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HORS-SÉRIE

L’artisanat dans l’Eurométropole de Strasbourg DE LA MAIN À L’OBJET


forgiarini.net

STRASBOURG

PORTE NORD

MATÉRIAUX D’INTÉRIEURS

4 rue Transversale C

67550 VENDENHEIM MATÉRIAUX BOIS

21 rue du chemin de fer 67450 LAMPERTHEIM

CENTRE ALSACE

KOGENHEIM

MULHOUSE

ILE NAPOLÉON

CARRELAGE PARQUETS SANITAIRE MEUBLES DE BAIN PIERRE NATURELLE PORTES MATÉRIAUX D’EXTÉRIEUR SCIERIE


Prochaines parutions

Strasbourg Avril. 2019

Lorraine/Lux. Avril. 2019

Oberrhein Mai. 2019

Haguenau & Alsace du Nord LE JOURNAL

Photo | Alexis Delon / Preview - www.preview.fr — Set design | Myriam Commot-Delon

Mai. 2019

Décor | Revêtement de sol et mur en grès cérame, collection Pico, design Ronan & Erwan Bouroullec pour Mutina. Au sol, petits pavages en grès cérame colorés dans la masse, collection Hex, Design. Le tout chez Forgiarini. www.forgiarini.net


Ce hors-série du magazine ZUT est édité par chicmedias 12, rue des Poules 67000 Strasbourg +33 (0)3 67 08 20 87 www.chicmedias.com S.à.R.L. au capital de 47 057 euros Numéro réalisé en partenariat avec l’Eurométropole de Strasbourg

Tirage : 5000 exemplaires Dépôt légal : février 2019 SIRET : 50916928000013 ISSN : 2266-7140

Contri— buteurs Directeur de la publication & de la rédaction Bruno Chibane Coordination de projet Caroline Gomes

en charge de l’artisanat et du développement local pour la Ville et l’Eurométropole de Strasbourg

Rédaction en chef Cécile Becker Direction artistique Clémence Viardot

Commercialisation & développement Bruno Chibane +33 (0)6 08 07 99 45 Olivia Chansana +33 (0)6 23 75 04 06 Caroline Lévy +33 (0)6 24 70 62 94

www.zut-magazine.com 4

Impression Ott imprimeurs Parc d’activités « Les Pins » 67319 Wasselonne Cedex Diffusion Novéa 4, rue de Haguenau 67000 Strasbourg

Rédaction Emmanuel Abela Cécile Becker Marie Bohner Myriam Commot-Delon Sylvia Dubost Caroline Lévy Corinne Maix JiBé Matthieu Fabrice Voné Photographie Jésus s. Baptista Pascal Bastien Klara Beck Alexis Delon / Preview Hugues François Christophe Urbain Henri Vogt Simon Woolf Illustration Adrià Fruitos Nadia Diz Grana Relecture Léonor Anstett Sylvia Dubost

Crédits couverture + ouvertures Photographe Alexis Delon / Preview Réalisation Myriam Commot-Delon Retouche numérique Emmanuel Van Hecke / Preview Studio Photo / Preview 28, rue du Général de Gaulle 67205 Oberhausbergen www.preview.fr

Remerciements Robert Herrmann, Président de l’Eurométropole de Strasbourg ; Catherine Trautmann, Vice-Présidente de l’Eurométropole de Strasbourg, en charge de la stratégie économique ; Jean-Luc Herzog, Vice-Président de l’Eurométropole de Strasbourg, en charge de l’artisanat du commerce et des zones d’activités ; Cécile Marter, en charge de la communication économique de l'Eurométropole de Strasbourg ; Anne Bieber, cabinet du président de la Chambre de métiers d'Alsace ; Nathalie de Riz, secrétaire générale de l'Union des corporations du Bas-Rhin.


MaĂŽtre Joaillier

Le chat soleil Tourmaline, brillants Deux ors 18 carats 46 rue des Hallebardes 67000 Strasbourg | tĂŠl. 03 88 32 43 05 | info@eric-humbert.com | www.eric-humbert.com


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EDITO

DATAS L’artisanat & l’Eurométropole de Strasbourg : des chiffres et des lettres.

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LE CERCLE VERTUEUX — Quelle place et quels dispositifs pour l’artisanat dans l’Eurométropole ? Pour Robert Herrmann, son président, il s’agit de soutenir le dynamisme commercial, l’emploi qu’il génère… mais aussi ses valeurs et sa philosophie. — 4 questions à Bernard Stalter, Président de la Chambre de métiers d’Alsace et du Grand Est.

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FOCUS : L'HÉRITAGE — Retour historique sur l'importance des corporations dans l'essor de la ville de Strasbourg. — Reportage photo à l'atelier de la Fondation de l'Œuvre Notre-Dame.

27 Nourrir 28

LES ARTISAN . E . S Natacha Bieber, artisane boucher Louis Leclerc, poissonnier Mireille Oster, créatrice de pains d'épices

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DOSSIER Les bières artisanales De Bendorf à Perle, de Crafty Tom’s à La Mercière.

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LA SÉLECTION DE LA RÉDACTION Une sélection de produits über-locaux et délicieux.

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DOSSIER Les néo-torréfacteurs Omnino, Daniela Capuano, Thierry Mulhaupt, Mokxa et les autres. 6

L’ACTU

FOCUS : L’ARTISANAT D’ART — Avec Christian Fuchs, président de la Fédération régionale des métiers d’art d’Alsace (frémaa), gros plan sur cette filière singulière. — Portraits : Yushow Keng, relieuse d’art et Adeline Ziliox, créatrice de mode

55 Construire 56

LES ARTISAN . E . S Thierry Knab, maître peintre Cathie Meppiel, électricienne

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DOSSIER Le recrutement dans le bâtiment — Pourquoi les métiers du BTP peinent-ils toujours à recruter ? — Portraits : Loïc Wickersheim et Jean-Christophe Kern, apprentis en menuiserie.

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REPORTAGE Werey Stenger Les choix stratégiques de cette entreprise de plâtrerie et de staff lui permettent aujourd’hui de rayonner au-delà des frontières.


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ntrez au 14 rue des Dentelles au cœur de la Petite France, vous y ferez un délicieux voyage parfumé d’arômes d’épices, de miel, d’agrumes, de beurre fondu... L’abondance des créations de pain d’épices régalera vos papilles pour accompagner aussi bien les délices d’un goûter ou les plaisirs d’un repas de fête ! Chez Mireille Oster, le pain d’épices est un art de vivre alliant raffinement et générosité des saveurs.

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REPORTAGE Rythmes & Sons La société fabrique des flight-cases depuis plus de 30 ans et séduit aujourd’hui le luxe et l’industrie.

PORT-FOLIO Les créations précieuses de Cannelle Preira, Raw Adornments, Éric Humbert.

DOSSIER Mon cordonnier Un artisan de proximité, détenteur d’un savoir-faire ancestral. La preuve avec William H et Sébastien Mas.

L’ACTU

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TENDANCE (r)évolutions en chantier Comment les nouvelles tendances du BTP font-elles évoluer ses métiers ?

LA SÉLECTION DE LA RÉDACTION Notre sélection de créateurs et de bonnes adresses.

PLAN LARGE Le CIAV En s’appuyant sur une production artisanale, le CIAV a redynamisé tout un territoire. Rencontre avec Yann Grienenberger, son directeur.

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L’ACTU

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L’ACTU

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FOCUS : LA TRANSMISSION — De maître à disciple, de père en fils, la belle histoire de l’artisanat s’écrit toujours au présent. — Portrait : H.H Services, carrossiers

75 Fabriquer 76

LES ARTISAN . E . S Sabine Bauer, chapelière Emmanuelle Feucht, tapissière Alain Friedel, ébéniste

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FOCUS : L’ARTISANAT DE DEMAIN — Comment développer, structurer, faire évoluer son entreprise sans perdre ses racines ? — Portrait : Cycles Manivelle

103 Rendre service 104

LES ARTISAN . E . S Benjamin Stalter, coiffeur Sylvie Ribaut, fleuriste

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DOSSIER Les nouveaux services Transition environnementale, sociale et numérique : de nouvelles d’opportunités ?

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LA SÉLECTION DE LA RÉDACTION On aime s’y faire conseiller et chouchouter et y faire réparer ses objets. 8

DU GRAIN À MOUDRE Sur l’artisanat, la main, le sens du travail : des livres à lire et des podcasts à écouter.

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SUR-MESURES Portraits de Strasbourgeois.e.s qui choisissent l’artisanat, avec leurs réalisations fétiches.


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FAIRE SAVOIR Par CÉCILE BECKER

Chez Zut, depuis nos débuts – vérification faite depuis le 1er numéro –, nous racontons régulièrement les artisan.e.s et leur savoir-faire, à travers des reportages et des portraits. Mais il aura fallu quelques années pour formuler ce qui se cachait derrière ces mises en lumières. Évidemment, la raison d’être de ce magazine est de porter un regard décalé (et journalistique !) sur une ville ou un territoire, et donc forcément d’exposer ses talents. Mais au-delà de nobles intentions, nous nourrissons quelque chose de l’ordre de la fascination pour « l’intelligence de la main », celle que nous n’avons pas en tant que journalistes, rédactrices et rédacteurs. Nos bras, nos mains, nos doigts viennent inscrire ce que nos cerveaux pensent. Notre matière est humaine, elle n’est palpable que dans l’échange, dans l’écoute ou encore la lecture. Il nous faut des mots, portés par quelqu’un.e. Faire notre travail est impossible sans l’altérité. Or, l’artisan.e est en confrontation directe et quotidienne avec la matière : sa production pourrait se passer de mots. Elle ou il se saisit de son outil et fait, défait, reconstruit, déconstruit et ce faisant, nourri.e certes par la théorie, fabrique sa propre pratique, un langage singulier et surtout, un objet fini qui porte sa trace. C’est peut-être là que se trouvent nos points communs : nous produisons un magazine, un objet qui porte des traces. 10

ZUT ARTISANAT | L'édito

Il nous est important d’écrire sur l’artisanat. Il parle de la femme et de l’homme, il recèle une histoire, des savoir-faire, des gestes, des outils qui, à l’heure du tout numérique, nous aident à rester ancrés. L’artisanat porte en fait toutes les valeurs que nous défendons : le circuit court, la confiance, le temps, le besoin de transmission, la relation humaine avec tout ce qu’elle suppose de bancal et d’impalpable, le droit à l’erreur et à l’imperfection. Alors quand Caroline Gomes, chargée de l’artisanat et du développement local à la Ville et l’Eurométropole, a eu cette idée de créer un hors-série en partenariat précisément sur ce sujet, ce fut – au-delà de l’excitation – l’évidence. Près de 130 pages dédiées aux artisan.e.s d’ici, des heures et des heures d’entretiens et de discussions à bâtons rompus sur notre besoin de remettre du sens là où la surconsommation a laissé du vide. Derrière ce projet, il y a l’intention claire de montrer les richesses et diversités de l’artisanat, de faire rayonner l’Eurométropole de Strasbourg, de défendre les artisan.e.s, pourquoi pas de susciter des envies auprès des jeunes générations qui ne nous auront heureusement pas attendus. Il y a l’idée de montrer que d’autres manières de faire, de consommer et de travailler sont possibles.


Magazine ZUT

Les hors-sĂŠries

zut-magazine.com chicmedias.com


L’ARTISANAT c'est quoi ? Photos SIMON WOOLF

↓ N  ordine Bouguerine - Atelier de Geppetto Menuisier/artiste, jouets anciens 7, rue des Couples | Strasbourg

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ZUT ARTISANAT | Datas


« On entend par produits artisanaux, les produits fabriqués par des artisans, soit entièrement à la main, soit à l’aide d’outils à main ou même de moyens mécaniques, pourvu que la contribution manuelle directe de l’artisan demeure la composante la plus importante du produit fini. » Définition de l’UNESCO

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métiers

L’artisanat se définit par la maîtrise d’un savoir-faire !

En France, pour obtenir le titre d’artisan, il faut respecter un certain nombre de critères : — exercer une activité professionnelle de fabrication, de transformation, de réparation ou de prestation de services. — être installé à son compte. — être immatriculé au Répertoire des Métiers (Chambre de métiers et d’artisanat). — être titulaire d’un certificat d’aptitude professionnelle, d’un brevet d’études professionnelles ou être immatriculé depuis au moins 6 ans. — ne pas employer plus de 10 salariés au moment de la création.

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Les Chambres de métiers sont, auprès des pouvoirs publics, les organes représentatifs des intérêts généraux de l’artisanat de leur circonscription.

↑ J  ean-Robert Hauss — Sertisseur en joaillerie Quai des Bateliers | Strasbourg

4 secteurs d’activités Alimentation Bâtiment Production Services


Et dans l'Eurométropole de Strasbourg ?

En Alsace et en Moselle (droit local), les artisans d’un même métier peuvent être représentés par des corporations. À la différence des syndicats, elles représentent à la fois employeurs et salariés. Les corporations sont supposées défendre et promouvoir leurs métiers et être actives dans la formation. L’adhésion aux corporations n’est plus obligatoire depuis 2012.

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ZUT ARTISANAT | Datas

En Alsace et en Moselle (droit local), toutes les entreprises, peu importe leur statut juridique ou leur effectif salarié, peuvent obtenir le statut d’artisan.

↑ F  élix Cesare Auguste (La Cour des Luthiers) — Luthier 19, boulevard de Nancy | Strasbourg

8 684

entreprises artisanales


36 155 employés

913

restaurants dont 8 étoilés

10 entreprises labellisées EPV Entreprise du Patrimoine Vivant* : Art Restoration restauration de véhicules Werey Stenger plâtre et staff Phénix Serein reliure Muhleisen manufacture d’orgues Atelier Meyer atelier de restauration de tableaux et dorures H.H. Services restauration de véhicules Lana Papiers Spéciaux fabrication de papiers Bruno Metzger cordonnerie Wienerberger fabrication de briques La Techni-Soudure chaudronnerie

+ de 100 corporations en Alsace, dont une 30aine relève de la Surveillance du Maire de Strasbourg

En 2000, 18% de la population active d’Alsace travaillait dans le secteur de l’artisanat contre 10% dans les autres régions.

1er employeur de l’artisanat : Les services (37,3%)

6685

jeunes en formation

Sources : Chambre de métiers d’Alsace, CCI Alsace Eurométropole, Strasbourg Eurométropole, 2018.

*Label officiel délivré sous l'autorité du ministère de l'Économie et des Finances, qui distingue des entreprises aux savoir-faire artisanaux et industriels d'excellence. Il est attribué pour une période de cinq ans.

→ B  arbara Lebœuf — Céramiste 13, rue Sainte-Hélène | Strasbourg 15

Simon Woolf : www.therapeutik.wixsite.com/therapeutik


LE CERCLE VERTUEUX Par CÉCILE BECKER Portrait PASCAL BASTIEN

Robert Herrmann, président de l’Eurométropole de Strasbourg, dans la rue des Juifs récemment réaménagée en concertation avec les commerçants et artisans du secteur.

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ZUT ARTISANAT | L'entretien | Robert Hermann


Quelle place et quels dispositifs pour l’artisanat dans l’Eurométropole de Strasbourg ? Pour Robert Herrmann, son président, il s’agit de soutenir le dynamisme commercial et l’emploi qu’il génère… mais aussi de défendre ses valeurs et sa philosophie.

En 2017, on comptait 8 500 entreprises relevant de l’artisanat dans l’Eurométropole ; un an plus tard, ce chiffre s’élève à 8 684. Qu’est-ce que cette évolution raconte du territoire ? L’évolution est relative mais ce qu’elle doit traduire, c’est l’attachement fort de ce territoire aux traditions artisanales. Pourquoi ? Tout d’abord parce qu’elles parlent au cœur. Il y a un côté sentimental dans l’artisanat : les objets et services produits dépassent la stricte nécessité. L’artisanat c’est aussi la proximité, il traduit l’envie de revenir à des valeurs plus humaines, à la rencontre, à un rapport direct, à la production d’un objet qui raconte une histoire, au travers duquel on sent le travail de l’Homme. L’artisanat dans l’Eurométropole, c’est aussi plus de 36 000 emplois, un chiffre qui évolue chaque année. Cet emploi est difficilement délocalisable : un artisan traditionnellement installé dans une région y reste. C’est une économie vertueuse : les artisans, l’emploi, la production, les centres de formation qui engendrent eux-mêmes une production de richesse. En France, on considère que l’éducation et la formation représentent des coûts mais l’artisanat nous rappelle les richesses qu’elles génèrent.

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Le retour à l’artisanat reste un phénomène très urbain. Comment expliquer cela, de votre point de vue ? Je dirais que les villes sont peut-être plus atteintes par la normalisation, et ce de manière massive. L’artisanat, c’est sortir de la norme, c’est trouver un produit qui vous correspond, que vous avez choisi et dans lequel vous mettez un peu de vous-même. Dans les villes et ici à Strasbourg, les artisans sont tout près, et élus et citoyens sont très attachés à cette présence. Ils contribuent à forger l’identité de nos villes et offrent aussi le moyen de revendiquer des valeurs de manière très personnelle. Quelles conditions créezvous à l’Eurométropole pour encourager et soutenir le développement de l’artisanat ? En premier lieu, il est important de tisser un lien de confiance, c’est la condition de base. Nous avons décidé d’allotir les marchés publics [fractionner l’objet d’une consultation en lots, chaque lot étant attribué à une entreprise, ndlr] pour que les petites entreprises soient en capacité d’y répondre. L’allotissement permet à des savoir-faire de s’exprimer sur des domaines de compétences précis. La clause environnementale [depuis 2006, les commandes des collectivités locales et de l’État doivent prendre en compte des objectifs de développement durable. La Ville et l’Eurométropole de Strasbourg ont adopté en mars 2018 leur Schéma de Promotion des Achats Socialement et Écologiquement Responsables, ndlr] favorise également nettement l’emploi local. Aujourd’hui, environ 80% de nos marchés sont attribués à des entreprises du Grand-Est grâce à cette clause. Le troisième élément qui permet un rapport de confiance avec les artisans et de réfléchir avec eux en permanence, c’est la mise à disposition des locaux, par exemple l’hôtel pour entreprises artisanales de la Klebsau, étendu il y a 4 ans, ou la pépinière de Hautepierre. Ce genre de pépinières leur permet de perfectionner leurs savoir-faire, leur concept, de se lancer dans de bonnes conditions. Dans ce dialogue continuel avec eux, nous savons que la question des déplacements est importante, nous essayons donc de les faciliter en mettant en place des forfaits de stationnement spécifiques. De nombreux dispositifs destinés à l’ensemble

du secteur économique s’adressent aussi aux artisans : Tango & Scan, Signature, Sève, les Trophées de l’éco-mobilité. On profite aussi régulièrement d’événements pour montrer leur travail, par exemple dans les vitrines du Palais de la musique et des congrès depuis 2017. Ces choix politiques ont un impact sur le marché du travail, mais de manière plus philosophique, que vous permettent-ils ? C’est aussi le rôle des collectivités de soutenir et d’encourager ce qui a trait à l’art du vivant et de pousser les artisans à s’inscrire dans tout ce qui participe de la richesse patrimoniale d’une ville comme la nôtre, avec deux quartiers classés au patrimoine de l’UNESCO. Aujourd’hui, quand un artisan strasbourgeois va chercher une reconnaissance nationale et internationale, il contribue à un écosystème. Et lorsqu’on discute aujourd’hui avec les Compagnons du devoir de leurs nouveaux locaux, on marque notre volonté d’investir dans un lieu de formation d’excellence. Ce sont de véritables choix. Que dit l’artisanat d’une société, d’une collectivité ? Il dit un art de vivre et un attachement à une qualité de vie. Les artisans ont ce pouvoir de modifier la notion du temps. L’artisanat est par essence associé à l’idée de permanence, de pérennité, de longévité. On sort de la course du quotidien, on prend le temps de faire les choses, d’y associer des savoir-faire séculaires, de former la relève qui assure un renouvellement continuel et la préservation d’un héritage qui traverse les âges. C’est très philosophique, et je suis persuadé que tout cela a un rapport avec la qualité de vie vers laquelle on tend. Cela colore forcément une collectivité et la ramène vers des liens très humains. Il y a aussi cette flexibilité de l’artisan qui sait s’adapter aux demandes, aux exigences, aux lois du marché aussi. Beaucoup de gens ont craint un effondrement de l’artisanat mais les artisans se réinventent, se régénèrent, se recréent parce que c’est leur fonction même. C’est un fait culturel : l’entreprise artisanale est très agile, en cela elle est un modèle.


À Strasbourg, l’artisanat s’est notamment structuré autour de la construction de la cathédrale et – c’est une spécificité du droit local – des corporations. Cela renforce-t-il ce lien fort à l’artisanat ? Les corporations renforcent la proximité, elles ont permis et permettent de mettre en avant ces métiers auprès du grand public et de favoriser les échanges entre artisans. La proximité, c’est toujours un bout d’humanité. La raison pour laquelle le musée de l’Œuvre Notre-Dame fonctionne aussi bien, c’est parce que les gens ont besoin de comprendre : comment les Hommes, avec leur intelligence et leurs mains, on-ils pu bâtir un tel édifice, devenu le symbole de la ville ? J’aime beaucoup cette stèle place du Château qui reprend toutes les signatures des tailleurs de pierre qui ont travaillé sur la cathédrale. On a parfois tendance à considérer les artisans comme des êtres solitaires, et cette œuvre montre à quel point ce sont des métiers collectifs. Un artisan façonne avec ses mains mais il ne fait pas les choses seul. S’il y a des corporations, cette amitié, cette convivialité entre les artisans, c’est parce que ce lien existe. C’est un des éléments qui m’a toujours surpris : ils se nourrissent des savoir-faire de leurs confrères, échangent, agrègent pour fonder une excellence toujours mouvante, car elle est au contact d’autres compétences. Question plus personnelle : avez-vous un objet réalisé par un artisan avec lequel vous entretenez un lien particulier ? [Rires] À chaque voyage privé, j’achète un objet artisanal. Ma vie, mes voyages sont exposés chez moi, par petits bouts. J’ai toujours été très marqué par la capacité des artisans à fabriquer des pièces exceptionnelles avec très peu de matière. L’intelligence de la main, c’est quelque chose qui vous parle ? Je bricole à la maison mais j’ai une inaptitude totale pour le travail manuel [Rires]. Et c’est sans doute pour ça que j’ai beaucoup d’admiration pour les artisans. Il y a quelque chose d’unique dans le geste réalisé.

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ZUT ARTISANAT | L'entretien | Robert Hermann

Les dispositifs soutenant l’artisanat Tango & Scan « Quand le numérique rencontre des savoir-faire traditionnels », résume Robert Herrmann. Lancé par l’Eurométropole de Strasbourg, co-financé avec les Villes de Metz, Nancy et Mulhouse, piloté par Créaccro, ce dispositif de soutien financier favorise la rencontre entre un créatif et un acteur d’un autre secteur pour la réalisation d’un projet innovant. 140 projets ont été soutenus depuis 2012. Chaque année, la dotation globale s’élève à plus de 350 000 €. Signature « On associe le travail d’artistes ou d’artisans à celui des promoteurs. Cette opération va caractériser un lieu et lui donner une identité. » Cet appel à projets vise à soutenir la créativité dans les projets immobiliers, il permet aux promoteurs de solliciter des artistes, designers ou artisans d’art. L’Eurométropole verse une aide financière au partenaire créatif tout en couvrant les frais de conception de l’œuvre.

Sève Partenariat entreprise-étudiant en faveur de l’économie verte. Depuis 2016, l’Eurométropole porte ce dispositif et verse 10 000 € à un projet écoresponsable développé par un étudiant durant un stage en entreprise. L’un des lauréats cherchait à améliorer un procédé de fabrication d’un thé fermenté bio. Les Trophées de l’écomobilité La Chambre de métiers d’Alsace, l’Eurométropole et ÉS se sont associés pour lancer en 2017 ces prix qui récompensent les entreprises artisanales aux pratiques exemplaires en matière de mobilités. En 2018, Le plombier à vélo et les Fleurs Kammerer ont respectivement reçu un chèque de 6 000 €. Implantations L'Eurométropole de Strasbourg accompagne l'émergence. Une quarantaine de lieux sont favorables au démarrage d'activités : pépinières, hôtels d'entreprises, FabLabs, espaces de co-working, incubateurs, etc. www.strasbourg.eu/ accueil-entreprises


4 questions à Bernard Stalter Président de la Chambre de métiers d’Alsace et du Grand Est

Quel est votre regard sur l’artisanat tel qu’il est pratiqué dans l’Eurométropole ? L’artisanat est la première entreprise de France, présent partout dans les villages comme dans les zones urbaines. Et dans certaines d’elles, l’artisanat est l’activité économique la plus viable, essentielle au maintien du lien social. L’Eurométropole de Strasbourg regroupe une forte concentration d’artisans, la plus forte d’Alsace. Vous trouverez l’artisanat de service et d’alimentation plutôt au centre de Strasbourg et des communes de l’Eurométropole et les autres métiers de production et du bâtiment dans les zones d’activités en périphérie. On y trouve des entreprises artisanales historiques, d’autres entrepreneurs se lancent pour y tester des concepts. L’Eurométropole est en cela un laboratoire d’expérimentations. Comment la Chambre de Métiers accompagne-t-elle les artisanes et artisans installé.e.s sur le territoire de l’Eurométropole ? Nous avons une mission, celle d’être proche des réalités des artisans et leur apporter des solutions d’accompagnement ; de la création au développement de leur entreprise. Aide au projet, recherche de financement, accompagnement numérique, apprentissage, offre de formation... Au quotidien, nous sommes à 19

Je n’ai plus de voiture... j’ai !

l’écoute et à la disposition des artisans et de leurs collaborateurs. C’est notre raison d’être. Comment l’artisanat local est-il perçu audelà des frontières de l’Eurométropole et de l’Alsace ? L’artisanat Alsacien est considéré outre-Vosges, et à juste titre, comme mieux structuré (lié à la forte tradition corporative) et plus puissant (lié à la non limitation des effectifs et à la prépondérance du travail qualifié). Outre-Rhin, l’artisanat alsacien (et donc celui de l’Eurométropole) est compétitif y compris en qualité et en compétences, d’où une activité transfrontalière soutenue. C’est d’ailleurs le principal apport de l’artisanat à l’export.

Quels sont aujourd’hui les enjeux et problématiques des artisanes et artisans ? Le secteur de l’artisanat regorge d’une multitude de métiers appartenant à des domaines d’activités. Ainsi l’enjeu clé est sans doute l’adaptation aux évolutions technologiques et sociétales de l’ensemble du secteur car les artisans sont au plus près du terrain, ils doivent donc évoluer en permanence et avec une réactivité sans faille. Fête de l'artisanat les 14, 15 et 16 juin 2019 www.cm-alsace.fr

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FOCUS

L'HÉRITAGE Par EMMANUEL ABELA

Les métiers ont été un instrument de prospérité au Moyen-Âge, avec les corporations comme pièces maîtresses de l’essor de la ville de Strasbourg. Retour historique.

