Lovely Difficult étant paru en 2014. Depuis son premier album, Navega, en 2006, elle en a sorti quatre autres, a collaboré avec Benjamin Biolay et Gilberto Gil, a fait une rencontre déterminante et encourageante avec la reine Cesária Évora… Pour Manga, la jeune femme a voulu s’affranchir de toute retenue, aller vers les sonorités qui la transportent, fussent-elles aux antipodes : « C’est un album métissé, mais sans compromis. Je veux repousser mes limites, tout en résistant au chant des sirènes de l’exclusivement digital, qui pourrait corrompre ce que je veux raconter. » En l’occurrence, la joie de vivre, la nostalgie aussi, les départs et les retrouvailles. 14

Avec « Vapor di Imigrason », elle évoque le bateau de son grand-père, qui lui a permis de tenter sa chance ailleurs, comme de nombreux Cap-Verdiens : « Avec 1 million de Cap-Verdiens dans le monde et 50 000 au Cap-Vert, nous pouvons nous considérer comme des migrants. Ce qui nous pousse à partir, c’est la sécheresse… Autant de larmes qui n’ont jamais arrosé nos sols. » Avec les jeunes faiseurs de beats 2B et Akataché, respectivement originaires d’Abidjan – où elle a enregistré une partie de l’album – et de Dakar, Mayra Andrade affirme la qualité de son songwriting, et son statut de digne héritière de Cesária Évora, qu’elle a rencontrée adolescente. En chef d’orchestre, on retrouve le Français Romain Bilharz, connu pour son travail avec Stromae ou Ayo. Il a parfaitement compris l’importance du pont tracé par la chanteuse entre Afrique et Occident, mélancolie vaporeuse et pulsions dansantes, tradition et modernité. Les 13 chansons polyglottes de Manga, de « Afeto » à « Badia », où se croisent le créole et le portugais, sont pleines de couleurs et de sensualité. ■ AFRIQUE MAGAZINE

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DR

Entre ÉLECTRO ET MÉLOPÉES façon cap-verdienne, Manga confirme la maturité de cette chanteuse de 33 ans.


ON EN PARLE musique par Sophie Rosemont

afropunk GOD SAVE FARAI

« POETIC TRANCE »,

Aziz Sahmaoui & University of Gnawa,

traditions

Blue Line/Pias

AZIZ SAHMAOUI, DE LA FRANCE VERS L’AFRIQUE

Avec ce troisième album collectif, le musicien convainc de nouveau. NÉ À MARRAKECH, Aziz Sahmaoui a baigné dans les musiques locales, organiques comme synthétiques. Après avoir étudié la littérature, il s’est installé à Paris où il a fondé l’Orchestre national de Barbès, avant de collaborer avec le Zawinul Syndicate et de former l’University of Gwana, avec des musiciens français, sénégalais et maghrébins. De leur amitié et de leur alchimie, aussi bien rythmique que mélodique, naît un melting-pot d’inspiration griot, produit par Martin Meissonnier, fidèle de Fela Kuti. Les neuf chansons de Poetic Trance brillent d’un groove partagé entre chaâbi et rock, sans oublier les sonorités ancestrales. ■

« SADNESS IS MY BEST FRIEND », affirme-t-elle sur le morceau « Love Disease ». Et pourtant, Farai Bukowski-Bouquet fait preuve d’une folle énergie, parfois rageuse, parfois romantique, mise au service de ce premier album plus que prometteur. Londonienne d’origine zimbabwéenne, Farai a suivi des cours de thérapie musicale il y a quelques années, ce qui sert son chant façon spoken word, déroulé sur une trame sonore très abrupte, sous influence post-punk. Enregistré dans le sud-est de la capitale anglaise aux côtés de Tony « Tone » Harewood, Rebirth porte bien son nom, tout en rappelant à la moindre occasion ceux qui inspirent Farai : Angela Davis, Billie Holliday, Jean-Michel Basquiat, Joan Miró, Diana Vreeland… ■ « REBIRTH »,

Farai, Ninja Tune

hip-hop

« ZANDOLI »,

JETER DES SORTS

Charlotte Adigéry,

THOMAS DORN - DR (3) - CHRIS TERHART

Yugen Blakrok impose une nouvelle fois son bagout. ACCOMPAGNÉE DU COMPOSITEUR et producteur Kanif the Jahtmaster, la MC sud-africaine Yugen Blakrok propose une suite à Return of the Astro-Goth, sorti en 2013. Forte de plusieurs années de prestations scéniques enflammées, des louanges de Public Enemy et de Kendrick Lamar, et d’une apparition sur la BO de Black Panther, la jeune femme impose de nouveau son bagout avec Anima Mysterium. Un peu inquiétant, clairement audacieux et franchement onirique, ce deuxième album explore l’amour, l’amitié et les turpitudes des relations humaines avec une sincérité non feinte. ■

Deewee/Pias

électro él « ANIMA MYSTERIUM »,

Yugen Blakrok,

I.O.T. Records

CHARLOTTE ADIGÉRY, L’INSOLENTE À LA TÊTE DU LABEL DEEWEE, on trouve David and Stephen Dewaele, pontes de l’électro belge connus pour leur duo 2 Many DJ’s et le groupe Soulwax. Leur nouveau coup de cœur ? Cette chanteuse caraïbo-belge, qui témoigne dans ses chansons aussi bien de son amour du créole que des beats synthétiques. Côté textes, c’est à la fois sensuel, vénéneux et insolent. Dotée d’un fort potentiel soul, Charlotte Adigéry n’a pas sa langue dans sa poche et a fait entièrement confiance au musicien électro Bolis Pupul. Avec son nouvel EP Zandoli, la chanteuse devrait dynamiter tous les dancefloors, de l’Europe aux Caraïbes. ■ 15


Diablico Sucios, de Charles Fréger.

RÉSISTANCES SOUS L’ÉPOQUE COLONIALE L’artiste Charles Fréger expose à Nantes une série consacrée aux mascarades pratiquées par les descendants d’esclaves africains des deux Amériques. ENTRE MASQUES, maquillages, costumes, parures et accessoires, les mascarades s’enchevêtrent dans les cultures africaines, indigènes et coloniales, dans un étourdissant mouvement syncrétique. Couvrant 14 pays d’Amérique, Charles Fréger dresse un inventaire, non exhaustif, de mascarades pratiquées principalement par les descendants d’esclaves africains, célébrant ainsi la mémoire de leurs pairs et leurs cultures singulières. Dans le monde colonial hispanique, le terme « cimarron » désignait initialement l’esclave fugitif, avant de donner naissance à celui de « marron », évoquant l’homme héroïque résistant à l’oppression, après l’abolition de l’esclavage en 1848. Ce n’est pas un hasard si l’événement se déroule à Nantes, ville qui fut le premier port négrier français. 70 photographies sont présentées dans le bâtiment des expositions, quand six autres font écho aux collections permanentes du musée d’histoire, dans les salles dédiées à la traite des Noirs et à la révolution haïtienne. Un témoignage toujours vivant de la résistance sous l’époque coloniale. ■ Loraine Adam « CIMARRON, DE CHARLES FRÉGER », Château

des ducs de Bretagne - Musée d’Histoire de Nantes, du 2 février au 14 avril 2019. chateaunantes.fr/fr 16

L’Algérie, photographiée en 1962 par Marc Riboud.

8e art

À PORTÉE DE REGARD

Une réflexion sur l’image comme moyen de lecture d’un contexte historique. L’EXPOSITION INÉDITE « Photographier l’Algérie » réunit une centaine de photos depuis le début du XXe siècle jusqu’à 2002. De l’enquête ethnographique de Thérèse Rivière, partie en mission dans les Aurès avec Germaine Tillion, à la réaction empathique de Pierre Bourdieu, découvrant au travers d’images prises spontanément en Algérie entre 1958 et 1961 sa vocation de sociologue, en passant par les clichés contraints de femmes algériennes saisis par Marc Garanger, appelé du contingent missionné pour faire des photographies d’identité de la population, cette exposition n’est pas une histoire de l’Algérie par l’image. Elle propose une réflexion sur la nature de l’image comme moyen de lecture d’un contexte historique et social. Les clichés de Bruno Boudjelal découvrant le pays de son père pendant la décennie noire ou les images d’Alger sur une palette de Karim Kal ouvrent l’exposition à la période contemporaine. Sans oublier les photos de Marc Riboud lors des folles journées de l’Indépendance, auxquelles répondent les clichés de Mohamed Kouaci, seul photographe algérien à couvrir la période, de Tunis d’abord, puis d’Algérie. ■ C.F. « PHOTOGRAPHIER L’ALGÉRIE », Institut du monde arabe, Tourcoing, du 28 février au 13 juillet 2019.

ima-tourcoing.fr AFRIQUE MAGAZINE

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CHARLES FRÉGER - MARC RIBOUD

photographie


ON EN PARLE agenda Pendentif en ivoire, RD Congo, XIXe siècle.

renaissance

Le grand défi Le musée royal de l’Afrique centrale, rebaptisé AfricaMuseum, fait peau neuve après cinq années de travaux. IL Y A CENT VINGT ANS, le roi Léopold II créait dans la banlieue de Bruxelles le plus grand musée du monde consacré à l’Afrique centrale – avec un zoo humain – pour vanter les mérites de la colonisation belge au Congo, au Rwanda et au Burundi. Inauguré début décembre 2018, l’AfricaMuseum, qui possède ainsi trois kilomètres d’archives, 120 000 artefacts et 10 millions d’animaux, souhaite avant tout proposer une lecture critique de la période coloniale. Le défi est de taille pour celui qui était considéré comme le dernier musée colonial au monde, et dont l’exposition permanente n’avait pas changé depuis les années 1950. Aujourd’hui, c’est l’histoire coloniale elle-même, avec sa violence, qui est désormais mise en avant, et l’Afrique centrale contemporaine est mise en lumière à travers ses rites, ses cérémonies, ses langues et ses musiques. Dans un premier temps, l’établissement s’engage en outre à numériser toutes les archives du Rwanda pour les rendre ensuite à Kigali. ■ L.A. AFRICAMUSEUM, Tervuren, Belgique. africamuseum.be/fr

pointe-noire

DR

INAUGURATION DU MUSÉE DU CERCLE AFRICAIN À L’ENTRÉE DU GRAND MARCHÉ, dans un bâtiment historique, une ancienne cour de justice vient d’être réhabilitée sous le parrainage de l’Unesco, grâce à la coopération entre l’État congolais et les sociétés pétrolières ENI Congo et Total E&P Congo. Inauguré en décembre dernier, il est dédié à PointeNoire et promeut l’art et la culture. S’il retrace notamment l’histoire de la ligne de chemin de fer jusqu’à Brazzaville, on peut aussi y découvrir des masques, des fétiches, des statues en MUSÉE DU CERCLE provenance de la République démocratique AFRICAIN DE POINTE-NOIRE, du Congo, de l’Angola ou encore du Gabon, ainsi qu’une galerie d’art contemporain. ■ L.A. République du Congo. AFRIQUE MAGAZINE

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événement

50 ANS POUR LE FESPACO !

Le Festival panafricain du cinéma de Ouagadougou revient pour une 26e édition. LA PETITE SEMAINE DU CINÉMA africain lancée à Ouagadougou en 1969 a fait du chemin. Cette année, du 23 février au 2 mars, le célèbre Fespaco fête son cinquantenaire, avec peu de réjouissances à paillettes prévues pour cette 26e édition (l’événement est biennal), mais une présentation de films du patrimoine restaurés et les festivités habituelles, comme la Nuit de la série africaine ou le Gala des partenaires, ainsi que la tenue du Marché international du cinéma et de l’audiovisuel africains (MICA). Près de 5 000 participants sont attendus, et le délégué général Soma Ardiouma a insisté sur les mesures de sécurité renforcées, qui ont été prises pour l’événement, placé cette année sous le thème « Mémoire et avenir des cinémas africains ». Au programme, cinq compétitions, avec l’entrée des documentaires en sélection officielle (longs et courts), ainsi que les films d’animation. Parmi les 20 fictions en lice pour l’Étalon de Yennenga, trois films burkinabè et une forte dominante de projets anglophones. Du côté des favoris, on parle beaucoup de Rafiki, du Kenyan Wanuri Kahui, projeté à Cannes en mai dernier, ou de Fatwa, du Tunisien Mahmoud Ben Mahmoud, Tanit d’or à Carthage en octobre. ■ Emmanuelle Pontié FESTIVAL PANAFRICAIN DU CINÉMA DE OUAGADOUGOU, Burkina Faso, du 23 février

au 2 mars 2019. fespaco.bf 17


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C’EST COMMENT ? par Emmanuelle Pontié

QUEL CLIMAT ? iens, tiens… Est-ce que ça bougerait un peu côté environnement en Afrique ? Inauguration d’un Centre africain pour le climat et le développement durable à Rome fin janvier, organisation d’un One Planet Summit le 14 mars prochain à Nairobi… Très bien, très bien. Au programme des bonnes résolutions et des discussions : la promotion des énergies renouvelables, le renforcement de la biodiversité, l’agriculture intelligente… Car on l’a lu et relu, l’Afrique n’est responsable que de 4 % des émissions mondiales de gaz à effet de serre, mais 65 % de la population du continent est considérée comme étant directement touchée par le changement climatique. Alors, il faudrait un peu… agir. D’abord sur les gouvernements africains, qui, au-delà de reléguer la question verte à la dernière place des priorités et de la laisser végéter au fin fond d’un ministère pauvre, ne voient pas le début d’une solution de financement pour les aider à faire face. Ensuite, il faudrait travailler vaillamment sur les mentalités et les réalités du quotidien du citoyen lambda, dans son quartier ou son village. Car franchement, à part regarder d’un œil curieux un chef d’État et son cortège qui se dirigent vers un terrain vague pour une cérémonie de plantation de 100 arbustes, les populations ont (encore) d’autres chats à fouetter avant de se soucier du réchauffement de la planète, de la pollution ou des trous béants dans la couche d’ozone. Primo, trouver du travail, nourrir ses enfants, les soigner, les éduquer, etc. Et pour un villageois, arrêter de couper du bois de chauffe, qui entraîne une déforestation sauvage, passer aux énergies renouvelables ou se mettre à de nouvelles techniques agricoles, ce n’est pas demain la veille ! La dure réalité, la culture ancestrale et l’absence de moyens sont autant de freins aux prises de conscience vertes pour un avenir meilleur. Et vouloir

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imposer des sacs en papier à la place des plastiques, sans faciliter au préalable le lancement d’usines à… papier, comme au Rwanda par exemple, ben ça marche pas. Ou encore parler du tri des ordures dans les quartiers quand les décharges de fortune se trouvent derrière les maisons, ben ça marchera pas non plus. Bien sûr, l’impulsion viendra d’en haut, et les grandes réunions internationales qui incluent l’Afrique et invitent leurs dirigeants sont importantes. Bien sûr, il faut multiplier les initiatives en faveur des biocarburants ou du solaire, soutenir des projets privés, publics, intelligents, petits et grands, les mener à bout. Mais pour que tout cela avance, se concrétise, il faudra absolument prendre en compte l’environnement social, avant l’environnement tout court. Sinon, on en restera aux grands discours et aux vœux pieux ou, pire, aux financements inutiles, dilapidés par de mauvaises politiques, inadaptées au contexte local. ■

La dure réalité, la culture ancestrale et l’absence de moyens sont autant de freins aux prises de conscience vertes pour un avenir meilleur.

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TRANSPORT

Dopé par l’essor des élites et du commerce global, le secteur de l’aviation apparaît comme l’un des marchés d’avenir du continent. Compagnies panafricaines, nouveaux arrivants régionaux, mégatransporteurs internationaux se livrent donc une véritable bataille de « territoires ». Pourtant, le business reste fragile et les déficits nombreux. par Cédric Gouverneur 20

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REUTERS /TIKSA NEGERI

UN GRAND JEU D’ÉCHECS DANS LES AIRS


Un Boeing de la compagnie phare du continent à l’aéroport international de Bole, à Addis-Abeba.

a faillite d’Air Afrique, en 2002, a laissé un goût amer. Pourtant, le secteur du transport aérien s’extasie devant les perspectives qu’offre le ciel africain : en 2018, le trafic passager y a crû de 6,5 %, selon l’Organisation de l’aviation civile internationale (OACI). Si le continent ne représente que 3 % du trafic passager régulier international (contre 37 % pour l’Europe), le marché est prometteur, du fait de l’urbanisation rapide et de la croissance de la classe moyenne. Signe qui ne trompe pas : l’avionneur américain Boeing estime que le continent aura besoin de 1 190 gros-porteurs supplémentaires ces vingt prochaines années ! Reste qu’en attendant la concrétisation de ces faramineuses perspectives, le trafic aérien intra-africain demeure insignifiant. Un coup d’œil sur Flightradar, le site qui visualise les vols en temps réel, suffit pour s’en convaincre : comparé au reste du globe, le ciel africain paraît vide ! « Tous les

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pays n’ont pas forcément besoin d’échanges, constate Didier Bréchemier, spécialiste du transport. Pas de demande, pas d’offre, donc pas de marché », résume-t-il. Pour les compagnies reines qui se disputent les cieux, le trafic intra-africain a néanmoins le mérite de drainer des passagers vers les hubs, ces aéroports pivots connectés au monde. À ce jeu, Ethiopian Airlines « se positionne plus que jamais comme le phare de l’aviation africaine », analyse le journaliste camerounais Romuald Touembou Ngueyap, rédacteur en chef du site spécialisé dans l’aéronautique en Afrique NewsAero. De fait, la compagnie nationale éthiopienne place partout ses pions : « Déjà actionnaire chez Asky Airlines et Malawi Airlines, Ethiopian Airlines a récemment acquis 49 % des parts de Tchadia Airlines et 45 % de celles de Zambia Airlines. Ces transporteurs apparaissent comme son bras séculier dans la bataille de l’intra-africain », analyse Romuald Touembou Ngueyap. Ces participations stratégiques 21


TRANSPORT UN GRAND JEU D’ÉCHECS DANS LES AIRS

permettent à Ethiopian de faire converger des clients vers le hub d’Addis-Abeba, idéalement situé, et, de là, vers l’Europe, les pays du Golfe, l’Asie, voire l’Amérique du Nord. Air France, elle, est en joint-venture avec Kenya Airways. Depuis Paris, le hub de Nairobi sera desservi par cinq vols par semaine à partir de la fin mars 2019, et même un vol quotidien dès la fin octobre : « Le réseau Afrique représente environ 17 % de notre offre long-courrier, détaille Franck Legré, directeur général Afrique d’Air France-KLM. Nous développons notre offre grâce à des vols en correspondance sur le réseau de nos partenaires. Au-delà de Nairobi, un client peut rejoindre 26 destinations desservies par Kenya Airways. » DES CONCURRENTS POUR AIR FRANCE Mais pendant que les grandes compagnies tissent patiemment leurs toiles, le blocus imposé depuis juin 2017 au Qatar par ses voisins du golfe Arabique a des répercussions jusque dans le golfe de Guinée… Interdite de vol dans les espaces aériens d’Arabie saoudite, des Émirats et même d’Égypte, Qatar Airways a dû renoncer à 18 lignes ! Elle cherche donc des alternatives : « L’Afrique possède un énorme potentiel et se trouve sous-desservie », expliquait son PDG, Akbar Al Baker, au forum

de Doha en décembre dernier. Qatar Airways prévoit d’ouvrir de nouvelles lignes sur le continent et se dit prête à accueillir à son hub de Doha des compagnies africaines. Son rival Emirates n’est pas en reste : la compagnie de Dubaï vient d’annoncer le renforcement de ses dessertes en Afrique, où elle engrange déjà plus de 10 % de ses revenus. Autre acteur oriental qui monte en puissance : Turkish Airlines, « dont le déploiement à l’étranger est soutenu par Ankara », nous explique Didier Bréchemier. « Turkish Airlines a des avions un peu plus petits, précise-t-il. Donc avec un meilleur taux de remplissage. » Ce plus petit gabarit s’avère un atout pour le géant turc : sur le continent, le coefficient de remplissage est en moyenne de 71,8 %, contre 84,5 % en Europe, selon les chiffres de l’OACI. Et un siège vide, c’est une perte sèche… Résultat : Turkish Airlines propose aujourd’hui une cinquantaine d’atterrissages par jour en Afrique, contre moins de 20 en 2012. Cette concurrence rebat les cartes : Air France a longtemps été dans une situation de quasi-monopole en Afrique francophone, renforcée en 1990 par son absorption du réseau d’UTA, puis en 2001 par les faillites successives de Swissair, la Belge Sabena et Air Afrique. Depuis bientôt dix ans, le groupe franco-néerlandais traverse une crise, en raison notamment de

PASSAGERS PAR AN (en millions)

FLOTTE (long-courrier et moyen-courrier)

AÉROPORTS AFRICAINS DESSERVIS

ETHIOPIAN AIRLINES Star Alliance

10

100

60

KENYA AIRWAYS Sky Team

4

35

50

AIR FRANCE-KLM Sky Team

101,4

206

47

TURKISH AIRLINES

75

286

45

ROYAL AIR MAROC Oneworld

6,7

55

30

EMIRATES

59

272

22

RWANDAIR

Près de 1

12

20

QATAR AIRWAYS Oneworld

32

198

18

AIR CÔTE D’IVOIRE

0,8

10

18

ASKY

0,5

9

18

Star Alliance

22

Notre classement des acteurs majeurs panafricains reste « intuitif ». Il se fonde sur le nombre d’aéroports et/ou de destinations africaines desservis. Les chiffres peuvent varier d’un mois à l’autre en fonction des programmes saisonniers et des ouvertures ou fermetures de ligne. Mais permettent cependant de souligner les tendances. Avec d’abord la montée en puissance de grandes compagnies soutenues par des hubs idéalement placés et/ou des alliances commerciales fortes pour relier le continent au reste du monde. Et le développement de compagnies régionales dynamiques qui travaillent au niveau local et multiplient les vols directs. Une approche très ambitieuse en attendant la rentabilité. ■ Z.L.

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ISSOUF SANOGO/AFP - CYRIL NDEGEYA - DR

10 ACTEURS PANAFRICAINS MAJEURS


Le président ivoirien, Alassane Ouattara, lors de la présentation des appareils de la nouvelle compagnie nationale à l’aéroport international FélixHouphouëtBoigny, le 23 octobre 2012. la concurrence des compagnies low cost et des majors du Golfe. Crise que confirme l’échec – au terme d’un an d’existence ! – de son low cost Joon. Malgré tout, cette position dominante en Afrique avait perduré : les lignes africaines sont les plus rentables, notamment en raison d’une clientèle d’expatriés et de cadres de l’industrie pétrolière. Désormais, Air FranceKLM doit faire face, entre l’Afrique de l’Ouest et Paris, à des concurrents meilleur marché, comme RAM, Turkish, et même Ethiopian ou la Portugaise TAP : de ce fait, l’année 2018 s’est avérée un peu difficile pour Air France-KLM en Afrique, avec un chiffre d’affaires de 2,10 milliards d’euros fin septembre, contre 2,26 milliards sur les neuf premiers mois de 2017. Loin de se hasarder à une guerre des prix, la compagnie mise sur « une stratégie globale de montée en gamme », détaille Franck Legré.

Abidjan et Dakar à Paris, après Asky Airlines au Togo, voici Green Africa Airways au Nigeria. Fondée par d’anciens dirigeants d’American Airlines, GAA a annoncé début janvier un partenariat avec l’avionneur américain Boeing pour s’équiper à terme de… 100 gros-porteurs 737 ! Sans oublier le trublion RwandAir : après Londres (Gatwick) et Bruxelles, il va desservir Canton et New York. Compagnie publique, endettée mais fermement appuyée par les autorités de Kigali, RwandAir veut doubler sa flotte en cinq ans. La croissance annoncée de l’offre comme de la demande soulève une interrogation : les aéroports africains vont-ils pouvoir suivre ? En avril 2018,

ADAPTER LES INFRASTRUCTURES « En 2019, nous proposons un produit de grande qualité, avec un investissement de 150 millions d’euros dans les nouvelles cabines de voyage de nos 15 A330. Les premières escales à en profiter seront Ouagadougou et Accra », précise-t-il. D’ambitieux challengers privés sont aussi décidés à tailler des croupières aux leaders : après Corsair (du voyagiste TUI), qui relie

En pleine expansion, RwandAir desservira bientôt Canton et New York.

Le 31 janvier 2019, le nouvel Airbus A330neo atterrit à l’aéroport international Blaise-Diagne de Dakar. Air Sénégal est la première compagnie africaine à acquérir cet appareil.

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La RAM est le premier opérateur africain à faire voler un Boeing 787 Dreamliner.

QUALITÉ DU SERVICE LE PALMARÈS DES COMPAGNIES AFRICAINES

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ETHIOPIAN AIRLINES (40) SOUTH AFRICAN AIRWAYS (45) AIR MAURITIUS (69) AIR SEYCHELLES (82) KENYA AIRWAYS (85) ROYAL AIR MAROC

le Nigérian Olumuyiwa Benard Aliu, président du conseil de l’OACI, s’en inquiétait : « On s’attend à ce que de nombreux aéroports pivots dépassent leurs capacités d’ici à 2020. » C’està-dire d’ici à demain… Partout, les autorités se démènent pour accroître leurs volumes aéroportuaires : Alger, Accra, Abuja, Entebbe, Harare… Le Sénégal a inauguré un nouvel aéroport international fin 2017, conçu pour 3 millions de passagers par an et extensible jusqu’à une capacité de 5 millions. L’Égypte a construit, entre Le Caire et Alexandrie, le nouvel aéroport de Sphinx. Le Rwanda bâtit un aéroport à Bugesera pour accueillir 6 millions de passagers annuels en 2030. Ethiopian Airlines a étendu et modernisé l’aéroport international de Bole pour 10 millions de passagers. C’est, à la fois, beaucoup et encore peu comparé à un hub européen : Aéroports de Paris (Orly et Roissy) dépasse les 100 millions… À noter que ces opérations de modernisation et d’extension sont souvent effectuées dans le cadre d’une concession à des gestionnaires étrangers : « C’est le mécanisme en vogue sur le continent, explique Romuald Ngueyap. Loin d’être une privatisation, analyse le rédacteur en chef de NewsAero, la concession et les contrats BOT – built

Les classements annuels du cabinet de conseil britannique Skytrax sont devenus l’une des références incontournables sur le monde aérien. Ils sont fondés sur des enquêtes de satisfaction menées auprès de près de 20 millions de passagers. Le palmarès 2018 des 100 meilleures compagnies du monde est dominé par Singapour Airlines (2e rang pour Qatar Airways, 3e pour All Nippon Airways, 4e pour Emirates, 5e pour Eva Air). Dans ce top 100, l’Afrique n’apparaît qu’à cinq occurrences, une de moins qu’en 2017 : la Royal Air Maroc, qui s’inscrivait à la 97e place l’année dernière, est sortie du classement, mais se place au 6e rang pour l’Afrique. ■ Z.L.

