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CINÉMA I CULTURE I TECHNOLOGIE

NUMÉRO 67 I DÉC. 08 // JANV. 09

GUILLAUME CANET L'INFILTRÉ


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CINÉMA 6_ 14_ 16_ 18_ 20_ 24_ 26_ 28_ 37_

Tendances, Ciné fils, Regards croisés, Scène culte BILAN 2008 : L’année ciné selon Trois Couleurs SPECIAL NOËL : Interviews de Lika Minamoto et Steve McQueen REPORTAGE : Les 50 ans de la Motown EN COUVERTURE : Entretien avec Guillaume Canet, Critique du film Espion(s) Diamant 13 : Entretiens avec Olivier Marchal et Gérard Depardieu Les Plages d’Agnès : Entretien avec Agnès Varda Critiques de Louise Michel, Che, Frozen River, Il Divo LE GUIDE des sorties en salles

CULTURE 50_ 52_ 54_ 56_ 58_

DVD : Alejandro Jodorowsky, l’héritage mystique LIVRES : Les poches de luxe MUSIQUE : Chuck D, conscience historique du hip-hop LES BONS PLANS DE RADIO ART : Jeff Koons à Versailles

TECHNOLOGIE 60_ 62_ 64_ 66_

RÉSEAUX : L’essor des web-documentaires JEUX VIDÉO : Prince of Persia, merveille graphique VOD : Courts métrages de Martin Scorsese SCIENCE-FICTION : La télépathie par casque

ÉDITO + + + + + + + + + + + + + + + + + + + + + + + + + + + + + + + + + + + + + + + + + + + + + + + + + + + + + + + + + + + + + + + + + + + ++ + + + + + + + + + +

SOMMAIRE # 67

FIL(S) DIRECTEUR(S) «Guillaume Canet, l’infiltré», titrons-nous en couverture. Manière de rappeler combien cet acteur et réalisateur talentueux parvient à imprimer sa touche, physique et intérieure, de film en film. De fil en fil, avons-nous failli écrire : dans Espion(s), son nouveau long métrage en tant que comédien, Canet s’efforce de démêler un complexe écheveau géopolitique, dans la lignée du film de genre hollywoodien et de la tradition d’auteur à la française. Une double filiation de plus en plus revendiquée par les cinéastes français, de Diamant 13 à Parc, et que ne renierait pas la formidable Agnès Varda, qui remonte le fil de ses souvenirs dans Les Plages d’Agnès, de rives sétoises en berges californiennes. Remonter le fil : dans ce numéro bilan, où nous passons l’année écoulée au peigne fin, vous trouverez deux articles rétrospectifs, l’un sur ce fabuleux label soul qu’est la Motown, l’autre sur Chuck D, conscience historique du hip-hop. Sans insister outre mesure, nous y montrons comment les musiques afroaméricaines ont pu préparer le terrain à l’élection de Barack Obama, qui entre en fonction ce mois-ci. En vous souhaitant nos meilleurs vœux pour 2009, année d’espoir donc, adressés en plein bouclage intercontinental, entre Paris et Los Angeles... sur le fil. _Auréliano TONET

ÉDITEUR MK2 MULTIMÉDIA / 55 RUE TRAVERSIÈRE_75012 PARIS / 01 44 67 30 00 DIRECTEUR DE LA PUBLICATION > Elisha KARMITZ I DIRECTEUR DE LA RÉDACTION > Elisha KARMITZ elisha.karmitz@mk2.com I RÉDACTEUR EN CHEF > Auréliano TONET aureliano.tonet@mk2.com / troiscouleurs@mk2.com RESPONSABLE CINÉMA > Sandrine MARQUES sandrine.marques@mk2.com I RESPONSABLE CULTURE > Auréliano TONET I RESPONSABLE TECHNOLOGIE > Étienne ROUILLON etienne.rouillon@mk2.com I STAGIAIRE > Juliette REITZER I ONT COLLABORÉ À CE NUMÉRO : Christophe ALIX, Claire BASTIN, Isabelle DANEL, Rafik DJOUMI, Baptiste DUROSIER, Clémentine GALLOT, Étienne GREIB, Donald JAMES, Jacques KERMABON, Rémy KOLPA KOPOUL, Anne de MALLERAY, Bernard QUIRINY, Antoine THIRION, Franck VALLIÈRE, Anne-Lou VICENTE I ILLUSTRATIONS > Thomas DAPON, DUPUY-BERBERIAN, Fabrice GUENIER DIRECTRICE ARTISTIQUE > Marion DOREL marion.dorel@mk2.com I IMPRESSION / PHOTOGRAVURE > FOT PHOTOGRAPHIES > Raphaël DUROY / Marcel HARTMANN/H&K / Christian KETTIGER/H&K (couverture) / Pere MASRAMON & landerphoto.net/Red Bull Music Academy / DR PUBLICITÉ > RESPONSABLE CLIENTÈLE CINÉMA > Laure-Aphiba KANGHA / 01 44 67 30 13 laure-aphiba.kangha@mk2.com I CHEF DE PUBLICITÉ > Solal MICENMACHER / 01 44 67 32 60 solal.micenmacher@mk2.com © 2008 TROIS COULEURS // issn 1633-2083 / dépôt légal quatrième trimestre 2006. Toute reproduction, même partielle, de textes, photos et illustrations publiés par MK2 est interdite sans l’accord de l’auteur et de l’éditeur. // Tirage : 200 000 exemplaires // Magazine gratuit // Ne pas jeter sur la voie publique.


Gothic girl

À tout juste 21 ans, dont dix de cinéma, l’actrice américaine Evan Rachel Wood réalise le trait d’union impossible entre Woody Allen et Marilyn Manson. On l’a découverte dans le film Thirteen, une radiographie sans concession des tourments adolescents. Elle y incarnait avec justesse une collégienne ordinaire qui partait progressivement à la dérive. De la blondeur juvénile aux sombres oripeaux gothiques, impossible de ne pas voir dans cette trajectoire fictive des similitudes avec sa transformation dans la vie. Petite amie du chanteur Marilyn Manson, la comédienne au minois mutin joue dorénavant sur une image sophistiquée, teint de porcelaine et cheveux noirs de jais. Un clone de la strip-teaseuse Dita Von Teese, ancienne compagne de Manson, raillent les mauvaises langues. Pas de hasard, pourtant. Issue d’une famille d’artistes, la belle apparaît à ses débuts dans des séries télévisées comme American Gothic. Concurrente de Kirsten Dunst, elle se fait souffler par elle le rôle de la fillette ambiguë dans Entretiens avec un Vampire. Adulte précoce, sa filmographie est un processus de maturation en actes : « J’ai fait ma puberté devant des millions de spectateurs. C’est douloureux de grandir à l’écran », dit-elle. Après avoir donné la réplique à Al Pacino (Simone) et Uma Thurman (La Vie devant ses yeux), on la retrouvera bientôt en fille écorchée de Mickey Rourke dans The Wrestler. Pour son grand retour à New York, Woody Allen la fait tourner actuellement dans Whatever Works, sa prochaine comédie noire. Evan Rachel Wood, un talent qui ne laisse décidemment pas de bois.

_S.M.

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TENDANCES

CALÉ

DÉCALÉ

RECALÉ

L’âme

Le spectre

L’esprit

Mieux que Lââm, dont le R’n’B peut aisément saouler, (ré)écoutez la soul cuivrée de la Motown, pour les 50 ans de ce mythique label de Detroit. Stevie Wonder, Marvin Gaye, Diana Ross… Une lame de fond contre le vague à l’âme !

La tendance ciné pour 2009 : tabler sur les tables qui tournent. Tandis qu’on réédite Santa Sangre du mystique Jodorowsky, les spectres de Louise Michel et du Che sont convoqués contre celui de l’effondrement du système capitaliste.

Esprit, es-tu là ? Celui de Will Eisner, papa de la BD The Spirit, semble bien absent de son adaptation ciné par Frank Miller, peu inspiré. Dommage, la filiation spirituelle entre les deux dessinateurs était jusqu’ici évidente…

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Complètement givré

Sous le glacis hivernal, le cinéma, loin de se figer, glisse vers le drame. À déguster frappé, un cocktail de films où les réalisateurs n’hésitent pas à souffler le chaud et le froid. Hitchcock disait de ses héroïnes qu’elles étaient « le feu sous la glace». Une frigidité qui ne concerne pas la maniaque du pic à glace de Basic Instinct. Sa sexualité débridée ferait fondre la banquise. Au point de tirer de leur torpeur cryogénisée, les héros d’Hibernatus et de Demolition Man dont le réveil provoque de savoureux décalages anachroniques et une avalanche de quiproquos. À la faveur du retour à la vie d’une entité mutante dans l’Antarctique (The Thing), des scientifiques sombrent dans la paranoïa et dérapent. Comme le père de famille de Shining, qui meurt pétrifié dans un labyrinthe enneigé. De quoi jeter un sacré froid. Pourtant, la rigueur climatique du grand Nord fait faire des claquettes à un jeune pingouin (Happy Feet), quand des animaux se solidarisent pour protéger un enfant (L’Âge de Glace). Retour à l’ère glaciaire également pour les protagonistes du Jour d’après, fable politique dans un New York futuriste. Dans ce décor postapocalyptique, le jeune héros de A.I. est engourdi par la glace. Ranimé, il peut alors accomplir le vœu cher de revoir sa mère. Qu’elles mènent l’enquête (Fargo) ou qu’elles acheminent des clandestins vers la frontière canadienne (Frozen River), les femmes font preuve d’une détermination tenace face à la rigueur des éléments. La même qui anime les esquimaux au quotidien, pour garantir leur survie (Nanouk l’esquimau) dans des conditions extrêmes. Mais les eaux glacées, qui immobilisent les marins du Cuirassé Potemkine, sont fatales à un groupe d’enfants (De Beaux lendemains) et aux passagers d’un célèbre paquebot (Titanic)… Ne reste plus qu’à briser la glace, ou à s’y réfléchir. Ce que fait un improbable duo masculin de patineurs artistiques (Les Rois du Patin) ou une parente vindicative : en guise de patinoire, elle s’offre la surface gelée d’un étang où gît le cadavre de sa belle-sœur, une présentatrice télé arriviste (Prête à tout). Il gèle en enfer. _S.M.

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CINÉ FILS

La bande originale

« LE CINÉMA DE GEORGES DELERUE » (coffret 6 CD, Universal Jazz)

De Georges Delerue, on connaît surtout les partitions déchirantes pour Godard, Resnais ou Truffaut. Ce somptueux coffret donne la part belle aux compositions moins célèbres du maestro, souvent inédites, brassant ses travaux pour Hollywood, la télévision ou le court métrage, de Pialat à Oliver Stone, de Varda à Bertolucci. Les six disques montrent que le registre de Delerue s’étend bien au-delà des cordes crève-cœur, flûtes altières et clavecins cristallins qu’on continue d’associer à cet immense musicien de cinéma, sans doute le plus lyrique et mélodieux d’entre tous. _Au.To.

Le ciné livre Olivier CACHIN et Christophe GEUDIN « 100 B.O. cultes » (Tournon)

Préfacé par le duo Air, auteur du score vaporeux de Virgin Suicides, ce dictionnaire pour oreilles cinéphiles recense « 100 B.O. cultes », du Jazz Singer de 1927 au récent There Will Be Blood. Incunables (Morricone, Mancini…) ou pépites cachées (de Roubaix, Goblin…), tout y est, ou presque, d’anecdotes savoureuses en affiches kitschissimes, de climats rock en digressions jazz ou classiques. Un ouvrage sans fausse note, quoiqu’on puisse lire, page 110 : « On n’écoute pas les Beatles sans boules Quiès. » L’auteur de cette pique lèse-majesté ? James Bond. _E.R. et Au.To.


REGARDS CROISÉS

Moreau vs Balibar

Illustration : Fabrice GUENIER

Actrices-chanteuses, Jeanne Moreau et Jeanne Balibar occupent dans le paysage français une place à part. Femmes de tête et belles affranchies, leur charme altier le dispute à l’exigence. Bien plus que des artistes non conventionnelles, des égéries.

Ç

a commence par une chanson, une de ces ritournelles entêtantes et mélancoliques qui vous gagnent en même temps que l’émotion. Moment suspendu dans le film La Croisade d’Anne Buridan (1994), Jeanne Balibar chante L’Enfant que j’étais, un titre de Jeanne Moreau. La filiation entre les deux comédiennes s’opère, au premier chef, à travers leur timbre de voix atypique, grave, un rien gouailleur. Depuis ces débuts timides, Jeanne Balibar, formée au conservatoire national supérieur d’art dramatique comme Jeanne Moreau, a sorti deux albums. Actuellement à l’affiche du film d’Ilan Duran Cohen, intitulé fort à propos Le Plaisir de chanter, on va la retrouver bientôt dans Le Bal des actrices de la jeune Maïwenn. C’est une chanson encore – Le Tourbillon qu’elle interprète dans Jules et Jim – qui popularise Jeanne Moreau. Mais avant François Truffaut, qui lui confiera un nouveau rôle de femme fatale dans La Mariée était en noir, Louis Malle a fait d’elle une star avec Ascenseur pour l’échafaud. À l’écran comme dans la vie, la passionnée Jeanne Moreau incarne l’amoureuse absolue. Délaissée dans La Nuit d’Antonioni, auto-destructrice dans La Baie des anges de Demy, elle tourne sous la direction de Friedkin, Losey, Welles et Buñuel. Militante pour les sans-papiers, muse du cinéma d’auteur français et maintenant danseuse dans le spectacle de Boris Charmatz (La Danseuse malade), Jeanne Balibar fait montre de la même liberté que son insoumise aînée, elle-même engagée politiquement. Elle nourrit ses compositions d’un art constant du contrepoint, que ce soit chez Desplechin (Comment je me suis disputé…), Rivette (Va savoir), Assayas (Fin août, début septembre) ou Podalydès (Dieu seul me voit). Toujours sur le fil, son jeu singulier a hérité de la modernité avant-gardiste de Jeanne Moreau, à l’affiche du prochain film d’Amos Gitaï (Plus tard, tu comprendras). On aime décidément la petite musique de ces deux Jeanne. _S.M.

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SCÈNE CULTE La Vie est belle

Capra cadabra LA PETITE HISTOIRE : S’il est aujourd’hui considéré comme un film culte outre-Atlantique, La Vie est belle n’y rencontra pas le succès escompté lors de sa sortie en salle en 1946, sans doute jugé trop optimiste et éloigné de la réalité d’après-guerre. Frank Capra et son acteur James Stewart aimaient pourtant dire que c’était leur film préféré! Dans son autobiographie, le réalisateur écrit à propos de La Vie est belle : «C’est un film pour ceux qui se sentent las, abattus et découragés. (…) Un film pour leur dire qu'aucun homme n'est un raté ». Rien de tel pour se remonter le moral en cette période de récession !

LE PITCH : George Bailey (James Stewart) a consacré sa vie au bonheur d’autrui. Quand son entreprise de crédits et construction risque la faillite, il ne voit pas d’autre issue que le suicide. Mais l’ange gardien Clarence (Henry Travers) entre dans sa vie et lui prouve que « celui qui a des amis n’est jamais un raté ». De retour chez lui en ce soir de réveillon, George découvre qu’un miracle de Noël l’attend.

[Oncle Billy arrive avec un panier rempli de billets qu’il déverse devant le sapin] BILLY : George ! George ! C’est incroyable ! Mary leur a dit que tu avais des problèmes. Ils ont tous donné sans poser de questions, parce que c’était pour toi. [Plusieurs autres habitants de Bedford Falls viennent ajouter des billets à la pile, dont Mr. Martini, propriétaire du bar local.] MR. MARTINI : J’ai même vidé le juke-box ! [Tout le monde éclate de rire.] MR. GOWER : Voilà mes économies ! VIOLET : Je ne pars plus, j’ai changé d’avis.

ANNIE : C’était pour le divorce, au cas où je me serais mariée ! UN AUTRE : C’est grâce à vous que j’ai pu construire ma maison, George. UN EMPLOYÉ DES POSTES [interrompant le brouhaha ambiant] : Silence ! C’est un câble de Londres : «Mr. Gower dis que tu as besoin d’argent STOP ai ordonné à mon bureau de t’avancer 25 000 dollars STOP. Joyeux Noël ! Sam. » [Harry, le frère de George, arrive alors, en uniforme de l’armée.] HARRY : J’arrive trop tard. LEUR MÈRE : Harry, et ton banquet à New York ? HARRY : Je suis venu dès que j’ai reçu le télégramme de Mary. Je porte un toast ! À mon grand frère George, l’homme le plus riche de la ville ! [Pendant que tous se mettent à chanter, George découvre un livre, à l’intérieur duquel on peut lire : « Cher George, souviens-toi que celui qui a des amis n’est jamais un raté. Merci pour les ailes ! Clarence. »]

La Vie est belle (It’s a Wonderful Life), un film de Frank Capra, scénario de Philip Van Doren Stern et Frances Goodrich (1946, DVD disponible chez Paramount).

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BILAN 2008

2008, ANNÉE ERRATIQUE

D

es enfants dans des corps d’adultes (Two Lovers, les productions Judd Apatow), un cortège de familles en crise (L’Heure d’été, À bord du Darjeeling Limited, Un Conte de Noël), des mères-courage esseulées (L’Échange, Le Silence de Lorna, Juno), l’auscultation ample et fiévreuse du mal américain (There Will Be Blood, No Country for Old Men, Into the Wild), le renouveau de la nudité burlesque (Rumba, Steve Carrel, Will Ferrell), d’épatantes plongées en milieu scolaire (Entre les murs, La Belle personne, Stella) ou carcéral (Hunger, Leonera), une réflexion aiguë sur la mémoire (Valse avec Bachir, Les Plages d’Agnès, Soyez sympas, rembobinez), l’utilisation du numérique pour réinventer l’épouvante (Cloverfield, Redacted, [Rec]) ou imaginer de formidables machineries rétrofuturistes (Speed Racer, Wall-E) : en 2008, le cinéma n’est pas resté en place, et c’est ainsi, caméléon instable et mouvant, qu’on l’aime.

LE FESTIVAL TROIS COULEURS Une sélection des meilleurs longs et courts métrages de l’année, des avantpremières, des débats et autres surprises seront à l’affiche du premier festival Trois Couleurs, organisé fin février pendant une semaine dans trois salles MK2, au prix de trois euros la séance. Pour en savoir plus sur la programmation : www.mk2.com

RÉPLIQUE DE L’ANNÉE

« I don’t read the script. The script reads me. » [Je ne lis pas le scénario. Le scénario me lit.] Robert Downey Jr., Tonnerre sous les Tropiques.