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ZUT ARTISANAT | Focus | L'héritage


Il est étonnant de constater combien le terme « corporation  » peut revêtir une connotation péjorative. C’est malheureusement l’un des héritages de la Révolution qui voyait dans la corporation un système hautement hiérarchisé et archaïque, qu’il fallait briser. Il faut se défaire de l’image des corporations véhiculées par une certaine tradition historiographique qui fait d’elles un carcan rigide et immobile, pour s’attacher, notamment au Moyen-Âge, à un fonctionnement interne souple qui présentait quelques vertus au moment de leur structuration. Aujourd’hui, on le sait  : les corporations ont participé à l’essor des villes, à un moment où la place du commerce devient de plus en plus importante dans la société urbaine. Des besoins se font ressentir : le besoin de se former, le besoin de créer des liens avec la vie politique, et étrangement le besoin même de garantir une certaine qualité auprès du consommateur –  ce qui peut sembler anachronique, mais qui est une réalité. Bref, le besoin de se défendre alors que les artisans cherchent à se libérer des structures domaniales et seigneuriales, même si certains Seigneurs gardent un pouvoir très fort. Dans la tension qui naît de l’expansion urbaine, la corporation va jouer un rôle émancipateur majeur. C’est le cas dans les communautés italiennes, avec des métiers à la manœuvre de la révolution communale. C’est également le cas à Strasbourg au moment de l’arrivée de la bourgeoisie au pouvoir à l’issue de la bataille d’Hausbergen en 1262, grand moment de basculement qui fait de Strasbourg une ville libre. Comme dans le reste de l’Europe, la présence massive des artisans à Strasbourg constitue l’une des caractéristiques essentielles de l’évolution de l’espace urbain. L’artisanat et le commerce participent de la définition de cette ville médiévale  : à ce titre, les corporations qui rassemblent artisans et commerçants jouent pleinement leur rôle dans la vie quotidienne de la cité. La société strasbourgeoise est cimentée par la corporation qui offre le seul cadre professionnel et politique de tous ceux qui n’appartiennent pas à la noblesse. Les métiers, qui renvoient doublement à l’acte de se rendre utile et de servir, mais aussi au sens d’association professionnelle – de « corps de métier » –, se différencient et se spécialisent. Le premier statut municipal de Strasbourg au XIIe en mentionne dix-sept au service de l’Évêque. Deux siècles plus tard, en 1332, 21

lorsque les artisans excluent le patriarcat du pouvoir, les corporations font entrer vingt-cinq de ses représentants sur les cinquante que compte le Conseil – on a parlé d’un tournant politique, d’une « révolution des corporations ». Et même si la réalité contredit les faits – le pouvoir n’appartient pas pour autant aux artisans  –, les corporations croissent en nombre et en poids politique : elles le font d’autant plus qu’elles sont hautement organisées. Réparties en trois groupes pour assurer la formation des artisans, apprentis, maîtres et compagnons, les corporations structurent la hiérarchie interne du métier, sans pour autant figer le groupe social que chacune d’entre elle constitue. Les études le prouvent : la corporation est un groupe en mouvement incessant, qui se caractérise par une importante mobilité verticale –  autrement dit la possibilité de passer d’un échelon social à l’autre, jusqu’à la fin du Moyen-Âge toutefois  – et même par une importante mobilité horizontale, avec l’opportunité de passer d’un métier à un autre. Un groupe social à part entière Les femmes jouent un rôle important dans cette mobilité  : elles exercent souvent une activité professionnelle différente de celle de leur mari ; 60 % d’entre elles épousent un artisan qui n’appartient pas à la corporation paternelle, ce qui favorise les relations de voisinage et d’amitié d’une corporation à une autre. Cependant, elles ne bénéficient pas de la formation  ; aucune d’entre elles n’accède au compagnonnage. Tout au plus, peuvent-elles reprendre l’atelier ou la boutique de leur mari après sa mort, à la seule condition de payer leur cotisation et de remplir, aussi étonnant que cela puisse paraître, leurs devoirs militaires, en se trouvant un remplaçant pour défendre la cité ou partir à la guerre. Parce qu’en effet, les corporations sont impliquées, du fait de leur structuration, à la milice urbaine : elles fournissent les hommes qui effectuent les rondes ou montent la garde pour éviter tout débordement ou prévenir d’un début d’incendie. Au sein de la cité, la corporation constitue un groupe social à part entière : un groupe qui a conscience de lui-même et qui se distingue d’autres groupes en insistant sur la différence qui existe entre « nous » et « eux » : les relations qui se tissent entre ses membres créent des habitudes communes, des modes de pensée semblables ;

on festoie ensemble, on se retrouve à l’occasion du banquet organisé par le maître. En s’appuyant sur les confréries – la part importante de la religion dans la structuration est bien sûr l’une des spécificités médiévales –, elle se crée une identité avec un emblème, un sceau, une bannière, autant de signes d’appartenance qui insistent sur la particularité de chaque membre de la communauté qui se renforce. La présence à Strasbourg d’un chantier aussi prestigieux que celui de la Cathédrale participe du mouvement d’ensemble, avec une fabrique dotée d’une personnalité juridique indépendante, propriétaire de biens et bénéficiaire de revenus affectés à la construction, qui devient durant toute la période du XIIe au XVe constitue une source notable d’emplois. Cela concerne les tailleurs de pierre, groupe d’artisans le plus important et le mieux rémunéré, logé et nourri, mais cela s’élargit à l’ensemble des métiers qui profite de la présence de tous ces artistes présents au cœur de la ville. Aujourd’hui encore, l’atelier de la Fondation de l’Œuvre Notre-Dame est le seul à effectuer un travail entièrement manuel. L’entretien, la conservation, la restauration de la cathédrale et de ses différents éléments se font dans le respect des pratiques et des techniques employées depuis le Moyen-Âge. Si malheureusement, les choses se figent au profit de la bourgeoisie émergente avec l’apparition au cours du XVe d’un système oligarchique au sein des métiers, avec pour conséquence le déclin des corporations sur la période suivante, il n’en reste pas moins un héritage important, du fait de l’influence de l’Allemagne voisine. Au moment où la loi Chapelier supprime en France toute organisation professionnelle et crée un marché libre en 1791, en Allemagne, les corporations sont maintenues. Après 1871, elles sont réintroduites en Alsace avec cette volonté constante de structurer les métiers. Avec une somme d’idées –  héritage d’un Moyen-Âge plus pragmatique qu’on ne veut le dire – qui continuent d’irriguer aujourd’hui encore l’artisanat de notre espace professionnel immédiat : la part importante accordée à la formation des artisans, l’attachement à la qualité du produit, et au-delà de cela les notions d’entraide et de solidarité qu’on retrouve dans des pratiques professionnelles aux caractéristiques spécifiquement rhénanes. www.uca67.monwebpro.com


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L'ŒUVRE NOTRE-DAME Reportage photo à l’atelier de la Fondation, qui s'inscrit dans 800 ans d'histoire. Par EMMANUEL ABELA Photos PASCAL BASTIEN

1 + 2— L’entretien, la conservation, la restauration de la cathédrale et de ses différents éléments se font dans le respect des pratiques et des techniques employées depuis le Moyen-Âge, ici la taille d’une pièce du XVe. De son propre aveu, le tailleur de pierre l’a abordée de manière trop régulière, il la reprend pour être plus « juste ». 22

3— Dans le secret de la pièce, ce qu’on ne verra jamais : l’inscription, à l’intérieur du dais, qui insiste sur l’aveuglement de la figure allégorique de la Synagogue, pièce maîtresse du bras sud du transept et jalon de la statuaire médiévale.

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Avec à sa disposition le moulage en plâtre et le dessin technique, le sculpteur réalise le dais qui couronne la prestigieuse Synagogue de la façade du bras sud du transept. « Ce sont des pièces uniques façonnées à la main. À l’époque, les sculpteurs cultivaient une certaine spontanéité dans l’exécution, en s’inspirant de la nature. Nous nous devons de renouer avec spontanéité-là ! » 23


La présence de l’atelier de la Fondation de l’Œuvre Notre-Dame est ininterrompue depuis sa création au Moyen-Âge : placé au dernier étage pour des questions de lumière, il privilégie un travail entièrement manuel, héritage de huit cents ans d’existence, transmis oralement ou à travers un fonds documentaire unique. www.oeuvre-notre-dame.org

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L’Industrie Magnifique

Découvrez le livre consacré à l’Industrie Magnifique ! 24 entreprises alsaciennes, 24 artistes du monde entier, 24 oeuvres d’art originales. L’occasion de restituer cet événement d’ampleur que fut l’Industrie Magnifique en mai 2018. Coup de projecteur sur les artistes, entretiens et reportages in situ en atelier.

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NOURRIR


Natacha Bieber ARTISANE BOUCHER Par MARIE BOHNER — Photos KLARA BECK

Natacha Bieber va ouvrir sa boucherie éponyme. Elle est attendue et elle le sait. Dans le cadre de la 12e édition des Odyssées des entrepreneurs, organisée par la CCI Alsace-Eurométropole et la Chambre de métiers d’Alsace (CMA), elle a raflé le prix Odyssée CMA et de nombreux soutiens l’ont rassurée : l’attente est confiante et bienveillante. Une coupe au carré souple, une frange volontaire, une marinière savamment négligée et un rouge à lèvre pimpant : la fille a la détermination de celles qui se donnent la chance d’aller au bout d’une démarche. Avant, elle était assistante de gestion ou de direction, commerciale, elle changeait tous les 28

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2 ans, ne trouvait pas sa place. Puis elle a décidé d’aller vers « une activité où [elle] maîtrise [son] savoir-faire, en toute autonomie  ». Elle aime les gens, elle aime manger : les métiers de bouche sont une évidence. La boucherie ? La révélation vient vite, lors de son premier stage dans une boucherie familiale, rue de Molsheim. Un endroit qui « crée un vrai lien social ». Une semaine après, elle est inscrite au CFA de Haguenau, et ne s’est pas arrêtée depuis, perfectionnant pendant 4 ans ses lames et son tranchant chez Kirn, Yves-Marie Le Bourdonnec et Hugo Desnoyer bouchers stars à Paris, L’Argot à Lyon, et même jusqu’en Californie. En

prise avec le réel, elle est aussi allée visiter les exploitations d’élevage qui l’intéressaient en woofing, travaillant chez chacun pendant une semaine. « Ça m’a ouvert les yeux », dit-elle, parce que c’est un travail dur et minutieux, et qu’elle n’y a pas rencontré «  un éleveur qui n’aime pas ses bêtes  ». L’idée d’entreprendre est intrinsèque au projet : il lui fallait sa boutique. Ce sera la Boucherie Natacha Bieber, une boucherie qui casse les codes et qui propose ce qui ne se fait pas ailleurs. On a hâte. Boucherie Natacha Bieber 17, rue de La Croix | Strasbourg (au printemps prochain)


Louis Leclerc POISSONNIER Par CÉCILE BECKER — Photos PASCAL BASTIEN

À 26 ans, Louis Leclerc fait déjà figure de vieux briscard de la poissonnerie. Sur les marchés du Neudorf, de la place Broglie et de la Meinau, on le sait, le jeune homme coche toutes les qualités requises : rapidité, savoir-faire, sympathie et franc-parler. Et pour cause  : «  Quand j’étais petit, je suivais mon beau-père [chef de l’entreprise familiale, ndlr] partout, j’ai tout appris sur le terrain.  » Après un BAC pro en juin 2013, il suit un chemin tout tracé, jusqu’à se voir confier la responsabilité des marchés de Strasbourg (la poissonnerie tient 15 marchés par semaine au total) qui lui offrent un rare point de vue sur la 29

ville. « Le marché du Neudorf incarne l’esprit du marché, c’est populaire et joyeux ; place Broglie, la clientèle est plus aisée, très exigeante, et à la Meinau, il y a beaucoup de familles, les clients cherchent la qualité et la quantité à bon prix. » De fait, il adapte sa marchandise : on trouvera à Neudorf et à la Meinau plus de poissons abordables (dos de cabillaud, chinchard, merlan ou sardine) et des « lots » préparés par la maison. L’avantage de la poissonnerie Deschamps c’est qu’elle dispose d’une deuxième société mareyeuse aux Sables d’Olonne. Leurs achats se font sans intermédiaire, ce qui permet de garder un œil constant

sur la qualité de la marchandise : « Être en contact direct avec des fournisseurs qui travaillent bien, ça change le rapport au produit. » Ses trucs ? « Le contact avec les clients et préparer le poisson. » Mais aussi installer le stand à 6 h du matin parce que, comme disait son grand-père, « un produit bien présenté est à moitié vendu. » Un rêve ? « Le concours MOF. » Il en parle. De plus en plus. Poissonnerie Deschamps, sur les marchés d’Illkirch, Cronenbourg, boulevard de la Marne Neudorf, place Broglie et Meinau.


Mireille Oster CRÉATRICE DE PAINS D'ÉPICES Par MARIE BOHNER — Photos KLARA BECK

Son premier souvenir de pain d’épices remonte à son enfance, à ses grands-parents qui tenaient un stand pendant le marché de Noël dans la rue Brûlée. Mireille Oster le dégustait alors en tranches, tartiné de beurre. Ce n’est pourtant que beaucoup plus tard, quand sa mère a voulu passer la main de la boutique de la rue des Dentelles, en 1998, que Mireille Oster a décidé de devenir la grande dame du pain d’épices qu’elle est aujourd’hui. Elle avait alors déjà voyagé et fait grandir sa passion des rencontres. Une bougeotte qui la taraude depuis ses 5 ans, quand elle a fait sa première escapade en solitaire. « Mais je suis revenue toute seule », 30

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ajoute-t-elle, rieuse encore. Il y a quelque chose de savamment éclectique chez cette femme soignée, parfaitement maquillée. Une audace volontaire, une âme voyageuse qui vient tempérer une production maison qu’on devine réglée comme un coucou suisse. Une créativité qu’il ne faut pas lâcher car « il faut être dans l’actualité. Bien sûr les plus grosses ventes nous les faisons sur, notre traditionnel 7 épices, mais les gens veulent aussi qu’on leur raconte d’autres histoires  ». Alors Mireille Oster élabore ses recettes comme « un cahier de tendances de mode » : des collections, des saisons et des créations événementielles pour Noël ou la St Valentin. Confection-

nées à partir de produits sourcés avec soin. Son nouveau livre de recettes nous embarque pour un buddha-bowl aux nouilles et au pain d’épices ou un saumon cru mariné à l’aneth en manteau de pain d’épices. On ne peut qu’acquiescer, « le voyage, c’est la vie ». Pain d’épices Mireille Oster 14, rue des Dentelles | Strasbourg www.mireille-oster.com


Strasbourg, optimiste en chef. Le Crocodile, élu meilleur restaurant gastronomique au monde 2018 selon tripadvisor . ®

Et vous, quel optimiste êtes-vous ? quizoptimist.eu


DOSSIER

Les bières artisanales Par MARIE BOHNER Photos PASCAL BASTIEN

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ZUT ARTISANAT | Dossier | Les bières artisanales


Vivrions-nous un « moment bière » ? Délaissée il y a 30 ans, la bière, surtout l’artisanale ou craft beer, s’invite en force dans nos verres – de l’apéro à la table des grands chefs. Plus qu’un retour à une tradition, c’est l’un des marqueurs d’une époque DIY, collaborative et horizontale. L’Eurométropole de Strasbourg compte une dizaine de brasseries artisanales.

L’Alsace est une terre de bières, et l’Eurométropole – Schiltigheim en son cœur  –, les a vues naître et prospérer. Sébastien Duban, créateur de L’Échappée Bière Strasbourg, agence spécialisée dans le tourisme et l’événementiel brassicole, explique  : «  Arnoldus Cervisarius a fondé la première brasserie le 8 novembre 1259 près de la Cathédrale. D’autres sont venues ensuite, souvent issues du protestantisme. La bière a atteint son apogée en Alsace au XIXe siècle, après l’invention de la fermentation basse. [autour de 10°, avec de la levure "Lager", qui donne des bières plus légères, ndlr] Kronenbourg, Fischer, Adelshoffen, Schutzenberger, Gruber... C’est notamment grâce à Louis Schutzenberger que la bière alsacienne va conquérir le monde. » Une histoire importante, qui légitime un ancrage local et une place de choix dans « la grande banane brassicole européenne qui va du Royaume-Uni à la Belgique, jusqu’en Allemagne et en République Tchèque ». L’“Eurométropole” porte bien son nom : voilà un argument à la fois touristique et économique. C’est peut-être aussi ce qui pousse Hervé Marziou, biérologue précurseur, à plaider en faveur de la création d’un label « bière blonde d’Alsace ». Un sésame de qualité et d’authenticité et, comme pour L’Échappée Bière, une façon innovante et ludique de faire découvrir un territoire. Pourtant les bières artisanales qui fleurissent dans l’Eurométropole, de Perle à la Brasserie 3 Mâts (accueillie 33

dans un hôtel d'entreprises de l'Eurométropole), n’ont plus grand-chose en commun avec les Pils et les Lager industrielles qui ont formé notre goût. Là où on buvait pour la soif, on cultive désormais la dégustation. Il y a 20 ans, ces bières de dégustation se distinguaient par un degré d’alcool fort et des amertumes assumées. Aujourd’hui, c’est avant tout la diversité, donc la rareté, qui est de mise. Sébastien Duban précise : « Le brasseur artisanal mettra plus de temps, de “cœur” ou des ingrédients singuliers pour se différencier sur un marché très concurrentiel. » Cela pousse à la multiplication de brassins éphémères, en misant aussi sur la distinction, selon Caroline Van Maenen, biérophile et patronne du Relais de la Poste à La Wantzenau : « Certains brasseurs alsaciens sont de véritables artistes, comme nos chefs en cuisine, qui vont travailler des palettes de goûts, de couleurs et de textures. » Elle les appelle d’ailleurs à se rapprocher des restaurateurs pour présenter leurs «  beaux produits  », peu ou pas distribués par les canaux traditionnels. Pas facile cependant de gérer l’éphémère en termes de stockage ou de distribution  : Hervé Marziou note que, parfois, le temps d’écrire une note de dégustation sur un nouveau brassin, ce dernier est déjà indisponible… L’Alsace est une terre à la fois brassicole et viticole, ce qui nourrit la gastronomie d’une richesse fabuleuse. L’arrivée des brasseurs artisanaux sur les grandes tables est aussi l’occasion de proposer

une alternative à une culture du vin un brin élitiste. Cela fait sourire Carole Eckert, du restaurant Le Comptoir à manger : « La bière amène de “l’instantanéité” là où les vins, eux, vieillissent, prennent du temps. Avec la bière, le ressenti prime, on intellectualise moins. Je ne dirais pas que les équilibres sont différents, c’est la façon d’aborder les choses qui l’est... » Pour une tendance qui relevait de l’hérésie il y a peu, la pratique de l’accord mets-bière par des tables très sérieuses est aujourd’hui une impertinence de bon augure. « On tâte le terrain auprès des clients : beaucoup se prêtent au jeu. Mais il y a des gens que ça choque », explique Caroline Van Maenen, pour Le Relais de la Poste. Alors, sans rien lâcher de l’exigence, elle insuffle encore plus de créativité à une cuisine déjà plébiscitée. «  La bière de Noël de La Licorne, avec des touches de pain d’épices et de vanille, a accompagné nos amuse-bouches cet hiver. Un beau chevreuil des chasses d’Alsace était proposé avec la Red Fox de Matten, opulente, aux notes de betterave et de légumes racine. La bière à la Bruyère de La Narcose étonne avec une sauce végétale sur un sandre de rivière. » Même démarche du côté du Comptoir à manger à Strasbourg  : «  Crafty Tom’s nous a fait une bière blanche à la sauge, en excellent accord avec l’amertume et la rondeur des asperges. » Ou comment mêler exception et simplicité.


DOSSIER

La bière des copains Il est une bière artisanale du cru qui fait parler d’elle du local au national, et jusque sur les meilleures tables : c’est la brasserie Bendorf, rue Jean Jaurès dans le quartier de Neudorf. Une vingtaine de références, 5 signatures permanentes, de la blonde à la brune, et toutes les autres en cycles éphémères, pour une production annuelle de 1 100 hectolitres. Cela valait bien une petite visite.

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Née de l’esprit aventureux de Benjamin Patswa, la brasserie Bendorf, c’est la contraction de Ben- et -dorf, pour Benjamin et Neudorf, le quartier dans lequel la bière est née, se développe et tient à rester. Après un parcours d’œnologue, il s’essaie à la bière avec un succès croissant depuis ses premières expériences en 2008, la création de la brasserie en 2013 et son succès aujourd’hui. Mais arrivés à la brasserie Bendorf, son créateur nous échappe. L’occasion de saisir que l’aventure est désormais collective. Alors que l’équipe est en plein nettoyage de printemps, on improvise une visite avec les deux brasseurs acolytes de Benjamin Patswa : Felix Schiller et Matthieu Poggio, ainsi que Soizic Zemb, chargée de la distribution et de la vente. Avant toute chose, on hume et goûte l’orge malté à différents stades de torréfaction  : pilsen bio, soufflet caramel ambré bio et soufflet chocolat bio. Préparé à Lahr en Allemagne, «  parce que nous privilégions le circuit court », c’est l’ingrédient de base de la bière, en plus de ce qui lui donnera sa couleur. Pour en obtenir une bien sombre comme Les abysses de Baggersee, l’Imperial Stout, il faut ajouter 5 % de malt noir. En salle des cuves, la condensation fait tomber quelques gouttes sur nos cheveux, en écho au bruit de la pluie au dehors. Pour obtenir 2 000 litres de bière, l’équivalent d’une cuve, deux journées de travail sont nécessaires. On constitue une farine grossière avec l’orge malté, qu’on porte de 64 à 68°C pour l’empâtage. Le tout est ensuite filtré : la partie solide sera redistribuée à des paysans, comme Jean-Louis et ses moutons qui, en échange, apporte des œufs. On porte le moût obtenu à ébullition, à 90-100°C, pendant près d’1h15. On y ajoute le houblon en fin de cuisson, pour l’arôme ou l’amertume selon l’effet recherché. Lorsque la mixture a refroidi, elle est envoyée vers les fermenteurs à 20°C pour que les levures puissent travailler. Pour une IPA (Indian Pale Ale, bière à fermentation haute, généralement plus forte en houblon et en alcool), on poursuivra avec un houblonnage

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à froid, pour un arôme densifié. Deux brassins sont réalisés par jour, pour 3 journées de brassage au maximum par semaine. Pour le passage en garde, la bière est clarifiée de sa partie solide puis mise en bouteilles ou en fûts pendant 1 à 2 semaines. On re-sucre la bière avant l’embouteillage, pour que les levures transforment le sucre en CO2 et fabriquent les précieuses bulles. 6 semaines sont nécessaires, de la conception à la dégustation. Certaines maturations longues peuvent rester 5 à 18 mois en barriques. Ces dernières auront préalablement abri-

té du vin – à noter, la belle collaboration récente avec le domaine viticole nature Kumpf et Meyer – ou du rhum comme la Wee Heavy pour un affinage optimal. Les recettes des bières, surtout les cycles éphémères, sont élaborées de façon collective. Felix s’en réjouit : « J’ai tanné Benjamin pour faire une Lager : on va la faire ! » Rémi, le stagiaire, est là pour tenter de réaliser une bière au pain. Pour les noms et les étiquettes aussi, chacun a son mot à dire. L’identité graphique est d’ailleurs en train d’évoluer, notamment grâce à la jolie patte de l’illustratrice Paule Brun.


DOSSIER

Si tout se vend aussi bien, du local au national, c’est en partie « grâce à l’application Untappd » : sur cette application, sorte de réseau social picolo où les buveurs de bières partagent leurs dernières trouvailles et dégustations, Bendorf a fait un carton d’audience. On dit aussi ici que c’est parce que la tendance est à la « bière de geek » : unique, d’exception, celle qui surprend. « On vit dans une époque qui préfère la qualité à la quantité.  » Une culture à part entière  ? On ne croit pas si bien dire. En plus de ses références, Bendorf propose aujourd’hui son festival – musique et bières à gogo – qui, à chaque édition, fait carton plein dépassant les capacités de la Maison bleue. Presque 3  000 personnes en 3 jours ! En 2019, Bendorf festival prendra donc ses quartiers à l’Espace 23 – toujours à Neudorf, bien sûr – pour toujours plus de bières (dont des invités de Tours, la Ptite Maiz’, pour un brassin collaboratif), des concerts, des food-trucks et un soft maison.

Benjamin Patswa

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À boire ! Bières permanentes et brassins éphémères : ces deux collections se vendent à prix modiques, de 2,50 € à 6€ la bouteille de 33 cl. La maison propose aussi des locations de tireuses et des « growlers » de 2 L réutilisables. Sur place, nous avons pu goûter la Queen of Langstross à même la cuve : une IPA douce-amère aux arômes d’agrumes qui met le palais en joie ! Bendorf Festival, 26 > 28 avril l’Espace 23 | Strasbourg Neudorf www.brasserie-bendorf.fr


Mousser à Strasbourg (et dans les environs)

NOTRE SÉLECTION PERLE Fondée par Pierre Hoeffel en 1882 à Schiltigheim, l’activité s’arrête en 1971. Jusqu’en 2009 où Christian Artzner, arrière-arrière petit-fils et maître brasseur, la reprend avec talent et un logo à l’ancienne. Mariage mixte : La Perle dans les Vignes, au moût de Sylvaner et Riesling du domaine Hubert Metz. www.biere-perle.com

STORIG Michel Debus a dirigé la Brasserie Fischer pendant 33 ans. Il en a gardé un goût de l’innovation et de

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Mercière s’est installée après quelques tribulations à Cosswiller. Une production bio et accessible. Gourmande : La Blonde, trouble et aux accents citronnés de Hefeweizen.

eût été fou de l’ignorer. Les bières d’Anne et Jacek Korczak sont souvent primées et très appréciées des restaurateurs. Déguster : La IPA Red Fox, cuivrée « comme un renard », inoubliable.

Facebook : LaMerciere

www.matten.fr

UBERACH

CRAFTY TOM’S

KYO KOMBUCHA

La brasserie Uberach est précurseuse du renouveau des bières artisanales en Alsace. Éric Trossat crée des bières rondes et souples, dont 50 % en bio. Les yeux dans les yeux : La Juliette, douceur rose et flamboyance gingembre.

En 2019, on va pouvoir savourer la bière de Tom Sauvetre dans son bar à Strasbourg, après la brasserie créée à Mundolsheim fin 2017. Le petit dernier de la bande ! Solide et esthétique : la Pale ale American Beauty.

Sans alcool, brassée quand même, boisson surprenante à base de thé avec une pétillance naturelle par fermentation. Des produits naturels et bio, des influences ouvertes au monde. Pour se sentir légerléger : Wonder Ginger, du Kombucha et du jus de gingembre pressé à froid.

la résistance qu’il insuffle au quotidien à Storig. Expérience familiale mêlant restauration et brasserie. Désaltérante : une Lager en fermentation basse aux accents frais, la « Schilig ». www.brasserie-micheldebus.fr

www.brasserie-uberach.fr

Facebook : craftytomsbrewery

LA MERCIÈRE

MATTEN

Créée en 2013 par Frank et Imène Julich, la Brasserie

Matzenheim n’est pas dans l’Eurométropole, mais il

www.kyokombucha.com


La sélection de la rédaction Par CÉCILE BECKER

Elles et ils font ou vendent des mets über locaux dans l’Eurométropole de Strasbourg : focus sur ces gourmandises made in chez nous qui nous font saliver.

Depuis plus de 30 ans, la Maison Dreher prépare pains, bretzels, pâtisseries et produits traiteurs dans son laboratoire de Kehl, où elle s’attache à faire rimer artisanat et modernité. Les recettes sont traditionnelles, réalisées avec des produits naturels et sourcés, mais légèrement twistées pour offrir de nouvelles saveurs et formes surprenantes. En 2013, la maison enjambe le Rhin et ouvre sa première boutique en France en choisissant, en bonne voisine, Strasbourg et sa rue des Grandes Arcades. Une deuxième étape est franchie en 2015 avec l’ouverture d’une seconde enseigne place du Corbeau. Nos conseils ? Les bretzels, sous toutes leurs formes : noisette (la signature), salées, sucrées, fourrées, saupoudrées de graines de courges ou au sésame. Mais aussi leurs incroyables kougelhopf salés lardons et noix : ni trop secs, ni trop humides, leur consistance est aérée à souhait et l’équilibre des goûts parfait. 5, place du Corbeau Strasbourg 50, rue des Grandes Arcades Strasbourg www.drehers.eu

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ZUT ARTISANAT | Nourrir | La sélection de la rédaction

Photo | Alexis Delon / Preview - www.preview.fr — Set design | Myriam Commot-Delon

MAISON DREHER


LORHO

LA BÄCKERSTUB

P’TIT BOUT D’ALSACE

Difficile de choisir un produit, un seul qui résumerait la perfection Lorho, meilleur ouvrier de France. La maison enchaîne les distinctions et les superbes créations fromagères. C’est simple, on aime tout, mais tout particulièrement la Douceur de la brie, fondante, délicate et révélant des arômes de champignons.

