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HORS—SÉRIE

L’artisanat dans l’Eurométropole de Strasbourg

— 02

Donner matière


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Depuis 2016, l’Eurométropole de Strasbourg permet à des entreprises porteuses de projets "verts" et des étudiants en formations "vertes" de Strasbourg de se rencontrer et de travailler ensemble pour aboutir à des réalisations concrètes et durables.

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Composition, Still life - Fugace #2, Myriam Commot-Delon Photo Alexis Delon / Preview - www.preview.fr

Les prochaines parutions de Zut en 2020 Hors-série Racing | mars Strasbourg n°45 | avril Lorraine n°25 | avril Oberrhein n°11 | mai Journal de Haguenau et alentours n°7 | mai

zut-magazine.com


Ce hors-série du magazine ZUT est édité par chicmedias 37, rue du Fossé des Treize 67000 Strasbourg +33 (0)3 67 08 20 87 www.chicmedias.com S.à.R.L. au capital de 47 057 euros Numéro réalisé en partenariat avec l’Eurométropole de Strasbourg

Contributeurs Directeur de la publication & de la rédaction Bruno Chibane Administration - Gestion Gwenaëlle Lecointe assistée par Solène Lauth Coordination de projet Caroline Gomes — En charge de l’artisanat et du développement local pour la Ville et l’Euro­métropole de Strasbourg Rédaction en chef Cécile Becker Direction artistique Hugues François / brokism Graphisme Séverine Voegeli Commercialisation et développement Léonor Anstett +33 (0)6 87 33 24 20 Bruno Chibane +33 (0)6 08 07 99 45 Olivia Chansana +33 (0)6 23 75 04 06 Nastia Kartachova +33 (0)6 84 25 29 15 Anne Walter +33 (0)6 65 30 27 34 www.zut-magazine.com 4

Rédaction Cécile Becker Nathalie Bach Valérie Bisson Myriam Commot-Delon Sylvia Dubost Déborah Liss Corinne Maix JiBé Mathieu Chloé Moulin Antoine Ponza Fabrice Voné

Photographie Jésus s. Baptista Pascal Bastien Klara Beck Alexis Delon / Preview Hugues François Simon Pagès Christophe Urbain

Illustration Nadia Diz Grana

Tirage : 5000 exemplaires Dépôt légal : février 2020 SIRET : 50916928000047 ISSN : 2261-7140

Impression Ott imprimeurs Parc d’activités « Les Pins » 67319 Wasselonne Cedex Diffusion Novéa 4, rue de Haguenau 67000 Strasbourg

Crédits couverture Composition, Still life - Fugace #1, Myriam Commot-Delon Photo Alexis Delon / Preview www.preview.fr Studio Photo / Preview 28, rue du Général de Gaulle 67205 Oberhausbergen www.preview.fr

Remerciements • Robert Herrmann, Président de l’Eurométropole de Strasbourg ;

Relecture

• Cécile Marter, chargée de la communication économique de l’Eurométropole de Strasbourg ;

Léonor Anstett Sylvia Dubost Fabrice Voné

• Christophe Justine, chef de production, service imprimerie et reprographie de l’Eurométrople de Strasbourg ; • Anne Bieber, cabinet du président de la Chambre de métiers d’Alsace ; • Camille Mehr et Samuel Gillet, Chambre de métiers d’Alsace ; • Nathalie de Riz, secrétaire générale de l’Union des corporations du Bas-Rhin.


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Une émotion pure Éric Humbert | 46 rue des Hallebardes 67000 Strasbourg | tél. 03 88 32 43 05 | info@eric-humbert.com | www.eric-humbert.com


23. Nourrir

49. Construire

24 LES PORTRAITS

50 LES PORTRAITS

14 L’INTERVIEW

— Jean-Claude Ziegler, pâtissier — Léonie Durr & Julie Chane-Hive, cheffes à domicile — Guillaume Besson, chef-cuisinier

— Walter Mendes, chef d’entreprise — Christophe Herbeth, créateurdesigner d’objets en béton — Céleste Soares, entrepreneuse

Au cœur de la cité — Robert Herrmann défend la place des artisans en cœur de ville.

28 DOSSIER

54 LE REPORTAGE

10 EDITO 12 DATAS — L’artisanat & l’Eurométropole de Strasbourg : des chiffres et des lettres

16 L’ENTRETIEN La tête et la main — Anne Jourdain, sociologue spécialiste de l’artisanat d’art revient sur la séparation historique entre l’intellect et le faire, évoque les reconversions, les tendances mais aussi les problématiques contemporaines des artisans.

En circuit court — De la terre à l’assiette : reportage au Jardin de Marthe et interview de Régis Nombret, patron de la Binchstub. Pour le retour du bon sens.

58 DOSSIER 34 LE REPORTAGE

L’apprentissage dans le bâtiment Le bâtiment souffre de son image : pourquoi ? Éléments de réponse avec la CAPEB, électricité Schierer-Jung, la FFB, Les Compagnons du Devoir et Grégoire Hurault, plombier-chauffagiste.

38 LA SÉLECTION DE LA RÉDACTION

64 L’ACTU

La finesse du son — Zut suit le trajet du blé : du champ, jusqu’à la boulangerie en deux reportages : à la Ferme de la Bannau et à la boulangerie Woerlé.

40 L’ACTU

— Les artisans de l’alimentation

42 Focus La sérigraphie et les arts graphiques À Strasbourg, l’écosystème des arts graphiques est particulièrement foisonnant. Coup d’œil sur celles et ceux qui fabriquent images et textes. Avec N n, Continuum et Gargarismes

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ZUT ARTISANAT | SOMMAIRE

Peinture Grupp Sébastien Riehl est le dernier artisan de peinture de France. À Souffelweyersheim, il fabrique ses propres peintures.

— Les artisans du bâtiment

66 Focus

Le Japon et Strasbourg Le pays du Soleil-levant cherche à attirer les regards sur sa filière bois. Opération séduction ! Avec Alexandre Nicola, Grégoire Ruault et Dany Meeder.


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71. Fabriquer 72 LES PORTRAITS

— Simon Burgun, luthier — Didier Marchal, relieur-doreur — Lucia Fiore, plumassière

96 LA SÉLECTION DE LA RÉDACTION 98 L’ACTU

Les artisans de la production

100 Focus 77 DOSSIER

Le marteau et l’enclume — La filière du métal est la plus dynamique du secteur de la fabrication artisanale. Zut raconte 4 métiers : la forge d’art (Geoffroy Weibel), la coutellerie d’art (Michael Lorazo), l’affûtage (Christophe Pille) et la bijouterie (Robin Sipion).

82 L’INTERVIEW

Cléone — Installée en Alsace depuis la fin des années 70, la créatrice de mode Cléone s’est mis en tête de relooker les femmes.

84 LA SÉRIE

Mémento — Cinq céramistes explorent la terre et ses possibilités : Coralie Lesage, Barbara Leboeuf, Sarah Calba & Olivier Crocitti, Yun-Jung Song et Clément Petibon. Zut dresse ensuite un panorama des repaires, des cours et ateliers…

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ZUT ARTISANAT | SOMMAIRE

Le design et l’artisanat Quels sont les liens entre deux disciplines qui se sont longtemps opposées ? Avec Sonia Verguet et IDeE et le pâtissier Sébastien Gillmann.

114 DOSSIER

L’upcycling : remade in France — Cest quoi l’upcycling ? Creative Vintage et Newance nous donnent leur point de vue, les créatrices des marques Tête d’orange, Patincoofin et la designeuse Beatrix Li-Chin Loos nous mettent dans l’ambiance.

120 LE PORTRAIT

Atelier Mellow — Bonnie Fuchs, Lou Maeder et Anne Zurini ont monté leur studio de design végétal et d’espace. Passion plantes.

122 L’ACTU

105. Rendre

service 106 LES PORTRAITS

— Mélanie Florido, coiffeuse et créatrice de bijoux — Won Sunwoo-Pollet, encadreuse — Christian & Antoine Schann, restaurateurs de Bugatti

110 REPORTAGE

Atelier de restauration Meyer — À Schiltigheim, Eladia Arrizabalaga Meyer et Pascal Meyer mêlent leur savoir-faire : elle se concentre sur les tableaux, lui sur la dorure, ensemble, ils restaurent.

Les artisans des services

124 Focus L’artisanat au théâtre L’artisanat, il y en a aussi dans la culture. Avec le Théâtre national de Strasbourg, plongée dans un monde magique.

128 LES CONSOMMATEURS

Sur-mesure — Ces Strasbourgeois·e·s qui ont choisi l’artisanat : Bière Perle, L’Esperluète et la sellerie Bechtold.


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Croiser le faire Par CÉCILE BECKER

Un deuxième numéro d’un hors-série est toujours délicat. Le premier ayant rencontré un joli succès, il fallait d’abord que nous nous montrions à la hauteur des attentes, mais aussi des exigences que nous nous sommes fixés. La première ? Celle d’être fidèle aux valeurs véhiculées par l’artisanat  : la proximité, la transmission, le savoir-faire, finalement une philosophie qui remet l’homme et la femme au centre. Il fallait aussi que nous réfléchissions à toutes les sollicitations, idées et envies qui ont eu le temps de mûrir (et d’exploser) entretemps. Il n’est jamais évident de faire des choix entre un·e artisan·e et un·e autre, entre un reportage et un autre, entre une problématique et une autre. Mais ce choix a été guidé par les préoccupations qui animent toutes nos productions : défendre les personnalités et talents qui font, qui pensent, qui nous bousculent, qui ouvrent nos perspectives, qui travaillent autrement, dépasser la simple question de la représentation pour aller chercher ce qui fait le sel des sujets que nous traitons. Dans une société toujours gouvernée par des impératifs de tout poil, ce n’est pas une sinécure. Et c’est justement à cet endroit-là que l’artisanat trouve toute sa place  : ce secteur nous force à considérer avant tout le travail de l’humain, le lien, à regarder l’objet et la main qui l’a façonné. Si l’impulsion de créer ce titre revient avant tout à Caroline Gomes, chargée de l’artisanat et du développement local à la Ville et l’Eurométropole, il faut saluer la liberté et la confiance qu’elle a placées en notre travail. Caroline n’a jamais remis en question les choix éditoriaux que nous avons défendus. C’est rare et précieux. 10

ZUT ARTISANAT | EDITO

Deux soucis traversent ce hors-série. La question des circuits courts nous a particulièrement intéressé, dans le domaine de l’alimentation, mais pas seulement. D’où viennent les matières premières avec lesquelles les artisan·e·s travaillent ? Quelles questions se posent-ils/elles  ? Quelles collaborations entament-ils/elles à l’échelle locale ? Quelle place pour le terroir et le territoire dans leur démarche ? Comment arriver jusqu’à la consommatrice et au consommateur ? Une autre problématique nous paraît primordiale  : certes, être artisan·e revêt un statut bien particulier, celles et ceux qui y prétendent sont inscrit·e·s au répertoire des métiers des Chambres de métiers et d’artisanat. Nous avons appliqué une définition plus large à l’artisanat, guidés et fascinés par le travail de la main. Dans ces pages, certain·e·s artisan·e·s sont inscrit·e·s à ce fameux registre, d’autres sont artistes, certain·e·s ont monté une auto-entreprise ; les profils sont variés, et, selon nous, sont sources de richesse. Soulignons que la plupart des artisan·e·s présenté·e·s ici ont choisi la voie de la fabrication par conviction et qu’il n’est pas toujours aisé pour elles et eux d’en vivre et de survivre. Pour toutes ces raisons et d’autres encore que vous découvrirez au fil des pages ; il est urgent de défendre l’artisanat !


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L’artisanat des chiffres et des lettres • Alimentation • Bâtiment • Production • Services 250 métiers

— Pour être considéré artisan de manière officielle, il faut être immatriculé au Répertoire des Métiers (Chambre de métiers et d’artisanat). — Jusqu’au XVIIe siècle, l’artiste et l’artisan se confondent. Ce n’est qu’en 1762 que l’institution s’en mêle pour fixer deux statuts, deux ordres, deux métiers. Ainsi, l’artisan est dès lors reconnu comme un homme « du faire », l’artiste comme celui qui exprime le Beau.

— L’artisanat est le premier acteur de l’apprentissage en France avec 147 200 apprentis formés dans une entreprise artisanale dont 91 343 sont ­accueillis dans l’un des 112 CFA (Centre de formation d’apprentis) du réseau des Chambres de métiers et d’artisanat. — En Alsace, en 2018, on comptait 36 850 chefs d’entreprise artisanale pour une moyenne d’âge de 46,9 ans : 8 392 sont des femmes, 28 458 sont des hommes. — En 2019, la Chambre de Métiers d’Alsace a fêté ses 120 ans !

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Photo Pascal Bastien

4 secteurs d’activités


Dans l’Eurométropole Source : Chambre de métiers d’Alsace Registre des entreprises / INSEE

9 217

entreprises artisanales (en 2018, elles étaient 8 684).

Le secteur du bâtiment Les entreprises de peinture et de plâtrerie sont les plus représentées :

3 530

entreprises

Dont

1 257

entreprises de peinture et plâtrerie

Le secteur des services 4 101 entreprises C’est le secteur qui compte le plus d’artisans·e·s.

La 8e édition du salon ­Résonance[s], organisé par la Frémaa (Fédération régionale des métiers d’art d’Alsace), a battu tous les records de fréquentation.

13

613

entreprises de coiffure sont installées sur le territoire

Contre

55

dédiées à la réparation des cycles et des motocycles.

21 000 20%

visiteurs en 4 jours

d’augmentation du chiffre d’affaires total pour les exposants.


Les artisan·e·s participent elles et eux aussi au dessin de la ville. Depuis la riche histoire des corporations au Moyen-âge, mais aussi l’explosion des prix immobiliers, leur place n’est néanmoins plus la même. Alors, quelle place pour ces femmes et hommes de savoir-faire en cœur de cité ? Interview de Robert Herrmann, président de l’Eurométropole de Strasbourg.

Au cœur de la cité Propos recueillis par CÉCILE BECKER Photo PASCAL BASTIEN

Durant le Moyen-Âge, la présence d’artisans dans la ville était une caractéristique majeure de l’espace urbain. Les artisans ont plutôt tendance aujourd’hui à fuir les centres-villes, comment l’expliquezvous ? Les villes aujourd’hui ont besoin des artisans car ils sont indispensables à la société et au vivre-ensemble. Ils participent à embellir la ville et rendent de nombreux services aux habitants, leur présence et leur visibilité est donc primordiale. La difficulté pour les artisans, c’est le prix de l’immobilier, d’autant que selon la nature de leur activité, ils peuvent avoir besoin de place. Et puis la ville a tendance à rejeter à sa périphérie tout ce qui peut générer des nuisances, dont le bruit. Pour toutes ces raisons, les artisans ont tendance à s’installer en périphérie. Ceci dit, j’ai la sensation que beaucoup d’artisans cherchent à se réinstaller en cœur de ville, notamment les boulangers, peut-être parce qu’on traverse de plus en plus la ville à pied et qu’on recherche la qualité et la proximité.

14

ZUT ARTISANAT | L’INTERVIEW

Quel est le revers de cette désertification ? Quand vous passez devant une boutique d’artisan, votre regard ­s’arrête parce qu’elle est très différente. Ce supplément d’âme est extrêmement important dans des villes où l’on voit s’installer de plus en plus de grandes chaînes et de grandes surfaces. Si on ne sauvegarde pas l’artisanat, alors les villes deviendront uniformes, ne serait-ce que d’un point de vue architectural. Il y a ewu des réflexions sur ces questions : Paris a assuré la présence d’artisans grâce à des sociétés de portage qui pratiquent des loyers modérés. Quels sont les leviers à Strasbourg ? Je ne crois pas qu’on puisse racheter des locaux parce qu’ils sont trop chers et que l’argent public n’est pas destiné à cela. On peut malgré tout valoriser les artisans à travers des opérations de promotion, favoriser le maintien d’artisans dans la proche périphérie, avec par exemple des pépinières d’entreprises soutenues par la collectivité, où ils peuvent s’installer à des prix très


corrects. Sur le plan des mobilités, les artisans doivent aussi être accompagnés. Aujourd’hui, il y a des restrictions croissantes pour accéder au cœur des villes avec un véhicule thermique. C’est une bonne chose pour lutter contre la pollution et améliorer la qualité de l’air. Mais cela implique de proposer aux artisans de nouvelles solutions pour qu’ils puissent continuer d’intervenir dans le cœur des villes. Y a-t-il un « artisanat eurométropolitain » et comment le décririez-vous ? Sans dire qu’il y a un artisan spécifique, je suis convaincu qu’il y a une ambiance eurométropolitaine – ce n’est pas pour rien que des grands salons se 15

déroulent ici. Je suis ravi d’entendre que le salon Résonance[s] a rassemblé autant d’artisans, de public et de succès. Et je crois que ce genre de choses est possible grâce à une histoire typiquement alsacienne, avec par exemple l’existence de corporations. Quand j’écoute de nouveaux artisans qui s’installent, ils sont tous heureux d’être ici. Notre écosystème est riche : de la formation à la représentation en passant par l’accompagnement. Il est primordial d’entretenir cet écosystème pour continuer d’encourager les jeunes à se tourner vers l’artisanat. L’artisanat est un métier d’avenir !


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Anne Jourdain, maîtresse de conférences en sociologie à l’université ­Paris-Dauphine, travaille sur l’artisanat d’art depuis plus de 10 ans. Elle livre dans sa thèse (Les artisans d’art en France), une analyse très complète sur le sujet, de l’aspect historique aux stratégies économiques, en passant par les profils et les pratiques. Un regard précieux.

La tête et la main Par CÉCILE BECKER Illustration NADIA DIZ GRANA

Quelle différence faites-vous entre l’artisanat et l’artisanat d’art ? Ce qui m’intéresse en tant que sociologue, ce n’est pas tellement de situer les frontières, mais plutôt de constater où les acteurs eux-mêmes les placent. Et ce n’est pas si simple… D’un enquêté à l’autre, les définitions sont fluctuantes. D’autant plus que les Chambres de métiers qui représentent l’artisanat dans son intégralité utilisent l’artisanat d’art comme une vitrine, ce qui a tendance à biaiser le regard sur les deux secteurs. Pour certains acteurs, l’artisanat d’art est un sous-secteur de l’artisanat. Il a d’ailleurs été intégré comme tel et cela a été vécu comme une réussite pour certains puisque c’est le moment où l’artisanat d’art a été institutionnalisé. Mais il y a aussi tout un tas d’artisans qui considèrent que l’artisanat d’art est une catégorie à part, à cheval entre l’art et l’artisanat. En fait, je ne pourrais pas vous donner une définition consensuelle, puisqu’il n’en existe pas. 17

Aujourd’hui, les deux notions n’ontelles pas tendance à se confondre ? Effectivement, il y a des tendances qui vont dans ce sens et c’est d’ailleurs une des façons de voir des institutions représentatives des métiers d’art. Pour ces dernières, la frontière historiquement instituée entre art et artisanat n’a pas de sens. Pour en revenir à l’histoire, ces frontières datent du XVIIIe siècle où l’on parlait d’« arts libéraux » et d’« arts mécaniques », et semblent inscrites dans nos sociétés contemporaines. Il suffit de regarder les statuts : les artisans sont inscrits en Chambres de métiers, les artistes à la Maison des artistes. Même les écoles ne sont pas les mêmes. Néanmoins, l’idée des professionnels est de faire fi de ces frontières pour rappeler qu’auparavant art et artisanat étaient confondus. On ne faisait pas de distinction entre l’artiste et l’artisan : les peintres et les sculpteurs avaient recours à des techniques et les artisans, à des capacités innovantes plus ou moins importantes.


Les 4 profils d’artisans d’art selon Anne Jourdain — En combinant analyse statistique et enquête et en croisant diverses données (conception, créativité, réputation, prix pratiqués), la sociologue a dégagé 4 typologies d’artisans d’art dont elle précise qu’elles ne sont pas hermétiques. Les artisans d’élite : des entreprises anciennes, souvent familiales, basées sur l’excellence et le savoir-faire. Les fabricants : d’origine plus populaire, ils sont souvent situés sur des territoires ruraux. Les artistes de renom : leur pratique se rapproche de l’art contemporain et privilégie les pièces uniques. Ils sont plus présents en galerie et en musée. Les créatrices : le terme est ici féminisé car Anne Jourdain constate que ce sont en majorité des femmes, reconverties. Elles valorisent la créativité d’une production décorative et l’accomplissement personnel.

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ZUT ARTISANAT | L'ENTRETIEN

Vous écrivez que ce qui rend difficile l’appréhension de cette population, c’est que la construction de ce groupe est inachevée. Pourquoi ? Les différentes institutions qui se veulent représentatives du secteur n’ont pas une conception partagée de ce que sont les métiers d’art. Au moment où je faisais ma thèse [entre 2008 et 2012, ndlr], les Ateliers d’art de France représentaient l’artisanat d’art créatif et l’Institut National des Métiers d’arts (INMA), les artisans d’art traditionnels : on parle là de reproduction d’objets à l’identique. Mon idée était de montrer d’où viennent ces conceptions. Elles ont émergé à deux occasions dans l’histoire. Durant la Révolution industrielle, on colle l’étiquette de métiers d’arts aux ancêtres des maisons de luxe. Les ouvriers de la branche valorisent alors les savoir-faire traditionnels et l’aspect esthétique de leur production. Une autre revendication a émergé au sortir de la Seconde Guerre mondiale  : les artistes se sont mis à produire des pièces en recourant à des techniques artisanales et les artisans créateurs se sont structurés. Ces artisans d’art créateurs se sont rassemblés autour du mouvement de mai 68. Les deux groupes portaient donc la même étiquette mais ne désignaient pas les mêmes individus  : les créateurs en zones rurales n’avaient pas grand-chose à voir avec les ouvriers employés dans les industries d’art ou les maisons artisanales. L’origine sociale et les visions étaient différentes. Ces revendications se sont rencontrées dans les années 1970 avec l’apparition des premières politiques publiques portées par Valéry Giscard d’Estaing, qui a voulu soutenir une vision traditionnelle des métiers d’art. Une liste de métiers d’art a alors été diffusée, comptant des fabricants de soldats de plomb par exemple mais ne faisant pas mention des céramistes... À ce moment-là, les artisans créateurs se sont manifestés dans les médias. S’en est suivie une lutte dans différentes institutions. C’est une histoire très peu connue mais qui continue à structurer la manière dont est posé le débat : il y a les héritiers de la première vision et les héritiers de la seconde.

La première partie consacrée à l’histoire est étonnante. Ce que nous traversons aujourd’hui – retour à la nature, aux métiers manuels, reconversions… – a déjà été traversé hier. Dans les années 1960-1970, il y a un grand mouvement de retour à la nature qui a été étudié par Danièle Hervieu-Léger et Bernard Hervieu. Un phénomène assez similaire à ce qu’on observe aujourd’hui, où des individus fortement diplômés, évoluant dans des secteurs qui n’ont rien à voir avec des métiers manuels, décident de se reconvertir pour devenir potiers, tisserands… Les similarités sont tout à fait édifiantes : il y avait aussi une recherche de modes de vie alternatifs, d’une éthique, de valeurs. Il y a néanmoins quelques différences que j’aimerais pointer : d’une part, les reconversions d’aujourd’hui sont plus souvent féminines (à l’époque, elles étaient plus masculines), elles ne s’accompagnent généralement pas d’un déménagement dans le monde rural (ce qui était le cas) et sont généralement coordonnées avec un conjoint salarié qui, lui, va continuer d’exercer son métier (auparavant on parlait de reconversions familiales).


Les reconverti.e.s parlent notamment d’accomplissement de soi. Cela correspond-t-il aussi à une société toujours plus individualiste ? Les artisans d’élite ont très envie de transmettre, les créatrices ne l’envisagent même pas. Je souscris plutôt à cet individualisme dont vous parlez. Mais ce qui m’intéresse à travers les reconversions professionnelles, c’est ce qu’elles racontent du travail qui est recherché et du travail qui est rejeté. Le travail que l’on cherche à éviter est le travail salarié, en grande entreprise, associé à une forme de hiérarchie très présente et pesante. Il y a souvent cette idée d’incomplétude, de n’être qu’un maillon de la chaîne sans prise sur la production, alors que ce sont des gens avec de hauts niveaux de diplôme, qui sont ingénieurs, chargés de communication, qui ont a priori des emplois valorisés mais qui ne donnent pas lieu à des satisfactions. Cela révèle beaucoup de la manière dont la société fonctionne. Ces gens qui ont fait de longues études, qui ont aimé ce qu’ils ont fait à l’université, trouvent que le travail salarié est beaucoup plus pauvre. On ne leur demande pas de réfléchir, ils ne retrouvent pas ce pour quoi ils ont été formés. Il y a un autre point lorsqu’on parle de reconversion féminine, c’est le phénomène du plafond de verre. Les femmes sont souvent amenées à moins évoluer, elles stagnent plus rapidement. Certaines ont l’idée de se mettre à leur compte avant même de choisir leur domaine d’activité. L’idée d’être à son compte est en plus très valorisée par les politiques publiques. On peut aussi se demander  : pourquoi l’artisanat d’art  ? Parce qu’il permet de mener les choses de bout en bout, de se réaliser en fabriquant quelque chose et en maîtrisant le processus de production. On me parle aussi beaucoup de l’amélioration de la qualité de vie  : les horaires choisis permettent de s’occuper davantage des enfants par exemple. L’artisanat se retrouve glorifié sur les réseaux sociaux. Il attire des femmes et des hommes tentant des reconversions et fascine le consommateur. Il y a néanmoins une face cachée… L’engouement médiatique n’existait pas lorsque j’ai rédigé ma thèse  : il y a en effet beaucoup de reconversions aujourd’hui. En revanche, le double discours existe toujours  : une f­ascination 19

pour les métiers manuels – qu’on retrouve dans l’émulation que génèrent les démonstrations de savoir-faire – et, quand même, un stigmate associé aux métiers manuels. Certains reconvertis me disent souffrir de l’image que véhicule un métier qui ne suppose – je dis bien, « suppose » – pas de compétences intellectuelles. Il y a parfois une forme de déclassement social auquel on ne s’attend pas. Des artisans d’art m’ont dit avoir changé de sphère amicale car une partie de leur entourage ne comprenait pas leur choix. Dans votre livre, on lit que le clivage entre artisanat et art s’explique par celui entre technique et création. En d’autres termes, par la supposée supériorité de la théorie sur la pratique. Des thématiques qu’a beaucoup exploré Richard Sennett sur lequel vous avez également écrit. D’où vient cette coupure entre la tête et la main ? L’ouvrage de Richard Sennett, Ce que sait la main. La culture de l’artisanat, qui appelle à revaloriser l’intelligence de la main, est devenu une référence auprès des institutions qui défendent l’artisanat d’art. Il dit que notre société s’est orientée vers un effacement de tout ce qui était de l’ordre de l’engagement du corps, de la main. Il prend pour exemple les architectes, qui ont de plus en plus recours à la conception assistée par ordinateur, ce qui les pousse à ne plus dessiner et oriente leur métier de manière différente. Richard Sennett fait appel au dessin, dit-il, pour former de meilleurs citoyens. Les artisans mobilisent bien sûr l’intellect, qui est nécessaire pour mettre en œuvre la main. J’ai par exemple écrit sur les routines du métier comme supports de la créativité. De ces routines vont émerger des sauts intuitifs qui vont permettre d’aller plus loin dans la pratique. Mais je dirais que le clivage se pose surtout en termes de ­représentation  : oui, le travail manuel est valorisé mais, dans le même temps, au cœur des formations, la tête et la main continuent d’être séparées. On est loin d’avoir résolu cette division historiquement instituée entre ce qui serait de l’ordre du geste et ce qui serait de l’ordre de la pensée.


« On est loin d’avoir résolu cette division historiquement instituée entre ce qui serait de l’ordre du geste et ce qui serait de l’ordre de la pensée. »

Pour revenir à Internet, on trouve aussi de nouveaux canaux de distribution, je pense à etsy, plateforme sur laquelle vous êtes justement en train de travailler. Qu’est-ce qu’elle nous raconte de l’artisanat ? Là, on approche une question compliquée : celle de vendre sa production. Sur etsy, tout un chacun est amené à vendre assez facilement sa production personnelle. Tant et si bien que le consommateur ne sait plus vraiment s’il a à faire à un professionnel ou un amateur. Les organismes de promotion des métiers d’art réfléchissent à la mise en place d’un label distinctif, mais ils sont démunis car cette mise en place devrait se faire au niveau européen pour être efficace. J’ai commencé mon enquête sur etsy en 2016, et je m’attendais à croiser les mêmes profils que ceux croisés dans ma thèse. Il y a bien sûr des artisans d’art mais surtout beaucoup de vendeuses. 88% sont des femmes et il y a beaucoup d’amateures qui ont conservé un travail salarié. Pour elles, il n’est pas question de faire de ce loisir une profession. Ce qui est curieux, c’est que ces femmes sur etsy aiment tout ce qui est fait main mais adorent aussi le côté gestion  : être en rapport avec les clients, communiquer, mettre en valeur. Sur etsy, toutes ces parties sont perçues comme ludiques alors que pour les artisans d’art, cette partie commerciale/marketing très chronophage constitue la part dévalorisante du métier.

