Hors-série Zut — L'Industrie Magnifique #2

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HORS-SÉRIE

5 €

L’Industrie Magnifique — ZUT — 1



zut prochaines Zut - Journal Haguenau, Alsace du Nord n°8 Zut Strasbourg n°46 Zut Lorraine n°26 Zut Hors-série RCSA | « Une saison dans le vide » L’Industrie Magnifique — ZUT — 3


Strasbourg must be built!

Le Cosmos must be built!

Le Cosmos District est une création de l’Ososphère en co-construction


L’Ososphère must be built! avec le groupe Vivialys, dans le cadre de L’Industrie Magnifique


Contributeurs contact@chicmedias.com ou prenom.nom@chicmedias.com Directeur de la publication Bruno Chibane Administration - Gestion Gwenaëlle Lecointe assistée par Solène Lauth Rédaction en chef Fabrice Voné Secrétaire de rédaction Cécile Becker Direction artistique Mickael Dard Graphisme Séverine Voegeli Commercialisation et développement Léonor Anstett +33 (0)6 87 33 24 20 Sophie Beau +33 (0)7 50 01 66 69 Bruno Chibane +33 (0)6 08 07 99 45 Olivia Chansana +33 (0)6 23 75 04 06 Anne Walter +33 (0)6 65 30 27 34

Rédaction Cécile Becker Valérie Bisson Benjamin Bottemer Lucie Chevron Pierre Cribeillet Emmanuel Dosda Sylvia Dubost Déborah Liss Corinne Maix Aurélie Vautrin Fabrice Voné

Atlas des Régions Naturelles Jésus s. Baptista Pascal Bastien Christoph de Barry Adäle Boterf Romain Gamba Benoît Linder Vincent Muller Dorian Rollin Nicolas Rosès Christophe Urbain Thomas Werlé Frantisek Zvardon Illustration

S.à.R.L. au capital de 47 057 euros Numéro réalisé en partenariat avec l'association Industrie et Territoires

Tirage : 5000 exemplaires Dépôt légal : juin 2021 SIRET : 50916928000047 ISSN : 2261-7140 Impression Ott imprimeurs Parc d’activités « Les Pins » 67319 Wasselonne Cedex Diffusion Novéa 55, rue du Marché Gare 67200 Strasbourg Couverture Mickael Dard

Amélie Dufour Cartes blanches Bénédicte Bach Benjamin Kiffel Stéphanie-Lucie Mathern

Léonor Anstett Cécile Becker Cécilia Hoffmann Stagiaires graphisme Camille Bourges Agnès Benoit Stagiaire rédaction

6 — ZUT — L’Industrie Magnifique

chicmedias 37, rue du Fossé des Treize 67000 Strasbourg +33 (0)3 67 08 20 87 www.chicmedias.com

Photographie

Relecture

www.zut-magazine.com

Ce hors-série du magazine ZUT est édité par

Sabrina Claus

Remerciements Michel Bedez, Christine Colin, Lindsay Degreze, Jean Hansmaennel, Maureen Labbaye, Anka Wessang, François Wolfermann


L’Industrie Magnifique — ZUT — 7


12 Éditorial 14 Interview Jean Hansmaennel, président de l’association Industrie & Territoires qui organise L’Industrie Magnifique : Covid et autres chamboulements. 20 Focus Une nouveauté pour cette seconde édition : le comité consultatif composé d’acteurs culturels. 22 Focus En pleine pandémie de Covid-19, l’art n’a jamais été aussi exsangue. Le mécénat ferait-il partie de cette nouvelle économie de la responsabilité ? 26 Portrait Philippe Maraud : le directeur de production de L’Industrie Magnifique aux multiples surnoms gère l’aspect technique de l’événement. 30 Verbatims Extraits de la conférence de presse de présentation de LIM : les élues et élus qui soutiennent l’événement sont impatients… 33 Des artistes & des entreprises 34 Le parcours magnifique 36 Cosmos District par L’Ososphère et ses artistes associés & Vivialys Une trentaine d’œuvres et un dispositif médiatique pour questionner notre rapport au cosmos.

8 — ZUT — L’Industrie Magnifique

42 Sans faire de vagues par Gaëtan Gromer & DGE Software Un travail plastique et numérique pour dénoncer l’impact des activités humaines sur l’environnement et l’extermination des requins.

66 Terre de Ciel par Patrick Bastardoz & Wienerberger Le peintre Patrick Bastardoz est allé casser des briques chez Wienerberger pour réaliser une monumentale Tour de Babel sur la place Broglie.

44 Landscape in Motion par Frédéric Laffont & FEIN Quand le métal émerge de l’eau…

71 Les L du Désir par Benjamin Kiffel & L&L Products Un hommage non feint à Wim Wenders et Bruno Ganz : cela méritait bien une statue qui crache de la fumée place d’Austerlitz par le plasticien Benjamin Kiffel.

46 Rivière de Verre par L’École du TNS, Philippe Berthomé & CIC Est Après un workshop au Centre International d’Art Verrier, les étudiantes et étudiants de L’École du TNS mettent en scène leurs ampoules. 50 Entre Knust et Quignon par Klaus Stöber et Odile Liger & Bongard Dans cette œuvre, panier de tranches de pain métalliques : clin d’œil francoallemand et collaboration entre salariés et artistes… 53 yes:no, perhaps par LAb[au] & Hager Group Deux murs imposants, l’un accumulant les signes, l’autre les transformant en mots et en phrases. Une poésie certaine pour s’imaginer dialoguer avec la ville. 58 Le Serpent 2021 par Bertrand Gadenne & Arte Bertrand Gadenne a semble-t-il un faible pour le règne animal… Inviter la bestialité en ville l’amuse et nous interpelle… 62 Le Cœur de Schmidt par Éric Liot & Schmidt Groupe Un cœur monochrome pour sceller l’amitié entre l’artiste et l’entreprise et représenter le cœur à l’ouvrage que met la famille, au fil des générations.

76 Lumière de Sirius par Dorota Bednarek & Transports Legendre Un monolithe qui scintille de toutes parts au bord de l’eau. Comme une porte ouverte vers un avenir meilleur et une façon de toucher le cœur de chacun. 79 Tombeau pour le Romantisme Allemand par Stéphanie-Lucie Mathern & Espace Couvert Carte blanche à la plasticienne StéphanieLucie Mathern sous forme d’un abécédaire forcément romantique. 84 Eros et Tétanos par Daniel Depoutot & Ladecmetal & Acte 5 & Sigma Solutions Modulaires Daniel Depoutot remise le bleu de travail, le masque à souder et les chaussures de sécurité pour un entretien sur le divan. 88 Portée aux Nues par Bénédicte Bach & Tanneries Haas Après les papillons, les nuages. Bénédicte Bach livre son journal de création pour cette deuxième collaboration avec les Tanneries Haas.


Faits pour s’entendre ...

Stratégie & Influence

Presse & Média Relations Publics Marketing d’influence Communication de crise Création de contenu


94 Libère ton Énergie par David David & Lumières d’Alsace & Socomec & Rythmes & Sons & Pegasus Racing & Chrysalis L’artiste aux deux prénoms propose une nouvelle évolution de Bling, son double à la tête cachée sous un seau. À voir place des Tripiers.

114 50 disques = 100 faces par Vladimir Skoda & Bieber Industrie Féru de mathématiques et de métal, Vladimir Skoda et l’entreprise familiale Bieber Industrie ont fusionné et donné naissance à une œuvre à la fois solide comme l’airain et changeante comme la lumière.

98 The Cat par Richard Orlinski & Puma Entretien avec l’artiste français le plus bankable du moment : Richard Orlinski.

118 Sans Vent Haut par Benjamin Schlunk & Nouyrit Métallerie L’artiste franco-suisse Benjamin Schlunk a mis le feu à la forge de Nouyrit Métallerie pour concevoir un portail étonnant aux proportions démesurées.

102 Perpiba par Christine Colin & Groupe Colin La plasticienne dévoile les ingrédients de son épice transgenre conçue dans la société fondée par son père et dirigée par son frère. 106 L’Après Histoire par Michel Déjean & Meazza Marbrerie « Que va-t-il rester après que l’Homme ait disparu de la Terre ? », questionne Michel Déjean. D’ici là, il y a son oeuvre massive qui transporte le spectateur dans un futur plus ou moins proche. 108 Triadique par Catherine Gangloff & Menuiserie Monschin Pour cette deuxième édition, l’artiste plasticienne et la menuiserie ajoutent un chapitre à leur aventure commune et exposent une œuvre née de leur complicité durable et de leurs savoir-faire artisanaux. 110 L’Envol par Paul Flickinger & Cabinet Walter Bienvenue dans l’atelier du peintre et sculpteur Paul Flickinger, humaniste à énergie positive établi près de Metz.

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122 Machin, Machine par Alexandre Astier & Adira L’artiste propose non pas une œuvre mais toute une collection au travers d’une exposition abritée à l’Aedaen Gallery sous le regard bienveillant de l’Adira.

132 Trou d’Homme par Christophe Bogula & Rubis Mécénat Il photographie les gens au travail, ses collègues de Rubis Terminal, mais pas seulement. Rencontre avec un homme libre mais engagé. 134 Les Énergies entre Ciel et Terre & Électricité de Strasbourg Tête de gondole du collectif de photographes qui expose à l’Aubette, Frantisek Zvardon raconte sa curieuse expérience du confinement. 138 La Mission Photographique Grand Est La carte et le territoire sous la forme d’un parcours allant de la place de la République au parvis de Région Grand Est. Zoom sur un kaléidoscope d’instantanés réalisé par cinq photographes partis à l’aventure dans cette nouvelle entité. 142 L’agenda de L’Industrie Magnifique

124 Bulbe Bleu par Georges-Éric Majord & EDF À l’occasion des 50 ans du site hydroélectrique strasbourgeois, l’industriel a demandé au graffeur d’illustrer sa vision rétro-futuriste de l’énergie. 126 Marigot par Vincent Muller et Hugo Mairelle & Aquatiris Le duo prolonge et décline son projet Être(s) dans la salle de L’Aubette. Ou quand l’art rencontre l’écologie. 130 Extrait par Les lauréats des Talents Sati avec Antoine Lejolivet & HEAR Pas une œuvre mais plutôt une sorte de rétrospective, Extrait reprend les créations des lauréates et lauréats des Talents Sati sous la forme d’un jeu d’échelles.

144 Le programme des conférences


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Retrouvailles au cœur du jeu Par Fabrice Voné

Faire, défaire, refaire puis parfaire... pour une édition renommée désir. Le deuxième acte de L’Industrie Magnifique arrive en ville. Du 3 au 13 juin, l’art se mêlera aux terrasses de Strasbourg. Ce n’était pas le propos initial mais le contexte sanitaire en a décidé ainsi. Et c’est déjà une excellente nouvelle. Ne serait-ce que dans le fait d’élargir nos horizons, plus ou moins confinés, et de nous écarquiller les mirettes avec une légère inclinaison vers le haut en raison de la taille des œuvres qui jalonnent ce vaste parcours. Reportée d’un an en juin 2020, cette confrontation inédite entre artistes et entreprises, souvent par un partage de savoir-faire émanant de l’industrie, par le biais du mécénat, s’est façonnée autour de l’incertitude. Surtout au moment de formaliser cette monumentale galerie à ciel ouvert sur la place publique. On devine sans mal que cette histoire à rallonge, étalée sur trois ans au lieu de deux, a charrié son lot de doutes, de contraintes et d’empêchement mais jamais de renoncement. Le mérite en revient à Jean Hansmaennel et son équipe, réunie au sein de l’association Industries & Territoires, qui n’ont jamais baissé le pavillon de LIM.

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Imaginé comme un catalogue d’exposition, ce hors-série revient sur ces 29 “petites” histoires qui, mises bout à bout, racontent à leur façon L’Industrie Magnifique dont la genèse repose sur la rencontre. Une notion qui a pris tout son sens lorsque le monde d’avant s’est subitement retrouvé sous cloche avec le premier confinement. Les entreprises avaient éteint leurs machines et les artistes étaient retournés dans leurs ateliers respectifs. Puis, il a fallu s’y remettre, renouer le fil, sans forcément entrevoir le début d’un bout de tunnel. De leurs “retours d’expérience” recueillis au travers de ces pages, nombre d’artistes ne cachent pas leur impatience à l’idée de s’extraire du “je” pour se replacer au cœur du jeu élaboré par L’Industrie Magnifique. Pour de prometteuses retrouvailles en terrasse et juste à côté.


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Décalée d’un an en raison de la pandémie de Covid-19, la deuxième édition de L’Industrie Magnifique (LIM) s’est en quelque sorte faite désirer. Pour finalement retrouver son écrin strasbourgeois du 3 au 13 juin, après avoir longtemps navigué à vue. Entretien avec son capitaine, Jean Hansmaennel, président de l’association Industrie & Territoires qui organise cet événement depuis 2018. Par Fabrice Voné Photo Pascal Bastien

Sans LIMites

L’Industrie Magnifique repose sur le triptyque créer, exposer et raconter. Justement, que va raconter cette deuxième édition, du 3 au 13 juin, à Strasbourg ? Ces trois mots — créer, exposer, raconter — fonctionnent comme des poupées gigognes : on raconte ce qu’on crée et ce qu’on expose, on crée ce qu’on expose et ce qu’on raconte ! LIM2021 commence, il y a plus de 24 mois pour les plus anciens, par la création de binômes associant artistes et entreprises. Puis chacun de ces binômes conçoit et réalise une œuvre d’art originale, souvent monumentale, dans un long travail de coopération entre l’artiste et l’entreprise mécène, ses hommes, ses savoir-faire, ses ressources, ses matériaux et parfois ses valeurs. Et enfin, arrive le temps de l’exposition, en partenariat avec les collectivités locales, de ces créations sur les places publiques de la ville de Strasbourg. Plus d’une trentaine d’œuvres ainsi créées, par plus de 70 artistes, soutenus par 35 entreprises alsaciennes au cours des 2 dernières années, occuperont 20 places durant 11 jours. Le spectateur pourra gratuitement admirer 26 sculptures et installations artistiques, dont une méga-installation, Cosmos District, place du Château (mobilisant à elle-seule plus de trente artistes des quatre coins du monde !), 14 — ZUT — L’Industrie Magnifique

ainsi que trois expositions photos à l’Aubette et un parcours photographique outdoor du Wacken à la place de la République. Chaque œuvre sera accompagnée d’un totem explicatif, avec QR code. Des médiateurs, tout au long du parcours, répondront aux questions des visiteurs. Ceux-ci pourront aussi suivre les visites guidées organisées par l’Office du Tourisme ou encore rencontrer directement les artistes et les mécènes sur leur place, dans le cadre des rendez-vous À pied d’œuvre. À l’Aubette se tiendront les cérémonies d’ouverture et de clôture, des conférences et des débats quotidiens à partir de 16 h, avec retransmission en live et en replay. Du fait du report de cette édition, qui devait initialement se dérouler en 2020, certains binômes ont pu bénéficier de 24 mois de collaboration... Je ne voulais pas d’une Industrie Magnifique dégradée ou au rabais. Certains binômes, en raison de la pandémie de Covid-19, n’étaient pas prêts l’an dernier car ils n’avaient pas pu pleinement travailler ensemble, à cause du premier confinement. Pour avoir lieu, L’Industrie Magnifique demande de réunir beaucoup de conditions. Il faut notamment que l’espace public soit disponible à Strasbourg… Or, la place est rare ! C’est

pourquoi, nous avons pris la décision en juin 2020 de reporter carrément d’une année. À cette époque, je ne pouvais pas imaginer qu’un an après, à l’heure où je vous parle, on aurait presque toujours autant d’incertitudes… C’est juste dingue ! Finalement, le public aura-t-il droit à une édition augmentée de L’Industrie Magnifique ? Il aura droit à une version exceptionnelle. À plus d’un titre. On compte 180 partenaires aujourd’hui, soit le double de la première édition en 2018 ! 30 œuvres d’art ont été créées dont l’une comporte 30 œuvres supplémentaires [Cosmos District, ndlr]. On a travaillé un an de plus, Covid oblige. LIM2020 devenu LIM2021, c’est un gros paquebot qu’il a fallu tenir dans la tempête et sur un voyage beaucoup plus long que prévu, démarré en mai 2019. J’ai le sentiment que tout le monde a hâte de le voir arriver à bon port, autant les acteurs que les spectateurs ! Il y a une telle envie de sortir, de respirer, de gambader et de pouvoir s’exposer, en quelque sorte, alors qu’on était confinés. C’est typiquement ça, nous avons été confinés tout à nos créations et, désormais, nous aspirons au grand air et à l’exposition. C’est une édition qui, de ce


On était confinés tout à nos créations et, désormais, on aspire au grand air, à l’exposition. L’Industrie Magnifique — ZUT — 15


Cette édition est une vitrine pour Strasbourg, pour l’Alsace, pour les artistes qui ont réalisé les oeuvres et les entreprises mécènes. C’est une vitrine ouverte sur toute la France. point de vue et par la force des choses, est exceptionnelle. Elle est aussi plus large dans le sens où il y a plus d’engagement de la part des commerçants, des hôteliers, des écoles et des associations par exemple. On a la chance de grandir en quantité mais aussi en qualité et en profondeur. L’Industrie Magnifique, c’est la création par la coopération. Elle a vocation à associer le plus de monde possible, dans une grande fête populaire, la fête de l’art et l’industrie sur la place publique. La plupart des œuvres créées seraient impossibles à réaliser pour l’artiste sans le concours de l’entreprise, ne serait-ce qu’à cause du matériel, des savoir-faire et des ressources. L’Industrie Magnifique est une sorte de show-room des savoir-faire croisés de l’artiste et de l’entreprise, à travers une création commune, fruit de la coopération entre l’artiste et l’ouvrier. Comment fait-on pour composer un événement d’une telle ampleur et dont la programmation se retrouve finalement intercalée entre les différentes étapes du déconfinement ? On s’adapte, tout simplement. Et, mine de rien, dans l’adaptation, il y a bien souvent l’invention, la création, l’innovation. Tout d’un coup, on transforme la contrainte en opportunité. Par exemple, la médiation (qui consiste à plus et mieux expliquer les œuvres et l’exposition au visiteur) sera renforcée cette année, à la fois in situ, près des œuvres tout au long du parcours, mais aussi à travers les conférences à l’Aubette et en ligne. Les interdictions sanitaires empêchent d’autres animations comme les concerts ou les spectacles. Il est vrai aussi qu’au milieu de L’Industrie Magnifique, le 9 juin, le couvre-feu sera repoussé à 23 h. Cela entraînera la modification des horaires de fermeture des sites avec la possibilité de visiter plus longtemps mais aussi de profiter des œuvres éclairées en soirée. Par définition, l’événementiel, c’est gérer de la contrainte. Là, il y en a juste un peu plus… Limite un peu trop, quand même ! 16 — ZUT — L’Industrie Magnifique

Les artistes participant à L’Industrie Magnifique semblent exprimer une forme de libération dans le fait d’exposer et de renouer avec le public. L’avez-vous ressenti de votre côté ? J’ai observé chez eux une grande stupeur au moment du premier confinement [au printemps 2020, ndlr]. Parce que les artistes qui étaient en résidence dans les entreprises en ont subitement été exclus puisque tout s’était arrêté. Ils n’ont donc pas pu continuer à travailler dans un premier temps. Je pense à Bénédicte Bach avec la Tannerie Haas, à Benjamin Kiffel chez L&L Products et à tous les autres. Ils se sont retrouvés tout d’un coup à la maison, un peu désœuvrés en quelque sorte. Mais finalement, le temps de travail s’est considérablement allongé avec le report de l’expo, puisqu’on a bénéficié d’un an supplémentaire. Cela nous a permis de communiquer sur la partie jusqu’alors invisible de l’iceberg LIM, à savoir la création. De mai 2020 à mai 2021, les quelques 30 binômes artistes/entreprises ont, à travers la poursuite de leurs travaux, constitué une sorte de mouvement résistance de la culture face au Covid-19. On sent aussi depuis plusieurs mois l’attente, voire l’impatience, et en tout cas l’espérance d’une libération par l’exposition. Les incertitudes ont été légion, elles ne sont pas toutes levées. LIM2021 ouvre le bal des grandes manifestations publiques en France, mais va peut-être aussi essuyer les plâtres, c’est comme ça. On se retrouve avec une semi-liberté du 3 au 9 juin, un protocole sanitaire renforcé mais on se retrouve, et c’est déjà énorme ! Vous ne cachez pas votre volonté d’étendre le concept de L’Industrie Magnifique à d’autres territoires, voire au niveau national. Qu’en est-il ? Cette édition est une vitrine pour Strasbourg, pour l’Alsace, pour les artistes qui ont réalisé les oeuvres et les entreprises mécènes. C’est une vitrine ouverte sur toute la France. Il y a une grosse mobilisation de la part de nos partenaires institutionnels (Ville et

Eurométropole de Strasbourg, CEA, Région, CCI Alsace, Adira…) pour faire découvrir LIM à leurs homologues des autres villes et territoires de France. Nous souhaitons que ceux-ci viennent et vivent l’expérience LIM2021 du 3 au 13 juin à Strasbourg, et qu’ils repartent chez eux avec l’envie de faire la même chose pour leurs territoires. J’aimerais que L’Industrie Magnifique se déroule partout en France, dans un maximum de régions et de villes à la fois, et de façon récurrente au niveau national. Car LIM est un formidable mouvement de développement de la coopération entre des secteurs et des gens différents, et un vecteur de promotion de la création (sous toutes ses formes : artistique, invention, innovation…) et de la valorisation des savoir-faire et du patrimoine des entreprises d’un territoire. J’espère qu’il y aura d’autres éditions strasbourgeoises mais aussi sur d’autres territoires pour faire une grande fête nationale de l’art et de l’industrie sur la place publique.


Mithridate © Jean-Louis Fernandez

CRÉATION AU TNS

Jean Racine | Éric Vigner

31 mai | 8 juin

Au Bord CRÉATION AU TNS

Claudine Galea* | Stanislas Nordey

© Jean-Louis Fernandez

21 | 29 juin * Autrice associée au TNS

Inflammation du verbe vivre © Simon Gosselin

Wajdi Mouawad

26 juin | 2 juillet

03 88 24 88 24 | tns.fr | #tns2021


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Le champ des possibles

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Le soir du 17 mars 2020, Bertrand Loutte décide d’écrire 45 jours durant sur un 45 tours pioché dans sa discothèque. Peu importe qu’il s’agisse des Buzzcocks, de Robert Wyatt ou des Charlots, l’objet doit évoquer le virus, le confinement ou plus généralement le chez-soi, et donner lieu à une chronique quotidienne qui soit à la fois un minimum érudite, mais aussi domestique et intime, au temps du Corona. Tout pari stupide ne vaut que s’il est tenu. Contre toute attente, ce fut le cas.

Depuis près de cinquante ans, Bertrand Loutte achète des disques, tous formats confondus. Il a eu à l’ère du CD le bon reflexe de ne pas brader ses vinyles sur les vide-greniers de Seine-et-Marne sud. Que, pour assouvir financièrement ses bas instincts, il travaille en tant que réalisateur ou journaliste pour la chaîne franco-allemande Arte relève de l’accessoire. Collection Mes disques à moi #3

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La création d’un comité consultatif composé d’acteurs culturels régionaux avec Michel Bedez, co-créateur de L'Industrie Magnifique. C’est l’une des nouveautés de cette seconde édition de LIM. Par Aurélie Vautrin Photo Christoph de Barry

Coopérer pour le meilleur Hommage à Jean-François Zurawik « Il y a autant d’histoires que de couples artistes/entreprises avec des coups de foudre, des fiançailles avortées, des mariages réussis, des histoires à venir. » C’est ainsi que Michel Bedez, co-créateur de L’Industrie Magnifique, résume la particularité de l’événement. Pour cette deuxième édition, un comité d’experts consultatif a été mis en place. « Parfois, les entreprises ont déjà un contact avec un artiste, parfois c’est l’artiste qui se tourne vers l’entreprise… Et parfois, il faut les aider à se trouver ! » D’où l’idée de réunir des responsables d’institutions culturelles de la région, pour faciliter les contacts, ouvrir le champ des possibles et soutenir les participants dans leurs démarches. Initiée par des membres du comité, certaines rencontres ont matché. On peut citer l’alliance entre le collectif belge LAb[au] et Hager proposée par Thierry Danet d’Ososphère, ou le rapprochement entre le créateur lumière Philippe Berthomé et le CIC Est avec le concours du Théâtre National de Strasbourg.

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Ce comité, c’est donc une sorte de liant entre les (parfois très) différents acteurs de L’Industrie Magnifique. « Ce groupe, c’est plutôt la résultante d’une envie commune d’enrichir et de vivifier le projet », complète Michel Bedez. Car on l’a bien compris, dans cette manifestation, chaque profil est complètement différent. Ainsi, si certaines entreprises intègrent l’art contemporain dans leur ADN, d’autres en revanche sont novices en la matière. Il faut donc des experts pour les guider, les alimenter, les initier dans la découverte de ce nouvel univers. « Il y a par exemple le Frac Alsace qui a proposé une soirée de découverte et de sensibilisation à l’art contemporain aux entreprises qui le souhaitaient. » Un des prochains chantiers du comité artistique est d’intégrer les arts vivants à L’Industrie Magnifique. Un projet mis en stand by cette année en raison de la situation sanitaire mais l’idée n’en est pas moins abandonnée. « Pour la prochaine édition on compte aller encore plus loin. Construire en amont et profiter de l’expertise de ces partenaires culturels de haute volée », conclut Michel Bedez. C’est tout le mal qu’on leur souhaite !

C’était le chef d’orchestre de la prestigieuse Fête des Lumières à Lyon depuis 2005. Natif de Mulhouse, Jean-François Zurawik s’est éteint le 8 octobre 2020 à l’âge de 67 ans. Ce précurseur du mapping vidéo faisait partie du comité consultatif de L’Industrie Magnifique. « C’est un ami de plus de 30 ans qui, après avoir dirigé JFZ à Strasbourg, une société de production audiovisuelle, avait pris les commandes de la Fête des Lumières de Lyon, souligne Michel Bedez. Amoureux de Strasbourg et enthousiasmé par le projet de L’Industrie Magnifique, Jean-François avait naturellement rejoint le comité pour nous apporter son expérience dans la réalisation de gros événements et la création de parcours d’exposition. Nous pensons à lui. »

Les membres du comité consultatif Claire Hirner, Musée Würth Marie-France Bertrand, Musée Würth Thierry Danet, Ososphère Stéphane Roth, Musica, Caroline Strauch, TNS Thomas Werlé, TNS Félicitaz Diering, Frac Alsace Pierre-Jean Sugier, Fondation Fernet Branca Gabrielle Kwiatkowski, Département Arts Visuels, direction de la culture, Ville et Eurométropole de Strasbourg. Christelle Kreder, Chargée de mission arts visuels pour la Région Grand Est


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Mars 2020, les projets s’arrêtent, l’aiguille de l’horloge semble figée sur son cadran. Musées, spectacles, commandes industrielles et libres échanges sont reportés à un temps inconnu de tous. Dans ce contexte, L’Industrie Magnifique doit elle aussi se repenser, se montrer agile, innovante et créative, s’emparer, en quelque sorte, du manteau de l’artiste… Par Valérie Bisson Illustration Amélie Dufour

Habiter un monde commun L’Industrie Magnifique, mouvement de coopération associant artistes, entreprises mécènes et collectivités locales, pour promouvoir et développer la création, l’art et le patrimoine industriel dans les territoires, a vu le jour sous l’impulsion de Jean Hansmaennel et de son association Industrie et Territoires. L’événement qui met en scène l’industrie par le biais de l’art sous toutes ses formes est soutenu par une idée : une entreprise, un artiste, un lieu. Une trentaine d’entreprises de la région, dont des poids lourds industriels comme Hager, Schmidt Groupe ou Soprema sur l’édition 2018 endossent l’habit du mécène pour subventionner les œuvres disséminées dans la ville de Strasbourg. La cathédrale se souvient encore de la visite du Mammuthus Volantes, commandée par Pierre-Étienne Bindschedler, PDG de Soprema, le numéro deux mondial de l’étanchéité de bâtiment et de Dominique Formhals d'Aquatic Show International, ainsi que de la une du New York Times qui créa un buzz international lors de la première édition. Sous le regard averti d’Hélène Ziegelbaum, en charge du mécénat pour L’Industrie Magnifique, les dynamiques de proximité et de collaboration qui sous-tendent le projet 22 — ZUT — L’Industrie Magnifique

se mettent en mouvement entre les 75 partenaires privés et publics et les 35 entreprises mécènes. « Les entreprises privilégient de plus en plus les projets qui ont lieu à l’échelle locale, indique-t-elle. Ils permettent de nouer des relations avec les acteurs de proximité et de constater l’impact direct de leurs actions sur les bénéficiaires. Une autre dynamique en pleine expansion est celle du mécénat collectif car il mutualise les ressources et renforce les leviers d’action ». Si la loi de 2003, dite Aillagon, permet de réduire l’impôt sur les sociétés, ce dispositif fiscal avantageux n’explique pas à lui seul l’essor du mécénat d’entreprise. En effet, il offre un attrait stratégique et philanthropique, car il incarne à la fois les valeurs de l’entreprise et l’image humaine d’une structure économique. Il permet de s’inscrire dans la cité de manière inédite. Pour les artistes, c’est une opportunité et une autre manière de réaffirmer l’importance de leur place dans la vie publique. À l’heure de l’inauguration, si l’idée fondatrice n’a pas changé dans ses grandes lignes, la crise mondiale est venue renforcer des questionnements qui sous tendaient déjà ceux des industriels.

Créer du sens et fédérer le soutien La pandémie de Covid-19 a joué un rôle d’accélérateur de particules autour de certaines questions fondamentales. Face à la violence de la réalité vécue, les questions du sens et du lien ont fait surface : comment réinventer les relations ? Comment refondre les projets ? Comment les soutenir financièrement ? Comment innover face à la crise ? Comment rencontrer un public confiné ? Comment contribuer ? Comment vivre ensemble ? Autant d’interrogations qui engagent les notions de responsabilité individuelle et collective. Dans ce mouvement, une forte prise de conscience se met également en place. « Les entreprises ont affirmé le besoin de redonner du sens et de s’inscrire dans une territorialisation forte de leurs activités, témoigne Jean-Damien Collin, délégué régional à la Fondation de France Grand Est. Ce que l’on peut observer aujourd’hui, avec la crise sanitaire, même si nous manquons encore de recul sur ses effets, c’est cette forte recherche de sens et le besoin de créer un maillage territorial plus fin et resserré. Le besoin de sens et de proximité devient très fort ».


L’Industrie Magnifique — ZUT — 23


L’Admical (Association pour le développement du mécénat industriel et commercial) a vu évoluer et se développer le mécénat d’entreprise depuis la loi Aillagon. Auparavant réservé aux grandes entreprises parisiennes dont la plupart sont adhérentes de l’association, le mécénat est de plus en plus pratiqué par les petites et moyennes entreprises régionales. Les actions nationales et régionales d’Admical ont pour but de redonner ses lettres de noblesse aux capitaines d’industries et d’impliquer les sociétés dans une forme de philanthropie, de promouvoir leur territoire industriel et de le rendre attractif pour leurs salariés. Dans cette vertueuse et espérée transition vers une économie de la responsabilité, les rôles traditionnels se complexifient et les entreprises se préoccupent d’impact social. La notion de la responsabilité sociale des entreprise (RSE) qui se pose aujourd’hui avec une acuité inédite, entrecroise la notion de mécénat. Ce dispositif, qui désigne l’engagement volontaire de ressources au bénéfice d’une cause d’intérêt général, garantit le caractère désintéressé des actions, il préexistait aux politiques de RSE bien qu’il remplisse également le rôle stratégique qui met à la fois l’accent sur la promotion de l’intérêt général et la mise en avant d’un soutien dont on n’attend pas un retour sur investissement mais dont on assume les bénéfices directs et indirects. Les notions de circuits-courts et de proximité semblent désormais incontournables. Rassembler les entreprises du territoire, qui, aujourd’hui, ont des préoccupations écologiques, sociales et attendent des projets porteurs de sens est essentiel et souverain. Gageons que les nouveaux et futurs mécènes pourront soutenir les projets de bien commun, de la gestation d’œuvres artistiques à l’accès des publics éloignés de la culture, de la déconstruction des anciens modèles hiérarchiques à l’accompagnement des écoconceptions, et qu’ils pourront ainsi participer à l’écriture d’un futur plus juste.