Une boulangerie où tout est plus bio que bio : les pains sont préparés avec du levain naturel (assez rare pour être souligné) et travaillés avec des farines biologiques purs grains, dont certaines à base de variétés anciennes connues pour être plus nutritives et moins dopées au gluten. On peut aussi déjeuner sur place : leurs plats du jour, bio, valent le détour et sont presque toujours végétariens.

11 variétés de biscuits pour faire durer le plaisir de Noël toute l’année ! Et pas n’importe lesquels : des biscuits sablés (miam) préparés avec des ingrédients 100% issus de l’agriculture biologique (miam) et à 70% alsaciens (le reste étant certifiés FairTrade), le tout cuisiné à Geispolsheim. Où les trouver ? À la Nouvelle Douane, à la Biocoop Coquelicot, au Jardin de Marthe à Strasbourg et à La Cigogne en Vrac à Rosheim.

2, place Clément | Strasbourg www.labackerstub.fr

www.ptitboutdalsace.fr

3, rue des Orfèvres Strasbourg www.maison-lorho.fr

Photo : Henri Vogt

PÂTISSERIE GAT’Ô

55, avenue des Vosges Strasbourg Facebook : Pâtisserie Gat’Ô

Ouverte il y a deux ans par la sémillante Sarah Abitan, la pâtisserie Gat’Ô propose des desserts et autres trésors gourmands d’un nouveau genre : sans lactose, elles sont surtout plus légères que leurs cousines sans pour autant perdre en authenticité et en gourmandise. Entrée dans le top 10 des « pâtissiers les plus précieux » du magazine Capital aux côtés de Christophe Michalak ou Pierre Hermé, Sarah Abitan peut se targuer de rester fidèle à ses valeurs. Elle compte bien continuer à collaborer avec des créatrices et créateurs locaux : les bûches de Noël avec Maison Magique, les entremets avec Dan 23, les galettes avec Sonia Verguet nous ont déjà fait saliver… « Beau et bon, et bon et beau », tout simplement.

K-LITAT ALSACE K-Litat Alsace, ce sont des pâtes à tartiner éthiques, sans gluten, sans sucre ajouté, sans huile de palme, sans cuisson, sans conservateur et bio. Des parfums originaux (cajou, noisettes-miel, noisette), une belle philosophie, à retrouver en pots à l’épicerie vrac et bio Le Bocal, à la Krutenau et à déguster avec le doigt. Facebook : K-litat Alsace

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Photo : Christophe Urbain

LIMO’S

TIMBRÉS

Bruno Rocher, un maître artisan brasseur, et ses deux associés créent des limonades artisanales 100% locales à partir d’arômes naturels épaulés par les établissement Grégoire à Illkirch, distillateurs et arômateurs. Le résultat ? Des goûts de saison déclinés à l’envi et des recettes plus traditionnelles qui nous font tourner la tête.

Des recettes de mueslis inspirées de voyages et préparées avec des ingrédients de qualité, très bien sourcés (les deux jeunes créateurs strasbourgeois sont très transparents), bio et locaux quand c’est possible. De quoi bien commencer la journée ! Disponible au Bocal à Strasbourg, chez Bee Vrac à Cronenbourg et au casting du généreux brunch du Graffalgar.

33, rue du Général de Gaulle | Reichstett et en vente à La Nouvelle Douane Strasbourg www.limostras.wixsite.com

BUNKER COMESTIBLE À deux pas du Bastion, cette ancienne poudrière accueille désormais une ferme d’un nouveau genre où l’on cultive, en souterrain, shiitakés et pleurotes, jeunes pousses (radis, shiso, poireau, moutarde, etc.) et autres endives. L’idée ? Revaloriser ce lieu, longtemps en friche, et s’aider de lampes UV, marc de café, bottes de pailles et des techniques hydroponiques pour faire pousser leurs merveilles, bio évidemment.

Facebook : Timbrés

Rue du Rempart | Strasbourg www.bunkercomestible.com

Photo : Christophe Urbain

L’ÎLOT DE LA MEINAU

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ZUT ARTISANAT | Nourrir | La sélection de la rédaction

11 hectares de terres, 6 000 m2 sous serres, 40 variétés de fruits et de légumes cultivés et préparés sur place. Sommes-nous en rase campagne ? Que nenni. Nous sommes à quelques poignées de mètres du centre-ville : une ferme urbaine ouverte toute l’année adossée à une boutique où l’on trouve toutes sortes de produits – dont, même si elle n’est pas à manger, la lessive 100% strasbourgeoise des Petits Bonheurs de Margot. 36, route de la Fédération Chemin de Kammatweg Strasbourg www.lilotdelameinau.fr


Et aussi… FERME DE LA BANNAU L’histoire est toute récente : Grégory Bapst, producteur céréalier, a repris la ferme de ses parents début 2018 et a entamé une conversion vers le biologique sur sa surface de 62 hectares. Le quadragénaire propose depuis des farines biologiques moulues selon la méthode ancestrale sur meule de pierre. Pour trouver ses farines, il faudra se rendre directement à sa ferme les samedis de 10h à 16h ou attendre patiemment que les épiceries du centre-ville s’y intéressent. 13, rue Saint-Paul | Plobsheim www.ferme-de-la-bannau.business.site

L’EDEN LIBRE DE GLUTEN Des pains et pâtisseries sans gluten et sans lactose qui ne lésinent pas sur le plaisir. La boutique strasbourgeoise fait aussi traiteur (des sandwichs, des salades, des plats du jour) et prépare d’excellents jus de saison. 15, place du Temple Neuf | Strasbourg www.boulangerie-eden.fr

MACARONS & INSPIRATIONS

MOI MOCHE ET BON Est-il encore bien utile de présenter Elisabeth Biscarrat ? Pour les retardataires, cette lauréate du concours Masterchef TF1 a suivi une formation chez Lenôtre avant d’ouvrir sa boutique strasbourgeoise où l’on trouve des macarons, des choux et autres Petits Jardins (base macaron, ganache vanille, chantilly mascarpone, fruits frais de saison et fleurs comestibles). Super cute ! 1, rue de la Vignette Strasbourg www.elisabeth-biscarrat.com

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Voilà une idée qu’elle était bonne ! Des jus préparés avec des fruits et légumes considérés comme laids et donc impropres à la vente (franchement, dans quel monde vit-on ?), naturels et provenant de producteurs locaux. On en trouve (presque) partout, au Bocal épicerie bio zéro déchet à Strasbourg et même dans quelques Super U de l’Eurométropole (dont on retrouve la liste sur leur page Facebook). Facebook : Moi moche et bon


DOSSIER

Les néotorréfacteurs Par JIBÉ MATTHIEU Photo d'ouverture HENRI VOGT

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ZUT ARTISANAT | Dossier | Les bières artisanales


Qu’ils œuvrent dans le café ou dans le chocolat, l’idée de vendre un produit élaboré par d’autres, très peu pour eux. Redécouvrir le feu s’est dès lors imposé comme le moyen le plus sûr de maîtriser la matière. Leur matière. Un prélude à l’alchimie, à la transmutation magique d’une fève en éclat de pure saveur, suave et envoûtante. Attention, chaud devant !

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Vous avez dit café de spécialité ? Vous n’en avez jamais entendu parler ? Pas étonnant, tant en France, l’engouement ne fait que commencer. Le café de spécialité, mot apparu dans les années 1970 aux États-Unis sous l’égide de la Specialty Coffee Association, est d’abord un grade. Le plus élevé dans l’échelle de qualité du café. En gros, un fruit presque sans défaut, à la traçabilité irréprochable ayant obtenu une note de dégustation supérieure à 80/100. En France, les premiers torréfacteurs qui s’en réclament sont apparus au mitan des années 2000. À Paris, la Caféothèque fait office de pionnière. « Aujourd’hui, il doit en exister une trentaine, surtout dans les grandes villes », estime Christophe Barthélemy, fondateur d’Omnino. Et si les micro-torréfacteurs et baristi, souvent jeunes, sont trop heureux de s’approprier un domaine laissé en friche par les maisons traditionnelles, certaines ne s’en

laissent pas compter. Thomas Riegert, PDG de Cafés Reck, l’affirme : « Le "pure origine" et le café de spécialité, chez Reck, ma grand-mère en faisait déjà ! » Autre maison que Zut suit avec un grand intérêt et qui explore le café de spécialité : le Café Bretelles et ses deux adresses strasbourgeoises, désormais augmentées de la Torré, atelier installé à la Krutenau en partenariat avec le torréfacteur Mokxa, qui fournissait déjà l’équipe en graines torréfiées. www.cafemokxa.com


DOSSIER

Omnino, le café autrement « On a mis beaucoup de temps à comprendre ce qui se cachait derrière ce terme de café de spécialité », admettent François Lesage et Christophe Barthélémy, fondateurs d’Omnino postés dans la Pépinière de Hautepierre qui leur sert d’arrière-boutique. Si les anciens colocs de Sup de co sont conscients d’inscrire leur démarche dans une tendance née il y a moins de dix ans en France, cela relevait de la gageure. Un pays où le « café de commodité », comme ils l’appellent – autrement dit le petit noir avalé vite fait à la terrasse d’un café, au zinc ou au resto, à grand renfort de sucre si besoin – est si viscéralement ancré. «  Un jour, on s’est rendu compte que ce que nous allions vendre n’était pas un produit, mais une démarche  », se souvient François pour qui le café de spécialité ne se réduit pas à une poignée de grains dans un sachet. D’ailleurs, leur logo en témoigne. Trois doigts dressés comme autant de maillons d’une chaîne vertueuse vantant le respect du produit. Le miracle de la tasse Tout commence par le grain vert. Un arabica de premier choix, issu de plantations bichonnées dans l’amour du terroir où les récoltes se font à maturité. Après seulement, vient le travail du torréfacteur. Ce dernier doit être en mesure de torréfier de manière sensible, presque délicate, pour magnifier le grain. Ainsi son café aura une patte. La sienne. Chez Omnino, c’est le job de Chris, formé auprès de la Specialty Coffee Association et de la Cafeothèque. Pour l’heure, ce passionné du détail monte à Paris, une fois par mois, « cuisiner » ses grains dans une brûlerie collaborative. Mais à terme, lorsque les volumes le permettront, les fondateurs d’Omnino espèrent bien investir dans leur propre matériel de torréfaction – une Diedrich – afin d’asseoir leur micro brûlerie à Strasbourg pour de bon. 44

ZUT ARTISANAT | Nourrir | Les néo-torréfacteurs

Le troisième maillon, c’est le barista. « Vous pouvez avoir une super matière première, un super torréfacteur qui aura sublimé les arômes, le café ressemblera toujours à ça ! », martèle François en tenant entre ses doigts un minuscule grain vert aux allures de cacahuète. L’élément indispensable au « miracle de la tasse », c’est le barista ! « Impensable qu’au pays de la gastronomie, il n’y ait aucun module de barista dans les écoles de restauration, alors qu’il existe des formations de sommelier, de bartender… Par rapport au poids du marché, c’est aberrant », relève François qui s’est initié au café de spécialité à l’étranger. À l’appui de leur patient travail d’éveil des papilles au café de spécialité, l’équipe d’Omnino aujourd’hui composée de cinq personnes, aimerait bien réhabiliter l’usage des cafetières que les gens ont chez eux : la filtre, la piston ou la Bialetti. « Mais il y a aussi des nouveaux modèles comme la V60, la Chemex ou l’aéropress. » Des engins plutôt destinés à se préparer un bon café filtre. « C’est un peu comme une infusion de café. C’est une autre boisson ! », explique Christophe, qui pour l’expresso, préconise le barista du coin. À condition d’en trouver un. Comme au café-boutique d’Omnino, par exemple. Café-boutique L’Escabeau 17, rue des Drapiers Strasbourg Le kiosque d’Omnino au bar des plantes 1, place Saint-Pierre-le-Vieux Strasbourg www.omnino.fr


Le TUB d’Omnino Au départ, les fondateurs d’Omnino ont beaucoup roulé. Leur idée était de se faire connaître en proposant des cafés de spécialité dans un Citroën Type H des années 1970 réaménagé tout exprès. Un moyen convivial d’initier les palais. « C’est un coffee truck ambulant. Concevoir l’intérieur nous a pris pas mal de temps », concèdent-ils. Aujourd’hui, le véhicule a trouvé sa vitesse de croisière. Il peut être privatisé avec son barista. Bien plus convivial qu’une machine à cafés.


DOSSIER

Daniela Capuano, torréfactrice C’est une première. Fin 2018, la torréfaction a fait son entrée dans le prestigieux concours Un des Meilleurs Ouvriers de France. Pour ce démarrage, ils étaient une quarantaine à relever le défi. Trois lauréats seulement sont ressortis vainqueurs de cet élitiste écrémage. Parmi eux, une femme, Daniela Capuano. Cette Brésilienne exerce le métier de torréfactrice, à Strasbourg. Chez Cafés Reck. En attendant la remise officielle de son diplôme, en mai, à l’Elysée, nous avons recueilli ses impressions. Comment êtes-vous entrée dans ce métier ? Mes grands-parents étaient planteurs, mais cela ne m’a jamais beaucoup intéressée. Je venais y passer mes vacances. Contrairement à ma sœur, qui buvait du café noir à l’âge de six ans, je n’aimais pas trop ça. Durant mes études, j’ai travaillé en tant que barista dans un Coffee Shop qui torréfiait de petites quantités pour ses clients. Puis à Paris, j’ai travaillé à la Caféothèque et à l’Arbre à Café. Je suis devenue torréfactrice à plein temps. C’était il y a quatre ou cinq ans. Du Brésil à Paris. De Paris à Strasbourg ? L’Alsace s’est présentée comme une belle opportunité. Reck est une maison intéressante : c’est une vieille marque traditionnelle qui, depuis toujours, fait des origines pures, des mono variétés et des cafés de spécialité très qualitatifs. C’est rare de rencontrer une boîte si ancienne qui a cette vision 46

depuis le départ. En plus, c’est une usine très innovante… En ce moment, nous sommes à fond sur les capsules. Il s’agit d’un sujet un peu tabou dans le milieu des néo-torréfacteurs et des cafés de spécialité, mais en France, ce marché ne peut être négligé. C’est très intéressant de pouvoir s’y atteler de manière qualitative. C’est précisément ce challenge qui m’a intéressée.

Avez-vous eu recours à une préparation particulière ? Ce n’est pas un concours auquel on se prépare en bachotant. C’est vraiment l’expérience accumulée à travers tous les voyages que j’ai faits, toutes les personnes que j’ai rencontrées, les producteurs, les torréfacteurs, les baristi, les consommateurs, qui m’ont permis de réussir ce concours.

Et le concours MOF, alors ? Thomas [Riegert, PDG de Cafés Reck, ndlr] a bien insisté pour que je le fasse. En regardant les épreuves, j’ai trouvé que c’était une des compétitions – et j’en ai vues un certain nombre – les plus complètes sur le café.

Qu’avez-vous ressenti à l'annonce des lauréats du concours Un des meilleurs ouvriers de France ? J’étais folle de joie ! Cela représente une reconnaissance profonde du travail accompli.

Beaucoup de pression ? Je ne suis pas Française. Je ne me rendais donc pas compte du prestige de ce concours. Du coup, je ne me suis pas mise trop de pression. J’y suis allée avec un regard plein de curiosité et j’ai pris plaisir à rencontrer des confrères.

www.reck.fr

ZUT ARTISANAT | Nourrir | Les néo-torréfacteurs


Thierry Mulhaupt, pures origines La torréfaction, Thierry Mulhaupt en a rêvé bien avant de s’y coller. À l’instar de ses confrères, l’artisan chocolatier bien connu des Strasbourgeois s’est longtemps résolu à travailler le chocolat d’un autre. Un couverturier comme on l’appelle, dans le métier. Autrement dit un grossiste, pour lequel il fut même un temps démonstrateur. « Mais sans jamais maîtriser le processus de création du début à la fin », déplore-t-il avec le recul. Pourtant, Thierry Mulhaupt n’est pas un bleu. L’homme a fêté l’an dernier ses quarante ans de métier. Alors pourquoi recourir au chocolat industriel  ? La réponse  est assez simple  : rares sont ceux qui peuvent s’en passer. Pour illustrer ce constat peu glorieux, notre artisan fait appel à l’Histoire : après-guerre, une génération entière de chocolatiers torréfacteurs atteint en même temps l’âge de la retraite. Et les industriels y voient une belle aubaine pour s’accaparer leur savoir-faire. Les machines vieillissantes sont souvent rachetées dans le seul but d’être mises au rebut. Les process industriels sont lancés et les fabricants de machines à torréfier contraints de mettre la clé sous la porte. Pour célébrer son anniversaire professionnel, coiffé de son chapeau d’Indiana Jones à larges bords et vêtu d’une chemise de baroudeur, Thierry Mulhaupt s’est donc offert quelques billets d’avion pour aller humer l’air sur place. Là où poussent les cacaoyers. Dans cette zone équatoriale chaude et humide qui ceinture le globe, de l’Amérique du Sud à l’Asie, en passant les Caraïbes et l’Afrique. « Une fois que l’on a goûté les fèves, on se dit : voilà le goût que je veux retrouver dans mon chocolat ! » Ni une, ni deux, voilà notre artisan qui fait son 47

marché chez les grossistes et le tour des techniques menant de la cabosse et sa fève à la tablette. From bean to bar. Nous y voilà ! L’artisan sait déjà que si les fèves sont toujours séchées et fermentées sur le lieu de la récolte, puis acheminées par sacs de 70 kilos, le travail du chocolatier consiste ensuite à les concher. En d’autres termes, à les broyer menu-menu en les chauffant – de manière méticuleuse – avant d’incorporer à cet or brun du beurre de cacao, du sucre et parfois les épices nécessaires à la recette souhaitée. Le Strasbourgeois opte pour le conchage à la meule de granit. Fabriquées sur-mesure, ses machines sont arrivées à l’atelier de Mundolsheim début 2018. Si son objectif est bien de couvrir, à terme, la totalité de ses besoins en chocolat, pour l’heure, Thierry Mulhaupt a isolé treize «  pure origine  » en provenance de Papouasie Nouvelle Guinée, du Brésil, du Ghana, de Côte d’Ivoire, du Pérou, de Haïti, etc., tous déclinés sous forme de tablettes. Le concept, Thierry Mulhaupt l’a nommé Bean to Bar. « C’est un chocolat que vous ne trouverez nulle par ailleurs. » Cette fois, c’est bien le sien ! Dans le Bas-Rhin, deux autres s’y sont collés. Le chocolatier Jacques Bockel à Monswiller s’est doté récemment d’un bel outil de torréfaction ouvert au public tout en lançant le chocolat du planteur. Un défi consistant à identifier sur chaque

tablette, le nom de celui qui a veillé sur la croissance de l’arbre… Dimitri Kretz, atypique fondateur de la chocolaterie du Pré, à Hengwiller, est le Petit Poucet mais aussi le pionnier. « Cela reste relativement confidentiel. On doit être une quarantaine en France, mais le mouvement va s’étendre ! », affirme Jacques Bockel. Le truc en + : avec un café corsé, Thierry Mulhaupt recommande un chocolat fruité et puissant, comme sa tablette de Venezuela 72%. À l’inverse, avec un arabica élégant, il invitera au rapprochement avec un chocolat du Ghana 68%, aux notes plus suaves. À Strasbourg 18, rue du Vieux Marché aux Poissons 5, rue du Temple Neuf 3, rue Thomas Edison | Mundolsheim www.mulhaupt.fr


L’actu Par CÉCILE BECKER

Maience Cédric Moulot a rassemblé 5 Meilleurs ouvriers de France pour son nouveau restaurant, Maience : Cyrille Lorho s’est chargé de la cave à fromages, Philippe Troussard des vins, Sylvain Herviaux a élaboré des recettes de pains, Pascal Caffet a pensé aux gourmandises chocolatées et sucrées quand Gilles Goujon, chef 3 étoiles de l’Auberge du Vieux Puits à Fontjoncouse dans l’Aude, a signé la carte qui mêle poissons et végétaux. S’ils ne sont (évidemment) pas sur place, c’est Stéphanie Schermann, ancienne directrice de la Table de Louise, (où Maience a pris place) et Jérôme Simon en cuisine qui feront vivre le lieu. 7, rue du Vieux Marché aux Poissons Strasbourg

Du pain, du pain, du pain En 2019, de nombreux événements célébrent la boulangerie : – 6  e édition de la Balade gourmande du boulanger | 05.05.2019 – Fête nationale du pain, 13 > 19.05.2019 – Finale du concours de la meilleure baguette de tradition française mai 2019

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ZUT ARTISANAT | Nourrir | L'actu

– C  ongrès départemental de la boulangerie | juin 2019 – Europain, salon du pain, 11 > 14.01.2020 | Paris www.laboulangeriebasrhinoise.fr

Label de Pâtisserie « fabrication maison » Didier Meyer, président de la corporation des pâtissiers, confiseurs, chocolatiers et glaciers du Bas-Rhin avait présenté son label lors du salon égast 2018 après deux ans de montage du dossier. Ce projet régional devrait être déployé à l’échelle régionale et vise à faire reconnaître l’excellence des artisans pâtissiers, ceux qui utilisent des produits de qualité et non des mélanges ou crèmes déjà préparées. Pour bénéficier du label, les pâtissiers doivent avoir le Brevet Technique des Métiers, le Brevet de Maîtrise ou justifier de trois ans d’expérience en tant que dirigeant et se soumettre régulièrement à des contrôles. Pour vous tenir au courant des pâtisseries du coin qui ont décroché le label, rendez-vous sur la page Facebook de la corporation. Facebook : corporationpatissier


Guide Michelin 2019 Dans l’Eurométropole, deux restaurants ont décroché leur première étoile : Les Funambules, ouverts par Guillaume, Jean-Baptiste et Chloé, où l’on profite de mets délicats typés bistronomie, et La Carambole à Schiltigheim, un cadre élégant et moderne pour des plats inspirés par la nature. Sarah Benahmed a elle été récompensé pour son service Au Crocodile, les inspecteurs ont aimé son aisance, son élégance et sa générosité. Les Funambules 17, rue Geiler | Strasbourg Au Crocodile 10, rue de l’Outre | Strasbourg

Le dernier palmarès ? – Médaille d’or du croissant au beurre : Boulangerie L’Authentique à Mittelhausbergen. – Médaille d’or de la baguette : Boulangerie Aux Mille et Une Saveurs à Strasbourg. – Médaille d’or du kougelhopf alsacien salé : Boulangerie L’Amandine à Schweighouse-surModer. – Médaille d’or de la tarte au fromage blanc traditionnelle : Boulangerie Petry à Matzenheim. www.boulangerie-basrhin.fr

SIKLE, les composteurs de Strasbourg SIKLE collecte les déchets organiques des professionnels à Strasbourg (restaurants, hôtels, bureaux d’entreprises et commerces) à vélo 2 à 4 fois par semaine et les revalorise en produisant un compost 100% strasbourgeois. La classe. www.sikle.fr

La Carambole 14, avenue Pierre Mendès-France Schiltigheim

Les prix des boulangers 2018 Depuis 20 ans, la fédération de la boulangerie du Bas-Rhin organise divers concours dans le cadre de la Journée de la boulangerie à la Foire européenne de Strasbourg.

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Meilleur • e gastronome d’Alsace Le Club Prosper Montagné Alsace organise chaque année son concours de cuisine très sérieux destiné aux amateurs. Pour gagner, les participant.e.s devront passer deux étapes : une présélection sur recettes envoyées et une épreuve pratique. Cette année, le thème (pas simple)

est consacré au mariage escargots légumes. Trois heures pour réaliser une recette alsacienne et créative. Les inscriptions sont ouvertes jusqu’au 1er mars 2019 et l’épreuve finale aura lieu à l’Auberge du Cheval Blanc à Lembach. www.club-prosper-montagne.fr

L’actu du CEFPPA Le Centre Européen de Formation et de Promotion par Alternance pour l'industrie hôtelière a un agenda bien rempli. Tous les mois, il organise des ateliers de dégustation de vins et d’œnologie thématiques. Les prochaines ? Les vins de Moselle | 12.03 Les vins du Levant | 02.04 Les vins de la vallée de la Loire | 12.05 D’autres rendez-vous sont à noter : une découverte de la gastronomie sicilienne animée par le chef Massimo Mantarro le 14.03 et évidemment, les portes ouvertes de l’école programmées le 16.03. www.cefppa.fr


FOCUS

L'ARTISANAT D'ART Par MARIE BOHNER

Christian Fuchs est sculpteur sur pierre. Il est aussi artiste et président de la Fédération régionale des métiers d’art d’Alsace (frémaa) depuis 3 ans. Ces expériences lui offrent une vue d’ensemble sur les spécificités de l’artisanat d’art : filière professionnelle, formation et transmission, statut administratif et, surtout, la place que ces métiers tiennent dans nos sociétés.

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3 questions à Jean-Pierre Sauvage Envisagiez-vous l’artisanat lors de votre formation initiale ? Non, je faisais de la peinture, avec une ambition artistique. Les places étaient chères. J’ai fait mes études en pleine période « conceptuelle ». Mais j’aime toucher la matière, ça m’a amené vers la sculpture. Puis, comme souvent dans la vie, c’est une histoire de rencontres… Le sculpteur colmarien Frédéric Schické m’a embauché. Or, je le sais bien aujourd’hui parce que je suis sculpteur depuis plus de 30 ans, embaucher quelqu’un c’est difficile vue l’instabilité de nos métiers. J’ai eu une chance inouïe : il venait de décrocher un chantier de sculptures sur tout le massif occidental de la Cathédrale. Au bout d’une semaine à peine, je me retrouvais à taper dans la pierre. L’artisanat d’art, c’est quoi ? J’en donnerais ma propre définition, même si une autre très officielle existe. L’artisan d’art se distingue de l’artiste uniquement par le fait qu’il met son sens artistique au service d’un ou plusieurs matériaux qu’il maîtrise techniquement. Et l’artisan d’art se distingue de l’artisan par l’apport artistique qui n’intervient pas, ou peu, dans la production de l’artisan. La transmission est-elle fondamentale dans l’artisanat d’art ? Pour appréhender la matière, il faut de l’outillage, mais aussi une palette de connaissances : il faut apprendre avec quelqu’un. Sauf exception, la plupart des artisans d’art ont fait un peu comme moi : des études générales avec une attirance et des capacités en art, puis ils se sont tournés vers la matière pour s’accrocher à quelque chose de tangible. Pourquoi se former à l’artisanat d’art ? Chez les étudiants en art aujourd’hui, par exemple à la HEAR [Haute école des arts du Rhin, ndlr], revient un besoin de maîtriser un outil. C’est en connivence 51

avec le matériau qu’on peut arriver à s’exprimer pleinement. Et notre parcours de formation n’est pas seulement ouvert aux jeunes : on voit des gens qui lâchent tout, un travail, un bon salaire, pour faire quelque chose qui ait du sens pour eux.

Professeur de chimie à l’Université de Strasbourg, et co-lauréat du Prix Nobel de Chimie en 2016, il est aussi passionné d’artisanat d’art.

Quel est le statut des artisans d’art ? Beaucoup sont à la Maison des Artistes. Je suis artisan à la Chambre de Métiers parce que j’ai commencé par la sculpture appliquée aux monuments historiques : ce statut était nécessaire pour répondre aux appels d’offre. Aujourd’hui, s’inscrire à la Chambre de métiers n’est plus la seule voie possible pour relever de l’artisanat d’art, un décret spécifique existe qui donne à l’artisan d’art un statut artistique. On peut donc aussi être artisan d’art à la Maison des Artistes. Les charges et la TVA y sont nettement inférieures.

Vous travaillez sur le design et la synthèse des machines moléculaires. Cette recherche sur le façonnage de la matière peut-il être comparé à l’artisanat d’art ? Lorsqu’une équipe travaille à créer des objets nouveaux, il y a toujours cet aspect artistique. On peut chercher le beau dans un raisonnement qui conduit à un résultat, mais aussi dans l’esthétique des molécules.

