TROISCOULEURS #194 - hiver 2022

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Journal cinéphile, défricheur et engagé, par > no 194 / hiver 2022-2023 / GRATUIT AU CINEMA LE 18 JANVIER 2023 MK2 INSTITUT Tippi Hedren, Melanie Griffith, Dakota Johnson : une tragédie familiale p. 88 MACHA MÉRIL « Je trouve que le cinéma n’est plus assez radical » p. 30 DES FILMS IBÈRES BIEN Enquête sur le nouveau cinéma espagnol p. 26 JIM JARMUSCH À Marrakech, il nous a parlé de ses films préférés p. 6 Interview d’un des derniers titans de Hollywood qui osent encore se mouiller JAMES CAMERON

U N FILM DE URSULA MEIER

memento
AVEC ELLI SPAGNOLO, INDIA HAIR, DALI BENSSALAH, BENJAMIN BIOLAY, ÉRIC RUF ET THOMAS WIESEL PAR LA RÉALISATRICE DE HOME ET DE L’ENFANT D’EN HAUT

TROISCOULEURS

éditeur MK2 + — 55, rue Traversière, Paris XII e — tél. 01 44 67 30 00 — gratuit directeur de la publication : elisha.karmitz@mk2.com | rédactrice en chef : juliette.reitzer@mk2.com | rédactrice en chef adjointe : time.zoppe@mk2.com | rédacteurs : quentin.grosset@mk2.com, josephine.leroy@mk2.com | directrice artistique  :  Anna Parraguette  | graphiste : Ines Ferhat | secrétaire de rédaction : Vincent Tarrière | renfort correction : Claire Breton | stagiaire : Margot Pannequin | ont collaboré à ce numéro : Léa André-Sarreau, Margaux Baralon, Julien Bécourt, Lily Bloom, Tristan Brossat, Thomas Choury, Camille Dumas, Marilou Duponchel, Julien Dupuy, Anaëlle Imbert, Corentin Lê, Damien Leblanc, Olivier Marlas, Belinda Mathieu, Wilfried Paris, Laura Pertuy, Raphaëlle Pireyre, Perrine Quennesson, Bernard Quiriny, Cécile Rosevaigue, Paul Rothé & Célestin, Ethan-Williams et Louison | photographes : Ines Ferhat, Julien Liénard | illustratrice : Sun Bai | publicité | directrice commerciale : stephanie.laroque@mk2.com | cheffe de publicité cinéma et marques : manon.lefeuvre@mk2. com | responsable culture, médias et partenariats : alison. pouzergues@mk2.com | cheffe de projet culture et médias : claire.defrance@mk2.com

Illustration de couverture : Nicky Barkla pour TROISCOULEURS

Imprimé en France par SIB imprimerie — 47, boulevard de la Liane — 62200 Boulogne-sur-Mer TROISCOULEURS est distribué dans le réseau ProPress Conseil ac@propress.fr

ÉDITO

Au fond, qui est James Cameron ? En se penchant sur la carrière d’un des derniers grands réalisateurs de Hollywood, on a pêché plein de réponses. C’est un auteur de blockbusters – et pas des moindres, Titanic et Avatar étant, en tenant compte de l’inflation, deux des trois films ayant rapporté le plus d’argent de toute l’histoire du cinéma ; un fanatique hardcore de science-fiction (il a signé une série documentaire et un livre majeurs sur le sujet, Histoire de la science-fiction, regroupant ses entretiens avec George Lucas, Steven Spielberg ou Guillermo del Toro) ; un dingue d’innovation qui a mis au point des technologies de

pointe tant pour la 3D que pour les prises de vue sous-marines, la capture de mouvement ou la conception d’images virtuelles ; un titan de Hollywood en somme, que dis-je, un roc, qui semble insubmersible, battant tous les records de budget comme de recettes. Mais Cameron, c’est aussi un explorateur (on parle quand même d’un type qui a été le premier à atteindre en solitaire le fond de la fosse des Mariannes, à plus de 11 kilomètres de profondeur, dans l’océan Pacifique), un visionnaire, un écologiste convaincu, un artisan qui ne réfléchit pas en termes de franchise et n’a de cesse de placer l’humain – c’est-à-dire les personnages et leurs interprètes – au cœur de ses œuvres monumentales. La dernière en date, en salles cet hiver : le tant attendu Avatar 2. La Voie de l’eau. Tourné en 3D et en haute fréquence (à quarante-huit images par seconde, contre vingt-quatre habituellement,

ce qui amplifie notamment l’impression d’immersion), le film se déroule en partie sous les océans de la planète Pandora où l’on suit les aventures intimes et dantesques d’une famille de Na’vi (les créatures longilignes bleues au visage félin imaginées par Cameron pour le premier opus, sorti en 2009). Avatar 2 s’impose comme le filmsomme du cinéaste tant il réunit à merveille toutes ses obsessions. C’était l’occasion rêvée d’attraper dans nos filets (et ce ne fut pas une mince affaire, il a fallu ondoyer finement pour obtenir ces quatorze précieuses minutes d’entretien en tête à tête) ce gros poisson qui surnage dans les eaux troubles d’un Hollywood qui ne fait bien souvent plus que du timide canotage.

hiver 2022-2023 – no 194 05 © 2018 TROISCOULEURS — ISSN
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Toute
Sommaire P. 78 DÉCRYPTAGE – LES NOUVELLES HÉROÏNES DU JEU VIDÉO P. 81 SON – BONNIE BANANE ET FLAVIEN BERGER CINÉMA CULTURE P. 20 JAMES CAMERON, LE TITAN LE PLUS HUMAIN DE HOLLYWOOD P. 26 ENQUÊTE – LE RENOUVEAU DU CINÉMA ESPAGNOL P. 30 L’ENTRETIEN FACE CAMÉRA – MACHA MÉRIL P. 46 PORTRAIT – PARK JI-MIN, RÉVÉLATION DE RETOURÀSÉOUL P. 42 CINEMASCOPE : LES SORTIES DU 14 DÉCEMBRE AU 25 JANVIER
1633-2083
légal quatrième trimestre 2006
reproduction, même partielle, de textes, photos et illustrations publiés par mk2 + est interdite sans l’accord de l’auteur et de l’éditeur — Magazine gratuit. Ne pas jeter sur la voie publique.
EN BREF
P. 6 L’ENTRETIEN DU MOIS – NICOLAS PARISER P. 12 RÈGLE DE TROIS – JIM JARMUSCH P. 16 LES NOUVEAUX – JULIETTE JOUAN ET NANS LABORDE-JOURDÀA
+ UN CAHIER MK2 INSTITUT DE 10 PAGES EN FIN DE MAGAZINE JULIETTE REITZER P. 84 PAGE JEUX

EN BREF

En 1950, Hollywood fait sa crise de la quarantaine. Billy Wilder tire un portrait cynique de cette industrie qui vient de voir s’écrouler son premier âge d’or. Il y raconte les destins croisés et maudits d’un scénariste raté (William Holden) et d’une ancienne vedette du muet espérant son grand retour (époustouflante Gloria Swanson)… Un classique parmi les classiques, qui dissèque avec précision la violence du système hollywoodien où seule l’illusion règne en maître.

Infos graphiques

Même lieu, autre époque. Après le mélodrame musical La La Land, Damien Chazelle replonge, avec Babylon, dans la machine infernale hollywoodienne, quelque cent ans plus tôt. Les années 1920, les Années folles. Entre décadence, excès en tout genre et bouleversement du parlant, le cinéaste revient sur les traces cocaïnées de l’industrie du cinéma made in U.S.A. Se regarder dans le miroir, pour le meilleur et surtout pour le pire, voilà bien un exercice

IN HOLLYWOODONCEUPONA TIME…

C’est le grand jeu de Quentin Tarantino depuis Inglourious Basterds : corriger l’histoire, avec un petit twist dont seul le cinéma a la recette, pour aider à panser les âmes. Avec Once Upon a Time… in Hollywood (2019), le cinéaste nous plonge à la fin des années 1960, dans le déclin du cinéma classique hollywoodien. Les stars d’hier peinent à se faire une place dans ce nouvel Hollywood où tous les tabous et les interdits explosent. En parallèle, c’est la fin de l’innocence de toute une époque, définitivement détruite par le meurtre de l’actrice Sharon Tate, que le cinéaste tente de retarder.

MULHOLLAND DRIVE

À la fois fantaisie onirique, cauchemar terrifiant et plongée sans air dans l’esprit de son réalisateur, David Lynch, Mulholland Drive (2001) est avant tout un très grand film sur les deux facettes de Hollywood. En racontant la rencontre amoureuse entre la jeune aspirante actrice Betty et l’amnésique Rita, Lynch s’enfonce dans les méandres d’une cité où la médaille et son revers coexistent sans cesse. Mystérieux, le film n’en est que plus captivant, comme une balade à la nuit tombée sur cette fameuse route qui donne son nom au film.

TROPIQUES

Pour pointer du doigt les travers de Hollywood, une parodie bien sentie fait toujours bien le travail. Dans Tonnerre sous les tropiques (2008), Ben Stiller imagine le tournage d’un film sur le Viêt Nam qui tourne mal. Avec sa galerie de personnages allant du comédien Actors Studio en pleine course à l’Oscar au fidèle des comédies potaches cherchant à être pris au sérieux, en passant par les producteurs odieux et irresponsables, tout le monde en prend pour son grade.

TONNERRE SOUS LES CHANTONS

La force de Hollywood ? Un mythe quasi inébranlable. L’idée que tout peut arriver et que, la prochaine star du boulevard, c’est peut-être bien toi. Stanley Donen, bien aidé par Gene Kelly et Debbie Reynolds, rend compte avec une joie communicative de ce rêve si idéaliste mais si tentant. Dans cette lettre d’amour aux comédies musicales, sortie en 1953, qui en est une elle-même, ils racontent la fin du muet, l’éclosion du parlant ainsi qu’une magnifique histoire d’amour. Souvent imité, jamais égalé.

no 194 – hiver 2022-2023 En bref 08
SO U S L A
EIULP

Ça tourne

D’humeur nostalgique, le septuagénaire prépare un film sur Frank Bullitt, le flic de San Francisco incarné en 1968 par Steve McQueen dans Bullitt de Peter Yates et ressuscité pour ce projet sous les traits de Bradley Cooper. Alors qu’on attend The Fabelmans, inspiré de l’enfance de Spielberg en Arizona (au cinéma le 22 février prochain), on se demande comment le cinéaste américain s’emparera de l’esprit fast and furious du film de Yates.

Après The Lobster (2015) et Mise à mort du cerf sacré (2017), deux films nihilistes autour du sacrifice, le cinéaste grec nous avait surpris avec La Favorite (2019), jeu de séduction grinçant et hilarant sur la cour d’Angleterre au xviiie siècle avec notamment Emma Stone. L’actrice sera au casting d’And, tourné en Angleterre, dont le sujet reste confidentiel. Seul indice : des images de tournage où l’actrice Margaret Qualley, en nuisette sur un perron, accueille Jesse Plemons (The Power of the Dog de Jane Campion) pour lui faire un gros câlin. Le mordant réalisateur se serait-il attendri ?

L’actrice-réalisatrice nous avait laissés en 2021 avec sa drôle de série On the Verge, sur la midlife crisis de quatre amies à Los Angeles. Pro de la navigation en eaux troubles, elle avait auparavant signé le très réussi My Zoé (2019), un drame sur la filiation qui flirtait avec la science-fiction. De passage au festival international du film de Marrakech minovembre, elle a évoqué la préparation d’une « comédie sur les réfugiés syriens » intitulée Barbarians. Ça peut faire tiquer sur le papier, mais on pense à l’humour aussi singulier que subtil de la cinéaste, et ça va tout de suite mieux.

C’est devenu une habitude : actualiser frénétiquement l’Instagram du réalisateur français pour ne pas louper la moindre image de clap qui y serait postée (sa manière d’annoncer ses projets). Et voici donc DAAAAAALI ! Dans un flou vaporeux se devine la silhouette d’une blonde assise dans un bus vintage. Les tags qui accompagnent la photo nous informent qu’on y retrouvera, entre autres, Anaïs Demoustier, Édouard Baer, Alain Chabat et Pio Marmaï. L’image pose une série d’énigmes. D’abord, le film aura-t-il un rapport avec le fantasque artiste catalan qui donne son nom au titre ? Les paris sont ouverts.

PABLO LARRAÍN

Le réalisateur chilien scelle sa trilogie féminine (le sidérant Jackie, centré autour de la first lady Jackie Kennedy, sorti en 2017 ; le fantomatique Spencer, sur Lady Di, en début d’année) avec un (anti-)biopic sur la vie tumultueuse de Maria Callas, incarnée par Angelina Jolie, dont c’est le grand retour. Un film qui promet d’être aussi anticonventionnel que les précédents. Le scénario, écrit par le créateur de la série Peaky Blinders, Steven Knight, suivra les derniers jours de la célèbre chanteuse d’opéra dans le Paris des années 1970.

Télérama

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Un éclatant trio, le plaisir est à son comble.

Sur le papier, X est un slasher doudou pour amoureux de cinéma bis. À la fin des seventies, une équipe de tournage loue une grange isolée au fin fond du Texas pour y réaliser un film pornographique. Le ranch appartient à un couple de rednecks évangélistes dangereusement décrépits. La rencontre va, évidemment, tourner au bain de sang. Dès la séquence d’ouverture, Ti West nous ramène avec un enthousiasme juvénile sur les terres horrifiques du Tobe Hooper de Massacre à la tronçonneuse. Mais X va bien au-delà de l’hommage vintage ; sa malice est de pervertir les codes puritains usés du sla-

sher et d’offrir une variation sensible et politique sur le désir. Dans une mise en abyme joyeuse, on assiste à la fabrication du film érotique dans le film d’horreur. Au lieu de plonger dans l’action, Ti West s’attarde sur les scènes de sexe filmées, les discussions de la petite bande pendant les pauses et leur liberté sexuelle, d’une beauté solaire, qui devient un refuge face à la barbarie à venir. En les voyant rire et faire l’amour avec désinvolture, difficile de ne pas penser à Scream de Wes Craven et son énonciation des commandements du film d’horreur – pour être la final girl (la « dernière survivante »), il faut rester vierge. Coucher, de Psychose à It Follows en passant par Twilight, c’est mourir à coup sûr. Mais, chez Ti West, c’est le plus prude de la bande qui se fera massacrer en premier et, ATTENTION SPOILER, celle qui survivra au massacre est Maxine, la bad girl bourrée d’ambition et de cocaïne, dont le sex-appeal brûle la pellicule. Le mal est ailleurs, chez les vieux et plus particulièrement chez Pearl, la vieille dame rongée par la frustration sexuelle.

Cette dernière devient une tueuse psychopathe parce qu’elle veut sa part de désir. Tandis qu’elle se glisse dans le lit de Maxine et se frotte à elle, sa libido se réveille tel un monstre. Elle aussi veut être regardée, touchée, jouir – et elle se vengera de tous ceux qui la rejettent. Chez Ti West, ce n’est plus « si tu couches t’es mort », mais « si tu ne veux pas coucher, t’es mort » et c’est un twist fascinant, qui accouche de l’une des tueuses les plus ambivalentes de l’histoire du slasher. D’autant plus que l’actrice qui joue Pearl (Mia Goth) est également celle qui interprète Maxine. Maxine est une Pearl de demain, mise au ban de la sexualité par sa vieillesse. Ce coup de génie nous invite à une réflexion profonde sur les liens entre cinéma d’horreur et cinéma porno, qui sont tous deux, comme le rappelle le titre, classés X.

La phrase À offrir

À chaque jour ou presque, sa bonne action cinéphile. Grâce à nos conseils, enjolivez le quotidien de ces personnes qui font de votre vie un vrai film (à sketchs).

POURVOTRE

PETIT FRÈR E, pas très terre àterre POURVOTRE

revoir. »

VOISINE, q ui a perdu sonchat

Derrière sa caisse, elle se plonge à l’abri des regards dans les numéros du Nouveau Détective ; ce qui pourrait être très flippant si elle n’était pas (aussi) très solaire. Son cadeau de Noël est tout trouvé : le saisissant livre L’Œuvre de David Fincher. Scruter la noirceur du journaliste Stéphane Bouley, qui revient sur la façon dont le réalisateur de Seven, de Fight Club ou de Gone Girl s’empare des névroses pour en tirer des films aussi brillants qu’implacables.

L’Œuvre de David Fincher. Scruter la noirceur de Stéphane Bouley (Third Éditions, 520 p., 39,90 €)

Son côté doux rêveur était souvent pointé dans ses bulletins scolaires, dont vous vous moquiez gentiment. S’il a depuis bien grandi, il a préservé cette part d’insouciance. Offrez-lui un sac inspiré par l’univers onirique du Thaïlandais Apichatpong Weerasethakul, le réalisateur d’Oncle Boonmee (celui qui se souvient de ses vies antérieures). Les motifs, qui représentent une série de personnages fantastiques, ont été créés par le talentueux dessinateur Nathan Gelgud.

Tote bag collector Apichatpong Weerasethakul (Carlotta, 22 €)

Pas un habitant de votre quartier n’est passé à côté des affichettes qu’elle a collées partout pour retrouver Patoune, son chat. Et pas un habitant de votre immeuble ne l’a vue sourire ces derniers jours. Pour lui redonner espoir, optez pour Hyènes du grand cinéaste sénégalais Djibril Diop Mambety (1945-1998). Hormis l’histoire de vengeance qui sous-tend le film, il y a d’abord la réapparition magique de l’héroïne, après trente ans d’absence. Comme quoi, rien n’est perdu.

Hyènes de Djibril Diop Mambety, en DVD et Blu-ray (JHR Films/CINEfil, 19,90 €)

En bref no 194 – hiver 2022-2023 10
JOSÉPHINE LEROY
LILY BLOOM
Comme le dit un personnage dans X de Ti West, sorti le 2 novembre dernier, « tout le monde aime le sexe. »
Et si l’abstinence était plus dangereuse que le sexe ?
« La
JOUIR POUR NE PAS MOURIR La sextape
plupart des cinéastes ne voient pas ce qu’ils filment. Il faut d’abord voir, ensuite regarder et puis apprivoiser. Et
Le cinéaste français Jean-Marie Straub, disparu le 20 novembre dernier à 89 ans, dans Les Inrockuptibles en 2000.
POUR
© Capelight pictures OHG / Christopher Moss
VOTR ARCHANDE DE J OURNAUX , avid faits divers

LIFE Petit écran SÉRIE

Cette série chorale britannique en six épisodes, produite par la BBC, suit quatre familles qui se croisent dans un pavillon de Manchester. Une fine étude de caractères, aussi universelle qu’attachante, qui fait la part belle aux marges.

En physique, l’entropie est la mesure du désordre de la matière. La même fonction pourrait s’étendre à la série britannique Life tant celle-ci s’attache à dépeindre les perturbations de l’existence. En six épisodes, son créateur, Mike Bartlett, parvient à tenir la promesse (pourtant large) contenue dans le titre : parler de la vie, tout simplement, et du chaos qui va avec. Dès le début, rien n’est bien rangé dans les quatre foyers qui se partagent un pavillon victorien à Manchester. Gail et Henry ont beau avoir trente ans de mariage derrière eux, leur couple vacille lorsque la première prend conscience de l’insatisfaction chronique que lui a procurée sa vie de femme au foyer. David, le voisin calme et rangé, est obligé de partir seul en week-end sans son épouse. Belle, quadra célibataire, se retrouve coincée avec sa nièce lorsque sa sœur est hospitalisée en psychiatrie. Quant à Hannah, elle s’apprête à avoir un enfant qui n’est pas celui de Liam, son compagnon, mais d’un coup d’un soir, Andy. Tous les trois ont beau être au courant et bien décidés à s’organiser, rien ne se déroulera comme prévu, évidemment. Toute la réussite de Mike Bartlett est dans cette observation fine et tendre de personnages au bord du précipice, prêts à tomber puis à se relever. Si elle a parfois un petit côté soap, la série est avant tout une belle étude de caractères, doublée d’une entreprise de normalisation remarquable dans sa volonté de mettre les marges (personnes âgées, racisées, handicapées…) au centre sans jamais le surligner. Life fait partie de ces fictions qui touchent à tout, de la maternité au couple en passant par la solitude, et parviennent à sublimer le banal.

« ÉPOUSTOUFLANT DE BEAUTÉ. »

UN FILM

H. PÁLMASON

AU CINÉMA LE 21 DÉCEMBRE

En bref hiver 2022-2023 – no 194
DE
11
sur Arte.tv
MARGAUX BARALON
© Arte.tv

LESVISITEURS

Trente ans après sa sortie, la comédie fantastique de Jean-Marie Poiré reste furieusement culte. Au point d’avoir influencé, pour le meilleur et pour le pire, la vision que le public se fait du Moyen Âge.

Quand Les Visiteurs sort au cinéma fin janvier 1993, personne ne se doute de l’ampleur du succès que va connaître cette comédie de Jean-Marie Poiré. Porté par le bouche-à-oreille, le film atteindra 13,78 millions d’entrées en France. Ce récit dans lequel le comte Godefroy de Montmirail (Jean Reno) et son serviteur Jacquouille (Christian Clavier) se retrouvent transportés depuis l’an 1123 jusqu’aux années 1990 – où ils rencontrent Béatrice de Montmirail (Valérie Lemercier), la descendante de Godefroy – devint ainsi rapidement culte, malgré ses raccourcis historiques. « Le Moyen Âge, c’est globalement mille ans. Et on va trouver dans le film des tenues qui correspondent aux viie et viiie siècles, mais aussi des armes ou accessoires qui sont plutôt des xive et xve siècles. Mais ces décalages ne choquent pas, car on a ten-

dance à voir le Moyen Âge comme une seule période un peu figée », témoigne Justine Breton, maîtresse de conférences en littérature française à l’université de Reims Champagne-Ardenne et spécialiste de médiévalisme. « Le film joue avec les clichés. C’est très drôle, car c’est du comique de caractère qui ne prétend pas transmettre une vision réaliste. Le seul élément qui me fait tiquer est de voir combien ce film a infusé tout un pan de la culture au point que beaucoup de personnes conservent l’idée qu’au Moyen Âge tout le monde était sale. Or, on sait que les questions d’hygiène étaient très développées, y compris pour les catégories sociales les plus basses. Un paysan ou un cerf comme Jacquouille n’aurait jamais eu des dents aussi abîmées. » Avec son casting en état de grâce, sa musique exaltée signée Éric Lévi et les liens émotionnels qu’il tisse entre des personnages hauts en couleur et leurs descendants, Les Visiteurs n’en demeure pas moins, loin devant ses suites moins réussies, un savoureux hommage à l’une des périodes les plus fascinantes de l’histoire de France.

Règle de trois

JIM JARMUSCH

3 films que vos parents vous ont montrés, enfant ?

On a rencontré le réalisateur américain mi-novembre au festival international du film de Marrakech, la veille de de la projection de son sublime film de vampires, Only Lovers Left Alive (2014), dans le cadre d’un hommage à l’actrice Tilda Swinton. Alors que son culte Ghost Dog. La Voie du samouraï (1999) ressort en salles, on déterre avec Jim Jarmusch ses premiers émois cinéphiles.

Un jour, on était en vacances en Floride. Ma mère, sans mon père, m’a emmené au drive-in pour voir Thunder Road, dans lequel Robert Mitchum [aussi coréalisateur et producteur du film, sorti en 1958, ndlr] joue un contrebandier d’alcool. C’est un film dramatique très violent et très sombre. Depuis que je l’ai vu, j’adore les films sur le crime. J’étais pourtant très jeune, j’avais peut-être 9 ans, mais ça m’a hanté. J’ai commencé à m’intéresser de près au monde criminel, au cinéma et en littérature. Il y a eu aussi les films de Walt Disney, comme Dumbo. J’ai détesté. Il y avait aussi de la violence dedans, mais très différente. La mère est séparée de son petit, ça m’a traumatisé. Je n’ai plus voulu voir les films pour enfants de Disney après ça. Et pour le troisième film… Avant ma naissance, ma mère était critique de cinéma à Akron, dans l’Ohio. Elle était très ouverte sur ce qu’on regardait, elle ne m’a pas forcé à voir quoi que ce soit. Elle me déposait parfois l’après-midi dans une salle qui faisait un double programme de films de monstres, le temps pour elle d’aller faire les courses. J’ai vu des films comme L’Étrange Créature du lac noir, Danger planétaire, Les Envahisseurs de la planète rouge ou L’Attaque des crabes géants au milieu d’enfants qui hurlaient. J’adorais ça. J’y suis allé plein de samedis après-midi.

L’actrice

13 ans ?

3 films de samouraïs préférés ?

Vos

C’est très difficile… Bien sûr, Les 7 Samouraïs d’Akira Kurosawa, un chef-d’œuvre. Le plus nihiliste et étrange à mes yeux s’appelle Le Sabre du mal de Kihachi Okamoto (1966). Pour le troisième… Je ne sais pas. Peut-être celui avec l’enfant dans la poussette, le samouraï qui protège son fils. Je ne me souviens pas du titre, le Wu-Tang utilisait tout le temps le thème en sample dans ses premiers albums [il s’agit de Baby Cart. Le sabre de la vengeance de Kenji Misumi, 1972, ndlr].

Brigitte Bardot. Je l’ai découverte de manière érotique. C’est un peu embarrassant, mais, quand j’avais 13 ans, le film Et Dieu… créa la femme est passé à la télé, tard le soir. C’était dans l’Ohio, diffusé sur une chaîne publique, ils faisaient attention à l’époque, mais cette fois ils ont oublié de censurer la nudité. À cet âge, voir le corps de Brigitte Bardot m’a semblé incroyablement érotique. Elle n’est pas restée le summum à mes yeux puisque j’ai eu l’occasion de voir beaucoup de belles personnes depuis, mais, à l’époque, ça m’avait vraiment beaucoup ému.

Ghost Dog. La voie du samouraï de Jim Jarmusch (Les Acacias, 1 h 56), ressortie le 14 décembre

En bref 12 no 194 – hiver 2022-2023
Flash-back Illustration : Sun Bai pour TROISCOULEURS
DAMIEN LEBLANC
ou l’acteur dont vous étiez amoureux à
© Karim Tibari
PROPOS

Vos 3 personnages de vampires préférés ?

En tout premier, bien sûr, le personnage joué par Max Schreck dans le Nosferatu de F. W. Murnau (lire p. 14). C’est tout simplement le meilleur. J’aime bien les vampires dans Les Prédateurs [de Tony Scott avec David Bowie, Catherine Deneuve et Susan Sarandon, 1983]. J’ai trouvé ça intéressant, parce qu’ils s’éloignent de la représentation traditionnelle. Et puis il y a ce film un peu kitsch, eurotrash, qui s’appelle The Velvet Vampire [de Stephanie Rothman, 1971, ndlr], un genre de film érotique lesbien softcore. Je ne sais pas pourquoi je pense à celui-là, peut-être parce que je l’ai vu récemment… Il y a aussi tous les films de la Hammer avec Christopher Lee. Mais bien sûr, le numéro un, c’est Béla Lugosi. Disons que Max Schreck et Béla sont les rois des Dracula. Ah, mais il y a aussi un super film d’Abel Ferrara [The Addiction, 1996, ndlr] ! Bon, vous voyez, je suis nul pour faire des listes. J’adore les vampires parce que ce ne sont pas des zombies. Ils sont intelligents, prudents, ils doivent protéger leur vie éternelle. Ce ne sont pas des créatures sans cervelle. J’ai toujours été du côté des vampires. J’aimerais qu’ils existent vraiment et qu’ils dévorent les humains. J’adorerais être un vampire et pouvoir continuer de vivre en absorbant toujours plus de choses. Vous imaginez combien de livres, de films et de musiques je pourrais absorber ? Vous me direz, j’ai fait un film qui parle de ça… [Only Lovers Left Alive, sorti en 2014, ndlr.]

3 réalisateurs pour faire un biopic sur vous ?

J’espère que ça n’arrivera jamais ! Pitié, laissezmoi tranquille ! Et puis je n’aime pas du tout les biopics, sauf si c’est fait de manière décalée. Par exemple, ceux de Roberto Rossellini sur saint François d’Assise [ Les Onze Fioretti de François d’Assise, 1951, ndlr] et Louis XIV [La Prise de pouvoir par Louis XIV, téléfilm de 1966, ndlr]. Il en a fait d’excellents. J’aime aussi le Marie-Antoinette de Sofia Coppola [sorti en 2006, ndlr], parce qu’elle n’a pas cherché à coller à l’histoire, c’était plus comme un poème. Ça, ça me plaît. Je déteste les biopics qui enfilent les moments les plus dramatiques ou importants de la vie de la personne. Ce n’est pas une façon de faire le portrait de quelqu’un… Donc, par pitié, ne laissez jamais quelqu’un faire un biopic sur moi. J’en serais horrifié.

Une femme indonésienne

Un film de Kamila Andini

21 DECEMBRE

En bref 13 hiver 2022-2023 – no 194
©CARACTÈRES CREDITS NON CONTRACTUELS

Scène culte NOSFERATU

DE F. W. MURNAU (1922)

Variation sur le Dracula de Bram Stoker, Nosferatu (1922) de F. W. Murnau est un film d’épouvante séminal et désormais centenaire – c’est aussi l’œuvre la plus emblématique de l’Expressionnisme allemand. On y suit un jeune couple pris dans les griffes d’un vampire (Max Schreck) arrivé de Transylvanie dans leur ville fictive de Wisborg. Dans cette scène lancinante, muette comme le reste du film, le réalisateur joue de clairs-obscurs tranchants pour peu à peu créer une terreur informe.

LA SCÈNE

Aux barreaux de sa fenêtre dans une propriété abandonnée, Nosferatu épie d’un regard halluciné sa future victime. Dans la maison d’en face, Ellen dort dans son lit, tandis que son compagnon, Hutter, s’est assoupi sur un fauteuil. Sentant que la créature se rapproched’elle,lajeunefemmes’agitedanssonsommeil,cequi réveille Hutter. Constatant son malaise, presque sa transe, celui-ci sort chercher de l’aide. Nosferatu monte alors lentement vers la chambredelajeunefemme.Lorsqu’ilentre,lagriffemenaçante, Ellen tombe de frayeur.

En bref 14 no 194 – hiver 2022-2023

L’ANALYSE DE SCÈNE

L’ouverture au noir fait surgir Nosferatu comme des limbes. Le quadrillage des fenêtres brisées auquel il se tient de ses longues mains crochues évoque ce motif propre à l’Expressionnisme allemand : la déchirure, signe d’un tourment. Au centre de l’image, toutes les lignes de fuite convergent vers le visage livide et fendu du vampire, qui se détache de l’obscurité du bâtiment en ruine où il a trouvé refuge, comme un trauma qui prend toute la place. Le plan suivant, en montage alterné, figurant Ellen se réveillant, renseigne sur le statut de cette image glaçante qui la hante alors qu’elle se lève et va ouvrir sa fenêtre face au logis du monstre. On est au cœur d’un cauchemar qui la persécute, même éveillée. Nosferatu entame une marche lente vers elle, que Murnau saisit dans un montage saccadé, achevant de la rendre plus effrayante, plus obsédante. Tandis qu’Ellen s’évanouit et que Hutter va chercher de l’aide, un plan nous montre l’ombre biscornue de Nosferatu monter les escaliers vers la chambre du couple. Au moment où la créature tend ses griffes, la main projetée sur le mur s’allonge. Et lorsque la silhouette des ongles de Nosferatu se resserre sur la mine épouvantée d’Ellen, comme si le vampire lui arrachait le cœur, il n’est plus un monstre mais l’angoisse pure qui dévore la lumière. On voit ce sentiment lancinant se tordre, comme s’il s’insinuait partout sans que l’on puisse l’attraper. Murnau donne alors matière à la part insaisissable des songes les plus sombres.

Nosferatu. Une symphonie de l’horreur de F. W. Murnau coffret Blu-ray + DVD, version restaurée (Potemkine)

AU CINÉMA LE 25 JANVIER

En bref 15 hiver 2022-2023 – no 194
QUENTIN GROSSET

LES NOUVEAUX

JULIETTE JOUAN

Dans L’Envol , conte hybride et onirique dans la Normandie de l’entre-deux-guerres signé de l’Italien Pietro Marcello, Juliette Jouan, 21 ans et originaire de Caen, irradie d’un flegme naturel qu’elle arbore aussi dans la vie. C’est son premier rôle au cinéma.