FILMS PRÉFÉRÉS DE LA RÉDACTION HUNGER _Steve MCQUEEN À

Hunger un film de Steve MCQUEEN Avec Michael Fassbender, Liam Cunningham, Stuart Graham

BORD

DU

DARJEELING

LIMITED _Wes ANDERSON TWO LOVERS _James GRAY THERE WILL BE BLOOD _Paul Thomas ANDERSON UN CONTE DE NOËL _Arnaud DESPLECHIN

Two Lovers un film de James GRAY Avec Joaquin Phoenix, Gwyneth Paltrow, Vinessa Shaw

L’HEURE D’ÉTÉ _Olivier ASSAYAS ENTRE LES MURS _Laurent CANTET WALL-E _Andrew STANTON

À bord de Darjeeling Limited un film de Wes ANDERSON Avec Owen Wilson, Adrien Brody, Jason Schwartzman

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RUMBA _D. ABEL, F. GORDON et B. ROMY KHAMSA


NOËL PAR

LIKA MINAMOTO 3 DVD À OFFRIR POUR LES FÊTES

COFFRET CHABROL « J’aime les héroïnes de Chabrol car elles mènent la danse. Cet auteur a un vrai univers, un style reconnaissable entre tous. Mon film préféré est Le Boucher. » COFFRET CHABROL La Cérémonie, La Fleur du mal, Inspecteur Lavardin, Merci pour le chocolat, Poulet au vinaigre. 6 DVD - 59 €

MANNEQUIN, COMÉDIENNE, ÉCRIVAIN, 27 ANS, JAPONAISE. A joué dans Inju de Barbet Schroeder, sorti en septembre dernier ; prépare un ouvrage sur le choc des cultures entre la France et le Japon. Noël pour vous, c’est plutôt emballage ou grand déballage ? Au Japon, la tradition veut que l’on fête Noël en famille lorsqu’on est enfant. Adolescent, ce sont des soirées pyjama entre amis ou, à partir du lycée, en amoureux. Pour ma part, je passe les fêtes avec mes amis et mon fiancé, loin de ce grand déballage commercial que je n’apprécie pas du tout. Quel film, selon vous, fait croire au Père Noël ? Noël blanc (White Christmas) de Michael Curtiz. Je suis fan de Gene Kelly et de Judy Garland. Ils m’ont donné envie d’apprendre les claquettes et le chant. Mais j’ai dû abandonner mon rêve car je suis une piètre chanteuse...

COFFRET CHAPLIN « Le coffret Chaplin, pour revoir notamment Les Feux de la rampe, un film triste qui me remplit toujours d’espoir et dont la musique me touche très fortement. J’admire Chaplin car c’était un artiste complet, doué d’une vraie humanité. » COFFRET CHAPLIN Le Dictateur, Les Temps Modernes, La Ruée vers L’or, Les Feux de la Rampe, The Kid, Le Cirque, Les Lumières de la ville, L’Opinion publique, Un Roi à New York, Monsieur Verdoux, + Courts métrages - 10 films et 8 courts-métrages. 19 DVD - 149 €

Quel est le pire cadeau que vous ayez reçu et offert à Noël ? Je voulais une grande maison pour entreposer ma collection de lapins en peluche. À la place, on m’a offert une autre poupée. Je n’avais plus du tout de place chez moi ! Vous êtes plutôt pouilleux Noël ou soyeux Noël ? Même si je reste à la maison avec ma famille, je suis plutôt «soyeuse». Aucune raison d’être «pouilleuse». Le film idéal à voir un soir de réveillon ? New York Miami de Frank Capra, pour l’élégance de Claudette Colbert et le charme fou de Clark Gable. J’affectionne les comédies américaines, situées dans les années 1930-1950. À bon repas, bon film. Sinon, la digestion est difficile !

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COFFRET ISABELLE HUPPERT « C’est une actrice qui dépasse toujours toutes les attentes et n’hésite pas à expérimenter des choses très différentes. Elle n’arrête pas de changer, d’évoluer, de grandir. Je l’admire beaucoup. » COFFRET ISABELLE HUPPERT Madame Bovary, La Cérémonie, Merci pour le chocolat, La Pianiste.


NOËL PAR

STEVE MCQUEEN 3 DVD À OFFRIR POUR LES FÊTES

VOYAGE AUTOUR DU MONDE. « La présentation de ce coffret est magnifique. Toute l’histoire du cinéma en un seul ciné-livre, avec un choix éclectique et pointu de films. » VOYAGE AUTOUR DU MONDE EN 50 FILMS Anthologie MK2 50 FILMS - 51 DVD - 299 €

ARTISTE CONTEMPORAIN, VIDÉASTE, 39 ANS, BRITANNIQUE. Vient de réaliser son premier long métrage, Hunger, sorti en 2008, Caméra d’or au dernier festival de Cannes.

COFFRET TARKOVSKI « Pour me laver de mes péchés. Mais c’est peut-être un peu trop catholique ! » COFFRET TARKOVSKI Andrei Roublev, L’enfance d’Ivan, Le miroir, Solaris, Stalker. 8 DVD - 124 €

Noël pour vous, c’est plutôt emballage ou grand déballage ? Les deux ! Quand vous passez du temps avec votre famille, la conversation s’étoffe, les vieux dossiers ressortent et vous vous retrouvez dans la peau, non plus d’un homme, mais d’un gamin coincé. Quel film, selon vous, fait croire au Père Noël ? Tout le Monde dit « I Love You » de Woody Allen. J’aime beaucoup cette comédie romantique musicale. Quel est le pire cadeau que vous ayez reçu et offert à Noël ? Ma tante m’offrait toujours des chaussettes et des slips pour Noël. Depuis, je n’en porte plus. Quant au pire cadeau que j’ai offert, je préfère même pas l’avouer. J’ai effacé ce triste souvenir de ma mémoire.

COFFRET JULIETTE BINOCHE « Je l’ai vue la première fois dans Les Amants du Pont Neuf et j’imaginais qu’elle était ma petite amie. J’ai grandi en la regardant évoluer de loin. » COFFRET JULIETTE BINOCHE Bleu, Code inconnu, Rendez-vous.

Vous êtes plutôt pouilleux Noël ou soyeux Noël ? Je suis plutôt Noël « dispendieux » depuis que j’ai des enfants. Je les gâte beaucoup. Cette fête ne comptait pas beaucoup pour moi jusqu’à présent mais elle a pris un autre sens depuis que je suis père. Le film idéal à voir un soir de réveillon ? Calamity Jane, une comédie musicale avec Doris Day. Énorme !

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MO TOWN

Kim Weston et Abdul « Duke » Fakir à Détroit (Michigan).

MOTOWN 50, MOTEUR !

« Motown a fait de moi l’homme que je suis », déclarait récemment Barack Obama. À l’occasion des 50 ans de ce mythique label soul, qui a révélé Stevie Wonder, Marvin Gaye ou Michael Jackson, nous nous sommes rendus à Détroit, New York et Los Angeles pour tourner un documentaire-hommage, en accès libre sur mk2vod.com. Journal de bord.

D

IMANCHE 14, LUNDI 15 SEPTEMBRE 2008, DÉTROIT (MICHIGAN). Nous y sommes. Atterrissage mouvementé sur le sol yankee : douanes récalcitrantes, ouragan Ike, valises égarées. Celles-ci ne nous

seront remises qu’un jour après notre arrivée, obligeant Raphaël à filmer les premières scènes avec une petite caméra HDV, en lieu et place de l’outillage «haute def’» qu’il exhibera fièrement par la suite. Ville rêche et déshéritée, noire à 90 %, Détroit porte les stigmates de son passé industriel – terrains vagues, habitations laissées à l’abandon, downtown désert. De l’aéroport au stade de baseball, en passant par l’hôpital, l’espace public est saturé de références aux gloires locales : Ford, Chrysler, General Motors, mais aussi Motown, industrie d’un genre particulier. Avant de devenir une usine à hits, organisée selon une division tayloriste des tâches (producteurs, paroliers, interprètes…), le label mit quelque temps à se roder, comme tout bon moteur. Ses premiers locaux ? Un garage exigu aménagé en studio d’enregistrement, où Berry Gordy, ex-ouvrier reconverti patron de maison de disque, rongeait péniblement son frein... C’est dans ce studio, transformé en musée, que nous reçoit Smokey Robinson, cofondateur de Motown, en 1959. « Les ambitions de Berry étaient claires : nous n’allions pas faire de la musique noire, nous allions faire de la musique populaire, pour le monde entier », se souvient Robinson, des étoiles plein les yeux. Une stratégie de séduction crossover dont on conçoit sans peine qu’elle ait pu influencer Barack Obama. Et un succès planétaire dont s’enorgueillit légitimement Détroit, ville qui a inspiré son nom au label (contraction de

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«motor town»), label qui a offert à la ville l’un de ses surnoms les plus courants : Motown. MARDI 16 SEPTEMBRE, DÉTROIT (MICHIGAN). Entretiens avec Abdul « Duke » Fakir, quart des Four Tops, Sylvester Potts, membre des Contours, et Kim Weston, première partenaire vocale de Marvin Gaye. Humeur joueuse et chafouine, ils nous racontent les dessous de « Hitsville USA» – l’autre appellation de Motown : atmosphère familiale mêlée à un très vif esprit de compétition, entourloupes contractuelles à répétition signées Berry Gordy, attention quasi-obsessionnelle de ce dernier à l’image de ses vedettes, travaillée dans un bâtiment à part de l’empire Motown – langage lissé, tenues soignées, chorégraphies millimétrées... L’interview de Kim Weston, notamment, est un bonheur. Transférée de Motown au concurrent n°1, Stax, label pour lequel elle entonna « l’hymne national noir » dans un stade plein à craquer, celle qui vécut une partie de sa vie en Israël (!) converse goulûment, toute d’anecdotes et de définitions osées («Motown, c’est le rythme, Stax, c’est le blues, les deux ensemble donnent le rhythm n’ blues »), nous gratifiant au passage d’une frissonnante version a capella de son tube, Love Me All the Way. À la fin de l’entretien, Kim se propose de nous raccompagner jusqu’à Paris. « All the way », a-ton envie de lui répondre… MERCREDI 17, VENDREDI 19 SEPTEMBRE, MANHATTAN ET BROOKLYN (NEW YORK). Face-à-face d’une demi-heure avec l’une de mes idoles, Smokey Robinson, que l’on retrouve dans les locaux new-


Photographie : © Raphaël DUROY

Smokey Robinson dans le Studio A de Motown, à Détroit (Michigan).

yorkais d’Universal, après s’être croisé à Détroit. Smokey et sa voix enfumée, volutes pures et aériennes chantant des histoires de mirage, de duplicité, de clowns tristes. Smokey, c’est l’auteur de tubes certifiés (My Girl) et de merveilles ignorées (Quiet Storm, I Gotta Dance To Keep From Cryin’), celui que Dylan considérait comme le plus grand poète américain vivant, celui qu’ont repris Stones, Beatles et Blondie à tue-tête. Il nous parle de son amitié avec Gordy, qui l’a désigné vice-président de Motown, Smokey prénommant son propre fils Berry en retour. On l’écoute, plus religieusement encore, nous conter son rapport à l’écriture, aux notes, aux mots, cet agencement singulier qui fera de Tracks of My Tears l’un des plus beaux titres de son répertoire – et par ailleurs celui de notre

notes sur notes : qui sait, les visions de Smokey enfumeront peut-être l’une de ses futures réalisations… LUNDI 8 DÉCEMBRE, LOS ANGELES (CALIFORNIE). Après deux mois de montage, Tracks of My Tears, notre documentaire de 13 minutes, a semble-t-il plu en haut lieu. À peine était-il gratuitement posté sur la plateforme VOD de MK2 qu’on nous expédiait dans le premier avion venu. Direction : L.A. Objet : interviewer le rarissime Berry Gordy, et accessoirement doubler la durée du docu. Raphaël et moi le rencontrons demain mardi, au moment même où ce magazine partira en impression. Dans l’avion où j’écris ces lignes, les questions fusent : l’ami Gordy nous parlera-t-il des émeutes qui secouèrent Détroit à la fin des années 1960,

« VÉRITABLE USINE À HITS, MOTOWN ÉTAIT ORGANISÉE SELON UNE DIVISION TAYLORISTE DES TÂCHES. » documentaire… Avant de prendre congé, il nous donne rendez-vous deux jours plus tard dans un centre culturel chrétien de Brooklyn, à 99 % black. Devant 2000 fidèles oscillant du fou rire à la transe possédée, voici Smokey en showman exubérant, mi-comique de «stand-up», mi-prosélyte born again. Au programme : rédemption post-cocaïne, clochards célestes, extraterrestres christiques. L’auteur de Mickey’s Monkey serait-il devenu dingo ? Abasourdi par cette métamorphose, Raphaël refuse de filmer. Quant à mon pote Ray Tintori, protégé de Michel Gondry, acteur chez Ang Lee et clippeur pour les babas cools de MGMT, il prend

et qui, autant que ses velléités cinématographiques, le poussèrent à délocaliser Motown à Los Angeles ? Évoquerat-il ses rapports houleux avec certains de ses artistes-phare, ponctués de portes claquées et de procès en pagaille ? Nous dira-t-il ce qu’il entendait au juste par I’ll Be There, composé par ses soins pour les Jackson 5 ? «I’ll be there» : nous y revoilà – enfin presque. Auréliano TONET Gagnez des coffrets 3 CD Motown 50 (Universal) sur mk2.com Regardez gratuitement le documentaire Motown 50 - Tracks of My Tears sur www.mk2vod.com

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GUILLAUME CANET À CŒUR ET À CORPS

Rares sont les jeunes acteurs français à porter avec autant d’aisance les casquettes de réalisateur et de comédien. Dans Espion(s) de Nicolas Saada, Guillaume Canet, à la fois physique et intérieur, est remarquable. Il nous expose sa vision personnelle du cinéma, dans un entretien authentique, à son image. près Ne le dis à personne, votre second film récompensé par le César 2007 du meilleur réalisateur, avez-vous songé à vous consacrer uniquement à la réalisation ? Ce n’est pas le fait d’obtenir le César qui a déclenché chez moi l’envie de me consacrer à la réalisation, mais bien l’expérience de tournage, très enrichissante, de Ne le dis à personne. Elle m’a donné envie de poursuivre dans cette voie. Je prends un plaisir énorme à mettre en scène. C’est cet aspect de ma carrière que je veux privilégier, même si jouer m’apporte beaucoup. Or, réaliser et préparer un film demandent une vraie somme d’énergie. Il est difficile de concilier ce travail et le métier de comédien. De fait, je suis plus exigeant sur le choix de mes rôles maintenant, afin de dégager du temps à la réalisation.

A

Que pensez-vous des rôles que l’on confie aux acteurs en France ? Je trouve qu’en France, on ne prend pas assez de risques. On propose peu de rôles de composition. J’aimerais que les réalisateurs débrident leur imagination. Il est rare qu’ils proposent de m’employer dans des registres éloignés de ma personnalité. J’ignore si c’est le cas pour les autres acteurs français. Ne le dis à personne et Espion(s) racontent chacun une histoire d’amour, dans le cadre de genres très codés, le thriller et le film d’espionnage. Cette approche cinématographique similaire à la vôtre vous a-t-elle encouragé à collaborer

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avec Nicolas Saada ? Ce sont surtout les films dont nous avons parlé ensemble qui m’ont convaincu de travailler avec lui, en plus de son scénario que j’ai beaucoup aimé. Nous partageons le même goût pour le cinéma américain des années 1970, celui de réalisateurs comme William Friedkin, Sidney Lumet ou Francis Coppola. Je me suis inspiré de leur travail pour mon second film. J’aime la caméra à l’épaule, les longues focales et le réalisme de leur mise en scène. Pensez-vous qu’il y a un renouveau du cinéma de genre en France qui emprunte à l’efficacité des films américains, sans perdre la touche d’auteur à la française? Je manque de recul pour conclure à un renouveau du cinéma de genre en France. En tout cas, Ne le dis à personne correspond à mon univers personnel. Mon travail s’inspire autant du « Nouvel Hollywood » que d’auteurs français comme Maurice Pialat. Dans la scène d’ouverture de Ne le dis à personne, j’ai souhaité retrouver une ambiance de repas à la Claude Sautet. Je filme avec mon cœur et les sentiments occupent une place importante dans mes films. Mon ambition est de faire un film d’auteur avec un scénario bien écrit, des personnages construits, sans négliger les aspects formels. Beaucoup de films d’auteurs en France omettent, selon moi, cette dimension visuelle. Comment s’est déroulé le tournage à Londres d’Espion(s) ? Les autorisations de tournage n’étaient pas aisées à obtenir. On ne pouvait pas toujours bloquer les rues. Du


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EN COUVERTURE

coup, des passants traversaient le cadre et regardaient la caméra. Cela impliquait de tourner très vite ou de refaire des prises. Nicolas Saada avait une grosse pression, en plus de diriger certains acteurs en langue anglaise. Comment avez-vous construit le personnage de Vincent ? En discutant avec Nicolas Saada. Il m’a appris que n’importe qui, du jour au lendemain, pouvait devenir un espion, si les services secrets le décidaient. Cette situation provoque des dérapages, car investis qu’ils sont de leur mission, ces quidam prennent parfois des initiatives imprévues. Cette idée m’a séduit. Du coup, j’ai essayé de trouver quelque chose de très intérieur pour construire le personnage. Il vit des situations fortes et rocambolesques, sans perdre son identité.

Ah non, j’adore les scènes mutiques où seul le corps joue. J’ai insisté pour qu’on garde ces moments-là, comme les scènes de déambulation le soir dans les rues de Londres. Mon personnage n’a pas le choix. S’il ne fait pas ce qu’on lui demande, il repart en taule. C’était intéressant de montrer qu’il n’est pas dans la concentration mais dans la destruction. Quelle partenaire de jeu est Géraldine Pailhas ? Nous nous estimons énormément. Je voulais qu’elle tourne dans Mon Idole, mon premier film, mais elle a refusé. Nous sommes restés amis. C’est une très bonne actrice, précise et posée. Elle compose avec les aléas du tournage. C’est une grande qualité que je n’ai pas, car j’aime qu’on s’en tienne au scénario. Je trouve toujours dangereux les changements de dernière minute. J’ai besoin d’y réfléchir.

« J'ADORE LES SCÈNES MUTIQUES OÙ SEUL LE CORPS JOUE. »

À côté de ces scènes très tendues, il y a des moments de vacance, notamment dans la chambre d’hôtel à Londres où votre personnage solitaire est dans l’attente. Était-ce difficile à jouer ?

Son personnage emmène le héros que j’incarne vers quelque chose de cassé et de nostalgique, qui est profondément émouvant. C’est agréable d’avoir en face de vous un personnage qui permet de faire basculer le vôtre. Quels sont vos prochains projets ? Je vais tourner prochainement Le Dernier Vol , réalisé par Karim Dridi. Mais actuellement, je tourne sous la direction de Chrisian Carion qui m’avait déjà fait jouer dans Joyeux Noël. Le casting réunit Emir Kusturica, Alexandra Maria Lara, Willem Dafoe. C’est une superbe histoire d’espionnage qui se passe au KGB, dans les années 1980 à Moscou. _Propos recueillis par Sandrine MARQUES

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Photographie : © Marcel HARTMANN / H&K

Les scènes d’action confirment que vous êtes également un acteur très physique, notamment la scène de rixe dans l’appartement parisien. Vous êtes-vous entraîné ? Avant le tournage, on m’a demandé si je voulais répéter avec un cascadeur. Mais, plus jeune, j’ai pratiqué la boxe pendant cinq ans. J’ai aussi fait du taekwondo et du karaté. Je comprends très vite la chorégraphie d’une bagarre. Dans le souci de réalisme qu’il cherchait, j’ai poussé Nicolas Saada à garder un côté très désordonné dans la manière de jouer ce corps à corps. C’était plus intéressant, car mon personnage n’a pas appris à se battre. J’ai répété une demi-heure la veille dans un bureau, et on a privilégié au maximum l’improvisation.


