TROISCOULEURS #187 – avril 2022

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> no 187 / AVRIL 2022 / GRATUIT

Journal cinéphile, défricheur et engagé, par

VINCENT LE PORT

Un grand cinéaste sort de l’ombre + violence et cinéma : entretien croisé avec Gisèle Vienne MONIA CHOKRI « Je voulais que l’idée de l’horreur vienne du regard des femmes »

LA NOUVELLE VAGUE DU CINÉMA LIBANAIS

13 AVRIL

KERVERN & DELÉPINE « On est des boomers, on ne pourra jamais s’en dépêtrer »

ÉDITO

Soyons clairs, on n’a pas fait le choix d’une couv qui trancherait avec l’ambiance anxiogène de l’époque. Surgi de l’obscurité, voici Vincent Le Port, révélation du Festival de Cannes l’an dernier avec Bruno Reidal. Confession d’un meurtrier. Une plongée sidérante dans la psyché d’un assassin d’enfant, dans le Cantal, en 1905, quelque part entre Robert Bresson (pour la rigueur implacable de la mise en scène), Claude Chabrol (pour l’étude froide du mal) et Marcel Pagnol (pour la peinture rocailleuse de

GASPAR NOÉ Il broie notre petit cœur avec Vortex, grand film sur la vieillesse

la ruralité du début du xxe siècle). C’est un film difficile, d’abord parce qu’il nous place du côté du meurtrier : adapté d’un fait divers, il est construit à partir des Mémoires que le tueur, un séminariste de 17 ans, a écrits à la demande de ses médecins. Difficile aussi parce qu’il mêle la douceur (les paysages de nature en été, la voix fluette du héros) et la brutalité pour saisir le mal à hauteur d’enfant : le protagoniste apparaît successivement à l’âge de 6, 10 et 17 ans – un gouffre vertigineux rarement exploré par le cinéma naturaliste. Difficile encore parce qu’il nous confronte à un être qui est à la fois monstre et victime, pris dans une lutte contre ses pulsions. Pour mieux aborder cette œuvre passionnante, nous

l’avons montrée à la metteuse en scène Gisèle Vienne, qui ne cesse d’explorer la violence dans ses pièces radicales, et qui sort ce mois-ci une version cinématographique de l’une d’elles, Jerk – sur l’histoire vraie d’un Américain ayant assassiné vingt-huit adolescents dans les années 1970. Comment filmer le mal ? Que faire des monstres parmi nous – s’ils existent ? Et quelle violence dans le regard de l’artiste, et du spectateur ? Autant de questions qui éclairent notre époque et auxquelles ces deux grands artistes nous offrent de réfléchir. JULIETTE REITZER


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« Un thriller politique d’une brûlante actualité, brillant et passionnant » L’Obs fin août PRÉSENTE

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UN FILM DE

DIASTÈME

LE MONDE D'HIER AVEC LA PARTICIPATION DE

JACQUES WEBER ET THIERRY GODARD -

AVEC

EMMA DE CAUNES / JEANNE ROSA / LUNA LOU / YANNICK RENIER / FRÉDÉRIC ANDRAU / ANDRÉA BRUSQUE

DIASTÈME AVEC LA COLLABORATION DE FABRICE LHOMME / GÉRARD DAVET / CHRISTOPHE HONORÉ - IMAGE PHILIPPE GUILBERT - MONTAGE CHANTAL HYMANS - DÉCORS VALÉRIE VALÉRO ADC - ASSISTANT À LA MISE EN SCÈNE JÉRÔME BRIÈRE SON NICOLAS WASCHKOWSKI / THOMAS LEFÈVRE / THIERRY DELOR - COSTUMES FRED CAMBIER - CASTING CLÉMENCE AUBRY - DIRECTEUR DE PRODUCTION ABDELHADI EL FAKIR - MUSIQUE ORIGINALE VALENTINE DUTEIL - PRODUIT PAR MARIELLE DUIGOU ET PHILIPPE LIORET AVEC LA PARTICIPATION DE CANAL + ET CINÉ + / EN ASSOCIATION AVEC CINÉCAP 4 ET PYRAMIDE / AVEC LE SOUTIEN DE LA RÉGION BRETAGNE EN PARTENARIAT AVEC LE CNC / EN ASSOCIATION AVEC LA PROCIREP, L’ANGOA ET LA SACEM / VENTES INTERNATIONALES PYRAMIDE INTERNATIONAL

Création affiche

SCÉNARIO ET DIALOGUES

AU CINÉMA LE 30 MARS


EN BREF

Sommaire

P. 6 P. 10 P. 12

L’ENTRETIEN DU MOIS – GUSTAVE KERVERN & BENOÎT DELÉPINE RÈGLE DE TROIS – L’ÉCRIVAIN NICOLAS MATHIEU LE NOUVEAU – L’ACTEUR DIMITRI DORÉ

CINÉMA P. 18 P. 26 P. 46

PARADISCOPE

EN COUVERTURE – VINCENT LE PORT POUR BRUNO REIDAL ENTRETIEN – GASPAR NOÉ POUR VORTEX CINEMASCOPE – LES SORTIES DU 23 MARS AU 4 MAI

LE GUIDE DES SORTIES PLATEFORMES P. 82 ENTRETIEN – RAOUL PECK REVIENT SUR EXTERMINEZ TOUTES CES BRUTES P. 84 MK2 CURIOSITY – PROCÈS DE JEANNE D’ARC DE ROBERT BRESSON

MK2 INSTITUT ENTRETIEN – SOPHIE GALABRU ENTRETIEN – DAVID CHAVALARIAS AGENDA DES ÉVÉNEMENTS DANS LES SALLES MK2

CULTURE P. 90 P. 92 P. 92

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Arrivé en stage en 2017, l’Argentin à l’humour discret s’est vite fondu parmi nous. Fan de John Carpenter et de James Gray, ce réalisateur et monteur signe pour nous des analyses cinéphiles en vidéo, brillantes (les volutes chez Desplechin, les mains chez Scorsese…), visibles sur notre chaîne Vimeo, qui ont su toucher jusqu’à Agnès Varda – celle-ci, impressionnée par sa manière de déceler les secrets des images, a fait appel à lui pour monter son ultime film, Varda par Agnès.

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CI

Ne vous fiez pas à sa caricature. Depuis, Lucie s’est rasé la tête pour faire une surprise à son coloc. Quand elle ne s’entraîne pas à la cardistry (l’art de manipuler les cartes à jouer – elle est super forte), notre nouvelle stagiaire a planché sur un docu sur la relation Almodóvar-Banderas et idolâtre Phoebe Waller-Bridge (la scénariste de Fleabag). Dans ce numéro, elle signe plusieurs critiques de films – et c’est aussi elle qui a récupéré les photos de la plupart des articles.

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© 2018 TROISCOULEURS — ISSN 1633-2083 / dépôt légal quatrième trimestre 2006 Toute reproduction, même partielle, de textes, photos et illustrations publiés par mk2 + est interdite sans l’accord de l’auteur et de l’éditeur — Magazine gratuit. Ne pas jeter sur la voie publique.

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Avec Ted. Drôle de coco (Atrabile, Fauve révélation d’Angoulême 2019), qui s’inspirait de son frère autiste Asperger, la bédéaste belgo-mexicaine a affirmé un ton fantaisiste oscillant entre drôlerie et gravité. Ses strips fulgurants et existentiels dans Spirou – et pour nous ! – savent très bien bousculer les codes de représentation (des minorités, des femmes…) dans la BD. On a hâte de retrouver cet esprit dans l’adaptation animée de Ted. Drôle de coco à laquelle elle travaille.

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Photographie de couverture : Julien Liénard pour TROISCOULEURS Imprimé en France par SIB imprimerie — 47, bd de la Liane — 62200 Boulogne-sur-Mer TROISCOULEURS est distribué dans le réseau ProPress Conseil ac@propress.fr

MUSIQUE – POURQUOI SOUS-TITRER LES CLIPS ? CONCERT – SEVDALIZA SON – DANIEL ROSSEN

ILS ONT PARTICIPÉ À CE NUMÉRO

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directeur de la publication : elisha.karmitz@mk2. com | rédactrice en chef : juliette.reitzer@mk2.com | rédactrice en chef adjointe : time.zoppe@mk2.com | rédacteurs : quentin.grosset@mk2.com, josephine. leroy@mk2.com | directrice artistique : Anna Parraguette | graphiste : Ines Ferhat | secrétaire de rédaction : Vincent Tarrière | renfort correction : Claire Breton | stagiaire : Lucie Leger | ont collaboré à ce numéro : Léa André-Sarreau, Margaux Baralon, Nora Bouazzouni, Jules Brussel, Julien Dokhan, Marilou Duponchel, Julien Dupuy, David Ezan, Marie Fantozzi, Yann François, Adrien Genoudet, Corentin Lê, Damien Leblanc, Olivier Marlas, Belinda Mathieu, Aline Mayard, Stéphane Méjanès, Wilfried Paris, Michaël Patin, Laura Pertuy, Raphaëlle Pireyre, Perrine Quennesson, Bernard Quiriny, Cécile Rosevaigue, Étienne Rouillon, Raphaëlle Simon, Sarah Yaacoub, Etaïnn Zwer & Célestin, Agathe et Anna | photographes : Julien Liénard, Marie Rouge | illustratrices : Sun Bai, Émilie Gleason | rédactrice mk2 Institut : Joséphine Dumoulin | publicité | directrice commerciale : stephanie.laroque@mk2.com | cheffe de publicité cinéma et marques : manon.lefeuvre@mk2. com | responsable culture, médias et partenariats : alison.pouzergues@mk2.com | cheffe de projet culture et médias : claire.defrance@mk2.com

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TROISCOULEURS éditeur MK2 + — 55, rue Traversière, Paris XIIe tél. 01 44 67 30 00 — gratuit

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Julien a toujours aimé poser des questions, que ce soit pour des enquêtes (son côté diplômé en socio) ou pour des interviews (ses études en arts du spectacle). Journaliste pour plusieurs médias, dont Arte, il passe surtout ses journées à défendre le cinéma français, avec un goût prononcé pour celui qui met en valeur les mots. Forcément, c’était la personne idéale pour revisiter pour nous la carrière de Jacques Doillon, l’un de nos plus grands directeurs d’acteurs.

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Cinéma -----> « En même temps »

T Î O N E B E N I P É L DE Dans En même temps, un maire écolo (campé par Vincent Macaigne) et un maire de droite (joué par Jonathan Cohen), en désaccord sur un projet de construction d’un parc de loisirs, se retrouvent collés dans une position embarrassante par une activiste féministe (India Hair). On a interrogé les deux Grolandais sur ce que cette satire très drôle racontait d’eux et de l’époque, alors qu’ils ont mis un point d’honneur à sortir le film juste avant les élections.

Le titre du film est une formule employée par Emmanuel Macron depuis sa campagne en 2017 et devenue emblématique de sa politique. Qu’est-ce que ça vous évoque, ce « en même temps » ? Benoît Delépine : On ne pouvait pas titrer L’Un dans l’autre, c’était trop lourd. En même temps, ce n’est pas seulement une critique de Macron, mais de toute cette attitude à vouloir contenter tout le monde, qui mène à des décisions paradoxales. À notre grand désespoir, on voit que les écolos n’arrivent pas à convaincre. Même pour la présidentielle, ils font du « en même temps ». C’est fort dommageable que Sandrine Rousseau n’ait pas remporté la primaire du parti, parce qu’elle aurait été plus rentre-dedans. Ce qui symbolise bien ce « en même temps » dans le film, c’est l’autocollant « non au nucléaire » du maire écolo alors qu’il roule en voiture électrique… C’est fou, on n’est pas capable de dire, par exemple : « On s’interdit de dépasser telle limite de CO2 par an individuellement. » Gustave Kervern : C’est le discours des gendarmes dans le film, quand ils parlent de dictature écologique. Moi, ça a toujours été mon crédo. Face au péril imminent de l’effondrement de l’humanité, si on ne fait pas des choses fortes… Le film se conclut sur une ode au retour à la nature. Vous-mêmes, vous en avez fait l’expérience ? G. K. : Je suis né à l’île Maurice et j’y ai vécu jusqu’à mes 7 ans. C’était le paradis sur terre. Depuis, la mer s’est vidée, il n’y a plus un coquillage ni un oursin, les coraux blanchissent.

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C’est une piscine. Chaque fois que j’en parle aux gens, ils s’en foutent complètement. Comme dans Don’t Look Up [film d’Adam McKay, sorti en 2021, sur deux astronomes qui n’arrivent pas à convaincre les médias et les politiques de l’imminence de la chute d’une météorite, ndlr], ils ne se rendent pas compte du péril tant qu’il n’y a pas eu une vraie catastrophe. L’humanité va mourir, j’y crois sérieusement. Il y a encore eu un rapport du GIEC terrible il y a quelques jours. On vit un truc effroyable. B. D. : Avec Gustave, on voulait sortir le film le plus rapidement possible, parce que, quand on a vu Éric Zemmour arriver comme candidat, on s’est dit : « Ça y est, c’est reparti pour une campagne sur les migrants et la sécurité, comme tous les cinq ans. » Il fallait au moins une proposition écolo, ne serait-ce qu’artistiquement. Remettre le débat sur la place publique, parce qu’il va encore passer à l’as. Pareil avec la guerre en Ukraine : c’est encore un truc du xxe siècle, des vieux réflexes nationalistes qui pourraient nous entraîner dans une catastrophe gigantesque. Le monde entier devrait être uni en un seul gouvernement pour lutter contre le réchauffement climatique, pas se faire une guerre de plus. G. K. : Dans En même temps, le message sur l’écologie et le féminisme, qui nous semblent indissociables, peut être perçu comme un peu naïf, mais nous on trouve justement qu’il faut le seriner. Et prolonger tout ce qu’a apporté le mouvement #MeToo. On voulait aussi faire un film gai sur l’engagement féministe, parce qu’il est parfois perçu comme un peu raide.

B. D. : On s’est inspirés de Noël Godin, des entarteurs belges, avec qui on avait fait des actions rigolotes, pour montrer l’activisme féministe sous un autre angle. C’est la première fois que le mouvement des collages contre les féminicides, né en 2019 et dont les membres collent des messages sur les murs des villes, est représenté au cinéma. Comment avez-vous écrit ces rôles ? B. D. : Au départ on ne pensait pas forcément aux « colleuses ». Notre ami Robert de Houx, aujourd’hui disparu et qui jouait dans nos premiers films, bloquait les banques simplement en mettant des allumettes et de la colle dans les serrures. C’était un anar « colleur ». C’est en pensant à lui qu’on a eu cette idée. Après, je ne connais pas personnellement de « colleuses », mais je suppose qu’elles doivent bien se marrer aussi. C’était un bonheur de bosser avec ces trois actrices [India Hair, Jehnny Beth et Doully, ndlr]. Chacune dans leur style, elles ont un caractère et un naturel confondants, et des parcours atypiques. Ça fait trois ans que Doully présente Groland à la place de Moustic, et il n’y a pas encore eu un seul article dans les journaux sur elle alors qu’elle est extraordinaire. La position dans laquelle les héros sont collés aurait pu sembler très lourde, voire même homophobe. Comment avez-vous évité ce travers ? G. K. : C’était notre hantise. C’est seulement quand on a fait les essais costumes avec les deux comédiens qu’on a commencé à se dire que ça pouvait marcher. Il fallait


« En même temps » <----- Cinéma

L’ENTRETIEN DU MOIS

E V A T S GU N R E & KERV faire oublier cet aspect très rapidement. Les montrer en train de marcher collés ensemble l’un derrière l’autre, puis vite passer sur les visages, trouver des axes intéressants. B. D. : Essayer d’éviter les faux pas nous a justement poussés à être plus créatifs. On avait un souvenir cuisant d’un ou deux sketchs pour Groland, tellement nases… C’était plus que casse-gueule. Vous êtes pile dans la génération des boomers. Vous avez le sentiment d’avoir compris des choses par rapport à d’autres personnes de votre âge ? B. D. : Dans notre façon d’être, il y a plein de trucs de boomers, on ne pourra jamais s’en dépêtrer. (Il se tourne vers Gustave.) Toi, t’adores les matchs de foot ; moi, les courses de motos.

rock, on n’est pas intéressés par mettre notre propre gueule en avant.

À part les héroïnes de Louise-Michel et d’I Feel Good, interprétées par Yolande Moreau, les femmes ne sont pas souvent au centre de vos films, mais plutôt des personnages secondaires. Pourquoi ? G. K. : C’est ce côté boomer qui ressort, c’est vrai. C’est comme le fait qu’on ne met jamais de mecs de banlieue… On parle de ce qu’on connaît. B. D. : Chaque œuvre d’art doit avoir une part de vérité très forte pour que ça soit ressenti par les autres. Il y a forcément plein de petits bouts d’autobiographie dans nos films. Le risque de mettre en scène une héroïne, ça serait de mal le faire, que ça ne parle pas aux gens, que ça soit forcé.

« On est des boomers, on ne pourra jamais s’en dépêtrer » Gustave Kervern G. K. : En ce qui me concerne, j’ai été très con avec ma femme à certains moments. Ça rejoint ce que dit Vincent Macaigne dans une scène du film, quand il est allongé sur un divan avec Jonathan Cohen. On peut aller jusqu’à faire un mensonge éhonté à sa femme pour aller à un match de foot. C’est catastrophique. On est des boomers, mais notre habitude de l’humour noir, notamment avec Groland, nous donne une certaine vision des choses, un regard décalé sur nous-mêmes. B. D. : Et peut-être que, grâce à notre âge, on a échappé à l’individualisation extrême. Aujourd’hui, tout le monde est sur les réseaux et doit se montrer beau et fort. Nous, on a une mentalité d’avant, mais de groupuscules, de groupes de

Pourquoi tournez-vous partout en France plutôt qu’à Paris ? B. D. : Au début de notre carrière, on ne voulait surtout pas faire des films parisianistes. Pour ce tournage, on a tourné à Albi et dans ses alentours, parce qu’on est fans d’art brut. Dans le film, les filles se réunissent dans un local avec plein de peintures, c’est dans la petite ville de Grenade-sur-Garonne que j’ai découverte à l’occasion d’une édition du festival international du film grolandais, à Toulouse. J’y ai rencontré le couple d’artistes qui a cette maison tapissée de leurs œuvres. Rien que ça, ça peut nous donner envie de faire un film dans une région. Et puis, grâce à Groland, on a un contact assez facile. On a rencontré des gens du spectacle de rue extraordinaires, dont Fabrice,

Musée Marmottan Monet 13 avril 21 août 2022

qui est devenu accessoiriste du film et qui est l’inventeur des chansons en « Eh bé » [qu’on voit dans une scène de karaoké hilarante dans un bar d’hôtesses, ndlr]. Comme le gendarme qui fait une danse en chantant pour faire de la prévention [dans une autre scène du film, ndlr], c’est issu du spectacle de rue Gendarmerie, découvert dans un autre village. En visitant les régions avec l’esprit ouvert, on fait des rencontres qui nourrissent les projets, ça fait des films un peu différents. Vous n’avez jamais songé à vous présenter à une élection ? G. K. : Je ne souhaiterais pas être un homme politique du tout ! Tu te fais laminer à chaque décision, il faut peser ta parole au gramme près. Je ne sais pas parler en public, je n’ai aucune repartie. C’est un métier, un art aussi de la langue de bois. Mine de rien, tu ne peux pas réussir sans ça. B. D. : Il faut avoir un esprit sacrément bien construit pour s’engager en politique. C’est assez à la mode de critiquer les écoles comme l’ENA, mais au moins il y a une formation. Si on mettait quelqu’un comme moi à l’Assemblée nationale, je passerais cinq ans à comprendre comment ça marche. La fonction politique, c’est très important. Le maire de mon village de 2 000 habitants est extraordinaire. Il a réussi à faire revenir des services médicaux, rouvrir des écoles… Quand quelqu’un est si dynamique, ça peut amener des choses formidables. Mais, même lui, il recoit des menaces de mort, il doit se faire accompagner pour sortir de la mairie parce qu’un mec veut lui faire la peau… C’est fou ! En même temps de Benoît Delépine et Gustave Kervern, Ad Vitam (1 h 48), sortie le 6 avril

THÉÂTRE ÉMOTIONS LE

DES

Dürer, Fragonard, Courbet, Toulouse-Lautrec, Picasso, Schiele, Dalí …

PROPOS RECUEILLIS PAR TIMÉ ZOPPÉ Claude-Marie Dubufe, La Lettre de Wagram, 1827, Huile sur toile, 65 × 54 cm, Rouen, musée des Beaux-Arts. © C. Lancien, C. Loisel /Réunion des Musées Métropolitains Rouen Normandie

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Mème de Nicolas Cage

L’avis de … Jimmy B a o l e ti s t a L Auteur de Nicolas Cage. Envers et contre tout (Capricci, 2021).

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RE(RE)VOIR PARIS Le cinéma français est très citadin. La preuve : 46 % des personnages principaux résident en centre-ville, tandis que seuls 16 % d’entre eux vivent en zone périurbaine et 7 % à la campagne. Et Paris est championne toutes catégories puisque 34 % des personnages principaux y habitent, alors même que seulement 16 % de la population française résident dans la capitale. On notera qu’aucun film du corpus ne se déroule dans un département, une région ou une collectivité d’outre-mer.

Dans Un talent en or massif de Tom Gormican (en salles le 20 avril), Nicolas Cage joue une version de lui-même fauchée et attentant son come-back. Un rôle sur mesure pour cette star des années 1990 et 2000 (Volte/face, Lord of War) que l’on ne voit guère plus que dans des navets et… en mèmes Internet. Comment expliquer l’importance, dans la culture pop et Internet, de Nicolas Cage ? C’est un acteur qui a toujours intrigué. Quand il a fait Birdy en 1984, une rumeur disait qu’il s’était fait arracher deux dents sans anesthésie pour ressentir la douleur de son personnage. Il a laissé l’histoire se répandre parce que ça lui donnait une image d’acteur hyper investi, de zinzin de Hollywood, d’acteur imprévisible, excentrique et rebelle. Au début des années 2000, sa vie privée est devenue plus chao-

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EN BREF

19 % des personnages principaux sont perçus comme non blancs (8 % perçus comme arabes, 7 % comme noirs et 1 % comme asiatique). Mais, dans les quinze films français ayant réalisé le plus d’entrées en 2019 (comme Les Misérables, La Vie scolaire ou Hors normes), près du tiers des personnages principaux sont perçus comme non blanc (32 %). À noter que, au cinéma, un personnage perçu comme non blanc a plus de chance de commettre un crime (11 %) qu’un personnage blanc (4 %).

Source : http://collectif5050.com/files/ etudes/2022/02/Cinegalite-s-Rapport.pdf

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PLUS DE MIXITÉ PLUS DE SUCCÈS

Avec son étude « Cinégalités », le Collectif 50/50 brosse le portrait des représentations dans le cinéma français. À partir des 115 films français les mieux financés (budget entre 3 millions et 30 millions d’euros) et ayant réalisé le plus d’entrées (plus de 85 000 spectateurs) en 2019, l’étude examine différents critères dont le genre, l’âge, la catégorie socio-­professionnelle, l’origine perçue ou encore le handicap. Résultat ? Il y a encore des progrès à faire. Aperçu en quelques chiffres.

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PERRINE QUENNESSON

En bref

LES HOMMES À LA BARRE 80 % des films de ce corpus ont été réalisés par des hommes, contre 20 % par des réalisatrices. 60 % sont produits par des hommes et 88 % ont été écrits par au moins un homme, c’est-à-dire deux fois plus que la part des films écrits par au moins une femme (42 %). C’est peutêtre une des raisons de la grande majorité d’hommes à l’écran (et hop ! retour au premier point).

tique. Un mariage et un divorce éclair avec Lisa Marie Presley, de gros problèmes avec le fisc… Et il s’est mis à faire des films de plus en plus improbables. Les gens se sont demandé comment il a pu passer de l’Oscar du meilleur acteur [pour Leaving Las Vegas en 1996, ndlr] à ça. Avec la démocratisation d’Internet au début des années 2000, les gens se sont nourris de plein d’anecdotes et ont presque réécrit son histoire. Il est devenu un mème [image drôle, souvent grotesque, qui devient virale sur les réseaux sociaux, ndlr], un personnage Internet plus qu’un acteur. Plein de gens sont fans de lui pour ça sans connaître sa carrière. Il y a beaucoup de mèmes dans lesquels on voit Nicolas Cage crier de façon dramatique, faire des têtes improbables. Pourquoi est-il si un bon objet de mème ? Sur Internet, sans indication claire, on ne peut pas distinguer une parodie d’un propos sincère. C’est la loi de Poe. Cage représente ça. Il joue dans des films comme Bad Lieutenant. Escale à la Nouvelle-­Orléans (2009) de Werner Her­ zog qui sont impossibles à cerner. Est-ce un chef-d’œuvre ou le pire film jamais fait ? Un drame ou une comédie ? Pareil

pour son jeu d’acteur. Il y a autant de gens qui trouvent que Cage joue extrêmement bien que de gens qui le trouvent complètement pathétique. Il n’est pas naturaliste mais joue l’excès. Il dit que, dans la vraie vie, certaines personnes ont des voix débiles et des réactions imprévisibles et assume ce flou. C’est aux gens de décider si ses rôles sont sérieux ou ironiques.

« Les gens ont presque réécrit son histoire. » Ça ne semble pas le déranger d’avoir cette image de mauvais acteur. Aujourd’hui, les artistes sont dans un contrôle de leur image. Leur crainte, c’est de se planter et de ne plus être pris au sérieux. Nicolas Cage s’en fiche complètement. Ce qu’il aime, c’est tenter des choses, suivre ses envies. À ses débuts, il aurait dit en interview « vous comprenez, on a voulu faire ça, mais ça n’a pas marché », mais aujourd’hui il ne s’explique même plus. Il laisse les gens dire ce qu’ils veulent. PROPOS RECUEILLIS PAR ALINE MAYARD


En bref

À offrir

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À chaque jour ou presque, sa bonne action cinéphile. Grâce à nos conseils, enjolivez le quotidien de ces personnes qui font de votre vie un vrai film (à sketchs).

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Arrivé à Paris pour percer, il n’a pas eu le succès escompté, ce qui a fait chuter tous ses espoirs en flèche. Il retrouvera foi en lui grâce aux conseils pointus de Stella Adler, comédienne devenue professeure renommée d’art dramatique dans les années 1940 à New York. Ses vingt-deux leçons ont été réunies par le critique de théâtre Howard Kissel, qui a condensé des transcriptions audio ou manuscrites de ses cours pour en tirer ce livre, maintenant traduit aux éditions Capricci.

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L’Art du jeu d’acteur de Stella Adler et Howard Kissel (Capricci, 296 p., 22 €)

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Ce n’est pas par flemme, c’est un geste politique. Elle vous l’a dit et répété : les centres commerciaux sont l’antre du capitalisme. Pour la soutenir dans son combat, emmenez-la découvrir la programmation spéciale du Forum des images sur la représentation des grands magasins au ciné. Avec du Chantal Akerman (Golden Eighties, 1986), du Quentin Tarantino (Jackie Brown, 1998) ou encore du Bertrand Bonello (Nocturama, 2016). On vous le dit, vous êtes un bon parent.

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« Ça va faire MALL », jusqu’au 30 avril au Forum des images

e Loin de correspondre au cliché de la marâtre, elle vous a fait grandir avec douceur, patience et un humour à toute épreuve. Belle-fille du grand Claude Chabrol, qui l’a adoptée, Cécile Maistre-Chabrol pourrait sûrement en dire autant de son illustre beau-père. Elle revient sur sa vie – des années 1970 à aujourd’hui – dans un livre à la fois touchant, drôle et original. Entre autobiographie et fiction, elle nous plonge dans des histoires méconnues et pourtant passionnantes du cinéma français. Torremolinos de Cécile Maistre-Chabrol (JC Lattès, 342 p., 20,90 €)

JOSÉPHINE LEROY

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PRIX DU JURY FESTIVAL KINOTAYO


Scène culte

L’adaptation par Baz Luhrmann de la tragédie de Shakespeare a déjà 25 ans. Leonardo DiCaprio y a définitivement acquis son statut de star en explorant de nouveaux codes de masculinité. Quand Roméo + Juliette est arrivée sur les écrans français en avril 1997, la Leomania avait déjà commencé aux États-Unis, où cette adaptation survitaminée de la pièce de William Shakespeare était sortie fin 1996. « Le film a fait passer Leonardo DiCaprio du statut d’enfant star à celui de star tout court », confie Florence Colombani, autrice d’Anatomie d’un acteur. Leonardo DiCaprio (Cahiers du cinéma, 2015). « Le visage du jeune DiCaprio était très connu du public américain car il avait joué dans des séries télé à succès. Mais Roméo + Juliette avait pour fonction précise de l’établir comme une icône adolescente et un objet de désir. Le film fut pensé comme cela par Baz Luhrmann, qui a un rapport fétichiste au cinéma. » Sublimant DiCaprio pour en faire la star de la génération MTV, le cinéaste porta

sur l’acteur de 21 ans un regard novateur. « DiCaprio est traité à l’écran comme l’étaient traditionnellement les figures féminines. C’était le coup d’envoi d’une modernité où la masculinité est regardée différemment. » La relation qui s’instaure entre les deux amants maudits n’en était que plus saisissante. « Juliette n’est pas du tout érotisée par le film. Ce sont plutôt son intelligence et sa vivacité qui sont mises en valeur, alors que c’est la beauté qui est mise en avant chez Roméo. Claire Danes réussit d’ailleurs à tenir tête à DiCaprio. » Et Florence Colombani de rappeler que la carrière de l’acteur a ensuite su le démarquer de cette image de jeune premier. « Il est allé vers des personnages tourmentés et complexes, loin de l’objet de contemplation de ses débuts. C’est assez habituel que des comédiens comme Marlon Brando ou Alain Delon, connus au départ pour leur beauté, souhaitent montrer la destruction de cette beauté à l’écran. » Toujours plus loin du candide Roméo, Leo vient de finir le tournage de son sixième film avec Martin Scorsese, Killers of the Flower Moon. DAMIEN LEBLANC

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MICHAËL PATIN

« Kiri, kiri, kiri. » si léger… Jusqu’au passage de Yamazaki (la musique s’arrête) à laquelle Aoyama réserve une pluie d’éloges pas du tout déontologiques. Ici, la métaphore est d’autant plus brillante qu’elle s’appuie sur une manipulation perceptive : cette violence que nous ne voyons plus, tant elle est intégrée, c’est celle d’une société dans laquelle les hommes (les producteurs) ont tout pouvoir sur le corps, l’esprit, le destin même des femmes (les actrices). Y compris – surtout ? – quand ils tombent amoureux. En réponse à cette scène faussement guillerette, les « kiri, kiri, kiri » de Yamazaki sonnent comme un avertissement : attention, la domination rend bête et la soumission rend folle.

3 films qui ont compté quand vous étiez étudiant en cinéma ?

Règle de trois

NICOLAS MATHIEU

Goncourt 2018 avec Leurs enfants après eux (sur des ados du Grand-Est dans les années 1990), l’écrivain poursuit dans le registre social avec Connemara, qui s’interroge sur le vertige de la midlife crisis vécue par deux quadras entre Nancy et Épinal. On a demandé à l’ancien étudiant en cinéma de nous parler des films qui l’ont construit.

ILLUSTRATION : SUN BAI

l’audition (centrale, d’où le titre) reprend les codes de la comédie romantique, avec une série de plans cut et d’ellipses rythmés sur une mélodie enjouée, un peu comme la scène d’essayage de Pretty Woman. Questions déstabilisantes du producteur, réactions d’actrices déstabilisées, mains qui notent et éliminent, rires complices et sourires gênés, tout semble

Audition de Takashi Miike (The Jokers/ Les Bookmakers, 1 h 55), ressortie le 13 avril

ROMÉO + JULIETTE

On vous dit Audition, vous voyez une jeunette torturer un quinqua à l’aiguille ? Il est temps de revoir cette critique brillante et vicieuse de la domination masculine (en salles le 13 avril). Patron d’une société de production de films, veuf depuis sept ans, Shigeharu Aoyama (Ryō Ishibashi) élève seul son fils. Pour l’aider à se remarier, un collègue propose d’organiser un casting et de le laisser faire son choix parmi les candidates. Aoyama flashe sur Asami Yamazaki (Eihi Shiina), jeune femme douce et réservée, au passé douloureux… Du premier film de Takashi Miike distribué en France (environ le trentième du stakhanoviste japonais), en 2002, on retient surtout la scène de torture finale – les « kiri, kiri, kiri » (« coupe, coupe, coupe ») que scande Yamazaki en plantant ses aiguilles dans le corps d’Aoyama. Un choc patiemment préparé par Miike : Dans sa première heure, Audition ressemble à un film d’auteur classique et attendrissant (la complicité père-fils, la mélancolie du deuil) d’où la violence semble absente. « Semble », car c’est bien ce qu’on considère comme violent (ou attendrissant) qui est ici en question. Ainsi la scène de

© Astrid di Crollalanza

Flash-back

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AUDITION

DE TAKASHI MIIKE (1999) VORTEX DE GASPAR NOÉ (SORTIE LE 13 AVRIL) : TOUCHÉ PAR LA SÉNILITÉ, UN COUPLE, JOUÉ PAR LE CINÉASTE DARIO ARGENTO ET L’ACTRICE FRANÇOISE LEBRUN, EST ENTRAÎNÉ DANS UNE SPIRALE VERS LA MORT.

Émopitch

En bref

J’ai vu La Ligne rouge de Terrence Malick, et ça a été un déclencheur. Alors étudiant en histoire, j’ai décidé de poursuivre des études de cinéma à l’université de Metz. J’y ai rencontré quelques grands profs, comme Laurent Jullier. Puis L’Abécédaire de Gilles Deleuze [de Claire Pamet, ndlr], un choc philosophique. Et enfin Sunset Boulevard de Billy Wilder. La scène d’ouverture raconte tout. Quand j’écris, je pense à ça, aux couches de sens qui s’empilent dans un roman, certaines sont tout de suite accessibles, d’autres plus métaphoriques.

3 films qui ont bien représenté l’est de la France ? La Grande Illusion de Jean Renoir, ça se passe près du château du Haut-Koenigsbourg en Alsace. Les Grandes Gueules de Robert Enrico, un western vosgien. On voit mon père et ses frères à 18 ans sur deux photogrammes. Ils ont des coupes banane, ils se la pètent et ils ont toute la vie devant eux. Quand je vois ces images, je mesure à quel point le cinéma fixe quelque chose du temps qui passe. Petite nature de Samuel Theis, une merveille qui dit des choses sur ces lieux de la manière la plus délicate possible.