« Juliette, 20 ans, doit savoir chanter et jouer de la musique », indique l’annonce de casting de L’Envol (lire p. 64). « C’est rigolo, on dirait toi », s’amuse son père, comédien de spectacle de rue et jazzman. Intriguée, Juliette Jouan décide de se prêter au jeu. Dans sa chambre, elle bricole des vidéos « à l’arrache » demandées par la production, dont une dans laquelle elle reprend au piano L’Accordéoniste d’Édith Piaf. Quelques allers-retours à Paris, et la voilà engagée dans le rôle-titre du nouveau film de Pietro Marcello (Martin Eden). Ensemble, ils remanient les contours de ce personnage de rêveuse

solitaire qui lui ressemble, pour lui donner plus de place, de liberté, mais aussi de modernité. Dans la vie, Juliette Jouan, diplômée d’une double licence d’anglais et de cinéma (grande fan d’animation, elle cite Coraline de Henry Selick en favori), est bel et bien musicienne. Elle a connu la rude exigence des cours du conservatoire (« Ce n’était pas facile, mais je ne regrette pas d’avoir tenu », nous confiet-elle, affichant un large sourire et une sérénité amusée) et adore jouer avec son groupe des reprises de Michael Jackson. Sur son ordi, elle compose aussi ses propres chansons (dont une écrite pour le film), se cherche, explore les genres, citant le collectif de rap rennais Columbine, le groupe de rock Feu! Chatterton ou la chanteuse Jeanne Added en références. Galvanisée par l’expérience de la scène, elle pourrait bien poursuivre avec le théâtre. En parallèle du cinéma : « J’aimerais bien que ça continue, cette histoire. » Nous aussi.

L’Envol de Pietro Marcello, Le Pacte (1 h 40), sortie le 11 janvier

En novembre, au festival Chéries-Chéris, son deuxième court, le gracieux Léo la nuit, nous a beaucoup touchés par l’élan flottant et sensuel avec lequel il suit les bifurcations de son héros, un père gay l’air toujours de passage.

Rares sont les cinéastes qui savent comme lui filmer les courants d’air. Dans son court Léo la nuit, jouant de douceur et de flou, Nans Laborde-Jourdàa (déjà auteur de Looking for Reiko, dans lequel un Français part à Tokyo sur les traces d’une actrice de pinku eiga disparue) incarne un personnage papillonnant, toujours dans sa course. D’un côté, Paul s’occupe de son fils le jour de ses 8 ans ; de l’autre, il se dérobe avec des amants anonymes. On suit la fuite de ce héros glissant à travers une forme fragmentaire, flâneuse, irrésolue, qui a tout d’un jeu de piste espiègle. « J’ai commencé par un montage très ficelé, puis j’ai tout déconstruit », nous dit celui qu’on sent marqué par l’écriture du « je » tout en

En bref 16 no 194 – hiver 2022-2023
2
MARILOU DUPONCHEL Photographie : Julien Liénard pour TROISCOULEURS
1

NANS LABORDEJOURDÀA

déviations d’Hervé Guibert. Le réalisateur se projette autant dans la figure insouciante du père que dans celle du fils. « Je me suis beaucoup construit sur le fantôme de la paternité », raconte-t-il, évoquant son adolescence pyrénéenne fracturée par la mort de son père et la difficulté d’évoluer dans un milieu très hétéronormé. Avec sa compagnie Toro Toro (qu’il a cofondée avec son amie rencontrée au Conservatoire du Ve arrondissement, Margot Alexandre), le trentenaire fait aujourd’hui fleurir sa flamboyance à travers leurs spectacles RN134, Polyester ou Duet. « On travaille sur la crête entre le vrai et le faux, entre le noble et le mauvais goût. » Son prochain court, Boléro, devrait lui aussi joyeusement s’éparpiller : il racontera le retour sous pression d’un danseur dans ses Pyrénées natales. Sa session drague va dériver vers une immense procession carnavalesque dans des toilettes de supermarché. On est déjà prêts à se perdre dans cette nouvelle échappée.

Duet de Margot Alexandre et Nans Laborde-Jourdàa, du 26 au 28 janvier au Théâtre de l’Aquarium

QUENTIN GROSSET

NOSTALGIA

un film de MARIO MARTONE

JANVIER

En bref 17 hiver 2022-2023 – no 194 © COURAMIAUD CARACTÈRES CRÉDITS NON CONTRACTUELS
PIERFRANCESCO FAVINO
4
Photographie : Julien Liénard pour TROISCOULEURS

LA GUERRE DES LULUS [FILM]

Au début de la Première Guerre mondiale, cinq gamins intrépides décident de rejoindre la Suisse pour fuir les Allemands qui envahissent la Picardie… Un récit tendre et haletant qui célèbre la capacité des enfants à réinventer le monde pour surmonter les épreuves. • Ma. P. La

Lulus de Yann Samuell (Wild Bunch, 1 h 49), sortie le 18 janvier, dès 9 ans

L’interview

Ethan-Williams, 11 ans, et Louison, 10 ans, ont interviewé le réalisateur de Neneh Superstar, un film sur une collégienne noire (interprétée par Oumy Bruni Garrel) qui intègre l’école de danse de l’Opéra de Paris et fait face à l’hostilité de la directrice et au harcèlement de certaines élèves à cause de son milieu social.

Ethan­Williams : Est­ce une histoire vraie ?

C’est une fiction. L’école de danse de l’Opéra fonctionne comme dans le film, mais l’histoire racontée est romanesque.

Louison : Comment as­tu trouvé l’actrice qui interprète Neneh ?

On a commencé par afficher une annonce dans les cours de danse. On recherchait une jeune danseuse noire de 12 ans qui maîtrise le classique, le contemporain, et qui sache jouer la comédie. En France, on n’a trouvé personne, alors on est partis en Suisse, en Belgique, au Canada, dans les pays francophones africains, mais il y avait toujours quelque chose qui ne correspondait pas au rôle. Ça a mis en évidence quelque chose de terrible : à partir de 8-9 ans, les petites filles noires n’ont pas accès aux cours de danse classique de haut niveau. Il y a comme un plafond de verre, c’est-à-dire un mur invisible qu’on dresse devant elles, auquel elles se heurtent et qui les empêche de continuer.

L. : As­tu pensé abandonner ?

Non, j’ai mis en pause ma recherche et je me suis concentré sur les filles qui interpréteraient les copines de promo de Neneh à l’école de danse. J’en ai retenu six, qui venaient toutes du même cours. Et

Lassée de devoir courir entre les oreillers des bambins qui ont perdu leurs quenottes, la Petite Souris fait ses bagages pour le pôle Nord afin d’aider le Père Noël… Un joli conte moderne qui s’amuse des traditions à travers un dessin tout en rondeur. • Ma. P.

Et toujours chez mk2

SÉANCES BOUT’CHOU ET JUNIOR [CINÉMA]

Des séances d’une durée adaptée, avec un volume sonore faible et sans pub, pour les enfants de 2 à 4 ans (Bout’Chou) et à partir de 5 ans (Junior). samedis et dimanches matin dans les salles mk2, toute la programmation sur mk2.com

R a m z i B e n S l i m a n

L o u i s o n E t h a nW i l l i a m s

là elles me disent : « Il y a une fille qui est Neneh, on la connaît, elle est dans notre cours ! » Elles avaient raison, Oumy Bruni Garrel [la fille de Valeria Bruni Tedeschi et de Louis Garrel, ndlr ] cochait toutes les cases : une danseuse classique noire de 12 ans qui joue la comédie.

E.­W. : Avez­vous beaucoup travaillé ensemble ?

Oui, c’est un rôle de composition, et Oumy est une vraie actrice. En amont du tournage, pendant quatre mois, on a échangé des mails. Chaque jour elle m’envoyait trois références artistiques pour définir son rôle et bien connaître son personnage. La question était : « Si Neneh avait vécu au début du siècle, si elle était musicienne, politique… Qui serait-elle ? » C’était exigeant, mais c’est un travail qui a ouvert la porte à la rêverie.

E.­W. : Lui est­il arrivé d’être victime de racisme comme Neneh dans ses cours de danse ?

C’est une question à laquelle seule Oumy peut répondre, je ne veux pas prendre la parole à sa place. Ce que je peux te dire, c’est qu’elle était unique dans son cours ; j’imagine que son parcours dans la danse classique n’a pas été un long fleuve tranquille. D’ailleurs, lors du casting, Oumy a tout de suite mis les choses au point et

La critique de Célestin, 9 ans ERNESTETCÉLESTINE.

LE VOYAGE EN CHARABIE

SORTIE LE 14 DÉCEMBRE

nous a dit : « J’ai 12 ans, ça va vous choquer mais je suis engagée politiquement, je vais à toutes les manifs antiracistes. » Donc le film rentrait dans le champ de ses problématiques.

E.­W. : As­tu vu ce genre de comportement quand tu étais à l’école ?

J’ai moi aussi été confronté à ce genre de situation, mais dans une moindre mesure. Pour Neneh, tout est exacerbé, elle évolue dans un milieu très compétitif, et elle est la seule Noire.

E.­W. : Quelle morale veux­tu faire passer ? Le monde change, le plafond de verre se fissure. Il faut foncer. Le film Billy Elliot, sorti en 2000, a « autorisé » les petits garçons à pratiquer la danse classique. J’aimerais beaucoup que mon film encourage une génération de petites filles noires à vivre ses rêves.

« J’ai adoré parce qu’il y a beaucoup de musique et de l’enquête, même si c’est pas très réaliste – je ne pense pas qu’une souris peut être amie avec un ours ; ou alors ce serait une souris morte. Ernest et Célestine n’ont plus aucun sou. Ils doivent jouer du violon, mais l’instrument d’Ernest se casse. Pour le réparer, ils doivent aller dans un pays où le do est la seule note autorisée. C’est horrible parce que la musique donne l’ambiance : si elle est joyeuse, tu es joyeux ; si elle est triste, tu es triste. L’histoire d’enquête du film, c’est qu’il y a des résistants, dont Mifasol, mon personnage préféré : c’est une justicière qui joue des mé-

lodies. Elle se sert des oiseaux comme système de message de la résistance, parce qu’il y a beaucoup de musique dans la nature, comme le vent dans les arbres. Ce film montre qu’il ne faut pas obéir aux ordres si les ordres ne sont pas bien. Si le président interdisait la musique, je ferais comme Mifasol et j’aurais pas peur que les policiers viennent me chercher ! »

Ernest et Célestine. Voyage en Charabie de J. Chheng et J.-C. Roger, Studio Canal (1 h 19), sortie le 14 décembre

PROPOS RECUEILLIS

PAR JULIEN DUPUY

18 no 194 – hiver 2022-2023 En bref > La page des enfants
PROPOS RECUEILLIS PAR LOUISON ET ETHAN-WILLIAMS (AVEC CÉCILE ROSEVAIGUE) Neneh Superstar de Ramzi Ben Sliman, Gaumont (1 h 35), sortie le 25 janvier Photographie : Ines Ferhat pour TROISCOULEURS LE SECRET DES PERLIMS [FILM] Cet éblouissant film d’animation brésilien, du réalisateur du Garçon et le Monde, mêle couleurs douces et flashy pour suivre deux agents secrets de royaumes rivaux qui doivent unir leur force pour sauver la Forêt magique. • MARGOT PANNEQUIN Le Secret des Perlims d’Alê Abreu (UFO, 1 h 16), sortie le 18 janvier, dès 6 ans Guerre des LA PETITE SOURIS ET LE PÈRE NOËL [ALBUM] La Petite Souris et le Père Noël de Laurent et Olivier Souillé et Florian Pigé (Kaléidoscope, 40 p., 13,50 €), dès 4 ans

Un film de Marya Zarif et André Kadi AU CINÉMA LE 1er FÉVRIER

JAMES CAMERON COMME UN ROC

James Cameron ne connaît pas la peur : il a orchestré le naufrage du Titanic, a plongé au plus profond des océans, a défié les puissants de Hollywood et a révolutionné à plusieurs reprises l’industrie du cinéma. Et, pourtant, on décèle une pointe d’anxiété chez cet homme d’une simplicité totale, la veille de la première projection mondiale d’Avatar. La voie de l’eau. « Je vous préviens, ce film est très différent du premier opus. » Il faut dire que le cinéaste a tout misé sur ce projet monumental. Rencontre, au lendemain de la projection, avec le plus humain des titans du cinéma.

PROPOS RECUEILLIS PAR JULIEN DUPUY

Illustration : Nicky Barkla pour TROISCOULEURS

Cameron est une anomalie dans le petit monde du blockbuster américain : il est, selon le Livre Guinness des records, le seul cinéaste à avoir atteint à deux reprises les cimes du box-office mondial puisque, en dollars constants, Titanic (1998) et Avatar (2009) occupent respectivement la troisième et la deuxième place de ce classement, juste derrière le classique de 1939 Autant en emporte le vent de Victor Fleming. Mais Cameron s’est aussi imposé comme un auteur à part entière : scénariste, réalisateur et coproducteur de la plupart de ses projets, il opère la caméra sur la très grande majorité de ses plans, en assure quasi seul le montage et signe les dessins conceptuels clés de tous ses films. Cameron est aussi, à l’image de son idole Stanley Kubrick, un cinéaste ingénieur : avec Abyss (1989) puis Terminator 2. Le jugement dernier (1991), il initie la révolution numérique et lance le renouveau du cinéma en relief qui va, à son tour, contribuer à l’abandon des projections en pellicule. Il est, à ce titre, un authentique explorateur, porté par cette volonté forcenée de braver l’inconnu qui a nourri sa carrière parallèle de documentariste : outre ses multiples explorations des épaves du Titanic et du Bismarck, le film Deepsea Challenge 3D. L’aventure d’une vie suivait sa plongée dans la fosse des Mariannes, le lieu le plus profond des océans, qu’il fut le premier au monde à atteindre en solitaire, en 2012. C’est dire si l’industrie du cinéma a les yeux rivés sur la sortie d’Avatar. La voie de l’eau. Bénéficiant d’un investissement record (on estime que le budget avoisine 350 millions de dollars), Cameron ambitionne avec ce projet de redonner ses lettres de noblesse au spectacle cinématographique. S’appuyant sur les dernières avancées en matière d’image de synthèse, son film est tourné en relief et en haute fréquence, soit à quarante-huit images par secondes, contre les vingt-quatre habituelles. Une innovation qui accentue l’émerveillement procuré par les paysages grandioses de Pandora, une terre luxuriante exploitée par les Terriens au

En couverture <----- Cinéma
hiver 2022-2023 – no 194
21

détriment des peuplades sauvages qui l’habitent, les Na’vi. Mais la haute fréquence est surtout une technologie qui, comme le relief, permet une plus grande proximité avec les personnages. Et c’est peut-être là que réside la plus grande singularité de Cameron : conciliant le grandiose à l’intime, l’universel au personnel, le cinéaste n’érige ces monuments cyclopéens que pour en extirper de fragiles instants de vie. C’est certainement dans cette équation qu’il faut chercher le secret de son incroyable succès. Et il est finalement logique que les personnages de son nouveau film soient au cœur de l’entretien qu’il nous a accordé, une semaine à peine après avoir apporté la touche finale à ce film qui lui aura demandé plus de dix ans de travail.

Où puisez­vous l’énergie pour concevoir un tel film ?

Je veux simplement voir sur un écran de cinéma toutes ces idées qui sont dans ma tête depuis des années. Je suis encore un enfant, c’est de là que vient mon énergie : « Et si cette monture ressemblait à un espadon ? Oh non, attends, j’ai encore mieux : faisons une sorte d’énorme brochet crocodile avec ces dents acérées ! » Ça, c’est la première impulsion. Ensuite, et seulement ensuite, je retravaille mes films pour ajouter une sophistication, disons, plus littéraire. À ce titre, le héros du film, l’ex-soldat Jake Sully, aujourd’hui devenu un Na’vi père de quatre enfants, est un personnage très rectiligne dans son écriture, puisque je lui oppose ici

un dilemme relativement simple : « Dois-je sauver Pandora ou ma famille ? »

C’est d’ailleurs la première fois que vous filmez une famille avec deux parents : il n’y avait que des familles monoparentales dans vos précédents films, comme Sarah et John Connor dans Terminator 2. Le jugement dernier…

Vous pouvez y ajouter Ellen Ripley et la petite Newt dans Aliens. Le retour… Vous avez raison, mais c’est surtout la relation d’un père avec ses fils qui m’intéressait ici. Je me suis senti enfin apte à parler de ces rapports humains parce que j’ai pu les vivre, affronter cette tension. Je suis un père qui observe mes quatre enfants grandir : je vois comment ils se comportent, comment ils agissent les uns avec les autres. Maintenant qu’ils ont grandi, je peux aussi échanger avec eux sur ce qu’ils ont vécu durant leur enfance. Je me suis aussi replongé dans ma propre expérience : qui étais-je quand j’avais 15 ou 16 ans, alors que j’étais pétri de doute, d’anxiété à propos du monde qui m’entourait ? Tous ces éléments ont nourri ma narration.

Vos acteurs travaillent dans un environnement très stérile, sur un plateau de performance capture, sans décor. Comment nourrissez­vous leurs interprétations ?

Avant le tournage, nous les avons tous emmenés dans la jungle : ils ont pu évoluer au milieu d’un feuillage très dense, grimper sur des racines ou faire des bruits d’oiseau

pour se retrouver. Pour tout ce qui est lié à la mer, nous les avons initiés à la plongée, et en particulier à l’apnée. Ils ont pu, notamment, évoluer dans l’eau avec des raies manta. Ce fut une expérience très forte pour Cliff Curtis, qui joue Tonowari. Cliff, en tant que Maori, avait un tatouage de raie manta sur le ventre, mais il n’en avait jamais vu. Soudain, cette expérience a donné du sens à ce qu’il portait sur sa peau, et ça a forcément influencé son interprétation. Durant

s’il n’y a pas de décor sur un plateau de performance capture, en revanche ils ont un simulacre de toutes les choses avec lesquelles ils doivent interagir : les montures, les lianes… Les acteurs et les personnages restent l’enjeu primordial d’un projet comme celui-ci. J’avais écrit trois suites à Avatar, et j’ai déjà tourné la deuxième qui rentre en postproduction pour deux ans en janvier. Mais le succès des films suivants repose sur ces personnages et sur leurs probléma-

étions à 99 % de réussite sur le premier opus. Cette fois, nous avons atteint les 100 %. »

le tournage, nous essayons ensuite de leur donner un simulacre de ce que sont physiquement leurs personnages : par exemple, tous les comédiens ont une perruque qui correspond aux cheveux de leur personnage Na’vi. Les cheveux conditionnent énormément la façon de bouger la tête, les épaules. Ils ont aussi quelques accessoires : Sigourney voulait un châle par exemple. Et

tiques : si la seule chose qui passionne le public dans Avatar. La voie de l’eau est le spectacle et les merveilles de cet univers, le troisième opus ne pourra pas fonctionner.

L’antagoniste, le colonel Miles Quaritch, est devenu un pur personnage de sciencefiction : décédé à la fin du premier film, il renait ici dans le corps d’un Na’Vi. Il a

no 194 – hiver 2022-2023 22 Cinéma > En couverture
« Nous

Focus

JAMES CAMERON EN 7 EXPLOITS

IL N’A JAMAIS SUIVI D’ÉTUDES DE CINÉMA

Alors que, dans sa jeunesse, il enchaîne les petits boulots (camionneur et concierge notamment), James Cameron apprend en autodidacte toutes les ficelles du métier en lisant des livres et des travaux d’étudiants en cinéma à la bibliothèque de l’université de Californie du Sud, à Los Angeles.

IL A FAIT TERMINATOR POUR UNE MISÈRE

Formé à l’école de la série B auprès du célèbre Roger Corman en officiant sur ses productions, James Cameron boucle le tournage de Terminator (1985) pour moins de 7 millions de dollars et avec beaucoup d’astuces : le dernier plan du robot, où l’on voit son œil qui s’éteint, est filmé avec une LED entourée de papier aluminium sur laquelle on a soufflé de la fumée de cigarette.

IL A CONSTRUIT LE PLUS GRAND BASSIN DE TOURNAGE DE L’HISTOIRE

Pour les prises de vues sous-marines d’Abyss (1989), Cameron installe son équipe au cœur d’un réacteur nucléaire abandonné : ce cylindre de béton de 20 mètres de haut et 65 mètres de diamètre est rempli de 30 millions de litres d’eau.

HOLLYWOOD EST TROP PETIT POUR LUI

Pour illuminer les 8 kilomètres d’autoroute nécessaires au tournage de la séquence de poursuite nocturne de Terminator 2 (1991), Cameron mobilise pendant trois semaines la totalité du matériel d’éclairage disponible chez l’ensemble des loueurs de Los Angeles.

IL A BLUFFÉ STANLEY KUBRICK

James Cameron rencontre son idole en 1994 et passe, à sa demande, plusieurs heures à lui expliquer comment il est parvenu à filmer le final de True Lies (1994), dans lequel, grâce à des trucages numériques alors révolutionnaires, Arnold Schwarzenegger attaque un gratte-ciel occupé par des terroristes à bord d’un avion de chasse.

IL A TERMINÉ LE FILM LE PLUS OSCARISÉ DE L’HISTOIRE SANS RECEVOIR UN DOLLAR

Face au budget inflationniste de Titanic (1998), la Fox panique. Pour terminer le film tel qu’il l’entend, James Cameron renonce à son salaire et à son pourcentage sur les recettes. Avant de scotcher une lame de rasoir sur sa station de montage, avec un petit mot : « Use only if film sucks » (« à n’utiliser qu’en cas de film nul »).

IL A ÉCHAPPÉ À LA MORT À BORD DE LA NAVETTE SPATIALE COLUMBIA

Au début des années 2000, Cameron est en pourparlers avec la NASA pour être le premier homme à tourner dans l’espace, à bord de la station spatiale ISS. La NASA refuse et lui propose d’embarquer à bord d’un des prochains vols de la navette Columbia. Peu enclin aux compromis, Cameron décline l’offre. La navette se désintègre durant son voyage retour, en février 2003. • J. D.

DENIS MÉNOCHET

23 LES FILMS VELVET ET BAXTER FILMS PRÉSENTENT UN FILM DE GUILLAUME RENUSSON
AMIR
LE 4
ADVITAMDISTRIBUTION #LESSURVIVANTS hiver 2022-2023 – no 194 En couverture <----- Cinéma
ZAR
EBRAHIMI
JANVIER AU CINÉMA

suis encore un enfant, c’est de là que vient mon énergie. »

les pensées de celui qu’il fut, transférées dans le corps d’une race qu’il s’évertuait à combattre. Ce qui crée une tension formidable chez lui.

C’est particulièrement prégnant avec la scène dans laquelle il écrase dans son poing le crâne de son précédent corps : c’est de la pure science-fiction, et le genre me permet de dépeindre un personnage qui est dans le déni de sa précédente existence. Quaritch est dans une angoisse existentielle. L’écriture de ce personnage contribue au fait qu’Avatar. La Voie de l’eau est, je pense, très différent de ce que les gens peuvent attendre d’une suite d’Avatar.

C’est indéniable et pourtant, comme vous l’aviez déjà fait entre Terminator et Terminator 2. Le jugement dernier, vous installez des séquences miroirs entre les deux films.

C’est en particulier le cas du personnage de Quaritch : sa « renaissance » dans un avatar renvoie à la « renaissance » de Jake Sully dans son avatar telle qu’on avait pu la voir dans le premier film. Ce dernier se montrait fougueux quand on transférait son esprit d’humain paraplégique dans ce corps artificiel de Na’vi. Mais, chez Quaritch, c’est la rage et la détestation de soi qui prime : il frappe, cogne et finalement s’accepte quand il comprend que son nouveau corps possède des crocs carnassiers.

Comment se déroule le casting d’un film tourné en performance capture, puisque la

plupart de vos acteurs interprètent des personnages en images de synthèse ?

C’est exactement la même chose que sur un film traditionnel, notamment parce que nos personnages numériques ressemblent énormément aux comédiens qui les interprètent – même s’ils ont des yeux plus grands, des oreilles pointues, un faciès félin. Il ne fallait absolument rien perdre de leur interprétation. Je dirais que nous étions à 99 % de réussite sur le premier opus. Cette fois, je pense que nous avons atteint les 100 %. Quand le visage numérique n’est pas convaincant, c’est que nous ne sommes pas parvenus à dupliquer le fonctionnement organique du visage du comédien.

Ce fut particulièrement complexe pour le personnage de Kiri : c’est une Na’vi adolescente qui est jouée par Sigourney Weaver.

Or, Sigourney a 73 ans. Il a donc d’abord fallu comprendre le visage de Sigourney tel qu’il est aujourd’hui, puis le transférer sur le visage qu’elle avait à 14 ans et ensuite nous avons pu créer Kiri.

Comment se déroule ce processus de rajeunissement ?

Avec des tonnes de références. Sigourney nous a donné des dizaines de photos d’elle jeune, mais aussi des vieux films de famille. Mais ce qui nous a le plus aidés, c’est Alien.

Le huitième passager [réalisé par Ridley Scott et sorti en 1979, ndlr]. Elle avait une bonne vingtaine d’années lors du tournage, et le film comporte énormément de plans très rapprochés d’elle : c’était une matière

première formidable pour, par exemple, étudier de façon approfondie la structure particulière de sa mâchoire. C’était énormément de travail, mais c’était indispensable pour saisir l’essence de ce que fut la jeune Sigourney. C’était émouvant de voir cette connexion entre cette dame de 73 ans et la jeune femme qu’elle fut.

Il y a aussi son jeu : elle parvient à bouger, se mouvoir comme une adolescente. Oui, elle a réussi à adopter les postures parfois étranges des adolescents, elle tripotait ses cheveux quand elle était nerveuse par exemple. Elle a passé beaucoup de temps avec des ados pour observer leur comportement. Au début du projet, elle m’a prévenu : « Jim, je ne ferai pas la voix du personnage ! » Mais finalement elle y est parvenue, sa voix a notamment grimpé d’une octave, sans qu’elle s’en aperçoive ! Kiri est un personnage très cher à mon cœur. Déjà parce qu’elle ne peut exister que grâce aux technologies mises en place sur le film : la performance capture, nos logiciels d’animation faciale, les rendus de la peau et la modélisation des yeux Et elle s’inspire beaucoup de ma propre fille qui, pendant une année entière, se cachait le visage sous une capuche. Je n’ai pas vu son visage durant toute sa quatorzième année !

Vous êtes végane depuis plus de dix ans, avez développé des cultures pérennes de légumineuses riches en nutriments dans une exploitation au Canada et vous

dénoncez notre déconnexion avec la nature dans Avatar. Comment être fidèle à cet engagement écologiste en tournant un tel blockbuster ?

Nous avons établi très tôt quelle serait la quantité d’énergie nécessaire et, à la suite de ces études, nous avons fait installer un mégawatt de panneaux solaires sur le toit de notre studio. Non seulement ils ont fourni l’énergie nécessaire pour tous nos ordinateurs et nos serveurs, mais nous avons obtenu en prime un surplus que nous avons pu vendre aux Manhattan Beach Studios. C’était donc une très bonne affaire financièrement, en plus de nous garantir une empreinte carbone négative. Nous avons également mis en place une cantine et une table de régie exclusivement véganes, que ce soit à Los Angeles, pour les sections en performance capture, ou en Nouvelle-Zélande pour tout le reste Je suis très pragmatique sur ces choses-là. Il aurait été absurde de ne pas se montrer responsable sur ces points compte tenu du propos du film.

Avatar. La voie de l’eau de James Cameron, Walt Disney (3 h 12), sortie le 14 décembre

no 194 – hiver 2022-2023 24 Cinéma > En couverture
« Je
UN FILM DE PIETRO MARCELLO avec la participation de YOLANDE MOREAU CG CINÉMA ET AVVENTUROSA PRÉSENTENT LOUIS GARREL JULIETTE JOUAN RAPHAËL THIÉRY NOÉMIE LVOVSKY L'ENVOL AU CINÉMA LE 11 JANVIER “UN COUP DE CŒUR ENTRE RÊVE ET RÉALITÉ” LE FIGARO

L’Ours d’or à Berlin pour Nos soleils de Carla Simón ; Javier Bardem et Penélope Cruz nommés la même année aux Oscars ; les impressionnants Pacifiction d’Albert Serra et As bestas de Rodrigo Sorogoyen projetés le même jour à Cannes… Cette année, le cinéma espagnol a retrouvé des couleurs sur la scène internationale. Enquête sur les causes de cette réjouissante vitalité. Depuis plusieurs mois, la frénésie festivalière du cinéma espagnol traduit une vitalité qui impressionne par la quantité, la qualité et la variété des films produits. Une palette qui s’étend jusqu’au cinéma d’animation, qui n’était jusqu’alors pas vraiment le fort du cinéma ibérique. Après le sacre aux Oscar du court métrage d’Alberto Mielgo, The Windshield Wiper, le détonnant Unicorn Wars d’Alberto Vázquez (en salles le 28 décembre) a fait sensation au prestigieux festival international du film d’animation d’Annecy. Entre l’émotion suscitée par la veuve d’une victime

de l’E.T.A. dans le thriller Les Repentis d’Icíar Bollaín et les rires que provoquent Javier Bardem dans la comédie acide El buen patrón de Fernando León de Aranoa, il y en a pour tous les goûts. Plus qu’un frémissement, il semble s’agir d’un phénomène d’ampleur, dans lequel la France tient une place impor-

niñas. Une visibilité des réalisatrices que l’on doit en partie aux efforts du gouvernement espagnol pour renforcer la diversité dans un secteur jusqu’alors très masculin. « Nous avons décidé depuis 2020 de réserver un minimum de 35 % des aides à la production à des films réalisés par des femmes », nous

eu maille à partir avec un cinéma d’auteur très progressiste », rappelle-t-elle.

UNE RÉCONCILIATION DIFFICILE

tante : le thriller franco-espagnol As bestas de Rodrigo Sorogoyen, avec Marina Foïs et Denis Ménochet, a cartonné, alors que les tourments polynésiens de Benoît Magimel dans le dernier film d’Albert Serra ont chamboulé les cinéphiles. Les coproductions franco-espagnoles se multiplient et les festivals hexagonaux consacrés au cinéma hispanique sont en pleine forme. Le festival marseillais CineHorizontes a récompensé en novembre Nos soleils de Carla Simón (lire p. 28 et p. 66) et La maternal de Pilar Palomero, déjà auréolée de quatre Goyas – les Césars espagnols – l’année dernière pour Las

explique Beatriz Navas, directrice générale de l’Institut de la cinématographie et des arts audiovisuels (ICAA), rattaché au ministère de la Culture espagnol.

Plus largement, l’arrivée au pouvoir en 2018 du gouvernement socialiste de Pedro Sánchez a amplement favorisé l’élan actuel, résultat de quatre années d’efforts financiers et de forte promotion des films à l’étranger, comme nous l’a indiqué Pilar MartínezVasseur, codirectrice du festival du cinéma espagnol de Nantes et professeure en histoire et civilisation de l’Espagne contemporaine. « La droite et le Parti populaire ont toujours

Malgré le succès des films espagnols à l’étranger, la situation dans le pays est loin d’être réjouissante. « Il y a toujours eu un grand désamour du public et des critiques espagnols pour notre cinéma », nous explique Andrea G. Bermejo, rédactrice en chef du mensuel Cinemanía. « Il y a tout de même eu de belles exceptions ces derniers mois », souligne-t-elle, citant l’exemple de Nos soleils, qui a quasiment atteint les 400 000 entrées et dépassé les 2 millions d’euros de recettes. Des chiffres très rarement atteints pour un film d’auteur. « Ces dernières semaines, neuf films espagnols se sont classés dans le Top 20 du box-office. C’est une proportion extraordinaire », se félicite de son côté la directrice générale de l’ICAA. Les films d’auteur espagnols restent certes très loin des 2,4 millions de spectateurs de la comédie Padre no hay más que uno 3 et des 3,2 millions pour le blockbuster d’animation américain

Cinéma > Enquête
26 « En Espagne, 35 % des aides vont à des femmes cinéastes. » no 194 – hiver 2022-2023

Les Minions 2. Mais l’accueil réservé par les Espagnols à Nos soleils couronne le talent de Carla Simón, découverte en 2017 avec Été 93, déjà récompensé du Prix du meilleur premier film à Berlin. Quand on demande à Éric Lagesse de Pyramide, distributeur de ces deux films, si le cinéma espagnol n’a pas eu tendance à éclipser ces derniers mois les films latino-américains, celui qui sortira en mars prochain le thriller colombien L’Éden, Prix de la Semaine de la critique à Cannes, et coproduit par une société française, rappelle qu’« au Mexique, en Argentine ou au Chili, le nombre de nouveaux films de qualité reste extrêmement impressionnant. Mais il semble en effet qu’il y ait en ce moment davantage d’envie du public français pour les films espagnols. » Un appétit qui peut s’expliquer en partie par les thèmes et l’audace des auteurs actuels.