ESPION(S)

L’ESPION QUI AIMAIT Ancien journaliste de cinéma, Nicolas Saada s’attaque de manière virtuose au film d’espionnage. Plongée dans les arcanes du terrorisme international, Espion(s) accorde la part belle aux sentiments. Nerveux, stylisé, ce premier film impressionne. omme la plupart des critiques qui passent à la réalisation, Nicolas Saada paie son tribut à Hitchcock, mais de la plus élégante des façons. Reprenant à son compte le thème du type ordinaire entraîné dans un engrenage infernal (La Mort aux trousses…), il signe un vrai film de genre, tendu et sophistiqué. Bagagiste de son état, alors que ses études le destinaient à un avenir brillant, Vincent (Guillaume Canet) chaparde des objets de valeur aux passagers. Le jour où, avec son collègue, ils ouvrent une valise diplomatique, son destin bascule. Menacé d’emprisonnement, il est contraint de collaborer avec les services secrets français. Sa mission ? Infiltrer un réseau terroriste. Pour y parvenir, on lui demande de séduire Claire (Géraldine Pailhas), la femme d’un diplomate soupçonné de complicité. De plus en plus impliqué, ses sentiments le rattrapent… Filmé entre Paris et Londres (en passe de devenir une ville aussi cinégénique que New York), Espion(s) épouse les codes du genre, tout en s’affranchissant de ses passages conventionnels. Les scènes d’action doivent à leur surcroît de réalisme toute leur efficacité. À aucun moment, le réalisateur ne néglige la psychologie des personnages, au profit de l’accumulation de séquences spectaculaires. Au contraire, le réalisateur trouve un équilibre savant entre l’intrigue sentimentale et le récit d’espionnage. Baignant dans une atmosphère de film noir, les protagonistes de ce drame existent tous pleinement, à la faveur d’un casting irréprochable. Guillaume Canet, en tête, compose un héros complexe. Pris dans le flux d’événements qui le dépassent, il n’aura de cesse de reprendre le contrôle de sa vie. À cette nuance que l’amour échappe à tous les plans. C’est le seul que ne saura déjouer cet espion malgré lui.

C

_S.M.

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Pour les seconds rôles, tous excellents, dont Hippolyte ............................................................................................................ ............................................................................................................ ............................................................................................................ ............................................................................................................ ............................................................................................................ Girardot en patron obscur de la DST. ............................................................................................................ ............................................................................................................ ............................................................................................................ ............................................................................................................ ............................................................................................................ ............................................................................................................ ............................................................................................................ Pour la manière dont Saada filme les lieux de transit, ............................................................................................................ ............................................................................................................ ............................................................................................................ ............................................................................................................ ............................................................................................................ impersonnels et inquiétants (aéroports, hôtels). ............................................................................................................ ............................................................................................................ ............................................................................................................ ............................................................................................................ ............................................................................................................ ............................................................................................................ ............................................................................................................ Pour la partition musicale de Cliff Martinez, haletante, ............................................................................................................ ............................................................................................................ ............................................................................................................ ............................................................................................................ ............................................................................................................ impressionniste et climatique. ............................................................................................................ ............................................................................................................ ............................................................................................................

............................................................................................................ ............................................................................................................ ............................................................................................................ ............................................................................................................ UN FILM DE NICOLAS SAADA ............................................................................................................ ............................................................................................................ ............................................................................................................ ............................................................................................................ ............................................................................................................ AVEC GÉRALDINE PAILHAS, GUILLAUME CANET, HIPPOLYTE GIRARDOT… ............................................................................................................ ............................................................................................................ ............................................................................................................ ............................................................................................................ ............................................................................................................ DISTRIBUTION : MARS // FRANCE, GRANDE-BRETAGNE, 2008, 1H39 ............................................................................................................ ............................................................................................................ ............................................................................................................ ............................................................................................................ ............................................................................................................ SORTIE LE 28 JANVIER ............................................................................................................ ............................................................................................................ ............................................................................................................


DIAMANT 13

POLAR À FACETTES

En janvier sort Diamant 13, thriller cent carats de Gilles Béat, porté par deux comédiens étincelants, Gérard Depardieu et Olivier Marchal. Tous deux nous racontent de l’intérieur ce projet finement ciselé, histoire d’une amitié brisée sur fond de corruption.

TROIS QUESTIONS À OLIVIER MARCHAL

(EX-POLICIER DE LA PJ, COMÉDIEN, SCÉNARISTE, ETC.)

Q

uel est la genèse du film Diamant 13 ? Diamant 13 est avant tout l’histoire de mon amitié avec Gilles Béat, le réalisateur dont j’avais adoré Les Longs Manteaux, Rue Barbare, Urgence. Un jour, Gilles m’a donné L’Étage des morts d’Hugues Pagan, un ancien policier dont j’aimais beaucoup les bouquins. « L’étage des morts » désigne l’état-major chez les flics, et c’est en même temps un jeu de mots sur les « nuiteux ». Comme Pagan, j’ai fait partie d’une brigade de nuit pendant sept ans. On était un peu tricards, considérés comme des cas sociaux, des marginaux. L’Étage des morts raconte l’histoire de l’un de ces flics. Gilles m’a demandé mon avis sur le scénario qu’il avait écrit avec Hugues il y a une dizaine d’années. Je lui ai dit : « Gilles, c’est trop long, il fait au moins 2h45 ton film ! » J’ai coupé cette première mouture gratuitement, parce que ça me détendait, je n’avais pas la pression d’un contrat. De fil en aiguille, Gilles a rencontré le producteur Patrick Quinet, Marin Karmitz, le PDG de MK2, et le film s’est monté.

Comment en êtes-vous venu à donner la réplique à Gérard Depardieu ? Au départ, je devais tenir le rôle principal. Finalement, il

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fallait une star pour que se monte le projet. Il me paraissait incongru de demander à Gérard Depardieu de ne venir que huit jours sur le tournage ! Je n’ai aucun ego, je m’en fous de faire l’acteur. J’aime ça, mais je m’accomplis vraiment quand j’écris et je réalise. Comme acteur, c’est au théâtre que je m’éclate. J’adore quand on me propose de tourner, mais ce qui compte, c’est ton film. Donc on a demandé à Gérard d’échanger nos personnages. Il tient le rôle principal, moi celui de son ami, et c’est la meilleure chose qui soit pour le film. Comment s’est déroulé le tournage ? Il régnait une bonne ambiance sur le plateau et je suis heureux d’avoir été impliqué dans ce beau film noir, tourné entre Anvers et Bruxelles, Ostende et le Luxembourg. Diamant 13 est un film de nuit, tourné en HD, qui signe le retour de Gilles au cinéma. Sa grande idée a été d’inventer une ville où il y a ce mélange d’architecture, de port, de docks. Je crois que cela va conférer au film une atmosphère étrange, en plus d’un casting assez éclectique. Maintenant, il faut attendre et juger sur pièces. _Propos recueillis par Sandrine MARQUES et Juliette REITZER


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INTERVIEW

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TROIS QUESTIONS À GÉRARD DEPARDIEU

L

e polar est-il un genre que vous affectionnez particulièrement ? Au cinéma, je suis plutôt histoires d’amour, comédie ou aventure. Je ne connais pas bien le polar. Il y a certes quelques films de ce genre dans lesquels j’ai tourné : Barocco de Téchiné, La Lune dans le caniveau de Beineix. Mais, plus que des vrais polars, ce sont des films de situations, d’ambiances. Le vrai polar, c’est différent. Même Police de Pialat, au fond c’était plus un reportage sur ce qui se passait dans ces années-là, dans ce métier où il y avait à l’époque des types un peu « enrhumants ». Mais je pense que la police a beaucoup changé, y compris celle que raconte Olivier Marchal dans MR 73.

Qu’ont apporté des gens comme Olivier Marchal au polar ? Dans son 36 Quai des Orfèvres, on est davantage dans une lutte contre des gens bornés, comme il y en a dans toutes les administrations – mais quand on fait un métier pareil, ça donne une autre dimension. Olivier a fait de grands films sur la police vue de l’intérieur. J’ai peu connu la police, mais disons que ce n’est pas un monde très intéressant quand on filme simplement leur boulot.

(COMÉDIEN) Diriez-vous qu’aujourd’hui la police est représentée de manière moins manichéenne au cinéma ? Non. Il n’y a jamais eu de films avec d’un côté les bons et de l’autre les mauvais flics. Tout le monde est pourri je crois, même les flics… Avant, au cinéma, on ne voyait pas « un flic pourri » mais un flic qui prend ses petits avantages. La différence, c’est que dans les films de Marchal, on voit ces mecs brûlés, perdus. Ça, c’est intéressant, on est dans la littérature. Mon polar préféré, c’est Le Comte de Monte Cristo, Jean Valjean ! On n’est pas dans le réel, on essaie de rentrer au cœur des choses par le prisme de la fiction. La traque d’un serial killer vue uniquement à travers le boulot de la police, c’est tellement chiant qu’on a envie de se casser. Aujourd’hui, les réalisateurs cherchent à reproduire le réel de manière artificielle. Par exemple dans 24 heures chrono, c’est le temps réel qui est intéressant ; ce que l’on y raconte, tout le monde s’en fout. Les séries télévisées sont dans une fausse réalité. Ce qui me plait dans les films de Marchal, dans Diamant 13, c’est cette exploration des non-dits par l’imagination. Propos recueillis par Franck VALLIÈRES, émission Tête à Claps chaque samedi à 20h sur CINÉCINÉMA Premier et Étienne ROUILLON

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AGNÈS VARDA SABLES ÉMOUVANTS

Grande dame du cinéma français, passée des rives de la Nouvelle Vague à celles d’Hollywood, Agnès Varda livre avec Les Plages d’Agnès un magnifique autoportrait, empreint de poésie, d’humour et d’émotion. Pour nous, elle revient sur sa vision du cinéma, aventure humaine au confluent des arts et des continents. omment est née l’idée de ce film, et à qui s’adresse-t-il ? Il s’adresse à tout le monde, parce que je n’ai jamais fait un cinéma de catégorie. Certains disent que je suis une cinéaste élitiste, de ciné-club, mais c’est tout le contraire. Je voyais pointer mes 80 ans. Les années avec des zéros, c’est très important : il fallait que je fasse quelque chose ! Comme je suis plutôt cinéaste, j’ai fait un film. Mes enfants et mes petits-enfants me connaissent depuis qu’ils sont nés, mais pas depuis que je suis née : il y avait peut-être des choses que je pouvais raconter qui leur permettraient de se souvenir de moi d’une façon plus compacte. Cette démarche de se représenter, comme en peinture, je crois qu’elle ne relève pas de la coquetterie, mais plutôt de faire le point sur son propre travail. Disons que j’ai eu envie de tenter l’expérience de l’autoportrait de cinéaste, autoportrait planqué, cela dit, parce que je suis toujours en train de me cacher ou de parler des autres gens – je ne sais pas si on en apprend tellement sur moi…

C

Plusieurs motifs parcourent le film de part en part : le miroir, la plage, dont le sable évoque aussi le temps, la mémoire… La plage, c’est le paysage idéal pour moi : sable, mer et ciel. Des plages belges à celles de Sète ou de Los Angeles, j’y ai toujours trouvé la paix, l’inspiration, la joie, l’émerveillement. Le motif du miroir, je l’ai mis dès le début car qui dit autoportrait dit miroir. Mais le miroir montre surtout la mer et les autres. Le thème de la mémoire, et de sa perte, traverse également le film, en effet, avec des vielles dames qui se

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souviennent de poèmes, avec ma mère qui était dans une sorte de rêve heureux. On ne voit la vieillesse que comme une déchéance physique, ce qui est en partie vrai, quelque fois une déchéance de l’esprit, mais on ne voit pas que c’est aussi une liberté. D’oublier, de s’en foutre, de prendre les gens les uns pour les autres. Il y a quelque chose de très beau là-dedans. C’est comme ça que je l’ai vécu pour ma mère, et si par hasard je deviens un peu floue, j’espère que mon entourage dira : « Elle est heureuse. » Peut-on voir Les Plages d’Agnès comme le pendant de Jacquot de Nantes, que vous avez réalisé sur l’enfance de votre compagnon, Jacques Demy ? Il y a une différence essentielle. L’enfance de Jacques a été déterminante pour lui. Au point que toute son inspiration vient de là, des gens qu’il y a connu, de son milieu social, des affrontements, du milieu ouvrier. Et son cinéma, le plus enchanteur soit-il, reflète toujours les différences de classe, les impossibilités de compréhension, jusqu’à cette grève qu’il a magnifiquement mise en musique dans Une Chambre en ville. Jacquot de Nantes est une fiction sur un enfant qui grandit et qui a une vocation. J’ai réalisé ensuite le documentaire L’Univers de Jacques Demy, sur le cinéaste, ses déclarations, des extraits de ses films. Quant à moi, mon enfance n’a pas beaucoup d’intérêt, et très peu d’influence sur mes films. Par contre, je suis très inspirée par ce qui se passe ici et maintenant. Je crois que si on me mettait dans une pièce avec un bottin, je ferais un film sur les murs et les annuaires. Là, je voyais pointer mon vieil âge, j’ai dit : « Allez, je fais un petit film là-dessus ! » Dès lors, la rêverie


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INTERVIEW

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s’installe et l’imagination se met en route. Cela dit, je suis très touchée que sorte en même temps l’intégrale DVD de Jacques et un film où je parle de moi et de mes films. Les Plages d’Agnès oscille constamment entre la pudeur et le dévoilement. Même lorsque vous révélez certains sujets très intimes et douloureux, c’est toujours fait avec retenue… Je pense que c’est cette retenue qui met les gens à l’aise : j’ai essayé de trouver une douce façon de parler de choses personnelles. Partager, sans se dévoiler crûment. Le tournage de Jacquot de Nantes a été difficile parce que Jacques mourait, et toute l’équipe avait l’impression de tourner pour le laisser vivant. Il est mort dix jours après la fin du tournage.

automatiquement que j’ai part aux leurs. Vous êtes photographe, cinéaste, plasticienne, et revendiquez souvent l’influence de la peinture. Sous quelle casquette avezvous abordé Les Plages d’Agnès ? Le film est comme un kaléidoscope, un collage plus ou moins surréaliste. Par exemple, lorsque j’attrape les camions avec une main, c’est de la liberté d’intention, qui devient de la liberté de fabrication, qui devient de la liberté de montage. Il y a aussi l’idée que le changement de matériau, dû aux différents formats de film utilisés au montage, crée une matière singulière : le film a une texture, il n’est pas tout lisse. Pour ce qui est de la peinture, je me suis permis d’en glisser quelques unes que j’aime, en passant. Picasso, par exemple,

« J’AI ESSAYÉ DE TROUVER UNE DOUCE FAÇON DE PARLER DE CHOSES PERSONNELLES. PARTAGER, SANS SE DÉVOILER CRÛMENT. » C’était une expérience humaine extrêmement forte que je voulais partager et qui prouve que le cinéma, ce n’est pas seulement faire un film. Le cinéma, c’est une manière de vivre. Je crois que les films sont faits pour qu’on pense à leurs auteurs. Moi, j’ai beaucoup aimé les films de John Cassavetes, et à chaque fois qu’il en faisait un, j’étais contente de le retrouver. Voilà ce dont on rêve : que les gens se sentent concernés, qu’il y ait des points de croisement, des émotions partagées. C’est ma récompense, ce que j’appelle «le box-office de la cote d’amour». Les spectateurs ont l’impression qu’ils ont part à mes émotions, et donc

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m’a accompagnée par sa liberté, son invention, ses folies, ses déformations. Maintenant, tout le monde est habitué, mais quand il a proposé d’autres choix de représentation, ça m’a vraiment impressionnée. La liberté d’un Picasso, ses métamorphoses, ses choix tout à coup diamétralement opposés : pour moi, c’est ça le modèle, plus que certains grands cinéastes. Chacun de mes films est différent, par sa source d’inspiration, son style, son montage. J’ai essayé de faire en sorte que le cinéma soit, non pas une carrière, mais une aventure, une promenade. _Propos recueillis par Juliette REITZER et Auréliano TONET

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LOUISE MICHEL

COUP POUR COUP Des ouvrières mettent en commun leur prime de licenciement pour tuer leur patron. Louise Michel, le dernier film du duo grolandais Kervern-Delépine, est une comédie loufoque, en même temps qu’un road-movie politique réjouissant. on, ceci n’est pas une biographie de Louise Michel, militante anarchiste et figure prolétarienne par excellence. Mais le vent qui souffle sur ce film est bel et bien celui du combat des faibles contre les forts. Du jour au lendemain, les ouvrières d’une usine textile se retrouvent sans outil de travail : leur patron a délocalisé l’entreprise en une nuit, leur laissant pour tout viatique 2000 euros chacune. Que faire avec cet argent ? Ouvrir une pizzeria ? Poser nues pour un calendrier ? Louise, la plus timide et la plus étrange d’entre elles, lance l’idée : engager un tueur pour faire la peau à leur ex-employeur. Louise se charge alors de trouver l’homme de la situation, et choisit Michel, charmant, grand cœur et irrémédiablement maladroit. Ils traqueront ensemble le fuyard capitaliste, du fin fond de la Picardie jusqu’à Jersey et son paradis fiscal, en passant par Bruxelles et ses sociétés sans âme (dans tous les sens du terme, social et économique). Comme dans Aaltra et Avida, leurs précédents longs métrages, les personnages qui intéressent Benoît Delépine et Gustave Kervern sont des laissés-pour-compte. Face à un monde outrageusement injuste, leurs héros décident de faire justice à leur façon. Ce road-movie politique et déjanté se double d’une fable loufoque au fur et à mesure que l’on découvre qui sont vraiment Louise et Michel : des êtres qui tentent d’affirmer leur singularité profonde, malgré l’enveloppe physique et la pression sociale. Grandes carcasses abritant des enfants fragiles, le couple Yolande Moreau-Bouli Lanners traverse le film avec une verve constamment insolite et hilarante. Et l’on se demande bien qui d’autre aurait pu faire passer la folie d’un scénario à ce point irrévérencieux, mêlant fêlures humaines et fracture sociale avec une inventivité bluffante.

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_Isabelle DANEL

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............................................................................................................ ............................................................................................................ ............................................................................................................ ............................................................................................................ ............................................................................................................ ............................................................................................................ ............................................................................................................ 3 RAISONS D’ALLER VOIR LE FILM ............................................................................................................ ............................................................................................................ ............................................................................................................ ............................................................................................................ ............................................................................................................ ............................................................................................................ ............................................................................................................ Parce qu’un film peut-être politique ET hilarant. ............................................................................................................ ............................................................................................................ ............................................................................................................ ............................................................................................................ ............................................................................................................ ............................................................................................................ ............................................................................................................ ............................................................................................................ Pour le duo irrésistible formé par Yolande ............................................................................................................ ............................................................................................................ ............................................................................................................ ............................................................................................................ Moreau et Bouli Lanners. ............................................................................................................ ............................................................................................................ ............................................................................................................ ............................................................................................................ ............................................................................................................ ............................................................................................................ ............................................................................................................ Parce que c’est un cadeau de Noël dont vous ............................................................................................................ ............................................................................................................ ............................................................................................................ ............................................................................................................ ............................................................................................................ vous souviendrez longtemps. ............................................................................................................ ............................................................................................................ ............................................................................................................