En bref

Décrivez-vous en 3 personnages de fiction. Benjamin dans Le Lauréat de Mike Nichols. Pour des raisons que je ne préciserai pas, je me suis beaucoup identifié à ce personnage. Edward aux mains d’argent dans le film de Tim Burton, qui est grand sur ce que c’est que d’être un pauvre type et de surmonter ça par la création. Et puis Bertrand Morane dans L’Homme qui aimait les femmes de François Truffaut. Dans ce film, il y a un lien entre le désir de plaire et la fragilité narcissique qui me touche beaucoup.

Vos 3 films préférés ? Ça change tout le temps, mais il y aurait d’abord Rocky. C’est un film qui m’a vraiment regardé grandir, il dit quelque chose sur la ténacité des tocards. Le Feu follet de Louis Malle me touche pour son côté littéraire, sa mélancolie, une forme de dandysme à laquelle j’étais très sensible. Norma Rae de Martin Ritt, l’histoire d’une femme qui crée un syndicat dans une usine. L’aspect social me parle.

3 films qui ont marqué votre génération ? Terminator 2. Le jugement dernier de James Cameron, le premier film que je suis allé voir deux fois. My Own Private Idaho de Gus Van Sant. C’est un moment où j’accède à un cinéma plus adulte, déviant, marginal. True Romance de Tony Scott. On fumait des pét’ toute la journée avec mes potes en le regardant.

LE 4 MAI AU CINÉMA © 2022 MARVEL

Connemara de Nicolas Mathieu (Actes Sud, 400 p., 22 €)

PROPOS RECUEILLIS PAR QUENTIN GROSSET

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LES NOUVEAUX

Le strip

En bref

DIA A N

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Dans le captivant Bruno Reidal. Confession d’un meurtrier de Vincent Le Port (lire p. 18), l’acteur de 24 ans fascine dans le rôle d’un paysan solitaire qui lutte contre ses pulsions morbides. Aux antipodes de ce personnage, Dimitri Doré nous est apparu solaire, enjoué – et prêt à imposer son style, décalé. Il arrive vers nous souriant, malicieux aussi, attirant notre attention sur son tee-shirt, sur lequel est inscrit le mot « démon ». Une subtile référence à son personnage d’assassin. Dans le film – son tout premier –, le contraste entre sa voix fluette, son visage d’enfant et l’atrocité de son geste est saisissant. En lui parlant, on se rend compte que l’acteur cultive son originalité pour en faire une force. Né en Lettonie en 1997,

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T E R E SZ puis adopté un an après par une famille rémoise, il a grandi en admirant des comédiens d’un autre temps : Jacqueline Maillan, Annie Girardot… Il nous en cite une bonne pelletée, avec un air émerveillé (et un sacré don d’imitation). Après une option théâtre au lycée, il a suivi des cours à l’école de théâtre parisienne L’Éponyme, où il a été repéré par le metteur en scène Jonathan Capdevielle qui l’a engagé pour À nous deux maintenant. Du cabaret, du théâtre, du ciné, de l’opéra (avec Michel Fau), du transformisme… À 24 ans, Dimitri Doré expérimente tout (« il manque la télévision »), avec une gouaille et une extravagance vintage, rappelant les personnages d’Arletty. On a hâte de voir se déployer son talent protéiforme. Bruno Reidal. Confession d’un meurtrier de Vincent Le Port, Capricci Films (1 h 41), sortie le 23 mars Photographie : Julien Liénard pour TROISCOULEURS

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JOSÉPHINE LEROY

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E I K

Ancienne danseuse de ballet, elle tient ce mois-ci le rôle-titre de Babysitter (lire p. 30), dans lequel son goût pour les existences multiples s’exprime à la perfection. Nadia Tereszkiewicz évoque son parcours avec des yeux perçants qui vous regardent attentivement tout en ayant conscience d’être eux aussi observés avec curiosité. « J’aime me dire qu’on n’a pas qu’une seule vie. » Après un cursus danse-études à Cannes, elle a été danseuse de ballet, a fait une prépa littéraire, puis a suivi la classe libre du cours Florent. Bouleversée par Breaking the Waves de Lars von Trier, l’actrice de 25 ans sait choisir des films forts, comme Seules les bêtes en 2019. Dans Babysitter, elle incarne une jeune femme qui fait revenir le désir dans un ménage québécois. « Les autres la sexualisent, alors qu’elle ne se sexualise pas. Il y a souvent une


ÉMILIE GLEASON

En bref LOS ILUSOS FIlMS et ARIZONA DISTRIBUTION PRÉSENTENT

PAR LE RéALISATEUR DE éVA EN AOûT

TOI AUSSI TU L’AS VÉCU COQUILLE D’ARGENT MEILLEURS SECONDS RÔLES

E WICZ

un film de jonÁs trueba

différence entre ce qu’on ressent intimement et ce que la société attend de nous. J’ai adoré jouer cette fille qui touche à l’hypnose et réveille les pulsions inconscientes. » L’actrice, dont la mère est finlandaise et le père polonais, et qui tient son prénom du film Soleil trompeur de Nikita Mikhalkov, n’a pas fini de rayonner. En mai, elle sera à l’affiche de Tom de Fabienne Berthaud, puis on la verra dans Les Amandiers de Valeria Bruni Tedeschi, École de l’air de Robin Campillo et La Dernière Reine de Damien Ounouri. « Des rôles qui m’ont fait voyager entre le Madagascar des années 1960 et l’Algérie de l’an 1512. C’est une chance folle de faire ce métier et de vivre intensément. » Babysitter de Monia Chokri, Bac Films (1 h 27), sortie le 27 avril

UNE IMMERSION UNIQUE À VIVRE LE 20 AVRIL AU CINÉMA

DAMIEN LEBLANC

Photographie : Julien Liénard pour TROISCOULEURS

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La phrase

En bref

« Il faut filmer, filmer, filmer pour qu’ensuite on ait suffisamment de matériau afin de revenir sur les événements et réfléchir dessus. » Le réalisateur ukrainien Sergueï Loznitsa (Maïdan, Donbass) à propos de la guerre en Ukraine, dans un entretien au Monde figurant dans l’édition des 6 et 7 mars 2022.

Festival

QUI EST CARLA SIMÓN, OURS D’OR À BERLIN ?

À seulement 35 ans, la cinéaste a décroché l’Ours d’or à la Berlinale en février pour son deuxième long métrage, Alcarràs. Un beau drame solaire sur la pourtant cruelle mutation du monde paysan. Comme son précédent film, le remarqué Été 93, celui-ci prend racine dans le terreau familial de la cinéaste catalane. Par téléphone, début mars, la lumière et le soulagement émanent de la voix de Carla Simón, qui ponctue chaque réponse d’un petit rire chaleureux. « Ça fait du bien d’être à la maison », avoue-t-elle. Repartie un mois plus tôt de la Berlinale lestée de la statuette suprême et le cœur léger (« J’avais la pression après Été 93, qui a été nommé aux Oscar. Je suis soulagée d’avoir franchi un tel cap dès mon deuxième film ! »), elle est retournée à sa vie à Barcelone, capitale de la Catalogne, une région dont elle aime tant filmer l’arrière-pays. C’est là qu’elle a atterri à 6 ans, après la mort de ses deux parents

des suites du sida. Une tragédie racontée dans son magnifique premier long, Été 93 (2017), sur une fillette de la ville qui doit s’adapter à la vie à la campagne chez sa tante et son oncle. Entre prises de sang dont elle ne comprend pas la raison (savoir si ses parents lui ont transmis le V.I.H. à la naissance) et jeux tantôt innocents tantôt manipulateurs avec sa cousine de 3 ans, le film est une plongée émouvante et nuancée dans l’enfance de la réalisatrice. Ce premier long témoignait déjà de sa manière unique de dépeindre le quotidien d’une famille touchée par un drame, dans un style réaliste (elle se dit influencée par le Néoréalisme italien), sans grands twists, mais avec une tendresse et une acuité inouïes (Alice Rohrwacher est l’une de ses cinéastes de chevet). « Quand on réalise un film sur des choses qui nous sont proches, on le fait avec plus d’amour », dit la jeune femme au carré châtain et au regard doux. « Ce qui m’a poussée vers le cinéma, c’est le fait d’avoir une sacrée histoire personnelle, mais aussi que ce soit le cas pour beaucoup des miens. » Alcarràs, sur la lutte d’une famille de p ays a n s qui doit

céder les terres qu’elle cultive depuis des générations pour que les propriétaires y installent des panneaux solaires, a aussi une racine autobiographique. L’idée lui est venue à la mort de son grand-père, cultivateur de pêches près de la commune d’Alcarràs, où Carla Simón a grandi de ses 6 ans à ses 17 ans. Outre les conflits des adultes, le film montre des enfants jouant dans les arbres et goûtant les plaisirs indicibles des fruits chauffés au soleil ou fraîchement pressés. L’enfance comme monde à part entière était déjà au cœur des courts métrages de Carla Simón, réalisés alors qu’elle étudiait à la London Film School : Lipstick, une fiction sur une petite fille maquillant innocemment sa grand-mère qui vient en fait de rendre l’âme, et un docu, Born Positive, sur trois jeunes Anglais nés avec le V.I.H. « Si je n’avais pas fait de cinéma, j’aurais travaillé avec des enfants, reconnaît la cinéaste. Leur présence me rend très heureuse. » Alors que la naissance de son premier enfant est prévue pour juin, la cinéaste s’attend à bouleverser son monde (« Ce sera le premier bébé de cette génération dans ma famille et dans celle de mon copain ! »), mais tient surtout à ne pas lâcher son métier. Elle songe déjà à son troisième long, qui tournera, évidemment, autour d’un souvenir familial. « Je n’en ai clairement pas fini avec ma tribu. »

LA FOLK La pépite indé

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Et si nous retournions à l’âge dissident des rites païens ? Le documentaire Woodlands Dark and Days Bewitched, accessible pour la première fois en France en édition Blu-ray, s’aventure sur les territoires sauvages de la folk horror, genre qu’il est primordial de (re)découvrir.

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Le documentaire-fleuve de la réalisatrice canadienne Kier-La Janisse, sorti l’an dernier aux États-Unis mais jusqu’ici inédit en France, célèbre « l’horreur folklorique », que les récents The Witch (Robert Eggers, 2016) et Midsommar (Ari Aster, 2019) ont su remettre au goût du jour. Dans ces fables rurales, rites sacrificiels, sorcellerie et autres cultes sanglants sont de mise. Le savoir populaire ancien – « folk » signifiant en anglais « les gens » – a survécu à la culture moderne, et les

H


En bref

« LE CHOC DU FESTIVAL DE CANNES » ÉCRAN LARGE

BRUNO REID A L C O N F E S S I O N D’U N M E U R T R I E R un film de

VINCENT LE P ORT

HO R R O R paysages séculaires renferment autant de mystères que d’histoires traumatiques à déterrer – guerres, injustices, persécutions. Partant de la « trinité impie » que forment Le Grand Inquisiteur (Michael Reeves, 1969), La Nuit du maléfice (Piers Haggard, 1972) et The Wicker Man (Robin Hardy, 1973), puis développant sur le cinéma mondial, le documentaire s’affirme comme un guide topographique du genre, toutes époques et toutes cultures confondues. Intimidant par sa durée – 3 heures et 14 minutes – et sa densité, Woodlands Dark and Days Bewitched demeure une étude indispensable pour quiconque s’intéresse à ce sujet. C’est un modèle d’essai filmique, dans lequel une pléthore d’extraits – de Candyman (Bernard Rose, 1993) à Lemora (Richard Blackburn, 1973) – s’entremêlent à des poèmes macabres, des analyses critiques et des collages animés, dans un grand feu de joie iconoclaste. Woodlands Dark and Days Bewitched. A History of Folk Horror de Kier-La Janisse (Severin Films)

AU CINEMA LE 23 MARS

SARAH YAACOUB

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En bref -----> La page des enfants

L’interview Tout doux liste

COMPRENDRE LE CLIMAT [CONFÉRENCE] Invitée par le mk2 Institut, Cécile Guibert Brussel, autrice de L’Extraordinaire Machine du climat (Actes Sud Junior), explique le fonctionnement de celui-ci lors d’un échange ludique autour de son livre. • LUCIE LEGER L’écologie racontée aux enfants. « Comprendre le climat », le 2 avril à 11 h au mk2 Bibliothèque, dès 8 ans

LES BAD GUYS [CINÉMA] Cette création Dreamworks explique avec des mots d’enfant les heurts du déterminisme sur une bande d’animaux prédateurs, devenus malfrats parce qu’incapables de s’imaginer bons. • L. L. Les Bad Guys de Pierre Perifel (Universal Pictures, 1 h 40), sortie le 6 avril, dès 6 ans

MY FAVORITE WAR [CINÉMA] Racontant l’enfance de la réalisatrice, embrigadée par le Parti communiste letton des années 1970, ce film d’animation immersif souligne l’importance de la formation de l’esprit critique des enfants. • L. L. My Favorite War d’Ilze Burkovska Jacobsen (Destiny Films, 1 h 22), sortie le 20 avril, dès 12 ans

La comédienne et humoriste réunit ses personnages savoureux dans un spectacle formidable, Ça passe, à la Comédie de Paris jusqu’en avril. En mars, elle est aussi au casting de la saison 2 de la série La Flamme, qui parodie l’émission Koh-Lanta. Agathe et Anna, 17 ans, l’ont rencontrée. Tu te souviens de la première fois que tu es montée sur scène ? Oh que oui ! C’était un plateau de stand-up, j’avais sept minutes sur scène, et j’ai eu un trou, je ne me souvenais plus de rien. Mais le public était ultra bienveillant, il m’a applaudie, et j’ai retrouvé mon texte. Comment t’est venue l’idée d’écrire un spectacle ? Je suis passée par la télévision [dans l’émission Quotidien, ndlr], mais c’était un moyen, pas une fin. Par ce biais, je voulais trouver un producteur pour monter mon spectacle, sachant que mon rêve absolu était de partir sur les routes avec mon meilleur ami, Cédric Salaun, mon coauteur, qui est aussi acteur et très marrant. Et la télé m’a permis tout ça. Comment as-tu rencontré Cédric Salaun, et comment travaillez-vous ensemble ? En plus du théâtre, j’ai pris des cours dans une école de voix off. Il était là, avec sa petite sacoche et ses chaussures pointues. Trop mignon. On s’est installés ensemble à la pause et on s’est dit : « On va trop se marrer ensemble, on est exactement pareils. » Et ça n’a jamais cessé. Si on devait parler d’un fonctionnement, ce serait : moi j’ai une idée, je commence à improviser, lui rebondit, et de là naissent des blagues qu’on écrit. Mais il n’y a pas de vraie méthode. Par exemple, pour la première version du spectacle, on avait demandé à notre producteur de partir en résidence, c’est-à-dire de

Quel personnage as-tu le plus de plaisir à interpréter ? Je les aime tous mais, en ce moment, celle que je préfère, c’est la vieille, enfin je veux dire la dame qui tape avec un seul doigt sur son téléphone – elle est directement inspirée par ma mère, je l’adore ! Et celle que j’aime beaucoup aussi, c’est Laetitia Goulard, même si elle est un peu vide, comme beaucoup de ces filles qui veulent être influenceuses. Tu es très observatrice. Comment fais-tu pour être si juste ? Ça m’intéresse d’observer les gens et de me demander ce qui les amène à cette attitude, à ce geste, à ce mot. Les fonctions, les métiers me fascinent particulièrement. J’adore les ophtalmos, les vendeurs… J’avais un prof de théâtre qui disait un truc un peu bateau mais vrai : « Sortez dans la rue, regardez les gens dans le métro ! » Après, je ne

La critique de Célestin, 8 ans

ICARE SORTIE LE 30 MARS

Et toujours chez mk2 SÉANCES BOUT’CHOU ET JUNIOR [CINÉMA] Des séances d’une durée adaptée, avec un volume sonore faible et sans pub, pour les enfants de 2 à 4 ans (Bout’Chou) et à partir de 5 ans (Junior). samedis et dimanches matin dans les salles mk2, toute la programmation sur mk2.com

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passer une semaine dans une maison à la campagne pour se concentrer sur l’écriture. Là, on s’est donné des horaires de travail, mais on s’est très vite rendu compte que ce n’est pas parce qu’on était devant notre ordi à 9 heures précises qu’on avait de l’inspiration. On a décidé de se détendre. On a passé la semaine à faire des gâteaux, à ramasser du bois, à faire du feu. On a beaucoup joué, on improvisait sur les situations du quotidien, et c’est comme ça que les sketchs sont nés.

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suis pas là non plus à me poser sous leur nez et à les observer intensément. Le chant est une partie importante de ton spectacle. Tu voulais être chanteuse quand tu étais petite ? La musique est une de mes grandes passions, mais je fais une chose après l’autre. C’est une autre aventure, qui peut prendre du temps. Est-il vrai que tu joues dans la nouvelle saison de La Flamme de Jonathan Cohen ? Oui, « Les aventuriers de Chupacabra », une parodie de Koh-Lanta. Je joue une candidate dans un délire complètement babos, très inspirée de mon personnage Raphaëlle de Cirken’ciel. As-tu des petits rituels avant de monter sur scène ? Je force mon régisseur Axel et tous les gens de l’équipe à crier très fort « watching out ! », ce qui n’a aucun sens. C’est ridicule et ça m’amuse beaucoup. Ça passe, jusqu’au 30 avril à la Comédie de Paris • La Flamme saison 2, en mai sur Canal+ PROPOS RECUEILLIS PAR AGATHE ET ANNA (AVEC CÉCILE ROSEVAIGUE) Photographie : Julien Liénard pour TROISCOULEURS

« Je connais très bien la vraie histoire, et ce film est assez différent sur certains aspects : par exemple, le roi Minos devrait être triste de tuer, il devrait pas en rigoler comme dans le film. Y a un bug dans l’histoire, là ! La reine a fait le Minotaure avec Zeus. Voilà. Alors son mari, le roi Minos, veut se venger. Il met le Minotaure dans le labyrinthe, et le peuple doit livrer sept filles et sept garçons – le principe, c’est qu’on met des gens dans le labyrinthe, et que le Minotaure les mange. Le Minotaure n’est pas une grande bête terrifiante dans le film ; il est juste très laid. Mais il peut y avoir une personne très moche comme lui, dont tu es amou-

reux parce que tu vois son intérieur. Du coup, ce que je trouve le plus triste dans le film, c’est que le Minotaure se fasse tuer. J’aimerais que les autres voient son vrai visage. C’est un film triste. Et on fait pas des films de tristesse pour les enfants : des trucs genre T’choupi, est-ce qu’il y a des moments tristes ? Ben non, alors que la tristesse ça sert à développer ses émotions et ça montre le fond du personnage. » Icare de Carlo Vogele, Bac Films (1 h 16), sortie le 30 mars PROPOS RECUEILLIS PAR JULIEN DUPUY


IL N’ÉTAIENT PAS PRÉPARÉS… LA JUNGLE NON PLUS.

UNE HISTOIRE DE

SETH GORDON CRIPART OREN UZIEL ET DANA FOX ET ADAM NEE & AARON NEE R ALIPARS ADAM NEE ET AARON NEE @LeSecretdeLaCitePerdue

@LeSecretdeLaCitePerdue

@LeSecretdeLaCitePerdue

#LeSecretdeLaCitePerdue

AU CINÉMA LE 20 AVRIL


no 187 – avril 2022


« Bruno Reidal. Confession d’un meurtrier » <----- Cinéma

VINCENT LE PORT

Ça a été l’un des chocs du festival de Cannes 2021. Présenté à la Semaine de la critique, Bruno Reidal. Confession d’un meurtrier de Vincent Le Port porte à l’écran les Mémoires d’un jeune paysan du Cantal ayant commis un meurtre affreux au début du xxe siècle. Avec sa mise en scène tranchante et ses décors bucoliques, le film pose la question des limites de l’empathie en nous immergeant dans le passé de ce personnage névrosé. Une entreprise délicate menée avec maestria par le Breton Vincent Le Port, qui sort enfin de l’ombre et dont on parie qu’il deviendra l’une des grandes figures du cinéma français dans les prochaines années. Portrait. JOSÉPHINE LEROY Photographie : Julien Liénard pour TROISCOULEURS

* Le film sera diffusé gratuitement sur mk2curiosity.com du 24 au 31 mars

avril 2022 – no 187

Il faisait un temps doux quand on a découvert Bruno Reidal. Confession d’un meurtrier l’année dernière. Dans cette atmosphère légère, on n’était clairement pas préparé à la secousse à venir. Ça commençait pourtant calmement : plongé dans le noir du générique d’ouverture, on entend des oiseaux roucouler et des cloches d’église sonner. Un dernier nom défile et on se retrouve brusquement dans une forêt, face à un jeune homme taché de sang. La caméra l’observe de près en contre-plongée. À force de petits bruits secs, on devine qu’il s’acharne cruellement sur sa victime, abandonnée à son sort dans un hors-champ… Tiré des Mémoires écrites par un criminel du tout début du xxe siècle, le film détricote le passé et la personnalité de ce dernier, sans cesse soumis à la tentation du crime, et interroge sur ce qui fait qu’un individu succombe à ses plus mauvais penchants. Derrière la caméra, Vincent Le Port, 36 ans, n’en est pas à son coup d’essai. Il a déjà signé plusieurs courts et moyens métrages et un long métrage inédit en salles, tous plus cryptiques, captivants, obsédants les uns que les autres – on avait notamment été foudroyé par son moyen métrage Le Gouffre, prix Jean-Vigo en 2016.

L’AVENTURIER Quand on le rencontre dans le quartier de la gare Montparnasse, à Paris – juste avant qu’il ne chope son train pour retourner chez lui, dans une ancienne ferme située dans la commune normande de Mortagne-auPerche, où il fait pousser des légumes et élève des poules –, sa grande et mince silhouette est enveloppée d’un sweat à capuche vert sapin, tandis que son sac à dos de rando et son visage un peu creusé lui donnent des airs d’ado en fugue. Des détails qui s’accordent bien à l’esprit verdoyant de plusieurs de ses films. On pense à son génial court expérimental La Marche de Paris à Brest* (2021), hommage au film München-Berlin Wanderung réalisé en 1927 par le peintre et cinéaste allemand Oskar Fischinger. Sur le modèle de son prédécesseur, Vincent Le Port a fait le trajet Paris-­ Brest (à la place de Munich-Berlin) à pied pendant un mois et a filmé son périple avec sa caméra Super 8 : « Je voulais prendre des chemins de traverse, filmer les vaches, les gens, la nature, que tout participe d’un même élan vital. » Le résultat, condensé sur sept minutes, est à la fois étrange et

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Cinéma -----> « Bruno Reidal. Confession d’un meurtrier »

palpitant. « J’ai du mal à filmer la ville. Je me retrouve assez dans ce que dit Bruno Reidal dans ses Mémoires, quand il parle du fait qu’il préfère mille fois observer un ciel étoilé qu’aller au théâtre. Et, chez moi, il y a un côté un peu ermite à la Walden ou la Vie dans les bois [paru en 1922, ce pamphlet libertaire de l’écrivain américain Henry David Thoreau prône un retour à la nature, ndlr]. » Dans sa filmo, on remarque la tendance du cinéaste à aller chercher les décors atypiques – lui-même a grandi dans une cité-dortoir à Saint-Grégoire, en Bretagne. Une mine de soufre abandonnée sur la cordillère des Andes et située à plus de 4 000 mètres d’altitude dans Danse des habitants invisibles de la Casualidad (2010) ; un souterrain hanté dans les paysages macabres du Finistère dans Le Gouffre (2016) ou encore un rond-point perdu au milieu d’une zone commerciale dans Dieu et le raté (2017). L’attirance du cinéaste pour le sauvage, les coins reculés ne l’empêche pas de rechercher une fusion collective.

La Fémis, Vincent Le Port a créé avec des camarades (les cinéastes Roy Arida, Louis Tardivier et Pierre-Emmanuel Urcun) le collectif Stank. Tous s’entraident, en interchangeant les postes au montage, à la régie, à la réalisation, à la prod… « Avec Stank, on avait envie de casser un peu les hiérarchies qui peuvent exister dans ce milieu. Ça peut m’arriver par exemple de vider les toilettes sèches sur un tournage. Ça donne aussi un truc joyeux, une sorte d’émulation. » Vincent Le Port a besoin de ce type d’expérience pour sortir de sa coquille. Un peu comme Bruno Reidal – on vous rassure, le parallèle s’arrête là –, le réalisateur est au fond un grand solitaire. « Je pense que le cinéma me permet d’être un peu moins hermétique que ce que je pourrais naturellement être. Sans ça, je pense que je pourrais rester seul à la campagne avec mes poules. » Il y a quelque chose de pascalien chez Vincent Le Port, une conscience aiguë des pièges que peut tendre la modernité, qui rejoint en un sens le motif de la spiritualité qui irrigue sa filmo.

COMMUNION

NOIRS DÉSIRS

Dimitri Doré, l’acteur principal de Bruno Reidal (lire p. 12), se souvient d’un tournage bizarrement très amusant, où le rire permettait à chacun de relâcher la pression. Au moment de filmer une séquence dans une église, l’équipe a mis « Like a Prayer » de Madonna à fond. Hormis les acteurs, la plupart des membres de cette équipe se connaissaient déjà bien. En 2012, deux ans après être sorti de la section réalisation de

Dans le long métrage documentaire Dieu et le raté, Vincent Le Port suit un sansdomicile-­fixe (qui a choisi ce mode de vie) tentant de trouver un sens à sa vie en se réfugiant dans la religion chrétienne et en prêchant le message de Jésus-Christ. Bruno Reidal s’inscrit quant à lui au séminaire pour canaliser ses pulsions meurtrières. Dans Le Gouffre, une petite fille sourde est attirée vers un souterrain à l’entrée duquel une sta-

tue de saint Marc – guérisseur des sourds et muets – trône. Dans tous les cas, une même conclusion : la religion n’est d’aucun secours pour réparer ces êtres, dont le jusqu’au-boutisme estomaque toujours. « Ce qui m’intéresse, c’est le côté exacerbé de l’humain, dans ce qu’il peut avoir de beau comme de moche. » Il nous a confié que le premier film qui lui avait fait un effet physique fort, c’était Mort à Venise de Luchino Visconti, qu’il a vu à 7 ans. « J’ai eu le ventre noué, j’étais complètement fasciné, et en même

temps je ne comprenais pas les sous-textes. C’est un film chargé d’un truc un peu poisseux, à la fois érotique et funèbre. Ça n’est pas sans rapport avec Bruno Reidal [dont le héros associe désir de décapitation et masturbation frénétique, ndlr]. » Après cette expérience, Vincent Le Port compte prendre une pause bien méritée, même s’il a déjà en tête quelques idées de films, dont « une comédie noire apocalyptique ». On imagine bien ce cinéaste secret écrire sur la fin du monde au milieu de son poulailler.

Le film interroge sur ce qui fait qu’un individu succombe à ses plus mauvais penchants.

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APRÈS

DRIVE MY CAR LE NOUVEAU FILM DE

RYUSUKE HAMAGUCHI

CONTES DU HASARD & AUTRES FANTAISIES SORTIE LE 6 AVRIL avril 2022 – no 187

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Cinéma -----> « Bruno Reidal. Confession d’un meurtrier » et « Jerk »

REGARDER LA VIOLENCE

« Matérialiser par le cinéma quelque chose qui nous fait peur permet d’en comprendre les mécanismes. » Gisèle Vienne

VINCENT LE PORT & GISÈLE VIENNE Metteuse en scène et plasticienne (L’Étang, Crowd…), Gisèle Vienne vient au cinéma avec Jerk, où l’on assiste au one-man-show d’un tueur ventriloque dans l’un des films d’horreur les plus glaçants, méta et inventifs de ces dernières années. Quant à Vincent Le Port, il signe avec Bruno Reidal. Confession d’un meurtrier un premier long passionnant sur la confession d’un jeune séminariste assassin. Leurs films mettent en scène le récit de soi de meurtriers et s’interrogent. Que faire 22

de ces autobiographies de la violence ? Pourquoi les représenter ? Et comment se place-t-on, comme artiste ou comme spectateur, face à elles ? Entretien croisé. À quel point vos assassins sont-ils emportés par leur propre récit autobiographique ? Vincent Le Port : Le vrai Bruno Reidal a couvert onze cahiers d’écolier. Au début, c’est très scolaire, il parle de ses parents, de sa famille. Et, petit à petit, on sent vraiment la naissance d’un écrivain. On sent qu’à un moment il écrit par pur plaisir, il trouve son style. À un tel point que, sur son dernier carnet, il a déjà tout raconté sur son meurtre [celui d’un enfant de 12 ans dans la forêt de Rau­ lhac, dans le Cantal, ndlr], mais il continue. Il écrit de plus en plus serré, avec de moins en moins d’interlignage. On comprend que ce qu’il formule, c’est le désir d’écrire. Gisèle Vienne : Jonathan Capdevielle incarne David Brooks [complice des meurtres de vingt-huit adolescents dans le Texas des années 1970, ndlr] avec ses marionnettes figurant les complices et les victimes du criminel. Brooks se noie dans son récit qui

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réitère ces expériences traumatisantes. Bernard Rimé, chercheur en psychologie, m’a raconté qu’il y a un préjugé sur les vertus nécessairement thérapeutiques de la répétition du récit : celui-ci ne permettrait pas forcément de résorber les traumas. Selon la manière dont on parle et accompagne la parole, raconter peut aussi plonger davantage dans la douleur traumatique. Vincent, votre film s’inspire des Mémoires de Bruno Reidal. Par quels sentiments êtes-vous passé à la première lecture de ce texte ? V. L. : J’ai d’abord lu le rapport des médecins, qui était distancié, froid, analytique. J’ai ensuite découvert le texte des Mémoires, et là j’ai eu un coup de foudre littéraire. Par rapport au personnage lui-même, c’est très intéressant sur les déterminismes. Ce gamin a tout un contexte autour de lui de restriction du corps, de la sexualité. Il évolue dans un milieu très masculin, dans une violence symbolique représentée par la religion. Ses pulsions de mort arrivent quand il a 5 ans : forcément il y a des choses qui l’ont conditionné avant, mais il reste pour moi un mystère au-delà de ces constructions sociales. Il me semble qu’on n’est pas juste de la glaise qu’on façonne. On a tous en nous quelque chose qui fait qu’on n’est pas interchan-

geable. Et ça, d’où ça vient ? Ce personnage m’a mis devant ce mystère. G. V. : C’est difficile pour moi de croire au mystère dont tu parles, l’ordre en place cultive ces mystères, pour son propre maintien. Rendre la violence mystérieuse, c’est aussi naturaliser et invisibiliser les rapports de domination qui nous poussent à intérioriser l’ordre en place. Comme les serial killers sont en majorité des hommes, ça voudrait dire que par nature les hommes sont plus violents que les femmes, la violence fait partie de la construction de la masculinité qui n’est pas naturelle mais culturelle, et qui n’a pas avoir avec les sexes. Dans son livre Violence. A micro sociological theory [Princeton University Press, 2009, non traduit en français,ndlr], le sociologue Randall Collins explique qu’à la base un humain a une difficulté très grande à taper un autre humain. Donc qu’est-ce qui l’amène à taper, à tuer ? Dans ce que j’ai lu et compris, il s’agit d’un processus de désensibilisation, voire d’anesthésie sensorielle. Dans ce qui est intrinsèque à la construction de la masculinité, le manque plus ou moins développé d’empathie permet déjà l’ascension sociale. Ensuite, dans les cas extrêmes, pourquoi est-ce qu’on arrive à tuer quelqu’un ? Il s’agirait du résultat de la mise en place de mécanismes de désensibilisation maximale


« Bruno Reidal. Confession d’un meurtrier » et « Jerk » <----- Cinéma

– soit à la suite d’entraînements spécifiques, soit à la suite de vécus violents qui auraient provoqués une anesthésie sensorielle pour des raisons de survie. C’est bien plus le développement de ma compréhension de la violence, et de ses mécanismes qui la rendent possible, qui m’intéresse, que son mystère. Gisèle, au départ, « Jerk » est une nouvelle de l’écrivain Dennis Cooper, inspirée par une histoire vraie, que vous avez adaptée sur scène et dont vous avez tiré une pièce radiophonique. Quel regard nouveau le cinéma lui a-t-il apporté ? G. V. : Dans la nouvelle de Dennis Cooper [extraite du recueil Un type immonde, P.O.L, 2010, ndlr], la question du cinéma est omniprésente. La violence passe par le cinéma même : les protagonistes tournent des snuff movies, en massacrant des adolescents. Et la première des violences, c’est leur regard désincarnant : ils ne considèrent plus leurs victimes comme des êtres, ils leur ôtent leur identité en projetant sur elles d’autres personnages de séries télé. Cela reflète la violence des regards à l’œuvre dans notre société dans laquelle il y a des vies qui comptent et des vies qui ne comptent pas. En ce moment par exemple, la solidarité avec le peuple ukrainien est extraordinaire et je souhaite toujours plus de solidarité, mais elle

rappelle aussi de manière désespérante l’invisibilisation d’autres réfugiés qui subissent des violences inacceptables de la part de notre société… Jerk déplie ce potentiel extrêmement violent du cinéma à participer de ce regard désincarnant. Le film questionne aussi ce qu’on appelle violence, et au service de quel ordre. L’essai de la philosophe Elsa Dorlin Se défendre. Une philosophie de la violence [Zones, 2017, ndlr] décrit de manière passionnante en quoi la définition de la violence même fait partie d’un système perceptif naturalisé pour servir un ordre en place. Dans les discours dominants, la police est garante de l’ordre tandis que les jeunes de banlieue sont violents. Mais on peut à juste titre déplacer le cadre et se rendre compte à quel point l’utilisation de ce voca­ bulaire est au service d’un ordre en place. Le maintien de cet ordre, à travers cette manière de percevoir, est le maintien en place d’un système sociétal structurellement inégalitaire, cet ordre est violence. Quand des gens se révoltent ou se défendent contre ce système qui s’autolégitime en se naturalisant, qui les écrase, il s’agit de légitime défense. Cette société est déjà violente dans la manière dont elle nous impose sa lecture du monde qui doit nous définir à travers un encodage perceptif. Il est possible d’encoder le monde autrement. Le champ de l’art, et le

cinéma tout particulièrement, que je considère comme une arme lourde, portent une immense responsabilité dans la possibilité de ce nouvel encodage, ou dans le maintien de l’ordre en place. Jerk, dans l’expérience très violente qu’il propose, tente d’explorer ces mécanismes à l’œuvre dans le cinéma.

tôt que de m’enfermer. Matérialiser par le cinéma quelque chose qui nous fait peur ne me procure pas de plaisir, mais me permet de penser et d’en comprendre toujours mieux les mécanismes, et ainsi de ne pas avoir peur, d’agir et de m’armer. Et m’armer me fait plaisir, et me mets même en joie !