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Une définition du mécénat « Soutien matériel apporté, sans contrepartie directe de la part du bénéficiaire, à une œuvre ou à une personne pour l’exercice d’activités présentant un intérêt général. » (arrêté du 6 janvier 1989, source : Ministère de la Culture et de la Communication). À ce titre, comme le précise l’Admical, il est « strictement interdit de transformer l'action de mécénat elle-même en action de communication », si opération de communication il y a pour mettre en valeur un produit ou l’entreprise via le mécénat, l’opération s'apparente à du sponsoring. — Le mécénat financier : apport d’un montant en numéraire. — Le mécénat en nature : don ou mise à disposition de biens. Par exemple : outils ou machines. — Le mécénat de compétences : mise à disposition d’un ou de plusieurs salariés sur son temps de travail.


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Directeur de production pour L’Industrie Magnifique, Philippe Maraud a conçu le parcours de l’édition 2021. Courroie de transmission entre les artistes, les mécènes et la Ville de Strasbourg, il gère tout l’aspect technique de l’événement. À vélo et en mode super-héros comme en témoignent ses nombreux surnoms. Par Pierre Cribeillet et Fabrice Voné Photos Christoph de Barry

Passeur de murailles Et vous, quel est votre surnom ? Philippe Maraud doit composer avec celui d’Iceman. Un héros de glace, ça vous place un homme. « Il faut être très rigoureux pour mon job, oui, mais de là à m’appeler Iceman… Bon, pourquoi pas ? », s’en amuse l’intéressé, jovial de prime abord. Membre de l’agence événementielle Passe Muraille, il opère à nouveau comme directeur de production pour cette seconde édition de L’Industrie Magnifique. « C’est un homme aux nerfs d’acier et très organisé, salue Jean Hansmaennel, président de l’association Industrie & Territoires à l’origine de l’événement. Mais ne vous méprenez pas, il n’est pas du tout froid comme un glaçon. » Il le fut bien malgré lui pourtant, lors de cette séance photo mémorable près du jardin botanique, derrière ce splendide hôtel particulier de la rue de Goethe où il travaille. Mais même là, tapi sous sa veste en cuir piquée par les gouttes puis la grêle, Maraud, rigolard, n’a effectivement rien de l’homme-iceberg. 26 — ZUT — L’Industrie Magnifique

« Le Shiva de L’Industrie Magnifique » Entre deux dossiers, quatre coups de fil et sans doute huit emmerdes, il prend le temps d’expliquer son rôle au sein de cette « grosse machine » qu’est LIM. Vingt places publiques, 25 œuvres d’art (souvent imposantes), cent camions en ville et 150 contacts à suivre. « C’est un peu le Shiva de L’Industrie Magnifique », image à son tour Michel Bedez, fondateur de Passe Muraille, en référence aux quatre bras du dieu hindou. « Ce n’est pas un événement, c’est cent événements en un », certifie de son côté Maraud, qui assure « aimer les gros dossiers par nature ». Le voilà servi. Dès septembre 2018 et surtout janvier 2019, la mécanique s’amorce. « Tout le travail de production tient en trois temps : dessiner et construire le parcours, monter un dossier technique de sécurité et enfin bâtir le planning d’installation et d’enlèvement des oeuvres. » Quelques lignes de texte mais trois ans de travail. Entremetteur des mariages entre artistes et mécènes, il participe ensuite aux réunions


L’Industrie Magnifique — ZUT — 27


Philippe Maraud a justifié son surnom d'Iceman lors de la séance photo écourtée par une averse de grêle.

de chantier avec les équipes de la Ville et notamment le département événements avec, en première ligne, le régisseur Steve Détaille. « Chaque œuvre trouve naturellement sa place », aime-t-il à répéter. L’épais dossier technique sur son bureau témoigne néanmoins de l’ampleur de la tâche administrative. Jusqu’ici tout allait bien, mais en mars 2020, l’ouragan Covid-19 balaye tout sur son passage. Pas le choix, rendez-vous dans un an. Outre un dossier sanitaire à monter et des incertitudes jusqu’au bout ou presque de cette année de rab, Philippe Maraud doit maintenir ou réamorcer le contact entre toutes les parties. « Il a fallu s’adapter tout en relançant un moteur un peu grippé », concède l’habitant de Lipsheim au souvenir de ces longs mois de flottement. Ces étapes passées, le jour J approche enfin. « Faut être bien dans ses bottes, avoir le sens du détail et de l’anticipation, ce que j’appelle l’helicopter view jusqu’au moindre grain de sable, ce qui 28 — ZUT — L’Industrie Magnifique

te permet d’éviter d’aller à la catastrophe. Philippe est un super général des armées », loue Michel Bedez. « Si les lumières s’allument au bon moment, si les œuvres sont bien gardées, si le plan se déroule sans encombre, c’est grâce à lui. C’est le patron du parcours, de cette galerie d’art à ciel ouvert », renchérit Jean Hansmaennel. Trois nuits pour tout déballer Âgé de 53 ans, papa d’un garçon de bientôt 20 ans et marié à une professeure agrégée de SVT, Philippe Maraud n’étonne plus sa petite famille quand ils le voient graisser son vélo à l’approche de L’Industrie Magnifique. Et pour cause, c’est au guidon de sa modeste bécane qu’il va naviguer de place en place, un portable dans une main, un talkie-walkie dans l’autre, foire aux questions ambulante parée à toutes les éventualités. « J’ai un sacré souvenir de 2018. Imaginez : quatre heures du matin, les g yrophares s’allument, les

moteurs démarrent, une colonne de camions qui s’ébranle… » Réparties sur trois nuits, l’installation et la déambulation de la centaine de camions, dont 46 super poids-lourds escortés par la police municipale, devront être rapides, efficaces et sécurisées. Mordu de cinéma, Philippe Maraud ne résiste pas à la tentation d’une bonne référence. « J’ai en tête une image du film Witness, de Peter Weir avec Harrison Ford dans une communauté amish, et notamment cette séquence où ils construisent à l’unisson une grande grange. C’est un peu pareil pour nous. Au lever du jour, on a tous les savoir-faire, toutes les énergies qui se réunissent, et au coucher du soleil la bâtisse est montée. Dans notre cas, le plateau c’est la ville de Strasbourg, les acteurs, ce sont les mécènes et les artistes, et puis il y a tous les techniciens autour aussi. » Et au milieu de ce petit monde, «Iceman» perché sur ses pédales, discret metteur en scène de L’Industrie Magnifique.


AUX MARQUES APHONES NOUS RENDONS LA VOIX. Alain

Photo © Monsieur Paparazzo

Gérant & Directeur de Création

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L’Industrie Magnifique repose sur le tandem entreprise-artiste. Un binôme qui s’élargit au moment de s’exposer sur la place publique avec le concours des collectivités territoriales. Morceaux choisis de la conférence de presse du 13 avril 2021.

Du binôme au trinôme JEANNE BARSEGHIAN Maire de la Ville de Strasbourg « Il est important, dans cette période, de se retrouver autour d’événements réellement réjouissants et positifs. Mon parti pris est de continuer à avancer dans cette crise, à nous projeter en vue des retrouvailles heureuses avec la ville et la vie telle que nous l’aimons à Strasbourg. L’Industrie Magnifique sera un des premiers temps forts. Je retiens cette capacité remarquable de l’ensemble des partenaires de L’Industrie Magnifique à rester mobilisés malgré cette crise où les artistes ont pu continuer à créer, les entreprises ont poursuivi leur engagement et les partenaires publics comme privés ont maintenu et même renforcé leur soutien. Dans ce mariage heureux entre artistes et entreprises, il ne nous manque plus qu’à attendre les regards bienveillants, étonnés parfois interloqués des Strasbourgeoises et Strasbourgeois mais aussi de l’ensemble des visiteurs qu’on espère très nombreux de retour dans notre belle ville. » PIA IMBS Présidente de l’Eurométropole de Strasbourg « C’est un mariage inédit entre l’art et l’industrie au sens large, auquel s’ajoutent les collectivités. Cela donne de l’émotion et c’est aussi l’occasion de faire découvrir ou redécouvrir si besoin l’industrie qui représente 1 800 entreprises sur l’Eurométropole et 25 % des emplois sur notre territoire. C’est une façon très ingénieuse et innovante aussi de se tourner vers ce secteur qui a besoin de recruter, cherche des compétences, et veut montrer sa capacité à innover en s’ouvrant sur la société, au-delà de la stricte performance économique financière qui préoccupe les entreprises au quotidien. » 30 — ZUT — L’Industrie Magnifique

FRÉDÉRIC BIERRY Président de la Collectivité Européenne d’Alsace « Au-delà de l’événement en lui-même, il y a le symbole de l’industrie et de ses apports. On l’a bien vu dans cette crise quand il a fallu produire des masques. On était bien heureux d’avoir de l’intelligence industrielle, de l’intelligence artisanale, de l’intelligence humaine et de relier tout cela pour réussir à relever le défi de distribuer quatre millions de masques pour le territoire alsacien. L’industrie est un levier essentiel de la vie économique en général, de la vie alsacienne en particulier. C’est une chance, c’est une opportunité qu’on doit saisir et donner envie d’industrie comme le fait L’Industrie Magnifique. Mais vivre en société suppose une dynamique culturelle forte et celle-ci nous a manqué. L’Industrie Magnifique va aussi contribuer à soutenir et relancer cette dynamique. » PASCAL MANGIN Président de la commission culture du Grand Est « La Région a toujours souhaité avoir une participation artistique dans L’Industrie Magnifique et est très heureuse de présenter un travail abouti avec la Mission photographique. On a fait une commande publique sur ce territoire du Grand Est et retenu cinq photographes. Ils seront présentés de la place de la République jusqu’au siège de la Région où on pourra découvrir l’ensemble de leurs travaux. Nous sommes donc heureux de retrouver le plaisir du contact avec les œuvres, les artistes, de pouvoir parler, d’avoir des émotions et surtout de pouvoir les partager. »

JEAN-LUC HEIMBURGER Président de la Chambre de Commerce et d’Industrie Alsace Métropole « L’Industrie Magnifique redonne à l’industrie sa vraie place, celle d’une activité qui embauche, en offrant des emplois à très forte valeur ajoutée, celle d’une activité qui s’est énormément modernisée depuis des dizaines d’années et qui structure un territoire. Ces binômes qui se constituent autour des entreprises et des artistes vont à nouveau faire rayonner nos belles places de Strasbourg et la culture qui a tant souffert. »


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des artistes des entreprises L’Industrie Magnifique — ZUT — 33


Le parcours Place du Château

Terrasse Rohan

Place Kléber

Cosmos District (Oeuvre à habiter, méga installation) L’Ososphère & 33 artistes associés + Groupe Vivialys

Yes:no, perhaps

Rue des Hallebardes

Portée aux Nues

Quai des Bateliers

Perpiba

(Installation) LAb[au] + Hager Group

(Sculpture) Dorota Bednarek + Transports Legendre

Rivière de Verre

Le Cœur de Schmidt

Le Serpent, 2021

(Sculpture) Eric Liot + Schmidt Groupe

(Installation) Bertrand Gadenne + ARTE

L’Envol

Landscape in Motion

(Sculpture) Paul Flickinger + Cabinet Walter

50 Disques = 100 Faces

(Sculpture) Frédéric Laffont + FEIN

Sans Faire de Vagues

(Sculptures numériques) Gaëtan Gromer + DQE Software

Place du Corbeau + Galerie Froessel

Entre Knust & Quignon

(Sculpture) Odile Liger et Klaus Stöber + Bongard

03—13. 34 — ZUT — L’Industrie Magnifique

(Sculpture) Christine Colin + Groupe Colin

Lumière de Sirius

(Installation) Philippe Berthomé et étudiants du TNS + CIC Est

Place du Marché-auxPoissons

(Installation) Bénédicte Bach + Tanneries Haas

(Sculpture) Vladimir Skoda + Bieber Industrie

Place des Tripiers

Libère ton Énergie

Place de l’Université

Tombeau pour le Romantisme Allemand

(Sculpture & Installation) David David + Socomec + Lumières d’Alsace + Rythmes & Sons + Pegasus Racing + Chrysalis

(Installation) Stéphanie-Lucie Mathern + Espace Couvert

06.21


www.industriemagnifique.com Place d’Austerlitz

Les L du Désir

Place Broglie

The Cat

(Sculpture) Benjamin Kiffel + L&L Products

Salle de L’Aubette

(Photographies) Estelle Hoffert, Martin Itty, Patrick Strajnic, Stéphane Spach et Frantisek Zvardon + ES Electricité de Strasbourg

Terre de Ciel

(Sculpture) Patrick Bastardoz + Wienerberger

L’Après Histoire

Trou d’Homme

(Sculpture) Michel Déjean + Meazza Marbrerie

(Installation) Georges-Eric Majord + EDF

Place SaintGuillaume

Parvis du Palais de Justice

Place du Pontaux-Chats

(Photographies) Christophe Bogula + Rubis Mécénat

Jardin de la Hear

Extrait

Aedaen Gallery

Machin, Machine

Triadique

(Sculpture) Catherine Gangloff + Menuiserie Monschin

Eros et Tétanos (Sculpture & Installation) Daniel Depoutot + Ladecmetal + Acte 5 + Sigma Solutions Modulaires

Sans Vent Haut (Sculpture) Benjamin Schlunk + Nouyrit Métallerie

(Photographie & Sculpture) Vincent Muller et Hugo Mairelle +Aquatiris

Les Énergies entre Ciel et Terre

(Sculpture) Richard Orlinski + Puma

Bulbe Bleu

Marigot

Lauréats des Talents Sati avec Antoine Lejolivet + HEAR

(Installations) Alexandre Astier + Adira

Parcours d’exposition de la Place de la République au Parvis de la Région Grand Est

La Mission Photographique Grand Est (Photographies) Lionel Bayol-Thémines, Beatrix Von Conta,Olivia Gay, Bertrand Stofleth et Eric Tabuchi + Région Grand Est

magnifique L’Industrie Magnifique — ZUT — 35


Pendant deux ans, Vivialys, constructeur et promoteur immobilier, a accueilli en résidence Ososphère, manifestation de cultures électroniques dans la ville. De leurs réflexions communes est né Cosmos District, qui se déploie place du Château. Où l’on explorera les liens passés, présents et futurs entre l’ici et l’ailleurs. Par Sylvia Dubost

Maël Fournier

Et le ciel et la Terre

36 — ZUT — L’Industrie Magnifique


Fantaisie N°1, performance de Quadrature. L’Industrie Magnifique — ZUT — 37

Maël Fournier

Cosmos District L’OSOSPHÈRE & ARTISTES ASSOCIÉS GROUPE VIVIALYS Place du Château


Thierry Danet et Anne Wintenberger en repérage à l'International Space University d'Illkirch-Graffenstaden. Photo Christoph de Barry

Habiter le cosmos, habiter la Terre : c’est sur ces deux piliers que se construit le Cosmos District. D’abord parce que la Terre fait partie du cosmos (on l’oublie parfois). « C’est comme si l’atmosphère nous isolait du cosmos, constate Thierry Danet, directeur de l’Ososphère. Comme si la Terre était un lieu clos sur lui-même. » Or, nous les Terriens, nous sommes traversés par des phénomènes cosmiques en permanence, ondes, rayonnements, etc. Ensuite, parce qu’habiter une autre planète paraît de moins en moins fantaisiste, et que nos façons d’habiter la nôtre nous explosent actuellement à la figure, sous les effets conjugués du confinement, du changement climatique et de l’urgence sociale. Mais alors, que construisons-nous ici, et là-bas, pour demain ? Et comment l’habiterons-nous ? Cette question de « l’habiter », qui dépasse la simple occupation des lieux et s’avère plus que jamais fondamentale pour nous tous, soustend depuis longtemps l’activité à la fois de Vivialys, dont c’est l’objet principal, et de l’Ososphère, qui s’attache à imaginer, avec ses événements culturels, des situations plus que des programmations. Aussi, pendant deux ans, ils ont conversé, réfléchi ensemble à créer un morceau de ville à l’ombre de la cathédrale, place du Château. Ce village à base de containers raconte d’abord nos liens avec le cosmos — liens physiques, poétiques, 38 — ZUT — L’Industrie Magnifique

sensibles — à travers une série d’œuvres. Une série d’espaces publics offre aussi un lieu où s’installer, l’espace de quelques minutes, quelques heures, quelques jours, pour participer à cette réflexion, grâce à un riche programme de médiation et d’actions culturelles. Comment est né ce projet, comment et pourquoi les deux structures ont-elles collaboré ? Entretien croisé avec Anne Wintenberger, présidente de Vivialys, et Thierry Danet, directeur de l’Ososphère. À première vue, l’union entre vos deux structures semblait improbable. Comment vous êtes-vous trouvés ? Et comment est née cette idée de travailler ensemble ? Anne Wintenberger : Quand on a pris la décision de renouveler notre expérience de mécénat avec L’Industrie Magnifique, on n’avait pas d’idée préconçue quant à un partenaire. C’est le comité artistique, dévolu à créer des binômes qui nous a proposé de travailler avec l’Ososphère. Au début, je me suis dit : « ah », par méconnaissance de cette structure. Je ne connaissais rien de ses activités, mais me suis laissée porter par la dynamique, le thème. Ososphère a eu la capacité de nous projeter dans quelque chose de concret, avec son expérience, sa manière de travailler très collaborative. Dès la d ­ euxième rencontre, le projet était enclenché.

Ososphère et Vivialys Le groupe immobilier Vivialys, 1er constructeur de logements en Alsace, propose une large offre immobilière sous ses différentes marques : Maisons Stéphane Berger et Maisons Oxygène (maisons individuelles), Trianon Résidences (appartements), Carré de l’Habitat (Duplex-Jardin®), Terre & Développement (terrains à construire). Il compte aujourd’hui 370 collaborateurs pour 26 agences en France et construit 1 200 logements par an.Pensée comme une augmentation de La Laiterie, l’Ososphère développe depuis plus de 20 ans un programme d’actions autour des cultures numériques. Nuits électroniques, expositions, performances, scénographies urbaines, croisières sonores, conversations ou programmes radio : ces actions émergent à différents endroits de la ville et créent des situations festives et artistiques en réinventant les espaces que nous habitons.


Thierry Danet : On est voisins [l’Ososphère est lié à La Laiterie, dans le quartier Gare où Vivialys a aussi des bureaux, ndlr], mais on ne se connaissait pas. À partir du moment où on s’est rencontrés, on a conversé de façon très ouverte, autour d’un objet commun. Pendant plus de deux ans, chacun a accepté que l’autre aille habiter un peu chez l’autre. Quelle est la nature de cette coopération ? A.W. : Quand on est mécène, il ne faut pas faire de cela une opération de comm’. L’intérêt de cette coopération était vraiment de coconstruire. On s’est rendu compte qu’on avait des métiers communs. Un projet artistique, c’est comme un projet immobilier : il faut un terrain, une idée et, pour la réaliser, il faut des techniciens. On a fait se rencontrer ces professions dans le cadre d’ateliers, où on regardait le terrain, les circulations, chaque structure, comment accueillir les gens, comment construire. Au départ, on était très limité par notre expérience, puisque le thème était l’habitat sur une autre planète. La baseline du groupe, c’est « Bien habiter la terre », et là on se demandait comment bien habiter l’espace. Dans nos conversations, cela a créé un questionnement sans fin, qui n’est d’ailleurs pas terminé. On s’est demandé ce que c’était qu’habiter, dans sa dimension physique et temporelle. Nos interrogations sont les mêmes : la place de l’humain sur la terre, dans la ville, comment construire la ville, la vie. On ne s’est rien interdit, vraiment. T.D. : Quand on commence un projet comme ça, on se donne une architecture de travail. On a mis en place des ateliers « Dessiner, fabriquer, habiter » et on a d’abord cherché à fabriquer du vocabulaire commun. Un des enjeux fondamentaux de « l’habiter », c’est aussi de pouvoir se parler. Notre expérience s’est nourrie de ces conversations, où deux regards sur le même mot produisent du sens en plus, et des œuvres des artistes, qui viennent aussi susciter de la conversation et de la réflexion. Cela nous plait de fabriquer une situation à partir des trajectoires de nos deux structures. Je me souviens d’une phrase d’Anne lors du premier atelier, elle parlait d’« habiter un territoire qui ne nous attend pas ». Cette phrase est venue percuter et compléter une série de réflexions qu’on menait avec l’Ososphère. A.W. : En cela, la construction du Cosmos District, d’une œuvre à habiter, apporte un supplément de conscience à ce qu’on fait. On n’habite pas seulement ici et maintenant. Habiter est aussi une projection de vie, de soi, pas seulement matérielle. Quand on habite quelque part, ce n’est pas seulement physique, c’est aussi une démarche personnelle, psychologique et philosophique. Quand on est quelque part, on

Lors des travaux préparatoires du Cosmos District. Photo Nicolas Rosès

a la capacité d’évoluer, de devenir. Pour moi, c’est une belle façon de rendre concrète une mission d’entreprise. Il ne s’agit pas seulement de construire des jolies choses, il s’agit de la vie qu’on peut y projeter. Une œuvre est quelque chose de sensible, qui parle à nos émotions, qui nous ramène à qui nous sommes. C’est très loin d’un chantier, bruyant, pas très propre, mais on a les mêmes préoccupations. T.D. : Ce qui était assez fort pour moi, c’est la rencontre d’individus. Quand Anne dit que ces questions les interrogent aussi, c’est encore plus fort car cela nous dépasse. Cela rejoint ma préoccupation essentielle, que l’art est ce qui rend la vie plus intéressante que l’art [de l’artiste Robert Filliou, ndlr]. A.W. : Un jour, on s’est demandé dans un atelier quel matériau on allait utiliser pour Cosmos District. On est tombé sur des choses très standard, comme des structures métalliques. Quelqu’un de chez nous a dit : « On pourrait construire en bois ! » Thierry nous avait montré Ad Astra, et dans cette scène où Brad Pitt arrive dans la ville sur la lune, on lui dit : « Nous avons reproduit ce que nous avons fui », et c’est ce qu’il ne faut pas faire. Concrètement, comment ces conversations se sont-elles matérialisées ? T.D. : Les œuvres présentées dans Cosmos District entrent en résonnance avec les sujets explorés dans ces ateliers. Le travail que nous avons fait ensemble, les interrogations soulevées par ces conversations ont guidé la programmation. C’est une œuvre d’œuvres, autour de la perception et de la fascination pour le

cosmos, qui donne à voir ce paysage imperceptible qui fait partie du nôtre. Cosmos District veut donner à percevoir la manière dont la Terre est un élément du cosmos, en interaction avec lui. Lorsqu’on amène la lune dans la cathédrale [l’œuvre Museum of the Moon de Luke Jerram, ndlr] c’est cela. A.W. : Il n’y aura pas de modèle d’habitat spatial et lunaire. On s’est rendu compte que l’œuvre à créer sur ce sujet est au-delà de cela. Faire une proposition d’habitat technique pour habiter l’espace aurait appauvri l’imaginaire. T.D. : Dans ce cas, on faisait un décor, ou de la science-fiction. Il y aura deux capsules prêtées par l’ISU [International Space University d’Illkirch, NDLR], qui ancrent la réflexion. Mais Cosmos District est un projet artistique, pas scientifique. Ces capsules sont l’habitacle, pas “l’habiter”. A.W. : Dans Cosmos District, on prend aussi conscience de ce qu’est la Terre, de qui l’on est, parce qu’à travers les œuvres, on va recevoir des informations venues de très loin. Qu’apporte cette coopération à chacune de vos structures ? T.D. : Se projeter à l’échelle du cosmos permet de décentrer nos réflexions et de les aérer. A.W. : Ces ateliers sont inscrits dans une démarche d’entreprise, avec une date, une heure, un ordre du jour et un lien de connexion. Derrière, on veut du délivrable, chaque atelier doit permettre d’avancer. Quand l­’Ososphère est venue avec le module d’habitation, on a fait le plan du site. L’Industrie Magnifique — ZUT — 39


Museum of the Moon de Luke Jerram sera installé dans la nef de la cathédrale de Strasbourg.

Chez Vivialys, on a l’habitude de travailler en atelier car l’entreprise est atomisée sur le territoire. Mais dans cette démarche artistique, on n’a pu avancer que lorsqu’on a lâché prise sur nos expertises. Et c’est intéressant, parce que désormais, quand on travaille sur un projet de développement, il sera plus facile de faire comprendre aux gens qu’il va falloir oublier ce qu’ils savent. Que représente pour vous Cosmos District ? A.W. : C’est très frustrant de proposer une œuvre, car elle sera toujours incomplète. À chaque rencontre on enrichit l’échange, on a des interrogations qui nous mènent plus loin. Cosmos District est un arrêt sur image de ce que le cosmos a à nous apprendre : des sons, des images, des sensations. Mais comme une photo, une fois qu’elle est prise, elle appartient déjà au passé. T.D. : Quand on fait un acte futile et éphémère, on augmente le regard et la ­perception. On a pris la responsabilité d’habiter cette place : c’est une situation qui laisse une perception rétinienne, et un supplément de conscience. A.W. : C’est en ça que je disais que c’est un supplément de conscience. 40 — ZUT — L’Industrie Magnifique

La question de l’habiter est le socle de ce projet : que signifie pour vous ce terme ? A.W. : La question est encore ouverte, car à chaque atelier on y fait entrer une nouvelle dimension. On a commencé par des choses très concrètes, les matériaux, les tailles, puis sont arrivés dans la réflexion l’environnement, l’univers, l’espace, le temps, la vie. T.D. : C’est plus un questionnement qu’une question. Et c’est un projet, un projet d’une grande actualité. Si on le perd, on perd beaucoup. On voit bien qu’il est malmené par beaucoup de forces contraires. Pour moi, habiter un territoire ce n’est pas profiter d’usages et d’agréments. A.W. : Chez soi, c’est un lieu mais aussi un endroit qui permet de rentrer en soi. Un lieu où on est tellement posé qu’on peut se construire soi-même. Dire « j’habite chez moi » a un sens immense. On ne le considère pas assez quand on propose un logement. C’est tout le problème du logement social, qui a créé des lieux sans culture et sans histoire. T.D. : Ça me fait toujours peur quand ce questionnement sort des radars.

Cosmos District, la prog’ — 12 œuvres installées place du Château, où l’art numérique interroge nos liens avec le cosmos, la façon dont nous le percevons et dont il agit sur nous. — 6 œuvres en réalité virtuelle. — Une œuvre monumentale dans la cathédrale : Luke Jerram, Museum of the Moon, une reproduction de la lune grâce aux photographies hautes résolutions de la surface lunaire. — Un cabinet de curiosités proposé par le Jardin des Sciences de l’Université de Strasbourg, avec une collection d’objets liés au cosmos et à l’histoire de son exploration. — Cosmos.radio, un programme radiophonique en streaming sur radioenconstruction. com et en live tous les jours depuis Cosmos District. — Des cafés conversatoires, discussions ouvertes entre sachants, pensants et habitants. — Un artfoodlab, pour explorer la nourriture et la cuisine dans le cosmos… Programmation sur www.ososphere.org


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Sans faire de Vagues GAËTAN GROMER DQE SOFTWARE Place du Marché-aux-poissons

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Sans faire de Vagues, sculpture numérique monumentale, est emblématique du travail de Gaëtan Gromer, artiste sonore strasbourgeois. Évoquant l’impact des activités humaines sur l’environnement, elle témoigne d’une autre obsession : la data et la fabrique de l’information. Par Déborah Liss Photo Christoph de Barry

Faire sonner la donnée Pour L’Industrie Magnifique, Gaëtan Gromer expose trois sculptures de requins de 3 à 4 mètres chacune. Des requins que l’on risque de ne pas reconnaître tout de suite : le grand public les imagine plutôt gris, ici, ils sont blancs. Et surtout, ils n’ont plus d’ailerons. Après le choc visuel vient le son : trois bips par seconde. Chaque son représente la pêche d’un requin dans le monde. « Tous les ans, c’est environ 76 millions de requins qu’on tue pour leur aileron, et qu’on relâche, souligne Gaëtan Gromer. Surtout à cause d’une vieille croyance selon laquelle ils confèrent une toute-puissance. C’est un pur marché de spéculation. » Un bien étrange marché aux poissons donc, pour reprendre le nom de la place où l’œuvre sera exposée. Car rien n’est laissé au hasard chez le jeune quadra, qui n’en est pas à son coup d’essai pour figer le spectateur sur place : le concept de son œuvre Scintillements était de faire entendre les craquements de glaciers alpins et islandais et d’émettre 14 flashs par seconde, soit le rythme auquel fond un volume de glace, identique à celui de la pièce où se trouve le spectateur. Avec Loretta, en 2018, l’espace où se circonscrit l’œuvre est en fait le temps : les millions d’impacts sonores de l’installation correspondent exactement aux millions de morts de la Première Guerre mondiale, et durent, à la seconde près, le temps de l’exposition.

C’est à partir des années 2010 que celui qui était principalement compositeur de musique électronique cherche à donner corps à des chiffres qui dépassent l’entendement, qu’on ne peut pas comprendre en tant que tels : « Par exemple, 400 000 morts dans tel ou tel conflit, ça représente quoi ? » Pour chaque projet, Gaëtan se plonge dans les données pour interpeller sur « l’impact social et environnemental de nos pratiques ». « Le son est le meilleur outil pour somatiser la donnée », estime-t-il. Selon lui, l’art peut toucher là où échouent les canaux d’informations habituels : « Cela peut avoir un impact plus fort qu’un chiffre perdu dans un fil Facebook. » C’est parce que les dirigeants de DQE Software (éditeur de solutions logicielles d’optimisation de la qualité des données clients) ont été intrigués par son utilisation de la data que leur collaboration est née. Alors que l’entreprise vise à apporter l’information aux bonnes personnes et au bon moment, le travail de Gaëtan Gromer interroge aussi dans quelle mesure la technologie peut rendre service à l’humanité : « Le problème du big data, c’est qu’il sert à vendre des choses, essentiellement. S’il était utilisé pour gérer les surplus alimentaires, il n’y aurait plus de faim dans le monde. » Finalement, sa réflexion porte sur le comportement humain : « Que l’outil soit un téléphone portable ou un harpon, ça m’intéresse. » Lui-même imprime l’information chez l’autre, mais « (s)on travail

s’arrête là ». « Je n’ai pas l’ambition d’expliquer aux gens ce qu’ils doivent faire. J’ai un chiffre, j’en fais une œuvre d’art et le public en fait ce qu’il veut. » Après L’Industrie Magnifique, il projette d’interpeller sur la déforestation en pointant la vitesse à laquelle l’équivalent du parc où se trouvera la sculpture disparaît de la surface de la Terre.