............................................................................................................ ............................................................................................................ ............................................................................................................ ............................................................................................................ UN FILM DE BENOÎT DELÉPINE ET GUSTAVE KERVERN ............................................................................................................ ............................................................................................................ ............................................................................................................ ............................................................................................................ ............................................................................................................ ............................................................................................................ AVEC YOLANDE MOREAU, BOULI LANNERS, BENOÎT POELVOORDE, ............................................................................................................ ............................................................................................................ ............................................................................................................ MATHIEU KASSOVITZ… ............................................................................................................ ............................................................................................................ ............................................................................................................ ............................................................................................................ ............................................................................................................ DISTRIBUTION : AD VITAM // FRANCE, BELGIQUE, 2008, 1H34 ............................................................................................................ ............................................................................................................ ............................................................................................................ ............................................................................................................ ............................................................................................................ SORTIE LE 24 DÉCEMBRE ............................................................................................................ ............................................................................................................ ............................................................................................................


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LA LUTTE, LA POISSE Séparé en deux volets (L’Argentin et Guerilla), étendu sur plus de quatre heures, l’ambiteux Che de Steven Soderbergh déjoue les attentes. Loin du biopic classique et de l’hagiographie, il s’agit d’une plongée sèche et sylvestre dans le quotidien guevariste.

D

eux films sur Che Guevara? Risqué. Deux heures quinze chacun, en langue espagnole, et pour 65 millions de dollars ? Un suicide selon l’industrie hollywoodienne, qui reconnaît dans ce genre de défi la marque suprême de l’indépendance artistique. La légende est belle, qui raconte que Steven Soderbergh et Benicio Del Toro se sont battus corps et âme pour faire naître et garder le contrôle de ces films dont on annonçait déjà le tournage en 2001. Après leur sélection en compétition officielle à Cannes, et l’annonce récente de leur distribution mondiale, la presse outre-Atlantique a vite fait de conclure : le Che, c’est Steven Soderbergh. N’exagérons rien. Surtout qu’en France, Soderbergh a davantage réputation d’opportuniste flegmatique, capable de faire feu sur tous les fronts, du film indé maigre (Bubble) à la franchise hollywoodienne (Ocean’s 11, 12, 13). Du coup, on a envie d’exagérer : aucun film de Soderbergh, ou aucun depuis Sexe, mensonges et vidéo, n’avait laissé aussi grande impression. D’autant plus grande que L’Argentin et Guerilla osent décevoir l’attente du grand spectacle. Leur sécheresse, entre film d’action sommaire et pédagogie documentaire, est inattendue : les deux décrivent la guerilla de Guevara, à Cuba puis en Bolivie, jusque dans ses moments les plus quotidiens, ambitionnant moins de construire la légende que de décrire la pratique de la lutte pour l’indépendance. Soderbergh va jusqu’à mettre les deux volets en miroir en y multipliant les redites, à ceci près que la réussite de la première guérilla cubaine se solde en Bolivie par un échec. Les détours du premier volet (invitation de Castro à rejoindre le mouvement, discours à l’ONU...) disparaissent totalement dans Guerilla. Celui-ci n’est que poisse et obstacles, Del Toro promenant dans une superbe jungle aux reflets métalliques un asthme qui replie les idéaux révolutionnaires sur les humeurs corporelles. _Antoine THIRION

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Pour Del Toro, qui a obtenu pour sa photocopie de ............................................................................................................ ............................................................................................................ ............................................................................................................ ............................................................................................................ ............................................................................................................ Guevara le prix d’interprétation masculine à Cannes. ............................................................................................................ ............................................................................................................ ............................................................................................................ ............................................................................................................ ............................................................................................................ ............................................................................................................ ............................................................................................................ Pour mesurer ce dont le cinéaste flegmatique ............................................................................................................ ............................................................................................................ ............................................................................................................ ............................................................................................................ des Ocean’s Eleven est vraiment capable. ............................................................................................................ ............................................................................................................ ............................................................................................................ ............................................................................................................ ............................................................................................................ ............................................................................................................ ............................................................................................................ ............................................................................................................ Pour passer plus de quatre heures dans ............................................................................................................ ............................................................................................................ ............................................................................................................ ............................................................................................................ ............................................................................................................ les jungles latines. ............................................................................................................ ............................................................................................................ ............................................................................................................

............................................................................................................ ............................................................................................................ ............................................................................................................ ............................................................................................................ DEUX FILMS DE STEVEN SODERBERGH ............................................................................................................ ............................................................................................................ ............................................................................................................ ............................................................................................................ ............................................................................................................ AVEC BENICIO DEL TORO, DEMIAN BICHIR, CARLOS BARDEM… ............................................................................................................ ............................................................................................................ ............................................................................................................ ............................................................................................................ ............................................................................................................ DISTRIBUTION : WARNER BROS. // ÉTATS-UNIS, ESPAGNE, 2008, 2H07 ET 2H07 ............................................................................................................ ............................................................................................................ ............................................................................................................ ............................................................................................................ ............................................................................................................ SORTIES LE 7 ET LE 28 JANVIER ............................................................................................................ ............................................................................................................ ............................................................................................................


FROZEN RIVER

BRISER LA GLACE Thriller sombre et haletant, ancré dans l’Amérique enneigée des plus pauvres, Frozen River s’articule autour d’une mère célibataire, seule maîtresse de son destin. Rencontre avec sa réalisatrice, Courtney Hunt.

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Frozen », en anglais, signifie « glacé », « figé », « immobilisé ». À l’image de Ray, une mère de famille du Nord de l’État de New York, quittée par son mari à quelques jours de Noël. Sa rencontre avec Lila, jeune Mohawk de la réserve indienne toute proche, lui offre de nouvelles perspectives : faire illégalement passer des clandestins aux États-Unis, en les aidant à traverser la rivière gelée qui les sépare du Canada. La glace menace de céder à tout instant, mais Ray brave le danger, obnubilée par l’argent qui lui permettra d’acheter le mobil-home de ses rêves. « Ray est une victime du tout matérialiste, qui est à la fois une illusion de liberté et une profonde aliénation, nous confie Courtney Hunt, la réalisatrice. Elle est très seule, coupée du monde, et met du temps à comprendre que ces hommes qui défilent dans son coffre sont des êtres humains. » À l’image de Fargo des frères Coen ou Gloria de John Cassavetes, Frozen River met en scène des femmes qui luttent contre les éléments et sont rattrapées par la maternité. «J’aime beaucoup ces films où l’instinct maternel devient une aventure qui mérite d’être racontée. Ces metteurs en scène ont déblayé la route, je n’avais plus peur de m’y engager », commente la cinéaste, lauréate du Grand Prix du dernier festival de Sundance. Récompensée, quant à elle, par les prix d’interprétation des festivals de Saint-Sébastien et de Marrakech, Melissa Leo offre son visage marqué aux gros plans de la réalisatrice. Elle restitue à merveille l’ambivalence de son personnage, une mère attentionnée qui n’hésite pas à se servir d’une arme. Pour son premier long métrage, Courtney Hunt préfère le réalisme au spectaculaire, tant au niveau du scénario que de la mise en scène. Loin des clichés, elle n’oublie pas que « la vie est souvent moins tragique qu’une production hollywoodienne ». _J.R.

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Pour le paysage glacial du Grand Nord américain, ............................................................................................................ ............................................................................................................ ............................................................................................................ ............................................................................................................ ............................................................................................................ véritable personnage du film. ............................................................................................................ ............................................................................................................ ............................................................................................................ ............................................................................................................ ............................................................................................................ ............................................................................................................ ............................................................................................................ Pour voir la problématique de la frontière américaine ............................................................................................................ ............................................................................................................ ............................................................................................................ ............................................................................................................ déplacée du Mexique au Canada. ............................................................................................................ ............................................................................................................ ............................................................................................................ ............................................................................................................ ............................................................................................................ ............................................................................................................ ............................................................................................................ ............................................................................................................ Pour découvrir le fonctionnement en quasi-autarcie ............................................................................................................ ............................................................................................................ ............................................................................................................ ............................................................................................................ ............................................................................................................ des réserves Mohawk. ............................................................................................................ ............................................................................................................ ............................................................................................................

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RETROUVEZ L’INTERVIEW DE COURTNEY HUNT ET MELISSA LEO SUR WWW.MK2.COM


IL DIVO

DIVINE COMÉDIE Grand intendant d’un opéra rock dantesque et fantasmé, Paulo Sorrentino s’attaque avec Il Divo à la stature archétypale de Giulio Andreotti, pape des hautes sphères de la politique italienne de ces trente dernières années. Du jamais vu. C’est donc à voir.

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Pour mieux comprendre quarante ans de politique ............................................................................................................ ............................................................................................................ ............................................................................................................ ............................................................................................................ ............................................................................................................ italienne. ............................................................................................................ ............................................................................................................ ............................................................................................................ ............................................................................................................ ............................................................................................................ ............................................................................................................ ............................................................................................................ Pour l’épatante prestation de Toni Servillo ............................................................................................................ ............................................................................................................ ............................................................................................................ ............................................................................................................ ............................................................................................................ en Giulio Andreotti criant de vérité. ............................................................................................................ ............................................................................................................ ............................................................................................................ ............................................................................................................ ............................................................................................................ ............................................................................................................ ............................................................................................................ Pour le plus beau ralenti de mecs-virils-qui-marchent............................................................................................................ ............................................................................................................ ............................................................................................................ ............................................................................................................ ............................................................................................................ en-ligne-dans-un-couloir depuis Armageddon. ............................................................................................................ ............................................................................................................ ............................................................................................................

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Expliquer l’Italie aux étrangers n’est pas toujours facile. Chez nous, les trains les plus lents sont appelés «accélérés» et le quotidien Il Corriere Della Sera sort le matin », disait Giulio Andreotti. Mais quand il s’agit de leur expliquer qui est Andreotti, figure politique omnipotente durant des décennies, les étrangers peuvent perdre pied. Faut-il être italien pour apprécier toute la finesse d’Il Divo ? « Je ne pense pas. Il y a quelque chose d’universel dans cette fascination de tous pour ceux qui exercent le pouvoir », médite Toni Servillo, qui incarne avec subtilité Andreotti, Machiavel balayant les scandales qui l’éclaboussent d’un trait d’esprit. Celui que l’on a pu voir dans Gomorra collabore à nouveau avec le réalisateur Paolo Sorrentino, après Les Conséquences de l’amour. Une prestation baroque qui ne sombre jamais dans le trait grossier de la caricature. Sorrentino tourne un film historique en explosant à la dynamite les conventions du genre. Italie, mafia, Brigades Rouges, loge P2… On attend un film dans la veine de Cent jours à Palerme, on se retrouve avec une ouverture sanglante et clipée, sorte de scène d’exposition pour Ocean’s 14. « J’ai voulu filmer ce monde autarcique de la politique italienne avec les codes d’un opéra rock ou d’un film d’action pour ados », confesse Sorrentino. Exit donc le didactisme des nombreux films sur les « années de plomb » qui fleurissent en ce moment. Sorrentino prend des chemins de traverse pour crier la vaine fatuité du pouvoir politique. Dans le feu tourbillonnant des magouilles mensongères, les arcanes parlementaires font penser aux cercles concentriques de l’enfer de Dante Alighieri. Le poète a forgé la langue italienne ; Sorrentino repense le langage cinématographique transalpin avec une stupéfiante agilité. _E.R.

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LE GUIDE

DES SALLES

DU MERCREDI 17 DÉCEMBRE AU MARDI 10 FÉVRIER

Le Bal des actrices - Un film de Maïwenn

SOMMAIRE SORTIES DU 17 DÉCEMBRE 38_Largo Winch de Jérôme Salle // Mister Lonely d’Harmony Korine // Les Ailes pourpres de Matthew Aeberhard et Leander Ward // Le Bon, la brute et le cinglé de Kim Jee-Woon 40_Le Chant des mariées de Karin Albou SORTIES DU 24 DÉCEMBRE 40_Australia de Baz Luhrmann // I Feel Good ! de Stephen Walker // Une Fiancée pas comme les autres de Craig Gillepsie SORTIES DU 7 JANVIER 42_Un Barrage contre le Pacifique de Rithy Panh // Import Export d’Ulrich Seidl // Le Miroir magique de Manoel de Oliveira // Mutum de Sandra Kogut SORTIES DU 14 JANVIER 44_Slumdog Millionaire de Danny Boyle // Parc d’Arnaud des Pallières // Les Trois singes de Nuri Bilge Ceylan // Des Idiots et des anges de Bill Plympton SORTIES DU 21 JANVIER 45_Les Noces rebelles de Sam Mendes // Choke de Clark Gregg // Better Things de Duane Hopkins // Religolo de Larry Charles SORTIES DU 28 JANVIER 46_Joy Division de Grant Gee // Le Bal des actrices de Maïwenn SORTIES DU 4 FÉVRIER 46_ L’Étrange histoire de Benjamin Button de David Fincher // Élève libre de Joachim Lafosse LES ÉVÉNEMENTS MK2_48 > 49

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LE GUIDE_DES SORTIES EN SALLES

LARGO WINCH

MISTER LONELY

Un film de Jérôme SALLE Avec Tomer Sisley, Kristin Scott Thomas, Miki Manojlovic, Mélanie Thierry... Distribution : Wild Bunch // France, 2008, 1h48 // Sortie le 17 décembre

Un film d’Harmony KORINE Avec Diego Luna, Samantha Morton, Denis Lavant… Distribution : Shellac // Grande-Bretagne, France, 2007, 1h51 // Sortie le 17 décembre

Après le remarqué thriller financier Anthony Zimmer, Jérôme Salle retrouve le milieu des affaires en adaptant librement la bande dessinée à succès Largo Winch, avec Tomer Sisley en héritier désinvolte et aventurier. Nerio, fondateur et principal actionnaire de l’influent Groupe W, est retrouvé mort, noyé. Qui va hériter de ce redoutable empire économique? Si l’homme d’affaires n'avait officiellement pas de famille, il cachait un secret : Largo, un fils adopté presque trente ans plus tôt dans un orphelinat bosniaque. Mais ce dernier vient d’être abusivement incarcéré en Amazonie, apparemment victime d’un sombre et ambitieux complot…

Sorti de l’adolescence, l’enfant terrible du cinéma indé américain revient à la réalisation après une traversée du désert. L’on doit à Harmony Korine le kitsch tragique de Gummo et du très arty Julien Donkey-Boy. Dans Mister Lonely, un imitateur de Michael Jackson et un double suicidaire de Marylin Monroe trouvent refuge dans un château écossais, sorte de kibboutz à sosies, où ne tarde pas à se manifester une certaine solitude existentielle (d’où le titre). Ce freak-show touchant porte la patte de Korine et de sa poésie visuelle cafardeuse, outre un maniérisme folklo un peu cucu. Sans oublier des nonnes volantes et Werner Herzog en guest-star et saint patron. Ja!

NB : Nous n’avons pas pu voir ce film dans nos délais de parution.

_J.R.

_Clémentine GALLOT

LES AILES POURPRES : LE MYSTÈRE DES FLAMANTS

LE BON, LA BRUTE ET LE CINGLÉ

Un film de Matthew AEBERHARD et Leander WARD Documentaire Distribution : Walt Disney // États-Unis, 2008, 1h17 // Sortie le 17 décembre

Un film de Kim JEE-WOON Avec Jung Woo-sung, Lee Byung-hun, Song Kang-ho… Distribution : ARP // Corée du Sud, 2008, 2h08 // Sortie le 17 décembre

Documentaire animalier finement réalisé, la seconde production du studio écolo Disneynature dévoile un spectacle inédit : la naissance d’un million de flamants roses sur le lac Natron, au nord de la Tanzanie. Chaque année, les gracieux volatiles viennent s’y abattre par milliers, paradent, s’accouplent et pondent sur une île de boue et de sel, au cœur du lac. Comme dans les dessins animés de notre enfance, les animaux sont personnifiés pour mieux attirer l’empathie. Mais les temps ont changé. Devant le désastre écologique imminent, Disney ne fait plus seulement rêver les enfants. Il montre un monde animal fragile, qui pourrait être soufflé comme une plume.

Une carte au trésor est très convoitée par les trois personnages du titre… Ainsi que par l’armée japonaise, des voyous chinois et des gangsters coréens. Nous sommes en Mandchourie dans les années 1930, les chevaux caracolent, les trains sont attaqués, les balles fusent et le vent souffle, comme il se doit. Autant dire que ça décoiffe ! Chacun des protagonistes est ici tour à tour bon, brute ou cinglé – certains sont même les trois à la fois. Le réalisateur de A Bittersweet Life change de genre mais pas d’énergie : il s’en donne à cœur joie entre action et parodie pour un «western oriental» très maîtrisé, filmé dans une contrée superbe.

_Anne de MALLERAY

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_Isabelle DANEL


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LE CHANT DES MARIÉES

AUSTRALIA

Un film de Karin ALBOU Avec Lizzie Brocheré, Olympe Borval, Najib Oudghiri… Distribution : Pyramide // France, 2008, 1h40 // Sortie le 17 décembre

Un film de Baz LUHRMANN Avec Nicole Kidman, Hugh Jackman, David Wenham… Distribution : Twentieth Century Fox // États-Unis, 2008, 2h35 // Sortie le 24 décembre

Nour et Myriam sont amies ; l’une est arabe, l’autre juive… Nous sommes à Tunis en 1942 et l’invasion allemande va malmener le lien qui les unit depuis l’enfance. Quelques lourdeurs dans la mise en scène n’entament pas la force du propos. Après La Petite Jérusalem, son premier long métrage très remarqué, Karin Albou prouve au moins deux choses. Premièrement, qu’elle est une excellente actrice puisqu’elle interprète avec grâce et délicatesse la mère de Myriam. Deuxièmement, qu’elle a de la suite dans les idées en continuant – ici à travers le parcours de deux adolescentes – son exploration de la sexualité et de la religion du point de vue féminin.

Une Anglaise compassée se rend en Australie et y rencontre un autochtone débridé. Bien que menacée par leurs antagonismes puis par l’invasion japonaise, leur histoire d’amour ne fait pas un pli. Australia est à l’épopée romanesque ce que Roméo + Juliette était à Shakespeare : une sorte de voyage luxueux organisé par un tour operator efficace, une vision colorée et emphatique baignant dans le second degré. Aborigènes (un peu), gentils et méchants (beaucoup), paysages à perte de vue et troupeaux de bêtes à cornes : il n’y manque rien, pas même un chapeau de cow-boy sur le crâne de Hugh Jackman, ni un bouton aux corsages de Nicole Kidman. _Claire BASTIN

I FEEL GOOD !