Vincent, dans une interview aux Cahiers du cinéma, vous comparez justement le style de Bruno Reidal à celui de Dennis Cooper. V. L. : De Cooper, je n’ai lu que Frisk, c’est un des bouquins qui m’a le plus marqué. J’ai eu les mêmes sensations, le même rapport émotionnel qu’en lisant les Mémoires de Bruno Reidal. Je me demandais si j’étais en train de lire de la snuff literature. Cela a généré les mêmes questionnements très dérangeants. Est-ce que ça a vraiment eu lieu ? Et pourquoi je continue à lire ? Dennis Cooper est fort là-dessus, il sait qu’on a un certain plaisir malgré tout à poursuivre. G. V. : L’œuvre de Dennis Cooper, dans ce qu’elle a de plus extrême, ne me procure pas de plaisir. Elle m’intéresse énormément, me bouleverse, c’est une expérience difficile pour moi. On travaille sur ces sujets avec Dennis, mais ce sont des choses qui nous font peur. Moi, j’ai grandi avec la constante hantise du viol. J’ai préféré sortir dans le monde et m’exposer au risque du viol, plu-

Après le meurtre commis par Bruno Reidal, un plan épouse le point de vue de la tête coupée de la victime, qui dévisage et effraie son bourreau. Vincent, c’est alors comme si vous rendiez à ce jeune garçon la subjectivité dont il vient d’être privé. V. L. : Bruno Reidal est un psychopathe qui dénie leur humanité à ceux qu’il fantasme de tuer. Comment filmer ça alors que j’adopte son point de vue ? Ma solution, c’était justement de donner une incarnation forte, une sorte de grâce, à ses camarades de séminaire. Dans cette séquence, je voulais sur une petite durée redonner un peu de vie à cette victime. Quelle importance donnez-vous à la culture visuelle dans laquelle baignent vos personnages ? V. L. : Je me suis demandé s’il ne fallait pas faire des inserts sur les vitraux qui montraient des décapitations. Il y a aussi des plans où Jésus tient son cœur dans sa main, ce qui re-

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Cinéma -----> « Bruno Reidal. Confession d’un meurtrier » et « Jerk » vient dans le texte de Bruno lorsqu’il dit qu’il veut arracher le cœur de son ami. Mais, en fait, Bruno écrit peu sur ces images. J’ai essayé de ne pas figurer ce qu’il ne comprend pas. Enfin, sauf pour une chose qu’il balaye en une phrase, il s’agit du viol qu’il a subi. C’est une des scènes les plus longues du film, je l’ai étirée parce qu’il me semblait qu’il s’y jouait quelque chose d’important. G. V. : Par rapport au viol dont Bruno Reidal a été la victime, on sait aujourd’hui quelles sont les conséquences comportementales que l’agression génèrent. Et ça peut notam-

possible d’aborder une matière aussi extrême en confiance. Avec Jonathan, on passe par l’humour pour la rendre supportable. Dans vos films, les meurtres sont commis par des adolescents. Quel sens cela prend-il pour vous ? G. V. : Quasiment dans tous mes travaux, les personnages sont des adolescents. Il y a une espèce de pic dans la lutte entre la personne et son rôle social au moment de l’adolescence. La société essaie d’écrabouiller l’humain s’épanouissant pour qu’il rentre

« Comment filmer un psychopathe? » Vincent Le Port ment être cette réitération de la violence sur autrui… Je trouve intéressant de comprendre le processus de désorientation que l’on peut subir dans l’éducation, et celle, notamment, religieuse. Cette désorientation passe par une invalidation du sentiment face au discours. J’ai appris la sculpture sur bois au fin fond de l’Autriche avec un sculpteur de Jésus, j’ai passé des heures à étudier les représentations érotisées de la violence à travers le corps du Christ durant cet apprentissage. V. L. : En regardant Jerk, ce que j’ai trouvé très fort, c’est qu’on sent à fond les États-Unis, il y a tout un hors-champ de films américains. Comme ils filment, ils cherchent à inscrire leur violence dans un paysage audiovisuel. G. V. : Oui, Jerk cite notamment les films qui mettent en scène des marionnettistes ou des ventriloques, sur lesquels planent un préjugé psychotique énorme, ça en devient drôle. Ainsi que tous les films d’horreur qui mettent en scène des marionnettes. Jerk est un condensé de toutes les références qu’on partage avec Dennis Cooper et Jonathan Capdevielle. C’est parce que ça fait des années qu’on travaille ensemble qu’il me semble

bien dans le personnage sociologique qui lui est attribué dans ses comportements, dans ses mouvements, dans sa chair, dans sa sexualité. Je ne considère pas que je sois une ado attardée de 45 ans, mais ce combat je le poursuis et il m’est insupportable. Je n’ai pas réussi à l’intégrer de manière pacifiée, je suis en constant rejet, toujours davantage car je comprends mieux ce qui me fait violence. V. L. : Souvent, ce qu’on montre des ados dans les films, c’est qu’ils essayent de s’affranchir des carcans dans lesquels ils sont nés. Au contraire, Bruno voudrait se fondre dans la norme, car il sait que ses envies de meurtre ne sont ni acceptées ni acceptables. J’essayais de faire sentir ces pressions invisibles qu’il n’arrive pas à nommer et qu’on subit tous et toutes à l’adolescence. Souvent, le drame de l’adolescence, c’est que tu ne peux pas t’exprimer, tu dois te taire. Il y en a qui le vivent très bien, pour d’autres ça devient un ulcère. Dans Jerk, David Brooks est découpé par le cadre, traversé par de multiples voix et démultiplié par ses marionnettes. Dans Bruno Reidal, il y a un lyrisme qui ferait penser

à une possible histoire d’amour entre Reidal et son camarade de séminaire, mais la voix off du premier nous ramène à ses fantasmes macabres. Comment avez-vous réfléchi ces jeux de dissociation ? G. V. : Ce qui m’intéresse, à travers la mise en place d’un jeu dissocié, c’est de déplier dans les corps et l’espace les différentes strates de texte et de perceptions. J’essaye de déployer depuis de nombreuses années un langage formel qui me permet de penser et déplacer la manière de voir. Pour moi, il y a un espace politique immense à essayer d’apprendre davantage à comprendre les hiérarchies perceptives. Pourquoi la parole ferait plus autorité que les silences ou les corps ? Pour maintenir les rapports de domination en place. Que signifie ce rapport au langage du corps, invisibilisé, diabolisé, ou dénigré ? De même. V. L. : Il y a un truc assez marquant dans Jerk, c’est comment à un moment les paroles deviennent du sperme. À un moment, elles ne veulent plus rien dire, tout vient du corps. G. V. : Lorsque les paroles s’expriment sans mots, à travers le corps, elles parlent justement, elles veulent dire et signifient. À nous désormais de réapprendre à entendre cette parole non verbale que l’on nous apprend à ne pas lire. Par les larmes, par la salive, par la sueur, par le muscle, par les altérations de la pigmentation de la peau, par une immobilisation crispée, détendue, apathique, nous nous devons d’apprendre à mieux entendre ce que nous disent les corps, c’est un espace de subversion passionnant dans lequel le cinéma se doit de jouer un rôle. Cette écoute et cette considération du corps ont aussi motivé le choix du plan séquence, Jerk est une grande performance sportive, Jonathan est sur le ring et le film est aussi le combat du comédien avec le personnage ultra violent qu’il incarne. Avec lui et l’équipe, on fait donc vraiment attention à travailler dans une grande confiance. Il y a des gens qui travaillent la violence par la violence : ce rapport au monde tristement morbide empêche la pensée. V. L. : Samuel Füller disait qu’on a trois visages. Celui avec lequel on est né et qu’on voit dans le miroir, celui que les gens se font

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de vous, et enfin celui que personne ne peut voir, qu’on dissimule, dont la société ne veut pas entendre parler et dont on n’a peut-être même pas conscience. Avec le film, j’ai essayé de créer ce vrai visage, ce vrai Bruno. Bruno Reidal. Confession d’un meurtrier de Vincent Le Port, Capricci Films (1 h 41), sortie le 23 mars • Jerk de Gisèle Vienne, Shellac (1 h), sortie le 8 avril PROPOS RECUEILLIS PAR QUENTIN GROSSET Photographie : Julien Liénard pour TROISCOULEURS

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Dimitri Doré dans Bruno Reidal. Confession d’un meurtrier

2 3 Bruno Reidal. Confession d’un meurtrier 4 5 3

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Jonathan Capdevielle dans Jerk


« Bruno Reidal. Confession d’un meurtrier » et « Jerk » <----- Cinéma

JERK

© Michel Ocelot

Critique

RÉTROSPECTIVE MICHEL OCELOT du 20 avril au 8 mai 2022

auditorium michel laclotte Loin de n’être qu’une captation de son spectacle coréalisé en 2008 avec l’écrivain queercore Dennis Cooper, la metteuse en scène et plasticienne Gisèle Vienne (Crowd, Kindertotenlieder, L’Étang) en tire un film d’horreur aussi minimaliste que glaçant, qui nous hantera longtemps, sur un comédien (incroyable Jonathan Capdevielle) qui se débat avec son texte ultra violent et ses marionnettes d’ados psychopathes. Le comédien Jonathan Capdevielle, collaborateur de Gisèle Vienne depuis ses premières mises en scène, est assis seul sur scène, l’air à la fois satisfait et mal à l’aise, comme l’ado américain qu’il incarne, David Brooks. Avec un petit sourire excité, ce personnage dérangé et

inquiétant nous raconte, depuis la prison où il est écroué, la vingtaine de meurtres dont il fut complice sur des garçons de son âge dans les années 1970 au Texas, en compagnie de ses amis Dean et Wayne. David fait parler ceux-ci à travers ses effrayantes marionnettes, un panda ensanglanté, et une peluche de chiot décrépite. Les victimes, elles, sont représentées par des marionnettes d’ados éthérés qu’on dirait tout droit sortis de la filmographie de Gus Van Sant, visages désincarnés et voix fantomatiques en plus – comme Jonathan Capdevielle, Gisèle Vienne s’est formée à l’École nationale supérieure des arts de la marionnette, à Charleville-Mézières, et il y en a des bien creepy qu’elle sculpte elle-même dans beaucoup de ses spectacles. À partir de ce dispositif scénique minimaliste, Gisèle Vienne invente une cinématographie qui va redoubler ce spectacle cauchemardesque d’une puissante réflexion sur la représentation. Jouant des possibilités du cadre via un seul long plan-séquence bizarrement caressant, presque voluptueux, et donc encore plus troublant, la cinéaste isole par exemple le visage de Capdevielle. Les marionnettes qu’il anime hors champ (on n’ose pas imaginer ce qu’il s’y passe, déjà terrorisé par ce qu’on

a vu et entendu) se livrent alors aux pires monstruosités nécrophiles. Le comédien se fragmente littéralement : on lit sa propre peur, l’euphorie perverse de son personnage, pendant que sa bouche baveuse de ventriloque se trouve déformée par les cris des victimes. À travers cette dislocation de Capdevielle qui suit celle des meurtres, Vienne interroge son travail de mise en scène de la violence depuis ses débuts. À quel point un comédien et une metteuse en scène se projettent-il dans un personnage qui débite autant d’horreurs ? Comment les atrocités que celui-ci raconte les suivent-elles hors de la scène ? À quelle distance des personnages doivent-ils se placer pour ne pas être impactés ? En résumé, de quelle façon l’artiste peut se laisser hanter par sa propre création ? Ces problématiques méta bousculent tout autant le spectateur que le contenu horrifique auquel il est soumis. Si bien que, dans les genres du backstage movie et du film d’horreur, Jerk se distingue déjà comme l’un des films les plus glaçants, inventifs et marquants de ces dernières années.

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QUENTIN GROSSET

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Cinéma -----> « Vortex »

LE TEMPS DÉTRUIT TOUT

GASPAR NOÉ Pour jouer un couple de vieillards en fin de vie, Gaspar Noé réunit Françoise Lebrun, actrice mythique des années 1970, et Dario Argento, maître du giallo italien. De quoi serrer n’importe quel petit cœur cinéphile. Entièrement en split screen, Vortex nous a laissés sidérés, bouleversés. Le cinéaste nous a parlé naturalisme, hypnose, et de ce grand film sur la vieillesse, la mort et la mélancolie de ceux qui restent.

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Love, Climax, Lux æterna et aujourd’hui Vortex : depuis 2015, vous traversez une période très productive. Vous l’expliquez comment ? Enter the Void [sorti en 2010, ndlr] avait été très difficile à financer, extrêmement long à préparer, à tourner et à postproduire. Mais, moi, j’ai toujours eu envie de faire des tournages rapides, à portée de main, à Paris. Love, on l’a tourné en cinq semaines, Irréversible [sorti en 2002, ndlr], en cinq semaines et demie. Au-delà, je m’épuise. Climax a été tourné en quinze jours, Lux æterna, en cinq jours, et Vortex, en vingt-cinq jours. Je ne suis pas aussi prolifique que Rainer Werner Fassbinder, hélas, ou que tous les grands maîtres du cinéma japonais qui pouvaient faire deux, trois, quatre films par an, mais si j’arrive à faire un film par an, je serai content. Le casting de Vortex, c’est un pur fantasme de cinéma. Françoise Lebrun et Dario Argento sont chacun à un opposé du spectre cinéphile. J’ai toujours été fasciné et par l’un et par l’autre. Quand je me suis demandé quelle actrice pourrait interpréter ce personnage

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d’ancienne psychiatre qui perd la tête, la toute première idée qui m’est venue, c’est Françoise Lebrun. Parce que je suis obsédé par La Maman et la Putain [de Jean Eustache, sorti en 1973, ndlr]… Je l’ai vu dix, douze fois, et ça reste pour moi le film français le plus impressionnant des années 1970. Son rôle dans votre film, presque muet, est à l’opposé de celui qu’elle jouait dans le film de Jean Eustache, très bavard et cérébral. Oui, le personnage est à l’opposé, et mon approche est à l’opposé de la méthode de travail d’Eustache, qui était de faire respecter à la virgule près les dialogues qu’il avait écrits. Moi, c’est le contraire : il y avait quelques rares dialogues sur le microscénario d’origine, mais qui n’étaient surtout pas destinés à être respectés. Françoise, la principale indication que je lui ai donnée a été de bredouiller. Après, elle était maîtresse absolue de son personnage. C’est bien quand dans un film on arrive à se rapprocher un peu de ce qu’est le tournage d’un documentaire. Tout est artificiel, mais au moins, en n’imposant pas les dialogues, j’arrive peut-être à un certain degré de naturalisme. J’ai montré le film à Barbet

Schroeder, il m’a dit : « Je ne supporte pas les improvisations à l’écran mais, là, j’avais vraiment l’impression de voir la vraie vie. » Et Dario Argento ? Je suis autant fasciné par ses films que par sa personne. Je l’ai rencontré à Toronto où je présentais mon film Carne [en 1992, ndlr], on est restés amis. Il était même venu en salle de montage pour Irréversible. Après j’ai beaucoup fréquenté sa fille [l’actrice et réalisatrice Asia Argento, ndlr] et je le revoyais souvent. Mais je n’étais pas du tout sûr qu’il accepte de jouer dans le film, d’autant plus que je savais qu’il commençait à préparer son nouveau long métrage en tant que réalisateur [Occhiali neri, présenté à la Berlinale en 2022, ndlr]. Comme souvent dans vos films, la forme est conceptuelle, notamment avec ce principe du split screen, mais l’intrigue est très collée au réel. Ici, on est presque en temps réel toute la première partie du film. Oui, mais c’est très monté quand même. Parfois j’essaie de faire des films en plan-­ séquence, mais, bon, le plan-séquence, c’est artificiel. Je ne sais pas ce que serait la posi­


« Vortex » <----- Cinéma

tion de caméra qui serait la plus proche d’un œil humain. Pour ce film, qui est l’histoire de deux solitudes partagées, je me suis dit : essayons de le faire en split screen et d’être toujours d’un côté de l’écran avec l’homme et de l’autre côté avec la femme. Le résultat, qui est très conceptuel, marche parce que le concept rentre d’une manière très directe dans le cerveau. Je n’ai pas l’impression que le concept pèse, j’ai l’impression qu’il coule de source. Que d’une manière inconsciente on comprend exactement ce que ça représente : deux solitudes entrecroisées. Un film, de toute façon, ce n’est qu’un jeu avec un langage artificiel, on est très loin de la vraie vie. Mais, quand on arrive à s’en approcher, on peut créer des états d’hypnose chez le spectateur. Le film est assez hypnotique aussi à cause de ce split screen, le regard balaie de droite à gauche, ou reste fixé d’un côté, mais on ne peut pas voir le film en entier en une fois.

Pourquoi faire ce film sur la vieillesse maintenant ? On est beaucoup plus touchés par ce genre de sujet à 50 ans parce qu’on a connu un père, une mère, un beau-père ou une tante qui se sont retrouvés dans cette situation. J’avais vu ma grand-mère maternelle perdre la tête quand j’étais enfant. Quand j’ai vu ma mère dans la même

Le film commence par annoncer que ça va mal finir, ce qui crée une emprise sur le spectateur : « À tous ceux dont le cerveau se décomposera avant le cœur. » La dédicace est vraiment à prendre au premier degré. Parmi les spectateurs du film il y en a bien un tiers qui vont connaître des problèmes cognitifs liés à Parkinson, à Alzheimer ou à d’autres maladies de ce type avant de mourir. À l’intérieur d’une famille, on ne sait pas qui va attraper un cancer, qui va passer dix ans à perdre complètement le contrôle sur la réalité… C’est la roulette russe. Et franchement c’est un cauchemar absolu. Même les cauchemars liés à des substances chimiques, comme dans Climax, sont souvent moins inquiétants que les problèmes liés à la dégénérescence du cerveau. Il y a eu plein de films dernièrement qui abordaient ces sujets, comme The Father [de Florian Zeller, sorti en 2021, ndlr] ou Amour [de Michael Haneke, en 2012, ndlr], mais peut-être qu’ils étaient plus écrits, qu’ils avaient une forme plus habituelle. Par contre, il y a un film sur la vieillesse qui m’a vraiment inspiré, c’est La Ballade de Narayama, un film de 1958 de Keisuke Kinoshita. Il est super conceptuel et super émouvant. C’est un grand maître du mélodrame et de la cruauté de l’expérience humaine.

situation trente ans plus tard, c’était une autre paire de manches… Les situations qui se créent dans ces moments-là sont vraiment troublantes. Il y a eu un moment où je m’étais posé la question de ce que j’aurais pu tourner avec Philippe Nahon [le comédien, qui jouait notamment dans Carne et dans Irré­versible, est décédé en avril 2020, ndlr]. Il avait fait deux AVC, il avait perdu la parole en partie, et je voulais vraiment faire un film avec lui, dans lequel il aurait été libre de jouer ce qu’il peut, d’utiliser ou d’inventer les mots qu’il peut… Mais finalement ça ne s’est pas fait, et peut-être que le fait de ne pas pouvoir faire ce film avec lui m’a poussé à faire un film de même nature avec Françoise Lebrun, même si elle, bien sûr, n’a aucun problème. Ce sont des situations très tristes et très violentes.

leur énergie de manière chimique, certains vieillissent plus vite. La plupart des usagers de drogue, que ce soit au crack, à l’héro, sont super touchants… Le personnage joué par Alex Lutz, il est très sympathique, il essaie de faire de son mieux pour aider les gens à avoir une vie plus sereine, tout comme sa mère, qui était psychiatre, essayait d’aider les gens. Les quartiers

« Ce film, c’est l’histoire de deux solitudes partagées. »

Discrètement, à travers le personnage d’Alex Lutz, un ancien junkie, le film évoque aussi la situation des toxicos autour du métro Stalingrad, dont les médias parlent régulièrement. Ce que j’aimais bien dans l’idée de filmer ce rapport à la drogue, même si c’est secondaire dans le film, c’est que, parfois, la drogue ou l’alcool, ça peut détruire physiquement, intellectuellement les gens d’une manière très avancée. D’avoir trop brûlé

qui tout à coup sont envahis par le commerce de drogue, ça a existé au Brésil, aux États-Unis, et maintenant à Paris. Ça s’est beaucoup aggravé avec les confinements, parce qu’à un moment, dans la rue, il n’y avait plus personne et que tu voyais tous les gens qui étaient en manque, qui cherchaient leur drogue. Le commerce s’est développé, l’usage s’est développé. Il y a aussi un petit garçon dans le film, le petit-fils du couple. Que représente-t-il ? J’avais très envie d’avoir un enfant très jeune dans le film, qui ne maîtrise pas encore le langage, de même que sa grandmère, elle, perd le langage. Quelque part, ils sont presque au même niveau dialectique. Mais il est tellement mignon que tu te dis aussi qu’il y a un avenir qui pourrait être heureux, il amène un rayon de lumière dans une situation de fin d’une époque, de fin de vie. Vortex de Gaspar Noé, Wild Bunch (2 h 22), sortie le 13 avril PROPOS RECUEILLIS PAR JULIETTE REITZER Photographie : Julien Liénard pour TROISCOULEURS

ARTISTES DANS LE PARIS DES ANNÉES FOLLES MUSÉE DU LUXEMBOURG 2 MARS 10 JUILLET 2022

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Tamara de Lempicka, Suzy Solidor (détail), 1935, Ville de Cagnes-sur-Mer, Château-musée Grimaldi © Tamara de Lempicka Estate, LLC / Adagp, Paris, 2022 / photo François Fernandez - Design : Fabrice Urviez - laika-design.fr

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Cinéma -----> « Vortex »

Critique

LE GRAND INVENTAIRE

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Par sa délicatesse, Gaspar Noé surprend avec cette chronique sensible, hyperréaliste, des derniers instants d’un couple touché par la sénilité. Une saisissante méditation sur les traces qu’on laisse.

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Dario Argento, Alex Lutz et Françoise Lebrun

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Dario Argento et Françoise Lebrun Françoise Lebrun et Dario Argento

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Depuis quelques films, Gaspar Noé explorait avec éclat la part la plus horrifique de son cinéma – Climax, Lux æterna… On aurait donc pu parier que son film sur la fin de vie d’un couple âgé irait dans cette direction, ce que pouvait aussi suggérer la présence au casting d’un des maîtres de l’épouvante baroque, Dario Argento. Mais Vortex déjoue les attentes en s’engageant dans un récit sans effets, d’un réalisme implacable, tout à la recension minutieuse du quotidien d’un mari qui aide sa femme dont le cerveau s’étiole. L’intrigue évoque bien sûr Amour de Michael Haneke, mais Vortex paraît dénué de cruauté, et il cherche moins le choc autour de la représentation de la mort. C’est au fond un parti pris plus audacieux de suivre en temps réel ce vieux critique de cinéma (Dario Argento, donc) et cette ex-psychiatre (Françoise Lebrun) jusque dans leurs actions les plus domestiques (aller aux toilettes, faire les courses, prendre ses médicaments…), en les filmant comme des rituels qui sont une

part de leur histoire. Noé nous place dans la temporalité des personnages, capte leurs lents et lourds déplacements jusqu’à l’hypnose, pour nous faire ressentir leur manière d’habiter l’espace, leur désorientation. Le split-screen, grâce auquel on suit les deux personnages simultanément, induit que notre œil est toujours mobilisé, et se perd au moins autant que le personnage à la dérive joué par Françoise Lebrun. Celle-ci perd progressivement tous ses repères : son appartement est alors filmé comme un sombre dédale, quand les dialogues avec son fils venu l’épauler (Alex Lutz, qu’on n’a jamais vu aussi touchant) tournent à vide, puisqu’elle ne le reconnaît qu’épisodiquement, par flashs de lucidité. Il faut d’ailleurs saluer l’interprétation de Françoise Lebrun, connue comme l’actrice d’un des plus démesurés et bouleversants monologues du cinéma français dans La Maman et la Putain, ici dans un rôle à l’opposé, quasi mutique, tout en regards hésitants, comme appelant à l’aide. Noé filme des personnages qui s’accrochent tant bien que mal à leur sanctuaire. Alors que les deux protagonistes errent dans leur appartement, le décor évoque avec un sens affectif et méticuleux du détail tout ce qu’a pu être leur vie à travers des posters ou des livres de cinéma, des affiches de Mai 68, des tracts féministes pro-­avortement, et d’autres objets banals mais précieux amassés, entassés, évoquant le passé. Tandis que le personnage du fils, lui-même pris dans des problèmes de couple et d’addictions,

demande à ses parents de partir de leur logement pour aller vivre en maison médicalisée, le cinéaste ne filme rien d’autre que leur peur du déchirement, de l’abandon de cet espace. Comment laisser derrière soi tout ce qu’on a construit ? Quelles traces restent après nous ? En choisissant deux acteurs incarnant deux pans a priori irréconciliables de sa cinéphilie, Noé réalise avec Vortex

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comme l’inventaire de sa propre mémoire. Et, malgré la violence funèbre du sujet, il l’embrasse avec une tendresse, une fragilité qu’on lui devinait, mais qui n’avait pas encore pris autant d’ampleur. QUENTIN GROSSET


NORD-OUEST PRESENTE

CHARLOTTE

GAINSBOURG

QUITO

RAYON-RICHTER

NOEE

ABITA

LES PASSAGERS DE LA NUIT UN FILM DE MIKHAEL HERS AVEC MEGAN NORTHAM ET THIBAULT VINÇON

AVEC LA PARTICIPATION DE EMMANUELLE BEART ET DE LAURENT POITRENEAUX ET DIDIER SANDRE

AU CINEMA LE 4 MAI 2022


Cinéma -----> « Babysitter »

MIROIR DU DÉSIR MONIA CHOKRI Après l’enlevé La Femme de mon frère, l’actrice et réalisatrice québécoise signe Babysitter, sur un jeune papa beauf qui vole un baiser à une journaliste après un match arrosé. L’onde de choc médiatique le pousse à se remettre en question, et son frère avec lui, tandis que sa compagne traverse un post-partum. Une babysitter va leur jeter à tous un charme étrange… Depuis Montréal, Monia Chokri nous a parlé de ce conte ultramoderne qui renverse les regards.

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Monia Chokri

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Nadia Tereszkiewicz

3 Patrick Hivon

Vous n’avez pas écrit le scénario de Baby­ sitter, contrairement à celui de votre film précédent, La Femme de mon frère. Comment vous êtes-vous approprié le script ? Effectivement, c’est Catherine Léger qui a adapté sa propre pièce. Au théâtre, il y a des conventions qu’on accepte, mais qui passent difficilement au cinéma. Dans la pièce, la babysitter arrivait directement en costume de bonne, ce qui me semblait farfelu à l’écran. J’ai alors pensé au genre du conte pour faire accepter cette héroïne qui sort de nulle part et disparaît sans qu’on sache grand-chose sur elle. Et puis, Catherine a écrit la pièce en plein post-partum, il y avait une forme de délire dans l’écriture des personnages de la pièce. Elle dit que, quand on est en post-partum, on dort peu. Du coup, nos idées s’embrouillent et on a un grand sentiment de flottement. Je voulais transposer cet état dans ce personnage en manque de sommeil [Nadine, jouée par Monia Chokri, la compagne du héros, Cédric, joué par Patrick Hivon, ndlr], ce qui me permettait de glisser vers quelque chose de plus énigmatique, plutôt que d’être dans un réalisme cru. C’est rare au cinéma, un tel alliage entre un sujet de société actuel, un humour féroce et une esthétique liée au merveilleux. Vous aviez des modèles en tête ? Après avoir eu l’idée du conte, j’ai pensé à ce que racontaient certains genres, notamment l’horreur et le cinéma érotique. J’ai beaucoup été influencée par le giallo, et j’avais en plus deux grandes références : Les Lèvres rouges de Harry Kümel, un film un peu horreur-sexy des années 1970, avec Delphine Seyrig, une œuvre que j’aime particulièrement. Et Three

Filmer le désir après #MeToo pose plein de questions de mise en scène. Comment avez-vous pensé la manière de filmer Amy en ne jouant ni l’érotisation complaisante ni la pudibonderie ? C’est dans le regard des autres qu’elle est sexualisée. Amy ne minaude jamais, elle ne montre pas de signe de drague envers les hommes. C’est le regard de Jean-Michel, le frère de Cédric, sur elle. Ou encore trois personnages qui la regardent en commentant son habit : « Mais c’est un costume pour le sexe… » Elle contrecarre tout en faisant comprendre que c’est le regard des autres qui produit ça, qui dicte qu’elle a l’air nunu­ che – c’est le regard qu’on porte tous sur elle au départ – et ce qu’elle doit représenter, comme si elle était un objet pour amuser. C’est rare, voire inexistant, au cinéma, qu’on donne le pouvoir à un personnage féminin dans la vingtaine, blonde – une

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Women de Robert Altman, dans lequel il y a aussi une espèce de flottement que j’adore, un film très inventif et libre. Ce que je trouvais intéressant dans l’horreur, c’est ce cliché qui revient sur les femmes : elles sont souvent menaçantes, avec notamment l’archétype de la sorcière. Imbriqué dans le film d’horreur, l’érotisme devient aussi une menace, et pour moi celle-ci est liée intrinsèquement à la puissance des femmes. Pour Babysitter, je trouvais intéressant d’évoquer le genre horrifique en renversant les codes, que l’idée de l’horreur vienne du regard des femmes, celles qui scrutent Cédric, et que mon personnage et celui de la babysitter, Amy [Nadia Teresz­ kiewicz, lire p. 12, ndlr], aient une relation de sororité, presque de sorcières.

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bimbo, finalement. On se dit qu’elle est là pour servir les autres, mais progressivement on se rend compte qu’elle peut diriger la pensée des gens par sa force, sa puissance et son intellect. C’est ce qu’on voit dans la scène du jardin, qui prend le contre-pied de celle ultra célèbre du Lolita de Stanley Kubrick. On s’attend à ce que le personnage de la babysitter aguiche Jean-Michel. Le personnage du frère, incarné par Steve Laplante, pose un regard sexuel sur elle, il imagine une relation. Il se dit : on a un lien, et il faut que je la sauve. Alors qu’elle n’a jamais demandé à être sauvée, elle ne s’intéresse même pas à lui. Contrairement aux femmes en général, Amy va lui faire comprendre : je vais te montrer que c’est que dans ta tête. J’ai tellement d’amies, notamment des jeunes actrices, à qui des réalisateurs ont dit qu’elles étaient aguichantes… Ça en dit long aussi sur les femmes qui ne veulent pas gêner les hommes ou les humilier dans leur masculinité. Souvent, quand une femme n’est pas vraiment intéressée par un homme, elle va le ménager avec des phrases comme : « Je ne sais pas si je peux ce soir… » Détourner le sujet, au lieu de dire : « Tu ne m’intéresses pas, je ne me sens pas à l’aise avec toi, je n’ai pas envie de continuer une relation. » Les hommes vont être beaucoup plus radicaux avec les femmes, ils vont les ghoster ou carrément leur dire qu’elles ne sont pas intéressantes. Tous les personnages, sauf la babysitter, sont soumis à la question du désir enfoui et de la manière dont celui-ci déborde


« Babysitter » <----- Cinéma

Vous avez tourné le film juste après le premier confinement. Comment ça a influencé le film ? Avant la pandémie, j’imaginais déjà quelque chose de très distancié entre les personnages. Je pensais beaucoup à Mise à mort du cerf sacré de Yórgos Lánthimos, où les personnages sont très à distance, figés, presque distordus. Après le déconfinement, on était un des premiers films qui s’est tourné au Québec avec les nouvelles règles. La personne préposée au Covid devait mesurer la distance entre les acteurs, et on ne pouvait outrepasser le mètre réglementaire entre eux que quinze minutes par jour, ça pou-

« On a un vrai pouvoir de changement de l’intime. » comment tout ça peut se conjuguer. Parfois, très mal. Certaines femmes peuvent être extrêmement féministes, affirmées, et être en privé avec un homme violent. C’est le même problème pour le désir des hommes, qui est à l’opposé mais fait aussi partie de cette révolution intime à faire. J’ai longtemps pensé qu’on ne pouvait pas contrôler nos désirs, vers qui on est attiré. C’était une idée romantique de la relation, liée au manque d’estime de soi. En fait, je pense qu’on a un vrai pouvoir là-dessus. Un pouvoir de changement de l’intime.

vait être très contraignant. Mais je me dis toujours qu’une contrainte peut amener vers quelque chose de créatif. Comme pour la scène d’ouverture, les contraintes l’ont rendue encore plus rentre-dedans. Je voulais qu’on soit pris en étau dans la violence de ce combat de MMA [auquel Cédric assiste avec ses amis et collègues, ndlr], de la drague abusive, de l’alcool, de la foule. Certaines personnes la reçoivent difficilement, mais ça rend compte d’un ton, d’une violence auxquels on est trop habitués. Les gros plans des

seins, des sexes… [Sur les femmes dans la foule, ndlr.] Si vous regardez n’importe quelle pornographie, ce n’est que ça. Je voulais que le spectateur ressente une espèce d’agression. Avant de faire respirer le film. De quoi parle votre prochain projet, Simple comme Sylvain ? J’avais envie d’écrire un vrai film d’amour. Je trouve qu’il y en a peu, peut-être parce qu’on est dans une époque cynique, mais je trouve que ça fait toujours du bien, une romance à la The Notebook ou à la Titanic. C’est l’histoire d’une femme au début de la quarantaine qui vit depuis une dizaine d’années avec un homme. Ils ont un rapport assez agréable mais plutôt platonique, qui passe beaucoup par l’image sociale. Ils n’ont pas d’enfants, mais achètent une maison de campagne. L’héroïne y va pour rencontrer l’entrepreneur qui s’occupe des travaux, un homme plus rustre. Elle tombe follement amoureuse de lui. La question fondamentale du film, c’est : « Est-ce qu’un couple peut survivre au-delà du social ? » Car la mise en couple, avant d’être un acte privé, est un acte social. Babysitter de Monia Chokri, Bac Films (1 h 27), sortie le 27 avril PROPOS RECUEILLIS PAR TIMÉ ZOPPÉ

© Michel Ocelot

dans le réel. Comment avez-vous travaillé cette question ? On me dit souvent que c’est un film sur #MeToo, ce à quoi je réponds que #MeToo c’est encore un prétexte. Ce geste non consenti qui fait le point de départ de l’histoire, c’est un prétexte pour raconter la charge mentale et le fait qu’une révolution s’est amorcée quant à la place des femmes dans la société, pour plus d’équité, mais très peu dans l’intime. C’est un réel souci. Les femmes se retrouvent à avoir la même charge dans l’intimité du couple ou d’une famille que dans les années 1980 ou 1970. Il y a la bienséance, comment on doit se comporter, et nos désirs enfouis, et

RÉTROSPECTIVE MICHEL OCELOT du 20 avril au 8 mai 2022

auditorium michel laclotte Découvrez ou redécouvrez Kirikou et la Sorcière, Princes et Princesses, Les Contes de la Nuit… et tous les films réalisés par le grand cinéaste d’animation Michel Ocelot. Rétrospective en lien avec l’exposition « Pharaon des Deux Terres. L’épopée africaine des rois de Napata ».