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ZUT ARTISANAT | L'ENTRETIEN

Justement, qu’est-ce qui est le plus difficile aujourd’hui pour un artisan ? Clairement  : le chiffre d’affaires, qui reste relativement bas. Certains mettent la clé sous la porte. Après des années fastes, je dirais dans les années 1970-1980, la période n’est pas évidente. En cas de crise, les artisans sont les premiers touchés, car ce type de dépenses est jugé superflu. Beaucoup me disent devoir faire des sacrifices, notamment les reconvertis  : ils ne partent plus en vacances, revoient leurs dépenses quotidiennes. Quand le revenu du conjoint ou de la conjointe ne vient pas en soutien, la situation classique pour un.e artisan.e est de dispenser des cours, des formations (adressées aux amateurs ou aux professionnels), ce qui permet de générer un revenu régulier. Certains font le choix d’un job alimentaire, les reconvertis notamment, qui conservent une petite manne de revenus liés à leur première formation, ce qui va reposer la question de la pratique artisanale  : dès lors, est-elle amateure ou professionnelle ? Ce qui m’intéresse en tant que sociologue, c’est d’observer que lorsque les artisans d’art se mettent à leur compte et s’inscrivent dans une logique d’indépendance, ils s’appuient tout de même sur les institutions du salariat : le chômage, un ou une conjoint.e salarié.e, un job alimentaire… Et le client dans tout ça ? Les reconversions, l’indépendance… ce sont des tendances de fond qui ne sont pas près de prendre fin. En revanche, dans quelle mesure ces gens-là rencontrent-ils des clients ? J’ai l’impression que cet engouement pour le fait main ne se traduit pas par des achats massifs, au regard de la manière dont vivent les artisans d’art. Certes, les classes supérieures peuvent se le permettent, mais je rappelle que les classes populaires représentent la majorité de la population… Y a-t-il finalement vraiment un marché important de clients prêts à payer ? Anne Jourdain, Du cœur à l’ouvrage – Les artisans d’art en France, éd. Belin


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www.cleone-boutique.fr


NOURRIR

Composition, Still life - Fugace #3, Myriam Commot-Delon Photo Alexis Delon / Preview - www.preview.fr


Jean-Claude Ziegler PÂTISSIER Par ANTOINE PONZA — Photos CHRISTOPHE URBAIN

L’art gourmand de Jean-Claude Ziegler a pris sa place depuis quasiment un quart de siècle dans le paysage tout moelleux des desserts strasbourgeois. Le maître nous accueille dans la boutique aux couleurs vives, décorée par son épouse, où chacune des spécialités a sa place : chocolats, friandises glacées et, derrière une vaste vitrine, ses pâtisseries reconnaissables. Du savarin à la tarte au citron, des « classiques revisités », œuvres d’une longue évolution de sa pratique aux fourneaux, une vocation qui remonte à l’adolescence. À Colmar où il est né, son père artisan et sa mère « excellente cuisinière » lui donnent le goût des bonnes choses et du travail soigné. Il 24

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fait son apprentissage dans le Haut-Rhin puis débute dans une petite boulangerie-pâtisserie où il a appris « à [se] débrouiller tout seul ». À l’époque, on y sert seulement les basiques, comme sur « la plupart des chariots à desserts des restaurants ». Un ami de la famille lui donne l’opportunité de travailler à Strasbourg ; « pour moi, c’était le bout du monde », s’amuse-t-il. Au Buerehiesel, établissement étoilé d’Antoine Westermann, on l’engage très vite comme chef-pâtissier. Jean-Claude Ziegler y connaît « une révélation ». Un nouveau monde de saveurs obtenues grâce au « meilleur de la crème, du beurre et des fruits frais » s’offre à ses papilles et ustensiles. Cet

appétit pour les bons produits ne l’a plus jamais quitté. Cinq ans après, il offre ses services à Kirn, qui venait de se transformer en épicerie de luxe. Et décide enfin de voler de ses propres ailes en ouvrant sa première pâtisserie-salon de thé en 1998, où il développe depuis les « dix milles idées » qu’il a en tête. Aujourd’hui, il a le goût du « véritable » et de la « simplicité », sans oublier des nappages colorés ou touches bigarrées issus des produits de saison : « Il faut que ce soit gai ! » Pâtisserie Jean-Claude Ziegler 23, avenue de la Forêt Noire à Strasbourg www.ziegler-jc.com


Léonie Durr et Julie Chane-Hive CHEFFES À DOMICILE Par ANTOINE PONZA — Photos JÉSUS S. BAPTISTA

« L’art c’est très empirique. En cuisine, c’est pareil ! » Julie Chane-Hive annonce la couleur d’un duo de cheffes cuisinières pas conventionnel, celui qu’elle forme avec Léonie Durr depuis plus de six mois. Avec le bien nommé Du pain sur la planche, elles déclinent leurs talents culinaires en de multiples occasions, à commencer par les baptêmes et autres dîners de cérémonie chez des particuliers. Leur entreprise est née du plaisir de préparer des dîners pour leurs amis. Jusqu’au jour où on les met sur la piste : pourquoi ne pas ouvrir un restaurant ? L’idée germe, mais elles choisissent la formule de l’itinérance, plus rapide à mettre en œuvre et davantage compatible 25

avec leurs diverses envies. « On ne prépare jamais la même chose, c’est du sur-mesure. Notre héritage des écoles d’art, c’est d’être créatives », affirme Léonie Durr, diplômée en reliure et en design, tandis que sa collègue et amie vient du graphisme. Les deux femmes mettent régulièrement leur travail au service de projets sociaux et culturels, par exemple à l’Odylus, centre d’hébergement d’urgence, où elles animent des ateliers de cuisine. Elles interviennent aussi dans des entreprises ou préparent des buffets institutionnels : la soirée de fin d’études de l’école d’architecture ou plus récemment, les portes ouvertes de la HEAR Mulhouse. « On jongle entre les

projets qui nous rapportent de l’argent et ceux qui nous plaisent davantage. » Des amitiés se sont nouées avec quelques restaurateurs, leur permettant de cuisiner « à six mains » au Bistrot Paulus ou lors de soirées en accords mets-vins à L’Œnosphère. Leur style : une « cuisine du monde healthy ». Elles citeront un apéritif composé d’houmous de carottes, de bouchées radis-kiwi-bleu et de tempuras variés. Le tout toujours composé de « produits locaux et de saison ». Et avec un beau souci de la présentation. Du Pain sur la Planche Facebook : dpslpstrasbourg


Guillaume Besson CHEF-CUISINIER Par VALÉRIE BISSON — Photos CHRISTOPHE URBAIN

« J’ai toujours été gourmand, gourmet, épicurien et d’une curiosité intense. » Intense, pérenne, et quel que soit le domaine. C’est comme cela que commence le chemin du chef étoilé. À 23 ans, Guillaume Besson apprend la technique, à l’école, dans les livres, à la maison, avec des vidéos, sur le terrain. Chez Coutanceau à La Rochelle, où les produits arrivent avec les pêcheurs à bicyclette. Sur l’île d’Oléron, première place de chef à la bonne école de 120 couverts. Au Crocodile, les sauces d’Émile et de son second. Et enfin au Clos des Délices à Ottrott. Ce qu’aime Guillaume, c’est la haute voltige, l’art de créer, sans pesée, sans possibilité de reproduction, entrer dans le processus et être toujours en mouvement, exercice perpétuel de l’esprit et des sens. 26

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« J’ai mon catalogue mental de recettes de base et je les module ; une purée de pommes de terre, je vais la décliner au choix avec de la crème, du café, du parmesan, de la livèche, du beurre fumé, de l’huile de noisette, des zestes de citrons… » C’est une cuisine différente qui agite l’émotion, une cuisine impressive, nourrie de voyages – Inde parfumée et hallucinée, Asie à la minute et odorante –  et toujours de curiosité. « Le produit vient toujours avant l’idée, je convoque ma palette de goûts et de textures pour associer, changer, parfois au dernier moment. Tout est cuit minute, la fraîcheur est un marqueur de différence, je ne fais jamais rien à l’avance, mais un petit peu tous les jours. Mon identité est dans ce fil conducteur. »

Guillaume est en quête de l’unique, du sur-mesure, c’est aussi ce qui détermine ses choix. « La rencontre avec le produit c’est aussi la rencontre avec le producteur, bio, local ou pas. Ma maraîchère est Marthe Kehren, hiver comme été, Alain Kleinbeck pour les agrumes, Julien Zimpfer pour l’agneau et le fromage de chèvre, la Ferme Schmidt pour les canards, Mikael Rochel pour le cochon et le bœuf… Je reste surtout fidèle à l’humain et au bien fait. » C’est de cette combinaison rare que naît l’excellence… Les Funambules 17, rue Geiler à Strasbourg www.restaurantlesfunambules.com


Cuisine Lun.—Jeu. + Dim. > 23h Ven.—Sam. > 00h

Comptoir à tartes flambées artisanales

Binchstub Comptoir 6, rue du Tonnelet Rouge Binchstub Broglie Restaurant 28, impasse de l’Écrevisse www.binchstub.fr

Quand l’amour du métier se transforme en passion pour le respect de la tradition

10, rue de la Division Leclerc Strasbourg | 03 88 15 19 30 www.boulangeriewoerle.com


DOSSIER

En circuit court Par CÉCILE BECKER, VALÉRIE BISSON ET CORINNE MAIX Photos JÉSUS S. BAPTISTA

Comment associer le plaisir de la table, l’origine des aliments et le respect d’une agriculture saine ? Une question au cœur de nos préoccupations de citadins, comme si le bon sens nous avait un jour quitté et qu’il fallait à tout prix le retrouver.

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Le bon sens, celui du temps qu’il fait, des saisons et de ce que la terre est capable de produire, celui de la proximité, de la supérette à l’assiette, mais aussi du geste de la cuisine, éplucher ses légumes, faire chanter les oignons, ce bon sens revient en force et il était temps ! Cette prise de conscience a vu le jour en Italie, en 1986, avec un mouvement devenu international : le Slow Food. L’idée était principalement de sensibiliser les citoyens à l’éco-gastronomie et à l’alterconsommation. L’association a fait des petits : d’autres veulent développer les liens entre le plaisir, l’origine des aliments et la vie rurale. À Strasbourg, quelles sont les possibilités de manger local  ? Depuis une dizaine d’années, la mission « Agriculture périurbaine » de l’Eurométropole travaille à développer des circuits courts et à les mettre en cohérence avec les besoins de consommation des citadins. Plusieurs pôles sont concernés, de l’agriculture durable aux missions pédagogiques auprès des écoles, en passant par le soutien aux associations et la création de lieux coopératifs accessibles aux consommateurs et aux restaurateurs. Fermes urbaines, AMAP, réseaux de distribution alternatifs, ruches citadines sont autant de projets menés. C’est ainsi qu’est née La Nouvelle Douane, projet qui a résulté d’un travail partenarial entre la ville, la chambre d’agriculture et des agriculteurs sélectionnés, associés ou impliqués, pas moins d’une cinquantaine à ce jour. Autre fonctionnement, même finalité chez Hop’la, coopérative créée en 2005 par six producteurs locaux qui ont souhaité créer un lieu de vente en commun. D’autres initiatives fleurissent, notamment l’AMAP Ma  ferme bio qui réunit huit producteurs proches de Strasbourg pour composer des paniers sur-mesure mêlant viandes, produits laitiers, légumes, œufs et même vin. 29

Agriculteurs, petits producteurs, consommateurs et restaurateurs ont aujourd’hui la volonté d’exprimer leurs besoins et de les faire coïncider aux exigences de l’usage. Ainsi, un nouveau lieu verra le jour fin 2020 dans l’ancienne Manufacture des tabacs, où un îlot central sera aménagé en espace de vente de produits locaux en agriculture bio. Ce projet doit rayonner sur tout le département avec la création d’un collectif autour d’un noyau, Manufacture L.A.B., piloté par la Fondation Terra Symbiosis. Ce collectif évolutif a pour but de développer l’agriculture locale, de fédérer les consommateurs, les restaurateurs et les producteurs autour de critères de qualité, de proximité, de respect des labels et de démontrer l’intérêt à travailler ensemble. Les enjeux sont de taille puisqu’il s’agit de contrer les effets dégradants de l’industrie agroalimentaire, de la culture fast food et de la standardisation des goûts. Il s’agit aussi de défendre la biodiversité alimentaire, de promouvoir les effets bénéfiques d’une alimentation locale et non dégradée par les pesticides et les transports au long cours. Producteurs, acteurs économiques, cuisiniers de cantines ou d’étoilés, chargés de mission, responsables de filières et élus sont impliqués face au premier maillon de la chaîne : le consommateur. Le consommateur a une véritable responsabilité, qu’il exprime dans le choix de ses produits, sa manière de cuisiner, de déguster mais aussi sa manière de s’informer et de demeurer un observateur éclairé face aux sirènes du tout bio et de ses dérives mercantiles. Pour preuve, la récente marotte du guide Michelin qui s’est doté d’un macaron vert, destiné à valoriser les restaurateurs qui travaillent en circuit court, avec des petits producteurs. Un exercice qui a récemment provoqué la consternation de certains agriculteurs. Une poignée de chefs glorifiés et salués

n’hésite pas à utiliser le nom d’agriculteurs pour attester d’une démarche vertueuse auprès de leur clientèle (et des critiques…), agriculteurs se retrouvant en bout de chaîne, payés avec plusieurs mois de retard, voire tout simplement pas… Un grand lavage à grands coups de labels, de tampons, d’arrangements avec la réalité et de lois marketing qui ne remplacera donc pas la vigilance, l’information et le véritable lien humain. À chacun d’entre nous de créer le circuit court du lien, du faire et de la confiance pour ré-enchanter la philosophie autour des plaisirs de la table et du partage. (V.B.)

Les points de vente en circuit court de l’Eurométropole sur le site : www.cartotheque.strasbourg.eu www.schnaeckele.com www.lanouvelledouane.com www.hopla-ferme.fr www.mafermebio.net


DOSSIER

À la ferme

Le Jardin de Marthe

C’est lendemain de tempête, ce lundi de février, à l’entrée de la Robertsau. Une poignée de clients piaffe devant les portes du petit magasin de vente en direct de la ferme. Exceptionnellement, les portes sont restées closes ce matin, le temps de déblayer les dégâts dans les serres, dans les champs et le verger des 5 hectares alentours. David et Laetitia Hornecker, frère et sœur, sont à la tête de cette exploitation agricole familiale, installée à La Robertsau depuis les années 50. Laetitia me reçoit dans le bureau de la maison qu’habite son frère, à deux pas du magasin. Son emploi du temps du jour tient plus de celui de la cheffe d’entreprise que de la fermière aux champs. Elle doit faire vite, les livraisons n’attendent pas. Alors vite, elle me raconte l’histoire du Jardin de Marthe (sa grandmère) transformé en 2017 en ferme 100% bio, sous l’impulsion de la nouvelle génération. « Dans les années 80, on était encore une centaine de maraîchers à La Robertsau, le vrai jardin de Strasbourg ; aujourd’hui, nous ne sommes plus que deux ! On aimerait devenir propriétaires de nos terres, mais nous sommes toujours locataires de la Ville, avec un bail rural. Heureusement, nous sommes protégés par la Ceinture Verte, car en 2008, sans le soutien des élus du quartier et des clients, nous aurions sans doute été expropriés », regrette Laetitia. À proximité Visiter une ferme à cette saison n’a rien de très bucolique, c’est la période de préparation des plantations, auxquelles s’attellent 3 maraîchers. « Avec l’exploitation agricole, le magasin de vente et un atelier 30

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de conditionnement de légumes à potau-feu pour la grande distribution, nous avons réussi à pérenniser 9 emplois en CDI, épaulés de 6 saisonniers. » Au fil des saisons, ce sont 50 à 60 légumes qui sont produits sur place, ainsi que des fruits issus des 300 arbres du verger. Les autres produits du magasin proviennent à 40% de fournisseurs bio, et dès que possible, locaux, pour proposer une gamme complète, qui va des œufs aux jus de fruits, en passant par les agrumes, si c’est la saison. Le magasin est un prolongement de l’exploitation, qui permet d’écouler la majeure partie de la production. Le Jardin de Marthe dispose aussi d’une seconde vitrine, en ville, puisqu’il approvisionne le rayon primeurs de La Nouvelle Douane, le magasin de producteurs. La clientèle se recrute à proximité, mais pas seulement. « Des gens qui travaillent au Wacken, de Neudorf, de la Meinau, du centre-ville font chaque semaine leurs courses ici », explique Laetitia. Un rapide sondage parmi les clients de la boutique le confirme : on vient chercher ici du bio et du local. «  En faisant ses courses ici, on ne s’éparpille pas, on ne se pose pas de questions, on a du choix, de la qualité et

un bon rapport qualité prix ! » Et avec son ouverture 6 jours sur 7 et son amplitude horaire de 9 h à 19 h, tout le monde y trouve son compte. «  Depuis 2 ans, on sent qu’il se passe quelque chose à Strasbourg  », se réjouit Laetitia, écologiste dans l’âme. « Les gens ont pris conscience de l’importance de ce qu’ils mettent dans leur assiette, ils s’approvisionnent local et de saison, réduisent leurs emballages, compostent… » Ici, on propose d’ailleurs des sacs en tissu pour faire ses courses, des bacs pour composter et déposer ses biodéchets et il «  brade  » ses paniers de légumes sur l’application Too Good To Go dans une optique de zéro déchet. Une exemplarité qui trouve aussi un prolongement avec l’accueil des scolaires pour sensibiliser les plus jeunes aux vertus des circuits courts, ou lors de journées portes ouvertes à la découverte d’une ferme urbaine. Mais pour que Strasbourg devienne une vraie ville nourricière, il reste du chemin à parcourir. « Toute la difficulté, c’est de libérer des terrains pour l’agriculture. Aujourd’hui, les jeunes qui veulent s’installer se heurtent au problème de la terre et des investissements


« Dans les années 80, on était encore une centaine de maraîchers à La Robertsau, le vrai jardin de Strasbourg ; aujourd’hui, nous ne sommes plus que deux ! »

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DOSSIER

Au Jardin de Marthe, à La Robertsau.

Régis Nombret de la Binchstub et Franck Nicklès de la Ferme des Trois Chênes au Marché des producteurs. Photo Hugues François

de démarrage. Je suis avec intérêt certaines régions qui ont de bonnes idées ; par exemple des coopératives bio, pour mutualiser certains coûts et bonnes pratiques.  » Les citadins ont tout à gagner de cette agriculture urbaine : plus de champs et de verdure pour le plaisir des yeux, de la biodiversité pour le plaisir de revoir des papillons, des abeilles et des oiseaux, des légumes zéro kilomètre pour ne pas aggraver la facture environnementale. D’ailleurs, avec les projets à venir : un magasin plus grand et un système de livraison de légumes à domicile, avec la jeune entreprise locale Marmelade, les légumes bio pourraient bien retrouver toute leur place dans nos assiettes et celle des restaurateurs du coin. (C.M.) Le Jardin de Marthe 9, chemin Goeb à Strasbourg www.lejardindemarthe.fr

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Au restaurant La Binchstub

Il ne faut pas tergiverser très longtemps pour déterminer où l’on trouve les meilleures tartes flambées de la ville. En toute objectivité, elles sont là et se dégustent à deux adresses : rue du Tonnelet rouge et impasse de l’Écrevisse. La Binchstub. Parce que les tartes flambées sont faites maison jusqu’au bout des ongles (c’està-dire jusqu’à la pâte préparée tous les jours avec un mélange de farines bio du moulin d’Hurtigheim) et garnies de produits frais, tous sourcés aux alentours. Le lard paysan vient de Rombach-le-Franc et est fumé par le boucher. La crème sort de la ferme Saint-Ulrich. Les légumes et autres produits (qui agrémentent aussi les plats du jour) viennent du marché des producteurs où Régis Nombret, le ­patron,


« Aller voir le producteur, ça donne des idées, ça fait réfléchir, c’est un autre rapport. »

achète aussi son fromage, notamment l’excellente tomme de vache aux orties qu’il dépose sur l’une de ses tartes flambées spéciales, fabriquée à la Ferme des Trois Chênes de Wintersbourg. Tous les samedis depuis 10 ans (et l’ouverture du premier restaurant), même rengaine, le patron de la Binchstub fait son marché pour les deux restaurants, accompagné de son fidèle vélo cargo. Pourquoi la Ferme des Trois Chênes ? C’est le premier producteur que j’ai rencontré ici au marché, il a des super produits. Tout est bio : ses viandes, ses charcuteries, ses fromages de chèvre et de vache. J’achète en général la quantité de fromages nécessaires pour deux semaines et d’autres produits qui peuvent nous inspirer pour les plats du jour. C’est vraiment en fonction de ce que je trouve sur les étals, ici ou aux autres stands d’ailleurs. Pourquoi avoir fait le choix du circuit court ? Parce qu’on fait des meilleures tartes flambées avec des meilleurs produits, ça change tout ! Mes parents faisaient leurs tartes flambées eux-mêmes avec le lard que j’utilise encore aujourd’hui. Pour moi, c’est juste une évidence. Ce n’est quand même pas si compliqué de faire quelque chose de bon – à croire que certains restaurants ont oublié ce principe essentiel… Nous avions aussi une contrainte à l’ouverture de la première adresse (qu’on retrouve d’ailleurs sur la seconde), c’est que nous n’avons pas de réserve : il fallait donc dès le début acheter quotidiennement les produits dont nous avions besoin. Et enfin, l’Alsace est une région riche en produits, il y a de quoi faire ! 33

Travailler avec des petits producteurs, qu’est-ce que ça change ? Il y a une forme de responsabilité là-dedans. Je sais que si j’arrête de me fournir chez certains, ils pourraient mettre la clé sous la porte. Ce sont eux qui galèrent, ce sont eux qui sont en déficit. Il faut faire attention à ça. Je ne regarde pas vraiment les prix par contre, je ne travaille qu’avec des gens que je connais, je peux toucher et choisir le produit. Aller voir le producteur, ça donne des idées, ça fait réfléchir, c’est un autre rapport. Et les contraintes ? Nous avons 250 fournisseurs en tout, c’est beaucoup. Tout simplement parce que lors des grosses périodes, les petits producteurs ne peuvent pas forcément suivre le rythme. Ça demande aussi plus de travail – on découenne et on débarde le lard nous-mêmes – et plus de temps puisque qu’il faut aller chercher les produits. Ça coûte forcément plus cher, mais le résultat est là : les gens trouvent que nos tartes flambées sont bonnes et reviennent. (C.B.) Binchstub 28, impasse de l’Écrevisse 6, rue du Tonnelet rouge à Strasbourg www.binchstub.fr www.lafermedestroischenes.com


La finesse du son Par CÉCILE BECKER Photos CHRISTOPHE URBAIN

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Du champ au pain, du blé à la farine, en passant par le moulin. De l’entretien des sols au pétrissage attentif, en passant par la conservation du son. Avec la Ferme de la Bannau, puis la boulangerie Woerlé, Zut suit la transformation du grain.


Ferme de la Bannau C’est fou comme sortir de Strasbourg, à une poignée de kilomètres à peine, peut vous dépayser. Direction Plobsheim, petit village de la périphérie eurométropolitaine comme on en connaît tant d’autres : une rue principale fauchée à toute allure par des milliers de voitures d’où partent des veines distribuant ces fameuses maisons à colombage. Et puis là, à quelques encablures du restaurant Aux deux clefs d’or, la Ferme de la Bannau, typique des corps de ferme qui ont su résister aux crises et aux désistements familiaux. De l’extérieur, rien ne semble avoir bougé depuis des dizaines d’années : tracteurs, tonneaux, machines diverses et variées dont nous ne connaissons pas le nom (soyons honnêtes)… et le silence. Normal. Le mois de février est relativement calme pour les exploitants : la plupart des champs sont en pleine « hibernation ». Exploitants ? Grégory Bapst, qui sort tout juste de son atelier pour nous accueillir, manque de s’étrangler  : «  On ne m’entendra jamais dire “exploitant” ! Non, parce qu’on n’exploite pas la terre  !  » Capisce  ? Lui, son truc, c’est de « redonner vie au sol », d’y développer la vie microbienne, de favoriser la minéralité et d’associer les cultures pour qu’elles se nourrissent  : « Je suis quand même un chasseur d’azote organique  !  » Ce que ça veut dire, c’est qu’il adosse sa production de céréales à celle de légumineuses ces dernières captant l’azote pour le rendre aux blés anciens, seigle, épeautre, amidonnier ou encore sarrasin. Un cercle vertueux en 35

somme, qui, pour lui, est d’une logique implacable. Comment croyez-vous que les agriculteurs faisaient avant l’apparition des pesticides et autres maléfices de l’industrie agro-alimentaire mon bon monsieur ? C’est exactement l’histoire de cette ferme qui a tout vu, tout vécu avant de totalement bannir l’usage de produits phytosanitaires et de « revenir aux fondamentaux ». Tout commence en 1930, l’arrière-grandpère de Grégory crée et installe la ferme. Il choisit la polyculture et l’élevage. Son fils (le grand-père donc) se lance dans la boucherie avant d’apprendre les rudiments de l’agriculture et de reprendre la maison. « Il était en bio, de manière assez naturelle d’ailleurs, et puis l’agro-industrie est arrivée. Il a appris à utiliser les produits phytosanitaires malgré lui. Qu’est-ce que vous vouliez qu’il fasse quand on lui a dit qu’il n’aurait plus besoin de biner, qu’il n’y aurait plus de maladies, plus de de champignons ? C’était une réponse simple à tous ses problèmes, sans le recul qu’on a aujourd’hui  !  » Le père de Grégory Bapst prend la continuité de son propre père et traite ses champs : « À ce moment-là, on commençait à cerner les inconvénients de tous ces traitements mais beaucoup d’agriculteurs ont décidé de fermer les yeux pour un côté purement pratique : le rendement, le temps passé, la question économique aussi forcément… On peut aisément le comprendre. » Bio, sinon rien À l’époque, Grégory regarde tout ça de loin en aidant de temps en temps son père et son grand-père. Il est imprimeur et approche la quarantaine : « Je me suis posé et je me suis dit  : bon, je vais faire une crise, ça va être laquelle ? Je n’avais pas envie de finir ma vie en 3x8. » Et puis,

son verger et son jardin en permaculture le passionnent. Il décide en 2015 de reprendre la ferme, sous condition : « J’ai dit : “Vous voulez que je reprenne ? Et bien ce sera en bio, sinon rien”. Je n’ai jamais traité de ma vie et j’en serais bien incapable.  » La conversion est entamée en 2015 – il aura fallu calmer les réticences du père. En parallèle, il prend un congé employeur pour se former et choisit l’agriculture biodynamique au CFPPA (Centre de Formation Professionnel Agricole) d’Obernai. Il obtient son brevet professionnel, continue en imprimerie tout en travaillant aux champs pendant encore un an et se lance en 2018. Le timing est parfait : ses terres sont désormais en bio et lui, prêt à bousculer les schémas familiaux. «  La filière longue, j’ai trouvé ça bête. Ça m’est venu naturellement de valoriser mon produit. Je me suis donc formé à la meunerie dans la Drôme, j’apprends encore tous les jours. » Il cultive, moud et vend ici à la ferme, mais aussi à des coopératives alentours. 70% de ses farines vont en boulangerie ou à la restauration, le reste est vendu en boutique bio (à Strasbourg, vous trouverez ses farines chez Coopalim, rue Kageneck). Si son entrepôt doit évoluer pour rendre le processus d’acheminement des graines aux moulins plus fluide, tout est bien rôdé : les graines sont triées par une machine, puis brossées pour obtenir le produit le plus pur possible et éviter les mites alimentaires. Elles passent ensuite dans l’un des deux moulins, à froid évidemment : il faut éviter tout échauffement pour conserver les nutriments. Trois types de mouture sont possibles, T65 pour une farine bise, T110 pour une farine semi-complète et T130-150 pour la complète. « L’avantage de la mouture


sur pierre, c’est qu’elle conserve le germe qui contient tous les lipides, explique-t-il. Les grands moulins traditionnels éclatent complètement le germe, sans parler des produits phytosanitaires qui enlèvent tout le son. Les farines industrielles n’ont aucun intérêt nutritionnel : ce blé-là a été axé sur la production au détriment de la rusticité et de la qualité. Moi, je fais très attention à la finesse du son. » Et il y fait attention à l’oreille, justement. C’est en écoutant qu’il sait comment changer les réglages de ses moulins et assurer une mouture parfaite qui dépendra aussi de la température et de l’hygrométrie. Parce qu’il y tient, Grégory Bapst veut en transparence réapprendre aux consommateurs ce qu’était une farine d’époque : pure, nourrissante et saine. Il est convaincu qu’une farine n’ayant subi aucune modification n’est pas allergène. En d’autres termes : que les allergies au gluten sont apparues avec la société de consommation et ses dérives. Ses graines, il les échange avec d’autres paysans – la législation étant restrictive sur l’achat de graines anciennes… on se demande bien pourquoi… –, il tente, expérimente, plante et replante. Stop. « On ne dit pas planter ! Toutes les céréales se sèment, elle ne se plantent pas ! On les dé-