SOTERI GATERA

« L’urgence d’un marché unique continental » AM : Comment expliquer ce retard dans la mise en place du Marché unique du transport aérien en Afrique (Mutaa), décidée à Yamoussoukro en 1999 ? Soteri Gatera : Il y a eu dans le passé des réticences pour ratifier et adopter la décision de Yamoussoukro. La crainte chez certains que la compagnie nationale, face à la concurrence étrangère, perde son image de porte-drapeau. Mais entre-temps de nombreuses compagnies nationales ont fait faillite, même sans mise en œuvre de la décision de Yamoussoukro. La direction prise par la Conférence de l’Union africaine en décembre 2017 d’établir un marché du transport aérien africain pleinement libéralisé a rencontré l’enthousiasme des États membres. Jusqu’ici, 25 pays ont ratifié le Mutaa et font des efforts concertés pour amener les autres à bord. Presque tous sont convaincus

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que le secteur aérien a un rôle majeur à jouer dans la transformation des économies africaines. Une véritable mise en œuvre du Mutaa créerait des emplois décents, aurait des incidences sur le tourisme et le commerce, rendrait le transport aérien plus accessible, grâce à des tarifs en baisse, et les compagnies low cost pousseraient comme des champignons, facilitant les trajets courts. En attendant le Mutaa, comment développer le transport aérien en Afrique ? Outre la modernisation et l’expansion des infrastructures sur le continent pour répondre à la demande croissante, les impôts et les taxes dans ce secteur doivent être réalistes : les services aériens sont souvent catalogués comme des services privilégiés, taxés autant que l’alcool ou le tabac ! Les taxes sur le carburant sont aussi au plus haut.

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ED TURNER/THE BOEING COMPANY

Chef de la section de l’industrialisation et des infrastructures à la Commission économique pour l’Afrique (CEA) des Nations unies, Soteri Gatera a répondu à nos questions depuis Kigali. Pour le haut fonctionnaire onusien, il est urgent de tirer les leçons des faillites à répétition.


TRANSPORT UN GRAND JEU D’ÉCHECS DANS LES AIRS

operate transferr – ont o permis à plusieurs États de se doter d’infr d’infrastructures aéroportuaires Français Aeria est ainsi gestionnaire modernes. Le França d’Abidjan, le Singapourde l’aéroport international internatio ien Olam, de celui de Libreville. Le Turc Summa a obtenu la de l’aéroport de Dakar et pour concession pour vingt-cinq ans d trente ans de celui de Niamey, le Portugais Mota-Engil sera international du Rwanda. » chargé du nouvel aéroport intern CAR SURTAXÉES DES COMPAGNIES FRAGILES C croissance, la malédiction d’Icare Malgré ce contexte de crois mis la clef sous la porte en 2012, guette toujours : Air Nigeria a mi Sénégal Airlines en 2016. Au Congo-Brazzaville, la faillite d’ECAir (2011-2016) et l’engloutissement d’un demi-milliard d’euros d’argent public ont fait scandale et suscité des manifestations. South African Airways est en banqueroute et Tunisair pourrait licencier 1 200 salariés. Air Côte d’Ivoire – qui avait succédé à Air Ivoire en 2012 – accumule les dettes. Au total, rien qu’en Afrique de l’Ouest, une quarantaine de compagnies ont fait faillite en vingt ans ! Les experts accusent les taxes : « Il faut revoir à la baisse les taxes aéroportuaires, qui restent les plus élevées du monde, souligne Romuald Ngueyap. Leur poids financier a un impact durable et négatif sur la viabilité des compagnies africaines, qui ne peuvent être compétitives sur

Une révision s’impose pour rendre le transport aérien plus accessible et plus disponible. Le développement des ressources humaines doit suivre afin de fournir les services exigés par la demande croissante de transport aérien : pilotes, hôtesses, ingénieurs maintenance seront demandés en grand nombre ; l’Académie éthiopienne d’aviation (EAA) n’aura pas la capacité de couvrir les besoins de tout un continent ! Quelles leçons tirer des faillites retentissantes de compagnies aériennes publiques en Afrique ? Même s’il existe des compagnies publiques florissantes tel que RAM, RwandAir, Ethiopian Airlines, le secteur privé est bien meilleur gestionnaire que les gouvernements, spécialement dans beaucoup de pays africains… Les compagnies nationales ne doivent plus être des « vaches à lait » pour le trésor public ! Les compagnies aériennes ont besoin d’agir loin du bras gouvernemental. Beaucoup se sont effondrées du fait de règles et d’interférences intempestives. Le secteur public ne peut agir seul, le privé a un rôle important à jouer dans le management, l’investissement, la mise en place de stratégies et de business model viables. ■ Propos recueillis par Cédric Gouverneur

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le strapontin international. Pour preuve, alors que le secteur s’achemine vers une dixième année consécutive de rentabilité, les compagnies africaines restent dans le rouge. L’Association internationale du transport aérien (Aita) estime leurs pertes pour 2019 à 300 millions de dollars », alors même que les bénéfices nets de l’industrie aérienne mondiale devraient s’élever en 2019 à 35,5 milliards de dollars ! Le prix du carburant est aussi en cause : « Il est en Afrique 20 % supérieur à la moyenne mondiale, poursuit Romuald Ngueyap. Au Nigeria, les transporteurs nationaux demandent une uniformisation des taxes et un rééquilibrage du prix des carburants pour une concurrence loyale. » Ces coûts clouent au sol le low cost. Florissant en Europe et en Asie, ce modèle n’existe en Afrique que là où abonde le cash des touristes. Les pays où opèrent les low cost coïncident avec les aires où le tourisme est un levier essentiel de l’économie locale, comme l’Afrique du Sud, le Kenya et la Tanzanie. Et encore : la Tanzanienne Fastjet est en difficulté… Face à ces pesanteurs, les petites compagnies mutualisent certains coûts, comme Air Côte d’Ivoire et Air Sénégal. Cette dernière vient d’acquérir son premier Airbus A330neo, qui relie Paris en vol quotidien depuis début février. D’autres s’associent : Air Mauritius, RwandAir, South African et Kenya Airways doivent lancer leur propre alliance en mars. Royal Air Maroc vient, elle, de rejoindre l’alliance Oneworld. FLOTTE PORTE-DRAPEAU Pour aider à l’essor du transport aérien, la Commission économique pour l’Afrique (CEA) des Nations unies planche sur une solution durable et à l’échelle du continent : convaincre les États de l’Union africaine d’enfin mettre en œuvre le marché unique du transport aérien africain (Mutaa), décidé à Yamoussoukro en… 1999 ! [Lire ci-contre notre interview de Soteri Gatera, le chef de la section des infrastructures et de l’industrialisation de la CEA.] Vingt années de retard. Notamment à cause des orgueils nationaux, analyse Didier Bréchemier : « Il y aurait besoin d’une plus forte coopération, déplore-t-il. Mais chaque État veut sa compagnie nationale, avec son propre drapeau. Une question de prestige qui ne facilite pas les mutualisations. Avec un marché unique, il y aurait moins de compagnies : volume et trafic sont liés à la demande. Certains pays [moins intégrés aux flux économiques] auraient moins de liaisons qu’ils le souhaiteraient… La solution ? Qu’ils se coordonnent, fusionnent en trois ou quatre compagnies pour adresser le marché du continent. » Autre obstacle au Mutaa : les restrictions à la libre circulation des personnes. La mise en place effective du passeport unique de l’Union africaine n’est pas pour demain : Romuald Touembou Ngueyap souligne que les Nigérians, pourtant ressortissants de la première économie du continent, « doivent obtenir un visa pour entrer dans une vingtaine de pays africains… » ■ 25


SOCIÉTÉ

MAGHREB EN FINIR AVEC LE TABOU DE L’HÉRITAGE Elles représentent la moitié de la population et sont souvent présentées comme les gardiennes du temple. Mais les femmes, pour la plupart actives et piliers de la famille, ne sont toujours pas considérées comme les égales des hommes en droit. En particulier en matière de succession.

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par Frida Dahmani

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oura, 55 ans, sort de chez son avocat ; elle a porté plainte contre ses frères, qui ont fait main basse sur sa part d’héritage. « Jusqu’au décès de notre mère, ils se sont bien tenus et n’ont rien exigé. Ils lui avaient laissé la maison et partageaient les revenus des terres que nous possédons. À sa mort, ils ont accaparé tous les biens sous prétexte d’une procuration que leur avait donnée notre mère. J’ai épuisé toutes les conciliations possibles, et la justice est le seul recours qui me reste », raconte cette professeure d’arabe. Son histoire, c’est celle de milliers de Maghrébines. Pourtant, Noura est tunisienne et, comme ses concitoyennes, elle bénéficie, avec le Code du statut personnel (CSP), des droits les plus larges accordés aux femmes dans le monde arabe depuis 1956. Pour cela, la Tunisie est applaudie par les Occidentaux et vouée aux gémonies par les prédicateurs musulmans. La question successorale est un tel tabou que même Bourguiba, au faîte de sa gloire, n’a pas osé inclure l’égalité en cette matière parmi les textes du CSP. « Ce n’est pas le moment opportun », avait-il confié à l’époque à Béji Caïd Essebsi, actuel président de la République. Ce dernier a repris le flambeau du réformisme tunisien en lançant, en 2016, l’initiative d’une mise en conformité des lois à la Constitution. Une approche qui met les égalités au cœur des discussions puisque la loi fondamentale tunisienne adoptée en 2014 considère les hommes et les femmes comme citoyens égaux en droit. Il en est de même au Maroc et en Algérie, où le débat est plus timide mais se heurte aussi aux conservateurs et aux islamistes, qui n’en démordent pas : « Au fils, une part équivalente à celle de deux filles », comme le stipule le Coran dans le verset 11 de la sourate des Femmes. Le projet de Béji Caïd Essebsi, qui va être soumis au vote à l’Assemblée des représentants du peuple (ARP), porte sur différents volets de révision des lois, mais c’est sur l’héritage que le débat achoppe. Pourtant, ce projet, qui s’attire les foudres des ulémas et des prédicateurs des pays arabes, propose différentes formules à même de convenir au plus grand nombre. Dans sa mouture finale, il prévoit qu’une personne dispose, de son vivant, de ses biens comme elle l’entend, et décide ainsi soit d’un partage équitable entre tous ses héritiers sans distinction, soit de l’application des règles de la charia, qui octroie aux AFRIQUE MAGAZINE

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Le 10 mars 2018, à Tunis, la marche nationale pour l’égalité entre femmes et hommes dans l’héritage réunissait plusieurs personnalités et organisations de la société civile.

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ux femmes, la moitié de la part dont héritent les hommes », c’est en substance ce qui a été retenu des dispositions sur l’héritage prévues par le Coran énoncées dans la sourate des Femmes. Dans le contexte de la société tribale, cette position du texte sacré, qui paraît discriminatoire aujourd’hui, est avant-gardiste ; un réel progrès social puisque les femmes, à l’époque, n’avaient pas de droits et étaient considérées comme des biens ; certaines s’en étaient plaintes au Prophète. C’est dans ce contexte que la parole divine révélée au prophète Mohamed a affirmé, ni plus ni moins, l’égalité entre hommes et femmes en matière de succession. Selon le verset 7 de la sourate des Femmes, « il revient aux héritiers hommes une part dans l’héritage laissé par leurs parents ou leurs proches ; de même qu’il revient aux femmes une part dans l’héritage laissé par leurs parents ou leurs proches ; et ce quelle que soit l’importance de la succession, cette quantité est une obligation ». De même, le verset 32 professe : « N’enviez pas les faveurs par lesquelles Dieu a élevé certains d’entre vous au-dessus des autres ; aux hommes reviendra la part qu’ils auront méritée par leurs œuvres et aux femmes reviendra la part qu’elles auront méritée par leurs œuvres. » Mais le Coran porte aussi des contradictions ; dans la même sourate, le verset 11 admet une réserve, stipulant qu’une fille recevra la moitié de la part de son frère : « En ce qui concerne vos enfants, Dieu vous prescrit d’attribuer au garçon une part égale à celle de deux filles. » Le texte porte ainsi en lui toute une ambiguïté, dont les hommes se sont aussitôt emparés, mais également les solutions par une juste interprétation du verset 7. ■ F.D.

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COHÉSION FAMILIALE « Il y a une sorte d’hypocrisie sociale puisque le précepte coranique n’est pas respecté. Depuis plusieurs années, les légataires effectuent des donations de leur vivant pour contourner l’application de la charia », dénonce une militante de l’Association tunisienne des femmes démocrates (ATFD). Une partie de l’argumentaire des féministes tunisiennes contre la discrimination en matière d’héritage repose sur l’évolution du rôle et de la situation des femmes. Même son de cloche en Algérie : « Aujourd’hui, la famille nucléaire s’impose, le célibat définitif devient une réalité forte et les femmes occupent une place marquée sur le marché de l’emploi. Elles travaillent, prennent en charge les parents et leur foyer, participant ainsi à la constitution du patrimoine familial », assure l’avocate Nadia Aït Zaï, active au sein du Centre d’information et de documentation sur les droits de l’enfant et de la femme (Ciddef). Malgré tous les discours assénés et répétés par les mouvements féministes depuis des décennies, le fait est que toute avancée législative en matière de droit des femmes choque les conservateurs. En Algérie, les hommes reconnaissent la part prise par leurs AFRIQUE MAGAZINE

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CE QUE DIT LE CORAN

femmes la moitié de la part des hommes. Si le légataire, à sa disparition, n’a laissé aucune consigne particulière, le principe de l’égalité sera appliqué. Une sorte d’héritage à la carte qui devrait contenter même les plus traditionalistes. N’empêche, la polémique est toujours aussi vive entre modernistes et conservateurs. « Dans le Coran, des versets prônent de couper les mains des voleurs ; vous ne vous y conformez pas. Pourquoi vouloir que seul le verset sur l’héritage soit appliqué ? Soit vous décidez d’avoir une lecture consciente du Coran afin d’assimiler ses objectifs et son essence et de saisir ses valeurs spirituelles, soit vous suivez tous les versets coraniques à la lettre et admettez que vous êtes des “Daechiens” », assène l’islamologue Olfa Youssef aux islamistes, tandis que le parti salafiste Hizb Ettahrir estime que « ce projet colonialiste combat l’islam et ses dispositions ». Des positions antinomiques communes à tout le Maghreb mais qui voient aussi interférer le politique. Face à la mobilisation de la société civile, en septembre 2018, le parti algérien du Rassemblement pour la culture et la démocratie (RCD) a pris fait et cause pour l’application de la Constitution, au grand dam des religieux. Cependant, le sujet ne mobilise pas vraiment les partis, bien qu’au Maroc la pétition lancée par une centaine d’intellectuels en faveur de l’égalité dans l’héritage ait reçu le soutien du prédicateur salafiste Abou Hafs et suscité l’intérêt du Parti authenticité et modernité (PAM), de l’Union constitutionnelle (UC) et de l’Union socialiste des forces populaires (USFP), qui ont proposé un débat. Comme le parti islamiste Ennahdha en Tunisie, le Parti de la justice et du développement (PJD) marocain a qualifié cette démarche d’irresponsable.


SERGE SIBERT/COSMOS

Au Maroc comme dans les autres pays de la région, difficile de concilier des constitutions où femmes et hommes sont des citoyens à part entière et des lois inégalitaires.

concitoyennes dans la lutte de libération nationale, mais peinent à les considérer comme leurs égales, malgré les lois. Comme dans tous les pays du Maghreb, les droits des femmes font l’objet d’une polarisation de la société, et les mentalités, qui devraient précéder les lois, tardent à se mettre au diapason du législateur. Même en Tunisie, la bataille n’est pas gagnée malgré soixante ans d’émancipation des femmes. Il a fallu de longs débats à l’Assemblée des représentants du peuple (ARP) pour convaincre du bien-fondé de la loi contre la violence faite aux femmes, des peines à infliger aux violeurs, de la transmission du nom de la mère aux enfants et de la possibilité pour les Tunisiennes d’épouser un non-musulman sans qu’il se convertisse au préalable. Chaque fois, les conservateurs ont évoqué un risque de dégradation de la société et des mœurs. Noureddine Khadmi, ancien ministre des Affaires religieuses et dirigeant au sein du parti Ennahdha, avait réclamé une fatwa et l’appui du Conseil islamique, soutenant que le projet proposé par Béji Caïd Essebsi renonçait « aux concepts de la morale et de la pudeur ». AFRIQUE MAGAZINE

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Toute avancée législative en matière de droit des femmes choque les conservateurs.

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Face aux résistances, les régimes n’ont jamais eu l’audace de trancher. Paradoxalement, ce sont souvent les femmes qui rejettent l’égalité successorale. « Ce projet est celui de la débauche », tacle Halima Maalej, qui a mené les Ligues de la protection de la révolution (LPR), milices aujourd’hui interdites. Mais en général, celles qui s’opposent à la réforme ont d’autres arguments. Certaines ne veulent pas briser la cohésion familiale ou créer des conflits et acceptent le joug patriarcal, d’autres vont jusqu’à céder à leurs frères la part qui leur revient. « De toute façon, ma famille me fait vivre ; cela changerait quoi que je gère moi-même l’élevage hérité de mon père ? En me mariant, je ne porterais plus son nom, je donnerais ses biens à mon époux et spolierais ainsi mon frère », estime une femme de Sidi Bouzid (Centre). Une attitude façonnée par une éducation rigoriste et la volonté d’écarter les femmes de la sphère décisionnelle. Cet atavisme remonte aux origines tribales des populations de l’intérieur de la Tunisie. Une étude de l’Arab Barometer, en 2017, révèle que le conservatisme plus marqué en Algérie est soutenu par des femmes, peu enclines aux conflits et peu sensibles aux discriminations, notamment en matière d’emploi, d’accès à l’enseignement ou à l’héritage. Les pays maghrébins sont pris en

tenaille entre des constitutions où femmes et hommes sont des citoyens à part entière et des lois fondées sur le code musulman. Difficile de concilier les deux. Une affaire qui prend une tournure éminemment politique puisqu’en Tunisie, les islamistes, qui n’ont pu inscrire la charia dans la Constitution, veulent l’imposer indirectement. Étrangement, ce sont toujours les droits des femmes qui sont visés. En Algérie, les militantes s’essoufflent ; elles ont obtenu bien peu de résultats et le Code de la famille s’appuie toujours sur la charia. Dans tous les cas : mariage, divorce, garde des enfants, partage des biens, l’homme tire son épingle du jeu, bien que la polygamie ait été restreinte, et il ne saurait être question de toucher à l’héritage. Avec la Moudawana, le Code de la famille, le Maroc a emprunté la voie du modèle tunisien en matière de protection des femmes, mais 87 % de Marocains et de Marocaines s’opposent à l’égalité successorale, bien que le tiers des familles soient gérées par des femmes, qui préfèrent le plus souvent laisser aux hommes leurs privilèges. Les réformes, dans ce cas, sont difficiles. Alors même que l’islam prévoit l’ijtihad : une lecture éclairée du Coran qui suppose un effort d’interprétation

Ailleurs dans le monde Égypte Une moitié pour les femmes LA CONSTITUTION ÉGYPTIENNE donne aux femmes le droit à la propriété et à l’héritage, mais cette disposition demeure étroitement liée à l’interprétation et à l’application de la charia, qui fait loi au titre de la prévalence du code musulman. Aussi, les femmes n’héritent que de la moitié de la part qui revient aux hommes. Victimes de pressions ou de violences familiales, les Égyptiennes abandonnent souvent l’intégralité de leurs droits successoraux en faveur des hommes de leur famille. Un phénomène de société récurrent qui a inquiété les autorités à tel point que,

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début janvier 2018, une loi pénalisant sévèrement toute personne tentant de spolier une femme de ses droits à l’héritage a été adoptée. Pourtant, les Égyptiennes sont toujours vulnérables et cibles de violence, dans la rue comme chez elles. Une loi d’« obéissance » permet aujourd’hui au mari de porter plainte contre son épouse si elle quitte le domicile sans qu’il en soit avisé. Dans ce contexte, l’égalité dans l’héritage semble une utopie.

Indonésie D’autres combats Aborder les droits des femmes en Indonésie revient à soulever des problématiques religieuses,

notamment avec l’imposition du niqab aux musulmanes et la stricte application du droit musulman pour tout ce qui relève de la famille, mais le mécontentement des Indonésiennes commence à se faire sentir. Elles se révoltent, mais l’héritage n’est pas encore leur priorité. Elles luttent pour obtenir la garde de leurs enfants en cas de divorce, contre la polygamie ou les violences qu’elles subissent. Paradoxalement, l’égalité en matière d’emploi est admise en Indonésie, ainsi que l’accès des femmes à la sphère politique, où elles sont d’ailleurs très actives. Cependant, dans certaines régions du pays où les traditions sont très ancrées, les femmes continuent de faire l’objet de discriminations.

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permettant l’adaptation des textes selon le contexte de l’époque. Face aux résistances, les régimes n’ont jamais eu l’audace de trancher, même quand ils ont, comme en Tunisie, beaucoup misé sur les femmes. « C’est un peu pour la photo. Dans le fond, des femmes éduquées, actives et qui ont l’audace de réussir font de l’ombre aux hommes. Avec le CSP, ils se sont sentis spoliés de leur autorité ; imaginez si elles venaient à posséder des biens, des terres ou des entreprises par héritage ! » lance Noura, qui rappelle que les revendications des Tunisiennes ont toujours été concrétisées par la volonté d’hommes. Non seulement la discrimination face à l’héritage renvoie à une image dévalorisante des femmes, considérées comme immatures, voire irresponsables, mais elle a aussi une incidence économique, fragilisant leur accès à la propriété, notamment en milieu rural. Ce qui est certain, c’est que le débat est ouvert en Tunisie ; il risque, pour cause d’année électorale, de ne pas être clos rapidement par l’Assemblée, et de devenir un argument de campagne pour les partis. Une manière pour les uns et les autres de prendre en considération le poids du vote des femmes qui ont porté le parti Nidaa Tounes à la victoire en 2014. Reste à savoir si les politiques oseront et si les autres pays maghrébins, tiraillés entre « réformisme nécessaire et rigidité conservatrice », lui emboîteront le pas en admettant, comme le soulignent les Marocaines Asma Lamrabet, théologienne, et Fatima Mernissi, sociologue, que « la question de l’égalité est un socle de la démocratie ». ■

LA PEAU DE CHAGRIN DES DROITS DES LIBYENNES

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iscrètes, les Libyennes n’ont jamais fait figure de suffragettes, à l’instar des Tunisiennes. Pourtant, depuis la chute du régime de Khadafi, elles sont victimes de la régression des mentalités, tacitement contraintes, par exemple, de se plier à un code vestimentaire, et beaucoup ont subi des exactions lors des combats entre milices. En février 2017, les autorités militaires de l’Est libyen, conduites par Khalifa Haftar, leur ont interdit de voyager sans tuteur avant l’âge de 60 ans. Une manière de faire le jeu des extrémistes. Face à l’indignation à Benghazi, cette décision, «une première en Libye», souligne Hanan Salah, chercheuse à Human Rights Watch, a été suspendue. Depuis 2011, les actions des militants des droits humains sont peu appréciées; à preuve l’assassinat, en 2014, de Salwa Bughaighis, avocate et figure de la défense des droits des femmes, ou l’enlèvement, en 2016, de Jabir Zain, militant féministe. La seule concession faite aux femmes est une représentativité minimale en politique. Mais dans les faits, elles ne sont que 17 % à l’Assemblée, contre les 25 % prévus. Aussi bien à Tripoli qu’à Benghazi, le statut de la femme n’est pas une priorité, mais plutôt une question embarrassante pour ceux qui défendent la démocratie. ■ F.D.

BERND VON JUTRCZENKA/ZUMA PRESS/ZUMA RÉA

Turquie En recul En 1926, le Code civil confirme le Code ottoman de 1856, qui proclame l’égalité des femmes et des hommes dans le droit successoral. Mais depuis l’accession au pouvoir de Recep Tayyip Erdogan, qui déclarait dès 2002 que l’égalité hommesfemmes était « contraire à la nature humaine », les droits de ces dernières régressent dans les pratiques quotidiennes, sans que les lois aient été abrogées : en dehors des zones touristiques et d’Istanbul, le voile est devenu la seule tenue jugée décente ; en matière d’emploi, à compétences égales, les hommes sont privilégiés ; l’avortement dans un établissement public, bien

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Le président Recep Tayyip Erdogan et son épouse, Emine. qu’autorisé, est désormais impossible. Pour ce qui est des affaires familiales, l’autorité de l’homme prévaut sur celle de la femme. Erdogan réveille, avec cette mentalité patriarcale et

rigoriste, un vieux clivage, alors que les femmes manifestent pour défendre des droits acquis depuis près d’un siècle, sous Kamel Atatürk. ■ F.D.

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VOYAGE DANS DAKAR NEW STYLE CITÉS

Elle date de 1913-1914. Son délabrement progressif attristait les Dakarois et les visiteurs. La vieille gare coloniale se mourrait. Elle a failli disparaître sous l’ère Wade. Le lancement du projet de train express Dakar-Diamniadioaéroport Blaise-Diagne a entraîné une rénovation spectaculaire. Comme un symbole entre le passé et le futur.

