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Aux rythmes de la Nature & des Hommes - Fév r i e r 2 0 17 - n ° 18

Arts visuels Portraits d’artistes Suriname : Tembe Art Studio Fritz Stjura, destin d’un peintre kali’na

Mana Littoral, mangrove & savane Sarcelle Une autre histoire de Anne-Marie Javouhey

Au cœur de la prison Portfolio Space Project

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n°18 - Février 2017

DOM/S : 7,90€ - CAL/S : 1000 CFP – POL/S : 1050 CFP

Une saison en Guyane - 18

Les mystères de la Coswine


Aux rythmes de la Nature & des Hommes - Fév r i e r 2 0 17 - n ° 18

ARTS VISUELS Une saison en Guyane - 18

INCLUS DVD BOUILLON D’AWARA & CD DUB’OZONE

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MANA | Les mystères de la Coswine | Kaz Kréyol | Savane Sarcelle Space Project | Chiromania | Maraké | Acarouany

N°18 FÉVRIER 2017


◄ Village de Ayawandé. Octobre 2016.

EDITO

Photo 97px

L'ART & LA MANA Depuis bientôt dix ans, Une saison en Guyane collabore avec de nombreux photographes et illustrateurs de talent, pour raconter la Guyane. Mais il nous restait à aborder, dans ce vaste domaine des arts visuels, la peinture et l’art contemporain. C’est chose faite avec ce numéro, dans lequel vous découvrirez des artistes d’horizons très différents. Nous les remercions d’avoir bien voulu participer à ce dossier, qui ne prétend bien sûr pas à l’exhaustivité. Le “ 3e art” n’est pas toujours mis à l’honneur dans notre région. Il s’agit pourtant d’un moyen d’expression remarquable pour la jeunesse, qui a toute sa place dans l’économie digitale du XXIe siècle. En rêvant un peu, pourquoi ne pas imaginer une école dédiée au graphisme et aux arts numériques en Guyane ? Logo Final

L’Ouest guyanais est une terre particulièrement créative, à l’image du Suriname frontalier. Cette richesse trouve peut-être sa source dans la diversité et les itinéraires de ses populations, que des événements souvent difficiles ont menés jusque vers ces rivages. De ces cohabitations culturelles naissent parfois des initiatives prometteuses, comme le centre Carma, et sa “ route de l’art”, qui vous guidera dans cette forêt d’artistes et d’artisans. La commune de Mana, véritable concentré de Guyane, s’offre comme le deuxième focus de ce numéro. À travers quelques portfolios, un brin d’histoire, un regard sur l’écologie, et un DVD (présent pour les détenteurs de la version Collector), nous espérons vous donner envie d’aller découvrir ou redécouvrir ce territoire unique. logo Final « Une Saison en Guyane » 03/07/2015

Publirama

STUDIO

Quelle meilleure occasion que cette nouvelle édition, particulièrement riche en photographies, pour vous présenter notre nouveau projet. Il s’agit d’une plate-forme photo dédiée aux Outremers, dénommée 97px. Cette agence deviendra, nous l’espérons, un pont indispensable vers l’Europe, et vers les autres territoires “ ultrapériphériques” pour valoriser les meilleurs photographes et faire évoluer l’image et la connaissance de ces espaces si inspirants. Pierre-Olivier Jay - Rédacteur en chef Avec

le soutien de

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4 | Journal des Guyanes 6 | Les bruits de la forêt

8 | Les chroniques de Doc Lucho

ARTS VISUELS

10 | Marcel Pinas & le Tembe Art Studio 16 | Fritz Stjura

22 | Le CARMA... des Chercheurs d’Art

MANA

44 | Portfolio. Mana et ses Kaz Kréyols

86 | Spatioport Tour du monde des bases spatiales 96 | Portfolio : Space Project Vincent Fournier Une saison en

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54 | De savane à mangrove Sarcelle 62 | Une autre histoire de A.-M Javouhey

100 | Ne l’appellez plus Maraké !


SOMMAIRE

30 | Patrick Lafrontière, Gadô du Roystonea

34 | Pierre Demonchaux, le plasticien de la matière brute

68 | Les mystères de la Coswine

108 | Chiromania 116 | Déchets, une montagne d’enjeux 124 | Vers la liberté retrouvée

38 | John Lie-A-Foe 42 | Roseman Robinot

76 |Portfolio : Acarouany Karl Joseph

124 | Portfolio : Cabanes autour du monde Nicolas Henry 136 | Livres 142 | BD Counani Une saison en

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JOURNAL des Guyanes

Rubrique par Miguel Joubel

AMAZONIE. LE JAGUAR VICTIME DE

LA“MÉDECINE TRADITIONNELLE” ASIATIQUE ? En Amazonie bolivienne, un trafic de canines de jaguar alimenterait le marché de la médecine traditionnelle asiatique. À 100 U$ l’unité, le négoce peut susciter des vocations. D’autres pays voisins seraient touchés. [BBC Brasil, 13/12/16, Extrait]

D

e 2014 à 2016, les autorités boliviennes ont saisi 262 canines de jaguars. À raison de quatre canines par tête, cela signifie qu’au moins 66 jaguars ont été abattus illégalement. Ces résultats jugés satisfaisants par le gouvernement bolivien sont « le fruit de la politique nationale de lutte contre le trafic des animaux sylvestres et de sensibilisation auprès de la population ». Les trafiquants ne vont pas directement en forêt pour chasser les félins. Ils préfèrent recruter indigènes et petits paysans à travers des annonces radiophoniques passées dans les bourgades amazoniennes. En mai dernier, à proximité du parc national Madidi - une des plus grandes réserves forestières du pays - des policiers infiltrés ont arrêté deux citoyens chinois en possession de plusieurs canines. Un fait plutôt rare, car généralement les trafiquants choisissent plutôt de se faire expédier la “marchandise” dans des colis postaux pour échapper au flagrant délit.