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ZUT ARTISANAT | NOURRIR | Du blé au pain

pose. » Et surtout, il observe. « Le paysan a perdu un sens de l’observation : il faut qu’on redevienne autonome, développer nos sensibilités et trouver chacun, une manière de fonctionner qui soit fidèle à notre instinct. On n’est pas obligé de faire comme moi, mais je crois qu’il faut se reconnecter à soi et aux vraies choses. » L’authenticité avant tout. D’ailleurs, après avoir finalisé son entrepôt, il souhaiterait alimenter ses moulins à l’aide du cours d’eau qui entoure sa ferme où gambadent des moutons, un âne, un chat et un chien. Les vraies choses. Ferme de la Bannau 13, rue Saint-Paul à Plobsheim


Boulangerie Woerlé

Il est huit heures du matin, une heure somme toute acceptable pour visiter une boulangerie quand la première équipe est sur le pied de guerre depuis minuit... C’est Grégory Braun, co-gérant avec Marguerite Woerlé de la boulangerie, qui se charge de faire les présentations. Même si, Woerlé, évidemment, tout le monde connaît : la boulangerie centenaire (son anniversaire, c’était l’année dernière) fait le bonheur des Strasbourgeois·es de l’hypercentre : pains et viennoiseries (mais pas seulement) à la cuisson et au goût qui touchent à la perfection. Voilà pour l’essentiel. Pourtant, depuis l’arrivée de Grégory Braun en juillet 2019, beaucoup de choses ont changé. L’homme a décidé de favoriser le circuit-court (« il faut faire travailler l’économie de la région  !  ») et préfère les matières premières bio, surtout la farine (elle provient des Grands moulins de Strasbourg). Les pains et

des viennoiseries 100% artisanaux, un levain naturel, bio et fait maison (ça change tout !) Le patron insiste : « Sur la boulangerie, on a légiféré, tout est tracé, mais sur la viennoiserie, c’est moins le cas : rien n’est dit. Mais ici, tout est clair. Tous nos produits sont faits maison ! » Derrière la boutique, dans le laboratoire, Morgan Klein fait partie des trois personnes qui s'activent : deux ouvriers (dont Xavier Pfeiffer, ce matin-là aux « platines ») et un apprenti. Des boulangers qui ont appris à travailler autrement – la farine bio demandant « plus de technicité, de délicatesse et d’attention  », précise Morgan Klein  – et à bichonner leur précieux levain  : 27  °C pour faire éclore les levures naturelles, et le nourrir, chaque jour : farine et eau à quantité égale. Il convient ensuite de préparer da pâte avec le levain (on équilibre la quantité de farine avec la bonne quantité de sel) et de la pétrir, de la laisser reposer, à froid. « On laisse la pâte fermenter pour laisser se développer les arômes. Tous ces facteurs – la farine, le sel, et même la météo  !  – jouent et dépendent bien sûr du pain que l’on veut faire, nous en avons une vingtaine ici. » Le lendemain, la pâte est pesée et passe au façonnage, ici à la main : « C’est là que l’on passe le plus de temps et ça donne un produit beaucoup plus intéressant parce que la machine, elle, ne ressent rien. » La pâte divisée part ensuite en «  chambre de pousse  » puis en cuisson. Tout un poème auréolé de l’odeur et des gestes assurés des boulangers. Rien de plus fascinant, d’ailleurs, que de les voir à l’œuvre. Après ça, il ne restera plus qu’à déguster…

Photo Jésus s. Baptista

Boulangerie Woerlé 10, rue de la Division Leclerc à Strasbourg www.boulangeriewoerle.com

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Photo Jésus s. Baptista

La sélection de la rédaction

Encore et surtout Comment oublier le café Surtout et la sémillante Aysé Wilhelm qui le tenait ? Ses déjeuners fournis en saveurs du soleil, ses pâtisseries irrésistibles… Oui, mais Aysé voulait travailler autrement, prétendait à plus de quiétude et à une relation plus intime encore avec ses convives. La cheffe a donc ouvert sa cantine confidentielle à la Meinau. L’idée ? Les travailleurs·euses du quartier peuvent y commander leur déjeuner (salades, petits plats, desserts…) qui leur sera livré et surtout, l’espace (14 couverts assis, jusqu’à 40 personnes en mode buffet dînatoire) peut être 38

ZUT ARTISANAT | NOURRIR | La sélection

réservé pour un repas d’affaires, un apéro de fête ou tout autre occasion de se retrouver avec les siens. Une grande pièce, une large stammtisch, un décor soigné, un menu sur-mesure pour un lieu à soi, comme à la maison. La rédaction de Zut envisage déjà d’y délocaliser ses réunions… (C.B.) Surtout 23, rue Saglio à Strasbourg www.surtout.cafe


Photo : Klara Beck

Instant Thé

À l’envers

Mireille au carré

Vous avez remarqué ? Les sachets de thé industriels désormais sur-emballés ? Insupportable. En plus de proposer la très large gamme des thés, tisanes, rooibos Les Jardins de Gaia – bio, cultivés de manière éthique, acheminés jusqu’à Wittisheim où ils sont préparés et parfumés –, L’Ar’tisane c’est aussi un moyen de préférer le zéro déchet en amenant son contenant pour profiter des dizaines et dizaines de mélanges en vrac. Et puis, il faut dire que les conseils d’Aline Parmentier pour dégoter le jus adapté à votre goût sont toujours avisés. On y trouve aussi une sélection de céramiques artisanales, dont celles de notre chouchou Laurence Labbé. (C.B.)

Une centaine d’hectares cultivés en bio pour trois références de vins naturels (sans sulfites ajoutés à la vinification) signées sous la gamme Trebogad (Dagobert à l’envers, et oui) : la Cave du Roi Dagobert poursuit doucement mais sûrement sa volonté de se tourner vers des jus plus propres et plus éthiques. Un gewurztraminer plus vif et minéral qu’à l’accoutumée, un pinot gris équilibré et un riesling bien minéral.

À quelques encablures de son échoppe historique rue des Dentelles, Mireille Oster a ouvert une nouvelle boutique, cinq fois plus grande, où elle organise désormais des événements. « Cet espace est voué à recevoir des gens désireux d’assister à des démonstrations d’épices et de cuisine au pain d’épices, c’est aussi un lieu de convivialité et d’échanges », indique-t-elle. Elle projette également de convier des amis musiciens tels Marc Hervieux et son ensemble Le Masque. On n’oublie pas, évidemment, ses pains d’épices dont une de ses dernières créations : le Huit épices, à base de miel, badiane, cannelle, clou de girofle, gingembre… (F.V.)

L’Ar’tisane 18, rue de la Division Leclerc à Strasbourg

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(C.P.M.)

Trebogad, disponible à La Nouvelle Douane, L'Art du Vin, au Théâtre du Vin à Strasbourg et à la Cave de Traenheim www.cave-dagobert.com

Pain d’épices Mireille Oster 17, rue des Moulins (et 14, rue des Dentelles) à Strasbourg www.mireille-oster.com


L’actu des artisans Par CÉCILE BECKER

Salon égast Tous les deux ans, égast régale les professionnels des métiers de la bouche (mais aussi les autres, pas de jaloux !) avec son salon étalé sur 24 000 m2 présentant les acteurs, les dernières nouveautés du secteur et une brouette d’animations. À noter cette année : la présence des deux parrains Guillaume Gomez, chef de l’Élysée, et Marc Haeberlin, chef de L’Auberge de l’Ill (qu’on ne présente plus) et un focus sur l’hôtellerie. Le salon déploiera ainsi pour la première fois son égast hôtel-restaurant éphémère mêlant restauration, décoration et dernières tendances du secteur, le tout, mis en scène par le studio Gnoos. On n’oublie pas les dizaines de trophées et concours organisés dans le cadre de la manifestation avec notamment, la sélection régionale des Olympiades des métiers, les concours de la meilleure côte de bœuf, du meilleur croissant au beurre, du meilleur tireur de bière (!) et le trophée Henri Huck, excellent galop d’essai pour poursuivre ensuite avec les prestigieux « Un des meilleurs ouvriers de France » ou le Bocuse d’Or. 3h30 d’épreuves et deux sujets donnés (un plat, un dessert) présentés en binôme. Ça va chauffer. 8 ---> 11 mars Palais des Congrès de Strasbourg www.egast.eu

Bière Perle x France Bière Challenge 2020 En février dernier, pour la première fois, le concours qui célèbre la brasserie française est sorti de la forteresse parisienne et a invité son jury d’experts à tester 480 bières à Schiltigheim. Résultats ? La bière Perle repart avec 4 médailles sous le bras (belle performance) : l’or pour sa Pils, l’argent pour sa Blanche Perle et les 7 grains et la Vieille Vigne et enfin, le bronze pour sa Black Pearl. (Sans oublier, la médaille de bronze pour Jean Balthazar de la brasserie Uberach et la Hefeweizen et la sans alcool de Meteor.) www.francebierechallenge.fr

Soif d’Alsace C’est quand même fou qu’il n’existe pas encore de boutique entièrement dédiée aux vins d’Alsace (il paraîtrait que l’Alsacien serait trop humble) ! N’est-ce pas Christophe Lasvigne ? Le patron de la cave Théâtre du vin a décidé de remédier à la situation en ouvrant Soif d’Alsace, boutique et lieu de vie où l’on trouvera exclusivement des vins et eaux-de-vie d’Alsace. Il ambitionne par ailleurs de « présenter le vignoble alsacien et toute sa complexité » à travers un espace documentaire – mais ludique. On compte aussi sur des cours d’œnologie, des dégustations, des ateliers, des expositions, une librairie et de la vente d’accessoires. Vaste programme. Ouverture prochaine dans l’hypercentre… suspense www.c-lasvigne.fr

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ZUT ARTISANAT | NOURRIR | L’actu


La nuit de la bière 2020 L’Échappée bière, experte en biérologie et sorte d’agence de tourisme dédiée à la bière (et pourquoi pas ?) organise chaque année sa nuit de la bière dans diverses villes. Cette année, en Alsace et à Strasbourg, ça se passe en trois étapes. Premier arrêt à la Brasserie du Ried à Mutterscholtz à la découverte du houblon sauvage, deuxième étape la Brasserie du Vignoble qui porte bien son nom puisqu’elle est installée au cœur des vignes à Riquewihr et on terminera enfin (encore lui !) à la Brasserie Perle. Le tout se passe sur deux jours et nous promet le soleil et la bonne ambiance. 5 + 6 juin Inscriptions : www.tourisme.echappee-biere.fr

La corporation des boulangers fête Pâques Nouveau président de la corporation des patrons boulangers, José Arroyo a bien l’intention de proposer tout un programme d’événements pour « remettre l’église au milieu du village », entendre : remettre la boulangerie au cœur de son quartier. Pour la période de Pâques, les boulangers pourront inviter les enfants à dessiner la boulangerie, son quartier ou tout autre symbole évocateur en échange de quoi, ils se verront remettre (évidemment) un Lammele à déguster. Les dessins et histoires seront ensuite mis en avant à la Foire européenne de Strasbourg. Rien à voir mais on aime : la corporation travaille par ailleurs au ramassage du pain dur, pour un meilleur traitement des déchets de boulangerie. Jeu de Pâques : 23 mars ---> 13 avril Dans les boulangeries participantes. Facebook : Fédération de la boulangerie du Bas-Rhin

Saveurs et soleil d’automne 2020 Les fruits et légumes d’Alsace organisent (l’union bien sûr) organise comme chaque année sa manifestation rendant grâce aux produits du terroir avec, au programme : dégustations, conférences, spectacles, ateliers pour enfants et restauration. Diverses corporations d’artisans seront présentes pour faire la promotion de nos talents. 24 ---> 27 septembre à Illkirch www.saveurs-soleil-automne.fr 41


FOCUS

LA SÉRIGRAPHIE ET LES ARTS GRAPHIQUES Par VALÉRIE BISSON PHOTOS CHRISTOPHE URBAIN

À Strasbourg, c’est bien le milieu social, culturel et économique qui a participé à l’avènement de l’imprimerie. Quelques centaines d’années plus tard, le foisonnement est toujours bien présent : d’acteurs bien implantés aux petites structures plus alternatives jamais avides d’expérimentation, la sérigraphie et autres techniques continuent d’activer l’édition.

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ZUT ARTISANAT | FOCUS


Guy Tinsel a une expérience internationale des applications multiples de la sérigraphie. L’actuel président de l’Espace Européen Gutenberg, association œuvrant à la création d’un Conservatoire et Ateliers de l’Imprimerie et des Arts graphiques, insiste sur la nécessité de faire rayonner cette riche et longue tradition autour des techniques qui ont fait briller la ville et tout le bassin rhénan. Strasbourg est un des berceaux de cette tradition qui remonte bien évidemment au passage de Gutenberg en 1434, à l’impression du premier journal en 1605 et à l’implantation d’imprimeurs de renom tout au long des siècles suivants et jusqu’à aujourd’hui où la tradition se perpétue avec la présence de nombreux artistes et artisans passionnés par ces techniques. La sérigraphie d’art a connu son heure de gloire avec le mouvement pop art, les célèbres séries d’Andy Warhol, le travail de Michel Caza en France et plus localement avec différents studios tels que celui d’Antoine Graff qui imprima Arman, César ou Télémaque ou encore Lienhart qui imprimait pour le MoMA de New York des artistes tels que Tomi Ungerer ou Keith Haring. Charles Kalt, fondateur avec Jean-Yves Grandidier du mythique studio d’impression sérigraphique Lézard Graphique est aussi responsable de l’atelier Impression(s) à la HEAR, est l’un des gardiens du savoir encyclopédique autour de ces multiples techniques qui comptent en vrac : typographie, lithographie, taille douce, xylographie, impression numérique et bien sûr sérigraphie… Destinée à imprimer et à reproduire du lettrage ou des images sur à peu près n’importe quel support (papier, tissu, bois, céramiques, plastiques...), la sérigraphie est encore largement uti-

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lisée dans les domaines des industries graphiques, textiles et de l’électronique et bien sûr, des beaux-arts ou des arts appliqués. Les techniques d’impression ont ouvert un incroyable champ des possibles. Robert Massin, graphiste, qui nous a récemment quittés, ou Jérôme Peignot, spécialiste de la typographie, qui lui survit encore ont beaucoup joué avec les possibilités qu’offre la mise en relation de la lettre et de la composition graphique. Une famille d’irréductibles qui s’inscrit dans la lignée de cette concordance poétique entre la lettre et l’image : ils préservent, transmettent et innovent dans les métiers de la typographie ou de la sérigraphie en y adaptant les techniques modernes et les besoins d’aujourd’hui… Les ateliers et studios d’édition font perdurer le savoir, les artistes expérimentent, quel que soit leur support, de Papier Gâchette aux Éditions 2024 en passant par l’association Central Vapeur qui fête d’ailleurs cette année ses 10 ans… Nous sommes allés à la rencontre d’une poignée de ceux qui chérissent, bichonnent et diffusent les images et le texte sur le territoire alsacien, chacun offrant une palette de possibilités bien différentes et perpétuant cet enchantement de la chose imprimée ; peu importe le support, pourvu qu’on ait l’ivresse. www. espace-gutenberg.fr www. lezard-graphique.com www. papiergachette.blogspot.com www.editions2024.com www.hear.fr Festival Central Vapeur, du 19 au 29 mars à Strasbourg : www. centralvapeur.org

N n Design et arts graphiques L’aventure a débuté en 2014, Vincent Lamarche et Marielle de Vaulx ont choisi la dynamique et l’aspect patrimonial de Strasbourg pour poursuivre et implanter leur collaboration née de leur rencontre sur les bancs D’E-Artsup à Paris. Cette école de création numérique comportait encore une section Concept et recherche, filière qui a disparu depuis. Outre leur complicité, c’est là que se forge leur particularité : celle d’avoir bénéficié d’un enseignement innovant à forte valeur ajoutée, notamment l’étude de la philosophie. Leur studio de design graphique et l’atelier d’arts graphiques Nůn a pu ouvrir ses portes en 2016 et se consacre aujourd’hui aussi bien à l’accompagnement et à la création numérique qu’à la production d’objets de papeterie et de carterie sur presses typographiques. Le nom de l’entreprise condense tout le savoir-faire et la portée conceptuelle du projet de Marielle et de Vincent. « Nůn est arrivé par le biais d’un tissage ténu de coïncidences, nous qui baignions dans un univers conceptuel, nous avons laissé les hasards et le visuel nous guider. La typo mn est partie de l’abréviation de Melody Nelson et de notre amour du palindrome qui invite au changement de point de vue. Puis le sens nous a rattrapés, avec force ; Nůn c’est finalement plein de choses, le milieu de la journée, la nonne, la lettre n de l’alphabet phénicien, symbolique de renouveau, et puis ce clin d’œil au rond de chef, présent dans les langues slaves, qu’on ne peut pas taper avec nos claviers… »


Dans l’atelier de Nůn.

Puissance graphique, sensibilité de la transmission pédagogique, amour de la matière, tout est réuni pour que Nůn se déploie encore un peu. Forts de leurs projets en communication numérique avec de prestigieux clients tels que le CNES (Centre National d’Études Spatiales), Les Echos Events ou la Cité des Sciences et de l’Industrie de Paris, l’agence décide de risquer une autre aventure et de réintégrer un temps plus long. La recherche de sens et la transmission pédagogique s’inscrivent dans un projet global plus vaste, une visée esthétique permettant d’interroger le monde. C’est ainsi que Marielle et Vincent se retrouvent à déplacer la tonne deux cents que pèse une authentique presse Heidelberg jusqu’à leur atelier. « L’ajout du studio à l’atelier s’est fait grâce à nos rencontres par le biais de l’Espace européen Gutenberg. On avait envie de rentrer dans la matière, la typo, les anciennes techniques de presse nous faisaient envie et nous fascinaient 44

ZUT ARTISANAT | FOCUS

depuis toujours. Choisir, placer les caractères, régler et activer la machine… Le rapport au temps et au faire change alors complétement. On entre dans un véritable mouvement que le numérique nous enlève subrepticement. » Réfléchir, faire et transmettre, il y a chez Nůn un vrai respect pour l’intelligence de la main et pour une pensée autonome  : «  C’est vraiment le fil rouge de notre projet, la recherche de sens et la transmission pédagogique. C’est ce qui parle aussi à la jeune génération car nous avons beaucoup de demandes de stagiaires. Les jeunes générations sont sensibles à cela. On aime aussi créer des outils pédagogiques pour initier les jeunes à la philo à travers une entrée pop culturelle, pour les inviter à se questionner en s’amusant ou en faisant. » Marielle et Vincent ont respectueusement et patiemment collecté le matériel, appris, expérimenté les anciennes techniques d’impression auprès de passionnés et


d’anciens du métier qui maîtrisent encore ces techniques « Il y a à Strasbourg tout un réseau d’imprimeurs qui nous a aidé à entrer dans la matérialité. Si la partie studio est simple, la partie atelier est plus conséquente et on n’a pas le droit à l’erreur. On a voulu développer cet aspect artisanal, le papier, la presse, la production d’objets papier sur presses typographiques avec des caractères mobiles pour redonner aux particuliers et aux entreprises le goût des produits imprimés. Qui n’aime pas recevoir une belle carte ? » Le fonds typographique est utilisé pour composer de nouveaux objets de papeterie, marque-pages, porte-bonheur, cartes de vœux ou cartes postales, affiches… Chaque élément est soigneusement composé, et imprimé, des clins d’œil y sont intégrés, des messages glissés. «  Pour l’inauguration du 5 e lieu, nous avons conceptualisé une carte en jouant avec les techniques anciennes et modernes, caractères mobiles, clichés poly­ mères, formes de découpes, enrichie de

Fathi Khémissi chez Continuum.

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réalité augmentée. Nous travaillons au maximum en local, avec les papiers Lana et Hubert France pour l’encre et les solvants. Il y a encore beaucoup d’imprimeurs et de métiers autour de l’impression sur le territoire alsacien. ». Marquages à chaud, linotypes, cassetin, gaufrage, autant de mots qui revigorent et animent les amoureux des lettres, de la composition d’images et de la communication. Nůn aime à dire qu’ils travaillent pour le papier et pour l’écran en statique et en animé, un résumé rondement mené qui nous invite à conclure par un point d’admiration. Design & Arts graphiques 130, avenue du Rhin à Strasbourg www.nundesign.fr

Continuum Design graphique et sérigraphie Sarah Lang et Fathi Khémissi se sont rencontrés autour d’une passion commune, celle de la sérigraphie, et ont réuni leurs savoir-faire dans un lieu, un workshop ; un atelier et une marque  : Continuum. Du carrelage personnalisé en pièces de scrabble à la table en bois ornée de carpes Koï, c’est à partir de leurs parcours patiemment élaborés –  design graphique pour Sarah Lang, artisanat sérigraphique pour Fathi Khémissi – qu’est née l’entité plurielle et dynamique qui leur permet aujourd’hui de conduire tout type de projets. À la visite de l’atelier, les machines imposantes et les racks multiples nous embarquent et donnent le ton : rigueur, passion, et surtout expérimentation et plongée dans


Dans l’atelier de Continuum.

la matière. Continuum allie des compétences techniques et artistiques afin de répondre à n’importe quelle demande en restant toujours dans un processus collaboratif et sur-mesure… « Habilleurs de surfaces  », ils répondent également aux attentes de designers et architectes et ont notamment travaillé pour le bar Supertonic ou La Chambre à Strasbourg, le musée Oberlin à Waldersbach ou encore le Bouillon Baratte à Lyon. On les retrouve également sur des espaces est objets plus intimes : habitats privés, vaisselle, verres ou papeterie. Le champ des possibles s’ouvre sur un univers créatif inépuisable pour créer du mobilier personnalisé, des décors insolites, des objets, des bijoux, des pièces textiles… À partir de n’importe quelle image originale (illustration, dessin, peinture, photographie…) Continuum extrait les dominantes de couleurs, en définit le nombre, l’ordre et la qualité. 46

ZUT ARTISANAT | FOCUS

En bon alchimiste, Fathi entre alors en action afin de doser encres et pigments, poudres métalliques, fluos, vernis, phosphorescent, et de les assembler précisément aux additifs qui permettront l’accroche pérenne de l’impression en intérieur ou en extérieur. Chaque nuance est composée avec minutie en fonction du support afin de lui conférer densité, luminosité et pureté. L’encre de sérigraphie, épaisse et résistante aux rayons du soleil donne à l’objet sa tenue et sa résistance dans le temps. Tout est possible ! Continuum 19a, rue de Molsheim à Strasbourg www.continuum-sxb.com

Gargarismes Édition, sérigraphie et risographie

Pierre Faedi fait partie de ceux qui font vivre le réseau confidentiel de la micro-­ édition, de l’illustration et de l’impression artisanale contemporaine. Sa structure, Gargarismes, fondée en 2014, est désormais abritée dans les nouveaux ateliers de La Coop au Port du Rhin où, avec une autre sérigraphe (et céramiste) Emmanuelle Giora, ils travaillent à monter un atelier ad hoc, GarageCoop, où les deux artistes croiseront savoir-faire et projets. C’est aussi à La Coop que Pierre Faedi élabore ses projets transversaux et tisse le réseau prolixe des artistes illus-


Dans l’atelier de Pierre Faedi – qu’il partage avec Emmanuelle Giora – à La Coop.

trateurs de tous horizons, dont certains sont installés ici – l’association Central Vapeur fait partie des habitants. Originaire d’Épinal et considérant ce cliché « je dessine depuis tout petit », on peut dire que Pierre Faedi a l’image dans le sang puisque non, tout le monde ne dessine pas depuis tout petit. Et tout le monde ne s’oriente pas dès le lycée en section Métiers d’arts et impressions. Après un passage en Images et narration à l’École supérieure d’art de Lorraine, puis à la HEAR de Strasbourg, il se forme ensuite à la vidéo et au son. Le décor est posé  : artiste protéiforme et curieux, il rejoint Central Vapeur afin d’en gérer ses éditions, ses impressions… L’envie d’élargir le champ le conduit à faire l’acquisition d’un dupli copieur riso, une machine créée au Japon  : «  Entre l’offset et la sérigraphie, elle permet de suivre toute la chaîne d’impression de A à Z et le procédé de démultiplication. » Si 47

on connaît, à peu près, la sérigraphie, la risographie demeure plus confidentielle et donne une nouvelle couleur aux éditions limitées et aux tirages d’art. Multipliant les projets, il édite et collabore avec des auteurs-illustrateurs (mais aussi des musiciens) qui font vivre la scène illustrative française tels Tom de Pékin, Margaux Meissonnier, Guillaume Chauchat et son Boom Shaka Lacka de 90 pages, Luca Retraite avec Fabio Viscogliosi pour leur série Belvédères ou encore des pochettes de disques. « Quand j’ai commencé, je pensais que la risographie allait s’essouffler, mais au fil des ans, je constate qu’elle connaît un essor. Chaque illustrateur que j’accompagne s’approprie la technique, produit avec différents papiers et traduit ses images différemment que ce soit par la trame, l’aplat, ou le choix des couleurs. »

Avant de reprendre le temps de dessiner et de remplir des carnets de dessins illustrant situations absurdes, jeux de mots ou paysages surréalistes dont quelquesuns se transforment parfois en grand format, Pierre anime des workshops dans son atelier, dans des salons ou donne des formations initiées par la HEAR qui ont lieu aux Beaux-Arts d’Épinal. La risographie, considérée comme un vulgaire copieur dans les syndicats, mairies, associations, paroisses, écoles ou MJC pour imprimer flyers et communiqués, a de beaux jours devant elle. Facebook : Gargarismes


L’énergie est notre avenir, économisons la !