Qu’est-ce qui vous réunit au sein de la frémaa ? J’avais été dans des collectifs d’artistes : la concurrence était rude, on se partageait le même gâteau. J’ai adhéré à la frémaa parce que j’y ai trouvé des gens qui m’étaient complémentaires. La sélection est effectuée par les pairs. La démarche est la même pour adhérer que pour le salon Résonances : un dossier à remettre et un jury – un verrier si le candidat est un verrier. Nous regardons la cohérence de la démarche, le produit, la réflexion sous-jacente. Cela nous donne une vraie expertise. On nous l’a reproché. En Alsace, nous sommes 170 à la frémaa pour 4 000 personnes inscrites dans les métiers d’art. Hé bien nous revendiquons notre élitisme. Nous voulons l’excellence, parce que ça tire le milieu vers le haut. www.fremaa.com

Trouvez-vous des sources d’inspiration dans le travail des artisans d’art ? Dans les entrelacs et les nœuds, notamment dans l’art graphique celte. Il y a des motifs similaires dans la céramique alsacienne. La notion de transmission du geste est essentielle dans l’artisanat d’art. Est-ce aussi le cas dans la recherche scientifique ? Fabriquer des molécules se fait par étapes. D’abord la conception, en sachant pourquoi on crée. Ensuite les travaux expérimentaux : là le geste est essentiel. Certains fabriquent des molécules complexes avec une facilité apparente, d’autres, même brillants, sont démunis parce qu’ils n’ont pas les bons gestes. L’apprentissage peut durer 2 ans.


YUSHOW KENG RELIEUSE D’ART

Elle vient de terminer sa formation auprès de Maurice Salmon avec lequel elle partage son atelier. Elle a reçu, en novembre 2018, le troisième prix des jeunes diplômés de la frémaa décerné par le Rotary Club de Strasbourg. Par MARIE BOHNER Photo KLARA BECK

Aussi loin qu’elle se souvienne, Yushow Keng a toujours été attirée par les objets anciens, par les histoires qu’ils racontent. Après avoir travaillé chez un antiquaire à Taïwan, elle rejoint Singapour, retrouve le milieu des antiquités en plus d’un mari français qui la conduira à Strasbourg en 2013. En France, elle découvre la culture des livres anciens en flânant dans les brocantes. « En Asie, les livres anciens ont une couverture souple, très différente de la rigidité du carton d’ici », explique-telle, tout en caressant du dos de la main la couverture d’un livre, La Cuisine bourgeoise, désossée pour être reconstruite étape par étape. Elle touche le livre sans le regarder, en aveugle. Elle y puise de la force. C’est aux portes ouvertes de l’atelier de Maurice Salmon que Yushow Keng rencontre Daphné Buisson, restauratrice de papier à Strasbourg. Celle-ci l’a initiée aux papiers anciens. Dès 2015, Maurice Salmon la forme à la reliure dans le cadre d’un CAP, achevé en 2017. Mais le contact à la reliure d’art ne s’est vraiment produit que lors de la poursuite de sa formation avec Maurice 52

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Salmon via le dispositif de transmission de savoir-faire rares et d’excellence conduit par la frémaa. Elle dit, encore émerveillée : « Travailler avec des objets anciens était déjà un vrai plaisir. Mais là il y a une dimension créative, artistique en plus.  » Son rêve, maintenant qu’elle a monté sa micro-entreprise  ? Renouveler un exploit : « L’encyclopédie en 31 volumes immenses restaurés avec Maurice Salmon l’année dernière. » Elle aimerait aussi exposer au salon Résonances organisé chaque année par la frémaa. Elle sourit, puis déballe soigneusement un papier de coton souple. « Je crée des boîtes. Des écrins pour objets précieux. Le plus long c’est de trouver l’idée, ensuite la réalisation va vite, 2

ou 3 mois... » L’objet est superbe, pensé jusque dans les plus infimes détails. « Il faut faire plusieurs essais, 4 ou 5. Mais quand c’est parfait je le sais, je le sens. » Atelier de reliure Maurice Salmon et Yushow Keng 9, rue de Guebwiller Strasbourg


ADELINE ZILIOX CRÉATRICE DE MODE

En une décennie, Adeline Ziliox a su s'imposer : de son atelier-showroom aux défilés parisiens. Membre de la frémaa, cette surdouée de l’aiguille affiche un savoirfaire remarquable qu’elle insuffle dans ses collections toujours plus radicales. Par CAROLINE LÉVY Photo PASCAL BASTIEN

C’est au lendemain de la Fashion Week parisienne que l’on cueille Adeline Ziliox, tout juste de retour de son défilé Under the shell. Sous cette coquille, le corps de la femme Ziliox exulte. Elle est guerrière et combattive et sait incarner les pièces fortes d’un vestiaire futuriste composé de vingt modèles. L’armure comme allégorie du combat, résonne dans l’histoire singulière de cette créatrice de mode. Sa vocation se déclenche lors d'un show de Mylène Farmer, qui se démarque notamment par ses tenues extravagantes sur scène. C’est décidé, Adeline ne ressemblera à aucune autre et habillera tous les corps, ceux des femmes qui s’assument : « Je n’ai jamais eu envie de faire du vêtement utilitaire, c’est pour cela que je me suis inspirée du monde du spectacle », revendique fièrement la Strasbourgeoise. Après des études de modéliste à Paris, où elle ressort major de promo, elle décide de sauter le pas. Indépendante dans l’âme et téméraire, Adeline décide de lancer sa marque éponyme et d’installer un atelier-showroom au cœur de Strasbourg. Niché rue du Jeu des Enfants depuis 2011, il devient le 53

théâtre de ses créations et accueille une clientèle séduite par sa ligne de prêt-à-porter. C’est d’ailleurs ici qu’elle se fait repérer pour rejoindre le casting de l’adaptation française de l’émission TV importée des US, Runway Project. Adeline ira jusqu’en finale du Projet Fashion. Une vitrine extraordinaire pour faire connaître sa signature. La créatrice s’amuse avec les volumes et les matières techniques, absorbant aussi la broderie qu’elle pratique de façon intuitive. On retrouve ainsi le néoprène et la maille 3D dans ses matières fétiches, « qui apportent une tenue exceptionnelle et de la structure ». Aujourd’hui, Adeline Ziliox prend un tournant. Sa récente collaboration avec un bureau de presse parisien

lui font toucher du doigt ses rêves de créatrice, et le soutien de contributeurs via une plateforme de crowdfounding lui a permis d’accéder au Graal : présenter un défilé dans le cadre de la Fashion Week à Paris. Atelier-showroom Adeline Ziliox 44, rue du Jeu des Enfants Strasbourg www.adeline-ziliox.com


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Thierry Knab MAÎTRE PEINTRE Par MARIE BOHNER — Photos PASCAL BASTIEN

La peinture, Thierry Knab est tombé dedans quand il était petit. Sa vocation a suivi comme une évidence : « À l’époque, on ne réfléchissait pas trop, un fils d’artisan devenait artisan. » Alors que son père développait des patines de style, Thierry Knab s’est orienté vers d’autres techniques comme la peinture à la chaux ou les reprises de stuc pierre. Il a cheminé avec les Compagnons du Devoir et est devenu Maître peintre, une « spécificité alsacienne ». Ses inspirations viennent du côté de l’Italie, « moins papier-peint que la France », mais aussi de la richesse foisonnante de Brueghel, peintre et graveur du XVIe siècle. De ses voyages aussi. Au Maroc 56

ZUT ARTISANAT | Construire | Les artisan . e . s

où, parti pour des vacances, il explore chantier après chantier : « Ce sont de vrais artistes. Ils font encore leurs mélanges avec des œufs. » Pour lui, « la peinture est un geste méditatif, les contraintes du métier sont plutôt ailleurs... » Il regrette un peu ce temps d’une peinture moins industrielle et normative, où l’on façonnait ses couleurs à la main avec des œufs ou de la bière –  ce qu’il fait encore parfois. Alors il échange, par exemple avec des boulangers, pour glaner des idées pour ses gravures sur chaux. Il se fournit chez des maisons de production italiennes de chaux, qui ont fait ses lettres de noblesse, mais il privi-

légie celle de chez Boehm, spécialiste des produits naturels et « reconnue comme l’une des plus pures ». Agile, travaillant seul ou avec ses quelques collègues, il prépare une partie de ses mélanges dans son garage aménagé. Son appartement est un peu son showroom : « Ici c’est petit mais j’ai mon poivre et sel. » Il a aussi un piedà-terre à Annecy, et en profite pour faire des chantiers dans les stations alentour. Une vie en couleurs. Atelier Thierry Knab 38, rue Baldner | Strasbourg www.atelier-thierry-knab.fr


Cathie Meppiel ÉLECTRICIENNE Par CÉCILE BECKER — Photos HUGUES FRANÇOIS

Depuis 1927, la boutique Schierer & Jung n’a pas changé d’un iota : « Je l’ai gardée comme elle était : fonctionnelle. Cet endroit fait l’esprit de l’entreprise, les clientes et clients y sont très attaché.e.s. » À bien y réfléchir, rares sont les électriciennes et électriciens qui disposent d’une boutique où les clientes et clients, majoritairement du quartier, peuvent venir choisir leur ampoule ou prendre rendez-vous. Cathie Meppiel est arrivée en 1992 chez Schierer & Jung, gérée par son oncle, après avoir travaillé dans une banque puis dans l’entreprise familiale de sanitaire-chauffage avec son père et son mari. Deux ans plus tard, elle devient gérante 57

et se forme in situ. « Je connais les outils, le matériel, tous les produits qu’on vend, je me suis beaucoup documentée et autant dire que c’est un métier où il faut rester informée : les normes évoluent sans arrêt et la technologie, idem. » Également vice-présidente de la Corporation des électriciens, Cathie Meppiel est aussi très attachée à la pédagogie et à la défense de son métier  : «  Nous essayons de sensibiliser les propriétaires d’appartements du centre-ville, nous faisons beaucoup de réhabilitation d’installations vieillissantes par exemple : mises en sécurité et en conformité. Mais aussi de la pose de platines de rue [interphones, ndlr],

de chauffages électriques, d’installations de systèmes domotiques. » Au-delà du travail quotidien, Schierer & Jung dispose de nombreuses certifications  : Qualifelec avec mention RGE (Schierer & Jung limite son impact environnemental), label Bio électricité, Ze ready (borne de charge voitures électriques), AAA (artisans accessibles d’Alsace) et est membre du réseau Qualitelec. « Tout ces labels, ce sont des reconnaissances mais aussi des gages de qualité, la qualité étant notre premier souci ! » Schierer & Jung 19, avenue des Vosges | Strasbourg www.schierer-jung.com


DOSSIER

Le recrutement dans le bâtiment Par FABRICE VONÉ Illustration NADIA DIZ GRANA

Les métiers du BTP, bâtiment et travaux publics, peinent toujours à recruter malgré la reprise d’activités du secteur constatée depuis 2017. La faute à une inadéquation entre l’offre et demande et une mauvaise image qui perdure.

« Quand le bâtiment va, tout va ». L’adage de Martin Nadaud, un maçon devenu préfet au XIXe siècle, pourrait à nouveau être d’actualité au regard de la reprise d’activités que connaît le secteur depuis 2017. Toutefois, si aujourd’hui, « le bâtiment va », le reste ne suit pas forcément. À commencer par le recrutement qui s’apparente à un casse-tête pour les entreprises en proie à une pénurie de main-d’œuvre qualifiée. « Nous sommes confrontés à une double problématique, explique François Hoehn, responsable de la communication de la Fédération Française du Bâtiment du Bas-Rhin (FFB67). Il y a tout d’abord le manque d’adéquation entre les demandes de nos entreprises et les personnes qui sont sur le marché du travail. Notre deuxième problème est vis-à-vis des jeunes. Bien qu’on travaille énormément sur l’apprentissage et l’embauche des jeunes, on rencontre des problèmes davantage sur leur savoir-être que sur leur savoir-faire. »  Autre écueil, qui n’est pas nouveau, l’image dont pâtissent les métiers du

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bâtiment. « Il faut arrêter de penser que l’apprentissage est destiné à ceux qui sont trop nuls à l’école », regrette François Hoehn. D’autant que cette filière est bien souvent synonyme d’autoroute vers l’emploi –  la Fédération nationale du BTP fait état de 40 000 embauches par an pour les cinq prochaines années  –, tandis que les salaires débutent généralement 20% au-dessus du SMIC. « Effectivement, on conçoit que le travail dans le bâtiment est pénible et qu’il peut se passer en extérieur. Néanmoins, ce sont des métiers valorisants qui payent très bien. Et où on peut progresser très facilement jusqu’à devenir son propre patron », souligne-t-il.  La FFB67 compte 600 offres d’emploi et 300 offres d’apprentissage. L’organisme fait également œuvre de pédagogie notamment auprès des Centres de Formation d'Apprentis et des lycées, histoire de faire la chasse aux clichés. « On n’est plus avec la pelle et la brouette, on a besoin de gens qui ont de la technicité. Et, avec les nouvelles normes, c’est de plus en plus pointu. »


DOSSIER

Les limites de la flexibilité Jean Cagnina, gérant de Socasto, entreprise spécialisée dans le gros œuvre à Geispolsheim et qui réalise actuellement la nouvelle mairie de Bischheim, ne peut que confirmer les difficultés à trouver du personnel qualifié. « C’est la croix et la bannière », confie-t-il. D’autant, qu’en la matière, sa société est tributaire des agences d’intérim qui font défiler les candidats dans son bureau depuis une dizaine d’années. « Pour avoir un maçon, il faut passer par douze personnes avant d’en avoir un qui tienne la route », se désole le dirigeant bas-rhinois. Le poids des charges, la guerre des prix, la frivolité du marché et des cahiers des charges de plus en plus contraignants lui imposent cette flexibilité. « Aujourd’hui, on aimerait avoir la possibilité de former les gens nous-mêmes sans toutes les contraintes administratives et légales, soutient Jean Cagnina. Lorsqu’un gamin sort de troisième, il faudrait déjà qu’on puisse lui permettre de toucher aux machines et pas uniquement de lui confier une pelle et une pioche entre les mains. Avec les moyens de protection dont nous disposons, il ne va pas mettre son doigt entre un mur et une perceuse ! Mais là aussi, si les charges ne nous impactaient pas de la sorte, on pourrait parler de moindre rentabilité afin d’octroyer davantage de notre temps pour les former. » Son constat vaut également pour les trentenaires en voie de réorientation professionnelle. « Le jour où on aura compris que chacun de nous doit se mettre au niveau de l’autre en matière d’apprentissage, on aura compris beaucoup de choses. »  60

ZUT ARTISANAT | Construire | Le recrutement dans le bâtiment

Top maçon ? «  On est toujours dans la recherche de profils qualifiés, on est tous dans la même problématique », abonde Nathalie Spihlmann. La présidente des Bâtisseurs associés à Hoenheim présente un parcours atypique. Cette ancienne professeure de lettres classiques a repris l’entreprise créé par son père après avoir obtenu son titre professionnel de maçon coffreur, il y a dix ans, à l’Afpa de Strasbourg. Au début de sa seconde vie professionnelle, elle a multiplié les interventions dans les collèges et les CFA. « Mais cela ne suffit pas. C’est plus profond, regrette-t-elle. Il y a l’Éducation nationale mais surtout les parents pour qui l’apprentissage peut être considéré comme un constat d’échec pour leurs enfants. » Nathalie Spihlmann reste néanmoins persuadée qu’il faut « redorer le blason » des métiers du bâtiment. « Il y a des professions de l’artisanat comme celles de la restauration qui ont réussi à le faire mais nous, on n’a pas encore trouvé. Peut-être qu’il nous faudra notre Top Chef d’autant qu’on aura toujours besoin de personnel. Nos métiers, on ne pourra jamais les faire faire par des machines. » Vaste chantier.


À venir Que raconte la nouvelle génération d’apprentis, à deux pas du marché du travail ? Rencontre avec deux d’entre eux, menuisiers en formation au CFA d’Eschau, qui croient dur comme fer en l’avenir de leur métier. Par CÉCILE BECKER Photo CHRISTOPHE URBAIN

Loïc Wickersheim et Jean-Christophe Kern ont 17 ans, tous deux jouent les prolongations : après avoir passé un CAP Menuiserie, ils poursuivent en ébénisterie. « L’ébénisterie est un métier d’art, elle vient nourrir la menuiserie et améliore notre pratique.  » Apprentis, ils partagent leur temps entre le CFA d’Eschau (centre de formation de la Chambre de métiers d’Alsace – son président y a sa place de parking dédiée) et leur entreprise. Loïc travaille chez MLT Bois Concept à Willgotheim, entreprise située à quelques mètres de son domicile, et Jean-Christophe dans l’entreprise de son père, la menuiserie Kern à Hattmatt. Pour ce dernier, rejoindre son père était naturel  : «  J’allais déjà l’aider les samedis. Mon père ne m’a pas poussé à choisir ce métier. Mais c’est ce que je veux faire. Pour moi, c’est un vrai métier et il y a une diversité : on ne fait jamais la même chose. Loïc continue  : «  C’est un travail physique, parfois, il faut travailler dans le froid, mais rien de tel que de travailler avec ses mains, d’autant que dans ces métiers-là, t’es sûr de trouver du boulot. » Pour les deux camarades, l’apprentissage et l’artisanat 61

sont un moyen de trouver leur « indépendance  ». Indépendance financière bien sûr, mais aussi intellectuelle : « Ici, on apprend à faire tout à la main avant de passer sur machines, ça nous permet de bien comprendre le bois.  » Au CFA d’Eschau, la main est essentielle –  ce n’est pas le cas dans tous les centres de formation où certains apprentis ne sont confrontés à la matière qu’en entreprise. Robert Dussap, qui lui s’est formé chez les Compagnons du devoir, enseigne depuis 1991 ici. Il a vu les choses changer : « Avant, les jeunes qui venaient se former étaient souvent enfants d’agriculteurs, ils avaient déjà travaillé. Aujourd’hui les jeunes vivent autrement et ont moins de pratique, ceci dit ils arrivent avec une culture numérique que nous n’avons pas et qui vont leur servir. La donnée supplémentaire c’est que 80% de jeunes qui

arrivent sont dyslexiques, ça nous pousse à adapter nos manières d’enseigner, à prendre le temps, à les valoriser aussi – c’est important – alors que dans les cursus généraux on a tendance à les dévaloriser. J’estime moi aussi apprendre à leur contact. Ils nous poussent à évoluer.  » L’avenir, Loïc et Jean-Christophe l’envisagent sereinement : pour le premier, qui ne se voit pas derrière un bureau, ce sera « sur les chantiers », pour le second, ce sera chaque chose en son temps. Il a bien conscience, qu’un jour, il reprendra l’entreprise familiale. Centre de Formation d’Apprentis d'Eschau 21, rue des Fusiliers Marins www.cfa-eschau.fr


Battre le plâtre Par CÉCILE BECKER Photos JÉSUS S. BAPTISTA

Fondée en 1971 par Richard Werey à Gunsbach, l’entreprise familiale Werey rachète Stenger en 2001, un choix stratégique qui lui permet de maîtriser toutes les techniques de mises en forme du plâtre et du staff. De Gunsbach, Strasbourg et Paris où elle est aujourd’hui installée, Werey Stenger rayonne au-delà des frontières nationales.

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ZUT ARTISANAT | Construire | Werey Stenger


« Le bonheur est dans le plâtre ! » Le slogan affiché dans le hall d’accueil appelle le sourire ; il sera le seul indice – en plus d’un discret trombinoscope placé au bas d’un mur végétalisé mettant en scène tous les salariés de Werey Stenger  – à nous mettre sur la piste des activités de cette entreprise. Construit en 2006 avenue du Neuhof à Strasbourg, le siège social de Werey Stenger brouille les pistes. Matières minérales et lignes très contemporaines se côtoient : difficile de s’imaginer qu’à quelques enjambées de l’accueil se situe un vaste atelier embrumé de plâtre où sont notamment moulées et fabriquées colonnes et autres rosaces, symboles d’un autre temps. Werey Stenger c’est exactement ça : des savoir-faire et techniques ancestrales appliqués au monde d’aujourd’hui, une petite entreprise familiale attachée à la matière, aux gestes et à la transmission qui a su traverser les âges et s’adapter aux besoins de la construction. 5 compagnons travaillaient autrefois à la maison-mère de Gunsbach dans le Haut-Rhin, Werey Stenger est aujourd’hui passé à une centaine de collaborateurs dispatchés entre Gunsbach, Strasbourg et l’antenne parisienne. Ils ont travaillé et travaillent sur des bâtiments prestigieux  : l’opéra Garnier, la Bourse de Commerce des Halles (Collection Pinault) ou la Fondation Vuitton à Paris et, plus près de nos contrées, le musée Unterlinden à Colmar, la synagogue de Mulhouse, l’église de Gerstheim ou la Bibliothèque nationale universitaire à Strasbourg. 63

Étienne Werey raconte : « Notre histoire est riche et raconte notre attachement au patrimoine autant qu’à l’innovation. Mon frère, Christian, a repris les rênes de l’entreprise familiale en 1987. Il a vraiment porté l’entreprise là où elle est aujourd’hui en faisant des choix stratégiques déterminants  : le rachat de Stenger en 2001 qui nous a permis d’ajouter les métiers du staff à nos savoir-faire et de maîtriser toutes les techniques autour du plâtre  : cloisons, plaques, décorations… On peut aujourd’hui s’adapter à toutes les formes et répondre à tous les défis. Il y a 12 ans, il a fait travailler l’entreprise sur une innovation qui a tout changé : un revêtement acoustique monolithique à l’aspect lisse qui absorbe le bruit. Aujourd’hui nous sommes sollicités dans la France entière pour ce produit-là.  » Werey Stenger est ainsi capable de répondre à des chantiers très complexes qui requièrent technicité et précision : on trouvera très rarement l’entreprise sur des chantiers de logements collectifs. Une histoire de famille Étienne a pris la direction du groupe après le décès de son frère Christian il y a quatre ans. Depuis, il s’échine à perpétuer sa marque : conserver l’atmosphère familiale qui règne ici, s’adapter aux nouveaux outils, aux nouvelles techniques et aux besoins du secteur du bâtiment, tout en restant humble (« Chez Werey Stenger, on n’est pas du genre à se la péter » dirat-il). Apprentissage, communauté et adaptabilité, les trois maîtres-mots des Compagnons du Devoir et ce n’est pas un hasard : leur esprit tout entier est contenu ici. Chez Werey Stenger, on ne parle pas de salariés, mais de «  compagnons  », la collaboration avec les membres du mouvement est continuelle : « Nous accompagnons les compagnons itinérants, tous nos apprentis sont issus du centre de formation des Compagnons, nous sommes très attachés à la transmission. Certes, nous investissons beaucoup de temps et d’énergie dans la formation des apprentis. Mais c’est un investissement car cela nous permet de miser sur de très bons éléments et


« Être artisan, c’est un savant mélange de savoir fabriquer et savoir gérer son entreprise. »

surtout d’assurer une continuité dans la transmission de nos savoir-faire. » L’engagement. À tel point qu’Étienne Werey, pâtissier de formation, abandonne ses projets pour répondre aux demandes récurrentes de son frère de le rejoindre. «  Je n’évoluais plus grandement dans la pâtisserie, j’ai fini par rejoindre l’entreprise. J’ai travaillé sur des chantiers puis j’ai fait les Compagnons, passé mon brevet professionnel en plâtrerie. Quand on veut faire quelque chose, il faut s’en donner les moyens, tout s’apprend. J’ai ensuite appris sur le terrain durant 5 ans. Certes, je suis dans l’administratif aujourd’hui, mais cette expérience me permet de savoir de quoi je parle. C’est important. Être artisan, c’est un savant mélange de savoir fabriquer et savoir gérer son entreprise. Les deux aspects sont complémentaires. » Modeler la matière Dans le hall d’accueil, une porte vitrée coulissante ouvre l’accès aux ateliers et à la moulothèque. D’abord, un large et long

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ZUT ARTISANAT | Construire | Werey Stenger

couloir où sont entreposées quelques réalisations : des colonnes, des rosaces, du stuc imitation marbre, quelques plaques et des photographies de projets emblématiques, notamment la fameuse mezzanine en surface continue surplombant le restaurant de l’opéra Garnier. Ensuite, la moulothèque : des étagères entières de moules de rosaces, 100 ans de l’histoire de l’entreprise entreposés ici et étrangement, un bout d’escalier en voûte sarrazine. « Si nous avons une vocation patrimoniale et avons d’ailleurs intégré le groupement des Monuments historiques, nous adaptons toujours nos savoir-faire : cet escalier aux formes élégantes et régulières, très contemporain est aussi le fruit de techniques anciennes. Ce qu’il faut comprendre c’est que nous adaptons toujours notre méthode à la forme. » Plus loin, l’atelier et son chef, Xavier, formant justement un apprenti. Ils préparent un moule pour habiller 14 colonnes : le geste est sûr et serein, l’atelier silencieux. Poussière, effusions de plâtre séché, un nombre incalculable d’outils et de larges et vastes établis naturellement éclairés par une tout aussi large et vaste baie vitrée. Encore un clin d’œil : quand les savoir-faire sont ouverts sur le monde. « Nous travaillons avec les techniques d’aujourd’hui, l’outil numérique nous permet de modéliser les ouvrages et de s’assurer que nos réalisations sont adaptées à leur environnement. Une des dernières innovations très utiles s’appelle BIM [Building Information Management ou Modeling, ndlr]  : c’est un outil qui nous permet de récupérer et de visualiser toute l’information technique nécessaire à la conception : jonction des murs, traversées, fluides. C’est un gain de temps énorme. » La maîtrise est totale. Résultat : des récompenses qui ne cessent de leur arriver. La labellisation Entreprise du Patrimoine Vivant en 2006, une liste étourdissante de trophées régionaux, nationaux et internationaux et une confiance renouvelée de l’Ordre des architectes. L’un deux, réagissant à une image postée de notre reportage sur les réseaux sociaux, ne tarira pas d’éloges à leur égard : « Les meilleurs ! Et de loin ! Un plaisir quand on peut travailler avec eux. » Tout est dit. www.wereystenger.com


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(r)évolutions en chantier Par MARIE BOHNER Illustration ADRIÀ FRUITOS

De l’axe Deux Rives au nouveau parc des expositions en passant par la zone commerciale Nord, la construction est au cœur du projet urbain. Quelles sont les tendances qui nourrissent ces nouveaux bâtiments ? Comment fontelles évoluer la pratique professionnelle des artisans de la construction ?