Un absurde marché aux poissons « J’ai voulu parler des ailerons de requins parce que je trouve cela tellement absurde d’aller jusqu’à l’extinction de sa propre espèce pour faire prospérer un marché », explique l’artiste. Les requins sont principalement pêchés pour les soi-disant vertus de leurs ailerons, qui finiront en bouillon, très chère payée : une centaine d’euros pour une banale soupe – les ailerons sont filandreux et n’ont aucun goût. Ce qui démontre encore plus le non-sens de cette pêche dont l’impact est terrible : par pure superstition encore, ce sont les plus grands requins qui sont recherchés. Quand ces super-prédateurs meurent, leurs proies prospèrent, et mangent tout le phytoplancton. « Et ce plancton, souligne Gaëtan Gromer, il produit 90 % de l’oxygène que nous respirons. » L’Industrie Magnifique — ZUT — 43


Frédéric Laffont expose Landscape in Motion, œuvre métallique émergeant de l’eau commandée par l’industriel Fein. Par Pierre Cribeillet Photo Christoph de Barry

Le jeu du miroir

« On est parti d’une feuille blanche. J’ai demandé à Frédéric Laffont de venir pour qu’on visite Strasbourg afin de voir les différentes places proposées par L’Industrie Magnifique. Très, très rapidement, les idées se sont assemblées. Notre artiste a flashé sur la place Kléber et les fontaines. Ce n’était pas prévu au départ, alors on a insisté pour pouvoir y exposer. » Ce sera Landscape in Motion, œuvre métallique émergeant des eaux de la place. Laurent Schwarz, directeur général chez Fein, connaissait l’artiste. « On avait déjà travaillé ensemble mais dans un contexte totalement différent. C’était plus mercantile, pas du mécénat pur », poursuit le boss de la filiale française de cette entreprise allemande dont le fondateur a, pour l’anecdote, inventé la perceuse électrique en 1867. Mais ici, il s’agit bien d’art et non de publicité. Le mécène avait une seule exigence ou presque : valoriser la matière qu’il travaille dans ses ateliers mais aussi une certaine maîtrise pour le polissage des miroirs. « La combinaison de notre savoir-faire dans l’acier inoxydable et l’intérêt de l’artiste pour 44 — ZUT — L’Industrie Magnifique

travailler ce matériau rejoignait très vite sa philosophie du mouvement, de la couleur et du reflet de la nature », explique Schwarz. « Le champ était totalement libre, je leur ai suggéré deux projets », rembobine Frédéric Laffont, habitué à travailler tous types de métaux. « Il nous a proposé certaines idées, certains croquis où il mettait en avant ses fameuses feuilles ou flammes jouant sur le mouvement dans l’eau », décrit le DG de Fein France. « L’idée est de partir de cette matière première, l’inox, pour proposer la survenue d’un nouveau paysage au cœur même de Strasbourg, dans un des deux bassins de la place Kléber », dévoile le sculpteur installé à Ivry-sur-Seine. Onirisme et réflexion Pas banale, cette œuvre veut jouer sur la perception du spectateur. Laffont s’explique : « Le mouvement m’a toujours attiré comme synonyme de la vie. Dès que quelque chose bouge, il suggère le vivant. L’autre aspect de cette œuvre est l’interaction. Avec le miroir, elle est permanente avec le public. L’œuvre n’a pas de physionomie fixe, elle change selon la position

de celui qui la regarde. Elle existe dans l’esprit des gens, ce sont eux qui vont la percevoir et donc lui donner du sens à leur manière. » Le titre, Landscape in Motion, soit paysage en mouvement en anglais, traduit cette ambition. « Les gens vont pouvoir bouger, se voir et s’imaginer dedans, jouer avec les lumières », salive Laurent Schwarz, impatient d’imiter ces curieux badauds qui flâneront autour du bassin pour étudier les reflets du métal et de l’eau, avant que la pièce ne rejoigne le siège de son entreprise à Saverne. Après une longue année de réclusion pour l’art, cette sculpture en mouvement a pour vocation d’interpeller, étonner et – pourquoi pas ? – redonner un brin de gaieté au public. « C’est notre rôle aussi, artistes, de sortir de la matérialité du quotidien et d’ouvrir à ce qui caractérise vraiment l’humain, l’esprit quoi, le rêve, l’imagination et tout ce qui singularise l’Homme. J’espère que ça va amener un ­petit peu d’onirisme et de réflexion, dans tous les sens du terme. » Ou quand lumière et pensée se mêlent dans un simple reflet.


Landscape in Motion FRÉDÉRIC LAFFONT FEIN Place Kléber

L’Industrie Magnifique — ZUT — 45


Dans le théâtre, l’art passe par tous les interstices, dont la technique. Alors que la LED s’impose désormais sur les scènes, certains, dont Philippe Berthomé, créateur lumière et responsable de la formation technique de l’école TNS, croient dur comme fer au faire… et au verre. Il a invité les étudiantes et étudiants à fabriquer leurs propres ampoules et à imaginer une installation. Par Cécile Becker Photos Christoph de Barry et Thomas Werlé

Une question de geste

Philippe Berthomé n’aimera pas, en lisant ces lignes, que l’on commence par lui. C’est que tous les lauriers reviennent aux étudiantes et aux étudiants de l’École du TNS qui ont planché des semaines durant sur cette Rivière de Verre. Mais on ne peut pas faire comme si ce passionné n’avait pas enclenché les choses. Créateur lumière et responsable de la formation technique de l’école, il se définit comme un « amoureux des ampoules », et c’est peu dire. Il y a presque deux ans, alors que la LED déferlait sur le marché et s’imposait sur les scènes des théâtres, il s’est mis vent debout, convaincu par les vertus et les beautés de l’incandescence : hors de question de perdre en qualité. « J’ai cru qu’on n’allait plus en avoir, mais sa force poétique est restée puissante », dit-il aujourd’hui. Un jour, il s’est mis à fabriquer ses 46 — ZUT — L’Industrie Magnifique

propres ampoules, jusqu’à décrocher une résidence à Murano en 2014 pour tester, expérimenter, « apprendre à faire » et collaborer. Le geste lui est resté, il a aussi exposé. Car si la technique, c’est son boulot, il est artiste – d’ailleurs, nous estimons que toutes les techniciennes et techniciens sont des artistes, qu’est-ce que l’art sinon trouver des solutions et des gestes pour exprimer les choses au plus juste ? « C’est l’émotion qu’on donne aux gens qui est importante », trépigne Philippe Berthomé. Et puis : être artiste ne s’apprend pas, s’approprier des outils, oui. C’est justement cette question qui l’a animé et incité à proposer à dix élèves du Groupe 46 (les étudiantes et étudiants rentrés à l’école du TNS en 2019 pour trois ans) « de faire un travail de recherche autour

de l’ampoule ». L’avantage, c’est qu’à deux pas de Strasbourg est installé le Centre international d’art verrier, à Meisenthal. Un lieu magique où les maîtres verriers n’ont jamais été avares en transmission. Les élèves des sections Scénographie Costume et Régie Création y ont donc suivi un stage pour rencontrer les artisans, apprendre à connaître leur travail et les contraintes de la matière. Clara Hubert, étudiante en Scénographie Costume a été complètement emballée : « D’habitude, on fait des spectacles, là, l’approche était totalement différente. Il a fallu apprendre, désapprendre et s’approcher d’un travail vraiment plastique. On a constamment dû s’adapter. Ce qui était drôle c’est qu’on avait à la base un ou deux projets d’ampoules et les maîtres verriers allaient beaucoup plus vite que nous. » Des modèles,


Les ampoules ont été conçues au CIAV de Meisenthal. Photo Thomas Werlé

Rivière de Verre PHILIPPE BERTHOMÉ & LES ÉTUDIANTS DU TNS CIC EST Place Kléber

L’Industrie Magnifique — ZUT — 47

Maquette de Rivière de verre, les ampoules sont suspendues à un châssis. Photo Christoph de Barry


ils en ont imaginé, beaucoup. En moyenne, cinq ampoules par élève sont sorties du sable en fusion. Sans compter tout le travail d’électrification. Une fois l’enveloppe créée, expérimenter encore pour apporter le graal : la lumière. Thomas Cany, en ­Régie Création, a « apporté ses connaissances techniques aux autres et essayé de trouver des solutions ». Le stage se termine en mars et Philippe Berthomé veut amener le travail plus loin : « J’avais en tête d’exposer quelque chose. » Et puis L’Industrie Magnifique est arrivée. Le projet séduit l’équipe de l’événement qui tente de trouver un mécène : ce sera le CIC Est. Tout s’accélère mais “Bertho” part en création à l’Opéra Garnier, les étudiantes et étudiants imaginent alors un dispositif pour montrer leur travail. « Le projet n’avait pas été pensé pour une exposition collective, ni pour se montrer en extérieur. En un temps record, toutes les équipes du TNS se sont adaptées à l’urgence : les ateliers de construction et les électro ont fourni un travail phénoménal. » Le tout alors que

les élèves occupent leur théâtre et sont en pleine réflexion sur l’avenir, les fonctionnements et l’essence de leur discipline minée par les décisions (ou ­non-décisions…) politiques. Le collectif les porte, avec un mode de travail très horizontal, en dehors de la hiérarchie qu’imposent d’ordinaire les mises en scène. En fait, la forme de l’installation a découlé de toutes ces réflexions : un “serpent” monté sur châssis en ligne brisée. « Ce mode d’exposition linéaire c’était un moyen de donner corps à l’équité, explique Thomas Cany. Il fallait aussi qu’on trouve quelque chose qui puisse faire symbole avec la période que nous traversons. On a donc réalisé des ampoules noires supplémentaires qui sont placées en bout. » Il a fallu aussi penser autrement le regard des spectatrices et spectateurs : « Il fallait dépasser l’objet, revenir au geste artistique avec une technicité particulière. Changer de cadre. Le geste artistique c’était le dessin et les verriers en sont les interprètes. » C’est sûr, ça a bousculé tout le monde.

De son côté, Caroline Strauch, responsable du mécénat au TNS, s’est employée à donner régulièrement des nouvelles au CIC. Sur ces formes de partenariat, elle se montre intransigeante : « On est très attentif à la liberté des artistes. La position du mécène, c’est qu’il n’a pas à intervenir sur l’artistique, c’est la base. Là, le CIC a eu un vrai coup de cœur et une confiance absolue. Il y a eu un véritable appétit de leur part. Le travail a été joyeux et très fluide. » C’est rare et forcément notable. Depuis six ans, le théâtre strasbourgeois a mis en place le service mécénat « qui se place davantage à l’endroit de la formation des jeunes artistes et de l’éducation artistique et culturelle » avec une emphase depuis trois ans sur la précarité étudiante et la création de bourses privées. Un enjeu de taille à l’heure où la jeunesse (la société dans sa totalité ?) peine à envisager demain.

Les étudiantes et étudiants ont suivi un stage auprès des maîtres verriers du CIAV. Photo Thomas Werlé

Exemple d’une ampoule soufflée dans le cadre du stage. Photo Christoph de Barry

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ÉCOLE DU TNS CONCOURS 2022 1 THÉÂTRE-ÉCOLE | 4 SECTIONS Jeu | Régie – Création | Scénographie – Costumes Mise en Scène / Dramaturgie

Inscriptions | tns.fr/le-concours 23 août 21 > 4 oct 21 (Mise en scène / Dramaturgie) 23 août 21 > 22 oct 21 (autres sections)

TNS Théâtre National de Strasbourg 03 88 24 88 59 | tns.fr | concours@tns.fr

Élèves du Groupe 46 de l’École du TNS © Jean-Louis Fernandez Licences N° : 1085252 - 1085253 - 1085254 - 1085255


L’histoire de cette œuvre, de la première idée au montage final, est celle d’une collaboration entre deux artistes et des professionnels de la boulangerie. Rencontre avec des maestro de la matière. Par Déborah Liss Photo Dorian Rollin

Sole majeure C’est à proximité d’une boulangerie, place du Corbeau, que Entre Knust et Quignon élit domicile. Ce clin d’œil franco-allemand au croûton est imposant, avec son panier géant réalisé en tube d’acier, laissant s’échapper des tranches de pain faites de tôles en inox. Certaines aux reflets métalliques, d’autres enserrées de rouge ou décorées d’une dentelle d’acier. « Pour chacune des tranches, nous avons utilisé une technique différente, comme chez Bongard [entreprise de fabrication de fours pour boulangers, ndlr] », raconte Odile Liger, graveuse et peintre. L’œuvre est une allégorie parfaite de la collaboration. « Il s’agissait de faire le lien entre notre jeu de forme, l’abstraction, et le four à pains », indique Klaus Stöber, photographe et peintre. « À l’image de ce qui se fait ici, nous voulions aller de la sole [le système de chauffage situé sur la partie basse d'un four, ndlr], ou du sol, à la voûte ». C’est ainsi qu’une croûte terrestre enserre la tranche du bas, tandis que celle du haut représente une constellation. « Cela rappelle le lien avec nos équipements, qui ont des noms de constellations (Orion, Mira, Calypso...) », explique Benoît Sevin, PDG de Bongard. « Le savoir-faire de la contrainte invisible » Pour arriver à cette œuvre commune, il a fallu une collaboration de tous les instants, inédite dans l’entreprise de Holtzheim. « C’était vraiment la rencontre de deux mondes », se rappelle Odile. « Celle de deux méthodes et de deux langages », renchérit Olivier Keim, du bureau d’études. Un premier groupe prototypage s’est réuni avant d’ouvrir la porte à tous les salariés volontaires. Naturellement,

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une dizaine d’entre eux se sont regroupés autour des artistes. Quand ils n’étaient pas en réunion avec Olivier ou en phase de création, Odile et Klaus observaient les techniciens donner vie à leurs idées, de la peinture au brassage en passant par le meulage et la découpe. Ceci, après que l’expertise d’Olivier ait rendu ces étapes possibles. « Il faisait vraiment la transcription, rapporte Odile. Par exemple, c’est grâce à lui qu’on a pu passer d’un modèle fait littéralement en mie de pain à une vraie dentelle d’acier. Il mettait aussi des limites, et j’aimais le fait qu’il y ait des choses impossibles à faire. Ça m’a dirigée. » « Ce qui me marque le plus chez ces professionnels, c’est le savoir de la contrainte invisible, raconte Klaus. J’ai beaucoup appris auprès d’eux. Ils sont très exigeants. » Les artistes n’en reviennent toujours pas d’avoir eu à disposition de tels moyens, industriels. « La découpe laser m’intéressait beaucoup », rapporte Odile. « Je n’avais jamais travaillé dans des conditions aussi chiadées », sourit Klaus. Plaisir et fierté pour les salariés de Bongard Pour l’entreprise, le bilan est également positif. Pour Benoît Sevin, pour qui il était évident que le rôle de mécène impliquerait un investissement de A à Z, « cela permettait de sortir les salariés de leur zone de confort. Certains font le même travail depuis des années. Ils ont complètement changé d’état d’esprit. » José et Farid ont par exemple mis leur savoir-faire en métallurgie au service de l’œuvre. Ce sont eux qui ont réalisé le cintrage du tube constituant le panier et assemblé les tôles de la tranche rouge. Ils évoquent le plaisir qu’ils ont eu à l’idée de participer à une exposition

d’œuvres d’art. Farid parle également d’une « expérience humaine enrichissante », notamment celle « d’échanger avec des gens qui ont une vision plus abstraite ». « C’était vraiment chouette », renchérit Klaus, dont le projet l’a occupé pendant près de deux ans. Avec le prolongement dû à la pandémie, il a fallu remotiver les troupes. Mais cela a aussi permis d’aller plus loin, notamment avec un hommage aux corps de métier qui ont participé. « J’ai eu l’idée qu’Odile réalise des gravures, pour rajouter encore un peu sa touche. Son travail me fait penser à l’encre de Chine, j’aime beaucoup », explique Benoît Sevin. Ainsi, dans l’œuvre, huit métiers seront représentés. Un beau symbole pour conclure ce « bout de chemin ensemble », selon Klaus. Un chemin où, en somme, comme le dit Benoît Sevin : « des artistes ont travaillé avec d’autres artistes ».

Le making-of à la galerie Pascale Froessel En parallèle de l’exposition de l’œuvre pendant L’Industrie Magnifique, les autres travaux autour du projet seront exposés à la galerie Pascale Froessel, au cœur de la Petite France, du 3 au 13 juin. Le spectateur pourra ainsi prolonger l’expérience avec les toiles et photographies de Klaus Stöber prises à l’usine, mais aussi les gravures préparatoires d’Odile Liger. Les artistes seront présents le week-end du 5 et 6 juin.


Entre Knust et Quignon, KLAUS STÖBER ET ODILE LIGER BONGARD Place du Corbeau

Les artistes Odile Liger et Klaus Stöber entourent Olivier Keim du bureau d'études de Bongard. L’Industrie Magnifique — ZUT — 51



Partner in crime régulier d’Ososphère, le collectif LAb[au] s’est acoquiné avec Hager, entreprise spécialisée dans les installations électriques, pour créer une œuvre imposante, bardée d’afficheurs alphanumériques. Reflétant son environnement direct, yes:no, perhaps montre de manière aléatoire des symboles, puis des mots et des phrases : un dialogue s’installe nous interrogeant sur le pouvoir du langage et de l’information. Par Cécile Becker Photos Adäle Boterf

Converser avec la ville

yes:no, perhaps LAB[AU] HAGER GROUP Terrasse Rohan

L’Industrie Magnifique — ZUT — 53


C’est une œuvre à tiroirs. À multiples réflexions. Une œuvre qui invite à nous questionner sur les multiples rapports qui traversent la ville, cet espace où tout circule : les habitantes, les habitants et une foultitude d’informations et de connexions invisibles. Une œuvre symbolique de tout le travail du collectif belge LAb[au] particulièrement intéressé par les systèmes d’information – plus nombreux aujourd’hui, évidemment – et la sémiotique. On avait déjà pu le constater à plusieurs reprises à Strasbourg où Manuel Abendroth, Jérôme Decock et Els Vermang ont déjà sévi. Régulièrement invités par l’Ososphère, ils ont exposé pas loin d’une dizaine d’œuvres, dans le cadre d’événements organisés au Môle Seegmuller, à La Coop ou en plein cœur de la cité universitaire. Le fait que LAb[au] se retrouve cette fois invité par L’Industrie Magnifique n’est pas un hasard : Thierry Danet, directeur d’Ososphère, a cette année intégré le comité de sélection de L’Industrie Magnifique et irradié la programmation de son expertise numérique. Alors, quand il s’est agi de trouver le binôme à associer à Hager, il a fait quelques propositions et LAb[au] est arrivé presque comme une évidence. « C’est même peut-être trop évident », plaisante Manuel Abendroth qui témoigne avoir déjà utilisé des produits de l’entreprise. Et puis l’évidence, en l’occurrence, n’avait pas seulement à voir avec la technicité que requièrent leurs installations : « Je suis Allemand et mes parents ont une maison en Alsace, je suis quelque part typiquement un transfrontalier, raconte notre interlocuteur, Manuel Abendroth. Le collectif LAb[au] porte en son nom une double identité germanophone et française avec ce jeu de mots qui évoque à 54 — ZUT — L’Industrie Magnifique

la fois la construction et le laboratoire. » Une double identité qui rappelle celle d’Hager dont le siège social est situé à Blieskastel en Allemagne (que l’œuvre rejoindra une fois l’événement terminé), et le plus grand site de production, à Obernai. Strasbourg, à la croisée des influences et origines, parait être l’endroit idoine pour incarner leurs réflexions protéiformes particulièrement portées sur les croisements. « Depuis 1997, avec LAb[au], nous travaillons à une question principale : comment la technologie influence l’art, l’espace ou l’architecture », poursuit-il. L’architecture s’appliquant pour nos artistes belges et pour L’Ososphère à une certaine vision de l’espace public, l’amitié qui a suivi semblait naturelle. À chaque fois chez LAb[au], la pensée algorithmique et conceptuelle prend forme par la géométrie, le mouvement, la couleur et la lumière et vient souvent, de manière monumentale, se frotter à l’espace dans lequel nous vivons. Peut-être ben qu’oui, peut-être ben qu’non La ville, saturée d’images et de données, concentre tout, parfois de manière chaotique. Ainsi, si la ville pouvait parler et traduire toutes les relations qu’elle porte, que nous dirait-elle ? Serait-elle le porte-voix de nos errements ? Chercherait-elle à nous dire quelque chose ? C’est à se demander : serions-nous seulement capables de la comprendre tant notre environnement déborde d’informations et de canaux pour les diffuser ? C’est en quelque sorte toutes ces questions que porte yes:no, perhaps, à nous d’y trouver les réponses et d’imaginer ce que cette œuvre a à nous dire. Et autant dire qu’il y a du boulot :

sur un mur de 7 mètres de long et de 3 mètres de hauts, deux faces. L’une portant des miroirs sans tain « pour refléter la ville et le public », dans lesquels sont insérés des afficheurs alphanumériques à 16 segments capables d’afficher 80 symboles. Un seul afficheur porte 1 000 combinaisons possibles. L’autre face révèle, elle, les dispositifs électroniques qui envoient l’information de manière aléatoire, une transparence symbolique de la société de l’information dans laquelle nous vivons. Sur un autre mur, des mots sont envoyés, somme des symboles affichés sur le premier. Sans logique syntaxique, ces mots vont venir former des phrases « un texte dont personne n’est auteur, une pure logique mathématique et binaire (...) Peut-être qu’il y aura du sens ou peut-être pas. Ça a à voir avec la sérendipité. Peut-être que l’œuvre nous racontera quelque chose ou peut-être que son langage sera vide de sens. C’est au public de projeter ce qu’il souhaite, de compléter l’incomplet ou d’y voir ce qu’il souhaite. » En transparence, le collectif pose une question : les algorithmes font-ils sens à notre vie ? Et puis, quelle est la place du hasard dans tout ça : à être trop conduite par des intelligences artificielles, la technologie ne nous invite plus sur des chemins inexplorés. « Comme les GPS, qui nous font tous emprunter les mêmes routes. » LAb[au] cherche d’une certaine manière à sortir de cette logique absolue et à réintégrer l’humain au chaos technologique. Bienvenue dans la matrice Le lien avec Hager ? Il est évident. L’entreprise fabricant notamment des interrupteurs et disjoncteurs, réfléchit à la transition énergétique, à la domotique qui intègre forcément


Manuel Abendroth, membre du collectif d'artistes LAb[au]

L’Industrie Magnifique — ZUT — 55


Un des murs de l'installation durant sa phase de construction.

les réseaux. C’est la gestion de l’information au quotidien. 0 1 0 1 0 1 : Hager participe à ces échanges. Nadja Hoffmann, responsable de la communication pour le groupe précise : « La digitalisation est liée à une transformation que l’entreprise traverse. D’un fournisseur électrique nous sommes devenus fournisseur de stockage et nous penchons sur la gestion intelligente de l’énergie dans la maison. L’œuvre symbolise tout ça : une sorte de philosophie qui se dégage du digital et de l’évolution de l’industrie en général qui s’aventure davantage vers la gestion des données. » Comme Nadja Hoffmann le dit si bien : avec LAb[au], « le courant est passé ». Et puis, ce qui a séduit LAb[au], c’est aussi les conditions de la rencontre avec Hager, qui, toute assise qu’elle est dans le milieu des installations électriques, a toujours considéré l’art comme un vecteur d’échanges. « Daniel Hager a toujours eu une sensibilité pour l’art, notre fondation soutient régulièrement des projets. À Obernai, nous accueillons par exemple la sculpture de Stephan Balkenhol. Faire venir l’art chez nous c’est continuer à faire vivre l’approche créative, créer des ponts entre deux mondes qui ne se connaissent pas. » Le tout en appliquant strictement le principe du mécénat : mis à part l’échange humain et les regards sur la technologie, Hager n’est pas intervenu. « Ils nous ont vraiment donné carte blanche, tout en nous accueillant régulièrement dans l’entreprise. Nous qui sommes particulièrement intéressés par l’échange avons été servis. Je vais faire un parallèle, mais cette collaboration a été magnifique. » La responsable de la communication qui s’est occupée de toute la logistique et s’est attachée à faire le lien, revient sur la construction de cette 56 — ZUT — L’Industrie Magnifique

relation : « D’abord, on a adhéré à l’univers de LAb[au], pas à une œuvre. Manuel a visité le siège, il est venu à Obernai, il a vu les usines et comment la production de nos armoires électriques et interrupteurs différentiels fonctionnaient. Il a rencontré le service innovation, les ressources humaines, le design, l’informatique et le digital… Nous avons aussi organisé une exposition dans les murs de l’entreprise en 2020 et fait venir cinq œuvres du collectif. L’idée pour moi était de faire adhérer tous les collaborateurs au projet : faire découvrir notre travail à un artiste et l’art autrement à nos collaborateurs, se connaître, discuter. Une collaboration, pour moi, ça commence par là. » L’art et l’industrie, davantage une question d’humains ? C’est en tout cas ce que Franck Houdebert, directeur des ressources humaines chez Hager, pense : « L’art nous interpelle sur ce que nous faisons, ce que nous sommes et ce que nous produisons. C’est aussi quelque chose qui peut stimuler notre imagination, nous pousser à la conversation et nous sortir de nos manières habituelles de fonctionner. Cette relation entre art et industrie sans hiérarchie me parait être complètement vertueuse car les valeurs qu’elle porte sont essentielles. » Le dialogue. La conversation. Le langage. La boucle est bouclée. Et pour couronner le tout, LAb[au] présentera par ailleurs deux œuvres dans le cadre du Cosmos District porté par ­l'Ososphère et Vivialys. L’occasion de découvrir leur travail et de se plonger dans cette fascinante pensée meta.


ŒUVRE_YES:NO, PERHAPS ARTISTE_LAb[au] MÉCÈNE_HAGER GROUP PLACE_TERRASSE ROHAN

DU 03 AU 13

JUIN 2021

STRASBOURG


Le Serpent, 2021 BERTRAND GADENNE ARTE Place Kléber

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Un serpent démesuré, enfermé dans un container posé sur la place Kléber : mauvais tour joué par notre esprit, réalité d’une ville menacée par une attaque reptilienne ou tournage d’un film dont le “spectateur” serait le héros ? Suite à la commande de la chaîne Arte, Bertrand Gadenne livre une œuvre qui projète de l’indomptable beauté au centre de la cité. Par Emmanuel Dosda Photo Christoph de Barry

Snake Eyes

Imposant renard aux aguets faisant les cent pas, hibou gigantissime tournant sa tête de gauche à droite comme pour épier le va-etvient des passants, rat disproportionné plaquant ses pattes sur les parois l’entourant afin de trouver une issue de secours, poisson rouge de la taille d’un requin ondulant inlassablement… D’où vient le bestiaire fantastique et monumental qui peuple les travaux plastiques de Bertrand Gadenne ? Ce disciple de Lewis Carroll s’intéresse depuis toujours aux éléments naturels, aux végétaux, minéraux et animaux, qu’il se met à filmer en vue d’utiliser leur image. « La faune interroge notre rapport au règne animal », nous lance tout simplement l’artiste né en 1951 pour lequel tout semble être une évidence. Épaulé par réalisateurs et équipes de cinéma, il capte les mouvements des bêtes en studio, sur fond uni noir dans le but

de les recontextualiser en les projetant version XXL sur des façades en milieu urbain, en salles d’exposition ou dans les vitrines de boutiques. Bertrand Gadenne nous confie sa passion pour L’Homme qui rétrécit, génial film de SF qui a presque son âge mettant en scène la malheureuse victime d’un nuage radioactif devenant riquiqui et donc proie des insectes et félins : « J’aime cet inversement d’échelle et de rapport de domination. » De la sauvagerie Il choisit des bestioles de petite taille pour les agrandir et ainsi créer l’effet de surprise. Mais pas n’importe lesquelles : comme en amont de productions cinématographiques, il organise « des casting d’animaux » pour repérer leurs regards, attitudes et déplacements. Des critères très précis pour ensuite les transformer en stars poilues, plumées ou

à écailles. Place Kléber, badauds et curieux deviennent figurants ou comédiens lorsqu’ils se trouvent face au container au fond duquel est projetée l’image en mouvement d’un reptile géant. Tapi dans son caisson, il se meut, menaçant de glisser hors de sa cage de tôle, de zigzaguer à travers les rues, de slalomer dans les ruelles, voire de cracher son venin au pied de Notre-Dame : on trouve d’ailleurs certains de ses congénères taillés sur sa façade. Le serpent est symbolique, figure biblique devenant élément central d’un plateau de cinéma imaginé par Gadenne qui considère que les immeubles aux alentours ou la Cathédrale, dont on voit poindre la flèche, font partie du décor. « C’est le début d’une narration », affirme l’artiste. La boîte métallique est la première phrase d’une « fable onirique » qu’on se raconte, « qu’on tisse et qui va circuler. On L’Industrie Magnifique — ZUT — 59


navigue entre réalité et fiction. Je cherche à créer l’étonnement, quel que soit l’âge ou le bagage culturel des personnes qui vont découvrir mon travail au caractère surréaliste. J’aime aussi l’idée que certains animaux réagissent aux œuvres : j’ai déjà pu observer des chiens tenus en laisse par leurs maîtres se mettre à aboyer face à mes bêtes projetées », s’enthousiasme-t-il. Avec son installation, l’animal plus grand que nature nous guette, comme si nous étions des menus intrus. Son irruption incongrue permet d’injecter un peu de vie sauvage dans la cité. « Mon rêve secret est de lâcher un troupeau d’animaux réels dans une ville, comme s’ils étaient descendus de leur montagne pour la visiter et rencontrer sa population », songe-t-il. De la fragilité Apparitions, fantasmagories, hallucinations… Bertrand Gadenne parvient à insuffler magie et enchantement avec des vidéoprojections. Un dispositif somme toute, assez sommaire, alors que notre quotidien est saturé d’images. « Notre monde est plongé dans un flux sonore et visuel continue », acquiesce-t-il. « Comme l’eau qui coule, ce flot se déverse et il est impossible de lutter contre. Par contre, on peut dire beaucoup avec peu et interpeller le plus grand nombre de personnes avec une simple lumière projetée. » La Bougie, vidéo de 2006, montre une petite fille éclairée par une flamme qu’elle souffle pour se retrouver dans l’obscurité. Cette œuvre en clair-obscur à dimension picturale – hommage à Georges de La Tour ou clin d’œil au Caravage – “s’éteint” en même temps que la mèche, « dans un anéantissement du monde », une plongée ténébreuse. Il s’agit là aussi « d’une réflexion sur la lumière, physique ou spirituelle, sur sa capacité à révéler ». Le face-à-face frontal qu’il nous propose avec le serpent à l’incroyable présence est une nouvelle vanité, « miroir de la condition humaine ». Pour lui, « tout ne tient qu’à un fil » : avec une technologie simple, il touche du doigt l’éphémère et dit la fragilité de l’existence à la semblance d’une bulle de savon. Bel exemple avec son œuvre de 1988 plaçant le spectateur sous la projection d’une diapositive de Papillons. Pour les faire exister et voleter, le regardeur doit transformer ses mains en écran : les insectes deviennent palpables, vivants, grâce à l’action du public. Lorsqu’il quitte l’espace, les papillons redeviennent faisceaux lumineux. « Derrière chacune de mes œuvres, il y a un drame sous-jacent. »

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Emmanuel Suard, directeur de gestion de la chaîne Arte.