NOUVELLE GÉNÉRATION

Nos soleils, centré sur une famille de paysans sommée d’abandonner ses vergers au profit de panneaux solaires, symbolise l’intérêt renouvelé des cinéastes espagnols pour le thème de la ruralité. Dans son premier film, El agua, également présenté cette année à Cannes à la Quinzaine des réalisateurs, Elena López Riera (lire p. 28) s’intéresse aux croyances autour de la crue d’une rivière dans une bourgade du Sud-Est espagnol. Un nouveau regard sur cette Espagne abandonnée que Rodrigo Sorogoyen dépeint si bien dans As bestas, où il est cette fois question d’installation d’éoliennes au fin fond de la Galice. Les films de cette nouvelle génération de cinéastes mettent également en avant la question de la maternité, et fixent davantage leur regard sur l’adolescence. Un thème finalement peu abordé depuis le chef-d’œuvre de Carlos Saura Cría cuervos… en 1976. « Je pense que Carlos Saura ou Pedro Almodóvar ont surtout eu de l’influence sur la génération précédente », avance José Luis Rebordinos, directeur du festival international du film de Saint-Sébastien. Sans observer de réelle révolution dans les formes cinématographiques, il se dit lui aussi impressionné par le nombre, la qualité et la diversité des films. Preuve de ce foisonnement, il considère que, outre les œuvres déjà citées, les nouveaux films de Carlos Vermut, Alberto Rodríguez, Isabel Coixet, Fernando Franco, Juan Diego Botto, Jaime Rosales, Isaki Lacuesta, Oriol Paulo ou encore Mikel Gurrea sont majeurs. « Je parlerais davantage d’un renouveau générationnel que d’un changement de paradigme », nous confie Jonás Trueba, l’un des réalisateurs les plus intéressants et singuliers de ce nouvel élan hispanique. Un artiste capable aussi bien de séduire avec un docu-fiction de trois heures quarante sur la jeunesse madrilène (Qui à part nous, 2021) qu’avec Venez voir (sortie le 4 janvier, lire p. 66), comédie dramatique d’à peine plus d’une heure sur la société espagnole post-Covid. Il aura fallu attendre 2020 et son cinquième long métrage pour qu’on le découvre en France. « Quand je lui ai proposé de sortir Eva en août, il était hyper étonné, il disait que ça n’intéresserait pas le public français ! » se remémore Bénédicte Thomas,

aftersun

Un film de Charlotte Wells Avec Paul Mescal et Frankie Corio

LE 1ER FÉVRIER AU CINÉMA

« Un amour père-fille qui séduit tout sur son passage » Konbini
« Une grâce empreinte de tristesse » Le Monde
«Un rare moment de tendresse et de délicatesse » Le Figaro
Enquête < Cinéma
27 hiver 2022-2023 – no 194
PARK JI-MIN CHARLOTTE VINCENT ET KATIA KHAZAK PRÉSENTENT UN FILM DE DAVY CHOU RETOUR A SEOUL OH KWANG-ROK GUKA HAN KIM SUN-YOUNG YOANN ZIMMER HUR OUK-SOOK ET LOUIS-DO DE LENCQUESAING [ ]25 JANVIER AU CINÉMA “PROFOND ET ÉCLATANT.” TROIS COULEURS Les Films du Losange / www.filmsdulosange.com

FOUGUE SENTIMENTALE

j’ai un mérite,

là : ne pas avoir eu peur. »

MACHA MÉRIL

Visage malicieux de la Nouvelle Vague, comédienne de théâtre audacieuse, écrivaine et fidèle accompagnatrice de talents… À 82 ans, Macha Méril n’a rien perdu de la rébellion joyeuse de ses 20 ans. Alors que paraît son livre L’Homme de Naples, et que la Cinémathèque française organise une grande rétrospective autour de la Nouvelle Vague, on l’a rencontrée dans son salon, entourées de tableaux abstraits. L’inclassable artiste remonte avec verve le fil de ses beaux souvenirs, engagés et amoureux.

Vous publiez L’Homme de Naples, le récit de votre histoire d’amour mouvementée avec le grand photographe italien Luciano D’Alessandro. Pourquoi ressentiez­vous le besoin de reconstituer cette partie de votre passé sentimental ?

Je suis à un âge où le passé me saute à la gueule. Ça m’est arrivé plusieurs fois. Une fois quand j’ai retrouvé Michel Legrand, mon amour de jeunesse, au bout de cinquante ans, ce qui a bouleversé ma vie quand même [Macha Méril et le musicien, disparu en 2019, avaient vécu une courte idylle en 1964 à Rio de Janeiro, avant de se remettre ensemble en 2013, ndlr]. Le deuxième moment, c’est quand Jean-Luc Godard est décédé. Alors, tout d’un coup, on a redécouvert ce film formidable qu’est Une femme mariée [elle incarne l’héroïne de ce film sorti en 1964, ndlr].

Vous aviez conçu à l’époque un roman graphique à partir des photogrammes du film. Oui, c’est le producteur Anatole Eliacheff, mari de Françoise Giroud [figure majeure de la presse française, qui a cofondé en 1953 L’Express avec Jean-Jacques Servan-Schreiber et a été secrétaire d’État à la Condition féminine sous Valéry Giscard d’Estaing, ndlr], qui m’avait suggéré de faire quelque chose autour du film. J’ai eu l’idée d’utiliser les pho-

togrammes. Et j’ai compris que, quand on arrête l’image d’un film, elle n’est jamais tout à fait nette. Ce réel qui échappe, c’est d’une beauté… Ça a donné ce livre, aujourd’hui collector [Journal d’une femme mariée, cosigné avec Jean-Luc Godard et paru aux éditions Denoël en 1965, ndlr]. Le film lui-même est un petit miracle. Il est très spécial. Comme on dit en italien, cotto e mangiato (« aussitôt cuit, aussitôt mangé »). Godard m’avait choisie parce qu’il pensait que j’avais une charpente, que je ressemblais à une sculpture d’Aristide Maillol. Sur le tournage, il était très chagriné par sa rupture avec Anna Karina. Il lui écrivait des bafouilles tous les jours. Il avait ce sujet des mystères de la procréation en tête depuis un bon moment. Et donc il a pensé à cette héroïne qui a un mari, un amant, et tombe enceinte. Elle va voir le gynéco qui lui demande : « Qui est le père, s’il vous plaît ? » Quand il comprend qu’elle ne sait pas, il est désemparé. Le pauvre type, c’était un vrai gynéco ! Jean-Luc, c’était ça sa merveille, il mélangeait le reportage, le documentaire avec la fiction.

Comment le film, qui aborde des enjeux très modernes, a­t­il été reçu ?

On est allés au Festival de Venise, où il a été censuré, car c’était très catho. Le film,

qui s’appelait au départ La Femme mariée – on nous a demandé de changer « la » en « une », pour ne pas dire que toutes les femmes étaient adultères –, était considéré comme irrévérencieux. Ils voulaient me donner le Prix d’interprétation, ils me l’ont enlevé au dernier moment, parce que l’Église catholique a dit « pas possible, on ne peut pas couronner un tel film ».

Votre corps est très fragmenté dans Une femme mariée. Un peu comme dans Au pan coupé de Guy Gilles, sorti en 1968.

Oui, je suis là tout le temps, mais en tout petits morceaux. Mais c’était compliqué après Une femme mariée, parce que je sentais que je risquais d’être la femme d’un seul film. Comme Renée Falconetti, qui a fait La Passion de Jeanne d’Arc de Carl Theodor Dreyer [film sorti en 1928, ndlr].

Votre participation à la Nouvelle Vague a été de courte durée. Pourtant, vous en êtes un des visages les plus marquants. La Cinémathèque organise en ce moment une grande rétrospective autour du mouvement. Vous vous sentez icônisée ?

J’ai l’impression que j’incarne un passé dont beaucoup de jeunes sont nostalgiques. Il y a une chercheuse qui m’a contactée pour

Cinéma > L’entretien face caméra
© D. R. 30 no 194 – hiver 2022-2023
« Si
c’est celui ­

faire un livre sur les actrices de la Nouvelle Vague. Je me suis rendu compte que j’étais la dernière survivante. Enfin, il y a Alexandra Stewart [vue dans des films de Pierre Kast ou de Louis Malle, ndlr] et moi. Les autres – Anna Karina, Bernadette Lafont… —, elles ont toutes disparu. Ça me donne une mission : celle d’être en forme, pour montrer que nous n’étions pas des femmes quelconques. Et je pense que vous, votre génération, êtes héritières de tout ce que, nous, on a déblayé à ce moment-là. Le cinéma a eu un rôle considérable dans l’émancipation des femmes. Non seulement avec l’avènement de cinéastes femmes comme Agnès Varda, mais aussi par sa manière d’aborder certains sujets. Quand on me dit que Godard était misogyne, je dis : « Mais attendez une minute, il a parlé des femmes en des termes très nouveaux ! » Je pense que c’est une des raisons pour lesquelles ses films choquaient. Alors, bon, je vais me faire des ennemis – elle en particulier –, mais quand on me dit « Brigitte Bardot, femme libre », non ! C’était une femme-objet. Tout ce que nous avons essayé d’éviter d’être.

Sur le site de l’INA, il y a une archive datant de 1959 dans laquelle on vous voit près de la Sorbonne puis à votre premier casting. L’homme qui vous auditionne vous dit qu’il recherche un visage plus allongé que le vôtre mais que vous pourriez bien faire l’affaire. Qu’est­ce qui se passait dans votre tête à cet instant ?

Ah oui ! C’était sur le boulevard Saint-Michel. Et le type qui m’avait interviewée était une espèce de salopard qui me draguait à mort. Je l’ai rabroué, en prenant le risque qu’il ne passe pas l’interview. Quand j’ai commencé, j’avais 17 ans, j’étais blonde avec une choucroute, on se mettait des trucs autour de la taille [elle mime une ceinture qu’elle serre, ndlr] – je me rappelle encore comme ça faisait mal – parce que c’était le modèle absolu. Mais j’ai vite compris que c’était la fausse route. Il faut bien se rappeler que nous étions tous politisés. Et, moi, cette prise de conscience, je la dois à mes compagnons, aux étudiants de Saint-Germain-des-Prés. Je ne viens pas du tout d’un milieu politisé, mais d’une famille émigrée russe [les Gagarine, d’ascendance noble, qui est arrivée en France dans les années 1920 avec le statut d’apatride, comme elle le raconte dans son livre Vania, Vassia et la fille de Vassia, ndlr], on faisait tout ce qu’on pouvait pour survivre. Mes sœurs étaient plutôt de droite. Moi, j’étais championne de bebop [une danse née dans les caves de Saint-Germain-desPrés, ndlr]. J’étais fauchée, mais j’ai rencontré beaucoup de monde. Et donc tout ce cinéma-là qui naissait a correspondu à un éveil. Il fallait lutter contre de Gaulle, qui incarnait une bourgeoisie que nous rejetions.

Alors l’ambiguïté de la part de tous ces braves jeunes cinéastes, c’est que, tout de même, ils faisaient du cinéma et usaient leurs fonds de culotte à la Cinémathèque pas seulement pour l’amour de l’art, mais aussi pour avoir de jolies filles ! Nous, les filles, on voulait seconder l’art cinématographique – qui, à ce moment-là, rattrapait son retard sur le Nouveau Roman ou l’architecture nouvelle. Il fallait secouer ce cinéma qui était plan-plan.

L’entretien face caméra < Cinéma
Comment avez­vous vécu cette effervescence de la Nouvelle Vague ?
AU CINÉMA LE 4 JANVIER
ET DIALOGUES PHILIPPE LIORET IMAGE GILLES HENRY (AFC) MONTAGE ANDRÉA SEDLACKOVA DÉCORS THIERRY ROUXEL ASSISTANTE À LA MISE EN SCÈNE LAURE MONRRÉAL SON JEAN-MARIE BLONDEL ÉRIC TISSERAND OLIVIER TOUCHE CASTING CORALIE AMADEO DIRECTEURS DE PRODUCTION FRANÇOIS HAMEL ANTOINE THÉRON (ADP) MUSIQUE ORIGINALE FLEMMING NORDKROG PRODUIT PAR MARIELLE DUIGOU ET PHILIPPE LIORET COPRODUCTEUR JOSEPH ROUSCHOP UNE COPRODUCTION FIN AOÛT ORANGE STUDIO FRANCE 3 CINÉMA GAPBUSTERS AVEC LA PARTICIPATION DE OCS FRANCE TÉLÉVISIONS WALLIMAGE (LA WALLONIE) EN ASSOCIATION AVEC SOFITVCINÉ 8 ET CINÉCAP 4 AVEC LE SOUTIEN DE LA PROCIREP EN COPRODUCTION AVEC RTBF (TÉLÉVISION BELGE), SHELTER PROD VOO ET BE TV PROXIMUS AVEC LE SOUTIEN DE TAXSHELTER.BE ET ING ET DU TAX SHELTER DU GOUVERNEMENT FÉDÉRAL DE BELGIQUE ET L’AIDE DU CENTRE DU CINÉMA ET DE L’AUDIOVISUEL DE LA FÉDÉRATION WALLONIE-BRUXELLES VENTES INTERNATIONALES ORANGE STUDIO DISTRIBUTION FRANCE PANAME DISTRIBUTION JEAN-PIERRE LORIT NASSIM LYES MYRIEM AKHEDDIOU ARSÈNE MOSCA FÉJRIA DÉLIBA MARIE DOMPNIER PHOTO GUY FERRANDIS 2022 © FIN AOÛT PRODUCTIONS ORANGE STUDIO FRANCE CINEMA GAPBUSTERS UN FILM DE PHILIPPE LIORET 16 ANS SABRINA LEVOYE TEÏLO AZAÏS PAR LE RÉALISATEUR DE JE VAIS BIEN, NE T’EN FAIS PAS” WELCOME” LE FILS DE JEAN” 31 hiver 2022-2023 – no 194
SCÉNARIO

Il y a des gens qui n’ont pas embrayé. Mais vous savez, c’est toujours comme ça : quand il y a une poussée très moderne, en général, le public ne suit pas. C’est avant tout des gens désireux de la montée du progrès qui comprennent tout de suite. Pendant et après la guerre d’Algérie, il y avait des cinéastes qui faisaient un cinéma d’extrême droite. La société française était très archaïque. On était en guerre contre ça. Et, nous les femmes, on a été les premières à fumer dans la rue, on commençait à s’autoriser à porter des pantalons. Moi, je m’étais inscrite à l’école du TNP [le Théâtre national populaire, alors dirigé par Jean Vilar, ndlr] et pas au Conservatoire – qu’on considérait comme très bourgeois. Chaque film qu’on faisait était l’objet d’une discussion publique et d’une discussion entre

« L’Église catholique a dit ”on ne peut pas couronner un tel film”. »

nous : les réalisateurs, les producteurs – Anatole Dauman [qui a produit des films de Godard, de Chris Marker ou d’Alain RobbeGrillet, ndlr] ou Marin Karmitz [fondateur de la société mk2, qui édite ce magazine, ndlr]  –, mais aussi les acteurs. J’avais deux mythes. Celui de l’Actors Studio, d’abord. Je suis allée aux États-Unis dans les années 1960, mais j’ai trouvé ça ridicule. J’ai joué dans Mercredi soir, 9 heures avec Dean Martin, alors que j’adorais le cinéma de John Cassavetes, les livres de Tennessee Williams. Et puis j’avais ce deuxième mythe, cette fois tout à fait valable : c’était le cinéma italien.

Et vous vous êtes installée en Italie juste après ?

Oui, je suis partie y vivre pendant dix ans. Pendant les années 1970, il y avait les Bri-

gades rouges. Roberto Rossellini, Luchino Visconti étaient morts, ça a tout brouillé. Et c’était trop tard pour me rattacher à ce cinéma que j’aimais tant. J’ai épousé Gian Vittorio Baldi, un producteur de documentaires. Ce coup de foudre pour l’Italie, je l’ai toujours. Les gens vivent bien, mangent bien, s’habillent bien, sont drôles, sympathiques, un peu filous. Ça ressemble à ce que la Russie a été pendant une période du communisme – pas depuis Vladimir Poutine, mais avant. Il y avait une sorte de fraternité qui faisait que c’était vivable. Ça n’a pas été des années heureuses professionnellement, parce que je n’avais pas le physique d’une femme italienne. Je parlais italien sans un poil d’accent, mais ils ne me considéraient pas.

Quelle est la première image de cinéma qui vous a marquée ?

Quand j’étais petite ? Je ne sais pas, mais quand j’ai commencé à fréquenter la Cinémathèque, j’avais été frappée par Citizen Kane, par Roberto Rossellini… Pour nous, les films d’Henri Verneuil, tout ça, c’était du caca. Je trouve qu’on n’est pas assez radical maintenant.

Après avoir lu le scénario d’Au pan coupé de Guy Gilles, vous avez fondé la société Macha Films pour soutenir le projet.

J’ai aussi produit Quatre nuits d’un rêveur de Robert Bresson, j’ai coproduit un film de Pier Paolo Pasolini, un autre de Jean-Marie Straub… Ma société existe toujours, mais je m’occupe surtout de théâtre.

Longtemps invisibilisée, l’œuvre de Guy Gilles renaît – fin octobre, elle a fait l’objet d’une rétrospective. Comment votre rencontre s’est­elle faite ? C’était tout à fait particulier. Guy me croise dans la rue – il habitait rue de Sevigné, pas loin d’ici. Il me dit : « Oh ! J’ai envie de te filmer. » Alors ça, j’ai trouvé que c’était brut, animal. Et je pense que, chez les très grands cinéastes, c’est ça le moteur. On tournait par bribes, à cinq six. Guy était charmant, mais toujours tendu, solitaire. Il regardait tout. Comme mon photographe, il avait toujours son appareil Leica autour du cou. J’ai tendrement aimé Guy. Si le sida ne l’avait pas emporté, je pense qu’il aurait continué à être un immense cinéaste. Quand on a fait Au pan coupé, il avait eu un accueil incroyable de Marguerite Duras. Elle disait que c’était le plus beau film d’amour qu’elle avait jamais vu. Il était dans cette lignée-là. J’avais aussi fait avec lui le très beau Crime d’amour [sorti en 1982, ndlr]. Quand il a commencé à faire autre chose, ça n’a pas marché. On lui a dit qu’il fallait qu’il fasse un grand film, mais il aurait

dû rester comme Marguerite Duras : continuer à faire ses films très singuliers, forts, beaux, artisanaux, avec son talent à lui. Les trois grands films que j’ai pu faire, c’est Une femme mariée de Godard, Au pan coupé de Guy et Roulette chinoise de Rainer W. Fassbinder. C’est quand même des gens qui étaient libres. C’est-à-dire qu’ils pouvaient tourner sans avoir un producteur sur le dos. Ils travaillaient seuls, et moi c’est quelque chose auquel je crois beaucoup.

Quels ont été vos plus grands exploits comme actrice ?

Dans le film de Fassbinder [Roulette chinoise, sorti en 1976, ndlr], je jouais une sourdemuette. Il fallait faire des gestes très compliqués. Dans une scène, il me faisait danser avec des béquilles, et il fallait que je tombe à la renverse comme ça [elle mime la chute, ndlr]. J’ai découvert que la langue des signes n’est pas internationale, comme on lit sur les lèvres. Donc il fallait que j’apprenne la réplique en allemand et qu’ensuite je fasse les signes. Avec Agnès Varda aussi, qui m’a foutue à poil dans une baignoire pour Sans toit ni loi, électrocutée [dans ce film culte, Macha Méril incarne Mme Landier, une spécialiste des platanes qui raconte, juste après avoir échappé à une électrocution dans son bain, sa rencontre fortuite avec Mona, la jeune vagabonde au destin tragique, incarnée par Sandrine Bonnaire, ndlr]. Mais c’était pour me brimer un peu, parce que j’avais demandé qu’elle engage Stéphane Freiss [qui y joue un ingénieur agricole qui sauve Mme Landier, et avec lequel Macha Méril a vécu une histoire d’amour, ndlr]. Ça me rappelle une femme morte que j’ai jouée dans Les Frissons de l’angoisse de Dario Argento. Là, c’étaient vraiment les effets spéciaux. J’avais des bouts de vitre collés sur le cou pendant des heures. C’était pas très amusant. Mais avec les très grands comme ça, je suis d’une docilité totale.

Cinéma > L’entretien face caméra
1 2 2 Une femme mariée (1964) de Jean-Luc Godard © Gaumont
32 no 194 – hiver 2022-2023
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Vous étiez proche de Marguerite Duras. Vous n’avez jamais travaillé ensemble ? J’ai failli faire un film avec elle. Elle avait écrit un scénario pour moi et Lucia Bosè [grande actrice italienne vue chez Federico Fellini et Michelangelo Antonioni, ndlr] – la plus belle de toutes, elle avait un nez à la Barbara, quand je l’ai vue j’ai été très troublée, j’ai eu la même réaction qu’un fan. Le scénario de Marguerite s’appelait La Chaise longue [adaptation de son livre Détruire, dit-elle, sorti en 1969, ndlr]. Elle n’avait pas encore réalisé de film et cherchait quelqu’un. On est allées toutes les trois voir Joseph Losey en Angleterre. Il nous a vues, nous a écoutées et nous a dit « I don’t work on imposed cast » (« je ne fais pas un film dont on m’impose le casting »). Marguerite était vexée comme un pou ! En revenant dans l’avion, je lui avais dit : « Mais Marguerite, faites-le vous-même. » C’est moi qui lui ai mis le pied à l’étrier. Et elle a fait le film, mais sans Lucia et moi [avec Catherine Sellers et Nicole Hiss, sous le titre Détruire, dit-elle, ndlr] ! Ça n’a pas empêché qu’on reste proches. L’année dernière, j’ai fait la pièce Sorcière à partir de ses textes. J’aurais vraiment voulu qu’elle soit là pour la voir.

La critique de cinéma Murielle Joudet a récemment sorti un livre sur le rapport des actrices à leur vieillesse, La Seconde Femme. Vous, vous avez l’air extrêmement en paix avec votre âge.

SUR LES ROUTES DE À LʼINSTITUT DU MONDE ARABE

MERVEILLES

L’Homme de Naples de Macha Méril (L’Archipel, 128 p., 20 €)

• « La Nouvelle Vague, 21 indispensables », jusqu’au 2 janvier à la Cinémathèque française

INFORMATIONS ET RÉSERVATIONS SUR IMARABE.ORG

33 hiver 2022-2023 – no 194

L’entretien face caméra < Cinéma
DU 2
UNE EXPOSITION ÉVÈNEMENT
3 NOVEMBRE 2022 AU 4 JUIN 2023
SAMARCANDE © Laziz Hamani
DE SOIE ET DʼOR
PROPOS RECUEILLIS PAR JOSÉPHINE LEROY
Ce qui est difficile à digérer pour un acteur, c’est d’être éternel. Moi, je suis dans toutes les cinémathèques du monde, pour toujours. Et dans des moments de ma vie splendides. Mais j’ai une indulgence avec les choses du passé qui m’ont fait souffrir. Heureusement que tout ce qui vous a tourmenté, ce n’est pas ça qui reste. Je trouve que le regret est une notion pauvre. C’est pour ça que je déteste la psychanalyse. Parce qu’on te dit qu’on va te réparer, te remettre droit et que tu t’es trompé. Mais au moment où on prend une décision, on prend la décision qui était juste à ce moment-là. Et puis la vieillesse n’est pas quelque chose de catastrophique, au contraire. Je pense même que je suis plus belle qu’avant. Sans blague. Je n’ai jamais rien fait, je veux voir mon visage changer. C’est un âge magnifique que j’ai. Ça donne un certain pouvoir. Et puis, quand je regarde un peu en arrière, je ne me condamne pas. Ça n’a pas toujours été rose : j’ai eu des moments de dépression épouvantables, un grand malheur, qui est celui de ne pas avoir eu d’enfant, et des histoires qui n’ont pas été couronnées de succès. Mais je les ai vécues quand même. Les gens me disent : « Dites donc, vous avez eu une vie sentimentale… » Je leur réponds : « Écoutez, oui, mais c’était une histoire à la fois ! » Le pire ennemi de tout individu, c’est la peur. C’est très difficile car la société vous en inocule très rapidement. Je dirais que si j’ai un mérite, c’est celui-là : ne pas avoir eu peur.

HARD CORPS

Avec l’éprouvant mais passionnant De humani corporis fabrica, les cinéastes et anthropologues Véréna Paravel et Lucien Castaing-Taylor (Leviathan, Caniba) nous invitent à une immense exploration sociale, sensorielle et scientifique. En nous immergeant dans plusieurs services hospitaliers de France, ils interrogent

notre relation aux images du corps, auxquelles ils donnent une troublante force d’abstraction, allant filmer au plus profond de nos entrailles. Entretien sur une grande œuvre organique.

Le titre du film fait référence au traité d’anatomie d’André Vésale publié au xvi e  siècle. Qu’est­ ce qui vous a fasciné dans cet ouvrage scientifique, et peut­on parler d’adaptation ?

Lucien Castaing-Taylor : Ce n’est pas une adaptation, c’était un titre provisoire qui est resté, comme c’est souvent le cas. Mais André Vésale a vraiment établi l’anatomie comme une science. Il a fait plein d’erreurs, mais c’est le premier à avoir basé son travail sur la dissection des cadavres, à avoir déterré tout ça de manière empirique. Nous, ça nous intéresse, parce qu’on trouve que

le cinéma, le documentaire ne sont pas très empiriques. C’est beaucoup plus journalistique qu’attaché au réel. On tient à faire des films plus intimes, plus liés à la réalité, avec toute la cruauté qu’elle comporte.

avoir tué une camarade étudiante, Renée Hartevelt, pour la manger, au début des années 1980, ndlr], c’est qu’on essaie toujours de montrer un humain qui est dans un écosystème qui le dépasse, qui le transcende et

Caniba, votre précédent film, sorti en 2018, avait déjà trait à la mort, à la chair. Peut­on voir les deux films comme un diptyque ?

Véréna Paravel : Moi, je ne les vois pas comme un diptyque. Je crois que s’il y a un lien à faire entre nos films, dont Caniba [glaçant portrait documentaire d’Issei Sagawa, un Japonais qui défraya la chronique après

le rattache aux autres, au monde. Pour moi, ce n’est pas la mort qui est fascinante, c’est la pulsion de vie, le fait qu’on soit des êtres de chair désirants et résilients, abîmés et réparés, entre la vie et la mort. On est sur des seuils. Quand on entend les pulsations du cœur dans De humani…, c’est comme une pulsation de vie. Ce qui lie aussi nos films,

34 no 194 – hiver 2022-2023 Cinéma > Entretien
VÉRÉNA PARAVEL ET LUCIEN CASTAING-TAYLOR « On est incroyablement beaux de l’intérieur. » Véréna Paravel

c’est l’idée que l’homme n’est pas forcément au centre, celui qui décide tout, qui maîtrise tout, qui contrôle tout. Il est dans un rapport existentiel avec les bactéries, les virus, le cosmos, la nature. Dans nos travaux, on essaie d’être proches de l’existence charnelle.

Vous insérez dans le film beaucoup d’images de vidéos anatomiques hypnotiques qui nous font pénétrer en profondeur le corps humain. Les techniques de visualisation auxquelles vous faites appel sont­elles les plus modernes à ce jour ?

L. C.-T. : On a monté la plupart de ces images pendant un an, parfois avec des technologies qui n’étaient pas de pointe – elles sont en 2D, souvent sans HD. La plupart datent de plusieurs décennies, et elles seront encore utilisées pour quelques années. Mais, depuis l’époque d’André Vésale, les techniques ont été complètement transformées. Elles permettent de voir en temps réel, de saisir la texture, d’entendre, ce qui a complètement révolutionné l’anatomie comme discipline. On voulait s’approprier ces imageries pour montrer le monde des médecins et des soignants, ce qui est privé et auquel on n’a pas accès. J’ai l’impression qu’il n’y a pas beaucoup de gens qui l’ont montré de cette façon.

On est frappé par votre manière de vous immiscer dans le quotidien des soignants et des patients. Comment ont­ils accueilli votre projet ?

V. P. : Il n’y a pas eu de difficulté, à notre grande surprise. On s’attendait peut-être à plus de résistance. Mais je pense que les soignants et les patients ont compris qu’on n’était pas là pour du spectacle, que notre recherche était dans la durée, qu’il y avait une vraie volonté d’explorer, de fouiller quelque chose de notre intériorité, de dépasser notre conception d’être au monde. Les gens étaient informés et prêts à participer à cette forme de recherche. Je pense aussi que les patients subissent dès lors qu’ils sont à l’hôpital une forme d’invasion, et que d’une certaine manière la nôtre est bien moindre.

L. C.-T. : Il y a quelques séquences qui montraient des choses très dures à vivre, à digérer, à assimiler pour les médecins, et qu’on a choisi de ne pas mettre dans le film, même si certaines étaient très belles. Il y a des aspects à la fois très tendres et très cruels dans ce métier. On peut imaginer que, pour le spectateur, ce soit difficile de voir ça pour la première fois, mais la vie n’est pas indolore.

Vous­mêmes, de quelle manière avez­vous encaissé ces images, d’abord au tournage puis au montage ?

V. P. : Quand vous dites « encaissé », il y a la présupposition que c’est difficile, alors que moi j’ai trouvé ça infiniment fascinant, beau, bouleversant. J’espère que ça ne vous paraît pas bizarre si je vous dis qu’un ventre ouvert avec des tripes qui pulsent, je trouve ça inouï et renversant de beauté. Parce qu’on est incroyablement beaux de l’intérieur. Ça m’a émue, ça m’a fascinée. J’avais l’impression d’être aspirée à l’intérieur des corps. Je voulais tout le temps être la mieux placée, voir encore plus. J’exagère peut-être en ne parlant que de beauté et de fascination. Je pense que je suis en train d’essayer d’oublier, c’est comme avec tous les traumatismes. Il y a eu quand même beaucoup de nuits en réanimation et avec

35 hiver 2022-2023 – no 194 Entretien < Cinéma
AU CINÉMA LE 21 DÉCEMBRE LUCA MARINELLI A LESS ANDRO BORGHI UN FILM DE FELIX VAN GROENINGEN ET CHARLOTTE VANDERMEERSCH VISION DISTRIBUTION, WILDSIDE, RUFUS, MENUETTO, PYRAMIDE PRODUCTIONS PRÉSENTENT FESTIVAL DE CANNES 2022 ADAPTÉ DU ROMAN « LES HUIT MONTAGNES » DE PAOLO COGNETTI “ PUISSANT” TROISCOULEURS n

le SAMU qui étaient dures. Je me souviens être rentrée à vélo au petit matin après des suicides… C’était très compliqué. Avec Lucien, on devenait presque alcooliques. On sortait de l’hôpital et le premier truc qu’il fallait faire, c’était fumer et boire. Mais je pense que les images sont toujours plus violentes quand on est face à son écran que quand on est dans l’action même de filmer, puisqu’il y a toute une énergie qu’on met à voir, à entendre, à

la volonté d’aller à un endroit d’avant qui était plus heureux, mais qu’elles étaient attrapées, coincées dans un lieu de souffrance dont elles n’arrivaient pas à s’arracher. J’avais aussi le sentiment qu’on était une présence rassurante pour elles.

Les médecins du film sont eux­ mêmes dans une forme de déréalisation de ce qu’ils vivent. La dernière scène, à la fois

cadrer. Ça fait qu’on regarde différemment, qu’on a une espèce de protection qu’on ne retrouve plus après au montage.

Les séquences de déambulation avec de vieilles personnes séniles dans la partie gériatrique de l’hôpital sont aussi très émouvantes, mais bien éprouvantes.

V. P. : Oui, c’était très compliqué à voir. J’avais l’impression qu’il y avait chez elles

étrange et très belle, les montre en train de faire la fête, avec en fond une fresque lubrique et outrancière. Pourquoi les avoir filmés dans ce décor ?

L. C.-T. : Il y a beaucoup de médecins qui sont complètement obsédés par leur boulot.

Il y a ceux qui restent bouche bée devant la beauté de l’intérieur du corps, et il y en a d’autres qui sont anesthésiés, parce que, pour réparer les corps, il faut qu’ils fassent

face à l’inconcevable. C’est hyper dur pour eux. Ils prétendent être des dieux, mais ils savent qu’ils sont aussi très proches du diable. Ils essaient d’éviter, de refouler, de s’auto-anesthésier par rapport à ce qu’ils subissent aussi. Et, effectivement, cette fresque à la fin, où on voit ensemble la sexualité et la mort, je pense que ça rejoint leur besoin de fête, de transcendance, de catharsis, ils exorcisent pour pratiquer. C’est une façon de mettre à distance ses affects, même si finalement ça reste dans leur être.