En France, depuis 10 ans, raréfaction des ressources et crises financières contribuent à envisager le bâtiment autrement, ce que la réglementation thermique (RT) de 2012 est venue confirmer. Laurent Braun, artisan menuisier, explique : «  Jusqu’alors, les clients achetaient une boîte, finie, décorée, sans trop se soucier de ce qu’il y avait derrière. Aujourd’hui, ils veulent savoir comment c’est isolé, si les matériaux sont sains, bio-sourcés, recyclables et durables. Cette réglementation de 2012 a mis en lumière les BBC, bâtiments basse consommation. » Rien de tout à fait nouveau cependant, selon Guillaume Christmann, architecte : « On travaillait déjà depuis 10 ans, pour certains, sur ces questions de jonctions thermiques, de manière collaborative avec les 66

ingénieurs et les artisans. » Et d’ajouter que, d’un point de vue environnemental, le mieux est sans doute de ne pas construire du tout, de privilégier la densification et les bâtiments multi-usages plutôt que l’extension urbaine. Pour Laurent Braun, en tant que menuisier, ces priorités d’isolation vont de pair avec la re-découverte du bois comme matériau de construction, et c’est un avantage indéniable. « C’est un matériau bio-sourcé et local, qui coûte beaucoup moins cher que le béton ou le métal en production. C’est un produit local et propre. C’est une tendance, on le sait de source sûre, car des études ont été faites  : on va avoir encore 6 ou 7 ans de progression dans la construction bois. D’autant qu’une nouvelle RT est en train de se profiler, dans laquelle le bilan carbone va être pris en compte. Or le bilan carbone du bois est tellement bon qu’il est négatif. » Jean Meyer, secrétaire général Bas-Rhin de la CAPEB (confédération de l’artisanat et des petites entreprises du bâtiment), ajoute : « Le bois s’est beaucoup modernisé dans sa mise en œuvre, même si nous sommes encore en retard par rapport à la Suisse ou l’Allemagne. Mais ça commence, la preuve : il y a maintenant des immeubles de grande hauteur en bois. » Pression économique ou meilleures capacités à saisir un chantier dans son ensemble  ? Tous s’accordent à dire que la collaboration entre les acteurs d’un même chantier est aujourd’hui de mise, et que, dans l’ensemble, le résultat est qualitatif. Pour Jean Meyer, il s’agit d’une tendance essentielle : « Ce qui change pour les artisans, c’est l’obligation de travailler ensemble et en même temps. On ne fait plus les choses de façon séquentielle. » Laurent Braun détaille : « Le temps de construction

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est de plus en plus court : des plannings de chevauchement nous permettent de voir comment intervenir ensemble, du gros œuvre aux finitions. Là aussi, l’ossature bois a pris de l’envergure grâce à la pré-fabrication en atelier : dès que le gros œuvre du sous-bassement est fini, la maison peut être montée dans les deux jours. Avant on mettait au minimum 3 semaines de plus. » Guillaume Christmann confirme : « Avec des éléments pré-construits, on gagne du temps en travaillant à l’abri, avec plus de machines et moins de main d’œuvre pas toujours très qualifiée. Ça réduit les risques d’interruption de chantier. Mais les délais très courts engendrent aussi des pressions énormes et beaucoup plus de préparation en amont : les ouvriers et nous, nous nous retrouvons à rattraper un retard souvent pris au démarrage de l’opération. » Jean Meyer conclut  : «  Le BIM, [de l’anglais Building Information Modeling, en français Modélisation des Informations du Bâtiment, permet de modéliser tout le bâtiment en amont, ndlr] qui assure la coordination au niveau du bâtiment entier, va devenir obligatoire. » À en croire Guillaume Christmann, la domotique serait plus un produit marketing qu’une réalité : « Ça fait 20 ans qu’on nous raconte que la domotique va changer le monde. Mais même des volets roulants automatiques sur l’ensemble de la maison, ça reste une question de nombre de câbles. Ça ne change pas l’acte de concevoir un bâtiment. » Pour Jean Meyer, il s’agit plutôt d’une tendance en cours, mais dont la réalité n’est pas encore vraiment palpable : « Il n’y a pas encore de matériaux vraiment "intelligents" ou "connectés". Mais la domotique plus élaborée arrive, sous la pression d’industriels comme Philips ou Apple. Tout va se connecter, chauffage, éclairage, vitrages techniques... C’est par les industriels que passera l’évolution technologique. Les artisans, eux, mettent en œuvre. » Pour Laurent Braun cependant, la domotique a dès aujourd’hui des retombées concrètes, puisqu’elle lui permet de diversifier son activité : « Il y a 20 ans, un menuisier ne faisait pas de volets roulants : c’était un métier à part. Aujourd’hui, le menuisier pose le volet roulant, mais en plus il l’équipe d’un moteur et s’occupe de l’électrification.  » Une évolution de pratiques est donc en cours, même si elle n’est pas (encore) spectaculaire.


L’actu Par CÉCILE BECKER

Upkay Plateforme numérique créée à Strasbourg, Upkay propose de mettre en relation particuliers ou professionnels avec un artisan chauffagiste alsacien. On oublie donc les heures perdues à faire l’analyse du bottin et des avis – pas toujours très avisés – des internautes et on fait confiance à Upkay qui a mis sur pied une communauté d’artisans tous vérifiés et certifiés. L’avantage c’est aussi qu’on peut trouver un artisan disponible à sa convenance quand d’ordinaire, il est nécessaire de se plier à l’emploi du temps (bien rempli !) de l’artisan – voire de poser une journée entière pour faire réviser sa chaudière ! www.upkay.com

d’aménagement et d’ameublement (production, consommation et vente) soient appréhendées par l’ensemble de la filière. Une trentaine d’actions et d’événements sont organisés chaque année. Au programme du premier trimestre 2019 ? Participation aux Universités de l’agencement Grand Est (organisées chez les Compagnons du devoir à Strasbourg), choix du lauréat du concours Workplaces (innovations mobilier de bureau), participation au Salon Habitat Déco de Nancy, développement de son programme de formations et de journées thématiques dont la prochaine, le 7 mars, sera consacrée à la communication digitale. www.plab.org

La PLAB Grand Est est une structure d’animation économique dédiée à la filière de l’ameublement et aménagement de lieux de vie. Elle regroupe 140 entreprises sur les 10 départements de la région. Au service des professionnels, elle met en réseau, encourage les collaborations, et s’assure que les évolutions en matière

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Nouvelle édition pour le Salon de l’Habitat à Strasbourg qui réunira professionnels de l’immobilier, de l’aménagement (intérieur et extérieur) et de la construction/ rénovation. 29.03 > 01.04.2019 Parc Expo Strasbourg www.salonhabitat-strasbourg.com

Journée de la prévention 2019 J’aime mon artisan

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Salon de l’Habitat 2019

Né en 2015, la plateforme Jaimemonartisan.com a pour but de faciliter l’achat en ligne de produits propres au bâtiment : on peut ainsi comparer, sélectionner, personnaliser et acheter des produits à des artisans régionaux et faire appel à leurs services. L’ambition cachée ? Instiller « une bonne dose de confiance, de réactivité et de créativité » dans le marché de l’habitat. www.jaimemonartisan.com

Depuis 2010, 31 500 participants se rendent à la Journée de prévention, opération de sensibilisation aux risques professionnels du BTP. Cette année, la 10e édition – portée notamment par la Fédération Française du Bâtiment – se concentrera sur les poussières et le risque chimique. Le 28 mars, partout en France. www.ffbatiment.fr


Croissance du bâtiment L’activité globale de l’artisanat du bâtiment dans la région Grand Est a augmenté de 2% en 2018, ce qui correspond à la moyenne nationale. En 2019, la CAPEB, Confédération de l'artisanat et des petites entreprises du bâtiment, prévoit une croissance de 0,5% en anticipant un ralentissement des constructions neuves. www.capeb.fr

Vos projets deviennent réalité !

Aides et rénovations énergétiques Pas toujours facile de cerner les aides disponibles pour rénover, isoler, s’équiper ou remplacer. Le site Quelle énergie propose un tableau récapitulatif 2019 réunissant toutes les aides ayant trait aux remplacement des pompes à chaleur, équipements photovoltaïques, isolation des murs, audit énergétique, etc. www.quelleenergie.fr

Journées de la construction Ce salon annuel pour les pros est organisé par la CAPEB, Confédération de l’artisanat et des petites entreprises du bâtiment, et s’étale sur 8 000 m2. Au programme : conférences thématiques, démonstrations produits, journées d’échange avec les délégués artisans et point sur les dernières innovations. Les 10, 11, 12 avril 2019 | Nice Acropolis - www.capeb.fr 69

19, avenue des Vosges | Strasbourg 03 88 35 46 39 secretariat@schierer-jung.alsace www.schierer-jung.com


FOCUS

LA TRANSMISSION Par MARIE BOHNER

Être artisan. e, c'est aussi être le maillon entre deux générations. La formation est aujourd’hui un point crucial pour construire ces futurs artisans passant de l’école à l’entreprise, souvent par l’apprentissage voire le compagnonnage. De maître à disciple, de père en fils, comment la belle histoire de l’artisanat et de sa descendance résonne-t-elle au présent ?

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ZUT ARTISANAT | Focus | La transmission


Quelques recherches sur Internet permettent de le constater : l’artisanat est intimement lié à la notion de famille  : qu’une entreprise se transmette de génération en génération ou de maître à apprenti, la grande famille des artisans est, par essence, attachée à la transmission – des savoirs avant tout. L’idée de la filiation dans le métier d’artisan vient, selon Hervé Pointillart, délégué régional Grand Est des Compagnons du Devoir, de temps lointains : « On trouve les premiers écrits sur les Compagnons du Devoir vers 1432. L’histoire remonte à la construction des cathédrales, aux tailleurs de pierre et aux charpentiers. Certains ouvriers de la construction étaient reconnus pour leurs compétences et pour leur comportement. Ils apprenaient leur métier en voyageant de chantier en chantier. » Un dispositif qui reste encore de mise aujourd’hui, chez les Compagnons du Devoir en tout cas  : « Nous formons des jeunes à un métier dans un esprit d’ouverture et de partage, nous construisons des hommes et des femmes. Le voyage permet la rencontre de la différence. Quand vous allez de Strasbourg à Marseille, vous vivez un choc thermique et un choc culturel. Avec les Compagnons du Devoir, vous pouvez aussi aller jusqu’au Viet Nam ou en Australie. Ça permet de se remettre en cause chaque matin, d’être créatif, force de proposition et de relativiser les problèmes. » Cette formation et ce savoir-être, c’est justement ce que Jean Ledermann, ébéniste et vice-président des MOF Grand Est, a recherché –  et trouvé : « Je me suis réalisé à travers mon métier. Je le dis à mes apprentis  : vous avez l’occasion de grandir, d’avoir une place dans la société, de briller par vos compétences, et ce depuis 4 siècles. L’apprentissage de mon métier m’a appris beaucoup plus que mon métier. » Dans l’Eurométropole, la formation aux 71

métiers de l’artisanat prend différentes formes. On trouve quantité de CFA : celui de la CCI Alsace Eurométropole accueille chaque année plus de 1 300 jeunes en alternance, dans plus de 32 filières métier. Des artisans comme Maurice Salmon, relieur d’art, proposent des formations en CAP, accompagnent les Brevets de Maîtrise et d’Apprentissage, notamment avec la frémaa pour les métiers d’art. La Haute École des Arts du Rhin propose à travers ses ateliers bijou, bois ou textile des cursus au cœur desquels la confrontation et la transformation à et de la matière sont prépondérantes, certains de ses étudiants en art deviendront artisans ; quand l’École hôtelière et de tourisme de Strasbourg-Illkirch Alexandre Dumas forme, entre autres, les futurs artisans des métiers de bouche. Les choix sont multiples, les niveaux et les formations variées – presque trop selon Bruno d’Alberto, coiffeur et président des MOF Grand Est. D’autant qu’encore aujourd’hui, et malgré des perspectives d’embauches – 18 % des actifs travaillent dans l’artisanat en Alsace, contre 10 % dans le reste de la France – et des salaires intéressants, les maîtres d’apprentissages trouvent peu d’apprentis qui ne soient pas là par défaut ou parce qu’ils sont en échec scolaire dans le système éducatif « général ». « Il y a un problème dans la formation initiale de l’apprentissage  : on se retrouve avec des jeunes qui ont eu 2 ans de formation et qui ne sont pas qualifiés, continue Bruno d'Alberto. Cela oblige les petites entreprises artisanales à perdre un temps fou à les former plus spécifiquement. Ça m’interroge. Je ne comprends pas pourquoi nous avons plusieurs filières d’apprentissage, qui, en plus, ne s’entendent pas. On n’a pas arrêté de baisser le niveau d’obtention du CAP. Pourquoi ne jurer que par les taux de réussite ? Essayons de nous mettre tous

autour d’une table, avec l’Éducation nationale, les maîtres d’apprentissage, les parents et les jeunes, pour répondre honnêtement aux bonnes questions. » Pour JeanBaptiste Klein, chef sommelier et lauréat du concours Un des meilleurs ouvriers de France 2018, « il faudrait enlever l’image négative des contraintes des métiers de la restauration, cesser de penser qu’un départ en apprentissage est la conséquence d’un échec scolaire. Il peut être dû simplement à une passion ». Susciter les envies Ainsi les passionnés, comme Jean Ledermann ou d’autres, ont souvent été poussés par des parents inquiets et bienveillants à «  passer leur bac d’abord  », ce qui a ensuite pu compliquer les recherches d’entreprises où effectuer leur apprentissage, leur formation étant alors plus onéreuse. Lui aura tapé à 37 portes avant de trouver la bonne, et il confesse aujourd’hui avoir du mal à recruter. Hervé Pointillart constate : « Aujourd’hui, il y a une vraie pénurie de main d’œuvre qualifiée et bien rémunérée en France, en Allemagne c’est pareil. C’est malheureux et incompréhensible.  » Même pour recruter au sein même des formations, les Compagnons du Devoir se plient à des démarches incessantes dans un domaine ultra-concurrentiel : « Dans certains métiers nous refusons du monde, comme chez les pâtissiers par exemple –  merci M6  ! [Rires] Mais pour la plupart des métiers, il y a une réelle difficulté, même avec notre belle image. Nous faisons 59 salons dans la région par an, 220 visites de collèges... Les familles sont parfois réticentes par rapport à des métiers comme menuisier ou maçon, alors qu’il y a des carrières formidables à construire. » Les femmes restent, de l’avis général, peu nombreuses dans les formations : 16 % de femmes environ chez les Compagnons.


Jean Ledermann constate : « J’ai souvent des stagiaires femmes, et c’est bien. Je les préviens : pour moi, il n’y a ni hommes ni femmes, il y a des artisans. Tout le monde porte les madriers. Ce qui pourrit les choses, c’est de faire des différences. » Comment susciter plus de vocations que de choix par défaut  ? C’est l’un des objectifs des dispositifs MOF et Meilleur Apprenti de France. En plus d’assoir une expertise professionnelle pour des jeunes qui ont parfois du mal à faire valoir leurs compétences, à cause de leur jeunesse justement, ces récompenses données par des pairs génèrent aussi des envies de transmission. Elles font connaître les métiers positivement auprès du grand public et créent des espaces d’échanges pour les corps de métiers d’artisans entre eux. Comme les étoiles du Michelin, ces prix viennent avec leur lot de responsabilités. Bruno d’Alberto explique : « Bien sûr, le titre correspond à un jour J, mais on le remet en jeu tous les jours. C’est ça qui rend nos métiers palpitants. Trop de gens s’en contentent comme d’un Graal sur lequel on peut se reposer. » Au-delà de ces récompenses, et de l’avis général, il faut que les artisans se mobilisent davantage pour faire désirer leurs métiers auprès des jeunes. Bruno d’Alberto propose, à bon entendeur : « Et si nous allions dans les collèges pour expliquer nos métiers  ? Ça pourrait créer des déclics. » Un travail déjà en cours avec Jean Ledermann, qui constate que l’artisanat regagne quelques galons en ces temps où l’on peut avoir plusieurs vies professionnelles, envisager des reconversions. Peu à peu, les organismes de formations s’adaptent  : « Nos actions touchent souvent les gens en quête de sens. »

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ZUT ARTISANAT | Focus | La transmission

De gauche à droite : Romain Gougenot, Hubert Haberbusch et Isaak Rensing

L'outil en main Le concept de l’association l’Outil en main est né à Troyes en 1987 et a très vite essaimé partout en France, autour de l’idée : « de vrais gens de métier, de vrais outils, de vrais ateliers » et « d’initier les enfants de 9 à 15 ans aux métiers manuels et du patrimoine ». Dans l’Eurométropole, où l’on compte 24 enfants enregistrés pour 25 bénévoles encadrants, des ateliers hebdomadaires sont proposés

de septembre à mai pour découvrir les métiers de la boulangerie, la bijouterie, la couture, la couverture, l’électricité, la menuiserie, la mosaïque, la peinture-tapisserie, la plomberie et la taille de pierre. Michel Oberon, délégué territorial Grand Est de l’association, explique : « L’Outil en main fonctionne sur un binôme : l’enfant et la personne de métier. L’initiation se fait dans un cadre intergénérationnel. L’autre jour un gamin qui avait perdu son grand-père m’a dit : “J’ai retrouvé un papi”. C’est une

école de la vie, un révélateur de l’enfant à lui-même. On prend conscience des aptitudes et des talents qui sont ignorés dans les milieux traditionnels de l’éducation. » Et ça marche : « 40 % de nos jeunes font ensuite carrière dans ces métiers. » www.loutilenmain.fr


H.H. SERVICES CARROSSIERS

Cela fait une dizaine d’années, un peu plus pour Isaak Rensing, un peu moins pour Romain Gougenot, que l’histoire aux côtés de Hubert Haberbusch et de son incroyable carrosserie a commencé. Ce dernier a obtenu le statut de Maître d’art en 2017, le seul en France dans l’automobile, afin de pouvoir travailler activement à transmettre l’œuvre de sa vie à ses deux successeurs. Par MARIE BOHNER Photos PASCAL BASTIEN

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C’est auprès de l’Institut national des métiers d’art qu’Hubert Haberbusch s’est battu pour préparer la transmission d’un savoir-faire rare mais aussi pour obtenir la reconnaissance d’un statut artistique. « Pour inscrire le métier de carrossier automobile dans le patrimoine culturel  », justifie-t-il. Pour lui, la formation ne s’arrête jamais : il continue à apprendre, avec le Musée de l’Automobile de Mulhouse, les archives, les ateliers de restaurations et les artisans des environs. Il aime s’entourer de jeunes, compagnons, stagiaires et apprentis, car ils « mettent du mouvement ». Une évidence. Pour l’avenir, il souhaite qu’Isaak Rensing et Romain Gougenot fassent perdurer l’éthique et l’esprit de l’entreprise : pas du « négoce » mais « aimer transformer la matière plus que les voitures ». Isaak Rensing tarde à nous rejoindre. Celui qu’Hubert Haberbusch considère comme « meilleur » que lui aujourd’hui – « il a tout dans les mains » – n’aime pas trop parler. Le regarder travailler sur une superbe Delahaye 135 MS à la robe bordeaux suffit cependant à prendre conscience de la délicatesse et la force qu’il met dans son art. Il était « mauvais

à l’école », dit-il avec un demi-sourire, il bricolait des mobs. Il a fait son compagnonnage auprès de H.H. Services. Il est parti, revenu, resté. Il y a un bel équilibre entre lui et Romain Gougenot, qui va reprendre les rênes côté administratif. Lui a « harcelé Hubert Haberbusch » pour intégrer l’atelier dans le cadre de sa formation avec la frémaa après un BTS en conception mécanique. « Je n’en pouvais plus d’être derrière un ordinateur. » Se sont-ils choisis ? « Oui », « non », « c’est une suite logique ». Pendant qu’on discute, le chat Seppele, souverain incontesté des lieux, passe de mains en mains. Ce qui va changer chez H.H. ? « J’aurais peut-être un peu plus de place sur le bureau » dit Romain en souriant. « Puis, on va changer ces lampes au sodium », trop éblouissantes. Hubert Haberbusch leur jette un œil attendri : « Je les avais choisies parce qu’elles faisaient une lumière jaune comme le soleil. » Carrosserie H.H. Services 2, rue du Rhin Napoléon | Strasbourg www.carrosserie-hh.com


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Sabine Bauer CHAPELIÈRE Par CORINNE MAIX — Photos PASCAL BASTIEN

Cela fait 147 ans que les Strasbourgeois viennent se chapeauter Grand’Rue, là où le commerce de la mode et de ses accessoires a tissé une longue histoire. La famille Clerff, à l’origine de cette affaire, y avait bâti un véritable temple de la casquette, pour approvisionner Les 3 Suisses ou La Redoute. « Tout l’immeuble était dédié à cette fabrication, explique Sabine Bauer, propriétaire des lieux depuis 10 ans. Il y avait déjà ce magasin, mais aussi des ateliers de couture sur 3 étages ! » Aujourd’hui, l’attachement aux produits de fabrication française demeure, mais aussi une courte production de chapeaux maison, sous les doigts de 76

ZUT ARTISANAT | Fabriquer | Les artisan . e . s

Romane, chapelière modiste. « Il y a deux catégories de chapelier : celui qui vend et l’artisan qui fabrique. Je suis à la croisée de ces deux métiers ! » En effet, en boutique, Sabine excelle pour vous trouver d’emblée le chapeau qui vous va. Mais grâce à plusieurs formations à Chazelles-sur-Lyon, où se forme chaque année une poignée de jeunes en CAP, elle a aussi appris l’art de couper, de coudre et de former des chapeaux. « Le modiste coud, tandis que le chapelier forme ses chapeaux sur une marotte, en étirant la matière rendue souple par la vapeur. » Cette passion pour l’accessoire l’amène régulièrement à customiser des pièces venues

d’autres fabricants, pour créer des modèles vraiment personnalisés. « Ces dernières années, les hommes ont redécouvert les atouts de la casquette qui emmagasine 30 % de chaleur en plus et apporte autant de confort que de style ! » Pour compenser la saisonnalité d’une activité, un peu desservie par l’ensoleillement alsacien, la boutique propose aussi un corner de ceintures réalisées sur-mesure, des gants, des foulards, des parapluies. Chapellerie Clerff-Fraikin 40, Grand’Rue | Strasbourg 03 88 32 45 03


Emmanuelle Feucht TAPISSIÈRE Par CÉCILE BECKER — Photos ALEXIS DELON / PREVIEW

Le regard frise mais se fait timide, les gestes délicats sont assurés, le récit sincère et sensible de son parcours trahit l’humilité, toujours nécessaire face aux caprices de la matière. Emmanuelle Feucht le sait : « Je serai en rodage toute ma vie : j’apprends encore des techniques et j’apprends tous les jours sur la gestion de mon entreprise. » Pourtant, elle en a déjà parcouru du chemin. Diplômée en 2007 de l’école d’architecture de Strasbourg, elle travaille dans différentes agences, surtout sur des marchés publics, avant d’être exaspérée par le travail de bureau : « Et puis je me suis rendue compte que je n’étais pas à l’aise avec l’échelle de travail : c’est 77

l’échelle de l’intime et de l’habité qui m’intéressait. Même si mon parcours me sert, notamment dans la vision en 3D. » Elle qui a toujours été bricoleuse et amatrice de mobilier prépare alors consciencieusement sa reconversion  : elle repère le Dispositif de transmission de savoir-faire rares et d’excellence de la frémaa, prépare sa rupture conventionnelle, trouve une entreprise (le tapissier Richard Haderer) où elle se forme pendant deux ans. « J’ai beaucoup appris en termes de techniques, mais deux ans ça reste très court. Aujourd’hui je continue à me former au textile, à la couleur mais de toute façon, il faut faire, refaire, défaire et faire encore. » Fraîchement

maman, elle se verse un petit salaire et son adhésion à la coopérative Antigone lui a permis de vivre son congé maternité sereinement. Elle ajoute : « Il faudra un jour qu’on se penche sérieusement sur les femmes dans l’entreprenariat. La réalité n’est pas toute rose, même si on en est toutes capables. » Aujourd’hui installée dans son très bel atelier rue de Rosheim, elle recouvre des fauteuils, prépare rideaux et banquettes et a trouvé une consœur avec qui elle espère créer une dynamique de réseau. Emmanuelle Feucht – Atelier intérieur 17, rue de Rosheim | Strasbourg Facebook : Atelier interieur


Alain Friedel ÉBÉNISTE-AGENCEUR Par CÉCILE BECKER — Photos HUGUES FRANÇOIS

C’était il y a 35 ans. L’époque où l’école des Arts déco (aujourd’hui HEAR) délivrait encore un diplôme municipal : «  C’est là-bas que je suis tombé dedans. J’ai intégré le département objet et l’atelier bois. » Puis Alain Friedel devient chasseur alpin avant de passer un CAP puis son Brevet de compagnon professionnel. En 1984, ses diplômes en poche, il a la chance de trouver un local de 50 m2. « J’y ai travaillé seul pendant presque 5 ans, je montais gaillardement mes panneaux, puis j’ai créé une SARL et j’ai commencé à embaucher. Aujourd’hui, nous sommes huit. » Il se souvient, sa prof de physique au collège : «  “Mais Friedel, qu’est-ce que vous allez faire ?” J’ai répondu : “J’sais pas 78

ZUT ARTISANAT | Fabriquer | Les artisan . e . s

m’dame”. » Symptomatique de la propension de certain.e.s enseignant.e.s à ne croire qu’en des cursus généraux  : « Je ne comprends pas que l’apprentissage soit dévalorisé, ce que je me dis, c’est que dans les métiers manuels on devrait continuer à enseigner la philosophie. Pour moi l’artisanat, c’est de la culture, c’est redonner du sens.  » Lui, le sens, il l’a toujours cherché quitte à expérimenter. Il a travaillé avec des designers (Fred Rieffel, V8 Designers ou Philippe Riehling, dont il conserve les pièces dans des caisses) pour apprendre des formes contemporaines, adore la muséographie, son «  violon d’Ingres » (musée de l’Œuvre NotreDame à Strasbourg, musée de l’Arme

blanche à Klingenthal par exemple) et se lance désormais dans des collaborations industrielles « pour ouvrir des possibles en termes de production » et s’offrir des libertés. Aujourd’hui, il est plus dans la conception, le conseil et le contact humain «  un peu moins les mains » Son moteur ? « L’émotion, ce qui m’a parfois un peu pénalisé. Mais l’émotion, mes émotions et l’humain, c’est ce qui me donne de l’énergie pour me lever le matin. » Du sens. Ébénisterie Friedel 3, rue du Héron | Schiltigheim www.friedel-ebeniste.com


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La société Rythmes & Sons fabrique des flightcases depuis plus de 30 ans à Illkirch-Graffenstaden. Son savoir-faire dépasse le cadre du monde de l’événementiel et séduit aujourd’hui les fleurons du luxe et de l’industrie.

À Illkirch-Graffenstaden, l’entreprise familiale s’étend sur une plateforme de gestion ergonomique, route du Cor de Chasse. À l’étage, divers instruments renvoient au début de l’histoire de Claude, le père, lorsqu’il était régisseur des Percussions de Strasbourg. Dans l’atelier, deux palettes avec des cloches d’église appartenant à l’orchestre radio-symphonique de Francfort attendent sagement la conception de leurs écrins. Dans le jardin tout proche, un chemin qui s’apparente en fait à un raccourci mène à deux entrepôts d’où émane un trait d’union entre artisanat et industrie. Fondée en 1981, la société Rythmes & Sons est justement à la croisée des chemins. Après avoir fait ses gammes dans la musique et l’événementiel, le savoir-faire de cette PME, qui emploie 25 personnes, est désormais plébiscité par divers secteurs d’activité  : musées, mode, horlogerie, aéronautique, industrie pharmaceutique et sport automobile. Ainsi lorsqu’on questionne Claude Walter, 62 ans, sur sa relation à l’artisanat, les clichés prennent cher. «  L’idée de l’ébéniste avec son poêle à bois et son crayon sur l’oreille, c’est bien pour la légende », dit-il avec le sourire. Interrogé pour savoir précisément ce qu’il a fait de 80

ZUT ARTISANAT | Fabriquer | Rythmes & Sons

son crayon, il répond du tac au tac : « Il est entre mes deux oreilles ! »   Toutefois, cet ancien guitariste de rock n’est pas sourd aux problématiques liées au monde artisanal. «  Je ne veux surtout pas dissocier le travail manuel de la fonction intellectuelle, poursuit-il. Très souvent, on associe l’artisanat au travail manuel et pas forcément à une démarche intellectuelle. C’est dommage. Surtout en France où on a tendance à penser que lorsqu’on travaille avec ses mains, on ne travaille pas avec sa tête. Que ce soit dans la cuisine, la couture ou encore dans le bâtiment, vous avez quand même des gens qui ont la capacité de faire des choses, de les penser puis de les réaliser. C’est important de conserver ce processus. L’intérêt de la connaissance et de la maîtrise d’un métier, c’est de l’emmener plus loin. » Autour du monde par exemple, comme c’est le cas pour ses flight-cases qui font la réputation de l’entreprise alsacienne depuis des décennies et représentent aujourd’hui 70% de son chiffre d’affaires pour une production de 20  000 caisses par an. Son expérience en tant que régisseur a permis à ce touche-à-tout, tendance débrouillard, de jauger des besoins des orchestres durant leurs tournées. 