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Selon les autorités et les défenseurs de la cause animale en Bolivie, le jaguar amazonien risque de connaître le même destin funeste que son cousin le tigre du sud-est asiatique. Par le passé, le tigre était habituellement utilisé à des fins médicinales, mais dans les années 1990 la plupart des associations de médecine traditionnelle asiatique ont interdit cette pratique. Os et dents des grands félins servaient à tonifier l’organisme et traiter la douleur. Les organes sexuels entraient dans la préparation de recettes pour favoriser la fertilité. « On retrouve ces ingrédients dits aphrodisiaques dans de vieux ouvrages, mais ils ne sont plus utilisés. Et si certains y ont encore recours, c’est plus lié à l’ésotérisme ou au mysticisme local », affirme Reginaldo Filho, directeur de l’École brésilienne de médecine chinoise. Actuellement, il est impossible de savoir précisément à quoi étaient destinées ces marchandises. Car les os, griffes, canines et peaux sont aussi utilisés comme amulettes ou objets décoratifs. Selon l’ONG bolivienne Fobomade, l’augmentation de la demande semble corrélée à l’arrivée récente de citoyens asiatiques en Bolivie, l’empire du Milieu ayant lancé de grands investissements dans la région. Hypothèse contestée par Teresa Peres, représentante du ministère de l’Environnement bolivien. DES CAS AVÉRÉS AU GUYANA ET SURINAME « À cause de cette superstition sans fondement, les tigres du sud-est asiatique ont pratiquement disparu. Alors, les trafiquants se tournent vers d’autres pays », déclare Roberto Cabral, responsable des opérations de surveillance à Ibama, le gendarme de l’environnement brésilien. « Nous n’avons aucun cas à déplorer, mais ce trafic existe certainement. » Cependant, il existe des cas avérés de félins abattus au Guyana et au Suriname pour approvisionner le marché asiatique, selon Traffic international, une ONG spécialisée dans la surveillance de la traite animale dans le monde. Au cours des cinq dernières années, le Brésil a réalisé 42 saisies. La plupart des cas sont liés à l’extension des espaces agricoles, qui fragmente l’habitat naturel des jaguars. En Amazonie brésilienne, les jaguars s’attaquent au bétail des grandes exploitations. Excédés, les fazendeiros recrutent des chasseurs pour les abattre. Les bûcherons font de même, selon Marcos Lemos du Département de lutte contre la criminalité de la faune et la flore dans le Pará. « Quand on découvre des chantiers forestiers illégaux, on y trouve toutes sortes de “gibier”. Les félins sont tués pour leur peau qui est très prisée des collectionneurs », précise-t-il. Au Brésil, le braconnier encourt de six mois à un an de prison, mais souvent le prévenu échappe à l’incarcération en purgeant une peine alternative. En Bolivie, où la justice est plus ferme, la loi prévoit d’un à six ans de prison pour ce type de crime. Titre original : « Medicina tradicional asiática incentiva caça ilegal de onças na Amazônia », Luis Kawaguti, BBC Brasil, 13/12/ 2016 - Extraits.

Photo T. Montford


Rubrique par Marion Briswalter

Les Bruits

DE LA FORÊT

L’arbre qui cache la forêt Une espèce d’arbre sur deux est en danger dans le monde selon certaines estimations. Une équipe internationale dont le Cirad et l’UMR EcoFoG, s’est intéressée aux conséquences de cette catastrophe. Grâce à l’inclusion de « plus de 30 millions d’arbres » répartis dans « 44 pays », l’étude montre que quelle que soit la zone géographique, une diminution du nombre des espèces végétales engendre une perte globale de productivité de la forêt. Cela se traduit

par une moindre capacité à atténuer les changements du climat. Il est aussi démontré que la production de bois d’œuvre est conditionnée par la variété forestière. L’impact de la déforestation sur le bois d’œuvre est évalué à 150 500 milliards de dollars par an. « Ce qui est beaucoup plus que tout l’argent mis par la communauté internationale dans la conservation des forêts » note le spécialiste de la forêt tropicale de l’UMR EcoFog, Bruno Hérault.

▼Carte montrant le pourcentage de déclin de la productivité forestière conséquent au déclin de la richesse d’espèces d’arbres. Extrait de Positive biodiversity-productivity relationship predominant in global forests, Science Mag, octobre 2016

Les paresseux ont

les crocs, mais pas trop Des travaux récents semblent pouvoir démontrer que les paresseux auraient perdu leur canine inférieure au cours de leur histoire évolutive. « Telle ne fut pas notre surprise de constater que les fœtus de paresseux possèdent beaucoup plus de dents que les adultes ! Des dents surnuméraires, dites vestigiales, sont systématiquement présentes au cours de leur développement prénatal et se résorbent avant la naissance  » rapporte Lionel Hautier, paléontologue de Montpellier. « Nous savons désormais que les ancêtres des paresseux avaient des incisives alors que ces dents sont absentes chez les deux genres actuels et n’ont jamais été observées chez des représentants fossiles du groupe ». La découverte du développement d’une dentition simplifiée bouleverse l’habituelle méthode de classification des formes éteintes des paresseux. Car celle-ci se base notamment sur la position et la forme des dents caniniformes.

Des fourmis en plastique très rigide et cassant. Pour le Le désastre engendré par rendre plus souple, on y ajoute les grandes quantités de ces phtalates. Le problème plastique qui imprègnent le est que la liaison phtalatelittoral guyanais est si intense plastique n’est pas très stable. que des fines particules ont Les phtalates se détachent été retrouvées dans le corps de du plastique et se fixent sur fourmis des Nouragues. Cette la cuticule des insectes, la réserve naturelle qui héberge peau humaine. Ils s’évaporent une station scientifique du dans l’atmosphère. » explique CNRS est pourtant isolée en Alain Lenoir (CNRS Guyane) pleine forêt amazonienne, à qui a aussi retrouvé le même 150 km du littoral guyanais. phénomène « chez des abeilles Les polluants incriminés et des grillons » ailleurs dans sont partout sur le globe, ils ▲ Acromyrmex octospinosus photo Guillaume Feuillet le monde. À l’échelle humaine, la dose ont aussi été retrouvés en plein Arctique. Ce sont les phtalates. « On a montré un gradient de correspondrait à « 70 mg pour un humain de 70 kg. Quand on sait pollution. Quand on se rapproche des zones urbaines, la quantité que les perturbateurs endocriniens agissent dans ces doses très de phtalates sur les fourmis augmente. Le plastique seul est faibles, cela reste un grand danger ».