UNE FIANCÉE PAS COMME LES AUTRES

Un film de Stephen WALKER Documentaire Distribution : Le Pacte // Grande-Bretagne, 2007, 1h47 // Sortie le 24 décembre

Un film de Craig GILLESPIE Avec Ryan Gosling, Patricia Clarkson, Emily Mortimer… Distribution : Diaphana Films // États-Unis, 2007, 1h42 // Sortie le 24 décembre

Une chorale de papys, moyenne d’âge 80 ans, reprend des chansons de Sonic Youth, James Brown ou Coldplay. Ceci n’est pas le pitch d’une fiction délirante, mais bien ce qu’enregistre la caméra de Stephen Walker, venu d’Angleterre filmer cet ensemble vocal insolite. De ce canevas plutôt mince naît pourtant une dramaturgie : les ennuis de santé d’untel l’empêcheront-ils de prendre part à la représentation que la chorale prépare depuis des mois ? Telle chanson, sur laquelle butte sans cesse le groupe, sera-t-elle exécutée sans accroc ? À sa manière humble et bancale, I Feel Good ! est une ode émouvante à la musique comme élixir de jouvence.

Fable sur la tolérance, Une Fiancée pas comme les autres bouscule la morale établie, de manière drôle et tendre. Lars, un homme introverti, fait le désespoir de sa bellefamille qui ne lui connait aucune vie sentimentale. Mais un beau jour, il présente sa petite amie, rencontrée sur Internet, à son entourage ébahi. Porté par d’excellents interprètes (Ryan Gosling en tête, dans la peau d’un inadapté très attachant), le premier long métrage de Craig Gillespie surprend par sa faculté à dynamiter les scènes les plus scabreuses. Posant le même regard empathique que la communauté sur Lars, le réalisateur signe un film plein d’audace, où la croyance prime.

_Au.To.

_S.M.

_I.D.

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LE GUIDE_DES SORTIES EN SALLES

UN BARRAGE CONTRE LE PACIFIQUE IMPORT / EXPORT Un film de Rithy PANH Avec Isabelle Huppert, Gaspard Ulliel, Astrid Bergès-Frisbey… Distribution : Diaphana // France, 2008, 1h55 // Sortie le 7 janvier

Un film d’Ulrich SEIDL Avec Ekateryna Rak, Paul Hofman, Maria Höfstatter… Distribution : Solaris // Autriche, 2007, 2h15 // Sortie le 7 janvier

Indochine, 1931 : une veuve française et ses enfants se battent contre les éléments. Il y a la concession envahie par les eaux, le désespoir, la fatigue, le manque d’argent, la violence de l’administration coloniale. Et, pour la mère, la certitude que son fils et sa fille, rêvant d’amour et d’ailleurs, finiront par partir. Trois êtres « saturés d’ennuis et d’amertume » dans un coin de plaine « saturé de sel » : c’est ainsi que Marguerite Duras plante personnages et décors dans son superbe roman. Le cinéaste cambodgien Rithy Panh (Les Gens de la rizière) surligne la fêlure de ses anti-héros mais capte la moiteur et rend grâce aux paysages.

Ulrich Seidl filme une humanité en déroute dans un film provocateur et dérangeant. Olga, jeune Ukrainienne miséreuse, tente sa chance en Autriche. Sa quête sera pleine de désillusions, du porno à un service de gériatrie, comme stade terminal où les individus abdiquent toute dignité. Paul, quant à lui, se fait renvoyer de son travail et décide de monter un négoce en Ukraine. À travers ces deux destins croisés, le réalisateur stigmatise les ravages du libéralisme sauvage et de la solitude. Le propos est caustique et l’ironie légère qui émaille ce tableau de désolation, plutôt que de le désamorcer, renforce le malaise. Un auteur à découvrir absolument.

LE MIROIR MAGIQUE

MUTUM

Un film de Manoel DE OLIVEIRA Avec Leonor Silveira, Ricardo Trepa, Michel Piccoli… Distribution : Les Films du Paradoxe // Portugal, 2005, 2h17 // Sortie le 7 janvier

Un film de Sandra KOGUT Avec Thiago da Silva Mariz, Wallison Felipe Real Barroso, João Miguel... Distribution : Pierre Grise // France, Brésil, 2007, 1h30 // Sortie le 7 janvier

Manoel De Oliveira retrouve sa muse Leonor Silveira dans un film raffiné, où s’affirme de nouveau toute la maîtrise de son art. À sa sortie de prison, un homme se retrouve au service de la dénommée Alfreda. Le vœu le plus cher de cette vieille dame aisée? Que la Vierge Marie lui apparaisse. Entourée d’un mari qui ne vibre que pour la musique et d’un expert en théologie, son obsession pourrait bien être satisfaite, à la faveur d’un complot. Immense cinéaste moderne, le prolifique Manoel De Oliveira transcende la forme classique. Soutenu par une superbe photographie, son film plonge au cœur du mystère sacré, à sa manière simple et lumineuse.

La vidéaste Sandra Kogut signe un premier long métrage bouleversant, situé du côté de l’enfance. Thiago vit dans une ferme isolée, perchée dans les montagnes brésiliennes, dans la région hostile du Sertão. Avec son frère, ils tentent, dans un contexte familial dysfonctionnel, de construire leurs propres valeurs. Récit initiatique douloureux, Mutum adopte le point de vue de son jeune héros myope sur le monde des adultes et la nature environnante. Porté par de remarquables acteurs non professionnels, le film vibre au diapason de leurs sensations. La réalisatrice filme les paysages comme autant d’états intérieurs. Une œuvre sensible et marquante.

_S.M.

_S.M.

_C.B.

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_S.M.


LE GUIDE_DES SORTIES EN SALLES

SLUMDOG MILLIONAIRE

PARC

Un film de Danny BOYLE Avec Dev Patel, Mia Drake, Freida Pinto… Distribution : Pathé // États-Unis, Grande-Bretagne, 2007, 2h // Sortie le 14 janvier

Un film d’Arnaud DES PALLIÈRES Avec : Sergi López, Jean-Marc Barr, Géraldine Chaplin… Distribution : Ad Vitam // France, 2007, 1h49 // Sortie le 14 janvier

Jamal, amoureux transi et va-nu-pieds des bidonvilles de Bombay, triomphe sur le plateau de la version indienne de Qui veut gagner des millions... Jusqu’à ce que la police l’arrête, à une question du jackpot, suspicieuse face au savoir vertigineux du jeune homme. Slumdog Millionaire, comédie remuante et bariolée made in Bollywood, déroule un scénario improbable auquel on croit à peine, même à l’approche des fêtes de fin d’année. Son auteur? Le Britannique Danny Boyle, cinéaste inégal, père des junkies funky de Trainspotting, et du gore zombifié de 28 jours plus tard. À noter l’impeccable bande-son, rythmée par l’énergique M.I.A.

Auteur de très beaux documentaires, Arnaud des Pallières transpose ici Bullet Park de l’écrivain américain John Cheever. Teinté d’une mélancolie sourde, le film dépeint le quotidien d’une banlieue chic du sud de la France où vit une population recluse. Avec son récit digressif et ses personnages tantôt apathiques tantôt désincarnés, ce film insolite s’écoute autant qu’il se prête à la contemplation. De l’atmosphère sonore se dégage une impression d’angoisse et de volume, rappelant l’espace creux de la bulle dans laquelle vivent les protagonistes. Une œuvre picturale radicale, sensuelle et glacée entre Gus Van Sant et David Lynch. Par-delà le bien et le mal…

_C.G.

_Donald JAMES

LES TROIS SINGES

DES IDIOTS ET DES ANGES

Un film de Nuri Bilge CEYLAN Avec Yavuz Bingöl, Hatice Aslan, Ahmet Rifat Sungar… Distribution : Pyramide // France, Italie, Turquie, 2008, 1h49 // Sortie le 14 janvier

Un film de Bill PLYMPTON Animation, sans dialogue Distribution : Ed Distribution // États-Unis, 2008, 1h18 // Sortie le 14 janvier

À travers ce cinquième long métrage, prix de la mise en scène au dernier festival de Cannes, Nuri Bilge Ceylan livre une fable cruelle et mélodramatique dans la Turquie d’aujourd’hui. Presque entièrement tourné dans un appartement, au rythme de lents mouvements de caméra, dans un silence criant, le film conjugue les désirs aux nondits pour évoquer un univers familial anéanti par le mensonge, l’argent, le sexe, les questions d’identité et d’image de soi. Avec force détails et couleurs désaturées, qui épousent à merveille les sentiments des personnages, Ceylan signe un chef-d’œuvre dramatique porté par une photographie numérique éblouissante.

Nourri de contre-culture sixties et seventies, le réalisateur américain Bill Plympton a horreur du bon goût, mais il croit aux anges. Son univers déchaîné, provocateur, contestataire révolutionne le cinéma d’animation. Tout droit sortis d’une série télé vintage, ses personnages sont complètement braques et ivres, comme gorgés de whisky. Américain white trash sans emploi, Angel s’éveille un beau matin avec des ailes dans le dos et la contrainte de bien se conduire ! Commence alors un parcours initiatique aux envolées oniriques et fantastiques. Porté par les mélodies loufoques de Tom Waits, Des idiots et des anges marque le retour en grande forme de ce Tex Avery contemporain et grinçant.

_D.J.

_D.J.

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LES NOCES REBELLES

CHOKE

Un film de Sam MENDES Avec Kate Winslet, Leonardo DiCaprio, Kathy Bates… Distribution : Paramount // États-Unis, G.-B., 2007, 1h59 // Sortie le 21 janvier

Un film de Clark GREGG Avec Sam Rockwell, Anjelica Huston, Kelly MacDonald… Distribution : Twentieth Century Fox // États-Unis, 2008, 1h32 // Sortie le 21 janvier

Dix ans après Titanic, le couple mythique Leonardo DiCaprio - Kate Winslet revient sur les écrans dans un drame amoureux, mis en scène par le réalisateur oscarisé d’American Beauty. Frank et April Wheeler semblent promis au bonheur : un pavillon en banlieue, deux enfants, une vie confortable. Quand ils comprennent qu’ils ont renoncé à leurs rêves pour élever leurs bambins et se fondre dans le modèle conformiste de l’Amérique des années 1950, ils décident de redéfinir leurs priorités et leur mode de vie. La situation devient bientôt explosive, entre désirs personnels et obligations familiales, histoire d’amour et velléités de liberté…

Satire sociale délirante, Choke est l’adaptation par Clark Gregg, acteur passé derrière la caméra, d’un roman sulfureux de l’écrivain américain Chuck Palahniuk (Fight Club). On y trouve pêle-mêle Victor Mancini, obsédé sexuel notoire, son comparse, masturbateur compulsif, et sa mère, perturbée et passablement décrépie. L’infâme zigoto, adepte des rendez-vous de sexoliques anonymes et héros de cette comédie salace, est également employé d’un parc à thème qui reconstitue l’Amérique coloniale. Pour arrondir ses fins de mois, il fait semblant de s’étouffer dans des restaurants pour collecter les compensations de ses sauveurs. Tout un programme… _C.G.

NB : Nous n’avons pas pu voir ce film dans nos délais de parution.

NB : Nous n’avons pas pu voir ce film dans nos délais de parution.

BETTER THINGS

RELIGOLO

Un film de Duane HOPKINS Avec Michael Socha, Katie Samuels, Rachel McIntyre… Distribution : Memento Films // Grande-Bretagne, 2008, 1h33 // Sortie le 21 janvier

Un film de Larry CHARLES Avec Bill Maher, Jose Luis De Jesus Miranda, Steve Berg… Distribution : Metropolitan // États-Unis, 2007, 1h41 // Sortie le 21 janvier

L’incommunicabilité et la solitude infusent une première œuvre désespérée mais compatissante. Un village dans l’Angleterre rurale. Une adolescente meurt par overdose et cet événement tragique déstabilise, à sa manière souterraine, la communauté alentours. Son petit ami sombre à son tour dans la drogue, un couple de sexagénaires n’arrive plus à échanger, tout comme une adolescente introvertie avec sa grand-mère. Héritier du réalisme social britannique, Duane Hopkins, par ailleurs plasticien et photographe, s’en démarque par son approche naturaliste, stylisée et poétique. Tous amateurs, ses acteurs sont bouleversants de vérité.

Un documentaire iconoclaste sur la religion ? Simple, mais il fallait y penser. L’idée a germé dans les cerveaux de deux mécréants américains, Larry Charles, réalisateur de Borat, et Bill Maher, comédien et animateur de talk-shows comme Politically Incorrect et Real Time. Sillonnant le monde, de la Hollande à l’Italie, en passant par Israël, la GrandeBretagne et les États-Unis, Maher visite des lieux mythiques ou des parcs d’attraction « religieux » (si, ça existe !) et questionne sommités ou anonymes sur la foi en général. « Je fais la promotion du doute, c’est mon produit, s’exclame-t-il en préambule. Les autres vendent des certitudes.»

_J.R.

_C.B.

_S.M.

45 I TROIS COULEURS_WWW.MK2.COM_DEC. 08 // JANV. 09


LE GUIDE_DES SORTIES EN SALLES

JOY DIVISION

LE BAL DES ACTRICES

Un film de Grant GEE Documentaire Distribution : Pretty Pictures // Grande-Bretagne, 2007, 1h33 // Sortie le 28 janvier

Un film de MAÏWENN Avec Jeanne Balibar, Julie Depardieu, Marina Foïs, Charlotte Rampling… Distribution : SND // France, 2008, 1h45 // Sortie le 28 janvier

Un documentaire flamboyant revient sur l’un des mythes les plus vivaces du rock anglais. Suite à son exploration des arcanes de la machine Radiohead (Meeting People Is Easy), Grant Gee ne tente pas de redéfinir les canons du « rockumentaire ». La narration se base sur des interviews du groupe, de son entourage et des témoins de l’époque. Elle définit la «psycho-géographie» de Manchester, berceau de la révolution industrielle tombé en déshérence à la fin des années 1970. Plus que l’ascension du groupe fondateur de la new wave, stoppée net par le suicide de son chanteur, la ville est au centre de cette immersion post-punk aussi touchante que probante.

Après un premier film remarqué, Maïwenn tourne un documentaire sur les comédiennes françaises. Le Bal des actrices ressemble étrangement à la vie de la réalisatrice, qui y joue d’ailleurs son propre rôle, comme les douze actrices qu’elle suit caméra à l’épaule. Une fiction proche du réel, mais où chaque trait de caractère serait amplifié, dans un élan commun d’autodérision : Jeanne Balibar en a marre des rôles d’intellos, Karin Viard rêve de superproductions hollywoodiennes mais perd ses moyens quand il s’agit de jouer en anglais... Maïwenn livre un ovni drôle et intelligent, avec en bonus JoeyStarr en père de famille terre-à-terre et amoureux.

L’ÉTRANGE HISTOIRE DE BENJAMIN BUTTON

ÉLÈVE LIBRE

Un film de David FINCHER Avec Brad Pitt, Cate Blanchett, Tilda Swinton… Distribution : Warner Bros. // États-Unis, 2008 // Sortie le 4 février

Un film de Joachim LAFOSSE Avec Jonas Bloquet, Jonathan Zaccaï, Yannick Renier… Distribution : Haut et Court // France, Belgique, 2007, 1h45 // Sortie le 4 février

Tour à tour sénior et nourrisson, Brad Pitt est le héros qui vieillit à l’envers – grâce, dieu merci, aux images numériques – de ce film au pitch trop tordu pour être résumé ici. Sachez néanmoins que ce conte au titre burtonien, tourné à la Nouvelle-Orléans et lointainement inspiré par une nouvelle de F. Scott Fitzgerald, est pressenti comme le miracle technologique de Noël. Déjà vendu aux États-Unis comme un sérieux candidat aux Oscars, Benjamin Button promet du drame baroque à go-go et d’épatants sauts temporels à la Forrest Gump. L’habile Zodiac avait marqué un retour pour le tortueux David Fincher (Fight Club, Seven), dont la vision créative grandiose et l’appétit insatiable ont finalement coûté les yeux de la tête aux studios Paramount : 150 millions de dollars.

Déjà remarqué pour son précédent long métrage Nue Propriété, Joachim Lafosse revient avec un récit d’éducation sexuelle perturbant. En échec scolaire, le jeune Jonas voit son avenir de joueur professionnel de tennis compromis. Un trio d’amis de la famille décide de le prendre en main, en lui dispensant des cours d’été. Mais l’initiation va plus loin que prévu. Constamment sur le fil, oscillant entre perversité et amour, plaisir consenti et sexualité contrainte, violence et douceur du regard posé sur ses protagonistes, Élève libre interroge le libre arbitre et évoque de loin en loin l’œuvre de Gombrovicz, dont le réalisateur semble s’être inspiré.

_Étienne GREIB

_C.G.

NB : Nous n’avons pas pu voir ce film dans nos délais de parution.

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_J.R.

_S.M.


ÉVÉNEMENTS DES SALLES MK2

LES CYCLES LES MATINÉES DES QUAIS « L’état du monde, 2ème volet » Au programme : La Fièvre de l’or, d’Olivier Weber Un Monde sans eau, d’Udo Maurer Biutiful Cauntri, d’Esmeralda Calabria Paysages manufacturés, de Jennifer Baichwal Ils ne mourraient pas tous mais tous étaient frappés, de Marc-Antoine Roudil et Sophie Bruneau « Les héros ont les yeux clairs », jusqu'à début janvier : A History of Violence de David Cronenberg Les Promesses de l'ombre de David Cronenberg Appaloosa d'Ed Harris Point Blank de John Boorman Million Dollar Baby de Clint Eastwood Le Nouveau Monde de Terrence Malick Shotgun Stories de Jeff Nichols Buffalo 66 de Vincent Gallo « Sociologie des mafias », à partir du 07/01 : avec les reprises de : Gomorra de Matteo Garone A Very British Gangster de Donal McIntyre Young Yakusa de Jean-Pierre Limosin Election 1 de Johnnie To Election 2 de Johnnie To MK2 QUAI DE LOIRE_Samedis et dimanches à partir de 11h_du 5 novembre au 5 janvier.

LES REPRISES Sur une route californienne, un modeste employé de commerce se voit pris en chasse par un énorme camion. Une course-poursuite effrénée s'engage... Le MK2 Parnasse programme Duel de Steven Spielberg dans le cadre de ses reprises à compter du 21 janvier. MK2 PARNASSE_À partir du 21 janvier.

LES SÉANCES INTERDITES Nouveau cycle des séances interdites avec au programme les films Total Recall et Le Silence des agneaux. MK2 PARNASSE_Vendredis et samedis soirs à la séance de 22h pendant tout le mois de décembre.

LES MATINÉES DU MK2 BEAUBOURG Cycle consacré à Agnès Varda. En accompagnement de la sortie du film Les plages d’Agnès d’Agnès Varda, le MK2 Beaubourg programmera ses précédents films, à partir du 17 décembre 2008 : Au programme : Les Glaneurs et la glaneuse Deux ans après Les Demoiselles ont eu 25 ans L’Univers de Jacques Demy MK2 BEAUBOURG_En matinée à partir du 17 décembre.