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endant longtemps, la capitale sénégalaise a paru comme une belle assoupie, sortant difficilement de son héritage colonial. Après tout, c’est l’ancienne capitale de l’Afrique-Occidentale française (AOF). Depuis, avec plus de 3 millions d’habitants pour l’agglomération, représentant 80 % de la richesse du pays, la cité paraissait comme coincée sur sa presqu’île majestueuse et totalement saturée. Un défi majeur pour le développement et l’environnement. Les premiers rêves de transformation et les premiers coups de pelles sont venus à l’époque d’Abdoulaye Wade. Mais les réalisations effectives sont à mettre au crédit du président Macky Sall. Un président bâtisseur candidat à sa propre

ERICK-CHRISTIAN AHOUNOU/AID

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succession le 26 février prochain et qui multiplie depuis quelques semaines les inaugurations. Les opposants et des membres de la société civile crient aux dépenses pharaoniques et improductives. L’argument peut porter dans un pays où la pauvreté reste une donnée, mais l’émergence doit pouvoir aussi s’appuyer sur de grands centres urbains dopés par des transports et des infrastructures modernes. Tout fonctionne ensemble, c’est un cercle vertueux. En attendant, voici quelques cartes postales pour (re)découvrir ce Dakar new style. ■ Zyad Limam

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14 janvier 2019. Macky Sall, accompagné de son épouse et du président de la BAD, inaugure le train express qui doit relier la capitale à la ville nouvelle de Diamnadio. Une manière aussi de rapprocher les grandes banlieues dakaroises du centre-ville. Démarrage des trains dans six mois. Une petite révolution !

C’est ambitieux, on y pensait depuis Senghor. Et c’est dans l’époque, au moment où l’on insiste sur l’urgence de rapatrier le patrimoine artistique de l’Afrique. Voilà le Musée des civilisations noires de Dakar, symbole d’indépendance culturelle, qui a ouvert ses portes début janvier.

AGUEYE/EAHOUNOU/AID - CLÉMENT TARDIF - ERICK-CHRISTIAN AHOUNOU

Diamniadio, la nouvelle ville voulue pour désengorger Dakar, coincée dans ses limites historiques. C’est à 35 km de la capitale, sur un site de 2 500 ha, que se construit le Sénégal de demain. Sa première phase, déjà bien engagée, doit aboutir en 2024 (ici, le Radisson Blu).


ZYAD LIMAM - NICOLAS RÉMÉNÉ/LE PICTORIUM

Le voilà, l’aéroport Blaise-Diagne, avec son grand hall futuriste ! Opérationnelle depuis fin 2017, à près de 50 km de la capitale, la nouvelle structure est encore en rodage. Objectif à moyen terme : devenir le premier hub de la région [voir p. 20].

Ce n’est pas vraiment la ville, mais le pont entre le Sénégal et la Gambie (inauguré le 21 janvier) est un rêve de plus de trente ans enfin réalisé. Et la promesse d’un rapprochement entre le nord et le sud du pays. AFRIQUE MAGAZINE

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DE LA COLONIALE Les tirailleurs « sénégalais » – en réalité originaires de différents pays d’Afrique – et leurs compagnons d’armes du Maghreb ont payé un lourd tribut aux deux guerres mondiales. En retour, ces soldats ont connu discriminations, inégalités des soldes, gel des retraites, et absence de commémorations de leur sacrifice avant le XXIe siècle.

BRIDGEMANART.COM

propos de Pierre Bouvier et de Belkacem Recham recueillis par Astrid Krivian

Tableau de 1915 représentant des tirailleurs sénégalais à leur arrivée en France, sur la plage de Fréjus.

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LES BATAILLONS DE LA COLONIALE

Les tirailleurs « sénégalais » « LES BALLES ENNEMIES NE CHOISISSENT PAS LA COULEUR DE LA PEAU » Dans le cadre de la colonisation de l’Afrique par la France et sous le commandement du général Louis Faidherbe, gouverneur du Sénégal, un corps de troupe indigène a été constitué. Ces soldats étaient employés à maintenir la cohésion et la sécurité des territoires conquis, à l’avantage du colonisateur, mais n’étaient pas déployés dans leurs régions d’appartenance, afin d’éviter qu’ils refusent d’appliquer l’ordre colonial à leurs propres semblables. En 1910, le colonel Charles Mangin a mis en avant, dans son ouvrage La Force noire, la possibilité de suppléer le manque de soldats aussi bien en Afrique qu’en France par ces troupes indigènes. L’intérêt pour l’état-major français était que ces tirailleurs interviennent dans les marges de l’avancée des troupes, avec une certaine latitude d’action, dans des conditions peu orthodoxes. Ils « tirent ailleurs ». Le fait que ce soit au Sénégal que les premières unités ont été constituées conduit à la généralisation aux troupes africaines noires de l’appellation « tirailleurs sénégalais », alors que ces soldats venaient également du Soudan français (actuel Mali), de Côte d’Ivoire, de Guinée, du Tchad, du Cameroun, de Madagascar, et cela s’est de plus en plus élargi.

L’enrôlement : volontariat et résistance Lors de la Première Guerre mondiale, 180 000 « tirailleurs sénégalais » ont été mobilisés. Au début, l’enrôlement s’est fait par volontariat. Les engagés bénéficiaient ainsi d’une solde pour nourrir leur famille, ils quittaient leur habit de paysan ou d’éleveur pour un statut plus important. Pour beaucoup de jeunes, être un guerrier s’inscrivait dans les valeurs collectives. Cela valorisait leur côté héroïque, courageux, fort. Au Soudan français, le recrutement de personnels militaires a été très 40

important, principalement chez les Bambaras. Ces derniers, au cours de l’histoire, avaient démontré leurs qualités guerrières dans des affrontements avec d’autres groupes ethniques, face aux invasions arabo-musulmanes ou face aux Français au début de la colonisation. Ils ont dû se soumettre, compte tenu en particulier de la supériorité de l’armement français (canons, fusils…), mais cela n’a pas été sans résistance, ce dont témoignent des combats en Haute-Volta (actuel Burkina Faso), en Guinée, et dans l’est du Soudan. Les populations refusaient l’enrôlement de leurs jeunes et s’opposaient par les armes aux troupes françaises. En outre, les révoltes individuelles étaient fréquentes. Les jeunes allaient se cacher Pierre Bouvier, La Longue Marche en brousse. Les autorités peinaient à les retrouver et devaient alors négocier avec des tirailleurs les chefs de village, prêts à se débarrassénégalais, Belin, 2018. ser d’individus qu’ils n’appréciaient pas. On engageait également des anciens esclaves.

Dans les tranchées Au cours de la Grande Guerre, 30 000 de ces soldats sont morts. Ils n’étaient pas censés être placés en première ligne, l’état-major sachant qu’ils souffraient du climat et qu’ils étaient déphasés dans le contexte militaire d’une guerre entre Européens. Ils étaient toutefois considérés comme des combattants exceptionnels par leur courage. On comptait sur eux lors de certains engagements, comme à Verdun, où ils se sont très bien battus. Parfois, ils ont pourtant été trop mis en avant, ce qui a provoqué des pertes énormes. Leurs conditions n’étaient pas égales à celles des soldats blancs (considérés comme supérieurs par l’armée) : solde moins importante, casernement de mauvaise qualité, nourriture inadaptée… Mais par rapport à des indigènes ordinaires, avec l’honneur de l’uniforme, le statut de soldat, ils gagnaient peu à peu le respect des Français. AFRIQUE MAGAZINE

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L’origine


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Ci-dessus, des tirailleurs sénégalais faits prisonniers en 1940 et mis au service de l’armée allemande, dans l’est de la France, en 1941. Ci-dessous, des tirailleurs défilent le 11 novembre 1945, à Paris.

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La plupart des soldats métropolitains n’avaient pas envie de côtoyer des Africains, par racisme, mais en général ce sentiment se dissipait dans l’action, car les balles ennemies ne choisissent pas les individus. Certains ont fraternisé. Ces soldats ont obtenu quelques petits grades, mais de manière très limitée. L’état-major ne voulait absolument pas que des Africains commandent des troupes françaises blanches. Lorsqu’il fallait communiquer avec ces combattants qui ne parlaient pas français, les ordres étaient donnés en « français tirailleur », plus connu sous le nom de « petit nègre », une langue véhiculaire constituée de phrases très basiques, peu développées. On les envoyait régulièrement en repos dans le sud de la France pour récupérer du froid, de la neige. Il y a eu parmi eux beaucoup de blessés, de « gueules cassées ». De retour au pays, ils avaient beaucoup de mal à se soigner du fait du manque d’infrastructures et beaucoup restaient infirmes à vie.

L’image du « barbare »

L’armée française a muni les tirailleurs de coupe-coupe, de longs couteaux à la fois armes traditionnelles et outils agricoles en Afrique. Pour faire peur à l’ennemi, elle a ainsi propagé une représentation barbare de ces soldats qui chargeaient le couteau en avant. Les Allemands, qui considéraient qu’ils avaient à mener une guerre entre Européens blancs, avaient une conception raciste des Africains. À la fin de la guerre, la propagande allemande a forgé le thème de la « honte noire », qui visait les tirailleurs occupant certaines parties de la Rhénanie de l’Allemagne défaite, accusés à tort d’être des voleurs, des violeurs, des criminels.

Blaise Diagne, le premier député africain Sénégalais, Blaise Diagne est le premier député africain, siégeant à l’Assemblée nationale. Il a joué un rôle important, notamment quand la France l’a mandaté pour recruter du personnel militaire en Afrique afin de combler les pertes humaines, en 1918. La guerre n’était pas finie. Sa campagne a remporté un grand succès, car c’était inattendu pour les Africains de voir cet orateur noir, gradé, s’adresser aux Blancs d’une façon supérieure. Il a par la suite œuvré aux intérêts du colonisateur.

Le retour au pays Récompensés de quelques médailles, les tirailleurs pouvaient bénéficier d’une aura de héros, être reconnus comme des personnages hors du commun. Mais le retour fut difficile. Ils étaient souvent très désorientés. Originaires du monde rural, ils revenaient avec des mœurs adoptées en Europe, habitués à la vie moderne, à la ville industrielle. Ils devaient se réa42

dapter à la ruralité. Certains reprenaient leur métier de paysan, d’éleveur, de cultivateur. Ils pouvaient aussi devenir garde de cercle, par exemple, intégrant la gendarmerie locale destinée à maintenir l’ordre (toujours à l’avantage du colonisateur), et garder ainsi leurs fonctions militaires. D’autres n’acceptaient pas ces perspectives et retournaient dans les grandes villes, Dakar, Bamako, Abidjan… Des entreprises françaises recrutaient comme interprètes ceux qui maîtrisaient la langue pour pouvoir mieux communiquer avec leurs employés.

Contre l’Allemagne nazie

Au moins 100 000 tirailleurs ont été envoyés sur le front français lors de la Seconde Guerre mondiale. L’armée promettait des avantages substantiels : une solde plus importante, la naturalisation française (puisqu’en majorité, ils étaient « sujets », et non citoyens). Des promesses souvent déçues. Quand l’offensive allemande a percé en France, les nazis se sont vengés de ces soldats africains dont certains avaient antérieurement occupé la Rhénanie, et les ont massacrés. Lorsque De Gaulle a pris le relais du commandement, nombre de ces régiments ont rejoint ceux de la France libre et participé à la libération du pays, de la Provence jusqu’au Rhin. Lors des défilés qui ont suivi la Libération, un « blanchiment des troupes » a eu lieu à la demande de l’état-major américain, qui ne voulait pas voir les Noirs et les Blancs ensemble. Quelques bataillons ont toutefois défilé dans le dispositif français, plus modéré à ce sujet que les Américains.

Le massacre de Thiaroye

Le retour des troupes en Afrique s’est très mal passé : retard dans le paiement des soldes, conditions de transport désastreuses… Arrivés à Thiaroye, dans la banlieue de Dakar, les soldats ont été placés dans un casernement inadapté. Très vite, ils se sont soulevés, réclamant leurs rappels de solde et leur retour dans leur région d’origine. Le 1er décembre 1944, craignant une révolte plus importante, le gouvernement militaire français est intervenu et leur a froidement tiré dessus. Le nombre de victimes de ce massacre continue de faire débat car de nombreuses pièces de ce dossier n’ont pas été ouvertes.

La patrie reconnaissante… très tardivement Lors des indépendances des pays africains, dans les années 1960, l’État français a gelé le montant des retraites des anciens combattants coloniaux. C’est seulement en 2007 [après avoir vu le film Indigènes de Rachid Bouchareb, ndlr] que le président Chirac les a revalorisées. En 2017, le président Hollande a octroyé la nationalité française à 28 vétérans [ayant combattu en Algérie et en Indochine, ndlr] résidant en France. ■ AFRIQUE MAGAZINE

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Les tirailleurs « maghrébins » « LES OFFICIERS APPRENAIENT L’ARABE DANS LES TRANCHÉES » Les zouaves, les spahis, les tirailleurs, les goumiers

DR

Lors de la conquête de l’Algérie, l’état-major français forme l’armée d’Afrique. Après l’expédition et la prise d’Alger, en 1830, elle décide de recruter des relais locaux pour pénétrer à l’intérieur des terres. Les indigènes ont d’abord constitué les régiments de zouaves (vite remplacés par des Européens d’Algérie), puis les régiments de tirailleurs : un corps d’infanterie (fantassins), et les spahis, qui formaient un corps de cavalerie. Ces soldats indigènes ont participé à la longue et très sanglante conquête du pays, puis ont été affectés à des opérations extérieures : guerre de Crimée (1853-1856), puis aux côtés de Napoléon III en Italie contre l’Autriche, en 1859, en Chine en 1860, expédition contre le Mexique de 1861 à 1867, guerre franco-prussienne en 1870. Après le protectorat français sur la Tunisie, en 1881, puis sur le Maroc en 1912, l’enrôlement de tirailleurs fut étendu à ces deux pays. Les goumiers sont un corps de supplétifs, recrutés pour les besoins de l’armée française, mais appelés pour des circonstances bien précises. Ils ne sont pas encasernés. Au cours de la Seconde Guerre mondiale, les goumiers marocains deviennent célèbres en libérant la Corse. Originaires pour la majorité de l’Atlas marocain, ils sont aguerris aux combats de montagne. Ils ont donc été utilisés lors de la campagne d’Italie, débloquant des situations là où les Américains avaient échoué.

engagés volontaires. Mais il faut savoir qu’en temps de guerre, ils n’ont de volontaires que le nom, vu toutes les formes de pressions fortement exercées par l’armée sur les chefs indigènes pour obtenir le plus d’hommes possible. Le Maghreb a fourni à l’armée française environ 300 000 hommes lors de la Grande Guerre : 180 000 Algériens, Belkacem Recham, Les Musulmans 40 000 Marocains, 80 000 Tunisiens selon algériens dans la répartition estimée. Le nombre de soll’armée française dats musulmans du Maghreb morts ou (1919-1945), disparus est estimé quant à lui à 36 000. L’Harmattan, 1995.

Fusillés pour l’exemple Les tirailleurs maghrébins ont été envoyés au front dès les premiers jours de la guerre, par effectifs importants. En plein hiver, ils souffrent du climat, les chefs de corps décrivent des combattants transis de froid, incapables de se lever. En raison du brassage des troupes qui a lieu lors la mobilisation des débuts du conflit, ils sont confiés à des chefs qu’ils ne connaissent pas et qui ne parlent pas leur langue. Leur unité en est désorganisée et beaucoup d’entre eux fuient devant l’ennemi, désertent ou se mutilent pour échapper aux combats. Les premières exécutions pour l’exemple de ces troupes interviennent dès les premiers jours, notamment sur le front de l’Ourcq, et non pas à partir des mutineries du printemps 1917, comme il a souvent été avancé.

La Première Guerre mondiale

Des discriminations institutionnalisées

En Algérie, la conscription (service militaire obligatoire), instaurée en 1912, s’est généralisée lors du premier conflit mondial. Les dispenses, les exemptions ne sont plus possibles. Il en est de même en Tunisie. Le Maroc ne fournit que des

Ces tirailleurs sont victimes de traitements inégalitaires. Ce n’est qu’en 1943, en pleine mobilisation pour la Seconde Guerre mondiale, que le général de Gaulle instaure la parité des soldes entre les soldats européens et indigènes. Jusqu’à

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la fin de cette guerre, les militaires indigènes ne pouvaient pas dépasser le grade de capitaine. Leur avancement se faisait au choix, il n’y avait pas de promotion automatique, comme dans le reste de l’armée française. En revanche, leur religion était respectée. On expliquait avec des schémas, des dessins ce qu’il fallait inscrire sur les pierres tombales musulmanes. Ils étaient libres d’exercer librement leur culte, des salles de prières pouvaient être aménagées, on ne leur servait pas de viande de porc… Toutefois, durant le second conflit mondial, avec les rations distribuées cette fois par les Américains, les soldats se plaignent du fait qu’on leur serve souvent du porc. Lors de la campagne d’Italie, la nourriture manque, il y a donc énormément de vols, de chapardages d’animaux par les soldats indigènes dans les campagnes italiennes.

Le paternalisme de l’armée La majorité des tirailleurs ne parlent pas français. L’armée a créé un corps d’interprètes indigènes, pour faciliter la tâche au commandement. Et de nombreux officiers français ont appris l’arabe ou le berbère dans les tranchées (comme le maréchal Juin, capitaine durant la Première Guerre). Les chefs de corps, et beaucoup d’officiers indigénophiles (favorables à l’égalité avec les indigènes) prônent et cultivent l’encadrement paternaliste, dans la mesure où il ne menace pas le pouvoir colonial. Cela consiste à apporter un soutien moral et matériel aux soldats musulmans en vue d’une meilleure intégration dans l’institution militaire. Mais aussi dans le but de les préserver des propagandes antifrançaises des Allemands et des nationalistes nord-africains.

La Seconde Guerre mondiale et la propagande nazie Durant la campagne de 1939-1940, entre 300 000 et 350 000 hommes sont mobilisés en Afrique du Nord. Une grande partie participe aux combats de mai-juin 1940, où ils subissent la défaite avec les Français. À partir du débarquement allié en Afrique du Nord, en novembre 1942, et compte tenu de la technologie de guerre américaine, la mobilisation est moindre comparé à la précédente, notamment en Algérie. Mais l’effort du Maroc a pratiquement doublé. En 1914, le protectorat français étant très récent (1912), l’armée n’avait pas eu le temps de former des troupes importantes. Les Allemands ont déployé une propagande très étudiée envers ces soldats musulmans. N’oublions pas qu’Hitler s’est rendu à la grande mosquée de Jérusalem. Sa photo aux côtés du mufti a fait le tour du monde. Durant la « drôle de guerre », ils essayaient de les attirer vers les lignes allemandes, distribuaient des tracts par milliers sur le front pour les amener à déserter ou 44

à rejoindre leurs camps. Mais cela n’a pas suffi à entraver le recrutement de la France dans les colonies. Le résultat de ces actions a été très limité. À la première défaite de l’Allemagne, en 1942, notamment sur le sol africain, cette propagande est apparue ouvertement intéressée et a perdu toute crédibilité aux yeux des populations indigènes. Les tirailleurs participent aux campagnes de Tunisie, d’Italie, puis de France, avec le débarquement de Provence en août 1944 et la libération du front est du pays, du nord au sud.

Vers une prise de conscience nationaliste Ces soldats reviennent du front complètement transformés, selon le commandement. Encadrés en permanence par des Français, les musulmans tiennent à leur prouver qu’ils sont capables de s’adapter aux exigences de la guerre moderne et de se battre contre les Allemands, qu’ils considèrent comme les meilleurs soldats du monde. À la fin de la Première Guerre mondiale, l’idée que les Français n’auraient pas gagné sans le courage des tirailleurs ni le matériel américain est très répandue au Maghreb. Le tirailleur, autrefois considéré comme un exclu social, devient adulé par la masse musulmane après les deux guerres. Ce passage dans l’armée française favorise la pénétration du discours moderne. Ce n’est pas un hasard : la scolarisation, refusée au début du siècle, est mieux acceptée au lendemain de la Grande Guerre. Le discours français sur la liberté, la justice, est repris par les nationalistes maghrébins et retourné contre la puissance coloniale. Le cas algérien est très caractéristique : durant la guerre d’Algérie, la plupart des cadres de l’armée de libération, l’ALN, bras armé du FLN, ont fait partie de l’armée française, soit en tant qu’appelés du contingent, soit en tant qu’engagés volontaires.

Après 1945 La France a utilisé ses tirailleurs subsahariens comme ceux d’Afrique du Nord lors de la guerre d’Indochine (1946-1954). Ils représentaient sans doute la moitié des troupes – « On voit de tout sauf des Blancs », selon les mots d’un officier français. Au cours de l’histoire, les soldats maghrébins ont, comme leurs compagnons d’armes subsahariens, subi des retards dans le paiement de leurs soldes et la cristallisation de leurs pensions de retraite mise en place par le général de Gaulle. Concernant les commémorations en France, ce n’est que depuis quelques années seulement que l’État rend hommage à ses combattants originaires des anciennes colonies. Et c’est toujours le débarquement de Normandie, auquel elles n’ont pas participé directement, qui est privilégié par rapport à celui de Provence, où elles ont eu un rôle actif. ■ AFRIQUE MAGAZINE

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RUE DES ARCHIVES/TALLANDIER - DR - RUE DES ARCHIVES/TALLANDIER

Ci-dessus, le débarquement des goumiers marocains sous le commandement du général de Lattre de Tassigny lors de la bataille de l’île d’Elbe, le 17 juin 1944, pendant la campagne d’Italie. Ci-dessous, des goumiers marocains à cheval, en Italie, en 1939.

Le film de Rachid Bouchareb est sorti en 2006. AFRIQUE MAGAZINE

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DAVID DIOP Son roman Frère d’âme raconte la Première Guerre mondiale sous un angle particulier. Il plonge dans l’esprit d’un jeune tirailleur, qui bascule dans la folie. propos recueillis par Astrid Krivian n novembre 2018, la France commémorait le centenaire de la fin de la Première Guerre mondiale et inaugurait à Reims un monument dédié aux combattants africains. Au même moment, David Diop recevait le prestigieux prix Goncourt des lycéens pour son roman, Frère d’âme (Seuil), récit intime d’un tirailleur sénégalais dans les tranchées. Né en 1966 à Paris d’une mère française et d’un père sénégalais – « passeurs d’une vie métisse », écrit-il en exergue –, il est maître de conférences en littérature à l’université de Pau et auteur d’un premier roman historique, 1889, L’Attraction universelle (L’Harmattan, 2012). Après avoir lu des lettres de poilus – surnom des soldats français de la Première Guerre mondiale –, il a imaginé les pensées et les états d’âme d’un jeune Africain en exil sur cette terre sanglante, théâtre de combats d’une violence effroyable, loin de celle, fertile, de son pays natal. Lorsque le héros voit mourir son ami sous ses yeux, il plonge dans une folie meurtrière, mû par la vengeance, la culpabilité. « La folie temporaire est la sœur du courage pendant la guerre », confesse-t-il. Avec une langue au rythme captivant, cadencée de répétitions comme un poème, un refrain, cette œuvre puissante met en lumière la mémoire de héros trop longtemps oubliés de l’histoire.