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Marcel Pinas &

LE TEMBE ART STUDIO

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SOCIÉTÉ

ARTS VISUELS

Au Suriname, un artiste ndyuka se bat pour le renouveau des arts visuels dans une région meurtrie par les souvenirs de la guerre civile.

M

oengo est une ville de 13 000 habitants située à 40 kilomètres d’Albina, ville séparée de la Guyane par le Maroni. Marcel Pinas, enfant du pays devenu un artiste reconnu sur la scène contemporaine internationale se bat contre l’injustice et l’acculturation. Jusqu’en 1986, la région était habitée par de fameux menuisiers, de patientes brodeuses, beaucoup de faiseurs d’abattis et encore plus d’enfants. Quand éclatent les affrontements entre la junte de Desi Bouterse (auteur d’un coup d’État cinq ans plus tôt) et un de ses anciens gardes du corps, le Ndyuka Ronnie Brunswijk, la zone devient l’épicentre de la contestation, et les villageois, le contingent du commando qui tente de renverser la dictature. L’horreur dura sans relâche jusqu’en 1992. Puis plus rien. Demeure l’insoutenable amnésie d’une nation. Brunswijk est mené à l’Assemblée nationale en 2000, Bouterse devient chef de l’État en 2010. Depuis trente ans, Moengo fait ce qu’elle peut pour se relever, emportée par la mainmise de Suralco, société américaine de production d’aluminium, le désintérêt du gouvernement et les temps modernes : mondialisation, inégalités sociales, criminalité. «  Une nouvelle culture a grandi. Les gens sont traumatisés et il n’y a aucun service public,

aucune aide médicale pour les aider. Nous utilisons l’art et la culture comme thérapie », explique Marcel Pinas, qui a pu échapper à la guerre civile grâce à ses études supérieures entamées une année plus tôt à Paramaribo. « Beaucoup de mes amis sont morts. Certains voulaient devenir pilotes et ils sont devenus des drogués. Aujourd’hui, vous voyez des gens manger dans les poubelles. » Marcel Pinas parcourt la Caraïbe et l’Europe, depuis plusieurs décennies. Il a acquis une solide réputation dans les arts visuels. De lignée ndyuka, comme les habitants de Moengo, il refuse l’iniquité,

▲À gauche Tebi Libi À droite Faaka Tiki Miti Anga Kibii Mang - 2011 Photo William Tsang / Galerie d'art Readytext

▼Marcel Pinas, Moengo, 2016, photo M. Briswalter

◄L’œuvre en bois représentant un grand Mickey Mouse est appellé Monument pour la transition, elle a été réalisée par l’artiste néerlandais Wouter Klein Velderman. Photo P. Van Maele Une saison en

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Fritz Stjura

▲Autoportrait de Fritz Stjura - Coll. particulière

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F

ritz Stjura1 est né dans le village que les Kali’na appellent Timelen, connu sous le nom de Bigiston, sur la rive surinamienne du Maroni, un peu en amont d’Albina. Sa famille s’est installée du côté français, au village de Terre-Rouge (Saint-Laurent-duMaroni) en 1974, peu avant l’indépendance du Suriname. Après quelques années, à la suite de désaccords au sein du village, la famille se rend vers Yanu (Bellevue) à Iracoubo. Fritz reste ensuite quelque temps à Cayenne, mais revient vers 1995 à Yanu, dans un carbet situé un peu à l’écart de la maison familiale, dans la partie du village rassemblant les familles originaires du Suriname. Sa disparition brutale en mai 1995, à 38 ans, a consterné tous ceux qui appréciaient, au-delà de l’artiste, l’humanisme et la grande gentillesse de l’homme. Nous avions souvent échangé, occasion de plusieurs entretiens dont je tire ces quelques lignes en espérant qu’elles portent témoignage.

PORTRAIT

Le peintre kali'na, né à Bigiston, magnifia la culture améridienne en développant une démarche artistique singulière.

ARTS VISUELS

« APRÈS, IL Y A LA CHANSON… » Je n’ai jamais appris à dessiner, mais j’étais toujours en train de dessiner, tout ce que je voyais… Petit, je restais près de ma mère quand elle faisait de la poterie, je voulais faire des dessins comme elle, mais elle me disait : “non, ce n’est pas pour les garçons… ” Alors j’ai voulu trouver une manière de faire comme elle, je dessinais, je dessinais jour et nuit, avec la lampe à pétrole, avec des crayons, avec du charbon de bois, j’apprenais comme ça… J’aimais tellement le dessin ! Je pensais à ma mère quand elle vendait ses poteries, je me disais qu’avec cet argent elle allait m’acheter un crayon ou bien un cahier. La poterie ça donne la vie. Chaque fois qu’il y a une fête traditionnelle ou une cérémonie chez les Amérindiens, jusqu’à maintenant on utilise des poteries, des samaku pour mettre de l’eau,

▲ Coll. Françoise Capus

▼ Coll. Dominique Sainte-Marie

« À 18 ans, je suis venu m’installer avec toute ma famille à Terre Rouge2. Là, j’ai commencé à travailler sérieusement la technique du dessin, jour et nuit. Je faisais des agrandissements d’après des photographies de personnes, toute la nuit. J’étais libre, je n’avais pas de travail… Je me demandais : “Comment je vais m’en sortir, comment je vais me sortir du milieu dans lequel j’ai été élevé ? ” Parce que j’avais bien vu, depuis tout petit, que la vie était très dure pour mes parents, la chasse, les transports jusqu’à la maison, ma mère travaillait du matin au soir pour nous nourrir. À l’époque, beaucoup de gens partaient à Paramaribo pour apprendre des métiers, mais ensuite ils ne revenaient pas. Ou alors ils partaient en France, en Hollande. Moi je ne voulais pas partir, je voulais délivrer un petit message pour les enfants d’aujourd’hui. Jusqu’à maintenant, j’ai ça dans la tête… »

1 : Fritz Stjura (ou Stjoera, sa famille est originaire du Suriname) et non “Fritz St. Jura”, ou “Fritz Saint-­Jura” comme il arrivait souvent que l’on écrive son nom. 2 : Terre-­Rouge et Paddock sont deux villages kali’na près de Saint-­Laurent-­du-­Maroni. Fritz avait décoré un mur de la salle polyvalente de Terre-­Rouge.