FOCUS SOIRÉE BREF - À CORPS ET À CŒURS Au-delà du motif suggéré par le titre – il y est effectivement question de corps, de sentiments mais aussi de désirs et de bien d’autres choses encore –, ce qui rapproche ces films est qu’ils s’inscrivent dans des parcours d’auteurs. Jean-Paul Civeyrac (Toutes ces belles promesses, Le Doux amour des hommes) nous livre un portrait de femme et une histoire d’amour fou sur fond de chasse aux sans-papiers. Christophe Loizillon, orfèvre des séries (Les Mains, Les Visages), poursuit son approche sensible avec un nouveau corpus. Vincent Dieutre (Rome désolée, Bologna Centrale, Fragments sur la grâce) combine un geste d’amour à l’égard d’un film mythique et une réflexion en acte sur le cinéma. Enfin, en 2009, le magazine Bref fête ses vingt ans et nous ponctuerons nos séances mensuelles d’un retour vers le passé. Florence Miailhe, une des plus brillantes représentantes du cinéma d’animation, ouvre le bal avec Hammam, son premier film, au charme et à la sensualité inentamés. _Jacques KERMABON

LES MATINÉES DU MK2 HAUTEFEUILLE À partir du 3 décembre en matinée : Pat Garrett et Billy le kid de Sam Peckinpah Les Promesses de l’ombre de David Cronenberg À partir du 10 décembre en matinée : En construcción de José Luis Guerin Dans la ville de Sylvia de José Luis Guerin À partir du 17 décembre en matinée : De la guerre de Bertrand Bonello

PARTENARIATS LE THÉÂTRE NATIONAL DE LA COLLINE Autour du spectacle La Vénus à la fourrure de Leopold Von Sacher-Masoch, le MK2 Quai de Seine accueille une soirée et une programmation en matinée... Le lundi 2 février à 20h, la projection de Maîtresse de Barbet Schroeder sera précédée d’une rencontre à la librairie et suivie d’une discussion autour de la thématique du sado-masochisme. Puis, à partir du 4 février, un cycle en matinée intitulé «Autour du sado-masochisme» proposera les films suivants : Salo ou les 120 journées de Sodome de Pier Paolo Pasolini Tokyo Décadence de Ryu Murakami Belle de jour de Luis Buñuel Lunes de fiel de Roman Polanski La Secrétaire de Steven Shainberg Attache-moi de Pedro Almodovar MK2 QUAI DE SEINE_À partir du 2 février.

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RETROUVEZ TOUS LES ÉVÉNEMENTS SUR

COURRIER INTERNATIONAL La prochaine séance des Mardis de Courrier International aura lieu le mardi 6 janvier au MK2 Quai de Seine. Deux films seront présentés, Shadow of the Holy book et Art Halonen (Finlande). Une enquête qui dévoile le soutien des gouvernements occidentaux à la dictature du Turkménistan, avec la complicité active des grandes multinationales. Ces dernières assurent la traduction du Ruhnama, la bible décervelante de son ubuesque dictateur Nyasov, afin d’obtenir des marchés d’exploitation de gaz, de pétrole et de construction. MK2 QUAI DE SEINE_Mardi 6 janvier à 20h30. La rencontre suivante aura lieu le mardi 3 février autour du film Qian men qian ou la chronique de la destruction d’un quartier au cœur de Pékin.

LE THÉÂTRE DU VIEUX COLOMBIER

Au programme : Malika s’est envolée de Jean-Paul Civeyrac, Corpus/Corpus de Christophe Loizillon, EA2 (2ème exercice d’admiration : Jean Eustache) de Vincent Dieutre, Hammam de Florence Miailhe MK2 QUAI DE SEINE_Mardi 13 janvier 2009 à 20h30

CINÉ-BD Un samedi matin par mois, en partenariat avec Dargaud, un auteur de bande dessinée présente un film de son choix en salle, puis dédicace ses ouvrages à la librairie. Pour la prochaine édition, Steve Cuzor et Philippe Thirault viendront présenter O’Boys et le film O’Brother de Joel Coen, qu’ils ont choisi pour accompagner leur dédicace. MK2 QUAI DE LOIRE_Samedi 24 janvier à 11h30 (dédicace à la librairie vers 14h) au cinéma puis à la librairie du MK2 Quai de Loire. 25 tickets de dédicace distribués au moment de l'achat de votre place de cinéma.

Le MK2 Quai de Loire, en partenariat avec le Théâtre du Vieux Colombier, propose une carte blanche à Muriel Mayette (metteur en scène de La Dispute, de Marivaux) sur le thème de l’expérience monstrueuse. La soirée de présentation sera organisée le 23 février à 18h et sera suivie d’une rencontre au Mcafé. MK2 QUAI DE LOIRE_ 23 février à partir de 18h (programmation en cours).

POUR LES ENFANTS MK2 JUNIOR Au programme : Patate ! - 1h - 2006 Wall-E - 1h35 - 2007 Peau d'âne - 1h27 - 1970 Kung-fu Panda - 1h30 - 2008 Le Magicien d'Oz - 1h40 - 1939 À partir du 19 novembre : Un Été avec Coo - 2h - 2008 Dans sept salles MK2 jusqu’au 30 décembre.

LE RENDEZ-VOUS DES DOCS Le prochain rendez-vous des docs proposera la projection du film Le Goût du koumiz de Xavier Christiaens qui sera précédé d’un court métrage surprise. Dans les années 1930, l’empire soviétique avait entrepris la collectivisation des terres. Les nomades Khirgizes, éleveurs de chevaux, ont été contraints de rejoindre les fermes collectives (kolkhozes). Ceux qui ne se soumettaient pas voyaient leurs troupeaux confisqués et étaient envoyés en déportation dans des camps de travail. Le Goût du koumiz raconte l’histoire d’un homme qui a grandi dans une de ces familles nomades. Son père, chef de clan, fut arrêté par les Commissaires du Peuple et envoyé en déportation. La famille fut alors dispersée. Encore adolescent, il fut recueilli par une tante qui habitait en ville. Commence alors pour lui une nouvelle vie en rupture complète avec son passé et avec sa culture nomade. Sébastien Ronceray, cinéaste, membre et co-fondateur de Braquage, association pour la promotion du cinéma expérimental, sera l’invité de cette séance.

DANS LES LIBRAIRIES À LA LIBRAIRIE DU MK2 QUAI DE LOIRE La librairie du MK2 Quai de Loire et les éditions Rackham vous invitent à une dédicace de Sergio Aquido à l'occasion de la parution de La Mère machine, pour découvrir l'œuvre de « l'horloger fou » Tulio Tosco. MK2 QUAI DE LOIRE_Samedi 7 février à partir de 16h.

TOUS LES SAVOIRS CINÉ-PHILO SAISON 4 Le thème de cette nouvelle saison : « Un ciné-philo nommé désir » 10 janvier : le miracle du sacrifice 24 janvier : naissance des religions 7 février : le désir d’humanité MK2 BIBLIOTHÈQUE_Tarifs : 7,5 €, étudiants et chômeurs 6 €. Le programme complet sur www.cine-philo.fr.

MK2 QUAI DE LOIRE_Lundi 26 janvier à 20h30.

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DVD Jodorowsky, l’héritage mystique

Le ministre du cu « Le XXIème siècle sera mystique ou ne sera pas », aurait dit Malraux. Un renouveau spirituel auquel a contribué le cinéaste chilien Alejandro Jodorowsky. Rencontre avec un mythe vivant, à l’occasion de la sortie DVD du thriller culte, Santa Sangre. près La Montagne sacrée et El Topo en l’œuvre. Elle peut plaire ou ne pas plaire. On s’en 2007, cette année voit la résurrection de fiche. Si ça ne fait pas d’argent, tant pis ; on attend. Santa Sangre, troisième incontournable Ça reste. Ça devient culte. » d’Alejandro Jodorowsky. Réalisé en 1989, seize ans après La Montagne sacrée, Santa Sangre «Culte» ! Le mot est lancé. Le Chilien, émigré à Paris ne marche pas sur les traces hermétiques de son depuis 1953, peut le revendiquer puisque son film El prédécesseur. «C’est le moins mystique de mes films, Topo est à l’origine du phénomène «midnight movie» admet le cinéaste. Il est moins militant, plus émotionnel qui, en France, allait être rebaptisé « le film culte » et social. C’est une série d’écrasements : le Mexique (avant que le terme ne soit galvaudé par le marketing). écrasé par les États-Unis, un enfant écrasé par ses Une dévotion souterraine dont il a pu mesurer la parents, une femme écrasée par cet enfant, devenu puissance, notamment lors de son exil mexicain homme. À partir de ça, je montre comment se crée dans les années 1970 : «À l’époque, j’étais hors-la-loi. une âme. » Thriller vaguement inspiré de faits réels, On m’a même mis des revolvers sur la poitrine, des Santa Sangre fut initié par l’Italien Claudio Argento, vrais. Maintenant ils m’ont absorbé et je suis l’orgueil producteur et frère du célèbre Dario : À L’ÉPOQUE, AU MEXIQUE, J’ÉTAIS HORS« Il m’a proposé de faire ce film de serial killer qui tue des femmes. J’ai demandé : LA-LOI. ON M’A MIS DES REVOLVERS SUR «Pourquoi toujours des femmes? Pourquoi LA POITRINE, DES VRAIS. pas des autruches ou des tortues ? » J’ai accepté le pari : plutôt que de tuer beaucoup de du cinéma mexicain. Il y a les jeunes qui m’écrivent, femmes, j’en ai tué une ou deux, mais de façon féroce.» comme mon ami Guillermo Del Toro, qui a fait Le Tout en reprenant les codes du genre, Jodorowsky Labyrinthe de Pan. Cette génération talentueuse déplie autour de son intrigue une vaste toile imbibée s’est lancée à la conquête des États-Unis, en faisant de mythologie sacrée, sur laquelle dansent des quelques concessions à l’industrie. Ils savent faire symboles hérités de l’Orient, du christianisme ou des ce qui est attendu ; moi je ne savais pas. » civilisations pré-colombiennes : mort d’un éléphant S’il s’est aventuré dans les univers du mime, du tarot, sacré, scène d’émasculation héritée de la cosmogonie du roman, de la poésie ou de la bande dessinée (il gréco-romaine, résurrection « lazaresque » des a scénarisé plusieurs séries fameuses, dont L’Incal victimes du tueur, omniprésence du cirque et de avec Moebius), c’est le monde musical qui revendiquera toute forme de représentation illusoire… Chaque le plus fréquemment son héritage, de John Lennon séquence de Santa Sangre se vit comme une étape à Pink Floyd, en passant par Marylin Manson, qui initiatique, éloignant régulièrement le spectateur lui a demandé d’officier en tant que prêtre pour du « thriller » originel. «Je pars souvent d’une forme son mariage avec Dita Von Teese dans un château qui est connue par le spectateur pour l’amener vers irlandais, en 2005. «Manson voulait que je récite un autre chose. Au départ, El Topo était un western et texte alchimique et que je fasse la cérémonie dans La Montagne sacrée un film d’alpinisme ! » Mais mon costume de La Montagne sacrée. Je vais le s’il n’hésite pas à emprunter les figures du cinéma faire tourner dans mon prochain projet, King Shot, d’exploitation, Jodorowsky ne cache pas sa haine un film de gangsters détourné, un spaghetti gangster du caractère manipulateur de ses plus grands métaphysique. » À 80 ans, le cinéaste a le loisir de représentants. Aussi sa mise en scène s’efforce- contempler l’héritage de ses invocations poétiques, t-elle de ne jamais imposer un discours subliminal : même s’il fait peu de cas de sa postérité : « Ce qui «Je ne veux pas diriger la réaction du spectateur. Peu restera de moi restera mais je ne serai pas là pour de gros plans. Pas d’objet entre l’acteur et la caméra. en profiter ; alors quelle importance? Ce qui m’importe J’élimine les ombres. Je démarre directement sur maintenant, c’est de savoir s’il y a la possibilité de l’acteur. C’est une morale de la prise de vue. Je ne maintenir la conscience dans une autre dimension. pense simplement pas au spectateur. Je pense à Ça, ça me préoccupe plus. »

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_Rafik DJOUMI 50 I TROIS COULEURS_WWW.MK2.COM_DEC. 08 // JANV. 09


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LA SÉLECTION par S.M. LA CITÉ DES HOMMES DE PAULO MORELLI MK2 Éditions Depuis La Cité de Dieu, les gamins des favelas ont grandi. Devenus adultes, la question douloureuse de la paternité les rattrape. Un film implacable, ancré dans la réalité violente des favelas, où les comédiens, tous excellents, bouleversent.

WALL-E D’ANDREW STANTON Walt Disney

Ce robot écolo ravira petits et grands. Tendre, poétique, rétro-futuriste, ce dessin joliment animé est aussi une charge contre une humanité paresseuse et consumériste, oublieuse de son passé. Indispensable.

JESUS CAMP DE HEIDI EWING ET RACHEL GRADY France Télévisions Documentaire aussi terrifiant qu’édifiant, Jesus Camp aborde, avec intelligence et retenue, l’endoctrinement d’enfants américains par des évangélistes intégristes. Un film acéré et instructif, nominé aux Oscars. MARIAGE A L’ITALIENNE DE VITTORIO DE SICA Carlotta Films Un séducteur impénitent s’entiche d’une ex-prostituée, mais après des années de concubinage ne lui propose toujours pas le mariage. Une comédie napolitaine portée par un couple trépidant, Sophia Loren et Marcello Mastroianni.

SPEED RACER DES FRÈRES WACHOWSKI Warner Home Vidéo Enfants, vous aimiez jouer aux petites voitures ? Le nouveau film joyeusement régressif des auteurs de Matrix vous comblera. Avec son esthétique flashy et rétro, ses motifs duels, son humour déviant, Speed Racer décoiffe.

ACTUALITÉ ZONE 1 Après quatre nominations de 1944 à 1949, Gregory Peck remporte en 1972 l’Oscar du meilleur acteur pour son interprétation dans To Kill a Mockingbird (Du silence et des ombres en VF) de Richard Mulligan. Son personnage d’Atticus Finch, un avocat engagé dans la défense des Noirs, fut désigné en 2003 par l’American Film Institute comme le plus grand héros de l’histoire du cinéma. Le récent coffret d’Universal dédié à l’acteur comprend cinq autres films dont quatre inédits, parmi lesquels Arabesque de Stanley Donen et The World is in His Arms (Le Monde lui appartient) de Raoul Walsh. _J.R.

Extraits du DVD Santa Sangre (Wild Side).

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LIVRES La vogue des poches de luxe

Petit luxe Depuis deux ans, impossible de leur échapper : à l’approche de Noël, les livres de poche s’offrent une robe de soirée et se transforment en objets de luxe, façon collectors. Comment font-ils pour nous séduire ?

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ls s’y sont tous mis ! Depuis le succès cependant à Points, l’initiateur du concept, avec remporté voici deux ans par la première ses « boîtes de Noël » : les cinq livres sélectionnés fournée des « collectors » de Points, tous sont présentés dans une boîte en bristol percée les éditeurs de poche se sont engouffrés d’une fenêtre en plexiglas, contenant un mini-carnet dans la brèche : à l’approche de Noël, ils sortent pour prendre des notes pendant la lecture ! une poignée de titres-phares de leur catalogue sous un emballage luxueux, idéal pour les cadeaux. « La boîte, c’est la définition même de la surprise, Vous envisagez d’initier votre nièce à Nabokov ? explique Valérie Gautier, directrice artistique. On Plutôt que la version ordinaire de Lolita, vous ouvre la pochette, le cadeau, on manipule, on découvre, craquerez pour l’édition spéciale de Folio, terriblement on joue et on tremble d’impatience... C’est un geste chic dans son étui. Votre paternel aime les polars ? et un jouet en soi. » Le revers de la médaille, c’est Offrez-lui Harlan Coben, mais sous la jaquette que le prix de ces petits bijoux est proportionnel à concoctée par Pocket, infiniment plus élégante que leur emballage : alors que le tarif moyen d’un livre la version habituelle. Et pour votre tante Hortense, de poche est d’environ 6,20 €, celui des éditions amoureuse d’Alain Delon depuis Le L’ÉTUI EST TRAVAILLÉ SELON L’INTRIGUE : Guépard de Visconti, ce sera le roman éponyme de Lampedusa, présenté par DENTELLE NOIRE, FAUX GAZON, PAPIER À Points dans un luxueux coffret assorti BONBON, FOURRURE… d’un carnet de bal gadget. limitées tourne autour de 9 €, et grimpe à 13,50 € À chaque fois, il s‘agit de conserver l’aspect pour les boîtes de Points. À ce prix, certains se accessible et courant du livre de poche tout en demanderont peut-être si, au-delà de l’attrait visuel effaçant son côté cheap pour lui donner un air de de ces beaux objets, l’opération ne revient pas fête. Produit de grande consommation culturelle par simplement à vendre des poches au tarif des grands excellence, le poche s’élève ainsi temporairement formats... Quoi qu’il en soit, cette vogue des éditions au rang d’objet hors du commun, en jouant sur les spéciales n’est pas près de s’arrêter : elle s’étend comportements de collection et sur l’effet de rareté même désormais au-delà des fêtes, comme le – le marketing insiste subtilement sur les tirages montrent chez Points la récente série « Arts Déco » limités : 10 000 exemplaires pour les boîtes de Points, (8 romans de lauréats du Nobel, de Coetzee à Garcia par exemple. Si les noms de ces séries se ressemblent Marquez, avec des couvertures relookées par les tous («limitée» au Livre de Poche, «spéciale» chez étudiants des Arts Déco) et, surtout, la collection 10/18…), les présentations, elles, rivalisent de « Signatures », une splendide série de poches XXL créativité. Il y a ceux qui jouent sur le graphisme, (un petit centimètre de largeur en plus, mais qui comme 10/18 qui réédite six best-sellers – notamment fait toute la différence) puisés parmi les trésors du J.K. Toole, Tim Burton ou Jane Austen – avec une catalogue étranger – Richard Ford, Thomas Pynchon jaquette cartonnée au look soigné, ou encore le ou James Salter. Livre de Poche qui ajoute trois romans sous étui aux quatre déjà parus sous le même habillage en Alors, prêts à faire votre shopping dans les poches 2007. Chez Folio, la fantaisie est à l’honneur avec de luxe? Pour nous, ce sera Givre et sang de l’immense une fournée de classiques maison (1984, Terre des et méconnu John Cowper Powys (Signatures), le hommes et autres immortels) habillés d’un étui cultissime Mon Chien stupide de John Fante avec travaillé selon l’intrigue : couvert de dentelle noire sa couverture cartonnée (10/18), La Femme en vert pour le Long dimanche de fiançailles de Japrisot, du diabolique Arnaldur Indridason avec son carnet en faux gazon pour le très british Jonathan Coe d’indices sous coffret (Points) et le délirant Lièvre et son Testament à l’anglaise, ou encore en papier de Vatanen d’Arto Paasilinna dans son étui façon à bonbons pour la Gourmandise de Muriel Barbery... fourrure (Folio). Vous pariez combien qu’ils seront La palme de la création la plus sophistiquée revient aussi sous votre sapin ?

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_Bernard QUIRINY

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2008 EN 5 AUTEURS par B.Q. (avec Au.To.) THOMAS PYNCHON Le plus secret des écrivains US revient avec Contre-jour, un roman-somme de 1200 pages sur le mythe américain et le capitalisme. De blogs en forums spécialisés, la Toile fourmille déjà d’exégètes acharnés. Jouissif, inclassable, monstrueux.