Arte dans la place Devant le siège de la chaîne franco-­ allemande, Emmanuel Suard, directeur de la gestion, nous reçoit au pied de l’Homme-girafe de Stephan Balkenhol. Cette œuvre devenue iconique, installée depuis 2006 sur le parvis, est un marqueur de l’engagement d’Arte pour la culture en général et l’art contemporain en particulier. Notre hôte cite la mini-série humoristique À Musée Vous, À Musée Moi, les pastilles pop au rythme sportif Gymnastique ou les coquines leçons artistico-érotiques Merci de ne pas toucher ! Autant de propositions venant compléter une très large palette de programmes dédiés à l’actualité culturelle. Dès 2007, Arte accueille des expositions temporaires, en ses murs, à destination de ses quelque 500 employés. Guidée dans ses choix par des structures partenaires (le ZKM, le FRAC ou le CEAAC), la chaîne convie La Tour de Babel constituée de 14 000 livres en toutes langues signée Jakob Gautel (2008) ou encore Traces, ensemble de sculptures aux

formes architecturales de Katsuhito Nishikawa (2012). De par son rapport à l’image projetée, à son travail qui use de techniques propres au cinéma, Bertrand Gadenne est, selon Emmanuel Suard, un artiste qui fait pleinement écho aux préoccupations d’un média se déployant de plus en plus sur le numérique… et le terrain : « Avec son installation place Kléber, lieu de passage obligé, il va susciter une réelle fascination auprès du public. Voire une possible répulsion : le serpent, symbole de la sagesse ou de la malfaisance, a ce pouvoir. Cet animal m’évoque surtout le cinéma, du péplum à Harry Potter. Il exerce un magnétisme absolu. » Cette participation à l’Industrie Magnifique va contribuer à assoir encore la place d’Arte comme acteur culturel de sa ville, présent aux côtés d’événements strasbourgeois comme le marché de Noël Off, les festivals Augenblick ou Musica. Arte ? Assurément sur et dans la place.


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Éric Liot et Schmidt Groupe se sont rencontrés lors de la première édition de L’Industrie Magnifique en 2018. Après la création d’une petite planète issue de matériaux récupérés dans les ateliers du leader de l’aménagement de l’habitat en France, ce sculpteur et accumulateur a cherché son inspiration du côté du cœur. Tout un symbole de la fidélité de ce binôme. Par Corinne Maix Photos Christoph de Barry

Artiste au grand cœur

Difficile de coller une étiquette sur le travail d’Éric Liot. Tout à la fois, peintre, sculpteur, assembleur et collagiste, ce récupérateur d’images s’est longtemps nourri de culture pop, de pub et de BD pour créer ses œuvres. « Je suis autodidacte, j’ai dû inventer ma technique. C’est tout naturellement que l’assemblage de matériaux de récup’ et d’objets du quotidien, m’a mené à créer des sculptures en 3D, un peu brutes. » Depuis deux ans, son travail prend une nouvelle tournure, d’inspiration plus classique, plus antique. « J’aime associer des éléments et raconter une nouvelle histoire. Aujourd’hui mes pièces originales, souvent en bois, sont moulées, puis coulées en bronze. » Une évolution logique pour celui qui travaille dans l’atelier de César, à la fonderie Bocquel en Normandie. Le cœur, créé pour Schmidt Groupe, est assez représentatif de son univers monochrome actuel. « J’utilise moins les images des autres, je travaille des matériaux moins colorés, j’ai l’impression de produire des œuvres de plus en plus personnelles. » Un sentiment qui l’anime 62 — ZUT — L’Industrie Magnifique

aussi quand il travaille sur commande. « Je choisis mes collaborations, je n’accepte que si j’ai carte blanche. » Une liberté qu’il a pu éprouver en travaillant pour la première édition de L’Industrie Magnifique, avec Schmidt, il y a trois ans. Du cœur à l’ouvrage Pour Caroline Leitzgen, petite-fille du fondateur du Groupe Schmidt, en charge des événements, la continuité de la collaboration était une évidence. Missionnée par sa sœur, Anne, présidente du Groupe, elle a trouvé dans sa passion pour l’art tous les ingrédients pour suivre ce projet de bout en bout. « J’aime l’idée de cette plateforme qui permet de faire se rencontrer deux mondes et de rendre l’art plus visible et plus accessible au plus grand nombre. J’ai rendu visite à Éric dans son atelier et pu constater à quel point il est à l’écoute et que nous partageons les mêmes valeurs. » Seule exigence de l’industriel : travailler le bois, son matériau de prédilection, et montrer que les chutes de pin, habituellement jetées à la


Le Cœur de Schmidt ÉRIC LIOT SCHMIDT GROUPE Quai des Bateliers

L’Industrie Magnifique — ZUT — 63


Éric Liot et Anne Leitzgen, présidente de Schmidt Groupe, devant le Cœur de Schmidt.

benne, peuvent redevenir belles. « Cette sculpture en forme de cœur retrace aussi l’histoire de l’entreprise et l’énergie qu’on met tous les jours dans notre travail. Elle résonne avec la philosophie de notre père qui concevait tout ce qu’il faisait avec la tête, le cœur et les tripes. Le cœur très symbolique, il exprime une histoire humaine, fondamentale et vitale. Ne dit-on pas mettre du cœur à l’ouvrage ? » Comme lors de leur première collaboration, l’entreprise et l’artiste ont organisé des ateliers de co-construction de l’œuvre, avec les salariés volontaires. Essentiellement des menuisiers, passionnés de bois, qui connaissent l’usine par cœur, mais aussi des curieux à la recherche d’une expérience. « C’est excitant de se servir dans les chutes de bois, comme dans un supermarché ! Et puis, c’est très confortable pour moi d’avoir des petites mains, plaisante Éric Liot. Mais c’est aussi un apprentissage de travailler en équipe, de guider les gestes des autres. C’est une bonne école pour celui qui travaille souvent seul ! » Durant deux semaines, il est allé à l’usine tous les matins, sur le site U2 de Sélestat, et il est souvent resté seul, le soir, pour sentir battre le cœur de son projet. Petit à petit, ses bois éclatés ont commencé à donner vie à l’imposant cœur de quelque deux mètres d’envergure. Chaque pièce évoque des plumes de bois, élancées et 64 — ZUT — L’Industrie Magnifique

tout en finesse, chacune a sa place, mûrement réfléchie. Pour la touche finale, une peinture mate donne à l’œuvre toute sa personnalité. Entre noirceur et poésie. Éric Liot viendra peaufiner l’installation de son cœur sur le Quai des Bateliers. « Je le voulais vertical. Il sera posé en équilibre sur la balustrade du quai, comme tombé du ciel. » Plus tard, l’œuvre rejoindra l’usine et, comme sa planète – petit écosystème réalisé il y a trois ans – elle entamera un voyage entre les différents sites du Groupe. « Il y a une vraie adhésion des collaborateurs à ce projet artistique, se réjouit Caroline Leitzgen. Les retours ont été très positifs après la première édition de L’Industrie Magnifique. Nous avons la culture du partage avec nos équipes et ils apprécient de découvrir et de financer des œuvres qu’on ne voit pas ailleurs. C’est aussi l’occasion de donner à voir l’industrie sous un angle très différent aux visiteurs de la région et de participer à un événement local, une valeur qui est très ancrée dans notre culture. »


DU 03 AU 13

JUIN 2021

STRASBOURG

ŒUVRE_LE CŒUR DE SCHMIDT ARTISTE_ERIC LIOT MÉCÈNE_SCHMIDT GROUPE

Crédit photo_Christoph de Barry

PLACE_QUAI DES BATELIERS


Terre de Ciel PATRICK BASTARDOZ WIENERBERGER Place Broglie

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D’un côté Wienerberger, entreprise fondée à Vienne en 1819, leader d’innovation et premier briquetier mondial implanté sur le sol alsacien depuis 1995, de l’autre, Patrick Bastardoz, artiste-peintre né à Strasbourg en 1970, fasciné par les lieux en devenir et les perspectives. De cette collaboration, s’érige une toile en trois dimensions pour donner à lire à tous ceux qui auront des yeux pour voir… Par Valérie Bisson Photos Christoph de Barry

Au premier mot limpide « Allons ! Faisons des briques et cuisons-les au feu ! » Genèse 11, 1-5. C’est ainsi que la monumentale tour de Babel Terre de Ciel, toute de briques et de tuiles, a vu le jour. La rencontre entre deux univers a priori éloignés : celui des tubes de couleur, du glacis, des pinceaux, des toiles et celui de la terre, de la poussière, du feu, de la brique ocre, a donné naissance à une construction architecturale qui met en résonance le travail du peintre et le travail de l’industriel. Habitué à l’intimité et à la solitude de l’atelier, Patrick Bastardoz a fait de la lumière un élément plastique fondamental. C’est elle qui immerge le spectateur dans des ambiances aux accents proches de la peinture hollandaise du XVIIe siècle. Elle qui donne du relief, elle qui révèle ce qui demeure caché. Pas de lumière sans feu ni chaleur, c’est de cette même énergie qu’une terre meuble et friable se transforme en brique solide et pérenne. Puisant à la même source, l’artiste et l’industriel sont sortis chacun de leurs sentiers battus. « C’est la première fois que je sors de la peinture, j’ai toujours eu besoin d’un cadre, de la fac à l’enseignement et de l’atelier sécurisant, que j’ai longtemps représenté dans mes tableaux, aux galeries d’exposition. Cette incroyable expérience en extérieur et en 3D marque un tournant important dans mon parcours.

Pratiquer, c’est faire des choix et prendre des décisions tout le temps, je me demande souvent comment évoluer dans un univers où tout a déjà été fait. Un premier tableau représentant le chantier de la pharmacopée européenne m’a mis en relation avec le bâtiment à proprement parler mais aussi avec les lignes de construction, les grues, les chantiers et tout ce que j’allais explorer ensuite à travers les lieux en devenir. Je travaille beaucoup en séries que je décline avec de petites modifications, les wagons, le chantier de la médiathèque Malraux et bien sûr la Tour de Babel qui est un de mes sujets de prédilection. » La Tour de Babel, inspirée par la grande ziggurat de Babylone que Nabuchodonosor II fait construire en l’honneur du dieu Marduk, symbolise le moyen de relier le ciel, le monde divin, avec la terre et le monde souterrain. La ville de Babylone était plurilingue au moment de la construction de la tour et abritait des populations très diverses. Cette disparité culturelle a inspiré la légende biblique qui veut que la ville, orgueilleuse et viciée, fut punie de ses péchés en faisant disparaître une langue unique et compréhensible de tous. Il faut attendre les premières fouilles archéologiques et le déchiffrement du cunéiforme pour que la Mésopotamie soit perçue non plus comme l’antithèse de la civilisation, mais comme l’un

de ses berceaux. Ce motif est repris dans de très nombreuses peintures, enluminures et gravures. « Le sujet de la Tour de Babel m’a été inspirée par les chantiers et des bâtiments très contemporains, par un grand vertical qui a été un des premiers. Au départ, toutes les tours de Babel sortaient de mon imaginaire et puis je me suis rapproché des représentations plus traditionnelles. » Patrick Bastardoz, qui aime travailler en série, s’était déjà réapproprié ce motif pictural ; il était évident que la confrontation avec la brique lui offrirait une opportunité incroyable de concrétiser ce projet. Du côté de Wienerberger, la rencontre s’est déroulée lors d’une exposition de l’artiste. L’ancien président du groupe, Francis Lagier, décédé le 30 août dernier, était très sensible à la peinture de Patrick Bastardoz et la collaboration ne se fit pas attendre. Il n’aura malheureusement pas eu le temps de voir l’œuvre finale. Cinq étages inclinés pour une tour de 7 mètres de haut Une fois les quatre éléments réunis, l’eau, l’air, la terre, et le feu, la transformation alchimique a pu commencer. Tous deux étaient d’accord pour l’aspect imposant et monumental nécessaire à l’œuvre. Il fallait une structure solide, c’est le groupe Métallerie Hanssen à L’Industrie Magnifique — ZUT — 67


Koenigshoffen qui modélise et réalise la structure complexe en aluminium qui repose sur le socle carré de 4x4 mètres et d’1 mètre de hauteur. Cinq étages inclinés, dont le degré d’inclinaison augmente à chaque fois, totalisent une tour de 7 mètres de haut qui accueille les morceaux de briques savamment agencés. « Plus de 300 tiges filetées sont fixées sur la structure avec des crochets faits sur mesure. Sur chaque tige, j’ai pu assembler divers types de briques. J’ai utilisé 2 ou 3 palettes de briques et de tuiles. Afin de rendre la matière malléable, j’ai pu la découper avec une scie particulière et adaptée, je travaillais en scaphandre pour me protéger des poussières, puis je collais les briques ensemble pour faire des modules et les empaler sur les tiges. Enfin tout a été fixé, vissé et peint. » Les équipes de Wienerberger sont présentes du début à la fin et, dans chaque étape, de la direction aux équipes logistiques ou industrielles en passant par les hommes de terrains, chacun s’investit et guide l’artiste. « Le prescripteur m’a guidé dans les centaines de références de briques aux nuances de couleurs très riches ; je pouvais choisir entre bardages, briques de parement, tuiles, et j’étais toujours conseillé sur la tenue, l’effet, la résistance avec un professionnalisme et un investissement curieux et impliqué. » Patrick Bastardoz insiste sur le fait qu’il ne soit pas pour autant devenu sculpteur. « Le passage du plat au volume s’est fait sans

problème, j’ai dû dompter la brique avec les outils adaptés, l’idée était de garder mon univers, les teintes, l’emploi de la peinture mais je ne me revendique pas comme sculpteur, je tournais autour de l’œuvre mais sculpter est une autre manière de travailler, cette forme est uniquement le fruit d’une rencontre, une aventure unique. » Entre désir d’élévation et plongée dans la matière brute Une aventure qui fait sens dans le parcours de cet artiste de l’intime qui s’est peu à peu professionnalisé notamment grâce à sa rencontre avec le galeriste Bertrand Gillig. « Dans mes débuts, on est plutôt à l’intérieur, le passage à l’extérieur était une nécessité, j’avais besoin de me décentrer et j’ai commencé à peindre les ciels, les nuages, les thématiques varient aussi en fonction des rencontres et des hasards, j’aime aussi les lieux de peinture : galerie du Louvre, Orsay, Musée Jean-Jacques Henner, Musée Rodin. Je ne veux surtout pas m’enfermer dans un motif. Au fur et à mesure des choix, des choses sont apparues. J’ai focalisé sur la lumière, sa répartition dans l’espace, je crée beaucoup de dossiers avec mes références dont la peinture hollandaise que j’adore. Ces influences alimentent mes choix thématiques autant que ma palette ». Comme celui qui parle choisit ses mots, l’artiste choisit où il va poser ses touches, celui qui bâtit choisit ses éléments de construction.

Wienerberger, toujours plus haut Présent dans 30 pays, le groupe Wienerberger emploie près de 17 000 personnes dans ses 204 usines réparties à travers le monde. En France, 800 salariés travaillent dans huit usines dont trois sont implantées en Alsace sur les communes de Betschdorf, Seltz et Achenheim. C’est dans cette localité de l’Eurométropole de Strasbourg qu’est situé le siège social de l’entreprise, leader mondial de la terre cuite, qui fait travailler plus de 350 collaborateurs dans la région. Fréderic Didier en est le nouveau directeur général depuis la disparition de Francis Lagier en août dernier. 68 — ZUT — L’Industrie Magnifique

Frédéric Didier.

Il en fallait peu pour que ces deux univers se frottent, s’assemblent et s’élèvent pour contribuer à nous faire rêver. Construire, le mot semble évident dans la mise en relation entre la fascination de Patrick pour les bâtiments et cette figure biblique et mythique de la Tour de Babel ; entre son désir d’élévation et la plongée dans la matière brute de matériaux de constructions de Wienerberger ; la brique, la tuile, une terre cuite, un matériau sain, qui répond idéalement aux projets de construction à haute performance énergétique et qui offre une durée de vie d’au moins 100 ans. La Tour de Babel est intégrée dans notre paysage urbain et s’élance vers un ciel fait de couleurs changeantes, le gris-bleu lumineux embrasse des terres d’ocre ou de sienne pour donner le temps d’un instant une image mythique et éternelle aux passants de tous horizons. Avec deux expositions parallèles, à la Galerie Bertrand Gillig et dans un lieu éphémère du centre-ville, Patrick Bastardoz poursuit son travail de peintre happé depuis peu par le grès rose et les verticalités de la cathédrale. Qui a affirmé que le XXIe siècle serait spirituel ?


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Dernière innovation en date, Wienerberger vient d’inaugurer sur le site de Betschdorf la première ligne de fabrication de briques auto-isolantes Climamur®.


Beethoven

La tournée européenne 9 Symphonies, 9 villes

Dimanche 6 juin 2021 de 12h45-22h30 en direct sur ARTE et ARTE Concert Bonn > 13h > Symphonie NO 1 Dublin > 14h > Symphonie NO 2 Helsinki > 15h > Symphonie « Eroica » Luxembourg > 16h > Symphonie NO 4 Prague > 17h > Symphonie NO 5 Lugano > 18h > Symphonie « Pastorale » Delphes > 19h > Symphonie NO 7 Strasbourg > 20h15 > Symphonie NO 8 Vienne > 21h > Symphonie NO 9


En collaboration avec L&L Products, Benjamin Kiffel installe ses L du désir place d’Austerlitz. Le plasticien strasbourgeois décrit le minutieux processus de création de cette sculpture en forme d’ange qui se veut un hommage posthume à l’acteur allemand Bruno Ganz. Par Pierre Cribeillet Photos Benjamin Kiffel et Nicolas Rosès

Comme un ange tombé du ciel Les L du Désir BENJAMIN KIFFEL L&L PRODUCTS Place d’Austerlitz

Extrait du film de Wim Wenders Les Ailes du Désir. L’Industrie Magnifique — ZUT — 71


Benjamin Kiffel et le prototype de sa statue.

Cinéma et berlinophilie « Le point de départ est un jeu de mots sémantique. Mon mécène est L&L Products, j’ai tout de suite pensé à deux ailes et donc à un ange. Ce projet est né en 2019, l’année où Bruno Ganz est décédé. Depuis, ça me trottait un peu dans la tête. Je l’ai beaucoup aimé dans Les Ailes du désir, le film de Wim Wenders, notamment ce passage du noir et blanc à la couleur (lorsque l’ange rejoint les humains pour découvrir l’amour), donc il y avait une forme d’hommage. Puis ça se passe à Berlin qui est une de mes villes favorites et où je suis allé très, très souvent. J’aime ces figures pop, un peu baroques, ça me permet d’interroger des phénomènes culturels. Le détournement est une thématique assez récurrente de mon travail. Qu’est-ce qui fait que dans une société il y a dans une époque donnée des mythes qui se construisent, des personnages et figures qui deviennent légendaires ? Jouer sur les codes et les symboles c’est aussi les interroger, mettre un peu d’humour, prendre une distance. Ce questionnement est facilement compréhensible parce que les gens ont déjà une partie des clefs de ce que vous détournez. Dans le cas des L du désir, le lien vient aussi du fait qu’il s’agisse d’un groupe américain, implanté en Alsace, et que ça pouvait être sympa de faire un symbole cinématographique. » 72 — ZUT — L’Industrie Magnifique

Un symbole pour L&L « J’ai senti très vite que c’était une entreprise pour moi, il y avait de l’énergie. Ils m’ont présenté leurs matériaux, j’ai présenté un projet. J’ai senti de la surprise mais l’idée a séduit. Le travail de cette entreprise est de faire de l’isolation phonique, des pièces techniques pour l’industrie aéronautique et automobile, donc je trouvais que c’était une très belle métaphore de poser un ange qui va devenir un peu leur symbole, puisqu’il retournera chez eux ensuite. C’est une vision de la sérénité, de la bienveillance, des valeurs qui font partie des vleurs de l’entreprise. Au lieu d’être dans une image primaire et de travailler seulement sur leurs matériaux, j’avais vraiment envie de bosser sur quelque chose de métaphorique. J’ai amené l’idée de départ et après on a tout fait ensemble. Il y a beaucoup d’étapes entre les différents services d’ingénierie, d’usinage, etc. J’ai pu utiliser leurs compétences et leur ­savoir-faire dans un projet transversal qui allait lier l’ensemble des équipes de l’entreprise. C’est comme si j’étais en résidence chez eux pendant un an. L’expérience est très riche parce que c’est une autre façon de construire des choses. Ils ont des compétences exceptionnelles et cette collaboration les fait sortir de leur quotidien et de leur métier habituel. C’est aussi une autre

façon pour l’entreprise de communiquer, de parler à un public qui ne les connaît pas forcément. Ils sont très connus par leurs clients dans un domaine très pointu, mais pas vraiment par le grand public. » Ne rien laisser au hasard « Il s’agit de sculpture en 3D. On part du modèle de Wenders, mais comme il ne m’appartient pas, j’ai construit un ange avec un ami architecte [Grégory Hebert, ndlr]. Ensuite, on fait des allers-retours avec l’entreprise. Tous les salariés étaient au courant du projet et j’avais une équipe dédiée de 16 personnes. Au début ils le trouvaient trop triste, avec la tête trop penchée vers le bas, ensuite trop gros, il fallait l’affiner, puis l’« androgyniser » car il était trop masculin, alors que l’idée d’ange doit être plus neutre. En fonction de leurs remarques, à chaque fois je revoyais ma copie. Ensuite, il a fallu le découper car une machine qui sort en impression 3D une pièce de trois mètres de haut en un seul bloc, ça n’existe pas. Il y a 21 pièces au total, avec les socles en plus ça pèse une tonne environ. Forcément quand vous mettez une pièce comme ça dans l’espace public, il faut faire des études de renversement. Il a donc fallu lester la sculpture et la fixer de façon solide. À l’intérieur même, il y a une structure en forme de porte-manteau vissée sur le socle


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pour que ça ne bouge pas. Les 21 pièces de l’ange ont été soudées par de la colle maison de L&L, elle permet par exemple de coller des pales d’éoliennes. Enfin, on a trouvé des matières plastiques particulières qui soient biodégradables. » Le choix de la place d’Austerlitz « En 2018, j’étais place Broglie [où il avait exposé Perspectives poétiques N:21, ndlr]. J’avais envie d’avoir cette fois une place un peu différente. C’était intéressant d’être dans un espace un peu plus petit, où il y avait eu le taureau de Stephan Balkenhol lors de la première édition. Habiller la place publique n’est pas anodin et je ne voulais pas montrer mon ange n’importe où, il faut qu’il y ait un lien avec l’espace. Travailler dehors est compliqué pour la taille mais aussi pour le sens de l’œuvre. Or sur cette place, il y a le café Berlin. Je voulais mettre l’ange près d’un lieu où les gens passent, où il y a des terrasses, des enfants qui jouent et courent, de la vie quoi. J’aime bien poser une œuvre dans un endroit où les gens ne s’y attendent pas. Surprendre, créer une émotion inattendue, ça permet de toucher le public autrement. La statue sera donc à la place de la fontaine. Son dimensionnement a été pensé en fonction de l’espace public, si on est trop petit on n’existe pas. L’ange fait quatre mètres, il faut un endroit d’où on puisse le contempler. » 74 — ZUT — L’Industrie Magnifique

Brume et clarté « Il a fallu creuser l’intérieur de la sculpture afin qu’on puisse placer la structure en forme de porte-manteau et la lumière. Dans un socle, on a mis une machine à fumée avec des trous pour qu’elle puisse sortir. Ça va créer un effet cinématographique régulier au pied de l’ange. Le but n’est pas de faire un spectacle mais de créer une petite rupture, donner une temporalité, qu’il se produise quelque chose à un moment donné. En plus, ce sera très photogénique. Je voulais que l’ange soit rétroéclairé, donc il y avait la contrainte de la transparence pour laisser passer la lumière, tout en gardant de l’opacité afin de ne pas voir la structure porteuse - un ingénieur en recherche et développement de l’entreprise a suggéré de rajouter du blanc dans la formule du fil, pour lui donner davantage de solidité aussi. L’intérêt du rétroéclairage sera qu’il va être éclairé 24h sur 24. Cette lumière à l’intérieur de l’ange a aussi pour vocation de mettre en valeur la matière, qui est marbrée. Enfin, au pied de l’œuvre, un jeu de lumière avec un néon bleu posé au sol va donner l’illusion de l’immatérialité. On a de la chance parce qu’il y a un peu plus de liberté en ce moment mais jusqu’au 9 juin, les gens ne verront pas trop qu’il est rétroéclairé parce que le couvre-feu tombe à 21h Mais avec toutes les galères qu’on a vécues depuis un an, ça va être une belle fête. »


Fonds régional d’art contemporain Alsace

Exposition à Sélestat

Jusqu’au 04.07.2021 Entrée libre

#02 Ildiko Csapo Sophie Innmann Mariejon de Jong-Buijs Tae gon Kim Marie Lienhard Cynthia Montier & Mathieu Tremblin Michel Winterberg

Visuel : Tae gon Kim, Regard Réflectif, 2002. © Tae gon Kim. Photo : Jisook Min, 2005 / Graphisme : Philippe Karrer

Transmergence Entre nous


Dorota Bednarek n’avait pas prévu que son monolithe arriverait aux yeux du grand public dans une période aussi morose, marquée par le manque de rencontres en chair et en os, mais il tombe à pic. Scintillant de toutes parts, l’œuvre se veut une porte vers l’avenir, un espoir, une façon de « toucher le cœur de chacun ». Par Déborah Liss Photos Christoph de Barry

S’émouvoir en bloc C’est sur le quai des Bateliers, le long de l’eau, que les visiteurs de L’Industrie Magnifique pourront observer ce qui ressemble à un bloc monumental d’océan nocturne en mouvement. Plus on s’en approche, plus on a l’impression de se perdre dans une galaxie, née sous les mains de celle qui voulait atteindre les étoiles (« J’ai toujours voulu être cosmonaute », raconte l’artiste polonaise qui a grandi dans l’URSS des années 80). Ils pourront la toucher aussi : la face scintillante est en relief, faite de différents cristaux, minéraux, résines et feuilles d’argent. « On a oublié de se toucher ces derniers temps, estime l’artiste. Or, les stimuli font du bien au corps et à l’esprit. » D’où la volonté de faire une œuvre multi-sensorielle : le monolithe émettra le son de vagues enregistrées et mixées par l’artiste, à une fréquence de 528 hertz. « Celle de l’amour et de la guérison, censée apaiser l’auditeur. » Sur la face arrière apparaîtra un message au coucher du soleil, destiné à interpeller les passants sur la « nécessité de faire une place à l’autre, de se détourner du consumérisme et de la course effrénée de nos vies », insiste Dorota Bednarek. C’est simple, depuis toujours, « tout ce qu’[elle] fait est une excuse pour transmettre un message ». « Quand j’étais petite, je me suis promis d’aider ce monde à aller mieux. » La lumière qui se révèle dans la matière vise à « éveiller les consciences » et à reconnecter le spectateur avec son intérieur et avec la nature. Retrouver de la force Exposer ce premier monolithe (d’une série de 10 à venir) était salutaire après deux ans à 76 — ZUT — L’Industrie Magnifique

travailler d’arrache-pied, à voir tous ses projets s’annuler les uns après les autres, et, avec eux, son gagne-pain. Quand l’exposition de son Monolithe II prévue à Paris à l’automne 2020 est tombée à l’eau avec le confinement, elle s’est « écroulée ». Après ce choc émotionnel, elle s’est tournée vers un autre de ses sujets de prédilection, elle y a cherché « une force » et elle s’est matérialisée sous la forme de taureaux. Sous son pinceau, ils apparaissent déterminés et imposants, soulignés par la matière en relief, essentielle chez Dorota Bednarek. Goudron, écorce, rien n’est exclu pour donner corps à ce mammifère qui « court vers l’avenir », explique-t-elle. En parallèle, ses monolithes sont un « combat vers la lumière », entamé bien avant la pandémie, et une volonté de se réapproprier la beauté : « Elle a une connotation superficielle, or, elle vous élève. C’est une expérience qui transcende. On a tous besoin de s’émouvoir. » La preuve, elle a rencontré sur son chemin des amoureux de l’art qui ont proposé de déconfiner le sien : c’est ainsi que le Monolithe II a été exposé devant une salle de fitness, permettant une escapade océanesque à ceux venant faire du sport sur ordonnance. Puis, il a trouvé sa place à la Chambre de commerce et d’industrie, que Dorota « ne remerciera jamais assez ». Elle estime que l’idée de L’Industrie Magnifique est un cadeau pour les artistes. Il lui a permis de s’associer avec les transports Legendre, partenaire de longue date du monde de l’art pour le convoi d’œuvres monumentales. Si les rencontres sont ce qu’il y a de plus important pour Dorota, celle-ci fut même « un coup de foudre amical ».


Transports Legendre dans la course « Nous connaissions Dorota avant L’Industrie Magnifique, mais cet événement fut l’occasion d’aller plus loin avec elle, raconte Damien Tricard, directeur général du groupe Transports Legendre. Nous avons flashé sur son travail autour de l’océan et son immensité, sur l’idée de s’évader et de partir sur d’autres horizons. Et nous aimons beaucoup le fait que l’œuvre soit autonome en énergie (pour produire le son des vagues et projeter la lumière qui balaie les cristaux). C’est ce que nous essayons de développer dans nos entrepôts de stockage. Notre collaboration s’équilibre entre une grande liberté pour Dorota et un contact étroit avec nous. Elle utilise notamment certains matériaux recyclés qui viennent de notre activité : des bris de verre de pare-brise, des extraits de pneumatiques. Après L’Industrie Magnifique, nous exposerons le monolithe sur l’un de nos sites. Il s’agit vraiment de mettre l’art à la portée de tout le monde. »

Lumière de Sirius DOROTA BEDNAREK TRANSPORTS LEGENDRE Quai des Bateliers

L’Industrie Magnifique — ZUT — 77


CHIC


L’artiste peintre Stéphanie-Lucie Mathern rencontre le créateur de l’entreprise de chapiteaux Espace Couvert, Johannes Egger : la réunion de deux savoir-faire pour une mise en scène percutante dans l’espace urbain. Par Stéphanie-Lucie Mathern Photos Benoît Linder

Abécédaire d’un tombeau

Tombeau pour le Romantisme Allemand STÉPHANIE-LUCIE MATHERN ESPACE COUVERT Place de l’Université

L’installation Tombeau pour le Romantisme Allemand consiste à couvrir la statue de Goethe sous un chapiteau monumental en forme de mausolée. Le visiteur devra pénétrer dans l’espace pour redécouvrir la statue. Le chapiteau devient un espace de dévotion où cette statue est sanctifiée. L’artiste y installera ses ex-voto colorés ainsi que des tableaux esotérico-philosophiques réalisés par les salariés en hommage à Goethe. Stéphanie-Lucie Mathern présente l’alchimie de son œuvre sous forme d’un abécédaire mystico-rock.

A

Acte [Au commencement est l’acte] Nous voyons avec la mémoire, mais toute image est le choix d’un point de vue. L’espace et le temps ne font qu’un. L’image enregistre ce temps pour raconter une histoire. C’est le mouvement interne sturm und drang (tempête et passion) qui compte. Cette énergie prend forme grâce aux coups de pinceaux. Ils reproduisent le monde en couleurs et mélancolie.

C

Collaboration Johannes Egger – de l’entreprise Espace Couvert – aime le palpable, le bon vin, la montagne, la franche camaraderie, les vaches highlands, les compétitions sportives et les challenges professionnels. J’aime la

dissonance, l’eau pure, la mer agitée, le clash, la littérature sur canapé. Pour lui, l’art doit être beau et ne pas trop déranger. Pour moi, c’est la seule libération possible et l’accès à la fois au jeu et à la magie. C’est la rencontre du malentendu et du désir, pour le meilleur.