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ARTS VISUELS

Le Carma..

des Chercheurs d’art

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Du village de Mana, autour de l’artiste et directeur artistique Patrick Lacaisse, résonne depuis 30 ans un discours universel sur l’art, n’enfermant pas la création dans son origine géographique. Cette parole a fédéré un réseau de 200 collaborateurs: artistes, artisans, universitaires, pédagogues... bâti une collection de 1600 pièces et donné naissance à un lieu, le Centre d’art et de recherches de Mana (Carma).

À

la fin des années 1980, Mana est un village peuplé de quelque 1500 habitants. Il devient alors la terre d’accueil des réfugiés de la guerre civile du Suriname. Dans une maison au bord du fleuve aujourd’hui détruite, s’installe un jeune couple venu de la région marseillaise. Elle est médecin généraliste et va intervenir dans les camps de réfugiés et les dispensaires avant d’installer son cabinet dans le bourg ; lui est artiste. Curieux, audacieux et studieux, il découvre et documente au fil des ans les cultures qui les accueillent. Qui aurait cru que30 ans plus tard, cette initiative d’abord personnelle puis associative – association Chercheurs d’art créée en 1994 - aurait donné naissance au Carma, en passe de devenir le premier centre d’art labellisé par le Ministère de la Culture et de la communication des Outremers ? Patrick Lacaisse est issu d’une famille d’artistes. Ses sœurs, son beau-père et son beaufrère ont une pratique professionnelle et fréquentent, travaillent ou enseignent dans les écoles d’art et fonds régionaux d’art contemporain à Paris ou Marseille. Immergé dans cette culture artistique quotidienne, il commence lui-même à pratiquer dès ses plus jeunes années. Il voyage en Afrique noire et organise ses premières expositions au Togo. En 1984, il re-

prend le dessin puis travaille durant deux années dans l’atelier de l’artiste Patrick Alexandre, professeur à l’école nationale supérieure des Beaux-arts de Paris, sur une commande publique liée aux commémorations de la Première Guerre mondiale. À Marseille où il vit avec sa femme qui finit son internat à l’hôpital de La Timone, il s’attache déjà aux cultures matérielles populaires et collectionne les objets du quotidien. En 1987, dès son installation à Mana, cet intérêt se confirme : « je m’intéresse de très près aux productions locales avec lesquelles je travaille dès mon arrivée. J’emprunte aux cultures matérielles anciennes ou contemporaines pour composer les œuvres. On confronte nos pratiques et un échange s’opère. » L’artiste observe durant les années suivantes les situations mananaises en se focalisant sur les Ndyukas originaires du Tapanahoni implantés sur la commune et dont les effectifs explosent avec l’afflux des réfugiés de la guerre civile du Suriname. Ces années d’observation et la rencontre avec l’œuvre sculptée de deux artistes, Wani Amoedang et Feno Montoe, le décident à entreprendre une recherche universitaire en esthétique. Il organise plusieurs voyages sur le Tapanahoni et dans l’intérieur de la Guyane qui lui permettent « d’évaluer d’une part les relations entretenues entre Ndyukas de Mana, particulièrement le sculpteur Wani Amoedang, et leur pays d’origine, dans les villages, avec

◄ La salle d’exposition du CARMA, Près de cinq cents œuvres d’art et d’artisanat et une cinquantaine d’auteurs sont présentés à travers, entre autre, les arts de la sculpture, de la céramique, de la vannerie, du textile, de la forge, de la photographie et de la peinture. Un bestiaire se déploie dans l’espace du Centre d’art, au milieu d’ensembles d’objets de maison ornés, de panoplies d’instruments de musique, d’outils et d’armes de chasse ou de guerre. Des statuettes et des masques, des costumes et des coiffes racontent les histoires anciennes et contemporaines des peuples de Guyane. Photo Magalie Roussel. ▼Patrick Lacaisse et Marcia Bookers, Série Amina. Mana, 2002. En mêlant des éléments des cultures populaires (ici roman photo et proverbes), le plasticien et la brodeuse ont créé une série de pagnes ou il est question de disputes amoureuses et de beaux frères, de jalousie et de cancans.

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â–˛Photo Mirtho Linguet Une saison en

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ARTS VISUELS PORTRAIT

Patrick Lafrontière Gadô* du Roystonea

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l est par excellence l’artiste itinérant qui, du bout des doigts, transforme un lambeau de matière en merveilles. Loin de ses études d’ingénierie, juché sur son vélo, tantôt la tête en l’air, tantôt les yeux au sol, il collecte la précieuse “étoffe”, qui fait de lui maintenant, l’incontournable artiste du spathe. Patrick Lafrontière récolte depuis plus de 20 ans, sa substance première aux pieds des palmiers royaux, à Cayenne, place des Palmistes. Cette étonnante “peau” semble, en apparence, tombée du ciel.

Humains, indissociables de la fibre, il a dès le début, créé des écrins voluptueux. Tannées, presque sculptées sur le modèle, les robes donnaient l’impression de voir évoluer des femmes végétales sorties de la terre. Il a ébloui le public lors de nombreux shows de mode, en Guyane, aux Antilles, dans l’hexagone et à l’étranger. Comme Joseph Beuys et sa feutrine, la passion de ce créateur guyanais, pour son matériau de prédilection, l’a conduit en Inde. Bénéficiant d’une résidence d’artiste, il a pu, durant plusieurs mois, observer et étu-

▼ Photos P. Lafrontière ▼ Roselyne pour le concours de la reine du carnaval, 2013. Photo P-O Jay

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John Lie-A-Fo

À la verticale de l’équateur ▲Portrait, Photo Philippe Roger, 2012

▼ "Sans titre", détail, gouache et technique mixte, 61 x 92 cm, 1995 - Collection particulière. ▼ The red release, acrylique et technique mixte sur toile, 150 x 120 cm, 2014.