La famille Walter

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Des caisses pour Sébastien Loeb Au milieu des années 1980, le marché du flight-case est encore balbutiant dans l’Hexagone alors que la plupart des prestations nécessitant du son et des lumières sont assurées par des sociétés britanniques. Le boom de l’événementiel va cependant lui donner l’occasion de faire valoir son expertise sur le transport et l’emballage de matériel. « Aujourd’hui, tout est événementiel. Dans l’automobile, la présentation d’un nouveau modèle va générer un spectacle avec du son et des lumières. Même chose pour les défilés de mode  », détaille Claude Walter. À côté de cela, son entreprise fabrique, répare et commercialise des percussions ainsi que du mobilier d’orchestre allant de la chaise à l’éclairage de pupitre. L’Orchestre de Radio France, son homologue de l’Opéra Bastille, le Berliner Philharmoniker et l’Orchestre Bolivar figurent dans le carnet d’adresses de Rythmes et Sons.  Depuis, il convient d’y ajouter Dior, Thales ou encore l’écurie de Sébastien Loeb. Non pas que le nonuple champion du monde des rallyes se soit laissé aller à pousser la chansonnette, mais il cherchait une solution pour transporter ses disques de frein en carbone en toute sécurité. Pour ses prestigieux clients, les équipes de Rythmes & Sons établissent des produits sur-mesure selon les préceptes de l’artisanat. Une fierté pour le clan Walter. « Ce qui est important, c’est d’essayer de comprendre les gens et de leur proposer des solutions. Nous avons une obligation de résultats en matière de sécurité et il serait extrêmement dangereux de pouvoir penser que l’on peut s’en soustraire », reconnaît Claude. La meil82

ZUT ARTISANAT | Fabriquer | Rythmes & Sons


leure illustration de cette philosophie se trouve vraisemblablement chez Thales, groupe d’électronique spécialisé dans l’aérospatial, dont le retour fut élogieux : aucune caisse cassée et zéro blessé recensé l’an dernier. Ergonomie toujours. Ce nouveau virage pris par la société bas-rhinoise devrait bientôt être symbolisé par la création d’une nouvelle entité commerciale à destination de clients pas forcément portés sur la grande musique. «  L’image de Rythmes & Sons est plutôt reconnue et bonne dans le monde de l’évènementiel. En revanche, on a un déficit de crédibilité vis-à-vis de l’industrie », souligne M. Walter.  Marché musical en mutation Surtout que le besoin de trouver de nouveaux débouchés repose sur un triste constat. « En Europe, la pratique de la musique est en recul malgré des infrastructures conséquentes, développe-t-il. C’est aussi une tendance culturelle, l’apprentissage de la pratique musicale est quelque chose d’ingrat qui demande beaucoup de travail et implique des sacrifices personnels qui sont moins dans l’air du temps. En France, on ne l’aborde pas de manière suffisamment ludique. On ne demande pas aux jeunes ce qu’ils ont envie de jouer tout en insistant sur la connaissance parfaite du solfège. Il faudrait réajuster cela dans le but de favoriser la pratique ». Sur le coup, les cloches de Francfort, situées en contrebas, n’ont pas bronché.  www.r-sons.com

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Esprit de famille Sur les 25 salariés de Rythmes & Sons, la famille Walter représente 20% de l’effectif. « On n’a pas élevé nos enfants dans l’idée qu’ils allaient travailler un jour avec nous. Quand on y pense, c’est même dangereux par rapport à l’incertitude de l’économie », indique Claude Walter. Dans ses locaux d’Illkirch-Graffenstaden, le patriarche est accompagné de Catherine, son épouse, qui s’occupe de l’administration. À cela s’ajoutent ses trois enfants : Chloé, commerciale, Adeline, en charge du marketing et

de la communication, ainsi que Terry qui réalise des crash-tests dans le bureau d’études. La famille précise cependant que la force principale de l’entreprise est d’avoir su s’entourer d’une équipe dynamique et pluridisciplinaire dont l’entente fait la performance.


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Échos Par MYRIAM COMMOT-DELON Photos ALEXIS DELON / PREVIEW

Pluriel, le bijou d’auteur dessine à Strasbourg un paysage sensible et multiforme, qu’il soit d’avantgarde, à l’ADN bien dessiné ou de souche joaillière. 84

ZUT ARTISANAT | Dossier | Les bières artisanales


Cannelle Preira La tête chercheuse

Fraîchement diplômée de la HEAR, Cannelle Preira interroge les rapports intimes de complicité entre l’individu et l’accessoire. Une vision réfractée, tactile et expérimentale du bijou.

1— Sans titre, collier en cristal, 1,700 kg. 2— Sans titre, collier et bague en aluminium à l’intérieur laqué jaune. 3— Six entre-doigts en céramique issus de la série Les osselets (12 pièces en cuivre et céramique).

« Par le biais du bijou, j’essaye de redonner de la valeur à de petits phénomènes et moments joyeux du quotidien. Un reflet, un passetemps, une surprise. » ACTU  Expo-vente Haut la main organisée par la frémaa La Halle Gruber | Obernai 10 › 12.05.2019 www.fremaa.com www.cannelleonline.tumblr.com

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Raw Adornments L’esthétique racinaire

Couple dans la vie, faisant œuvre commune avec leur marque Raw Adornments, Nadège Gautier et Aymeric Olry proposent des pièces en bois et porcelaine, brutes et délicates, mettant en avant la matière pure et la forme minimale. « Autant créateurs qu’artisans, nous nous situons entre ces mondes, à la recherche d’une sorte “d’essence première” du bijou, d’un équilibre sculptural. » OÙ ?  Expo-vente à la Librairie du MAMCS et sur leur boutique en ligne. www.rawadornments.co

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ZUT ARTISANAT | Fabriquer | Portfolio bijoux


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1+2— Fraise à écailles N° 118 067 en porcelaine papier et lacets de cuir. 3— De haut en bas : torque tubulaire N° 218 052 en bois de hêtre rouge et bracelet disque facetté N° 218 039 en bois panga panga. 4— Disque pectoral N° 218 069 à col en bois de frêne tourné. 87


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Bague Oursin en or jaune 18 carats et brillant. 88

ZUT ARTISANAT | Dossier | Les bières artisanales


Éric Humbert Le joaillier inspiré

Inspiré par le monde et les découvertes, Éric Humbert a su développer son précieux vocabulaire tout en appliquant des règles strictes et ancestrales liées aux traditions joaillières. « Mon métier consiste à mettre en valeur les pierres précieuses et à trouver les justes proportions, ce qui laisse beaucoup d’ouvertures et de liberté pour développer différentes inspirations. Je ne veux surtout pas être mis dans une case ! »

2— Pendentif issu de la ligne Kyoto, œil-detigre, or et brillants. 3— Bague Komodo de la ligne Ethiopian’s Dream, opale Mezezo d’Éthiopie, 2 ors, et brillants serti-clos.

OÙ ?  Joaillerie Eric Humbert 46, rue des Hallebardes www.eric-humbert.com

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La sélection de la rédaction Par CAROLINE LÉVY

L’Esperluète Artisane savonnière depuis 2014, Maud Siegel a lancé sa marque L’Esperluète. On découvre une gamme de cosmétiques artisanaux, naturels et éco-responsables fabriqués à la main dans son atelier strasbourgeois. Savons de soin surgras fabriqués par soponification à froid, huiles corporelles, baumes à lèvres ou encore beurres corporels, ils sont tous certifiés Cosmos Organic par Ecocert Greenlife. Du beau bio ! www.lesperluete.com

Photo : Alexis Delon / Preview

Le chat dans l’armoire

Photo : Emilie Vialet

Laurence Labbé Less is more… D’un premier métier, l’architecture, à celui de céramiste, une seule et même quête : gommer tout détail superflu et créer des pièces usuelles à l’équilibre parfait. Simplicité et authenticité pour ces

pièces émaillées à la main en petite série depuis son showroom-studio strasbourgeois. Slow living et rien d’autre ! www.laurencelabbe.com

Touche-à-tout depuis l’enfance, Emma Vila s’essaie d’abord à la broderie, aux bijoux et à la décoration avant de se lancer dans la création de bougies. Déçue de l’offre française de bougies naturelles, elle décide de fabriquer elle-même des produits écologiques au design épuré. Les cires bio sont mélangées maison à partir de soja non OGM et de colza européens, sans huile de palme. On s’enflamme pour les senteurs exquises produites en édition limitée suivant des thématiques et les saisons. www.lechatdanslarmoire.com

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Broches brodées Les Arts Domestiques

Caroline Courroy Si le tissu, la couture, le garnissage faisaient déjà partie du quotidien de Caroline Courroy, elle décide en 2010 de faire de son hobby son métier. Son CAP Tapisserie en poche, elle rénove et fabrique depuis son atelier à Oberhausbergen. Ses meubles de prédilection sont les fauteuils des années 50 qu’elle chine en brocante ou en ligne, avant de les remettre en état et de les relooker : « Quand je jette mon dévolu sur une pièce vintage, je sais exactement ce que je vais en faire ! » www.carolinecourroy.com

By M.V & Les Arts Domestiques De fil en aiguille, la broderie a pris une place importante dans la création locale. Un savoirfaire artisanal appliqué à la personnalisation. Après plusieurs années dans l’événementiel, Manon Vénéra s’est lancée dans la customisation de vêtements et de sneakers avec sa

marque by M.V. La marque Les Arts Domestiques sévit elle aussi dans la capitale alsacienne, où sa créatrice Hélène Grand, fabrique des broches et bijoux brodés qui rendent une tenue unique. www.bymv.fr www.lesartsdomestiques.com

Benheart Réputée pour être la ville romantique par excellence, pas étonnant que Florence ait suscité un coup de foudre ! Celui d’un couple d’Alsaciens en week-end dans la capitale toscane pour une boutique locale de cuir et son créateur Hicham Ben Mbarek alias Ben. Le styliste, sauvé d’une greffe de cœur – qui a donné à sa marque un nom hautement symbolique – est charmé par le duo qui rêve d’importer la marque à Strasbourg. Moins d’un an après, Benheart prend Photo : Pascal Bastien

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ses quartiers rue des Juifs dans une boutique-atelier de cuir florentin. Sacs, vestes, petite maroquinerie, souliers, ceintures : ici, quasiment tout est artisanal et personnalisable. Compter 2-3 semaines pour une veste, et pour les ceintures, Valérie et Manuel se font un plaisir de les adapter devant vous sur leur établi. 1, rue des Juifs | Strasbourg www.benheart.it


MAIS AUSSI… Rivetoile Qu’est-ce que tu fais pour la vacance ? À Strasbourg, Rivetoile a trouvé la parade en permettant à divers artistes et artisans d'occuper les boutiques vides, que ce soit en vitrine ou sous la forme de boutiques éphémères. « Au lieu de mettre une palissade lorsqu’une de nos 85 boutiques ferme, dans l’attente de l’arrivée d’une nouvelle enseigne, on a pris le parti de les mettre à disposition d’associations, d’artisans et de créateurs locaux », explique Stéphanie Beck, la directrice du centre commercial.  La tapissière d’ameublement Caroline Courroy est ainsi une habituée des lieux tout comme les artistes de la Gallery-Lac. « L’idée est de leur permettre d’avoir accès à un public qu’ils ne toucheraient pas forcément, poursuit Stéphanie Beck. Cela crée forcément la surprise et vient compléter l’offre que notre clientèle recherche. » (F.V.)

Photo : babouchkatelier

Les Perruches Une paire de jumelles à l’origine d’une paire de chaussons idéale pour enfants, il fallait y penser ! Après des expériences dans le marketing et le textile, le binôme Natacha et Magali décide de créer Les Perruches, une marque de chaussons esthétiques conçue dans une démarche raisonnée. Pour les fabriquer à la main dans leur atelier strasbourgeois, Les Perruches utilisent un cuir

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garanti sans agent chimique et certifié écologique venu d’Allemagne. Une gamme d’une dizaine de couleurs et de plusieurs motifs est dessinée par Magali. Une fois numérisé, le dessin est imprimé sur le cuir avant d’être coupé et assemblé à la main. À lacets, à franges, avec ou sans élastique, c’est le (petit) pied ! www.lesperruches.fr

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3, place Dauphine | Strasbourg www.rivetoile.com

Nature Effiscience Quand une marque de cosmétique fait cohabiter la médecine contemporaine occidentale et la médecine chinoise, le résultat est probant. Catherine Mautord a imaginé une ligne de produits bio utilisant 99% d’actifs naturels pour ses nettoyants, hydratants et anti-âge qui s’adaptent à tous les types de peau, vendus en instituts et pharmacies, et pour cause : c’est la première marque de cosmétiques inscrite dans le Vidal ! 13, rue Desaix | Mundolsheim www.nature-effiscience.com


B O U L A N G E R I E — PAT I S S E R I E — T R A I T E U R

50, rue des Grandes Arcades – Strasbourg | 5, place du Corbeau – Strasbourg www.drehers.eu

ZU T CHANGE DE LOO K !

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Quartiers ou symboles de Strasbourg, les créations inspirées du patrimoine alsacien n’ont jamais eu autant la cote.

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Ville de cœur Créée en 2016 par des amis de collège, la marque de textile Erasmooth suscite immédiatement l’engouement en affichant les quartiers de leur ville de cœur : Strasbourg. Ville de cœur, c’est d’ailleurs le nom que Yann et Mathieu viennent de choisir pour renommer la marque. Dans leur atelier ils créent notamment t-shirts et sweats, utilisant les machines de transfert et de broderie à partir de visuels dessinés par l'équipe. En plus de leur marque, ils ont créé en 2018 Le tissu social, un service de personnalisation pour particuliers et professionnels pour de petites séries (de 1 à 300 pièces). Cette nouvelle activité repose sur le modèle du

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dropshipping (garantie 0 stock) et travaille pour une quinzaine de marques. Ville de cœur, c’est aussi un engagement solidaire. La marque locale reverse une partie des ventes à l’association caritative strasbourgeoise Abribus. Un t-shirt acheté équivaut à un repas distribué. Cœur sur eux. www.villedecoeur.fr www.letissusocial.fr


Maison magique

Roze La rosace de la Cathédrale de Strasbourg vient orner les bijoux en argent de la marque strasbourgeoise Roze. Lancée en 2018 lors de la Strasbourg Fashion Week par Alice Ducotey, Roze se décline sur 8 modèles délicats à porter à fleur de peau. www.roze-shop.com

L’illustratrice et créatrice strasbourgeoise Amandine Louise ne tient pas en place ! Spécialisée dans les ateliers Do it Yourself à Strasbourg, elle se montre aussi douée en illustration qu’en art floral. Chez Maison Magique, on fabrique des couronnes de fleurs ou on apprend le punch needle (technique de broderie) à plusieurs, le tout dans un cadre convivial chez elle ou dans des cafés strasbourgeois. Mais ce qui fait son succés, ce sont principalement ses broches pailletées reprenant des symboles alsaciens, faites à la main sur des supports en bois de peuliers, découpées au laser. La cathédrale et le bretzel deviennent un étendard ! Facebook : diymaisonmagique

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L’actu Par CÉCILE BECKER

Un des Meilleurs Ouvriers de France Petit à petit, les résultats du 26e concours « Un des Meilleurs Ouvriers de France » tombent et recenseront vraisemblablement entre 200 et 250 nouveaux MOF. Si la liste définitive sera connue fin février 2019, il faudra attendre la cérémonie de remise des diplômes et médailles au mois de mai 2019 à La Sorbonne, pour que les lauréat. e . s affichent leur titre officiel et le fameux col bleublanc-rouge. Pour bien comprendre, il convient de distinguer la Société nationale des Meilleurs Ouvriers de France, qui regroupe toutes les détentrices et détenteurs du titre, et le Comité d’organisation d’exposition du travail (COET) de France. Celui-ci organise et structure le Concours Un des Meilleurs Ouvriers de France, qui débouche sur l’obtention d’un diplôme d’État. 17 groupes de métiers sont recensés et représentent environ 240 métiers – pas uniquement artisanaux. Le concours se déroule en deux étapes : une épreuve qualificative pour s’assurer du niveau des candidat.e.s (3 000 inscrit.e.s), 1 000 d’entre elles et eux passeront

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en cas de réussite à la réalisation d’une œuvre finale. Le tout devant un jury constitué de 50% de MOF et 50% de personnes qualifiées. Un détail qui a son importance. Yvan Valentinuzzi, délégué COET-MOF Grand Est, explique: « On a parfois pu reprocher le côté élitiste et entre-soi du concours mais il faut bien comprendre qu’il s’adresse à tout le monde : diplômé.e.s et non diplômé.e.s. Nous cherchons à valoriser les expériences et les compétences, les seules contraintes pour concourir c’est d’avoir plus de 23 ans et du talent professionnel. Les 3 000 personnes qui s’inscrivent au concours seront toutes visitées et accompagnées dans un souci de transparence et d’équité. » www.meilleursouvriersdefrance.org

Histoire + ébénisterie + design Dans le cadre des Journées européennes des métiers d’art, qui auront lieu du 1er au 7 avril 2019, Zut a repéré une belle initiative : durant une année, les étudiant . e . s du BTS Design produit du Lycée


Le Corbusier d’Illkirch travaillent avec les apprentis ébénistes du CFA d’Eschau. Ensemble, ils imaginent et produisent des versions contemporaines des meubles présentés au Musée des Arts décoratifs de Strasbourg. Encourager la transversalité dès la formation pour inventer les produits de demain : bingo ! www.cfa-eschau.fr

Fashion, etc. Plusieurs événements estampillés « fashion » sont à retenir : un vide-dressing Slow-Fashion (mode responsable) à la Grande Salle de l’Aubette organisé par l’agence de com’ Idealice. Même agence de com’, autre événement : la Strasbourg Fashion Week 2019. Cette 7e édition croisera créatrices et créateurs locaux, nationaux et internationaux. L’Union des artisans de la mode du Bas-Rhin programme, elle, son événement « La mode sous toutes ses coutures » du 5 au 7 avril prochain : défilés de mode, démonstrations, ateliers et rencontres avec les artisanes et artisans d’ici. Vide-dressing Slow-Fashion 16.03.19 Grande Salle de l’Aubette Strasbourg La mode sous toutes ses coutures 05 > 07.04.2019 Grande Salle de l’Aubette Strasbourg Strasbourg Fashion Week 28.05 > 03.06.2019

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Congrès mondial des Facteurs d’orgue Le savoir-faire de Patrick Armand, facteur d’orgues, meilleur ouvrier de France et gérant de la société Muhleisen à Eschau, rayonne bien au-delà des frontières de la région. C’est ainsi que cette année se tiendra entre Strasbourg et Colmar le Congrès mondial des Facteurs d’orgue. 160 congressistes sont attendus, 43 orgues seront visités, de Wissembourg à Burnhaupt le Haut en passant par Nancy, le tout accolé à l’édition 2020 du festival Stras’Orgues. 23 > 30.08.2018 | Strasbourg + Colmar www.muhleisen.fr

Salon Résonance(s) Chaque année, la frémaa (Fédération régionale des métiers d’art d’Alsace) organise son salon qui réunit artisans d’art et invités prestigieux. 20 000 visiteurs se sont pressés à la dernière édition, prouvant l’engouement toujours renouvelé et croissant du public pour ces métiers. À vos agendas. 08 > 11.11.2019 www.salon-resonances.com

Montres Fugue Il y aurait apparemment à Strasbourg des fans attendant impatiemment que les montres Fugue soient disponibles dans l’Eurométropole. Ce sera bientôt chose faite… Fugue ? De l’horlogerie française de fabrication artisanale puisant son inspiration dans les modèles vintage en instillant juste ce qu’il faut de modernité aux lignes et formes. Coup de cœur ? La Chronostase, sobre, personnalisable et présentées dans des boîtiers ultra-chic en édition limitée. Suivez l’actu de cette marque qui monte monte monte sur sa page Facebook. www.fuguewatches.com Facebook : fuguewatches


FOCUS

L'ARTISANAT DE DEMAIN Par SYLVIA DUBOST

Que faire de ces savoir-faire artisanaux à l’ère contemporaine ? Comment développer, structurer, faire évoluer son entreprise sans perdre ses racines ? Quelques pistes, pour démystifier l’innovation.

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C’est vrai qu’à première vue, artisanat ne rime pas de manière évidente avec innovation. Sans doute parce qu’on a de l’artisanat une vision erronée. On pense surtout à des savoir-faire traditionnels qu’il appartient à l’artisan d’exploiter et de transmettre, mais comme on l’a vu dans tout ce hors-série, cette définition fort restrictive concerne d’abord les métiers d’art et les entreprises du patrimoine vivant, soit une toute petite partie de ce mondelà. Et quand bien même, imaginer que ceux là sont prisonniers de leurs traditions n’est pas entièrement vrai. La preuve, si certaines entreprises sont encore là après plusieurs décennies voire siècles, c’est bien qu’elles ont su intégrer de nouvelles techniques et s’ouvrir à de nouveaux marchés. Comme aime à le répéter Fabienne Stadler, responsable marketing de Lana, fabricant ultra-pointu sis à la Robertsau : « Nous sommes une start-up avec 400 ans d’expérience. » Au-delà du slogan qui fait mouche, on comprend bien l’intention. Mais on a aussi une vision tout aussi erronée, et très élitiste, de ce qu’est l’innovation. « Quand on pense innovation, on pense dépôt de brevet » introduit Camille Mehr, chargée de développement économique à la Chambre de métiers d’Alsace (interlocuteur privilégié des artisans) pour Strasbourg ville. Bref, à « des technologies de pointe », complète Samuel Gillet, son homologue pour l’Eurométropole (Strasbourg augmentée de 33 communes). Or, l’innovation peut prendre bien d’autres chemins, comme on le verra. Mais au fait, pourquoi innover  ? Cette injonction à faire mieux et/ou autrement n’est-elle pas simplement l’avatar d’une idéologie productiviste qui cherche à nous faire produire plus, gagner plus, et dépenser moins ? Un peu, c’est sûr, mais pas que. 99

Innover, c’est s’approprier les profondes mutations que connaissent notre société et notre économie, mutations éthiques, écologiques, numériques. Comme dans tous les domaines de l’économie, cela signifie développer de nouveaux produits/ services, pour répondre à de nouvelles habitudes de consommation, assumer de nouvelles responsabilités en tant qu’entreprise, mais aussi se redonner la possibilité d’expérimenter. Avec un souci de rentabilité, évidemment. Bref, coller à l’air du temps, quelle que soit son activité. Green Green Green On l’aura deviné, l’éco-responsabilité est aujourd’hui un axe majeur. À la Chambre de métiers, on encourage notamment l’économie circulaire, où les déchets de l’un font les ressources en énergie de l’autre, ce qui permet des économies d’échelle importantes. On informe aussi sur les bonnes pratiques. « Dans un atelier éclairé aux néons, explique Samuel Gillet, en installant des leds, en adaptant l’éclairage à l’heure et aux postes de travail, on peut faire diminuer significativement les factures annuelles. » « Cela peut aussi être un positionnement plus clair, précise Camille Mehr. Certaines boulangeries ne font plus que du bio, certains coiffeurs n’utilisent que des produits naturels. Cela nécessite aussi l’évolution des métiers. » La « start-up » Lana accueille actuellement dans ses murs la designer Laura Conill, étudiante à la HEAR et qui travaille avec Pascal Blot, dernier maître filigraneur de France, à la création de meubles à partir des rebuts de papiers filigranés à inclusion de fibres, des papiers de sécurité qui ne peuvent pas être recyclés, justement à cause de ces fibres. Le papier mouillé redevient de la pâte à papier, à qui elle

donne la forme du meuble et qui, une fois sec, s’avère étonnamment solide. « Et c’est recyclable à l’infini », précise la designer, qui envisage une commercialisation. Ce projet a été l’un des lauréats 2018 du programme Tango & Scan, appel à projets financé par l’Eurométropole et destiné à des projets innovants portés par des binômes d’acteurs installés sur le territoire. Artisanat 2.0 ? Autre possibilité d’innovation : emprunter le virage numérique. Là encore, les possibilités sont multiples. Souvent, il s’agit d’abord de savoir comment sauvegarder des données, comment se protéger, appliquer la RGPD, peut-être optimiser ses outils de gestion. « Un chauffagiste peut aussi utiliser le numérique pour sa relation avec le client, commente Camille Mehr, et pouvoir proposer un devis en direct. » Parfois cela va beaucoup plus loin, comme pour cette menuiserie qui a numérisé tout son processus de travail, du dessin à la fabrication. Et parfois au contraire, on retourne à la bonne vieille vente en direct. Jean-Rémi Haaser, le dirigeant de Coloral, l’un des rares fabricants artisanaux de peinture, marché phagocyté par la grande distribution, a ainsi installé une boutique en ville pour toucher cette clientèle friande de production artisanale et locale. Coloral fait 90% de son chiffre en vente directe. « Mon but, explique Haaser, c’est de ne plus travailler qu’en direct. » Les nouveaux outils ouvrent aussi les possibilités. Comme les imprimantes 3D ou les machines à découpes laser, que les Fab labs et autres maker spaces mettent à disposition. Ici, ils peuvent expérimenter, créer des prototypes, quitte à investir plus tard dans un équi-


pement. L’impression 3D est de plus en plus utilisée par les prothésistes et les joailliers, mais d’autres équipements collectifs aussi. Des exemples, Noé Milesi, Fab-manager chez AV-Lab, le Fab lab installé au Shadok, nous en sert à la pelle. « Nous accueillons une plumassière, Lucia Fiore, qui fait des bijoux à partir de plumes, incrustées dans des petits châssis. Pour avoir un rendu très propre pour ses châssis, elle utilise notre fraiseuse. La brodeuse Hélène des Arts domestiques vient faire ses packagings. Sa maman lui avait montré comment faire des boîtes en pliage. Elle a déplié les boîtes, a repris les traits sur l’ordinateur, et passe de petits coups de laser sur le carton pour le rendre pliable. Cela fait des boîtes très propres, qu’elle peut graver avec le laser, et y mettre de petits messages personnalisés. Nous accueillons également un luthier qui vient découper des pièces de guitare avec la fraiseuse. » Etc, etc. Faire un pas de côté Ce sont toutes ces possibilités, et d’autres encore, comme les nouveaux modes de financements de projet (à travers des campagnes de crowdfunding), que les accompagnants comme la Chambre de métiers peuvent suggérer aux artisans. Mais au final, l’innovation est le plus souvent empirique. Comme Monsieur Jourdain, on fait de l’innovation sans le savoir, en faisant simplement évoluer sa manière de travailler. Et en faisant un pas de côté. Lorsqu’un menuisier s’associe à un designer, chacun transforme la manière d’aborder son travail. Chez Lana, on a ainsi employé du papier 100% coton, utilisé comme papier beaux-arts depuis des siècles, pour faire du packaging. « Ce que personne ne fait, et les gens adorent », raconte Fabienne Stadler. Même si les artisans ont d’abord haussé les sourcils. «  L’innovation ne se fait pas en achetant des machines, poursuit-elle, mais en croisant des savoir-faire. » Et ça, avec le virage générationnel, reconnaît-elle, c’est de plus en plus facile… Désacraliser l’innovation, et décomplexer les artisans, c’est ça le secret.