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Cinéma -----> « Ghost Song »

ALLO HOUSTON

© Giff/fanbovet

« Le rapport à l’addiction m’intéresse beaucoup, notamment chez les artistes. »

NICOLAS PEDUZZI Après Southern Belle, en 2018, le Français Nicolas Peduzzi a retrouvé le sud des États-Unis pour Ghost Song (lire p. 71), nouvelle déambulation trash et atmosphérique, qui se mue en déclaration d’amour pour le pouvoir guérisseur de la musique. Il nous a parlé du rapport entre le rap et l’opéra et de sa méthode pour apprivoiser les sujets d’un documentaire qui flirte parfois avec la fiction. Votre premier documentaire, Southern Belle, suivait Taelor, une jeune héritière, dans les rues de Houston. Pourquoi être resté dans la même ville pour Ghost Song ? Pendant que je tournais Southern Belle, j’ai croisé Will, le cousin de Taelor. La première

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fois que je l’ai vu, il était avec sa copine et ils étaient en train de se séparer. Les deux ont pris une guitare et commencé à improviser leur dispute en chanson, devant moi. J’ai trouvé ça incroyable. Au même moment, j’ai rencontré complètement par hasard la rappeuse OMB Bloodbath alors que je faisais des repérages dans le Third Ward, le quartier afro-américain de Houston. Elle a pointé un revolver sur moi, puis elle a vu que j’avais une caméra. Elle m’a demandé mon numéro de téléphone pour que je tourne des clips. J’ai été piqué par la curiosité devant cette fille hyper charismatique, un peu badass, qui semblait diriger un groupe de cinquante mecs. Qu’est-ce qui vous a donné envie de rassembler ces deux personnages dans le même film ? Tous les deux se sentent à la marge. Houston reste une ville très conservatrice, qui rejette les gens un peu différents. Même si Will n’est pas du tout issu du même milieu social qu’OMB Bloodbath et ne fait pas de rap, ce qu’ils vivent est similaire. Mais, comme Houston est construite autour d’autoroutes qui divisent les quartiers et les populations, les Noirs et les Blancs évoluent chacun de leur côté. Il m’a semblé absurde que des gens avec autant de points communs soient ainsi séparés.

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L’autre fil rouge de Ghost Song, c’est un ouragan qui approche… J’ai toujours eu la sensation que Houston était une ville maudite. D’ailleurs, Will parle comme un prophète de l’apocalypse. Tous les ans, il y a des menaces d’ouragan, on demande aux habitants de se terrer et de faire des provisions. Cela entraîne une espèce d’urgence perpétuelle, dans cette atmosphère chaude et moite. Je trouve ça très cinématographique. Comment avez-vous fait pour convaincre vos personnages de se livrer autant devant votre caméra ? Il y a eu énormément d’échanges en amont, d’autant que je voulais éviter les problèmes que j’ai eus au moment de la sortie de Southern Belle. Taelor avait regretté d’avoir dit certaines choses, et sa mère nous avait attaqués pour diffamation. Là, j’ai été très clair et je les ai prévenus : ce que vous ne voulez pas dire, vous ne le dites pas devant la caméra. Avec Will, je suis devenu presque ami, donc c’était plus facile. Avec OMB Bloodbath, ça a d’abord été très ouvert, elle m’a déballé toute sa vie. Lorsqu’on s’est rencontrés, elle venait de sortir de prison et n’en pouvait plus de la guerre des gangs dans son quartier. Mais, au moment du tournage, elle s’était fait tirer

dessus deux fois et avait perdu une vingtaine d’amis dans ces rixes. Elle était traumatisée, ne sortait quasiment plus de chez elle. Cela a beaucoup compliqué le tournage. Quelle est la part de documentaire et la part de fiction dans Ghost Song ? Je n’aime pas trop qualifier mon film de documentaire. Pour moi, cela désigne un vrai reportage, informatif, avec des gens qui parlent face caméra. Dans Ghost Song, il y a toujours une sorte de mise en scène qui opère. Et j’aime bien jouer avec la fiction. Des scènes ont été tournées sur le vif, d’autres rejouées. Dans tous les cas, cela venait des tripes. Quand Will et son oncle se livrent une sorte de battle en musique, c’est moi qui leur ai demandé d’improviser. Mais, au bout d’un moment, les vraies rancœurs sont ressorties avec la musique. Ce que j’aime, avec le documentaire, ce sont ces accidents un peu magiques. Quelles sont vos inspirations cinématographiques ? J’aime beaucoup le Néoréalisme et tous les films de série B italiens, comme ceux de Tomás Milián. Ce sont des comédies qui se passent à Rome dans les années 1970 et où tout est très exagéré. Plus près de nous, j’ap-


« Ghost Song » <----- Cinéma

précie le cinéma des frères Safdie et les premiers Harmony Korine, notamment Julien Donkey-Boy. Les films qui parlent de psychiatrie et de troubles mentaux me touchent particulièrement [Julien Donkey-Boy raconte l’histoire d’un jeune homme schizophrène, ndlr]. On voit à quel point nos sociétés sont en retard sur la question des traitements psychiatriques.

5À7 FILMS, LOTTA FILMS ET NEW STORY PRÉSENTENT

JÉRÉMY CÉDRIC ALBERTI APPIETTO

DAVIA BENEDETTI

JEAN-CHRISTOPHE FOLLY

LIVIA VITTINI

APOLLONIA ORSONI

ROSELYNE DE NOBILI

Le fait d’avoir été vous-même acteur influence-­ t-il les indications que vous donnez aux personnages de vos films ? Complètement. J’ai étudié le théâtre à New York avec une prof qui donnait ses cours la nuit, une Afro-Américaine avec une méthode très basée sur la psychologie, mais innovante et assez marrante. Cela m’a aidé lorsque j’ai voulu leur expliquer ce que je voulais. Je ne donnais pas d’indications de jeu, mais, comme on avait beaucoup de discussions hors caméra, je savais quels mots utiliser pour les pousser, faire ressortir des choses chez eux sans que cela sonne faux. La musique est un personnage à part entière dans votre film… J’ai trouvé chez les gens que j’ai filmés une façon presque enfantine d’exprimer leur douleur via la musique. C’est un peu cliché de dire ça, mais, pour eux, elle guérit vraiment quelque chose. Ce que j’ai voulu montrer, c’est aussi le dialogue qui s’opère entre eux grâce à la musique. On entend logiquement beaucoup de rap dans Ghost Song, mais aussi des airs de Verdi. Pourquoi ce choix ? Mon père est décorateur d’opéra, j’ai vu deux cents fois Don Giovanni lorsque j’étais jeune et j’adore ça. Je trouve que le rap et l’opéra partagent un même côté très dramatique, avec cette tension permanente entre la vie et la mort. Les rappeurs se complaisent parfois dans une version exagérée d’eux-mêmes. Il y a de ça dans l’opéra aussi. Votre film aborde le fléau de la dépendance aux drogues et aux médicaments aux ÉtatsUnis. Ce rapport à l’addiction m’intéresse beaucoup, notamment chez les artistes. C’est assez tragique, car cela les aide à exprimer quelque chose, mais certains sont ensuite dépassés par leur addiction. Du côté des médicaments, j’ai l’impression que quasiment tous mes amis américains se sont vu prescrire des amphétamines dès l’enfance. C’est un véritable business aux États-Unis, qui a créé toute une nation de drogués.

Crédits non contractuels • Design : Benjamin Seznec / TROÏKA

Quel est votre prochain projet ? Ma productrice m’a passé une commande sur le Covid-19. Cela m’a fait chier très vite : j’étais aux urgences, je cherchais désespérément mon sujet. Et c’est là que j’ai rencontré un jeune mec, Jamal, qui portait une blouse mais avait l’air borderline. Il s’est révélé que c’était le psychiatre de tout l’hôpital, seul sur dix étages. Un mec assez incroyable, que je suis donc en train de filmer. Pour le coup, ce sera un vrai documentaire. Ghost Song de Nicolas Peduzzi, Les Alchimistes (1 h 16), sortie le 27 avril

PROPOS RECUEILLIS PAR MARGAUX BARALON

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Cinéma -----> Romy Schneider

PORTFOLIO

ROMY SCHNEIDER EN LUMIÈRE Quarante ans après sa disparition, Romy Schneider fascine toujours. À travers des extraits de films, des photos soigneusement choisies, des archives rares, une exposition à la Cinémathèque revient sur le parcours de l’actrice, devenue l’icône du cinéma français des années 1970 à travers ses rôles inoubliables, de Sissi aux films de Claude Sautet en passant par La Piscine. « Je suis tombée sur une émission de radio où on entendait quatre mecs disserter sur sa vie, ses drames, ses névroses, et ça m’a mise en colère. Avec cette exposition, j’ai voulu déconstruire le mythe de l’actrice tourmentée et sombre qui l’entoure depuis sa fin tragique [à l’âge de 43 ans, ndlr] en lui redonnant la parole », nous confie la commissaire de l’exposition, Clémentine Deroudille. Elle commente pour nous cinq photos qui montrent l’actrice telle qu’elle était vraiment, libre, épanouie et joyeuse, et qui lui rendent toute sa lumière. 1

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Romy Schneider, Marguerite Duras et Melína Mercoúri sur le tournage de 10 h. 30 du soir en été de Jules Dassin (1965) « Romy rencontre Marguerite Duras sur ce film de Jules Dassin adapté d’un de ses romans. C’est un moment charnière pour l’actrice. Elle veut casser son image de poupée de porcelaine, qui la suit depuis ses débuts à 15 ans dans Sissi, en allant vers un cinéma plus intellectuel, plus Nouvelle Vague : elle va faire L’Enfer avec Henri-Georges Clouzot, tourner dans le premier film d’Alain Cavalier, elle va aussi partir à Hollywood et tourner avec Orson Welles… Elle fera un autre film avec Duras juste après, La Voleuse de Jean Chapot, sa première rencontre avec Michel Piccoli devant la caméra… On voit aussi que Romy adorait rire, picoler, faire la fête. Elle avait vraiment l’esprit de troupe ! » Romy Schneider photographiée par Will McBride (1964) « En me plongeant dans son iconographie, j’ai réalisé à quel point Romy était libre avec son corps, elle reste très sauvage et naturelle avec l’appareil photo. C’est l’une des femmes les plus photographiées de son temps, et le fait de s’amuser comme ça avec l’appareil, c’est une façon pour elle de reprendre le pouvoir. Dès cette époque – elle

a seulement 25 ans, c’est juste après sa rupture avec Alain Delon –, elle n’est déjà pas ce que le photographe attend d’elle. » 3

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Romy Schneider et Andrzej Żuławski sur le tournage de L’important c’est d’aimer d’Andrzej Żuławski (1975) « Dans l’expo, il y a beaucoup de photos de Romy avec ses réalisateurs. Elle était très impliquée sur les tournages, sa vie c’était les plateaux de cinéma, elle portait les câbles avec les techniciens… Et elle se donnait entièrement aux réalisateurs, mais elle attendait qu’ils s’impliquent complètement aussi. À cette époque, c’est une immense star, et elle accepte de baisser son cachet pour tourner avec Andrzej Żuławski, un jeune réalisateur inconnu. Le tournage s’est mal passé, elle ne s’est pas sentie traitée d’égal à égal, et puis le rôle était dur. Elle a sauté sans filet comme d’habitude et elle s’est un peu fait mal cette fois-ci. Mais il y a eu aussi des moments de joie sur le tournage, et puis elle a eu le César de la meilleure actrice avec ce rôle, pour la toute première édition, en 1976. »

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Romy Schneider et sa fille, Sarah Biasini (1981) « Ses enfants étaient tout pour elle. David, son fils aîné, l’accompagnait sur tous les plateaux. Sarah est arrivée quelques années plus tard, après une fausse couche. C’était le bonheur absolu. David et Sarah s’entendaient très bien. À l’époque de cette photo, Romy traverse une série de grands drames, qui s’achève avec la mort par accident de David quelques mois plus tard et dont elle ne se remettra pas. Mais cette photo, c’est un moment de répit, un moment de grande joie au milieu de tout ça. » Romy Schneider sur le tournage de La Califfa d’Alberto Bevilacqua (1970) « J’adore cette photo. Elle termine l’expo et elle la résume merveilleusement. Romy a un côté cow-boy et, pour moi, c’est tout elle. Bien sûr, elle est partie beaucoup trop tôt, mais elle a brûlé sa vie, elle n’en a pas perdu une miette. Depuis sa fin tragique, on a une image d’elle à l’opposé de ce qu’elle était, quelqu’un de fondamentalement joyeux. J’avais envie de finir avec ce pied de nez, qu’on se dise : “Quelle femme ! Allons boire un verre à sa gloire !” » 3

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© Shawn McBride

© Roger Viollet Images

Romy Schneider <----- Cinéma

© Archiv Robert Lebeck

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« Romy Schneider », jusqu’au 31 juillet à la Cinémathèque française

© Bridgeman Images

© Magnum Photo

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RAPHAËLLE SIMON 5

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Cinéma -----> « Les Passagers de la nuit »

TENDRE EST LA NUIT

MIKHAËL HERS Dans le bouleversant Les Passagers de la nuit, il arpente le quartier de Beaugrenelle et fantasme les eighties. Charlotte Gainsbourg y campe une femme larguée qui élève seule deux ados, recueille une flamboyante marginale (Noée Abita) et se réinvente auprès d’une animatrice d’émission de radio nocturne (Emmanuelle Béart). Avec sa sensibilité pudique, le cinéaste regarde cette famille élargie circuler dans une nuit peuplée de figures fantasmatiques. Rencontre. 36

Vous étiez enfant dans les années 1980. On sent que vous vous projetez dans tous les personnages de la famille d’Élisabeth, comme dans différents âges. Oui, probablement. Dans tous les films, c’est un peu ça. C’est même un danger, parfois, de mettre sa voix dans tous les personnages. On est chacun d’eux, et en même temps il faut les caractériser suffisamment. Effectivement, j’étais enfant à l’époque. J’ai souvent eu le fantasme de vivre ces années-là en étant adolescent, un peu plus vieux que l’âge que j’avais réellement alors. C’est une période qui renferme quelque chose d’assez mystérieux. Le cinéma permet ça, de réinvestir des époques, de les approcher d’une manière nouvelle. Je suis très fan de musique et j’ai une fascination pour la deuxième moitié des années 1980. J’étais trop jeune pour vivre cette scène en direct, avec tous ces groupes anglais ou américains que j’écoute toujours. De vos sensations de l’époque – les couleurs, les voix, les sonorités –, qu’avezvous retenu ? On oublie, donc c’est toujours une réinterprétation. J’essayais de retrouver des extraits

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d’émissions de radio de nuit, la manière de parler des jeunes d’alors, c’était une gouaille et une tessiture très différentes. Le sentiment des années 1980, j’ai tenté de le restituer par la couleur, les vêtements, les décors, mais surtout par la multiplication des formats d’images. On a tourné sur plusieurs supports de pellicule, en 35 mm, mais aussi beaucoup avec une caméra Bolex 16 mm, et on a utilisé pas mal d’archives d’anonymes. Avec ce mélange, j’ai l’impression qu’on dépasse la reconstitution muséale. Quand vous étiez enfant dans ces années-là, quelles images de cinéma vous ont marqué ? C’étaient surtout des films américains, en fait. Je ne sais pas pourquoi, mais, à part les grandes comédies de l’époque comme La Chèvre, le cinéma français n’avait pas très bonne presse à la maison. J’ai vraiment grandi avec les Star Wars, les Indiana Jones, Stand by Me, E.T. L’extra-terrestre, Les Goonies… Plus tard, de quelle manière avez-vous refantasmé les années 1980 à travers le cinéma ? On sent dans le film que Les

Nuits de la pleine lune d’Éric Rohmer a une grande importance. C’est certainement parce qu’il y a là quelque chose de dépositaire de mon enfance : les œuvres qui me touchent le plus chez certains auteurs, comme Éric Rohmer ou l’écrivain Patrick Modiano [le premier moyen métrage de Mikhaël Hers, Charell, en 2006, était librement adapté d’un chapitre du roman De si braves garçons de Modiano, ndlr], sont celles qu’ils ont réalisées ou écrites dans les années 1980. Pour Rohmer, c’est vraiment un moment très resserré, celui où il a réalisé Le Rayon vert, Les Nuits de la pleine lune, L’Ami de mon amie… Mais je ne voulais pas spécialement lui rendre hommage avec ce film. C’est plus par rapport à la figure de l’actrice Pascale Ogier que j’ai glissé une référence aux Nuits de la pleine lune. C’était une personnalité, une voix si singulière… Il y a presque un côté Vertigo dans la manière dont vous faites revivre Pascale Ogier à travers Noée Abita. Elle joue Talulah, un personnage qui ressemble beaucoup à Ogier et avec qui les enfants (incarnés par Quito Rayon Richter et Megan


« Les Passagers de la nuit » <----- Cinéma

Northam) d’Élisabeth, campée par Charlotte Gainsbourg, vont justement voir Les Nuits de la pleine lune au cinéma. Pascale Ogier est une actrice qui m’a toujours fasciné. Je la trouve tellement inspirante, belle, puissante. Et puis ce destin tragique… [L’actrice s’est éteinte le 25 octobre

rieur. Mais le film de lui qui me touche vraiment, j’y fais référence dans le film, c’est Le Pont du Nord [sorti en 1982, dans lequel l’actrice joue avec sa mère, Bulle Ogier, ndlr]. Il y a toute cette déambulation, il met en scène un Paris en train de changer, de disparaître, je trouve ça très émouvant. Quant aux « jeunes

« On peut faire revivre les disparus à travers un film. » 1984, à 25 ans, deux mois après la sortie du film de Rohmer, ndlr.] C’est un regret, j’aurais tellement aimé la filmer. Oui, on peut faire revivre les disparus à travers un film. Pascale Ogier évoluait entre ces cinéastes de la Nouvelle Vague, comme Jacques Rivette et Éric Rohmer, qui expérimentaient de nouvelles formes dans les années 1980, et en même temps c’était une icône « növo », une figure des « jeunes gens modernes ». Quel est votre rapport à ces deux bandes ? Je suis plus fasciné par Éric Rohmer, mais il avait une place un peu à part dans la Nouvelle Vague. Je connais moins les films de Jacques Rivette, ils me laissent plus à l’exté-

gens modernes », je les connais surtout par la musique, les histoires autour de ces soirées incroyables, avec un truc très mondain. Récemment, j’ai découvert des groupes comme Ruth, et dans le film il y a une scène qui n’a pas été montée où un groupe rejouait une chanson de Deux, « Paris Orly ». Leur musique, synthétique et désuète, profonde et artificielle, est un curieux mélange.

Filmo

LIEUX À SOI

Topographe de l’intime, Mikhaël Hers arpente les villes avec détails et passion. Les quartiers qu’il circonscrit sont les lieux de l’errance, du deuil et de la réinvention de soi. Morceaux choisis.

PRIMROSE HILL (moyen métrage, 2007) Juste avant Noël, une bande d’amis se retrouve au parc de Saint-Cloud, où ils ont vécu leur adolescence. Admirateur de Patrick Modiano, Mikhaël Hers a le même talent gracile que l’écrivain pour faire affleurer la mémoire affective des lieux.

Après la disparition brutale de sa copine un été à Berlin, Lawrence (Anders Danielsen Lie) vit cette absence en s’éloignant vers Paris et New York. On se souvient d’une sublime scène de rencontre sur un toit de cette dernière – c’est en hauteur que son héros se répare.

LES PASSAGERS DE LA NUIT (2022)

AMANDA (2018) Autour des XIe et XIIe arrondissements, Mikhaël Hers saisit un Paris à vif, sonné par des attentats, dans lequel il filme le deuil d’une petite fille et de son jeune oncle (Vincent Lacoste). Le drame a lieu au bois de Vincennes – filmé de manière sourde, presque irréelle.

Élisabeth est quittée par son mari, elle se retrouve seule avec ses enfants, sans travail. Qu’est-ce qui, dans la sensibilité de Charlotte Gainsbourg, vous a amené à lui confier ce personnage ? Pour moi, c’est une rencontre miraculeuse. Je voulais un personnage qui échappe : elle est

CE SENTIMENT DE L’ÉTÉ (2016)

Entre la Maison de la radio et le quartier Beaugrenelle, il y a un pont comme point de jonction. Les déplacements entre les deux rives font écho à la lente émancipation des personnages de cette famille, saisis en plan large dans l’électricité flottante de la nuit.

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Cinéma -----> « Les Passagers de la nuit »

parfois très démunie, désemparée, d’autres fois audacieuse, déterminée. Je la trouve par moments très naïve, et à d’autres, très perspicace. Je voulais qu’elle soit dans ce balancement continuel. Il s’avère que Charlotte Gainsbourg a ça en elle. En tout cas, c’est ce que je projette ; quand elle parle, tout son être transpire ça. Elle a une assise, et en même temps c’est la personne la plus délicate que j’ai rencontrée. Je me rappelle que, le premier jour de tournage, on a tourné la séquence où Élisabeth travaille dans une bibliothèque et doit démagnétiser des livres. C’était bien de commencer par ça, parce que d’un côté ce n’était pas essentiel au film, et qu’en même temps les choses les plus simples, ce sont celles qu’on a parfois le plus de mal à projeter sur les acteurs. Là, je ne sais pas comment elle a fait, mais j’étais bouleversé. Je me suis dit que c’était gagné. En faisant juste ces gestes-là, elle avait trouvé l’ambivalence que je voulais pour ce personnage.

leur chaleur, je les imaginais comme des passerelles dans la nuit. Tout à coup on avait accès à une intimité, un morceau de vie. Dans les premières versions du scénario, ce personnage avait un rôle beaucoup plus important. Pour plein de raisons, il est devenu un peu plus périphérique, mais je pense que ça génère un imaginaire, une aura. Et puis, c’est intrigant, tout à coup elle disparaît dans le film. Vanda et Talulah sont deux personnages romanesques, qui

Emmanuelle Béart joue Vanda, une animatrice de radio qui fait beaucoup penser à Macha Béranger et à son émission de confessions nocturnes Allô Macha, diffusée sur France Inter de 1977 à 2006. D’où vient ce personnage dont l’apparition est brève mais extrêmement marquante ? Écoutez-vous beaucoup la radio la nuit ? Oui, quand j’étais enfant, j’avais un Walkman et, quand je ne trouvais pas le sommeil, j’écoutais différentes radios. Mais pas Allô Macha, même si c’est vrai qu’on y pense en voyant le film. Ça me fascinait, ces voix,

répondent plus à des codes de cinéma. Les autres sont inscrits dans une réalité quotidienne, plus identifiable.

choix que de recréer l’appartement en studio, car les tours du quartier n’ont pas de balcon, donc qu’il n’a a pas de possibilité d’y poser une caméra et de tourner de l’extérieur. Il y a une séquence très belle, un peu irréelle, où Talulah, presque fantomatique, se lève la nuit pour se pencher sur cette baie vitrée. C’était un moment important pour moi. Elle retrouve ce sentiment du foyer. On imagine

« Ces voix, je les imaginais comme des passerelles dans la nuit. » Dans l’appartement d’Élisabeth et de ses enfants, il y a une grande baie vitrée qui fait un peu penser à un écran de cinéma. D’où est venue cette idée ? C’est une de mes premières envies. Je choisis quasiment tous mes décors pour la vue qu’ils offrent sur la ville. Là, c’est le quartier de Beaugrenelle [dans l’ouest du XVe arrondissement de Paris, ndlr]. On n’avait pas d’autre

qu’elle a passé plusieurs jours dans la rue, et cet appartement lui donne cette sensation d’appartenance. Elle déambule effectivement comme un fantôme dans un lieu endormi. On a créé une circulation presque un peu ralentie, puis on la perd, elle passe derrière un mur, et on la retrouve via un jeu de miroirs. J’ai pensé cette séquence de manière sensorielle. Autre scène marquante dans l’appartement, celle où cette famille recomposée danse en s’étreignant sur du Joe Dassin.

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Cela passe par quelques regards, mais vous parvenez à un degré d’intimité très fort. Le tournage de cette scène était assez compliqué. Ça peut vite être ridicule ou complaisant, ce genre de séquence, j’appréhendais. On filmait quatre personnes un peu en surplomb, et on tournait légèrement autour d’eux pour capter tout le monde. Paradoxalement, eux restaient trop immobiles… Il a fallu beaucoup de travail au montage pour créer l’échange. L’enjeu de cette scène, c’était le regard que porte Talulah sur cette famille. Elle voit ce qu’elle n’a jamais eu, ce sentiment d’appartenance à une famille élargie. Le film porte d’ailleurs sur le croisement des regards, celui des enfants sur leur mère, de cette mère sur ses enfants, et d’une jeune fille marginale sur eux. Comment intégrer ça à cette danse ? Il fallait être émouvant sans être vulgaire. Il se trouve que cette chanson de Joe Dassin a cette dimension qu’ont les grands morceaux de variété. Elle est un peu kitsch, mais en même temps elle est généreuse, brillante, précieuse, et infiniment partageable. C’est rare d’avoir cette tension. « Et si tu n’existais pas… » Ces paroles quand même, ce n’est pas rien. Il y a la chambre de bonne qu’Élisabeth prête à Talulah et celle du fils, Matthias. Comment recrée-t-on une chambre d’ado ? Je n’étais pas ado dans ces années-là, donc je l’ai recréée avec des choses que j’aime, qui visuellement ont du sens. Pour Matthias, c’est un mélange d’objets liés à

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Quito Rayon Richter et Noée Abita

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Charlotte Gainsbourg et Emmanuelle Béart


« Les Passagers de la nuit » <----- Cinéma

l’enfance qui continuent à traîner, et de clins d’œil. À l’époque, le format pour écouter de la musique, c’était la cassette. Le simple fait d’en voir une est très évocateur. Les gens ne la verront pas, mais j’ai glissé une cassette de Gérard Manset [auteur, compositeur et chanteur – notamment du single « Il voyage en solitaire » (1975), ndlr] dans le décor. Je ne pense pas que Matthias l’écouterait. Quoique, pourquoi pas ? Matthias a envie d’écrire, donc ça pourrait. Dans les velléités d’écriture de Matthias, vous revoyez-vous au même âge ? Oui et non. Moi, le cinéma, l’écriture, j’en rêvais depuis l’enfance, mais sans y croire vraiment. Matthias, dans la deuxième partie du film, est plus volontaire, il contacte des maisons d’édition, il est dans une démarche active. Ça, je ne me l’autorisais pas du tout. Là où je me retrouve, c’est dans le moment où il est un peu désemparé, encore dans l’espace des possibles. Il n’y avait pas de métiers qui m’attiraient. J’avais cette promesse un peu abstraite du cinéma, mais je n’avais aucune relation, alors c’était un peu désarmant. Et, en même temps, rien ne m’intéressait à part l’art et les rapports humains. Vous avez une histoire avec le quartier de Beaugrenelle ? Il me fascine parce qu’il est difficile à cerner, avec ses grandes esplanades et ses hautes tours qui surplombent. Il paraît comme sorti de terre dans les années 1970.

Critique

Effectivement, c’était un quartier où j’allais au cinéma quand j’étais jeune ado. Je l’associe aux premières sorties, et il a aussi ce côté résidentiel. Cette double nature est très inspirante d’un point de vue cinématographique, et je trouve les lieux très emblématiques de cette période. J’ai été très marqué par L’Ami américain (1977) de Wim Wenders, dont une grande partie se passe là aussi, dans le XVIe, le XVe. La nuit à Beaugrenelle, ça a beaucoup changé. C’était un vrai problème au tournage, ça. Les phares de voitures, la lumière des lampadaires sont aujourd’hui beaucoup plus blancs ; avant, c’était plus jaune. Ça donnait une personnalité très différente à la ville. La nuit n’a plus le même aspect : maintenant, c’est très clair, très net. La scène d’ouverture du film recrée l’effervescence du 10 mai 1981, date de l’élection de François Mitterrand. Ce moment qui a vu l’arrivée de la gauche au pouvoir a été un espoir, puis une désillusion le reste du mandat. Est-ce que cela pèse sur vos personnages, les sept ans que dure le film ? Inscrire le film dans cette grande histoire, ça permet de reconnecter chacun à l’intimité de l’évènement. J’étais très petit lors de cette élection, j’avais 6 ans. Pour moi, c’est une image originelle de mon histoire d’enfant, qui concerne le monde, et je n’ai pas les codes pour décrypter ce qui se passe. J’ai essayé de replonger mes personnages dans cet état : ils sont comme spectateurs, sans vraiment participer à la liesse. La famille est dans la

voiture et va vers l’appartement. On ne voit pas le mari d’Élisabeth, qui l’a en fait déjà quittée. C’est comme si, dans ce grand moment collectif de joie, il y avait ce signe d’une désillusion à venir. Cette promesse de l’élection a été de très courte durée, et on continue d’en cultiver les renoncements aujourd’hui. C’est la limite de réaliser un film, on revoit toujours les époques passées à l’aune du présent. C’est aussi ce qui vous permet d’être à la fois nostalgique et contemporain. C’est une histoire de champ lexical, mais je ne me reconnais pas dans le terme de nostalgie. Il porte quelque chose de résolument tourné vers le passé, comme une sorte de regret. Moi, je ne regrette pas. J’aime ma vie maintenant et je n’idéalise pas les années 1980. C’est sûr que c’est un film mélancolique, avec la volonté de filmer une époque révolue, tout en essayant de voir son empreinte sur le présent. Antoine de Saint-Exupéry disait : « Je suis de mon enfance comme d’un pays. »

« DRÔLE ET PROFOND,

NOTRE COUP DE CŒUR » RTL

Les Passagers de la nuit de Mikhaël Hers, Pyramide (1 h 51), sortie le 4 mai

PROPOS RECUEILLIS PAR QUENTIN GROSSET Photographie : Marie Rouge pour TROISCOULEURS

LE TEMPS RETROUVÉ

L’ultrasensible Mikhaël Hers (Amanda, Ce sentiment de l’été) dépeint la destinée d’une attachante famille monoparentale emmenée par Charlotte Gainsbourg dans le Paris des années 1980. Nappes de synthé nostalgiques, émission de radio nocturne dans les vapeurs de cigarettes et d’alcool, jeune et gracieuse météorite punk… La nostalgie est de tous les plans et n’a jamais été si vivifiante. Mai 1981 : François Mitterrand gagne l’élection présidentielle, mais Élisabeth (Charlotte Gainsbourg) se fait surtout plaquer par son mari. Elle se retrouve désemparée : elle qui n’a jamais travaillé doit trouver comment payer le loyer de son bel appartement à baies vitrées, tout

en élevant ses deux ados (les débutants mais doués Megan Northam et Quito Rayon-Richter). La fragile Elisabeth finit par trouver une place de standardiste à la radio, dans son émission favorite, l’intime Les Passagers de la nuit, portée par une voix et une personnalité magnétiques (Emmanuelle Béart dans un rôle de Macha Béranger qui lui va comme un gant et dont on aurait aimé qu’il ait plus de temps à l’écran). Y faisant la rencontre de Talulah (Noée Abita), jeune punk éthérée qui vient de débarquer à Paris, elle décide de lui offrir temporairement un toit… Comme pour tous les films de Mikhaël Hers, difficile de donner une juste image des Passagers de la nuit à travers son seul pitch. L’âme vibrante de son nouveau long métrage, on la sent à travers les compositions electro sobres et mélancoliques qui nimbent les plans de la ville, de ses héros tâtonnants, et qui peinent souvent à verbaliser leurs sentiments. À travers, aussi, ses références plus ou moins évidentes au cinéma d’Éric Rohmer : Didier Sandre, le prof de philo, qui entretient une relation avec son étudiante dans Conte d’automne, joue ici le père d’Elisabeth, mais surtout l’irrésistible comète Pascale Ogier, pour laquelle Ta-

lulah – évident alter ego – se prend de passion en la découvrant au cinéma dans Les Nuits de la pleine lune. L’âme du film, c’est aussi le personnage de Matthias, le fils réservé à la fibre de poète, qui observe avec admiration les femmes de son entourage. En lui, on perçoit vite le prolongement des héros de Ce sentiment de l’été (joué par Anders Danielsen Lie) et d’Amanda (Vincent Lacoste) ; on croit aussi déceler le regard doux et peutêtre une partie des propres souvenirs de jeunesse de Mikhaël Hers – ce qui ne manque pas de redoubler l’émotion. Toutes ces strates montrées ou devinées donnent ampleur et profondeur à un récit simple en forme de coming-of-age familial, dont la géniale idée est de mettre le personnage à fleur de peau de Charlotte Gainsbourg – plus gracile que jamais – au centre, d’en faire un pilier solide malgré les innombrables doutes et les failles. C’est l’immense talent de Mikhaël Hers que de savoir convier chez ses spectateurs une confiance inébranlable en des héros si incroyablement humains.

« UNE COMÉDIE

BOURRÉE D’HUMANITÉ » 20 MINUTES

Yannick Kalombo Amadou Bah Mamadou Koita Alpha Barry Yadaf Awel Demba Guiro Boubacar Balde Mohamat Hamit Moussa Irakli Maisaia Sayed Farid Hossini Saikat Barua Amadi Diallo Aiham Deeb

TIMÉ ZOPPÉ

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Cinéma -----> Jacques Doillon

JACQUES DO

ILL ON

Quatre des plus beaux films de Jacques Doillon, tournés entre 1974 et 1984, ressortent en salles : Les Doigts dans la tête, La Drôlesse, La Femme qui pleure et La Vie de famille. Il faut les redécouvrir pour constater à quel point, au-delà du brio des dialogues et de la mise en scène, il est un de nos plus grands directeurs d’acteurs. Avec une passion intacte, il nous parle en neuf mots clés de son amour pour le jeu et pour les comédiens.