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AM : À l’origine de Frère d’âme, il y a la lecture de lettres… David Diop : En effet. Ces lettres écrites par des poilus, rassemblées il y a vingt ans par l’historien Jean-Pierre Guéno, sont chargées d’une très grande émotion, car ces soldats ne savaient pas qu’ils allaient mourir peu de temps après. Je me suis alors demandé s’il existait des lettres de tirailleurs sénégalais. Mais l’on retrouve plutôt des courriers de type administratif. J’ai donc inventé une intimité de la guerre chez un tirailleur sénégalais, en ayant recours à un flux de conscience, un récit intérieur, une suite de pensées sans filtre du personnage. Afin d’être au plus près de ce que j’imaginais, de cette violence qu’avaient dû ressentir ceux qui quittaient leur campagne d’Afrique de l’Ouest pour arriver sur cette terre d’une guerre industrielle. Vous avez effectué des recherches historiques pour mieux les oublier, dites-vous… C’est un peu le paradoxe. J’ai lu des travaux d’historiens sur les tirailleurs sénégalais, comme ceux de Marc Michel ou plus récemment de Pierre Bouvier. Je n’ai pas pris de note. J’ai laissé ma mémoire retravailler mes lectures, créer une sorte de souvenir lointain pour que l’essentiel réapparaisse, au moment de l’écriture. Que resurgisse ce qui m’avait le plus ému. C’est en ce sens que j’ai lu pour oublier. Mais je n’avais pas vraiment oublié. Selon vous, la littérature a la faculté de sensibiliser le lecteur sur ces événements, contrairement à l’histoire qui énonce les faits, indique le nombre de morts d’une manière désincarnée. C’est pour cela que vous avez choisi le genre du roman ? Oui. La littérature permet de créer une transversalité de l’émotion entre les générations. De plus en plus de lecteurs viennent me dire : « Votre livre me fait penser à mon grandpère, qui n’était pas tirailleur sénégalais, mais qui a vécu très fortement le choc de la guerre. » Une mémoire vive de la guerre demeure, à travers les enfants, arrière-petits-enfants, l’émotion est toujours là… Les gens regrettent souvent de ne pas avoir interrogé leurs grands-pères à ce sujet. Mon arrière-grand-père AFRIQUE MAGAZINE

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PATRICE NORMAND/LEEXTRA

« IL NE FAUT PAS IDÉALISER L’HUMAIN »


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influencé dans ce choix. Il a conçu sa propre langue d’écrivain maternel [français, ndlr] a combattu pendant la Première en français. Ses textes littéraires ne sont pas des traductions du Guerre mondiale, et il a subi une attaque au gaz moutarde. Il malinké, sa langue maternelle. C’est un travail sur le français n’est pas mort sur l’instant, mais longtemps après, assez jeune pour intégrer un autre horizon culturel, très différent, pour le malgré tout, à cause de ses blessures. Il n’abordait jamais ce faire ressentir au lecteur, et sans passer par l’exotisme. sujet. Il faisait partie de ces nombreux hommes qui ont vu et On apprend comment l’armée française considérait vécu des événements terribles au front, mais n’en ont jamais ces soldats africains, en instrumentalisant notamment parlé. Pour les tirailleurs sénégalais, les traits culturels entrent le courage. Un capitaine déclare : « Vous les Chocolats aussi en ligne de compte. En Afrique de l’Ouest, les valeurs d’Afrique noire, vous êtes naturellement les plus courageux guerrières sont importantes, mais il y a une pudeur dans l’exparmi les courageux. La France reconnaissante vous admire ! » pression des souffrances, des peurs. On peut se parler entre Pendant la Grande Guerre, l’empire colonial français a pères, entre gens de la même classe d’âge, entre amis, mais c’est fourni une « force noire », qu’il a fallu former, engager dans difficile de s’épancher auprès des enfants. C’est plus complexe à le combat, mais dont l’on devait aussi façonner l’image, chez raconter, surtout lorsqu’il s’agit d’un vécu traumatique. soi et chez l’ennemi. Cette construction s’est faite autour de Votre souhait premier était de raconter le double exil la violence et de la sauvagerie, pour effrayer de votre héros, Alfa Ndiaye ? le camp adverse : l’état-major leur donnait un En effet. Dans la deuxième partie, on découvre son Son ouvrage a reçu le prix Goncourt des lycéens 2018. coupe-coupe, large sabre pour « nettoyer » les histoire, en Afrique. C’est un personnage que je voutranchées allemandes. Les Allemands ont lais un peu mythique, partagé entre un père enraciné ainsi créé l’image effrayante du barbare, du dans sa terre et une mère fille de nomades. Le départ sauvage sanguinaire, ce qui a eu des répersans retour de cette dernière a créé une faille chez cussions jusque durant la Seconde Guerre Alfa, agrandie par la guerre. Il y a donc déjà un exil mondiale, où beaucoup de tirailleurs ont été intérieur, auquel s’ajoute celui sur une terre inconnue, tués par des nazis. Il y a aussi cette figure du sur laquelle son ami d’enfance meurt. C’est la « terre soldat courageux, puisqu’ils venaient de sociéà personne », dévastée, celle des tranchées, le théâtre tés nobiliaires en Afrique de l’Ouest, où les des combats. Ravagée par les bombardements, elle valeurs guerrières sont valorisées, partagées n’a plus vocation à donner la vie. Pour ces paysans par tous. L’armée française a exploité cette d’Afrique de l’Ouest, le repère d’une terre nourricière image-là. En 1914-1918, nous sommes en plein a complètement disparu. Ils sont perdus. Sur le champ dans l’empire colonial français. Cela aide à de bataille, rien ne pousse, sauf la mort. Dans le livre, comprendre cette construction. Le tirailleur sénégalais est perçu comme un grand enfant, comme le témoignent les affiches de publicité de l’époque et le slogan « Y’a bon Banania ». Dans le poème « Hosties noires » (1948), Léopold Sédar Senghor clame de les arracher car il les trouve infamantes. Mon texte joue avec toutes ces images d’Épinal, les déjoue, les déconstruit. la tranchée est associée au sexe féminin : elle donne vie, expulse Le choix des mots retranscrit bien le regard d’un jeune homme des êtres qui vont très vite être exterminés. Mais c’est un processur le monde, la vie, ses premiers émois amoureux… sus, ici, très accéléré, symbolique du passage de la vie à la mort, J’ai voulu que l’écriture dévoile entièrement l’intériorité de qui est le lot de tous : dès que nous naissons, nous marchons ce jeune personnage. Et en principe, quand l’on pense, il n’y a vers la mort. Là, c’est un tel concentré de violence qu’entre le pas d’autocensure, même si parfois un surmoi bloque certaines moment où la terre accouche le soldat et sa mort, il n’y a rien. pensées. J’aime beaucoup ce vers d’Apollinaire dans son poème Pouvez-vous nous expliquer votre travail sur la langue « Le Bleuet » : « Jeune homme de vingt ans / Qui a vu des choses française, avec les répétitions de phrases, comme des refrains ? si affreuses / Que penses-tu des hommes de ton enfance / Tu J’ai voulu donner au lecteur francophone le sentiment de lire connais la bravoure et la ruse / Tu as vu la mort en face plus de un texte en français qui serait hanté par une autre langue. Car cent fois / Tu ne sais pas ce que c’est que la vie. » Il m’a beaucoup mon personnage ne parle pas français et pense encore moins impressionné, car il parle de cette jeunesse sacrifiée. Des deux en français. Avec un usage particulier du rythme, j’ai souhaité côtés, on envoie mourir des milliers de jeunes gens pour rien. montrer qu’il pensait dans une autre langue, en l’occurrence En deux semaines, durant la bataille du Chemin des Dames, on le wolof. L’auteur ivoirien Ahmadou Kourouma m’a beaucoup

« J’ai voulu donner le sentiment de lire un texte en français hanté par une autre langue. »

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compte 30 000 morts dans le seul camp français, troupes coloniales incluses. Et c’est à peu près l’équivalent du côté allemand. Vous affirmez que l’inhumain fait justement partie de l’humain. Notre condition humaine est faite d’ombre et de lumière. Nous ne sommes pas faits d’un bloc, il ne faut pas idéaliser l’humain. Réfléchir sur l’humanité, c’est observer à quel moment elle se rapproche de l’inhumanité, dont elle fait partie ! C’est dans des moments de crise de ce type qu’on le perçoit bien. Vous citez ce proverbe peul : « Tant que l’homme n’est pas mort, il n’a pas fini d’être créé. » Qu’évoque-t-il pour vous ? C’est le père de la mère d’Alfa qui fait ce compliment à son futur gendre, car il n’a jamais vu un tel exemple d’hospitalité. Il raconte que nos capacités d’émerveillement, d’invention ont cours aussi longtemps que l’on est en vie. C’est un proverbe que je trouve très beau, comme une parole qui nous poursuit et appelle des réflexions très complexes. Car il peut être pris positivement, ou négativement. Votre livre peut-il contribuer à honorer ces soldats, oubliés de l’histoire ? Je n’espérais rien de tel en écrivant Frère d’âme. C’était une démarche un peu égoïste au départ, car ce qui m’intéressait, c’était d’imaginer cette émotion qu’avait dû ressentir un tirailleur sénégalais. Mais il se trouve que lors des commémorations de la Grande Guerre en novembre 2018, le président français a inauguré le monument aux héros de l’Armée noire, à Reims. Je m’en réjouis. C’est important de réintégrer dans l’histoire la part du sang versé par ces soldats africains durant cette guerre, quand la France avait un empire colonial. Si cela peut jeter la lumière sur eux – et c’est une connaissance capitale à acquérir pour une société –, c’est très bien. Mais je ne prétends pas que mon travail d’écrivain ait pour but d’aller dans ce sens. C’est vraiment un élan personnel. Sinon, j’aurais écrit un roman historique. Vous êtes enseignant-chercheur en littérature française du XVIIIe siècle. Vous vous intéressez à la représentation de l’Afrique et des Africains en Europe au siècle des Lumières. Qu’est-ce qui vous a mené à vous spécialiser sur ce sujet ? J’avais commencé à travailler sur des récits de voyage, qui, aux XVIIe et XVIIIe siècles, sont les principales sources d’information sur l’Afrique. Les géographes et les sociétés savantes ont progressivement construit des instructions de récits de voyage pour que n’importe qui puisse collecter des informations, traitées ensuite dans des académies. Ce qui m’intéresse, c’est la façon dont se construisent les représentations de l’Afrique et des Africains à travers ces ouvrages. Pendant ces deux siècles, l’esclavage et le commerce transatlantique sont à leur sommet. Mais des voyageurs commencent à s’intéresser aux sociétés africaines, comme on s’intéresse à la faune et à la flore. Il y a des données, prises dans une optique assez négative, mais elles sont là. Et donc, l’histoire culturelle de beaucoup de pays d’Afrique

pourrait se renforcer par ces connaissances sur la culture, la façon de danser, de faire, de vivre, de cultiver. Il y a des éléments écrits, à conserver, utiles à examiner, et qui vont doubler ce qui est transmis par la tradition orale. Tout en ayant tout de même des cadres scientifiques, qui permettent de faire la part des choses entre les préjugés et ce qui peut être retenu de cette observation d’il y a quatre ou cinq siècles. C’est très intéressant de voir comment cette représentation de l’Afrique a évolué au cours de l’histoire. Pendant la Première Guerre mondiale, cette image est issue d’une histoire. On retrouve de l’exotisme selon les périodes, mais qui a tendance à prendre des formes différentes selon les besoins des sociétés qui créent ces images. Quant à la représentation actuelle, c’est très difficile d’avoir une observation précise, je ne m’y lancerai pas. On a un confort quand on étudie l’histoire : le passé est révolu. Aujourd’hui, nous

« Notre condition est faite d’ombre et de lumière. Nous ne sommes pas faits d’un bloc. »

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sommes tellement dedans, c’est tellement mouvant, qu’il est très compliqué de porter un jugement sur ce contexte. Vous avez reçu le prix Goncourt des lycéens. Parmi les œuvres récompensées précédentes, lesquelles avez-vous appréciées ? Allah n’est pas obligé, d’Ahmadou Kourouma, qui a aussi été primé par le prix Renaudot. J’ai une grande admiration pour cet écrivain, je suis donc très flatté d’avoir reçu la même récompense que lui. Je l’ai d’ailleurs rencontré alors que j’étais jeune maître de conférences, il était venu nous présenter son livre à l’université de Pau. Ce qui m’a plu, c’est qu’il dédie son roman aux enfants soldats, il témoigne pour l’Afrique. Il met en scène cet enfant qui n’a pas eu le temps de mûrir et qui raconte sa propre histoire. C’est un texte très émouvant, où l’on sent une sincérité, une force, notamment dans les passages sur cette grande violence des enfants soldats. Sinon, j’ai envie de découvrir Petit pays, de Gaël Faye, car cet artiste me semble très intéressant et sympathique. Quant à La Mort du roi Tsongor de Laurent Gaudé, c’est un très beau livre, au souffle épique très impressionnant. Quel roman vous a marqué dernièrement ? J’ai adoré L’Amas ardent du Tunisien Yamen Manai, qui a remporté le Prix des 5 continents de la Francophonie 2017. Il construit son livre sur une métaphore filée, comparant les frelons asiatiques, qui décapitent et massacrent les abeilles, aux intégristes qui ont saisi l’occasion du Printemps arabe pour revenir. C’est très beau, bien ciselé. Mais sinon, j’ai tout le temps des coups de cœur littéraires, je fonctionne par enthousiasme. ■ Frère d’âme, éditions du Seuil, 2018.

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CE QUE J’AI APPRIS propos recueillis par Astrid Krivian

Lionel Loueke le chanteur et guitariste béninois

nous emmène à travers ses différentes influences, qu’il fusionne avec maestria : rythmes des Balkans, du Brésil ou d’Afrique, jazz américain, cordes et classique… Un voyage musical aux textures suaves, un véritable baume de sérénité.

Lionel Loueke, The Journey, Aparte/Pias, 2018 50

❱ Être musicien ne consiste pas seulement à jouer de la guitare. C’est aussi faire passer un message et réunir du monde autour, musiciens, auditeurs… Et l’on peut transmettre son propos d’une manière pacifique. Certes, on est parfois obligé de se soulever pour être entendu par nos politiques. Mais la plupart du temps, il n’est pas nécessaire de tout casser, de créer des polémiques, comme on l’observe aujourd’hui. Si chacun fait un travail personnel de son côté, cette prise de conscience de la paix, dans le calme, sera contagieuse et deviendra universelle. ❱ C’est ce que The Journey illustre. Souvent, les musiques africaines sont associées aux percussions et à la danse. Elles en font partie, mais je les présente d’une autre manière, d’une façon moins agressive. Je recherche la douceur à travers la musique. Le morceau « Bouriyan » [une danse originaire du Brésil, ndlr] parle de ces esclaves affranchis d’Amérique latine, retournés en Afrique au XIXe siècle. Ils ont formé une communauté à Ouidah, le village où ma mère a grandi, au Bénin. Il y a donc beaucoup de noms de famille portugais – comme Monteïro, le nom de ma mère. J’ai grandi avec cette culture brésilienne, en mangeant de la feijoada, et c’est seulement à Paris que j’ai appris que c’était un plat très populaire au Brésil ! Beaucoup de Béninois ignorent encore l’origine de ce mets. Je me souviens d’un carnaval, avec des danseurs masqués, des percussions… On chante en portugais sans forcément comprendre, un peu comme à Cuba où ils chantent en yoruba, sans maîtriser la langue. ❱ J’ai un style proche de la musique classique, j’utilise des cordes en nylon, dont le son plus naturel, nu, me touche davantage. Je joue de la guitare avec mes doigts, sans médiator. L’acoustique prédomine. Il n’y a pas d’effets ajoutés, c’est plus difficile car le contrôle se fait au doigt, et non par amplificateur. En acoustique, le son est plus sec, la note jouée ne tient pas aussi longtemps que sur une électrique – sur laquelle elle peut durer 20 secondes ! ❱ Herbie Hancock est mon maître, mon héros. Je joue avec lui depuis quatorze ans, c’est le musicien avec lequel je passe le plus de temps en tournée. J’apprends énormément à ses côtés, c’est mon père spirituel. Il m’a initié au bouddhisme, que je pratique depuis une dizaine d’années. Cette philosophie me permet d’avoir une autre approche de la vie, de rester positif, de voir le bon côté des choses, de cultiver l’espoir. ❱ J’ai étudié dans différentes écoles [l’American School of Modern Music, à Paris, ainsi que le Berklee College of Music et l’institut de jazz Thelonious Monk aux États-Unis, ndlr], et cela n’a pas été évident de m’affranchir de cet enseignement. Mais ça a toujours été clair dès le début : je voulais rester qui je suis. La technique n’est pas une fin en soi, mais un moyen de s’exprimer. Je développe un concept, je répète beaucoup seul, pour ensuite l’oublier, et que ça devienne une seconde nature quand je joue. C’est ce que je partage avec mes élèves : il faut qu’ils jouent ce qu’ils sont, qu’ils « digèrent » ce qu’ils apprennent et le rendent avec leurs propres moyens. Sinon, on sonnerait tous pareils, vu que l’on apprend les mêmes notes ! Et si je deviens une meilleure personne dans mes actes, dans ma vie, alors ma musique, reflet de mon être, le sera aussi. ■ AFRIQUE MAGAZINE

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JEAN-BAPTISTE MILLOT

Dans son dernier album, The Journey,


« Si je deviens une meilleure personne dans mes actes, dans ma vie, alors ma musique le sera aussi. » AFRIQUE MAGAZINE

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LE GRAND DÉBAT

RÉVOLUTION DIGITALE, MODE D’EMPLOI Du commerce à l’agriculture, les modèles économiques s’affinent peu à peu afin de mieux intégrer les technologies numériques. Un écosystème propice à l’émergence de start-up et de licornes locales qui pourraient trouver leur voie face aux géants mondiaux de l’Internet.

par Jean-Michel Meyer

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a révolution numérique est la seule révolution que l’Afrique n’a pas le droit de rater. » Un défi lancé en novembre dernier par Léon Juste Ibombo, ministre des Postes, des Télécommunications et de l’Économie numérique de la République du Congo. Même installé dans les wagons de queue, le continent est dans le train de la révolution digitale, qui désigne le processus qui permet aux entreprises et aux organisations d’intégrer dans leurs activités toutes les technologies digitales (ou numériques) disponibles. « Il se passe réellement des choses, et la bonne nouvelle, c’est que pour une fois, l’Afrique n’est pas si en retard que ça dans cette révolution économique. Mais ce n’est que le début de l’histoire. Beaucoup de chemin reste à parcourir », analyse Jean-Michel Huet, associé au sein du cabinet de conseil BearingPoint et auteur de l’ouvrage Le Digital en Afrique : Les Cinq Sauts numériques (Michel Lafon). Clé de voûte du déploiement des technologies numériques : les infrastructures. En 2003, 3 % des Africains accédaient à un réseau de télécommunications de

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base (2G). En 2018, ils sont 65 % ! Et avant 2003, aucun câble sous-marin de télécommunications n’arrivait en Afrique. Une douzaine en fait le tour aujourd’hui. Djibouti est devenue la quatrième ville au monde la plus connectée, avec 11 câbles qui débouchent sur les côtes du micro-État. Sur les 400 000 villes et villages africains, 70 % ont une couverture de télécommunications de base, quand 30 % sont accessibles par une route bitumée. « Ce qui s’est passé sur le continent ces quinze dernières années ne s’est jamais vu ailleurs », relève Jean-Michel Huet.

UNE DIFFUSION DES TECHNOLOGIES INÉGALE Cette performance ne doit pas masquer les points de blocage. La diffusion des technologies demeure inégale d’un pays à l’autre. L’illettrisme réduit les échanges écrits, et l’informel bloque l’e-commerce. En novembre 2018, le Maroc a lancé une plate-forme nationale de paiements par mobile afin de réduire l’utilisation du cash. Les opérateurs de télécoms et de transferts d’argent, les banques ainsi que les commerçants ont été réunis autour d’une table, tandis que le fisc s’est engagé à ne AFRIQUE MAGAZINE

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66 % des Africains ne possèdent ni compte en banque ni moyen de paiement en ligne, mais ils sont 400 millions à avoir accès au paiement mobile.

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pas vérifier ces transactions pendant une durée de cinq ans. « Il faut demander aux Africains de se passer du cash. C’est une révolution culturelle et sociologique, avec la crainte pour les commerçants d’être rattrapés par le fisc avec les e-paiements », décrypte Jean-Miche Huet. Il ne faut pas se tromper d’objectif. Ce n’est pas le développement du numérique qui est l’enjeu final, mais l’ensemble des bouleversements technologiques qu’il autorise dans tous les secteurs d’activité. Plus de 66 % des Africains ne disposent ni de compte en banque ni de moyen de paiement en ligne, mais ils sont 400 millions à avoir un téléphone pour accéder au paiement mobile. Mais si l’Afrique a un temps d’avance sur ce type de paiement, la technologie n’est opérationnelle que dans une dizaine de pays (Kenya, Afrique du Sud, Côte d’Ivoire, Mali, Sénégal, Madagascar, etc.). Et 90 % des transactions sont des transferts d’argent, pas des paiements en ligne. Signe positif : des modèles économiques s’affinent. Comme dans l’e-commerce, qui pourrait représenter 10 % du commerce du détail africain en 2025, soit 75 milliards de dollars, selon le cabinet Deloitte. Les places seront chères. Et les acteurs locaux (Avito ou Hmizate au Maroc, Afrimarket, Africashop) ont tous leur chance. À l’image du site nigérian Jumia, lancé en 2012 et présent dans 14 pays. « L’e-commerce en Afrique a des spécificités, ce qui en fait une zone difficile à atteindre pour les acteurs internationaux », relève Jean-Michel Huet.

Il s’agit de créer une base de données sécurisée et transparente, partagée par les utilisateurs, qui peuvent à tout moment vérifier la validité de la chaîne d’informations. parvenait ainsi à mettre fin à la fracture numérique dans l’agriculture, cela aurait un effet massif sur la vie de plus de 50 % de la population active du continent », prédit Jean-Michel Huet. Cette effervescence technologique favorise, à côté de licornes – Jumia, M-Pesa –, l’émergence de start-up : la Tunisienne DigitUs (cryptofinance), les Sénégalaises InTouch (spécialiste des systèmes de paiement électroniques) et Gaïndé 2000 (transition numérique des administrations), la Kényane Greenspec (semences), la Sud-Africaine Sun Exchange (solaire), etc. Elles POURCENTAGE DE CONNEXIONS INTERNET VIA SMARTPHONES

LE GÉANT CHINOIS S’ÉTEND

Tout se joue dans la gestion du stock. Cdiscount et la 79 % 78 % CFAO ont raté leur entrée dans l’e-commerce africain parce 67 % qu’ils géraient leurs stocks. C’est aussi le cas du géant mondial 59 % 55 % Amazon, retardant son entrée en Afrique. En raison de l’état des routes, de l’incertitude aux passages des douanes ou du manque de fiabilité des services postaux, gérer des stocks est un 34 % handicap. Un écueil évité par Jumia, qui est une marketplace plutôt qu’un site d’e-commerce : les stocks demeurent chez les vendeurs, qui alimentent des points relais de distribution au MARCHÉS GLOBAL AFRIQUE fil des transactions opérées sur la plate-forme Jumia. Cette SUBSAHARIENNE EN DÉVELOPPEMENT dernière se rémunère par la mise en relation entre les acheteurs et les vendeurs. Un nouveau modèle émerge aussi dans 2017 2025 l’agriculture pour combler une logistique et des informations source : GSMA Intelligence défaillantes sur les marchés – ce qui conduit à la perte de 60 % des récoltes. L’idée initiale d’équiper les millions d’agriculteurs d’un smartphone est un échec. Au lieu de fournir un téléphone aux 800 000 riziculteurs de Côte PÔLES TECHNOLOGIQUES ACTIFS d’Ivoire, cette année, l’État équipera EN AFRIQUE SUBSAHARIENNE d’un terminal les 3 000 acteurs des filières aval (meuniers, blanchis2016 2018 seurs, ensacheurs, etc.), car ce sont eux qui détiennent les informations sur les besoins du marché. Cela permettra aux riziculteurs de vendre au mieux leurs productions. « Cette AFRIQUE SÉNÉGAL RESTE DE KENYA OUGANDA CÔTE D’IVOIRE ZIMBABWE NIGERIA GHANA L’AFRIQUE DU SUD vision globale sur les stocks amorSUBSAHARIENNE source : GSMA Écosystem Accelerator Programme cera un cercle très positif. Si l’on

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L’AVENIR PROMETTEUR DE LA BLOCKCHAIN

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a technologie blockchain a fait une entrée remarquée sur le sol africain en 2018, gage d’un avenir prometteur. En mars de l’année dernière, la Sierra Leone a en effet été le premier pays au monde à l’utiliser durant une élection présidentielle. Cette technologie, qui a permis la création controversée du bitcoin, gagne en crédibilité. Il s’agit de créer une base de données sécurisée, transparente et publique, répartie sur de nombreux serveurs et partagée directement par les utilisateurs, qui peuvent à tout moment vérifier la validité de la chaîne d’informations. La technologie frappe à la porte des États, dans la mesure où 80 % du travail d’une administration réside dans l’échange d’informations. Au Burkina Faso, l’agence de développement allemande Kreditantstalt für Wiederaufbau (KfW) finance le logiciel TruBudget. Développé sur la blockchain, il doit minimiser le risque d’utilisation abusive des fonds publics. Dès 2019, le logiciel suivra tous les dons attribués à l’État du Burkina. Puis ce sera au budget 2020 du gouvernement de passer au crible de TruBudget. Avec la blockchain, toutes les étapes dans l’exécution d’un projet public (processus d’approvisionnement,

s’appuient sur leurs capacités d’innovation et leur connaissance des modes de consommation locaux pour trouver un espace face aux géants mondiaux (Microsoft, Facebook, Google, IBM, Accenture, Oracle, SAP, Orange, Atos ou encore Capgemini). Mais tous ces acteurs redoutent la montée en puissance en Afrique du groupe Huawei. Avec 15 % du marché mondial de la téléphonie mobile, le Chinois s’est glissé entre Samsung et Apple. Il est aussi numéro 1 mondial des équipements de télécoms (logiciels, matériels, etc.). Et il investit des milliards de dollars dans la future 5G, utiles au déploiement de la voiture connectée ou de l’Internet des objets. Avec des produits adaptés aux pays émergents, Huawei prétend occuper la deuxième place du marché africain de la téléphonie mobile. Présent sur le continent depuis 1999, il y déploie 50 000 kilomètres de fibre optique et bâtit 80 % des installations des réseaux 4G. En dix ans, le groupe a tissé une quarantaine de partenariats, avec des opérateurs comme Orange en Afrique du Nord, Orascom en Égypte, Etisalat en Centrafrique ou Camtel au Cameroun, ou dans la vidéosurveillance, à Abidjan, avec le Français Thalès. AFRIQUE MAGAZINE

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passations de marchés, appels d’offres et de paiements) sont transparentes et ne peuvent être manipulées. « Tout ce qui est approuvé est sécurisé via la blockchain et peut être tracé à tout moment », explique Piet Kleffmann, expert du KfW. Ce qui autorise de très nombreux développements dans la gestion des données publiques, ou dans le privé pour la sécurisation des contrats. ■ J.-M.M.

Depuis 2015, Huawei forme chaque année des milliers d’experts africains en TIC, après un accord avec l’Union africaine. Mais le groupe a un talon d’Achille : le profil du fondateur, Ren Zhengfei, ex-ingénieur de l’armée chinoise. En 2018, en pleine guerre commerciale entre Washington et Pékin, les États-Unis ont interdit à leurs opérateurs de s’équiper auprès de Huawei pour des raisons de sécurité nationale. L’Australie, la Nouvelle-Zélande, le Royaume-Uni et la France ont à leur tour banni ou limité le recours aux équipements du Chinois, soupçonné d’utiliser ses produits à des fins d’espionnage pour le compte de Pékin. Une campagne qui rappelle les soupçons d’espionnage systématique par la Chine de l’Union africaine, en janvier 2018, via le système informatique installé dans le siège de l’institution offert en 2012 par Pékin. « Il n’y a aucune preuve que Huawei menace la sécurité nationale de quelque pays que ce soit », a martelé Ken Hu, son président, le 18 décembre 2018. Cette réponse rassurera-t-elle les pays africains ? Où se passeront-ils à leur tour des services du Chinois, au risque de retarder la révolution digitale de leur continent ? ■ 55


FOCUS

L’AFRIQUE EN MARGE DE L’ARBITRAGE INTERNATIONAL Les recours à ce mode de résolution de conflits impliquant des entreprises ou des États africains se multiplient depuis les années 2000. Mais malgré plusieurs tentatives de réformes, les litiges se tranchent souvent bien loin du continent.