36 no 194 – hiver 2022-2023
Photographie : Julien Liénard pour TROISCOULEURS
« On tient à faire des films liés à la réalité, avec toute sa cruauté. »
Cinéma > Entretien
Lucien Castaing-Taylor
PROPOS RECUEILLIS PAR QUENTIN GROSSET ET JOSÉPHINE LEROY De humani corporis fabrica de Véréna Paravel et Lucien Castaing-Taylor, Les Films du Losange (1 h 58), sortie le 11 janvier
AU CINÉMA
RÜDIGERVOGLER LÉONIE SIMAGA ARIEHWORTHALTER JENNATHIAM ALEXANDRE STEIGER LUCIE GALLO PASCAL RENERIC THOMAS CHABROL
LE 21 DÉCEMBRE

DEAN TAVOULARIS

La villa (voir photo n o 3) qui part en fumée en plein désert dans Zabriskie Point de Michelangelo Antonioni (1970), c’est lui qui l’a fabriquée. À l’image de cette scène onirique explosive, l’immense chef-décorateur américain Dean Tavoularis a toujours avancé en terrain miné pour concrétiser les idées de cinéastes à l’ambition démesurée. Grâce à son sens de l’espace et du détail, il a alimenté la grande machine à rêve du Nouvel Hollywood, en donnant matière à la fuite vrombissante des amoureux criminels de Bonnie and Clyde d’Arthur Penn (1968) ou aux dédales mentaux sinueux des héros d’Apocalypse Now de Francis Ford Coppola (1979). Installé en France depuis des années, celui qui a pris sa retraite du cinéma au dé-

352 p., 69 €)

but des années 2010 a inspiré Conversations avec Dean Tavoularis, un livre dense et richement illustré signé par le critique américain Jordan Mintzer. On a rencontré l’artiste dans son atelier du XVIIe arrondissement, au milieu de ses pinceaux et de ses tableaux. Autour d’un verre de whisky, il a commenté quelques images issues du livre – qui toutes témoignent d’un sacré goût du risque. 1

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« J’ai travaillé sur Bonnie and Clyde d’Arthur Penn [inspiré de personnages réels, le film suit un couple de criminels en cavale et se situe dans les années 1930, ndlr] après avoir quitté Disney [après avoir suivi des cours d’architecture et de dessin, Dean Tavoularis est entré chez Disney, où il a travaillé comme dessinateur, notamment pour La Belle et le Clochard, 1955, et Mary Poppins, 1965, ndlr]. C’est mon premier film comme chef-décorateur. C’était les années 1960, il n’y avait pas de régisseur, donc c’était moi qui devais repérer les lieux de tournage. D’après le script, je devais trouver trente à quarante décors. Je suis allé à Ponder, au Texas. C’était tout nouveau pour

moi. On m’a donné une voiture, des clés. Je n’avais aucun repère, aucune aide. Je me sentais perdu. Je partais le matin, je roulais vers le nord, le sud. J’ai fini par trouver des coins désertés, où il y avait un cinéma, un distributeur de soda, un salon de coiffure, des banques… Soit ces lieux étaient restés intacts, soit ils avaient été vandalisés. Il semblait que les gens avaient fui pendant la Grande Dépression [la crise économique qui a frappé le territoire américain, après un krach boursier survenu en 1929, ndlr]. Vous pouviez entrer partout sans problème. Et je me souviens être allé dans une mercerie et avoir ouvert des tiroirs poussiéreux, avec des vêtements dedans. À l’étage du balcon, il y avait les restes d’un ancien cinéma, des posters pliés de films populaires de l’époque. J’en ai pris quelques-uns que j’ai mis dans ma voiture. »

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Conversations avec Dean Tavoularis par Jordan Mintzer (Synecdoche, Photo de repérage de Bonnie and Clyde © Dean Tavoularis papers, Margaret Herrick Library, AMPAS Photographie : Julien Liénard pour TROISCOULEURS

Concept art pour le temple de Kurtz © Alex Tavoularis personal collection

« C’est un croquis qui représente le temple de Kurtz dans Apocalypse Now [pendant la guerre du Viêt Nam, ce colonel, incarné par Marlon Brando, devient incontrôlable et se retranche dans un temple. Il est recherché par le capitaine Willard, envoyé là-bas par l’armée américaine, ndlr]. Il a été dessiné par Tom Wright sur un papier qu’on appelle en anglais la “pelure d’oignon”, pour sa transparence, sa légèreté et sa solidité. Avec Gray Frederickson, le producteur, et Francis Ford Coppola [avec qui Dean Tavoularis a collaboré à de multiples reprises, notamment sur la trilogie du Parrain (1972-1991), sur Coup de cœur (1982) ou sur Outsiders (1983), ndlr], on est partis pendant des mois en repérages à Hawaï,

en Malaisie, en Australie, à Singapour, en Thaïlande, avant de choisir les Philippines. Au retour, on avait pris rendez-vous avec le ministère de la Défense, au Pentagone, pour qu’il nous prête des hélicoptères. On leur a fait lire le script, et ils ont refusé. Mais le gouvernement philippin nous a aidés. En tout, avec le tournage, et tous les problèmes de moussons qui détruisaient mes décors, j’ai passé deux ans sur ce film. »

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Plan d’architecture de Zabriskie Point

© Dean Tavoularis papers, Margaret Herrick Library, AMPAS

« Dans le film de Michelangelo Antonioni [sur la rencontre d’une étudiante idéaliste et d’un militant plus radical dans la vallée de la Mort, en Californie, pendant les manifestations étudiantes des années 1960, ndlr], il y a un personnage d’entrepreneur immobilier. Pour représenter son bureau, Michelangelo Antonioni convoitait la Richfield Oil Company Building, une compagnie pétrolière à Los Angeles. Le bâtiment [détruit depuis, ndlr] était d’un noir brillant, magnifique, avec des décorations dorées.

Il fallait que le bureau ait une vue dessus, donc je demandais aux types qui travaillaient dans les entreprises autour de me faire monter sur leur terrasse. Jusqu’à ce que je trouve le bâtiment avec une vue parfaite sur le Richfield Building. J’ai demandé à la MGM, qui produisait le film et avait une gigantesque usine de fabrication, de construire une plateforme qu’on a installée sur le toit. Comme c’était en décor naturel, j’avais peur qu’une catastrophe ne démolisse tout. Je me rappelle que, en plein milieu de la nuit, on m’a appelé en me disant qu’il risquait d’y avoir une tempête. Je me suis levé et j’y suis tout de suite allé en voiture. En fait, ce n’était rien. »

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Photo de la construction de la maison de Zabriskie Point avant l’explosion © Dean Tavoularis papers, Margaret Herrick Library, AMPAS
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UN FILM DE MICHELE PLACIDO Caravage GOLDENART PRODUCTION ET RAI CINEMA PRÉSENTENT RICCARDO SCAMARCIO LOUIS GARREL ISABELLE HUPPERT MICAELA RAMAZZOTTI LOLITA CHAMMAH VINICIO MARCHIONI TEDUA Création © Benjamin Seznec TROÏKA Photo © Luisa Carcavale AU CINÉMA LE 28 DÉCEMBRE

JONAS MEKAS

Pionnier du journal filmé, Jonas Mekas, disparu en 2019, aurait fêté ses 100 ans cette année. Pour l’occasion, le ministère de la Culture lituanien nous a invités dans son village natal, près de Biržai, ville que le cinéaste a été forcé de quitter en 1944 à la suite des invasions soviétiques et nazie, se réinventant à New York. Son œuvre est l’une des plus sensibles sur le déracinement et le passage du temps.

Dans l’introduction de son autobiographie Je n’avais nulle part où aller (Spector Books, 2017), Jonas Mekas écrit : « J’habitais à l’époque dans le grenier de la maison de mon oncle à Biržai. […] Il y avait aussi une grange, et un énorme tas de bois pour chauffer la maison en hiver. Je cachais la machine à écrire dans ce tas de bois, je pensais que c’était une cachette sûre. Je me trompais. Un soir, je suis monté la chercher pour écrire – mais la machine à écrire avait disparu ! » En 1944, le jeune Jonas a 22 ans quand les soldats allemands, qui ont envahi la Lituanie en 1941, découvrent qu’il publie, avec son frère Adolfas, un journal clandestin incendiaire appelant à la résistance contre les nazis. Après avoir confisqué la machine à écrire, les soldats cherchent à arrêter les deux

jeunes hommes qui se sont réfugiés dans la ferme de leurs parents, à Semeniškiai, village bucolique peuplé d’un vingtaine de familles. Les entendant arriver au loin, Jonas et Adolfas fuient par la fenêtre de la cuisine. Adressant un dernier regard à sa maison, Jonas voit son père braqué dans le dos par un pistolet nazi. Jusqu’en 1971, Jonas ne reverra pas cette maison où il a passé son enfance à s’occuper des bêtes, où il a aussi pris sa première photo lorsqu’il était ado. Un soldat russe lui avait arraché l’appareil des mains, l’avait jeté au sol, avant d’écraser la pellicule – Mekas considérait cet événement comme sa naissance en tant que cinéaste. Après avoir quitté le pays, les frères Mekas fuient en Suisse où ils sont arrêtés par les nazis. Ils sont détenus en Allema gne dans deux camps de travail forcé, puis à la fin de la guerre dans des camps de personnes déplacées. Refusant de revenir en Lituanie sous domination russe, ils choisissent de s’exiler à New York en 1949. Jonas a alors 26 ans.

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RETOUR AU PAYS

Tout au long de sa vie américaine, Jonas a multiplié les casquettes : cofondateur de la revue Film Culture (équivalent américain des Cahiers du cinéma) en 1954, mais aussi de l’Anthology Film Archives (une cinémathèque du cinéma expérimental) en 1970… Il s’est aussi fait connaître en filmant l’effervescence de la culture underground à New York – il a par exemple fait la captation du premier concert du Velvet Underground en 1966. Il a surtout composé une œuvre de cinéma bouleversante, un ciné-journal tourné avec une caméra Bolex entrepris lors de son arrivée, intégrant des bribes de sa propre vie dans ses chefs-d’œuvre comme Walden (1969) ou Lost, Lost, Lost (1976), récits de l’arrachement et de l’errance. Figurant l’intime par le fragment, le discontinu, le patchwork et l’abstrait, il y exprime le sentiment de l’exil, le déracinement intérieur, le sien comme celui d’autres immigrants.

À notre arrivée à Vilnius au printemps dernier, on ne pouvait d’ailleurs s’empêcher de relier cet arrachement qu’a vécu Mekas

avec ce que subissent aujourd’hui les réfugiés ukrainiens forcés de fuir à cause de l’invasion russe. Aux fenêtres, les Lituaniens, qui gardent un souvenir douloureux de l’occupation russe qui a pris fin avec l’indépendance en 1990, deux ans avant la chute de l’U.R.S.S., brandissent le drapeau ukrainien comme un signe de solidarité. Les bus affichent « Vilnius aime l’Ukraine » et, sur une haute tour qui domine la ville, une immense banderole prévient : « Poutine, la cour internationale de La Haye t’attend. » Au moment où l’on voyage, la tension avec le maître du Kremlin est à son comble, la Lituanie refusant le transit de marchandises par son territoire vers la Russie. Entre les différentes conférences sur Mekas organisées par le ministère de la Culture lituanien auxquelles on assiste – sur l’ancrage de son cinéma dans la poésie moderniste, sur son rapport à la musique –, le sujet des réfugiés de guerre s’invite régulièrement dans les conversations avec nos hôtes. On pense encore plus à ce déracinement lorsqu’on arrive à Semeniškiai et à Biržai, les lieux de son enfance qu’on aperçoit dans le plus beau film de Mekas, Reminiscences of a Journey to Lithuania (1972). Ce long métrage est composé d’une mosaïque d’instantanés de son tout premier retour en Lituanie, quand, près de vingt-cinq ans après les avoir quittées, il retrouve sa mère et sa famille. C’est un film qui fait éprouver la fuite du temps. Mekas capture ces retrouvailles dans des scènes de vie très simples, sa mère

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devenue une vieillarde prépare des galettes de pommes de terre dans le jardin ; lui goûte l’eau du puits en clamant qu’aucun vin ne peut être meilleur. Tout en accélérés, en digressions, en boucles, cette chronique du retour au pays joue avec la mémoire, fait expérimenter la manière dont les souvenirs enrichissent les endroits que l’on redécouvre. Ce qu’elle a de très beau, c’est qu’elle porte une mélancolie mais jamais d’amertume face au passage du temps – Mekas garde toujours sa force d’étonnement devant le mouvement fugace de la vie.

DON D’UBIQUITÉ

C’est cette attitude que l’on essaie d’adopter lorsque l’on visite la petite maison de Biržai où Mekas planquait sa machine à écrire. À la recherche des traces du cinéaste, c’est comme si l’on recomposait le paysage, avec l’impression que tout est plus vaste, tout est plus clair. On pense à l’émotion que ça a dû être pour le cinéaste de retrouver ce petit hameau paisible après avoir passé deux décennies dans l’ébullition new-yorkaise, ne pouvant communiquer avec ses proches que par lettres. En 1962, Mekas écrit à sa mère : « Je suis ici maintenant et je pense à vous tous à l’autre bout du monde. Je n’aurais jamais pensé que je me retrouverais un jour si loin. Et je me dis alors : que faire de toutes ces villes, cet exotisme, ces journalistes, ces films. Je voudrais être à nouveau avec vous, discuter avec tous, être à Semeniškiai, même si Semeniškiai est aujourd’hui tout autre. » En 2022, la ferme de Semeniškiai n’existe plus, c’est une route et un champ. Mekas est enterré dans un tout petit cimetière attenant. Un peu plus loin, au milieu de ce grand nulle part, une stèle commémorative lui est dédiée. C’est là, sous le soleil écrasant de la campagne lituanienne, que le poète lituanien Rimas Uzgiris, qui nous a accompagnés, nous lit un poème de son compatriote célébrant la chaleur de New York, « In Praise of Heat », écrit en 1995. Comme dans un film de Mekas, notre corps et notre tête se trouvent alors à deux bouts du monde en même temps. On pense à une interview qu’on avait faite avec lui en 2012 ; il nous confiait : « Aujourd’hui, je suis ailleurs. Penser en termes d’“immigrant” ou d’“émigrant” est une pensée primitive : je crois que je me suis simplement déplacé. »

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QUENTIN GROSSET Photogrammes de Reminiscences of A Journey to Lithuania (1972) © Anthology Film Archives
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Jonas Mekas à Semeniškiai, 1971 © The Archive of the Jonas and Adolfas Mekas Heritage Study Center, Biržai, Lithuania
UN FILM DE ALEXANDRU BELC BUCAREST, 1972 UNE CLASSE, UN TRAITRE, UN SECRET
FILM & MIDRALGAR PRÉSENTENT
STRADA
RADIO METRONOM AU CINÉMA LE 4 JANVIER
Coffret « Jonas Mekas. Diaries, Notes and Sketches » (Re : Voir)

OU LA PERMISSION MARIE-LOUISE

La foule est en délire lors de la présentation du film au festival

Comédie romantique jouissive portée par la musique d’Alexandre Desplat, le premier long métrage de Manuel Flèche, sorti en 1995, révèle de futurs grands acteurs comme Kate Beckinsale ou Clovis Cornillac dans un Paris magnifié par la photo du grand Darius Khondji. Le film a pâti d’une production fauchée et d’une sortie confidentielle, responsables de sa disparition.

« Ne vous faites pas d’illusion, ici on n’aime pas les stars. » Cette phrase, lancée à Manuel Flèche lors de son arrivée au festival international du court métrage de Clermont-Ferrand

en 1988, résume à elle seule le destin de son long métrage à venir, trop clinquant pour certains, trop fauché pour d’autres. Le réalisateur, formé sur le tas, n’a pourtant rien d’une star quand il arrive dans le Puy-de-Dôme pour présenter son petit film Une femme pour l’hiver – dont le seul tort est d’avoir été plusieurs fois primé, notamment au Festival de Cannes –, un court métrage très sombre, dont le tournage a été rendu possible grâce à l’avance financière accordée par le CNC. C’est ce qui convainc le jeune producteur Éric Atlan, qui vient de monter sa société Clara Films, d’accompagner Manuel Flèche pour ce film. Dix-huit minutes sublimées par des images signées Darius Khondji, directeur de la photographie alors inconnu, grand ami de Manuel Flèche depuis le tournage du film de Jean-François Stévenin Double messieurs (1986), sur lequel ils ont tous les deux travaillé. Grisé par le succès de son court, le réalisateur se lance dans l’écriture d’un premier long métrage ambitieux. « C’était là encore assez sombre. Une histoire d’amour et de mort en Espagne, avec un côté fantastique proche de ce qui a ensuite été Sixième sens

de M. Night Shyamalan [sorti en 2000, ndlr] », nous a raconté le réalisateur. Jugé trop atypique, ce projet ne décroche aucune aide et sera abandonné.

GRANDS INCONNUS

Manuel Flèche et Éric Atlan, qui vient d’obtenir le Prix du jeune producteur, ont alors l’idée de se lancer dans un film totalement différent, une comédie tournée à Paris. Depuis Une femme pour l’hiver, Darius Khondji s’est fait un nom grâce à la photographie si singulière des films de Jean-Pierre Jeunet et Marc Caro Delicatessen (1991) et La Cité des enfants perdus (1995). « Darius était très occupé, mais je lui ai promis qu’on tournerait vite, en le titillant sur le fait qu’on allait filmer Paris la nuit, dans un beau 35 mm », explique Manuel Flèche. Écrit en seulement trois semaines, le scénario de Marie-Louise ou la Permission raconte les retrouvailles, sans cesse repoussées par moult péripéties,

d’un jeune homme en permission de retour à Paris pour le week-end, Jean-Paul, et d’une tendre étudiante américaine, Marie-Louise – un clin d’œil au prénom de la fille aînée de Darius Khondji, filleule de Manuel Flèche. La lumineuse Marie-Louise est incarnée par une certaine Kate Beckinsale, qui voit dans ce tournage l’occasion de s’installer quelque temps dans la Ville Lumière avec son compagnon pour perfectionner son français. « Je voulais une actrice étrangère pour apporter une touche d’originalité et de décalage, comme dans Un Américain à Paris [comédie musicale de Vincente Minnelli sortie en 1952, ndlr]  », explique le réalisateur. Il repère le visage de la comédienne grâce à une photo non légendée parue dans Télérama pour le film Le Prince de Jutland (1994) de Gabriel Axel, et appelle la rédaction pour connaître l’identité de cette Anglaise encore inconnue du grand public. « Elle me disait qu’elle ne tournerait jamais dans des films américains, qu’elle voulait une vie tranquille, avec des enfants. Difficile d’imaginer qu’elle deviendrait la star qu’elle est aujourd’hui ! », notet-il. [Kate Beckinsale a notamment joué de-

44 no 194 – hiver 2022-2023 Cinéma > L’archéologue du ciné
TF1
Production
d’Angers.
© 1995
Films

SANS ARGENT NI AUTORISATION

Manuel Flèche fait confiance à d’autres acteurs alors très peu connus, comme Éric Ruf (dans le rôle de Jean-Paul), devenu depuis sociétaire puis administrateur général de la Comédie-Française, ou encore Clovis Cornillac et Bruno Putzulu. Un ami du réalisateur lui présente Alexandre Desplat, qui, à cette époque, n’est pas encore sorti de l’ombre. C’est aujourd’hui l’un des plus grands compositeurs de musique de films, travaillant régulièrement avec Wes Anderson, George Clooney ou encore Guillermo del Toro. Il compose la magnifique bande-son avec orchestre de Marie-Louise…, que l’équipe du film enregistre dans les studios de Sony. « Nous n’avions aucune thune, personne n’était payé et nous tournions sans autorisation », raconte Manuel Flèche. Le bagout du producteur permet de se sortir de situations compliquées avec les forces de l’ordre et d’obtenir du matériel. Et les contacts de Darius Khondji et de Manuel Flèche, qui a su s’entourer d’une équipe technique fidèle depuis ses premiers courts métrages, permettent tant bien que mal de filmer cette folle et belle aventure dans les rues de la capitale. « Avec Darius, nous avions travaillé avec Stévenin, donc nous savions qu’avec une bande de fous furieux motivés ça pouvait le faire », sourit le réalisateur. « Dans l’idéal, nous aurions aimé tourner une comédie musicale à la Jacques Demy, mais ce n’était pas dans nos moyens », poursuit-il. En résulte un « film musical » totalement inclassable et jouissif. Une comédie romantique à la fois profonde et loufoque, ponctuée de

scènes de quiproquos et de répliques hilarantes qui doivent beaucoup au talent de Yann Collette. L’acteur incarne à lui seul un commissaire de police, un sans-abri, un gardien de cimetière et une bonne sœur. Mais la pellicule vient à manquer, interrompant par trois fois un tournage qui s’éternise. Darius Khondji doit partir filmer Seven de David Fincher et est remplacé à la volée par un nouveau directeur photo. Refusant d’abandonner, Manuel Flèche et Éric Atlan insistent pour présenter à Canal+ un petit teaser, la course de Kate Beckinsale en trench rose dans les rues de Paris sur la musique d’Alexandre Desplat. Sous le charme, le groupe décide de mettre la main à la poche. De quoi financer le montage du film.

UNE SORTIE CONFIDENTIELLE

Reste à trouver un distributeur. « Les gros réseaux comme Gaumont nous expliquaient que le film était formidable, mais qu’ils ne savaient pas comment le présenter car il n’y avait personne de connu », explique Manuel Flèche. «  Marie- Louise… n’était pas assez dans l’air du temps. Les distributeurs voulaient des sujets sociaux, sur les problèmes des banlieues comme dans La Haine [de Mathieu Kassovitz, ndlr], sorti la même année. » Et du côté de l’ACID (Association du cinéma indépendant pour sa diffusion), dont le rôle est de soutenir ces films à petit budget, « ils nous rétorquaient qu’on n’était pas vraiment fauchés puisqu’on tournait en Scope et en stéréo ». Le producteur n’a d’autres choix que de distribuer lui-même le film. Malgré une foule en délire lors de la présentation de Marie-Louise… au festival Premiers Plans d’Angers, le film se fait chiper le Prix du public par Petits meurtres entre

amis de Danny Boyle. « Emportés par l’effervescence de la salle, les organisateurs avaient oublié de faire voter les gens ! » se désole Manuel Flèche. « Pour la sortie le jour de la Fête de la musique, on a collé nous-mêmes des affiches sur les Champs-Élysées, vous voyez le niveau de la promo… » , continue-t-il. Faute de moyens pour le mettre en avant, la couverture médiatique du film est réduite à peau de chagrin. Marie-Louise… ne sortira que dans quatre petites salles indépendantes à Paris, et quelques autres en province. Résultat, à peine plus de 10 000 entrées pour ce film pourtant magnifique. « Si Marie-Louise… avait pu être distribué correctement, son destin aurait été tout autre. C’est dommage, nous nous sommes tellement battus » , nous raconte Éric Atlan. Cette sortie trop confidentielle condamne la suite de la vie du film, qui ne sera jamais édité, ni en VHS ni, plus tard, en DVD, Blu-Ray ou V.o.D. « Marie-Louise… est dans le catalogue de StudioCanal. Mais pour eux ce n’est qu’un film parmi plus de cinq mille autres, souligne le producteur. Sans actualité particulière autour de Marie-Louise…, ils ne voient sans doute aucune raison de le restaurer et de l’éditer. » Si le film a été projeté exceptionnellement en 2017 à la Cinémathèque française à l’occasion d’une rétrospective Darius Khondji, il est aujourd’hui totalement invisible. « Nous allons nous pencher sur son éventuelle restauration pour le remettre en circulation », nous a indiqué Juliette Hochart, directrice du catalogue de StudioCanal, interrogée sur les raisons de cette indisponibilité. Malgré tout, Manuel Flèche n’a jamais renoncé à tourner. Après avoir réalisé en 2010 un épisode de la série Histoires de vies, « Bella, la guerre et le soldat Rousseau », il travaille actuellement à l’adaptation d’un roman pour le cinéma et sur un projet de série.

45 hiver 2022-2023 – no 194 Diffusion en exclusivit é AU CAF E DE L A DANS E l e 3 1.01. 2 02 3 «La nou v elle se n satio n pop-atmosphérique » André Manoukian le 12 . 01 . 2 0 2 3 N O UVE A U SI N GL E © Roberto Frankenberg L’archéologue du ciné < Cinéma
dans Pearl
la saga Underworld ou Aviator de
Scorsese, ndlr.]
puis
Harbor de Michael Bay,
Martin
© 1995 TF1 Films Production

JOUER LE SORT

Elle est le cœur battant et l’envoûtante révélation du sublime Retour à Séoul (lire p. 50) de Davy Chou, dans lequel elle incarne une jeune femme qui déboule et dérive dans la capitale nordcoréenne, à la recherche de ses parents biologiques. Fascinés, on a voulu en savoir plus sur Park Ji-min, artiste plasticienne dont c’est le premier rôle au cinéma.

Elle arrive toute de noir vêtue, sauf la casquette, blanche. Elle est un peu en retard, s’excuse en souriant : elle a croisé les contrôleurs dans le métro, elle n’avait pas de ticket. On lui suggère de faire payer l’amende par le distributeur du film – on fait les blagues qu’on peut. Nouveau sourire : pas la peine, elle a donné un faux nom et une fausse adresse. Mais qui est cette fille qui nous

a littéralement subjugués dans le film de Davy Chou, Retour à Séoul (lire p. 50) ? Elle magnétise chaque plan, avec sa colère, sa grâce, sa tristesse. Son personnage déboule à Séoul et entame des démarches pour retrouver ses parents biologiques. C’est une héroïne intense, emblématique, désarmante dans sa manière de toujours agir avant de réfléchir, comme à son corps défendant, ce qui lui donne à la fois une force dingue et une fragilité enfantine. « Je ne l’ai pas vraiment joué parce que je suis comme ça. Je fonctionne à l’instinct. Je pense vraiment que c’est de l’instinct de survie, de ne pas intellectualiser tout. » Tandis que, tranquillement, le sort opère aussi en vrai, on en apprend un peu plus sur elle : Park Ji-min est née en Corée du Sud, est arrivée à Paris à 8 ans avec ses parents artistes (un père écrivain, très cinéphile, une mère plasticienne). Elle-même a étudié aux Arts déco et a développé une pratique de plasticienne – on est tenté d’y accoler le mot « magicienne ». Elle crée de grandes œuvres charnelles et colorées où se mélangent peinture sur latex, tissus, perles, paillettes, photographies anciennes qu’elle collectionne… Une de ses œuvres exposées à la Villette s’appelait W.I.T.C.H. « Tout mon travail est dans la fluidité et la navigation entre deux mondes. C’est ce qui me représente aussi. Je suis

coréenne, je suis née là-bas, et en même temps je suis française. L’existence d’un bimonde, d’une biculture, c’est vraiment l’essence de mon travail. »

INCARNATIONS

Park Ji-min n’a jamais eu l’intention d’être actrice. Elle a rencontré Davy Chou par un ami commun : « Cet ami a été adopté en Corée, son histoire me touche beaucoup car c’est un ami proche. Je savais que Davy allait tourner en Corée, donc je me suis dit que ça pouvait être intéressant d’échanger avec lui. » Elle s’est finalement retrouvée actrice principale du projet, dont elle s’est emparée à bras-lecorps. « J’ai dit à Davy : “Tu fais un film sur une femme et tu es un homme, ça fausse la donne : tu ne pourras jamais comprendre et ressentir ce que c’est d’être dans le corps d’une femme, ce qu’une femme vit dans ce monde, dans cette société.” » Ensemble, il a donc fallu déconstruire, et reconstruire. « Ça a été assez violent, assez douloureux. Mais s’il n’y avait pas eu ce travail main dans la main, et cette confiance, je pense que je n’aurais pas fait le film. » Le tournage lui a permis de retourner en Corée, elle n’y avait pas mis les pieds depuis le Covid. Du pays

où elle a passé sa petite enfance, elle garde la nostalgie de la neige en hiver dont elle faisait des bonshommes flippants. Et puis des chamanes. « On les appelle les mudang. Le chamanisme en Corée se transmet de femme en femme uniquement, c’est quelque chose de très ancré dans le quotidien, tu vas voir une chamane parce que ton fils passe le bac, parce qu’un proche est malade, ou pour chasser les mauvais esprits avant d’acheter une maison. Les rituels sont hyper forts visuellement : les chamanes rentrent en transe, elles ont des habits ultra colorés. C’est le pouvoir qui est donné aux femmes et c’est aussi pour ça que ça m’intéresse : même si je ne le revendique pas frontalement dans mon travail, je suis féministe. » On l’aura compris, on l’a quittée sous le charme.

Retour à Séoul de Davy Chou, Les Films du Losange (1 h 59), sortie le 25 janvier

46 no 194 – hiver 2022-2023 Cinéma > Portrait
PARK JI-MIN
« L’existence d’un bimonde, c’est l’essence de mon travail. »
JULIETTE REITZER Photographie : Julien Liénard pour TROISCOULEURS
un film de CARLA SIMÓN PYRAMIDE présente AU CINÉMA LE 18 JANVIER PRIX DE LA MISE EN SCÈNE PRIX DE LA CRITIQUE AVEC JOSEP ABAD JORDI PUJOL DOLCET ANNA OTÍN ALBERT BOSCH XÈNIA ROSET AINET JOUNOU MONTSE ORÓ CARLES CABÓS BERTA PIPÓ JOEL ROVIRA ISAAC ROVIRA ELNA FOLGUERA ANTÒNIA CASTELLS SCÉNARIO CARLA SIMÓN, ARNAU VILARÓ IMAGE DANIELA CAJÍAS (AEC) MONTAGE ANA PFAFF (AMMAC) MUSIQUE ERNEST PIPÓ DÉCORS MÓNICA BERNUY CASTING MIREIA JUÁREZ COSTUMES ANNA AGUILÀ MAQUILLAGE GIOVA NNA TURCO COIFFURE ARTURO MONTORO ASSISTANTE RÉALISATION DANIELA FORN DIRECTION DE PRODUCTION ELISA SIRVENT (APPA) SON THOMAS GIORGI, ALEJANDRO CASTILLO, EVA VA LIÑO CONSULTANT MUSIQUE FREDERIC SCHINDLER PRODUCTION DÉLÉGUÉE EMILIA FORT, ARIADNA DOT, CARLA SOSPEDRA PRODUCTION DÉLÉGUÉE TELEVISIÓ DE CATALUNYA ORIOL SALA-PATAU, CRUZ RODRÍGUEZ PRODUCTION EXÉCUTIVE MARÍA ZAMORA, GIOVA NNI POMPILI COPRODUIT PAR GIOVA NNI POMPILI PRODUIT PAR MARÍA ZAMORA, STEFAN SCHMITZ, TONO FOLGUERA, SERGI MORENO RÉALISATION CARLA SIMÓN COPRODUCTION ESPAGNE - ITALIE VENTES INTERNATIONALES MK2 FILMS UNE PRODUCTION AVA LON PC, ELASTICA FILMS, VILAÜT FILMS ET ALCARRÀS FILM, AIE EN COPRODUCTION AVEC KINO PRODUZIONI EN ASSOCIATION AVEC MK2 FILMS
WILDSIDE ET CHAPTER 2 PRÉSENTENT PENÉLOPE CRUZ LUANA GIULIANI VINCENZO AMATO un film de EMANUELE CRIALESE AVEC PENÉLOPE CRUZ LUANA GIULIANI VINCENZO AMATO PATRIZIO FRANCIONI MARIA CHIARA GORETTI PENELOPE NIETO CONTI ALVIA REALE INDIA SANTELLA MARIANGELA GRANELLI CASTING CHIARA POLIZZI (UICD) ET DAVIDE ZUROLO (UICD) CHEF OPÉRATEUR GERGELY POHÁRNOK MONTAGE CLELIO BENEVENTO 1ER ASSISTANT RÉALISATEUR CIRO SCOGNAMIGLIO MUSIQUE RAUELSSON DÉCORS DIMITRI CAPUANI ALESSIA ANFUSO COSTUMES MASSIMO CANTINI PARRINI SON PIERRE-YVES LAVOUÉ ETALONNAGE RED DIRECTEUR DE PRODUCTION SAVERIO GUARASCIO MANDELLA QUILICI PRODUCTRICE OLIVIA SLEITER PRODUCTEUR EXÉCUTIF ERIK PAOLETTI IDÉE ORIGINALE D’ EMANUELE CRIALESE SCÉNARIO EMANUELE CRIALESE FRANCESCA MANIERI VITTORIO MORONI UNE PRODUCTION FRANCO-ITALIENNE UNE PRODUCTION WILDSIDE CHAPTER 2 WARNER BROS. ENTERTAINMENT ITALIA PATHÉ FRANCE 3 CINÉMA AVEC LA PARTICIPATION DE CANAL+ CINÉ+ FRANCE TÉLÉVISIONS COPRODUIT PAR DIMITRI RASSAM ARDAVAN SAFAEE PRODUIT PAR MARIO GIANANI ET LORENZO GANGAROSSA UN FILM DE EMANUELE CRIALESE DISTRIBUTION ET VENTES INTERNATIONALES PATHÉ

LE GUIDE DES SORTIES CINÉMA PAR

Davy Chou suit sur huit ans Freddie, Française née à Séoul, qui prend contact avec ses parents biologiques. Après avoir filmé au Cambodge d’autres quêtes des origines (Diamond Island, Le Sommeil d’or), le cinéaste nous galvanise avec ce portrait profond et éclatant d’une héroïne indocile, en constante réinvention.