IRVINE WELSH Le chef de file incontesté de la jeune littérature britannique, pop, parfois trash, toujours drôle. Porno (la suite de Trainspotting) et Recettes intimes… (variation sur le thème de Dorian Gray) montrent que Welsh a su prendre de la bouteille sans rien perdre en inventivité.

JEAN ECHENOZ Après Ravel voici deux ans, le coureur Emil Zátopek se trouve au cœur du nouveau roman d’Echenoz, Courir, impeccable machine littéraire en forme de déclaration d’admiration, à la fois légère et élégante. Comme toujours, Echenoz fait (presque) l’unanimité.

TRISTAN GARCIA Prix de Flore à 27 ans, Garcia s’est imposé avec La Meilleure Part des hommes comme le phénomène de la rentrée : ce premier roman culotté s’attaque à l’histoire des trois dernières décennies à travers le cas de la communauté gay en France. Un nom à suivre.

DUPUY-BERBERIAN Drôlerie subtile, finesse de regard, virtuosité discrète du dessin : en plusieurs albums délicieux (Boboland, Un peu avant la fortune, Les Gens…), nos deux collaborateurs ont marqué l’année BD, couronnés par le Grand Prix 2008 à Angoulême.

ET AUSSI DÉBUT 2009… Après la trêve de décembre, la rentrée de janvier sera le deuxième temps fort de la saison littéraire. Côté étranger, on attend plusieurs poids lourds (les Britanniques Julian Barnes et Jonathan Coe, l’Américain Rick Bass, le Chilien Roberto Bolaño). Côté français, on parle déjà beaucoup du nouveau Jean Rolin, de la sulfureuse Mezzanine du journaliste Bayon, du retour du pape Philippe Sollers ou encore de jeunes écrivains prometteurs (Oliver Rohe, Stéphane Audeguy). Rayon BD, enfin, après le somptueux roman graphique de Dash Shaw (Nombril sans fond), on se jettera sur le nouvel album d’un maitre du genre, Daniel Clowes. À vos marques, prêts… _B.Q. (avec Au.To.)

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MUSIQUE Chuck D, conscience historique du hip-hop US

Sévices publics À Barcelone, en marge de la dernière Red Bull Music Academy, où il donnait une master-classe, nous avons pu discuter avec Chuck D, leader de Public Enemy, groupe séminal du rap américain. Verdict : l’artificier n’a pas perdu la flamme, loin de là.

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uel a été votre premier contact avec le dégager! Quant à nos copines, elles écoutaient du hip-hop ? R’n’B fade et synthétique. L’horreur. Ça aussi, il fallait J’ai grandi dans une maison où tout le l’éradiquer ! En guise de test, nous faisions écouter monde écoutait de la soul et du funk. Pour nos nouvelles chansons à nos petites amies : si elles ma part, adolescent, j’étais davantage intéressé par n’aimaient pas le morceau, c’est qu’il était bon! (rires) le sport, notamment le basket. Un jour, avant d’entrer sur le terrain, j’ai remarqué qu’un DJ jouait des Comment jugez-vous l’état actuel de la scène hipdisques. Je reconnaissais la voix du jeune Michael hop américaine ? Jackson, mais cette voix répétait, douze minutes Dans le marché mondial qu’est devenu le rap, les durant, le même mot : « Let’s ». J’ai compris plus États-Unis ne sont plus leaders en matière de graffiti, tard que le DJ manipulait le vinyle. Ça m’a fasciné. de breakdance et de DJing, soit trois des quatre J’habitais à Long Island, un quartier très calme et éléments fondateurs du hip-hop. Quant aux MCs, périphérique de New York. Contrairement aux types tous ou presque se ressemblent. Trop d’ego, de de Harlem ou du Bronx, j’étais contraint de fuir mon testostérone, de bling-bling. Ils rêvent d’un parcours quartier pour sortir le soir. LES JEUNES RAPPEURS RÊVENT D’UN Cela m’a permis de vivre à plein les débuts du hip-hop, cette PARCOURS À LA JAY-Z, LE PACKAGE « ROLEX, période magique, entre 1975 FOURRURE ET BEYONCÉ » ! et 1979, où personne ne pouvait s’imaginer que sortiraient un jour des disques de à la Jay-Z, le package «Rolex, fourrure et Beyoncé». rap. Dans notre esprit, c’était d’abord une musique Les MC’s ne s’écoutent plus, ne collaborent plus, ou à peine. Le leitmotiv «do it yourself» s’est transformé de club, longue et étirée. en « do it alone ». Les femmes sont complètement Comment est né votre groupe, Public Enemy ? absentes du tableau. Quant aux producteurs, il ne Mon meilleur ami Flavor Fav et moi étions déménageurs respectent pas l’esprit des musiques qu’ils samplent, pour gagner notre pain. Parallèlement, nous animions et en ignorent l’histoire. De ce panorama assez une émission de radio sur une station locale. Les sombre, je sauve néanmoins Mos Def, André 3000 radios ont hautement contribué à l’émergence du d’Outkast et The Roots : voilà des rappeurs qui rap. À l’époque, ce média donnait le primat aux prennent des risques, sans renier le formidable collaborations, aux recherches sonores et orales, héritage musical et politique noir-américain. à l’expression des besoins de la communauté. Notre premier disque a été le prolongement littéral de nos Que vous inspire l’élection de Barack Obama ? C’est la bonne personne, au bon moment, au bon activités radiophoniques. endroit, avec les bons outils. Il couronne les luttes Certains considèrent Public Enemy comme le de ceux qui se sont battus avant lui, de Malcolm X premier groupe violent de l’histoire du hip-hop, une à Jesse Jackson. Même si je ne serai pas toujours musique jusqu’alors essentiellement festive… d’accord avec sa politique, je crois qu’il va se mettre Je suis né en 1960, avec le mot « nègre » inscrit sur au boulot dès le premier jour de son mandat. Ce mon certificat de naissance. Malcolm X a été assassiné n’est pas un président bling-bling, comme Poutine en 1965, Martin Luther King en 1968. Mon oncle a ou Sarkozy – eux, je les imagine bien en boite de fait le Vietnam. Puis, au début des années Reagan, nuit, en train de choper des « bitches » ! (rires) Pour la drogue et les flingues sont apparus massivement Obama, les problèmes à résoudre sont faramineux : dans les quartiers. La violence était dans l’air ; nous l’image des États-Unis dans le monde, les inégalités l’avons colportée à travers nos disques, nos pochettes, du système éducatif, base de tous nos maux… nos chorégraphies. Cette violence avait aussi une Aujourd’hui, un Noir moyen ne connaît ni James signification artistique. 90 % des DJs et des MCs Brown, ni Malcolm X ! Nous sommes complètement de l’époque étaient médiocres. Nous voulions les coupés de nos racines.

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_Propos recueillis par Auréliano TONET 54 I TROIS COULEURS_WWW.MK2.COM_DEC. 08 // JANV. 09


2008 EN 5 MUSICIENS par Au.To. MGMT Sensations 2008, ces deux New-Yorkais inventent une pop accrocheuse et juvénile, tout aussi bariolée que celle des néo-hippies Animal Collective ou Of Montreal, mais plus tubesque. Ou quand derrière l’ambre du feu de joie plane l’ombre de la mélancolie...

SHE & HIM Scarlett, Minnie, bientôt Joaquin… La tendance est aux disques d’acteurs. Flanquée du précieux M. Ward, planquée sous l’appellation She & Him, la sentimentale Zooey Deschanel prouve qu’elle est encore meilleure chanteuse que comédienne. Osez Zooey !

GÉRARD MANSET Christophe, Murat, Darc ou Annegarn : les seniors portent la chanson d’ici à bout de bras. Auteur d’un album renversant et des plus beaux titres du dernier Bashung, Manset a décoché maintes plaintes superbement écorchées. Meilleur vieux, Gérard.

EL PERRO DEL MAR Depuis 2000, chaque saison charrie son lot de pépites made in Sweden. Cette année, plus encore que Pacific ! ou Lykke Li, c’est la céleste El Perro Del Mar qui emporte nos suffrages, avec ses vignettes pop élégiaques et nacrées, sous haut patronage Beach Boys.

Photo : © Barcelona 2008 shots by Pere MASRAMON (PM) & landerphoto.net (LL) / Red Bull Music Academy

SEUN KUTI NTM, Grace Jones, le trip-hop… : 2008 fut l’année de tous les come-backs. Celui de l’Afrique sur la carte musicale, de Vampire Weekend à Ayo, fut le plus enthousiasmant. Chef de file de ce retour de flamme, l’abrasif Seun Kuti, aux danses indécentes et incandescentes.

ET AUSSI DÉBUT 2009… En janvier, certains écouteront en boucle les coffrets qu’ils auront eu le privilège de recevoir pour les fêtes (en vrac, les somptueuses intégrales Christophe ou Sanson, l’excellent dernier bootleg de Dylan…). Les oreilles plus avides de nouveautés se jetteront sur le slam afro du Trinidadien Anthony Joseph, sur les torch songs de son quasi homonyme Antony, ou sur le discorock de Franz Ferdinand, plus synthétique que jamais. Quant au grand disque de ce début 2009, il est signé Animal Collective, chef-d’œuvre cosmique, tout de voix pulvérisées, de sons amalgamés, sur lequel nous reviendrons très vite, promis…

_Au.To

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LES BONS PLANS Kompilés par Rémy Kolpa Kopoul

Les bons plans Les sapins, les guirlandes, le foie gras. La litanie, quoi. Y’a pas que ça. Allez, sortez de chez vous, y’a du bon son en ville ! PARIS INTRA-MUROS Les grandes salles se maintiennent. Les petits lieux, eux, font la gueule. Moins de promo, sans doute. Alors, poussez la porte... LES GRANDES GUEULES CHANTENT RAYMOND QUENEAU > THÉÂTRE DU RANELAGH > 17 AU 21 + 24 AU 28/12 + JUSQU’AU 18/01 Le groupe le plus éclatant / éclaté de la planète a capella hexagonale revient avec une adaptation vocale jubilatoire des Exercices de style de Raymond Queneau, 25 versions en tous genres (musicaux) d’une histoire anodine, en jazz, techno, opéra, comptine, ritournelle, robot, afro, martial. Humour et virtuosité par quatre voix... royales ! « Ze » curiosité de cette fin d’année. SOULWAX + 2 MANY DJS + BIRDY NAM NAM + 12 DJS (SOULWAX NIGHT) > LA LOCOMOTIVE > 17/12 Une nuit des grands touilleurs de la scène électro, avec le groupe électro pop de Gand Soulwax et la formule « platines » de leurs leaders, les frères Dewaele, connus sous le nom de 2 Many DJs. Un programme copieux, 15 noms au total, pour la plupart DJs avec les voltigeurs de Birdy Nam Nam. STEVE SHEHAN > SUNSET > 18 & 19/12 Ce musicien US de Paris et citoyen du monde, qui joue des percus de toute la planète, nous embarque dans Assikel, hommage à son ami peulh, Baly Othmani, décédé brutalement en 2005. Steve, par ailleurs pilier du trio Hadouk, invite le fils de Baly pour donner encore plus de substance. SAPHO > CAFÉ DE LA DANSE > 18 AU 20/12 Pas loin de 20 albums au crédit de dame Sapho, toujours pétillante, comme le prouve son dernier opus en date, Universelle. Celle qui rendit un hommage osé à la diva égyptienne Oum Khalsoum ne renie pas ses origines marocaines, en s’assumant urbaine, cousine de Nina Hagen. DJ CLICK + ESTELLE GOLDFARB TRIO (NUIT FLAVOUR) > DIVAN DU MONDE > 18 & 19/12 DJ Click organise une soirée tzigane sans frontières et sans visa ! Il vous invite dans un voyage au cœur des musiques tziganes avec des touches dub et drum n'bass, et la participation de la très tonique violoniste Estelle Goldfarb, entre klezmer et électro jazz, une révélation. RACHEL CLAUDIO > OPUS > 19/12 Elle a fait les beaux soirs de l’Opus, l’an dernier. Rachel, chanteuse australienne à l’organe puissamment gospel, s’est fait remarquer dans le registre house. Elle revient dans la sphère soul & funk. Avec elle, un combo dru et quelques invités incandescents. DJ ROBERT SOKO GROUP + DJ TAGADA (BALKANBEATS) > BELLEVILLOISE > 20/12 Les soirées Balkanbeats agitent la nuit parisienne depuis quelque temps à la Bellevilloise. C’est le pendant parisien des soirées berlinoises, organisées depuis le début de la décennie par Robert Soko. Épaulé par son alter-ego français DJ TaGaDa, il malaxe joyeusement toutes les balkanitudes, qu’elles soient fanfaronnes ou électro. Décapant.

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MININO GARAY & CORDOBA REUNION > SUNSET > 26 & 27/12 Le groupe des Argentins de Cordoba ne manque pas de ressources. Cordoba Reunion rassemble, autour de la grosse frappe de Minino Garay, Leandro Guffanti (sax tenor), Carlos Buschini (basse) et Gerardo Di Giusto (piano). Un répertoire autour du tango, de la chacarera, avec des épices caraïbes ou afro et le liant du jazz, tour de contrôle de l'improvisation. PHILIP CATHERINE SOLO > SUNSET > 28 & 29/12 Philip Catherine (rien à voir avec le chanteur), belge et gourmet du vagabondage, trente ans de carrière est l'égal des McLaughlin et autres Coryell qu'il a souvent côtoyés. Un caïd doublé d'un grand monsieur des cordes, un maître pour les apprentis guitaristes du jazz.

PARIS HORS-LES-MURS Africolor, dernière ligne droite, et puis des salles qui n’hésitent pas à programmer « audacieux », tout au long de la saison. Sautez le périph’ ! FRANCOIS MERVILLE QUARTET > TRITON - LES LILAS (93) > 17/12 Dans le cadre du festival de jazz Bleu Triton, le batteur François Merville rend un hommage créatif au magicien et multiinstrumentiste brésilien Hermeto Pascoal, sans doute le plus grand trublion de la planète jazz. Une soirée ébouriffée avec en guest un balafoniste burkinabé, Moussa Hema. SHANTEL > EMPREINTE - SAVIGNY LE TEMPLE (77) > 18/12 Le disco boy de Francfort débarque avec son Bucovina Club Orkestar dans la capitale ! Shantel célèbre son dernier disque Disko Partizani, messe balkanique pour dancefloor. Créateur de cérémonies nouvelles, il mène lui-même le bal en tant que musicien et envoie ses beats électro. OMAR SOSA GUEST MOLA SYLLA (AFRICOLOR) > TGP- ST DENIS (93) > 19/12 Le pianiste cubain Omar Sosa, géant aux allures de prophète, passe sa vie à créer. Après avoir exploré les voies de la musique afro-américaine, le revoici sur les chemins d'un jazz cubain pimenté afro, ici avec Mola Sylla (voix, m’bira, xalam) et Childo Tomas (basse). C’est une gourmandise lumineuse, dans la foulée de son nouvel album inspiré, Afreecanos. LURA + SIMENTERA + PRINCEZITO (AFRICOLOR) > TGP - ST DENIS (93) > 20/12 Une soirée 100 % Cap Vert, avec en vedette l’animatrice des bals du cru, Lura, la fée du funana et du batuque, deux rythmes enlevés (surtout de l’île de Santiago), et d’autres artistes moins connus, Princezito et Nha Teresa.

PRÉ-NATAL : JUSTE AVANT NOËL Le Père Noël rôde, il menace de se délester. Facilitez-lui la tâche. Envoyez lui vos suggestions ! Quatre raouts entre fête et concert. FOLLES NUITS BERBÈRES > CABARET SAUVAGE > 18 AU 27/12 Le rendez-vous annuel de décembre au Cabaret Sauvage, qui se transforme en... cabaret, avec acrobates, jongleurs, bonimenteurs et bateleurs de toutes sortes. L’orchestre oriental moderne de Malik Belili et la chanteuse Samira Brahmia, plus les saveurs culinaires qui vont avec. La taverne d’Ali Baba !


12 GROUPES DE JAZZ : YOU & THE NIGHT & THE MUSIC, LA FÊTE À TSF > OLYMPIA > 22/12 « Ze » soirée jazz de TSF, un must : Stochelo Rosenberg & Didier Lockwood, Aldo Romano, Robin McKelle, Giovanni Mirabassi, Jacques Schwarz-Bart, Cheick Tidiane Seck, JJ Milteau, Mario Canonge, Yoann Loustalot, Fabien Mary, Stéphane Huchard, Mônica Passos, Sixun, Bojan Z, Nicola Stilo & Stéphane Belmondo, Yaron Herman, Philip Catherine, Laïka Fatien... Présenté par Laure Albernhe + Sébastien Vidal, les voix de la radio jazz. TARAF DE HAÏDOUKS > SALLE PLEYEL > 23/12 Le Taraf de Haïdouks, groupe familial originaire de Clejani, un petit village de Roumanie, c’est entre 10 et 20 chanteurs et musiciens traditionnels, de 20 à 80 ans mais tous avec la même passion. Le Taraf balade l'âme des gitans des pays de l'Est partout dans le monde. BOUBACAR TRAORÉ + NAHAWA DOUMBIA (RÉVEILLON MALI D’AFRICOLOR) > MC 93 – BOBIGNY (93) > 24/12 Une grande tradition d’Africolor que le réveillon malien de Noël, longtemps le temps fort du festival avant que l’événement n’essaime dans le neuf-trois. Rendez-vous convivial pour toute une nuit à la MC 93, avec notamment Boubacar Traoré, le Karkar qui électrifiait les nuits seventies de Bamako, et le cri rebelle de Nahawa Doumbia.

FUCK 2008 : RÉVEILLONS À MUZIK Enterrer cette année 2008 de toutes les culbutes, attaquer avec vigueur et en musique(s) l’an 09. Bonne résolution, non ? Sélection express. FERNANDO DO CAVACO (PAGODE - RODA DO CAVACO) > STUDIO DE L’ERMITAGE Le « pagode », la jam session samba dominicale, prend ses aises avec ceux qui chauffent régulièrement à blanc l’Ermitage. Un charivari convivial. BELMONDO IN WONDERLAND (HOMMAGE À STEVIE WONDER) > SUNSIDE Au jazz d’en haut, les frères Belmondo rhabillent... jazz (ben oui !) le « wonderful » Stevie. Stylee... OLIVIER TEMIME & VOLUNTEERED SLAVES > SUNSET Au jazz d’en bas, les «esclaves volontaires» du boss Temime, machine à groove haxagonale. ZIVELI ORKESTAR + PAD BRAPAD MOUJIKA + DJ TAGADA (TZIGANE & GYPSY) > LA BELLEVILLOISE Un bon bain de fanfares balkaniques et de jazz manouche : pour revivre Underground à Ménilmontant. SOULNESS ORCHESTRA (BUBBLES FEVER) > OPUS Le QG de la scène live soul & funk à Paris, avec son orchestre résident et les 50 ans de Motown en thématique. BOULI + DOMINO + INFUNKWETRUST CREW (BOOMBASTIC) > NEW MORNING Le Nova crew (Aline, Emilomar), + DaVince et quelques autres, aux platines pour un grand mix de tous les grooves. RICKY FORD BIG BAND > DUC DES LOMBARDS Un ancien compagnon de route de Miles Davis flambe avec un big band rutilant. Vraoum !