MAÎTRE DU JEU « J’ai revu pour la première fois depuis plus de quarante ans Les Doigts dans la tête. Je ne m’attendais pas à être aussi surpris par les quatre formidables jeunes acteurs. Certes, c’est mon texte, mais leur liberté et leur fantaisie, à l’évidence, leur appartiennent. C’était mon premier film, et j’ai su tout de suite que travailler, chercher avec les acteurs en tournant douze, quatorze ou vingt-deux prises m’amusait infiniment. Je m’en rends compte de plus en plus : c’est toujours du côté des acteurs que je vais pour chercher la vérité d’une scène. Et je crois que si les réalisateurs d’après la Nouvelle Vague comme Pialat, Téchiné ou moi ont apporté une forme de modernité, c’est du côté des acteurs. »

MAURICE PIALAT

« La première fois que j’ai rencontré Pialat, il m’a apostrophé en me disant, presque sur le ton de l’insulte : “J’ai vu Les Doigts dans la tête, les acteurs sont formidables ! Ce n’est pas possible, il faut que je le revoie pour en avoir le cœur net.” C’est peut-être le cinéaste dont je me sens le plus proche, il y a comme un cousinage. Sur un plateau, j’ai toujours travaillé d’abord avec les comédiens, et seulement ensuite avec les techniciens. Et j’ai appris qu’il procédait de la même manière. L’idée est d’attendre d’être surpris par ce qui pourrait arriver. Il y a trop de films sur lesquels tout est manigancé avant le tournage, pour rassurer tout le monde. Ça donne des films qui, à l’écran, ne sont pas très vivants. »

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CASTING

« Même quand il n’y a pas beaucoup d’argent, je veux qu’il soit dépensé là où ça compte : au casting. Donc pour La Drôlesse, la costumière Mic Cheminal et l’agent Domi­nique Besnehard ont écumé les écoles de trois départements en Normandie. Je recevais des vidéos, des Polaroid. Dès que j’ai vu la petite Madeleine Desdevises, je me suis dit : « Courons là-bas ! » J’ai fait un essai pour rassurer tout le monde mais c’était une évidence. À un certain moment, si vous avez foi en une personne, elle devient le personnage. Il n’est pas question de savoir si elle est plutôt bien ou pas si mal : il faut qu’il y en ait une qui, en apparaissant, élimine les autres. »

CRÉDIBILITÉ

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« Dans La Drôlesse, les acteurs jouent avec leur accent. Ça me paraît compliqué pour les acteurs de jouer par exemple à la fois un paysan au vocabulaire limité et un grand intellectuel. À un moment, on voit bien d’où les gens viennent. J’ai besoin de cette carte d’identité. Dans certains films, en entendant certains acteurs qu’on me présente comme des paysans, je n’y crois pas. Pour Le Petit Criminel, je ne me voyais pas choisir un acteur professionnel. Gérald Thomassin a peut-être été catastrophique au premier essai, mais c’était bien normal, venant d’un foyer, avec la jeunesse épouvantable qu’il a connue, qu’il ne sache pas 3

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se débrouiller tout de suite. Mais il était tellement touchant et intéressant ! »

RENCONTRE

« Un personnage, c’est juste la rencontre entre un texte et un acteur. Dans La Femme qui pleure, Dominique Laffin n’a pas essayé de “trouver” le personnage. Elle n’était pas dans le savoir-faire, ne voulait pas feindre, simuler des émotions. Elle était obligée d’être traversée, sur le moment, par ces émotions. C’est vampirisant, exténuant. D’ailleurs c’était compliqué pour elle d’aller jusqu’au bout du film, elle a voulu partir plusieurs fois. C’est vrai que je demande beaucoup. Mais ce qu’elle fait dans le film, c’est autrement costaud que ce qu’auraient proposé d’autres actrices. J’avais d’abord proposé le rôle à Catherine Deneuve. Elle avait refusé, mais a eu l’élégance de m’appeler après avoir vu le film pour me dire qu’elle était ravie d’avoir dit non tellement elle trouvait Dominique magique ! »

ACTEUR

« Dans La Femme qui pleure, je joue le rôle masculin principal. Dominique a été très généreuse donc c’était facile. Et puis ça me permettait de manœuvrer de l’intérieur. À la fin, je me suis quand même dit : plus jamais ! Je pensais que personne ne me proposerait de rôle. Eh bien si ! J’ai fait des apparitions chez Philippe Garrel et Nobuhiro Suwa. Jean Eustache m’avait


Jacques Doillon <----- Cinéma

même proposé de jouer le rôle principal d’un film. Ce n’était pas rien ! J’ai décliné parce que, franchement, je pouvais prendre le risque de saloper mes films mais tout de même pas ceux des autres ! Gainsbourg aussi a voulu me faire tourner. »

MUSICALITÉ

« Ce qui se rapproche le plus du cinéma, c’est la musique : les mots que disent les acteurs sont comme des notes. Quand on commence à tourner, on cherche la bonne musique de la scène. Il y a quelques années, j’ai acheté cinquante interprétations de la dernière sonate de Beethoven. Il y en a peut-être quarante-huit que j’ai écoutées une fois et que je n’écouterai plus jamais, et deux ou trois qui m’embarquent au ciel. C’est pareil au cinéma. Il est question de tempo, de force, d’attaque… On pourrait assez bien diriger des acteurs en se servant de tout le vocabulaire italien de la musique. »

CHANTEURS

« J’ai aimé diriger des chanteurs, comme Jacques Higelin dans Un homme à la mer, Alain Souchon qui est remarquable dans Comédie !, ou Jean-Louis Murat, qui a remplacé à la dernière seconde Daniel Duval dans La Vengeance d’une femme. J’ai aussi fait des essais formidables avec Louis Bertignac, mais il partait en tournée. Un soir, alors que je dînais au restaurant avec ma mère, Johnny Hallyday s’est approché et m’a dit très gentiment : “Si vous pensez un jour que je peux vous aider à faire un film, j’accepterais volontiers.” C’était très élégant. Je trouve souvent les chanteurs plus élégants, plus charmants que les acteurs. »

ENSEMBLE

« Dans La Vie de famille, Sami Frey avait des rapports un peu compliqués avec Mara Goyet, qui jouait sa fille, et on avait parfois du mal à se comprendre. À l’arrivée, je suis ravi de l’avoir choisi. Il est arrivé que d’autres acteurs résistent davantage, mais c’est rare. Je ne suis pas à l’aise dans le rapport de force. J’essaie d’aider les acteurs. On avance ensemble, on propose des choses, on en garde certaines… C’est un jeu très excitant. Tant que je ne crois pas totalement à la scène, il faut poursuivre, et à un certain moment ça viendra. » « Jacques Doillon. Jeune cinéaste », rétrospective, quatre films (Malavida), sortie le 23 mars

PROPOS RECUEILLIS PAR JULIEN DOKHAN

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Jacques Doillon sur le tournage de La Puritaine, 1986 © Collection Christophel

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Les Doigts dans la tête (1974) © Malavida – LCJ

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La Drôlesse (1979) © Gaumont – Malavida

AU CINÉMA LE 30 MARS

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Cinéma -----> « Le Monde d’hier »

PLEINS FEUX

© Arno Lam/Charlette Studio

L’actrice impose son autorité avec un grand naturel.

LÉA DRUCKER Après avoir joué longtemps les seconds couteaux au cinéma, Léa Drucker a enfin droit à des rôles de premier plan qui révèlent toute l’étendue de son talent. Dans Le Monde d’hier de Diastème, elle impressionne par la force et la sobriété avec lesquelles elle incarne une présidente de la République qui doit décider si elle se représente aux élections face à la montée de l’extrême droite. « Vous ne prenez rien ? » nous demandet-elle après avoir passé sa commande. « Et vous, vous en pensez quoi ? » relance-t-elle régulièrement, après avoir répondu à nos questions. Quand on l’a rencontrée dans un bar-restaurant du IXe arrondissement parisien, Léa Drucker nous a tout de suite renvoyé une image de simplicité. Tellement

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qu’on n’a pas l’impression de l’interviewer, plutôt de papoter avec une amie de longue date. Rien à voir avec Elisabeth de Raincy, personnage corseté par sa fonction de présidente de la République, qu’elle incarne avec brio dans Le Monde d’hier de Diastème. Dans cette politique-fiction qui saisit bien les dangers qui nous menacent, l’actrice de 50 ans impose son autorité avec un grand naturel. Mais, par on ne sait quel mystère, il aura fallu plusieurs années avant qu’on laisse la lumineuse blonde irradier dans des rôles principaux au cinéma.

VERS LA LUMIÈRE La première fois qu’on a été sidéré par l’actrice, c’était à la sortie de Jusqu’à la garde de Xavier Legrand en 2018, dans lequel elle incarne Miriam, une mère qui quitte son mari violent (Denis Ménochet) et demande la garde exclusive de son fils. Une prestation pour laquelle elle avait remporté l’année suivante le César de la meilleure actrice. Dans ce film, elle n’explose réellement que dans la dernière partie – notamment dans son final nerveux et asphyxiant. Ce crescendo reflète bien la dynamique de sa carrière cinématographique, commencée par des projets qui n’ont pas forcément rencontré de francs succès. Quand on évoque avec elle cette ques-

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tion, elle répond avec philosophie : « C’est exceptionnel quand ça marche très vite et très fort. Un parcours de comédien peut être très laborieux au début. […] Le temps a été de mon côté. Si j’avais été dans l’impatience, ça n’aurait pas marché. Je ne peux pas me plaindre. J’ai joué des gens étonnants, qui me plaisent beaucoup. J’ai eu la chance de tourner avec Agnès Jaoui, Jean-Pierre Bacri [le tandem avait signé en 2018 la comédie désabusée Place publique, qui tirait à boulets rouges sur le milieu de la télé et dans laquelle l’actrice incarnait Nathalie, productrice et belle-sœur d’un animateur incarné par Bacri, ndlr]… Quand j’y pense, j’ai l’impression d’être arrivée dans des endroits enchantés, là où je voulais être au départ. » Après la consécration de Jusqu’à la garde, Léa Drucker commence à prendre la lumière. Si cette reconnaissance est arrivée tardivement, celle qui est aussi la nièce de l’indétrônable animateur-star de France 2 Michel Drucker a grandi avec la passion, non pas du showbiz, mais du spectacle.

BOULE À FACETTES Quand elle est arrivée à Paris à l’âge de 15 ans – après être née à Caen en 1972 et avoir vécu quelques années à Tours –,

elle assistait parfois à la fabrique des émissions de ce dernier. « Mes parents et moi, on n’était pas du tout mêlés à ça. Mon père était médecin, il faisait de la recherche. Mais j’allais parfois voir les répétitions de mon oncle avec les artistes qu’il invitait. Comme ce n’était pas régulier, ça ne s’est jamais banalisé, ça a toujours gardé sa magie. » C’est justement son père qui l’a éveillée toute petite au cinéma. « Très tôt, il m’emmenait voir les films qu’il aimait : des Alfred Hitchcock, des Fritz Lang, des Jean Renoir… C’était pointu. Je ne comprenais pas tout, mais ça m’est resté. C’était un apprentissage très précoce. » La machine à fantasmes s’est aussi alimentée en feuilletant des bouquins illustrés de photos montrant les grandes stars du cinéma américain : « Jeune, j’avais une image de l’actrice hyper stylisée, à laquelle je ne m’identifiais pas du tout, mais qui me faisait rêver. Je repense à un livre d’images où on voyait Jean Harlow. C’étaient souvent des filles blond platine, avec des ondulations aux cheveux, des robes argentées. Une image glamour presque irréelle. » Mais le vrai déclic s’est produit avec Du rififi chez les mômes d’Alan Parker. « Là, tout d’un coup, c’était un film avec des enfants, dont une fille jouée par Jodie Foster. Il y avait plein de choses qui se rencontraient : le plaisir du cinéma, la musique, et mon goût du spectacle qui m’était


« Le Monde d’hier » <----- Cinéma

venu avec le patinage. Parce que, petite, j’étais mordue de patinage artistique. Jusqu’à mes 13 ans, je voulais en faire mon métier, je pouvais me lever à 6 heures du matin pour aller faire de la glace », se remémore-t-elle. « C’est ce que j’ai retrouvé avec le cinéma. » Après s’être formée à l’École nationale supérieure des arts et techniques du théâtre, l’actrice n’a pas commencé sa carrière sur le grand écran, mais sur les planches, alternant pièces classiques et contemporaines. Au cinéma, ses premiers pas (et les suivants) se font dans des comédies qui n’ont pas forcément réussi à passer à la postérité : La Thune de Philippe Galland en 1991, Peut-être de Cédric Klapisch en 1999, ou encore Akoibon d’Édouard Baer en 2005. Le succès n’étant pas toujours au rendez-vous, l’actrice ne nous cache pas qu’elle a eu des périodes de creux : « Les dix premières années, je me suis demandé si j’allais y arriver. Évidemment, les échecs, ça me mettait par terre parfois, mais pas au point de ne pas repartir, de ne pas me retrousser les manches. » Sans jamais foncer tête baissée vers le succès, et en ne rechignant pas devant des projets modestes ou légers, l’actrice a gardé de son enfance sportive un grand sens de l’endurance.

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« La plus grande découverte du Festival de Cannes » Cahiers du cinéma

COURSE DE FOND

Le Monde d’hier de Diastème, Pyramide (1 h 29), sortie le 30 mars

UN FILM DE

CRÉATION : JEFF MAUNOURY X

« C’est vrai que je peux travailler longtemps, beaucoup. Je suis robuste. Il faut vraiment que j’arrive à un point extrême pour craquer ou râler », nous confie-t-elle. Ce qui nous étonne, quand on la voit à l’écran, c’est sa manière d’encaisser des rôles particulièrement lourds ou de s’imposer en douceur dans des personnages a priori très effacés – en résumé, sa façon toujours fine de prendre de l’épaisseur. Un exemple récent : la seule et unique séquence de Chère Léa de Jérôme Bonnell où elle apparaît dans le champ, et pourtant l’une des plus bouleversantes du film. Elle y joue l’ex-femme de Jonas (Grégory Montel), amoureux indécis, fragile, qui finit par se réfugier auprès d’elle, dans un café près de gare de l’Est. Avec son trench-coat, son regard franc et ses paroles pesées, elle oppose à cette fragilité masculine une sorte de force tranquille, indéboulonnable. Dans Incroyable mais vrai (dernier trip absurde de Quentin Dupieux, qu’on a découvert à la Berlinale cette année et dont la sortie est prévue en juin), elle incarne une femme qui emménage avec son mari (Alain Chabat) dans un pavillon qui abrite un conduit magique. Très vite, elle se retrouve happée par ce mystérieux trou qui la mène dans une quête frénétique de la jeunesse, ce qui se traduit jusque dans son look d’ado et ses réactions juvéniles – un humour qui pourrait être lourd, mais qu’elle déploie avec une grande subtilité. Et elle, en tant qu’actrice, pense-t-elle qu’elle pourrait tomber dans le piège de l’âgisme ? « Il ne faut pas s’embourber dans l’image. Personnellement, je n’ai pas l’impression de perdre quelque chose avec les années qui passent. » On ne peut qu’acquiescer.

OMAR EL ZOHAIRY STILL MOVING PÉSENTE EN COPRODUCTION AVEC FILM CLINIC LAGOONIE FILM PRODUCTION KEPLERFILM HERETIC VERONA MEIER «PLUMES» (FEATHERS) AVEC DEMYANA NASSAR SAMY BASSIOUNY FADY MINA FAWZY ABO SEFEN NABIL WEZA MOHAMED ABD EL HADY ET JANA SCÉNARIO AHMED AMER ET OMAR EL ZOHAIRY RÉALISATION OMAR EL ZOHAIRY IMAGE KAMAL SAMY MONTAGE HISHAM SAQR PRODUCTION DESIGN ASEM ALI COSTUMES HEBA HOSNY SON AHMED ADNAN ALEXIS JUNG ET JULIEN GONNORD MIXAGE NIELS BARLETTA 1ER ASSISTANT RÉALISATEUR AHMED EMAD PRODUCTEUR EXÉCUTIF MOHAMED EL RAIE PRODUIT PAR JULIETTE LEPOUTRE PRODUCTEUR ASSOCIÉ PIERRE MENAHEM COPRODUIT PAR MOHAMED HEFZY SHAHINAZ AL AKKAD DERK-JAN WARRINK KOJI NELISSEN GIORGOS KARNAVAS KONSTANTINOS KONTOVRAKIS ET VERONA MEIER PRODUCTEUR ASSOCIÉ DANIEL ZISKIND

AU CINÉMA LE 23 MARS

JOSÉPHINE LEROY

LE MAGAZINE CINÉMA AMOUREUX DE LA VIE

avril 2022 – no 187

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Cinéma -----> L’archive de Rosalie Varda

© Ciné-Tamaris – Robert Picard

SORORITÉ, FÉMINISME ET LE 8 MARS

Thérèse Liotard, Valérie Mairesse, Frank Redlich et Rosalie Varda sur le tournage de L’Une chante l’autre pas d’Agnès Varda, 1976

Chaque mois, pour TROISCOULEURS, Rosalie Varda plonge dans les archives de ses parents, les cinéastes Agnès Varda et Jacques Demy, et nous raconte ses souvenirs à hauteur d’enfant. Ce mois-ci : sur le tournage du film L’Une chante l’autre pas d’Agnès Varda, en 1976.

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« Je passe mon bac à Paris début juin 1976. Agnès tourne dans le Midi son long métrage L’Une chante l’autre pas. Pour la scène finale, sans vraiment me laisser le choix, elle me demande, entre deux épreuves, de venir faire de la “figuration intelligente” en jouant Marie, la fille de Suzanne. Je prends le train de nuit pour Toulon et je me retrouve en quelques kilomètres et en quelques minutes maquillée et habillée ! Agnès avait emporté ma tenue en avance : un joli tee-shirt à fleurs et une longue jupe soyeuse kaki clair. Mon supposé fiancé dans le film, Frank Red­lich, était un ami apprenti ingénieur du son qui avait évité le service militaire en se faisant passer pour un fou farfelu, avec ses

no 187 – avril 2022

longs cheveux et son air de Christ moderne. On ne résiste pas quand on a un parent artiste qui souhaite vous faire poser ou jouer. D’ailleurs, Mathieu, mon frère, a joué dans plusieurs films d’Agnès… La sororité ! Et être féministes. Et joyeuses, même si on est en colère ! C’est le message de ce film. Agnès pensait que, par l’éducation, les relations allaient bouger entre les hommes et les femmes. Je déteste la journée du 8 mars, la prétendue Journée de la femme ! Quel culot ! Est-ce que l’on décide que le 6 ou le 21 mai est la Journée des hommes ? Même si, historiquement, cet événement a été mis en place en 1977 pour obliger les pays à respecter et à fêter les droits acquis pour

les femmes. Je n’aimais pas être devant la caméra, mais je sentais que ce film était important pour nous, pour ma mère et moi, sa fille. La transmission par les femmes, par les mères, par les sœurs, par les amies. Elle me le dédiera pour mes 18 ans. Et la voix d’Agnès, qui toujours par ses commentaires nous donne tellement d’elle-même : “Elles avaient lutté pour conquérir le bonheur d’être femme ; peut-être un jour leur lutte optimiste pourrait servir à d’autres, à Marie par exemple, qui devenait femme. Personne ne pensait que cela serait plus facile pour elle, mais se serait peut-être plus simple, plus clair.” Oui cela a été plus clair, mais pas plus simple ! » • ROSALIE VARDA


LES FILMS DU POISSON et DORI MEDIA présentent

D’APRÈS LE ROMAN DE SAYED KASHUA UN CERTAIN REGARD

UN FILM DE

Artwork : Marjane Satrapi

ERAN KOLIRIN

APRÈS

LA VISITE DE LA FANFARE AVEC

ALEX BAKRI JUNA SULEIMAN SALIM DAW EHAB ELIAS SALAMI KHALIFA NATOUR, IZABEL RAMADAN, SAMER BISHARAT, DORAID LIDDAWI, YARA JARRAR

IMAGE SHAI GOLDMAN MONTAGE ARIK LAHAV LEIBOVICH, HAIM TABAKMAN MUSIQUE ORIGINALE HABIB SHEHADEH HANNA CASTING JUNA SULEIMAN DÉCOR AMIR YARON COSTUMES DORON ASHKENAZI HABILLAGE MERVAT HAKROOSH MAQUILLAGE TANYA YERUSHALMI SOUND DESIGN & MIXAGE AVIV ALDEMA, BRUNO MERCÈRE SON ITAY ELOHEV PREMIER ASSISTANT BOAZ PESENZON PRODUCTION EXÉCUTIVE SANA TANOUS PRODUCTEURS ASSOCIÉS RACHEL PARAN, IDIT PARAN CO-PRODUCTEURS NATHALIE VALLET, YAEL FOGIEL, LAETITIA GONZALEZ PRODUCTEURS YONI PARAN ET NADAV PALTI, TAMI MOZES BOROVITZ, RAANAN GERSHONI, KEREN MICHAEL SCÉNARIO ET RÉALISATION ERAN KOLIRIN UN FILM PRODUIT PAR DORI MEDIA ET LES FILMS DU POISSON AVEC LE SOUTIEN DE ISRAEL FILM FUND, CHANNEL 13, MIFAL HAPAIS, AIDE AUX CINÉMAS DU MONDE – CENTRE NATIONAL DU CINÉMA ET DE L’IMAGE ANIMÉE - INSTITUT FRANÇAIS, RÉGION ILE-DE-FRANCE EN ASSOCIATION AVEC PYRAMIDE VENTES INTERNATIONALES THE MATCH FACTORY

AU CINÉMA LE 13 AVRIL


Cinéma -----> Sorties du 23 mars au 4 mai

A P A M É N I C S IE

T R O S ES

D E D I U G E L

CONTES DU HASARD ET AUTRES FANTAISIES SORTIE LE 6 AVRIL

En trois épisodes indépendants, reliés par le thème du hasard et du pouvoir réconciliateur de la parole, le réalisateur de Drive My Car dresse le portrait complexe d’héroïnes en quête de sens. En novembre, le film est reparti du festival des Trois Continents, à Nantes, avec la Montgolfière d’or et un Prix du public mérités.

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Chez Ryūsuke Hamaguchi, tout commence souvent par un mouvement intérieur infime qui fait vriller les situations. Dans Asako I&II, c’est une jeune femme qui rencontre le sosie de son premier amour évanoui ; dans Senses, la disparition soudaine d’une héroïne qui écoute enfin son cœur. Le motif du hasard était donc tout choisi pour le cinéaste japonais, attentif à l’accident, l’imprévu, avec toutes les ressources romanesques que cela permet. Il raconte ici comment la vie de trois femmes bascule au détour d’une coïncidence, d’une (mal)chance. Difficile d’en révéler davantage sur l’intrigue sans abîmer le charme étrange de ce film qui convoque les fantômes d’une vieille histoire d’amour ou encore les regrets d’une femme au foyer. Disons seu-

no 187 – avril 2022

lement que de chaque situation archétypale (un triangle amoureux, un guet-apens sexuel et des retrouvailles nées d’un malentendu) Hamaguchi extrait une sève inattendue, qu’il déjoue avec un esprit ludique les présupposés, qu’il s’amuse à conduire et éconduire son spectateur. Ainsi, une méprise d’identité permet à deux femmes de se réconcilier avec un être perdu, une histoire de jalousie conduit à un geste de rédemption fortuit, et ce qui débute comme une vulgaire combine de séduction finit en échange existentiel sur le pouvoir érotique et émancipateur des mots. Le plaisir du verbe est le fil rouge qui relie ces bribes de vie. Hamaguchi examine la complexité des rapports humains par la versatilité du langage, qui soigne et blesse comme de

vrais coups, cache ou révèle une attirance physique. Surtout, il offre toujours à ses héroïnes un salut : c’est une ultime pirouette scénaristique, qui mène vers la douceur plutôt que l’amertume ; ou un zoom improbable sur un visage, qui désamorce la tristesse par un effet légèrement comique. Contes du hasard et autres fantaisies de Ryūsuke Hamaguchi, Diaphana (2 h 01), sortie le 6 avril

LÉA ANDRÉ-SARREAU


« LE FESTIVAL DE CANNES TOUCHÉ EN PLEIN CŒUR » KONBINI

AR

ACTUELLEMENT AU CINÉMA



Victor aimerait bien que son ex soit en couple... avec lui. La mère de Simon pense que sa chérie est un chéri. Martin prendrait bien un cours de langue avec sa prof d’anglais. Thomas en a plein le dos de son divorce. Raf a une érection à gérer. Patrick s’en veut d’avoir eu un bon rapport de voisinage. Nabil est en panique à cause d’une livreuse de pizza. Gustave en faisant des pompes, prépare un discours pour son ami disparu. Olivier fait du bricolage sexy avec sa femme. Entrez dans l’intimité de NEUF MECS.

DÈS LE 21 MARS SEULEMENT SUR

© Alessandro Clemenza / .

UNE CRÉATION DÉCALÉE 


Cinéma -----> Sorties du 23 mars au 4 mai

A CHIARA SORTIE LE 13 AVRIL

Avec ce long métrage intense, primé à la Quinzaine des réalisateurs à Cannes l’année dernière, l’Italien Jonas Carpignano (Mediterranea, A Ciambra) nous plonge brillamment dans un tunnel de désillusions à travers la quête de vérité d’une jeune ado calabraise. La vie est belle à Gioia Tauro, ville portuaire située en Calabre. Les fêtes, les repas et les traditions rythment le quotidien des familles, qui ne laissent transparaître aucun malaise. À 15 ans, Chiara, qui grandissait jusqu’ici paisiblement aux côtés de son père, de sa mère et de ses deux sœurs, devine pourtant

que quelque chose se trame. Ce sentiment se confirme quand, du jour au lendemain, son père disparaît… Après Mediterranea (2015) et A Ciambra (2017), Jonas Carpignano poursuit sa chronique de la ville calabraise et tente de percer à jour ce qui s’y joue, à l’échelle intime comme politique. Ici, il s’intéresse au milieu mafieux, dans lequel s’est engouffré le patriarche. L’une des grandes forces de ce nouvel opus réside dans le fait qu’il parvient à distiller par petites touches les ingrédients qui feront sauter le verrou des illusions, par le truchement de cette jeune ado qui voyait en son père un être irréprochable, et qui va vite être confrontée à un dilemme : sauver sa peau et fuir, ou rester et plonger au nom du père ? Autre réussite du film : il documente comme aucun autre le programme judiciaire d’extraction des mineurs appartenant à des familles criminelles, pour les placer dans d’autres familles. En embarquant sa caméra dans le sillage de cette jeune héroïne qu’on

juge d’abord gâtée par la vie, en magnifiant les séquences nocturnes – il y a du Scorsese dans les lumières rouges qui composent certains plans, ce qui n’est pas étonnant étant donné que le cinéaste américain est producteur délégué –, c’est comme si Carpignano nous infiltrait dans l’esprit noirci de la jeune fille. En contrepoint, le réalisateur n’oublie pas de filmer aussi quelques instants de grâce lumineuse qui sortent Chiara de sa cellule familiale pour l’ouvrir à un plus bel avenir. Fin et fluide, ce sombre coming-of-age a de quoi marquer les esprits. A Chiara de Jonas Carpignano, Haut et Court (2 h 01), sortie le 13 avril

JOSÉPHINE LEROY

Trois questions À JONAS CARPIGNANO BILLETS CINEMATHEQUE.FR et

50

M 6 14 BERCY

Tous vos films se déroulent en Calabre. Pourquoi ? Je suis né à New York en 1984. Quand je suis venu vivre en Italie il y a une quinzaine d’années, je me suis installé à Rome, puis j’ai choisi de tourner en Calabre mon premier film, Mediterranea, sur les émeutes raciales de Rosarno en 2010. J’en suis venu à emménager définitivement en Calabre. J’ai fini par être fasciné par ce lieu et je compte bien rester pour le dépeindre le plus justement possible.

no 187 – avril 2022

Vous captez les goûts des jeunes d’aujourd’hui – on pense à la scène où Chiara danse sur du Aya Nakamura. C’était fondamental que le public se sente aligné sur ce que vit Chiara. Pour y parvenir, il faut connaître l’univers culturel dans lequel la jeunesse baigne. C’est aussi une manière de relier Chiara à sa génération, d’offrir une description moderne et juste de ce qu’est la vie pour eux.

Comment avez-vous pensé l’esthétique du film, pour être en immersion avec l’héroïne ? Mon chef opérateur Tim Curtin et moi, on voulait coller à l’état d’esprit des personnages. Par exemple, dans la scène qui se passe dans le bunker, des couleurs chaudes apparaissent sur le visage de Chiara. Même si elle a peur, comme elle est aux côtés de son père, elle se sent en sécurité, comme dans un nid.


Alex

Lutz

Agnès

Jaoui

Hafsia

Herzi

Veerle

Baetens

Marie

Berto

Fatima

Berriah

Anna

Najder

Chanter pour se libérer !

A

l'Ombre des

filles Un film de

Étienne Comar

13

AVRIL


Cinéma -----> Sorties du 23 mars au 4 mai

EN NOUS SORTIE LE 23 MARS

Dix ans après avoir immortalisé des lycéens des quartiers nord de Marseille dans Nous, princesses de Clèves (2011), le documentariste Régis Sauder les retrouve dans leur vie d’adulte et, en un procédé revigorant, confronte leur présent aux images du passé. En 2011, Régis Sauder s’immisce dans une classe du lycée Diderot, à Marseille, dont les élèves grandissent entre les tours HLM des sulfureux quartiers nord. Ils vont s’emparer d’un classique de la littérature française, La Princesse de Clèves, et faire résonner les divagations de son héroïne avec leurs questionnements intimes. Le cinéaste parvient ainsi à récolter la parole d’une jeunesse désirante, pas moins savante que celle des siècles derniers. Dix ans ont passé. Quels adultes ces lycéens sont-ils devenus ? Régis Sauder y répond dans En

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nous. Ou plutôt, il permet à Armelle, Virginie, Cadiatou ou Albert d’y répondre avec leurs mots. Sa caméra est aussi celle d’un grand portraitiste, attentif qu’il est à l’expression des visages et à la déambulation des corps, dont il révèle ici la puissance d’affirmation. Le temps des premières fois est déjà loin, tout comme les quartiers nord sont ce berceau duquel chacun s’est décentré. À l’unicité d’une salle de classe, le cinéaste oppose un véritable éclatement, qu’il soit strictement géographique ou plus intime : les uns ont bourlingué à l’étranger, ont rapidement découvert la vie active ou ont fait des enfants ; les autres ont rejoint la capitale, ont mené de longues études ou se sont épanouis dans leur passion. Si la mélancolie du temps qui passe est omniprésente, redoublée par l’ampleur d’un cadre parfois gorgé de solitude, on reste exalté par la richesse des trajectoires. C’est cet éclatement qui, en creux, célèbre enfin la précieuse singularité des uns et des autres. Sans didactisme, En nous est le film témoin d’une diversité – culturelle, sexuelle, professionnelle – encore camouflée par les stéréotypes qui planent sur les jeunes issus des banlieues. D’où l’émotion qui affleure

par surprise, au fil d’instants suspendus qui ont aussi le goût des retrouvailles : c’est Armelle et Cadiatou, figures combatives d’une société française en révolution, qui redécouvrent l’histoire coloniale au musée d’Orsay ou se rendent à une manifestation antiraciste. ; c’est Aurore et Sarah qui se racontent leur parcours semé d’embûches, où sourdent l’isolement et la précarité. Accolées à leur présent, les images de 2011 semblent provenir d’un passé millénaire en regard des êtres clairvoyants et indépendants qu’ils sont devenus. Ce contraste surnaturel, on le mesure lors d’un retour au lycée Diderot où, après une projection de Nous, princesses de Clèves aux élèves actuels, Cadiatou leur apparaît comme elle nous est apparue à l’écran : avec émerveillement. En nous de Régis Sauder, Shellac (1 h 39), sortie le 23 mars

DAVID EZAN

no 187 – avril 2022

Trois questions De quelle manière le désir de retrouver les élèves de Nous, princesses de Clèves (2011) s’est-il imposé ? Je n’ai jamais perdu contact avec la plupart d’entre eux, que j’ai suivis dans différentes étapes de leur vie. Un jour, Morgane, l’une d’eux, m’a soufflé l’idée, et j’ai compris que le moment était venu ; non seulement pour mettre en lumière leur remarquable parcours, mais aussi car il est un marqueur de ce qui s’est joué pendant dix ans à l’échelle de la société. À notre échelle. Comment avez-vous pensé la forme très aérienne du film, qui suit les personnages dans leurs trajets au quotidien ? Dans Nous, princesses de Clèves, j’ai souvent utilisé le gros plan. Les visages deviennent le

À RÉGIS SAUDER paysage du film quand celui-ci est pensé en plan large, car mes personnages sont de plain-pied dans la société. Ils l’arpentent, ils sont dans la conduite de leur destin. Aussi, il était important de les inscrire géographiquement dans leur environnement. Comment définissez-vous votre démarche documentaire ? Je dirais que je cherche à offrir un regard, notamment sur des territoires stigmatisés, qui fasse émerger une parole nouvelle et qui déplace les imaginaires face aux représentations dominantes. En nous boucle une première étape de mon travail, ce qui est d’autant plus vrai que je m’attelle actuellement à un projet de fiction.


LA LOI DU CLAN, LES LIENS DU SANG

A CHIARA UN FILM DE JONAS CARPIGNANO

LE 13 AVRIL


Cinéma -----> Sorties du 23 mars au 4 mai

DE NOS FRÈRES BLESSÉS SORTIE LE 23 MARS

Adapté du livre éponyme de Joseph Andras, le nouveau film d’Hélier Cisterne interroge la notion d’engagement, politique comme intime. Simple et maîtrisée, une réussite portée par la belle alchimie entre Vicky Krieps et Vincent Lacoste. « Nous sommes tous des assassins », écrivait Jean-Paul Sartre en 1958. Dans ce texte publié dans la revue Les Temps modernes, l’écrivain et philosophe accusait sans détour la France de crimes. Quels crimes ? Ceux perpétrés contre une Algérie en plein combat pour son indépendance. Mais aussi celui commis, pour l’exemple, contre l’un des siens : Fernand Iveton. Sujet du livre éponyme de Joseph Andras, Goncourt du premier roman 2016, il est ce héros oublié de De nos frères blessés, adapté par Katell Quillévéré et Hélier Cisterne et réalisé

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par ce dernier. Jeune ouvrier communiste indépendantiste, Iveton vit en Algérie. Incapable de fermer les yeux sur les exactions françaises commises contre le peuple algérien, il rallie le FLN et accepte de placer une bombe destinée au sabotage de matériel. Pas pour tuer – « Pas de morts, surtout pas de morts », dira-t-il –, juste pour provoquer une panne. Repéré avant que l’engin n’explose, il est arrêté, torturé, jugé, puis condamné à mort en 1957… À travers l’histoire de cet homme, seul Européen guillotiné pendant la guerre d’Algérie, Hélier Cisterne dresse le portrait complexe de ce conflit, d’une France aux mains sales, avide d’autorité, d’une résistance aux visages multiples, de l’implication de la gauche (François Mitterrand, à l’époque garde des Sceaux, a confirmé l’exécution), et propose un regard empathique sur un combat qui oppose récit national et réalité du terrain. Cependant, Cisterne dépasse le « simple » commentaire historique et questionne la notion d’engagement, qu’il soit politique ou intime, souvent les deux à la fois. Au cœur de De nos frères blessés réside une histoire d’amour, grande et bouleversante,

no 187 – avril 2022

entre Fernand et Hélène, son épouse, une Polonaise au caractère bien affirmé ayant fui le communisme et accepté de le suivre jusqu’à Alger. À coups de va-et-vient temporels, le film fait se répondre promesses et actions, convictions et sentiments, raison et passion, et les regards troublants de Vincent Lacoste et de Vicky Krieps. Neuf ans après Vandal, Hélier Cisterne confirme son talent de conteur, à la fois engagé et sensible.