D E F

Pacte avec le Diable [Je suis l’esprit qui toujours nie] Fait semblant de ne pas exister. Représente le nihilisme actuel. Il brouille tout – le bien et le mal, le beau et le laid, le vrai et le faux. Son nom est confusion. Espionnage [l’espionnage semble-t-il est dans tes goûts] Nous renforçons l’intrigue avec cette inscription en guise d’épitaphe. Nous sommes tous des stalkers dans une société avide où l’image est vidée de sa substance mais pourvoyeuse de désirs. On surveille et on punit. Faust Sorte de remix du mythe de Prométhée. Faust est emprisonné dans son savoir. Il doit lutter contre l’insatisfaction humaine et faire face au fatum. Le péché et la destruction sont des vices inévitables. Voir la belle eau-forte de Rembrandt représentant Faust. L’Industrie Magnifique — ZUT — 79


80 — ZUT — L’Industrie Magnifique


Johannes Egger, président d'Espace Couvert, en compagnie de Stéphanie-Lucie Mathern. DR

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Goethe, Slasher du XVIIIe (1749-1832) Il est l’image de l’intellectuel européen total, une sorte de Léonard de Vinci de la seconde Renaissance. Poète et philosophe, libre penseur, il a fait l’apologie de la nature, fasciné par la métamorphose perpétuelle, la mutation et le transformisme. Il sait que toute forme vivante est élément à transformation. Il aime la botanique et se met en quête de la plante primitive idéale. La force divine réside en nous, nous enseigne-t-il.

I

Initiative [Pouvoir et Magie] « Quoi que tu rêves d’entreprendre, commence-le. L’audace a du génie, du pouvoir, de la magie. » - Goethe Ce qui importe est le moment favorable. Ce sens de l’occasion procède de l’exigence. C’est une manière de se rendre disponible aux événements. La prise de conscience est le premier pas de la libération de l’action. L’acte de créer ne peut être que le fruit d’un pacte avec le diable.

L M

Licht [Mehr Licht] [Plus de lumière] Sont les paroles de Goethe juste avant sa mort. C’est la rencontre entre la lumière et l’obscurité. C’est la mise en valeur d’un mystère. On cache pour mieux révéler. On efface pour mieux émerveiller. Mausolée / Marbre Le monument par excellence est le tombeau. Ici, il est chapiteau. On détourne le chapiteau de sa fonction première, de festif il passe à commémoratif. C’est une chapelle qui participe à la conservation patrimoniale mais aussi à notre mémoire culturelle franco-allemande et notre passé historique commun. L’éternité, depuis et pour toujours, « gravée dans le marbre ».

N

Napoléon La figure de l’empereur est importante pour Goethe et le siècle des Lumières en général. Il représente la grandeur, l’élan et la persévérance, mais aussi la chute d’un héros. L’Industrie Magnifique — ZUT — 81


P

Playlist [Muss es sein ? Es muss sein. Doit-il en être ainsi ? Il doit en être ainsi. Goethe sur la dernière partition de Beethoven] Liszt – Mephisto Waltz Coil – The Dreamer Is Still Dreaming Kraftwerk – The Hall of Mirrors Suicide – Frankie Teardrop Alexander Robotnick – Les grands voyages de l’amour Joy Division – Decades Penderecki – Les diables de Loudun, Acte 1, Bitter lieber Gott Bauhaus – All We Ever Wanted Was Everything Salem – Trap Door Conrad Schnitzler – Auf dem scharzen Kanal Trisomie 21 – The Last Song Christophe – Le temps de vivre

R

R

De la misère en milieu étudiant. Psycho­ géographie chère à Guy Debord. La ­création n’existe que publique, sous les regards et les pensées. Cette œuvre vivra plus fort à travers l’interaction, le passage, et le recul sur le procédé.

S

Vérité [Poésie et Vérité] Relate son principal amour avec Frédérique Brion, la fille du pasteur de Sessenheim, qui lui inspira le personnage de Marguerite dans Faust. C’est à l’intérieur que le sujet doit trouver le fondement de son action et de sa vérité. Dévoilement de ce qui est, fut et sera.

Romantisme / Roi des aulnes [le classicisme c’est la bonne santé, le romantisme, c’est la maladie] Le roi des aulnes est un poème de 1782. C’est une petite fable sur une créature qui hante les forêts et mène les voyageurs vers la mort. Force magique ou représentation de la fin de l’insouciance ? Suicide Dans Faust, on se suicide parce qu’on ne peut pas percer les secrets de l’univers. Dans Les souffrances du jeune Werther, on se suicide suite à l’amour contrarié. Image du romantisme absolu « je préfère le rien au tout. » Le suicide est... la revanche du surnaturel et une belle consolation.

V

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Université [Place de l’Université] Goethe est sans doute l’étudiant (en droit) le plus célèbre de Strasbourg.

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Sa pratique à cheval entre art et industrie l’a fait connaître en métropole et au-delà. Mais c’est une facette plus intime de lui qu’il nous propose de découvrir. Comme installé sur un divan, Daniel Depoutot se confie sur l’enfant qui sommeille en lui. Par Lucie Chevron Photos Pascal Bastien

L’enfance de l’art

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Eros et Tétanos DANIEL DEPOUTOT LADECMETAL, ACTE 5, SIGMA SOLUTIONS MODULAIRES Parvis du Palais de Justice

Vous êtes connu pour être un plasticien au carrefour entre art, artisanat et industrie. En un sens, vous êtes aussi ferrailleur, ingénieur parfois musicien. Qui est l’homme derrière le masque ? Je me considère aussi comme un enfant qui joue. Gauguin disait : « Il faut retrouver le dada de son enfance », et Picasso : « J’ai mis quinze ans à dessiner comme Raphaël et soixante comme un enfant. » Les enfants ont une plus grande facilité et moins d’appréhension à pratiquer. Ils ont une créativité tous azimuts. Cette liberté leur permet de tendre vers une grande qualité artistique qui laisse s’exprimer cette pulsion créative spontanée. On parle du « paradis de l’enfance », cette période où tout semble plus facile. C’est en grandissant qu’arrivent les problèmes. Je m’efforce de pratiquer mon art avec liberté et plaisir, et de conjuguer créativité, expressivité et qualités plastiques. À quoi ressemble cette idée de liberté et de plaisir dans votre esprit ? Petit, j’adorais fabriquer des maquettes d’avions, mais j’aimais surtout les finir à toute vitesse pour pouvoir jouer avec. Mon grandpère maternel, très habile de ses mains, était un grand technicien, très minutieux et donc un peu lent. Ça m’horripilait. Même si avec le temps je me mets à lui ressembler, cette idée de plaisir et de liberté, je la retrouve lorsque je résous différents problèmes qui nécessitent souplesse et adaptabilité, dans l’urgence. Et c’est aussi dans les moments d’inspiration, quand je suis complètement absorbé par le travail. C’est une sorte d’addiction dont il est difficile de se détacher.

Si on est artiste, c’est parce qu’il y a quelque chose qui déconne, et c’est aussi dans cela qu’on puise notre énergie.

Vous aimez travailler dans l’urgence du moment, qu’est-ce que cela implique dans votre geste créatif ? J’aime que les choses poussent, se développent vite dans ce dialogue immédiat entre la main et le cerveau. Si je dessine à l’avance ce que je veux faire, je perds ce plaisir de la pratique de la sculpture. Et l’œuvre n’aura pas la même forme, la même force, si elle est trop préparée en amont. Bien sûr, à 60 ans, je commence à avoir un peu de bouteille et d’expérience. Je sais un peu mieux ce que je dois faire. Comme pour les musiciens, cela implique une longue pratique, des exercices quotidiens. Le chemin se fait en marchant. Aujourd’hui, puisque je maîtrise mieux les problèmes techniques, je peux me consacrer à la création pure et dure, avec cette part d’improvisation qui me donne du plaisir et sans laquelle il n’y a pas d’invention. La création artistique, c’est quoi pour vous ? Si le plaisir est un bon moteur pour la création, l’énergie est celle du désespoir. Créer me procure un grand plaisir, mais fondamentalement, je crois que si on est artiste, c’est parce qu’il y a quelque chose qui déconne, et c’est aussi dans cela qu’on puise notre énergie. Il y a un besoin d’évacuer. L’art nous permet de nous en sortir. C’est une catharsis. Ce « quelque chose qui déconne », on le ressent forcément dans votre œuvre. Pourquoi vous tournez-vous plutôt vers ces automates bruyants, parfois lugubres, plutôt que vers autre chose ? L’art doit être beau, digne de l’acte créateur, digne aussi du Créateur avec un grand C. C’est un jeu entre le fond et la forme, le médium et le média. J’essaie de trouver un équilibre dans la composition, de proposer des choses qui soient belles, j’ajuste sans cesse. Quant au bruit, j’aime l’idée de « faire du bruit pour réveiller les morts ». « L’art doit être beau », mais qu’est-ce que le « beau » ? Pour les surréalistes, le beau c’était « la rencontre fortuite entre un parapluie et une machine à coudre sur une table de dissection ». J’aime bien aussi « la Beauté convulsive » d’André Breton. Il y a de multiples définitions. Je suis le produit d’une éducation, d’une culture, d’une époque, je me dépatouille avec tout ça. J’ai cette chance en tant qu’artiste de pouvoir exprimer individualité et personnalité. Et je me dois, là encore, d’en être digne. L’Industrie Magnifique — ZUT — 85


Justement, vous avez choisi de travailler à partir de rebuts, pour quelles raisons ? Initialement, ce sont des raisons économiques qui me font acheter le métal au kilo chez les ferrailleurs. Mais je « vois » la beauté des squelettes de découpe, et mon travail d’artiste consiste à la montrer. Tel Richard Baquié, je m’emploie à (mal)traiter tous les matériaux, neufs, usagés, récupérés, ce qui n’exclut ni amour, ni douceur, à l’occasion. Qu’aimez-vous dans ces objets ? Par essence, l’artiste s’intéresse à ce que d’autres ne regardent pas. Le rebut, le rebutant, le déchet, le détritus, l’insignifiant, je fais feu de tout bois. Toulouse-Lautrec, ­Degas, les écrivains « réalistes » trouvent l’inspiration, la grâce et la beauté dans les bas-fonds. Quand les expressionnistes et les cubistes découvrent l’art nègre, cette forme d’expression est considérée comme du « sous-art ». Picasso révolutionne la sculpture occidentale avec ses Guitares de tôle et de carton, « bricolées » à partir de trois bouts de ficelle. Un bon dépôt Emmaüs est un appel à la créativité, un répertoire de formes, une caverne d’Ali Baba pour sculpter, assembler, construire, dessiner. Et le métal dans tout ça ? Je l’ai découvert relativement tard. J’ai appris à souder à l’arc à la trentaine passée. Le métal est un matériau extraordinaire. Il se prête à toutes les transformations et fabrications. Il réagit à la chaleur, se soude, se découpe. Il faut dialoguer avec lui, l’apprivoiser, être à l’écoute. Quand je suis tombé dedans, j’ai eu tendance à devenir monomaniaque, à ne travailler que sur cette matière. En travaillant que d’une seule façon, on néglige forcément le reste. Je m’applique à remédier à mes lacunes. 86 — ZUT — L’Industrie Magnifique

Pour L’Industrie Magnifique, vous allez ériger une tour dans l’espace public, qu’est-ce qui vous plait dans cette idée ? Dès la fin du XIXe, on a fait se rencontrer avec l’Art Nouveau par exemple, art et industrie, dans une volonté d’embellir la vie. Robert Filliou disait : « L’art, c’est ce qui rend la vie plus intéressante que l’art. » C’est dans ce sens-là que je veux travailler. L’œuvre sera présentée sur le parvis du Tribunal. Confrontée à l’espace public, avec cette architecture environnante, c’est une école de modestie. Il y a un enjeu de monumentalité qui est pour moi une leçon de sculpture. Qui dit érection d’une tour et ingénieur-artiste, dit forcément Tatline et sa fameuse tour de 400 m de haut de la TroisièmeInternationale, restée à l’état de projet. À double spirale, ce monument proposait un mouvement très élégant. L’art, c’est aussi

donner de la vie, et la vie est dans le mouvement. Ma référence en tout cas, elle est là, chez Tatline. Comment la relation avec vos mécènes s’est-elle instaurée ? Sans mes trois mécènes, Ladecmetal, Sigma Solutions Modulaires et Acte 5, jamais je n’aurais pu faire aboutir ce projet. Ladecmetal m’a fourni les squelettes de découpes, des plaques dans lesquelles ont été prélevées au laser les pièces qui deviendront des outils, des éléments de moteurs, etc. Ce sont des compositions magnifiques. Je vais aussi travailler sur les matières. J’ai laissé quelques pièces rouiller pour qu’elles deviennent ocres, certaines sont plus récentes, brutes. D’autres encore sont en inox et vont réfléchir la lumière. À partir de ces éléments, je vais composer ma tour dans l’espace, tel un patchwork.


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C’est au pied de L’envolée chromatique en 2018, fruit d’une première collaboration avec les Tanneries Haas pour L’Industrie Magnifique, qu’est née l’idée de Portée aux Nues. L’envie de prolonger cette expérience singulière, de mêler encore poésie et industrie, d’aller à la rencontre d’hommes et de femmes et de révéler des savoir-faire : poursuivre le rêve des papillons aux nuages. Avec Jean-Christophe Muller, PDG des Tanneries Haas spécialisées dans le cuir de luxe, nous étions sur la même longueur d’ondes. C’est ensuite Julien, Olivier et Vincent qui ont accompagné l’arrivée de cette idée de nébuleuse légère. Journal de création. Textes et photos Bénédicte Bach

Dans la peau d’un nuage Portée aux Nues BÉNÉDICTE BACH TANNERIES HAAS Rue des Hallebardes

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Janvier 2020 Le théâtre des opérations La saison du blanc est ouverte aux Tanneries Haas. Les machines tournent et les hommes s’affairent sans relâche tandis que le soleil paresse encore au cœur de la nuit. Après une plongée revigorante en rivière, les peaux s’égouttent et les nuages s’étirent pendant la mise au vent, laissant échapper des volutes légères. Vincent planche sur la définition des finitions tandis que les peaux blanchissent au fil du tan. Un grain blanc s’annonce mais point de tempête à l’horizon : la nébuleuse de Portée aux nues accompagnera la course du soleil et fera jaillir la lumière de ces peaux immaculées.


Février – mars 2020 L’atelier des nuages ouvre ses portes Créer des nuages en cuir, c’est un peu avoir la poésie dans la peau, toucher du doigt l’insaisissable, donner corps au rêve. C’est aussi une aventure extraordinaire qui confine à la démesure. Pour 30 nuages, 900 cercles de cuir ont été découpés dans les 70 peaux préparées, puis incisés délicatement pour y dessiner des triangles autour desquels 2 700 morceaux de Velcro® sont collés. Mais rien n’arrête ces tanneurs sachant tanner ! Ce n’est plus un atelier mais une véritable manufacture qui vit au rythme du « dur-dur-doux » et du « doux-doux-dur » : ça décloisonne, ça scratche et ça colle ! Venus de tous les ateliers de la tannerie, Emmanuel, Franck, Frédéric, Jean-Luc, Jessy, Marc, Monique, Philippe et Rachel ont accompli cette première phase en un temps record et avec le sourire ! L’énergie est palpable. Il flotte dans l’air une certaine folie joyeuse, un enthousiasme débordant : la magie de la collaboration opère.

Septembre 2020 Le numéro 0 prend l’air Entre mars et septembre, le temps s’est arrêté, le projet est figé en plein vol. Malgré cette longue apnée, le travail de création reprend de plus belle avec une équipe resserrée pour faire apparaître le premier nuage. Une entrée en matière destinée à valider l’ensemble des choix techniques avant de lancer la production à grande échelle. Olivier, Vincent et Marc mettent tout leur savoir-faire au service de la création. Les nuages nous donnent du fil à retordre : alors on teste et on révise nos formules géométriques pour que nos icosaèdres se muent en cumulus immaculés. Des étapes d’assemblage aux solutions d’étanchéité et de maintien du nuage, tout est disséqué, analysé et compilé pour définir le processus de production adéquat. L’atelier des nuages se transforme en laboratoire où science et poésie dialoguent pour inventer la recette des nuages. Et puis un matin, dans un rayon de soleil automnal, le nuage numéro 0 de Portée aux nues prend son envol. Le voici désormais à l’épreuve de la pluie et du vent, au cœur des ateliers de Mittelbergheim, comme l’emblème d’un savoir-faire plus que centenaire annonçant l’arrivée prochaine d’une nuée légère dans le ciel strasbourgeois. L’Industrie Magnifique — ZUT — 89


Octobre 2020 – février 2021 Amoncellement nuageux dans le ciel de l’atelier Pour faire éclore un nuage, tout est question de recette. Après la dégustation convaincante du numéro 0, nous avons opté pour une création généreuse et poétique qui nécessite maestria et patience. Pour façonner un nuage, recueillir une écume de cuir légère. Laisser reposer pour qu’elle reste bien blanche. Rassembler ensuite quelques morceaux d’écume dans un récipient. Mêler le tout avec des gestes aériens et précis. Une chantilly de nuage apparaîtra sous vos yeux. Incorporer enfin deux cuillerées de ce nébuleux appareil pour former un joli nuage. Le laisser prendre de la hauteur. Et se régaler les yeux ! La brigade de petites mains suit à la lettre cette recette. Au fil des semaines, Doris, Monique et Rachel donnent corps à une nuée blanche tandis que Marc cloue et coud les nuages dans des gestes répétés à l’infini, avec soin et minutie. Au cœur de l’hiver, l’alchimie opère et les cumulus immaculés conquièrent désormais le ciel de l’atelier.

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L’Industrie Magnifique — ZUT — 91


Mars – avril 2021 Vous en reprendrez bien une tranche ? Nous avons quitté la Terre et évoluons désormais à une altitude stratosphérique au milieu des cumulus de cuir. L’atelier s’est transformé en station spéciale. Accompagnés de deux explorateurs du ciel, nous mettons la dernière touche aux tranches de nuages. La mission est délicate : caresser les nuages pour les faire blanchir de plaisir. Le travail en apesanteur nous emmène loin au fil des 1 320 arêtes. Les corps sont éprouvés au bout de ce long voyage mais le charme opère et la poésie nous insuffle son énergie, comme par magie. Les 30 cumulus immaculés de Portée aux nues sont désormais prêts à habiller le ciel strasbourgeois. En attendant l’exposition, parés de leur cape noire et à l’abri des regards, ils hantent désormais l’atelier silencieux. C’est avec une pointe de nostalgie déjà, à la fois mélancolique et heureuse, que se clôt cette collaboration industrialo-poétique. Malgré les aléas extérieurs, dans la bulle de l’atelier des nuages aux Tanneries Haas, nous avons vécu ces longs mois en continuant à rêver au ciel, en partageant petites et grandes joies, casse-têtes techniques, et la poésie de chaque instant. 92 — ZUT — L’Industrie Magnifique


ŒUVRE_PORTÉE AUX NUES ARTISTE_BÉNÉDICTE BACH MÉCÈNE_TANNERIES HAAS PLACE_RUE DES HALLEBARDES

DU 03 AU 13

JUIN 2021

Crédit photo_Bénédicte Bach

STRASBOURG


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Le peintre et sculpteur d’origine nancéienne David David expose une nouvelle évolution de Bling, son double à la tête cachée sous un seau. Version écolo cette fois. Par Pierre Cribeillet Photos Christoph de Barry

L'énergie de la couleur

Comment décrire votre œuvre ? Elle sera autonome et en rapport avec l’énergie, comme les cinq mécènes. On a eu besoin de chacun pour mettre la main à la pâte, ce ne sera pas une œuvre simplement présentée sur un socle, il va se passer beaucoup de choses. Il me tarde de voir comment elle va réagir dans la rue. C’est aussi l’occasion de faire passer des messages intéressants – ce qui est aussi le but de mon travail – autour de l’écologie. Libère ton énergie : quel sens donner au titre que vous avez choisi ? Ma sculpture de base s’appelle Release, mais on n’allait pas l’appeler comme ça puisqu’elle a été modifiée. Libère ton énergie va avec ce qu’elle dégage. Cette liberté d’artiste, on la connaît. Le message qu’on amène en plus, c’est qu’on pourrait faire autrement vis-à-vis de la nature et la manière dont on produit de l’énergie. Est-ce réaliste d’être optimiste sur ce sujet ? Ah oui, vraiment. Il faut amener des bonnes choses pour le coup.

Art et industrie semblent parfois éloignés. Cet exercice est-il l’occasion d’une réconciliation ? On est parfois opposés, c’est vrai. Aujourd’hui, je fais des tirages de plus en plus réduits pour approcher quasi de l’unique, quand les industriels espèrent produire en quantité illimitée. On apprend toujours de ce genre d’expériences, même si je retiens surtout le côté humain. Après ça, chacun reprendra son boulot comme d’habitude, mais on aura prouvé que même quand on semble opposés, on peut toujours faire des choses ensemble. Comment satisfaire cinq mécènes (Socomec, Rythmes & Sons, Pegasus Racing, Chrysalis et Lumières d’Alsace) ? J’ai l’habitude d’avoir mes idées, de les coucher sur un papier et de modeler mon œuvre comme j’ai envie. Mais à partir du moment où il y a une personne supplémentaire, ça devient déjà plus complexe. Ce n’est pas évident mais c’est pourtant bien de le faire, d’autant plus qu’il fallait rester sur le thème de l’énergie. Tout ça, ces idées et ces personnes, il fallait le rassembler autour d’une œuvre.

Libère ton Énergie DAVID DAVID SOCOMEC, LUMIÈRES D’ALSACE, RYTHMES & SONS, PEGASUS RACING, CHRYSALIS Place des Tripiers

En 2021 et plus que jamais, le public n’a-t-il pas faim d’art ? Il y a deux mois en arrière, je suis parti à Fontainebleau faire une fresque. Et là, le gouvernement annonce le jour même le confinement, alors qu’on venait de faire 1 000 kilomètres. Le galeriste me dit : « David, on arrête ? » J’ai dit : « Non, on va la faire. » J’ai travaillé pour rien parce qu’on attendait du monde pour la performance en direct, j’ai fait la fresque avec ma femme. Si l’art peut donner un peu de couleur aux gens, ce serait ma façon de partager, de leur donner un tout petit peu de force. Sortir dans la rue, suivre un parcours avec plusieurs sculptures : ça ne va pas changer la vie des gens, mais leur journée ou même ce simple moment va être pas mal.

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L’art comme trait d’union Il a tourné à gauche plutôt qu’à droite et le destin s’est chargé du reste. « Un jour, pendant nos vacances dans le sud avec mon épouse, on passe devant une galerie. Dans la vitrine, je vois une sculpture qui me plait, j’ai envie de l’acheter. On me parle de l’artiste et il s’avère qu’on a pas mal de points communs, dont le fait d’être Nancéiens. » Sébastien Marchal, patron de Lumières d’Alsace, vend des luminaires à Illkirch, mais il est aussi devenu depuis quelques années le galeriste officiel de David David dans le NordEst de la France. « Un peu atypique », concède-t-il, mais l’envie est bien là. Au point de voir plus haut et d’exposer place des Tripiers ce Bling, du nom du personnage avec un seau sur la tête reproduit à l’infini ou presque par l’artiste. « Mais dans l’entreprise, on est trop petits et on le savait, continue Sébastien Marchal. Alors on a décidé d’appeler les copains. » Socomec est un industriel spécialisé dans l'énergie critique, Rythmes & Sons

protège du matériel sensible avec des flight-cases sur-mesure, Pegasus Racing envoie ses pilotes aux 24 Heures du Mans, Chrysalis et Lumières d’Alsace bossent dans l’éclairage. Tous se sont retrouvés autour du thème de l’énergie. Charge à David David, dans son atelier de Cannes, d’accorder les désirs. « Chacun y a mis sa petite graine et au final, il y a une petite part de nous tous dans l’œuvre, visible ou pas. Chacun sait où ça lui ressemble. » Et si, du 3 au 13 juin, l’œuvre appartiendra aux passants, elle voguera ensuite d’une entreprise à l’autre au gré des événements.

Sébastien Marchal fondateur de Lumières d'Alsace est aussi le galeriste officiel de David David dans le Nord-Est de la France.

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L’énergie de l’eau, nous la partageons avec vous ! Sur le Rhin, nos centrales hydroélectriques exploitent en continu le débit du fleuve. Du nord au sud, elles produisent chaque jour dans la région, une énergie sûre, performante et sans CO2, qui couvre les 2/3 de la consommation électrique annuelle de l’Alsace. Acteur engagé, nous innovons au service de la production d’énergie, de la protection de l’environnement et du développement durable du territoire. L’hydroélectricité est la première des énergies renouvelables. Venez la découvrir ! www.edf.fr/alsace-vosges

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Ultra-bankable et ultra-populaire : le pop artiste Richard Orlinski signe The Cat, un félin géant pour la marque Puma. Par Pierre Cribeillet

Richard Orlinski, artiste populaire Comment s’est nouée votre collaboration avec Puma ? C’est d’abord une rencontre avec Richard Teyssier [directeur général de Puma, ndlr] et un échange d’idées sur des valeurs communes. Étant un sculpteur animalier, il y avait du sens à réaliser quelque chose avec Puma. Il n’y a pas eu de brief particulier, je me suis mis tout seul la pression pour faire une œuvre assez ressemblante à leur logo, au « Cat », comme ils l’appellent. C’est donc une sculpture monumentale [3,50 m de haut pour 4,30 m de long, ndlr] qui, à l’œil, donne l’impression de flotter. Je suis aussi sneaker addict et dans la manière de bousculer les codes aussi, on s’y retrouve. Ça fait beaucoup de points communs. D’où vient votre passion pour les animaux sauvages ? Tout petit déjà, je sculptais des animaux, peut-être pas aussi sauvages, comme des éléphants et des hippopotames. J’étais passionné par le monde des dinosaures, toutes ces bêtes ultra-puissantes, parfois violentes, sanguinaires, etc. La violence et l’agressivité animales m’intéressent beaucoup. Ces bêtes féroces obéissent à un cycle d’ouverture de la vie, ils tuent pour se nourrir. Nous, êtres humains, animaux intelligents, on tue pour un oui, pour un non, pour une queue98 — ZUT — L’Industrie Magnifique


The Cat RICHARD ORLINSKI PUMA Place Broglie

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de-poisson ou n’importe quoi. Le premier message de mes créations est que, parfois, on devrait regarder la nature, son cycle et prendre exemple sur ce qui dure depuis des millénaires. Comme cette violence animale va de pair avec la vie, mais que la sculpture est quelque chose de très figé, j’essaie dans les miennes d’avoir des bouches ouvertes, des bêtes en marche, qu’on ait des animaux en action. Êtes-vous un animal sauvage ? On ne m’a jamais demandé… Pourquoi pas ? Sauvage, je ne sais pas, mais qui essaye de crier, de dire des choses, de mettre un coup de pied dans la fourmilière, c’est certain. Pourquoi ce goût pour l’exposition sur l’espace public ? Ça fait partie de mon ADN, j’ai toujours voulu rendre l’art accessible. Exposer aux yeux de tous permet d’aller gratuitement dans un musée à ciel ouvert au lieu d’aller dans un « vrai » musée, où on pense que c’est compliqué, qu’il faut être érudit, payer sa place pour entrer, etc. Par ce biais, j’amène aux spectateurs un musée gratuit. N’importe qui peut se prendre en photo, c’est une animation, c’est vivant parce qu’il y a un vrai partage. Il n’y a pas d’âge, pas de catégorie socioprofessionnelle, pas de races… Ça fédère tout le monde et ça me plaît beaucoup. Vous jouissez d’une large reconnaissance populaire. Comment la vivez-vous ? J’assume totalement d’être un artiste populaire dans le bon sens du terme. J’ai voulu ça, être proche de mon public, rencontrer des fans, organiser beaucoup d’événements. J’aime ce côté transmission. Cette notoriété permet de faire d’autres choses encore, presque à l’infini, et d’en profiter pour aider les gens dans l’associatif, le caritatif – là j’ai fait don à l’hôpital Necker d’un panda géant qui est dans l’aire des troubles mentaux par exemple. Plus on partage, mieux c’est.