RETOUR À SÉOUL

Freddie (magnétique Park Ji-min, lire p. 46) est capable d’effacer une histoire d’amour en un claquement de doigts. C’est un personnage imprévisible, comme si elle passait tout le film à bousculer son propre récit. Dans ce nouveau long métrage de Davy Chou, il est question d’identité, de se chercher, et cette instabilité constante était peut-être la façon la plus sensible d’aborder le sujet. Freddie débarque en Corée du Sud sans avoir prévenu ses parents adoptifs. Mais elle n’est pas là pour renouer avec ses origines, elle s’en défend même. Petit à petit, l’occasion de contacter ses parents biologiques se présente à elle – pourquoi se priver d’une nouvelle aventure ? Avec beaucoup d’ampleur, Chou va suivre son héroïne à Séoul sur huit ans à

travers trois moments différents, avec cette croyance que le cinéma permet d’éprouver le temps qui passe. Après leur rencontre, la relation de Freddie avec sa famille biologique varie de manière heurtée. On n’attend pas de résolution, de pacification. L’émotion procurée par le film tient même à cet inachèvement, ce côté décousu et suspendu de la communication. Le cinéaste nous fait ressentir ces tâtonnements en filmant l’électricité de la ville, ses coins traditionnels, sa fougue underground, épousant par la mise en scène la manière qu’a Freddie a de s’y immerger. Car la jeune femme sait s’emparer de son environnement pour le remodeler à sa guise – scènes fascinantes où tous les regards sont soudain posés sur elle parce qu’elle décide

de faire basculer l’énergie d’une pièce, un resto où elle invite tous les clients à sa table, un bar où elle danse comme une furieuse. Ce qui semble passionner Chou, et nous avec, c’est alors ce qu’on fait de nos origines et de notre histoire, comment on leur échappe, on les refaçonne, on les refantasme – comment on peut aller au-devant.

Retour à Séoul de Davy Chou, Les Films du Losange (1 h 59), sortie le 25 janvier

50 no 194 – hiver 2022-2023 Cinéma > Sorties du 14 décembre au 25 janvier
SORTIE LE 25 JANVIER QUENTIN GROSSET
BILL NIGHY HORS COMPÉTITION SÉLECTION OFFICIELLE SÉLECTION OFFICIELLE SÉLECTION OFFICIELLE SÉLECTION OFFICIELLE SÉLECTION OFFICIELLE SÉLECTION OFFICIELLE PAR L’AUTEUR DES VESTIGES DU JOUR ET D’APRÈS LE CHEF-D’OEUVRE D’ A K I R A K U R O S A W A “UNE CHRONIQUE BOULEVERSANTE ” TÉLÉRAMA “INSPIRÉ ET ÉMOUVANT” PREMIÈRE “ÉLÉGANT ET POIGNANT” LE FIGARO AU CINÉMA LE 28 DÉCEMBRE © CHANNEL FOUR TELEVISION CORPORATION, COUNTY HALL ARTS AND NUMBER FILMS LIVING LIMITED 2022. TOUS DROITS RÉSERVÉS. HHHHH THE TELEGRAPH HHHHH THE GUARDIAN HHHHH DAILY MAIL

CORSAGE

Loin de la fresque historique, Marie Kreutzer propose une étude de caractère aussi riche que revêche, déroulée sur six mois de la vie d’Élisabeth d’Autriche. Un film porté par l’excellente Vicky Krieps qui décorsète Sissi et la regarde exister au-delà d’une recherche maladive de beauté.

De Noël 1877, où l’impératrice célèbre son quarantième anniversaire, à l’été suivant, Corsage s’intéresse à la trajectoire intime d’une femme cadenassée dans son rôle, asservie par la volonté d’éternelle jouvence que lui impose un monde d’hommes. Quand enfin elle se déleste de sa couronne, d’imposantes coiffures viennent sertir son visage avec une pesanteur éminemment psychologique. Le nouveau long métrage de Marie Kreutzer envoie valser la représentation de l’impératrice figée par la trilogie des Sissi d’Ernst Ma-

rischka. La réalisatrice autrichienne entretient un appétit immense pour son personnage. À des plans classiques d’une maîtrise esthétique absolue, elle adjoint des formes plus flottantes, qui réfléchissent l’enfermement et la libération. C’est notamment grâce aux premières heures du cinématographe – et en une révérence aux joies de l’animation –qu’Élisabeth reconquiert sa personne. Un nouveau souffle que porte avec une habileté folle l’actrice luxembourgeoise Vicky Krieps (qui a décroché le Prix d’interprétation Un certain regard pour le rôle à Cannes cette année) et qu’accompagne avec maestria la musicienne française Camille, dont la bande originale est parcourue d’envolées et de respirations bouleversantes.

Corsage de Marie Kreutzer, Ad Vitam (1 h 53), sortie le 14 décembre

GODLAND

Le film conte l’épopée âpre d’un pasteur danois envoyé par-delà les mers, en Islande, pour photographier la beauté immaculée des lieux et y bâtir une église. Dans un décor naturel infini, les héros brinquebalants – le pasteur et son guide local méfiant –sont hagards et ahuris, la mise en scène semble conditionnée par l’hostilité du climat. Pálmason soigne la reconstitution d’un ci-

néma primitif par le cadre fixe et les teintes de la pellicule, saturées et irréelles, évoquant la colorisation artificielle des autochromes. Mais c’est par le travail naturaliste du son qu’il ramène Godland dans le présent : les éléments naturels sont méticuleusement enregistrés, la pluie, le vent, les herbes qui bruissent. L’humidité et le froid traversent l’écran. La rencontre avec la jeune Anna, une habitante de l’île dont le père voit le pasteur d’un mauvais œil, allège le principe formel : la caméra se met à suivre lentement les personnages, pendant que s’installe une communauté d’autochtones autour de l’église en construction. Ce fléchissement culmine dans un merveilleux panoramique embrassant toutes les petites joies qui composent un banquet de mariage. C’est cela qui préside à la beauté de Godland : réinventer l’image d’archives en restituant leurs sensations enfouies par le temps.

Corsage envoie valser

52 Cinéma > Sorties du 14 décembre au 25 janvier no 194 – hiver 2022-2023
SORTIE LE 21 DÉCEMBRE SORTIE LE 14 DÉCEMBRE
la représentation de l’impératrice figée par la trilogie des Sissi.
LAURA PERTUY Godland de Hlynur Pálmason, Jour2fête (2 h 23), sortie le 21 décembre
Dans une reconstitution épique et sensorielle, Hlynur Pálmason nous projette dans l’Islande du xix  siècle, au cœur des relations empreintes de violence entre premiers colons danois et autochtones.
THOMAS CHOURY
e
D’APRÈS UNE HISTOIRE VRAIE Oulaya Amamra Lina El Arabi Niels Arestrup AVEC LA PARTICIPATION DE PARCE QUE SON RÊVE DE DIRIGER UN ORCHESTRE ÉTAIT PLUS FORT QUE TOUT Easy Tiger et Estello Films PRÉSENTENT UN FILM DE Marie-Castille Mention-Schaar SCÉNARIO Clara Bourreau ET Marie-Castille Mention-Schaar DIVERTIMENTO D’APRÈS PHOTOS GUY FERRANDIS AU CINÉMA LE 25 JANVIER

STELLA EST AMOUREUSE

Suite de son autofiction Stella (2008), Stella est amoureuse de Sylvie Verheyde retrouve l’héroïne au moment des premières sorties et des premières amours. Ce touchant récit initiatique nous immerge avec élan dans la conscience d’une ado des eighties qui brûle de vivre.

Dans Stella, Sylvie Verheyde racontait ce sentiment qu’avait sa jeune protagoniste d’être décalée. Arrivant en sixième dans un lycée parisien huppé alors qu’elle venait d’un milieu plus modeste (ses parents travaillent dans un café ouvrier à la périphérie de Paris), la jeune fille apprenait les codes sociaux hyper réglés de la bourgeoisie.

Dans Stella est amoureuse, quelques années après, on retrouve Stella (la magnétique Flavie Delangle, qui reprend le rôle autrefois tenu par Léora Barbara) toujours en train

de chercher sa place. Dans le café de ses parents, l’atmosphère nocturne et enfumée devient étouffante, entre son père (parfait Benjamin Biolay) qui se noie dans l’alcool et voit d’autres femmes, et sa mère (touchante Marina Foïs) qui doit gérer seule le café, se consolant dans les bras d’un type que Stella trouve bien lourd. Immergeant la jeune fille, qui a l’âge de passer le bac, dans l’agitation du bar, Sylvie Verheyde recrée avec tendresse ce Paris des cafés populaires où elle-même a grandi, et montre comment progressivement Stella trouve sa respiration ailleurs, dans d’autres nuits.

C’est dans la légendaire boîte Les Bains Douches, épicentre de la fête parisienne dans les années 1980, qu’elle va s’émanciper et tomber amoureuse d’un danseur au charisme fou, André. La cinéaste filme la boîte un peu avant les années sida, à la façon d’un îlot halluciné de lumières et de sons qu’elle sublime dans des plansséquences d’une légèreté rêveuse. C’est ici comme un fantasme qu’elle dépeint sans nostalgie, duquel exulte même une énergie contemporaine puisqu’on voit des danses, comme le voguing, qui enflamment encore les dancefloors aujourd’hui. Le légendaire

côté sélect des Bains est ici approché comme un univers de rites de passage : il faut avoir tel look, prendre telle attitude pour prétendre pouvoir faire partie des différents clans qui s’y rencontrent. Pétrie de tous ses complexes sociaux, Stella tente de s’imposer, de garder la face lorsqu’André lui parle musique dans des termes qu’elle ne maîtrise pas. Autant sa voix off est exaltée comme dans une romance emportée façon La Boum, autant elle adopte souvent une moue distante, glacée, comme sur les pochettes de disques synth-wave élégantes et mystérieuses qu’écoutaient les « jeunes gens modernes » qui peuplaient les Bains. C’est alors dans ce côté drôlement éparpillé que Stella est amoureuse trouve sa justesse pour raconter l’adolescence.

Trois questions

Pourquoi avoir eu envie de retrouver Stella maintenant ?

Venant d’un milieu très populaire, Stella se rend compte qu’elle évolue différemment de ses parents, qu’elle n’est pas non plus comme les filles du grand lycée parisien où elle étudie.

Elle doit trouver sa place, et j’ai l’impression que, ça, c’est très accru et généralisé pour la génération d’ados d’aujourd’hui.

Ils ont un peu à réparer le monde, à le réinventer, à redéfinir leurs buts.

À SYLVIE VERHEYDE

C’est aussi son histoire de famille ; On parle de moi, de sa grandmère. Travailler avec mon fils, ça devenait aussi un enjeu : il ne fallait pas que je me rate.

Vous diriez que c’est en boîte de nuit que vous vous êtes trouvée, pour ensuite devenir artiste ?

Stella

est amoureuse de Sylvie Verheyde, KMBO (1 h 50), sortie le 14 décembre

Vous avez écrit le film avec votre fils, William Wayolle. Qu’a­t­il apporté de sa propre jeunesse ?

Il a aussi monté le film avec moi.

Je pense qu’il a apporté de la légèreté, de l’énergie, sa drôlerie.

Le fait qu’on soit mère et fils, ça nous permet d’aller plus vite.

Oui. La danse a été ma première ouverture. Le monde de la nuit, c’est un espace de fiction où on peut s’inventer un personnage, montrer quelque chose de soi qu’on n’affiche pas ailleurs. À l’époque, c’était aussi un lieu où se mélangeaient les classes sociales. J’ai voulu qu’on soit dans la tête d’une ado qui découvre ce monde, ne surtout pas avoir un point de vue d’adulte dessus.

54 Cinéma > Sorties du 14 décembre au 25 janvier no 194 – hiver 2022-2023
UN FILM DE LÉONOR SERRAILLE BLUE MONDAY PRODUCTIONS PRÉSENTE
PETIT FRERE © 2022 BLUE MONDAY PRODUCTIONS –FRANCE CINÉMA AU CINÉMA LE 1 ER FÉVRIER
ANNABELLE LENGRONNE STÉPHANE BAK KENZO SAMBIN AHMED SYLLA
UN

FIÈVRE MÉDITERRANÉENNE

SORTIE LE 14 DÉCEMBRE

La comédie dépressive est un genre très sérieux, qui nécessite paradoxalement une grande douceur. Maha Haj l’a bien compris. Son héros, Walid, est un écrivain palestinien raté qui vit à Haïfa, en Israël, avec sa famille. Il devient bientôt ami avec son voyou de voisin, Jalal. De combine en combine, Walid re-

prend goût à la vie, à moins qu’il ne se serve de Jalal pour assouvir un projet secret… Une fois posée cette trame de buddy movie, ce film étonnant navigue avec un équilibre gracieux entre ironie noire et absurde tragique. Maha Haj construit les antagonismes de ce duo dans des cadres serrés et fixes. Que cache cette affinité improbable ? La réponse est dans cette « fièvre méditerranéenne » du titre, qu’une médecin diagnostique au fils de Walid, victime de violents maux de ventre. Il s’agirait d’une maladie héréditaire, typique de la région. Dans le récit, elle est surtout le symptôme du mal-être identitaire d’une famille palestinienne qui ne trouve pas sa place en Israël. Le film effleure cette parabole politique sans s’y attarder, comme happé par l’ambiguïté d’une amitié qui culmine dans un final tchekhovien, où l’on découvre trop tard que Walid et Jalal se ressemblaient sans le savoir.

LÉA ANDRÉ-SARREAU

LA PASSAGÈRE

SORTIE LE 28 DÉCEMBRE

Autrice de nombreux courts repérés en festival, Héloïse Pelloquet passe au format long avec brio. Avec La Passagère, elle reconfigure les genres de la chronique et du mélodrame et livre le récit vibrant d’un affranchissement, porté par un casting brillant.

Avec La Passagère, Héloïse Pelloquet retourne sur l’île de Noirmoutier qu’elle connaît bien (Côté cœur, L’Âge des sirènes) pour y installer son couple de pêcheurs, beaux et amoureux marins (Cécile de France et Grégoire Monsaingeon). Ce qu’elle réussit d’abord à rendre vibrant, c’est cette chose anodine et vertigineuse que représente la chronique, et plus particulièrement la chronique de couple. Il y a dans la proximité avec laquelle la cinéaste filme ses personnages ce rapport organique qu’établit la caméra, quelque chose qui solidifie cette histoire, comme si en une

étreinte surgissait tout le hors-champ de cet amour durable. C’est avec cette même impulsion qu’Héloïse Pelloquet regarde longuement les gestes au travail, avec la mer et le soleil comme matières mouvantes, ambiguës, rugueuses. Et puis il y a cet érotisme et cette sexualité, nouveaux parce qu’affranchis de la tyrannie des codes du genre masculin et féminin, qui surgissent quand le film se transforme en mélo au contact d’un nouvel apprenti dans le foyer (Félix Lefebvre). L’île de Noirmoutier par Agnès Varda (Les Créatures) était le lieu d’imagination d’un écrivain tourmenté, enfermant sa belle et jeune épouse dans une image figée. Avec La Passagère, l’image bouge, s’extirpe du schéma amoureux pour regarder l’aventure à l’horizon.

La Passagère d’Héloïse Pelloquet, Bac Films (1 h 35), sortie le 28 décembre

56 Cinéma > Sorties du 14 décembre au 25 janvier no 194 – hiver 2022-2023
Avec un humour désespéré, la cinéaste palestinienne Maha Haj (Personal Affairs) orchestre la rencontre entre deux hommes que tout oppose. Elle a décroché un Prix du scénario mérité dans la sélection Un certain regard à Cannes en mai.
La cinéaste regarde les gestes au travail, avec la mer et le soleil mouvants, ambigus, rugueux.
MARILOU DUPONCHEL Fièvre méditerranéenne de Maha Haj, Dulac (1 h 50), sortie le 14 décembre
UN FILM DE MOUNIA MEDDOUR PAR LA RÉALISATRICE DE PAPICHA THE INK CONNECTION & HIGH SEA PRODUCTION PRÉSENTENT
AFFICHE © STUDIO AGENT DOUBLE PHOTO © ETIENNE ROUGERY
AU
AVEC NADIA KACI HILDA AMIRA DOUAOUDA MERIEM MEDJKANE ZAHRA DOUMANDJI SARAH GUENDOUZ
LYNA KHOUDRI RACHIDA BRAKNI HOURIA
CINÉMA LE 15 MARS

SORTIE

Charlotte Vandermeersch et Felix Van Groeningen (Alabama Monroe) déploient une amitié masculine à travers plusieurs décennies, sur fond de différences sociales et de paysages alpins grandioses. Prix du jury à Cannes.

Été 1984. Pietro, un enfant citadin et timide, passe ses vacances dans un village reculé du Val d’Aoste et se lie d’amitié avec Bruno, qui y vit toute l’année. Devenus adultes, les deux garçons se retrouvent de façon régulière, persuadés que leur amitié les protègera des affres de l’existence… Adapté du roman éponyme de Paolo Cognetti (2017 pour la traduction française), ce film, co -

réalisé par les Belges Charlotte Vandermeersch et Felix Van Groeningen ( La Merditude des choses, Alabama Monroe), prend le parti d’une narration par ellipses concentrée sur les moments forts d’une amitié masculine qui court sur plus de trente ans. Si une telle structure se heurte à quelques clichés (comme le traitement furtif des personnages féminins), l’esthétique des Huit Montagnes fait éprouver le gouffre mental qui guette les héros. Le format carré de l’image accentue l’immensité de montagnes qui semblent beaucoup trop vastes pour l’expérience humaine, enfermant les protagonistes dans leurs traumatismes passés. À travers une fable qui donne son titre à l’histoire, et s’appuyant sur ses deux charismatiques interprètes (Luca Marinelli et Alessandro Borghi), Les Huit Montagnes dessine in fine une ode brûlante aux puissances de l’amitié.

SORTIE LE 28 DÉCEMBRE

Du jour au lendemain, un homme décide de ne plus adresser la parole à son meilleur ami, amorçant le début d’une descente aux enfers… Entre comédie absurde et tragédie à la lisière du fantastique, Martin McDonagh signe un film dans la lignée de son multiprimé 3 Billboards.

Sur une île de la côte irlandaise au début du xxe siècle, le quotidien de Pádraic (Colin Farrell) est bouleversé le jour où Colm (Brian Gleeson), qui a pris pour habitude de l’accompagner tous les jours au pub du coin, décide de ne plus lui parler pour se concentrer sur la composition d’un morceau de musique. À Inisherin, la beauté spectaculaire du littoral est proportionnelle à l’isolement des fermiers et des paysans qui ont élu domicile sur ce bout de caillou, au large duquel résonnent les canons des navires de guerre. Face à l’en-

têtement incompréhensible de Colm, Pádraic se met à dos le reste du village, qui ne voit en lui qu’un pilier de bar un peu demeuré, tout juste bon à tenir compagnie à son âne… Dans un rôle pour lequel il a remporté le Prix d’interprétation à Venise, Colin Farrell campe cet ahuri de compétition qui, aussi déroutant dans sa naïveté à toute épreuve que dans ses soudains accès de colère, se retrouve malgré lui embarqué dans la spirale de violence prédite par la sorcière locale (la banshee du titre). Le scénario, qui oscille entre comédie et tragédie, progresse quant à lui avec malice en lézardant d’un registre à un autre, à la manière du précédent film de Martin McDonagh, 3 Billboards. Les panneaux de la vengeance, dont Les Banshees d’Inisherin reconduit toute l’efficacité dramatique.

58 Cinéma > Sorties du 14 décembre au 25 janvier no 194 – hiver 2022-2023
Sur l’île d’Inisherin, le village voit en Pádraic un pilier de bar un peu demeuré.
LES BANSHEES D’INISHERIN
LES HUIT MONTAGNES
CORENTIN LÊ Les Banshees d’Inisherin de Martin McDonagh, Walt Disney (1 h 54), sortie 28 décembre
Les Huit Montagnes de Charlotte Vandermeersch et Felix Van Groeningen, Pyramide (2 h 27), sortie le 21 décembre DAMIEN LEBLANC
LE FILM PRÉFÉRÉ DES SPECTATEURS AU CINÉMA LE 25 JANVIER

IN VIAGGIO

Le documentariste Gianfranco Rosi (

) confronte des images de voyages diplomatiques du pape François avec celles de drames (guerres, naufrages de migrants) se déroulant dans les pays où celui-ci se rend. De ce montage naît un saisissant sentiment d’absurdité.

Dans son documentaire Fuocoammare (2016), Gianfranco Rosi filmait d’un côté les migrants qui débarquent à Lampedusa, de l’autre les locaux qui vivent dans une quasiindifférence envers les premiers. Dans In viaggio, qui suit les voyages du pape, le

cinéaste adopte une construction proche de ce précédent film, celle du montage parallèle. On assiste d’un côté aux déclarations de l’émissaire religieux pour l’accueil et la solidarité avec les migrants ou contre la guerre, de l’autre à des scènes de violences et de misère. Un peu comme dans le récent Pacifiction. Tourment sur les îles d’Albert Serra, Rosi observe alors l’épuisement d’une parole politique, son peu de prise sur le réel. Malgré toute sa bonne volonté, le pape a beau mettre en lumière les drames lors de cérémonies officielles (plaidant contre les ventes d’armes aux États-Unis, contre la pollution de l’environnement aux Philippines, ou condamnant les violences sexuelles dans son propre fief), rien ne paraît changer. In viaggio interroge alors les rouages de ce rôle de représentation, comme pour mieux inspirer la réflexion sur d’autres moyens efficients de faire bouger les choses.

JOYLAND

Lauréat de la Queer Palm cette année à Cannes, Joyland saisit par la soif de liberté qui électrise ses personnages, sa mise en scène audacieuse et la justesse de ses interprètes, au service d’un féminisme revigorant.

C’est avec une douceur absolue, malgré l’obscurité que travaille sa photographie soignée, que Joyland pénètre le quotidien de Haider. Ce jeune homme discret, moqué pour son manque d’attitudes et d’aptitudes « masculines », vit avec son épouse et la famille de son frère. Un étouffant microcosme sur lequel règne un patriarche qui, obsédé par son honneur, distribue les rôles, et où s’agite, souvent en des heures tardives, une multitude de désirs frustrés. Sommé de travailler, Haider déniche secrètement une place de danseur dans un cabaret où Biba, artiste trans, tente de se faire aimer

du public. Se noue entre ces deux âmes solitaires une attirance irrépressible, malgré tout ce qu’elle engage d’interdits… Dans ce premier long métrage, le Pakistanais Saim Sadiq réfléchit aux rôles prédéterminés au sein du couple, de la sphère familiale mais aussi du monde du travail ; et dézingue tout sur son passage. Car s’il semble suivre la trajectoire de Haider, personnage bouleversant qui explore sa féminité avec fougue, le film s’appuie surtout sur lui pour mieux regarder les deux femmes qui l’entourent, toutes deux éprises d’accomplissement professionnel. Un drame d’une remarquable ampleur, servi par une troupe d’acteurs et d’actrices exceptionnels.

cinéaste dézingue

60 Cinéma > Sorties du 14 décembre au 25 janvier no 194 – hiver 2022-2023
SORTIE LE 14 DÉCEMBRE
Le
les rôles prédéterminés dans le couple, la sphère familiale et le monde du travail.
Joyland de Saim Sadiq, Condor (2 h 06), sortie 28 décembre LAURA PERTUY In viaggio de Gianfranco Rosi, Météore Films (1 h 20), sortie 14 décembre Sacro GRA, Notturno QUENTIN GROSSET

Crédits non contractuels • Photo © Laure Chichmanov • Design Benjamin Seznec TROÏKA.

UN FILM DE HÉLOÏSE PELLOQUET LA PASSAGÈRE WHY NOT PRODUCTIONS & FACE NORD FILMS PRÉSENTENT © 2021 Face Nord Films Why Not Productions LE 28 DÉCEMBRE « UNE HISTOIRE D’AMOUR ET DE LIBERTÉ » ELLE « TROUBLANT, INATTENDU, EXCITANT » CAUSETTE

PROFESSEUR YAMAMOTO PART À LA RETRAITE

Le documentariste singulier et féru d’imprévus Kazuhiro Soda filme le départ à la retraite d’un psychiatre japonais.

Le portrait passionnant et poétique d’un homme qui s’est occupé toute sa vie de ses patients et doit désormais veiller sur sa femme.

Entre le professeur Yamamoto et ses patients, l’heure des adieux est arrivée. Un moment délicat où le psychiatre doit s’effacer plus encore que d’habitude pour rompre en douceur un lien fort et complexe, noué au fil des ans entre un thérapeute pionnier au Japon d’une approche plus « humaine » de cette médecine et des individus pleins

de gratitude mais angoissés à l’idée de le perdre. La caméra de Kazuhiro Soda s’immisce dans ces consultations stratégiques au cours desquelles ce médecin, sur le départ mais toujours entièrement dévoué à sa pratique, partage une forme de sagesse aux légers accents bouddhistes. Le tournage de ces séquences émouvantes, au plus proche d’échanges d’habitude secrets, est le fruit d’une relation de confiance commencée presque quinze ans auparavant avec Mental, pour lequel Soda avait filmé pendant deux ans les patients du professeur Yamamoto. Le film bascule ensuite dans le portrait intime de la relation entre ce professeur de 82 ans et sa femme, Yoshiko. C’est désormais vers elle, longtemps restée dans l’ombre, s’épuisant à s’occuper des patients que le professeur ramenait parfois à la maison, que son mari s’efforce de diriger sa bienveillance.

PAR CŒURS

SORTIE LE 28 DÉCEMBRE

Benoît Jacquot nous fait pénétrer l’intimité d’Isabelle Huppert et de Fabrice Luchini lors de leurs répétitions, à l’été 2021, pour deux spectacles différents au Festival d’Avignon. Un documentaire précieux sur leur méthode de travail, qui saisit en montrant leurs fragilités.

Ce sont deux acteurs qu’on a l’habitude de voir briller d’intensité. Aussi, le fait de les regarder dans des temps de latence, dans leurs tâtonnements, leurs doutes, offre une perspective à la fois inédite et spectaculaire. Devant le dispositif (deux caméras surmontées d’un micro, de la légèreté pour plus d’abandon) imaginé par Benoît Jacquot et la chef-opératrice Caroline Champetier, Isabelle Huppert et Fabrice Luchini se confient comme jamais sur leur technique, leurs blocages, le trac aussi. Huppert s’apprête à jouer La Cerisaie

de Tchekhov dans la cour d’honneur du Palais des papes, dans une mise en scène de Tiago Rodrigues, et on la voit sollicitée de toutes parts, pour son costume, son maquillage. Toujours en mouvement dans les coulisses, elle se répète son texte à haute voix et bute sur une réplique. Luchini, lui, est plus statique, sur une petite scène : on le voit assis, apportant les dernières retouches et variations à son seul-en-scène, une lecture de Nietzsche. L’acteur cite Louis Jouvet parlant du fait de jouer : « Cette pratique de sorcellerie qui va éteindre ton moi personnel. » Et c’est bien cette rencontre un peu magique entre un texte et un comédien qu’explore Jacquot avec Par cœurs. La beauté du film réside en ce que, à la fin, cet acte quasi sorcier qu’est le jeu reste toujours aussi mystérieux.

Par cœurs de Benoît Jacquot, Les Films du Losange (1 h 16), sortie 28 décembre

62 Cinéma > Sorties du 14 décembre au 25 janvier no 194 – hiver 2022-2023
Regarder les acteurs dans leurs doutes offre une perspective inédite.
QUENTIN GROSSET Professeur Yamamoto part à la retraite de Kazuhiro Soda, Art House (1 h 59), sortie le 4 janvier TRISTAN BROSSAT

FILM DE SYLVIE VERHEYDE

THOMAS ET MATHIEU VERHAEGHE présentent
UN
LOUISE MALEK PRUNE RICHARD AGATHE SALIOU CLAIRE GUINEAU LÉONIE DAHAN-LAMORT PAUL MANNIEZ DIXON LE 14 DECEMBRE AU CINEMA

REWIND & PLAY

En 1969, Thelonious Monk participe à l’émission française Jazz Portrait. Entre l’interprétation de quatre de ses titres, l’Américain répond aux questions d’Henri Renaud, pianiste et producteur d’émissions musicales. « Donner l’impression qu’on est en direct, c’est ça qui est moderne », dit celui-ci, un brin pédant, dans un plan qui dévoile la mise en place du show télé, les techniciens qui s’installent. Alors qu’il se documentait pour écrire un film (qui

reste à venir) sur Monk, Alain Gomis a découvert ces rushs non montés parmi les images que lui a envoyées l’INA. On y voit un Monk qui dégouline de sueur à mesure qu’il descend les verres de whisky et devient mutique face aux questions sans intérêt ou désobligeantes – le musicien raconte notamment le souvenir amer d’un premier séjour humiliant en France, en 1959, que l’intervieweur, aveuglé par un impensé raciste, demande à gommer. Le cinéaste franco-sénégalais rembobine et remet sur lecture les minutes de cette entrevue qui devient dialogue de sourds, assemble le phrasé syncopé et entêtant du piano avec le soliloque du journaliste qui s’estompe jusqu’à l’inaudible. On comprend alors qu’aucun dialogue n’était possible sur la piste de ce cirque médiatique, entre celui qui ne veut pas entendre les vraies réponses à ses questions et celui dont la réplique favorite reste : « Je me contente de jouer. »

L’ENVOL

Avec ce conte envoûtant et très inspiré, l’Italien Pietro Marcello (Martin Eden, Bella e perduta) suit une héroïne frondeuse dans la Normandie de l’entre-deux-guerres en superposant différents langages de cinéma. Au milieu de L’Envol s’élève l’hypnotique Juliette Jouan.

Librement inspiré du court mais culte roman Les Voiles écarlates (1923) de l’auteur russe et figure du réalisme romantique Alexandre Grin, L’Envol en retient toute la féérie. À son retour de la Grande Guerre, Raphaël, un veuf taiseux, rencontre Juliette, sa toute jeune fille. L’enfant grandit dans un corps de ferme délabré mais peuplé d’êtres doux et joueurs. Au village, on murmure qu’elle serait née d’un adultère avec le tavernier – quand il s’agit en fait d’un viol commis par l’intéressé. Accusée de sorcellerie, la jeune femme connaît

une adolescence mâtinée de rêveries solitaires, jusqu’à l’irruption d’un aviateur volage (Louis Garrel). Sur cette trame classique, Pietro Marcello engage une recherche ludique et harmonieuse sur la forme. L’Envol voyage ainsi entre documents d’archives, caméra subjective ou encore plans très composés dans lesquels s’élance en chanson l’héroïne, que campe la fée Juliette Jouan (lire p. 16), dont c’est le tout premier rôle. Le cinéaste italien joue des arythmies et des contretemps, Raphaël s’évadant à l’accordéon dans des scènes presque documentaires, quand la voix cristalline de sa fille envoûte un monde où peine à survivre la magie. Funambule mélomane, Pietro Marcello possède un talent certain pour réenchanter le cinéma.

L’Envol de Pietro Marcello, Le Pacte (1 h 40), sortie le 11 janvier

rêveries solitaires, jusqu’à l’irruption d’un aviateur volage.

Juliette vit des

64 Cinéma > Sorties du 14 décembre au 25 janvier no 194 – hiver 2022-2023
SORTIE LE 11 JANVIER SORTIE LE 11 JANVIER LAURA PERTUY Rewind & Play d’Alain Gomis, JHR Films (1 h 05), sortie le 11 janvier Alain Gomis réalise un passionnant essai sur l’image médiatique du jazzman Thelonious Monk à partir d’une interview donnée en 1969 à la télé française et des rushs de son tournage. RAPHAËLLE PIREYRE

UNE FEMME INDONÉSIENNE

Comment filmer les sentiments d’une femme qui semble avoir renoncé à toute sorte de passion ? Avec cette valse cotonneuse d’une fascinante rigueur formelle, la réalisatrice Kamila Andini sonde les profondeurs d’un monde intime, cadenassé par son époque.

Libre adaptation d’un roman indonésien centré sur Raden Nana Sunani, une Sundanaise (l’une des principales ethnies du pays) qui a mené il y a plus d’un demisiècle une vie banale et méconnue dans l’ouest de Java, Une femme indonésienne prend la forme d’un voyage mémoriel aux accents universels. Les troubles politiques et sociaux survenus au lendemain

pour son quatrième long métrage, la cinéaste de 36 ans invoque certains fantômes de son pays tout en élargissant la carte de son récit. Au fond de l’Indonésie rurale et bourgeoise des années 1960 qu’elle met en scène, le destin particulier de Nana reflète aussi les maux, séculaires, de toutes les femmes piégées dans un monde d’hommes et condamnées à enfouir leur peine au plus profond d’elles-mêmes. Écho d’un tel malaise, le film s’ouvre sur une scène de fuite en forêt aux allures de cauchemar. On y suit la foulée inquiète de l’héroïne, fuyant son présent et les monstres du hors-champ – soit les lames de la purge anticommuniste qui ont déjà fait d’elle une orpheline et une veuve. Quinze ans plus tard, la voici installée au sein d’une grande maison en compagnie de son second mari, bien plus âgé, sauvée des ténèbres de la jungle.

Refuge insoupçonné ou autre cauchemar à la lueur du jour ? Maniant l’ellipse pour montrer cette nouvelle vie étonnamment sereine, enrichie d’étoffes traditionnelles, de plusieurs domestiques et d’un époux qui a l’air d’échapper au cliché du vieux tyran libidineux, Andini cultive l’art du huis clos avec un mélange de raffinement et de pudeur. Dans ce décor familial douillet, le soin obsessionnel accordé au découpage et à la lumière n’est pas sans rappeler la volonté de contrôle de l’héroïne. Même si, ici, chaque mot, chaque rituel silencieux, chaque main tendue devant le miroir ou les compositions florales ne fait qu’accentuer la solitude de Nana (Happy Salma, magnifique dans ce rôle d’épouse et de mère mue par le sens du devoir, devenue comme hermétique à sa propre existence). Mélodrame au ralenti, d’une beauté si sophistiquée qu’elle en deviendrait presque intimidante, Une femme indonésienne ne manque pas de nuances ni de surprises. À commencer par ces scènes fiévreuses en extérieur – et en musique – placées sous l’influence de Wong Kar-wai. Sans oublier la présence lumineuse d’Ino (Laura Basuki, Prix du meilleur second rôle à Berlin), jeune maîtresse du patriarche qui se lie d’amitié avec celle qui aurait très bien pu être sa rivale. Un habile récit de sororité entre deux figures lucides, partageant souvent le même plan et les mêmes envies d’ailleurs, perdues dans leurs pensées.