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MANIVELLE FABRICANT DE CYCLES

Créée l’année dernière, la petite entreprise de Silvin Kutsch et Thomas Kieber affiche déjà un carnet de commandes bien rempli. La clé de son bon démarrage : un produit bien calibré et un mode de fabrication plutôt singulier. Par SYLVIA DUBOST Photos CHRISTOPHE URBAIN


À priori, ces deux-là, rien ne les destinait à l’artisanat. Diplômés de l’INSA, ingénieurs donc, l’un en plasturgie (techniques de transformation du plastique, c’est Silvin Kutsch), l’autre en mécanique (Thomas Kieber), ils se retrouvent deux jours avant leur soutenance de mémoire autour d’une bière. Leurs cinq années d’études, notamment les stages, les ont tous deux convaincus d’une chose : l’ingénierie ultra-spécialisée dans les bureaux d’une grande entreprise où le lien avec le fruit de son travail est distendu, voire inexistant, c’est pas leur truc. « On veut une vision plus globale, être présent de A à Z.  » De là naquit Manivelle. Les nouvelles mobilités et le développement d’une culture vélo, surtout dans les métropoles, les convainquent que c’est un marché d’avenir. Le prototype fabriqué à l’école en septembre 2017 devient le Fer de lance : un modèle urbain, rapide et confortable, inspiré par le vélo de piste pour le cadre, le vélo nordique pour le guidon. Le premier sort de l’atelier en mars 2018, il est commercialisé en juillet, en décembre ils en sont à 13 vélos. « On se limite à quatre vélos par mois, car on veut prendre notre temps. », rappellent-ils. Ce parcours est à la fois le récit d’une conversion à l’artisanat par quête de sens et une illustration de la manière dont ces parcours atypiques donnent un nouveau souffle à des métiers pourtant traditionnels, et de nouvelles formes à des objets usuels. La singularité de Manivelle, c’est de croiser sans scrupules artisanat, c’est-à-dire fabrication manuelle, et industrie. Un

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Silvin Kutsch et Thomas Kieber

cross-over qui permet des prix raisonnables sans transiger sur la qualité. Pour les haubans (qui relient la roue arrière au cadre) et le thermolaquage (particulièrement résistant) notamment, Manivelle travaille avec des partenaires industriels, idem pour certaines pièces dessinées par leurs soins et découpées au laser. La plupart sont locaux, travaillent à petite échelle et dans une communauté d’esprit. Certes, c’est plus cher, mais la coopération est facilitée, on réduit les coûts de transport et l’empreinte carbone. Le cadre en acier est soudé à la main, et les soudures brasées à l’argent, parce que la chaleur n’affecte pas le métal et que c’est plus lisse, ce qui empêche la corrosion et assure la durabilité. « Ça, c’est pas industrialisable ». L’idée, c’est que ce vélo à la

carte (on choisit l’inclinaison du cadre, la couleur, les options…) dure toute une vie. « On n’a pas révolutionné le vélo », reconnaissent-ils, mais leur connaissance des matériaux, leur capacité à créer leurs propres outils et leur culture d’ingénieur leur permettent aujourd’hui de rendre la qualité artisanale plus accessible… Cycles Manivelle entre 2 100 et 2 500 € Parc Grüber | 91C, route des Romains Strasbourg www.cyclesmanivelle.com


Cédant ou repreneur, confiez votre projet au pôle TEO d’AG2R LA MONDIALE - Transmission d’Entreprise Organisée, pour organiser au mieux de vos intérêts, la transmission de votre entreprise, au côté de vos experts conseils habituels afin de vous aider à atteindre vos objectifs en matière de revenus post cession et de transmission de votre patrimoine professionnel, privé et social.

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Benjamin Stalter COIFFEUR Par CAROLINE LÉVY — Photos PASCAL BASTIEN

L’art de manier le ciseau ne date pas d’hier pour ce coiffeur alsacien, à la tête de 4 salons dans le Bas-Rhin. Au fil des années, Benjamin Stalter s’est fait un prénom. Sacré Champion d’Europe de coiffure en 2009 catégorie coiffure hommes, il partage l’amour du cheveu avec son père Bernard Stalter, entre autres président de la Chambre de métiers d’Alsace, qui a ouvert son premier salon à Brumath il y a près de 30 ans. « On a tendance à oublier qu’un coiffeur est plus artisan que commerçant. On travaille la matière et la couleur, et c’est pour sa dimension artistique qu’on choisit ce métier  », argumente Benjamin. Dès ses débuts 104

et après son apprentissage, Benjamin comprend vite qu’il devra développer d’autres activités dans la coiffure pour s’épanouir pleinement. Son savoirfaire se diversifie et dépasse alors les frontières alsaciennes en devenant il y a 5 ans Hair Artist pour L’Oréal Professionnel, pour qui il dispense notamment des formations dans le monde. Son talent artistique est même plébiscité jusqu’à Séoul où il réalise deux collections par an pour l’UNEC, l’Union Nationale des Entreprises de Coiffure. Un attrait pour l’univers de la mode qui se concrétise sur les podiums et en studio puisqu’il officie également en coulisses, mais aussi tant que Direc-

ZUT ARTISANAT | Rendre service | Les artisan . e . s

teur artistique de la Fashion Week de Strasbourg. Ce prodige de la coiffure milite pour le développement durable, en réduisant l’empreinte de ses salons sur l’environnement, en favorisant les produits capillaires éco-responsables ou coloration 100% végétale. Bravo. Coiffure Bernard + Kraemer Paris par Benjamin Stalter 24, rue Jacques Kablé | Brumath CC Auchan Hautepierre | Strasbourg CC Cora Mundo | Mundolsheim www.coiffurebernard.fr www.groupekraemer.com


Sylvie Ribaut FLEURISTE Par CÉCILE BECKER — Photos HUGUES FRANÇOIS

Sylvie Ribaut, gérante de Vert Clair, ne s’arrête jamais : pimpante, elle est aussi exigeante et surtout envers elle-même. Quand elle a une idée derrière la tête, rien ne peut l’arrêter. C’est ce qu’il s’est passé quand elle a décidé d’abandonner la finance (et les revenus confortables qui vont avec…) : « C’était il y a 24 ans, la naissance de ma fille a été l’élément déclencheur, j’avais besoin de me servir de mes mains. » Elle qui s’est toujours sentie mieux au milieu de jardins choisit les fleurs, sans CAP, en se formant auprès d’un fleuriste et surtout, à la force de ses poignets. « 35 ans de métier. Il n’y a pas de secrets : il faut travailler. Vert Clair est ouvert 365 jours par an. » Aujourd’hui, 105

elle forme des jeunes : « Je récupère souvent celles et ceux qu’on laisse sur le bord de la route, je considère que la base de tout, c’est la confiance. » Et la confiance, parlons-en. Sylvie a fait le choix de varier son activité en proposant de l’événementiel : Vuitton, l’Eurométropole, les Internationaux de Strasbourg lui confient régulièrement leurs clés et la décoration. Et puis comme elle n’en a jamais assez, elle est aussi suppléante de Bernard Stalter, président de la Chambre de métiers d’Alsace, depuis deux ans. Elle a également intégré la fondation Passions Alsace : « Nous récupérons des dons des entreprises et les reversons à des associations alsaciennes

qui portent des projets d’intérêt général. » Proximité toujours. Notons qu’à l’heure « écolo », Sylvie Ribaut avait déjà fait le choix de se passer autant que faire se peut des fleurs de Hollande. Elle source elle-même une bonne partie de ses producteurs : ils sont dans le Midi pour le mimosa ou en Italie pour les feuillages. Pas étonnant qu’elle ait décroché en 2013 le trophée Marlène Schaeffer, récompensant les femmes engagées en faveur de l’artisanat ! Vert Clair 11, boulevard de la Dordogne Strasbourg www.vitrine.vert-clair.com


DOSSIER

Les nouveaux services Par MARIE BOHNER Illustration ADRIÀ FRUITOS Photos PASCAL BASTIEN

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ZUT ARTISANAT | Dossier | Les bières artisanales


Filières courtes, lutte contre l’obsolescence programmée, urgence climatique et équilibre alimentaire : tous les aspects de la consommation à l’échelle de la ville et au-delà sont impactés par la transition environnementale, sociale et numérique. Les exigences des client. e . s évoluent et engendrent des contraintes qui peuvent, avec de la créativité et de l’innovation, devenir autant d’opportunités.

L’innovation dans les services proposés par les artisans vient souvent d’un constat qu’eux-mêmes dressent de leur environnement. Chez Emmanuel Morin, qui avait lancé il y a 9 ans l’entreprise Com.O.Resto, restaurant fast good qui proposait un service de livraison dans quelques bars, il s’agissait de pallier un manque : «  Quand j’ai faim, j’aimerais plutôt avoir un tartare coupé au couteau ou un onglet de bœuf qu’un kebab, avec la possibilité de manger sur un banc dans la ville ou dans mon bistro préféré. Parfois, on est à l’apéro, une tablée de 8 personnes, et seulement la moitié veut manger. On a envie de rester où on est tout en mangeant un plat de qualité  : c’est un plus pour le client ou pour un endroit qui n’est pas adapté à la restauration. » Pour Jean-Paul Lehrmann, des Fleurs Kammerer à Illkirch-Graffenstaden, le souci était pratique, environnemental et économique : « Les centres-villes se ferment aux automobiles diesel, donc nous avons investi dans un véhicule au gaz naturel pour nos livraisons depuis 4 ans. C’est écologique et économique puisque nous payons les consommations de carburant 10  % moins cher.  » La même logique a poussé la famille Lehrmann à travailler sur le développement de la livraison des fleurs à vélo à partir des beaux jours, ce qui leur a valu un Trophée éco-mobilité. Cependant, si les constats semblent souvent partagés, les réponses sont parfois très diverses, comme le souligne Catherine Trautmann, Vice-Présidente 107

de l’Eurométropole, déléguée au développement économique et coordinatrice du Plan Climat : « Il y a une vraie conscience qui s’est renforcée chez les professionnels comme chez les citoyens, c’est celle de l’impact sur le climat de nos modes de consommation. Que ce soit par rapport aux déplacements, aux matériaux, à la nourriture… Mais le développement du e-commerce engendre plus de véhicules, pas toujours propres, dans l’espace urbain. Les modes de consommation peuvent être producteurs de progrès, de bien-être et de réduction d’impact sur la planète, mais ça peut être aussi tout l’inverse. » Proximité, disponibilité La distinction, dans les nouveaux services des artisans, doit se situer au plus près du client, proposant une expérience plutôt qu’une simple consommation. Un rapport humain privilégié et un service sur-mesure que l’artisan peut assurer de façon idéale, surtout si sa structure est petite, donc agile. Un service qu’il assurera d’autant plus volontiers que ce rapport humain est aussi ce qu’il recherche dans son métier. Ainsi Alexandre Manceau, alias Doc’Bike, propose de la réparation de vélos à domicile : « Réparer les vélos à domicile aujourd’hui, ça rappelle un peu la démarche de Carglass il y a 10 ou 15 ans. Le client n’a pas toujours le temps de mettre le vélo dans la voiture et de le déposer. Autant aller directement chez lui. C’est une relation privilégiée. Je m’occupe unique-


DOSSIER

ment de lui au moment où j’y suis, ce qui permet aussi d’être un peu plus efficace. » Une flexibilité qui lui permet d’adapter ses horaires aux particuliers, donc souvent hors horaires de bureau, mais qu’il choisit et vit comme une liberté plutôt qu’une contrainte. D’autant que cette hyper-agilité est couplée à une permanence retrouvée, là aussi appréciée  : Doc’Bike répare les vélos toutes les semaines sur les marchés d’Illkirch-Graffenstaden et d’Eckbolsheim. Et aujourd’hui, dit-il, il serait impensable pour ses clients qu’il manque un rendez-vous. Cette relation humaine était aussi ce qui animait Emmanuel Morin pour Com.O.Resto : « Je livrais ma propre cuisine, à vélo, à une clientèle « amie ». Nous étions 2, un à la cuisine et l’autre à la livraison, on livrait des gens qu’on connaissait, beaucoup par bouche-à-oreille. C’était un rapport privilégié. » Une agilité qui avait un indéniable attrait économique pour Com.O.Resto : « La flexibilité en termes d’horaires et de lieux pour les livraisons, ça nous démarquait : c’était vraiment un service en plus. Faire 40 à 50 couverts dans la soirée sans avoir une table et une seule place assise, c’est magique  !  » Un rapport singulier cultivé et entretenu, tant bien que mal, par une présence sur les réseaux sociaux, même si la petite taille des structures et des moyens limités leur permettent rarement d’y être très investis. Les usages numériques installent un impératif d’immédiateté  : le développement d’une culture de l’instantané, aussi bien dans les livraisons que dans l’accès à l’information, impose un rythme soutenu. Plusieurs artisans signalent que cette culture du e-commerce rend les clients plus volatiles, en même temps que plus exigeants. C’est le constat de Jean-Paul Lehrmann  : 108

ZUT ARTISANAT | Rendre service | Les nouveaux services

« Depuis que le numérique se généralise au niveau des particuliers, nous remarquons qu’une frange de la clientèle est plus volatile. Ils n’hésitent pas à aller ailleurs pour vérifier si nous sommes toujours à la page. » Ce contact numérique leur a cependant aussi permis de développer un service nouveau, le « click & collect ». Emmanuel Morin ajoute : « La clientèle à Strasbourg est plutôt volatile, elle va dans un endroit, puis le délaisse pour un autre, puis revient… C’est à la fois une chance et en même temps ça oblige à tout le temps se remettre en question. » Souvent ce sont les clients euxmêmes qui deviennent prescripteurs des services qu’ils souhaitent voir se développer. «  J’ai commencé à faire du marquage de vélos parce que c’était une grosse demande de ma clientèle, explique Alexandre Manceau. Pour l’instant, la machine est loin d’être amortie, mais c’est un service rendu. » Consommer autrement Les clients deviennent exigeants et économes, et c’est encore un défi à relever, comme l’explique Esther Lehrmann des Fleurs Kammerer : « La fleur est un produit de luxe. Avec les restaurants, ce sont ces dépenses-là qui sautent quand le budget est serré. Et puis il faut sensibiliser une clientèle plus jeune, sensible à l’écologie. Ma fille de 14 ans exige qu’on arrête de boire de l’eau en bouteille. C’est génial ! À nous de nous adapter, de percevoir les choses au bon moment, parce que tout va très vite.  » Une adaptation possible, selon Catherine Trautmann, par ce qui constitue à la fois la force et la fragilité des artisans : « La demande du consommateur vis-à-vis de l’artisan va se situer de la qualité du produit jusqu’à la manière dont il va l’acheminer, sa durabilité, sa solidité, sa


Alexandre Manceau, fondateur de Doc'Bike, sur le marché d'Illkirch-Graffenstaden.

« Les artisans s’adaptent, ce qui les rend compétitifs. » Catherine Trautmann

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compatibilité avec la santé. L’attente du consommateur est une contrainte, parce qu’elle crée un espace de marché relativement précis, mais en même temps c’est une opportunité. Les artisans sont dans un espace personnalisé, ils ont des solutions sur les matériaux qu’ils peuvent faire valoir, y compris dans les modes de travail, par exemple en itinérance. Les artisans s’adaptent, ce qui les rend compétitifs. » Le numérique permet aussi de remédier au sentiment de solitude que beaucoup d’artisans disent ressentir dans leur activité. Des plateformes se mettent en place, comme Upkay qui met en relation les chauffagistes de l’Eurométropole avec leurs clients ou Vélodomicile pour les réparateurs de vélo. En plus d’afficher des valeurs et des engagements face aux clients, ces plateformes facilitent la prise de rendez-vous et la visibilité. Doc’Bike a rejoint Vélodomicile : « Le réseau apporte plus de crédibilité et du poids au niveau des fournisseurs. Nous avons obtenu des conditions intéressantes avec un fournisseur électrique  : des réductions pour les clients, des garanties parce que le matériel est monté par nous… »

Par leur place centrale entre les exigences d’immédiateté du service, de durabilité des produits et des compétences ancrées dans la durée mais toujours renouvelées, les artisans offrent un reflet tendu des contradictions de notre société. Ils sont les premiers obligés, par leur forte capacité de résilience à tracer un chemin vers les villes de demain. Une fonction d’exemplarité qui devrait s’appliquer à toutes et tous, comme le souligne Catherine Trautmann : «  Évidemment, il faut changer les comportements, y compris dans les collectivités. L’économie du partage, ça marche quand les règles sont respectées. » www.docbike.free.fr www.fleurskammerer.com www.upkay.com www.velodomicile.fr


La sélection de la rédaction Avila

vraie fuite des cerveaux artistique et créative. On entend parfois qu’il ne se passe rien à Strasbourg, mais pour cela il faut y rester ! », ironise Alexandre. Le concept de ce salon niché en étage : permettre à des coiffeurs indépendants de profiter d’un lieu, en développant leur propre clientèle, tout en facilitant le contact. En plus de la coiffure, la création locale s’y montre lors d’expositions temporaires vernies à grands coups

de beats électros. On craque aussi pour les bijoux précieux fabriqués main de Maïli Nguyen y officiant aussi comme esthéticienne. (C.L.) 69, rue des Grandes Arcades Strasbourg www.avila-coiffure.com

Photo : Henri Vogt

Salon appartement créatif piloté par Alexandre Lesmes depuis 2004, Avila cultive la mixité culturelle et un savoir-faire capillaire pile dans la tendance. Lorsque ce coiffeur hyperactif ouvre la première plateforme de services pour coiffeurs indépendants, c’est la révolution ! « Toutes les forces vives s’en vont dans les capitales. On assiste à une

En studio ou en atelier, on prend soin des clients et aussi des objets.

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ZUT ARTISANAT | Rendre service | La sélection de la rédaction


Photo : Pascal Bastien

Photo : Henri Vogt

Maison Galant On avait déjà assisté à une vague contagieuse de barber shops à Strasbourg. C’était sans compter l’arrivée du petit dernier. Chez Maison Galant, le poil aussi est à la fête. Mehdi accueille dans son salon élégant aménagé sans chichi, mais avec goût, à quelques pas de la Cathédrale. Ici les matériaux sont bruts et le mobilier bien choisi ; on y reconnaît d’ailleurs la patte des designers du studio Petit Martin ! Coiffure, barbe, soins du visage et des mains : devenir galant sera définitivement votre plus bel atout, Messieurs ! (C.L.) 10, rue du Vieil Hôpital | Strasbourg 03 67 97 87 95 111

Harley-Davidson Center of Alsace Un atelier à l’ancienne accolé à la concession Harley-Davidson : pour être honnête, nous avons été (agréablement) surpris. Pourtant, il faut bien que ces deux roues mythiques soient préparées, bichonnées, réparées, remises à neuf, voire customisées et modifiées avant de rejoindre leurs propriétaires souvent très exigeants. Steven Balbenweck, 31 ans, travaille dans l’atelier depuis 2002. C’est le plus « ancien », il l’a vu évoluer : « La clientèle a changé, cela correspond à l’évolution de la marque. Longtemps, on a associé Harley-Davidson aux vilains garçons. Aujourd’hui, nous avons un public plus jeune et nous avons affaire à des cadres. » Une aubaine pour Steven et ses

collègues, passionnés par la mécanique et avant tout par la moto : « Ces métiers permettent de nous libérer tout en nous basant sur la technique pour donner des conseils adaptés. Ces gens qui ont les moyens nous permettent de nous exprimer. » Techniquement, tout est complexe d’autant que depuis plusieurs années l’électronique vient se frotter à la mécanique. Les 6 mécaniciens qui travaillent ici ne cessent de se former aux nouvelles techniques et technologies : chaque nouveau modèle arrive avec son lot de nouveaux outils. L’atelier Harley-Davidson est divisé en deux. En bas, l’atelier courant avec ses travaux habituels : nettoyage du moteur (qui

nécessite alors d’être entièrement démonté), changement des guidons, préparation des nouveaux modèles prêts à vendre et un deuxième ; à l’étage, les plus longs travaux. Il leur arrive parfois de réparer des motos très accidentées. Nouvelle étape dans la vie de la concession : l’apparition de Motorezo, une concession spécifique à la moto d’occasion puisque le Center of Alsace propose de reprendre les motos de ses clients qui souhaitent en changer. (C.B.)

6, rue du Commerce Fegersheim harley-strasbourg.com


Photos : Christophe Urbain

Gauthier Bauer Sellier

Gauthier Bauer a repris la sellerie de son père Gérard en 2005. Bien qu’il passe aujourd’hui la majeure partie de son temps dans les bureaux à gérer devis, factures et clients : « Ça [lui] permet d’avoir une vue d’ensemble sur la boîte, d’avoir immédiatement conscience des possibilités et limites. » Mais tout n’a pas été si simple. Jeune, Gauthier Bauer se tourne vers la menuiserie, un parcours classique entre BEP, Compagnons du devoir et apprentissage. Presque huit ans plus tard, il veut évoluer et en parle à son père, qui souhaite justement passer la main de sa sellerie, connue et reconnue dans le milieu des collectionneurs de voitures anciennes. Passionné de moteurs, il lâche tout et suit une formation destinée aux jeunes entrepreneurs pour intégrer les bons réflexes. Honnête, il a conscience de la difficulté de son métier, d’autant qu’au fil des années, les gros contrats se sont faits moins nombreux. Si le Parlement européen et l’Hôpital civil continuent de faire appel à la sellerie

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pour arranger sièges et brancards, les restrictions budgétaires ont causé un ralentissement des commandes. Il a alors instauré une vision plus décalée de la sellerie et s’ouvre à d’autres produits plus contemporains, notamment au design, tout en restant attaché « au nécessaire plus qu’aux gadgets ». Audelà de la commande de sacoches destinées à recevoir des joysticks pour toutes sortes d’ouvriers, il imagine des sacs, vestes, tabourets, fait des tests, s’amuse et précise alors avec humour : « Aujourd’hui, on a tendance à oublier ce qu’est un sellier, on a oublié que si on n’a pas mal aux fesses quand on s’asseoit, c’est grâce à ce savoirfaire ! » Il dit travailler « un produit unique » : le cuir. « J’ai quelque chose de vivant entre les mains. C’est une découverte sans fin. » Il est parfois amené à travailler des cuirs d’exception, notamment lorsqu’il est chargé de refaire les selleries de voitures anciennes pour lesquelles il recherche la teinte et le tannage d’origine. Une aubaine

ZUT ARTISANAT | Rendre service | La sélection de la rédaction

pour ce passionné de vieilles carrosseries qui vit de sa passion H24. Avec un groupe de copains, il a monté le Cam Shakers Car Club : ils construisent de A à Z dirt track racers et autres bolides, une activité qui les a récemment emmenés jusqu’à Los Angeles. Curieux de tout, il nourrit son travail d’autres expériences. Pour faire simple : toujours les mains dans le cambouis. (C.B.)

Sellerie André 4, rue Électricité | Geispolsheim www.sellerie-andre.fr


Droguerie du Cygne

Photo : Pascal Bastien

Équeuteur de tomates, brosse à brosse, véritable plumeau… Il faut être Prévert pour dresser l’inventaire de la Droguerie du Cygne, l’une des plus anciennes de France. Au-delà de l’incroyable diversité des références de ce temple de la droguerie, c’est l’ambiance de la boutique qui surprend par sa jeunesse et sa modernité. En reprenant la droguerie de sa maman, il y a un an et demi, Diane Meyer Stub a abandonné ses élèves, mais retrouvé l’ambiance du commerce qui a bercé son enfance. Le chien Endy est

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resté, mais entourée de Bonnie et Marjorie, Diane a su dépoussiérer cette institution en y impulsant ses convictions écolo, son goût pour les dernières tendances, son crédo pour les produits locaux ou de fabrication française. « Pas besoin d’être un concept store pour dénicher des produits uniques pour l’univers de la maison », plaisante la jeune gérante en déballant ses tout nouveaux « Bee Wrap », de jolies toiles enduites de cire d’abeille qui ringardisent aluminium et cellophane. « On privilégie les produits naturels, sauf quand il n’y a pas d’alternative efficace à un peu de chimie. On défend des

produits auxquels on croit, avec pour devise “moins de plastiques et de déchets”. » Les amateurs de produits ménagers fait maison l’ont bien compris : on trouve ici tous les ingrédients nécessaires mais surtout des recettes éprouvées qu’on s’échange de générations en générations. C’est un autre secret de la longévité de cette boutique historique : ici le conseil est une science humaine ! (C.M.) 24, Grand’Rue | Strasbourg Instagram : droguerie_du_cygne


DOSSIER

Mon cordonnier Par CÉCILE BECKER Photos CHRISTOPHE URBAIN

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ZUT ARTISANAT | Dossier | Les bières artisanales


Exerçant majoritairement en centre-ville, les artisans cordonniers incarnent (hors métiers de bouche) l’artisanat de proximité. Garants d’un savoir-faire ancestral, ils sont aussi les plus exposés aux fluctuations du marché et payent le prix de la globalisation.

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Lorsqu’il s’est agi de fabriquer ce horssérie consacré à l’artisanat, nous nous sommes largement nourris de lectures et d’écoutes de nombreux ouvrages et autres émissions radiophoniques. Ici et là, les spécialistes sont formels : le retour à l’artisanat serait un phénomène urbain. En y réfléchissant, nous avons cherché une incarnation à ce phénomène et avons tout naturellement pensé au cordonnier, qui, selon nous, représente la quintessence de l’artisanat : proximité (il a pignon sur rue), et savoir-faire. La chaussure, objet du quotidien, lorsqu’elle s’use, ne se répare qu’avec des techniques ignorées par le commun des mortels. Force est de constater que cette image d’Épinal un tantinet naïve s’est heurtée à la réalité du métier. Bruno Metzger, maître bottier cordonnier et président de la corporation des cordonniers, nous disait il y a quelque temps encore : « Je pense que les gens veulent retrouver de belles choses qui durent, c’est pourquoi on en revient à l’artisanat ». Il témoignait d’un regain d’activité après une période de creux, confirmant notre intuition. Mais les consommatrices et consommateurs se tournent toujours majoritairement vers les chaussures fabriquées industriellement. Forcément moins chères, elles sont fabriquées dans des conditions déplorables avec des matériaux peu résistants. Sébastien Mas, cordonnier, le déplore  : «  Les gens n’ont plus la culture de la chaussure  : c’est un objet qu’on use et qu’on jette. La qualité des chaussures va en s’amenuisant, la faute à

la globalisation. » William H., cordonnier, y va plus fort  : « Ce qui a tué les cordonniers, ce sont les chaussures en plastique. Avant, la chaussure était un luxe : même les classes populaires s’achetaient de belles chaussures dont elles prenaient tellement soin qu’elles pouvaient se les passer de génération en génération. » Il est d’ailleurs édifiant de se pencher sur l’histoire et l’évolution du métier : des saints Crépin et Crépinien (patrons des cordonniers, torturés et morts dans des conditions atroces au IIIe siècle) qui offraient leurs souliers aux plus pauvres, jusqu’au Moyen Âge, le cordonnier est avant tout celui qui fabrique des souliers. L’arrivée galopante de l’industrie au XXe siècle le forcera à se tourner vers la réparation. Aujourd’hui, c’est curieusement dans les pays développés que les cordonniers sont « les plus mal chaussés », payant le prix de la surconsommation, alors que dans les pays plus pauvres la tradition de la fabrication de chaussures est encore bien réelle –  un constat qui en dit long sur la relation que nous entretenons aujourd’hui à l’objet… Aujourd’hui, la cordonnerie regroupe trois métiers  : le cordonnier réparateur, le cordonnier bottier et le cordonnier multi-services, certains cumulant l’une ou l’autre activité pour s’en sortir. Deuxième coup dur : l’apparition des services minute au mitan des années 50. William H. explique : « Les gens pensent que c’est moins cher et plus rapide, ce n’est pas toujours le cas. De plus, la plupart des gens qui y travaillent sont formés en quelques semaines et n’y connaissent pas grandchose. » Résultat : les artisans cordonniers, les vrais, se retrouvent à devoir rattraper l’ouvrage catastrophique de certains de leurs confrères, en plus d’essuyer le revers d’une telle culture : « Ça ne va jamais assez vite, une semaine de délai c’est pour beaucoup de gens la fin du monde… On a perdu la tête  », déplore Sébastien Mas. Petits commerces qui quittent les centres-villes, perte de bon sens, sur-consommation ; les cordonniers strasbourgeois seraient-ils pessimistes ? William H. fait renaître un brin d’espoir : « Il faut se recentrer sur le vrai métier, revenir aux fondamentaux et faire son métier jusqu’au bout. Ce qui fera la différence, c’est de montrer que nous connaissons la fabrication par cœur. Ce qu’on fait ? Du savoir avec de la matière. »


DOSSIER

William H. « Là, voilà, être cordonnier, c’est ça. Je vous donne ça [il nous tend un bout de cuir] et vous me faites une chaussure, ok ? Vous voyez ça, c’est du veau tannage extra lent, ça c’est une chaussure ! » William H. est un sacré personnage, « atypique » dira-t-il, un peu bourru – c’est ce qui fait tout son charme – mais surtout passionné et forcené de travail. La chevelure folle et grisonnante, l’œil pétillant, il parle en ponctuant ses phrases 116