De nos frères blessés de Hélier Cisterne, Diaphana (1 h 35), sortie le 23 mars

PERRINE QUENNESSON

Hélier Cisterne dresse le portrait complexe de ce conflit, d’une France aux mains sales, avide d’autorité.


AD VITAM PRODUCTION ET NO MONEY PRODUCTIONS PRÉSENTENT

VINCENT

JONATHAN

MACAIGNE

COHEN

UN FILM DE

ET

BENOÎT

GUSTAVE

KERVERN

LE 6 AVRIL

Photo : Laurent Pons • Design : Benjamin Seznec / TROÏKA

DELEPINE


Cinéma -----> Sorties du 23 mars au 4 mai

QUE M’EST-IL PERMIS D’ESPÉRER SORTIE LE 30 MARS

En s’immergeant pendant un an et demi dans le centre de premier accueil de porte de la Chapelle, fermé en 2018, les documentaristes Raphaël Girardot et Vincent Gaullier (Avec le sang des hommes) éclairent l’attente kafkaïenne vécue par les migrants lorsqu’ils arrivent en France. C’était une « bulle » de 900 mètres carrés, installée aux abords de la porte de la Chapelle, dans le XVIIIe arrondissement de Paris. Gérée par l’association Emmaüs Solidarité, elle a constitué pendant dix-huit mois d’existence un premier passage pour environ 25 000 mi-

grants, des hommes seuls qui y étaient hébergés cinq à dix jours avant d’être fixés sur leur situation administrative. C’est donc ce temps de transit, avant la décision de la préfecture de les accueillir ou pas en France, que filment avec écoute et empathie Raphaël Girardot et Vincent Gaullier. Plaçant le récit de ces exilés au cœur de leur documentaire, ils captent cette attente qui paraît interminable – et par là leur inquiétude, leur fatigue, leur chagrin, mais aussi leur espoir et la solidarité qui se crée entre eux. Les cinéastes documentent également la détermination des associations qui tentent au mieux d’organiser ce premier accueil, en expliquant les démarches à faire, en donnant une assistance médicale et psychologique, en prêtant des vêtements ou en offrant de la nourriture. Comme pour contrebalancer la violence administrative subie ensuite par ces hommes, qui apparaît dans toute sa confusion et sa brutalité.

Que m’est-il permis d’espérer de Raphaël Girardot et Vincent Gaullier, DHR/À Vif Cinéma (1 h 48), sortie le 30 mars

QUENTIN GROSSET

RETOUR À REIMS (FRAGMENTS) SORTIE LE 30 MARS

En adaptant l’essai autobiographique de Didier Eribon (publié en 2009) au fil d’un montage d’archives savamment orchestré, JeanGabriel Périot revient sur plusieurs décennies d’impasse pour la condition ouvrière, du temps des renoncements à celui d’une fracture politique avec la gauche historique. Six mouvements et un épilogue constituent Retour à Reims (Fragments) qui réunit une grande quantité d’images extraites de films, d’entretiens et de journaux télévisés pour lier l’intime au collectif, et plus spécifiquement le domaine du foyer à celui de la société tout entière. D’une situation familiale réelle – le retour du sociologue Didier Eribon à Reims, auprès de sa mère –, Jean-Gabriel Périot dresse un large portrait de la classe ouvrière française de la seconde moitié du xxe siècle. En

voix off, Adèle Haenel conduit ce récit hanté par la sédimentation de la pauvreté à travers le temps et les générations, et les possibilités toujours plus minces de s’en détacher. Différentes thématiques se greffent alors : inégalités hommes-femmes, racisme, mépris et honte, autant de mauvaises branches nourries au même engrais, celui d’une précarité maquillée sous le fard des « trente glorieuses ». Dans un segment particulièrement amer, mais peut-être d’autant plus lucide, le film montre en quelques raccords éloquents le détachement de la gauche libérale de cette classe ouvrière qui, délaissée, se tournera peu à peu vers le programme de l’extrême droite. Comme une piqûre de rappel en cette période d’élections. Retour à Reims (Fragments) de Jean-Gabriel Périot, Jour2fête (1 h 23), sortie le 30 mars

CORENTIN LÊ

Jean-Gabriel Périot dresse un large portrait de la classe ouvrière française de la seconde moitié du xxe siècle. 56

no 187 – avril 2022


NEGATIV, SACREBLEU PRODUCTIONS ET BFILM PRÉSENTENT

27 AVRIL

MA FAMILLE AFGHANE UN FILM DE MICHAELA PAVLÁTOVÁ ADAPTÉ DU ROMAN DE PETRA PROCHÁZKOVÁ


Cinéma -----> Sorties du 23 mars au 4 mai

ARISTOCRATS SORTIE LE 30 MARS

Chronique sentimentale aussi désenchantée que légère, le troisième long métrage de la Japonaise Yukiko Sode fait la part belle à ses personnages féminins dans le Tokyo d’aujourd’hui. Sur fond de conditionnement social, une cartographie des désirs contrariés. À bonne distance des relations archétypales et fleur bleue que son canevas laissait craindre, Aristocrats n’hésite pas à prendre de jolis détours narratifs au fil d’un scénario bien tenu, déployé sur plusieurs années, dans divers quartiers de Tokyo. En ces lieux quadrillés, cossus, modestes, où les privilèges de l’argent et de classe déterminent l’essentiel des rencontres, chacun reste un peu prisonnier de son monde, aussi confortable soit-il. C’est du moins la vision, limpide, que propose Yukiko Sode de la société japonaise

moderne, encore vitrifiée par plusieurs codes et conventions élitistes. Quand Hanako, célibataire à l’orée de la trentaine, issue d’une famille aisée qui la met sous pression pour trouver un mari, enchaîne par exemple les rendez-vous arrangés avec un fils de médecin (hyper gênant), c’est toute cette farce du marché des sentiments qui explose. Après son mariage improbable, faute de mieux, avec un homme encore plus argenté, secrètement lié à une ancienne étudiante devenue hôtesse de bar, la situation devient plus complexe, les cloisons du réel se fissurent… Beau récit de solidarité féminine, dont les énergies plurielles rappellent la délicate fresque Senses de Ryūsuke Hamaguchi, cette mosaïque de destins se dévoile pas à pas. Aristocrats de Yukiko Sode, Art House (2 h 05), sortie le 30 mars

OLIVIER MARLAS

En ces lieux où les privilèges déterminent les rencontres, chacun reste un peu prisonnier de son monde.

LE GRAND MOUVEMENT SORTIE LE 30 MARS

Trois ouvriers enchaînent les petits boulots sur les marchés de La Paz, capitale de la Bolivie. De cette sève documentaire découle une rêverie fiévreuse et éruptive, qui transforme la ville en un terrain de jeu mystique.

tombe malade, puis consulte un sorcier), car le principal n’est pas là. C’est par ses nombreux effets et son découpage frénétique que le deuxième long métrage de Kiro Russo retranscrit un affrontement ancestral entre le visible et l’invisible, entre le monde matériel des hommes, régi par l’argent, et une cosmogonie spirituelle ouvrant sur un abîme. Le déploiement du mouvement à travers les plans guide en profondeur ce film d’esthète, dans lequel de nombreuses surimpressions entrelacent figures et moAvec de nombreux zooms en contre-­ tifs pour donner à voir le jaillissement et plongée sur la capitale administrative la le transfert de l’énergie vitale à travers le plus haute du monde, le trajet du Grand temps et l’espace, jusqu’à l’épuisement de Mouvement nous est régulièrement rappelé : corps pris d’une fièvre délirante. Revendien suivant l’errance d’un trio d’ouvriers dans quant l’influence de L’Homme à la caméra les rues de la ville, il s’agit de capter la subs- de Dziga Vertov, Russo, en un peu moins tance chaotique d’un monde animé de dy- d’une heure trente, livre un petit manifeste namiques et de flux insaisissables. L’intrigue de montage, au gré d’une symphonie urtient en quelques mots (l’un des ouvriers baine pour le moins électrisante.

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Le Grand Mouvement de Kiro Russo, Survivance (1 h 25), sortie le 30 mars

no 187 – avril 2022

CORENTIN LÊ


JP PRODUCTIONS présentent

‘‘ ‘‘

UN EXTRAORDINAIRE FILMEUR EST NÉ

‘‘

Télérama

INOUBLIABLE, BOULEVERSANT

MIRACULEUX

‘‘

Indie Wire

HIT THE ROAD PANTEA PANAHIHA

HASSAN MADJOUNI

RAYAN SARLAK

un film de PANAH PANAHI

COSTUMES MAHSA ET SARA KHAMISI 1ER ASSISTANT RÉALISATEUR NEGAR JONEYDI EFFETS SPÉCIAUX MOHAMMAD SANIFAR MUSIQUE PAYMAN YAZDANIAN SON ABDOLREZA HEYDARI MIXAGE ZOHREH ALI AKBARI PRODUCTEUR EXÉCUTIF MASTANEH MOHAJER MONTAGE AMIR ETMINAN ET ASHKAN MEHRI IMAGE AMIN JAFARI PRODUCTION, SCÉNARIO ET RÉALISATION PANAH PANAHI © JP FILM PRODUCTION, 2021

AU CINÉMA LE 27 AVRIL

AMIN SIMIAR


Cinéma -----> Sorties du 23 mars au 4 mai

VEDETTE SORTIE LE 30 MARS

Sur les hauteurs d’une vallée alpine, au gré des saisons, cet émouvant documentaire retrace la vie pastorale d’une vache, reine de troupeau à la carrure de mammouth, et témoigne des liens mystérieux et étroits entre l’humain et le reste du vivant. De près, isolée et immobile dans son box, ou au loin, au bord des montagnes embrumées, la bête est énorme, impassible. Appartenant à la race des hérens, dotée de cornes attestant de son fort instinct de combat, elle a été proclamée reine des vaches après plusieurs victoires dans une compétition très

prisée localement. Mais pour Élise et Nicole, les éleveuses propriétaires de l’animal, c’est simplement Vedette, complice de longue date qu’elles ont vue naître et grandir et dont les traits singuliers garnissent les pages entières d’un album de photos – comme une histoire de famille. Plutôt habitués à sonder les mécaniques de l’engagement collectif en milieu urbain (Les Arrivants, en 2009 ; Nous Le Peuple, en 2019), les documentaristes Patrice Chagnard et Claudine Bories tournent cette fois leur regard affûté vers les pâturages des Alpes. Questionnant, en creux, nos choix de société (surconsommation de viande, exploitation animale, mise au pas de la nature) à travers le portrait sensible d’une Vedette en fin de vie et soutenue par les élans de tendresse des éleveuses, ils offrent surtout à chaque être vivant, sur les vastes terres de notre monde incompris, le droit de s’exprimer ou de garder le silence.

Vedette de Claudine Bories et Patrice Chagnard, New Story (1 h 40), sortie le 30 mars

OLIVIER MARLAS

EN CORPS SORTIE LE 30 MARS

Avec ce portrait frontal d’une danseuse en pleine réinvention, Cédric Klapisch poursuit une réflexion sur le corps et ce qu’il raconte de nos élans intimes. L’occasion d’infuser son cinéma d’un rapport toujours plus évident à l’émotion et aux dialogues vifs. Promise à une flamboyante carrière d’étoile, Élise (épatante Marion Barbeau de l’Opéra de Paris) se blesse lors d’une représentation. Par peur de ne plus jamais remonter sur scène, elle entame un cheminement chaotique pour rencontrer d’autres arts dans lesquels s’épanouir, tout en évoluant dans un rapport difficile au père (Denis Podalydès, étonnant)… Intéressé par le deuil et la transmission, Cédric Klapisch interroge le passage délicat à l’âge adulte, l’adieu à l’enfant qui s’agite encore en nous et à celui que l’on

est longtemps aux yeux de nos parents. Très friand des scènes de dialogues – souvent burlesques (François Civil et Pio Marmaï n’y sont pas étrangers) – entre amis, amants et parents proches dans lesquelles s’exprime en des mots simples la recherche de sens, le réalisateur exprime aussi un intérêt grandissant pour le corps. Deux moi (2019) amorçait déjà une salvation par la pratique organique de la danse, comme si, en « redescendant » dans leur corps, les personnages retrouvaient leurs esprits… et échappaient à une glorification stérile de l’intellect. C’est toute l’idée déployée par Klapisch dans ce nouveau film, dans lequel le corps quitte l’éther pour gagner des surfaces plus concrètes et, comme Élise, rêver plus près du réel. En corps de Cédric Klapisch, StudioCanal (1 h 58), sortie le 30 mars

LAURA PERTUY

Cédric Klapisch interroge le passage délicat à l’âge adulte, l’adieu à l’enfant qui s’agite encore en nous. 60

no 187 – avril 2022


“ Somptueux. IL BUCO réconcilie avec l’humanité. ” — LE MONDE —

PRIX SPÉCIAL DU JURY

PRIX DE LA MEILLEURE PHOTOGRAPHIE

il buco un film de Michelangelo Frammartino

Le 4 mai au cinéma


Cinéma -----> Sorties du 23 mars au 4 mai

ALLONS ENFANTS SORTIE LE 13 AVRIL

Thierry Demaizière et Alban Teurlai poursuivent leur travail documentaire autour de la danse et de la captation des corps en suivant les jeunes lycéens d’une filière d’excellence sportive hip-hop. Le résultat est enivrant, mais aussi très politique. Michelle a le sourire des gens qui craignent toujours de déranger. « J’ai peur d’être transparente », dit la jeune fille, comme on avouerait une bêtise. Plus tard, elle voudrait être « chorégraphe […] ou secrétaire, un truc dans le genre ». Elle est l’un des adolescents que les documentaristes Thierry Demaizière et Alban Teurlai ont suivis pendant un an au lycée Turgot, à Paris. Cet établissement huppé propose une section hip-hop qui accueille notamment des élèves issus de quartiers prioritaires. Du pain béni pour ces cinéastes amoureux des corps, ceux d’acteurs porno

(Rocco, portrait de Siffredi) comme de pèlerins (Lourdes) ou, donc, de danseurs (Relève. Histoire d’une création, filmé à l’Opéra de Paris, puis la série Move). En prenant le parti de filmer en plans serrés, de monter les séquences dansées et d’y apposer l’electro planante du compositeur Avia, les réalisateurs ne captent pas l’intégralité des chorégraphies mais s’approchent de leur sujet : les émotions de ces adolescents aux parcours heurtés, qui trouvent dans les battles une raison et un moyen d’exister. Le film dessine en creux un portrait attendri mais sans angélisme d’une jeunesse française à la fois symbole et victime des fractures de la société. La grâce qui se dégage d’Allons enfants participe, brièvement mais puissamment, à sa réconciliation. Allons enfants de Thierry Demaizière et Alban Teurlai, Le Pacte (1 h 50), sortie le 13 avril

MARGAUX BARALON

Un portrait sans angélisme d’une jeunesse française à la fois symbole et victime des fractures de la société.

EMPLOYÉ/PATRON SORTIE LE 6 AVRIL

Le réalisateur uruguayen Manuel Nieto Zas s’approprie le genre ultra balisé du film social pour livrer un drame dépouillé, aussi tendu que délicat. Et en profite pour documenter le basculement de son pays dans une nouvelle ère. Sous le soleil criard, des plantations de soja à perte de vue. Nous sommes en Uruguay, à la frontière avec le Brésil. Rodrigo dirige l’exploitation de son père mais manque d’ouvriers qualifiés. Il décide alors d’embaucher Carlos, jeune paysan du coin. Ces deux-là n’ont rien en commun, sinon un enfant en bas âge et

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la nécessité, plus urgente pour l’un que pour l’autre, de subvenir à leur besoins. Employé/ patron est un film à combustion lente, qui prend le temps d’exposer les enjeux et les caractères avant qu’intervienne l’accident qui bouscule le fragile équilibre entre les personnages. La sobriété de la mise en scène de Manuel Nieto Zas, qui s’appuie beaucoup sur les somptueux paysages et ses acteurs (en partie non professionnels), lui permet de saisir toute la tension sourde née des inégalités sans tomber dans la démonstration. Il suffit ici d’une phrase, d’un regard, pour mesurer l’ampleur de rapports de force si profondément ancrés qu’il n’est jamais besoin de les expliciter. Mais c’est aussi l’évolution de tout un pays qui intéresse le réalisateur. Dans une dernière séquence haletante, une course de chevaux, poursuivis par une horde sauvage de S.U.V., laisse entrevoir la fin d’un monde et de ses traditions.

Employé/patron de Manuel Nieto Zas, Eurozoom (1 h 46), sortie le 6 avril

no 187 – avril 2022

MARGAUX BARALON


“UNE MAGNIFIQUE CAMÉRA D’OR” - VARIETY -

UN FILM DE

ANTONETA ALAMAT KUSIJANOVIĆ

AU CINÉMA LE 20 AVRIL


Cinéma -----> Sorties du 23 mars au 4 mai

SOUS L’AILE DES ANGES SORTIE LE 13 AVRIL

Le premier film d’A. J. Edwards, monteur de Terrence Malick, plonge dans l’enfance rurale et tendre du futur président Abraham Lincoln en prenant le contrepied du biopic traditionnel. Présenté en 2014 aux festivals de Berlin et de Sundance, il n’était jamais sorti en France. Abe vit avec sa famille dans l’Indiana. Quand sa mère meurt alors qu’il a 9 ans, son père se remarie avec une veuve (Diane Kruger) dont il accueille les enfants. Ils évoluent, en famille recomposée, unis par le drame et la routine… À la manière de son mentor Terrence

Malik (qui produit le film), A. J. Edwards nous immerge dans cette vie de famille simple grâce à une caméra toujours en mouvement, en contre-plongée, en grand-angle. L’action est ténue – une voix off poétique et clairsemée, peu de dialogues –, comme la marque d’un quotidien lumineux et apaisé malgré les différences de chacun. Abe est moins brutal et plus studieux que ses pairs ; pourtant il les met tous d’accord sur son potentiel, son père revêche compris : « Tu seras deux fois l’homme que je suis. » C’est comme ça qu’Edwards déplace la focale : si Abraham Lincoln est devenu un grand président des États-Unis (qui, notamment, abolira l’esclavage), c’est sans doute parce que son entourage croyait en lui. C’est cette irrévocabilité de l’amour familial qui intéresse le film : au lieu d’une biographie factuelle, le réalisateur parvient à tisser un portrait sensible du lien puissant qui unit cette famille.

Sous l’aile des anges d’A. J. Edwards, Ed (1 h 34), sortie le 13 avril

LUCIE LEGER

L’OMBRE D’UN MENSONGE SORTIE 23 MARS

Avec L’Ombre d’un mensonge, Bouli Lanners quitte la belgitude des zones périurbaines et ses losers attachants pour les grands espaces du nord de l’Écosse. Il s’y éprend d’une femme mystérieuse jouée par Michelle Fairley, la Catelyn Stark de Game of Thrones. Venu du continent, Phil vit seul sur l’île de Lewis, au nord de l’Ecosse. Il perd la mémoire à la suite d’un AVC et n’a aucun souvenir de la liaison secrète qu’il est censé avoir entretenue avec Millie, femme discrète et serviable qui prend soin de lui à son retour de l’hôpital… Bouli Lanners prête son physique d’ours pataud à cet homme perdu dans le brouillard de sa mémoire. Après avoir réalisé un conte moderne (Les Géants), et un road movie presque immobile (Les Premiers, les derniers), l’acteur-­

cinéaste imagine la passion d’un couple au mitan de la cinquantaine du point de vue de la femme amoureuse, faisant ainsi repentance de l’absence de personnages féminins de ses films précédents. Dans cette commu­ nauté presbytérienne rigide, il filme avec délicatesse le désir de corps intimidés et contraints. Au cœur des intérieurs sombres, les faux-­semblants de cette liaison surgissent à chaque reflet dans lesquels se dédoublent le réel et son fantasme. Mais ce sont les décors naturels de l’île, petit caillou du bout du monde battu par les éléments, qui expriment le mieux la densité des sentiments des personnages. Épaulé à la réalisation par Tim Mielants, Bouli Lanners laisse éclater dans sa mise en scène un romantisme inaccoutumé, presque classique et tout britannique. L’Ombre d’un mensonge de Bouli Lanners, Ad Vitam (1 h 39), sortie le 23 mars

RAPHAËLLE PIREYRE

Bouli Lanners laisse éclater un romantisme inaccoutumé, presque classique et tout britannique. 64

no 187 – avril 2022


Sorties du 23 mars au 4 mai <---- Cinéma

TOUTE UNE NUIT SANS SAVOIR

La baNdE dEssinée Au croiseMEnt dEs arTS

SORTIE LE 13 AVRIL

Mêlant documentaire et fiction, le très beau premier film de la cinéaste indienne Payal Kapadia, Œil d’or au dernier Festival de Cannes, retrace avec mélancolie une série de manifestations étudiantes contre le système des castes. Des coupures de journaux, des fichiers vidéo et des lettres manuscrites signées L, une étudiante indienne, sont retrouvés dans de vieux cartons. Les documents évoquent une révolte à l’université, des manifestations et des conflits avec la police, ainsi qu’un amour impossible entre deux personnes issues de castes différentes… Avec son premier long métrage, Payal Kapadia s’inscrit dans le sillage du cinéma de Chris Marker, à mi-chemin entre

Trois questions Pourquoi confondre événements avérés et personnages de fiction ? Au fil du tournage, beaucoup d’images nous ont été envoyées par des étudiants soucieux d’alimenter notre film, et cela a fini par constituer un fond d’archives important. C’est pourquoi nous avons choisi de construire le film autour d’un personnage fictif, comme un fil rouge. Ce mélange, comme chez Chris Marker ou Jean Rouch, m’a par ailleurs toujours intéressée. Aujourd’hui, on retrouve de plus en plus ce que j’appellerais un « cinéma de l’entre-deux ».

le documentaire et la fiction. Retraçant les propres années d’étude de la cinéaste pour prendre la température d’une jeunesse animée par la lutte contre les castes, le film aurait en effet pu s’appeler Sans soleil : en plus de reprendre au célèbre film de Marker sa voix off à moitié fictionnelle (L n’a jamais existé, mais est plutôt l’incarnation de la jeunesse tout entière), Kapadia transforme aussi la moindre image en une sorte d’archive, comme une émanation venue d’un temps révolu. La révolte que retrace le film a pourtant bien eu lieu, à partir de 2017, mais la texture des images, l’usage du noir et blanc et le montage lancinant recouvrent tout d’un voile nostalgique et installent un rapport rétrospectif et mélancolique avec les événements. C’est que le présent peut aussi nous irradier d’un sentiment d’urgence parfois aveuglant : à distance des choses, Toute une nuit sans savoir nous plonge au contraire dans un bain d’obscurité pour nous inviter à regarder autrement, en nous concentrant sur le sentiment véhiculé par les images plutôt

8-9-10 avril 2022

que sur la clarté des informations. « Ne pensez pas en noir et blanc », professe, à la fin du film, l’un des étudiants aux nouveaux arrivants. Qu’en est-il justement du noir et blanc de Kapadia ? Nourrie à l’histoire d’un cinéma révolutionnaire et aux grands noms de l’avant-garde, la jeune réa­lisatrice envisage le cinéma comme un art à la fois lumineux et obscur, toujours dans un entredeux, et trouve dans les nuances de gris, la texture pixelisée des images numériques ou le grain de la pellicule une sorte d’utopie : un monde insaisissable, en mouvement, changeant, libéré d’un pouvoir qui tente de le (et de se) maintenir en place.

ExpoSitioNs jusqu'Au 15 MAi

Toute une nuit sans savoir de Payal Kapadia, Norte (1 h 39), sortie le 13 avril

LorEnzo mattotti CAtel & BoCquet faNNy MiChaëlis Typex PhilippE dupuy Loo Hui PHANg DoMiNiquE A ...

CORENTIN LÊ

À PAYAL KAPADIA Le film semble venir d’un autre temps alors que vous avez tourné à partir de 2017. Pourquoi avoir instauré cette distance ? Je pense que mon scénariste et moi voulions créer un rapport nostalgique avec les images. Quand on songe à la nostalgie, ça évoque de bons moments. Le film est contemporain et ne renvoie pas à une époque particulièrement radieuse mais, pour autant, cette période a aussi été celle où beaucoup de personnes sont sorties dans la rue pour manifester et défendre leurs convictions.

Selon vous, le cinéma peut-il encore bouleverser l’ordre établi ? C’est quelque chose auquel je pense souvent. Peut-être que le cinéma ne peut plus le faire comme il le faisait autrefois, mais qu’il peut désormais construire notre mémoire collective. Je me souviens d’une formule de Milan Kundera qui disait : « La lutte de l’homme contre le pouvoir, c’est la lutte de la mémoire contre l’oubli. » Peut-être que le cinéma peut résister ainsi.

avril 2022 – no 187

LAfErMedubuissoN.CoM

RER A NoisiEl

avec la complicité

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Cinéma -----> Sorties du 23 mars au 4 mai

MURINA SORTIE LE 20 AVRIL

Le premier film de la Croate Antoneta Alamat Kusijanović, Caméra d’or à Cannes l’an dernier, dresse l’étincelant portrait d’une jeune femme qui s’affranchit de l’emprise paternelle, sur fond de paysages insulaires flamboyants. La jeune Julija (Gracija Filipović) vit sur une île croate aux apparences paradisiaques, mais subit l’autorité abusive d’un père qui veut contrôler tous les pans de sa vie. Habituée à trouver du réconfort lors de ses plongées sous-marines, Julija est soudain perturbée par l’arrivée d’un riche étranger (joué par Cliff Curtis), vieil ami de ses parents et ancien soupirant de sa mère, qui va la pousser à remettre en cause l’emprise familiale… Ce premier film signé Antoneta Alamat Kusijanović, Caméra d’or méritée au

dernier Festival de Cannes, ausculte le fonctionnement d’une société sexiste obsédée par l’enrichissement rapide et décrit la prise de conscience d’une héroïne qui se découvre une sensualité et des émotions exacerbées. La mise en scène explore pour cela des décors naturels écrasants, exposés à la mer mais à la végétation rare, qui donnent le sentiment que les personnages se consument lentement au soleil estival. Attentif aux désirs mouvants de chaque protagoniste et ménageant une impressionnante montée en puissance dramatique, ce portrait d’une communauté conservatrice dont les règles volent en éclats laisse en tête des images marquantes et des sensations à fleur de peau. Murina d’Antoneta Alamat Kusijanović KMBO (1 h 32), sortie le 20 avril

DAMIEN LEBLANC

L’arrivée d’un riche étranger, ancien soupirant de sa mère, va la pousser à remettre en cause l’emprise familiale.

I COMETE SORTIE LE 20 AVRIL

Pour son premier long métrage, présenté à l’ACID en 2021, le comédien et metteur en scène Pascal Tagnati fait du petit village corse de Tolla une scène où se jouent tous les genres de la comédie humaine. La vie d’une communauté s’y raconte le temps d’un été. Dans ce portrait de groupe qu’est I Comete, le protagoniste est sans aucun doute Tolla, petit village corse à flanc de montagne et logé près d’une rivière. Chaque microséquence s’organise autour d’un unique plan fixe dans lequel le paysage éclate de beauté

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et murmure son immuabilité. Passé par la troupe expérimentale des Chiens de Navarre, Pascal Tagnati mêle dans ce lieu idyllique comédiens professionnels et autochtones. Loin de s’arrêter à la perfection d’une carte postale, il fait un portrait sensible de l’endroit tout en touchant du doigt la complexité et les contradictions de son histoire et de ses habitants. Dans le montage de ce film choral foisonnant de récits – individuels ou collectifs, politiques ou sentimentaux –, de chansons populaires, de mythes et de légendes revisités se croisent le motif odysséen du départ de l’île et celui de la disparition des traditions – à travers une vieille femme mourante atteinte d’Alzheimer. Il n’est pas anodin que l’idiot du village revienne souvent dans cette farce qui se mue en tragédie. Il nous renvoie au vers de Shakespeare : « La vie est une histoire racontée par un idiot, faite de bruit et de fureur et qui ne signifie rien. »

I comete de Pascal Tagnati, New Story (2 h 07), sortie le 20 avril

no 187 – avril 2022

RAPHAËLLE PIREYRE


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QUI À PART NOUS SORTIE LE 20 AVRIL

Jouant habilement de l’ambiguïté entre documentaire et fiction, le réalisateur Jonás Trueba (Eva en août) suit l’éducation sentimentale et politique d’un groupe d’adolescents madrilènes, sur cinq ans. Ou comment rendre à la jeunesse toute la force de sa spontanéité. « Nous ne sommes que des personnages de fiction. » D’emblée, les adolescents du film de Jonás Trueba jettent le trouble sur leur identité. Assis dans un parc, ils discutent de la part de mensonge inhérente à toute création, en vue d’un tournage-fleuve. Pendant cinq ans, ils ont confié des bribes de leur jeunesse au

cinéaste espagnol, qui en a fait la matière première d’une fresque dans laquelle se confondent prodigieusement romanesque et réalité. Tout en capturant les rites de l’adolescence, pleins d’ardeur et d’obscurité, Jonás Trueba s’intéresse aux interstices du documentaire, aux moments de pure mise en scène qu’il peut faire surgir. Obéissant à un hasard contrôlé, le film laisse place à l’imprévu, tout en mobilisant les étapes du coming-of-age – le voyage scolaire, le spleen post-soirées. Cette ambiguïté narrative devient un terrain de jeu expérimental pour ces acteurs amateurs, étonnants de maturité : à quel point ont-ils conscience du pouvoir de transformation de la caméra ? jusqu’où peut-elle les faire passer de personnes à personnages ? Sous l’apparente simplicité de son dispositif, qui mime la spontanéité du cinéma direct, Qui à part nous cache une armature étudiée. Aux témoignages face caméra, sans filtre, répond une polyphonie de voix off. Contrepoint rétrospectif à l’énergie spontanée du film, elle permet à

chacun de se déployer hors du stéréotype qui lui avait été attribué – l’introverti, la militante –, mais aussi de cristalliser un cheminement intellectuel. Ce n’est pas tant le continuum temporel qui intéresse le réalisateur que les instants suspendus, au cours desquels se figent les prémices d’une identité révoltée. Car l’adolescence ignore l’impossible. Trueba l’exprime en filmant une utopie qui s’écrit au présent, lors de débats politiques saisis en plan-séquence, qui voit ses héros imaginer un avenir meilleur. Leurs doutes radieux sont aussi les nôtres, qu’importe l’âge. Le titre, formulé comme un hors-champ, une ouverture vers l’époque et l’altérité, nous le suggère avec bienveillance. Qui à part nous de Jonás Trueba, Arizona (3 h 40), sortie le 20 avril

LÉA ANDRÉ-SARREAU

Trois questions À JONÁS TRUEBA Le film navigue entre vérité et fiction. Pourquoi cette part de romanesque ? Cette ambiguïté apporte un côté hybride au récit. La racine du film est documentaire, mais, au cours du tournage, les acteurs y ont greffé leurs expériences. Ce projet est un espace de recréation des moments vécus. Ma façon d’écrire est liée au tournage, à l’oralité et à l’authenticité de la parole des acteurs, qui sont scénaristes avec moi.

Avez-vous discuté avec vos acteurs de la différence entre personne et personnage ? Mon film est un hommage à La Pyramide humaine de Jean Rouch [dans lequel des lycéens improvisent leurs dialogues, ndlr], un remake de la scène d’ouverture qui pose des bases anthropologiques tout en déviant vers l’imaginaire. On y voit Rouch avec ses protagonistes discuter du « jeu » auquel les acteurs se prêtent, et que le réalisateur va orchestrer pour faire naître une nouvelle réalité.

Le documentaire questionne la représentation de la jeunesse, souvent caricaturée au cinéma. Quels films, selon vous, capturent fidèlement cet âge-là ? Passe ton bac d’abord de Maurice Pialat et Mes petites amoureuses de Jean Eustache sont deux exemples qui me viennent spontanément. J’aime aussi beaucoup Slacker de Richard Linklater, un portrait génial de son Texas natal, et Licorice Pizza de Paul Thomas Anderson.