Une femme indonésienne, de Kamila Andini, ARP Sélection (1 h 43), sortie le 21 décembre

65 Sorties du 14 décembre au 25 janvier <---- Cinéma hiver 2022-2023 – no 194 UN FILM DE SAIM SADIQ crédits non contractuels création Kévin Rau TROÏKA “ LA RÉVÉLATION CANNOISE ” LES CAHIERS DU CINÉMA “ UNE SOIF DE LIBERTÉ ÉLECTRISANTE ” TROIS COULEURS AU CINÉMA LE 28 DÉCEMBRE
de l’indépendance, l’héritage culturel du peuple sundanais (originaire de Jakarta, Kamila Andini se souvient des histoires transmises par sa grand-mère) : OLIVIER MARLAS

VENEZ VOIR

Le brillant réalisateur espagnol Jonás Trueba (Eva en août, Qui à part nous) poursuit son exploration existentielle et sensitive avec ce conte resserré et délicieusement bavard, dans lequel deux couples questionnent leur idée du bonheur.

Film après film, Jonás Trueba (lire p. 26) perfectionne l’art de la variation autour des mêmes motifs. Venez voir est aussi court que son précédent film, Qui à part nous, était fleuve. Ici, deux couples de trentenaires se retrouvent dans un bar madrilène. L’un a déménagé en périphérie et attend un enfant ; l’autre a la conviction que procréer ne mène

à rien. Six mois plus tard, ils se retrouvent à la campagne autour d’un dîner arrosé, au cours duquel les certitudes de chacun sont mises à l’épreuve… Le cinéma rohmérien de Jonás Trueba, qui exhibe la fragilité des liens affectifs à la faveur d’ellipses et de cycles saisonniers, trouve une grande force d’incarnation en évoquant ici les conséquences du Covid. Malgré une série d’oppositions (l’urbain et la campagne, l’individualisme et la collectivité), sa mise en scène impressionniste trouble le manichéisme. La virtuosité des dialogues donne raison puis tort à chacun, la caméra organise le débat d’idées en champ-contrechamp, avant d’apaiser les rapports de force en un plan large sur une partie de ping-pong enfantine. Reste un remède : faire des films ensemble pour retrouver l’utopie. C’est ce que la mise en abyme finale, qui nous dévoile les coulisses du tournage, suggère avec malice.

NOS SOLEILS

réalisatrice du remarqué Été 93, Carla Simón, signe un deuxième film étonnant de maturité sur une famille de paysans espagnols qui doit laisser ses vergers pour faire place à des panneaux solaires. Entre réalisme et onirisme, Nos soleils a remporté l’Ours d’or à la Berlinale.

Ils sont nombreux, entre le doux grandpère ; ses sœurs, son fils ; l’épouse, les sœurs et le beau-frère de celui-ci ; et la ribambelle d’enfants et d’ados… Tous s’occupent à leur manière de l’exploitation familiale : une telle meute qu’on peine à les distinguer, jusqu’à abdiquer, car c’est moins ce qui semble intéresser Carla Simón (lire p. 26) que l’idée du collectif, de la lutte et des souvenirs partagés comme un seul corps. On pense beaucoup aux Merveilles d’Alice Rohrwacher (2015) et à sa famille produisant du miel en

autarcie dans une ferme italienne. Nos soleils décrit, avec la même précision documentaire transfigurée par une photographie solaire, une révolte pour l’indépendance et la qualité d’une vie simple contre les saillies du capitalisme. Le tour de force du film, c’est de forger une dramaturgie à l’image de ce flux organique : sans grands retournements de situation, mais sans pour autant délaisser les enjeux – les actions des paysans pour se faire payer décemment leurs récoltes face aux cassages de prix de la grande distribution, la sourde rébellion d’un fils humilié par son père… Du haut de ses 36 ans, Carla Simón maîtrise déjà parfaitement l’art de nous happer dans son univers atemporel et nous faire subtilement adhérer à ses combats – cruellement d’actualité.

Nos soleils de Carla Simón, Pyramide (2 h), sortie le 18 janvier

66 Cinéma > Sorties du 14 décembre au 25 janvier no 194 – hiver 2022-2023
La
SORTIE LE 4 JANVIER
Nos soleils décrit une révolte contre le capitalisme pour la qualité d’une vie simple.
Venez voir de Jonás Trueba, Arizona (1 h 04), sortie le 4 janvier LÉA ANDRÉ-SARREAU

INTERDIT AUX CHIENS ET AUX ITALIENS

En racontant l’histoire de sa famille, d’origine piémontaise, sur un demisiècle, Alain Ughetto déploie un récit intime et humaniste de la migration et raconte les fracas de l’Europe du début du xx  siècle. On ose le dire : c’est un chef-d’œuvre.

L’animation permet tout, même de traverser le temps et la tombe. C’est grâce à elle qu’Alain Ughetto entame un tendre dialogue avec Cesira, sa grand-mère adorée, pour mieux comprendre d’où il vient. Doublée par la voix méridionale d’Ariane Ascaride, cette dernière lui raconte l’histoire de leur famille. Du petit village d’Ughettera (« la terre des

Ughetto »), aux cœurs des montagnes piémontaises, jusqu’en France, terre promise à l’accueil pour le moins frileux. C’est un récit de survivances : celle de la tendresse d’un petit-fils pour sa nonna qui n’est plus, celle de l’amour d’un couple à l’écho retentissant, mais aussi celle d’une résilience commune aux exilés. La puissance d’Interdit aux chiens et aux Italiens tient à sa manière de raconter l’histoire par le prisme de l’intime. Il retrace aussi bien les débuts torturés de l’Europe du xxe siècle, où famines et épidémies succèdent aux guerres, que les annales de l’immigration italienne et, plus largement, de toutes les migrations, dans ce qu’elles ont de douloureux, de beau et d’inévitable. Alain Ughetto donne à voir les invisibles dont il est issu. Ceux qui ont bâti la France et ses infrastructures, comme le barrage de Génissiat, mais qui marchent la tête baissée de peur de perdre ce qu’ils ont si laborieusement gagné. L’idée de construction se retrouve

jusque dans le choix du stop motion pour narrer le récit – où le « faire » l’emporte sur le « dire ». Une animation image par image où la main qui donne vie aux marionnettes intervient de temps à autre à l’écran pour contribuer au dialogue. Où le décor, composé de charbon, de carton ondulé, de noisettes ou même de brocolis, ressuscite une époque, un lieu, une vie. Sans jamais se départir d’un certain humour du désespoir cher à la comédie italienne, Alain Ughetto démontre bien, dans cet hommage à sa famille et à ses frères et sœurs d’exil, qu’il n’y a pas d’amour, juste des preuves d’amour.

Interdit aux chiens et aux Italiens d’Alain Ughetto, Gebeka Films (1 h 10), sortie le 25 janvier

Trois questions

Pourquoi avoir voulu raconter l’histoire de votre famille en stop motion ?

Tout ce que j’ai appris de mon père, je l’ai appris par les mains. Il parlait très peu, mais il bricolait beaucoup. Alors je bricolais avec lui. J’ai su ensuite que mon grand-père fabriquait ses outils, ses râteaux, ses pelles, et qu’il avait transmis ce savoir à mon père.

La meilleure façon de les raconter était donc d’en passer par mes mains… aidées de centaines d’autres pour animer ces marionnettes.

À ALAIN UGHETTO

Les éléments du décor semblent également raconter votre histoire…

Quand je suis allé voir le fameux village d’Ughettera, d’où venait ma famille en Italie, il n’y avait plus rien. De leur travail de paysan ou de charbonnier, il ne reste plus que des ruines sur lesquelles la végétation a repoussé. J’ai donc récupéré tous les éléments qui faisaient leur quotidien – le charbon, les brocolis, les châtaignes – pour les transformer en montagnes, en arbres ou autres. Dans ce décor, mes ancêtres pouvaient revivre et me raconter leur histoire.

Malgré l’âpreté du récit, votre film ne manque pas d’humour… Je ne voulais pas être plombant. Mais j’ai remarqué que mes références inconscientes, c’était le Néoréalisme de Vittorio De Sica ou la comédie à la Ettore Scola. Il n’y a rien à faire, je suis bien un fils d’Italiens.

67 Sorties du 14 décembre au 25 janvier <---- Cinéma hiver 2022-2023 – no 194 eternel nouvel album disponible IMMORTEL (une seconde), SANG BLEU LE RETOUR DU ROI Akhenaton, Furax Barbarossa, Antoine Elie, Ferdi. INCLUS LES TITRES AVEC LA PARTICIPATION DE
PERRINE
e

À Bucarest en 1972, la jeunesse tente de s’épanouir sous le joug du régime totalitaire de Nicolae Ceaușescu… Le cinéaste roumain Alexandru Belc imagine une fête clandestine au son d’une radio libre violemment réprimée par la police secrète, la Securitate.

C’est comme un mot qu’on se passe en douce. Ce soir, un groupe de jeunes se réunit pour écouter Metronom, l’émission musicale de Cornel Chiriac diffusée clandestinement, et pour écrire une lettre à l’animateur – qui s’est réfugié hors de la Roumanie – pour le remercier de la respiration qu’il offre à

la jeunesse en passant des musiques rock émancipatrices. Ana, 17 ans, se rend à cette fête en espérant danser et retrouver son copain. Mais, une fois là-bas, la police secrète de Ceaușescu fait irruption… La manière dont Alexandru Belc filme la soirée joue beaucoup de la profondeur de champ. Au départ, le mouvement incessant à l’arrière-plan dit toute l’ébullition et la soif de liberté d’ados sous la dictature. Puis, la police ayant immobilisé tout le monde, ce bouillonnement se transforme en paranoïa, les regards s’y font à la fois assujettis et suspicieux, car une taupe a dénoncé cette soirée qui passe des sons occidentaux. À coups d’intimidation et de brutalité, les interrogatoires sont approchés comme des pièges qui se referment sur Ana. Belc montre alors comment l’oppression du pouvoir s’infiltrait insidieusement dans chaque pan de la vie quotidienne, dans une atmosphère de surveillance généralisée.

Le réalisateur de Respiro (2003) brosse le portrait d’une famille italienne des années 1970 coincée dans les conventions, mais dont s’échappent deux figures insoumises : une mère au foyer, campée par Penélope Cruz, et un de ses enfants en pleine prise de conscience.

Malgré le gros plan à la courte profondeur de champ qui isole du contexte, on reconnaît d’emblée son œil noisette souligné de khôl et ses quelques taches de rousseur sur le nez : Penélope Cruz, dans une intensité et une mise en scène dramatique rappelant ses rôles chez Pedro Almodóvar. Depuis l’embrasure de la porte, Adri regarde sa mère, Clara, et sait, à son expression et à sa manière de s’être maquillée, qu’elle vient de pleurer. Mais la mère au foyer ne veut pas que cela soit dit ; elle se met à dresser joyeusement la

table avec ses trois enfants avant le retour du père – qui plombera bien l’ambiance… Dans L’immensità, chronique familiale du point de vue d’un ado qui commence à questionner son assignation de genre, on perçoit des traces d’autres cinémas (Almodóvar, donc, ou encore Michelangelo Antonioni dans une scène de disparition en bord de mer qui évoque L’avventura). Mais la tonalité du film est propre au cinéma d’Emanuele Crialese, naviguant entre noirceur et légèreté, explorant les nuances de personnages certes frondeurs mais dans une éternelle indécision : faire passer en premier ceux qu’ils aiment, ou eux-mêmes ? Question insoluble pour Adri et Clara, piégés dans une interdépendance dont le réalisateur scrute tous les aspects avec une grande sensibilité.

68 Cinéma > Sorties du 14 décembre au 25 janvier no 194 – hiver 2022-2023
Penélope Cruz, intense et dans une mise en scène dramatique, rappelle ses rôles chez Pedro Almodóvar.
L’IMMENSITÀ
SORTIE
LE 11 JANVIER RADIO METRONOM
SORTIE LE 4 JANVIER
TIMÉ ZOPPÉ L’immensità d’Emanuele Crialese, Pathé (1 h 37), sortie le 11 janvier
Radio Metronom d’Alexandru Belc, Pyramide (1 h 42), sortie le 4 janvier QUENTIN GROSSET

LA FAMILLE ASADA

Un photographe met en scène les rêves des membres de sa famille, avant que son travail ne bifurque à la suite du tsunami de 2011 au Japon. Feel­good movie qui se teinte de mélancolie, le film de Ryōta Nakano interroge la trace mémorielle que constitue la photo vernaculaire.

Le film raconte comment le photographe japonais Masashi Asada s’est mis à photographier son père, sa mère et son frère, dans des mises en scène qui se calquaient sur leurs rêves – parfois manqués. Son père aurait voulu être pompier ? Toute la famille en-

file l’uniforme, comme si elle venait d’éteindre un feu. Sa mère fantasmait sur les yakuzas ? La voilà en mère mafieuse, entourée de son mari et ses fils gangsters. Avec une fantaisie visuelle qui tend parfois avec grincement vers le tordu (quand la famille s’amuse à jouer avec le macabre), Nakano envisage le portrait de famille comme un lieu des possibles, une bascule vers la fiction. La deuxième partie du film, quand le tsunami touche le Japon, en 2011, donne une ampleur plus douloureuse à cette conception de l’art vernaculaire. Plutôt que de photographier les siens, Masashi se fait bénévole en aidant les rescapés à retrouver leurs photos de proches disparus. Il imagine alors ces vies déchirées, tente d’en recoller les fragments éparpillés. Affichées de manière anonyme sur un mur, elles sont filmées comme autant d’éventualités de vie individuelles, portant aussi une histoire collective à exposer pour ne pas oublier.

ASHKAL. L’ENQUÊTE DE TUNIS

Le polar, c’est un peu comme la comédie romantique : un genre tellement poncé qu’on s’émerveille de chaque aspérité, de chaque éclat. C’est le cas de l’original et sobre Ashkal, situé dans les Jardins de Carthage, quartier nord de Tunis dans lequel s’élèvent des bâtiments dont la construction avait été lancée sous l’ancien régime puis stoppée par la « révolution de jasmin », en 2011. Alors qu’elle reprend, on découvre sur un chantier un corps calciné… puis d’autres. Deux policiers, Batal et Fatma, mènent

l’enquête. Lui a une famille à nourrir et à protéger ; elle subit la mauvaise réputation qui touche la sienne à cause de son père. Mais ce qui obsède le duo, ce sont ces immolations qui touchent des personnes aux profils différents. Quand la piste du tueur en série se confirme, un témoignage fait prendre un virage inattendu au récit : un jeune homme affirme qu’il a vu un homme non pas « mettre » mais « donner » le feu à une femme. Face à quoi se trouvent nos héros ? Ménageant ses effets, prenant habilement parti de la densité de son atmosphère et des situations qu’il campe patiemment, Ashkal redouble son fond d’un sous-texte politique en sondant le désarroi d’une société prise entre déconstruction et reconstruction. De la belle ouvrage.

Ashkal. L’enquête de Tunis de Youssef Chebbi, Jour2fête (1 h 32), sortie le 25 janvier

Ashkal redouble son fond d’un sous­ texte politique.

69 Sorties du 14 décembre au 25 janvier <---- Cinéma hiver 2022-2023 – no 194
Dans ce polar détonant, à la fois politique et nimbé de mystères, deux flics enquêtent sur des corps brûlés retrouvés sur des chantiers à Tunis. Personnages et caméra serpentent dans des bâtiments fantômes, symboles du choc du « printemps arabe » et de l’ambivalence des fruits qu’il a portés.
SORTIE LE 25 JANVIER La Famille Asada de Ryōta Nakano, Art House (2 h 07), sortie le 25 janvier QUENTIN GROSSET

Cate Blanchett en célèbre cheffe d’orchestre lesbienne ? C’est un grand oui. Sauf que Todd Field use ici de l’indéniable charisme de l’actrice australienne non pour l’iconiser davantage, mais pour questionner avec acuité les notions de domination et de – réel ? – renversement du pouvoir post#MeToo.

Todd Field nous avait laissés, il y a quinze ans, l’œil hagard et la perle de sueur au front avec le bien dérangeant Little Children. De cet amer drame en banlieue chic porté par Kate Winslet et Patrick Wilson, on se souvient particulièrement d’un personnage aux pulsions pédocriminelles qui, s’il parvenait à les réprimer, était dégoûté de lui-même au point de commettre un acte glaçant. Pour son nouveau film, le réalisateur braque ses phares sur un personnage

a priori beaucoup moins problématique. A priori seulement. Lydia Tár (Cate Blanchett), cheffe d’orchestre au sommet de sa carrière qui, quand elle ne voyage pas accompagnée de sa fidèle et énamourée assistante Francesca (Noémie Merlant), rejoint sa violoniste d’épouse Sharon (Nina Hoss) et leur adorable fille dans leur démentiel appartement berlinois. Une vie qu’elle mène comme ses orchestres, tambour battant, la réglant au millimètre près et la saupoudrant d’une bonne dose de culture, d’humour et de bon goût. Des morceaux de bravoure qui composent la première partie du film (Lydia Tár interviewée en public sur sa carrière, entre fausse décontraction et réel délire de maîtrise, ou donnant un cours plein d’emphase et d’autorité à ses élèves « wokes » de la prestigieuse Julliard School), il ne faut pas retenir chaque détail – même si certains auront une grande importance. L’héroïne, ses interlocuteurs et, bien sûr, le réalisateur se chargeront pour nous de les réagencer, comme les infinies variations d’une même symphonie, au fil de rumeurs malaisantes qui grossiront autour de la cheffe d’orchestre. Si la maestro a du

talent et de l’ambition, elle ne peut pas, quoi qu’elle dise son élève, échapper à son identité de femme lesbienne quinquagénaire dans le contexte où elle est parvenue à se hisser – soit un système patriarcal basé sur la reproduction et qui peine toujours à se déverrouiller. On ne voit que Cate Blanchett capable d’un tel jeu basé sur la précision des gestes, l’ambiguïté des visages et les états paranoïaques. Et que Todd Field pour démasquer si finement les démons toujours tapis dans l’ombre depuis #MeToo.

25 janvier

Todd Field sait démasquer finement les démons toujours tapis dans l’ombre.

70 Cinéma > Sorties du 14 décembre au 25 janvier no 194 – hiver 2022-2023
Tár de Todd Field, Universal Pictures (2 h 38), sortie le TIMÉ ZOPPÉ
TÁR SORTIE LE 25 JANVIER

CALENDRIER DES SORTIES

DÉCEMBRE 14

Les Années Super 8

Fièvre méditerranéenne de Maha Haj Dulac (1 h 50)

lire p. 56

Walid, Palestinien vivant à Haïfa avec sa femme et ses deux enfants, cultive ses velléités littéraires. Il fait la connaissance de son nouveau voisin, Jalal, un escroc à la petite semaine…

Ghost Dog. La voie du samouraï

de Jim Jarmusch

Les Acacias (1 h 56)

«

En revoyant nos films Super 8 pris entre 1972 et 1981, il m’est apparu que ceux-ci constituaient non seulement une archive familiale mais aussi un témoignage. »

Annie Ernaux

Avatar. La voie de l’eau de James Cameron Walt Disney (3 h 12)

lire

p. 20 lire p. 12

Se déroulant plus d’une décennie après le premier film, Avatar. La voie de l’eau raconte l’histoire de la famille Sully, les batailles qu’elle doit mener pour rester en vie.

Corsage de Marie Kreutzer Ad Vitam (1 h 53)

lire p. 52

Noël 1877, Sissi fête son quarantième anniversaire. Première dame d’Autriche, femme de l’empereur François-Joseph Ier, elle n’a pas le droit de s’exprimer. Elle se rebelle…

Despedida

de Luciana Mazeto et Vinicius Lopes Wayna Pitch (1 h 30)

Pendant le carnaval, Ana, 11 ans, se rend dans le sud du Brésil pour les funérailles de sa grand-mère. La nuit, par la fenêtre de la maison familiale, elle voit son fantôme…

Ernest et Célestine.

Voyage en Charabie

de Julien Chheng et Jean-Christophe Roger Studio Canal (1 h 19)

Ernest et Célestine retournent au pays d’Ernest, la Charabie. Ils découvrent alors que la musique est bannie dans tout le pays. Pour eux, il est impensable de vivre sans musique !

Ghost Dog est un tueur professionnel. Quand son code moral est trahi par le dysfonctionnement d’une famille mafieuse, il réagit strictement selon La Voie du samouraï.

In viaggio de Gianfranco Rosi Météore Films (1 h 20)

Depuis le début de son pontificat, le pape a visité cinquante-trois pays, s’exprimant sur la pauvreté, les migrations et les guerres. Gianfranco Rosi retrace son itinéraire.

Mon héroïne de Noémie Lefort

Universal Pictures (1 h 48)

Alex rêve de réaliser des films. Elle décide de partir pour New York avec sa tante excentrique et sa mère surprotectrice pour un projet fou : donner son scénario à Julia Roberts.

Poet de Darezhan Omirbayev Alfama Films (1 h 45)

Didar est un poète enchaîné à son travail. En lisant l’histoire d’un poète kazakh du xixe siècle exécuté par les autorités, il est ébranlé, y reconnaissant la nécessité de sa vocation.

Stella est amoureuse de Sylvie Verheyde KMBO (1 h 50)

1985, pour Stella, c’est l’année du bac. Et même si elle dit qu’elle s’en fout, elle sait bien que ça peut décider de sa vie entière… Heureusement il y a la nuit et l’amour pour rêver.

p. 54

AEIOU. L’alphabet rapide de l’amour de Nicolette Krebitz Shellac (1 h 44)

Anna est une comédienne de 60 ans condamnée à des rôles ingrats. Adrian est un ado en échec scolaire. Chargée de lui donner des cours d’éloquence, Anna prend Adrian au sérieux.

Godland de Hlynur Pálmason Jour2fête (2 h 23)

À la fin du xixe siècle, un jeune prêtre danois arrive en Islande avec pour mission de photographier la population. Mais il est livré aux affres de la tentation et du péché.

Les Huit

Montagnes

de Charlotte Vandermeersch et Felix Van Groeningen Pyramide (2 h 27)

Pietro est un garçon de la ville, Bruno est le dernier enfant à vivre dans un village oublié du Val d’Aoste. Ils se lient d’amitié dans ce coin caché des Alpes qui leur tient lieu de royaume…

Un biopic qui retrace la vie tourmentée de la célébrissime Whitney Houston, interprétée par Naomi Ackie.

Opération Grizzli

de Vasiliy Rovenskiy CGR Events (1 h 10)

L’ours Mic-Mac est de retour avec tous ses amis pour de nouvelles aventures. La joyeuse bande doit déjouer un plan diabolique pour sauver l’élection présidentielle, rien que ça !

72 no 194 – hiver 2022-2023 Cinéma > Sorties du 14 décembre au 25 janvier
d’Annie Ernaux et David Ernaux-Briot New Story (1 h 01)
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I Wanna Dance With Somebody de Kasi Lemmons Sony Pictures (N. C.) lire
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p. 58
DÉCEMBRE 21

Le Parfum vert

de Nicolas Pariser Diaphana (1 h 41)

Un comédien est assassiné. Martin, un membre de sa troupe, est suspect et pourchassé par une mystérieuse organisation. Aidé par une dessinatrice de BD, il se lance dans un voyage en Europe.

Le Petit

À la Réunion, Nelson, 10 ans, rêve de devenir chanteur. Candidat à l’émission Star Kids, il cherche un coach pour se préparer. Pierre Leroy, chanteur ringard, est en tournée sur l’île…

Rabiye Kurnaz contre George W. Bush d’Andreas Dresen

Shellac (1 h 59)

Murat Kurnaz est arrêté en 2001 et détenu sans preuve à Guantánamo pour terrorisme. Sa mère, Rabiye Kurnaz, va tout faire pour sa libération, attaquant le président George W. Bush.

Tampopo

de Jūzō Itami

Films Sans Frontières (1 h 54)

Une jeune veuve gère, sans succès, un petit restaurant de rāmen à Tokyo. Sa vie bascule le jour où un client décide de lui enseigner l’art et la manière de cuisiner les nouilles.

Tempête

de Christian Duguay Pathé (N. C.)

Zoé a grandi au milieu des chevaux et n’a qu’un rêve : devenir jockey ! Tempête, une pouliche, va devenir son alter ego. Mais, un soir d’orage, Tempête, affolée, renverse Zoé…

Le Tourbillon de la vie

d’Olivier Treiner

SND (2 h)

Les grands tournants de notre existence sont parfois dus à de petits hasards. Si Julia n’avait pas fait tomber son livre ce jour-là, aurait-elle croisé Paul ? Choisit-on son destin ?

Une femme indonésienne de Kamila Andini

ARP Sélection (1 h 43)

Séparée, Nana a refait sa vie auprès d’un homme riche qui la trompe. C’est sa rivale qui deviendra pour Nana l’alliée à laquelle elle confie ses secrets, envisageant un nouvel avenir…

DÉCEMBRE 28

Les Banshees d’Inisherin de Martin McDonagh

Walt Disney (1 h 54)

du 13 au 22 janvier

lire p. 58

Ce qu’il faut dire

Sur Inisherin – une île isolée au large de l’Irlande –, deux compères de toujours, Pádraic et Colm, se retrouvent dans une impasse lorsque Colm décide un jour de mettre fin à leur amitié…

Caravage

de Michele Placido

Le Pacte (1 h 58)

Chœur de rockers lire p. 6

Italie, 1609. Accusé de meurtre, Le Caravage a fui Rome et s’est réfugié à Naples. Il tente d’obtenir la grâce de l’Église. Le Pape décide alors de faire mener une enquête sur le peintre.

Théâtre

Alex, chanteuse dont la carrière peine à décoller, accepte un job : faire chanter des comptines à une chorale de retraités. Elle découvre des séniors ingérables qui ne rêvent que de rock !

Hinterland

de Stefan Ruzowitzky Eurozoom (1 h 38)

Vienne, 1920. Peter Perg, soldat de la Grande Guerre, revient de captivité. Soudainement, plusieurs vétérans sont assassinés. Peter Perg s’allie à Theresa Korner, médecin légiste, pour mener l’enquête.

Joyland

de Saim Sadiq

Condor (2 h 06)

Haider est sommé par sa famille de trouver un emploi et de devenir père. Le jour où il déniche un petit boulot dans un cabaret, il tombe sous le charme de Biba, danseuse magnétique.

Par cœurs

de Benoît Jacquot

Les Films du Losange (1 h 16)

lire p. 62 lire p. 60

Festival d’Avignon, été 2021. Isabelle Huppert, Fabrice Luchini, face à leur rôle, leur texte, juste avant les représentations, au travail devant la caméra documentaire de Benoît Jacquot.

hiver 2022-2023 – no 194

73 Sorties du 14 décembre au 25 janvier <---- Cinéma
STANISLAS NORDEY LÉONORA MIANO Réservez sur MC93.COM En partenariat avec
lire p. 65
Piaf de Gérard Jugnot Gaumont (1 h 35)
d’Ida Techer et Luc Bricault UGC (N. C.)

La Passagère d’Héloïse Pelloquet

Bac Films (1 h 35)

lire p. 56

Chiara vit sur une île de la côte Atlantique… Elle a appris le métier de son mari, Antoine, la pêche. L’arrivée de Maxence, un nouvel apprenti, va bousculer ses certitudes…

Unicorn Wars

d’Alberto Vázquez

UFO (1 h 32)

Oursons et licornes sont en guerre depuis toujours. Le soldat Célestin a soif du sang des licornes. Son frère Dodu, lui, n’aime pas la guerre, il préfère les myrtilles et les câlins.

Metropolitan FilmExport (1 h 42)

Williams, fonctionnaire, est un rouage impuissant dans le système administratif de Londres. Il mène une vie morne, mais tout change lorsqu’on lui diagnostique une maladie grave…

04

JANVIER

16 ans de Philippe Lioret Paname (1 h 34)

Nora et Léo tombent amoureux au lycée. Le frère de Nora, employé à l’hypermarché, est accusé de vol et viré sur-le-champ. Le directeur de l’hypermarché, c’est Franck, le père de Léo…

Cet été-là

d’Éric Lartigau StudioCanal (N. C.)

Dune a 11 ans. Chaque été, elle traverse la France avec ses parents pour passer les vacances dans leur maison des Landes. Mais, cet été-là, elle sent que quelque chose a changé…

Duvidha

de Mani Kaul Ed (1 h 26)

(Le Dilemme)

Inspiré par un conte du Rajasthan, Duvidha est l’histoire d’un fantôme amoureux d’une femme, qui prend l’apparence de son mari absent et vit avec elle. Celle-ci met au monde un enfant.

L’Étrange Histoire du coupeur de bois

de Mikko Myllylahti

Urban (1 h 39)

Pepe est un bûcheron qui vit dans un village finlandais idyllique. En quelques jours, une suite d’événements tragiques détruit peu à peu sa paisible vie, mais Pepe ne semble pas s’en soucier…

Nostalgia de Mario Martone

ARP Sélection (1 h 57)

Après quarante ans d’absence, Felice retourne dans sa ville natale : Naples. Il redécouvre les lieux, les codes de la ville, et un passé qui le ronge.

Professeur Yamamoto part à la retraite de

Kazuhiro Soda

Art House (1 h 59)

Pionnier de la psychiatrie au Japon, le professeur Yamamoto s’apprête à prendre sa retraite à l’âge de 82 ans. À l’approche du départ, il sent ses patients de plus en plus déboussolés…

Radio Metronom d’Alexandru Belc Pyramide (1 h 42)

Bucarest, 1972. Ana, 17 ans rejoint une fête où l’on écoute Metronom, une émission musicale diffusée clandestinement en Roumanie. C’est alors que débarque la police secrète de Nicolae Ceausescu…

JANVIER 11

Au

revoir le bonheur de Ken Scott

Apollo Films (1 h 47)

Quatre frères et leur famille se rendent à la maison d’été familiale, aux îles de la Madeleine, pour répandre les cendres d’un homme important pour eux. Les conflits commencent.

Les Cadors

de Julien Guetta Jour2fête (N. C.)

L’histoire de deux frères que tout oppose. Antoine, mari idéal, conducteur de bateaux, et Christian, chômeur et bagarreur. Antoine est mêlé à une sale histoire et Christian lui porte secours…

Les Cyclades

de Marc Fitoussi

Memento (1 h 50)

Blandine et Magalie étaient inséparables, mais elles se sont perdues de vue. Alors que leurs chemins se recroisent, elles décident de partir en Grèce, un voyage dont elles avaient rêvé…

Les

Survivants de Guillaume Renusson Ad Vitam (1 h 34)

Samuel part s’isoler au cœur des Alpes italiennes. Une jeune femme se réfugie dans son chalet, piégée par la neige. Elle est afghane et veut traverser la montagne pour rejoindre la France.

Tirailleurs de Mathieu Vadepied Gaumont (1 h 40)

Bakary Diallo s’enrôle dans l’armée française pour rejoindre Thierno, son fils de 17 ans, recruté de force. Envoyés sur le front, père et fils affrontent la guerre ensemble.

Venez voir

de Jonás Trueba Arizona (1 h 04)

À Madrid, deux couples trentenaires dînent. Susana et Dani se réjouissent de vivre à la campagne. Elena et Guillermo ne partagent pas cet enthousiasme. Plus tard, ils leur rendent visite.

humani corporis fabrica de Véréna Paravel et Lucien Castaing-Taylor Les Films du Losange (1 h 58)

Il y a cinq siècles, l’anatomiste André Vésale ouvrait pour la première fois le corps au regard de la science. De humani corporis fabrica ouvre aujourd’hui le corps au cinéma.

L’Envol de Pietro Marcello Le Pacte (1 h 40)

Juliette grandit seule avec son père, Raphaël, un soldat rescapé de la Première Guerre mondiale. Passionnée par la musique, la jeune fille solitaire fait la rencontre d’une magicienne…

Grand

marin

de Dinara Drukarova Rezo Films (1 h 24)

Lili a un rêve : pêcher sur les mers du Nord. Elle persuade Ian, capitaine de chalutier, de lui donner sa chance et s’embarque sur le Rebel. Elle est la seule femme de l’équipage…

74 no 194 – hiver 2022-2023 Cinéma > Sorties du 14 décembre au 25 janvier
UNE INCROYABLE AVENTURE INTÉRIEURE. De
ALEXANDRU BELC BUCAREST, 1972 UNE CLASSE, UN TRAITRE, UN SECRET RADIO
METRONOM
Vivre d’Oliver Hermanus
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L’immensità

d’Emanuele Crialese Pathé (1 h 37)

Rome dans les années 1970. Clara et Felice Borghetti ne s’aiment plus. Désemparée, Clara trouve refuge dans la relation complice avec ses trois enfants, auxquels elle insuffle le goût de la liberté.