ART Jeff Koons à Versailles

L’exposition de Jeff Koons au Château de Versailles s’achève le 4 janvier. L’occasion de revenir sur un événement qui a fait couler beaucoup d’encre et ravivé la sempiternelle querelle des anciens et des modernes. Patrimoine vs art contemporain...

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vant même qu’elle soit inaugurée le 10 septembre dernier, l’exposition de l’artiste américain Jeff Koons au Château de Versailles faisait déjà l’objet d’un intérêt médiatique hors norme. Une grandiloquence à la mesure de l’opération et de ses protagonistes : Koons, roi multimillionnaire du kitsch, au pays de Louis XIV… Focalisée sur le fait de savoir si exposer Koons dans les appartements du roi relève, ou non, de l’hérésie culturelle, la polémique a contribué à asseoir l’instigateur de cet événement, l’ex-ministre de la culture Jean-Jacques Aillagon, sur le trône de la rébellion… Or l’art de Koons, bling bling à souhait, fait parfaitement écho, sur un mode anachronique, aux caprices décoratifs du Roi Soleil, tant et si bien qu’il en perd toute prétention subversive. Si élargir la visibilité de l’art contemporain est une entreprise salutaire, reste que le label Jeff Koons – l’un des artistes fétiches de François Pinault, dont la collection, hébergée par le Palazzo Grassi à Venise, a pour ancien directeur… Jean-Jacques Aillagon – se repose depuis belle lurette sur ses lauriers. Jeff Koons est mort ? Vive Jeff Koons ! _Anne-Lou VICENTE

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Fin de règne 2008 EN 5 ARTISTES par A.-L.V. RAPHAËL ZARKA Une multitude d’expositions collectives et sa première exposition personnelle à la Galerie Michel Rein, à Paris : le jeune artiste français, récemment récompensé par le Prix Ricard, a réalisé jusqu’ici un parcours sans faute. À suivre…

RICHARD SERRA Promenade, son installation conçue pour la nef du Grand Palais dans le cadre du cycle Monumenta, a une nouvelle fois démontré la capacité de l’artiste américain à transcender l’espace et à introduire le mouvement dans la sculpture.

STEVE MCQUEEN Année faste pour le vidéaste britannique dont le premier long métrage Hunger, Caméra d’or à Cannes, est sorti en salles en novembre. Exposé au même moment à la Galerie Marian Goodman, l’artiste représentera la Grande-Bretagne à la Biennale de Venise.

LOUISE BOURGEOIS L’œuvre de l’artiste franco-américaine, quasi centenaire, a fait cette année l’objet d’une rétrospective à la Tate Modern, puis au Centre Pompidou. L’occasion de pénétrer dans la tourmente poétique d’une grande dame de l’art contemporain.

MELIK OHANIAN Réflexion sur la notion spatiotemporelle d’exposition, le projet From The Voice To The Hand a disséminé les œuvres de l’artiste Melik Ohanian dans une quinzaine de lieux de la capitale et de ses environs, du Centquatre au Mac/Val en passant par la Fiac.

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Jusqu’au 22 février, Le Plateau propose Notorious : à travers les œuvres de 15 artistes, l’exposition sonde les rapports .............................................................................................................................................................................................................................. .............................................................................................................................................................................................................................. .............................................................................................................................................................................................................................. .............................................................................................................................................................................................................................. .............................................................................................................................................................................................................................. entre art contemporain et cinéma, réalité et (science)fiction. Quant à la Galerie Kamel Mennour, elle présente du 6 .............................................................................................................................................................................................................................. .............................................................................................................................................................................................................................. .............................................................................................................................................................................................................................. .............................................................................................................................................................................................................................. .............................................................................................................................................................................................................................. janvier au 7 mars les travaux de Yona Friedman, « architecte de papier » hongrois dont les « utopies réalisables » ont .............................................................................................................................................................................................................................. .............................................................................................................................................................................................................................. .............................................................................................................................................................................................................................. .............................................................................................................................................................................................................................. .............................................................................................................................................................................................................................. renouvelé l’approche spatiale de la Cité. Enfin, la Galerie Marian Goodman accueille début janvier le jeune artiste .............................................................................................................................................................................................................................. .............................................................................................................................................................................................................................. .............................................................................................................................................................................................................................. .............................................................................................................................................................................................................................. .............................................................................................................................................................................................................................. Tino Sehgal, dont l’œuvre conceptuelle dématéralise l’objet au profit du langage. .............................................................................................................................................................................................................................. _A.-L.V. .............................................................................................................................................................................................................................. .............................................................................................................................................................................................................................. .............................................................................................................................................................................................................................. ..............................................................................................................................................................................................................................

ET AUSSI DÉBUT 2009...

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RÉSEAUX Le documentaire se réinvente sur le web

Interactif, subjectif, novateur : le web offre une alternative au format documentaire classique. La preuve avec l’impressionnant Voyage au bout du charbon.

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'est une plongée au coeur de « l'océan du charbon» comme l'appellent les auteurs de ce web-documentaire, aussi sidérant sur le fond qu'innovant dans la forme. Un voyage en caméra subjective pour l'internaute, comme «téléporté» dans la province du Shanxi et ses mines de charbon aux conditions de travail effroyables. Le spectateur se retrouve ici à la place du journaliste venu enquêter sur cette horreur économique chinoise que l'on voudrait cacher. C'est vous qui suivez le guide chargé de faire croire qu'il s'agit d'une mine modèle et de vous emmener chez son directeur àl'impeccable langue de bois ; toujours vous qui en réchappez pour découvrir l'envers du décor. Au fil d'itinéraires multiples qu'il faut une vingtaine de minutes pour parcourir, ce travail nous fait partager mieux que le meilleur des reportages d'Envoyé Spécial la condition de mineur de fond à Jinhuagong, mine d'État. Somptueusement interactive, ludique mais jamais gratuite, cette nouvelle approche du reportage en ligne ne cesse de faire des émules sur une Toile devenu le terrain de toutes les expérimentations journalistiques. Dans un autre genre que cette pépite diffusée sur le Monde.fr, le «transjournalisme» des reportages de Geo.fr (Afrique du Sud, Mexique…) ou les expériences alternatives de Camerawar.tv apportent la preuve qu’une multitude de nouveaux formats sont en train de réinventer le métier à l'ère du multimédia. _Christophe ALIX

MOT @ MOT

BONALDI

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L’envers du docu 2008 EN 5 SITES par B.D. DEEZER Profitant de la fermeture de Radioblogclub, le français Deezer est devenu la référence absolue en matière de streaming musical avec près de 4 millions de titres. Et ce, en toute légalité : le site a passé un accord avec les grandes majors. www.deezer.com

TWITTER Faut-il encore expliquer que «twitter» signifie « bloguer en moins de 140 caractères » ? En 2008, le joujou de geeks s’est transformé en vaste succès public et Barack Obama, fort de ses 129 000 « followers », en a fait un instrument de campagne. www.twitter.com

VIE DE MERDE Une success-story du web : le site créé au début de l’année par une bande de rigolards, moyenne d’âge 22 ans, est devenue une petite entreprise. Un livre, des partenariats et des milliers d’histoires de lose ordinaire. www.viedemerde.fr

APPLE APPSTORE Apple a compris avant les autres que l’avenir du portable passait par les applications, ces petits programmes ludiques ou utilitaires. Succès de l’iPhone aidant, déjà plus de 100 millions de téléchargements sur la plateforme. www.apple.com/fr/iphone/features/appstore.html

HUFFINGTON POST Ovni éditorial créé en 2005, le Huffington Post est devenu à la faveur de la campagne 2008 une institution du monde politique américain. Un mélange instable d’actu chaude, d’analyses et même de people. www.huffingtonpost.com

[bonaldi] n.m.

(Du nom du présentateur français Jérôme Bonaldi, chroniqueur à la télévision depuis 1984, spécialiste des gadgets et objets technologiques.) 1. Un bonaldi, ou « effet bonaldi », est une variante populaire de la loi de Murphy selon laquelle « si quelque chose de mal peut se produire, cela arrivera ». De fait, la plupart des inventions présentées en direct par Jérôme Bonaldi sur le plateau de Nulle Part Ailleurs refusèrent de marcher. « Mais biquette, je ne te fais pas le coup de la panne ! C’est un bonaldi, cette trottinette au plutonium marchait y a pas cinq minutes ! » 2. adj. Désigne un individu malchanceux dans son utilisation des nouvelles technologies. « Lui ? Il est trop bonaldi ! Il s’est tranché le pouce sur les pages techno du dernier Trois Couleurs. » _E.R. 60 I TROIS COULEURS_WWW.MK2.COM_DEC. 08 // JANV. 09


JEUX VIDÉO Prince of Persia, merveille graphique et poétique

Y aura-t-il de la gêne à Noël? Crise épineuse oblige, les pieds du résineux seront moins pourvus cette année. S’il faut n’en choisir qu’un, misez tout sur le retour du Prince de Perse.

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onne nouvelle, les jeux pour toute la famille ne sont pas nécessairement hideux et consternants (cf. WiiMusic qui a mis en pétard bon nombre de vaches à lait-joueurs). Dernier rejeton d’une série née en 1989, Prince of Persia est un rare exemple de jeu grand public et/mais de grande qualité. Une évolution récente qui a donné des sueurs froides aux fidèles sujets du Prince, revenu en grâce avec l’excellente mais ardue trilogie Les Sables du temps (2003-2005). Dans PoP, on ne meurt pas, grâce à l’intervention systématique d’Elika, princesse au charme certain malgré une poitrine anormalement mesurée pour une héroïne de jeu vidéo. Cet adjuvant féminin incarne l’expression « intelligence artificielle », galvaudée par bien des productions vidéo-ludiques. Une révolution de la jouabilité qui laissera un gout mitigé à la frange dure des joueurs, mais qui autorise une jouissive prise en main immédiate pour les plus manchots. Qu’importe, passée la première heure, tout le monde reste scotché par l’intelligence et la poésie qui meuvent le titre. Après l’étalon graphique Assassin’s Creed l’année dernière, les studios d’Ubisoft Montréal ont pondu les plus beaux tableaux du jeu vidéo : palette graphique flattant la rétine, design et architecture oniriques, effet cell-shading chiadé, animations sans accroc. On trouvera bien des ronchons tirebouchonnés par le changement entamé par la licence. Moi, j’y retourne. _E.R. Prince of Persia (Disponible : 4 décembre // Éditeur : Ubisoft // Plateforme : X360, PS3, PC)

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Royal de luxe 2008 EN 5 JEUX VIDÉO par E.R. GTA 4 Soutenu par un exubérant barouf médiatique, le dernier opus de la série des Grand Theft Auto a fait couler des hectolitres d’encre. Un jeu à la fois proustien et gargantuesque, total, amoral, bigger than life.

MARIO KART WII Ça roule toujours pour la Wii. Les copines des gamers désespérés (vous savez, celles qui tournent la manette pour passer le ballon au joueur de droite) ont enfin piloté à armes égales avec un vrai volant dans la main. Un anneau pour les unir tous.

WORLD OF GOO L’évènement majeur dans l’univers rafraichissant du jeu indé fut un échec commercial glaçant. Plus de 80 % des adeptes de ce titre de construction-réflexion, encensé par la critique, utilisent une version piratée. C’est vraiment la crise.

LITTLE BIG PLANET Tout le monde misait sur Spore, une simulation de vie extraterrestre témoignant du génie du créateur des Sims. Autre plateforme de création communautaire, le cadet Little Big Planet dépasse son aîné d’une courte tête.

PURE Privilégier la performance au divertissement, tel est le nouveau credo du jeu vidéo. Pure refuse de choisir, réunissant prouesse technique, vertige graphique et frisson ludique, pour le meilleur jeu de course depuis WipEout 2097.

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La déception de 2008 pourrait bien être la bonne surprise de 2009 : promesse de jeu de tir de qualité, gratuit mais maintes fois .............................................................................................................................................................................................................................. .............................................................................................................................................................................................................................. .............................................................................................................................................................................................................................. .............................................................................................................................................................................................................................. .............................................................................................................................................................................................................................. retardé, Battlefield Heroes vient d'être annoncé pour le premier trimestre prochain. Également repoussée aux calendes .............................................................................................................................................................................................................................. .............................................................................................................................................................................................................................. .............................................................................................................................................................................................................................. .............................................................................................................................................................................................................................. .............................................................................................................................................................................................................................. grecques, l'interface communautaire de la PS3, Home, devrait enfin se frotter à celle de la Xbox 360, la NXE. De son côté, .............................................................................................................................................................................................................................. .............................................................................................................................................................................................................................. .............................................................................................................................................................................................................................. .............................................................................................................................................................................................................................. .............................................................................................................................................................................................................................. Nintendo reviendra au printemps avec le MotionPlus, une amélioration de la reconnaissance de mouvement sur Wii. .............................................................................................................................................................................................................................. .............................................................................................................................................................................................................................. .............................................................................................................................................................................................................................. .............................................................................................................................................................................................................................. .............................................................................................................................................................................................................................. _E.R. Optimisation indispensable pour les uns, gadget onéreux pour les autres. Wait and see, donc. .............................................................................................................................................................................................................................. .............................................................................................................................................................................................................................. .............................................................................................................................................................................................................................. .............................................................................................................................................................................................................................. ..............................................................................................................................................................................................................................

ET AUSSI DÉBUT 2009...

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MARTIN SCORSESE Courts métrages et documentaires Crime organisé sur fond de culture italienne, musique, démesure et déconstruction du rêve américain : on est bien ici devant la genèse du cinéma scorsesien.

U

n écrivain en manque d’inspiration est fasciné par un tableau et finit par y plonger littéralement. Dans What’s a Nice Girl… (1963), court métrage d’école réalisé à 21 ans, Scorsese montre un homme qui n’a d’autre limites que celles qu’il se fixe lui-même. Une figure motrice de sa filmographie à venir, de Mean Streets à New York New York. L’année suivante marque la première intrusion du cinéaste dans le milieu des mauvais garçons. Si le personnage principal de It’s Not Just You, Murray! a réussi dans la vie, c’est grâce à son ami Joe : ensemble, ils ont commis différents délits, de la fabrication clandestine d’alcool à la vente d’armes… Réalisé en réaction à la guerre du Vietnam, The Big Shave (1967) met en scène un jeune homme qui se rase jusqu’à se lacérer le visage. Le sang gicle sur la robinetterie rutilante, tout comme la mauvaise conscience éclabousse l’American Way of Life. Les deux documentaires sont quant à eux des déclinaisons sur l’art de raconter des histoires. Dans Italianamerican (1974), ce sont les parents du réalisateur qui racontent la leur, chez eux, au cœur du quartier Little Italy. Ces enfants d’immigrés siciliens posent la question de l’identité américaine, dont Steven Prince offre un autre visage dans American Boy (1978). Bisexualité, drogues, armes à feu : cette figure de l’anti-rêve américain à notamment inspiré Quentin Tarantino, pour une scène de Pulp Fiction que vous identifierez à coup sûr. _J.R. ++++++++++++++++++++++++++++++++++++++++++++++++++++++++++++++++++++++++++++++++++++++++++++++++++++++++++++++++++++++

VOTRE MISSION, SI VOUS L’ACCEPTEZ… Entre Secret défense de Philippe Haïm, Le Plaisir de chanter d’Ilan Duran Cohen et Espion(s) de Nicolas Saada (en salles le 28 janvier), le cinéma français file ces temps-ci une piste trouble et ombrageuse... L’occasion de se glisser dans le costume de célèbres agents, d’Austin Powers au Correspondant 17 d’Alfred Hitchcock, en passant par le militant espagnol de La Guerre est finie d’Alain Resnais. Infiltrez le cinéma sur MK2 VOD !

FUNKY CHRISTMAS Pour la fête de la Nativité, MK2 VOD vous offre une série de films bien emballés, dans lesquels Noël s’avère loin, cependant, d’être un cadeau. Pour la famille de La Bûche de Danièle Thompson, le réveillon a des allures d’heure de vérité, tandis que pour les personnages de 24 mesures de Jalil Lespert, c’est le moment où les destins s’entrechoquent. Et quand Abel Ferrara s’en mêle dans Christmas, il nous plonge dans une prise d’otage sur fond de trafic de drogue. Quand bûche rime avec embûches…

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Retrouvez actuellement plus de 900 films sur www.mk2vod.com.


SCIENCE-FICTION La chronique des objets de demain... Le casque télépathique

Pensée inique Après le philtre d’amour à pulvériser sur les lignes ennemies pour en faire une love parade noyée dans le stupre, l’armée américaine développe un système de «télépathie synthétique ». Notre journaliste a suivi le GIGN qui teste ces casques télépathiques.

U

ne souricière se met en place chez Mickey. Le train fantôme du parc d’attraction a fait l’objet de menaces terroristes du GAG (Groupement d’Anarchistes Gérontes). « C’est du sérieux », pense le commandant Cogito. Ses hommes opinent du chef et contre-pensent : « Reçu 5 sur 5, chef ». Réflexion faite, tout le monde prend position. Un individu s’approche nuitamment des rails, un déambulateur à la main, forcément truffé de C4. «Sus à l’intrus», spécule Cogito. Il s’élance et se prend le pied dans le rail : « Et merde ! », songe le capitaine atterré. Les huit membres des forces spéciales s’exécutent avec scrupule militaire, en déféquant d’étranges étrons sur les voies. Cogito, ergo sum in merdum.

Retour à la base des fumistes, encore imprégnés de ces fumets fumants. « N’y pensons plus, quartier libre. » Les guignols se précipitent sur une retransmission du congrès du PS, toujours chapeautés de leurs casques télépathiques : «C’est là qu’on trouve les arrière-pensées les plus hardcore du PAF, encore plus trash que le Jerry Springer Show », se bidonne un bidasse.

Tout en haut, sur le panneau de contrôle, le portrait d’un barbu jovial qui n’est pas le Père Noël. «Non… pas possible. Vous avez même celui-là? À quoi il pense?», m’interroge-je. On me branche en direct sur le tableau : « Quelle belle bande de buses ces Terriens, j’ai encore vasouillé. Pour la nouvelle année, je m’en vais te leur coller un nouveau déluge, quelque chose de bien.» _E.R.

PENSE-BÊTE 1 000 térabytes. C’est la capacité maximale de stockage d’un cerveau humain. Si vous étiez un iPod, on pourrait vous faire chanter à tue-tête la bagatelle de 250 millions de titres. 30 ans. L’âge à partir duquel l’homme perd 50 000 neurones par jour. Un footballeur en paume autant en un coup de tête dans la balle. Notez que c’est pareil pour la femme, pas de jaloux. Réfection syntaxique. Soeln une rcheerche fiate à l'unievristé de Cmabridge, l'odrre dnas luqeel les lerttes snot érictes n'a pas d'iromtpance. Il fuat que la priremère et la derènire letrte du mot sionet à la bnone palce. Épatnat non?

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Illustration : Thomas DAPON

«On a profité des lois tabagicides de l’année dernière pour placer des émetteurs télépathiques dans les patchs de nicorette. Regarde, sur ce tableau on a toutes les personnes mises sur écoute intellectuelle», me dit Cogito, méditatif.


Trois Couleurs #67 – Hiver 2008  

photographie couverture : H&K RÉDACTEUR EN CHEF : Auréliano TONET

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