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LE MONDE APRÈS NOUS SORTIE LE 20 AVRIL

Avec un premier film qui suit les galères parisiennes d’un jeune écrivain, Louda Ben Salah-Cazanas installe l’amour comme seule urgence, d’une voix pleine des émotions du vécu. S’y dit aussi une vérité que boude encore trop le cinéma, celle d’une tranche de la population qui surnage entre deux classes. Auteur aux revenus fragiles, Labidi évolue entre Lyon et Paris, où ce jeune homme un tantinet nonchalant partage une chambre de bonne avec un grand gaillard en mal d’amour. Sa rencontre avec Élisa (Louise Chevillotte, vue notamment chez Philippe Garrel) bouscule un quotidien partagé entre tentatives de rédaction d’un premier roman prometteur et missions de coursier pour joindre les deux bouts. Le sentiment

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amoureux saisit tout, envoie valdinguer les solitudes, mais fait aussi grandir chez Labidi une nécessité matérielle toujours plus pressante… Grandement inspiré des périodes de galère de son auteur, le film parvient à encapsuler l’époque avec une acuité peu commune, comme si jusqu’ici la fiction n’avait jamais réussi à dire la précarité avec autant de sincérité. C’est que derrière le portrait que Louda Ben Salah-Cazanas brosse de son « double » Labidi se dessine la silhouette fugace des transclasses (comme théorisées par la philosophe française Chantal Jacquet), ces personnes en transit entre deux milieux sociaux, arrimées à un désir d’appartenance qui leur échappe. Une « validation » que convoite inlassablement le héros – pris entre l’absurdité d’emplois précaires et l’accès au statut rare d’auteur publié – et qui l’embourbe dans la violence de situations du quotidien, souvent mâtinées de mépris et de racisme. On pense ici au récent Arthur Rambo de Laurent Cantet, qui exprimait, bien que sous un autre angle, la difficulté à trouver sa place pour un jeune écrivain issu de l’immigration et propulsé dans l’arène littéraire. Sans jamais céder à une facilité manichéenne qui distribuerait

ses personnages en deux camps, le réalisateur choisit une tonalité bien plus joyeuse que corrosive pour dépeindre une réalité peu réjouissante, avec un recours salvateur à l’humour. Servi par l’irrésistible flegme d’Aurélien Gabrielli (remarqué dans Genève du même réalisateur, court métrage de 2019 où s’esquissaient déjà les aventures de Labidi), Le Monde après nous trouve aussi réjouissance dans ses personnages secondaires – avec notamment Léon Cunha da Costa, émouvant colocataire, et Saadia Bentaïeb, mère aussi tendre que pugnace –, irrigués qu’ils sont par la grâce du collectif. Une émotion nue qui souligne l’existence encore possible d’un cinéma de la débrouille et porte haut le regard d’un jeune réalisateur pris dans l’urgence de dire le monde non pas après nous mais comme chez lui. Le Monde après nous de Louda Ben Salah-Cazanas, Tandem (1 h 25), sortie le 20 avril

LAURA PERTUY

no 187 – avril 2022

Trois questions Le film évolue dans l’urgence d’aimer, de créer, de vivre… Comment s’est-il construit ? Après plusieurs courts métrages et beaucoup de galères, j’avais un peu mis le cinéma de côté. Quand j’ai repris l’écriture, mon producteur a tout misé sur mon projet : « Ce que tu décris, c’est ce que toi, moi et les gens autour de nous vivons. » On a tourné dans des conditions hyper fauchées, mais aussi hyper libres. Il disait que l’énergie déployée au tournage allait se sentir à l’écran. Il y a dans le film une réflexion percutante sur la place qu’on occupe dans la société. J’ai l’impression que le « transclassisme » est le mal du siècle. Notre classe ne possède pas vraiment les codes de la

À LOUDA BEN SALAH-CAZANAS bourgeoisie, mais se montre parfois condescendante envers ceux qui ont moins d’argent, qui apprécient des choses que l’on rejette désormais. Si la littérature a traité ce sujet, le cinéma beaucoup moins. Or, je ne pense pas être seul à ressentir ces émotions-là. Malgré les difficultés, humour et bienveillance sont de mise… Je voulais combattre l’idée qui veut que les pauvres triment tout le jour durant. Si, comme Labidi, tu vis de magouilles, de combines illégales, et que tu n’en rigoles pas, tu te flingues. Et puis je crois beaucoup à l’amitié, au fait d’être ensemble. C’est grâce à ceux qui nous entourent qu’on s’en sort, et c’est d’ailleurs quelque chose que le « cinéma populaire » montre très bien.


2 8 AV R I L 1 9 9 6 , U N É V É N E M E N T B O U L E V E R S E L’ A U S T R A L I E .

CALEB LANDRY JONES

U N

F I L M

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JUSTIN KURZEL

© GOOD THING PRODUCTIONS

JUDY DAVIS ESSIE DAVIS ANTHONY LAPAGLIA

LE 11 MAI AU CINÉMA


Cinéma -----> Sorties du 23 mars au 4 mai

LA FEMME DU FOSSOYEUR SORTIE LE 27 AVRIL

Pour son premier long métrage, le jeune FinnoSomalien Khadar Ayderus Ahmed réalise un beau et délicat mélo social sur un couple et son enfant menacés par la maladie et la misère, présenté à la Semaine de la critique à Cannes l’an dernier. Guled (Omar Abdi), père de famille et mari aimant, est fossoyeur. Dès les premières secondes, nous le voyons enterrer des corps. Parfois, quand les dépouilles manquent, il lui faut attendre devant l’hôpital du quartier pauvre de Djibouti dans lequel il vit que de nouveaux décès aient lieu pour que l’argent

rentre. La transaction est aussi simple que ça : un corps, un tombeau. Fasciné par cette entreprise funéraire, Khadar Ayderus Ahmed a tricoté une fiction autour de cette pratique très répandue, notamment en Somalie. L’image inaugurale donne le ton, car Nasra (Yasmin Warsame), la femme de Guled, est atteinte d’une lourde maladie, et seule une opération extrêmement onéreuse pourrait la sauver… De cette mise en situation macabre, le cinéaste tire un film paradoxalement enveloppant. Sans occulter l’enjeu social de la misère dans laquelle vit cette famille, La Femme du fossoyeur se fait émouvant quand il assume sa part de mélo et qu’avec une grande sobriété de trait, avec cette légèreté mêlée de gravité des contes, il se consacre à l’étude sensible d’un bonheur conjugal intact, et plus largement à l’expérience du sentiment amoureux éprouvé ici par des personnages secondaires.

La Femme du fossoyeur de Khadar Ahmed, Orange Studio/Urban (1 h 22), sortie le 27 avril

MARILOU DUPONCHEL

DETROITERS SORTIE LE 4 MAI

Le documentaire du Français Andreï Schtakleff est une traversée mélancolique des paysages fantômes de Detroit, toujours habités par l’histoire des luttes sociales et pour les droits civiques, en compagnie de ses habitants, qui affirment leur combativité face au déclin. Andreï Schtakleff (La Montagne magique, 2015) explore l’histoire intime et politique de Detroit, qui fut le berceau de la Motown et fut autrefois réputée la capitale de l’automobile. Longs travellings sur les quartiers abandonnés, visite de maisons vides aux peintures délavées… Ce sont d’abord des images de cinéma qu’évoque la lente balade à laquelle nous invite le film : on reconnaît les espaces désaffectés d’Only Lovers Left Alive de Jim Jarmusch. Nos guides, des habitants souvent âgés, nous parlent de ces

ruines en les repeuplant de leurs souvenirs, en chargeant l’atmosphère de leur révolte. Schtakleff montre comment les politiques d’urbanisme et l’économie se sont intriquées pour défavoriser et exclure la communauté noire ouvrière à travers des pratiques édifiantes – comme celle des promoteurs immobiliers qui rachetaient à bas prix les maisons des Blancs pour les revendre très cher aux Noirs. L’histoire de la ville est alors mise en perspective avec celle des combats pour les droits civiques et syndicaux dans le contexte de désindustrialisation de la deuxième partie du xxe siècle. Mais le cinéaste insiste avec force sur la manière dont ceux qui sont restés poursuivent la lutte et finissent, malgré le manque d’aides publiques, par ranimer leur quartier. Detroiters d’Andreï Schtakleff, DHR/À Vif Cinémas (1 h 26), sortie le 4 mai

QUENTIN GROSSET

Des habitants de Detroit nous parlent de ces ruines en les repeuplant de leurs souvenirs. 70

no 187 – avril 2022


Sorties du 23 mars au 4 mai <---- Cinéma _CHIEN_NANTES_INOO_3C_vOK.qxp_Mise en page 1 15/02/2022 16:05 Page

GHOST SONG SORTIE LE 27 AVRIL

Entre chien et loup d’après Dogville de Lars von Trier un spectacle de Christiane Jatahy artiste associée

5 mars – 1er avril Berthier 17e

En s’intéressant à deux jeunes âmes esseulées de Houston, le cinéaste français Nicolas Peduzzi (lire p. 32) gratte les plaies d’un pays – les États-Unis – qui ne sait plus aimer ses enfants. À la lisière entre le documentaire et la fiction, ce film, qui fait la part belle à la musique, oscille entre la rage et l’abandon. Un McDonald’s, une sirène qui hulule au loin, et un autoradio qui crache le beat alangui du chopped and screwed, ce style de rap né ici, à Houston, au Texas,

et basé notamment sur un ralentissement outrancier du tempo. Dès ses premières secondes, Ghost Song plante tous les éléments de son décor. Bien plus qu’un cadre, la ville qui a enfanté Beyoncé et Travis Scott est à la fois une hydre et un trou noir qui menace d’aspirer ses habitants. Ce sont justement deux d’entre eux qui ont attiré la caméra de Nicolas Peduzzi : Will, un gosse de riches blanc rejeté par sa famille après la mort de son père ; et OMB Bloodbath, une rappeuse afro-américaine et ancienne cheffe de gang. Deux individus dans la vingtaine, qui confirment que ce n’est absolument pas le plus bel âge de la vie et semblent hésiter entre la résilience et la révolte. Nicolas Peduzzi découpe leur vie chaotique en petites saynètes toujours sur une ligne de crête entre le documentaire et la fiction. Mises bout à bout, celles-ci esquissent les maux d’une Amérique peuplée de fantômes, accro aux médi-

caments, plongée dans une spirale de violence de laquelle personne ne sait plus comment sortir, un pays qui ne s’est toujours pas remis des années de ségrégation. Les immenses autoroutes empruntées par le cinéaste pour passer d’un personnage à un autre dessinent des frontières infranchissables entre quartiers noirs et quartiers blancs. Et si les protagonistes partagent des addictions et le même espoir de s’en sortir, la solitude d’OMB Bloodbath ne croisera jamais celle de Will. De ces bas-fonds humides ne filtre qu’un motif d’espérance : la musique. Elle irrigue Ghost Song, offerte rageusement par ceux qui n’ont plus que cela pour s’exprimer, ou plaquée sur les lentes déambulations en voiture du réalisateur et de ses héros. Elle offre aussi parfois des instants magnifiques, comme lorsque Nicolas Peduzzi choisit d’insérer un requiem de Verdi sur un battle de rap. Dans une autre scène dantesque, Will improvise des accords de guitare devant son oncle, sorte de clown gominé qui rappelle les mafieux de Scorsese. Tous deux se mettent alors à régler leurs comptes en chantant. Dans Ghost Song, la musique n’adoucit pas les mœurs mais permet de se connecter aux autres. Au moins quelques minutes, avant que l’un des ouragans qui s’abattent régulièrement sur Houston ne vienne doucher les derniers rêves. Ghost Song de Nicolas Peduzzi, Les Alchimistes (1 h 16), sortie le 27 avril

Le Ciel de Nantes un spectacle de Christophe Honoré 8 mars – 3 avril Odéon 6e

Ils nous ont oubliés d’après La Plâtrière de Thomas Bernhard mise en scène Séverine Chavrier 12 – 27 avril Berthier 17e

theatre-odeon.eu

MARGAUX BARALON

avril 2022 – no 187

71


Cinéma -----> Sorties du 23 mars au 4 mai

IL BUCO SORTIE LE 27 AVRIL

Creusant le sillon d’un cinéma ultra sensoriel, à la croisée du documentaire et de la fiction, Michelangelo Frammartino transforme l’arrivée de jeunes spéléologues dans un village italien des années 1960 en élégie rurale, plongeant sa caméra dans les territoires les plus inaccessibles. Dès les premiers plans d’Il buco, c’est comme si le cinéaste revenait à l’endroit de son génial film Le quattro volte (2010) : même village isolé dans les montagnes italiennes, même attention au lyrisme naturel des décors, même lenteur hypnotique, même économie de personnages. Dans Il buco, des spéléologues ont installé leur campement dans la plaine où se trouve l’une des plus grandes cavités souterraines au monde. Leur exploration de cet abîme rocheux constitue le cœur

du film – un événement réellement survenu en 1961 – mais, ce qui intéresse le cinéaste, c’est à quel point cela met nos sens en éveil ; il s’agit d’habituer nos yeux à lire dans l’obscurité, à se fier au son d’objets qu’on y lance afin d’appréhender la profondeur. La division du film en deux segments parallèles (celui de la spéléologie dialoguant avec celui de la dégénérescence physique du berger du village) donne un éclairage inédit : qu’il s’agisse de la terre ou du corps humain, il est ici question de filmer la nature dans ce qu’elle a de plus intérieur. Frammartino lui-même s’inscrit en explorateur : il traque l’invisible – ou plutôt l’indicible – pour en transposer la grande beauté de cinéma. Il buco de Michelangelo Frammartino, Les Films du Losange (1 h 33), sortie le 27 avril

DAVID EZAN

Michelangelo Frammartino traque l’invisible pour en transposer la grande beauté de cinéma. LA COLLINE OÙ RUGISSENT LES LIONNES SORTIE LE 27 AVRIL

Âgée d’à peine 20 ans, l’actrice française née au Kosovo Luàna Bajrami, révélée par L’Heure de la sortie et Portrait de la jeune fille en feu, passe derrière la caméra avec un flamboyant récit d’émancipation féminine, présenté à la Quinzaine des réalisateurs lors du dernier Festival de Cannes. Dans une région reculée du Kosovo, trois jeunes filles se dressent face aux injonctions à mener une vie rangée, conforme à la reproduction sociale. De la même génération que la réalisatrice, elles refusent de se soumettre à ces schémas pour trouver leur propre vé-

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rité… La Colline où rugissent les lionnes est un essai prometteur sur la féminité conquérante, à mille lieues des figures consensuelles qui guettent les premiers films : tout passe dans le regard aussi aimant que vorace de la cinéaste. Densité des corps, dont la féminité est libérée de toute emprise esthétique, de tout artifice – pas de maquillage, pas de soutien-gorge. La jeune cinéaste les filme comme on filmerait l’ondulation des grands félins, prêts à bondir par instinct de survie. C’est qu’il s’agit bien, sur cette terre brûlée, de trouver la force de vivre : en rugissant en chœur, les filles transcendent l’ennui par la sororité et font de leur condition une fierté. Voilà un beau geste de la part d’une jeunesse qui a des choses à dire, Luàna Bajrami inventant trois amazones à son pays d’origine, éclairant d’une lumière quasi mystique les problématiques de sexisme et de misère sociale qui l’agitent.

La Colline où rugissent les lionnes de Luàna Bajrami, Le Pacte (1 h 23), sortie le 27 avril

no 187 – avril 2022

DAVID EZAN


PAR LA RÉALISATRICE DE LA FEMME DE MON FRÈRE

PATRICK HIVON

MONIA CHOKRI

un film de MONIA

NADIA TERESZKIEWICZ

CHOKRI

STEVE LAPLANTE

écrit par CATHERINE

LE 27 AVRIL

LÉGER


Cinéma -----> Sorties du 23 mars au 4 mai

PETITE LEÇON D’AMOUR SORTIE LE 4 MAI

Une promeneuse de chiens (Lætitia Dosch) fait équipe avec un prof de maths aigri (Pierre Deladonchamps) pour sauver une jeune fille du suicide. Avec humour et tendresse, la trop rare réalisatrice Ève Deboise nous embarque dans leur épopée parisienne. Paris, 11 heures. Julie, entre deux promenades avec son toutou, commande du champagne et un club sandwich dans un café. Dans un tas de copies abandonné à côté d’elle, elle pioche la lettre d’amour d’une élève adressée à son prof de maths dans laquelle celle-ci menace de se suicider s’il ne la contacte pas avant l’aube. Ni une ni deux : elle embarque sa coupette et l’homme morose dans une aventure d’une nuit pour la retrouver. Notre équipe improbable parcourt la ville en voi-

ture, surmonte les obstacles et fait des rencontres curieuses – comme une tortue qui leur indique magiquement la position de l’élève en détresse… Ève Deboise (dont le premier et jusqu’ici unique long métrage, Paradis perdu, est sorti il y a dix ans) construit son film comme une véritable épopée, insufflant du panache jusque dans les dialogues, littéraires et outranciers. Loin d’être héroïques, ses personnages se présentent d’abord en archétypes – lui, alcoolique et réactionnaire ; elle, farfelue et rêveuse – avant d’être magnifiés par le regard profondément tendre de la réalisatrice. Si elle les fait se vautrer, c’est pour mieux nous montrer la façon dont ils se relèvent. Plein de magie et d’humour, Petite leçon d’amour propose ainsi une vision pleine d’espoir du commun des mortels. Petite leçon d’amour d’Ève Deboise, KMBO (1 h 27), sortie le 4 mai

LUCIE LEGER

Ève Deboise insuffle du panache jusque dans les dialogues, littéraires et outranciers.

NITRAM SORTIE LE 4 MAI

S’attardant sur les dysfonctionnements qui ont mené à l’une des pires tueries de l’histoire australienne, Justin Kurzel mêle plaidoyer contre les armes à feu et portrait d’un jeune marginal campé par Caleb Landry Jones, Prix d’interprétation à Cannes. Au cœur des imposants paysages de la Tasmanie, le solitaire Nitram, marginal aux longs cheveux blonds incarné par l’impressionnant Caleb Landry Jones, vit chez ses parents et

74

s’avère inadapté à tout système social. Trouvant un salut éphémère auprès d’une héritière plus âgée avec qui il noue une relation intime, ce garçon instable et colérique finira par se procurer des armes à feu… Pour son cinquième long métrage (après Les Crimes de Snowtown, Macbeth, Le Gang Kelly et Assassin’s Creed), Justin Kurzel met en scène le parcours du trentenaire qui a commis en 1996 le massacre de Port Arthur, assassinant trente-cinq personnes. Un des objectifs du cinéaste est de dénoncer la facilité d’accès aux armes à feu en Australie, et la séquence dans laquelle Nitram achète tout ce qu’il désire dans une armurerie constitue le point de bascule narratif. Mais l’intérêt du film réside surtout dans le portrait d’un environnement familial dysfonctionnel où prend naissance la future tragédie, et dans les quelques moments où Nitram s’efforce d’injecter une joie illusoire à sa triste existence.

Nitram de Justin Kurzel, Ad Vitam (1 h 50), sortie le 4 mai

no 187 – avril 2022

DAMIEN LEBLANC


LES IDIOTS, 21 JUIN CINÉMA ET TANDEM PRÉSENTENT

MONDE

NOUS

AFFICHE : WILLIAM LABOURY

AURÉLIEN GABRIELLI

LOUISE CHEVILLOTTE

UN FILM DE

LOUDA BEN SALAH-CAZANAS

LE 20 AVRIL AU CINÉMA


Cinéma -----> Sorties du du 23 mars au 4 mai Tropique de la violence

Ad Vitam (1 h 39)

Tandem (1 h 32)

de Bouli Lanners

dr

MARS

23 Bruno Reidal Confession d’un meurtrier de Vincent Le Port

de Michael Bay Universal Pictures (2 h 17)

ta

Malavida

z

lire p. 40

En nous

de Régis Sauder

Icare

Apollo Film (1 h 37)

Bac Films (1 h 16)

de Carlo Vogele

c

lire p. 52

De nos frères blessés d’Hélier Cisterne

5 Le Monde d’hier

Alba Films (1 h 35)

Pyramide (1 h 29)

o

lire p. 54

En Égypte, un tour de magie transforme le patriarche d’une famille pauvre en poule. Son épouse doit alors élever seule leurs enfants dans une société patriarcale.

LES VALSEURS

PRÉSENTENT

comédie

drame

de Diastème

d Que m’est-il permis de Raphaël Girardot et Vincent Gaullier DHR/À Vif Cinémas (1 h 48)

o

Plumes

Retour à Reims (Fragments)

Dulac (1 h 52)

Jour2fête (1 h 23)

horreur

historique

3f

de Yukiko Sode

Nour Films (1 h 52)

Art House (2 h 05)

o Le Temps des secrets de Christophe Barratier Pathé (1 h 48)

super-héros

emilbalic.com Crédits non contractuels - Artwork affiche :

musical

SUSANNA NICCHIARELLI

AVEC

ROMOLA GARAI

ET

AU CINÉMA LE 4 MAI

voyage/road trip

Memento (1 h 27)

ressortie

76

d

no 187 – avril 2022

lire p. 58

En corps

de Cédric Klapisch StudioCanal (1 h 58)

3

lire p. 60

o

lire p. 60

de Claudine Bories et Patrice Chagnard

de Sylvie Audcoeur

PATRICK KENNEDY

de Kiro Russo Survivance (1 h 25)

Vedette

Une mère

lire p. 58

Le Grand Mouvement

Karin Viard impressionne dans le rôle d’une mère voulant venger son fils victime de l’agression mortelle d’un jeune qu’elle traque à sa sortie de prison, puis en réinsertion.

technologie

UN FILM DE

d

c4i

buddy movie

lire p. 56

Aristocrats

de François Busnel et Adrien Soland

catastrophe

féminisme

o

Seule la terre est éternelle

biopic

lire p. 56

de Jean-Gabriel Périot

d’Omar El Zohairy

fantastique

lire p. 40

d’espérer

sci-fi

thriller

lire p. 16

Le Dernier Témoignage de Luke Holland

d

lire p. 12 et 18

30

La Brigade

de Louis-Julien Petit

Shellac (1 h 39)

o

Une cuisinière douée (Audrey Lamy), contrainte d’accepter un poste de cantinière dans un foyer, découvre les conditions de vie de jeunes migrants.

Diaphana (1 h 35)

Capricci Films (1 h 41)

di

Rétrospective, quatre films

d

lire p. 64

Ambulance

Cochez les films que vous ne voulez pas manquer

Jacques Doillon Jeune cinéaste

de Manuel Schapira

MARS

CALENDRIER DES SORTIES

L’Ombre d’un mensonge

New Story (1 h 40)

dt


Sorties du 23 mars au 4 mai <---- Cinéma

AVRIL

Sony Pictures (1 h 48)

af1

comédie dramatique

guerre

aventure

Audition

animation

de Takashi Miike The Jokers/Les Bookmakers (1 h 55)

documentaire

zhtd

lire p. 10

famille

Vortex

de Benoît Delépine et Gustave Kervern

policier/enquête

de Gaspar Noé Wild Bunch (2 h 22)

Ad Vitam (1 h 48)

Les Bad Guys

espionnage

d

lire p. 6

lire p. 28 psychologie

A Chiara

de Pierre Perifel

de Jonas Carpignano

Universal Pictures (1 h 40)

5c1

Haut et Court (2 h 01)

d

lire p. 16

Contes du hasard et autres fantaisies

Allons enfants

de Ryūsuke Hamaguchi

de Thierry Demaizière et Alban Teurlai

Diaphana (2 h 01)

Le Pacte (1 h 50)

dr

enfant

lire p. 50

coming-of-age

western

o

lire p. 46

lire p. 62

Employé/patron

Sous l’aile des anges

Eurozoom (1 h 46)

Ed (1 h 34)

de Manuel Nieto Zas

dt

de Fabrice Du Welz The Jokers/Les Bookmakers (1 h 38)

t En Espagne, Nora, 15 ans, rencontre Libertad, la fille d’une employée de maison qui travaille dans sa famille, avec qui elle noue une amitié sur fond de tensions de classes.

Malakof f

La Revanche des crevettes pailletées

Les Animaux fantastiques 3 Les secrets de Dumbledore

de Cédric Le Gallo et Maxime Govare

de David Yates

Warner Bros. (2 h 20)

bdi

lire p. 62

Inexorable

de Payal Kapadia Norte (1 h 39)

o

Dans ce film qui évite le paternalisme, Luc (Alex Lutz), chanteur lyrique en deuil, anime un atelier de chant au sein d’une prison pour femmes.

lire p. 65

Dans cette allégorie sur l’enlisement du conflit israélo-palestinien, Sami, habitant de Jérusalem, revient dans le village arabe où il a grandi, mais ne peut plus repartir.

Et il y eut un matin d’Eran Kolirin

Pyramide (1 h 41)

d Quand elle abandonne ses études pour revenir à Beyrouth, les proches d’une jeune fille (Manal Issa) tentent de comprendre les raisons de sa dépression.

À l’ombre des filles d’Étienne Comar Ad Vitam (1 h 46)

cm Apples

Épicentre Films (1 h 44)

Bodega Films (1 h 30)

de Christos Nikou

Universal Pictures (1 h 53)

f1

lire p. 64

Toute une nuit sans savoir

Libertad

d

écologie/nature

d’A. J. Edwards

Dans ce thriller parano à l’ancienne, une jeune fille trouble (Alba Gaia Bellugi) vient fissurer le vernis d’un couple bien rangé (Benoît Poelvoorde et Mélanie Doutey).

de Clara Roquet

luttes sociales

D’APRÈS DEREK JARMAN BRUNO GESLIN CIE LA GRANDE MÊLÉE ME 20, JE 21 AVRIL 20H THÉÂTRE

3

AVRIL

En même temps

c

romance

Malakoff scène nationale Théâtre 71 Cinéma Marcel Pagnol Fabrique des arts 01 55 48 91 00 malakoffscenenationale.fr

AVRIL

6

Chroma

action

s c ène nationale

de Daniel Espinosa

Théâtre 71

13

Morbius

20

Un talent en or massif de Tom Gormican

Metropolitan FilmExport (1 h 45)

act

Face à la mer

My Favorite War

JHR Films/ Jour2fête (1 h 56)

Destiny Films (1 h 22)

d’Ilze Burkovska Jacobsen

d’Ely Dagher

d

cd avril 2022 – no 187

lire p. 8

5o

lire p. 16

77


Cinéma -----> Sorties du 23 mars au 4 mai

Dans ce film d’horreur français, une mère ignore les alertes de son fils, déjà victime par le passé d’un père violent, qui accuse son nouveau compagnon d’être un ogre.

I comete

de Pascal Tagnati New Story (2 h 07)

d

lire p. 66

Murina

Le Pacte (1 h 23)

3 de Marco Kreuzpaintner ARP Sélection (2 h 03)

pdt

Les Passagers de la nuit

Wayna Pitch (1 h 30)

Pyramide (1 h 51)

Qui à part nous de Jonás Trueba Arizona (3 h 40)

Downton Abbey II Une nouvelle ère de Simon Curtis

lire p. 67

Le Monde après nous

de Louda Ben Salah-Cazanas Tandem (1 h 28)

d

de Roger Michell,

Au xxe siècle au Portugal, Bela (intense João Luís Arrais), fils adoptif de marchands, est écartelé entre ses aspirations à la liberté et le poids de son héritage.

L’Enfant

de Marguerite de Hillerin et Félix Dutilloy-Liégeois Alfama Films (1 h 50)

de Martine Deyres

À Vif Cinémas (1 h 17)

de Monia Chokri

d

NEGATIV, SACREBLEU PRODUCTIONS ET BFILM PRÉSENTENT

Ce film d’animation nuancé conte l’histoire vraie d’une Tchèque qui, après avoir émigré à Kaboul pour épouser l’homme qu’elle aime, doit s’adapter aux traditions locales.

Diaphana (1 h 25)

L’Atelier d’Images (1 h 44)

lire p. 32

de Khadar Ahmed

d

d En 1983, un étudiant est battu à mort par la police. Le régime militaire tente d’étouffer l’affaire… Ce film haletant revient sur cet événement qui a soulevé la Pologne.

Survivant d’une mission dangereuse, le soldat Lafayette (Niels Schneider, sombre) veille sur ses amis revenus du combat, tentés par un trafic d’opium.

Les Alchimistes (1 h 16)

Sentinelle sud

Varsovie 83

UFO (1 h 36)

Memento (2 h 40)

de Jan P. Matuszynski

de Mathieu Gerault

lire p. 70

no 187 – avril 2022

dt

lire p. 74

de Ben Sharrock

5d

de Nicolas Peduzzi

lire p. 74

Dans cette tragicomédie à l’esthétique d’un Wes Anderson, un musicien syrien supporte mal son nouveau quotidien sur une île écossaise où il attend l’asile politique.

Limbo

lire p. 12 et 30

La Femme du fossoyeur

cr

Ma famille afghane

Ghost song

o

d d’Eve Deboise

de Michaela Pavlatova

Bac Films (1 h 27)

Ad Vitam (1 h 50)

KMBO (1 h 27)

© NEGATIV SACREBLEU PRODUCTIONS BFILM ČESKÁ TELEVIZE ALKAY ANIMATION PRAGUE GAO SHAN INNERVISION 2021

Babysitter

de Justin Kurzel

Pyramide (1 h 33)

ADAPTÉ DU ROMAN DE PETRA PROCHÁZKOVÁ

lire p. 72

Nitram

Petite leçon d’amour

de Panah Panahi

UN FILM DE MICHAELA PAVLÁTOVÁ

c

d

Hit the Road

ADAPTÉ DU ROMAN DE PETRA PROCHÁZKOVÁ SCÉNARIO DE IVAN ARSENJEV EN COLLABORATION AVEC YAËL GIOVANNA LÉVY MUSIQUE ORIGINALE EVGUENI A SACHA GALPERINE SUPERVISION DES DÉCORS VÁCLAV KREJČÍ DIRECTEUR D’ANIMATION MICHAELA TYLLEROVÁ MONTAGE EVŽENIE BRABCOVÁ SON NIELS BARLETTA RÉGIS DIEBOLD GREGORY VINCENT MATHIEU Z’GRAGGEN JAN ČENĚK PRODUCTEURS KATEŘINA ČERNÁ PETR OUKROPEC RON DYENS PETER BADAČ DIRECTION ARTISTIQUE ET RÉALISATION MICHAELA PAVLÁTOVÁ

lire p. 70

de Michelangelo Frammartino

En Iran, une famille haute en couleur sillonne les routes. Ce road trip au milieu de vastes étendues sauvages évoque ceux d’Abbas Kiarostami.

Orange Studio/Urban (1 h 22)

o

Les Films du Losange (1 h 33)

MA FAMILLE AFGHANE

di Les Heures heureuses

Dialectik (1 h 29)

dm

27

bcd

o Il buco

c

Pathé (1 h 36)

DHR/À Vif Cinémas (1 h 26)

de Paul Vecchiali

de Pascal Rabaté

lire p. 68

Detroiters

Pas… de quartier

Les Sans-dents

lire p. 36

d’Andreï Schtakleff

di

Jour2fête (1 h 25)

Dans cette élégante comédie british, un chauffeur de taxi inoffensif devient l’ennemi public numéro un après avoir dérobé un tableau de Goya à la National Gallery.

The Duke

Universal Pictures (2 h 06)

Une tribu vit dans une décharge à l’écart de la civilisation tandis que des policiers se mettent à leurs trousses. Une farce à la Abel et Gordon.

AVRIL

o

d

d

di

lire p. 66

de Mikhaël Hers

d’Elisabeth Vogler

The Jokers/Les Bookmakers (1 h 43)

d

04

Années 20

d’Arnaud Malherbe

KMBO (1 h 32)

lire p. 72

L’Affaire Collini

Ogre

d’Antoneta Alamat Kusijanović

78

de Luàna Bajrami

MAI

CALENDRIER DES SORTIES

La Colline où rugissent les lionnes

di


“STUPÉFIANT” LE MONDE “PASSIONNANT” LE PARISIEN “UN POÈME” LIBÉRATION “SUPERBE” TÉLÉRAMA


U G LE

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R O SS

P S TIE

O F E T A L

S E RM

EXTERMINEZ TOUTES CES BRUTES FILM

Après ses incroyables portraits de Patrice Lumumba (Lumumba, 2000) ou de James Baldwin (I Am Not Your Negro, 2016), le cinéaste haïtien Raoul Peck signe avec Exterminez toutes ces brutes une fresque monumentale. Pour nous, il revient sur les dessous de cette œuvre percutante, qui explore sept siècles de violences racistes. 80

Lors de la mise en ligne des quatre épisodes du film en février sur Arte, quelles réactions vous ont le plus marqué ? Il y a eu une réaction forte de la part des jeunes, qui m’ont dit que le film disait des choses qu’ils ont toujours pensées mais qu’ils n’ont jamais su exprimer. Une minorité m’a reproché d’aborder trop de thèmes, de faire des raccourcis, ou au contraire de ne pas aborder telle ou telle partie de l’histoire, comme l’esclavage avant l’Europe. Mais je ne fais rien d’autre que m’associer à des travaux sérieux et amener ma dose de vécu – et on ne peut pas me dire que mon vécu est faux. Je pense que c’est ce qui fait la force du film. Donc, au lieu d’essayer de

no 187 – avril 2022

me chercher des poux dans la tête, allez regarder de plus près cette histoire. Vous nous plongez dans sept siècles d’histoire mondiale, de violences et de désespoirs. C’est vertigineux. Quelle a été la ligne directrice du projet ? C’est vrai que, quand on voit le film en entier, on a l’impression que ça a été une masse de travail telle qu’il était difficile de s’en sortir, mais non. J’ai commencé par le livre de Sven Lindqvist [disparu en 2019, cet écrivain suédois, ami proche de Raoul Peck, est l’auteur du livre Exterminez toutes ces brutes, paru en 1992, ndlr], qui lui aussi est assez épais, mais compréhensible. Après Sven, j’ai senti

le besoin d’aller chercher Roxanne Dunbar-­ Ortiz [historienne américaine, autrice du livre An Indigenous Peoples’ History of the United States, paru aux États-Unis en 2014, ndlr]. Il était clair que je devais m’attaquer à ce gros morceau, à ce pays qui s’estime au centre de la démocratie, qui se croit jeune, de 200 ans seulement, qui s’est pensé comme un « nouveau monde », par rapport à la « vieille Europe ». L’idée, c’était de montrer que non, il n’y a pas eu de scission. C’est la continuité d’une Europe conquérante et impérialiste. Vous venez d’évoquer un des partis pris les plus audacieux du film : créer des ponts entre le massacre d’autochtones amérin-


DAMON ALBARN AVEC FATOUMATA DIAWARA

ABDERRAHMANE SISSAKO

LE VOL DU BOLI

Ce projet a été initialement conçu dans le cadre de la Saison Africa2020, avec le soutien de son Comité des mécènes

Illustration : Rokas Aleliunas – Direction artistique : Base Design – Licences N° L-R-21-4095 / L-R-21-4060 / L-R-21-4059

15 AVRIL → 8 MAI 2022


diens, l’esclavage aux États-Unis, la colonisation, la Shoah, notamment en bouleversant l’ordre chronologique. Pourquoi ce choix ? Ce que j’ai fait, c’est relier des choses qu’on a séparées d’une manière arbitraire. L’histoire, ce n’est pas que des dates, il faut chercher les constantes. On a tendance à la découper en tout petits morceaux, sans avoir de vision cohérente ni de recul. Les silences sont aussi très importants. Ce n’est pas parce qu’on n’a pas raconté quelque chose que ça n’existe pas. Mon travail a été de déterrer ces silences, de montrer les autres points de vue, en parallèle à une lecture eurocentrée. Vous combinez prises de vue réelles, séquences animées, cartes et panneaux explicatifs… Qu’est-ce que cette hybridation formelle vous a permis d’exprimer ? Là encore, c’était très organique. Je n’existe pas en termes d’archives, de photos, le cinéma n’a pas raconté mon histoire. Je me sers de tout ce qui me tombe sous la main pour le faire. J’utilise tout ce que le cinéma m’offre techniquement. Toutes les archives photographiques que je peux trouver aussi. J’ai utilisé la plupart des photos disponibles du massacre de Wounded Knee [le 29 décembre 1890, dans le Dakota du Sud, cent cinquante à trois cents Amérindiens ont été tués par l’armée des États-Unis, ndlr] par exemple, mais pour la Piste des larmes [le déplacement forcé de peuples amérindiens par les États-Unis, entre 1831 et 1838, ndlr], on n’a rien. Donc j’ai eu l’idée de faire des séquences animées pour faire passer l’émotion. Je ne voulais pas avoir un discours froid, je voulais que ce soit viscéral, parce qu’il s’agit de vraies vies. Vous injectez de la fiction dans tout ça, notamment avec le personnage joué par Josh Hartnett, qui catalyse toute la violence du suprémacisme blanc. On a l’impression que la fiction vous a permis, non

plus de combler un vide, mais de contrer les récits dominants. Oui, c’est ça. Tout ce qu’il y a dans le film est vrai. La fiction est vraie, dans son contenu. J’ai été ébranlé par des journaux d’explorateurs, d’aventuriers, d’officiers qui racontent leur parcours colonial et je voulais faire passer ces récits autrement. C’est comme quand je transforme les jeunes esclaves noirs en enfants blancs. Ça force le spectateur à se poser la question de l’identification, et ça c’est important. J’ai eu des retours de gens qui ont été choqués par ça. C’est fait exprès. Je dois jouer avec la perception des autres pour faire comprendre mon point de vue. Il y a aussi des extraits de films hollywoodiens glaçants, qui témoignent d’une vision complètement erronée de l’histoire des États-Unis. Quel rôle le cinéma joue-t-il dans la mystification historique ? Le cinéma américain, en gros, c’est un cinéma qui vous réconcilie avec le système, avec le capitalisme. Quand on voit Gene Kelly danser dans un musée anthropologique, se moquer des autochtones [dans Un jour à New York de Stanley Donen, sorti en 1950, ndlr]… Bon, c’est un music-hall, donc on rigole, c’est drôle. Et puis après on réfléchit et on se dit qu’il s’agit d’êtres humains, de vrais costumes de l’époque, qui étaient précieux pour ces gens-là. Là, ça vous met un coup. C’est le rôle aussi de mon film, forcer le spectateur à questionner cette perspective. Aussi bien dans I Am Not Your Negro qu’ici, je déconstruis cette image hollywoodienne. Dans le film, les femmes, malgré leur statut de victimes, imposent une certaine majestuosité. C’était important pour vous de leur donner une telle épaisseur ? J’évite de les montrer en victimes. Par exemple, quand je montre des photos coloniales de femmes aux seins nus, je ne choisis que celles où elles regardent l’objectif.