La Ligne d’Ursula Meier Diaphana

(1 h 43)

Après avoir agressé sa mère, Margaret, 35 ans, doit se soumettre à une mesure d’éloignement. Mais cette distance ne fait qu’exacerber son désir de se rapprocher des siens.

Natural Light

Nour Films (1 h 43)

1943, l’Union soviétique est occupée. Un fermier hongrois est enrôlé comme sous-lieutenant dans une unité spéciale. Quand son commandant est tué, il doit prendre la tête de l’unité…

The Novice

(1 h 37)

Alex Dall, jeune fille dévorée par un besoin de réussir, décide de s’inscrire au club d’aviron de son université. Elle veut dépasser ses limites, quitte à se mettre ses coéquipières à dos.

Les Rascals

Les Rascals sont une bande de jeunes de banlieue dans les années 1980. L’un d’eux reconnaît un skin qui l’avait agressé et décide de se faire justice lui-même…

& Play

(1 h 05)

Alain Gomis a trouvé des images inédites d’une émission de télé française avec le musicien Thelonious Monk. À partir de ces rushs, il reconstitue un film.

Terrifier 2

de Damien Leone ESC (2 h 18)

Après avoir été ressuscité par une entité sinistre, Art le Clown revient dans la ville de Miles County où il prend pour cible une adolescente et son jeune frère le soir de Halloween.

Par le réalisateur de Fuocoammare et Notturno

un film de Gianfranco Rosi

première

ACTUELLEMENT AU CINÉMA

75 Sorties du 14 décembre au 25 janvier <---- Cinéma
★ ★ ★
« Un grand film sur le chaos de notre époque »
U FILM DE URSULA MEIER UN FILM DE DÉNES NAGY de Dénes Nagy de Lauren Hadaway Star Invest Films de Jimmy Laporal-Trésor The Jokers / Les Bookmakers Rewind d’Alain Gomis JHR Films
hiver 2022-2023 – no 194
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JANVIER 18

Babylon

de Damien Chazelle

Paramount Pictures (3 h 09)

Los Angeles des années 1920. Babylon retrace l’ascension et la chute de personnages lors de la création de Hollywood, une ère de décadence et de dépravation sans limites.

Brillantes

de Sylvie Gautier Alba Films (1 h 43)

Lorsque l’entreprise qui l’emploie est rachetée, Karine, femme de ménage, est confrontée à un dilemme : dévoiler un lourd secret ou mentir pour se protéger.

Le Chant des vivants

de Cécile Allegra

La Vingt-Cinquième Heure (1 h 22)

Bailo, Egbal et Chérif arrivent dans le village de Conques, en Aveyron. Tous ont enseveli la mémoire de leur exil. Grâce à une association, ils vont tenter de la formuler en chanson.

Le Clan d’Éric Fraticelli Pan (N. C.)

Fred, Achille, Max et Belette sont des truands qui forment une équipe de bras cassés. Après avoir raté lamentablement leur dernier coup, ils décident de kidnapper Sophie Marceau…

Earwig

de Lucile Hadzihalilovic New Story (1 h 54)

Dans une demeure isolée, Albert s’occupe de Mia, une fillette aux dents de glace. Souvent, au téléphone, le Maître s’enquiert de son bien-être. Un jour, il ordonne de la préparer au départ…

Goodbye

d’Atsuko Ishizuka Eurozoom (1 h 35)

Roma est un jeune garçon qui vit à la campagne. Avec son ami Toto, ils organisent un petit spectacle de feu d’artifice tous les étés. Mais, cette fois-ci, rien ne va, un feu de forêt se déclenche…

un film de CARLA SIMÓN

La Guerre des Lulus de Yann Samuell

Wild Bunch (1 h 49)

À l’aube de la Première Guerre mondiale, en Picardie, quatre amis inséparables et orphelins forment la bande des Lulus. Ils décident de rejoindre la Suisse, le « pays jamais en guerre »…

Nos soleils

de Carla Simón Pyramide (2 h)

Les Solé passent leurs étés à cueillir des pêches à Alcarràs, en Catalogne. Mais cette année pourrait bien être leur dernière fois car ils sont menacés d’expulsion par le propriétaire du terrain…

Le Secret des Perlims

d’Alê Abreu UFO (1 h 16)

Claé et Bruô sont deux agents secrets de royaumes rivaux qui se partagent la Forêt magique. Lorsque les géants menacent d’engloutir leur monde, ils doivent allier leurs forces.

Youssef Salem a du succès de Baya Kasmi Tandem (1 h 37)

Youssef Salem est un écrivain raté. Mais son nouveau roman, qui s’inspire des siens, rencontre le succès. Il doit éviter que son livre ne tombe entre les mains de sa famille…

JANVIER 25

Alis

de Clare Weiskopf et Nicolas van Hemelryck Wayna Pitch (1 h 24)

Comment se construire quand on est né dans la pauvreté ? Par un acte créatif, huit ados ayant vécu dans les rues de Bogota donnent vie à une camarade de classe fictive.

Ashkal. L’enquête de Tunis de Youssef Chebbi Jour2fête (1 h 32)

Dans un quartier de Tunis créé par l’ancien régime mais dont la construction a été brutalement stoppée au début de la révolution, deux flics découvrent un corps calciné…

Divertimento

de Marie-Castille Mention-Schaar Le Pacte (1 h 50)

Zahia rêve de devenir cheffe d’orchestre. Sa sœur, Fettouma, violoncelliste pro. Comment accomplir ces rêves en 1995 en tant que femme d’origine algérienne et de Seine-Saint-Denis ?

La Famille Asada

de Ryōta Nakano Art House (2 h 07)

Dans la famille Asada, chacun a un rêve : le père aurait aimé être pompier, et la mère se serait bien vue en épouse de yakuza ! Masashi, lui, prend des photos pour réaliser les rêves des siens.

Interdit aux chiens et aux Italiens

d’Alain Ughetto Gebeka Films (1 h 10)

Début du xxe siècle, dans le nord de l’Italie. La vie dans cette région étant difficile, Luigi Ughetto traverse les Alpes et entame une nouvelle vie en France, changeant le destin de sa famille.

Neneh Superstar

de Ramzi Ben Sliman Gaumont (1 h 35)

Neneh est une petite fille noire de 12 ans qui vient d’intégrer l’école de ballet de l’Opéra de Paris. Elle redouble d’efforts pour se faire accepter dans une institution qui peine à évoluer.

Retour à Séoul de Davy Chou

Les Films du Losange (1 h 59)

Sur un coup de tête, Freddie, 25 ans, retourne pour la première fois en Corée du Sud, où elle est née. La jeune femme se lance avec fougue à la recherche de ses origines.

Tár

de Todd Field Universal Pictures (2 h 38)

Lydia Tár, cheffe d’un grand orchestre symphonique allemand, est au sommet de son art et de sa carrière. En l’espace de quelques semaines, sa vie va se désagréger d’une façon singulièrement actuelle.

Tu choisiras la vie

de Stéphane Freiss JHR Films (N. C.)

Une famille juive ultraorthodoxe se rend chaque année dans une ferme du sud de l’Italie. Esther, la fille du rabbin, est en pleine remise en cause des contraintes de sa religion.

76 no 194 – hiver 2022-2023 Cinéma > Sorties du 14 décembre au 25 janvier
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officiels

P . Quoi ? Rien.

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Rien.

Pourquoi tu sou les ?

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Pourquoi tu sou les ?

Bah quoi, j’ai plus le droit de sou er ?

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P .

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Jeux vidéo

Riche en sorties majeures mettant en scène des héros masculins (Elden Ring, God of War. Ragnarök), l’année 2022 aura aussi permis au jeu vidéo de couronner certaines héroïnes installées et d’en révéler de nouvelles. Retour sur trois jeux (A Plague Tale. Requiem, Bayonetta 3, Immortality) qui, par le biais de figures féminines aussi différentes que complémentaires, prouvent que le médium, même s’il a encore du chemin à faire, fait des progrès salutaires en matière de représentation des femmes.

Ses techniques ont beau être de plus en plus révolutionnaires, le jeu vidéo n’est pas toujours un parangon de modernité, notamment sociétale. Depuis le mois d’octobre, de nombreuses streameuses (des joueuses qui diffusent leurs parties en direct sur Internet) ont dénoncé le harcèlement en ligne qu’elles subissent quotidiennement de la part d’une frange de leur communauté qui leur envoie des commentaires misogynes, des images non sollicitées voire des menaces de viols. Un comportement aberrant, qui en dit long sur la responsabilité que porte le jeu vidéo en tant que medium de représentations du genre. Heureusement, du côté créatif – qui a longtemps perpétué les clichés –, les lignes bougent, lentement mais sûrement.

Parce qu’il a été biberonné au film d’action hollywoodien, le jeu vidéo a longtemps véhiculé certains des stigmates les plus néfastes de ce cinéma, dominant dans les années 1980-1990. À commencer par sa vision des femmes, souvent réduites à la fonction de faire-valoir à la plastique aguicheuse des héros testostéronés en tête d’affiche. Prenons la saga Tomb Raider, lancée en 1996 : il a fallu attendre plusieurs décennies et un reboot iconoclaste pour voir Lara Croft bénéficier d’un charisme et d’un relief psychologique solides, et pour qu’elle ne se résume plus à une somme de courbes avantageuses.

Mais ces dernières années ont vu fleurir de nouvelles héroïnes qui témoignent d’avancées considérables comme Ellie dans The Last of Us (2013), Senua dans Hellblade (2017) ou encore Aloy dans la saga Horizon (2017) – autant de personnages forts et complexes, marqueurs d’un progressisme qui

entend installer une nouvelle forme d’héroïsme féminin et, osons le dire, féministe. Cette fin d’année 2022 en reprend d’ailleurs le flambeau, avec trois jeux qui reflètent une déconstruction aussi fascinante à observer qu’à jouer grâce à leurs héroïnes.

La première, Amicia de Rune, est la figure de proue d’A Plague Tale. Requiem, deuxième épisode d’une saga d’aventure qui se déroule dans la France médiévale de la guerre de Cent Ans. Pour sauver son petit frère d’une terrible malédiction, elle doit faire

À quelques jours d’écarts, la Nintendo Switch a célébré de son côté la sortie de Bayonetta 3, et avec elle le retour d’une de ses égéries les plus charismatiques. Programme inchangé pour cette sorcière aux pouvoirs dantesques qui, dans le troisième volet de ses aventures, doit toujours affronter des légions d’anges venus semer l’apocalypse sur Terre au rythme d’un blockbuster échevelé et tape-à-l’œil. Cette guerrière mystique oscille en permanence entre deux archétypes : celui de la déesse des-

Bayonetta incarne une forme d’empowerment assumé du corps féminin.

face à l’épidémie de peste noire qui ravage son pays autant qu’aux soldats de l’Inquisition, qui cherchent à tout prix à les capturer. Si le jeu teinte son réalisme historique d’une bonne dose de fantastique, il se fait aussi le miroir du combat d’une jeune femme insoumise qui ose s’extraire de sa condition sociale et défier l’ordre établi, exclusivement masculin, de l’époque. Une libération qui se fait ici en osmose avec la nôtre, joueuses et joueurs, à mesure que le gameplay nous donne toujours plus de moyens (armes, pouvoirs) pour résister à l’ennemi.

tructrice et celui de la vamp, dont les chorégraphies et l’effeuillage suggestifs font partie de la panoplie martiale. On pourrait croire que cette débauche d’érotisme sert uniquement à asservir les fantasmes libidineux d’adolescents attardés, mais ce serait oublier que le jeu et sa protagoniste réussissent souvent à retourner ces clichés. Bayonetta n’a rien d’un jouet ou d’une poupée, elle incarne au contraire la domination dans ce qu’elle a de plus libérateur et jouissif, dans une forme d’ empowerment assumé du corps féminin.

78 Culture no 194 – hiver 2022-2023
Interactive Entertainment
© Sony
CULTURE
© Ninja Theory © Half Mermaid Productions © Sony Interactive Entertainment

Gisèle Vienne 6 – 15 janvier spectacle présenté à La Colline avec Chaillot – théâtre national de la danse

Mais l’œuvre la plus brillante de ce point de vue, sortie en août dernier, reste incontestablement Immortality, le nouveau jeu d’enquête interactive de Sam Barlow (Her Story). Le concept se veut aussi minimaliste que retors : il s’agit ici seulement de regarder des séquences vidéo, et parfois d’interagir avec elles (cliquer sur un visage, un décor ou un accessoire visible à l’écran), pour en débloquer de nouvelles. Ces séquences sont en réalité un immense condensé de rushs de tournage de trois films de fiction tournés à différentes époques, avec pour seul point commun leur actrice principale, Marissa Marcel, jeune étoile montante du cinéma hollywoodien, dont la disparition inexpliquée donne à ce fatras vidéo des airs d’enquête policière. Si le jeu est une merveille conceptuelle et méta, qui nous offre une réflexion inédite sur le septième art par le biais de l’interactivité, il brille tout autant par la représentation de son héroïne. Tantôt ingénue, tantôt diabolique, Marissa est cette entité insaisissable et morcelée en myriades d’apparitions qui échappe notamment à tous les clichés sur les actrices. Et ce puzzle, à mesure qu’on en recolle les morceaux, n’en garde pas moins une part d’indéchiffrable et de mystère qui contourne tous les schémas narratifs. C’est peut-être la meilleure façon de traiter un personnage féminin : refuser de le mettre dans une case, le faire évoluer dans une réalité floue et indomptable qui reflète à merveille la complexité humaine.

Isabelle Lafon 17 janvier – 12 février création

Milo Rau 19 janvier – 19 février en alternance deux spectacles en néerlandais surtitrés en français et en anglais

79 Culture hiver 2022-2023 – no 194
• CAMILLE DUMAS
© Sega / Nintendo © Half Mermaid Productions
© Sony Interactive Entertainment

SÉLECTION CULTURE

Expos

FACE AU SOLEIL. UN ASTRE DANS LES ARTS FRANCISCO TROPA CHRISTIAN MARCLAY

Issu de la scène post-punk new-yorkaise des années 1980, Christian Marclay est l’un des plus brillants artistes américains de sa génération. Qu’il crée des sculptures de vinyles ou qu’il improvise aux platines, qu’il détourne des extraits de films ou des pochettes de disques, Marclay induit systématiquement un rapport critique à la consommation des images et des sons, pointant avec humour et perspicacité l’ambigüité idéologique de la culture de masse. • Julien Bécourt > jusqu’au 27 février au Centre Pompidou

Tandis que la Fondation Louis Vuitton expose les sublimes Nymphéas de Claude Monet, le musée Marmottan célèbre les 150 ans de son autre œuvre majeure, Impression, soleil levant, qui bouleversa l’histoire de l’art en donnant naissance au courant impressionniste. Cette émanation de lumière embrumée, proche de l’abstraction, trouve son origine chez les maîtres que furent William Turner, Gustave Courbet ou Félix Vallotton, dont la peinture sensorielle et sensuelle « impressionne » la rétine et pose les jalons de la modernité. • J. B.

> jusqu’au 29 janvier au musée Marmottan Monet

WALTER SICKERT. PEINDRE ET TRANSGRESSER

Comme un contrepoint britannique aux impressionnistes, dont il fut proche, Walter Sickert est curieusement méconnu en France. Animée de vifs coups de brosses, sa peinture fait preuve d’une liberté folle dans les sujets, figurant dans des coloris sombres des scènes de la vie urbaine ou transposant des images de presse comme nul ne l’avait jamais osé. En rupture avec l’académisme de rigueur à l’époque, cette hypermodernité avant la lettre préfigure aussi bien Lucian Freud que Gerhard Richter. • J. B > jusqu’au 29 janvier au Petit Palais

Sur la ligne de flottaison de l’art contemporain, Francisco Tropa est un cas atypique. Tout en clair-obscur et « à bruit secret », l’artiste ne cherche pas à dissiper le mystère de l’« être » – celui qui nous lie au cosmos –, mais au contraire à l’épaissir, à travers un théâtre d’ombres artisanal où convergent la sculpture, la photographie, le film argentique ou la gravure.

Le parcours met en branle une mécanique onirique à travers laquelle le spectateur déambule, jusqu’à cette marche de Gradiva filmée par la grande essayiste et cinéaste Raymonde Carasco. On pénètre physiquement dans les installations de Francisco Tropa comme dans des mondes parallèles matérialisant des rêves, des récits ou des souvenirs, et donnant une forme tangible à l’intériorité de l’âme. De l’Antiquité au Modernisme, l’artiste dissèque les rouages de l’univers sans jamais verser

dans le didactisme, mais en établissant des correspondances perceptives et cognitives entre le monde des objets et celui des corps, qu’ils soient terrestres ou célestes. Son approche de l’art, tant matérielle que spirituelle, plonge le spectateur dans une pénombre méditative d’où surgissent des formes et des sons familiers : des lampes à gaz chapeautées de demi-sphères, des mobiles cosmogoniques à la Alexander Calder, le clapotis rassurant de l’eau… Une constellation de volumes et de motifs qui revisitent les allégories antiques (le Songe de Scipion de Cicéron, la caverne de Platon, le « Pánta rheî » d’Héraclite), dans une mécanique de précision où métaphysique et savoir-faire ne font plus qu’un. « Toutes les choses coulent, rien n’est permanent », semble-t-il nous murmurer à l’oreille. • J. B. > « Le Poumon et le cœur » jusqu’au 29 janvier au musée d’Art moderne

Spectacles

Dans son roman paru en 2016, le philosophe Charles Pépin (qui anime les Lundis Philo dans les salles mk2) méditait sur la joie en contant les épreuves d’un héros qui les traverse avec une allégresse inouïe. Dans cette adaptation lumineuse pour le metteur en scène Tristan Robin, Olivier Ruidavet incarne toutes les nuances de ce sentiment sur lequel on s’interroge trop peu. • Claude Garcia

> de Tristan Robin, du 11 au 15 janvier au Théâtre de l’Opprimé (1 h 10)

Dernière création du ponte de la house dance Ousmane « Babson » Sy, disparu en 2020, One Shot fait vibrer cette danse de club à travers les corps des danseuses de la compagnie Paradox-Sal et trois interprètes invitées. Un hommage au chorégraphe à l’énergie débordante. • Belinda Mathieu

> One Shot d’Ousmane Sy, le 19 janvier au Théâtre 71 (Malakoff) (1 h)

On connaît Marcos Morau pour sa danse désarticulée, étrange et magnétique, aux accents mystiques. Le chorégraphe espagnol s’empare du célère ballet en trois actes de Marius Petipa sur la musique entraînante de Tchaïkovski. Les danseurs du ballet de l’Opéra de Lyon nous plongent dans un espace-temps étiré, qui révèle une nouvelle lecture du conte. • B. M.

> par le ballet de l’Opéra de Lyon et Marcos Morau, du 15 décembre au 18 janvier à La Villette (1 h 15)

Dans un monde futuriste, des adolescents sont confrontés à des robots humanoïdes. Dans Contes et légendes, le célèbre metteur en scène à l’univers poétique grisonnant Joël Pommerat questionne l’enfance comme lieu de construction de soi ainsi que le devenir de l’humanité à travers un monde dans lequel la notion d’identité évolue. • B. M.

> Contes et légendes de Joël Pommerat, du 26 au 27 janvier à Points communs – Théâtre des Louvrais (Pontoise) (1 h 50)

80 Culture no 194 – hiver 2022-2023
Gagnez des places en suivant TROISCOULEURS sur Facebook et Instagram
© Hasso Plattner Collection / Recom Art
© François Doury
Francisco Tropa, Le Songe de Scipion, 2015
JOËL POMMERAT [THÉÂTRE] LA BELLE AU BOIS DORMANT [DANSE] LA JOIE [THÉÂTRE] OUSMANE SY [DANSE]
opus 236
1892 Christian Marclay, Untitled (Crying), 2020 © 2022 Tate Images Walter Sickert, St Mark’s, Venice (Pax tibi Marce evangelista meus), 1896 © Timothée Lejolivet © Jean-Louis Fernandez © Élisabeth Carecchio © Christian Marclay and White Cube / Christian Marclay Studio © D. R.
Paul Signac, Le Port au soleil
couchant,
(Saint-Tropez),

BD LESFILSD’EL TOPO.T.3. ABELCAÏN

Livres

LECIRQUE

Deux aimables loseurs vont au cirque. Au cours d’un numéro de magie, l’un des deux disparaît dans un miroir. Il ne revient plus. Son pote commence à recevoir des appels bizarres… Une comédie existentielle saupoudrée d’étrange, quelque part entre Clerks et Dino Buzzati, par un spécialiste du genre. • Bernard Quiriny > de Jonas Karlsson (Actes Sud, 192 p., 20 €)

LES MISCELLANÉES D’UN BOUQUINEUR

Alors que Caïn se bat pour guérir une jeune femme, Abel brûle de se venger du Colonel. • Margot Pannequin >

Concert

Savez-vous ce que sont les bas de casse, les blancs de tête, l’in-folio ? combien il reste de bibles de Gutenberg ? pourquoi « évènement » s’écrit aussi « événement » ? Virgile Stark consigne cent cinquante faits sur le livre et les bibliothèques dans ce petit volume chic, cadeau idéal pour les bibliolâtres. • B. Q. > de Virgile Stark (Les Belles Lettres, 160 p., 17,70 €)

LA

MYSTÉRIEUSE NUANCE DE BLEU

Un traducteur français débarque à Édimbourg pour travailler sur les Essais de David Hume. Il fait la connaissance d’un prof de philo loufoque, qui l’emmène à la pêche… Un excellent campus novel à la David Lodge, mâtiné de roman philosophique, par la romancière Jennie Erdal, décédée en 2020. • B. Q. > de Jennie Erdal (Métailié, 384 p., 22,60 €)

RÉÉDUCATION NATIONALE

Patrice Jean, en verve cette année, a publié trois romans : l’ambitieux Le Parti d’Edgar Winger au printemps, le farcesque Louis le Magnifique cet automne, et à présent cette Rééducation nationale, comédie caustique sur la vie de lycée et le pédagogisme. Prof de lettres luimême, il connaît le sujet… • B. Q. > de Patrice Jean (Rue Fromentin, 144 p., 17 €)

Son

MICAH P. HINSON

Avant de proposer à

et à

France

concert-hommage à

Belkacem pour l’Hyper Weekend Festival 2023, Bonnie Banane a souvent repris sur scène leur chanson « J’ai 26 ans » (parue sur leur album de 1970, Comme à la radio), jusqu’à en changer les paroles pour la transformer en une sorte de questionnaire de Proust personnel et infiniment renouvelable.

« J’ai 26 ans / Mais seulement quatre d’utiles / Je ne comprends rien à rien / J’ai peur des papillons / Mon père est mort à la guerre / Quand j’étais petite, j’avais un gilet / En angora rose / Qui s’arrêtait avant les côtes flottantes… » Passionnés par les chansons que le couple-duo a composées et chantées ensemble depuis le début des années 1970 (« L’Éternel Retour », « Patriarcat », « Le Goudron », « Le Bonheur »), la compositrice-interprète qui bouscule les codes de la pop-R&B et le créateur de suaves chansons pop électroniques

s’emparent de l’œuvre avant-gardiste et libertaire d’Areski & Fontaine en imaginant un objet radiophonique non identifié, « Eux & nous » – clin d’œil à l’album Vous et nous de 1977 –, soit une succession de reprises fidèles, mais aussi irrévérencieuses, destinées aux fans autant qu’à une nouvelle génération d’auditeurs. Accompagnés d’une percussionniste, d’un luthiste, d’une harpiste, d’une claviériste et d’un clarinettiste, ils revisitent les chansons acides-candides du tandem, nourries de traditions kabyles, d’expérimentations électroniques, de drones médiévaux et de comptines populaires, dont les thèmes (féminisme, écologie, guerre, racisme) résonnent plus que jamais avec notre époque. Attention, ce ne sera pas tout à fait comme à la radio. • Wilfried Paris

> « Eux & nous », Bonnie Banane et Flavien Berger jouent Brigitte Fontaine et Areski Belkacem, le 20 janvier au studio 104 de la Maison de la radio

Sur son douzième album, le songwriter texan ravive l’americana de Townes Van Zandt (pour les mélodies) et du dernier Johnny Cash (pour la voix grave, rocailleuse, fébrile), en chansons confessions country-folk, pleines de regrets et de nostalgie, serties de cordes célestes mais toujours au bord du gouffre. • W. P.

> I Lie to You de Micah P. Hinson (Ponderosa)

COSMOPAARK

Alliage de mur du son et de mélancolie, la pop-shoegaze du groupe bordelais reflète le souffle au cœur d’une génération coincée entre pandémie et réchauffement climatique. Évoquant les mélodies saturées, délayées et superposées de Ride ou Slowdive, And I Can’t Breathe Enough est aussi massif qu’émouvant. • W. P.

> And I Can’t Breathe Enough de Cosmopaark (Howlin’ Banana)

81 Culture hiver 2022-2023 – no 194 Une mort dans la famille texte et mise en scène Alexander Zeldin artiste associé 11 – 21 janvier Berthier 17 e Les Frères Karamazov d’après le roman de Fédor Dostoïevski mise en scène Sylvain Creuzevault artiste associé 6 – 22 janvier Odéon 6 e réservez dès à présent
Flavien Berger Radio un Brigitte Fontaine et Areski BONNIE BANANE & FLAVIEN BERGER À 93 ans, le légendaire Alejandro Jodorowsky, auteur du film El Topo en 1970, réunit une dernière fois les deux fils d’El Topo sous le trait réaliste de José Ladrönn pour conclure sa saga aux accents mystiques. d’Alejandro Jodorowsky et José Ladrönn (Glénat, 96 p., 19.50 €)
© D. R. © Natalia Andreoli © Maison de la radio et de la musique

CINÉMAS

Avant-premières, cycles, jeune public

Inauguré le 30 novembre, The Magical Store occupe désormais le rez-dechaussée du mk2 Bibliothèque, proposant des produits dérivés, dont certains en exclusivité, de quatre univers légendaires : Harry Potter, Marvel, Disney et les mangas. Soit 140 mètres carrés de plaisir au cœur du XIIIe arrondissement de Paris.

Comme dans les trois autres Magical Store (dans le centre-ville d’Amiens, au Carré Sénart et à Rosny 2), celui du mk2 Bibliothèque se divise en quatre zones, avec ici la moitié de la surface spécialisée dans l’univers des mangas (on y trouve pas moins d’une soixantaine de licences, notamment L’Attaque des Titans, Pokémon ou encore

le studio Ghibli), le reste étant consacré aux univers de Harry Potter, de Disney et de Marvel. « Il y a des enfants qui viennent dépenser leur argent de poche comme des personnes âgées qui arrivent avec leur liste de cadeaux », note avec amusement le président de l’entreprise, Rémy Tertre. Il y en a en effet pour toutes les bourses, pour offrir ou se faire plaisir, le store proposant des objets allant du porte-clés Naruto à 3 euros à la figurine de collection Marvel à 700 euros en passant par les douces peluches de La Reine des neiges, le dernier poster One Piece ou encore la baguette magique de Harry Potter. Une offre d’autant plus foisonnante qu’elle est

réassortie chaque semaine de nouveaux articles, dont de nombreux exclusifs. Et si vous ne savez plus où donner de la tête au milieu de cette pléthore d’objets en tout genre, les vendeurs, qui sont de vrais passionnés avec chacun leur domaine de prédilection, savent aiguiller les fins connaisseurs comme les simples curieux. De quoi donner un bon supplément de magie à Noël. • Margot Pannequin

Retrouvez toute la programmation des cinémas mk2 ici :

RENCONTRE AVEC L’ÉCRIVAIN DANIEL PENNAC

Daniel Pennac nous présente le dernier volet de l’histoire de sa tribu déjantée, Terminus Malaussène (Gallimard). Retour sur l’œuvre et l’art d’un conteur de légende.

> le 9 janvier, mk2 Bibliothèque, 20 h

Une femme trans et un jeune Maghrébin se prostituent dans le bois de Boulogne. Un émigré russe vit de petits boulots à Paris. Dans Wild Side, récompensé d’un Teddy Award à Berlin en 2004, Sébastien Lifshitz filme avec élégance la marge et l’union de trois solitudes. En bonus ? La magnifique voix d’Anohni au temps de son groupe Antony and the Johnsons. • Paul Rothé

> du 29 décembre au 5 janvier sur mk2curiosity.com, gratuit

DONNEZ-NOUS DES HÉROÏNES !

Une table ronde avec les autrices Jennifer Tamas et Camille Laurens, modérée par Cécile Daumas (Libération), pour s’interroger sur le rôle occupé par les femmes dans la littérature.

> le 12 janvier, mk2 Bibliothèque, 20 h

SOMMES-NOUS DES INCONSOLABLES ?

À l’occasion de la parution de son dernier ouvrage, Inconsolables (Gallimard), la philosophe Adèle Van Reeth nous livre une réflexion sur la vie après le deuil.

> le 31 janvier, mk2 Bibliothèque, 20 h

Retrouvez toute la programmation de mk2 Institut ici :

SCREEN DE L’HISTOIRE

Lois

témoin de l’incroyable créativité de son autrice. • P. R.

> du 5 au 12 janvier sur mk2curiosity.com, gratuit

LE BEST OF DE NOËL

Pour Noël, on a eu envie de vous gâter. C’est pourquoi on vous a sélectionné une dizaine de films à regarder seul ou en famille. Pour que cette fin d’année se termine en beauté, préparez-vous à découvrir nos surprises ! • P. R.

> du 15 au 29 décembre sur mk2curiosity.com, gratuit

Retrouvez toute la programmation de mk2 Curiosity ici :

82 no 194 – hiver 2022-2023 Les actus mk2
LE PREMIER SPLIT
SUSPENSE:
Weber fait partie de ces pionnières qui ont marqué le septième art. Dans Suspense, dans lequel un malfrat tente de s’en prendre à une mère et son enfant, la réalisatrice signe le tout premier split
geste
screen de l’histoire du cinéma. Un
avant-gardiste,
SIDE,
TROIS SOLITUDES
WILD
OU QUAND
S’UNISSENT
Chaque semaine, une sélection de films en streaming gratuit sur mk2curiosity.com
débats et cinéma clubs
Conférences,
THE MAGICAL STORE

©

Fabrice Hyber, L’Arbre mental (détail), 2019. Collection Bâtisseurs d’avenir, France.

Hyber / ADAGP, Paris, 2022. Photo © Marc Domage.

Fabrice

PAGE JEUX

Pour cette grille hivernale, l’esprit de Noël et le visage de son emblème nous ont inspiré un thème très esthétique : les barbus au cinéma. Rangez votre tondeuse et sortez votre stylo !

HORIZONTALEMENT 1.  Scandium. Jeux paralympiques. 2.  Lézard des régions chaudes. Arrosées. 3.  Flûte simplifiée. Peintures en quelques rapides coups de pinceaux. 4. Personnage à la barbe fleurie interprété par Charlton Heston dans Les Dix Commandements. Asservit. 5. Mouvement de l’œil. Peut être très cher. Mention positive. Pièce d’eau. 6. Ils n’ont rien à faire là. Dans Kill Bill. Vol. 2, maître en arts martiaux jouant aussi bien avec sa longue barbe qu’avec les nerfs de sa disciple. 7. En fin d’année. Reposes là. 8. Qui ne sont pas croyantes. Unité de mesure de l’énergie. 9. Tom Hanks y incarne un naufragé à la pilosité débordante. 10. Disposée en étages. Unité astronomique. Béryllium. 11.  Hectovolt. S’adonnions. 12.  Bas de gamme. Gemme verte très dure. Conventions collectives. Ont droit de chasse. Il est personnel et réfléchi. 13. Erra sans but précis. Langue des Esquimaux. Souverains en Iran. 14.  Codé de gauche à droite. Lu par les lecteurs. Les pieds le sont en BD. 15. Glissa sur la neige. Neptunium. Attention à son courant ! 16. Il refait le monde. Cri d’effort. 17. Toute cette saga durant, Dumbledore porte la plus célèbre des barbes de sorcier ! 18. Telle l’étoile dans la nuit. Lettre grecque. 19.  Fait une tête d’enterrement. 20.  Elle entre dans les cases, même si elle bulle ! Le plus vaste des continents. 21.  Ingurgitée. 22.  Il est parfois collant. Café anglais. 23. Poussé fort. On l’a sur le dos. 24. Ceci en est un ! Filet.