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’œuvre de John Lie-A-Fo, bien avant landaise et belge au cours de laquelle il frél’heure du post-tropicalisme, dans la- quente les ateliers des plus grands artistes, ou quelle se situent les artistes de la grande ses héritages familiaux chinois et javanais dans région aujourd’hui, a su s’appuyer sur lesquels il puise ses références calligraphiques un enracinement culturel puissant et organique ou mythiques, telle la cérémonie Jaran-képang. pour orchestrer un dialogue avec le monde, seul L’œuvre de John Lie-A-Fo outrepasse les troà même d’assurer à l’art du plateau des Guyanes piques et l’équateur, elle est bien le fruit du une entrée dans la contemporanéité et une visi- Tout-Monde cher à Édouard Glissant, nouveau bilité sur la scène internationale. Elle participe langage imprévu né des influences plurielles d’un mouvement artiscomme la société surinatique global, dans la lignée maise qui l’a vu naître : « La « Je suis un enfant des du précurseur Wifredo créolisation est la mise en Tropiques, c’est ma Lam, attaché au “revival”, contact de plusieurs cultures culture que je peins et que ou au moins de plusieurs au tropicalisme partagé j’entends révéler ». par de nombreux artistes éléments de cultures discaribéens, surinamais et tinctes, dans un endroit du guyanais, tel Jean-Michel Basquiat. monde, avec pour résultante une donnée nouvelle, La source d’inspiration, qui irrigue et éclaire totalement imprévisible par rapport à la somme l’ensemble de son œuvre, ne se comprend que ou à la simple synthèse de ces éléments. » Édouard dans le syncrétisme que l’artiste opérera tou- Glissant, Traité du Tout Monde. jours avec ses héritages multiples, intellectuels et stylistiques. Européens, comme le cubisme, Comme l’artiste aime à le rappeler, sa renle mouvement Cobra, ou son expérience hol- contre dans les années 1970 avec les collections


ARTS VISUELS PORTRAIT

► Le Gardien, sculpture et assemblage, bois, acrylique, 2, 5 m de haut, 1997. Photo Maria Lie A Fo

ethnographiques du Tropenmuseum d’Amsterdam a été déterminante. Il y découvre les trésors cachés des cultures amérindiennes et businengés : « Je suis un enfant des Tropiques, c’est ma culture que je peins et que j’entends révéler ». Cet enracinement culturel, jusque dans l’utilisation de la bauxite comme pigment naturel, le minerai qui fait alors la richesse et les couleurs de la jeune nation surinamaise, trouve ensuite son plein épanouissement dans l’intégration de l’alphabet afaka. Autant d’emprunts à son environnement amazonien qui feront vite école auprès de ses contemporains et de la génération qui lui succède. « Christopher Columbus is a damn blasted liar », Burning Spear, Hail HIM 1982 John et l’invention de l’Amérique… par les Amérindiens Tout l’art de John Lie A Fo consiste à ne pas répondre à cette demande d’exotisme, dans ce que Frédéric Roux dans son Introduction de l’esthétique, désignait comme « l’intérêt que l’on porte aujourd’hui aux arts premiers et aux artistes de ces contrées lointaines me semble être le prélude à l’irruption brutale sur la scène de l’art d’un tropicalisme dont la Pattern-painting, la figuration libre, le bricolage bariolé et la prolifération des animaux empaillés n’étaient hier que les débiles signes avant-coureurs. » En usant de stratégies comme l’inversion du regard, l’appropriation d’un univers qui n’est pas exactement le sien, la répétition, le recyclage de formes et de sujets qui reviennent à l’infini (le serpent, l’obia, le winti, l’akaka, la bouteille de rhum pour les libations, l’oiseau, la

▼4°N 53°W - Cepelu, détail, acrylique sur contreplaqué, 13 m sur 1,40 m, œuvre lauréate du 1 % artistique de l’université de Guyane, 2016

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DOSSIER MANA

PORTFOLIO

Mana & ses Kaz Kréyol

◄ 22 rue Javouhey : maison Médaille, inscrite Monument historique. Photo J-P Leclercq. ▼ Angle 6 rue Maryse-Bastié et 10 rue Javouhey. Photo P-O Jay.

L

e bourg de Mana, fondé entre 1828 et 1833 par la Mère Anne-Marie Javouhey, supérieure de la congrégation de SaintJoseph-de-Cluny, s’est développé selon un plan orthogonal. Le plan directeur de 1847 délimite des îlots réguliers divisés en parcelles égales. On accédait au bourg par la rivière Mana, accueilli par l’église Saint-Joseph et les manguiers de la place de la mairie, quand aujourd’hui l’accès se fait par la route grâce à la construction d’un pont ouvert en 1990. La découverte de gisements aurifères sur la Moyenne- et la Haute-Mana dans les années 1870 fit augmenter de manière notable la population du bourg, les activités commerciales

et donc la construction d’édifices. Les sociétés d’import-export établirent des succursales dans le bourg ; la location de « chambres garnies » se développa. Le bourg fourmillait alors d’activité en lien avec l’extraction minière et forestière. Un siècle plus tard, plus de 100 maisons privées jalonnent encore les ruelles de Mana : maisons d’exploitant aurifère, maisons de commerce et de rapport, maisons familiales à rez-de-chaussée. Le bourg, malgré les vicissitudes du temps et de la modernité, conserve le nombre le plus important d’édifices de style créole après Cayenne. Les principes constructifs reposent sur Une saison en

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De la savane à la mangrove Sarcelle Texte de Sylvie Nadin Photos de Tanguy Deville Depuis plusieurs années, des changements importants sont constatés au sein de la réserve de l’Amana, au niveau de la savane Sarcelle. Ce milieu humide, peu connu car difficile d’accès, est d’une complexité rare et d’une richesse trop peu valorisée. Autrefois ouvert, il est désormais plus proche d’une forêt de palétuviers, une mangrove, que d’une savane. Les causes de cette modification ne sont pas encore totalement comprises et différentes hypothèses sont aujourd’hui étudiées.