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CONSTRUIRE

49 Composition, Still life - Fugace #4, Myriam Commot-Delon Photo Alexis Delon / Preview - www.preview.fr


Walter Mendes CHEF D’ENTREPRISE Par JIBÉ MATHIEU – Photos CHRISTOPHE URBAIN

Il s’excuserait presque de la taille de son bureau avec une bonhommie non feinte. Raconte que lorsqu’il était enfant, il se prenait pour Spiderman. De là naquit sa fabrique de super-héros baptisée Flash Gards. Des spécialistes de la chasse aux nuisibles bien plus efficaces que les dératiseurs. Mais ce serial entrepreneur ne pouvait en rester là : il lui fallait aussi des monte-en-l’air. Dans la profession, on les appelle des cordistes. Autrement dit, des spécialistes du travail en hauteur qui interviennent dans la sécurisation et l’entretien des bâtiments. Ainsi naquit Net Concept. « Par sécurisation, on entend la pose de filets de manière temporaire lors des chantiers mais aussi permanente, pour protéger les gens d’une 50

ZUT ARTISANAT | CONSTRUIRE | Les portraits

éventuelle chute d’objet », explique le patron. « Nous intervenons dans tous les lieux inaccessibles aux nacelles ou aux échafaudages. » Lignes de vie installées selon un cahier des charges codifié ou nettoyage des carreaux sur des bâtiments hors gabarit à l’instar du Parlement européen, on retrouve aujourd’hui ses équipes partout. En Alsace, mais aussi dans la capitale, où à l’approche des Jeux Olympiques, les équipes de Net Concept passent près de 50% de leur temps. Plus jeune, Walter Mendes avait un autre rêve : devenir architecte. « J’ai créé les conditions pour travailler avec eux… » Jean Nouvel, par exemple, pour lequel Net Concept a participé à l’installation du auvent à pendrillons, au Parc Expo de

Versailles. « Un chantier somptueux ! », résume le dirigeant également à l’œuvre sur la plus grande tour végétalisée d’Europe, en périphérie parisienne. Dernière corde à son arc : l’installation d’œuvres d’art. Format monumental. « On en est à notre cinquième artiste en six mois », retrace celui qui vient d’arrimer une sculpture d’1,8 tonnes dans la cour d’un bâtiment parisien. « On vit un truc extra­ ordinaire ! », reconnaît le chef d’entreprise pour qui la rigueur alsacienne fait office de carte de visite. Net Concept 5, rue de l’Artisanat à Eschau www.netconceptalsace.fr


Christophe Herbeth CRÉATEUR—DESIGNER D’OBJETS EN BÉTON Par NATHALIE BACH — Photos JÉSUS S. BAPTISTA

C’est son art, sa passion et la matière qu’il préfère depuis la vision d’un cube sur Pinterest. Depuis, Christophe Herbeth sculpte, malaxe, moule et dompte le béton à partir de sa recette, unique en Europe et forcément, ultra-secrète. On ne peut qu’admirer le procédé marquant la finesse de ces pièces uniques et faites main, estampillées sous la marque Alphonse et moi. Luminaires aux ambiances chavirantes, ils se rêvent aussi posés ou suspendus, certains dévoilant leur intérieur bullé coloré de pigments ou même travaillé à la feuille d’or : « C’est si délicat à faire qu’on ne peut pas parler, sinon la matière se recroqueville. » Des pots à fleurs aux crémés subtils semblent surgir d’un film d’Ozu tandis 51

que des tables de bois okoumé s’élèvent sur quatre cônes de béton aux allures de marbre, les créations de l’humble mosellan exhalent une émotion particulière. Après un master franco-allemand en génie industriel, le jeune homme parti à Constance pour un stage de fin d’études y restera cinq ans. Devenu ingénieur dans la conception mécanique pour un bureau de prestataires, il y dirige des projets à l’échelle mondiale. « Et puis j’ai eu envie de voyager, j’ai pu prendre six mois de congés sans solde et partir en Asie. J’ai d’abord atterri à Oulan-Bator (Mongolie) et je suis descendu jusqu’aux Philippines. Après un mois de mission humanitaire, je suis rentré et j’ai repris le travail. Ça a été un vrai choc, il m’était

devenu impossible de rester huit heures par jour derrière un ordinateur. Je me suis forcé un temps avant d’arrêter. Aujourd’hui, je fais ce que je préfère : inventer, créer, ce que je faisais tout le temps avec mon grand-père, il était menuisier-charpentier, il m’a tant appris. Alphonse, c’est lui. » Alphonse et moi (Atelier Cerbère) 19a, rue de Molsheim à Strasbourg www.alphonseetmoi.com


Céleste Soares ENTREPRENEUSE Par NATHALIE BACH — Photos JÉSUS S. BAPTISTA

Toute une vie, ou presque, sentie dans sa poignée de main franche et chaleureuse. 2020 est une grande année pour Céleste Soares, son Entreprise de Conservation du Patrimoine (ECP) fête ses trente ans. Avec son époux, José, dont elle a voulu « qu’il puisse réaliser ses rêves », c’est une histoire d’amour et d’amour de l’art. Lui est restaurateur de monuments historiques quand il décide de créer pour eux une gamme verte de produits innovants et devient leader dans la recherche du développement concernant toutes les techniques et moyens de protection, de nettoyage et d’entretien. « Il a l’habitude de dire que quand on touche la pierre, on en tombe amoureux. » Qu’à cela ne 52

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tienne, Céleste le suit dans ce qu’elle considère être une chance, c’est-à-dire participer à la conservation de ces belles pierres, mais chacun son rôle, même s’ils pilotent l’entreprise à deux. Elle quitte son métier : « J’étais loin de ça, j’organisais des championnats du monde de surf et de monoski ! », et prend les rênes de l’ECP dont le siège social est à Strasbourg. Depuis, trois autres agences ont été créées, une à Paris, une à Lille et la dernière à Lisbonne en collaboration avec vingt-cinq partenaires. L’ECP fait partie du Groupement des Monuments Historiques, ses formations sont de haut-vol et son savoir-faire reconnu à l’échelle internationale. Ici à Strasbourg,

on peut en admirer les effets, de la cathédrale Notre-Dame au barrage Vauban en passant par la BNU. Ailleurs les Arènes d’Arles, le Panthéon font partie d’une liste sans fin. Élue depuis plus de dix ans à la Chambre des Métiers d’Alsace, Céleste Soares est une passionnée : « Si des monuments sont mal restaurés, je souffre, physiquement. Notre rôle est de les toucher, sans laisser trop de trace. » Entreprise de Conservation du ­Patrimoine 33a, route de la Fédération à ­Strasbourg www.ecp-fr.com


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En rouge et noir Par DÉBORAH LISS Photos SIMON PAGÈS

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ZUT ARTISANAT | CONSTRUIRE | Peinture Grupp

Dans le coin de la zone industrielle de Souffelweyersheim se cache le dernier artisan de peinture de France. À l’atelier Grupp, Sébastien Riehl, héritier d’une longue lignée de passionnés, fournit des clients du bâtiment mais aussi des arts décos. Reportage dans son antre aussi coloré que sa personnalité.


Lors de notre arrivée à l’atelier Grupp en fin de journée, nous ne trouvons que le patron penché sur une machine, un « engin d’après-guerre », d’après ses propres mots, qui permet de passer la peinture glycéro et d’en éliminer le surplus grâce à une lame. On ne peut s’empêcher de se demander où se trouve le reste de l’équipe, et on finit par comprendre : ce très grand personnage en tenue de travail et chaussures de sécurité travaille seul. Seul dans cet immense atelier de 480 m² qui abrite une vingtaine de pots de pigments colorés, d’immenses étagères accueillant des sacs de matière première, des machines à dispersion, des cuves, des outils, des nuanciers, et, évidemment, des pots de peinture. À l’accueil, son assistante Corinne, son « bras droit », gère la plupart du travail administratif. À 54 ans, Sébastien Riehl est le seul artisan de France à fabriquer encore ses propres peintures de A à Z, pour le bâtiment et les arts décos. Du pigment au pot prêt à l’emploi, il passe par toutes les étapes  : partir des matières premières (carbonate de calcium, oxyde de titane), ajouter le liant à l’eau, les éventuels additifs, et les pigments. Selon le type de peinture (glycéro, acrylique, vinylique...), il faut utiliser la machine à dispersion, et parfois la machine à teinter. Mais la plupart du temps, Sébastien fait la mise à la teinte à la main, à la lumière du jour, et

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donc à l’extérieur. Quand il fait sombre comme ce matin-même, il attend. Et cela l’amuse : « Plus personne ne travaille comme ça ! » Ce côté travail à l’ancienne, il en est très fier. Selon lui, c’est un gage de qualité (« Nous faisons de la peinture très fine, avec une qualité de tenue aux UV exceptionnelle »), et de meilleure relation avec le client : « C’est du commerce ancienne génération. Notre renommée vient du fait qu’on puisse conseiller et adapter en fonction du support. Si je peux répondre à une commande, je me démène pour le faire. Et puis, on fait toujours la quantité demandée, au gramme près, ça évite les pertes et le gâchis. Plus personne ne fait cela non plus. Et ça marche, dit-il. Cela doit être apprécié sinon on ne serait pas là depuis 100 ans. »  Du Haut-Koenigsbourg à l’Opéra Bastille Sébastien Riehl a repris l’entreprise familiale en 1998 mais avait commencé à y travailler dès 1984, quand les locaux se situaient encore dans le quartier du Wacken, «  au bord de l’eau, dans d’anciennes écuries, qui finalement n’étaient plus du tout adaptées ». Il y a 22 ans, ils déménageaient dans la zone industrielle de Souffelweyersheim, rue des Tuileries. Les clients suivent, l’activité aussi : « On ne peut pas dire que je m’ennuie ! » La veille de notre rencontre, Sébastien Riehl est rentré chez lui à 21h45, alors que l’hiver est censé être une période plus creuse. Mais il a dû accueillir les camions qui lui livraient… 20 tonnes de matières premières. En été, l’activité bat son plein, et le patron multitâches peut travailler jusqu’à 15 heures par jour. En plus des particuliers, l’atelier Grupp s’est arrogé une clientèle très variée et ce, dans toute la France. Il travaille avec des artistes peintres, mais est aussi particulièrement prisé par les monuments historiques : « On a travaillé pour le Théâtre du Châtelet, l’Opéra Bastille… Ils avaient besoin de 200 kg de rouge violacé, et on a pu répondre. Ces monuments ont besoin de peinture à l’ancienne, par exemple à la colle ou à la chaux, et sont tenus d’utiliser de la caséine comme liant, ce que je peux leur offrir. » Grupp se fait connaître par le bouche-à-oreille, et par ses propositions très spécifiques : « J’ai toujours en stock une résine à base de larves d’insectes, qui sert de vernis pour les violons, les guitares, les facteurs d’orgues  »...  En parcourant ses rayons, on trouve aussi du brou de


Sébastien Riehl dans son atelier.

« Le plus important [c’est] d’avoir envie de se lever le matin. » noix (colorant naturel extrait de l’écorce de la noix), que Sébastien a récemment utilisé pour la peinture des poutres du château du Haut-Kœnigsbourg… Le Théâtre national de Strasbourg et certaines compagnies de théâtre sont aussi très friandes de son noir très mat qu’il vend par seau de 20 kg  : « Pour le noir, je crois qu’on est assez reconnu », dit-il en s’apprêtant ensuite à ouvrir un pot de pigments “rouge hélios” d’une telle intensité qu’on en est ébloui. Il raconte que la Haute École des Arts du Rhin se fournit aussi chez lui : ses peintures sont utilisées pour les fonds de toile pour les examens. La dernière fois, ils en ont pris une tonne. Une charge de travail qu’il faut pouvoir assumer. Un métier en voie de disparition La semaine précédente, Sébastien Riehl a fabriqué 800 kg de peinture qu’il a dû manier ensuite seul avec son diable et son chariot élévateur. «  C’est la passion qui me porte », précise l’artisan. Inutile, les étoiles qu’il a dans les yeux quand il cherche à montrer ses dizaines de nuanciers en attestent : « Ici, on fait encore le vrai métier de coloriste. » Lui qui estime qu’il y a « certaines couleurs dans la nature qu’on ne pourra jamais reproduire » est intarissable sur les nuances, la pureté de la couleur, et les pigments naturels 56

ZUT ARTISANAT | CONSTRUIRE | Peinture Grupp

comme la terre ocre venue du Lubéron. Il regrette d’ailleurs de ne quasiment plus pouvoir se fournir en France : « Pour la plupart des matières premières, je dois importer des États-Unis, d’Allemagne, d’Italie… » Un phénomène qui va de pair avec l’industrialisation de son métier. La perte de l’artisanat de proximité l’attriste, et une certaine nostalgie pointe quand il évoque ses débuts  : « En 1985, entre les fabricants de crépis, les professionnels de l’étanchéité, la peinture à Dachstein, on était nombreux à tout fabriquer nousmêmes...  » Il déplore qu’aucune entreprise de chimie-peinture n’ait été créée en France ces dernières années mais le comprend, car le métier a changé : « La chimie est devenue plus compliquée, maintenant il y a des normes sur tout : les composants, les procédés, le stockage… » Il dit cela sans animosité, en rangeant un sac de résine de pétrole. Finalement, les évolutions du métier ont aussi de quoi l’enthousiasmer. Une grande partie de son travail consiste à faire des tests, à se remettre aux normes : « Quand j’ai commencé, il y avait 45% de peinture solvantée, et aujourd’hui c’est 8%, le reste est à l’eau. Les peintures sont plus respectueuses de l’environnement, c’est un élément qu’on prend en compte. J’essaye d’être un peu en avance sur mon temps. J’ai fait passer mes peintures glycéros par un labo : on m’a dit qu’elles sont sur le podium ! » Mais il constate que les jeunes générations n’ont plus son enthousiasme et ne veulent plus d’un travail si dur et engageant, surtout quand la passion n’est pas au rendez-vous. Il l’a vu avec son père, qui avait repris l’entreprise parce qu’il était fils unique, alors que ce qui lui plaisait, c’était la littérature. Les enfants de Sébastien ont choisi une autre voie, et c’est tant mieux : « Je leur ai dit que le plus important était d’avoir envie de se lever le matin.  » En attendant, la question de son successeur ou de sa successeuse reste un grand mystère. S’il reste bien 10 ans de travail au quinquagénaire, il faut tout de même 4 à 5 ans pour bien former la personne à qui il passera le flambeau. À bon entendeur. Peinture Grupp 22, rue des Tuileries à Souffelweyersheim www.peinture-grupp.fr


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L’apprentissage dans le bâtiment Par DÉBORAH LISS Photos CHRISTOPHE URBAIN

Malgré une hausse des entrants en formation, les entreprises du bâtiment cherchent désespérément des apprentis. La faute à une mauvaise image de ces métiers considérés comme pénibles. Les professionnels sont aussi mitigés sur la réforme de l’apprentissage, qui devait pourtant donner un coup de pouce.

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Mais où sont les apprentis du bâtiment ? Peut-être partis du côté des filières qui bénéficient d’une image plus glamour, comme la boulangerie-pâtisserie. C’est en tout cas ce que pense François K ­ loepfer, vice-président de la CAPEB Grand-Est (la confédération de l’artisanat et des petites entreprises du bâtiment) chargé des affaires emploi et formation, qui essaye de démêler la crise de vocation que vit le milieu du bâtiment français. Il fait référence à Top Chef ou Le Meilleur pâtissier : « Les métiers de bouche ont de belles émissions. Il faut redorer le blason de l’ensemble de nos professions.  » C’est que les entreprises ont du mal à trouver des apprentis. « En Alsace, il y a 350 places d’apprentis vacantes  », indique Cathie Meppiel, patronne de l’entreprise d’électricité Schierer-Jung et en charge de l’artisanat local à la Fédération Française du Bâtiment du Bas-Rhin. Au niveau national, le CCCA-BTP (Comité de concertation et de coordination de l’apprentissage du bâtiment et des travaux publics) avançait au mois de novembre 2019 le chiffre de plus de 6  000 entreprises cherchant des apprentis dans le bâtiment. Maurice Karotsch, président de la CAPEB Grand Est, explique que les entreprises rencontrent de plus en plus de contraintes au niveau des cahiers des charges, et font face à une pression de rentabilité. Résultat : les patrons manquent de temps pour bien former les apprentis. Mais le principal problème reste celui de l’image des métiers. 89% des Français interrogés par le CCCA-BTP estiment que le BTP est synonyme de métiers difficiles et de conditions de travail pénibles. Aussi, « l’Éducation nationale ne 59

joue pas le jeu », d’après Cathie Meppiel, qui déplore le manque de connaissances des conseillers d’orientation sur le sujet, et leurs a priori. La CAPEB rappelle que pourtant, « la pratique des métiers est de moins en moins pénible grâce aux multiples innovations  ». Et les organisations professionnelles tentent de moderniser l’image de ces métiers dans leur communication. « Mais il faudrait aller chercher les jeunes où ils sont : sur les réseaux sociaux », ajoute Cathie Meppiel. Pourtant, il y a de plus en plus de jeunes en formation : le nombre d’inscrits dans les 110 centres de formation conventionnés avec le CCCA-BTP dans toute la France a augmenté de 3,3% entre 2018 et 2019, pour arriver à 48.157. Le paysage alsacien compte trente centres de formation d’apprentis (CFA) dont quatorze centres privés, et a vu augmenter ses effectifs, surtout dans l’électricité et la maçonnerie générale. Maurice Karotsch ajoute que les jeunes migrants sont aussi une opportunité pour le secteur, qui peut être porteur d’avenir pour eux. Une libéralisation de la formation En 2019, la loi PACTE devait être un coup de pouce pour l’apprentissage : elle contient des éléments de simplification et de sécurisation pour les entreprises, notamment avec la contribution unique versée à l’URSSAF pour la formation et l’apprentissage. Surtout, la suppression de l’autorisation administrative de créer un CFA aurait débouché sur l’enregistrement de 554 nouveaux CFA en 2018. Mais le volet financier de la réforme change en profondeur le fonctionnement de l’apprentissage  : il se fait désormais au nombre de contrats signés. C’est le


DOSSIER

« coût contrat  » de chaque diplôme ou titre professionnel. Avant, les régions participaient au financement des CFA. Aujourd’hui, elles ont perdu la main sur les 51% de la taxe d’apprentissage qui leur étaient reversés pour financer le secteur. C’est désormais un opérateur de compétences, France compétences, qui finance les formations. La CAPEB estime que ce système ne permettra pas d’assurer la pérennité du réseau des CFA du bâtiment, et qu’il « pousse les CFA à se comporter comme des entreprises, en devant viser l’équilibre ». Maurice Karotsch affirme que les CFA deviennent frileux et préfèrent alors miser sur les formations rentables : « Avant, à la CAPEB 67, nous avions cinq jeunes en formation, et nous pouvions garder cette filière grâce à la région Grand-Est, ce qui n’est plus possible avec le nouveau système. » Le contenu des formations devrait également changer  : désormais, les partenaires sociaux « co-écriront » les diplômes professionnels de l’État pour correspondre davantage aux besoins en compétences des entreprises. Pour la CAPEB, c’est l’occasion de se remettre en cause et de

Les apprentis en 2e année de CAP maçonnerie, aux Compagnons du Devoir.

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suivre l’évolution des métiers. Certains vont nécessiter un accompagnement dans leurs évolutions profondes, comme celui de chauffagiste, qui fait face à l’avènement des maisons passives, soulève François Kloepfer. Cathie Meppiel espère que le virage pris par les CFA qui se mettent à proposer des cours en ligne, des « MOOC » et de la modélisation 3D, donnera un peu plus envie aux jeunes de pousser la porte des CFA du bâtiment. www.capeb.fr www.ffbatiment.fr www.schierer-jung.com


Les Compagnons du Devoir La rue d’Obernai à Strasbourg cache un petit village dans la ville : les ateliers des Compagnons du devoir sont vastes et font la part belle aux métiers du bâtiment. On peut y rencontrer de futurs charpentiers, couvreurs et serruriers-métalliers. Mais ce jour-là, ce sont les jeunes maçons, apprentis en 2e année de CAP qui nous accueillent accompagnés de leur formateur, Jérémy. Munis de leurs tenues de travail et les consignes en tête (partout, des affiches de prévention leur rappellent d’être hyper vigilants), ils s’attellent chacun à une maquette type, pour s’entraîner. Même s’ils ont déjà de la pratique dans les entreprises qui les accueillent par cycles de six semaines – c’est une spécificité des Compagnons du Devoir. Ensuite, ils passent deux semaines sur place à se former : il y a un peu de théorie et du travail en atelier, avec l’avantage d’être guidés par Jérémy, lui-même Compagnon et conducteur de travaux dans un grand groupe. Alors que Xavier, 17 ans, choisit ses briques, il se fait interpeller par son formateur : « Réfléchis bien à la couleur ! Si tu prends des briques noires, la laitance va tacher. » Xavier hésite et repart vers le conteneur à briques. Deux autres apprentis demandent des conseils sur le matériel, Jérémy les envoie d’abord chercher des gamattes, sortes de grandes barquettes résistantes aux chocs. L’ambiance est plutôt calme  : entre les stocks de bois, les tréteaux et les serrejoints, ils ne sont que six apprentis à déambuler. «  Et ils n’étaient que 10 en début d’année, soupire Jérémy. Si vous allez voir en chaudronnerie, ils sont près de 22. » La plupart des formations dans l’institution accueille 18 apprentis en moyenne. Alors que l’apprentissage dans le bâtiment est boudé, la situation de la maçonnerie est particulièrement préoccupante et s’explique, d’après Jérémy, par un vrai problème d’image  : « Notre société a le regard tourné vers l’innovation des métiers, l’informatique, etc. Pour certains, il est donc dur d’imaginer

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un travail manuel. C’est dommage, car la demande est énorme. » Il sourit en racontant combien il est dur de motiver certains jeunes, un peu réticents à s’abîmer les mains. « Mais je leur dis que c’est grâce à eux qu’on construit des bâtiments, je leur dis “Regarde, tout ça c’est toi !” Aux Compagnons du Devoir, on essaye de valoriser au maximum leurs productions. » Ce sont eux qui ont fabriqué le bar à l’entrée de l’atelier, dont le formateur se sert comme bureau. Ils ont aussi bâti le banc en béton dans les vestiaires. Réaliser les rêves Le discours de motivation a l’air de fonctionner sur les ouvriers du jour : Jordan et Thibaut, 17 et 19 ans, sont en train de tamiser du sable. « Plus il est fin, mieux c’est pour poser les briques. » Ils trouvent que cela se passe « nickel » et ne craignent pas la pénibilité du métier. Jordan, lui, veut être maçon depuis la 3e. Plus loin, Tom et Xavier, 17 ans, racontent qu’ils ont découvert le métier « un peu comme ça, aux portes ouvertes des Compagnons ». Ils ont tous les deux fait leur stage de 3e dans le métier. Aujourd’hui, les deux haguenoviens sont en apprentissage. Leur objectif est de valider leur CAP, mais ils n’envisagent pas de continuer l’aventure avec les Compagnons. Ils aiment le job, surtout le fait de « rendre service » et de « réaliser les rêves des gens ». Seul point négatif : la météo… En face, leur formateur est intarissable sur le compagnonnage  : il achève luimême son tour de France entamé en 2012, et essaye de transmettre sa passion, malgré des horaires à rallonge. «  C’est notre métier, on adore ça, on s’arrache. » Il aime à rappeler que le fait d’avoir été compagnon fait gagner le respect des entreprises, et augmente l’employabilité des jeunes. Même si, au final, ce qui compte pour être un bon maçon, c’est «  la motivation  ». «  Avoir quelqu’un de motivé sur un chantier, ça entraîne tout le monde. Ensuite, il faut juste avoir un minimum de connaissances et être à l’écoute. » www.compagnons-du-devoir.com

Les Compagnons, comment ça marche ? Les Compagnons du Devoir proposent des formations initiales en apprentissage sur 1, 2 ou 3 ans, en sortant du brevet ou du bac, pour obtenir un diplôme, du CAP à la licewwnce professionnelle. Les jeunes de 15 à 25 ans peuvent poursuivre leur formation par un tour de France pour devenir compagnon. Ils se perfectionnent alors dans leur métier pendant 5 ans en moyenne, en changeant tous les ans de ville et d’entreprise. Les Compagnons de Strasbourg accueillent actuellement 180 jeunes effectuant leur tour de France, et logent une cinquantaine d’apprentis.


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Grégory Hurault Plombier-chauffagiste En fait, Grégory Hurault préfère le terme de « Métiers du génie climatique » à celui de plomboier-chauffagiste. Le jeune quarantenaire à l’œil pétillant est intarissable sur la richesse de son métier  : «  Il y a l’installation et la maintenance. Il y a les chaudières, les radiateurs, les panneaux électriques, les pompes à chaleur, et les métiers du froid ! » S’il insiste, c’est qu’il déplore la fausse image que se font les jeunes (et leurs parents) du secteur, qui a beaucoup de mal à recruter. Dans le CAP des Compagnons du devoir, ils ne sont que 15 en 2e année (au lieu d’une vingtaine pour certaines formations). Grégory a du mal à comprendre ce manque de motivation, « surtout que le métier fait face à des évolutions excitantes avec les nouvelles technologies, et les nouveaux défis énergétiques  ». Quand il a commencé, en 1994, « le sa62

ZUT ARTISANAT | CONSTRUIRE

voir se transmettait par l’échange, pas par des vidéos sur internet ». Originaire de Bretagne, il a passé son CAP-BEP avec un apprentissage chez un ouvrier, dont il garde un merveilleux souvenir. C’est ce qui lui donne envie de rejoindre les Compagnons pour faire le tour de France de 1997 à 2005. À Paris, l’artisan qui l’accueille ne travaille que sur des chantiers haut-de-gamme. «  J’ai posé des robinetteries Rolex ! », rit-il. Et puis, il découvre des installations plus complexes  : réseau incendie, traitement de l’eau dans les piscines… Installé depuis 2006 à Strasbourg, il est chargé d’affaires chez EIMI plomberie, mais aussi maître de métier chez les Compagnons. Lui qui a eu plusieurs apprentis par le passé transmet aujourd’hui son savoir lors des cours du samedi, à l’atelier ou en cellule technique. «  Le but, c’est que

la transmission se fasse entre eux. Il faut réussir à provoquer un déclic chez eux, et n’avoir plus qu’à alimenter la flamme. » Il essaye de sensibiliser les jeunes à la technique, à analyser avant de foncer, alors que «  souvent, les jeunes veulent aller vite, se mettre à cintrer [mettre en forme des tubes de cuivre, ndlr] sans trop s’intéresser à la technologie. » Pessimiste sur l’avenir de la profession, il voit la situation actuelle comme un ultimatum : «  On est au pied du mur. Il va falloir se réinventer, ou assister à une pénurie de plombiers-chauffagistes. » EIMI Plomberie 5-7, rue Lafayette à Strasbourg www.eimi.fr


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Les Compagnons du Devoir Pour découvrir toutes les formations proposées – il existe aussi des formations pour les adultes – par les Compagnons, échanger avec les formateurs, découvrir les différentes possibilités de collaboration avec les entreprises mais aussi cerner les valeurs de cette grande maison, on profite du second volet des portes ouverts de la maison strasbourgeoise. Et puis comme une bonne nouvelle n’arrive jamais seule, on prend note de la construction d’un nouveau centre de formation connecté qui devrait ouvrir çà l’horizon 2022 à Koenigshoffen. www.compagnons-du-devoir.com

Salon de l’habitat Nouvelle édition (la 24e) pour ce salon qui se penche sur tout ce qui constitue l’habitat : l’enveloppe (avec un volet immobilier), la construction et la rénovation, la décoration et l’extérieur. 3 ---> 6 avril Parc Expo Wacken, à Strasbourg www.salonhabitat-strasbourg.com

Portes ouvertes des CFA de la Chambre de métiers d’Alsace Les trois centres de formation d’apprentis alsacien (Eschau, Mulhouse et Colmar) ouvrent leurs portes au public pour montrer l’étendue des formations existantes par le biais, notamment, de démonstrations. Cette année, l’accent sera mis sur les nouveaux modes d’enseignement et le numérique. Le 15 mars dans les CFA dépendant de la Chambre de métiers d’Alsace www.cm-alsace.fr www.cfa-eschau.fr

Speed Dating Design d’espace Fabricants, éditeurs, marques de mobilier ou de décoration français sont invités à intégrer le design au cœur de leur stratégie en participant au Speed Dating Design Objet, la plus grande rencontre annuelle du secteur de l’ameublement, du cadre de vie domestique et professionnel. Trois publics sont visés : architectes d’intérieur / architectes et promoteurs / fabricants, éditeurs et artisans d’art. Une manière de découvrir les savoir-faire, leur évolution et d’enclencher de nouveaux moyens de collaborer. Le tout organisé par Le French Design, plateforme de rencontres et de tendances. Le 28 mai au Mobilier national, à Paris www.lefrenchdesign.org

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Croissance du bâtiment

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La CAPEB (Confédération de l’artisanat et des petites entreprises du bâtiment) a présenté en janvier dernier les chiffres d’activité du 4e trimestre 2019 pour les entreprises artisanales du bâtiment. Après une croissance soutenue sur les trois premiers trimestres de l’année 2019, elle ralentit offrant un maigre +0,5%. En région, les entreprises installées dans le Grand Est ont pu profiter d’une croissance supérieure à la moyenne : +1%. La confédération explique ce ralentissement par la fin d’un cycle de croissance entre 2016 et 2019. www.capeb.fr

Construire, c’est aussi s’inscrire dans une démarche collective et durable. Caroline Tansley propose un accompagnement au service des entreprises, collectivités locales et territoriales et particuliers et agit « pour mettre en cohérence l’humain et son environnement ». À 39 ans, cette mère de famille se lance dans l’éco-coaching, en d’autres termes : consultante en transition écologique. Pour les entreprises, elle met par exemple à plat les règlementations sur le tri, déploie des solutions de collecte de bio déchets et propose des solutions pour maîtriser le bilan carbone. Après une période nécessaire d’observation, elle peut proposer des conférences, débats, jeux, challenge, ateliers de confection en plus de construire un éco-plan sur-mesure. www.agilink.fr

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FOCUS

LE JAPON ET STRASBOURG Par JIBÉ MATHIEU

Les relations entre le Japon et l’Alsace remontent à fort longtemps. Dès le XIXe siècle, alors que l’archipel sort progressivement de son isolationnisme et s’ouvre à l’Occident dans tous les domaines, les industriels japonais s’intéressent aux fabricants d’étoffes alsaciens. Aujourd’hui, le pays du Soleil-levant cherche à attirer les regards sur la filière du bois.