VERTICALEMENT B. Nain du Seigneur des anneaux bien souvent de mauvais poil malgré sa barbe fournie. C.  Elle vit mille aventures. Mets la table. Il est démonstratif. D. Le plus charismatique des cow-boys barbus dans Et pour quelques dollars de plus. C’est une belle-fille. E.  Chaussés sur la piste. Thé à l’anglaise. On le tourne en partant. Mot pour rire. Couleur de robe équine. F.  Bon versant pour les vignes. Il arbore rouflaquettes et barbe épaisse dans la saga X-Men. Transport en commun. G. Une fraction de seconde. Fit grandir. À la fin du concert. Protège les majeurs. H. Causé du tort. Voyelles. Bouc et barbe pointue sont pour lui de véritables éléments de style dans Django Unchained. I.  Connu. Met sur le marché. Yoctolitre. J.  Fit peau neuve. Ville d’Italie. K. Met un pied devant l’autre. Cet acteur se laissa pousser la barbe pour le faux documentaire I’m Still Here. L. Pour un amour fou. Peut être n’importe qui. Ville de République tchèque (nad Labem). Astate. M. Dit par cœur. Ancêtre arabe du luth. Pose une pièce de bois sur chant. Café familier. N. Film des frères Coen dans lequel le héros (ou anti-héros) prône le bouc savamment négligé. Apporte l’addition. Il se trouve à la réception. O. Denim. Sous la croûte. Fera une meilleure offre. Cérium. P. Les perdre nous rendrait fous ! Aluminium. Q. Il est réfléchi. C’est un paresseux ! Se boit au salon. R. Qui n’a plus de liquide sur soi. Femme de pouvoirs.

• PAR ANAËLLE IMBERT – © LES MOTS, LA MUSE

À gauche, une image du film Retour à Séoul (au cinéma le 25 janvier, lire p. 46 et 50).

À droite, la même, à sept différences près.

84
Les solutions ici :
no 194 – hiver 2022-2023
LES MOTS CROISÉS par Anaëlle Imber t - ©Les Mots, la Muse
les mots croisés ciné les différences PAGE
© Les Films du Losange
LES MO par Anaëlle Imber
JEUX
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hiver 2022-2023 – no 04 > no 04 / hiver 2022-2023 / gratuit magazine Découvrez dans les salles mk2 nos conférences, débats et cinéma clubs L’écrivaine enquête sur une dynastie d’actrices maudites Vinciane Despret & Justine Augier Comment l’art et l’écriture nous aident-ils face à la mort ? SÉLECTION LIVRES Les meilleurs essais de janvier Hélène Frappat « Toute littérature est assaut contre la frontière. »

Quels points communs entre Les Oiseaux, Body Double et Cinquante nuances de Grey ? Leurs héroïnes : Tippi Hedren, Melanie Griffith et Dakota Johnson, trois femmes au cœur d’une dynastie de stars hollywoodiennes maudites. Partie à la recherche de ces actrices effacées de mère en fille, l’écrivaine et critique de cinéma Hélène Frappat signe dans Trois femmes disparaissent une enquête littéraire explorant les rapports de pouvoir et la condition féminine sur plusieurs générations.

Héroïne hitchcockienne, star des années 1980 ou vedette du cinéma mainstream érotique contemporain, qu’est-ce qui unit ces trois actrices, mères et filles, à l’écran et dans la vie ?

intelligence remarquable, est repérée par Alfred Hitchcock dans une publicité pour les régimes. Il va faire d’elle une icône de son cinéma avec Les Oiseaux. Il contrôle son image, ce qu’elle mange, comment elle s’habille et l’achète dans un contrat exclusif. Puis il la maltraite psychologiquement, physiquement, essaye de la violer. Après Pas de printemps pour Marnie, elle prend la

Dakota Johnson, elle, se retrouve la doublure de sa mère et de sa grand-mère. Dans Fifty Shades of Grey, le personnage qu’elle incarne est avec un homme qui la contrôle, la harcèle, la bat, la « stalke ». Ce qui est vendu comme du romantisme ressemble plutôt à une apologie de la violence conjugale. Et, sur le tournage du remake de Suspiria, l’actrice revit quasiment, avec le réalisateur Luca Guadagnino, ce que Hitchcock a fait vivre à sa grand-mère sur Les Oiseaux. L’histoire se répète et se dégrade chaque fois, comme les films dans lesquels ces actrices jouent. Cette répétition-dégradation est le principe même de la tragédie.

Si ces actrices sont les doublures dégradées les unes des autres, peuvent-elles parvenir à rompre, au moins momentanément, cette tragédie féminine familiale ?

Lorsqu’elles le font en essayant d’échapper au destin, il faut se méfier de cette part fugitive : Tippi Hedren fuit Hitchcock – qu’elle traite de « fat pig »  – et se retrouve chez les big cats, des fauves [des lions qu’elle recueille chez elle et qu’elle prépare au tournage de Roar avec le réalisateur Noel Marshall, son époux, ndlr]. L’ironie déchirante de cette situation est bouleversante. Elle ne sort pas du système proie/prédatrice.

Même histoire pour Dakota et Melanie. Il y a une exception à cette règle lorsque Tippi renverse ce qui est traditionnellement considéré comme un outil d’aliénation, une partie constituante de la panoplie sophistiquée de la femme- objet : ses ongles longs manucurés. Elle en fait une arme, avec laquelle elle va par la suite offrir à de nombreuses femmes en fuite, des Vietnamiennes réfugiées, leur libération [en 1975, l’actrice se rend dans un camp de réfugiés en Californie, ndlr]. Tippi les aide à apprendre l’anglais et à passer le permis de conduire, mais les filles sont fascinées par ses ongles. L’actrice leur paye une école d’esthétique. Elles montent leur salon. Cette industrie de manucure-pédicure vietnamienne devient immense. Tippi, alors considérée comme la marraine de ces femmes, a produit de l’émancipation et de la richesse. Elle a finalement inversé le cliché de l’aliénation.

Dans cette non-fiction narrative, les femmes, y compris votre détective, sont suivies par des fantômes, les fantômes de leur mère, qu’elles portent en elles, mais aussi les fantômes que les autres projettent sur elles : Hitchcock cherchait Grace

Les trois sont ensemble les héroïnes d’une tragédie grecque à Beverly Hills. Elles se livrent en aveugle au destin tout en essayant d’y échapper. Tippi Hedren, femme d’une

fuite. Même histoire pour Melanie Griffith, qui sera jetée, par sa mère elle-même, au milieu des fauves dans le film Roar ; puis portée disparue, au cinéma, passé ses 35 ans.

no 04 – hiver 2022-2023 VI mk2 Institut
« L’histoire se répète et se dégrade chaque fois, comme les films dans lesquels ces actrices jouent. » L’ENTRETIEN Hélène Frappat
Kelly et Kim Novak chez Tippi Hedren, Brian De Palma projetait à son tour Tippi Hedren sur Melanie
© Universal –Collection Christophel
© Melania Avanzato © Focus Features / Michael De Luca Productions / Collection Christophel
Les Oiseaux (1963) d’Alfred Hitchcock Cinquante nuances de Grey (2015) de Sam Taylor-Johnson

Griffith… Comment peut­on apprendre à vivre avec ces fantômes­là, choisis ou subis ? Je crois que c’est une question d’hospitalité à accorder à celui qui n’est plus là. N’en déplaise à Blaise Pascal, qui écrivait « On mourra seul. Il faut donc faire comme si on était seul », il faut être deux pour mourir : celui qui meurt, et celui qui accepte la mort de l’autre. Les Occidentaux ont une tendance binaire à séparer les morts des vivants, mais nombre de vivants sont morts, psychiquement du moins, et combien de morts sont aussi présents que les vivants ! Si l’autre ne meurt pas en paix ou n’est pas accepté, le fantôme revient. Et c’est ce qui se passe avec Hitchcock, lorsqu’il prétend qu’on ne saurait pas quoi faire des disparus s’ils revenaient. Alors, il est du côté de la nécrophilie, explicite dans Vertigo. Je crois qu’il faut finalement accepter que tous les livres et les hommes soient aussi des tombeaux.

Vous dites, au sujet de Tippi Hedren : « C’est l’histoire d’une femme regardée qui devient une femme qui regarde. » Cette question du regard sur autrui, comme puissance et outil d’émancipation, se pose aussi pour votre détective­narratrice…

Laura Mulvey, dans sa théorie du male gaze, disait qu’il ne s’agissait pas d’un hasard si, dans la littérature anglo-saxonne, il y avait tant de personnages enquêtrices ou d’autrices de romans policiers ; des figures qui m’obsèdent depuis l’enfance. Par leur investigation, elles réhabilitent une curiosité bibliquement condamnée chez les femmes. Une curiosité toujours située du côté de la catastrophe, de la boîte de Pandore, comme dans Barbe bleue par exemple. La curiosité féminine a toutefois sa contrepartie : son cliché.

Votre livre met en lumière des chefsd’œuvre cinématographiques, mais aussi, pour certains, des films d’une très grande violence envers les femmes, à l’écran ou sur le tournage. Quel regard portez­vous sur cette filmographie­là ?

Le cinéma féminise ; et comme le disait Cary Grant, tout acteur est une actrice. On peut le comprendre dans deux sens : un sens misogyne, la femme-objet ; mais aussi dans le sens de l’empathie : on voit le sang des actrices, et le cinéma est là pour recueillir les larmes de ce sacrifice humain. Un film comme Pas de printemps pour Marnie est réalisé par un prédateur, mais il se situe aussi du côté de la victime : le spectateur vit la souffrance de la femme violée. Et le film est sublime par ce dédoublement. De même pour des récits comme Alice au pays des merveilles : le conte retrace la manière dont une petite fille abusée se fait engloutir dans un trou et s’invente une histoire merveilleuse pour s’en sortir. Tout est une question de point de vue.

Rencontre avec Hélène Frappat, le 23 janvier, au mk2 Nation

• Trois femmes disparaissent d’Hélène Frappat (Actes Sud, 192 p., 20 €)

• PROPOS RECUEILLIS

PAR JOSÉPHINE DUMOULIN

hiver 2022-2023 – no 04 EXPOSITION
citedelarchitecture.fr #E xpo ArtDeco The Champion. Atlantic Coast Line Railroad (détail), 1939 © The Wolfsonian–Florida International University, Miami Beach, Florida. Photo : Lynton Gardiner VII mk2 Institut
FRANCE AMÉRIQUE DU NORD JUSQU'AU 06.03.2023 Palais de Chaillot Trocadéro. Paris

Vinciane Despret &

Augier

Dans leurs essais respectifs

– Les Morts à l’œuvre et Croire. Sur les pouvoirs de la littérature –, Vinciane Despret, philosophe attentive à la façon dont les morts hantent nos vies, et Justine Augier, écrivaine attachée aux ressources éthiques de la littérature, explorent la puissance vertigineuse de l’art dans l’épreuve du deuil. Rencontre entre les deux autrices le 19 janvier à mk2 Institut.

Vos deux livres, aussi différents soient-ils, saluent la force de réactivation des morts par le biais d’un geste artistique. La force de l’art, est-ce sa capacité à faire revivre les morts, à conjurer l’oubli ?

Vinciane Despret : Les expériences que je raconte suivent toutes le même protocole, mais en empruntant des chemins multiples, qui aboutissent à ce que j’appellerais des « effets d’œuvre » assez différents. Elles n’ont pas toutes pour motif de faire revivre les morts,

que les morts. L’œuvre est une insurrection active et créatrice contre l’absence ou parfois contre les forces destructrices qui y ont mené. Et l’art va constituer la possibilité de « donner forme » à une nouvelle manière d’être présent pour les morts auprès des vivants.

Justine Augier : De mon côté, j’ai voulu écrire sur la puissance de la littérature face aux dangers contemporains, qui me semblent tous relever de différentes formes d’écrasement. Contre un écrasement du temps, d’abord ; la littérature redonne au temps son épaisseur, travaille la densité, et seule cette épaisseur peut rouvrir l’avenir. Se nourrissant d’altérité et d’exil, la littérature est aussi résistance face à l’écrasement des identités, face à la grande tentation d’enfermer l’autre dans un déjà-connu. Elle résiste au désir de « même » qui mine notre monde. Dans une époque très fataliste, il y a aussi l’écrasement des possibles et des espoirs, face auquel la littérature relance notre imagination, nous entraîne à croire aux autres choses qui pourraient advenir. Enfin, il y a l’écrasement de la langue, qui semble de plus en plus inapte à dire le réel et à l’interpeller, nous laissant démunis pour le changer.

En quoi les œuvres d’art sont-elles autre chose que de simples « monuments aux morts » ?

V. D. : Un monument, c’est une mémoire du passé, mais qui assigne le passé au passé,

décès de deux de leurs amis, ndlr], prend en charge de garder ce passé activement dans le présent, en tant que tel. Ces deux obélisques sont placés sur chacune des deux entrées du terrain de jeu où les deux jeunes disparus avaient l’habitude de retrouver leurs amis : une entrée là où arrivait habituellement Christophe, une autre par laquelle entrait Benoît. Ce n’est pas un monument, disent les commanditaires, l’œuvre les rend présents, et c’est pourtant, disentils encore, un monument vivant.

J. A. : La conversation avec les fantômes me semble essentielle à l’acte d’écriture, que les fantômes soient passés ou à venir. C’est une manière de refuser que les fantômes soient embaumés, que leur disparition cesse d’être brûlante. La littérature entretient la brûlure, et cela me semble relever du politique ; c’est à cet endroit que se jouent notamment le sentiment de responsabilité et le désir de justice.

Vinciane, vous parlez de fabulation, plutôt que de mémoire. Pourquoi ?

que l’art est sans doute la seule manière d’intégrer plusieurs couches de significations différentes, dans une histoire aussi difficile. Et de constituer une façon positive de se souvenir. La fonction « fabulatoire » prend un sens plus large : les commanditaires se sont transformés par la commande, et ont été, je dirais, grandis par elle.

« Croire », est-ce croire en cette puissance de la littérature, à cette fabulation ?

J. A. : Face à la littérature, le lecteur a souvent recours à la « suspension volontaire de l’incrédulité ». Traduite de l’anglais, l’expression n’est pas très heureuse, mais elle désigne un phénomène à la fois délicat et puissant. Il s’agit de prendre la décision de croire, ce qui rouvre immédiatement le champ des possibles, relance la possibilité d’une exploration et provoque un sursaut de l’imagination. Je pourrais parler de fabulation dans ce sens, celui d’une redéfinition du rapport à l’improbable.

mais de garder d’eux quelque chose parmi nous, et qui déborde du simple fait de la mémoire de leur présence. Ils continuent donc à avoir des effets dans ce monde, mais ces effets d’œuvre font autant revivre les vivants

et qu’il faut sans cesse remémorer. Or, par contraste, une œuvre comme Obélisques de Steven Gontarski, à Chaucenne dans le Doubs [deux obélisques commandités par un groupe d’adolescents à la suite du

V. D. : Gilles Deleuze et Félix Guattari ont proposé une définition du monument qui semble s’aligner avec ce que les jeunes gens de Chaucenne me disaient : « L’acte du monument n’est pas la mémoire, mais la fabulation. » Fabuler, raconter autrement, selon Isabelle Stengers, « ce n’est pas rompre avec la “réalité”, mais chercher à rendre perceptible, à faire penser et sentir des aspects de cette réalité qui, usuellement, sont pris comme accessoires ». L’acte du monument n’a donc rien à voir avec un passé à préserver. Au contraire, il est « écart » au départ de ce dont il s’agit de faire mémoire. C’est le cas de The Ever Blossoming Garden de Mario Airó, dans les Flandres belges, œuvre qui a été commandée à la suite de l’assassinat d’une jeune fille. Le jardin ne cesse de se métamorphoser, traduisant les cycles de vie et de mort, et les récits qui accompagnent sa forme et ses effets là aussi se multiplient, ce qui fait dire à l’une des commanditaires que le fait de répondre à ce drame par une œuvre dans l’espace public leur a semblé d’autant plus pertinent

Le récit que vous faites, Vinciane, de la pièce musicale Il fait novembre en mon âme, est particulièrement bouleversant. Qu’est-ce que cette œuvre raconte du processus de transformation ?

V. D. : Cette commande a été faite par la maman et le beau-père de Stéphane, décédé dans les attentats au Bataclan. Sa mère, Louise, en voyant le tableau Guernica de Picasso, a l’intuition qu’une œuvre devait s’imposer, non seulement pour son fils, mais pour tous ceux qui ont perdu la vie dans les attentats : « L’idée, c’était d’essayer de dire quelque chose autrement, parce que, par les mots, on n’arrive à rien, et surtout à ce moment-là. Enfin, on n’arrivait à rien uniquement par les mots. » Ils vont chercher, rencontrer des artistes, un historien, des politiques, pour enfin trouver la réponse à leur quête. Et chacune de ces rencontres va, je crois, nourrir la relation avec le fils défunt. Tout au long de ce processus d’enquête, Stéphane semble être devenu de plus en plus présent.

On ne sait plus, dit-elle, si cette œuvre est un cadeau qu’ils lui font, ou un don qu’il leur a

no 04 – hiver 2022-2023 VI mk2 Institut
« L’œuvre est une insurrection active et créatrice contre l’absence. » Vinciane Despret
CROISÉ
Justine
© Sylvère Petit
ENTRETIEN

fait, par-delà sa mort. Louise a créé une place fabuleuse pour Stéphane, dans tous les sens du terme, une place où elle peut le retrouver, une place où il peut l’accompagner, et une place où surtout elle peut continuer à fabriquer des souvenirs avec lui. Et je dirais, sans très bien pouvoir expliquer pourquoi, que, quand j’ai pu entendre Il fait novembre en mon âme, m’est venu le sentiment, tout aussi énigmatique que puissant, que Stéphane, là aussi, avait trouvé sa place.

Justine, à propos de place, vous sentez­ vous appartenir à une communauté grâce à la littérature ?

J. A. : J’aime en écrivant m’adonner à des exercices d’admiration, raconter le combat des révolutionnaires syriens, la beauté de ce combat, qui doit perdurer malgré son écrasement. La littérature prend soin de ces rêves défaits, et c’est là que se joue la possibilité d’une communauté. D’ailleurs, je n’écris pas seule. Et, comme de nombreux auteurs contemporains, j’ai sans cesse recours à la citation, pour lutter contre l’impression d’un sol qui se dérobe, mais aussi pour s’y mettre à plusieurs. L’époque rend nécessaire cette addition des forces.

Rencontre avec Vinciane Despret et Justine Augier le 19 janvier, mk2 Bibliothèque

• Les Morts à l’œuvre de Vinciane Despret (La Découverte, 176 p., 20 €)

• Croire. Sur les pouvoirs de la littérature de Justine Augier (Actes Sud, 144 p., 18 €)

• PROPOS RECUEILLIS

hiver 2022-2023 – no 04 VII mk2 Institut
© Jean-Luc Bertini

SÉLECTION LIVRES

Tous les mois, mk2 Institut sélectionne des essais faisant l’actualité du monde des idées. Des recommandations de lecture sur des questions essentielles, qui animent nos sociétés et parfois les divisent.

PAYS DE SANG

images qui accompagnent les mots sont des photographies du silence. période de deux ans, Spencer Ostrander plusieurs grands voyages à travers le pays prendre en photo les sites de plus de trente ayant eu lieu ces dernières années. images sont remarquables par l’absence de humaine et l’impossibilité d’y distinguer trace d’arme. Ce sont des portraits de souvent laids, lugubres, architectures au sein de paysages américains neutres, moindre signe distinctif, lieux oubliés d’abominables massacres perpétrés par des équipés de fusils et autres armes à feu, qui brièvement l’attention du pays avant sombrer dans l’oubli, jusqu’à ce qu’Ostrander avec son appareil photo et en fasse les tombales de notre chagrin collectif.

PAUL AUSTER

PAYS DE

SANG

C’est à partir des photographies obsédantes prises par Spencer Ostrander sur les lieux des tueries de masse des vingt dernières années aux États-Unis que l’écrivain Paul Auster a composé ce nouvel essai. Pays de sang analyse avec rigueur des siècles d’usage – et d’abus – des armes à feu, du violent déplacement des populations indigènes et des populations asservies aux massacres qui dominent aujourd’hui l’actualité. Dans quel genre de société les Américains veulentils vivre ? Et quelle réconciliation possible pour un peuple encore aussi belliqueux ? À l’heure où la fracture entre les pro et les anti-contrôle des armes n’a jamais été plus profonde, Auster fait le vœu d’une paix possible mais sempiternellement repoussée. Un essai rigoureux. Et désarmant.

REVENIR

On part en exil pour fuir la guerre, la famine, des conflits politiques ou familiaux ; on part en voyage pour découvrir le vaste monde, changer d’horizon. Mais pourquoi revient-on ? Du désir de retour, les livres parlent peu. En français, d’ailleurs, il y a des mots pour désigner celui qui part, non celui qui revient. Revenant ? Trop spectral. Rapatrié ? Celui-là n’a pas le choix du retour. Pourquoi ce manque, qui est le signe d’un impensé fondamental ? C’est à cette question que Céline Flécheux tente d’apporter des réponses. Un essai qui montre que, revenir chez soi, c’est d’abord faire l’épreuve d’un retour à la vie normale. Mais pourquoi ? Sans doute parce que revenir dans l’espace, c’est un peu revenir dans le temps…

LA DÉMENCE DU PERCOLATEUR

« Plus que jamais, les prodiges de la technologie menacent de se retourner en catastrophes. Dans ce crescendo fatal, quelle place occupons-nous ? » Après Mélancolie du pot de yaourt. Méditation sur les emballages, l’écrivain et critique Philippe Garnier entreprend d’ausculter le grand monde des machines. De la mort du ticket de métro aux guetteurs des data centers, en passant par les drones d’appartement, Philippe Garnier pointe du doigt cette prolifération du technologique qui se glisse dans nos quotidiens, jusque dans nos intérieurs. D’une plume tranchante et sans rien sacrifier à son goût de l’absurde, l’auteur propose une rêverie tendre mais intransigeante sur les contrariétés numériques et machinales de notre époque. de Philippe Garnier (Premier Parallèle, 160 p., 17 €)

LE MYTHE DE L’ENTREPRENEUR

Le 5 octobre 2011 mourait Steve Jobs, figure emblématique de l’« entrepreneur », célébré comme un génie créatif et visionnaire, ayant « changé le monde » grâce à ses produits innovants… Individu tout-puissant, nouveau héros des temps modernes, l’entrepreneur guide l’humanité sur les voies du progrès, et la Silicon Valley est son Olympe… C’est cette mythologie que l’auteur et maître de conférences Anthony Galluzzo démonte implacablement dans Le Mythe de l’entrepreneur. Défaire l’image de la Silicon Valley : défaire les mirages de la start-up nation pour se libérer d’une vision aussi fausse qu’aliénante de l’économie et des rapports sociaux.

no 04 – hiver 2022-2023 X
ACTES SUD
ACTES SUD
ACTES SUD Dép. lég. oct. 2022 39 € TTC France www.actes-sud.fr 9:HSMDNA=V\VWU^: PAYS DE SANG PAUL AUSTER SPENCER OSTRANDER
paul auster
978-2-330-17120-9
Une histoire de la violence par arme à feu aux ÉTATS-UNIS Essai traduit de l’américain par Anne-Laure Tissut
Photographies de spencer ostrander de Paul Auster (Actes Sud, 208 p., 26 €)
312 p., 22 €)
de Céline Flécheux (Le Pommier,
d’Anthony Galluzzo (La Découverte, 240 p., 20 €)
mk2 Institut

LA TRANSPARENCE DU MATIN

Comment faire pour que tous les matins ne se ressemblent plus ? Comment vivre enfin ? La philosophie a pensé la vie, mais non pas vivre ; et le religieux, qui prenait en charge la question du vivre, est aujourd’hui en retrait. Ainsi « vivre » est laissé en friche ; et de là prospèrent le développement personnel et le marché du bonheur, qui vendent vivre comme du « tout positif ». Or, comme le montre le philosophe François Jullien, vivre est paradoxal, et répéter qu’il faut « cueillir le jour », « profiter de la vie » n’est jamais très utile ni efficace… En amont de toute morale, hors des discours prêts-à-penser du marché du bonheur, cet essai esquisse une carte des possibles entre lesquels décider de vivre. de François Jullien (Éditions de l’Observatoire, 300 p., 23 €)

EVA ILLOUZ

LES ÉMOTIONS CONTRE LA DÉMOCRATIE

LES ÉMOTIONS

CONTRE LA DÉMOCRATIE

d’Eva Illouz

(Premier Parallèle, 336 p., 22,90 €)

Partout dans le monde, la démocratie se voit attaquée par un populisme nationaliste. Et, partout dans le monde, la même énigme : comment des gouvernements qui n’ont aucun scrupule à aggraver les inégalités sociales peuvent-ils jouir du soutien de ceux que leur politique affecte le plus ? Pour comprendre ce phénomène, la sociologue franco-israélienne Eva Illouz affirme qu’il faut s’intéresser aux émotions : la peur, le dégoût, le ressentiment et l’amour de la patrie – quatre émotions que les mouvements populistes s’emploient partout à attiser afin de mieux les instrumentaliser. Une stratégie dont elle montre précisément les rouages dans l’Israël de Benyamin Nétanyahou, terrain d’étude de cet essai de sociologie totale, profondément éclairant et original.

de Daniel Susskind, (Flammarion, 340 p., 21,90 €)

• UNE SÉLECTION DE JOSÉPHINE DUMOULIN ET GUY WALTER

de Corine Pelluchon (Rivages, 144 p., 18 €)

UN MONDE SANS TRAVAIL

Dans cet essai, l’écrivain et professeur d’économie anglais Daniel Susskind étudie les effets possibles de la technologie sur le travail et la société des cent années à venir. Tandis que les progrès technologiques vont nous rendre plus riches que jamais, en même temps qu’ils vont raréfier le travail, la question économique qui hantait nos ancêtres – faire en sorte que le gâteau (la richesse) soit assez grand pour tous – disparaîtra peu à peu. Or, de nouveaux problèmes émergeront : comment exploiter cette richesse pour vivre sans travailler ? Qui doit contrôler les technologies à l’origine de cette richesse nouvelle, et comment ? Un ouvrage pour penser à l’avenir du travail, par-delà les clivages politiques.

L’ESPÉRANCE, OU LA TRAVERSÉE DE L’IMPOSSIBLE

Comment dépasser le désespoir et l’abattement de l’écoanxiété provoquée par les risques écologiques et politiques actuels ? Tout en soulignant la dynamique destructrice du désespoir, la philosophe Corine Pelluchon montre dans cet essai que la confrontation à la possibilité d’un effondrement de notre civilisation est l’occasion d’un changement ouvrant un horizon d’espérance. Espérance à distinguer de l’optimisme et de l’espoir. Opposée au déni, l’espérance implique l’épreuve du négatif. Elle est la traversée de l’impossible. Naissant sans qu’on l’ait cherchée et lorsque l’on a perdu toute superbe et toute illusion, elle est la capacité à déchiffrer dans le réel les signes d’un progrès possible.

hiver 2022-2023 – no 04 XI
Bibliothèque Rivages Corine Pelluchon L’espérance, ou la traversée de l’impossible Bibliothèque Rivages Corine Pelluchon L’espérance, ou la traversée de l’impossible
mk2 Institut

CE

> JEUDI 15 DÉCEMBRE

GÉRALD BRONNER – LES CROYANCES COLLECTIVES

« Pourquoi croit-on ? Le désir de croire. »

> mk2 Odéon (côté St Michel), à 20 h

> LUNDI 9 JANVIER

DANIEL PENNAC, UN CONTEUR DE LÉGENDE

Dans Terminus Malaussène (Gallimard), Daniel Pennac fait revivre les aventures innombrables de la famille Malaussène. Cette célèbre série forme une fresque unique qui a fédéré, en France et dans divers pays, une immense communauté de lecteurs enthousiastes autour des aventures tendres et déjantées de l’incontrôlable tribu. Daniel Pennac a choisi d’offrir à ses lecteurs un final en forme d’apocalypse hilarante, qui restera dans les mémoires. Une soirée consacrée à l’art exceptionnel de Daniel Pennac. Une rencontre modérée par la journaliste Raphaëlle Leyris (Le Monde), suivie d’une signature.

> mk2 Bibliothèque, à 20 h

MARYLIN MAESO – LA VIOLENCE EN FACE

« Quel rôle jouent les médias dans la brutalisation de nos sociétés ? » Qu’il s’agisse de la manière dont ils traitent les événements violents ou de la tonalité générale des discours qu’ils émettent, les médias contribuent à façonner le regard que nous portons sur la

INSTITUT

violence. Nous nous interrogerons sur cet impact, et sur la double dynamique contradictoire d’alimentation et de désamorçage qui le sous-tend.

> mk2 Nation, à 20 h

> JEUDI 12 JANVIER

GÉRALD BRONNER – LES CROYANCES COLLECTIVES

« Les croyances au croisement du cerveau et du social. »

> mk2 Odéon (côté St Michel), à 20 h

LES NOUVELLES PUISSANCES DU FÉMINISME

« Donnez-nous des héroïnes ! » Qu’elles lisent, écrivent ou incarnent des personnages de roman, les femmes sont encore obligées de pousser des coudes pour avoir une place à elles dans les livres. Elles ont pourtant une multitude d’histoires et de savoirs à raconter et transmettre… Une table ronde, féminine et littéraire avec les écrivaines Jennifer Tamas (Au Non des femmes. Libérer nos classiques du regard masculin, Seuil) et Camille Laurens (Fille, Gallimard). Un dialogue modéré par la journaliste Cécile Daumas (Libération).

> mk2 Bibliothèque, à 20 h

> LUNDI 16 JANVIER

Philosophie de l’océan (PUF), un voyage initiatique en pleine mer : une navigation dans un espace fascinant et largement inconnu qui suscite une autre façon d’être au monde, en nous invitant, en permanence, à changer notre rapport aux autres, aux objets et à l’environnement. Une rencontre modérée par la journaliste Valentine Faure (Le Monde) et en partenariat avec les PUF.

> mk2 Bibliothèque, à 19 h 30

> JEUDI 19 JANVIER

ARTS ET LITTÉRATURE

« Comment l’art et l’écriture nous aident face à la mort ? » Avec Vinciane Despret, Justine Augier et le journaliste et essayiste Jean-Marie Durand (Philosophie magazine). > mk2 Bibliothèque, à 20 h

> LUNDI 23 JANVIER

HÉLÈNE FRAPPAT – TIPPI HEDREN, MELANIE GRIFFITH, DAKOTA JOHNSON : RÉCIT D’UNE TRAGÉDIE HOLLYWOODIENNE

Une rencontre en mots et en images modérée par la journaliste Élisabeth Philippe (L’Obs), suivie d’une signature.

> Mk2 Nation, à 20 h

d’une guerre juste. En mobilisant la distinction traditionnelle entre jus ad bellum et jus in bello, nous tâcherons de comprendre les enjeux philosophiques de cette question.

> mk2 Nation, à 20 h

> JEUDI 26 JANVIER

GÉRALD BRONNER – LES CROYANCES COLLECTIVES

« Les métamorphoses du marché des croyances et des opinions. »

> mk2 Odéon (côté St Michel), à 20 h

> MARDI 31 JANVIER

ADÈLE VAN REETH – L’ÉPREUVE DU DEUIL : SOMMES-NOUS DES INCONSOLABLES ?

ROBERTO

CASATI – L’OCÉAN : UNE INVITATION À PHILOSOPHER

« Une philosophie de l’océan est-elle possible ? » Comment l’océan nous amène-t-il à penser et repenser nos vies ? Philosophe spécialiste des sciences cognitives, Roberto Casati propose, dans

> MARDI 24 JANVIER

MARYLIN MAESO – LA VIOLENCE EN FACE

« Y a-t-il des guerres justes ? » Les récents événements en Ukraine relancent le vieux débat philosophique sur l’existence

« Face à la mort, ne réalisons-nous pas que nous sommes résolument inconsolables ? » Dans son nouvel ouvrage, Inconsolable (Gallimard), la philosophe Adèle Van Reeth s’interroge sur la mort, celle de son père, et par extension sur le drame universel que constitue la perte d’un être aimé. Une disparition qui suspend tout de la vie ordinaire, après quoi rien n’est plus pareil et auquel il faut pourtant finir par se résoudre… Une rencontre modérée par le journaliste Olivier Pascal-Moussellard (Télérama). > mk2 Bibliothèque, à 20 h

renfort correction : Claire Breton | stagiaire mk2 Institut : Marguerite Patoir-Théry  | a collaboré à ce numéro : Jean-Marie Durand | publicité | directrice commerciale : stephanie.laroque@mk2. com | cheffe de publicité cinéma et marques : manon.lefeuvre@mk2.com | responsable culture, médias et partenariats : alison.pouzergues@mk2. com | cheffe de projet culture et médias : claire. defrance@mk2.com

Imprimé en France par SIB imprimerie — 47, bd de la Liane — 62200 Boulogne-sur-Mer

no 04 – hiver 2022-2023
MK2 INSTITUT MAGAZINE éditeur MK2 + — 55, rue Traversière, Paris XIIe — tél. 01 44 67 30 00 — gratuit directeur de la publication : elisha.karmitz@mk2. com | directeur de mk2 Institut : guy.walter@mk2. com | rédactrice en chef : joséphine.dumoulin@ mk2.com | directrice artistique : Anna
| graphiste : Ines
| coordination
com | secrétaire de rédaction : Vincent Tarrière |
Parraguette
Ferhat
éditoriale : juliette.reitzer@mk2.com, etienne.rouillon@mk2.
MK2
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