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e 18 janvier 2019, le Centre international pour le règlement des différends relatifs aux investissements (Cirdi), qui dépend de la Banque mondiale, a publié le nom des trois magistrats qui arbitreront le différend opposant la Société d’énergie et d’eau du Gabon (SEEG) à l’État du Gabon. En jeu : plusieurs centaines de millions d’euros de dommages et intérêts réclamés à l’État par cette société détenue à 51 % par le groupe français Veolia. La SEEG, qui assurait la production et la distribution d’eau potable et d’électricité dans le pays depuis 1997, conteste « la résiliation brutale de la concession par la République du Gabon le 16 février 2018 ». De son côté, l’État invoque « la dégradation du service rendu aux usagers ». C’est donc un tribunal de trois juges européens qui tranchera ce litige franco-gabonais : le Belge Pascal Hollander, désigné président, l’Allemand Stephan Schill, nommé par les demandeurs, et le Grec Ioannis Vassardanis, nommé par le défendeur. Le recours à l’arbitrage international connaît un net regain. Notamment en Afrique, avec l’essor des partenariats public-privé. Au Maroc, c’est le fonds

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vitablement et corollairement mené à la américain Carlyle qui requiert depuis multiplication de litiges internationaux août 2018 l’arbitrage du Cirdi dans la impliquant des parties africaines », analiquidation de la Samir (Société anolyse Hicham Zegrary, secrétaire général nyme marocaine de l’industrie du rafdu Centre international de médiation et finage). Il réclame le remboursement d’arbitrage de Casablanca (Cimac). Une d’une créance de plus de 400 millions de tendance qui ne profiterait guère au dollars sur la Samir. Le 3 janvier 2019, continent selon l’économiste Chérif Salif le royaume était à nouveau mis en cause Sy : « Les pays africains qui ont mal négoauprès du même tribunal par l’Allemand cié leurs contrats miniers et pétroliers Scholz Holding, pour un projet d’indusperdent beaucoup lors des cessions. » trie métallurgique resté dans les cartons. Au Nigeria, l’État est opposé à Shell. Au Sénégal, la société Africa Petroleum est DES PRATICIENS TRÈS en conflit avec l’État. Et si la Mauritanie RAREMENT DÉSIGNÉS a gagné son arbitrage face à l’entreprise Le Cirdi, avec ses tribunaux à minière indonésienne Bumi, le litige Washington et à Paris, la Chambre de qui porte sur 1 milliard de dollars entre commerce internationale (CCI), à Paris, la Tunisie et ABCI Investments attend ou la London Court of International toujours son dénouement, depuis près Arbitration (LCIA) sont les hauts lieux de quinze ans ! Autre dossier de l’arbitrage mondial. Depuis majeur, le conflit entre Djisa fondation en 1966, le bouti et DP World. L’État Cirdi a arbitré plus de djiboutien a décidé de 600 affaires. En 2018, C’est le pourcentage 19 % des litiges enrene plus reconnaître d’arbitres venant la compétence des gistrés prennent arbitres londoniens. d’Afrique subsaharienne place en Afrique sub« Depuis les saharienne et 14 % nommés dans années 2000, l’acau Moyen-Orient et les affaires gérées croissement des flux en Afrique du Nord. par le Cirdi d’investissement a inéDe son côté, la CCI a

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La Société d’énergie et d’eau du Gabon, détenue à 51 % par le groupe français Veolia, réclame plusieurs centaines de millions d’euros de dommages et intérêts à l’État du Gabon pour « résiliation brutale de la concession ». noté en 2016 une augmentation de 50 % des arbitrages impliquant une partie africaine, tandis que la LCIA relevait que près de 7 % des conflits traités chaque année impliquent des parties africaines. Et le nombre de juges africains ? 46 % des arbitres nommés dans les litiges gérés par le Cirdi en 2018 venaient d’Europe et 15 % d’Amérique du Nord, contre 3 % du Moyen-Orient et d’Afrique du Nord, et autant d’Afrique subsaharienne ! Dans une étude sur l’arbitrage en Afrique menée en 2018, la School of Oriental and African Studies (SOAS), de l’université de Londres, a recensé les causes qui expliquent la faible nomination de praticiens africains : le « manque d’expertise, d’information et de confiance », et, plus cynique, « l’absence de désignation de praticiens africains par les Africains eux-mêmes ». Dans le dossier de la Samir, le Maroc a ainsi fait appel à un as du barreau : le juriste briAFRIQUE MAGAZINE

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tannique Samuel Wordsworth, qualifié de « superstar » par le répertoire mondial Chambers and Partners. Pourtant, « l’Afrique regorge de praticiens bien formés, compétents et disponibles », insiste la SOAS. Signe de ce professionnalisme, les institutions arbitrales se multiplient en Afrique. Si le Cimac, à Casablanca, la Cour d’arbitrage de Lagos (LCA) et le Centre régional d’arbitrage commercial international du Caire (CRCICA) sont reconnus par le Cirdi, plus de 80 institutions arbitrales régionales et nationales sont recensées sur le continent. Une liste à laquelle il faut, bien sûr, ajouter la Cour commune de justice et d’arbitrage (CCJA), commune aux 17 pays membres de l’Organisation pour l’harmonisation en Afrique du droit des affaires (Ohada). Pour attirer les arbitrages internationaux, cette dernière a engagé une réforme, en place depuis mars 2018,

qui tend « à renforcer la transparence, la célérité et l’efficacité des procédures arbitrales dans l’espace Ohada, mais également à améliorer l’attractivité du centre d’arbitrage de la CCJA ». Pour le juriste Stéphane Mortier, de l’université de Likasi, en République démocratique du Congo, l’organisation « peut ainsi s’affranchir du recours systématique aux arbitrages internationaux, généralement mené dans les pays occidentaux ». Sans doute. Mais le diable est dans les détails. « L’essentiel du contentieux de l’arbitrage des investissements dans l’espace Ohada continuera à être administré par le Cirdi. D’autant que la plupart des codes d’investissements des pays membres de l’espace Ohada prévoient le recours au Cirdi dès lors que l’investisseur est étranger ! » décrypte l’avocat Jacques-Brice Momnougui. Et le juriste d’évoquer une révolution manquée. ■ J.-M.M. 57


BRAS DE FER ENTRE ÉTATS ET OPÉRATEURS TÉLÉCOMS De lourds redressements fiscaux frappent certains groupes dans la téléphonie mobile, également sanctionnés pour manquement aux obligations de qualité de service.

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ouvent qualifié de vache à lait des États africains, le marché des télécommunications continue de faire grincer des dents parmi les opérateurs privés. Plutôt habitués à voir les taxes diminuer ces dernières années, ils sont désormais frappés par des redressements fiscaux dans de nombreux pays. En 2018, un conflit a opposé MTN à la Banque centrale du Nigeria, laquelle accuse la filiale du Sud-Africain d’avoir fait sortir illégalement du pays 8,13 milliards de dollars de profits, sans passer par la case imposition. Début septembre, le fisc nigérian lui notifiait un redressement de 2 milliards de dollars pour « taxes impayées ». Au Cameroun, la licence 4G a été attribuée à MTN.

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Mais l’opérateur se défend d’avoir « réglé intégralement tous les montants dus au titre des impôts en question. » Dialogue de sourd ? La Cour suprême du Nigeria tranchera ce 7 février. Mêmes causes, mêmes effets au Niger. Les quatre opérateurs ont été frappés par des redressements le 28 novembre 2018 : Airtel Niger (filiale de l’Indien Bharti), Orange Niger, Niger Télécoms (public) et Moov Niger (filiale de Maroc Télécoms). Une mesure qui s’est accompagnée, début décembre, de la fermeture, par le fisc, de plusieurs agences « pour non-paiement d’impôt ». Le numéro 1 du marché, Airtel Niger, aurait rapidement trouvé un arran-

gement avec le fisc, qui lui réclamait 62 milliards de francs CFA (94,5 millions d’euros). Début janvier 2019, la direction générale des Impôts et Orange Niger se seraient aussi arrangés à l’amiable. Il aurait versé une partie des 22 milliards de francs CFA (33,5 millions d’euros) réclamés. Un redressement qui représente tout de même près de la moitié de l’activité de l’entreprise dans le pays. « Depuis le démarrage de ses activités en 2008 et jusqu’à cette date, Orange Niger s’est toujours acquitté de ses obligations fiscales (impôts, taxes et redevances), conformément aux lois et textes en vigueur au Niger, comme le confirment les attestations de régularité fiscale délivrées par la direction générale des Impôts », a pourtant réagi l’opérateur. Dans une conjoncture économique maussade, l’ardeur du fisc vise bien sûr à renflouer les caisses de l’État et à mettre la pression sur les opérateurs pour qu’ils tiennent leurs engagements, avec le poids du FMI en coulisses. Début 2019, l’institution relevait, à l’attention des autorités nigériennes, que « les recettes budgétaires ont été inférieures aux niveaux attendus, reflétant en partie la réduction des taxes sur les télécommunications, le report des ventes de licences de télécommunications ». À travers cette sévérité accrue, le gouvernement entend aussi montrer son mécontentement à l’égard des opérateurs à propos de l’échec dans l’attribution de la licence 4G. Seul Airtel Niger a répondu présent, mais avec un chèque de 12 milliards de francs CFA (18,3 millions d’euros), soit deux à trois fois moins que ce que la licence 4G procure aux États dans les pays voisins. Et les exemples du Niger et du Nigeria sont loin d’être les seuls. Pour des raisons identiques, les relations entre l’État et des opérateurs télécoms se tendent également au Sénégal, en Côte d’Ivoire, au Bénin, au Mali ou encore au Cameroun ■ J.-M.M. AFRIQUE MAGAZINE

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VICTOR ZEBAZE

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Portraits

Un trio de talents Elles et il font partie de ces entrepreneurs à succès du continent, résolus et inventifs. L’étonnant parcours d’Ashish Thakkar, 37 ans, pourrait inspirer les scénaristes de Bollywood. Il naît en 1981 dans les brumes de Leicester, en Angleterre. Ses parents d’origine indienne s’y réfugient en 1972, quand le dictateur ougandais Idi Amin Dada expulse de son pays les 50 000 commerçants indo-pakistanais. En 1993, ses parents retournent en Afrique, au Rwanda. Un an après, alors qu’Ashish Thakkar a 12 ans, le génocide des Tutsis force la famille à revenir en Ouganda. Passionné d’informatique, il quitte l’école à 15 ans et devient entrepreneur. Basé à Dubaï, son groupe, Mara, est présent dans 25 pays africains et compte 11 000 salariés pour 1 milliard de dollars de chiffre d’affaires. Il franchit un pas supplémentaire avec la production du smartphone Mara en Afrique, à Kigali, depuis le 1er décembre. Un investissement de 100 millions de dollars. Un deuxième site est annoncé à Durban, en Afrique du Sud. ■ J.-M.M.

La fondatrice de Kea Medicals, Véna Arielle Ahouansou, est-elle médecin malgré elle ? La jeune Béninoise de 26 ans, qui a créé la « carte d’identité médicale universelle » a d’abord suivi des études de médecine sur l’insistance de son père. Le décès d’une jeune femme, pendant son internat, la convainc de trouver d’autres moyens pour sauver des vies. En 2017, elle fonde Kea Medicals, qui permet aux hôpitaux et aux médecins d’accéder aux informations médicales des patients, centralisées sur une base de données. Au préalable, les patients – plus de 100 000 inscrits – ont créé un compte personnel avec leurs données, leur délivrant une identité médicale universelle sous la forme d’un QR code, qu’ils conservent sur eux. Aujourd’hui, l’entrepreneure veut interconnecter le dossier médical à une assurance maladie pour permettre à des millions d’Africains d’avoir accès à des soins. ■ J.-M.M.

JONATHAN ERNST/REUTERS - DR - YASSINE TOUMI

La Marocaine Lamiae Benmakhlouf, qui dirige le Technopark de Casablanca, poursuit sa mission de dupliquer l’incubateur d’entreprises innovantes dans tout le royaume. Après Rabat, en 2012, et Tanger, en 2015, un nouveau site verra le jour en 2019 à Agadir, afin d’accueillir 80 start-up. Depuis ses débuts, en 2001, l’équipe de Lamiae Benmakhlouf a accompagné plus de 1 000 sociétés, et environ 300 sont installées en permanence sur les différents sites. Plutôt attirée par une carrière dans la banque ou la finance, la Marocaine a finalement intégré presque par hasard le Technopark de Casablanca en 2002. Directrice financière, puis directrice opérationnelle et support, elle devient directrice générale adjointe en 2011, avant de prendre la tête de l’incubateur de start-up en 2016, à 41 ans. ■ J.-M.M. AFRIQUE MAGAZINE

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INTERVIEW

VIOLAINE CHAMPETIER DE RIBES ENTREPRENEURE FRANÇAISE ET AUTEURE DE DEMAIN, TOUS ESTONIENS ?

«L’Estonie, modèle pour l’Afrique» Ou comment le pays balte, débarrassé de l’occupation soviétique en 1991, a su construire à partir d’une feuille blanche un État numérique, qui a favorisé l’émergence de start-up, dont Skype. Un modèle qui séduit plusieurs pays africains.

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AM : Votre ouvrage est consacré à « l’Étatnation numérique. » Quel est ce concept ? Violaine Champetier de Ribes : L’Estonie a été classée l’État le plus digitalisé au monde en 2017 par le magazine américain Wired. L’État-nation numérique fonctionne comme une plate-forme. Ce qui est important, c’est qu’il y a un projet politique derrière le projet estonien, qui est de mettre le citoyen au centre de cette action. C’est un État prestataire de services. Qu’est-ce que cette plate-forme ? L’État plate-forme s’articule autour de trois piliers. Le premier est un système d’identification numérique qui repose sur une carte d’identité électronique, encadré par une loi de 2000. Le deuxième est une infrastructure informatique centralisée, qui s’appelle « X-Road » : c’est un système de registre et d’échanges de données, qui assure l’interopérabilité globale entre les administrations. Enfin, le troisième pilier est un portail d’accès unique à tous les services de l’État. L’Estonie avait pour objectif de créer un « État minimal et efficace ». Est-ce le cas ? Oui, dans la mesure où le but est de simplifier la vie des Estoniens. On peut tout faire en ligne, sauf trois choses : se marier, divorcer et acheter un bien immobilier. Sinon, 99 % des démarches sont en ligne, et elles font gagner une semaine par an à chaque Estonien. Cela regroupe les services de l’État, et ceux des fournisseurs d’énergie, des compagnies de téléphone mobile, etc., qui peuvent se greffer sur X-Road. Au total, il y a près de 2 600 services online. Et un nouveau service est mis en ligne tous les six mois.

Cet État dématérialisé a-t-il eu un impact sur l’économie ? Le pays économise l’équivalent de 2 % du PIB en frais de fonctionnement. Cela a structuré l’économie. Les TIC représentent 7 % du PIB, et le tertiaire 71 %. Ce système a également créé un rapport public-privé très étroit, favorisant un cercle vertueux d’innovation et de création de start-up, qui ont développé des solutions pour cet État plate-forme. On est réellement dans de la cocréation. Ce cercle vertueux fonctionne aussi dans l’autre sens. Quand une start-up a besoin que la législation évolue, pour développer la voiture autonome par exemple, l’État s’engage à adapter la législation dans les trois mois. Le secteur privé a-t-il contribué à créer cet État numérique ? Tout à fait. Il y a eu une coconstruction de l’État. Rien n’a été fait en une seule fois, mais par petites briques, et avec une logique de petits pas. Cela s’est construit en dix-huit ans. Quatre ou cinq grosses entreprises estoniennes ont participé à la coconstruction de l’État : Cybernetica, Helmes ou Datel. Plus récemment, Industry62 a développé l’e-ambulance, qui fournit aux hôpitaux toutes les informations sur le patient avant qu’il n’arrive aux urgences. Vous écrivez : « Le génie estonien moderne, c’est le numérique et ses success stories. » Peu de gens savent que Skype est estonien. Quel a été son rôle ? L’Estonie a acquis son indépendance en 1991. Le pays est parti de rien pour créer cet État. Et il y a eu un besoin d’innovations. C’est dans ce contexte que Skype est né en Estonie, et que la start-up a donné naissance AFRIQUE MAGAZINE

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propos recueillis par Jean-Michel Meyer


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Fondée en 2003, la petite start-up Skype est rapidement devenue licorne. à cet écosystème innovant. C’est comme si l’État numérique était le terreau, qu’une graine Skype avait été semée, et que tout le reste avait poussé dans un écosystème extrêmement dynamique. Il y a maintenant en Estonie quatre licornes, valorisées à plus d’un milliard de dollars : Skype, Playtech (jeux de hasard en ligne), TransfertWise (transferts d’argent internationaux) et Taxify (concurrent d’Uber). En Estonie, on a une licorne pour 325 000 habitants. Pourquoi le développement informatique a-t-il été fait dans le pays ? C’est une volonté de départ, parce que les solutions étrangères coûtaient trop cher. Donc les Estoniens ont décidé de créer les leurs. Le pays a abrité l’Institut cybernétique de l’Union soviétique et disposait d’ingénieurs de qualité. Pourquoi l’État estonien combat-il les GAFA (Google, Apple, Facebook et Amazon) ? Les Estoniens ont créé un système propre et protégé, développé à 100 % par eux, dans lequel les GAFA ne peuvent pas intégrer leurs solutions. Ils ont réinventé la notion d’État au XXIe siècle. Les États traditionnels ont très longtemps négligé le numérique dans tout ce qui était régalien, notamment l’identité et la sécurité. C’est là que les GAFA se sont engouffrées. Selon l’Estonie, il est impératif que l’État défende ses prérogatives dans le numérique. AFRIQUE MAGAZINE

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Que reprochez-vous aux GAFA ? Elles proposent des solutions basées sur le profit et la captation des données de la vie des citoyens. Leur but est de vendre des données. On ne sait pas à qui. On ne sait pas comment. Mais les données devraient être protégées par l’État pour préserver la démocratie. Elles proposent donc des solutions dont on ne connaît pas la finalité, si ce n’est économique. Or, même dans le numérique, l’État devrait jouer son rôle. La présidente de l’Estonie, Kersti Kaljulaid, a fait une tournée africaine en décembre 2018. Ce modèle est-il transposable dans les États africains ? Kersti Kaljulaid est venue en Afrique pour développer la coopération et partager un savoirfaire numérique. Le modèle d’État numérique est adaptable à l’Afrique, parce qu’il permet de mettre en place des solutions administratives à moindre coût. 17 pays africains* sont venus étudier le modèle, se sont intéressés aux solutions estoniennes ou à des formations à l’e-gouvernement. Le dernier en date, le Bénin, a signé pour une plate-forme d’échange de données. Le Nigeria, de son côté, a travaillé avec les Estoniens pour son portail des impôts. ■ * Parmi les pays africains intéressés par le modèle estonien : Cap-Vert, Bénin, Ghana, Angola, Soudan, Kenya, Tanzanie, Zambie, Madagascar, Namibie, Comores, Maurice, Seychelles, Tunisie.

Les Estoniens ont créé un système protégé dans lequel les GAFA ne peuvent pas intégrer leurs solutions.

Demain, tous Estoniens ?, éditions Cent mille milliards, 2018 61


PERSPECTIVES

À Abidjan, on mise sur la cotation prochaine des PME.

ÉCONOMIE

LES BOURSES AFRICAINES EN QUÊTE D’UN SECOND SOUFFLE

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es années se suivent, mais ne se ressemblent pas. Au moins sur les marchés boursiers, en tout cas. En 2017, la majorité des 25 places africaines enregistraient de belles performances. Une tendance qui tranche avec la vertigineuse dégringolade de 2018 : Lagos, Casablanca, Nairobi, Abidjan, Johannesbourg ont chuté, comme frappées par une maladie contagieuse. Après une envolée de 42,3 % en 2017, l’indice principal de la Bourse de Lagos a reculé de

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17,8 % l’an passé. Et se glisse sur la troisième marche du podium des indices les moins performants, devancée par ceux de Nairobi (-23,66 %) et de BRVM Composite (-29,1 %), qui regroupe les huit bourses d’Afrique de l’Ouest. La guerre commerciale entre les États-Unis et la Chine, ainsi que le ralentissement de la croissance mondiale – des nuages qui pèseront encore en 2019 – expliquent ces reculs. Une croissance africaine moins dynamique et des raisons propres aux pays com-

plètent les raisons de ce trou d’air. Au Maroc, le boycott de l’eau minérale Sidi Ali, des stations-service Afriquia et du lait Danone a refroidi les investisseurs à la Bourse de Casablanca, qui n’a plus procédé à une cotation depuis juillet 2016, et qui a vu sa capitalisation fondre de 4,55 milliards d’euros l’an dernier. Est-ce l’arbre qui cache la forêt ? Malgré une situation économique tendue (avec une forte inflation de 7,4 % et un déficit commercial record supérieur à 5 milliards d’euros), la Bourse de AFRIQUE MAGAZINE

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JACQUES TORREGANO/DIVERGENCE

Après une année 2018 très difficile pour la majorité des places du continent, les idées se multiplient pour relancer l’attractivité du marché.


Tunis a connu une hausse de son indice de 15,76 % en 2018, pour une capitalisation en progression de 11,57 %, à 7,1 milliards d’euros. Plusieurs solutions, déjà éprouvées dans le monde, sont à l’étude pour donner un nouvel élan aux places du continent : mobiliser l’épargne locale, celle du secteur de l’assurance-vie, en vue d’un meilleur investissement en portefeuille, et favoriser l’intervention sur les marchés financiers africains des fonds de pension, des fonds souverains et des fonds communs de placement (FCP). Casablanca et Abidjan misent sur la cotation prochaine des PME. Et la BRVM travaille à mobiliser l’épargne de la diaspora à travers des obligations proposées aux 24 millions de Subsahariens, qui réunissent environ 40 milliards de dollars pour le continent tous les ans.

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ACCORD DE PARTENARIAT À l’image de la Bourse d’Abidjan, plusieurs places songent à développer des modes de collecte et de financement régionaux ou continentaux grâce à une intégration plus poussée des marchés. La Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (Cedeao) a un projet d’intégration de cinq places (BRVM, Lagos, Accra, Sierra Leone et Cap-Vert), qui totaliseraient une capitalisation de plus de 50 milliards d’euros. Et le 9 janvier 2019, l’Association des bourses africaines (ASEA) et la Banque africaine de développement (BAD) ont signé l’African Exchanges Linkage Project (AELP), un accord de partenariat qui veut connecter six bourses africaines (Johannesbourg, Lagos, Casablanca, BRVM, Nairobi et Maurice). Le but ? « Contribuer à améliorer la liquidité sur les places boursières africaines […] et permettre aux entreprises de nos pays de se financer plus aisément et d’attirer davantage d’investisseurs étrangers », a détaillé Karim Hajji, président de l’ASEA. Serat-il entendu ? ■ J.-M.M. AFRIQUE MAGAZINE

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C H I F F R E S par Jean-Michel Meyer

L’endettement global public et privé des 190 pays qu’observe le FMI (Fonds monétaire international) a atteint 184 000 milliards de dollars, soit 225 % de leur PIB.

67 MILLIONS C’est le nombre d’arrivées de touristes en Afrique qui ont été enregistrées en 2018 par l’Organisation mondiale du tourisme (OMT), soit une hausse de 6 %.

SELON LA BAD, la croissance sur le continent devrait grimper à 4 % en 2019, puis à 4,1 % en 2020, contre 3,5 % en 2018 et 3,6 % en 2017.

50 %

C’est la hausse du salaire minimum qu’a accordée le gouvernement du Nigeria, passant de 18000 nairas (43,50 euros) par mois à 27000 nairas (65,25 euros).

LE CONTINENT COMPTE 20 MILLIARDAIRES, CONTRE 23 IL Y A UN AN, D’APRÈS FORBES. 63


ÉCRANS

Netflix tenté par le « made in Africa » Le leader mondial du streaming vidéo lance Queen Sono, son premier feuilleton réalisé en Afrique du Sud.

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e tournage de Queen Sono, série d’espionnage sud-africaine de Kagiso Lediga, avec dans le rôle principal l’actrice Pearl Thusi, est annoncé. Depuis son arrivée sur le continent en janvier 2016, le géant américain de la vidéo à la demande par abonnement diffuse des films africains – notamment de Nollywood. Mais Queen Sono sera la première série du continent entièrement produite par Netflix, qui « cherche des opportunités en Afrique », a confirmé en décembre Erik Barmack, vice-président du groupe, lors d’une conférence à Londres. Pour celui-ci, dans un monde multipolaire, la fin de l’omnipotence des productions hollywoodiennes n’est plus qu’une question de temps : « Nous allons définitivement 64

L’actrice principale, Pearl Thusi, est très connue dans la nation arc-en-ciel. commander des séries africaines en 2019. […] Le public veut entendre des voix venues de partout. Le rapport de force en matière de contenus les plus visionnés va bientôt basculer des États-Unis au reste du monde, je ne pense pas qu’on en soit loin. C’est une question d’années, et non de décennies. Plus notre plate-forme devient globale, plus on voit de gros

succès qui viennent hors des États-Unis. » Pour preuve, l’aura planétaire de l’Espagnole La Casa de Papel. Le groupe investit également par exemple dans la production d’une série de science-fiction brésilienne, 3%, et d’une série indienne inspirée de la mythologie hindoue, Le Seigneur de Bombay. Au total, fort de 140 millions d’abonnés et d’un

chiffre d’affaires de 15,8 milliards de dollars en 2018, Netflix aurait dépensé la même année la somme faramineuse de 12 milliards de dollars dans la production de contenus originaux ! Ses séries et ses films rencontrent non seulement leur public, mais aussi parfois la reconnaissance du monde du cinéma : le long-métrage Roma (réalisé par le Mexicain Alfonso Cuarón) a remporté en janvier deux Golden Globes (meilleur film en langue étrangère et meilleur réalisateur), et il est nommé plusieurs fois aux Oscars. Cependant, des maisons de production sudafricaines se plaignent de ne pouvoir contacter Netflix pour leur soumettre des projets. Ce à quoi elle a répliqué « entrer en contact directement » avec les sociétés suscitant son intérêt. Si c’est une bonne nouvelle pour les créateurs, le débarquement du bulldozer américain dans la production africaine pourrait néanmoins éprouver encore davantage ses concurrents sur le continent, notamment le Français Canal+ (qui arrête son offre CanalPlay), le Sud-Africain MultiChoice (qui a perdu 100 000 abonnés premium en un an) ainsi que les platesformes iRokoTV (Nigeria), Buni TV (Kenya) ou encore Africa Magic Go (Afrique du Sud). ■ Cédric Gouverneur

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SPLASH NEWS/ABACA

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COTON

Une filière dans le flou Le climat international inquiète les cotonculteurs africains.