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ans les années 1970, mes parents allaient à la pêche par la crique Candillac. Elle permettait d’accéder, à partir du bourg de Mana, directement aux lagunes de la savane Sarcelle et de rejoindre la mer. Des pirogues de plus de 10 mètres de long arrivaient à passer ! La savane était plus dégagée et plus accessible », se remémore Alain Auguste, garde de la réserve de l’Amana. Aujourd’hui la savane Sarcelle, milieu humide situé à l’ouest de la Guyane, sur le littoral, devrait plutôt se nommer “ la mangrove Sarcelle ”. En effet, depuis une trentaine d’années, les palétuviers forment un véritable labyrinthe où même le conservateur de la réserve, Johan Chevalier, se perd. « Cette zone était très fréquentée par les chasseurs. Mais actuellement, il n’y a qu’une dizaine d’entre eux qui se rendent dans les savanes, ce sont les seuls, avec les gardes de la réserve, qui ne se perdent pas sans GPS. Tous les palétuviers se ressemblent ! », dit-il en riant. Cet écosystème fait partie de la réserve naturelle de l’Amana, classée en 1998. Elle se situe entre la rivière Organabo et le fleuve Maroni sur les communes de Awala-Yalimapo et Mana. Connue principalement pour la ponte des tortues, cette réserve abrite pourtant d’autres richesses. « On observe au niveau de la savane Sarcelle des changements qui n’existent nulle part ailleurs en France, explique le conservateur, c’est un milieu en évolution constante et rapide. C’est ce qui fait son intérêt, mais c’est aussi ce qui le rend plus difficile à gérer. Tu ne sais pas ce qui va arriver dans les deux ans qui viennent. » En effet, la savane Sarcelle est un écosystème complexe à étudier. Les problématiques touchant ce milieu sont multiples et difficiles à appréhender. Elles ne sont pas encore totalement saisies par les scientifiques et les membres de la réserve de l’Amana. Patrick Gallier, stagiaire à la réserve, a essayé de retracer l’historique de cet écosystème afin de comprendre ses évolutions, mais il lui reste beaucoup de travail s’il veut comprendre les causes qui sont en jeu. ◄À la saison sèche, l’eau de la savane Sarcelle s’évapore. La concentration en sel du marais peut alors être supérieure à celle de l’eau de mer. Photo T. Deville.

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ÉCOLOGIE

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Les mystères de la Coswine Le village kali'na d’Ayawandé est situé sur la crique Malakamɨ, qui circule dans un écosystème singulier de marais et de mangrove. Ce territoire fut choisi il y a 120 ans par l’administration pénitentiaire, pour y implanter un bagne méconnu, dans l’idée d’exploiter commercialement la gomme de Balata.

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A

vant de se jeter à quelques encablures de l’embouchure du Maroni, la crique Coswine suit un parcours sinueux au cœur de marais et de mangroves sans âge. Si l’on s’aventure dans ses méandres, le lit de la crique s’élargit et la couleur de ses eaux évolue étrangement ; le cacao laiteux typique du Maroni, laisse place à un vert bleu aux reflets outremer. Les Amérindiens kali’na de Ayawandé, l’unique village sur les rives de la Coswine, ont baptisé cette portion de la crique, Palanapo (prononcer palanabo) : la “vieille mer”. Selon Frans Carlos Kajiralé, octogénaire encore vaillant du village, cette zone mystérieuse fut une malédiction et un tombeau pour les bagnards. À l’écoute des récits inquiétants du vieil homme, on devine que la région de MalakamƗ (le terme kali'na désignant Coswine) est un lieu chargé d’histoire, celle des Amérindiens, celle du Bagne, et de celle de leur cohabitation. Niché sur une bute de sable qui domine la rivière, accessible grâce à un ponton métallique flambant neuf, et pourvu d’une source d’eau potable limpide assez miraculeuse, Ayawandé est un havre de paix. C’est un couple kali'na originaire du village de Akalimali dans la Basse-Mana qui le fonda au début du XXe siècle. Leur fille, Maria-Theresa Oeloekanamon, morte centenaire au début des années 2000, expliqua que le nom du village venait de graines d’un arbre très présent sur le site, et avec lesquelles ils confectionnaient des colliers. Aujourd’hui, seule la famille Kajiralé habite encore ici, mais depuis que le transport fluvial des enfants n’est plus assuré vers Awala, c’est surtout pendant les vacances que le village s’anime désormais.

▲Totem de la route de l’Art : le village de Coswine, accessible uniquement par le fleuve, est l’un des 55 stops de la Route de l’Art. Photo P-O Jay

UNE OCCUPATION AMÉRINDIENNE ANCIENNE Bénéficiant d’eaux poissonneuses et d’une position stratégique, à la confluence de deux voies fluviales de pénétration vers l’intérieur, la portion de côte Atlantique qui sépare les estuaires de la Mana et du Maroni est, depuis très longtemps, une terre amérindienne. Le nom de Coswine est issu de la langue arawak, wini signifiant l’eau. L’archéologie date ainsi la présence amérindienne au XIe et le XIVe siècle tandis que l’actuelle occupation kali’na est attestée dès le XVIe siècle par les premiers voyageurs européens à toucher les côtes de la Guyane. Les colons européens n’investissent la région que très tardivement. Les plaines littorales basses et marécageuses de cette frange côtière, zone tampon entre Guyane française et hollandaise, font ainsi longtemps office de refuge pour des Amérindiens progressivement refoulés vers l’ouest par l’avancée de la colonisation. Les premières installations coloniales - un poste militaire marquant, à l’embouchure du Maroni, la frontière avec le Suriname - apparaissent à la fin du XVIIIe siècle. Il faut encore attendre 1828, et la fondation du bourg de Manapour pour que soit installé le premier établissement d’importance dans l’ouest guyanais. Mais c’est l’implantation du bagne au Maroni qui va le plus fondamentalement bouleverser les logiques qui régissaient jusqu’alors ce territoire des confins. Une saison en