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Photos : Dany Meeder

En se plongeant dans l’histoire de ces échanges entre nos deux nations, on découvrira que pour la France et le Japon, les premiers contacts seront d’abord militaires, puis juridiques, avant d’être économiques et enfin culturels. Même si ces derniers ont durablement marqué les esprits : que l’on songe à l’influence des deux Expositions universelles de Paris en 1867 et 1878 sur le japonisme, ce goût français pour l’esthétique japonaise alimentera la peinture impressionniste, l’Art nouveau et le cubisme. Une époque où la source des influences est à chercher, déjà, dans l’artisanat par le biais de l’ukiyo-e ou estampe japonaise sur bois. Bois qui sera une nouvelle fois le medium privilégié de la rencontre entre la France et le Japon en 2015. Une mission d’exploration incluant des visites de sites, des rencontres et des séminaires débouchera sur la signature d’un mémorandum d’entente ayant pour objectif de contribuer au développement de la construction en bois dans les deux pays. À Strasbourg, en 2018, alors que la pre-

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mière édition du festival Arsmondo, initiée par l’Opéra national du Rhin et sa regrettée directrice Eva Kleinitz, élit le Japon pour thème central, le pays du Soleil-levant est également l’hôte de la 7e édition du Salon européen des métiers d’art, Résonance[s]. L’événement Japonisme 2018 se veut une manière de célébrer le 160e anniversaire de la coopération économique et diplomatique entre la France et le Japon. À cette occasion, 16 ateliers de la préfecture d’Akita sont invités à présenter leur savoir-faire sur le thème du bois : laque, kumiko –  ces treillis raffinés qui habillent les intérieurs japonais à l’instar du moucharabieh arabe  – mais aussi ébénisterie et teinture sur bois sont à l’honneur et font l’étonnement des visiteurs. Dans l’euphorie de ce rapprochement, Caroline Gomes, chargée de l’artisanat à L’Eurométropole de Strasbourg, est invitée par l’association pour la promotion du bois Japan Wood à se rendre au Japon à la rencontre, cette fois, de la filière et de ses artisans au savoir-faire si parti-

culier. « L’idée était d’étudier leur écosystème et de réfléchir à la manière dont nous pourrions collaborer efficacement », se souvient l’ex conseillère technique de la CCI rompue à l’export qui a développé des liens particuliers avec l’Asie au cours de sa carrière. Dès le départ, elle est convaincue de l’importance du design, comme valeur ajoutée de la rencontre. « Je pense que le designer est un maillon important dans la sauvegarde des savoir-faire. Qu’on le veuille ou non, il existe des matériaux, des couleurs, des techniques passées de mode, désuètes. Or, le designer peut apporter de la fraîcheur, de nouveaux usages autour de l’objet… » Et ainsi contribuer à éclairer l’avenir de techniques dont la richesse repose, précisément, sur la répétition immuable des gestes et la perpétuation des traditions.


décoration de la Casserole rue des Juifs, ou du salon de thé Christian, pour lequel il est allé jusqu’à dessiner le mobilier, la vaisselle ou les luminaires en cristal de roche. « J’ai toujours été sous l’influence conjointe du XVIIIe siècle et de l’Asie  », reconnaît Alexandre Nicola qui cherche à faire fusionner l’élégance et le raffinement avec une certaine harmonie et une douceur de vivre. «  Durant la semaine que nous avons passée là-bas, nous avons rencontré des artisans du côté de Tokyo. Pour ce qui me concerne, cela peut déboucher sur des échanges dans le domaine du mobilier », s’avance prudemment le designer qui travaille d’ores et déjà le bois sous toutes ses formes. «  Japan Wood Association est une émanation du ministère de l’Agriculture et du Bois regroupant de nombreux forestiers », résume de son côté le menuisier Dany Meeder, dont l’entreprise familiale créée en 1969 emploie une dizaine de collaborateurs et travaille aussi bien en Alsace qu’à Paris, allant parfois jusqu’à exporter ses talents à l’étranger. Cet amoureux des

Photo : Dany Meeder

Susciter l’inspiration Cette année, dans la continuité de la collaboration entre Japan Wood et l’Eurométropole de Strasbourg, trois artisans et designers strasbourgeois ont à leur tour été invités à poursuivre ce dialogue autour du bois et des savoir-faire au Japon. Alexandre Nicola, Grégoire Ruault et Dany Meeder de la menuiserie éponyme, au-delà de leurs métiers réciproques, ont en commun l’attrait du bois. Architecte d’intérieur et designer à Stras­bourg et Paris en collaboration avec sa sœur, maître d’œuvre à Toulouse, Alexandre Nicola est spécialisé dans l’agencement et la décoration dans l’hôtellerie et la restauration. Pas étonnant, pour cet ancien chef de cuisine, auréolé en 2013 d’un Bib Gourmand, puis passé de l’autre côté du miroir pour mettre en musique son goût de la décoration intérieure au profit des professionnels de son univers. À Strasbourg, on lui doit notamment la première version du Bistrot du boulanger à la Krutenau, la

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Photo : Gregoire Ruault

matériaux qui ne rechigne pas à marier le bois au cuir, aux métaux, à la miroiterie, au marbre, voire aux matériaux de synthèse met surtout l’accent sur le fait de pouvoir combiner artisanat et nouvelles technologies. « Nous travaillons depuis toujours en étroite collaboration avec des architectes, des designers, des bureaux d’études, des artistes en partageant nos savoir-faire. Avec eux, nous avons gardé un regard curieux et expérimental sur les manières de transformation du bois. Cette recherche de nouveauté nous a poussés à investir régulièrement dans des machines à commandes numériques qui viennent compléter le parc de machines traditionnelles équipant notre atelier. À mon sens, l’artisanat et les technologies numériques sont devenus indissociables.  » Si pour Dany Meeder, ce voyage fut l’occasion d’une «  très belle expérience  », l’artisan reconnaît toutefois qu’il l’a conduit aux antipodes de l’idée que l’on se fait parfois du Japon. «  Loin d’être à la pointe de la technologie, la plupart des ateliers que nous avons visités étaient des ateliers artisanaux, voire familiaux, composés

du père et du fils », l’un transmettant à l’autre son savoir-faire immémorial. Envoyer du bois Mais au-delà des produits finis, l’autre finalité du voyage consistait pour leurs hôtes à vanter les richesses des essences japonaises. À commencer par le cèdre (Cryptomeria japonica), arbre endémique, naturellement résistant à toutes sortes d’agressions et dont le pays regorge aujourd’hui, après avoir pendant longtemps interdit son usage dans les constructions en raison des risques supposés d’incendie. « En 40 ans de métier, j’ai travaillé des bois de toutes provenances, mais je n’ai rencontré de bois japonais chez aucun de mes importateurs parce que le Japon n’exportait pas. C’est une volonté nouvelle », déduit Dany Meeder, avouant toutefois qu’il n’est pas évident de se porter acquéreur d’un bois en provenance de l’autre bout du monde à l’heure du développement durable. Grégoire Ruault, concepteur d’espaces intérieurs mais aussi président d’IdeE, association engagée dans la promotion du design auprès des entreprises, souhaitait quant à lui mettre en place un workshop entre l’Alsace et le Japon autour des métiers du bois. « Je suis architecte d’intérieur et designer et à ce titre, je travaille déjà pas mal avec le bois, qu’il s’agisse d’extension en bois, de mobilier, revêtement de sol ou habillage mural… Ce qui m’intéressait, c’était de rencontrer le savoir-faire japonais. » Qu’il s’agisse de Dany Meeder, de Grégoire Ruault ou d’Alexandre Nicola, tous trois se sont déclarés impressionnés par l’art japonais du kumiko. Et si en tant que telle, la technique comme le produit semblent difficilement transposables, certains ateliers semblent tout de même décidés à se projeter vers l’avenir et s’ouvrir au monde. « Tosa Kumiko, à Tokyo, revisite l’art du kumiko de manière très contemporaine  », relate Dany Meeder, visiblement ébloui par leur inventivité. « Ils ont détourné ce produit, l’ont rendu super innovant, contemporain  », poursuit l’artisan qui a bien saisi leur désir de s’implanter en Europe. « Ce serait bien de se rencontrer lors de leur prochaine visite en France. » Rendez-vous est pris. www. adn-decorateur.fr www. meeder.fr www.gregoireruault.free.fr

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Simon Burgun LUTHIER Par CHLOÉ MOULIN — Photos JÉSUS S.BAPTISTA

C’est après une première carrière de dix ans dans le droit que Simon Burgun a choisi de devenir luthier. Lassé de passer ses soirées à gratter le papier, l’idée a fait son chemin dans la tête de ce gratteur occasionnel et bricoleur averti, après une guitare réparée pour un copain. Formé en Belgique, il s’est depuis spécialisé dans la fabrication de copies de guitares romantiques et d’un modèle classique de tradition espagnole. Si le principe même de copie implique qu’il efface ou limite sa patte, ses créations ne réfutent pas l’adage selon lequel un même plan de musée confié à dix luthiers donnera autant de copies uniques. Son travail du bois notamment, dont il 72

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­ alorise le grain comme personne, unit v les guitares fabriquées dans son atelier. Son choix même de bois, d’ailleurs, distingue toute une éthique : si le monde de la guitare classique favorise encore des bois tropicaux surexploités comme l’acajou pour le manche et le palissandre de Rio pour le dos (quoique cela tende à changer ces dernières années), Simon Burgun a fait le choix de privilégier des bois européens pour ses fabrications, mais aussi ses réparations. Car si le luthier ne fabrique « que » cinq guitares par an, travail d’orfèvre oblige, son atelier est aussi l’hôtel des corps brisés. Une activité qui lui permet de sortir des sentiers battus – et même des guitares !

Avant de le quitter, il nous montre ainsi le c ­ avaquinho et le ukulélé qu’il vient de réparer. Simon Burgun 19, route des Romains à Koenigshoffen www.burgun-guitares.fr


Didier Marchal RELIEUR — DOREUR Par DÉBORAH LISS — Photos PASCAL BASTIEN

Dans le petit atelier de Didier Marchal aménagé chez lui, on trouve une presse centenaire, des étaux pour former l’arrondi des livres, des cisailles… Mais sur les murs trônent aussi des centaines de fers à dorer anciens qui lui servent pour ses créations sur couvertures ou sur feuilles. Un travail d’orfèvre : « La dorure arrive en tout dernier sur un livre. Il ne faut pas se rater ! Je pose à main levée sur la feuille, près d’une centaine de fois par caractère. » Quand il n’est pas en train de transformer de simples feuillets en véritables créations, il restaure aussi les livres anciens : « J’ai de plus en plus de jeunes qui viennent me demander de “sauver” leurs livres en mauvais état. » 73

Ce qu’il préfère, c’est quand on lui laisse carte blanche. L’occasion de sortir un peu des sentiers battus : en témoigne une de ses dernières créations, un livre habillé de kelsch, le tissu traditionnel alsacien. À ses clients venus de toute la France, voire d’Allemagne et de Suisse, Didier Marchal promet l’excellence. « C’est en tout cas ce que j’essaye de viser. » Car il faut bien rester dans les esprits pour continuer à travailler autant (en ce moment, c’est sept jours sur sept). Surtout que le marché voit arriver de plus en plus de jeunes pousses. Mais Didier Marchal ne les voit pas comme une concurrence. Au contraire, c’est lui qui les forme dans son atelier-école. Il

avait lui-même eu du mal à trouver un formateur lors de sa reconversion à l’âge de 50 ans. Dans une autre vie, l’artisan était cadre dans une entreprise privée et passait son temps dans les avions. Et puis, il a préféré bourlinguer à Paris, à Prague et à Tours pour passer de grand bibliophile à virtuose de la matière : « Je voulais maîtriser tous les aspects de mon métier. » Mission accomplie ? « En fait, je me forme encore. Tous les ans, je pars apprendre une nouvelle technique. »  Atelier de reliure 2, rue du Gabon à Illkirch-Graffenstaden www.reliure-marchal.eu


Lucia Fiore PLUMASSIÈRE Par CHLOÉ MOULIN — Photos JÉSUS S.BAPTISTA

À la croisée de l’artisanat et des arts plastiques, Lucia Fiore travaille, d ­ écline, réinvente la plume sous forme de ­tableaux sculpturaux et de bijoux modernes. Nichées au creux d’une écorce ou allongées sur une boucle d’oreille, ses mosaïques de plumes, sa signature, sont reconnaissables entre mille. Une technique de plumasserie déjà utilisée par les Aztèques, et qui sied à merveille l’approche minimaliste de l’artiste, toujours captivée par son matériau comme au premier jour. Rencontré à l’occasion d’un devoir d’arts plastiques à l’université, son instinct l’a amenée à s’y frotter en CAP. D’abord confuse face au peu d’outils nécessaires – « des ciseaux, un 74

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scalpel, une bouilloire et voilà ! » –, c’est peut-être bien cette indépendance permise par la plumasserie qui a fini de la séduire. Depuis bientôt trois ans, Lucia Fiore se plaît en effet à repousser les limites, joignant la bijouterie à la plume, à laquelle elle s’est formée en autodidacte, mais aussi le travail du bois, pour lequel l’accompagne l’association AV Lab (et son papa ébéniste !). D’un côté, les bijoux ont le bon goût d’habituer en douceur le public au travail raréfié de la plume. De l’autre, ses tableaux ­tantôt graphiques, tantôt veloutés, l’autorisent à toutes les folies – surtout depuis qu’elle s’est installée dans un grand atelier ! Enfin, pas toutes-toutes les folies,

sans quoi son stock de plumes, glanées auprès de particuliers propriétaires de perruches et de perroquets, se volatiliserait. Atelier La Coterie 91C, route des Romains à Koenigshoffen www.luciafiore.fr


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Le marteau et l’enclume Par CÉCILE BECKER Photos PASCAL BASTIEN

Dans l’Eurométropole de Strasbourg, le travail des métaux représente la plus grande part des activités artisanales de production, avec 354 entreprises. Entre le marteau, l’enclume, l’affûteuse et quelques pierres précieuses, Zut a rencontré quatre artisans « au coin du feu ».

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Geoffroy Weibel Forgeron d’art Pour trouver l’atelier de Geoffroy Weibel, « masseur de métal », il suffit de suivre l’odeur de la combustion du coke qui entoure La Semencerie. L’endroit est rustique : béton, poussière, outils qui s’amoncellent, établi, froid de canard un tantinet cassé par la forge à gaz déjà en flammes… bref, l’image d’Épinal de l’atelier artisanal. Seule machine  : le marteau-pilon, 10 kilos de masse tombante pour reproduire le mouvement du bras et ménager l’énergie du forgeron. Geoffroy, qui se souvient encore du jour où il l’a ramené de Metz, sert « déjà les fesses » à l’idée de déménager une nouvelle fois la bête d’une tonne qui prendra place, comme tous ses autres outils, dans son atelier flambant neuf à La Coop. En attendant, il trie : « En 12 ans d’activité, c’est la première fois que je prends la mesure de tout ce que j’ai amassé… » Parce que si le feu reste le premier outil qui permet de modeler la matière, « quand on est forgeron, on devient taré avec les marteaux  », précise-t-il. Et en effet, ils sont nombreux. Notre favori est « l’outil des amis  », un marteau de devant, qui requiert la présence d’un·e second·e larron·e pour «  chercher la précision  »  : l’un·e frappe, l’autre dirige. Parce que la forge est un métier solitaire, ces moments où Geoffroy a besoin d’un coup de main sont précieux. Le reste du temps, il contemple une ancienne plaque de cheminée : deux forgerons à l’œuvre, « maintenant, c’est mes potes ! » Solitaire certes, mais surtout rude : maîtriser la flamme et la chaleur et frapper 77

le métal demande une concentration conséquente. « Ce n’est pas tant la force qui compte, c’est le mouvement. Il ne s’agit pas d’éclater la matière mais de la modeler. Ce qui est important, c’est d’utiliser toute la masse du marteau et de profiter de la chute naturelle, de la gravité. On ne plaque jamais les coups.  » Pourtant, les bruits typiques de la forge évoquent plus un combat qu’une chorégraphie. Mais c’est ailleurs qu’il faut chercher la lutte, en l’occurrence avec les flammes. « Le premier truc, c’est d’apprendre à regarder le fer sans être ébloui par le feu. Pour cela, on fixe son regard à côté du brasier. Ce qui va nous donner une idée de la température, c’est la couleur de la matière. Pour un surfaçage, il faudra atteindre 1000°C. Si le fer est grumeleux, c’est qu’il a pris feu et qu’il est trop chaud. » Et autant dire que ça se joue à quelques secondes –  plus tendu qu’une série Netflix. Une fois la température idéale atteinte, la magie opère  : le métal se laisse apprivoiser, sort du feu et vient prendre place sur l’enclume. « Finalement, on déplace la matière comme de la pâte à modeler », précise le masseur de métal, tout en nous expliquant le dessin de l’enclume : une zone plate pour allonger la matière, des zones bombées aux extrémités pour courber. Ses gestes sont assurés, ses mouvements précis. Douze ans de métier, ça ne trompe pas. « J’étais éducateur dans l’environnement entre Strasbourg et Mulhouse. J’ai rencontré un forgeron taillandier en Corrèze avec qui j’ai passé un peu de temps : il fabriquait des lances et des glaives. Cette rencontre m’a marqué.  » Après une période de chômage, il décide de «  faire quelque chose de ses mains ». Deux jours devant une enclume pour titiller la passion, puis il part pour une formation de deux ans à Bruxelles,


DOSSIER

Geoffroy Weibel, forgeron d’art.

« Le premier truc, c’est d’apprendre à regarder le fer sans être ébloui par le feu. » Geoffroy Weibel

revient en Alsace faire le tour des forgerons et ferronniers. Ces rencontres lui permettront de décrocher des premiers contrats en sous-traitance, puis ses premières commandes. Il a notamment travaillé pour les restaurants Dim Sum Sam, L’Acerola ou, plus récemment, le Kaijoo Hôtel, réalisé des portails, gardecorps ou rambardes pour des particuliers. Ses seuls regrets ? Ne pas avoir suffisamment de temps pour se consacrer à des productions plus personnelles (ça devrait revenir une fois installé dans son

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nouvel atelier) et mettre à jour son site Internet qu’il délaisse depuis deux ans ! À part ça, tout va, à peu près. Malgré un cambriolage pour plus de 10  000  € de matériel et des faibles revenus (à peine un SMIC), Geoffroy Weibel s’en sort : « Je ne dirais pas que j’en vis bien, mais j’en vis, c’est déjà pas mal. » Le feu sacré. www.masseur-metal.fr

Michael Lorazo Forgeron et coutelier d’art

Pour faire simple, on nous a expliqué que les lames damassées, c’est un peu comme de la pâte feuilletée : du métal sur du métal, remis sur du métal, reposé encore sur du métal. L’image nous avait plu et nous avait permis de comprendre cet enchevêtrement fascinant de matière et de couleurs qui symbolise pour nous la quintessence du métier de coutelier d’art. On était loin d’imaginer la partie immergée de l’iceberg – il suffisait pourtant de bien regarder. Ébénisterie, marqueterie, forge, façonnage, assemblage  : être coutelier, c’est concentrer les ouvrages. Et ça, Michael Lorazo l’a bien compris. Menuisier de formation, il s’engage dans l’armée jusqu’à vouloir changer de vie  : «  J’ai tendance à savoir ce que je veux et tout faire pour l’avoir. » L’artisan nourrit quelques certitudes : « Le couteau a une place spéciale, il accompagne l’Homme. La première chose dont on a besoin pour vivre, c’est d’un objet tranchant. On peut


Michael Lorazo, forgeron et coutelier d’art.

Christophe Pille Affûteur itinérant

vivre sans téléphone mais pas sans son couteau. » En quelques semaines, il s’organise pour arriver à ses fins (« mon côté fonceur et impatient ») et postule en janvier 2018 à la Frémaa (Fédération des métiers d’arts d’Alsace) pour bénéficier du dispositif de transmission de savoir-faire rares et d’excellence. En juillet, son dossier est validé, mais il faut encore qu’il quitte l’armée et qu’il trouve une entreprise pour réaliser son apprentissage, en l’occurrence au côté de Thierry Stumpf, coutelier à Rosheim. Le 7 septembre, tous les feux sont au vert, il démarre trois jours plus tard. «  J’ai commencé par des couteaux pliants qui nécessitent tout un tas de techniques, j’ai été fier lorsque le premier a été vendu. En apprentissage, j’ai réalisé 200 couteaux  : 140 pour Thierry, 60 pour moi. » Ce qui l’étonne le plus ? La force de la matière. « J’ai découvert en forgeant que la matière avait toute sa place. On peut lui donner la direction à prendre

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mais c’est elle qui décide. » Partir d’une barre d’acier, donner sa forme à la lame, durcir la trempe puis l’assouplir, façonner l’ensemble, intégrer la lame dans le mécanisme… Il y a des règles que Michael Lorazo suit à la lettre et il y a celles auxquelles il déroge. Sa patte est reconnaissable : il travaille l’asymétrie : « La main n’est pas symétrique, pourquoi faire des objets symétriques quand on ne l’est pas ? » Que ce soit au cœur de sa série L’authentique, couteaux artistiques, L’original, des couteaux sur-mesure ou L’œuvre, travail plus artistique dédié notamment au glaive, la forme se fait précise mais étonnante. Des couteaux comme des bijoux qui ont quasiment tous été vendus lors du dernier salon européen des métiers d’arts Résonance[s] à Strasbourg. Il ne manquait plus qu’un atelier pour compléter sa production, c’est désormais chose faite, à Neudorf. www.lorazo.fr

À croire que Christophe Pille a réinventé la poudre… Venir à ses clients pour affûter couteaux, sécateurs et autres ciseaux n’a pourtant rien de nouveau. « Les affûteurs étaient nomades  ! Ils passaient dans les villages pour affûter les couteaux des artisans. Historiquement, les gitans se chargeaient de l’affûtage et pouvaient proposer d’autres services de réparation. Avec le temps, le métier s’est perdu. » Lui, l’affûtage, il n’y pensait pas. Dans une autre vie, il a été conseiller en investissement. « Je ne me sentais pas utile, ça me gavait. » Il veut faire autre chose et dresse une liste de critères  : l’indépendance d’abord, le travail manuel ensuite. Il voit un reportage sur un affûteur et se dit  : pourquoi pas ? Il se lance en 2017 après une formation de trois semaines. Première étape, trouver un financement  : 21 000 € pour une camionette et une machine. Il lui aura fallu 11 mois pour rassembler l’argent nécessaire, et quelques


DOSSIER

Christophe Pille, affûteur itinérant.

autres supplémentaires pour se spécialiser dans l’hôtellerie-restauration qui n’attendait visiblement que lui (il suffit de jeter un œil à sa page Facebook). « Je redoutais un peu le contact avec les chefs, reconnaît-il. Mais l’un des premiers que j’ai rencontrés, Nicolas Stamm, m’a prouvé qu’ils sont très ouverts et très sympas. En revanche, il faut faire ses preuves : la confiance se gagne par gouttes et se perd par litres… » Pas étonnant : en cuisine, les couteaux sont les premiers outils de travail des chefs qui y sont très attachés, ils investissent parfois plusieurs centaines d’euros pour trouver la lame parfaite (souvent des couteaux japonais, réputés pour leur acier), quitte à tomber dans la coquetterie, par passion et par plaisir. « Certains me donnent des couteaux qu’ils ont depuis leur formation ou qui leur ont été transmis par leur père, il y a une valeur sentimentale. On se rend compte que les couteaux racontent beaucoup leurs propriétaires. » Impossible de se rater, donc. Une fois que Christophe Pille a garé sa camionnette à proximité de son client (une rallonge de 50 mètres lui permet de se brancher au réseau électrique), trois étapes sont nécessaires  : affûter

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et refaire le fil, démorfiler (c’est-à-dire retirer les bavures de métal) et polir, la dernière étape étant la plus importante pour assurer une bonne tranche et résister au temps. Encore faut-il que les propriétaires prennent soin de leurs couteaux… L’affûteur passe ainsi un certain temps à transmettre les bons gestes pour entretenir les couteaux. « Pour aiguiser chez soi, il faut d’abord comprendre que chaque lame est différente et doit être posée selon un angle précis sur le fusil qui, lui, doit rester stable : on passe ensuite une fois de chaque côté en exerçant une pression d’environ 30 grammes, deux fois éventuellement pour se rassurer mais trois fois, ça sert à rien les gars ! » Le reste, c’est Christophe qui s’en charge, à raison d’un rendez-vous tous les 3-4 mois. Ce jour-là, il passera plusieurs heures à bichonner les couteaux du chef Romain Creutzmeyer (Colbert). Prochaine étape : lancer ses propres formations… www.alsaceaffute.com

Robin Sipion

Bijoutier – joaillier Dans l’atelier Hammaecher Sipion, c’est une autre histoire : luxe, calme et volupté, même si la flamme, personnage principal de ces pages, est toujours présente. Tous les outils sont là, infiniment plus petits, et les gestes aussi, mais d’une finesse extrême. Robin Sipion, 23 ans (!) les peaufine depuis 2012, année qui marque son entrée dans l’entreprise familiale et le début de son apprentissage. « Mon grandpère était joaillier depuis 1948, il a ouvert sa boutique en 1981 et a pris ma mère en apprentissage. Le jour où il est parti à la retraite, ma mère a accepté de reprendre les rênes. » Enfant, puis adolescent, Robin regarde la bijouterie sans vraiment y penser : « Je n’ai pas vraiment grandi dedans, mais j’aimais dessiner et bricoler. En tant que mec, je me disais que ça ne pouvait pas m’intéresser. Au début du lycée, je ne savais pas quoi faire, j’ai passé une semaine à l’atelier et ça a été le déclic. » Mais ce qui va le bousculer, ce sont surtout les concours.


En 2014, il s’inscrit aux Olympiades des métiers, remporte la finale régionale puis devient champion de France. « Les concours, c’est 12h par jour de boulot en plus de l’emploi du temps d’artisan. Les Olympiades, c’est une grande famille, ça m’a beaucoup apporté à un âge où on ne sait pas trop qui on est. Ça a amplifié ma passion.  » Ce rythme-là fait partie intégrante de sa personnalité : Robin Sipion ne tient pas en place et enchaîne les concours. « Je ne voulais pas reprendre la bijouterie, j’avais la bougeotte, mais le décès de mon grand-père a tout changé… » Il se concentre dès lors sur l’héritage familial et s’emploie à renouveler la clientèle en mettant l’accent sur la création (en plus de la réparation) avant de racheter les murs de la maison. Ce qui l’intéresse, ce sont les pièces complexes, toujours aller plus loin, plus haut, trouver des solutions, innover et mieux faire. Comme s’il avait fait sienne la mentalité des concours, il ne cesse de se challenger. Il le reconnaît d’ailleurs : « Je suis addict au fait de repousser mes limites, la stabilité a tendance à m’ennuyer, j’ai toujours envie

« Je suis addict au fait de repousser mes limites, la stabilité a tendance à m’ennuyer. » Robin Sipion Robin Sipion, bijoutier - joaillier

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de faire plus. » Ce jour-là, il nous parlera d’une bague sur-mesure sur laquelle il a passé 150h, son plus gros projet de 2019 : des formes mêlant feuille de ginkgo et libellule, serties de pierres précieuses. Le travail est colossal. Ce qui pousse son instinct, ce sont les pièces organiques et florales (il cite Lalique) et évidemment, la relation à sa clientèle. Pour lui, il y a deux moments cruciaux  : celui de la fabrication et cet instant précis où sa première idée se transforme, aidée par les caprices de la matière, et « celui où on remet le bijou au client », évidemment. Une passion qui a néanmoins un prix : « Ça ne s’arrête jamais, on y pense tout le temps. » Et peutêtre aussi celui de la maturité. Robin Sipion a changé de cercle d’amis et ne côtoie plus les gens de son âge : « On n’a pas les mêmes problèmes. » En ce moment, il pense justement à s’étendre et pourquoi pas à exposer. Atelier Hammaecher Sipion 4, rue des Serruriers à Strasbourg hammaecher-sipion.fr


La mode en fulgurance

Photos Evelyne Noiriel / Boulevard des Productions

Par CÉCILE BECKER

Entre sa boutique rue des Hallebardes à Strasbourg, ouverte en 1989, et sa maisonatelier à La Petite Pierre où elle puise une grande partie de son inspiration, la créatrice de mode et couturière Cléone ne s’arrête jamais. Beaucoup de passion et d’idées pour une femme qui a la sensation « d’avoir toujours 20 ans ».