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es signaux sont au vert. Après une bonne ca mpag ne 20172018, la production de coton en Afrique devrait encore progresser de 11,4 % au cours de la saison 20182019, alors qu’elle devrait reculer de 3 % sur le plan mondial. Premier producteur d’or blanc en Afrique, le Mali attend une récolte record de 750 000 tonnes durant cette campagne. Son dauphin, le Burkina, vise les 658 000 tonnes. Le Bénin, dont la production a doublé depuis 2015, et le Tchad sont également à la relance de la filière. Tandis que la Côte d’Ivoire, qui attend une récolte de 415 000 tonnes en 20182019, vise les 600 000 tonnes d’ici 2020. Mais face aux géants, l’Inde (6,5 millions de tonnes), la Chine (5,9 millions de tonnes), les États-Unis (4,5 millions de tonnes), mais aussi le Pakistan et le Brésil, l’Afrique reste un acteur mineur. Elle ne produit qu’environ 6 % du coton mondial

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et exporte 70 % de sa production. Autres handicaps : les coûts de production très élevés sur le continent, pénalisé par le faible rendement à l’hectare, l’émiettement des producteurs et les difficultés d’irrigation. Dans le même temps, le marché de l’or blanc est de plus en plus financiarisé. Fin janvier, les inquiétudes sur la croissance mondiale ont fait chuter le prix de la livre de coton qui sera livrée en mars prochain à 70,65 cents – son plus bas niveau depuis fin 2017 – sur l’Intercontinental Exchange, à Atlanta, alors qu’il se situait encore à plus de 80 cents début décembre. « La poursuite du conflit commercial entre les États-Unis et la Chine, le repli des places boursières dans le monde entier et le climat politique tendu alimentent l’incertitude et la peur chez les investisseurs, qui préfèrent se délester des investissements jugés plus risqués », justifie Peter Egli, le directeur de la gestino des risques du groupe de négoce britannique Plexus Cotton. Pour résister, Kai Hugues, le directeur exécutif du Comité consultatif international du coton (ICAC), invite les producteurs africains à transformer sur place leur or blanc pour le valoriser. Et de continuer à intensifier les échanges sud-sud. ■ J.-M.M.

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LES MOTS « Une Afrique en quête d’émergence ne peut se résigner à la seule exportation des matières premières brutes. » MACKY SALL, PRÉSIDENT DU SÉNÉGAL

« 60 % de la population aafricaine a moins de 30 ans, eet cette jeunesse peut être vvue dans un sens positif ou négatif, car elle est porteuse n de dividendes ou d’un coût. » d TO TONY ELUMELU, FONDATEUR DE LA FONDATION TONY D ELUMELU ET PDG DU GROUPE E UBA (UNITED U ED BANK FOR AFRICA)

« De quelle paix sociale parle-t-on ? Quelle transition démocratique souhaite-t-on ? Il n’y a pas de démocratie quand les ventres sont vides. » NOUREDDINE TABOUBI, SECRÉTAIRE E GÉNÉRAL DE L’UGTT (UNION GÉNÉRALE TUNISIENNE DU TRAVAIL) L)

« Pour éviter le piège de l’économie informelle d i f ll ett le l cchômage chronique, l’Afrique doit s’industrialiser et créer d de la valeur ajoutée pour d sses abondantes ressources aagricoles et minérales. » A AKINWUMI ADESINA, PRÉSIDENT DE LA BAD (BANQUE AFRICAINE D DE DÉVELOPPEMENT) D 65


INTERVIEW

Nina Bouraoui «Écrire, c’est résister» De son enfance en Algérie à ses années parisiennes où elle vit enfin sa sexualité, l’écrivaine ausculte la mémoire, l’héritage familial. Et s’interroge : comment se construit notre identité ? propos recueillis par Astrid Krivian

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lle présente son nouveau roman, Tous les hommes désirent naturellement savoir, comme la 16e pièce d’un château qu’elle bâtit depuis son premier ouvrage, en 1991, La Voyeuse interdite (prix du Livre Inter). L’écrivaine franco-algérienne, traduite dans une quinzaine de langues, emprunte son titre à une citation d’Aristote pour cette quête de soi à travers l’exploration de la mémoire et de l’histoire familiale. L’écriture déroule le fil des épisodes fondateurs de sa vie, ausculte les souvenirs de cette enfant 66

née d’un père algérien et d’une mère française, qui grandit dans l’Algérie des années 1970, pays d’une beauté envoûtante, d’une violence sourde. Elle découvre la naissance du désir, la sensualité des femmes, prend conscience de sa différence. Puis ce sont ses années à Paris, à 18 ans, où elle commence enfin, dit-elle, à « occuper sa nature homosexuelle ». Un livre truffé de phrases d’une densité poétique, d’uppercuts sur la beauté, la cruauté, la douceur. Pour l’auteure, prix Renaudot pour Mes mauvaises pensées (2005), il s’agit aussi d’un acte de résistance et d’un outil d’instruction face à l’intolérance envers les minorités.


PATRICE NORMAND

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INTERVIEW NINA BOURAOUI : « ÉCRIRE, C’EST RÉSISTER »

AM : Votre livre, qui explore la mémoire, est-il une quête identitaire ? Nina Bouraoui : Il interroge notre rapport à la liberté : est-ce que nous naissons libres ou est-ce que nous le devenons ? Et finalement, nous ne le sommes jamais, donc la liberté ne seraitelle qu’une vue de l’esprit ? Est-ce que l’on construit son destin seul, ou épaulé par des fantômes, héritier d’une histoire qui n’est pas la nôtre ? Cet héritage n’est pas uniquement familial mais aussi plus ancestral, c’est pour cela que j’évoque les peintures rupestres du Tassili n’Ajjer [massif montagneux du Sahara algérien, ndlr]. Nous dépendons tous d’une mémoire générale, c’est le sel de l’humanité, ce qui abolit les différences. Je pointe d’ailleurs la différence : est-ce qu’elle existe ? Est-ce que l’homosexualité en est vraiment une ? Ce récit est un peu instructif pour expliquer à ceux qui, en France, défilaient il y a cinq ans contre le mariage et le droit à l’adoption par des couples de même sexe, qu’un adulte homosexuel a d’abord été un enfant homosexuel. Ce livre, c’était serrer dans mes bras l’enfant que j’ai été, un âge à la fois heureux et très compliqué, poétique et très cru, car j’ai vite compris que la vie ne serait pas la même pour moi. Quand on est différent, il faut s’armer de courage, de patience, de force. La littérature fait partie des armes pour se défendre et s’assumer. Vous êtes la fille d’un couple mixte : votre père est algérien et votre mère française. Mon père est parti de son pays pour étudier en France, où il a rencontré ma mère en pleine guerre d’Algérie, en 1960. Ils font un mariage d’amour mais aussi politique, car la famille de ma mère n’accueille pas d’un très bon œil cette liaison avec ce jeune Algérien. Ils ont peur, l’Algérie traverse une guerre effroyable, sauvage, cruelle dans les deux camps. Mais mes parents sont des résistants, des intellectuels. Il y a quelque chose de très symbolique dans leur union, qu’ils nous ont transmis, à ma sœur et à moi : nous sommes les enfants d’une guerre, pas uniquement d’un mariage mixte. C’est un héritage pas toujours évident à porter. Ma mère s’installe en Algérie après l’indépendance, tandis que la majorité des Français quittent ce pays, souvent avec le cœur gros parce que les Algériens et les Français, en règle générale, s’adoraient, hormis cette colonisation. 90 % des Français n’étaient pas de méchants colons, c’étaient même souvent des personnes exerçant des métiers plutôt modestes, qui faisaient partie d’un même peuple. Je n’ai jamais ressenti de racisme, de haine envers l’Algérie de la part des pieds-noirs que j’ai pu rencontrer. C’était plutôt une histoire d’amour brisée. Votre mère devient d’ailleurs plus algérienne que votre père, dites-vous… Oui. Elle arrive dans ce pays où les Français ne sont alors pas très bien accueillis, parce que l’OAS [Organisation de l’armée secrète, une milice pro-Algérie française] a commis des exactions épouvantables. Elle a un coup de foudre, un choc 68

L’origine de la douceur, ce sont les femmes. Et c’est tellement normal de les aimer, d’en tomber amoureuse. » esthétique auquel il est difficile d’échapper en Algérie, car c’est un pays incroyable, sublime, magnétique. Et malgré le rejet qu’elle a parfois pu ressentir en tant que Française, étrangère, elle nous enseigne la bienveillance et la patience. Elle se fait aimer, a beaucoup d’amis, travaille, recrute des Algériens… Et avec sa GS bleue, nous traversons le pays jusqu’aux confins du Sahara. Comme beaucoup de Français, les coopérants qui venaient dans les années 1970, elle en tombe amoureuse. Peutêtre grâce à ce lien particulier avec la France, mais aussi parce que son peuple est très bouillonnant, attachant, intelligent, mélancolique également. C’est un pays qui a traversé beaucoup d’épreuves, la décennie noire des années 1990 nous l’a maintes fois prouvé, et les Algériens ont parfois tendance à dire, hélas, qu’il est maudit. Mais c’est un pays qui s’est relevé, auquel il faut rendre hommage. C’est aussi ce que j’ai essayé de faire ici. Vous décrivez sa nature enchanteresse comme un paradis perdu lié à celui de l’enfance… On a tous un paradis perdu de l’enfance, même si elle a été malheureuse. L’enfance est le territoire d’une certaine sauvagerie. Et peut-être celui de la seule liberté, même si l’on est parfois sous le joug d’une pression familiale. Un enfant est pur. Certes, on va lui instruire une morale, lui apprendre à ne pas frapper, ne pas voler, ne pas mentir… Mais à l’inverse des adultes, il ne juge pas car il est protégé par un pilier fort : la poésie. C’est ce que j’ai essayé de préserver tout au long de ma vie en devenant écrivaine, en restituant la poésie qui manquait à ce monde très violent. Petite, je ne vivais pas beaucoup dans la ville, car Alger était une ville dangereuse, bouillonnante certes, mais dans laquelle un enfant ne se promène pas seul. Donc on intègre très vite la nature, aux portes de la ville, c’est un pays très vierge, pas ouvert au tourisme. Les criques sont très sauvages, les campagnes hallucinantes de beauté. Il y a les montagnes, le désert du Sahara… Tout ça a été une manne, une chance, ça m’a forgée, ça m’a donné un sens esthétique, poétique. Cette nature a été le berceau le plus doux, le plus joyeux, le plus extraordinaire pour l’écrivaine que j’allais devenir. AFRIQUE MAGAZINE

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LAURENT DENIMAL/OPALE/LEEMAGE

Que représente pour vous le Sahara ? « C’est la vie haute », écrivez-vous… Il m’a relié à mes racines, à mes origines, et aussi au mysticisme. J’ai été élevée par un père musulman pratiquant dans la solitude, ne cherchant pas à imposer sa religion, à mon sens un musulman moderne, et par une mère, athée anarchiste anticléricale. Nous n’avons donc pas reçu d’enseignement religieux, et cela m’a manqué. Comme tous les enfants, j’étais traversée de questions existentielles effrayantes : le vide, l’infini, Dieu ou pas, la mort… Dans le désert, on allait à l’Assekrem, refuge du Père de Foucauld [ermite et prêtre chrétien, ndlr]. Les pères qui nous accueillaient marchaient des kilomètres vers les villages, non pour l’évangélisation car il y avait un respect pour les musulmans, mais pour instruire, apprendre à lire et à écrire, apporter des médicaments, parfois de la nourriture… La religion sera toujours pour moi associée à la bienveillance, la gentillesse, la douceur. Et cette nature est de l’ordre de la divinité. Le désert a été la rencontre avec une force qui me dépasse, où j’ai appris le sens de Dieu, du grand, de l’absolu. Vous racontez aussi votre « enfance homosexuelle »... Très vite, je fais un complexe d’identité : je ne me sens ni vraiment fille, ni vraiment garçon. Entre les deux. Je sais que je suis différente. Nous sommes dans les années 1970, et pour mes parents, universitaires intellectuels, le débat est très important, et aussi la liberté d’être. Alors, on me laisse faire. Je me choisis un autre prénom, je m’habille comme je veux, plutôt en garçon, j’ai les cheveux très courts. Parce que je sais aussi que la force est du côté des hommes en Algérie, pays extrêmement viril. Je me sens floue dans mon identité, mais ce n’est pas un problème. Mon père voyage beaucoup pour son travail, il est assez absent, alors je grandis avec ma mère, ma sœur, mais aussi avec toutes leurs amies. Tous les week-ends, c’était bivouac, escapades, plaisir dans les criques au soleil. Un tableau esthétique inouï, une sorte de gynécée, des tableaux de Delacroix, avec ces femmes d’Alger… J’ai grandi dans une résidence où toutes les portes s’ouvrent, les voisins se connaissent, s’embrassent, et ces femmes algériennes me prennent dans leurs bras, me serrent contre leurs seins. L’origine de la douceur, ce sont les femmes. Et c’est tellement normal de les aimer, d’en tomber amoureuse, je n’y vois aucune perversité, rien de malsain. C’est ma nature. Ça se complique à l’adolescence ? Oui, car la sexualité arrive. Déjà, pour tout adolescent, c’est compliqué, parce que le désir expérimenté est une façon de quitter l’enfance, une étape à franchir, un rite de passage pour devenir adulte, même si on ne l’est pas encore. Et on ne veut pas quitter le groupe, on veut ressembler aux autres, appartenir à une tribu avec des codes communs. Donc on n’a pas envie de dire que l’on ne ressent pas que de l’amitié, de la tendresse pour sa meilleure amie. Les adolescents ont cette cruauté absolue de ne pas accepter la différence. En tout cas, pas dans les AFRIQUE MAGAZINE

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INTERVIEW NINA BOURAOUI : « ÉCRIRE, C’EST RÉSISTER »

Remise des prix littéraires Goncourt (François Weyergans pour Trois jours chez ma mère) et Renaudot (Nina Bouraoui pour Mes mauvaises pensées) au restaurant Drouant, à Paris, en 2005.

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conscience : le rejet des homosexuels les plonge dans une forme d’autodestruction permanente. Peut-être un peu moins maintenant – même si j’en doute vu le nombre d’agressions homophobes à Paris, qui s’est démultiplié depuis quelques années. Peut-être parce que l’on parle plus d’homosexualité et qu’il y a une visibilité, mais la haine aussi est de plus en plus visible. Que vous ont inspiré les manifestations en France, en 2012 et 2013, contre le projet de loi autorisant le mariage et l’adoption aux couples de personnes de même sexe, finalement promulgué ? C’était très étonnant, car en Espagne, en Belgique, cela n’a pas suscité autant de réactions. En France, grand et magnifique pays que j’adore, il y a hélas encore des relents nauséabonds dont il faut se méfier. La violence du monde fait naître l’extrémisme, et ce sont toujours les mêmes qui paient, les plus fragiles : les femmes, les étrangers, les enfants, les minorités… Le fort se nourrit du plus faible, c’est la triste marche du monde. Les outils culturels sont de très belles armes pour aider les personnes différentes, mais aussi éduquer les parents. Il faut que cela entre à l’école, au lycée, et que l’on sache que l’homosexualité n’est pas un choix. Elle fait partie de la nature de chacun, ce n’est ni une perversion ni une maladie. C’est encore plus compliqué à vivre dans d’autres pays, on a encore un peu de chance en France. Mais nous sommes contaminés par la violence du monde. Ces manifestations ont libéré certains esprits. Cela est valable pour toutes les minorités, qui me semblent de plus en plus violentées. Tant que l’on sera violent avec une femme, un étranger, un enfant, on le sera avec toutes les minorités. La violence n’a pas de camp, elle est partout. Il s’agit de l’Autre en soi : toi qui es différent, toi qui ne me corresponds pas, qui pourrait être une menace car je ne sais pas qui tu es, je vais t’agresser. Nous devrions nous armer de douceur pour comprendre que nous sommes tous tellement égaux : face à la liberté justement, au destin, aux expériences avec le malheur, à la trajectoire de l’existence qui est la même pour tous… Finalement, celui qui est perçu différent ne l’est pas tant que ça. AFRIQUE MAGAZINE

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DENIS ALLARD/RÉA

années 1980. J’en fais l’expérience au lycée à Zurich, je suis outée [obliger quelqu’un à révéler son homosexualité ou le faire à sa place sans son consentement, ndlr], je deviens la fille infréquentable, mais aussi l’ovni. Ça ne dure qu’un mois car je me suis toujours débrouillée pour être populaire. Finalement, on va me « passer » ça, on va l’oublier. Et je fais quelque chose de terrible : j’accuse d’homosexualité la personne qui a révélé qui je suis. Le pire crime quand on est soi-même homosexuel ! Je déclenche le rejet commun à tous les jeunes homosexuels : le dégoût de soi, sa propre homophobie, la volonté de réintégrer le groupe. C’est lors de votre retour à Paris, à 18 ans, que vous commencez à « occuper votre nature homosexuelle »… Pour lever ce flou, cet interdit, il faut que je passe à l’acte. Je me rends quatre fois par semaine au Katmandou, club parisien réservé aux femmes, où je suis la plus jeune. Dans ce lieu se joue un théâtre de sentiments, de passions, je m’aperçois que c’est encore compliqué pour ces femmes de vivre leurs amours à l’extérieur. Il y a un enjeu presque politique : rencontrer quelqu’un, c’est occuper sa propre nature. Les tensions sont vives, j’assiste à beaucoup de bagarres, je regarde ça un peu de loin, depuis le bar. Ces femmes ont 20, 30, 40 parfois 50 ans de plus que moi. Et ce qui est intéressant, c’est que le désir, de façon illusoire, fédère tous les milieux sociaux : infirmières, médecins, prostituées, anciennes détenues, retraitées, couturières, avocates… Tout ce petit monde se côtoie, se mélange et se déchire. Je vais alors intégrer une bande de filles un peu foldingues, et c’est là où je vais apprendre mon métier : en recueillant les confidences, en observant, en volant un peu de leurs histoires, en rentrant chez moi dépitée. Car ces femmes s’abîment beaucoup, dans l’alcool, la drogue, les paradis artificiels, la violence. Elles ne s’aiment pas elles-mêmes, parce que l’extérieur ne les aime pas. Notre société doit en prendre

Mes parents m’ont appris la hargne, le courage et l’importance des idées, des combats, une forme de militantisme. »


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On parle encore très peu de l’homosexualité féminine, qui fait l’objet de nombreux clichés… Oui. Elle est réduite soit au fantasme érotique, pornographique, vu par le prisme des hommes, soit à une sorte d’expérience, de mode. Régulièrement, je lis dans les magazines féminins cette espèce de sujet : « Et si aujourd’hui la nouvelle tendance était d’aimer une femme ? » C’est un manque de respect. Car il ne faut jamais oublier que s’accepter en tant que lesbienne ou gay est un long processus, qui commence dès l’enfance. Je reçois beaucoup de courriers de femmes et d’hommes, âgés de 75 ans, 85 ans, me confier qu’ils ne s’assument toujours pas, ou que leur partenaire ne s’assume pas… Ne nous réduisez pas à une tendance. Cela dévalorise notre combat, qui sera contagieux pour toutes les autres luttes. Cette liberté, cette tolérance s’appliqueront aussi à toutes les minorités. Que vous ont transmis vos parents ? Le courage. Ce livre m’a appris beaucoup de choses, notamment que je ne m’assumais pas encore totalement. Je donne beaucoup d’interviews, et après avoir affirmé à la télé, en direct, que je suis homosexuelle, je rentre chez moi morcelée. J’ai l’impression d’avoir fait une psychanalyse en public. À 51 ans, je ne fais pas ça pour moi, mais pour tous les adolescents qui se font insulter au lycée, tabasser dans les quartiers, expulser de chez eux et se retrouvent au Refuge, une association merveilleuse mais qui ne devrait pas exister. Mes parents m’ont appris la hargne et l’importance des idées, des combats, une forme de militantisme – même si je suis une artiste, je ne fais pas de politique. J’en fais à ma façon, de la politique poétique, romantique [rires] ! Écrire, c’est résister. Et c’est un long chemin parfois complexe, un sport de combat, car il faut toujours recommencer un nouveau livre, un premier livre, et garder cette innocence-là. Enfant, vous écriviez car le réel était trop étroit ? J’étais dans mon monde, très renfermée. C’était très compliqué de communiquer, je n’arrivais pas à entrer dans le réel des autres. Sans doute l’écriture m’a permis de profiter de cette étrangeté pour la convertir en force de vie, de création. Aujourd’hui, le réel ne m’est pas trop étroit mais trop grand, trop immense, trop compliqué, trop violent. J’ai peur de me AFRIQUE MAGAZINE

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BIBLIOGRAPHIE SÉLECTIVE ◗ 2018 : Tous les hommes désirent naturellement savoir ◗ 2016 : Beaux rivages ◗ 2005 : Mes mauvaises pensées (prix Renaudot) ◗ 2000 : Garçon manqué ◗ 1991 : La Voyeuse interdite faire happer. Je suis très gaie, j’aspire à la légèreté, à l’amusement, mais comme tous les êtres, je suis traversée par la noirceur de notre destin commun, la brutalité du monde. Les attentats à Paris en 2015 m’ont reconnectée à la décennie noire en Algérie, à sa solitude. Plongés dans le noir, puisque l’on coupait l’électricité, les villageois se défendaient seuls face aux terroristes qui arrivaient avec des haches, des couteaux, des sabres. Mon livre est aussi un hommage à ces femmes et ces hommes, si courageux pendant ces dix ans d’horreurs, de massacres, qui continuent aujourd’hui ailleurs en Afrique. Un artiste est confronté à l’impuissance d’être un spectateur : comment agir ? Les livres sont une petite goutte d’espérance. Il faut semer des espaces de douceur. La littérature, la musique, le cinéma… ou simplement l’amour. Il faudrait retomber amoureux de l’humanité. C’est naïf, un peu benêt comme discours, mais j’y crois. Les hommes politiques sont dans une tour d’ivoire, dépassés, impuissants, malmenés. La politique est désormais citoyenne, à l’intérieur de nos villes. Aider son prochain, celui à deux portes de chez nous, dans son immeuble, son quartier, sa rue, retrouver la solidarité de la douceur, il n’y a qu’ainsi que l’on s’en sortira. Quel regard portez-vous sur l’Algérie aujourd’hui ? Y retournez-vous ? J’ai un regard très tendre sur mon second pays, et je suis toujours à l’écoute de ce qu’il s’y passe. J’y suis invitée régulièrement, mais je n’y vais pas, car j’ai peur de ne plus pouvoir écrire. J’ai réinventé mon Algérie, réécrit une fiction. Je l’ai quittée en 1981, j’y ai vécu mes quatorze premières années, les plus fondatrices. Au fil de mes livres, j’ai raconté mes propres légendes, et mes souvenirs doivent peut-être demeurer intacts. Je n’ai pas envie de les valider pour l’instant. J’ai peur de traverser la fiction. Mais ce serait important pour moi. J’aimerais y retourner, surtout pour ses odeurs très spéciales, et pour cet endroit magique : le rocher plat. On traverse une forêt pour rejoindre la mer, où surgit cet immense rocher poli par les vagues, comme une île posée sur la Méditerranée. Mon être poétique est là-bas, mon double poétique m’y attend. Il est là, mon paradis perdu. ■ 71


D’HIER À DEMAIN

OMAR

SY et ses carnets de tournage

La star incontournable du box-office français, installée à Los Angeles, a retrouvé le Sénégal pour Yao, le film dont il est à la fois acteur et coproducteur. Un retour aux origines initiatique. Confidences. par Astrid Krivian

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l ne fallait pas se louper. Pour son premier film tourné au Sénégal, l’acteur français d’origine mauritanienne par sa mère et sénégalaise par son père avait le souci de raconter le pays et ses valeurs avec un regard juste. Aussi, lorsque le réalisateur et producteur chevronné Philippe Godeau lui propose de coproduire Yao et de participer à toutes les étapes de la fabrication, il n’hésite pas. « Il fallait s’assurer que l’on reste dans le bon ton, éviter les pièges du pathos, du cliché souvent inhérents à ce genre de films. Je n’avais pas envie de me griller avec ma famille en diffusant une vision faussée du Sénégal », précise l’acteur, s’associant au projet via sa société Korokoro (nom de son village maternel), laquelle a entre autres coproduit le documentaire Le Procès contre Mandela et les autres, en 2018. Dressant le constat que les trop rares fictions ancrées dans le continent le présentent souvent sous l’angle tragique (dictatures, guerres et autres fléaux) ou bien à travers un exotisme de carte postale, il lui importait de montrer un autre aspect. Très attentif, il a suivi de près l’écriture du scénario, y apportant son éclairage, parfois même quelques dialogues.