Ça fait partie de mon ADN, j’ai toujours voulu rendre l’art accessible 100 — ZUT — L’Industrie Magnifique


Puma montre ses griffes Après trois ans d’attente et de travaux, Puma et ses 120 salariés ont pris possession début mai de leur nouveau siège situé dans le quartier du Wacken. Pour inaugurer dignement ce bâtiment de 4 000 m2 répartis sur quatre étages, la marque allemande a voulu frapper fort à l’occasion de L’Industrie Magnifique. « Comme on venait de s’installer à Strasbourg, je trouvais légitime que Puma s’inscrive dans les activités de la ville », explique le directeur général Richard Teyssier, dont l’entreprise d’articles de sport se trouvait depuis 1987 à Illkirch-Graffenstaden. « Mais la première raison de notre participation est la qualité de l’événement en lui-même. J’avais pu participer en tant que Strasbourgeois à la première édition et c’était vraiment extrêmement intéressant. Nouer des relations entre entreprises et artistes tout en mettant le fruit de cette collaboration à disposition du public est un concept hyper porteur. » La seule exigence imposée à l’artiste étant de créer un puma géant (qui répond ironiquement au petit nom de Cat), le choix de Richard Orlinski et de son redoutable bestiaire semblait évident. « On a rencontré plusieurs artistes et j’aurais aimé travailler avec chacun d’eux. Mais avec Richard c’était un peu spécial. C’est quelqu’un qui fait partie de notre monde, des artistes, musiciens, beaucoup de sportifs… Nos univers créatifs sont connectés : on l’a choisi en deux heures », assure Teyssier. Après s’être prélassé place Broglie du 3 au 13 juin, The Cat se lovera à terme sur l’esplanade devant l’entreprise. Par Pierre Cribeillet

Richard Teyssier, directeur général de Puma

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La plasticienne Christine Colin s’est replongée dans sa propre histoire par l’entremise de L’Industrie Magnifique. En travaillant avec le Groupe Colin, l’entreprise fondée par son père où elle avait effectué son premier job et désormais dirigée par Éric, son frère, avec qui elle a élaboré Perpiba. Une épice « transgenre » sous la forme d’une sculpture inédite, installée Quai des Bateliers et qui interroge sur nos propres origines. Par Fabrice Voné Photos Christoph de Barry

Bilan de compétences

« Tu me fais un truc chouette et pas trop clinquant, hein ? » Voilà, en substance, le cahier des charges établi, à l’été 2019, par Éric Colin à sa sœur au moment de se lancer dans l’aventure de L’Industrie Magnifique. « Il voulait une sculpture pour le nouveau bâtiment de recherche culinaire en construction. Je ne me sentais pas compétente car je travaille essentiellement le dessin et la peinture sur papier », se souvient Christine. Avant de se raviser face à l’insistance de Carole Pey. La directrice marketing l’a convaincue de rejoindre le mouvement auquel participe le Groupe Colin, entreprise spécialisée dans les épices et les légumes déshydratés fondée par le père, il y a une cinquantaine d’années, et aujourd’hui dirigée par Éric, à la tête de plus de 300 collaborateurs. Quasiment rien à voir avec ce que Christine, fraîchement titulaire d’un BTS Action Commerciale, avait connu lorsqu’elle secondait son père dans l'entreprise qui ne comptait que 30 personnes, tandis que la maman gérait la comptabilité et que les grands-parents préparaient les échantillonnages. L’expérience dure neuf ans – « heureusement, mon frère a repris la 102 — ZUT — L’Industrie Magnifique

suite car je n'aurais jamais su développer l'entreprise comme lui » – avant qu’elle n'entame, à 29 ans, une maîtrise d’arts plastiques. Sur les bancs de l'université, on incite Christine à formaliser l’idée avant le geste. « Je ne suis pas une intello. Je suis dans le faire et dans l'observation. Ce sont mes mains qui trouvent le chemin et qui expriment l'émotion », arguet-elle encore aujourd’hui. Enfant, dans la ferme familiale de Mittelhausen où le grand-père, ancien houblonnier décide de faire sécher du persil dans les séchoirs à houblon, elle parlait peu mais dessinait et découpait beaucoup. Avec une préférence pour la végétation avoisinante. Des racines à la vigne, en passant par les feuilles et les ombres, qu’elle déclinera plus tard en série sous forme de monotypes, à première vue abstraits mais toujours liés à l'humain. La plasticienne expose dans le monde entier : de Tokyo à Helsinki, de Genève à Ille-sur-Têt dans les Pyrénées-Orientales. En Alsace, elle réalise les étiquettes des bouteilles du Domaine Ostertag à Epfig, dont s’occupe désormais son fils Arthur. Après avoir longtemps occupé un espace situé rue

Thiergarten à Strasbourg, elle dispose depuis trois ans d’un atelier lumineux – « où il n’y a pas de montre » – en contrebas des 400 ceps plantés de ses mains et en forme de yin et de yang, il y a une vingtaine d’années. « Le week-end, j’ai le domaine pour moi toute seule avec mon chien », apprécie-t-elle. La semaine, elle déjeune avec l’équipe du Domaine qu’elle rejoint de temps en temps pour « donner un coup de main à la vigne » et lors des vendanges. « C’est mon équilibre », révèle-t-elle même si, de retour dans son atelier, elle se dépêche de reproduire les nœuds des tuyaux de la cave dans lesquels il lui arrive de s’emmêler les bottes. De la carte des vins aux cahiers des charges Arrive alors le gigantesque barnum que peut représenter L’Industrie Magnifique. Avec un challenge de taille pour Christine Colin chez qui la notion de volume se limitait jusque-là à des structures en fil de fer et papier et que l’idée même de commande se cantonnait à illustrer la nouvelle carte des vins d’un restaurant étoilé. Là, il s’agit de sculpture et


Perpiba CHRISTINE COLIN GROUPE COLIN Quai des Bateliers

Christine Colin dans son atelier à Epfig. L’Industrie Magnifique — ZUT — 103


d’envergure avec la réalisation d’une œuvre totem amenée à trôner devant le siège du groupe familial. « Je ne faisais pas la maline. À la première réunion, j’étais dans mes petits souliers », concède-t-elle. On l’a compris, elle finira par dire oui. Sous une relative pression, qu’on devine bienveillante, mais sans doute aussi par défi. Ne serait-ce que pour sortir de sa « zone de confort » comme elle l’évoque du bout des lèvres et comme on dit de nos jours dans le langage plus ou moins châtié de l’entreprise. Face à elle donc, des cahiers des charges qui s’empilent avec toujours plus de contraintes qu’elle avait toujours réussi à maintenir à distance. Mine de rien, cette histoire commence à épouser la sienne. Toujours en forme de boucles, plus ou moins répétitives comme celles qui illustrent certaines de ses créations, générant son lot de questionnements, plus ou moins métaphysiques. Les premiers brouillons sont jetés à la corbeille. Tel ce projet de Rubik’s Cube® géant composé de cases remplies d’épices colorées. Trop complexe et trop gadget. Sans compter que les épices, matériau suggéré par un énième cahier des charges, n’offrent aucune garantie pour la constitution d’une œuvre résistante en extérieur et sur la durée... « Les choses se sont faites par élimination. Il y a eu une phase un peu déprimante puis je me suis replongée dans ce que je connaissais de l’entreprise et de l'histoire de la famille. » Les souvenirs remontent rapidement à la surface. Cette fois, avant le geste et comme une évidence. Elle imagine une épice qui serait née en Alsace, terre de passages, riche et généreuse. « Sur cette route, il y a forcément eu des croisements d'épices, de noces savoureuses à l'image de la cuisine alsacienne qui en utilise beaucoup. En visitant l'usine et ses ateliers, il y avait forcément de quoi faire. » Persil, piment, badiane et fromage blanc À commencer par les tamis ayant contribué à la réussite de la société familiale en permettant de calibrer et trier les épices arrivant du monde entier. À l’époque où Christine travaillait chez Colin, ces machines « ressemblaient à des flippers » par leurs formes et leurs vibrations. Sous le prisme de l’artiste, ces patterns s’avèrent de fantastiques générateurs d’ombres diverses et variées. Problème : les “flippers” en question ne sont plus utilisés, ni fabriqués en interne comme ce fut le cas au siècle d’avant. Depuis, c’est EGW-Maintenance qui fabrique à façon le matériel à Duppigheim. Notre « hyper solitaire » prend rendez-vous à Duppigheim où elle collabore avec Grégory, un chaudronnier L'œuvre a été confectionnée chez EGW-Maintenance à Duppigheim. 104 — ZUT — L’Industrie Magnifique


Éric Colin et sa grande sœur Christine à côté du premier tracteur famillial exposé au siège de l'entreprise.

du genre taiseux et bienveillant. Ensemble, ils tordent la matière, en l’occurrence de l’inox, comme pour en extraire une substantifique moelle. D’abord le geste, ensuite l’idée. Qui repose finalement sur la création d’une épice « transgenre » malaxant les origines et répondant au doux nom de Perpiba, contraction de “persil”, “piment” et “badiane”. Au sein du groupe Colin, on se pique au jeu. Dans l’entreprise, l’émulsion devient émulation. Des ateliers maquettes proposés au personnel voient le jour. Chaque participant laisse parler son imagination. Le secteur recherche et développement concocte la recette de Perpiba. Validée en interne et goûtée sur du fromage blanc, technique habituelle de dégustation des épices. À la grande surprise de Christine Colin, peu au fait de composer en équipe, l’implication est totale. « Quand je suis rentrée chez moi, je trouvais que mon idée avait pris tout son sens. » Il n’y a que le premier confinement, instauré en mars 2020, en mesure de réfréner cet engouement. Finalement, L’Industrie Magnifique est la première à réactionner la pompe alors que ses quatre expositions

prévues l'an passé avaient été reportées ou annulées « Jean [Hansmaennel, président de l’association Industrie & Territoires, ndlr] était vraiment convaincant. Lui et son équipe n’ont pas lâché », salue-t-elle. « Il a fallu se remettre dedans en janvier 2021, on n’avait plus les idées très claires. » Suffisamment toutefois pour une introspection, voire un bilan de compétences, alors que Perpiba sort tout juste de l’atelier de la carrosserie Matthaey à Schiltigheim en charge de la peinture de l'œuvre. « Cela m’a aidé à savoir un peu mieux qui je suis et quels sont les domaines dans lesquels je suis bien. » Avec, forcément, son lot de découvertes. « Maintenant, je n’ai plus peur de bosser avec d’autres personnes. Cela m’a fait franchir la porte de mon atelier. C’est ma petite réussite sur moi-même, exprime la plasticienne. Pendant des années, j’ai toujours pensé que j’avais le cul entre deux chaises, entre mon côté paysanne et mon côté artiste. En fait, je me suis rendue compte, avec L’Industrie Magnifique, que j’ai le cul sur les deux chaises et ça me plait beaucoup. » Et, à « 55 piges », Christine Colin n’a plus peur du vide. L’Industrie Magnifique — ZUT — 105


Après une première œuvre, Hula-Hoop pour la première édition, Michel Déjean s’est rapproché de Meazza Marbrerie pour élaborer L’Après Histoire : sorte de parallèle entre le monde d’avant et d’après où il est question de la place de l’Homme et des traces qu’il laisse, là, au milieu des éléments. Par Pierre Cribeillet Photos Christoph de Barry

Retour à l’âge de pierre

L’œuvre est prête depuis un an et « l’impatience est là », confirme Olivier Meazza, patron de la marbrerie du même nom et mécène de Michel Déjean. En état de récidive après son Hula-Hoop place Saint-Étienne en 2018, l’artiste installé à Dingsheim avait carte blanche. Intitulée L’Après Histoire, cette œuvre massive transporte le spectateur dans un futur plus ou moins proche selon les avis. « L’idée hypothétique, un peu pessimiste et en même temps d’actualité, est que notre civilisation se termine. Que va-t-il rester après que l’Homme a disparu de la Terre ? », questionne Michel Déjean. Du marbre, du grès et du granit, a-t-il sans doute pensé au moment de contacter son mécène. Les deux hommes se connaissent, ils ont déjà travaillé ensemble. « Michel vient me voir, son projet est faisable, ça me parle, raconte Meazza. Par contre je ne voulais pas juste financer mais vraiment participer. » Rendez-vous est pris à Mundolsheim au siège de l’entreprise. L’artiste amène sa vision, ses idées, ses croquis. Le tailleur de pierre étudie, soupèse, mesure. On discute et soudain, l’inspiration Le sculpteur Michel Déjean. 106 — ZUT — L’Industrie Magnifique


L’Après Histoire MICHEL DÉJEAN MEAZZA MARBRERIE Place Broglie

s’invite. « Je me suis promené dans l’entreprise et j’ai flashé sur un gros bloc de marbre de carrare blanc pas travaillé, se souvient Déjean. Ils avaient ça en stock, reçu tel quel, un rocher sorti de la montagne. J’ai dit : “Ça, c’est pour moi !” » Symbole de l’esprit humain, ce bloc inentamé trônera au centre de l’œuvre. Tout autour, quatre autres sculptures se dressent : l’eau, le feu, le vent et le travail de la main. L’idée arrêtée, l’artiste s’efface En somme, L’Après Histoire sera vide de la chair et du verbe de l’Homme. En revanche, son esprit et ses réalisations demeurent. L’artiste a choisi deux symboles pour matérialiser cette idée. D’abord le cercle pi chinois, un disque avec un trou au milieu, qui semble avoir eu jadis des fonctions rituelles en rapport avec le cosmos. S’il est aujourd’hui vendu à la sauvette comme amulette porte-bonheur, cet objet vieux de 5 000 ans au moins était autrefois enterré avec les défunts. Ce cercle rejoint d’ailleurs les travaux précédents d’un Déjean minimaliste, lequel confesse une obsession pour

cette figure géométrique qu’il reproduit des millions de fois sur tous les supports possibles. Voilà pour l’esprit humain. La main de l’homme, et donc ses réalisations, est quant à elle représentée via une hache polie, comme un retour à l’indestructible premier outil. L’idée arrêtée, l’artiste s’efface, le tailleur de pierre Meazza et son équipe s’attaquent à la pierre. « Rodin n’a jamais sculpté un bout de marbre, il modelait la terre et laissait à des sculpteurs la charge de la reproduire », note d’ailleurs celui-ci. Farouche héritier de cette armée d’anonymes, celui-ci a néanmoins entretenu un réel dialogue artistique. Ainsi, lorsque se pose la question d’un socle pour soutenir cette œuvre, il émet l’idée d’un grand cercle de gravier formant une horloge. « C’est son idée et elle est très bonne : l’homme disparaît certes, mais la planète suit son cours, le temps continue », explique Michel Déjean, dont la compagne Catherine Gangloff expose place Saint-Guillaume. Terminée, l’œuvre ne l’était pas tout à fait en l’absence de public. Un an plus tard, elle s’offre enfin à tous place Broglie. « Pour une

fois que l’art contemporain parle à tout le monde et pas qu’à des initiés qui vont dans des lieux assez fermés parler un langage que personne ne comprend, autant qu’il descende dans la rue et que chacun puisse s’approprier des objets beaux, des trucs qu’on apprécie par le simple regard », savoure Olivier Meazza. Et après ? Pas question pour le mécène de transformer cette œuvre en trophée. « Elle ne m’appartiendra pas, elle sera à la cité, à celui qui en voudra bien. Une œuvre, ce n’est pas fait pour être dans mon atelier, c’est fait pour être exposé. » Indestructible ou presque, elle attendra alors silencieusement que sa prophétie se réalise, lorsque, au lieu de bipèdes alsaciens masqués, ses spectateurs seront des lézards, renards et autres cigognes de passage.

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Pour la deuxième édition de L’Industrie Magnifique, l’artiste plasticienne Catherine Gangloff et la menuiserie Monschin ajoutent un chapitre à leur aventure commune et exposent une œuvre née de leur complicité durable et de leurs savoir-faire artisanaux. La sculpture issue de leur collaboration aura pour décor la place Saint-Guillaume caractérisée par les lignes découpées si particulières de son église. Par Valérie Bisson Photos Christophe Urbain

Rêveurs d’histoires Triadique

CATHERINE GANGLOFF MENUISERIE MONSCHIN Place Saint-Guillaume

Claude et Julien Monschin entourent Catherine Gangloff. 108 — ZUT — L’Industrie Magnifique


La rencontre a eu lieu en amont, il y a dix ans environ, quand Catherine Gangloff, en bonne voisine et sur une proposition de Claude Monschin, vient glaner des chutes de bois dans l’atelier familial. Implantée au cœur du Kochersberg depuis plus de 50 ans, la menuiserie Monschin réalise des équipements sur-mesure et de série pour les particuliers et les institutions avec une spécialisation dans la résine. Curieuse, Catherine fouille dans le grand bac de chutes de bois et s’inspire de l’environnement de la menuiserie ; outils, machines, stocks, couleurs, rien n’échappe à son regard affuté d’artiste pétillante. Claude a lui aussi les yeux grands ouverts sur les facéties de la plasticienne ; intrigué, il observe la transformation de ses chutes de bois et de résine en œuvres d’art. La rencontre peut avoir lieu et se tisse au fil du temps. Lorsque le projet de L’Industrie Magnifique arrive, il est évident que ces deux-là vont écrire l’histoire à quatre mains. La sculpture Parade exposée en 2018, place du Corbeau, a désormais droit de cité et accueille le visiteur tel un totem bienveillant à l’entrée de la menuiserie Monschin. Pour cette édition 2021 de L’Industrie Magnifique, Catherine Gangloff et Claude Monschin se retrouvent avec joie et réitèrent leur processus de co-création en compagnie de Julien Monschin, le fils de Claude, discret et indispensable modélisateur de solutions techniques et numériques.

Parade, 2018.

Triadique, 2021

Entre épaisseur et ombres portées Le bois a cédé sa place à la résine, un matériau plein de promesses que souhaitaient mettre en avant Claude et Julien Monschin et qui a permis à l’artiste d’explorer un nouveau rapport à la matière, entre épaisseur et ombres portées, de réfléchir à l’utilisation de la tranche et d’exploiter les traces, touches, traits du pinceau et de la spatule comme effets d’écritures répétitives et révélatrices de l’implicite. Si les formes de la sculpture étaient très vite définies par l’artiste, un temps de réponse et d’usinage étaient nécessaires à la mise en œuvre. À cela se sont ajoutées les contraintes de stabilité, de sécurité dans l’espace public, du choix et de la disposition de la structure. Le matériau, qui affiche une résistance impeccable aux intempéries, son élévation, la prise d’air, furent autant d’éléments extérieurs venus métamorphoser petit à petit les premières esquisses fugaces. Enfin, le jeu subtil du choix chromatique élaboré à partir des couleurs primaires a permis de révéler la matérialité particulière de la résine et de s’amuser avec la lumière extérieure. L’élévation et le changement d’échelle ont modifié l’esprit et les formes ; ici une des pièces a été ajourée pour alléger l’ensemble et faciliter la prise au vent, là le blanc lisse et doux a été conservé pour accrocher et refléter la lumière. L’œuvre finale matérialise le dialogue confiant et complice qui a pris vie et s’est nourri d’une

réflexion sur le design et sur des formes complexes dans un échange totalement cohérent et évident. Claude Monschin s’est laissé surprendre par le processus, Catherine Gangloff par la technique. Au moment de l’assemblage final, du passage de l’intime au collectif, force est d’observer l’harmonieuse association des pièces et des aplats de couleur à la visserie inox, aux fixations mécaniques, à la structure interne métallique et à la rencontre avec le socle en béton et de ressentir le transfert de savoirs entre l’artiste et l’artisan. La vérité de l’œuvre matérialisant leur prise de recul, la justesse de leurs échanges et le petit plus qui nous échappe.

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Chez le peintre et sculpteur Paul Flickinger, corps, visages et animaux symbolisent le profond attachement au vivant et à l’humain d’un « artisan de l’art » aux œuvres animées de matières brutes et de couleurs vives. Comme leur créateur, celles-ci privilégient l’émotion et la parole du cœur, préférant le rêve à l’intellectualisation. Par Benjamin Bottemer Photos Romain Gamba

Humaniste à énergie positive Dans l’atelier de Paul Flickinger, la vie déborde de chaque recoin. Toiles sagement alignées et néanmoins impatientes de retrouver le chemin des expositions, personnages de pierre et de bois flotté, mur de masques africains, photographies qui illustrent une vie de rencontres et de voyages... Au milieu de tout cela, un jeune homme de 79 ans qui ne semble pas lassé d’accueillir un énième visiteur venu écrire sur son art. On n’a aucun mal à imaginer à quel point rester isolé a pu être difficile pour notre hôte si chaleureux et loquace. Heureusement, il y avait foule dans son esprit et au bout de ses doigts : Paul Flickinger a passé le confinement à peindre ses amis, à représenter de joyeuses tablées et ces oiseaux qui font partie des figures récurrentes de son travail. « J’ai recréé tout ce qui me manquait, explique-t-il. Mon travail a été un palliatif à ces privations et à ces absences. » Paul Flickinger crée sans discontinuer depuis le début des années 60, au sortir de son apprentissage auprès d’Arthur Boxler dans son Colmar natal. À 28 ans, il devient directeur artistique au Républicain Lorrain, une expérience qui lui a appris « la précision et la réactivité, à une époque où le graphisme se faisait encore à la main ». Puis l’homme quitte les lignes des maquettes pour tracer les siennes. Dès lors, peinture et sculpture iront toujours de pair, se complétant souvent 110 — ZUT — L’Industrie Magnifique

l’une l’autre. À 14 ans, le retable d’Issenheim au musée Unterlinden a constitué « un choc » qui lui inspirera une série d’œuvres et dont on retrouvera des traces dans ses tableaux, notamment à travers la présence de cadres en bois faisant partie intégrante de la toile. « C’est une œuvre du XVIe siècle à la modernité incroyable, dans l’expression des corps, les couleurs... », souffle l’artiste, qui ne cessera lui-même d’explorer une peinture figurative, truffée d’expériences et de fulgurances chromatiques, qui se démarque de tout académisme mais ne se tournera jamais totalement vers l’abstraction. Car Paul Flickinger veut peindre et sculpter ce et ceux qu’il a sous les yeux. L’Homme en devenir, ce visage scindé en deux aux expressions changeantes, deviendra sa signature. « Il n’y a que l’humain qui m’intéresse, je veux faire transparaître les moments que je vis, parler d’affectif, de relations, explique l’artiste installé depuis 30 ans près de Metz. L’abstraction totale ne déclenche rien chez moi... il ne faut pas que le discours devienne plus important que l’œuvre ». Artiste contemporain, Paul Flickinger ? La question a peu d’importance ; il l’était déjà en 1960 et l’est encore en 2021, remarquet-il avec un sourire. Le terme d’art brut le convainc davantage : une pratique d’autodidacte profondément attaché à la matière, à


L’Envol PAUL FLICKINGER CABINET WALTER Quai des Bateliers

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l’intensité, à la nature et à sa liberté. « J’aime cette notion de créer à partir de rien, qu’il faut oublier ce que l’on a appris et que simplement en se baladant, en ramassant des pierres on trouve des éléments qui sont déjà emplis de sens. » Il va chercher quelques morceaux de bois flottés aux formes évoquant des visages. « Vous voyez ? Il n’y a même plus rien à faire », dit-il joyeusement. Ses créations sont souvent une question d’assemblages. Que les figures se multiplient, dialoguent et s’entrecroisent sur la toile, que le bois et le métal se mêlent, qu’au cristal succède un montage de cailloux dénichés en forêt, le travail est souvent affaire de jeu pour Paul Flickinger ; il n’y a qu’à voir son regard pétillant. « Créer m’a permis de ne jamais arrêter de jouer, ou plutôt de retrouver cette envie », indique-t-il. Des jeux libres, bien sûr : inspiré par les arts primitifs autant que par Dalí, Picasso, la peinture religieuse ou le Déjeuner sur l’herbe de Monet, fasciné par Don Quichotte, l’homme cultive l’art de la série sur le mode de la variation, comme en musique. Lui qui n’apprécie pourtant pas le réalisme excessif (« un oiseau, il faut que ce soit mon oiseau ! », explique-t-il) a même eu une période réaliste fantastique dans les années 70, lorsque la science-fiction et les bandes dessinées de Moebius étaient reines. « J’ai toujours créé avec mon temps », précise l’artiste. S’il a fallu attendre 2019 pour que l’Abbaye des Prémontrés à Pont-à-Mousson lui consacre la toute première rétrospective de sa carrière, l’art de Paul Flickinger est partout, de la Lorraine à la Russie, et notamment dans sa Moselle d’adoption : au sein du monde institutionnel ou de l’entreprise, dans les lieux de patrimoine et d’apprentissage mais aussi dans l’espace public, jusque sur les ronds-points. Quelque 70 de ses sculptures sont dans la nature : « L’art, il faut aussi le partager, qu’il ne soit pas visible uniquement chez les collectionneurs ou dans les musées. » Une conviction qui prendra corps une fois de plus dans le cadre de L’Industrie Magnifique, entre les places et les rues de Strasbourg. D’ici là, Paul Flickinger se remettra en mouvement, à raison de sept à huit heures de travail par jour. « Il faut toujours produire », rappelle, comme une évidence, celui qui se définit avant tout comme un « artisan de l’art » : « L’artisanat s’adresse à nous naturellement. Aujourd’hui, le marketing a élevé le produit au rang d’œuvre d’art, mais la fascination à l’endroit d’un tableau et d’une sculpture viendra toujours du cœur. C’est pour cela que dans mon travail, je laisse toujours une place à l’imaginaire, pour moimême et surtout pour celui qui regarde ». 112 — ZUT — L’Industrie Magnifique

D’un même élan L’œuvre réalisée par Paul Flickinger avec le Cabinet Walter est le symbole d’une relation privilégiée et d’une vision commune entretenues depuis plus de 20 ans. « Nous travaillons tous les deux avec l’humain », explique Yannick Wellenreiter, dirigeant du cabinet de recrutement de cadres. « Comme l’artiste, l’entreprise doit évoluer, créer sinon elle meurt », complète l’artiste. Pour L’Industrie Magnifique, ce dernier a décliné deux de ses figures emblématiques qui représentent idéalement l’activité du Cabinet Walter : l’oiseau et le visage de l’Homme en devenir. « Il n’est pas complet : quelqu’un doit assembler ce visage scindé, note Paul Flickinger. Sur le dos de l’oiseau, deux personnages : ils ne demandent qu’à s’envoler ensemble. » Devant l’agence de Saint-Julien-lès-Metz, une imposante sculpture de l’Homme en devenir nous accueille. Les œuvres du Colmarien y sont omniprésentes. Dans le bureau de Yannick Wellenreiter, les cartes de vœux en volume que l’artiste a créé pour la société pendant 15 ans, une toile dont la fameuse couleur bleue de Flickinger est un peu son morceau de ciel personnel, ou encore un tableau représentant une foule de profils différents. « Certains sont souriants, d’autres moins, d’autres très atypiques... comme dans notre métier ! », souligne le dirigeant, qui évoque « une belle histoire » entamée avec Roger Walter, fondateur de la société. La structure sera un partenaire régulier de l’artiste, et son créateur acquiert plusieurs dizaines de ses œuvres. Yannick Wellenreiter conserve dans son bureau, comme son prédécesseur, un cylindre doré signé Flickinger, témoin symbolique utilisé lors de la transmission de l’entreprise entre les deux hommes en 2013. « Paul nous connait bien, nous parlons un langage commun qui se matérialise à travers ses œuvres, explique le dirigeant. Mettre l’art sur la place publique dans le cadre de L’Industrie Magnifique, c’est le prolongement de notre histoire, placée sur le signe du partage. »


DU 03 AU 13

JUIN 2021

Crédit photo_Nicolas Rosès

STRASBOURG

RECRUTER EST UN ART, L’ART DE FAÇONNER UNE ŒUVRE UNIQUE


La rencontre entre deux noms d’envergure est comme la collision entre deux éléments voués à se rejoindre pour ne plus former qu’une seule entité. Vladimir Skoda, artiste à la renommée internationale au parcours iconoclaste, et l’entreprise familiale Bieber Industrie ont ainsi fusionné et donné naissance à une œuvre à la fois solide comme l’airain et changeante comme la lumière. Sur le Quai des Bateliers, 50 Disques = 100 Faces s’expose dans un lieu de circulation fluviale, comme un rappel à l’élément liquide qui a toujours apaisé tous les feux de Vulcain. Par Valérie Bisson Photos Christoph de Barry

Atmosphères Ce qui frappe le visiteur lors de la découverte de Bieber Industrie, largement implantée sur la petite commune de Drulingen, en Alsace Bossue, c’est le calme qui s’y dégage. Bruits, matériaux et machines sont présents et impressionnants mais la dureté du métal parait comme apaisée par la main des hommes et d’une femme qui circulent sur les trois unités de production de l’entreprise familiale de chaudronnerie fondée en 1919. La disponibilité et la maîtrise des gestes du personnel viennent pondérer le bruit et la rudesse du traitement de l’acier ; ici, l’emploi systématique du mot atelier pour désigner les unités de production traduit la proximité des hommes avec les matériaux. Chez Bieber Industrie, il ne faut pas juger le livre par sa couverture, la chaudronnerie industrielle met en œuvre les savoir-faire de ses 106 collaborateurs autour des équipements de découpe, pliage, soudage, montage et l’intégration d’éléments électriques, mécaniques, pneumatiques. On y arrive avec des images de métal en fusion, on en repart avec celle de la beauté du geste. Chez Bieber Industrie, la haute technicité de fabrication répond à un carnet de commandes à 80 % international dans l’harmonie, la fluidité et le respect des hommes. C’est lors du centenaire de la maison, voulu par les descendants du fondateur de l’entreprise Marc et Raymond Bieber, que la rencontre avec Vladimir Skoda, épris du métal 114 — ZUT — L’Industrie Magnifique

depuis toujours, a pu avoir lieu. Matière de prédilection de l’artiste, la mise en beauté de ce matériau austère était une évidence. Un premier prototype fut présenté lors des festivités d’anniversaire de juin 2019 et, aujourd’hui, l’œuvre originale, 50 Disques = 100 Faces, finalisée et livrée, est présentée pour la première fois lors de cette édition 2021 de L’Industrie Magnifique. Une œuvre défiant les lois de la physique Apparue dans son œuvre en 1988, la sphère tient une place prépondérante dans le travail de Vladimir Skoda, sa rondeur et son unicité impénétrable sont magnifiées par le traitement brillant du métal. La surface miroir crée un jeu de déformations optiques et de reflets lumineux dont il poussera ensuite la déconstruction en commençant à travailler ses premières sphères d’acier perforé. En décomposant encore ce volume de prédilection, il donne naissance à un volume toroïdal complexe, une rafale de 50 disques des différents métaux utilisés dans les usines Bieber. Élaborée avec l’aide du bureau d’études, l’œuvre défiant les lois de la physique est le fruit de deux énergies techniques et créatrices qui ont pu entrer en dialogue. Assemblés autour d’un anneau en métal au diamètre extérieur de 3 282 mm pour une hauteur de 1 504 mm, les 50 disques métalliques en acier inox, acier brut et acier peint de chacun 2 mm d’épaisseur pour un

diamètre de 1 490 mm reposent sur support inséré à un socle de béton pour un poids total d’environ 3 696 kg et offrent une sculpture toute en légèreté et en rotation. Cette création marque un hiatus important dans l’œuvre de Vladimir Skoda. Fasciné par les usines, la géométrie et l’astronomie, l’éventail de machines, de procédés et de connaissances mis à sa disposition lui ont permis de déployer une nouvelle facette de son talent. La présence indispensable des mathématiques et des calculs ont permis le dialogue entre Bieber Industrie et Vladimir Skoda. La déconstruction de la sphère fait écho à son travail sur le métal en son cœur, dans l’intériorité de sa matière, comme si l’espace intérieur avait été découpé pour passer d’une forme close à une forme ouverte sans perte de substance. La relation entre la matière et l’énergie symbolise la part d’aléatoire qui subsiste dans toute entreprise humaine contrairement à l’implacable logique céleste.