ZUT ARTISANAT | Rendre service | Mon cordonnier

de légers jurons avec l’accent d’un titi parisien. Normal, c’est de la capitale que vient le bonhomme. Tout gamin, il aidait déjà un maître bottier qui travaillait pour l’opéra (« j’y allais surtout pour les nanas » plaisante-t-il). Quelques temps plus tard, à l’âge de 10 ans à peine, il rend service à des cordonniers ou couturiers : « J’allais faire coudre des chaussures chez des gens qui avaient des machines. Je leur faisais quelques courses. Il


me donnait un pourboire, ça me plaisait bien. » Il suivra donc la voie qui lui est naturellement ouverte et se formera chez un cordonnier avant de déménager à Strasbourg et d’ouvrir sa propre crèmerie il y a 30 ans. Il testera plusieurs boutiques (boulevard de la Marne, Molsheim, Haguenau, Schiltigheim, route du Polygone), avec l’envie d’ouvrir une petite chaîne, baisse les bras, effrayé par les charges financières, et installe sa cordonnerie au 9, rue de l’Église. Son savoir-faire, il l’augmente au contact du cuir : « C’est ça, notre matière première. » Il le connaît ainsi par cœur. Qu’il provienne de la tannerie Degermann à Barr ou d’Annonay, il connaît chacune de ses propriétés et les techniques pour le modeler. Il dessine et fabrique ses propres modèles – et même des modèles de baskets –, propose un service sur-mesure et répare évidemment les souliers qui lui sont confiés tout en tenant à mettre les points sur les i : « Un cordonnier ce n’est pas celui qui remet des talons et qui colle des semelles, c’est quelqu’un qui fabrique des chaussures. » S’il affirme « qu’être artisan, c’est être seul », déplorant que « les gens ne s’aident plus, ne se parlent plus » un peu désabusé, quand on lui demande pourquoi il a choisi ce métier, il répond : « Parce que c’est un très beau métier, intelligent, vraiment intelligent. » Un métier qui suppose de toujours se remettre en question. Nouvelle étape dans la vie de sa petite entreprise : l’ouverture d’un e-shop. Cordonnerie Williams H. 9, rue de l’Église Strasbourg Boutique Williams H. 17, rue du Fossé-des-Tanneurs Strasbourg

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DOSSIER

Sébastien Mas La vie de Sébastien Mas n’est pas un long fleuve tranquille. Après avoir passé de longues années en pâtisserie, il part faire l’armée, devient chauffeur poids lourd, travaille dans une raffinerie avant de se transformer en conducteur de pompe à béton. Et patatras… Un lourd accident du travail le stoppera tout net pendant plus de deux ans. Pour s’occuper, il se met à restaurer une coccinelle dans l’arrière-boutique d’un copain cordonnier à Bischwiller, et se met à envisager le métier. « Je lui ai dit : “si un jour tu vends ta cordonnerie, tu m’appelles”, il m’a rappelé la semaine d’après. » C’était il y a 14 ans. Entre-temps, il a déménagé sa boutique au centre-ville de Strasbourg en 2010 –  «  les gens ont plus de moyens dans les centres-villes » –, s’est mis à la fabrication 118

de ceintures et dessine ses propres modèles de chaussures ensuite fabriquées dans un petit atelier artisanal français. « En terme de qualité, ce que je fais, c’est l’équivalent de Berluti. Sauf qu’au lieu de 2 000 €, je vends mes derbies homme à 400  € avec choix des patines.  » En ce moment, il tente de créer ses premiers prototypes d’escarpins après avoir tenté l’expérience des derbies pour femmes. S’il «  adore [son] métier  » et clame son amour « des belles choses de qualité », il dépeint un métier difficile à exercer dans les conditions actuelles  : «  des charges, des taxes, des clients volatiles  » et ne se dégage pas de salaire depuis 3 mois pour pouvoir palier une baisse temporaire d’activité. Le salut ? « Il faudrait que les consommateurs renouvèlent leur rapport

ZUT ARTISANAT | Rendre service | Mon cordonnier

à l’objet et comprennent l’importance de la qualité : on passe la moitié de sa vie sur nos pieds et l’autre dans un lit. C’est exactement les deux domaines où les gens ont du mal à investir. » Alors il fait œuvre de pédagogie et raconte souvent l’histoire du cuir, de son métier, sensibilise sa clientèle au temps que la réparation et la fabrication requièrent. Être artisan ? «  Ça recentre sur l’essentiel, ça remet les pieds sur terre ». Pourvu alors qu’ils soient bien chaussés. Sébastien Mas 21, rue des Charpentiers Strasbourg


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LES ENGAGEMENTS DE LA CAPEB AU QUOTIDIEN AUPRÈS DES ENTREPRISES


L’actu Par CÉCILE BECKER

AG2R La Mondiale : au service de la transmission Depuis 2012, le groupe AG2R La Mondiale propose en Alsace-Lorraine un service d’accompagnement de transmission d’entreprise organisée (TEO). Un réel besoin si l’on s’appuie sur les chiffres qui mentionnent que 60% des cessions s’effectuent dans le cadre d’un départ à la retraite. « L’idée est que le cédant ne perde pas ses droits et conserve une protection sociale une fois qu’il se retrouve à la retraite », indique César Meilicke, animateur régional pour la transmission d’entreprise organisée et qui gère une trentaine de dossiers chaque année. Pour cela, le groupe AG2R La Mondiale s’est associé à MeetPRO, une start-up de mise en relation entre repreneurs et cédants afin que certains savoir-faire ne sombrent pas dans l’oubli. Comme un site de rencontres entrepreneuriales, finalement. www.ag2rlamondiale.fr

Libre Objet L’association Libre Objet est une belle idée née dans un lieu propice aux perspectives d’avenir : le milieu carcéral. À l’origine appelé Objets Détenus, le projet permettait aux détenus de la maison d’arrêt de

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l’Elsau de s’évader un moment par la création. Aujourd’hui, l’idée de l’association est simple : en passant par l’art et la création, il s’agit de créer une structure d’accompagnement et d’insertion dans le monde du travail pour les personnes les plus démunies. Une soixantaine d’artistes créent et mettent à disposition leurs créations qu’elles soient reproduites manuellement en petites séries dans les ateliers et vendues par les salariés de Libre Objet. En ce moment, une large gamme d'objets est fabriquée en bâche recyclée. L’équipe pédagogique assure en plus des formations dans différents domaines comme le perfectionnement de la langue française, les mathématiques ou encore l’aide dans la recherche d’emploi. (C.L.) 91, route des Romains | Strasbourg www.libreobjet.com

Jegeremon.biz Jegeremon.biz, c’est quoi ? Un service qui vient proposer aux entrepreneurs des très petites, petites et moyennes entreprises, un accompagnement numérique et toutes les solutions (en cloud) pour travailler en ligne, des outils généralement proposés pour les grandes entreprises. Créée par deux Alsaciens (Marc Hill et Jean-Christophe Uhl), le service est désormais sollicité sur le plan national. www.jegeremon.biz


iTruck Un ordinateur, une tablette ou un smartphone en panne ou même carrément brisé, et c’est la panique à bord. Vers qui se tourner ? Où aller ? iTruck, projet soutenu par Tango&Scan en 2016 (donc par l’Eurométropole de Strasbourg et ACCRO), est un e-truck – comme un food truck sauf qu’ici on ne cuisine pas, on répare le matériel informatique pendant que vous vaquez à vos occupations. L’idée sort tout droit de l’imagination de Vladimir Oswald, jeune entrepreneur qui avait déjà créé Optimoov en 2013, une structure qui aide les entreprises à faire des économies autour de leurs véhicules de sociétés en se basant sur la géolocalisation. Pour savoir où le camion se trouve, il suffit de télécharger l’application. www.itruck.fr

Et le ramonage ? À l’heure où l’hiver laisse place au printemps, petit rappel : n’oubliez pas d’entretenir votre cheminée – si vous avez la chance d’en avoir une. La plupart des consommateurs l’entretiennent une fois par an, juste avant l’hiver, mais la corporation des ramoneurs du Bas-Rhin vous encourage vivement à le faire deux fois par an, de préférence en septembre et en février. Et de faire appel à un artisan-ramoneur. Une question élémentaire de sécurité. Corporation des ramoneurs du Bas-Rhin www.ramoneurs67.monwebpro.com 121

Garage EuropAuto Certes, nombreux sont les garages à proposer un prêt ou la location d’un véhicule durant la durée des travaux de réparation. EuropAuto va plus loin et met à disposition des Vélhop de courtoisie. Une initiative écolo saluée par un Trophée Qualité Accueil 2018 remis par la Chambre de Commerce et d’Industrie Alsace Eurométropole. www.garage-europauto.fr

Pressing Von Elsass Dès que l’on entre dans l’un des 4 pressings strasbourgeois, la blanchisserie annonce la couleur « Savoir fer von Elsass » ! Le ton est donné et il est décalé, à l’image du propriétaire des lieux Thierry Strauss, qui a repris l’affaire en 1984. Ici, le jeu de mots est roi et s’affiche en vitrine. Côté savoir-faire, pas de blague, ici on prône l’excellence, du nettoyage de textile ou tissu d’ameublement aux services de repassage et de retouches. Une nouveauté en exclusivité : la désinfection à l'ozone pour neutraliser les odeurs les plus tenaces. (C.L.) 24, rue de Zurich 11, rue Geiler 131, rue Boecklin 37, rue Finkwiller www.lepressing.alsace


DONNER DU SENS Propos recueillis par SYLVIA DUBOST Photos PASCAL BASTIEN

À Meisenthal, au cœur des Vosges du Nord, le Centre International d’Art Verrier articule depuis 20 ans savoir-faire traditionnel et création contemporaine. En s’appuyant sur une production artisanale avec une approche innovante, il a redynamisé tout un territoire. Yann Grienenberger, son directeur, nous éclaire sur les principes et les désirs qui soustendent ce projet pionnier et exemplaire.

Quels étaient les objectifs du CIAV à sa création ? Le CIAV a été fondé sur une friche, où existait déjà un musée. C’est important, car cela permet de faire comprendre ce qui s’est fait par le passé ; mais dans un musée on ne présente que des objets. Ce qui avait disparu, ce sont les savoir-faire, qu’on ne peut pas congeler et décongeler, et ce n’est pas avec un tuto sur Internet qu’on les fait renaître. Lorsque cette chaîne de transmission se brise, le savoir se perd rapidement. Ce qui s’est également perdu, ce sont 8000 moules, revendus, refondus au moment où la manufacture a fermé. Or, c’est ça qui permet de fabriquer en série, car c’est de l’artisanat, certes, mais aussi une manufacture qui faisait vivre des vallées entières. Les trois objectifs principaux, qui sont les trois mamelles du CIAV, étaient de sauvegarder les savoir-faire et de conserver les outils, en reconstituant

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notamment une moulothèque après le moulicide ; de faire de ces outils un terrain de jeu pour des créateurs contemporains et de remettre cet héritage en culture ; de partager cela avec le plus grand nombre et de faire comprendre ce qu’est l’artisanat, ce qu’est le verre. Comment avez-vous reconstruit cette longue chaîne de transmission de savoir-faire ? On a reconstitué patiemment les équipes de verriers. Certains venaient de Saint-Louis, d’autres de Lalique, et on a passé des soirées entières avec des maîtres verriers vétérans. C’est d’homme à homme que les savoir-faire se transmettent, dans le coin on parle de kniff, de coup de patte. Aujourd’hui, on a ici des verriers de différentes générations, pour que la question de la transmission ne soit pas le SOS qu’on lance quand c’est presque trop tard, mais qu’il y ait une

hygiène de transmission naturelle au quotidien. Ne pas transmettre, c’est voler. C’est vrai qu’il y a toujours une culture du secret, induite peut-être par la manière de former à l’époque, où on disait que ce qu’on a dans les mains vaut de l’or. Or je pense qu’on gagne à partager. À l’époque, comment a-t-on perçu cette initiative ? Le projet a été porté par une volonté politique forte, mais on était quand même perçus comme des artistes, de doux rêveurs. À côté, il y avait des sites prestigieux, comme Lalique, SaintLouis, Baccarat, alors ouvrir un petit atelier… Même les autochtones nous voyaient comme un ovni. À l’époque, personne ne voyait travailler les verriers, peut-être aussi à cause des secrets de fabrication, alors en ouvrant au public depuis 30 ans, on a peut-être réconcilié le public avec ce métier qu’on disait mal aimé, mal payé.


Que nous apprennent ces artisans ? L’attachement au métier. Pour moi, ce sont des héros : ils changent de projet tous les jours, se remettent en question en permanence, avec une vraie exigence. Mais ils partagent une culture commune, un héritage, qui fait que ce ne sont pas que de simples exécutants, mais vraiment des acteurs de leur territoire. Après avoir été longtemps dénigré au profit du « travail intellectuel », l’artisanat bénéficie aujourd’hui d’un regain d’intérêt, et on parle à nouveau beaucoup d’intelligence de la main. Le travail artisanal est-il pour vous un travail intellectuel ? Jean-Marc, en T-shirt gris là-bas, a été nommé maître d’art par Fleur Pellerin il y a deux ans. La nuit, il rêve en verre, réactive des astuces, des questionnements, se refait des scénarios. Parfois, sur un projet, il faut revenir à ce qu’on a testé et abandonné il y a 15 ans, s’inspirer de ce qu’ont fait les autres. Il faut à chaque fois mettre en place une mécanique intellectuelle importante. Je le vois aussi chez les étudiants d’écoles d’art qui viennent chez nous. On sent chez eux la prééminence et l’importance des logiciels de modélisation 3D, qui font que tous les projets se ressemblent. Quand ils arrivent ici, on leur demande de plier les bécanes, on leur montre l’alphabet technique, ils expérimentent avec les outils. Et leur projet se transforme, nourri par le faire, alors qu’au départ c’était une idée de salon. Il faut d’abord éprouver le matériau, le comprendre, et après tu peux le torturer. Mais combien d’écoles ont encore des ateliers ? Souvent elles n’ont plus que des salles avec des ordi… 124

ZUT ARTISANAT | Plan large | Le CIAV

Votre secteur connaît-il vraiment un renouveau ? Il y a de moins en moins de boulot pour un souffleur de verre. Il reste quelques grosses manufactures dans le Grand Est et quelques ateliers, mais rien en intermédiaire. N’ont résisté que les marchés de niche, ceux qui sont attachés au trafic touristique ou qui font partie d’un grand groupe qui a les moyens d’accompagner les restructurations des ateliers, qui coûtent très cher. Aujourd’hui il n’existe que deux CAP publics en France, ensuite l’équipement coûte cher et le fonctionnement aussi. Mais maintenant se créent des plateformes où on partage les équipements. On a vu dans les dernières salves de stagiaires des signes de reconnaissance, des manières de s’habiller. C’est devenu chic d’être verrier, ils se tatouent des outils, il y a quelques années c’était inimaginable ! Il y a aussi de plus en plus de projets collectifs, entre création, animation, rapport au territoire. C’est aussi un effet lié au mouvement général de la fin des grosses unités de production. Les verriers se sont affranchis du cadre industriel de production, et s’organisent différemment autour de valeurs communautaires. Artisanat, production locale : on a l’impression que le CIAV a été pionnier, et que l’époque vous a rattrapé… Nous sommes un centre de recherche, notre objectif est de partir en éclaireur. Notre statut public nous aide à être à l’aise avec ça, et la vente des boules de Noël nous permet d’auto-financer nos projets sans perdre notre âme. C’est aussi une mécanique du bon sens. À l’origine de l’humanité, les lieux de production se sont implantés là où il y avait les ressources naturelles. Maintenant, on s’implante là où les

charges sont les moins chères, en dépit de la dette sociale et écologique. Il n’y a plus d’interaction entre région et une production. Aujourd’hui, on revient aux sources. Je dis toujours qu’on fait de l’artisanat raisonné. Comme l’agriculteur, on produit et on vend en direct, avec l’accent. On cultive l’art du contexte. Ce qui est important, c’est de créer un rituel, un attachement, un phénomène d’appropriation. Les enfants qui ont participé aux ateliers il y a 20 ans achètent maintenant des boules pour leurs enfants pour transmettre cet héritage. Notre objectif n’est pas de produire à mort pour exporter partout, mais de produire ce qu’on peut, avec amour, avec justesse. Il y a 20 ans, quand on a parlé des boules de Noël, on n’a pas été compris. Et aujourd’hui, les gens ne jurent que par ça. Quand on donne du sens à n’importe quelle production, le marché suit. La multiplication des Fablab en ville, les gens qui s’installent à la campagne, je trouve ça génial. Internet permet au gars le plus paumé dans les Vosges de fabriquer, de vendre des trucs, d’en vivre, alors qu’avant il fallait toute une filière. C’est sûr que les menuisiers avec leur barbe de hipster dans leurs belles vidéos, ça sent la sciure, ça fait envie. Après, le retour, tu le juges à la clientèle. Aujourd’hui en France, il se crée trois marques de bière artisanale par semaine. Et les habitants s’attachent à ça. Les artisans qui s’installent, ça crée du lien social, de la pollinisation avec les voisins… La démarche du CIAV est-elle militante ? Pour quoi militezvous ? Pour faire des choses qui ont un sens. Et pour un terroir, les deux vont ensemble. La résurrection des territoires passe par des projets, il faut capitaliser sur les énergies qui s’y déploient déjà. Des idées de salon,


au bout de deux ans, ça ne marche plus. L’idée n’est pas de revenir au tout artisanat, mais de rééquilibrer les choses. Il faut aussi prendre en compte l’économie induite par ce genre de projet : les gens habitent ici, les touristes dépensent des sous, les enfants vont à l’école. Avec notre travail au CIAV, celui de la Halle verrière [salle de spectacle juste à côté du CIAV, ndlr], on a des rachats de vielles maisons en hausse sur toute une génération de jeunes. François Burckhardt, théoricien du design, parle de régionalisme critique : pour lui, l’avenir des systèmes productifs s’appuie sur les territoires, sans oublier l’ouverture au monde mais sans la subir. Il ne faut pas s’affranchir de ce qu’ont fait nos aïeuls, on veut continuer l’histoire, continuer à la transmettre, ne pas briser la chaîne. Centre international d’art verrier, à Meisenthal www.ciav-meisenthal.fr 125

Le CIAV Fondé en 1992 sur un ancien site verrier, le CIAV est un centre de production et de recherche qui accueille en résidence artistes et designers, édite grandes et petites séries dont les fameuses boules de Noël qui lui assurent une belle source de revenus (50 000 boules vendues en 2018), participe à des expositions dans le monde entier. Soutenu par les collectivités territoriales, il est ouvert au public qui peut assister au travail des verriers, aujourd’hui au nombre de 17. Avec la Halle verrière (concerts et expositions) et le Musée du verre, il forme le Site verrier, qui sera réhabilité et augmenté d’ici 2021. Un projet architectural ambitieux, porté par l’agence new-yorkaise SO-IL, associée aux Parisiens de Freaks Architecture.


DU GRAIN À MOUDRE Par SYLVIA DUBOST

Au fil des recherches pour ce numéro, on a découvert et redécouvert des auteurs, des idées, des filiations. Quelques notes de lectures et d’écoutes éparses pour une liste de références totalement non-exhaustive et subjective, où il est question de la main, de l’intelligence, du faire, du sens du travail.

La tête et la main « L’homme est le plus intelligent des animaux parce qu’il a des mains.  » ANAXAGORE

Cette phrase du philosophe présocratique est rapportée par Aristote, qui la réfute mais maintient le lien entre main et intelligence. « Ce qui est rationnel, plutôt, c’est de dire qu’il a des mains parce qu’il est le plus intelligent. Car la main est un outil, or la nature attribue toujours, comme le ferait l’homme sage, chaque organe à qui est capable de s’en servir. » Aristote, Les Parties des animaux, Les Belles Lettres « C’est peut-être chez les artisans qu’il faut aller chercher les preuves les plus admirables de la sagacité de l’esprit, de sa patience et de ses ressources. » DENIS DIDEROT (1713-1784), PHILOSOPHE ET FILS D’ARTISAN (MAÎTRE COUTELIER).

On se rappellera que l’Encyclopédie de Diderot et D’Alembert (1751-1772) est sous-titrée Dictionnaire raisonné des sciences, des arts et des métiers. Avec l’ambition de rassembler les connaissances du temps, elle se consacre autant aux savoirs théoriques qu’aux techniques. 126

ZUT ARTISANAT | Plan large | À lire et écouter

Dans Libération de la main, article paru en 1956, André Leroi-Gourhan, ethnologue, archéologue et historien français, spécialiste de la Préhistoire, explique comment, dans l’évolution humaine, les outils qui ont remplacé la mâchoire et les dents pour la préhension et la découpe des aliments ont modifié l’appareil buccal et permis la parole. Une idée qu’il développe dans son ouvrage majeur, novateur et influent, Le Geste et la Parole (1964, Albin Michel). Ce qui tendrait à confronter la thèse d'Anaxagore. « En définitive, l’intelligence, envisagée dans ce qui en paraît être la démarche originelle, est la faculté de fabriquer les objets artificiels, en particulier des outils à faire des outils, et d’en varier indéfiniment la fabrication. » HENRI BERGSON, L’ÉVOLUTION CRÉATRICE, 1967.

Pour le philosophe, l’homme est moins Homo Sapiens (sachant) que Homo Faber (fabricant).


Le retour en force de l’artisanat | Quelques ouvrages majeurs Matthew Crawford, Éloge du carburateur. Essai sur le sens et la valeur du travail, 2010 Dans cet ouvrage passionnant, au retentissement mondial, le philosophe-mécanicien raconte comment il a quitté son poste de directeur de think tank pour réparer des motos, métier qu’il considère comme intellectuellement plus stimulant. Au récit de sa reconversion, il mêle des éléments théoriques sur le monde du travail et son évolution à partir du XIXe siècle – où la révolution industrielle consacre la séparation entre la conception et la fabrication, entre le travail de bureau du travail d’atelier – mais aussi sur l’enseignement et la formation. Il s’appuie aussi sur la conviction qu’en considérant qu’utiliser nos mains comme outil de travail et éprouver la matière est dégradant, c’est tout notre rapport au monde qui est distendu.

Richard Sennett, Ce que sait la main. La culture de l’artisanat, 2010 Sorti presqu’au même moment que l’ouvrage précédent, le livre du sociologue et historien américain confirme le mouvement actuel de réhabilitation du travail manuel et le rejet grandissant du capitalisme. Sennett étend ici les limites de l’artisanat, qu’il définit par le soin apporté à sa tâche. Il multiplie les exemples à travers l’histoire pour démontrer l’absurdité des frontières dressées entre la théorie et la pratique, et veut prouver que « Faire, c’est penser ». L’artisanat est ici présenté comme un modèle, aussi bien de travail que politique.

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Isabelle Berrebi-Hoffmann, Michel Lallement et Marie-Christine Bureau, Makers. Enquête sur les laboratoires du changement social, 2018 Une enquête approfondie sur les makerspaces, fab labs et autres hackerspaces qui s’accompagne d’une passionnante généalogie du mouvement Maker, rappelant comment celui-ci s’enracine dans le mouvement Shaker. Cette secte protestante, sous la conduite d’une femme, Ann Lee, s’établit au XVIIIe siècle sur la côte Est des États-Unis, notamment dans le Massachussetts, où elle vit en autonomie complète, fabriquant tout elle-même. Influençant notamment le mouvement Arts & Crafts, elle laisse des traces profondes dans la culture américaine. C’est dans le Massachussetts que naîtront les premiers makerspaces, au MIT, prestigieuse université technologique de Boston, fondée en 1861 pour accélérer la révolution industrielle, avec la devise latine Mens et manus (l’esprit et la main)… On y parle évidemment aussi du mouvement DIY, de l’encensement du Faire par le touche-à-tout de génie William Morris (1834-1896) et le philosophe André Gorz (1923-2007), et on retrouve le tout dans l’excellente émission La suite dans les idées de Sylvain Bourmeau sur France Culture (12 mai 2018).

Richard E. Ocejo, Masters of Craft : Old jobs in the new urban economy, 2017 (non traduit) Comment de jeunes diplômés transforment-ils des métiers socialement déconsidérés en activités destinées aux prescripteurs de tendances  ? Le sociologue américain s’intéresse à ces néo-artisans urbains, du bistrotier devenu mixologue au barbier pour hipsters, qui est en réalité un coiffeur. Si cette orientation de carrière redonne du sens à leur travail, leurs productions s’adressent à une élite, contribuant à la gentrification des centres-villes. Un regard souvent drôle sur le phénomène

exclusivement urbain des nouveaux métiers de services branchés. À mettre en relation avec le travail d’Anne Jourdain, dont la thèse sur les artisans d’art a été publiée sous le titre Du cœur à l'ouvrage. Les artisans d’art en France (Belin, 2014). Elle s'est aussi intéressée aux reconversions professionnelles. Si les récits de cadres devenus artisans sont de plus en plus relayés par les médias, ce mouvement reste en réalité assez marginal.

À écouter Les Nouvelles Vagues de Marie Richeux sur France Culture, 5 émissions consacrées à l’artisanat, du 28 mars au 1er avril 2016. Artisans, néo-artisans et artistes parlent de leur métier, de leurs parcours, des nouvelles formes d’artisanat, de formation, de l’envie de faire. www.franceculture.com


SUR-MESURES Par CÉCILE BECKER Photos PASCAL BASTIEN

Aujourd'hui, de plus en plus de consommatrices et consommateurs cherchent le fait main, le rapport humain et des produits singuliers. Portraits de Strasbourgeois . e . s qui choisissent l’artisanat.

↓ François Werckmann Consultant digital

« Ce saladier, cette tasse et ce bol ont été dessinés et fabriqués par Emmanuelle Giora, une amie céramiste et sérigraphe. Ce sont ses premières pièces, depuis elle a fait une formation en céramique et a créé sa structure, MAKE MAKE. Le fait de la connaître renforce l’affection que je porte à l’objet, et accentue son caractère unique, ça me rappelle la personne, un moment. Et puis c’est une démarche globale, quelque chose de moral : on se sent mieux quand on achète local ou quand on va au marché. »

→ Loïc Robine et Daphnée Legrand et leurs filles Polly-Jean et Norma-Jean Elle : graphiste Lui : Producteur, réalisateur «  Nous avions déjà travaillé avec l’ébéniste Étienne Ayçoberry [atelier Mobilus, 8, rue du Bouclier à Strasbourg, ndlr] dans notre précédent appartement, où il avait plutôt travaillé sur de la rénovation. Il avait été très à l’écoute et s’était montré très franc tout en étant sympathique. Pour cet appartement, construit dans le cadre d’un projet d’autopromotion, nous avons à nouveau fait appel à lui : il a réalisé un mur de bibliothèques, un placard filant dans tout le couloir avec des portes coulissantes, et a recouvert notre mobilier de cuisine. Alors que nous penchions pour du bois de récupération, qui est en fait assez coûteux, il nous a guidé vers du bois de banchage et les chutes ont servi à nos voisins pour fabriquer des meubles. Pourquoi lui ? Parce que c'est une histoire de confiance et bien sûr parce que nous avons cherché à travailler le plus possible avec des artisans locaux. »

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ZUT ARTISANAT | Les consommateurs


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Arnaud Massin

Ivan Epp

Gérant de la Coffee Stub 12, quai des Pêcheurs Strasbourg

Retraité

« Lorsque j’ai décidé d’ouvrir ce café, j’avais vu une table gravée réalisée par le Collectif Butane, dont la fondatrice Céline Bernard a depuis monté Ektor Studio, un studio d'architecture d'intérieur. Elle s’est chargée de tout orchestrer : nos plateaux de tables sont gravés de motifs rappelant les colombages dessinés par Hugo Feist et Colline Guinchard, les chaises ont été designées par Malo Mangin et Alix Videlier, et nos terrines créées par la céramiste Catherine Remmy. Tout est 100% local. Autant faire travailler des créateurs et artisans du coin... »

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ZUT ARTISANAT | Les consommateurs

« J’avais commencé par acheter des tableaux, puis je me suis rendu compte que c’était assez encombrant. La sérigraphie a répondu à un besoin de variété et aussi à une satisfaction de collectionneurs parce qu’on accumule très vite, que ce soit les livres ou les affiches. J’achète des sérigraphies tout au long de l’année, Strasbourg est très fournie en la matière : chez Papier Gachette, dans le cadre d’événements organisés par le collectif Central Vapeur et aussi directement dans les ateliers de la HEAR. Je suis bon public, j’aime beaucoup de choses et cette collection est probablement unique : elle réunit toutes les techniques, tous les formats et tous les styles. »


Strasbourg, optimiste business * class . 4 907 entreprises créées dans l’Eurométropole de Strasbourg.

* Classe affaire

Et vous, quel optimiste êtes-vous ? quizoptimist.eu

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Zut Hors-série — L'artisanat dans l'Eurométropole de Strasbourg  

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