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MR BRAINWASH/IAWN INC 2018

« Philippe m’a donné la chance d’avoir cette place privilégiée. On a une confiance mutuelle, nos échanges étaient très précieux. J’ai beaucoup appris auprès de ce producteur très expérimenté [notamment de Mauvaise foi, de Roschdy Zem, ndlr]. C’est une valeur perdue en France mais toujours présente en Afrique : cette idée d’un mentor, d’un maître à penser qui nous forme, nous enseigne. » Incarnant le rôle principal aux côtés du jeune Sénégalais Lionel Basse (repéré à Saint-Louis, magnifique prestation), Omar s’est donc investi en toute confiance pour tourner sur la terre de ses ancêtres, film qu’il considère ainsi comme le plus impudique de sa carrière. Le pitch ? Yao, un garçon de 13 ans, quitte son village et parcourt le Sénégal à la rencontre de son idole, Seydou Tall, célèbre acteur français d’origine sénégalaise, en visite à Dakar pour promouvoir son autobiographie. Après leur échange, Seydou décide de faire la route pour raccompagner son jeune admirateur. Au gré des rencontres et des imprévus, ce road trip prendra pour lui la tournure d’un voyage vers ses origines, dont il se sent coupé. Abordant le thème du retour aux racines, l’intrigue pointe un malaise identitaire, cet entre-deux souvent ressenti par les enfants issus de l’immigration, perçus comme étrangers dans l’Hexagone et français dans le pays d’origine de leurs parents. Au cours d’une scène, on renvoie au héros (en le taquinant) qu’il est un Blanc, ou un « bounty » (noir à l’extérieur, blanc à l’intérieur). « On en parle rarement au cinéma. Ce n’est pas évident ni automatique de se sentir chez soi au Sénégal quand on est né en France d’un père sénégalais. On est aussi l’objet de préjugés, de racisme, on nous colle une étiquette. Au carrefour de vents contraires, on ne sait pas où se situer. » Pour lui, Yao invite à réfléchir sur la différence. « Dès que deux personnes sont réunies, il y a naturellement des différences et AFRIQUE MAGAZINE

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D’HIER À DEMAIN OMAR SY ET SES CARNETS DE TOURNAGE

des similitudes. Mais, étrangement, on va catégoriser les différences, les stigmatiser, alors qu’elles sont beaucoup plus fines que ça. On ne voit que celles qu’on veut bien voir. » Contrairement à son protagoniste, l’artiste, bien dans ses Stan Smith blanches, a résolu depuis longtemps cette équation identitaire, faisant de sa double culture une force. « On croit parfois qu’on a un choix à faire entre ses deux cultures. Plutôt que de me sentir nulle part chez moi, j’ai choisi de l’être partout », confie celui qui a quitté l’Hexagone il y a six ans pour vivre en Californie. Une personnalité aux assises solides, bâties sans doute par son éducation, les valeurs inculquées par ses parents, la confiance qu’ils lui ont toujours accordé, passeurs d’une culture qui sera un repère fondateur pour lui. Les attaches avec ses racines lui ont permis, pour paraphraser le proverbe, de savoir d’où il venait pour savoir où il allait.

« Nous ne sommes pas seuls, il y a ceux qui nous ont précédés, et ceux qui arrivent. Chacun est une passerelle, un maillon. »

monothéistes », rappelle ce musulman pratiquant pour qui la foi relève de l’intime, et l’a souvent guidé pour « piloter la machine, éviter certaines choses ». Être l’un des acteurs les plus NOUS AVONS LE TEMPS « bankables » du cinéma français ne semble pas lui faire tourner Enfant, la maison où il grandit, à Trappes en région la tête. Affable, décontracté malgré un emploi du temps promoparisienne, est un morceau d’Afrique. Bercé par la musique tionnel ultrarempli calé pendant un tournage (Police, d’Anne mandingue, il apprend le pulaar (la langue des Peuls, ethnie Fontaine), il ponctue ses propos de traits d’humour, entre d’Afrique occidentale), part chaque été en vacances « au bled » deux bouffées de vapoteuse. Depuis ses débuts à la télévision, dès ses 6 ans. Ce legs va se sceller à 19 ans lorsque son père, sur Canal+, dans le duo hilarant de l’émission Demba Sy, l’emmène à travers le Sénégal, en SAV qu’il forme avec Fred Testot, il a démontré voiture, depuis le village maternel, en Maurital’étendue de sa palette de jeu au-delà du registre nie, jusqu’à Dakar. Cet homme habituellement comique (notamment dans le drame Chocolat, de pudique, très accaparé par son travail de magasiRoschdy Zem, où il incarne le premier clown noir nier, se livre enfin à son fils sur son histoire, celle en France, au destin tragique). Lorsqu’il reçoit le de leur famille, les lieux qui lui sont chers. Une César du meilleur acteur, en 2012, pour le rôle de sorte de voyage initiatique dont le jeune Omar, à Driss dans Intouchables, de Toledano et Nakache, peine sorti de l’adolescence, revient bouleversé. le premier acteur français noir à être distingué « Ça m’a complètement modifié, et dessiné les dans cette catégorie se sent enfin légitime dans grandes lignes de celui que je suis aujourd’hui. son métier. Et se considère aujourd’hui encore Ça m’a reconnecté à mon père, donc à la lignée. » comme étant en apprentissage. « Je ne fais vraiDe sa culture peule, il hérite la pudeur, un regard Yao, de Philippe Godeau, ment du cinéma que depuis six ans. À cet âge, un parfois moins cartésien, pragmatique sur la vie, Pathé Distribution, enfant sait à peine lire ! » le goût de la transmission orale, de l’échange sortie en France le 23 janvier. Dans Yao, Omar livre une composition tout verbal. Mais surtout l’importance accordée aux en retenue, comparant son personnage à « un beau vase vide, aïeux, évoquée dans Yao par une cérémonie, une danse-prière à qui il manque l’essentiel. Il est dans une quête ». En posture effectuée par la chorégraphe et danseuse franco-sénégalaise d’accueil, de réception plutôt que moteur de l’intrigue, il doit Germaine Acogny au bord du fleuve Sénégal. « Nous ne déconstruire ses habitudes de jeu. « Philippe me demandait une sommes pas seuls, il y a ceux qui nous ont précédés, et ceux interprétation plus épurée, avec moins d’effets, de tchatche, qui arrivent. Chacun est une passerelle, un maillon. Ce film, de cabrioles. C’était nouveau, donc pas facile. Mais être en que je dédie à mon père, donne à ressentir ce lien aux ancêtres, Afrique m’a aidé, je me suis calé sur ce rythme. » Le récit se essentiel au Sénégal. » Un pays où la spiritualité est partout, met également au diapason de ce temps habité différemment, comme le montre l’une des premières scènes, où le héros, déjà qui semble plus étiré qu’en France, d’où vient le héros, et rappressé par le temps dès qu’il atterrit, se retrouve bloqué dans pelle l’aphorisme : « Vous avez la montre, nous avons le temps. » un taxi dans les rues de Dakar par des musulmans en train Quand débute le tournage, qui a « recoloré » ses souvenirs d’ende prier. « Les Sénégalais croient tous en quelque chose. Ça fance, cela fait huit ans qu’il n’a pas mis les pieds au Sénégal. façonne leur philosophie, leur manière de s’exprimer, d’inteIl se réjouit de voir le pays se moderniser tout en gardant ses ragir. Et l’animisme était là bien avant l’arrivée des religions 74

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L’acteur s’est installé à Los Angeles pour protéger ses enfants de sa notoriété… mais apparaît déjà dans plusieurs productions hollywoodiennes.

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traditions, sa culture, ses valeurs. « Un mélange qui se fait lentement mais sainement », se rassure-t-il. Sur le plateau, témoin amusé du petit choc culturel au sein de cette équipe franco-sénégalaise, il a l’impression d’assister à un dialogue entre deux parties de lui-même. « Je réalisais la richesse d’avoir deux cultures, le privilège d’en discerner les codes. J’étais le seul dans cette position ! Je comprenais par exemple très bien le stress d’un technicien français à qui le Sénégalais répond : “Inch’Allah.” Et je saisissais aussi cette intention, qui ne veut pas dire “Je ne vais pas le faire.” Au final tout s’est très bien conjugué, avec beaucoup de douceur, d’efforts, de concessions, de souplesse de la part de tous. » TRANSMISSION Une fois terminé, Yao a ensuite sillonné le pays en avant-première, pendant trois jours, notamment là où il a en grande partie été filmé, à Diofor, dans le Sine Saloum, à renfort d’écran gonflable installé sur la place du village. « Ils ne se sont pas sentis trahis, ils ont bien reconnu leur pays, ont même ri. Ils nous ont validés ! Et ils ont découvert, à travers Seydou, ce que ça représente de grandir en France et de venir dans le pays d’origine de ses parents. » Le comédien adresse également à ses cinq enfants ce film sur la transmission, tourné l’année de ses 40 ans : « C’était le bon moment. » Nés en France, ils grandissent aux États-Unis, mais Omar assure qu’il a « un GPS pour eux ! Ils sont conscients de la chance d’avoir différents points d’ancrage pour se définir et grandir. Ils peuvent faire leur marché, piocher parmi toutes ces ressources. Et ça les rend curieux ». C’est pour retrouver une liberté et les protéger AFRIQUE MAGAZINE

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de sa soudaine notoriété, déferlement engendré par l’immense succès d’Intouchables (deuxième meilleur score pour un film français au box-office national, avec plus de 19,4 millions d’entrées), qu’il s’est installé en famille avec sa femme Hélène à Los Angeles. « Mais, j’avoue, je me cache un peu derrière eux : honnêtement, je n’avais pas les clefs en tant que personnalité publique pour les élever et les protéger. Dans l’anonymat, je retrouve mes marques pour être un père comme je le conçois. » Le triomphe d’Intouchables, dont le remake américain vient de sortir, lui a ouvert les portes de Hollywood. Sous contrat avec la prestigieuse agence artistique CAA (Robert De Niro, Brad Pitt, George Clooney…), il a déjà joué dans Jurassic World, produit par Spielberg, Inferno, dirigé par Ron Howard, fait une apparition dans un X-Men (Bryan Singer, 2014). Lui qui aime citer sa figure tutélaire, le boxeur Muhammad Ali – « Impossible est provisoire » –, choisissant d’avancer à l’instinct sans plan de carrière, préférant les surprises aux espérances, vient de terminer L’Appel de la forêt, une adaptation du roman de Jack London, aux côtés de Harrison Ford. Il incarnera aussi le célèbre gentleman-cambrioleur Arsène Lupin dans une nouvelle série sur Netflix. Pour l’heure, il savoure la fierté de voir Yao sur les écrans. Pouvons-nous espérer que ce film incite les auteurs, réalisateurs et décideurs financiers français à enfin envisager l’Afrique comme une terre de fictions, avec des histoires modernes et justes ? L’acteur, lui, suscite déjà le désir de cinéastes africains, qui commencent à le solliciter. Et quand on demande au producteur qu’il est désormais devenu s’il envisage de développer d’autres projets sur le continent, il répond, le regard pétillant, dans un grand sourire : « Inch’Allah… » ■ 75


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Sarah Perles L’âme nomade par Fouzia Marouf 76

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Enfant intrépide des quartiers populaires d’Agadir, étoile montante du cinéma marocain et européen, elle s’est révélée dans le film Sofia, remarqué au dernier Festival de Cannes. Entière, séduisante, militante, elle s’impose sur les grands et petits écrans avec des rôles engagés. egard dessiné en amande, sourire enjôleur, boucles brunes ondulant sur ses épaules, Sarah Perles promène sa belle silhouette sous la lumière des jardins du palace La Mamounia, situé au cœur de la cité ocre. Solaire, débordante de sensualité et d’énergie communicative, elle accepte naturellement de prendre la pose avec les journalistes issus des quatre coins du monde la sollicitant le temps d’un selfie, alors qu’elle vient d’achever une séance photo au plus fort de la 17e édition du Festival international du film de Marrakech. La jeune actrice est devenue en l’espace de quelques mois la nouvelle coqueluche du 7e art du royaume chérifien, depuis la sortie en France et au Maroc, en septembre dernier, de Sofia, thriller féminin et social qui a rencontré un succès retentissant depuis sa présentation au Festival de Cannes, où il a été couronné par le prix du scénario : « C’était très fort, j’en garde un souvenir incroyable. Benicio Del Torro nous a félicités et je voyais le film pour la première fois sur grand écran. J’ai conscience d’avoir la chance de tourner et de pouvoir vivre de mon art alors que de nombreuses actrices ne travaillent pas. Je me suis débrouillée et battue pour cela. Je n’ai pas hésité à enchaîner les petits boulots et je ne me suis jamais découragée », ditelle. Sarah fait allusion à ses premiers pas de comédienne dans l’Hexagone alors que rien ne la prédestinait à entamer une carrière d’actrice. Née à Paris, fruit des amours entre une mère marocaine et un père portugais, elle a grandi avec son frère dans un quartier populaire d’Agadir, dans le Sud marocain. « J’en retiens une période très heureuse, des souvenirs de

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grâce et de forte solidarité. Nous connaissions tous nos voisins. Ils venaient souvent à la maison, où la porte restait toujours ouverte. Je passais beaucoup de temps chez mes amies. J’ai vécu avec la famille de ma mère, qui est une grande fratrie. Mon grand-père enseignait l’arabe, que j’ai étudié jusqu’à l’âge de 10 ans. J’ai suivi ma scolarité au sein de l’enseignement marocain. Mon frère et moi avons eu une très belle enfance grâce à notre famille maternelle. Le portugais a été ma première langue mais je l’ai rapidement oublié, mes parents ont divorcé quand j’étais encore jeune. » Partageant très tôt ses vacances entre la France, où s’est installé son père, le Portugal et le Maroc, cette métisse du Sud a l’âme nomade et le goût des voyages. Après l’obtention de son bac scientifique, qu’elle a passé à Paris, elle se fait aborder en face de son lycée par une directrice de casting qui l’a repérée pour un rôle dans un film français. « Je me cherchais, c’était juste après les examens et j’ai décidé de suivre le cours Florent pendant trois ans. Aujourd’hui, mes classes de théâtre nourrissent pleinement mes différents rôles. » Parlant couramment arabe, français, espagnol et anglais, la future comédienne décide de poser ses valises à Londres, où elle vit au rythme de la mégalopole, portée par un indéniable sentiment de liberté. « Cette ville m’a permis de devenir adulte, de m’épanouir en tant que femme. Les gens y sont totalement libres. J’ai adoré l’esprit de tolérance qui y règne, l’évidente mixité, j’y ai toujours des amis jamaïcains, pakistanais, anglais ou français. Je pouvais marcher dans la rue, vêtue comme je le souhaitais, alors qu’en France, je me prends des réflexions ou je me fais suivre jusqu’en bas de chez moi, et à Casablanca, on va me dire “Pourquoi tu portes un jean troué ?” », lâche-t-elle

FILMOGRAPHIE SÉLECTIVE ◗ Sofia, de Meryem Benm’Barek (2018) ◗ Le Papillon, de Hamid Basket (2017) ◗ BurnOut, de Nour-Eddine Lakhmari (2017) ◗ El Llamado del Desierto (« L’Appel du Désert »), de Pablo César (2017)

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RENCONTRE SARAH PERLES : L’ÂME NOMADE

kurde », ou encore d’Asie. La jeune actrice tient actuellement sans ambages, faisant allusion au harcèlement au sein de un rôle emblématique dans la série, Los Nuestros 2, diffusée l’espace public qui sévit encore au Maroc [lire AM n° 373, en janvier 2019 sur la chaîne espagnole Telecino et réalisée octobre 2017, ndlr]. « J’ai malheureusement été victime d’une par Joaquín Llamas. agression sexuelle à Paris, quand j’étais étudiante. Au tribunal, j’ai entendu : “Pourquoi portait-elle une jupe ?” Mon avocat DE CASABLANCA À TOKYO était lié au mouvement Ni putes ni soumises et, heureusement, Dans ce programme espagnol de trois épisodes, elle j’ai gagné mon procès. Aujourd’hui, je suis particulièrement incarne une combattante kurde qui se bat férocement pour prudente, mais je refuse de me victimiser et d’en garder de sa cause. Elle est aussi entrée dans la peau d’une reporter l’amertume », conclut-elle. syrienne, pour The Team 2, du talentueux Kasper Gaardsøe, Lorsqu’on évoque le mouvement #MeToo et son onde diffusée sur Arte en Europe et en de choc dans le milieu cinématograAustralie. Au moment du casting de phique, aux États-Unis puis en France, cette série, elle était en tournage au elle avoue avec clairvoyance : « Il y aura Maroc et n’était disponible que deux toujours des femmes qui nieront cette jours. Elle s’est rendue de Tanger réalité, qui seront plus habiles, plus à Berlin en bateau puis en bus sans subtiles, plus aguerries pour obtenir dormir. « Arrivée à Berlin, j’étais ce qu’elles veulent et parvenir à leurs vraiment le personnage ! Une vraie fins dans tous les métiers. Personnelwarrior », avoue-t-elle. Disponible, lement, je n’ai pas cette capacité, je généreuse, à l’affût d’échanges avec suis franche, cash. J’aime les rapports ses fans, Sarah parle régulièrement sains. Le mouvement #MeToo a bousavec ses nombreux followers en live culé les choses, mais au Maroc il nous a sur son compte Instagram. Les mulà peine effleurés. On sait que certains tiples questions adressées à l’actrice réalisateurs et producteurs abusent en darija (dialecte marocain), frande leur statut, et ici les gens agissent çais, anglais et espagnol se déversent en toute impunité. Récemment, une en flot ininterrompu sur son écran : amie actrice m’a confié avoir eu une « Veux-tu m’épouser ?», « Es-tu à proposition indécente de la part d’un Casa ? »… Une expérience à la fois grand agent français, connu dans le gratifiante et grisante car « les fans microcosme du cinéma parisien. Je Aux côtés de l’actrice Monica Bellucci sont extraordinaires, j’adore échanpense que c’est universel, l’homme est lors de la Soirée des révélations des César, qui s’est déroulée le 14 janvier 2019. ger avec eux en temps réel, avoir un prédateur. » leur avis sur mes personnages. Ils me soutiennent énormément et je leur en suis profondément DESTINS TOURMENTÉS reconnaissante ». En 2016, elle succombe à l’appel du pays Déterminée, habitée par un désir effréné de cinéma, Sarah natal et quitte Londres pour tourner au Maroc : « J’avais besoin a enchaîné les petits boulots, travaillant comme serveuse tout de renouer avec ma culture, d’approfondir ma pratique de la en passant des castings. Son immersion outre-Manche lui vaut langue arabe. Casablanca est une mégapole africaine. Je ne aujourd’hui de multiplier les rôles dans des productions intercomprends pas les Marocains qui ne se sentent pas africains. nationales. Son visage de madone aux airs méditerranéens a En Angleterre, je disais que j’étais africaine », assène-t-elle. conquis de nombreux cinéastes qui aiment retracer le destin En 2017, pour la première fois dans le royaume chérifien, elle tourmenté de femmes aux prises avec la guerre, l’exil, la surcrève l’écran, en jouant le rôle d’une prostituée dans BurnOut, vie : native de Syrie, du Kurdistan, défendant « la révolution 78

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INSTAGRAM SARAH PERLES

« Londres m’a permis de devenir adulte. J’ai adoré l’esprit de tolérance qui y règne, l’évidente mixité.»


NACHO BORRELLA

Depuis la sortie de Sofia, en septembre dernier, l’actrice est devenue la nouvelle coqueluche du 7e art du royaume chérifien. de Nour-Eddine Lakhmari. Le célèbre cinéaste avait créé la surprise en signant, en 2008, Casanegra, un film urbain à l’effet coup de poing. « Je n’ai aucun courage ou mérite particulier à avoir accepté ce rôle, j’ai un passeport portugais qui me permet de quitter le Maroc si j’ai des problèmes. Ce sont les actrices marocaines, comme Amal Ayouch, qu’il faut saluer. Mariée, mère de famille, elle n’a pas hésité à jouer une prostituée (dans Ali Zaoua, de Nabil Ayouch, en 2000). » Pour s’évader, se déconnecter, elle prend son sac à dos et parcourt l’Asie du Sud-Est, fascinée par la culture, le climat et l’énergie de ceux qu’elle y rencontre. Rien d’étonnant à la AFRIQUE MAGAZINE

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retrouver dans un film franco-japonais, Fin de matinée, tourné récemment à Tokyo : « La dévotion au travail des Japonais, leur respect m’ont impressionnée », se souvient-elle. Actuellement en tournage à Casablanca, Sarah a été présélectionnée dans la catégorie Révélation féminine aux César 2019. « Ma marraine est Monica Bellucci. J’ai passé une soirée impérissable à ses côtés [la Soirée des révélations des César, qui s’est déroulée le 14 janvier, ndlr], elle m’a prise sous son aile. Quelle grâce et quelle générosité ! Je crois à la sororité, à la solidarité entre femmes. » Pour l’heure, Sarah Perles est une actrice engagée et passionnée qui suit son instinct. ■ 79


PORTFOLIO par Zyad Limam

Touria El Glaoui, entrepreneure franco-marocaine, fondatrice et directrice de

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C’est devenu un « must ». Pour la seconde fois, la célèbre foire d’art contemporain africain s’installe sous les remparts de la cité ocre. Rendez-vous donc du 22 au 24 février à la Mamounia, palace incontournable de la ville, pour découvrir et redécouvrir le travail de plus de 65 artistes africains, africanisés, métissés et exposés par 18 galeries venues des quatre coins du globe. Une plongée dans la création d’aujourd’hui à laquelle participe toute la ville avec des événements parallèles. Prochains rendez-vous de 1-54 : New York (mai 2019) et Londres (octobre 2019). AFRIQUE MAGAZINE

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1-54 : Marrakech ville ouverte


Aboudia • Deux gendarmes, 2017. Galerie Cécile Fakhoury, Abidjan (Côte d’Ivoire)

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Ibrahim El-Salahi • By His Will, We Teach Birds How To Fly n° 11, 1969. Vigo Gallery, Londres (Grande-Bretagne)

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Wonga Mancoba • Sans titre, 2012. Galerie Mikael Andersen, København (Danemark)

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Hassan Hajjaj • H.R.H Alia, 2016. Vigo Gallery, Londres (Grande-Bretagne)

Fatiha Zemmouri • Sans titre, 2018. Katharina Maria Raab Galerie, Berlin (Allemagne)

Regragui Bouslai • Sans titre, 2018. Galerie Siniya28, Marrakech (Maroc) 84

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Houston Maludi • Bienvenue au Gondwana, 2017. Galerie Magnin-A, Paris (France)

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Abdoulaye Konaté • Bleu au triangle orange, 2018. Primo Marella Gallery, Milan (Italie)

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Sanlé Sory • Les Jeunes Mélomanes, 1974. Yossi Milo Gallery, New York (États-Unis)

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MAROC LE PAYS DES MONTAGNES Restaurant Chez Juju, sur les pistes d’Oukaïmeden.

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AVEC SES TRÈS HAUTS SOMMETS, le Haut Atlas est une immense barrière naturelle aux paysages grandioses et variés, où l’on conserve encore des traditions ancestrales et un sens inné de l’hospitalité. C’est également le lieu idéal, avec les villages du Rif, pour y passer quelques jours de vacances pendant l’hiver, et découvrir un côté moins connu du Maroc, loin des plages et du désert. Excellente base pour faire des excursions dans les montagnes en journée, tout en profitant de la vie bouillonnante de la ville en soirée, Marrakech l’accueillante saura vous câliner. Pour vous rendre dans la vallée de l’Ourika ou dans la station de ski renommée d’Oukaïmeden – la plus haute d’Afrique (3 270 mètres au sommet) et la mieux équipée du continent –, il vous faudra moins de deux heures de voiture. Plusieurs agences de voyages organisent régulièrement depuis la ville rouge des excursions journalières qui comprennent, après un arrêt sur les pistes enneigées, la découverte des cascades de Setti Fatma, d’un souk berbère ou de petits villages du Atlas. Pour les amoureux à la recherche d’un lieu spécial où passer la Saint Valentin, AFRIQUE MAGAZINE

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Il n’y a pas meilleure période que l’hiver pour découvrir de nouvelles facettes du ROYAUME CHÉRIFIEN et profiter de ses magnifiques reliefs enneigés. par Luisa Nannipieri


Les murs de la vieille ville et les sommets de l’Atlas couverts de neige, à Marrakech.

MADE IN AFRICA escapades La grande piscine du Manda Bay Lodge.

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LE MANDA BAY LODGE, OU LE LUXE LES PIEDS DANS L’EAU

LES BONNES ADRESSES

l’hôtel Selman Marrakech propose, pendant tout le mois de février, une offre spéciale dédiée aux couples, qui comprend entre autres le transfert en calèche depuis l’aéroport et le déjeuner dans les jardins avec une parade de pur-sang arabes. L’expérience hammam, comprise dans l’offre, est l’une des meilleures façons de terminer une journée à la montagne. Pour les férus de ski qui ne pensent quitter les pistes qu’une fois la nuit tombée et ne veulent pas se contenter de la vingtaine de pistes noires, rouges, bleus et vertes du domaine d’Oukaïmeden, l’autre destination de rêve dans le pays est sans doute Ifrane. Nichée à 1 700 mètres de hauteur au cœur du Moyen Atlas, et jouxtant l’une des plus grandes forêts de cèdres au monde, la « petite Suisse » est réputée pour son architecture de style alpin. La deuxième station de ski du Maroc, Michlifen, qui veut dire « flocon de neige », accueille les sportifs à 17 km de la ville, pour des descentes dépaysantes sur une poudreuse abondante et de qualité. ■

L’hôtel Selman Marrakech, pour se reposer dans le luxe 2 ✔ Le spa de 3 500 m de l’hôtel Michlifen Resort&Golf ✔ Le marché berbère à Tnine Ourika ✔ Une halte au restaurant Chez Juju, sur les pistes d’Oukaïmeden

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Cet hôtel situé sur l’île de Lamu, au Kenya, invite à l’exploration marine.