50 Disques = 100 Faces VLADIMIR SKODA BIEBER INDUSTRIE Quai des Bateliers

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Skoda : « Le métal m’a toujours fasciné » D’où vient votre rapport à l’acier ? La mécanique et la serrurerie m’ont toujours fasciné. J’ai une expérience qui remonte à l’enfance avec mon oncle forgeron. Plus jeune, j’ai aussi eu l’occasion de visiter un atelier de mécanique où j’étais en admiration devant les nombreuses machines. Plus tard, on m’a proposé de travailler avec d’autres matériaux – le verre par exemple – mais j’avais déjà été séduit par l’acier. À la fin de mon adolescence, j’ai intégré une école où l’on travaillait le métal, près de Prague, ma ville natale. J’ai été formé en alternance – deux jours de théorie à l’école et trois jours en usine – et je suis devenu tourneur-fraiseur. Cette formation a laissé une très nette influence sur l’œuvre que j’allais construire par la suite. Depuis combien de temps travaillez-vous ce matériau ? À Prague, j’ai pratiqué le dessin et la peinture en tant qu’autodidacte. En 1968, je suis venu en France, j’ai étudié à l’École des Arts Décoratifs de Grenoble et j’ai poursuivi l’apprentissage de la sculpture. Un an après, j’ai pu rejoindre l’École des Beaux-Arts de 116 — ZUT — L’Industrie Magnifique

Paris où je faisais d’abord la sculpture figurative dans l’atelier de Robert Couturier. Puis, j’ai continué mes études dans l‘atelier de César où j‘ai réalisé un gant avec du fil de fer, tressé comme un panier. Depuis, je travaille continuellement avec le métal qui m‘a toujours fasciné. Qu‘elles soient artisanales ou industrielles, les différentes qualités du métal, ses nuances, et même les alliages les plus récents m'attirent toujours. En 1975, j’ai commencé le travail à la forge en battant le fil de fer à froid avec un marteau. Cela m’a fait penser à mon enfance. Puis j’ai rencontré M. Renaud, un vieux forgeron à la retraite. Il bricolait dans sa forge qui ne fonctionnait plus. Il m’a appris les rudiments du métier. Les premières pièces ont été forgées à partir de fil de fer. Quelque temps après j’ai obtenu un atelier à la Cité des Arts à Paris. Il y a, juste à côté, le siège des Compagnons du Devoir. À cette époque, ils avaient encore des forges dans leurs caves et j’ai forgé avec eux en commençant à faire des pièces plus grandes qui consistaient à transformer le métal d’une forme à une autre sans perdition de matière. Je comprenais bien qu’il me fallait plus de moyens techniques. Au fur et à mesure, j’ai pu quitter les contraintes formelles imposées par la forge manuelle pour

aller vers des forges plus industrielles où le marteau pilon me permettait de transformer un volume différent. Que vous a apporté cette aventure au sein de L’Industrie Magnifique ? L’Industrie Magnifique, ce sont de belles rencontres et d’exceptionnelles possibilités d’établir une collaboration entre les artistes et les entreprises. Lors de ma carrière, j’ai très souvent travaillé avec des entreprises chaudronnières, mais cette fois-ci avec Bieber Industrie, la collaboration a été plus étroite autour du projet commun de leur 100e anniversaire. L’inspiration m’est venue dès la première visite de l’entreprise, comme un réflexe. Mes fascinations pour les usines, la géométrie et la mathématique se rejoignent dans notre matière première commune – l’acier et ses transformations. Le savoir-faire et l’expertise dans chaque domaine de fabrication de Bieber Industrie m’ont permis d’explorer des nouvelles voies et des grandes capacités de production. Par Valérie Bisson



L’artiste franco-suisse Benjamin Schlunk a mis le feu à la forge de Nouyrit Métallerie pour concevoir un portail étonnant aux proportions démesurées. Par Aurélie Vautrin Photos Christoph de Barry

Homme à tout fer

Il y a comme un soupçon d’âme de gamin espiègle dans son rire qui résonne. Une volonté farouche de liberté dans chacun de ses mouvements. Une chose est sûre : Benjamin Schlunk s’amuse. La création comme un jeu de matière à grande échelle – échappatoire d’une société de surconsommation en roue voilée fonçant tout droit vers le fossé. « À travers l’art, j’ai toujours travaillé sur la problématique de l’utilité, de l’utilitaire, sur la transformation des choses usuelles. En ce sens, mais aussi par le côté monumental, j’ai toujours eu un lien avec la fabrication industrielle. Avec cette idée de mettre en œuvre des choses pour obtenir d’autres choses. » De cet artiste libre au parcours résolument éclectique (ou inversement), on connaît notamment ses « drôles de vélos », rallongés en hauteur, en longueur, adaptés au contexte et à la situation (« C’est con, mais quand on est en hauteur on voit mieux, non ? »), des objets 118 — ZUT — L’Industrie Magnifique

abracadabrants parfaitement utiles et utilisables. Ou comment faire du vélo un outil de citoyenneté adapté à un besoin, signe ostentatoire d’une vraie démarche foncièrement engagée, dont la création de la Schilyclette, une association d’auto-réparation de vélo dont le but est d’éviter les déchets, et encore une fois, la surconsommation, est le point de mire. « Je suis arrivé à un stade où techniquement parlant je suis assez performant, alors maintenant je joue. Je joue avec la matière. » Des tuyaux, du métal, du fer… Une matière première solide qu’avec son savoir-faire en forge, en ferronnerie, en soudure (…), l’artiste peut transformer à loisir. « J’ai monté mon atelier à partir de tas de ferraille… À un moment donné, j’avais à peu près 25 tonnes de matériel, à déménager régulièrement ! Mon atelier pour moi c’est la base, c’est le fondement de mon travail artistique, c’est mon outil de travail. »


Sans Vent Haut BENJAMIN SCHLUNK NOUYRIT MÉTALLERIE Place du Pont-aux-Chats

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Sortir du cadre Participer à L’Industrie Magnifique, c’est donc l’occasion pour Benjamin Schlunk d’une carte blanche totale, main dans la main avec Nouyrit Métallerie – une entreprise avec qui il avait déjà collaboré par le passé. «Travailler sur place avec les forgerons, ça a été une expérience incroyable, j’en ai même une tendinite de la mort tellement on s’est éclaté ! » nous raconte-t-il, l’air amusé, évidemment. Ainsi est né Sans vent haut, un énorme portail de trois mètres cinquante sur quasi trois mètres de large, lui-même posé sur un soclage en H de plus d’un mètre de haut. « D’où son nom, en fait : Sans vent haut. Déjà parce qu’on dit un ventail, des ventaux, pour un portail, ça sonnait bien… Ensuite parce que l’œuvre va culminer à quasiment cinq mètres, donc il ne vaut mieux pas qu’il y ait du vent là-haut. » Le portail aurait pu être beaucoup plus petit, mais l’occasion était trop belle pour ne pas en faire quelque chose qui « sortait du cadre ». Chaque élément, travaillé séparément à la forge pour obtenir la forme attendue, a ensuite été fusionné à l’ensemble, en opposition en socle qui lui, est resté brut. Pas de dessin, ni d’esquisse : Benjamin Schlunk travaille à l’instinct. Parle de défi, évoque l’immense ouvrage d’Antoni Gaudí pour imager sa façon de concevoir. « Par la suite, ce portail sera positionné devant l’église de Phalsbourg, j’ai donc souhaité lui donner une utilité en appuyant sur l’idée du passage, forcément très symbolique. » Durant toute la durée de L’Industrie Magnifique, Sans vent haut se trouvera du côté de la place du Pont-aux-chats, où la légende raconte qu’au XVIe siècle, les Suisses ont fait remonter une marmite de soupe sur le Rhin, et qu’elle est arrivée chaude à Strasbourg, preuve qu’ils pourraient intervenir rapidement s’il fallait un jour leur porter secours. « Finalement, le lieu s’est choisi tout seul et j’ai fait avec. La petite histoire avec les Suisses, pour moi qui ai la double nationalité, c’était un clin d’œil amusant… Et puis vu que j’ai habité juste à côté, tout s’est imbriqué l’un dans l’autre assez simplement. » Un jeu d’enfant, on vous a dit. Enfin… D’enfants de géants, dans tous les sens du terme.

Grande première pour Nouyrit Métallerie Participer à une exposition d’art contemporain, c’est une première pour la société Nouyrit Métallerie, basée à Furdenheim et spécialisée dans la conception ainsi que la restauration de la ferronnerie d’art et de la métallerie artisanale. « C’est Benjamin qui nous a proposé de participer à L’Industrie Magnifique, explique Nicolas Tassart, président de l’entreprise. Nous avions déjà collaboré ensemble il y a deux ans sur la création d’un portail et tout s’était très bien déroulé. J’ai aimé l’idée de soutenir un artiste, de savoir l’œuvre visible par tout le monde. Je lui ai fait totalement confiance et je l’ai laissé faire ce qu’il voulait – d’ailleurs, il y a encore un mois et demi je ne savais pas ce qu’il avait prévu ! En tout cas, il a mis une sacrée ambiance à la forge. C’est une vraie belle expérience pour notre entreprise. À refaire avec plaisir. »

Benjamin Schlunk dans l'atelier de Nouyrit Métallerie.

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MILLE ET UNE FAÇONS DE (RE)DÉCOUVRIR STRASBOURG Avec les visites guidées de l’Office de Tourisme de Strasbourg et sa Région

Visites thématiques Visites insolites Visites en famille Visites historiques Visites expérientielles Visites nocturnes Visites de Noël

Photo P. de Rexel

Visites L’Industrie Magnifique

Tomi Ungerer Hallali – Scènes de chasses 30 €

Livre inédit de 39 dessins réalisés lors des séjours réguliers de Tomi au Romantik Hôtel Spielweg en Forêt Noire.

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Ce n’est pas une œuvre d’Alexandre Astier que vous pourrez découvrir durant L’Industrie Magnifique, mais bien toute une collection. Une exposition abritée à l’Aedaen Gallery sous le regard bienveillant de l’Adira, l'agence de développement d’Alsace. Par Aurélie Vautrin Photo Christophe Urbain

Solo show à plusieurs mains S’il participe déjà à L’Industrie Magnifique en tant qu’assistant de Vladimir Skoda, Alexandre Astier – oui, c’est un homonyme, non, rien à voir avec le Roi Arthur – a également été choisi pour investir les 240 m2 de murs bruts de l’ancienne malterie devenue temple artistique au cœur de Strasbourg, l’Aedaen Gallery. À l’origine du projet, il y a Raphaël Charpentié, le directeur artistique du lieu, dont la philosophie est de mettre en avant des créateurs émergents auxquels il croit vraiment. « Nous avions déjà exposé le travail d’Alexandre en 2017, nous expliquet-il. Et je suis très content de le retrouver aujourd’hui, parce que je crois que c’est aussi le rôle d’une galerie de soutenir sur le long terme le travail d’un artiste que l’on aime. » Des objets, des dessins, des sculptures, des installations, parfois volumineuses, parfois beaucoup moins… L’univers d’Alexandre Astier est hétéroclite, toujours instinctif, brut, et vu dans son ensemble, particulièrement réfléchi. « Il y a un jeu certain entre l’art et l’industrie », confie l’artiste. « D’ailleurs, pour moi, il n’y a pas de séparation entre les deux – en fait je ne fais pas de séparation dans mes activités. J’aime cette idée de parler, de faire de l’art tout en se raccrochant à la réalité très concrète de l’industrie. » Des roues de vélo, des fers à béton, de la visserie, des boulons, mais aussi des balles de tennis, des casiers en bois ou des ballons en mousse, peu importe la matière, tant que s’engrange le dialogue entre les différents matériaux qu’il récupère. « J’ai très rarement d’idées précises. C’est la 122 — ZUT — L’Industrie Magnifique

forme, la couleur, le potentiel technique, les qualités intrinsèques qui vont m’attirer. Le jeu est ensuite de les intégrer avec d’autres matériaux, ou de les transformer légèrement pour les faire sortir de leur statut initial. » En revanche, le mot “recyclage”, Alexandre Astier ne l’aime pas beaucoup – usé jusqu’à la corde, quitte à lui faire perdre son essence première. Chez lui l’utilisation d’objets déjà existants est venue naturellement. Pas spécialement d’engagement politique, plus une volonté d’indépendance. « La matière première est omniprésente autour de moi, donc plutôt que d’acheter de nouvelles choses, pourquoi ne pas utiliser ce qui est déjà à portée de main ? J’ai été souffleur de verre pendant quelques années, c’est une pratique qui demande une infrastructure très importante pour travailler. Alors quand j’ai fait les Beaux Arts, j’ai développé cette volonté d’autonomie complète, du coup maintenant je collectionne les matériaux qui sont abandonnés. » Il les creuse, les croise, les sculpte, les assemble, les déforme, les reforme, les juxtapose, toujours de manière singulière, dans son atelier au cœur d’un grand appartement empli jusqu’au plafond d’objets de toute sorte. Un côté mécanique que l’on retrouve même parfois dans ses gestes de production : « Lorsqu’Alex dessine, il utilise des règles, des rapporteurs, un stylo quatre couleurs… Clairement des objets industriels. Et puis il va répéter les traits comme une machine. C’est pour illustrer tout cela qu’est venu le titre de l’expo », poursuit Raphaël Charpentié.

Intitulée Machin Machine – « un nom comme un pied de nez, à la fois sérieux et léger », dixit Alexandre Astier – cette exposition mélangera donc objets et matières, couleurs et formes, tailles et formats, comme une visite guidée dans la tête de l’artiste. « Ce que j’aime chez lui, continue Raphaël Charpentié, c’est que ce n’est pas une œuvre en particulier – en vérité les œuvres, j’en ai presque rien à faire –, c’est un corpus d’œuvres. C’est toutes les œuvres mises ensemble et en cohérence qui font dire “Mais oui, c’est génial”. C’est vrai que si on prend une œuvre isolée, souvent on se dit “Bon, c’est quoi ?”, et puis il y a toujours ce truc “Un enfant de cinq ans pourrait le faire”, etc. Mais quand on commence à en mettre dix côte à côte, il y a un sur-sens qui se crée. Qui devient puissant. Et en l’installant partout dans la galerie, c’est comme si j’éclatais son cerveau sur les murs, pour que l’on se retrouve à l’intérieur de la personne, de sa beauté, de sa sensibilité. C’est ça que je veux montrer car c’est ce que j’aime chez lui. » C’est également cette singularité qui a poussé l’Adira, l'agence qui accompagne les entreprises et collectivités dans leurs projets de développement économique, à s’embarquer dans l’aventure, en s’engageant notamment à investir dans trois œuvres d’Alexandre Astier qui seront par la suite installées dans leurs locaux strasbourgeois. « Faire rentrer l’art au sein d’entreprises qui n’y sont pas du tout familières, sortir d’un entre-soi parfois étouffant, conclut l’artiste, c’est à la fois extrêmement intéressant, et extrêmement gratifiant. »


Machin, Machine ALEXANDRE ASTIER ADIRA Aedaen Gallery

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Bulbe Bleu GEORGES-ÉRIC MAJORD EDF Place Broglie

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EDF et l’art, c’est une histoire qui dure. Du sud au nord du Rhin, c’est la collaboration avec des artistes qui a permis de donner de la singularité à chacune de ses centrales hydroélectriques. À l’occasion des 50 ans du site strasbourgeois, l’industriel a demandé au graffeur strasbourgeois Georges-Éric Majord d’illustrer sa vision rétro-futuriste de l’énergie hydroélectrique. Par Corinne Maix Photo Christoph de Barry

Bleu électrique

Couvègnes, Clair, Avoscan, Hertzog, Jorion, Delafontaine, Bernard-Raymond, Dyminski et bien d’autres encore… Peinture, sculpture, photographie, écriture… Des années 1920 à aujourd’hui, le nombre d’œuvres invitées dans les neuf aménagements EDF sur le Rhin est impressionnant. « Pour fêter les 50 ans de la centrale hydroélectrique de Strasbourg, nous avons voulu perpétuer cette tradition », explique Christine Tousch, directrice de la communication EDF Hydro Est. C’est la seconde fois que l’énergéticien participe à ­l’Industrie Magnifique. « C’est l’occasion de nous exporter en centre-ville de Strasbourg. L’usine hydroélectrique jouxte la réserve naturelle du Rohrschollen, mais peu de Strasbourgeois le savent. C’est aussi une opportunité de dire que notre industrie est magnifique : l’hydroélectricité est la première des énergies renouvelables ; elle produit deuxtiers de la consommation électrique d’Alsace. » L’énergie du site, source d’inspiration Pour commander une œuvre symbolique de son activité « le recours à un artiste local s’est imposé comme une évidence. Parce qu’on turbine l’eau du Rhin ! », explique Christine Tousch. Georges-Éric Majord vit et travaille à Strasbourg, où il pratique le graff depuis

plus de 20 ans. Le skatepark de la Rotonde est son terrain de jeu habituel. Son style rétro-futuriste aux formes géométriques très précises, fait parfaitement écho à cette énergie d’avenir, produite par des centrales centenaires. « Je suis le beginner de cette édition, s’amuse le graffeur. Nous sommes souvent invités à des jam graffiti pour animer l’espace public, mais c’est plus rare d’être invités par des entreprises. Même si nous l’avons déjà fait avec le collectif Downtown, bien connu des Strasbourgeois. » Très inspiré par l’univers des premiers jeux vidéos et leurs formes géométriques, Georges-Éric Majord a vite tissé un lien graphique avec les entrailles de la centrale et sa salle des machines, un lieu qui fascine pour son gigantisme et ses lignes graphiques. Un travail d’esquisse, à partir de photos d’archives, l’élément aqueux et son camaïeu de bleus ont inspiré les bases de sa création. Mais c’est en allant sur place que l’artiste a pris toute la dimension du site. « On sent la machine vibrer, l’eau qui passe sous les pieds, les turbines qui moulinent. Et puis j’ai eu la chance de voir un “bulbe” de près. Cette énorme hélice qui turbine l’eau était à l’arrêt pour une opération de maintenance… Ça m’a aidé à le réinterpréter et à transcrire l’énergie de l’eau. »

Un container, clin d’œil à la navigation En guise de support à sa fresque anniversaire, EDF a immédiatement pensé à un container, comme ceux qui transitent sur le Rhin. « C’est un clin d’œil à une autre de nos activités de service public dans la région, explique Christine Tousch. EDF gère aussi la navigation sur le Rhin avec huit écluses et 50 éclusiers qui régulent un trafic annuel de plus de 18 000 bateaux et 300 millions de tonnes, en émettant 4 fois moins de C02 que le transport routier. » Pour passer du projet conçu sur ordinateur en petit format, à une fresque de 10 mètres de long, il faut toute la dextérité du graffeur pour tracer l’œuvre en respectant chaque proportion. Après cinq jours de travail sur site, des dizaines de spray can et beaucoup de bleu, la fresque s’est révélée dans son entièreté avec toute sa puissance d’évocation de l’énergie de l’eau et de l’électricité. « Avec le dessin du bulbe, les ouvriers du site ont tout de suite fait le lien avec leur outil de production. » D’ailleurs, dès la fin de l’exposition du container, place Broglie, il retrouvera sa place dans l’enceinte de l’usine. « C’est un peu de notre histoire et de la fierté des femmes et des hommes qui travaillent sur cet aménagement et aussi tout au long du Rhin, qui reste tangible avec cette œuvre ! » L’Industrie Magnifique — ZUT — 125


Quand l’art rencontre l’écologie. Une sculpture de feuillages, des photographies mettant en scène des corps dénudés au milieu de sublimes paysages, une évidente inspiration venue des peuples autochtones d’Afrique et d’Amérique Latine. Depuis 2017, le plasticien Hugo Mairelle et le photographe Vincent Muller conduisent le projet Être(s) qui, après plusieurs expositions et la parution d’un livre, connaitra une nouvelle résurgence dans le cadre de L’Industrie Magnifique. Par Lucie Chevron Photos Vincent Muller

L’Homme occidental face à la Nature Marigot VINCENT MULLER ET HUGO MAIRELLE AQUATIRIS Salle de l’Aubette

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Un gigantesque masque anthropomorphe fait de matériaux naturels au cœur de l’Aubette. Des branches et des lianes tressées en guise d’ossature, diverses plantes telles que le roseau des étangs pour donner sa forme au fétiche, de la terre. C’est dans la forêt de la Robertsau que le duo artistique du projet Être(s), accompagné d’acteurs de l’entreprise Aquatiris, vont cueillir des végétaux, deux jours avant le début de l’exposition. Composée à la dernière minute pour favoriser sa conservation, l’œuvre entièrement biodégradable va se désintégrer au gré des dix journées durant lesquelles elle va être présentée. Ses restes seront rendus à la terre, comme pour lui rendre ce qui lui appartient. Dans sa temporalité globale, elle évoque la vie, mais aussi la mort, ce cycle empreint de beauté autant que de terreur. Après plusieurs voyages en Afrique et au Mexique, le plasticien Hugo Mairelle rentre en France, enrichit par les savoir-faire manuels et le quotidien des cultures autochtones qu’il a côtoyées. Aux antipodes d’une conception occidentale de la vie où le progrès régit toutes les strates de nos existences, là-bas, c’est en symbiose avec la nature que l’on traverse les âges. « Chez les peuples autochtones, le concept de “nature” n’existe pas. Il n’y a pas de division entre l’Homme et cette “nature”, donc pas de hiérarchisation, comme c’est le cas en Occident. L’Homme y est continuellement connecté, comme le sont par exemple les oiseaux. »

Vivre simplement avec l’environnement qui nous entoure, à l’image des animaux et végétaux, tel est ce à quoi les membres de Être(s) aspirent. Fermer les yeux au milieu d’une forêt, écouter les bruits qui s’en émanent. De cette vision holistique, il se dégage une certaine spiritualité où les masques humanoïdes jouent un rôle de passerelle entre le monde des hommes, celui des autres êtres vivants, et les esprits. Aux antipodes des corps-modèles De retour dans sa contrée alsacienne, Hugo Mairelle contacte Vincent Muller, photographe et ami de longue date perdu de vue. Il lui propose ce projet collaboratif à quatre mains et plus. Depuis, le rituel est immuable. Ensemble, ils choisissent un site, en Alsace ou juste à côté, et partent à l’aventure, toujours accompagnés d’un modèle. Qu’il vente, pleuve, neige, ou que le soleil s’invite à la partie, ils débarquent sur les lieux, toujours dans cette dynamique d’agir au rythme et en harmonie avec l’environnement. Pendant qu’Hugo Mairelle collecte les éléments qui constitueront son masque, Vincent Muller repère les environs afin d’y trouver le spot idéal pour déclencher. Une fois les photographies prises, la composition est toujours laissée sur place pour y disparaitre, là où ses composantes ont pris vie. Dans la lignée des théories énoncées par Paul Ardenne, historien de l’art et auteur de la préface du livre Être(s) sorti en fin d’année dernière (lire ci-contre), cette pratique écologique du land art est une manière pour les deux acolytes de confronter l’Homme occidental à sa relation avec la nature. Pédagogique, ce projet est une invitation à réfléchir à d’autres façons de faire, à l’extrême opposée de la destruction anthropique prônée en Occident. Et si à l’Aubette, un de leurs masques est pour la première fois exposé au cœur de l’urbanisme strasbourgeois et en intérieur, pour eux, c’est une façon de s’immiscer dans un espace différent. Participer à cet événement leur donne aussi l’opportunité de


Le plasticien Hugo Mairelle réalisera un masque végétal.

valoriser une petite entreprise, Aquatiris, qui travaille dans la même direction écologique. Dans ce sublime bâtiment situé place Kléber, l’atmosphère sonore captée en forêt par Marc Namblard, guide naturaliste et audio-naturaliste, immerge le spectateur dans un environnement dénué de toute présence humaine, où les ritournelles des oiseaux rencontrent les chants des hiboux et vocalises lointaines d’un coq. Autour de l’assemblage de végétations mis en scène de façon anthropomorphique, les dyptiques photographiques produits depuis une année sont disposés. D’un côté, des images des compositions fabriquées par Hugo Mairelle sur un fond noir. De l’autre, au cœur d’une nature avoisinante, des corps nus sans fioritures ni ornements, dont les visages sont recouverts par ces mêmes masques. La nudité renvoie l’être humain à son état de nature, dans toute son essence, comme si le photographe Vincent Muller avait capté le passage furtif d’un animal sauvage dans son milieu d’origine. Femmes ou hommes, blancs, noirs, ou métissés, corpulents ou minces, ces physiques parfois aux antipodes des corps-modèles révèlent toute la beauté et la diversité de l’espèce humaine. Ultime trace des œuvres désormais disparues, ces clichés sont des archives qui témoignent de ce geste artistique engagé.

Aquatiris, l’assainissement côté jardin Spécialisée dans l’assainissement écologique par la phytoépuration, l’entreprise Aquatiris, créée en 2007, s’inscrit dans la recherche d’un monde meilleur plus juste et durable. « Créer des solutions écologiques quand cela parait impossible » en proposant de nouvelles manières de faire, tel est le moteur de Martin Weckmann, co-gérant. Pour épurer et dépolluer air, eau et sols, les fosses et vidanges laissent place aux plantes et fleurs. Roseaux, iris ou encore menthe aquatique s’invitent dans les jardins. Depuis trois ans, une expérimentation est menée chez des particuliers dans la vallée de Kaysersberg avec des lombrics et des vers de terre utilisés pour traiter les eaux usées. La société développe encore des jardins d’assainissement flottants afin de dépolluer les cours d’eau en traitant les eaux usées des bateaux-logements. Un projet innovant, qui s’inscrit dans le cadre des Jeux Olympiques d’été de Paris 2024, afin d’offrir les meilleures conditions aux nageurs des épreuves d’eau libre qui auront lieu dans la Seine.

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Être(s) au fil des pages Entamé fin 2017, le projet Être(s), conduit par Vincent Muller et Hugo Mairelle, tient depuis cet hiver dans un sublime ouvrage de 112 pages accompagné d’un QR code qui permet une immersion auditive grâce à la bande sonore réalisée par l’audio-naturaliste Marc Namblard. La préface est signée Paul Ardenne, écrivain et historien de l’art. Le duo a eu recours à un financement participatif pour cette réalisation, au prix de 25 € dont 1 € est reversé aux associations Alsace Nature Environnement et Zéro déchet Strasbourg. « On voulait vraiment concrétiser cela par un bel objet pour se souvenir de ce qu’on a fait pendant trois ans », indique Vincent Muller. Le livre est en vente à la Vitrine Chicmedias au 14, rue Sainte-Hélène à Strasbourg. Des chaumes enneigés du Lac Blanc à la luxuriante forêt d’Offendorf, des rives du Lac de Pierre-Percée à la cascade de Soultzbach, leur voyage s’est effectué au travers de 25 étapes. À chaque fois, Hugo a confectionné manuellement un masque à partir des végétaux présents. Cet unique attribut habille les modèles, âgés de 20 à 84 ans, qui figurent au milieu de ces grands espaces. « C’est comme si on avait surpris un animal, en train de nous regarder avant de repartir », jauge Hugo. Qui cite le peintre Giuseppe Arcimboldo, le sculpteur Andy Goldsworthy ou encore l’anthropologue Philippe Descola comme références. Au fil des pages, la diversité des sites mais aussi des modèles se perçoit telle une sincère ode à la nature. Qui connaitra une nouvelle vie lors de L’Industrie Magnifique. (F.V.)

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La mélancolie du danseur de slow 19€

Sélection des éditos de Philippe Schweyer écrits pour Zut et Novo entre 2009 et 2020, des fictions décalées et mélancoliques.

chicmedias éditions La Vitrine chicmedias 14, rue Sainte-Hélène — Strasbourg shop.chicmedias.com

28, avenue de la Forêt Noire Strasbourg | 03 88 61 00 22 remy.strasbourg@allianz.fr

Mathieu Remy 07020720 www.orias.fr

Philippe Schweyer


Depuis 2013, la HEAR lie un riche partenariat avec les Cafés Sati sous la bannière des Talents Sati : des étudiants d’écoles d’art habillent chaque année la façade de l’entreprise. Dans le cadre de L’Industrie Magnifique, ces contributions sont mises en scène et en perspective dans le jardin de l’école d’art strasbourgeoise : une manière d’accueillir l’entreprise en ville et de revenir sur l’historique de cette collaboration. Par Cécile Becker Photos Jésus s. Baptista

Perspectives et dimensions « Ce n’est pas une œuvre », prévient d’emblée Antoine Lejolivet, l’artiste (mais aussi régisseur de La Chaufferie, l’espace d’expositions de la HEAR) qui a mis en volume le partenariat entre la HEAR et les Cafés Sati. Depuis bientôt 10 ans, la Haute école des arts du Rhin chapeaute le concours les Talents Sati : des étudiants d’écoles d’art du Grand Est, de Suisse, d’Allemagne et de Belgique, proposent un projet visuel qui vient habiller la façade de l’entreprise sur 150 m2 de bâche… Difficile à faire entrer dans le modeste mais charmant jardin de l’école… d’autant que sept projets ont déjà été montrés. « Nous avons voulu montrer ce partenariat et son historique autrement et le transposer à une autre échelle, dans les jardins de l’école, » continue l’artiste. Antoine Lejolivet a donc fait une sélection des images pouvant résonner avec l’espace et en a choisi trois qui seront reproduites à l’échelle humaine : Trombines d’usines, d’Alexis Reymond, des portraits de salariés de Sati « pour apporter de l’humain à l’affaire, le spectateur aura la sensation d’avoir des ouvriers devant lui » ; Curiosités industrielles de Joanna Hateley et Thomas Roger prendra place en hauteur, derrière les clôtures de l’annexe et mettra à jour la machinerie fantasmée des cheminées de l’entreprise ; et enfin, Blazing Darkness de Merle Sommer, Nina Kronenberger et Maria Sieradzki et leur feuille de caféier se poseront sur une maquette de l’entreprise spécialement créée pour l’occasion et placée aux abords du bassin pour rappeler l’implantation de Sati sur les rives du Rhin. Le rapport à la dimension est 130 — ZUT — L’Industrie Magnifique

au cœur du projet : « Je me suis posé la question de l’image imprimée, raconte Antoine Lejolivet. Si on mettait l’image dans le jardin de l’école, quelle place cela prendrait ? Ça devenait bien sûr trop monumental. À partir de cette idée, j’ai construit un jeu d’échelles qui vient rappeler l’implantation de l’entreprise. Du Pont Vauban, lorsqu’on regarde l’image posée sur la façade, on ne voit qu’une carte postale. À l’inverse, dans le jardin de l’école, le rapport sera tout autre : entre le côté imposant des reproductions des images et la maquette de l’entreprise, le rapport est intéressant. » Un panneau, également situé dans le jardin, reviendra de manière concrète sur l’historique. Donnant-donnant L’artiste planche sur cette installation depuis plus d’un an après que L’Industrie Magnifique a sollicité l’école pour l’intégrer à l’exposition. Laurent Doucelance, responsable communication et développement de la HEAR raconte : « Ça nous semblait pertinent de montrer des extraits de ce projet dans le cadre de L’Industrie Magnifique qui porte sur la rencontre de l’art et de l’industrie dans la ville. L’opération qu’on conduit avec Cafés Sati est en quelque sorte précurseur en la matière. » Et Nicolas Schulé, président des Cafés Sati de renchérir : « Nous avons été très honorés que l’école pense à nous. Prendre place en centre-ville alors que nous en sommes excentrés et montrer ce projet fait sens pour nous. Le mécénat, nous y sommes attachés – même si ce n’est pas toujours évident car cela nous sort de notre quotidien et nécessite beaucoup

de moyens – cela catalyse beaucoup d’énergies et incarne une vraie bouffée d’oxygène. C’est intéressant pour nous de voir concrètement comment se porte un regard d’artistes sur notre entreprise et de comprendre leur cheminement. » Au-delà de cette dynamique riche, Nicolas Schulé évoque aussi le plaisir d’emmener les étudiants sur la voie de la professionnalisation. Car les Talents Sati sont aussi l’endroit où les lauréats se frottent au parcours de l’œuvre : de la conception à la réalisation en passant par la communication, Sati accompagne, mais ce sont eux qui proposent, font, fabriquent et organisent, sous le regard d’un jury de professionnels de l’art. Pour la HEAR, les partenariats avec l’industrie sont précieux en ce sens qu’ils confrontent la théorie à la pratique, permettent aux étudiants d’avoir un pied dans la réalité et d’entrevoir ce qui peut les attendre à la sortie de l’école. Car le mécénat, avantageux pour l’entreprise, est aussi un des outils pour les artistes d’aboutir leurs projets et de subvenir à leurs besoins tout en étant directement confrontés à un milieu professionnel et à de multiples regards. En somme, si les conditions sont convenablement posées, tout le monde y gagne. La suite ? Les Talents Sati continuent cette année, avec une sélection de quatre projets finalistes à la mi-juin et une production de l’œuvre durant l’été.


Antoine Lejolivet qui a mis en scène Les Talents Sati a choisi de jouer sur les échelles.