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ZUT ARTISANAT | FABRIQUER | Cléone


Enfant, quelle a été votre première approche du monde de la mode ? Je viens d’une famille d’artistes. La mode me plaisait beaucoup, je crois que j’avais déjà un sens de l’observation. Je concevais des petits vêtements toute seule dans mon coin. Parce que je n’avais pas vraiment le droit d’être une artiste dans ma famille, mon père l’était et il aurait préféré que je suive un chemin plus sécurisant. Mais c’était plus fort que moi, il fallait que je crée. Vous avez suivi une formation à l’école Gogel et à l’école du Louvre, que gardez-vous de ce parcours ? J’ai tracé quatre années d’études en un an après m’être penchée sur l’histoire de l’art. Comme si c’était là, en moi, naturel. J’ai eu la chance de rencontrer le bras droit de Madeleine Vionnet [grande couturière française, ndlr]. J’ai notamment appris la coupe en biais, qui est très spécifique. Le droit fil n’a aucune allure, la matière gonfle, ça grossit. Alors que lorsque les fibres suivent les lignes du corps en diagonale, ça change tout  ! Ensuite, j’ai travaillé dans des grandes maisons, j’ai beaucoup souffert. J’ai donc décidé de me mettre à mon compte à 23 ans, j’étais jeune et ambitieuse. J’ai ouvert mon atelier rue François Ier à Paris.

Votre première pièce ? C’était une collection de vestes en cachemire inspirées par le bleu de travail mais pas le bleu de travail qu’on connaît aujourd’hui. La coupe de l’époque était très intéressante. Les commandes affluaient de partout ! Pourquoi l’Alsace ? J’ai eu deux enfants dont le père est Alsacien. Quand je suis arrivée en 1978 à Strasbourg, en mode il n’y avait rien : les femmes portaient des robes chemisier. Je me suis lancée le défi de relooker les femmes. J’ai eu la chance de croiser Thérèse Willer [actuellement directrice du musée Tomi Ungerer, ndlr], dans la rue. Elle m’arrête et me dit : “Je vous ai remarquée, quel est votre métier  ? Estce que vous savez dessiner  ?” Je lui ai répondu que je dessinais avec beaucoup de facilité. Elle m’a invitée à venir une fois par mois à L’Arsenal [restaurant à la Krutenau dans les années 80, tenu par Thérèse Willer et Tony Schneider, ndlr], je relookais les femmes sur les nappes en papier et travaillais avec elles leur allure. Tomi Ungerer dessinait aussi là-bas, c’était une belle ambiance. Y a-t-il des moments pour dessiner et d’autres pour fabriquer ? Mon dessin est très mental : je vais avoir une idée d’un seul coup, comme un rêve qui passe. L’adrénaline est très intéressante pour moi. Je considère qu’on ne peut pas créer si tout est organisé. La création, vous y allez direct ou vous n’y allez pas. Quand vous avez le temps, vous pensez tellement que vous pensez mal. Alors, je vais me mettre à la table et dessiner et si j’ai envie de le réaliser, il faut que je le fasse tout de suite. Mon modèle, je le vois terminé avant même qu’il ne soit commencé. C’est comme un flash. Si je n’ai pas ce flash, mes mains sont bloquées. Votre outil favori ? Je ne peux pas vivre sans mon ciseau électrique. Toutes les robes sont coupées par moi. Je coupe parfois sans

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tracer : mes yeux se mettent sur la matière et je coupe. J’ai l’impression d’être connectée à quelque chose, je ne sais pas à quoi. Je déconnecte mon cerveau et ma main fait toute seule. J’en ai maintenant conscience et je me laisse guider. Quand la main fait, presque déconnectée de l’esprit et que je me laisse guider par la liberté, c’est un sentiment que j’adore. Vous créez des pièces sur-mesure – notamment des robes de mariage –, comment se passe la relation avec la cliente ? Habiller quelqu’un est une responsabilité  : on entre dans l’intimité de la personne. Quand une femme entre, je la regarde d’abord dans les yeux, parce qu’à travers les yeux on comprend beaucoup de choses, puis je regarde certains détails, les bijoux par exemple, pour mieux cerner la personnalité. J’adore ce moment. Et puis, je serre toujours la main. J’ai une sorte de septième sens  : cette poignée de main va me donner la liberté de créer. Votre secret ? J’ai l’impression d’avoir 20 ans dans ma tête tout le temps. Quand je fais le calcul de mon âge, je me dis  : ce n’est pas possible, j’ai dû me tromper. J’adore l’art et pour moi, c’est plus qu’une passion. L’art et la création font qu’on est toujours jeune dans la tête, parce qu’on va toujours plus loin. Et puis là, ce qui me porte, c’est la création de l’Institut Cléone, je vais proposer une formation en ligne « Grand couturier » sur 2 ans. Ça me donne une belle énergie de me dire que je vais transmettre mon savoir-faire. Institut Cléone, ouverture le 1er janvier 2021 www.cleone.fr Boutique Cléone 22, rue des Hallebardes à Strasbourg


MÉMENTO Par MYRIAM COMMOT-DELON Photos ALEXIS DELON / PREVIEW

À la croisée de l’art et de l’artisanat, ces cinq céramistes inscrivent dans leur répertoire de formes et leur savoirfaire, l’essentiel de ce que l’on ne doit pas oublier. Que ce soit de l’ordre de la mémoire, de la déconstruction, du déracinement, de l’inconnu ou de l’imprévu.

« Toute forme, toute configuration, toute organisation, toute empreinte (tant qu’elle n’est pas effacée), tout souvenir, tout message, est une façon d’échapper au désordre élémentaire. » Umberto Eco 84


Coralie Lesage Instinct « J’emprunte un chemin soumis aux aléas du travail de la main comme seul outil. Je m’aventure dans les formes ovales et hybrides, je tente les raccords et les retouches, je m’amuse avec les appendices, j’élabore de nouvelles recettes d’engobes et de glaçures, je suis au plus près de mes intentions face à l’imprévu de la fabrication. Toute cette recherche est une tentative de donner vie aux surfaces, de faire mes céramiques fortes d’une présence organique et minérale. » www.coralielesage.fr   — Vases, grès chamotté émaillé. Dimensions, de gauche à droite : 16 x 19 cm, 11 x 14 cm, 24 x 10 cm.

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Barbara Leboeuf Expression délibérée « La porcelaine, terre à mémoire, est susceptible. Elle garde inscrite en elle les gestes et les traces du passage de la main. M’accordant à ces caractéristiques intrinsèques, j’insuffle des intentions auxquelles la terre donnera libre cours, manifestations qui ne se révéleront qu’à l’ouverture du four. »  www.barbara-studio.fr — Vase, porcelaine estampée, émail transparent mat. Dimensions : 30 x 17 x 21 cm Actu : Exposition Cabinet de curiosités, jusqu’au 14 mars au L.A.C de la cité scolaire Jean Monnet à Strasbourg

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Sarah Calba et Olivier Crocitti / Le Palais du Corbeau Oxymore « Ayant bâti notre Palais sur des jeux de mots, nous ne pouvions nous satisfaire, pour marquer notre production, de la griffe évidente d’un cor-beau. Notre définition de la beauté n’est ni simple, ni immuable car c’est l’altération produite dans la rencontre et le dialogue avec l’autre, l’étranger, qui la fabrique et dessine les objets de cor-étranger-beau. Au premier regard, nos pièces trompe-l’œil apparaissent presque comme trop ressemblantes, mais en y regardant de plus près, on y découvre de l’inattendu, de la poésie, de l’absurde, et parfois même du grotesque, autrement dit du sous-réalisme d’ornementeurs. » www.lepalaisducorbeau.fr — Bougeoirs Abymés, collection Fabuleuses Natures Mortes, grès chamotté émaillé. Dimensions : 16 x 15 x 12 cm / 13 x 15 x 11 cm 9 x 12 x 8 cm

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Yun-Jung Song Totems « Baignée dans une culture bouddhiste du côté de ma mère, où les rituels chamanistes sont restés présents, l’homme, les plantes, l’arbre, la montagne et les animaux sont au cœur de mon travail. L’être humain n’est pas seul, la nature qui l’entoure est essentielle, il doit respecter les lieux, l’espace, l’esprit. » www.yunjungsong.com — Sculptures Trois paysages - un arbre de vie, une montagne sacrée, une fille exilée. Un commencement avec la prudence, le battement de cœur qui résonne au bout des doigts. Un besoin le plus vital, le plus vivant. (2010), grès émaillé. Dimensions : Arbre / 22 x 22 x 33 cm Mont / 16 x12 x 23 cm / Fille / 14 x12 x 40 cm

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Clément Petibon Entropie « Héritage(s) est un archétype du contenant, dans son acception la plus simple. Je questionne mon apprentissage technique en activant la matière par la destruction. Dans mon travail, le délabrement est avant tout une approche plastique et expérimentale, la recherche d’une technique et d’une esthétique autre, à contre-courant de l’excellence des métiers d’art. »  www.clementpetibon.wixsite.com/ céramique — Vase, série Héritage(s), grès chamotté, porcelaine, engobes et oxydes. Dimensions : 39 x 25 cm Actu : Exposition Héritage(s), un monde en déconstruction, jusqu’au 15 mars chez 3C Cuisines / SieMatic Store, 20, avenue de la Marseillaise à Strasbourg

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Être terre à terre. PAR MYRIAM COMMOT-DELON

À l’heure où le digital nous absorbe, ralentir et vivre des expériences porteuses de sens est essentiel. L’engouement pour la céramique reflète cet état d’esprit slowlife et nous sommes nombreux·ses aujourd’hui à la pratiquer ou à la collectionner.

Nos repaires à « makers » Le Palais du Corbeau 1 — Fraîchement installés, Sarah Calba et Olivier Crocitti, un jeune couple d’artistes protéiforme fasciné par la nature et le milieu marin, exposent leurs néo-barbotines, bijoux et objets en céramiques, mais aussi les meubles et créations textiles qu’ils créent sous leur marque CORétrangerBEAU. Où ? À leur atelier / boutique 2, rue des Veaux à Strasbourg www.lepalaisducorbeau.fr Le Générateur 6 — C’est LA boutique associative où dénicher créateurs et céramistes locaux tels que Marion Connand, Sonia Oudry ou les pièces d’usage de Clément Petibon (l’un des fondateurs). Notre coup de cœur printanier ? L’arrivée de Martha Stahlkopf (photo) et de ses délicates porcelaines, naïves et spontanées. Où ? 8, rue Sainte Madeleine à Strasbourg www.generateur-strasbourg.fr www.marthastahlkopf.com

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Carole K. Céramique 3 — Carole Kaltenbacher élabore avec sagacité un travail aux réminiscences vintage centré sur le grès pyrité et rythmé de motifs géométriques. Où ? À son atelier / boutique Le Huit à Schiltigheim, sur son e-shop et au Générateur. www.carolekceramique.fr Atelier Biscuit � — Charmant, avec son mobilier fifties, le lieu de travail de la céramiste Lisa Débat s’articule autour de l’art de la table et de sa palette fétiche : rose + céladon + encre + jaune. Un de ses hits revisité ? Le presse-agrumes. Où ? À son atelier / boutique, 5, quai Charles Altorffer à Strasbourg www.atelierbiscuitceramique.com

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Laurence Labbé 5 — Adoubée, sa vaisselle minimaliste de style modern craft a dépassé les frontières de l’Eurométropole et fait les délices de shops pointus de Berlin à Reykjavik. Où ? Sur l’e-shop www.laurencelabbe.com

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Gallery Lac 4 — Créée en 2015, l’association WAY OF LAC (Limites Art Création) accompagne les artistes en leur proposant du soutien logistique avec une boutique en ligne et des expositions régulières. Notre repérage « céramistique » ? Un bijou mural en porcelaine de Laura Plassier. Où ? Sur l’e-shop www.gallerylac.eu Raw Adornments 7 — Nadège Gautier et Aymeric Olry, signent à quatre mains une joaillerie quintessenciée, en papier porcelaine immaculé ou en bois. En vente sur leur e-shop et à la librairie du MAMCS. Où ? À la librairie du MAMCS et sur l’e-shop www.rawadornments.co

Etsy 8 — On y va pour fouiner à la recherche de nouveaux talents et s’offrir une des idoles protectrices de la céramiste Élodie Lesigne (photo) ou les broches de Virginie Gallezot. Où ? www.etsy.com/shop/ElodieLesigne www.etsy.com/shop/VirginieGallezot

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Photo : Emilie Vialet

Photo : Elise.G. photographie

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S’initier à l’argile

Clément Petibon 1 a ouvert son atelier de Koenigshoffen depuis février à celles et ceux souhaitant vivre une expérience « terre  » inédite élaborée à partir de sa méthode de travail expérimentale. Deux formules sont proposées : en package de 6 cours ou à l’année. www.clementpetibon.wixsite.com/ ceramique

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Charlotte Heurtier 2 compose son répertoire graphique et animalier dans son atelier niché à Neudorf où l’on peut s‘initier au décor à l’engobe grattée, à la porcelaine ajourée mais également au modelage de figurines en compagnie de ses enfants. www.charlotteheurtier.fr Coralie Lesage 3 nous enchante avec son adorable atelier à la vitrine pimpée de dessins de l’illustratrice Julie Brouant où elle expose ses céramiques qu’elle propose à la vente. Ses cours et son four sont d’ailleurs victimes de leur succès et souvent complets ! www.concretceramics.fr Virginie Gallezot4  propose des stages centrés sur l’expérience de la plaque, l’estampage, le colombin. Une bonne idée cadeau à offrir à une amie ou des ados. www.coursceramiquestrasbourg. jimdofree.com

Mais aussi dans les centres culturels et créatifs, que ce soit aux Bateliers, à l’ARES, à l’atelier de céramique L’Orange Bleue où à L’Université Populaire Européenne (ne ratez pas l’inscription en ligne dès le mois de juin pour l’année 2020-21). www.lesbateliers.com www.ares-actif.fr www.instagram.com/ceramiquedelorangebleue www.strasbourg.upe-alsace.fr

Barbotine5, l’atelier de Laura Plassier à Schiltigheim, est destiné aux enfants et aux ados de 5 à 18 ans. On aime sa façon d’aborder la matière terre par le biais du jeu, une belle entrée en matière pour les céramistes en herbe. www.lauraplassier.fr/barbotine 92

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S’offrir un DIY Wecandoo est une nouvelle plateforme mettant en avant l’artisanat et le savoir-faire manuel. À Strasbourg, on peut se rendre dans le nouveau quartier créatif de La Coop pour une initiation au tour de potier et la réalisation d’un bol (50 €) avec Emmanuelle Giora ou au centre-ville, descendre les marches du pittoresque atelier / cave de Barbara Leboeuf pour y réaliser un abat-jour en porcelaine (70 €). www.wecandoo.fr

Faire le tour des potiers L’année dernière, le Conseil départemental du Bas-Rhin organisait son premier marché des potiers avec la ferme intention de valoriser les savoir-faire des potiers du nord de l’Alsace. Cette année, bonne idée : l’événement s’élargit à toute l’Alsace et mêle les céramistes à son casting. Au programme  : démonstrations, buvette, restauration et… jolies choses. (C.B.)

Marché des potiers et des céramistes, les 2 et 3 mai au Conseil départemental du Bas-Rhin. www.bas-rhin.fr

3 comptes Instagram à suivre

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Nayanaï / Naïma Madi 1 illustratrice / céramiste. Pour ? Son feed acidulé et sa (grande) famille de bols-personnages ultra attachants. @_nayanai Solène Dumas2, artiste plasticienne / céramiste. Pour ? Ses sexes en porcelaine blanche à la diversité anatomique, comportementale et sociale. @_solene_dumas

Photo : Samten Norbu

Mélodie MesletTourneux3, artiste / photographe / céramiste. Pour ? L’humanité sensible de ses clichés argentiques couchés sur la terre. @_melodie.meslet

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Suivre un enseignement arty 1 Laboratoire d’exception, l’atelier Terre/ Céramique de la HEAR Strasbourg questionne le médium terre dans ses usages, ses mémoires et son inscription dans les pratiques artistiques contemporaines. Ils y délivrent un DNA (Diplôme national d’arts plastiques) niveau licence III Art-Objet et un DNSEP (diplôme national supérieur d’expression plastique). www.hear.fr/visual-arts/art-object

Célébrer la céramique tradi 2 Qu’elle soit de terre vernissée ou de grès, culinaire, décorative ou destinée à l’habillage des poêles (Kachelofe en alsacien), la poterie alsacienne est l’un des points forts du Musée Alsacien et l’émouvant témoin de la vie rurale en Alsace aux XVIIIe et XIXe siècles. www.musees.strasbourg.eu/ musee-alsacien

2— Cruche à eau de vie, grès au sel, Betschdorf, 1862 / Musées de Strasbourg / M. Bertola

Photo : Tony Trichanh

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À lire, pour se faire l’œil 1— Clay contemporary ceramic artisans par Amber Creswell Bell (en anglais) aux éditions Thames Hudson Gb. 2— La Céramique comme Expérience, ouvrage collectif, éditions Naima. > Librairie des Bateliers 5, rue Modeste Schickele à Strasbourg 3— Manuel complet de la céramique par Stuart Carey, éditions Eyrolles 4— Céramique : 90 artistes contemporains par Véronique Pettit Laforet et Charlotte Vannier, aux éditions Pyramyd.


La Grande Place MusĂŠe du cristal Saint-Louis

Site Verrier Meisenthal

MusĂŠe Lalique Wingen / Moder

Explorez la plus scintillante des constellations ! etoiles-terrestres.fr


La sélection de la rédaction Par MYRIAM COMMOT-DELON

Point de jonction La joaillerie de sentiment ? Le terrain de jeu préféré du créateur strasbourgeois Eric Humbert, qui signe avec sa collection Trait d’Union, des bagues au dessin subtilement architecturé, aussi graphiques que symboliques. Luxe ultime ? Se glisser dans l’écrin boisé de ce créateur nomade au savoir-faire d’exception, et décider avec lui de la personnalisation du modèle avant qu’il ne rejoigne l’atelier où il sera façonné dans l’or de votre choix et serti de brillants ou de pierres précieuses. (M.C.D.) Éric Humbert 46, rue des Hallebardes Strasbourg www.eric-humbert.com

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Vision

Prétexte

Bien vu

Artiste avant de devenir opticien, Claude Fersing occupe une place à part chez les lunetiers-indépendants, ne serait-ce que par le mot lunetorolo­gisterie® inscrit sur sa devanture et déposé en 2005 lors de son ouverture afin d’appuyer son point de vue de créateur, tout sauf ennuyeux ! Indépendamment d’une sélection de marques réputées, c’est indiscutablement ses montures sur-mesure qui attirent tous les regards avec leurs motifs d’un choix inouï, réalisées en étroite collaboration avec un atelier de référence allemand utilisant les acétates de la Maison italienne Mazzucchelli.

Mieux produire et mieux consommer en partant à la rencontre de producteur·trices·s engagé·e·s ? Une démarche plus que jamais d’actualité, portée en France par l’association Artisans du Monde, son vaste réseau de boutiques et son e-shop. Des emplettes citoyennes, solidaires et écologiques loin d’être dénuées de style, à l’instar de ce plateau Moderno réalisé en Inde.

Outre son engagement zéro-gaspi avec des espaces dédiés aux montures vintage dans ses trois enseignes, Romain Corato aime par dessus-tout sourcer des marques dans l’air du temps aux valeurs artisanes fortes pour sa clientèle intergénérationnelle : cette saison, on se réjouit de l’arrivée du label espagnol Gigi Studios, créé dans les années 60 au cœur de Barcelone.

Artisans du Monde 24, rue de la Division Leclerc Strasbourg www.artisansdumonde.org

La Lunetterie du Coin  24, rue du Faubourg de Pierre + 42, rue du Bassin d’Austerlitz Strasbourg www.lalunetterieducoin.fr

C L’Optique 26, rue des Tonneliers Strasbourg www.cloptique.com

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L’actu des artisans Par CÉCILE BECKER

Les 100 ans de la corporation des bijoutiers

Congrès mondial des facteurs d’orgue

Pour fêter son centenaire et présenter les spécificités des savoirfaire, la corporation des bijoutiers de Strasbourg a produit un film promotionnel mettant en avant les métiers d’horloger, de bijoutier, de joaillier et de sertisseurs (les orfèvres ayant disparu de la région). Arnaud Greulich, son président, précise : « Il s’agit de faire la différence entre un bijoutier détaillant qui est un commerçant et les artisans. On montre le back office : toutes les étapes de réalisation d’un bijou ou d’une montre, mais aussi l’innovation, puisque nous aussi pouvons utiliser le prototypage 3D par exemple. » Après un lancement officiel, la vidéo sera largement diffusée et partagée sur les réseaux sociaux.

160 congressistes sont attendus lors de la nouvelle édition du congrès qui rassemble les facteurs d’orgue du monde entier. 17 instruments neufs et 25 restaurés seront montrés, l’occasion de constater les compétences des facteurs d’orgue alsaciens, d’échanger sur les nouvelles techniques et de visiter le CFA d’Eschau, unique école nationale qui propose une formation de facture d’orgues. Comme à son habitude, le congrès coïncide avec les dates du festival Stras’orgues. Parce qu’il faut aussi les entendre jouer !

Facebook : Corporation des instants précieux

Salon Résonance[s] Chaque année, la frémaa (Fédération régionale des métiers d’art d’Alsace) organise son salon qui réunit artisans d’art et invités prestigieux. L’engouement est toujours plus vif à chaque édition, le public (et les acheteurs) étant fidèles au poste. À vos agendas. 6 ---> 9 novembre Parc Expo Wacken à Strasbourg www.salon-resonances.com

23 ---> 29 août www.international-organbuilders.com www.strasorgues.fr

Bijouterie Kreiter Revendeur de bijoux et montres de prestige (Tissot, Briston, Clozeau ou Garel), Sébastien Kreiter est aussi maître joaillier sertisseur disposant d’un joli savoir-faire en gemmologie, en plus de proposer un service de transformation de bijoux anciens. Une large palette de services récemment mise en valeur par la rénovation de son écrin : des matières claires et l’éclat des vitrines pour sublimer toutes les créations proposées à la vente. Le petit plus ? Dans cette boutique, le offres et réductions ne sont jamais bien loin. Il suffit de garder un œil sur sa page Facebook ! 12, rue Gutenberg à Strasbourg bijouterie-kreiter.com

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Journées européennes des métiers d’art Cette année, à Strasbourg (et ailleurs), les JEMA ont choisi pour thématique Matières à l’œuvre, s’octroyant ainsi tout le loisir de se pencher sur le premier travail de l’artisan : modeler, fabriquer. Si le programme s’étoffera encore, on peut déjà compter sur quelques perles : l’ouverture de l’atelier de la céramiste Barbara Leboeuf et de celui de Miho Nakatani qui sculpte des bijoux franco-japonais, les dessous de la création d’une collection chez Colette Ravier ou encore l’incontournable visite de l’atelier de restauration de véhicules d’Hubert Haberbusch… De quoi s’éblouir un peu.

La mode sous toutes ses coutures C’est désormais une tradition. Chaque année, l’événement La mode sous toutes ses coutures rassemble tous les artisans de la mode (styliste, couturières et couturiers, bijoutières et bijoutiers, tailleuses et tailleurs, retoucheuses et retoucheurs, coiffeuses et coiffeurs…) salle de l’Aubette. Si des démonstrations permettront de (re)découvrir des métiers parfois méconnus, ce sera aussi l’occasion d’assister à de multiples défilés, dont un exclusivement dédié aux bijoux. 25 + 26 avril à L’Aubette à Strasbourg Facebook : L’union des artisans de la mode

3 ---> 5 avril à Strasbourg www.journeesdesmetiersdart.fr

Large sélection de thés « Les Jardins de Gaïa » 100% bio Céramiques artisanales locales Thé à emporter

Lu. | 14h-18h Ma.  Sa. | 10h-18h 18, rue de la Division Leclerc Strasbourg | 03 88 75 58 52


FOCUS

LE DESIGN ET L’ARTISANAT Par VALÉRIE BISSON Photos JÉSUS S. BAPTISTA

Si le lien entre le design et l’artisanat peut paraître évident pour les uns – un objet, quel qu’il soit, étant forcément pensé et dessiné –, il ne l’est pas forcément pour les autres. Longtemps séparées, ces deux disciplines sont pourtant vouées à se compléter, notamment pour favoriser l’innovation. Explications et cas d’école.

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Moules à kougelhopf revisités par Claude Saos.

Les artisans sont souvent perçus comme des passeurs, garants d’une tradition, celle de la maîtrise du geste, dont la portée artistique n’est pas la préoccupation première. Les artistes, quant à eux, ont une image d’Epinal collée à la peau, celle de l’original investi du feu prométhéen improvisant parfois sa technique. Le hiatus entre ces deux univers se réduit lorsque le dialogue s’installe ; d’une démarche à l’autre, les individus se retrouvent alors autour d’un désir commun, celui du beau, du bon, de l’utile, au sens large. Bien des designers se sont interrogés sur la question de la beauté dans le quotidien alors que bien de nos objets du quotidien étaient beaux avant d’être pensés comme tels. Si la forme naît de la contrainte, c’est bien le sens esthétique particulier de l’artisan qui va créer la différence et souvent la pérennité de l’objet. Depuis 2016, un collectif de designers industriels, Collection Typologie, se penche sur ces questions en explorant l’histoire et en menant des recherches sur les objets archétypaux du quotidien tels que bouteilles, bouchons, boules de pétanques ou autres cagettes… Leur revue éponyme consacre chaque numéro à un objet, inventoriant ses formes, documentant son histoire, explorant ses secrets de fabrication. Une constatation s’impose dès lors  : si aucun designer à proprement parler ne s’est penché sur leur dessin, l’usage et l’industrialisation 101

ont pourtant fait œuvre de design à travers les âges. (L’exposition « Typology : An Ongoing Study of Everyday Items  » se tient au Vitra Design Museum Gallery à Weil-am-Rhein, jusqu’au 5 mai 2020.) Alors, si la cagette et ses fines lattes de peuplier agrafées, à la forme intacte depuis 60 ans, à l’apparente simplicité et aux formes rudimentaires, résiste à la pluie et au vent des marchés et si le moule à kougelhopf, diplomate légèrement vrillé, est reproduit dans le monde entier, c’est certainement que leurs formes incarnent un subtil équilibre entre légèreté, résistance et économie de matière qui ferait pâlir plus d’un designer. En dépit des efforts qui sont faits d’un côté comme de l’autre pour s’affranchir de cette distinction et du champ lexical de plus en plus large tentant de réduire l’écart (artisan d’art, façonnier, créateur...) la distinction persiste. Certains n’attendent pas et réunissent ce qui doit l’être... À travers les récits de Sonia Verguet et de Sébastien Gillmann, et aussi à travers leur collaboration, la distinction opérante a montré ses capacités d’intégration et d’innovation, elle renvoyait uniquement à des trajectoires professionnelles et des formes de travail différenciées. Le projet de réconciliation de l’art et de l’artisanat est en marche.