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VOYAGE

DOSSIER MANA


Acarouany Portfolio Karl Joseph Texte de Anne-Pauline Serre

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PORTFOLIO

DOSSIER MANA

Dans l’Ouest de la Guyane, à quelques kilomètres du bourg de Mana se trouve le village d’Acarouany. Le lieu fut tout d’abord une léproserie, puis un camp de réfugiés, c’est aujourd’hui un lieu d’habitat spontané. Quand on s’y rend, une drôle d’impression vous saisit : ni complètement habité, ni complètement abandonné.

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Kourou Guyane française 5° - 1967

France/UE - Centre spatial guyanais - CNES/ESA Ariane 5, Soyouz, Vega C’est la base spatiale en activité la mieux placée de la planète, à 5 degrés au nord de l’équateur. Faut-il le rappeler, cette position permet de profiter au maximum de l’effet de fronde de la Terre. Conséquence, avec 30 % d’énergie en moins, vous faites décoller la même charge utile qu’à Paris. De fait, cette position permet aujourd’hui aux trois lanceurs “ guyanais” que sont Ariane 5, Vega et Soyouz d’emporter des passagers plus lourds, ou plus nombreux. L’histoire de ce centre de lancement construit sur la plaine guyanaise de Malmanoury, entre Kourou et Sinnamary, se confond presque avec l’histoire spatiale française et européenne. Le site est choisi après les accords d’Evian qui obligent la France à lâcher sa base algérienne d’Hammaguir. Si plusieurs sites sont prospectés sur la planète, c’est la Guyane qui sera retenue pour sa position idéale, sa faible densité de population et son drapeau français. Non sujette aux aléas climatiques tels que les tremblements de terre ou les cyclones, la Guyane permettra aux agences spatiales françaises puis européennes de faire décoller touts types de fusées dans tous les azimuts de lancement possibles ou presque. Le 9 avril 1968, une première fusée Véronique décolle de Kourou. Le 24 décembre 1979, la première Ariane décolle d’Amérique du Sud sous pavillon européen de l’ESA. En 2011, le premier Soyouz quitte la Terre depuis l’Amazonie, et en février 2012 c’est le petit dernier des lanceurs européens Vega qui inaugure sa carrière sur l’ex-ensemble de lancement (ELA-1) d’Ariane. Photo : décollage Vega VV08 le 5 décembre 2016 - Service optique vidéo CNES/CSG.

Légende

Lieu Région hébergeant la base Latitude - Date de mise en service Nation - Centre Spatial - Agence Spatiale Lanceurs en activité

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SPATIAL

Spatioports Tour du monde des bases de lancement Texte de Jérôme Vallette Illustrations d’Audrey Techer

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Space Project Portfolio Vincent Fournier

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PORTFOLIO ▲Casque spatial, Extravehicular Visor Assembly, Centre spatial John F. Kennedy, NASA, Floride, USA 2011.

O

bserver les étoiles, voyager dans l’espace et dans le temps, créer et programmer le vivant, voir dans l’invisible, inventer le futur… Mon travail propose un voyage dans quelques-unes des utopies les plus représentatives des XXe et XXIe siècles. Dans ces archives imaginaires, la mémoire fonctionne dans les deux sens – ou comme le dit la Reine Blanche dans Alice au Pays des Merveilles : dans le passé, mais aussi dans le futur. Un monde dans lequel on se souvient de ce qui n’est pas encore survenu – de ce qui adviendra demain. Résultat d’une grande préparation et d’une attirance pour les contraires, mes œuvres sont poétiques et méticuleuses, librement nourries d’inspirations cinématographiques et littéraires. Fasciné par la science, l’architecture, les technologies et leurs mystères, mes installations en explorent le potentiel fictionnel et merveilleux. Avec “Space Project” j’ai volontairement mélangé une vision historique et documentaire de l’aventure spatiale avec des mises en scène imprégnées de cinéma et de souvenirs d’enfance. Ainsi, ces lieux mythiques de l’exploration spatiale ; la Cité des Étoiles en Russie, les centres de lancement Cap Canaveral aux États Unis, Baïkonour au Kazakhstan et Ariane Espace en Guyane, les observatoires d’étoiles dans le désert de l’Atacama au Chili, au NouveauMexique ou encore dans le Nevada, la base de simulation martienne dans le désert rouge de l’Utah, se font décors de cinéma où Jacques Tati croiserait Jules Verne ou Stanley Kubrick. Texte de Vincent Fournier

◄Ergol #12, S1B, salle blanche, Arianespace, Centre spatial guyanais, Kourou, Guyane française, 2011. Une saison en

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Ne l’a ppelez plus MARAKÉ !

Le rite de purification amérindien wayana -apalaï est bien plus complexe que les piqûres de guêpes et de fourmis qui ont fasciné les observateurs occidentaux. Alors que sa pratique est en train de disparaître en Guyane, la patrimonialisation de l‘eputop est en cours, soulevant de nouveaux enjeux.