Extrait LES TALENTS SATI & ANTOINE LEJOLIVET HEAR Jardin de la HEAR

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Christophe Bogula photographie les gens au travail, ses collègues de Rubis Terminal, mais pas seulement. S’il se revendique comme un travailleur manuel, c’est un photographe libre et engagé. Par Sylvia Dubost Photo Nicolas Rosès

Un honnête homme Le lien entre art et industrie, Christophe Bogula le fait depuis près de 30 ans. Tombé dans la photographie dès l’adolescence, le natif de Sainte-Croix-aux-Mines est rapidement attiré par les paysages industriels, puis par les hommes au travail. Il commence par photographier ses collègues, dans une papeterie à Besançon, une usine chimique à Thann, enfin chez Rubis Terminal, où il est chargé de la maintenance mécanique des installations. Là, « j’ai commencé à faire des photos sans qu’ils le sachent, et comme ils m’aiment bien, ils ne me font pas chier [sic]. » Plus que ça, ils ont même « mécéné » son travail en 2013 dans le cadre du programme Rubis Mécénat, suite à un concours sur le thème de l’industrie. Depuis, il est assez libre d’aller et venir sur les différents sites, de faire des images pendant ses heures de travail. Un gentleman agreement qui permet à l’entreprise de les utiliser pour ses supports de communication. Quant à sa démarche de photographe, Christophe Bogula est plutôt avare de mots. « Je suis un manuel, pas tellement un lettré ». Il invoque l’instinct. « J’ai toujours eu un bon sens du cadrage », reconnaît-il. Mais il y a plus. Au cœur de sa photographie, s’il lui arrive de capturer des espaces, il y a d’abord 132 — ZUT — L’Industrie Magnifique

et avant tout les gens. « Ce qui compte, c’est le regard. Les gens qui ont plus vécu sont plus intéressants à prendre. » Il les photographie souvent sur leur lieu de travail (mais pas seulement), qui devient lui aussi un personnage. Il les observe avec un peu de distance, comme pour mieux les voir mais aussi pour éviter tout pathos. Cette distance marque une forme de légèreté, d’humour malgré la lourdeur de certains contextes, mais surtout de respect. Pour Dorian Rollin, photographe, ami de longue date de Bogula et collaborateur régulier de Zut, ce qui caractérise son travail, c’est la tenue, la rigueur, dans la forme et le regard qu’il porte. « Honnêteté » : c’est le mot qui lui semble le plus juste. « Moi je fais partie de ce monde, explique Christophe Bogula. C’est politique et social, une manière de donner aux gens que je photographie une place, de montrer qu’ils existent et qu’ils sont indispensables. On l’a bien vu pendant le Covid ! » Et d’enfoncer le clou : « Les ouvriers aussi ont quelque chose à dire. » Cette honnêteté, Christophe Bogula se fait fort de la préserver. « Comme je fais ça à côté [de son travail salarié, ndlr], je n’ai pas de contraintes. Je fais ce qui me plait quand c’est le moment. Je suis libre. »

Christophe Bogula vu par Marion Moulin « Si Christophe Bogula parle peu de ses œuvres, ses photographies expriment pour lui sa grande sensibilité artistique. L’homme travaille sur le site de Rubis Terminal à Strasbourg. Depuis des années, il photographie son lieu de travail, ses compagnons, leurs activités. Ses clichés livrent un reportage de grande envergure, authentique, de proximité. Son regard, maturé par la fréquentation journalière des lieux et des personnes, documente un univers insoupçonné. Le temps long lui permet d’obtenir ce qu’aucun photographe missionné même quelques jours ne pourrait faire. Il est vrai que les lieux se prêtent à des jeux graphiques : verticalité vertigineuse des cuves, escaliers d’usine qu’on croirait s’enrouler autour d’une colonne sans fin. Leur monumentalité contraste avec la richesse de détails captés de manière directe et sobre : des gants, une bague, une chaise, le cercle lunaire de l’entrée des réservoirs. Bogula piste la beauté là où l’on ne s’imagine pas la trouver : matières picturales, nuances de fresque du métal, paillettes dorées des soudures, fumée des cheminées. Des couleurs souvent douces racontent un univers industriel dépouillé. Dans ce décor, il saisit et magnifie les gestes de ses compagnons. Les prises de vue frontales accentuent leur présence. Le quotidien partagé en devient sculptural et poétique. L’ouvrier-artiste préfère l’épure à la profusion. Son formalisme et son humanité s’attachent à dire l’essentiel. N’est-ce pas au fond une des qualités du silencieux ? » Marion Moulin est directrice artistique du journal Les Échos, elle collabore régulièrement avec Christophe Bogula sur le thème de l’industrie.


Trou d’Homme CHRISTOPHE BOGULA RUBIS MÉCÉNAT Salle de L’Aubette

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Tête de gondole d’un collectif de photographes qui expose à L’Aubette pour Électricité de Strasbourg, Frantisek Zvardon raconte sa curieuse expérience du confinement. Par Pierre Cribeillet Photo Frantisek Zvardon

Saint François de Guadeloupe Les Énergies entre Ciel et Terre ÉLECTRICITÉ DE STRASBOURG Salle de L’Aubette

ESTELLE HOFFERT MARTIN ITTY PATRICK STRAJNIC STÉPHANE SPACH FRANTISEK ZVARDON

Où étiez-vous il y a un an, lors du premier confinement ? Certainement pas avec le photographe Frantisek Zvardon, il s’en serait souvenu. « J’étais envoyé dans les îles autour de la Guadeloupe avant que tout se ferme et, au final, j’en suis resté prisonnier. Parti pour un mois, j’y suis resté trois mois parce que je n’avais pas d’avion », retrace ce fils adoptif de l’Alsace, sa « patrie » d’élection après un exil politique de Tchécoslovaquie en 1985. « Dans la jungle, j’ai trouvé un petit chalet isolé. J’ai fait mes photos, je me suis baladé dans les parcs avec des volcans, etc. Les plages connues en Guadeloupe, avec des milliers de gens sur le sable, étaient vides pour la première fois depuis longtemps. J’ai fait des photos relativement uniques, sans personne. » À mesure que cette solitude involontaire s’approfondit, un certain malaise s’installe. « Marcher tout seul, croiser de temps en temps un chien errant. J’ai même ressenti de l’angoisse à un moment donné. Mais où est le monde ? Il n’y a personne ? Estce qu’ils sont vivants ? Suis-je tout seul ? Je me demandais si je n’étais pas dans un film futuriste avec une maladie qui arrive et dont je suis le seul survivant. Ce n’était pas vraiment un plaisir photographique non plus. Je crois que voir de la vie autour de nous, ça nous fait vivre aussi. » « L’industrie, c’est magique » La robinsonnade prend quelquefois un virage burlesque lorsque Zvardon énumère les quelques rencontres qui lui remontèrent le moral. « Les oiseaux s’étaient habitués au silence depuis quelques semaines. Peut-être qu’ils venaient pour grignoter des chips que les touristes laissent, je ne sais pas, mais j’ai des photos où ils s’asseyent sur ma tête, sur mes appareils. J’étais comme un Saint François avec les oiseaux autour de moi.

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J’avais l’impression qu’ils cherchaient eux aussi la présence, ça leur faisait plaisir de voir enfin quelqu’un. Drôle d’ambiance. J’étais même content quand je me faisais contrôler par les gendarmes. Enfin quelque chose de vivant ! » Il passera le confinement suivant en Scandinavie, avant de repartir en Laponie en début d’année, infatigable voyageur qui toujours revient vers sa douce Alsace. Exposé à l’Aubette en compagnie de quatre confrères, Frantisek Zvardon a profité de la collaboration avec Électricité de Strasbourg pour renouer avec la photographie industrielle. « Ces paysages industriels sont inconnus, ils sont un mystère pour nous. Par exemple à Schirmeck, je suis rentré à l’intérieur voir la turbine toute neuve, toute belle, qui est le cœur que l’eau va faire tourner. C’était une sorte de cave dans le noir, je suis descendu, j’avais un mètre dans l’eau, des lampes accrochées sur la tête et des trépieds, les reflets étaient magnifiques. Je voulais rentrer dans l’invisible et donner l’image de cette beauté. » En 2015, il avait d’ailleurs présenté au festival Musica un film de 52 minutes, Inferno, dans lequel ses images tirées du quotidien d’industries lourdes en Europe étaient accompagnées par l’Orchestre symphonique de la Radio de Baden-Baden/ Fribourg. « L’industrie, c’est magique. Cette bataille de l’homme et de la nature pour en obtenir de l’énergie, tout en la polluant le moins possible, c’est un spectacle extraordinaire et un challenge très contemporain. » Et la bonne direction pour espérer qu’un jour les oiseaux alsaciens se posent eux aussi sur les flâneurs de la Grande île.


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Cinq regards pour une nouvelle énergie Après l’exposition Mon énergie du dessinateur Tomi Ungerer en 2018, Électricité de Strasbourg (ES) investit à nouveau l’Aubette à l’occasion de L’Industrie Magnifique. Cette fois-ci, l’entreprise s’est faite mécène de cinq photographes alsaciens : Estelle Hoffert, Martin Itty, Stéphane Spach, Patrick Strajnic et Frantisek Zvardon. À la racine de ce projet, l’envie de valoriser cinq centrales alsaciennes d’énergie renouvelable (photovoltaïque, hydraulique, géothermie profonde et biomasse) via l’objectif de ces artistes. Carte blanche leur était donnée pourvu qu’ils évoquent l’environnement à travers ces sites. Pas si simple face à des bâtiments industriels, mais le pari est réussi. Pour chaque photographe, ES a sélectionné une photo par site et présentera son exposition dans la grande salle de l’Aubette.

De haut en bas et de gauche à droite : Patrick Strajnic Martin Itty Stéphane Spach Estelle Hoffert Frantisek Zvardon

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PIERRE MUCKENSTURM PLUS OU MOINS DEUX VIRGULE DEUX DEGRÉS DE FANTAISIE ORTHOGONALE JUSQU’AU 26 SEPTEMBRE 2021

du mardi au dimanche de 14h à 18h le jeudi de 12h à 17h Espace d’Art Contemporain André Malraux | 4 rue Rapp | artsplastiques@colmar.fr | ENTREE LIBRE

L’ART de l’assainissement ÉCOLOGIQUE sans fosse ni vidange


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Difficile de dresser un portrait, forcément kaléidoscopique, de la Région Grand Est qui a cependant mandaté cinq photographes pour livrer des instantanés décrivant un territoire, témoignant de ses transformations urbanistiques et mutations sociales. Focus sur le projet Grand Est – Une Mission photographique. Par Emmanuel Dosda

La carte et le territoire MISSION PHOTO­GRAPHIQUE GRAND EST De la Place de la République au parvis de la ­Région Grand Est

LIONEL BAYO BERTRAND STOFLETH OLIVIA GAY BEATRIX VON CONTA ERIC TABUCHI

Lionel Bayo Thémines Canopée, Strasbourg Mission Photo – Grand Est

Il y a plus de 35 ans, la Délégation à l’aménagement du territoire et à l’action régionale (DATAR) sollicite Raymond Depardon, ­Robert Doisneau et Lewis Baltz pour parcourir l’Hexagone, de 1984 à 1989, appareil photo sous le bras, afin de « représenter le paysage français des années 1980 ». La maitresse de conférence et historienne de la photographie Raphaële Bertho (par ailleurs membre du jury de Grand Est – Une Mission photographique) résume ainsi le projet consistant à « rendre intelligible une expérience sensible tout en renouvelant la perception du territoire ». Sur ce modèle, la commande de la Région Grand Est, pilotée par La Chambre de Strasbourg avec le CRI des Lumières à Lunéville, a pour but de tenter de définir ce qui compose cette zone “fusionnée”, entité regroupant depuis 2016 l’Alsace, la Lorraine et Champagne-Ardennes. 5,6 millions d’habitants. 57 000 km 2. 10 départements. 5 121 communes. Des frontières avec l’Allemagne, la Belgique, le Luxembourg et la Suisse. D’importantes diversités de paysages, de populations, d’architectures et d’urbanismes. Ce qui a motivé cette carte blanche laissée à des photographes pour livrer, sans enjoliver, le “portrait robot” d’un territoire aux 1000 visages ? Président de la commission Culture de la Région Grand Est, Pascal Mangin évoque cinq regards posés à un « moment zéro » et insiste sur l’importance, pour une collectivité, de s’investir dans la commande publique auprès de créateurs : « Je ne parlerais pas de portrait de la région, mais plutôt d’un ensemble d’évocations, de ressentis, qu’ils soient analytiques, répondant à des thématiques précises ou résultant d’approches très sensibles et humaines. »

Un appel à projets est lancé début 2019 : 840 réponses sont envoyées. Dix, puis cinq photographes ont été sélectionnés par le jury et invités à sillonner la région de septembre 2019 à décembre 2020. Chacun avec son regard. Lionel Bayol-Thémines a poussé la porte (pourtant fermée à double tour) du laboratoire d’images de surveillance et d’analyse SERTIT à Illkirch-Graffenstaden. Assis parmi les chercheurs dans la salle de contrôle, il prend des photographies aériennes, les trafique parfois, les confronte pour cartographier la région à l’ère de Google Earth et des drones. En résulte la série After Nadar, mettant en exergue – grâce à des mises en perspective avant / après 1950 – ces villes gloutonnes qui grignotent de plus en plus la nature, l’inexorable expansion démographique et économique. Olivia Gay, avec son « corpus socio-iconique » nommé Origines, s’est concentrée sur l’histoire des gens en lien avec leur environnement. Elle prend les chemins de traverse et enchaîne les rencontres, loin des mégalopoles, demandant aux personnes croisées de poser sur leur lieu de prédilection ou simplement de travail et ainsi de se raconter : Hélène, en route vers un marché mulhousien à 5 h 30 ou des chasseurs aux canards au bord de l’étang du Chardonnay à Rouilly-Sacey. Parfois, elle accompagne ses images de textes. Son portrait d’Hervé Drière, maire de Nogent-sur-Aube et agriculteur à la retraite pris dans la salle communale, prend une autre dimension avec ces mots : « Il démissionne, trop de pression de la part des habitants, pas assez de considération de la part des politiques. “La CDC et la centralisation nous a tué. On n’existe plus, on est devenus des pions qu’on déplace.” Le soir, en plein discours, il ne retient pas ses larmes. » L’Industrie Magnifique — ZUT — 139


De gauche à droite et de haut en bas : Bertrand Stofleth – Staffelfelden, Haut-Rhin Olivia Gay – Soumy et Safa, Cité des Côteaux, Mulhouse Beatrix Von Conta – Lac Pierre Percée, Vosges Eric Tabuchi – Rimogne, Crête pré-ardenaise © Mission Photo – Grand Est

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Éric Tabuchi (lire entretien) poursuit son Atlas du territoire français en se focalisant sur les 45 régions naturelles du Grand Est (Outre-Forêt, Kochersberg, Saulnois…). Ce découpage lui permet de souligner bâtiments vernaculaires, bâtisses traditionnelles, constructions déterminées par la géologie du lieu et autres « incongruités architecturales » dont il raffole. Beatrix Von Conta nous invite quant à elle à regarder la région Dans le miroir des sources grâce à un ensemble d’images d’un « territoire veiné de bleu, avec un réseau aquatique, en surface et en souterrain, aux multiples connexions ». Elle questionne la place de l’or bleu, ses usages et son impact sur le paysage (stations thermales de Vittel ou Contrexéville, lacs artificiels…) via un corpus photographique pris durant une période de sécheresse, puis de confinement. Une étrange atmosphère se dégage de cette série aux allures de mise en garde. Enfin, Bertrand Stofleth a posé sa chambre au beau milieu de paysages, n’hésitant pas à monter sur le capot de sa voiture pour le bon cadrage, la parfaite composition, quasiment picturale. Des personnes habitent

les champs de betteraves ou prairies d’élevage, témoins d’une activité agricole en pleine mutation aujourd’hui. Ses clichés remplis de vestiges d’une époque révolue désignent un monde en transition et montrent « comment la modernité se déplace, revenant parfois sur ses pas », selon Catherine Merckling, co-directrice de La Chambre qui, depuis le début, a suivi cet imposant travail de terrain en cinq chapitres. Ce « point de repère visuel », précise Pascal Mangin, avec une multitude d’intérêts « artistiques ou socio-­économiques. Cette tension nous intéresse ! Les images mettent en relief l’artificialisation des sols, la présence de bâtisses abandonnées, comme les cinémas photographiés par Éric Tabuchi… Comment agir au niveau de l’aménagement du territoire, que faire de ces “traces”, des nombreuses friches ? Les différents regards composant cet inventaire émotionnel peuvent être utilisés comme un “outil” » permettant, pourquoi pas, de guider de futurs choix politiques tenant compte de cet état des lieux personnel et sensible.


Questions à Éric Tabuchi Vous travaillez sur votre Atlas des Régions Naturelles (ARN) depuis plus de dix ans. La Mission Grand Est entre dans le cadre de cette initiative au long cours ? Oui, je considère cette commande spécifique comme faisant partie de mon projet personnel plus vaste d’ARN qui comptera 450 régions naturelles en tout. Cet inventaire est répertorié sur un site internet dédié. Cette reconnaissance institutionnelle de la Région Grand Est a permis de me faciliter la tâche et d’accélérer le process. Avec Nelly ­Monnier, ma partenaire, nous avons appliqué le même protocole que pour les autres zones géographiques, à l’affût de typologies architecturales remarquables. Durant deux ans, nous avons fait une douzaine de voyages dans la région : nous roulions en voiture, parcourant le territoire, par zones délimitées – les régions naturelles – en se fiant au hasard des rencontres. Pas de parcours prédéfinis, de buts fixés ? Nos satisfactions premières viennent du plaisir de la surprise : c’est un carburant pour travailler sur un temps si long. Lorsque nous étions aux alentours de l’étrange monument commémoratif de la Première Guerre mondiale à Mondement-en-Champagne, celui-ci était d’abord masqué par les bosquets, puis cet immense monolithe rose nous est tout à coup apparu ! À Saint-Dizier, nous cherchions la grande tour Miko, mais c’est une petite synagogue placée de manière presque incongrue dans le paysage urbain qui s’est imposée. Dans la campagne alsacienne, à Dettwiller, nous avons photographié un atelier Adidas qui s’avère être le lieu où a été conçu l’iconique Stan Smith… Tout l’ARN résulte d’une heureuse conjoncture de hasards. L’exhaustivité est-elle un objectif… impossible à atteindre ? Bien sûr : ma démarche est scientifique, sociologique, géographique, mais surtout artistique. Depuis une vingtaine d’années, je photographie exclusivement la France, mon terrain d’exploration. Le paysage français est une succession de transitions douces, sans ruptures franches, avec des dégradés, comme pour les couleurs. Quelles sont les spécificités du Grand Est ? L’idée est d’essayer de définir une région patchwork qui rassemble des réalités

Nelly Monnier Éric Tabuchi Photo : Atlas des Régions Naturelles

différentes. Contrairement à la Bretagne ou la Normandie par exemple, il s’agit d’une mosaïque qui va du calcaire blanc champenois au grès rose vosgien. Il n’y a pas d’unité et notre vocation est plutôt de pointer les particularismes de cette région somme toute très modelée par l’annexion allemande, qu’il s’agisse des villes de Strasbourg ou de Metz. Les deux guerres ont profondément inscrit leurs marques dans l’urbanisme alsacien et lorrain. Êtes-vous un collectionneur d’images ? Les objets sont inquiétants car envahissants, alors je collecte des choses que je ne peux pas posséder, moins encombrants. Bien sûr, ma démarche demeure compulsive, voire pathologique… Vos séries modifient la façon de percevoir notre environnement : stations services à l’abandon, silos à grains, vestiges industriels, barstabacs, enseignes publicitaires désuètes… Tant mieux car je cherche à faire l’éloge de la diversité, à sortir des catégories du beau ou du moche. Selon moi, le Grand Est est beau de par son hétérogénéité, sa richesse architecturale, son histoire…

Le grand test Pour la Région Grand Est, il était important de se focaliser sur les espaces éloignés des grandes villes, de s’approcher de personnes moins “visibles” que les habitants des cités. Dans le cadre de la restitution devant le siège du Conseil Régional durant le temps de L’Industrie Magnifique, cinq panneaux présentant chacun une image d’un photographe de la Mission créent un parcours allant de la Place de la République au Wacken. Sur le parvis du siège, cinq vélos-remorques équipés d’un dispositif vidéo montrent l’intégralité des images de chaque photographe. Designés par le studio V8, ces “véhicules de diffusion” devraient prochainement sillonner les routes de campagne pour aller à la rencontre des habitants. Un ouvrage regroupant ces cinq regards croisés sur la région, édité par la maison arlésienne Poursuite, rassemblera également des contributions écrites de Raphaëlle Bertho, de l’auteur Philippe Claudel et d’Étienne Hatt d’artpress.

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L’agenda 03.06

Aubette 10h à 19h : Hugo Mairelle et Vincent Muller à pied d’œuvre

05.06

Place Kléber 14h à 16h : Frédéric Laffont à pied d’œuvre

Aubette 15h à 17h : Christophe Bogula à pied d’œuvre

Aubette 10h à 19h : Hugo Mairelle et Vincent Muller à pied d’œuvre

Rue des Hallebardes 17h à 18h : Bénédicte Bach à pied d’œuvre

Parvis du Palais de Justice 16h à 20h : Daniel Depoutot à pied d’œuvre

05.06

Place Broglie 14h à 15h : découverte des œuvres présentes sur les centrales hydroélectriques 15h à 16h30 : Georges-Eric Majord à pied d’œuvre Quai des Bateliers 14h à 16h : Christine Colin à pied d’œuvre

142 — ZUT — L’Industrie Magnifique

Place Saint Guillaume 16h à 18h : Catherine Gangloff à pied d’œuvre

08.06

Place d’Austerlitz 18h à 19h : Benjamin Kiffel à pied d’œuvre

06.06

Place Broglie 10h30 à 13h30 : Patrick Bastardoz à pied d’œuvre 15h à 17h : Michel Déjean à pied d’œuvre Quai des Bateliers 11h à 13h : Christine Colin à pied d’œuvre 14h30 à 15h15 : Dorota Bednarek à pied d’œuvre Place du Château 14h : Visite du Cosmos District pour les personnes à mobilité réduite

Place Broglie 15h à 17h : Michel Déjean à pied d’œuvre Place Saint Guillaume 16h à 18h : Catherine Gangloff à pied d’œuvre

Place Kléber 16h à 18h : Bertrand Gadenne à pied d’œuvre

Place Saint Guillaume 16h à 18h : Catherine Gangloff à pied d’œuvre

Quai des Bateliers 18h30 à 19h15 : Dorota Bednarek à pied d’œuvre

Rue des Hallebardes 16h à 17h : Bénédicte Bach à pied d’œuvre

Parvis du Palais de Justice 15h à 19h : Daniel Depoutot à pied d’œuvre

Place Broglie 15h à 17h : Michel Déjean à pied d’œuvre

Aubette 15h à 17h : Christophe Bogula à pied d’œuvre Place d’Austerlitz 16h à 17h : Benjamin Kiffel à pied d’œuvre

Place du Corbeau 15h à 17h : Odile Liger et Klaus Stöber à pied d’œuvre

Place Kléber 9h à 12h : Frédéric Laffont à pied d’œuvre

Place du Château 17h30 : L’Ososphère à pied d’œuvre

06.06

Place de l’Université 15h à 17h : Stéphanie-Lucie Mathern à pied d’œuvre

Place du Marché aux Poissons 13h à 14h : Gaëtan Gromer à pied d’œuvre

04.06

Place Broglie 15h à 16h30 : Georges-Eric Majord à pied d’œuvre

Quai des Bateliers 18h45 à 19h30 : Dorota Bednarek à pied d’œuvre

09.06

Place Broglie 12h30 à 15h : Patrick Bastardoz à pied d’œuvre 16h à 18h30 : Live painting caritatif avec Patrick Bastardoz Place du Château 14h : Visite du Cosmos District pour les familles Quai des Bateliers 14h à 16h : Christine Colin à pied d’œuvre Parvis du Palais de Justice 14h à 16h : Daniel Depoutot à pied d’œuvre Place d’Austerlitz 15h à 16h : Benjamin Kiffel à pied d’œuvre Rue des Hallebardes 15h à 16h : Bénédicte Bach à pied d’œuvre


magnifique 09.06

Place de l’Université 16h à 18h : Stéphanie-Lucie Mathern à pied d’œuvre

10.06

Place du Marché aux Poissons 13h à 14h : Gaëtan Gromer à pied d’œuvre

11.06

12.06

Terrasse Rohan 17h à 18h : Lab[au] à pied d’œuvre

Parvis du Palais de Justice 14h à 16h : Daniel Depoutot à pied d’œuvre

Place d’Austerlitz 18h à 19h : Benjamin Kiffel à pied d’œuvre

Terrasse Rohan 16h à 17h : Lab[au] à pied d’œuvre Quai des Bateliers 14h à 16h : Christine Colin à pied d’œuvre 14h30 à 15h15 : Dorota Bednarek à pied d’œuvre

Place Broglie 15h à 17h : Michel Déjean à pied d’œuvre Rue des Hallebardes 15h30 à 16h30 : Bénédicte Bach à pied d’œuvre

Place d’Austerlitz 15h à 16h : Benjamin Kiffel à pied d’œuvre

Place Saint Guillaume 16h à 18h : Catherine Gangloff à pied d’œuvre

Place de l’Université 15h à 17h : Stéphanie-Lucie Mathern à pied d’œuvre

Place du Château 17h30 : Cosmos District à pied d’œuvre Terrasse Rohan 18h à 19h : Lab[au] à pied d’œuvre Place d’Austerlitz 19h à 20h : Benjamin Kiffel à pied d’œuvre

12.06

Place Broglie 114h à 15h : découverte des œuvres présentes sur les centrales hydroélectriques 15h à 16h30 : Georges-Eric Majord à pied d’œuvre

Aubette 10h à 19h : Hugo Mairelle et Vincent Muller à pied d’œuvre 15h à 17h : Christophe Bogula à pied d’œuvre Place du Château 14h : Visite du Cosmos District pour les familles

Rue des Hallebardes 17h à 18h : Bénédicte Bach à pied d’œuvre

13.06

Aubette 10h à 19h : Hugo Mairelle et Vincent Muller à pied d’œuvre 15h à 17h : Christophe Bogula à pied d’œuvre Parvis du Palais de Justice 14h à 17h : Daniel Depoutot à pied d’œuvre Quai des Bateliers 14h30 à 15h15 : Dorota Bednarek à pied d’œuvre

13.06

Rue des Hallebardes 15h à 16h : Bénédicte Bach à pied d’œuvre Place du Corbeau 15h à 17h : Odile Liger et Klaus Stöber à pied d’œuvre Place Broglie 15h à 17h : Michel Déjean à pied d’œuvre Place Saint Guillaume 16h à 18h : Catherine Gangloff à pied d’œuvre

Horaires Cosmos District (ouverture à 10h) Salle de l’Aubette (9h à 21h) Jardin de la HEAR (fermeture à 18h) Aedaen Gallery (jeudi à dimanche, 13h à 18h) Galerie Pascale Froessel (mardi à dimanche, 10h30-12h, 15h-19h) #LIM2021 en ligne Chaque jour, du 3 au 13 juin et de 16h à 20h, L’Industrie Magnifique sera visible en ligne. Avec des conférences, des débats et tables rondes. Le programme complet sur www.industriemagnifique.com #LIM2021 sur place Du 3 au 13 juin et de 8h au couvre-feu (21h puis 23h à partir du 9 juin), sur le parcours magnifique le public disposera de plusieurs possibilités s’informer : — Au travers des cartels qui figurent près de chaque œuvre, des panneaux explicatifs qui recèlent d’un QR code donnant accès à davantage d’informations en vidéo. — Au travers des médiateurs culturels présents sur le parcours de 17h à 20h. — Au travers des rendez-vous à pied d’œuvre où l’artiste, parfois accompagné de ses mécènes, se chargera des explications. Visites guidées L’Office de Tourisme de Strasbourg propose des visites guidées avec trois parcours distinctifs, d'une durée d'1h30 environ, au départ de ses bureaux au 17 place de la Cathédrale : "Au coeur de LIM", "Lim au fil de l'eau" et "Autour de Broglie". Informations au 03 88 52 28 28 et www.visitstrasbourg.fr Plein tarif : 7 € / personne ; tarif duo : 12€.

Place d’Austerlitz 15h à 16h : Benjamin Kiffel à pied d’œuvre

www.industriemagnifique.com L’Industrie Magnifique — ZUT — 143


Conférences salle de L’Aubette 04.06

À 16h : Qu'est-ce qu'une photographie ? Avec Stéphane Spach, Frantisek Zvardon, Christophe Bogula (photographes) À 18h : Fragments d’un monde à projeter Avec Evelyne Loux (conseillère artistique), Claude-Anne Savin (responsable RP Arte), Bertrand Gadenne (artiste)

05.06

06.06

À 17h : Art, entreprise et coopération Avec Philippe Berthomé (créateur lumière), Caroline Strauch (responsable mécénat du TNS), Sébastien Marchal (fondateur Lumières d’Alsace) Joël Voltz (directeur Lacecmétal)

10.06

À 17h et 19h : Crise de la culture, culture de la crise : quel avenir pour une culture sous Covid ? Avec Anne Mistler (adjointe à la maire de Strasbourg en charge des arts et de la culture), David Cascaro (directeur général de la Hear), Georges Heck (Vidéo Les Beaux Jours), Joëlle Smadja (directrice Pôle Sud), Paul Lang (directeur des musées de Strasbourg), Thierry Danet (directeur d’Ososphère), Alain Perroux (directeur général Opéra du Rhin, Barbara Engelhardt (directrice du Maillon), Arno Gisinger (artiste photographe), Dominique Hummel (directeur de l’innovation à la Compagnie des Alpes), Alberto Mattioli (journaliste) Stéphane Gobbo (journaliste), Valerio Romao (auteur), Anna Konjetzky (chorégraphe) et Konstantin Volkov (Maison russe de la science et de la culture)

11.06

À 16h : ARTificial : La place laissée aux algorithmes et au hasard dans un monde digitalisé Avec Manuel Abendroth (artiste LAb[au]), Sylvain Girard (directeur informatique et digital Hager)

À 17h30 : Qu’est-ce qu’une sculpture ? Avec Adán Sandova (Bieber)l, Konrad Loder (artiste et enseignant HEAR), Michel Déjean (plasticien), Olivier Meazza (tailleur de pierre et dirigeant d’entreprise)

07.06

17h : Art, entreprises et mouvement Laurent Schwarz (Directeur Général de Fein France) et Frédéric Laffont (artiste) et EDF

08.06

À 16h : Les influences de l’art sur la société Avec Bertrand Gillig (galeriste d’art) À 17h30 : LIM2021, les coulisses d’une édition nommée désir Avec Jean Hansmaennel (président et fondateur de Industries & Territoire), Michel Bedez (fondateur Passe Muraille et co-fondateur de Industrie & Territoires), Marc Tubiana (co-président de Novembre), Vincent Frolicher (directeur général de l’ADIRA) À 19h : L’art du jeu et du frottement Avec Hervé Pelletier (professeur à l’INSA), Daniel Depoutot (artiste)

144 — ZUT — L’Industrie Magnifique

Retrouvez le programme définitif et le lien pour suivre ses interventions sur industriemagnifique.com

09.06

À 16h : Art, Entreprise et développement durable Avec Eric Colin (président de Groupe Colin), Christine Colin (plasticienne), Caroline Leitzgen (responsable événements réseaux Schmidt Groupe), Martin Werckmann (dirigeant Aquatiris), Hugo Mairelle (plasticien), Gaëtan Gromer (artiste) À 17h30 : Ce que l’art et l’Industrie peuvent bien fabriquer ensemble Par Adán Sandoval (Bieber) et Emilie Ruiz. Avec Raymond Bieber (PDG de Bieber), Yannick Reppert (responsable production Bieber) Vladimir Skoda (artiste), Benoît Savin (directeur général Bongard), Odile Liger et Klaus Stöber (artistes), Patrick Llerena (professeur et chercheur à l'Unistra), Jean Hansmaennel (président et fondateur de Industrie & Territoires)

Chaque jour, du 3 au 13 juin, de 16h à 20h, suivez les conférences de L'Industrie Magnifique, salle de l’Aubette en présentiel ou en ligne.

À 17h30 : Art, entreprise et résidence d’artiste Avec Bénédicte Bach (artiste), Jean-Christophe Muller (président Tanneries Haas), Benjamin Kiffel (artiste), Thierry Potier (operational HR manager L&L Products), Frédéric Didier (directeur général Wienerberger), Patrick Bastardoz (artiste), Caroline Leitzgen (responsable événements réseaux Schmidt Groupe) À 19h : Art, entreprise et conscience Avec Dorota Bednarek (artiste), Sandrine Senger (responsable communication Fehr), Catherine Gangloff (artiste) et Claude Monschin (Menuiserie Monschin), Fabrice Buzon (directeur Cabinet Walter)

12.06

À 16h : L'art, l'entreprise et la cité Avec Anne Wintenberger (Présidente Vivialys), Thierry Danet (directeur d’Ososphère), Stéphanie-Lucie Mathern (artiste), Daniel Payot (philosophe), Guillaume Libsig (adjoint en charge de l'animation urbaine pour la Ville de Strasbourg)


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46 rue des Hallebardes 67000 Strasbourg | 03 88 32 43 05 | www.eric-humbert.com Sur rendez-vous mercredi et vendredi