Sonia Verguet Déplacer le regard Sonia Verguet est designer. Et plus précisément spécialiste en design culinaire. Ancienne élève et enseignante de la HEAR, elle conduit également le projet IDeE auprès de Grégoire Ruault qui a pour but de (ré)introduire le design dans le monde de l’entreprise et d’instaurer de nouvelles collaborations entre artisans, designers et industriels. Dernier exemple en date ? La série de neuf bougies Light My Fire, toutes imaginées par des designers et fabriquées par La curieuse fabrique. Une question qui passionne Sonia qui, se targuant de ne pas savoir cuisiner, s’est lancée dans le design culinaire après être passée par le design d’objet, la culture, la scénographie d’évènements puis du design culinaire. Parce que pour elle, manger a aussi un sens. « Le design s’immisce depuis une dizaine d’années dans le moment du repas et il était temps ! Grâce au designer Marc Brétillot, une section design culinaire est née à l’Esad de Reims. Après s’être introduit dans nos lieux de travail, nos salles d’attente (CHU de Strasbourg avec les V8 designers et La fabrique de l’hospitalité), les aires de jeux et mille autres domaines, le design interroge enfin une action que nous faisons pourtant plusieurs fois par jour et pas n’importe laquelle  ! L’action de manger est si banale qu’on n’imagine pas qu’elle puisse être faite avec du sens. Or ce moment est aussi précieux qu’être confortablement assis ou éclairé pour travailler, non? Je pense que les designers ont suffisamment revisité les chaises, il est temps qu’ils s’attèlent à d’autres sujets qui me semblent bien plus essentiels.  » Comme en témoigne Sonia Verguet, le design culinaire est une réflexion autour du repas et de la nourriture, que ce soit

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Série Light My Fire éditée par IDeE.

ce qui est dans notre assiette, le moment ou les personnes avec qui on le partage, chaque élément est matière à réfléchir, à rire, à inventer, à rêver ou à échanger. Redonner du sens à toutes ces étapes répond au besoin de se reconnecter, à soi, aux autres, aux circuits courts, au recyclage. L’assiette est un autre lieu possible pour créer des émotions, raconter des histoires, s’inscrire dans un monde cohérent. « Chaque élément en design ayant un sens, il ne s’agit pas de faire du beau ou du joli gratuitement dans l’assiette. » Sonia précise que son domaine d’investigation n’est jamais borné ou prédéfini «  Un designer conçoit mais ne fabrique pas nécessairement, ne maîtrise pas forcément le geste technique, il faut s’associer, créer des collaborations avec des cuisiniers, des pâtissiers ou des boulangers et aussi s’entourer de nutritionnistes, de scientifiques, d’archéologues, d’historiens afin de ne pas perdre de vue toutes les questions à se poser… » Sonia publie Coolglof qui sortira cet automne aux éditions Kéribus, un voyage créatif dans l’univers du kougelhopf et une réinterprétation des classiques. Ce livre est aussi un moyen d’aborder les enjeux autour du lien entre tradition et innovation avec comme prétexte, un

objet culinaire traditionnel : le moule à kougelhopf. La relecture contemporaine de cet objet a donné lieu à un travail de recherche autour de cette pâte briochée emblématique et des savoir-faire des potiers des Vosges du nord. « L’expérience montre que tradition et innovation sont compatibles et que la collaboration avec des designers est la clé de la survie d’une économie mais aussi des savoir-faire locaux. Il est essentiel de se rapprocher d’artisans de la région pour une fabrication locale, respectueuse de l’homme et de son environnement ». Une dynamique ouverte et alléchante.


3 questions à ­Sébastien ­Gillmann pâtissier Comment a eu lieu la rencontre avec Sonia Verguet ? À une soirée ; elle avait réalisé de l’origami alimentaire, j’ai trouvé ça génial et on a engagé le dialogue. Elle m’a montré ses différentes réalisations et on a échangé autour du sens et de l’esthétique. Ce n’était pas de l’esthétique pur, c’est cela qui m’a séduit.

Moule à kougelhopf revisité par les V8 Designers.

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Qu’est-ce qui vous a plu dans le fait de travailler avec une « ­artiste » ? Je suis borné par la technique, Sonia par la poésie, on a entamé une partie de ping-pong passionnante ; là où elle cherchait l’émotion, je répondais par ok, on peut essayer. Tout n’est pas toujours réalisable mais l’idée, c’est d’y aller et de réajuster derrière. Ainsi sont nées la bûche de Noël avec les petites traces d’oiseau dans la neige et la boîte à œufs ludique de Pâques, on a allié un objet esthétique, poétique à un dessert gourmand.

Vous héritez d’une tradition, d’un savoir-faire, que vous apporte la recherche autour de la maîtrise technique ? Par notre parcours, surtout si on va jusqu’au brevet de maîtrise, on a un regard sur tout ce qui se fait, les stages nous ouvrent des portes, ouvrent notre regard. En pâtisserie surtout, où nous sommes depuis quelques années dans une génération un peu dorée. On peut vraiment s’ouvrir à la création par ces biais que sont les médias, les lectures, les rencontres. Les rencontres autour des produits sont essentielles aussi ; chaque artisan est un maillon important de la chaîne.


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Photo : © Olivia Arthur / Magnum photos

LES ENGAGEMENTS DE LA CAPEB AU QUOTIDIEN AUPRÈS DES ENTREPRISES


RENDRE SERVICE

Composition, Still life - Fugace #6, Myriam Commot-Delon Photo Alexis Delon / Preview - www.preview.fr


Mélanie Florido COIFFEUSE ET CRÉATRICE DE BIJOUX Par DÉBORAH LISS — Photos JÉSUS S. BAPTISTA

À bientôt 26 ans, Mélanie Florido fait ce qu’elle a toujours voulu faire : créer. Dans son salon de coiffure de la rue Graumann à Strasbourg ouvert en décembre 2019, on trouve aussi une vitrine de bijoux. Quand elle n’est pas en rendez-vous, elle se met à son plateau, juchée sur son tabouret. Avec sa pince, son mètre, ses perles et ses chaînes, elle fabrique des pièces dorées, colorées, parfois dotées de clins d’œil animaliers ou floraux. « Ça a plu dans mon entourage, puis sur les marchés des créateurs, alors j’ai commencé à vendre sur internet », raconte celle qui a baptisé sa marque Douce folie. Pour devenir coiffeuse, elle a dû se battre : à 16 ans, elle quittait le lycée général dans 106

lequel on l’avait poussée pour entrer au CFA de la rue Baldung-Grien. Elle y apprend les bases, puis se perfectionne, du CAP au Brevet de Maîtrise, « un gage d’excellence », selon l’artisane. Pendant 6 ans, elle s’exerce à la Coiffure Weber au centre-ville, où elle est remarquée pour ses talents : dès la 2 e année, elle pose ses mains expertes sur les clients. Elle a décidé de ne pas choisir entre ses deux passions, qui lui apportent une forme de liberté et la joie du contact humain. Elle aimerait transmettre son expertise en recrutant un apprenti cet été. La tâche est difficile, il faut trouver la perle : « Malheureusement, beaucoup ne sont pas vraiment là par passion. J’ai

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besoin de quelqu’un de motivé. » L’objectif est d’embaucher dans les 3 ans qui viennent. Mélanie est optimiste, car le secteur se porte bien : « Il y a de la place pour tout le monde. Et puis, les gens auront toujours besoin de se faire couper les cheveux. On ne peut pas encore faire ça sur internet… » Douce Folie 4, rue Graumann à Strasbourg www.douce-folie.com


Won Sunwoo-Pollet ENCADREUSE Par CHLOÉ MOULIN — Photos JÉSUS S. BAPTISTA

Un cadre en héritage, au sens propre comme au figuré, c’est ce qu’a reçu Won Sunwoo-Pollet. Diplômée des Arts décoratifs (aujourd’hui la Haute école des arts du Rhin), elle cherchait à sa sortie des études un travail manuel pour gagner sa vie. Ses beaux-parents la mettent alors sur la route de « Monsieur Le Guay », comme elle l’appelle affectueusement, encadreur à la tête d’une petite boutique d’angle à proximité du Palais universitaire. Un stage et beaucoup d’intérêt plus tard, elle choisit de devenir encadreuse et, des années après, hérite de cet atelier familial âgé d’à peu près 70 ans. Ce qui l’a séduite ? Le rapport intime dans lequel son activité la place 107

avec ses clients, parce qu’après tout « si on décide d’amener quelque chose chez un encadreur, c’est bien qu’on y tient ». Ainsi les histoires se suivent et les jours ne se ressemblent pas. Parmi celles qui l’ont particulièrement touchée, elle pense instantanément à ce client venu avec « une espèce de plaque en plâtre pleine de couleurs ». « Face à mon expression, il m’a expliqué qu’il était peintre en bâtiment, que sa boutique avait été vendue et qu’il s’agissait d’une partie d’un de ses murs, sur lequel il testait ses peintures. » Depuis six ans, Won Sunwoo-Pollet met en valeur des morceaux d’histoire, avec un grand comme un petit « h ». Elle élève le noble comme le populaire au rang

d’œuvre, d’un geste qui se doit d’être cohérent au point de devenir imperceptible. Et c’est tout un art. Cadre Blanc Encadrement 17, boulevard de la Victoire à Strasbourg


Christian et Antoine Schann RESTAURATEURS DE BUGATTI Par ANTOINE PONZA — Photos CHRISTOPHE URBAIN

Un corps de ferme classé par la Fondation du patrimoine, écrin d’une passion pour la belle mécanique et l’un des constructeurs automobiles les plus célèbres au monde : voici la recette du Bugatelier, incontournable français de la restauration de Bugatti. Tout commence par un grand raout de collectionneurs en 1981, à l’occasion du centenaire de la naissance d’Ettore Bugatti lui-même, inventeur italien installé en Alsace où il fonda au début du XXe siècle une marque haut de gamme qui deviendra mythique. Une « révélation » pour Christian Schann. Son premier bolide, il en trouve les restes par hasard. Il le rachète et le restaure longuement. En 2010, il doit quitter son 108

emploi de directeur du développement dans l’industrie et saute le pas. Ce qui n’était qu’un « hobby » se mue dès lors en en aventure historique. L’électromécanicien restaure la maison familiale et y installe un garage scrupuleusement agencé « dans l’esprit de l’époque » : des portes d’entrée, fabriquées selon un plan d’architecte de l’usine Bugatti de Molsheim, au marbre de contrôle, une imposante table de fonte permettant des mesures extrêmement précises. Christian Schann dote également son atelier d’un banc d’essai pour les moteurs, d’une salle des machines pour fabriquer lui-même les pièces à l’identique et acquiert les plans des voitures. Il pourrait reconstruire des

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voitures de A à Z mais ce qui l’intéresse, c’est le charme de l’ancien. Évidemment, tout se répare au Bugatelier, y compris la menuiserie intérieure. Le fils, Antoine Schann, ingénieur dans l’industrie lourde, reprendra la boutique d’ici peu, animé par la même fièvre des moteurs : « La mécanique, avec de la précision et de la rigueur, cela se maîtrise. Il y a toujours une cause à un problème. » S’il touche à tous types de véhicules, motos anglaises ou combi Volkswagen, il maintiendra d’abord « le patrimoine régional ». Bugatelier 1b, rue du Boulanger à Oberhausbergen bugatelier.eu


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Redorer les blasons Par JIBÉ MATHIEU Photos PASCAL BASTIEN

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Églises, musées et vieilles demeures regorgent de pièces à dorure fatiguées. L’atelier Meyer de Schiltigheim perpétue ce savoir-faire très codifié qui se pratique depuis l’Antiquité. Pascal et Eladia œuvrent en couple, mêlant leurs savoir-faire d’or et de pigments, pour conserver, restaurer, mais aussi créer.


En retrait de la rue Principale, au rez-dechaussée d’un immeuble sans charme, la vitrine de l’atelier Meyer est bien moins tape-à-l’oeil que son matériau de prédilection : l’or. Une modestie de façade qui ne laisse rien paraître des gestes sûrs qui se déploient derrière les larges baies en partie occultées. Quelques indices en toutes lettres, mettent l’œil averti au parfum : Meilleur ouvrier de France - habilité Musées de France - Entreprise du Patrimoine Vivant. Fondé en 1928, par Michel, le grand-père de Pascal, l’atelier Meyer, spécialisé dans la conservation et la restauration de dorures, est un concentré de savoir-faire sans équivalent en France : « À travers ses trois générations de Meilleurs ouvriers de France, l’atelier comptabilise 91 ans d’ancienneté », déroule Pascal Meyer, la quarantaine bien affûtée qui a emboîté le pas à son père, Jean-Jacques, en 2002, après un temps d’apprentissage en Allemagne et en Italie, une école de restauration à Florence, un passage par l’Institut Royal du Patrimoine Historique à Bruxelles et une contribution à la réfection du ­plafond du Parlement de Bretagne. Nouveaux testaments En parcourant les diverses salles aux dimensions insoupçonnées depuis la rue, l’œil embrasse des étagères surchargées de pinceaux, d’outils en « pierre d’agate », de pots remplis de substances aussi mystérieuses que la « colle de peau de lapin  ». Les lieux semblent nimbés d’un halo blanchâtre. Sur l’un des murs, flottent trois angelots dodus en lévitation, comme prisonniers d’une immense toile. Au milieu, étendu sur des tréteaux tel un patient en attente d’opération, un tronçon d’autel est livré aux mains d’un apprenti. « Cette année, notre plus gros chantier concerne la réfection des pièces classées de l’église de Weyersheim », confirme Pascal Meyer, conscient d’instiller une impression trompeuse. Car si la restauration du patrimoine historique – religieux le plus souvent – a longtemps constitué la principale source d’activité de l’artisan, au point de représenter, il y a cinq ans jusqu’à 80% de son chiffre d’affaires, cette manne tend à diminuer à mesure que s’étrécissent les budgets. «  Or, nous avons un atelier à faire tourner  », rappelle Pascal Meyer qui s’est dès lors mis en quête de nouveaux débouchés. «  Nous nous sommes tournés vers une clientèle pour qui l’argent n’est 111

pas le principal problème », reconnaît-il. Qu’il s’agisse d’aménager des jets privés, mais aussi des yachts, voire d’assurer la dorure de cadres et de pièces de mobilier pour le compte de clients fortunés en provenance du Japon, du Liban ou d’ailleurs, le grand écart est assuré. Pour les atteindre, l’artisan est allé démarcher les entreprises, mais aussi les décorateurs de la place parisienne –  «  Des gens hyper exigeants, dont les clients font confiance à l’art français. » – Et en dépit du caractère séculaire de son activité, Pascal mise dorénavant sur l’innovation  : «  Dans les avions, le principal problème vient du poids. Or, un cadre doré peut peser jusqu’à 10 kilos. BPI France nous a mis en relation avec des entreprises en mesure d’inventer des matériaux plus légers. » Une démarche dont Pascal Meyer est en attente du résultat, confiant, d’ores et déjà, dans la résilience de son matériau. « La feuille d’or s’accommode de tous les supports, qu’il s’agisse de bois, de métal, de verre ou même de plastique ou de carton ! » Le doreur le reconnaît, entre la préparation des supports et le travail de conservation, la pose de la feuille d’or, une à une, à l’aide de pinceau (appelé palette à dorer), ne représente en définitive que 5% de son travail. D’autant que selon qu’il aura affaire à un particulier ayant une appétence pour le brillant (voire le clinquant), un Conseil de fabrique qui veut en avoir pour son argent, un conservateur du patrimoine accroché à l’origine d’une pièce ou un musée, pour lequel toute restauration frise l’hérésie, les interventions diffèrent. Du tout au tout. En 2016, l’atelier a aussi acquis un stock de 10 000 moules. Cet achat fait de lui le détenteur de l’une des collections de cadres les plus riches de France, sinon d’Europe. Des cadres du XVIIIe aux caisses américaines, tous peuvent être fabriqués sur mesure à base de «  coulante » ou de « carton pierre », procédés traditionnels à base de colle, de plâtre, de craie ou de papier. Avant d’être dorés. À la feuille d’or jaune ou blanc de 6 à 24 carats, achetée auprès d’un batteur d’or. Depuis la fermeture de la dernière manufacture française, celui-ci est allemand. « Mais les Chinois arrivent en force et essayent de pénétrer le marché. »


De l’or, au bout des doigts Dans l’atelier de Schiltigheim, il existe une autre salle, non moins vaste que les précédentes, où émulsions et pigments occupent une place de choix. Responsable du volet peinture, Eladia Arrizabalaga Meyer a été formée à Barcelone, puis à Florence, où le couple s’est rencontré. L’épouse de Pascal Meyer est issue d’une famille de bijoutiers et de facteurs d’orgue. Et s’il lui arrive d’intervenir sur les monuments historiques, à l’instar de ce bas-relief du XVe siècle dans l’église Saint-Guillaume de Strasbourg, l’essentiel de sa clientèle est composée de particuliers. Monsieur-madame Toutle-monde qui apprécient la présence, en un même lieu, d’artisans capables de restaurer qui la toile qui le cadre. « Les gens amènent des tableaux auxquels ils sont sentimentalement attachés. Parfois, en vue de transmettre un héritage. » Eladia se borne à restaurer les œuvres du XIXe ou du XVIIIe siècles, sur toile et sur bois. Dit se méfier des personnes «  qui touchent à tout  ». Car si les peintures sont anciennes, les techniques, elles, ne cessent d’évoluer. «  Au temps de ma formation, on fumait encore devant le tableau et malgré l’emploi de solvants qui contenaient des molécules toxiques, on ne portait aucun masque. Même les hottes étaient peu utilisées  », se remémore la restauratrice. « Aujourd’hui, on a recours

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à des produits qui varient en fonction du PH de la toile », poursuit-elle, heureuse de pouvoir conjuguer deux mondes, l’ancien et le moderne. « La première étape de mon travail passe par une analyse visuelle. Puis vient l’analyse photographique avec différentes lumières. Nous sommes un petit atelier, on ne peut pas investir dans du matériel infra-rouge, mais même une analyse à la lumière du jour et aux ultra-violets permet de distinguer les retouches anciennes et les couches de vernis.  » S’il lui arrive de refuser un travail, c’est que selon elle « ces objets ne sont que de passage entre nos mains.  » À ce titre, la restauratrice répugne à effacer les stigmates du temps qui font partie de la toile. « J’ai un rapport trop respectueux à l’objet. » Du travail, Eladia n’en manque pas. « Il arrive que des tableaux se décrochent du mur ou soient abîmés lors des déménagements… », s’amuse-t-elle. Son mari, lui, est le seul doreur à former des apprentis hors de la capitale. Est-ce que cela le rend sceptique sur l’évolution de son métier ? Rien n’est moins sûr, au regard des nouveaux débouchés qui s’offrent à lui. Conserver, restaurer… et créer. N’est-ce pas la finalité de tout artisan ? Demain, qui sait, des mains expertes viendront peut-être, elles aussi, redonner lustre et brillance à son travail. Indifférent à l’emprise du temps.

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Atelier de restauration Meyer 36, rue Principale à Schiltigheim www.ateliermeyer.fr


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DOSSIER

L’upcycling : Remade in France Par CHLOÉ MOULIN Photos SIMON PAGÈS

Dopée par la prise de conscience environnementale, le seconde main a fait son chemin dans la tête des consommateurs mais aussi des artisans. Dans les salons, ils sont de plus en plus nombreux à défendre des matériaux de base récupérés qu’ils s’attellent à réinventer. Un temps perçu comme un loisir créatif individuel, l’upcycling semble ainsi s’imposer comme une logique de travail à plus grande échelle. Mouvement durable ou tendance éphémère ?

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Popularisé en 2002 par les auteurs William McDonough et Michael Braungart dans leur ouvrage Cradle to Cradle. Créer et recycler à l’infini, l’upcycling consiste à récupérer des matériaux ou des produits dont on n’a plus l’usage afin de les transformer en objets de qualité supérieure. On parle ainsi de recyclage par le haut. Parfois traduit surcyclage, le terme a été introduit par Reiner Pilz, un ingénieur mécanique reconverti dans l’aménagement intérieur qui déclarait en 1994 au magazine Salvo : « Le recyclage, j’appelle cela du downcycling [nda, recyclage par le bas]. Ils détruisent des briques, ils détruisent tout. Ce dont nous avons besoin c’est d’upcycling, pour que les produits inutilisés gagnent de la valeur au lieu d’en perdre. » D’après cette définition originale, l’up­ cycling se distingue donc du recyclage par l’absence de transformation chimique, réduisant la consommation de ressources naturelles et d’énergies non-renouvelables. L’objet initial est récupéré, transformé et métamorphosé sans qu’il ne soit touché à l’intégrité de sa matière. Les impacts sur l’environnement liés à la production d’un tout nouvel objet, de même que la perte en qualité du matériau initial, en sont limités. Aussi, si le recyclage permet de faire du neuf avec du vieux, le surcyclage permet de faire du beau avec du vieux, car il sublime fonctionnellement et esthétiquement un produit qui n’avait pas ou plus de valeur. En ligne, semble surtout mise en avant cette notion de sublimation esthétique. 115

De la « tendancisation » du terme Un parti pris axé sur les tendances dans lequel ne se reconnaissent pas forcément tous les acteurs strasbourgeois. Lisa Burgstahler, présidente de l’association Creative Vintage, aime mieux parler de réemploi  : « Dans le cadre de l’association, je parle davantage de réemploi parce qu’il y a dans l’upcycling cette idée qu’on nivelle vers le haut, et donc qu’on aboutit à un objet haut-de-gamme. C’est excluant. » Créée en 2015 pour valoriser l’ancien au profit du neuf via le très chic Salon du vintage, l’organisation s’attache depuis 2016 à promouvoir la réutilisation de l’existant à coup d’événements bien choisis. En septembre, elle a ainsi organisé Récup’moi si tu peux !, un village de la consommation durable en collaboration avec La Grenze. Durant deux jours, une quarantaine d’exposants s’y est employée à sensibiliser trois milliers de visiteurs au réemploi. Sur l’affiche, étaient mentionnés des « ateliers upcycling et DIY ». Même son de cloche chez Newance. Né de la rencontre de Dina et Benoît, l’atelier de design a notamment imaginé le mobilier urbain de la rue du Jeu-des-enfants et la scénographie en palettes du Street Bouche Festival 2017. De l’upcycling pur jus. Pourtant le duo d’architectes s’avoue peu familier du terme : « Ce n’est pas un mot qui fait partie de notre vocabulaire. On a bien sûr entendu parler du concept, mais on l’associe surtout à des pratiques déco tendances. Le principe est bon, mais on observe que ça peut vite déborder… »


DOSSIER

Par déborder, le couple sous-entend : renier le caractère ancien de l’objet en le transformant lourdement avec des éléments neufs, désavouant l’avantage écologique de l’upcycling. Non pas que le choix de favoriser le réemploi tienne du militantisme pour Newance. « On favorise le réemploi parce que c’est tout à la fois : un exercice de créativité, une façon de laisser libre cours à notre pensée, de se laisser surprendre par la matière, de réagir en fonction, et la garantie d’un objet unique puisque détourné. L’écologie, l’économie, ce sont des conséquences positives de notre choix créatif. Et on aime l’idée de ne pas créer un problème en plus de notre création. » La réappropriation d’un premier maillon Car au-delà de l’avantage écologique, l’upcycling présente également un avantage économique, qui peut être pré- ou post-consommateur. Côté consommateurs, dans nos pays dits développés, nos grands-parents de classe populaire donnaient aussi une deuxième vie à leurs objets, non par conscience écologique mais par nécessité financière – et absence de recyclage industriel oblige  ! Pour les entreprises, comme le signalent Dina et Benoît, le coût de la matière première récupérée, détournée et revalorisée est très souvent moins important que le coût de la même matière neuve : « Le procédé rallonge la phase de recherche parce qu’on est dépendants de nos trouvailles, mais le temps de création pure est raccourci. Le problème c’est quand le projet est pour après-demain, ou que l’objet d’occasion exige une mise aux normes coûteuse… Là seul Amazon peut suivre. » Cette question du coût appelle en fait une réponse ambivalente. Pratique typique de l’économie circulaire, l’upcycling permet, à partir de rebus mondialisés, de relocaliser la production d’objets sur le territoire français. Aussi, si l’achat de la matière première coûte moins cher aux créateurs, les emplois que sa valorisation nécessite coûtent plus cher que des emplois délocalisés. Le prix de la dignité humaine, qui vient doper l’économie locale, se répercute forcément sur le prix

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« On favorise le réemploi parce que c’est tout à la fois : un exercice de créativité, une façon de laisser libre cours à notre pensée, de se laisser surprendre par la matière, de réagir en fonction, et la garantie d’un objet unique puisque détourné. » Dina et Benoît, de Newance

d’achat. Du point de vue du consommateur, le prix d’un objet upcyclé est ainsi plus proche d’un objet neuf milieu voire du haut-de-gamme – on y revient ! –, que de celui pratiqué sur le marché de l’occasion « dans son jus ». Or si tous les objets upcyclés sont de seconde main, tous les objets de seconde main n’ont pas fait l’objet d’une transformation impliquant main-d’œuvre et savoir-faire. Une différence non-négligeable, mais souvent ignorée. En ce sens, l’upcycling est surtout l’apanage d’une production artisanale, cette question du coût limitant de fait la pratique à de petites et moyennes structures. À l’échelle industrielle, le modèle financier paraît difficilement tenable, en tout cas aujourd’hui, sans répercussion prohibitive sur le prix ou sans subventions. Peut-être une piste vers l’artisanat de demain, pas seulement made mais remade in France. Qu’il découle d’un choix créatif ou militant, reste que les conséquences

de l’upcycling, lorsqu’il est bien pensé, sont les mêmes pour l’environnement et pour l’économie. Et quand bien même, « mieux vaut un objet maladroitement upcyclé que définitivement jeté » selon Lisa Burgstahler. Aussi, si l’anglicisme semble assimiler une logique de consommation sensée et pas franchement récente à une tendance possiblement limitée dans le temps, n’est-il pas forcément nécessaire de s’en formaliser. Les tendances jouent aussi leur rôle dans la sensibilisation du grand public ; en témoigne la progression de la logique écologique dans les ateliers strasbourgeois. Upcycling ou réemploi, appelez-le comme vous voulez, le fait est que le principe va perdurer.


Tête d’orange Le petit bijou chiné Boucles d’oreilles upcyclées Entre 40 et 80€ la paire unique www.tete-dorange.com

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Ça te dérange, tête d’orange ? Et bien Sara Whomsley oui, ça la dérangeait. Ce petit je-ne-sais-quoi qui lui manquait malgré un parcours enviable. Diplômée de Sciences po, la Strasbourgeoise a en effet travaillé au département communication de la prestigieuse maison Chanel, mais aussi du luxueux e-shop anglais Net-àporter. Et pourtant, en décembre 2018, ç’en était trop  : chargée du marketing digital d’une marque de salles de bain d’exception (oui oui !), Sara a démissionné. « Je m’ennuyais dans mon travail. Je le trouvais répétitif, et il n’avait pas trop de sens. Il y avait toujours une nouvelle baignoire qui venait remplacer la précédente, alors que la première venait de sortir… » Une logique de consommation dans laquelle la jeune femme, aujourd’hui âgée de 27 ans, ne se retrouvait plus. Après sa démission, Sara a tout de même commencé à chercher un poste dans la communication ou l’éditorial. « Peut-être pour une marque axée développement durable, plus éthique. Ce n’était pas très clair mais c’est ce que j’avais dans la tête. » Mais ce qu’elle a trouvé ou plutôt retrouvé, c’est une passion qui ne date pas d’hier. Car en parallèle des candidatures, pour s’occuper et se détendre, Sara a recommencé à créer des bijoux. D’aussi loin qu’elle s’en souvienne, Sara s’est toujours sentie attirée par les pratiques manuelles et artistiques. En témoigne son premier parcours professionnel entre mode et design. Avant son entrée en études, elle créait ainsi des bijoux qu’elle offrait à sa mère, et dont les amies raffolaient au point de les lui ache-

ter. « J’ai toujours été très créative mais je pense que par insécurité et ne sachant pas trop comment exploiter cette fibre artistique, je n’ai pas osé me lancer. » Mais ça, c’était avant. Car de ce long cheminement intérieur est né en avril 2019 Tête d’orange, sa marque de bijoux upcyclés. Pourquoi upcyclés ? Et bien moins par conscience écologique, à l’origine, que par souci d’originalité. « Au début, je créais avec des matériaux neufs trouvés en droguerie ou auprès de fournisseurs traditionnels. Mais à mesure que je partageais mes créations sur les réseaux, on me redemandait souvent certains modèles. » Vaccinée de la répétition dans son dernier emploi en marketing, Sara n’aimait pas l’idée de reproduire le même objet, le même geste. En parallèle, elle appréciait de plus en plus faire les brocantes, où elle se trouvait souvent surprise par de vieux bijoux. « Ce sont des bijoux perdus parce que cassés ou simplement passés de mode, et je trouvais dommage de ne pas réutiliser ces trésors.  » Motivé par cette volonté de réemploi, le processus créatif de Sara s’en est vu transformé, avec un temps de recherche plus long mais un temps de production plus court, et des pièces fortement influencées par ses trouvailles. Ses boucles d’oreilles souvent asymétriques mixent ainsi perles bourgeoises et chaînes figaro (les chaînes de gourmette), pour un rendu pile dans l’air du temps. Un upcycling résolument moderne qui l’inscrit dans une démarche responsable qu’elle aime, et qui séduit de nouveaux clients éclairés.