AVEC SES IMMENSES CHAMBRES ouvertes sur la mer, ce charmant resort construit à l’extrême pointe nord-est de l’île de Manda, dans ce joyau du Kenya qu’est l’archipel de Lamu, garantit à ses clients un séjour loin du monde, mais avec tout le confort d’un établissement 5 étoiles. La moitié des 22 cottages du lodge donne directement sur les eaux cristallines de l’océan Indien, lequel, à marée haute, vient lécher les marches des parties communes, comme la grande piscine d’eau salée ou le restaurant gourmet, dans lequel profiter de l’excellente cuisine de Manda. Il suffit de dépasser le seuil de sa chambre pour se retrouver sur l’une des plus belles plages du monde, accessible seulement aux visiteurs et à quelques pécheurs locaux. Entre novembre et avril, en pleine saison sèche, une brise gentille rafraîchit les cottages et invite à l’exploration marine : de la sortie de pêche en eau profonde à la promenade en bateau jusqu’aux ruines de Takwa, le Manda Bay Lodge propose des activités pour tous les goûts. ■ L.N.

Manda Bay Lodge, île de Lamu, Kenya (chambres à partir de 165 $ par personne). mandabay.com 89


Le bois est assemblé en fines lamelles qui entourent l’ampoule et assure une ambiance chaleureuse. La table basse lumineuse WAW est surmontée d’un plan en verre miroité et disponible en trois tailles.

design

Objets de lumière JK Lighting, une aventure entre père et fils. par Luisa Nannipieri DERRIÈRE LA JEUNE MARQUE JK Lighting se cache un tandem de choc : Hassene Jeljeli, diplômé de l’école nationale d’architecture et d’urbanisme de Tunis en 2017, et son père, Khelil, ingénieur de formation et designer autodidacte. Ils conçoivent des objets lumineux qui mettent à l’honneur le bois. « Nous utilisons principalement du fromager ou de l’okoumé pour le contreplaqué, souvent négligé mais disponible en quantité en Tunisie et notamment importé du Gabon. Mais on étudie la possibilité d’introduire d’autres matières pour de futures collections en édition limitée. » Travaillé, coupé et poncé dans leur atelier en périphérie de La Soukra, au nord de Tunis, par deux artisanes locales qu’ils ont pris soin de former, le bois est assemblé en fines lamelles qui

cachent l’ampoule et assurent une atmosphère chaleureuse et intime. Qu’elles soient posées ou suspendues, ces lampes installeront sans aucun doute une ambiance. Comme l’un des modèles préférés des designers : la table basse lumineuse WAW, qui est surmontée d’un plan en verre miroité, projette une lumière tamisée, et est disponible en trois tailles et deux teintes. Depuis son arrivée sur le marché, fin 2017, la marque a vite conquis les architectes et les décorateurs et a trouvé sa place dans plusieurs concept-stores de la capitale. Certains objets sont même déjà arrivés en Europe, dans les valises de clients enthousiastes, mais le duo mise sur 2019 pour se faire vraiment connaître au-delà des frontières tunisiennes. Une aventure à suivre sur Facebook ou Instagram. @jklighting ■

LE LIEU : OHINÉNÉ Une succulente table ivoirienne. ET SINON ?

On y mange un foutou à la sauce graine (sur commande). POUR QUI ?

Celles et ceux qui aiment les bons produits et une cuisine avec du goût.

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ICI, TOUT EST FAIT MAISON. Ohinéné, du nom de la patronne et cheffe Édith (laquelle a grandi en Côte d’Ivoire, dans le restaurant de sa mère), est une petite table ouverte depuis 2013. Le mafé, le yassa ou le kedjénou sont à tomber par terre, et les créations, qui changent tous les trois mois, méritent aussi le détour. Comme ces tranches de boudin artisanal poêlées, avec purée de patates douces et pain de maïs aux fines herbes. Sans oublier les desserts, une passion de la patronne. ■ L.N. 14 rue de la Chine, 75020 Paris. ohinene.fr

DR (3) - JEAN-BENOÎT CHAUVEAU

QU’EST-CE ?

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MADE IN AFRICA carrefours insolites

architecture

La muraille du savoir

DOUBLESPACE PHOTOGRAPHY

Avec ce collège, le duo d’architectes marocains TARIK ZOUBDI et MOUNIR BENCHEKROUN signe un projet d’excellence, qui est également une invitation à l’ouverture d’esprit. LA FAÇADE EN PIERRE de l’Institut de promotion socioéducative est tout de suite devenue un point de repère dans ce quartier d’El-Jadida. Monumentale, elle rend hommage à l’architecture de la cité édifiée par les Portugais et donne à la porte d’entrée une présence qui symbolise la force de la connaissance et du savoir. Dans ce projet des Marocains Tarik Zoubdi et Mounir Benchekroun, tout est pensé pour donner vie à un espace sûr, protégé, et en même temps ouvert sur le monde, telles la peau de Corten, ornée d’un alphabet universel, symbole de tolérance, et pensée pour protéger l’intérieur du soleil et des regards indiscrets, ou l’esplanade, lieu de socialisation pour les 570 élèves mais également périmètre de sécurité entre l’école et la rue. À l’intérieur, les murs invitent à l’ouverture d’esprit et au dépassement de soi, à travers des citations et des graphismes pédagogiques. Le hall d’accueil, qui constitue le cœur du collège, relie les espaces par des coursives et des passerelles organisées en promenade architecturale autour de la cour, à l’image des patios des médersas. Inspirés des passages sous saba, deux préaux communiquent avec deux esplanades de part et d’autre du bâtiment principal. « Je crois en une architecture contextuelle, qui revendique l’appartenance à un lieu, comme si elle en avait toujours fait partie. J’estime qu’on doit résister de toutes nos forces à la tentation collective de tomber dans le “mimétisme folklorique”, et renoncer à toute tentation AFRIQUE MAGAZINE

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La peau de Corten est ornée d’un alphabet universel, symbole de tolérance, et pensée pour protéger l’intérieur du soleil. de mode en recherchant l’intemporalité », explique Tarik. Finalisé en 2017 pour accueillir les enfants des ouvriers du groupe OCP, l’ensemble a remporté le prix A+Awards, décerné chaque année par le site Architizer aux projets qui représentent le meilleur de l’architecture et du design à travers le monde, ainsi que celui du meilleur bâtiment éducatif et culturel lors des premiers Arab Architects Awards. Une belle satisfaction pour Tarik, sorti de l’école de Rabat en 2006 et à son compte depuis 2008, et Mounir, avec lequel il collabore de temps en temps sur des projets et qui peut se vanter d’une longue expertise dans la construction d’établissements scolaires au Maroc. ■ L.N. 91


créateur

Taibo Bacar,

amoureux de la vie Les modèles de ce DESIGNER MOZAMBICAIN, qui cartonne depuis dix ans, expriment l’amour et la joie de vivre mais également son attachement à ses origines. DANS LE MILIEU DE LA MODE, où la notoriété peut disparaître du jour au lendemain aussi vite qu’elle est arrivée, dix ans d’existence marquent un tournant, et les tournants, ça se fête. C’est pourquoi Taibo Bacar, l’un des stylistes africains les plus réputés, a terminé 2018 en beauté, avec une toute nouvelle collection sortie en novembre, réalisée à partir de son premier tissu imprimé maison. Toujours fidèle à ses racines, le Mozambicain – qui a créé sa marque en 2008 avec Tatiana Ismael et a été le premier designer du continent à participer à la Milan Fashion Week – a voulu célébrer avec ce tissu les 200 ans de la ville de Mozambique, ancienne capitale coloniale située sur l’île du même nom, et lieu qui lui est cher. 92

« Cette île, explique le créateur, est pour moi un endroit magique, un endroit où la liberté est la clé du vrai bonheur. Ici, mon esprit est libre, je me sens rajeunir, je me concentre mieux, je me souviens de tout ce en quoi je crois et, surtout, de ce que j’aime. Avec son ciel bleu, l’océan, la chaleur de ses habitants, son architecture unique au monde et les histoires que cette île partage avec tous ses visiteurs, l’île de Mozambique est pour moi la personnification de l’amour. Elle me rappelle d’être vivant. Elle me montre que le vrai bonheur existe et que nous ne devons avoir peur de rien. Car une personne libre d’esprit et de cœur, c’est une personne qui connaît et comprend le pouvoir de l’amour et le respect AFRIQUE MAGAZINE

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DR

par Luisa Nannipieri


MADE IN AFRICA fashion qu’on lui doit. » D’où l’idée de nommer cette nouvelle velle collection, laquelle se veut une invitation à prendre dre conscience de l’amour autour de soi et à le partager, ger, Love Yourself. Pour rendre au mieux toutes ces sensations, le duo de designers a fait le choix d’un un tissu au fond clair et frais, décoré avec des motifs fs végétaux colorés et sophistiqués : « Nous avons sélectionné un dessin que l’on identifie à notre marque dès qu’on le voit. Quelque chose de jeune, ne, mais aussi d’élégant et de moderne, que l’on peut ut porter confortablement chez soi, tout comme dans ans la rue, le soir ou dans la journée. » Connu pour son style éclectique et énergiquee qui met à l’honneur la silhouette féminine, Taibo o Bacar a divisé cette nouvelle collection « resort » en deux parties. Elle respecte d’un côté les codess de ces looks de l’entre-saison hiver-printemps, qui permettent de renouveler sa garde-robe avecc des habits inédits et parfois un brin décalés : on y trouve une sélection de pièces plus dynamiques et versatiles, du maillot de bain au pyjama, en passant sant par des petites robes, réalisées à partir de l’imprimé imé maison. Mais propose aussi des créations en teinte nte unie, notamment des robes longues et des deux pièces, qui jouent plus sur les tons séduisants et glamour. ur. Ou quand le prêt-à-porter prend des allures de hautee couture. Tous les accessoires sont frais et jeunes, comme mme les lunettes oversize (disponibles en noir et en blanc) lanc) ou la réédition du sac à main ovoïdale en cuir Be Bacar, acar, en version miniature. Depuis l’année dernière, il estt possible d’acheter les pièces de Taibo Bacar sur le site Internet ernet de la marque ou dans son luxueux magasin de Maputo, capitale du Mozambique. taibobacar.com ■

Les accessoires de Taibo Bacar sont modernes et frais.

Une partie de la nouvelle collection, sortie en novembre dernier, a été réalisée à partir du premier tissu imprimé maison de la marque.

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Quand la thyroïde se dérègle Cette glande est l’usine à hormones de votre corps. Et quand elle est déréglée, c’est tout l’organisme qui se trouve perturbé.

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après 50 ans. Les organes, moins stimulés, tournent au ralenti. Les symptômes sont divers : un manque d’énergie et une fatigue (notamment à l’effort), une tendance à la déprime, une frilosité même lorsqu’il ne fait pas froid, des fourmillements, une petite prise de poids avec une rétention d’eau (gonflements des jambes, des doigts), des ballonnements digestifs, ou encore une constipation…

Pas assez d’hormones… La plupart du temps, l’hypothyroïdie est due à une maladie auto-immune, dite de Hashimoto : des anticorps s’attaquent à la glande, la détruisent peu à peu, et elle finit par ne plus pouvoir travailler correctement. Il peut arriver aussi qu’une carence en iode [voir encadré] soit en cause : la thyroïde en a besoin pour sécréter ses hormones. Certains médicaments (pour insuffisance cardiaque, AFRIQUE MAGAZINE

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SITUÉE À LA BASE DU COU et en forme de papillon, la thyroïde est minuscule. Cependant, c’est une véritable usine à hormones, et son rôle est très important ! Les hormones qu’elle produit et qui sont déversées dans le sang agissent sur beaucoup de fonctions du corps : notre température corporelle, notre rythme cardiaque, notre système digestif, mais aussi notre système nerveux et notre humeur, notre tonus… Ceci explique que lorsque cette glande ne fonctionne plus normalement, des troubles divers apparaissent – mais heureusement, on ne les a pas forcément tous à la fois. Quand le médecin soupçonne un dérèglement, il prescrit une analyse de sang avec dosages hormonaux dans un premier temps afin de confirmer une anomalie. Si la thyroïde sécrète trop peu d’hormones, c’est l’hypothyroïdie. Ce problème est de loin le plus fréquent : il peut s’installer à tout âge, mais il apparaît le plus souvent


VIVRE MIEUX forme & santé

pages dirigées par Danielle Ben Yahmed avec Annick Beaucousin et Julie Gilles

hépatites, cancers…) sont également parfois responsables. Pour compenser le manque d’hormones, le traitement consiste à prendre des hormones de substitution : les doses sont augmentées peu à peu, jusqu’à arriver à un bon équilibre. On retrouve alors logiquement sa forme d’avant. En cas de carence, de l’iode peut être prescrit en plus.

… ou bien trop Dans le cas de l’hyperthyroïdie, le corps est alors comme en hyperactivité : accélération du rythme cardiaque avec des palpitations, transit accéléré avec des diarrhées, amaigrissement malgré un bon appétit, nervosité, irritabilité et sautes d’humeur, sensation d’avoir trop chaud, transpiration abondante… Ici, le dérèglement est dû le plus souvent à une autre maladie auto-immune, dite de Basedow : des anticorps stimulent la thyroïde pour qu’elle produise davantage d’hormones. Bien plus rarement, c’est un nodule (petite boule qui se forme sur la glande), voire une inflammation, qui entraînent cette production hormonale excessive. Un traitement permettant de réduire cette production d’hormones est alors engagé. Il n’est pas rare que la maladie auto-immune en cause disparaisse avec le temps – en moyenne au bout de 18 mois. Lorsque le traitement antithyroïdien ne se révèle pas assez efficace, un autre traitement par iode radioactif (pour détruire une partie des cellules de la thyroïde) ou une ablation partielle de la glande peuvent être proposés. À noter qu’avoir un nodule sur cette dernière ne signifie pas forcément un dérèglement. Dans l’immense majorité des cas, ils ne provoquent aucun trouble et sont totalement bénins. En ce cas, on ne les opère pas (sauf s’ils gênent du fait de leur grosseur). Pour les nodules cancéreux (10 % environ), une ablation chirurgicale est nécessaire, mais ce cancer se soigne bien. ■

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LA CARENCE EN IODE ALORS QU’ELLE EST DEVENUE PLUS RARE dans les pays développés, cette carence peut être la cause d’hypothyroïdie dans les pays en développement. Pour l’éviter, il faut manger des fruits de mer, des coquillages et des poissons, des produits laitiers, et privilégier le sel de table enrichi en iode là où il est disponible. Il faut d’autre part éviter de consommer de grandes quantités d’aliments qui bloquent la fixation de l’iode dans la thyroïde : les légumes de la famille des choux, le manioc insuffisamment cuit, le soja, les arachides ou encore les patates douces. ■

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TROIS HUILES ESSENTIELLES BIEN UTILES POUR LES PETITS SOUCIS DU QUOTIDIEN L’huile essentielle de lavande : relaxante, elle aide à se détendre et à s’endormir. On en respire deux à trois gouttes sur un mouchoir. On peut aussi l’appliquer mélangée à de l’huile végétale (trois gouttes pour une cuillerée à soupe) sur l’intérieur des poignets. Elle a également des propriétés antidouleur et anti-inflammatoires. À appliquer directement sur les piqûres d’insectes.

L’huile essentielle de menthe poivrée : tonifiante, elle aide à chasser les coups de fatigue. On en respire deux gouttes sur un mouchoir, jusqu’à cinq fois par jour si besoin. Elle calme également les maux de tête : on en met une à deux gouttes sur les tempes, et on masse en cercle.

L’huile essentielle de citronnier : elle stimule la circulation veineuse et soulage les douleurs articulaires. On en mélange trois gouttes à une cuillerée à soupe d’huile d’amande douce, et on masse avec plusieurs fois par jour. Elle lutte aussi contre les pellicules et les cheveux gras : on mélange cinq gouttes à une cuillerée à café de shampooing, et on laisse agir 5 minutes. ■ 95


EN BREF Nourrissons, fromage et allergies

Des techniques simples pour soulager quand ça brûle. EN GÉNÉRAL, UN MAL DE GORGE EST BÉNIN, mais pénible à supporter. Il faut néanmoins résister à la tentation de prendre des anti-inflammatoires : en cas d’angine, cela expose à une aggravation de l’infection.

• On boit beaucoup, surtout des boissons chaudes (mais non brûlantes), cela hydrate la muqueuse et diminue la douleur. À tester : de l’eau et un citron pressé, pour ses propriétés anti-inflammatoires, avec du miel, pour l’effet adoucissant et anti-infectieux. • Des gargarismes à l’eau salée (une demi-cuillerée à café de gros sel dans un verre d’eau tiède) ou à l’eau citronnée permettent de diminuer l’inflammation et soulagent. • Côté infusion, on opte pour de la sauge ou du thym, aux propriétés anti-inflammatoires et antiseptiques : une cuillère à soupe dans une tasse d’eau chaude, et là encore on peut y ajouter du miel. Laissez infuser durant 10 minutes. • Autre bon remède : un spray à la propolis, antiseptique naturel, à pulvériser au fond de la gorge quatre à cinq fois par jour. • On peut sucer des bonbons à la menthe : cela fait saliver, humidifie la gorge, et apaise également. • S’il fait froid, on porte un foulard ou une écharpe devant sa bouche. Sinon, l’air froid irrite la muqueuse enflammée et accentue le mal. • On pense à humidifier l’air ambiant (coupelle d’eau, humidificateur), surtout dans la chambre pour la nuit : cela évite l’assèchement de la gorge, source d’irritation supplémentaire. • Cet état doit passer assez vite, sinon on consulte. Et d’autant plus si on a de la fièvre et des difficultés à avaler. ■ 96

Herpès labial : un site pour s’informer Dédié au bouton de fièvre, il donne une information complète et claire sur cette infection virale fréquente, contagieuse et très gênante : comment identifier un herpès sur la lèvre, quels sont les facteurs qui peuvent le déclencher, comment se soigner, quels sont les gestes à ne surtout pas faire, ou encore comment prévenir la transmission, l’atteinte d’une autre partie du corps ou les récidives qui surviennent parfois plusieurs fois par an. Les grandes idées reçues sont également passées au crible. moinsdherpeslabial.com SHUTTERSTOCK - CAPTURE D’ÉCRAN

Mal de gorge : les remèdes naturels à adopter

Selon une étude de l’Inra (Institut national de la recherche agronomique), publiée dans la revue Allergy et menée auprès de plus de 900 enfants, la consommation de fromage entre 12 et 18 mois diminuerait le risque de développer des allergies : une réduction significative du risque d’eczéma, d’allergie alimentaire, mais aussi de rhinite allergique et d’asthme a été observée à 6 ans. Divers types de fromage ont été consommés : à pâte pressée et molle, bleus et frais. Des travaux devront préciser le mécanisme en jeu et la consommation à observer. En attendant, on propose du fromage aux petits, d’autant plus dans les familles à terrain allergique !

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VIVRE MIEUX forme & santé Les trois quarts des 300 000 enfants par an qui naissent atteints sont africains.

Diabète : peut-on manger du sucre ?

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Pourquoi pas, en faisant preuve de modération. Et en étant sélectif. PARCE QUE LE DIABÈTE se caractérise par un excès de sucre dans le sang, bien des personnes pensent qu’il vaut mieux éviter les sucres en tout genre. Il est vrai que cette interdiction a été donnée un temps. Mais ce n’est plus le cas. Manger beaucoup de sucre ne donne pas forcément du diabète : la maladie ne se développe que si l’on a une prédisposition génétique familiale. Et là, un excès de sucre amenant à un surpoids peut jouer. Une fois le diabète installé, il est conseillé de manger varié et le plus sain possible, en adoptant une alimentation de type méditerranéenne par exemple : du poisson, de l’huile d’olive, des légumes verts et secs, et moins de viande, de charcuterie, de fromage et de beurre. Côté sucres, il faut distinguer les glucides complexes (des féculents) et les glucides simples (au goût sucré). Le pain et les féculents sont indispensables et recommandés à chaque repas. Mais mieux vaut du pain complet, aux céréales ou de seigle que du pain blanc… Riches en fibres, ils sont meilleurs pour l’équilibre de la glycémie. On évite les riz et pâtes à cuisson rapide, qui la font monter davantage. Pour la même raison, on cuit ses pâtes al dente. Les légumes secs sont excellents. Côté aliments sucrés, les fruits ne sont pas néfastes sur la glycémie, d’autant qu’ils apportent des fibres bénéfiques. Aucun n’est donc à supprimer. On peut en manger un en dessert à chaque repas. Pour les autres douceurs sucrées, rien n’est rigoureusement interdit, mais on déguste avec modération. On peut mettre de la confiture sur sa tartine du matin, savourer un dessert (pas trop gras) de temps à autre. Il y a une règle d’or : les douceurs sucrées sont toujours à prendre en fin de repas, pas à jeun ni entre les repas. Un carré de chocolat avec le café ou le thé, toujours en fin de repas, est également permis. Attention en revanche aux sodas et autres boissons très sucrées, type nectars, boissons à base de fruits. Les purs jus de fruits (sans sucre ajouté) sont autorisés à raison d’un à deux verres par jour. Quant aux boissons avec édulcorants, elles ne posent pas de problème. ■ AFRIQUE MAGAZINE

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DRÉPANOCYTOSE : DE BONNES NOUVELLES

Un traitement simple, pour mieux lutter.

CETTE MALADIE GÉNÉTIQUE, se caractérisant par une malformation des globules rouges, touche beaucoup l’Afrique : sur les quelque 300 000 enfants qui naissent atteints dans le monde par an, les trois quarts sont africains. Cette affection entraîne une anémie, des crises douloureuses et peut provoquer une obstruction des vaisseaux sanguins. Présentée au congrès de l’American Society of Hematology, à San Diego, et publiée dans la revue The New England Journal of Medicine, l’étude Reach montre que d’énormes progrès pourraient être faits en Afrique, grâce à un traitement peu onéreux déjà utilisé en Europe ainsi qu’aux États-Unis : l’hydroxyurée. L’étude a été menée en Angola, au Kenya, en République démocratique du Congo et en Ouganda : 600 enfants de 1 à 10 ans ont pris le traitement chaque jour pendant six mois, avec des doses croissantes. Les résultats se sont avérés très bons : moins de symptômes et de complications et une réduction de 70 % de la mortalité ont été constatés. Afin que ce traitement facile à administrer puisse être largement utilisé, il faut que la maladie soit dépistée, et ceci le plus précocement possible. À cet égard, un nouveau test diagnostic appelé Hémotype SC a été mis au point aux États-Unis : il est très simple à réaliser, puisqu’il suffit de prélever une goutte de sang au talon des bébés. Et il n’y a pas besoin d’analyse en laboratoire : le résultat est directement disponible en l’exposant à une formule chimique. Ultime atout : le coût est de moins de 2 dollars, contre 12 dollars pour le test actuel. ■ 97


LES 20 QUESTIONS propos recueillis par Loraine Adam

1. Votre objet fétiche ? En voyage ou en répétitions, j’ai toujours dans mon mug un bissap chaud, une infusion à base d’hibiscus.

3. Le dernier voyage que vous avez fait ? C’était à Londres. 4. Ce que vous emportez toujours avec vous ? Je ne me sépare jamais de ma Bible. 5. Un morceau de musique ? J’aime tout particulièrement la chanson « Les Ailes oubliées » du multiinstrumentiste Fred Soul, tirée de son album La Comédie des silences. 6. Un livre sur une île déserte ? Sans hésiter, Celles qui attendent, de Fatou Diome. 7. Un film inoubliable ? Les Cerfs-volants de Kaboul, de Khaled Hosseini, est un film sans complaisance qui m’a littéralement bouleversée. J’ai mis beaucoup de temps à m’en remettre. 98

Julia Sarr La chanteuse et compositrice sénégalaise vit à Paris depuis plus de vingt-cinq ans. Choriste de studio notamment pour Youssou N’Dour, Salif Keïta, Alpha Blondy, Lokua Kanza, Marcus Miller ou encore la grande Miriam Makeba, cette vocaliste ne cloisonne pas son jazz. Son troisième album paraîtra en 2019. 8. Votre mot favori ? Espérance. 9. Prodigue ou économe ? Prodigue. 10. De jour ou de nuit ? Plutôt de nuit. Au cœur du silence, la qualité de concentration est plus grande. 11. Twitter, Facebook, e-mail, coup de fil ou lettre ? Coup de fil. 12. Votre truc pour penser à autre chose, tout oublier ? Lire un bon roman.

13. Votre extravagance favorite ? Ma coupe de cheveux. 14. Ce que vous rêviez d’être quand vous étiez enfant ? Journaliste, comme mon père.

16. Ce à quoi vous êtes incapable de résister ? Le tieb, du riz au poisson à la sénégalaise. 17. Votre plus beau souvenir ? Avec Miriam Makeba, dans un studio à Johannesbourg. C’était à l’occasion de l’enregistrement de son album Homeland, pour lequel j’ai eu le privilège d’écrire une chanson. 18. L’endroit où vous aimeriez vivre ? Au bord de la mer.

15. La dernière rencontre qui vous a marquée ? À la Mission des Sans-Logis, à Paris, une mère et sa fille sans domicile fixe, après avoir été expulsées de leur logement.

19. Votre plus belle déclaration d’amour ? Je t’aime. 20. Ce que vous aimeriez que l’on retienne de vous au siècle prochain ? Quelques-unes de mes chansons…

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DR

2. Votre voyage favori ? Je pars souvent me ressourcer au Sénégal, à Dakar, où je suis née, et à Banjul, en Gambie, qui est mon pays maternel.


Bienvenue dans l’hôtellerie africaine réinventée 149 chambres et suites Salles de réunion avec la lumière du jour Restaurant avec Terrasse et Pergola Salle de fitness seenhotels.com info.abidjan@seenhotels.com +225 20 00 67 00 Av. Lamblin / Rue Colomb Plateau Abidjan - Côte d’Ivoire


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Marrakech

Youssef Nabil, Lonely Pasha, Cairo 2002, Courtesy of the artist and Galerie Nathalie Obadia, Paris / Brussels

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