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« On parle beaucoup des piqûres de guêpes et de fourmis… mais l’eputop englobe tout le savoir wayana », expliquait ainsi Aimawale Opoya au Musée du Quai Branly à Paris en octobre 2016. « Celui qui passe l’eputop – le tëpijem - apprend les savoir-faires, la musique, le tissage, la vannerie, le travail du bois… Il apprend le respect aussi. C’est tout un apprentissage. Le momaï est une phase de l’eputop au cours de laquelle on en profite pour se transmettre des savoirs sans obligation en retour », explique Éliane Camargo. L’application des insectes sur le corps des participants ne constitue que la 7e partie de l’eputop. L’ethnolinguiste plaide, elle, pour que l’eputop soit qualifié de rite de purifica-

tion - et non de passage -, car il s’inscrit dans une démarche de désintoxication du corps et peut de ce fait être passé plusieurs fois au cours d’une vie. Transmission, purification, alliance, pouvoir…, l’eputop wayana-apalaï tel que pratiqué aux XIXe et XXe siècles était un rituel tout aussi complexe que central pour ces peuples. DÉCONSTRUIRE LA DOULEUR Le regard des observateurs occidentaux a été attiré par un moment bien précis de cette fête : « l’application des fourmis et de guêpes sur le corps des tëpijem. Cérémonies d’initiation très tôt documentées, les épreuves d’insectes de la région des Guyanes ont rapidement été associées dans l’imaginaire occidental au “folklore” amazonien. La faute sans doute aux explorateurs européens de la fin du XIXe et de la première moitié du XXe siècle qui insistent avec force détails, faute peut-être de bien les comprendre, sur ces pratiques, souvent collectives et spectaculaires, qui mettent en scène des individus d’âge et de sexe différent, recevant volontairement les piqûres de fourmis ou de guêpes », analyse l’ethnologue Nicolas Césard dans un article publié dans la revue Insectes en 2005. «  Ce serait bien de déconstruire ce qu’est la douleur » propose Éliane Camargo. « La société française fait tout pour l‘éviter. Chez les Wayana-Apalaï, il faut la surmonter, car ils pouvaient se retrouver dans des situations où ils devaient supporter des douleurs intenses. Les épreuves de l’eputop permettent ainsi de rendre plus fort le corps et le mental. »

◄ ►Kunana (treillis à insecte) en forme de monstre aquatique "Mulokot". C’est avec cette vannerie faite de plumes, de coton, de fibres d’arouman et de palmier, que les fourmis flamandes sont appliquées sur le corps du jeune homme. Cette forme n’est utilisée que pour les hommes, le kunana féminin est de forme rectangulaire. Photo André Delpuech

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CULTURE

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e l’appelez plus maraké. C’est de l’eputop dont il s’agit. « Nous ne connaissons pas l’étymologie du mot maraké. C’est un mot que l’on ne trouve qu’en Guyane. » Le terme de maraké reste un mystère, même pour Éliane Camargo, ethnolinguiste spécialiste des Wayana et des Apalaï, « deux sociétés vivant ensemble depuis au moins 200 ans et dont les fêtes et les concepts sont maintenant hybrides  ». Ce mot qui n’est pas d’origine wayana, ni apalaï fut employé par les explorateurs pour qualifier les rituels incluant une épreuve par piqûres d’insectes. Des habitants du Haut-Maroni plaident pour que ce rite soit désormais désigné par le mot wayana d’eputop.


Chiromania Entretien avec une chauve-souris

Du vampire suceur de sang à l’inoffensif frugivore, plongeons dans l’univers nocturne d’animaux étranges qui peuplent notre imaginaire. Du sous-bois à la canopée, des criques aux pripris, ces belles-denuit ont développé une diversité de stratégies et se sont adaptées de manière originale à l’environnement guyanais. Une saison en

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FAUNE

LA GUYANE, UN PARADIS POUR LES CHAUVES-SOURIS La pluie a enfin cessé, la brume envahit le sous-bois détrempé. La nuit ne va pas tarder à tomber sur la forêt, c’est le moment idéal pour ouvrir les filets ! Au bord de la petite crique, en lisière du chablis, en travers de la piste, les dispositifs de capture sont vérifiés et ajustés. Affairés, les naturalistes sont prêts pour intercepter et étudier les demoiselles de la nuit. Silencieuses et invisibles, les chauves-souris règnent sur le monde nocturne. Plus de mille espèces occupent la très grande majorité des espaces habitables de la planète, dont une centaine en Guyane. Pour vivre, ces mammifères, les seuls capables de vol battu, ont besoin de deux éléments fondamentaux : des ressources alimentaires régulières et des zones de repos. Ces dernières, vitales, leur assurent une protection indispensable le jour ainsi que pendant la reproduction. La nature guyanaise offre une grande variété d’opportunités nutritives. En forêt amazonienne, les espèces végétales et animales sont extrêmement diversifiées. Ce vaste panel de fruits et de proies est idéal pour l’épanouissement d’un grand nombre de stratégies alimentaires. BUFFET À VOLONTÉ

▲. Ptéronote (Pteronotus sp.) Photo P. Sabine

La majorité des chiroptères guyanais ont un régime alimentaire strictement insectivore, depuis les minuscules moucherons jusqu’aux grands papillons. Les molosses qui consomment des invertébrés haut dans le ciel se caractérisent par deux adaptations morphologiques majeures. Comme les martinets ou les faucons, ils possèdent de longues ailes fines et pointues qui leur confèrent des aptitudes de vol très rapide. De plus, leur système d’écholocation est formidablement développé, leur procurant une représentation spatiale ultra précise, notamment dans la phase finale de capture. Le plancton aérien, myriade d’insectes microscopiques, est ainsi avidement englouti. D’autres chauves-souris guyanaises consomment de gros invertébrés ou de petits vertébrés, plus difficiles à repérer et capturés majoritairement sur leur support. Afin de détecter les lézards ou les grenouilles, les sauterelles ou les coléoptères, elles évoluent lentement à travers le feuillage, attentives à la moindre détection de mouvement. Elles sont pourvues d’ailes larges et d’une puissante mâchoire. Certaines de ces prédatrices bénéficient d’une seconde surface alaire. Une membrane de peau reliant les pattes arrière (l’uropatagium), leur octroie de grandes capacités de changement de direction, à l’instar de la queue chez les oiseaux. Ces animaux opportunistes explorent soigneusement la végétation depuis laquelle ils glanent leurs prises en les immobilisant si nécessaire au sein de leur poche caudale. Grâce à l’accroissement de la taille des oreilles ainsi que de la feuille nasale, leur sonar est encore plus efficace que celui des autres espèces. Une saison en

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UNE SAISON EN GUYANE N°18  
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