DOSSIER

Patincoofin L’upcycling éclairé — Luminaires, décoration et scénographie d’espaces www.patincoofin.fr À retrouver dans les boutiques L’Escabeau, Goodvibes et Élan

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À peine posée devant l’Escabeau, la boutique de la micro-brûlerie strasbourgeoise Omnino dont elle a imaginé les curieux luminaires, que déjà elle s’emballe. Elle est comme ça Carine Faiella : emballée, concernée, impliquée. Engagée, en tout temps et depuis toujours, pour le bien-être de la planète. La Toulousaine n’a jamais consommé neuf, préférant chiner et restaurer de vieux objets avec pour seuls outils « du savon, de la paille de fer et de l’huile de coude ». Quand elle ne fabrique pas elle-même ses colles et vernis à base d’ingrédients naturels, parce que les produits chimiques, « c’est un truc d’entreprises  ». «  Plus jeune, je n’avais pas une conscience écologique aussi développée bien sûr mais j’ai toujours été sensible au réemploi, ne serait-ce que pour son avantage financier. C’est un très mauvais regard, l’ascension sociale par la possession de neuf. Je suis fière de faire beaucoup avec peu. » D’autant que des déchets avec cette mentalité, c’est un fait : on n’en manque pas. Une logique de consommation personnelle que Carine a souhaité partager à plus grande échelle, quittant son travail au TJP en 2013 pour se consacrer à la création. Très vite, elle se trouve impliquée avec quatre autres membres fondateurs dans l’ouverture du Générateur, boutique de créateurs rue Sainte Madeleine. Un investissement qui permet à cette touche-à-tout de se centrer sur un

type d’objet : « J’ai commencé à faire des luminaires parce que j’étais limitée par l’espace de la boutique, tout simplement » Ainsi est née Patincoofin, sa marque de luminaires upcyclés « à l’exception des fils électriques, parce qu’il y a des normes ». Ces dernières années, la marque s’est aussi ouverte à la décoration et la scénographie d’espaces pour les professionnels. Un upcycling éminemment personnel qui résonne auprès de ses clients, tant en termes de valeurs que de créativité pure. À l’Escabeau, la lumière est diffusée par trois vieux tamis à farine qui viennent souligner le positionnement artisanal et authentique d’Omnino. Et ça, ce n’est pas avec du neuf que ça aurait été possible. À quelques pas, dans la boutique Goodvibes, deux bustes en fil de fer, esprit lingerie, volent au-dessus des clientes, tels deux petits esprits body positive leur soufflant qu’il n’y a pas de mal à se faire du bien. Surtout quand c’est upcyclé, original, unique, malin, etc, etc. C’est d’ailleurs ce que veut dire patin-couffin : et cetera.


Beatrix Li-Chin Loos Le slow design — Objets de décoration et petit mobilier À partir de 60€ pour un bijou en cuir upcyclé www.slowdesigncreations.fr —En vente chez Ligne Roset et Chiara Colombini

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La chute qui devient chic, tel est le crédo de Beatrix Li-Chin Loos. Depuis une dizaine d’années, cette designer strasbourgeoise crée des objets de décoration et du petit mobilier avec des chutes. Des chutes de bois généralement français (idéalement régionaux) mais aussi de cuir et de carton qu’elle va glaner chez des artisans locaux, et sur lesquelles elle n’intervient qu’avec des produits écologiques. Soit une démarche hyper aboutie. Bien avant de se frotter au design, Béatrix a étudié l’architecture mais aussi les sciences sociales et politiques de l’environnement pour ensuite investir le milieu de la mode responsable. Guidée par son respect pour la nature qu’elle voulait défendre plus et plus concrètement, elle a ensuite repris le chemin de l’école – cette fois la prestigieuse École Boulle  – pour apprendre à travailler la matière, dont le bois. Et quelle matière, et quel travail  ! «  Malgré ce cursus, je reste assez autodidacte parce que ce n’est pas du tout une manière classique de travailler le bois. Mes profs ne seraient pas forcément contents de voir croiser le fil du bois comme je le fais. » C’est la signature de Beatrix Li-Chin Loos, un travail graphique basé sur la mise en opposition du grain de bois, soit du sens de ses fibres. Une idée elle-même upcyclée, en quelque sorte, puisqu’elle l’a eue en voyant des chutes de chêne enchevêtrées chez un

menuisier : « Avec, j’ai fait mon premier vase, dans un travail de composition instinctif. » Depuis, la designer continue de se laisser surprendre par ses trouvailles, des restes et excédants de tourneurs et tanneurs strasbourgeois. Une démarche écologique et créative, qui n’est pas sans son lot de contraintes  néanmoins : «  Il serait plus simple, et parfois même moins cher, d’acheter en gros la matière neuve… La récupération demande un vrai travail de recherche  : il faut trouver le partenaire, s’assurer de la disponibilité de tels ou tels types de chutes sur la durée. Il faut être très volontaire et engagé. » Engagée, Beatrix l’est à n’en pas douter. Si elle apprécie la notion de valeur supérieure donnée à la matière inutilisée sous-tendue par l’upcycling, elle préfère cependant parler de slow design. Cette philosophie, issue du slow movement, priorise le bien-être des individus, de la société et de l’environnement naturel. « Il s’agit de travailler une collection plutôt que produire sans cesse des nouveautés.  Et je trouve que travailler sur des pièces intemporelles, bien réalisées, durables, c’est précieux. » Dans son atelier de la Robertsau, entre ses vases ronds estampillés Mère nature et ses bougeoirs feuillus de cuir, semblables à des parasols naturels, elle espère néanmoins que la tendance de l’upcycling soit l’arbre qui cache la forêt.


Le jardin des plantes

Elles sont trois, Anne Zurini, Bonnie Fuchs et Lou Maeder et ont monté leur studio de design végétal et d’espace, Atelier Mellow.

Par CÉCILE BECKER Photo CHRISTOPHE URBAIN

Il y a une énergie entre ces murs et elle ne sort pas de nulle part. Ces trois nanas, Anne Zurini, Bonnie Fuchs et Lou Maeder, elles vous collent le sourire pour la journée et se sont bien trouvées : ça circule, ça rit, ça se répond, ça bouture dans tous les sens, ça déborde de bienveillance... C’est solaire. Cette énergie, c’est aussi celle galvanisante des premiers instants  : l’aventure Atelier Mellow, qui a commencé comme ça, presque par hasard, s’est sacrément accélérée ces dernières semaines, à tel point que l’Atelier est sur la rampe de lancement pour s’installer en tant qu’entreprise. C’est sûr, c’est un sacré tournant qui n’est pas sans étourdir le trio, mais il révèle surtout l’engouement autour d’un projet centré sur « l’humain, le partage, l’écoute ». « Atelier Mellow, c’est Anne Zurini, Bonnie Fuchs et Lou Maeder.

­ épasser l’artificialité. Les plantes nous d permettent de rester terre à terre. Les gens ne se rendent pas compte à quel point c’est bénéfique d’avoir des plantes chez soi », explique Bonnie Fuchs, collectionneuse invétérée de plantes de tout poil depuis des années. C’est autour d’elle que tout s’est construit. À l’époque, le Graffalgar cherche à végétaliser son hall d’entrée. Bonnie, qui n’a pas Facebook (depuis, elle a bien dû s’y mettre), se voit envoyer l’annonce des dizaines de fois  : «  J’ai fini par y répondre en envoyant un mail un peu cosmique. J’ai rencontré Vincent Faller [le directeur du Graffalgar, ndlr] et il m’a fait confiance alors même que je n’avais rien aménagé, à part mon appartement… » Il suffit d’une rencontre… Vincent lui confie l’aménagement de la terrasse de l’hôtel – c’est à ce moment-là qu’Anne prend le train en marche  –, puis l’aménagement intérieur d’une vingtaine d’appartements. Ensemble, elles se chargent des petits travaux, contactent les artisans pour le second œuvre, dégotent meubles et fournitures et sélectionnent les plantes, bien sûr, leur passion première. Elles apprennent sur le tas, le bouche-à-oreille fait son affaire –  entraîné, c’est sûr, par un engouement pour ce genre de décors sur les réseaux sociaux. Depuis, c’est la déferlante de contrats et c’est au tour de Lou de rejoindre le duo. Restaurants Hey Mama – où elles organisent d’ailleurs des ateliers créatifs – ou Avobowl, appartements de particuliers, le Graffalgar à nouveau, elles croisent le design végétal et d’espace sans jamais perdre de vue l’univers et la personnalité des clients qu’elles rencontrent. Caladium, monstera, alocasia, cactus… aménagement graphique ou plus minimaliste, c’est avant tout une histoire de confiance. Atelier Mellow www.ateliermellow.fr

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ZUT ARTISANAT | RENDRE SERVICE | Atelier Mellow


Au cœur de la Robertsau votre maraîcher bio •

David et Laetitia Hornecker

9 Chemin Goeb | Strasbourg 03 88 31 11 48 | www.lejardindemarthe.fr


L’actu des artisans Par CÉCILE BECKER

La boutique 1138

La corporation des ramoneurs

En lieu et place de l’ancienne Boutique Culture, la Ville a installé sa « vitrine » pour les artisan·e·s strasbourgeois·e·s. Le nom a été pensé en référence au rayon vert qui traverse la Cathédrale à chaque équinoxe et en révérence à la riche période du Moyen-Âge qui a vu les corporations façonner la ville. Tous les 11 mois, un appel à projet permettra de déterminer l’occupant·e qui y présentera ses créations. Premier lauréat ? Damien Lacourt, artisan ébéniste installé à Quatzenheim, fondateur d’Alsatrucs, qui revisite les symboles alsaciens et le folklore local. Le but affiché est bien de faire rayonner l’artisanat local et d’ « offrir » un point de vente à des artisan·e·s qui n’en ont pas forcément les moyens. Bien vu.

Depuis quelques années, la corporation des ramoneurs multiplie les campagnes de sensibilisation : on le rappelle, le ramonage est obligatoire deux fois par an pour tout type de combustion, sauf pour les conduits à gaz (dans ce cas, on parle d’une fois par an). Le risque ? Une intoxication au monoxyde de carbone, inodore et très dangereux. Leur conseil : faire vérifier votre matériel une fois durant la période de chauffe, une fois hors période de chauffe, généralement pendant l’été.

10, place de la Cathédrale à Strasbourg Appel à projet : www.strasbourg.eu/une- vitrineau-coeur-de-strasbourg

Vide-atelier des tapissières et tapissiers

Les vitrines de Rivetoile Le centre commercial de la presqu’île Malraux soutient aussi les artisan·e·s, en l’occurrence, en mettant à leur disposition les boutiques vides (soit en vitrine, soit sous forme de boutique éphémère). L’occupation de ces espaces dépend forcément turn over et des propositions qui leur parviennent. 3, place Dauphine à Strasbourg www.rivetoile.com

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ZUT ARTISANAT | RENDRE SERVICE | L’actu

Facebook : Corporation des maîtres ramoneurs du Bas-Rhin

La corporation des tapissiers décorateurs organise son premier vide atelier. Le principe ? Tous les produits issus de leurs expérimentations, de leur stock, des décors conçus pour leur vitrine ou qui n’ont pas trouvé d’acheteurs (fauteuils, rideaux, coussins, etc.) seront ici revendus à des prix défiants toute concurrence. Tout ça pour des objets faits main, uniques et haut de gamme. 4 + 5 avril Chambre de métiers d’Alsace de 10h à 18h. 30, avenue de l’Europe à Strasbourg Facebook : Corporation des tapissiers décorateurs du Bas-Rhin


Tango & Scan Tango & Scan : c’est quoi ? Un appel à projets innovants dans les domaines créatifs et numériques qui s’adresse à un binôme d’acteurs issus de secteurs d’activités différents et installé dans le Grand Est. L’idée est donc de favoriser l’échange de compétences et de savoir-faire. Exemple de précédent duo récompensé ? Le pousse-légume développé par Martin Thiriau, ingénieur informatique et Anthony Thirion, ingénieur agronome ou encore le banc refuge (pour les insectes) imaginé par le designer Philippe Riehling et le naturaliste Julien Hoffmann. Les lauréats peuvent remporter jusqu’à 50% maximum du budget total de leur projet (jusqu’à 20 000 €). En parallèle, Accro, opérateur d’économie créative basé à Strasbourg, peut proposer un accompagnement personnalisé pour formaliser le projet en question. Dépôt des candidatures jusqu’au 31 mars www.creaccro.eu

Sifferlin + Kautzmann Ça, c’est une collaboration qui a du chien ! Julien Kautzmann, pâtissierchocolatier et Jean-Luc Sifferlin, menuisier, ont créé ensemble la première tablette de chocolat inspirée par la rosace de la Cathédrale NotreDame de Strasbourg. Pour réaliser les empreintes en fibre de bois, le menuisier a mis au service de la gourmandise une machine numérique. Le reste appartient aux papilles et autant dire que c’est réussi. Menuiserie Sifferlin 6a, quai Kellermann à Strasbourg Pâtisserie Kautzmann 2, rue du Noyer à Strasbourg

Mooving Bike L’année dernière, François-Xavier Orel a monté son service de réparation de vélo à domicile, pratique pour celles et ceux qui n’ont pas forcément le temps (ou l’envie !) de se déplacer. Une team de techniciens diplômés et formés intervient chez vous tous les jours de la semaine de 7h30 à 20h30 et le dimanche, jusqu’à 12h30. Ils favorisent les déplacements en vélos, choisissent des produits écologiques et recyclent consciencieusement le déchets générés par la réparation. Nice. moovingbike.com

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FOCUS

L’ARTISANAT AU THÉÂTRE Par SYLVIA DUBOST Photos PASCAL BASTIEN (ateliers costumes) et CHRISTOPHE URBAIN (atelier décors)

Tapis dans l’ombre des coulisses, des artisans mettent leur talent au service de la vision d’un artiste. Au Théâtre National de Strasbourg (TNS), les ateliers sont un lieu d’expérimentation, où on ne crée jamais deux fois la même chose, où l’on avance avec son temps et où l’on subit aussi de plein fouet la crise des budgets de la culture. Plongée dans un monde magique menacé par une certaine logique économique.

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ZUT ARTISANAT | FOCUS


Travailler pour la scène, c’est construire un monde. Et le construire collectivement. En très très résumé, au théâtre ça marche comme ça : le metteur en scène donne la vision générale, le scénographe-costumier, quand il y en a un, lui donne forme, les ateliers la bâtissent. Cette saison, les ateliers costumes, décors et accessoires travaillent sur 10 productions, dont deux créations maison, des coproductions et trois spectacles de l’école (on y reviendra plus tard). Ils emploient quinze personnes, accessoiristes, habilleuse, coupeuse, serrurier, menuisier, peintre, tapissier, sans compter les techniciens du son, de la lumière, de la vidéo, et la régie plateau… Moins qu’à l’opéra, où les plateaux sont bien plus peuplés et où l’on trouve encore des perruquiers ou des bottiers, mais plus que dans beaucoup de théâtres, qui ne bénéficient que très rarement d’ateliers. Il faut ce qu’il faut En ce moment, tout ce monde est mobilisé par les projets des élèves de 3 e année. Car la particularité du TNS, donc, c’est d’intégrer une école. 52 élèves comédiens, metteurs en scène, régisseurs et scénographes, qui bénéficient de précieux outils pour expérimenter et donner corps à leurs premières visions. 125

Qui en profitent pour apprendre et parfois mettre le paquet sur la prod’. Parce qu’après, ils le savent bien, quand ils intègreront le monde professionnel, ce ne sera plus la même limonade… Louise Digard, élève scénographe-costumière, travaille sur Duvert. Portrait de Tony, la mise en scène de son camarade du groupe 45 Simon-Élie Galibert. Elle vient à l’atelier costumes tous les jours. Ce matin-là, on s’y affaire sur les insectes, cinq mouches toutes différentes. Il y aura aussi des vêtements 70’s, que Louise a voulu historiquement ad hoc. Elle a tenu à teindre elle-même une veste en velours côtelé qu’elle voulait d’une couleur très précise – noir avec des reflets verts  – pour une scène et une lumière précise. Elle a aussi décoloré le tissu vintage du tablier que porte un personnage, pour qu’il se détache davantage du fond de scène. Flavio, le stagiaire de 3e qui nous accompagne ce jour-là, est épaté : « Je ne pensais pas qu’il fallait tout ça !… » « Le but, c’est que cela disparaisse, nous disait quelques jours auparavant Philippe Berthomé, éclairagiste et responsable des formations techniques à l’école. Et que cela crée une émotion chez le spectateur. » Des créateurs de visibles invisibles, « au service d’un texte et d’une vision, rappelle Élisabeth Kinderstuth, responsable de

l’atelier couture et habillement du TNS. Le scénographe décide, on propose. » Proposer des solutions pour faire apparaître cette vision d’artiste, c’est le rôle de tous ces artisans des ateliers. C’est là que les dizaines de spectacles sur lesquels ils ont travaillé sont une ressource précieuse et unique. « Notre force, c’est que nous faisons toujours des prototypes  », résume Jean-Jacques Monier, directeur technique. «  Des fois, on est vraiment obligés de se creuser les méninges, confirme Alain Storck, tapissier décorateur. Pour un spectacle [on ne saura pas lequel, il a une mauvaise mémoire des titres, nldr], je devais coudre des poches en plastique où il y avait de l’eau, et il ne fallait pas que ça fuit. J’en avais une centaine à faire, c’était un sacré truc ! » Sa plus belle réalisation, pour lui, c’est un plafond entièrement capitonné pour un spectacle dont il a là aussi oublié le nom. Et puis, quand même, les bannes à neige qui recouvraient Stanislas Nordey de poudreuse dans Qui a tué mon père d’Édouard Louis [c’est nous qui avons retrouvé le titre]. « Quand le spectacle a été présenté à La Colline à Paris, ça leur a beaucoup plu et ils en ont voulu 7 de 15m. Ils n’avaient pas de tapissiers qui pouvait faire ça, alors c’est quand même une fierté personnelle. »


Trucs et astuces « Il faut beaucoup d’ingéniosité pour faire tout ça, admet Philippe Berthomé. La machinerie de théâtre, c’est plein de petites astuces formidables, pour monter, démonter, prendre des repères. Chacun a les siennes, et ça, ça se rapproche pas mal de l’artisanat. » Pour Jean-Jacques Monier, ça vaut aussi pour la partie technique : « La grande qualité d’une équipe, c’est son sens de la débrouille. Quand vous êtes au fin fond de la Slovaquie, qu’il vous faut 40 circuits et que vous n’en avez que 14, vous vous débrouillez. » Trouver une solution n’est pas en option. Il cite en exemple la dernière création de Stéphane Braunschweig, Nous pour un moment, présenté à Strasbourg en janvier, dans laquelle il y avait sur scène un bassin d’eau avec une tournette (un plateau tournant) et de l’électricité, donc. Un gros montage, reconnaît-il, mais ça a été possible. Parfois, c’est un peu acrobatique. ­Jean-­ François Michel, menuisier et responsable de l’atelier composite, se souvient d’un autre spectacle de Stéphane Braunschweig, Brand, créé en 2005 alors qu’il était directeur du TNS, de cet immense chemin blanc avec « la virgule qui se lève à la fin ». Une vraie prouesse technique mais sans directeur technique  : l’équipe s’est « démerdé à la one again. » Un décor comme celui-là, aujourd’hui, ils ne pourraient plus le faire. Cette surface blanche et mate a été peinte et poncée des dizaines de fois pour un rendu parfaitement lisse sous les lumières. « On n’arrive plus à faire de surfaces plates car on doit travailler avec des peintures ignifugées, pour des questions de sécurité. C’est des produits de merde ! J’en ai parlé au Conseil d’administration, pour que le ministère soit au courant. Les normes ne sont pas suivies par le matériel. » D’hier à aujourd’hui Les normes, c’est un des facteurs qui font aujourd’hui évoluer le travail des artisans. La technique aussi, évidemment. «  L’arrivée de l’informatique a bouleversé les manières de faire, explique Jean-Jacques Monier, au niveau du son, de la lumière, l’arrivée de la vidéo et des moteurs informatisés sur le plateau.  » «  Aujourd’hui, je ne sais pas si je ferais ce métier, complète Philippe Berthomé, l’éclairagiste. Je ne trouve pas l’ordinateur sexy du tout. On comprend tous vite ce que font les outils, mais on n’a pas en126

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vie de se prendre la tête à apprendre à les faire marcher. On ne s’amuse pas avec ces trucs qu’il faut mettre à jour tout le temps. On n’a pas le temps d’apprendre à faire marcher ces logiciels qui changent tous les ans. Ils ont tendance aujourd’hui à prendre la main, avec un risque d’uniformisation, lié au manque de temps. » Parfois, évidemment, la technique leur simplifie la vie –  les matériaux composites rendent les structures plus légères, les machines à fumer permettent des effets inédits  – mais il faut faire le tri. « On a bien fait des essais avec des imprimantes 3D, indique Jean-Jacques Monier, mais ça ne correspond pas à notre utilisation. C’est trop technique, ça manque d’âme. Un objet c’est comme un visage, ce qui est beau c’est l’imperfection, la petite chose qui est décalée. » Philippe Berthomé, lui, n’a pas cédé à la mode (un peu passée) qui consistait à éclairer un plateau grâce à la vidéo. « Le grain n’est pas le même. La lumière c’est aussi un angle, alors qu’une vidéo éclaire de face. » Lui reste fidèle aux lampes traditionnelles, aux bougies et à la chaleur qu’elles créent sur scène, aux ombres. « Les élèves aiment bien les nouvelles technologies mais ils aiment bien que je leur parle des anciennes lanternes magiques, explique-t-il. Ils ont les mêmes yeux qui brillent, et ont conscience qu’il faut aussi aller chercher dans le passé. » « Après, conclut Jean-Jacques Monier, le théâtre, ça reste un comédien sur un plateau. Tout peut disparaître, sauf ça. Et c’est sa force. Quand le cinéma, la télévision, internet sont arrivés, à chaque fois on pense qu’il va périr, et pourtant il est toujours là. Cette fragilité c’est sa force. » Les cordons de la bourse Parfois, ça change parce que c’est une question de mode. Elisabeth Kinderstuth regrette ainsi de faire moins de costumes historiques, elle qui était venue au théâtre pour ça. « C’est quand même magique, le volume de tissu et ces étoffes qu’on n’utilise pas tous les jours. » Elle en a bien créé pour Les Liaisons dangereuses mises en scène par Christine Letailleur en 2015, mais les metteurs en scène privilégient, même pour des textes du répertoire, des costumes moins connotés, voire contemporains. Au-delà de ce regret personnel, le costume est moins important qu’à une époque, constate-telle. Les scénographes, et parfois les comédiens eux-mêmes, récupèrent beaucoup de vêtements de ville. « En fait, il

faudrait éduquer les metteurs en scène à ce que représente le costume. Jean-Pierre Vincent, Jacques Lasalle, Alain Françon travaillaient tous avec des costumiers. Certains comédiens disent que ça leur sert, qu’ils trouvent une posture dans leur costume. » Il est clair que l’époque est à la frugalité, pour des questions esthétiques et éthiques certainement, mais aussi financières. Même dans une maison comme le TNS. « Les budgets sont beaucoup plus serrés, confirme Philippe Berthomé, et on n’a presque plus de temps pour la recherche. Faire de la lumière, c’est beaucoup chercher. Quand on n’a plus le temps de se retourner, le résultat peut en pâtir. On rend des choses de routine, on sélectionne les mêmes projecteurs, les mêmes couleurs…  » «  Avant on faisait un devis à l’administration, précise Élisabeth Kinderstuth, maintenant l’administration nous donne une somme sans savoir ce qu’il y a à faire. Et parfois ça ne colle pas toujours avec ce que veut le metteur en scène. » Et de conclure : « Aujourd’hui, c’est la compta qui gère le théâtre. » Alain Storck, le tapissier-décorateur, se souvient qu’en 1988, quand il a commencé, il y avait sept créations maison par an. « On était trois, un au plateau et deux à l’atelier. Là, ça fait depuis 2004 que je suis tout seul. » Et à la fin de l’année, lorsqu’il partira à la retraite, il ne sait pas s’il sera remplacé, puisque personne n’est encore arrivé à l’atelier pour être formé. Ces compétences-là, que chacun se forge au fur et à mesure de sa carrière puisqu’il n’existe pas de formation aux décors de théâtre, risquent d’être perdues. Jean-François Michel,


Dans l’atelier costume, Louise Digard, élève scénographe, travaille sur le spectacle de son camarade Simon-Élie Galibert.

le ­m enuisier, a la même inquiétude. Lui aussi pourrait partir à la retraite dès à présent, et pourtant, personne dans l’atelier pour prendre le relais. Celui qui lui succèdera devra repartir de 0. Économies de bout de chandelle, nous laisse-t-on entendre, en évoquant encore une fois le chantier de Notre-Dame de Paris (visiblement un sujet de conversation prégnant), où les charpentiers formés à ce type de structure manquent cruellement, la faute à une absence de 127

transmission. « C’est ça quand on gère un état comme on gère une épicerie », lâche Jean-François Michel. Comme beaucoup de ses collègues, il est particulièrement heureux de travailler avec les élèves de l’école : « Ils ont envie de découvrir, et on est obligé de découvrir avec eux. Ils n’ont pas peur, et pour moi c’est primordial. » Parce qu’ils croient encore à la possibilité de construire collectivement. Nous aussi. www.tns.fr


Surmesure Par JIBÉ MATHIEU Photos PASCAL BASTIEN

Proximité, humanité, authenticité, des valeurs qui traversent la relation entre les artisans et les consommateurs. Portraits de Strasbourgeois·e·s qui choisissent l’artisanat au quotidien.

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Arnaud Quirin + Bière Perle

Employé dans une compagnie d’assurances «  J’ai connu la Perle dès son lancement en 2009, par le biais d’un copain de lycée de Christian Artzner, fondateur ou plutôt re-fondateur de la marque de son aïeul. Mais le nom, je le connaissais déjà. Il existe à travers l’Alsace quantité de bars qui portent encore le nom de Perle. Jusque-là, j’étais plutôt consommateur de bières classiques, mais lorsque j’ai goûté aux premiers brassins de la pils et que j’ai découvert cette amertume, je me suis dit : “Enfin une bière qui a du goût !” Depuis, j’ai goûté les autres variétés de Perle

comme la Vigne, la Hop ! ou la Mondiale, juste parfaite ! Parfois même dans leurs différentes versions : la première Démenthe avec de la menthe poivrée était sensationnelle ! Et puis, la Perle m’a conduit à découvrir d’autres brasseries artisanales, même si elle reste à mon goût l’une des meilleures. » www.biereperle.com


Maud Villa + L’Esperluète Photographe / instagrameuse « En 2016, j’ai vu un reportage à la télé dans lequel ils expliquaient toutes les mauvaises choses contenues dans les gels douche. Cela m’a d’autant plus interpellée que dans le cadre de mon travail de photographe, je m’intéresse surtout aux artisans bio et au zéro déchet. J’ai donc recherché des savons saponifiés à froid, de préférence à Strasbourg, où j’habite. Je suis tombée sur les savons de l’Esperluète parce qu’ils distribuaient des échantillons. C’était le N°1, Zeste de Soleil, qui est toujours un de mes favoris. 129

Depuis, j’ai pu tester l’huile de jojoba pour le visage, l’huile bien-être pour le corps et le baume réparateur au calendula pour les mains sèches, qui est magique ! Maud, la créatrice de l’Esperluète, met beaucoup d’amour dans ce qu’elle fait. Tous ses produits sont de très bonne qualité. » www.lesperluete.com


Aurélie Mey + Sellerie Bechtold Cavalière « Cavalière par passion, je m’adonne aussi à la compétition pour me fixer des objectifs. C’est mon adrénaline, mon équilibre. J’ai trois chevaux, mais pour Caesar de Noviant, je me suis tournée vers le bourrelier Jacques Bechtold, à Achenheim. Il a réalisé une selle sur-mesure, une selle mixte à dominante obstacle avec un siège semi-creux et des taquets avant et arrière. Nous avons fait ajouter des anneaux pour y accrocher des sacoches et pouvoir l’emmener en randonnée. Bien entretenue, avec du savon glycériné et une graisse 130

ZUT ARTISANAT | Les consommateurs

spéciale, elle m’accompagnera à vie. Et puisqu’avec mon ami, nous pratiquons aussi l’attelage, nous avons fait réaliser d’autres pièces par la sellerie, comme des harnais, des bridons avec œillères et plus récemment, un licol en cuir pour le plus jeune cheval. » www.sellerie-bechtold.com


L’art de créer la différence

- photographie : nico giquel

Le talent des artistes et artisans locaux rayonne régulièrement dans notre Centre Commercial ! Merci à Caroline Courroy, Vincent Gabriel, Estelle Hoffert, Gallerylac, Missy, Léontine Soulier... et bien d'autres à découvrir à Rivetoile !

rivetoile.com Plus de 85 boutiques et restaurants. EQ


Concours 2020 Récompenser l’originalité et la singularité dans le design et l’aménagement des points de ventes, cafés, hôtels et restaurants dans l’Eurométropole de Strasbourg.

Inscription jusqu’au

conception

©photo : CCI Alsace Eurométropole

27 MARS 2020

Plus d’infos sur www.commercedesignstrasbourg.com

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Zut Hors-série — L'artisanat dans l'Eurométropole de Strasbourg #2  

Après un premier hors-série, Zut repart à la rencontre des artisanes et artisans de Strasbourg. Des portraits, des reportages et dossiers th...

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