Vous avez été professeur à la Tisch School of the Arts de l’université de New York, puis avez présidé La Fémis de 2010 à 2019. Comment percevez-vous les récentes attaques dénonçant un prétendu « islamo-­ gauchisme » à l’université en France ? C’est un combat d’arrière-garde. C’est comme quand on critique le fait que des féministes décident de faire des réunions seules… Tous les mouvements ont commencé comme ça. Vous ne pouvez pas demander à des gens qui essaient de comprendre dans quelle situation ils sont de se confronter à des gens susceptibles de leur faire la leçon. Vous préparez un long métrage sur Frantz Fanon. Pouvez-vous nous en dire un peu plus sur ce projet ? Le film s’intéresse aux derniers jours de Fanon à l’hôpital psychiatrique de Blida,

en Algérie. Il vient de recevoir son premier poste, il a 28 ans. Il se rend compte que les méthodes employées sont mal adaptées et il commence à révolutionner les modes de traitement. Pendant ce temps, l’Algérie est en train de se déchirer, et il doit soigner aussi bien les torturés que les bourreaux. Ça lui permet de développer une théorie sur la violence. Et, à la fin de ce parcours, il décide de prendre position et rejoint le FLN. C’est basé là aussi sur des histoires vraies, et c’est bouleversant. Exterminez toutes ces brutes de Raoul Peck, jusqu’au 31 mai sur Arte.tv

PROPOS RECUEILLIS PAR JOSÉPHINE LEROY

© Pamela Littky

© BBC – Sister Pictures – Anika Molnar

Les sorties du mois

BRIGADE MOBILE

BETTER THINGS

THIS IS GOING TO HURT

Série, en mai sur Arte.tv

Série, saison 5 sur Apple TV+

Série, le 31 mars sur Apple TV+

La fiction française s’attaque avec brio au faux documentaire façon The Office en suivant Audrey et Lily au volant d’un camping-car de la gendarmerie mobile, sur fond de fait divers sordide. Une courte série cocréée et interprétée par les géniales Marie Lelong et Louise Massin (Loulou, HP) et réalisée par Fanny Sidney (Dix pour cent, Jeune & Golri). • NORA BOUAZZOUNI

La cinquième saison de cette fine dramédie sur le quotidien d’une actrice célibataire, de ses trois filles et de sa mère sera la dernière. Crise de la cinquantaine ou d’adolescence, (re)découverte de sa sexualité, parentalité, âgisme, ex toxiques… Réjouissons-nous qu’une série ait pu raconter, sans tabou, la multiplicité de ces expériences de femmes. • N. B.

Essoré par ses interminables vacations à l’hôpital et hanté par l’accouchement délicat d’une patiente qu’il n’a pas prise au sérieux, Ben Whishaw (London Spy, A Very English Scandal) brille en gynécologue obstétricien qui frise la dépression nerveuse, dans cette minisérie sombre mais drôle, adaptée des mémoires d’un médecin devenu… scénariste de séries. • N. B.

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texte Claudine Galea mise en scène Stanislas Nordey 15 mars – 9 avril 2022

conception et mise en scène Oriol Broggi 16 mars – 10 avril 2022 spectacle en catalan et en italien surtitré en français

texte et mise en scène Krzysztof Warlikowski d’après L’Odyssée d’Homère et les romans Le Roi de cœur et Roman pour Hollywood d’Hanna Krall

12 – 21 mai 2022 spectacle en polonais surtitré en français et en anglais

au Monfort Théâtre

Ceux qui vont mieux de et par Sébastien Barrier 24 mars – 2 avril 2022


PROCÈS DE JEANNE D’ARC FILM

Jeanne d’Arc (Florence Delay, connue plus tard pour être la voix off si reconnaissable de Sans soleil de Chris Marker) apparaît d’abord de dos, couverte de noir. Dès le début du film, Robert Bresson pose l’héroïne comme une énigme. Certains vont se rattacher à sa parole, d’autres condamner celle-ci sans même l’écouter ; une affaire de croyance. Le motif de son procès est alors approché par le cinéaste de la manière la plus sèche et la plus dépouillée possible. En longue focale, la silhouette de l’accusée, seule contre tous, se détache de l’assemblée. En contrechamp, l’évêque Pierre Cauchon (Jean-Claude Fourneau) instruit le procès en hérésie entouré de ses pairs. Quelquefois, Jeanne adresse des regards entendus au prêtre Jean Massieu, qui la conseille par ses silences. La mise en scène, aussi minimaliste soit-elle, permet de donner

© mk2 films

écho au texte des dialogues, dits avec la raideur des fameux « modèles » bressoniens, et écrits en se basant sur des documents historiques relatifs au procès. Dans la tirade déterminée de la guerrière s’entend alors peut-être ce que revêt la foi pour Bresson : par exemple lorsque Jeanne avance que, si elle dit la vérité, elle ne dira pas tout pour autant – on peut la croire avec ferveur, mais il y aura évidemment toujours cette part cachée, cette hésitation, ce mystère. Bresson semble trouver de la beauté dans cette mystique-là, à laquelle il oppose l’esprit pétri de certitudes, corporatiste et étriqué, des gens d’Église qui ne veulent pas l’entendre lorsqu’elle leur affirme avec aplomb que des saints lui ont demandé de combattre. Dans la seconde partie du film, où le procès se joue à huis clos – car, en public, il créait des dissensions entre les diocèses –, Bresson aborde à travers l’héroïne la question de la chasses aux sorcières. Une caméra subjective matérialise le regard d’hommes rustres qui, ne pouvant assister à l’audience, se placent derrière la porte et, à travers un trou de serrure, cernent Jeanne d’Arc comme leur bouc émissaire, tout en éructant hors champ des menaces de viols et de bûcher. Le cinéaste ne cesse alors d’insister sur les regards frondeurs et émancipateurs que Jeanne d’Arc, pas dupe sur son sort, leur adresse en retour. du 28 avril au 5 mai sur mk2curiosity.com, gratuit

QUENTIN GROSSET © mk2 films

Parmi les grands films sur Jeanne d’Arc, il y a eu le diptyque « en-chanté » de Bruno Dumont ou, plus anciennement, la version tout en larmes de Dreyer. Mais le plus beau et le plus simple reste celui de Robert Bresson, centré sur son procès. Cinéaste catholique, il trouvait à travers un dispositif solennel matière à méditer sur la foi et le doute.

© Vincent Le Port

© mk2

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© No Films School

La sélection mk2 Curiosity

ROUGES. HISTOIRES DE COULEURS

LA MARCHE DE PARIS À BREST

QUELQU’UN D’EXTRAORDINAIRE

de mk2 Curiosity (2022) à partir du 24 mars sur mk2curiosity.com, gratuit

de Vincent Le Port (2021, 7 min, France) du 24 au 31 mars sur mk2curiosity.com, gratuit

de Monia Chokri (2013, 30 min, Québec) du 21 au 28 avril sur mk2curiosity.com, gratuit

Peut-on imaginer une couleur qui n’existe pas ? Pourquoi a-­t-on une couleur préférée ? Cette série d’entretiens signée mk2 Curiosity plonge dans le mystère des teintes. Une odyssée chromatique avec le rouge… pour fil rouge. Avec entre autres les spécialistes Michel Pastoureau, Annie Mollard-Desfour et Bernard Valeur. • ÉTIENNE ROUILLON

À l’occasion de la sortie de Bruno Reidal. Confession d’un meurtrier (lire p. 18), découvrez ce remake d’un film allemand de 1927. Reprenant le dispositif d’une marche cinématographique, Vincent Le Port filme un mois durant son trajet de Paris à Brest. Une certitude naît devant ces images : chaque fragment de mémoire contient un film bien vivant. • JULES BRUSSEL

Plein d’audace, le premier court métrage de Monia Chokri en dit long sur la façon dont ses rôles continuent de l’habiter. En mettant en scène la violente dispute d’un groupe de copines trentenaires, Chokri nous offre une palette d’interprétations tragicomiques jouissives. À ne pas rater avant Babysitter, son deuxième long métrage, en salles le 27 avril (lire p. 30). • J. B.

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le cinéma des grandes surfaces : utopie et destruction

23 mars → 30 avril 2022

forumdesimages.fr

Design graphique : ABM Studio – Visuel : Supergrave © 2007 Columbia Pic tures Industries / Nocturama © Collection Christophel / Scanners © Capricci

Ça va faire MALL


Découvrez nos conférences, débats, cinéma clubs à retrouver dans les salles mk2

Photo Pascal Ito © Flammarion

SOPHIE GALABRU « Il existe un droit à la colère. »

Société Que faire de nos colères ? Dans un essai émancipateur et stimulant, Le Visage de nos colères (Flammarion), la philosophe Sophie Galabru, invitée du mk2 Institut, propose un nouveau regard sur une émotion incontournable de notre existence, mais largement redoutée. Et si cet affect était en réalité la clé de notre vitalité ? Rencontre. Comment définir la colère ? Elle est parfois associée, à tort, à la haine, un sentiment qui s’inscrit dans la durée et qui est une volonté de détruire ou de nier l’autre. Elle peut aussi être vue, bien souvent chez les femmes, comme de l’hystérie, qui est en réalité un mouvement de dépossession de soi. On la confond également avec le caprice, chez les enfants notamment. Or, la colère n’est pas la volonté de dominer autrui, de le faire plier à nos désirs, mais plutôt d’envisager et de reconnaître l’autre. Elle est une ressource de notre corps pour repousser une menace, conjurer une offense, voire lutter contre une injustice. C’est un affect qui, bien que physique, peut perdre de sa spontanéité,

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dans une société et une culture qui nous la désapprennent largement. Pourquoi cette colère est-elle discréditée voire désavouée ? Il y a tout d’abord des raisons philosophiques et religieuses. On peut remonter à Socrate puis au rationalisme, en tout cas à une pensée qui distingue l’esprit du corps, considérant que ce dernier aurait des influences parasites sur un esprit calme et lumineux. En associant la raison à la maîtrise de soi, la colère est alors perçue comme une sortie de route. La religion a elle aussi condamné la colère comme une preuve d’insoumission et d’orgueil contre Dieu. Aujourd’hui, dans notre société sécularisée mais néolibérale qui met l’accent sur la consommation et la séduction, la colère apparaît plutôt comme une attaque au désir : on la culpabilise, car colérer n’est pas sexy. Il suffit de regarder l’injonction à la cool attitude en entreprise ou le foisonnement des livres de développement personnel et des défouloirs comme la méditation ou le sport. Mais ces injonctions culturelles et sociales se retrouvent aussi réunies dès l’enfance où l’on nous apprend à être sage et plaisant pour le monde des adultes. L’autocensure prend ensuite le relais. Nous avons intégré les discours reçus, qu’ils soient théologiques, philosophiques, sociaux ou psychanalytiques. Car être en colère c’est renoncer à une vision idéalisée de soi, des autres et du monde. C’est accepter que l’autre puisse être décevant ou que l’on est temporairement une victime. Que permet la colère lorsqu’on la fait exister ? De marquer de nouveau son territoire, en nous permettant d’exprimer ce qui ne va pas

– la colère demande aux autres de se positionner. Mais elle est aussi et surtout une vraie ressource pour se créer soi-même. Oser s’énerver nous révèle à nous-mêmes. Nous comprenons qui nous sommes, ce que nous voulons être, quelles sont nos valeurs. C’est un moteur puissant. Certains artistes l’ont bien compris : la colère devient chez eux un moteur de recréation d’eux-mêmes et une façon de se révéler aux autres. Chez Niki de Saint Phalle, Édouard Louis, Ken Loach… la colère est fertile, car elle est acte de résistance face au réel mais aussi acte de création. Si la colère peut être l’apanage de certains artistes, reste-t-elle un privilège ? Il existe un droit à la colère. On l’accepte pour ceux perçus comme conquérants, dominants ou en qui l’on a confiance. Mais elle est choquante ou gênante quand elle provient de personnes réellement opprimées et blessées : les invisibles, les maltraités, ceux qui laissent apparaître, en creux, leur souffrance, ou ceux qui sont gauches dans la manière de l’exprimer. Car ils inquiètent ou mettent mal à l’aise : comment accueillir la colère des autres quand on ne sait parfois pas accueillir la nôtre ? On peut aussi avoir peur qu’ils délirent ou qu’ils dérapent dans une animalité grossière. Dans les faits, c’est une émotion déclassée quand elle provient de personnes dont on considère qu’elles sont plus proches de leur corps, de leur sensibilité que de la raison : les enfants, les classes populaires et les femmes. Mais en réalité, ceux qui savent s’énerver font preuve de sensibilité et de générosité. Aristote, qui est l’un des rares à défendre cette émotion, appelait la vertu de se mettre en colère la « douceur ». Il s’agissait selon lui de tenir le

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juste milieu entre un laxisme passif et la dureté d’un cœur de pierre. Car ceux qui osent être en colère ont des valeurs, un sens de la justice à défendre. Ils accueillent l’autre avec des exigences et avec espoir. On ne se met pas en colère contre des gens que nous n’estimons pas. Comment faire pour réhabiliter cette colère ? L’enjeu est de l’approfondir, de l’assumer, pour aller au plus loin et l’exprimer avec justesse, sans se tromper de cible. Il est ensuite compliqué de lui donner un programme spécifique, sur le plan intime principalement. Chacun doit le faire pour soi. Cela peut passer par le dialogue conflictuel, mais ce n’est pas forcément un cri ou un haussement de ton. Cela peut aussi être un silence, une rupture. Lorsque Adèle Haenel quitte la salle des César [en 2020, après l’attribution du César du meilleur réalisateur à Roman Polanski, ndlr], son refus de la situation ne passe pas par des mots. Sur un plan politique, la colère passe davantage par les manifestations, les désobéissances civiles, les luttes syndicales voire armées. Au fond, même si la colère est parfois mal exprimée, elle manifeste toujours un fond juste, car elle reste un message signifiant du corps. « La boîte à idées », avec Sophie Galabru, le 4 avril à 19 h 30 au mk2 Bibliothèque, gratuit, inscription sur mk2.com • Le Visage de nos colères de Sophie Galabru (Flammarion, 320 p., 20,90 €) PROPOS RECUEILLIS PAR JOSÉPHINE DUMOULIN


Société DAVID CHAVALARIAS

En quoi les Big Tech (Google, Apple, Facebook, Amazon) menacent-elles la démocratie ? Ces entreprises déploient des infrastructures numériques toutes librement basées sur la vente de nos données. Elles peuvent ainsi nous vendre du Coca-Cola, des vêtements, mais aussi vendre nos opinions aux hommes politiques. Et là, le cercle vicieux commence : en ayant désormais une vision globale sur ce qui se passe dans la société, ces derniers ont plus de chance d’être élus puis de gérer la régulation de ces entreprises qui créent elles-mêmes les règles du jeu. Pendant ce temps, les citoyens, eux, n’ont pas de vision globale. Et les lois ne parviennent pas à rattraper leur retard. Elles évoluent sur une temporalité longue, quand depuis quinze-vingt ans le numérique se déploie dans des temps très courts. Votre livre met en avant l’émergence, grâce au numérique, d’un mouvement politique dangereux pour nos systèmes politiques, l’alt-right. Il s’agit d’une mouvance d’extrême droite qui prend ses racines dans le suprématisme blanc américain. Elle a massivement soutenu Donald Trump et a tendance à s’internationaliser : des groupuscules nationalistes de différents pays se connectent entre eux sur Internet et se coordonnent pour faire avancer leur cause lors des élections. Leur but : créer de la confusion idéologique et pousser leurs thèmes de prédilection : la peur de l’étranger, le « grand remplacement »… La France est-elle déjà dans le collimateur de cette alt-right ? Oui. Par exemple, en 2017, des membres de l’alt-right ont poussé avec certains Français la candidature de Marine Le Pen. Il y a eu aussi les MacronLeaks, la fuite de mails dits compromettants sur le candidat deux jours avant le se-

© D. R.

Chercheur au CNRS, David Chavalarias est invité du mk2 Institut durant l’entre-deux tours pour analyser la présidentielle avec Clément Viktorovitch. Il publie Toxic Data (Flammarion), un manuel scientifique et concret pour une prise de conscience des dangers du numérique et de son influence sur nos vies et nos démocraties. cond tour. Aujourd’hui, ces comptes sont encore actifs et se déploient autour d’Éric Zemmour et de Florian Philippot. Sur le long terme, ils diffusent des fausses informations qui s’amplifient au fur et à mesure qu’on approche d’une élection. Cela peut faire basculer jusqu’à 3 ou 4 % des électeurs, ce qui est parfois suffisant pour gagner. Comment le développement de ces fausses informations révèle-t-il que le numérique est une révolution industrielle, politique, mais aussi plus largement cognitive ? Les contenus numériques, qui sont souvent de l’image et de la vidéo, proposent des arguments rationnels, mais aussi très souvent émotionnels. Eux ne relèvent pas du tout du raisonnement logique et peuvent avoir un impact dans le réel. Quand on visionne des contenus à forte valeur émotionnelle, sur TikTok par exemple, on induit des réactions émotionnelles dans le cerveau pour plus tard. Comme le personnage d’Orange mécanique à qui on induit la phobie de la Symphonie no 9 de Beethoven en le contraignant à visionner des films ultra violents avec cette musique, on peut par exemple induire la phobie d’Emmanuel Macron. Par ailleurs, on habitue le cerveau aux formats courts. Depuis environ un an, la plupart des vidéos sur Internet sont coupées ou rendues instables avec des zooms et des dézooms. C’est une technique qui force le cerveau à être en permanence stimulé. On s’y habitue et un plan qui n’est pas intrinsèquement ennuyant le devient. Alors on zappe. Autre ruse psychologique que l’on connaît bien : le scroll infini pour éviter le FOMO [pour « fear of missing out », un acronyme traduisant l’anxiété qui pousse à rester connecté pour ne pas manquer un événement, ndlr]. Au bout d’une heure de visionnage, notre cerveau conscient n’a peut-être pas retenu

grand-chose, mais le cerveau émotionnel, lui, oui. Il a ingéré une connaissance qu’il ne peut pas forcément expliciter mais qu’il peut mettre en œuvre au quotidien implicitement. Comment pouvons-nous nous protéger de ces évolutions technologiques ? Évidemment, on peut avoir une politique de régulation économique beaucoup plus forte, au détriment de la libre concurrence. Mais il y aura forcément un décalage, le temps de faire voter une loi. On peut aussi mettre en place des espaces publics numériques qui répondent à nos besoins plutôt qu’à des besoins économiques. Certes, la Russie et la Chine ont nationalisé leurs réseaux sociaux pour de mauvaises raisons, mais c’est dire la dimension stratégique de cette souveraineté numérique. Celle-ci peut être gouvernée par des objectifs citoyens qui garantissent la vie privée. Par ailleurs, nous pourrions être beaucoup plus éduqués aux évolutions d’Internet. Car ces nouvelles technologies ne sont ni bonnes ni mauvaises en soi. Ce qui est problématique, c’est la manière dont les gens se les approprient. Si on est éduqué à savoir ce qu’il faut diffuser sur Internet, il y a beaucoup moins de possibilités d’en être atteint ensuite. « Analyser la présidentielle avec Clément Viktorovitch et David Chavalarias », le 12 avril à 20 h au mk2 Bibliothèque • Toxic Data. Comment les réseaux manipulent nos opinions de David Chavalarias (Flammarion, 300 p., 19 €)

“LE QUINTETTE IRLANDAIS RÉACTIVE SON PUNK/ROCK FRACASSÉ ET BRÛLÉ PAR LA MÉLANCOLIE.” — LES INROCKS DISPONIBLE LE 22 AVRIL

• PROPOS RECUEILLIS PAR JOSÉPHINE DUMOULIN

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CE MOIS-CI CHEZ MK2

---> JUSQU’AU 11 MAI

---> VENDREDI 1 erAVRIL

---> DIMANCHE 10 AVRIL

---> MARDI 19 AVRIL

MK2 BOUT’CHOU Pour les enfants de 2 à 4 ans : Le Grand Jour du lièvre et P’tites histoires au clair de lune. > mk2 Bibliothèque, mk2 Gambetta, mk2 Bastille (côté Beaumarchais) et mk2 Quai de Seine, les samedis et dimanches matin

DARKISSIME Dark Water de Hideo Nakata. > mk2 Bibliothèque à 22 h

VOTRE CERVEAU VOUS JOUE DES TOURS AVEC ALBERT MOUKHEIBER « Peut-on réellement apprendre à mieux raisonner ? » > mk2 Bibliothèque, à 11 h

L’HEURE SAUVAGE : REPENSER NOTRE RELATION AU VIVANT « Apprendre à voir autrement le vivant » avec l’historienne de l’art Estelle Zhong Mengual. > mk2 Bibliothèque, à 20 h

VENEZ PARCOURIR L’UNIVERS AVEC CHRISTOPHE GALFARD « Les grands mystères du cosmos. » > mk2 Odéon (côté St Germain), à 11 h L’ART DANS LE PRÉTOIRE « Street art : de l’art de courir vite. » > mk2 Bastille (côté Fg St Antoine), à 11 h

---> JEUDI 21 AVRIL

MK2 JUNIOR À partir de 5 ans : Les Aristochats ; La Petite Sirène ; La Belle et la Bête ; Aladdin. > mk2 Bibliothèque, mk2 Gambetta, mk2 Quai de Loire, les samedis et dimanches matin

---> JEUDI 24 MARS CINÉ CLUB DEMOISELLES D’HORREUR A girl walks home alone at night d’Ana Lily Amirpour. > mk2 Bibliothèque, à 20 h CYCLE MICHEL PASTOUREAU « La couleur en noir et blanc. » Conférence suivie de la projection du Ruban blanc de Michael Haneke. > mk2 Nation, à 20 h UNE HISTOIRE DE L’ART « Le Cubisme. » > mk2 Beaubourg, à 20 h

---> VENDREDI 25 MARS DARKISSIME Ring de Hideo Nakata. > mk2 Bibliothèque à 22 h

---> SAMEDI 26 MARS JAPANIME MANIA Le Voyage de Chihiro de Hayao Miyazaki. > mk2 Parnasse, en fin d’après-midi

---> DIMANCHE 27 MARS 1 HEURE, 1 MYTHE EN FAMILLE « Cléopâtre. » > mk2 Quai de Loire, à 11 h CULTISSIME ! Les Moissons du ciel de Terrence Malick. > mk2 Gambetta 1 HEURE, 1 MYTHE EN FAMILLE « Hermès. » > mk2 Bibliothèque (entrée BnF), à 14 h JAPANIME MANIA Le Château ambulant de Hayao Miyazaki. > mk2 Bibliothèque (entrée BnF), en fin d’après-midi

---> LUNDI 28 MARS LUNDIS PHILO DE CHARLES PÉPIN « Peut-on vivre sans idéal ? » Avec Alexandre Lacroix. > mk2 Odéon (côté St Germain), à 18 h 30

---> MARDI 29 MARS 1 HEURE, 1 QUARTIER DE PARIS « Les Gobelins et la Butte-aux-Cailles. » > mk2 Nation, à 12 h 30 LE CINÉMA : FACE À FACE AVEC LE MONDE « Grandes causes, grands discours, grand écran. » Séance suivie de la projection de Coup pour coup de Marin Karmitz. > mk2 Odéon (côté St Michel), à 20 h L’HEURE SAUVAGE : REPENSER NOTRE RELATION AU VIVANT « Être un chêne », avec Laurent Tillon, responsable biodiversité de l’O.N.F. > mk2 Bibliothèque, à 20 h

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---> SAMEDI 2 AVRIL 1 HEURE, 1 MYTHE EN FAMILLE « La lutte de Gorgone Méduse et Persée. » > mk2 Nation, à 11 h CULTURE POP ET PSYCHIATRIE « Soigner les addictions : et si Amy avait dit oui à la rehab. » > mk2 Beaubourg, à 11 h L’ÉCOLOGIE RACONTÉE AUX ENFANTS « Comprendre le climat » avec Cécile Guibert Brussel. > mk2 Bibliothèque, à 11 h. JAPANIME MANIA Le Royaume des chats de Hiroyuki Morita. > mk2 Parnasse, en fin d’après-midi

---> DIMANCHE 3 AVRIL CULTISSIME ! Gladiator de Ridley Scott. > mk2 Gambetta JAPANIME MANIA Les Contes de Terremer de Gorō Miyazaki. > mk2 Bibliothèque (entrée BnF), en fin d’après-midi

---> LUNDI 4 AVRIL LUNDIS PHILO DE CHARLES PÉPIN « Pourquoi donc vouloir ordonner le chaos ? » > mk2 Odéon (côté St Germain), à 18 h 30 LA BOÎTE À IDÉES Discussion avec la philosophe Sophie Galabru. > mk2 Bibliothèque, à 19 h 30

---> MARDI 5 AVRIL 1 HEURE, 1 QUARTIER DE PARIS « Les Grands Boulevards. » > mk2 Nation, à 12 h 30 L’HEURE SAUVAGE : REPENSER NOTRE RELATION AU VIVANT « Manchots et autres récits océaniques » avec l’océanographe David Grémillet. > mk2 Bibliothèque, à 20 h. LE CINÉMA : FACE À FACE AVEC LE MONDE « L’autre : quand le cinéma interroge notre identité. » Séance suivie de la projection de Eraserhead de David Lynch. > mk2 Odéon (côté St Michel) à 20 h

---> JEUDI 7 AVRIL UNE HISTOIRE DE L’ART « L’Expressionnisme. » > mk2 Beaubourg, à 20 h

---> VENDREDI 8 AVRIL

CULTISSIME ! Les Fils de l’homme d’Alfonso Cuarón. > mk2 Gambetta JAPANIME MANIA Ponyo sur la falaise de Hayao Miyazaki. > mk2 Bibliothèque (entrée BnF), en fin d’après-midi

---> LUNDI 11 AVRIL LUNDIS PHILO DE CHARLES PÉPIN « Une éducation réussie est-elle possible ? » Avec David Djaïz. > mk2 Odéon (côté St Germain), à 18 h 30 SCIENCES SOCIALES ET CINÉMA « L’innocence face à l’âpreté de l’immigration. » Projection de Los lobos de Samuel Kishi Leopo, discuté par Nancy Green, directrice d’études à l’EHESS (centre de recherches historiques). > mk2 Bibliothèque, à 19 h 45 ACID POP « Les personnages peuvent-ils être aussi les auteurs d’une fiction ? » Projection des Graines que l’on sème, avec Nathan Nicholovitch et Marie-Pierre Brêtas. > mk2 Quai de Seine, à 20 h

---> MARDI 12 AVRIL ANALYSER LA PRÉSIDENTIELLE Conférence avec Clément Viktorovitch, politologue, chroniqueur à Franceinfo et Clique, et David Chavalarias, chercheur au CNRS et spécialiste des big data. > mk2 Bibliothèque, à 20 h LE CINÉMA : FACE À FACE AVEC LE MONDE « La révolte à l’écran : du combat individuel au combat collectif. » Séance suivie de la projection de Milou en mai de Louis Malle. > mk2 Odéon (côté St Michel), à 20 h

---> JEUDI 14 AVRIL CINÉ CLUB DEMOISELLES D’HORREUR Ring de Hideo Nakata. > mk2 Bibliothèque à 20 h UNE HISTOIRE DE L’ART « Le Futurisme. » > mk2 Beaubourg, à 20 h

---> VENDREDI 15 AVRIL DARKISSIME Audition de Takashi Miike. > mk2 Bibliothèque à 22 h

---> SAMEDI 16 AVRIL

DARKISSIME

Audition de Takashi Miike. > mk2 Bibliothèque à 22 h

JAPANIME MANIA Les Contes de Terremer de Gorō Miyazaki. > mk2 Parnasse, en fin d’après-midi

---> SAMEDI 9 AVRIL

---> DIMANCHE 17 AVRIL

VENEZ PARCOURIR L’UNIVERS AVEC CHRISTOPHE GALFARD « Les grands mystères du cosmos. » > mk2 Quai de Loire, à 11 h

CULTISSIME ! Robin des Bois de Ridley Scott. > mk2 Gambetta

JAPANIME MANIA Le Château ambulant de Hayao Miyazaki. > mk2 Parnasse, en fin d’après-midi

JAPANIME MANIA Arrietty. Le petit monde des chapardeurs de Hiromasa Yonebayashi. > mk2 Bibliothèque (entrée BnF), en fin d’après-midi

no 187 – avril 2022

UNE HISTOIRE DE L’ART « Naissance des abstractions. » > mk2 Beaubourg, à 20 h

---> VENDREDI 22 AVRIL DARKISSIME Le Loup-garou de Londres de John Landis. > mk2 Bibliothèque à 22 h

---> SAMEDI 23 AVRIL JAPANIME MANIA Ponyo sur la falaise de Hayao Miyazaki. > mk2 Parnasse, en fin d’après-midi

---> DIMANCHE 24 AVRIL JAPANIME MANIA La Colline aux coquelicots de Gorō Miyazaki. > mk2 Bibliothèque (entrée BnF), en fin d’après-midi

---> VENDREDI 29 AVRIL DARKISSIME Ouija de Stiles White. > mk2 Bibliothèque à 22 h

---> LUNDI 1 erMAI JAPANIME MANIA Le vent se lève de Hayao Miyazaki. > mk2 Bibliothèque (entrée BnF), en fin d’après-midi

---> VENDREDI 6 MAI DARKISSIME Ouija. Les origines de Mike Flanagan. > mk2 Bibliothèque à 22 h

---> SAMEDI 7 MAI JAPANIME MANIA La Colline aux coquelicots de Gorō Miyazaki. > mk2 Parnasse, en fin d’après-midi

---> DIMANCHE 8 MAI JAPANIME MANIA Le Conte de la princesse Kaguya d’Isao Takahata. > mk2 Bibliothèque (entrée BnF), en fin d’après-midi

---> LUNDI 9 MAI LUNDIS PHILO DE CHARLES PÉPIN « Qu’est-ce qui me définit le plus : ce que je sais de moi ou ce que je ne sais pas. » > mk2 Odéon (côté St Germain), à 18 h 30 LA BOÎTE À IDÉES Discussion avec la philosophe Ilaria Gaspari. > mk2 Bibliothèque, à 19 h 30 SCIENCES SOCIALES ET CINÉMA « S’émanciper du patriarcat. » Projection de Mustang de Deniz Gamze Ergüven, discuté par l’historien Emmanuel Szurek. > mk2 Bibliothèque, à 19 h 45

---> MARDI 10 MAI ANALYSE DES TECHNIQUES DU CINÉMA « Un travelling va-t-il toujours quelque part ? » > mk2 Odéon (côté St Michel), à 20 h


Nature TROIS QUESTIONS À LAURENT TILLON Laurent Tillon est biologiste et forestier. Invité du mk2 Institut, il s’entretient autour de son livre Être un chêne (Actes Sud) ; un récit aussi savant que poétique sur son amitié pour Quercus, un chêne de 240 ans, et sur la nécessité d’aiguiser notre regard dans la nature.

AIR

© D. R.

PARABEL

A BALLET OF LIFE AND DEATH

GENEVA

Votre livre commence par une rencontre, plus jeune, avec un arbre de la forêt de Rambouillet. Quel lien inédit s’est-il créé à ce moment-là ? Je vivais une adolescence compliquée. J’étais en forêt, sur mon vélo, lorsque ma chaîne a déraillé. J’ai levé la tête et ressenti une plénitude et une bienveillance que je n’avais pas ressenties depuis des mois. Il y avait une sorte d’appel. J’ai marché et découvert ce chêne [un chêne sessile nommé scientifiquement en latin Quercus petraea, ndlr]. Il disposait d’un écartement idéal à ses racines pour s’asseoir. Au fur et à mesure, on a appris à s’apprivoiser et il est devenu mon arbre. Je ressentais une forme de connexion que je ne pouvais envisager intellectuellement. J’y allais, non pas pour prêter tant attention que cela au vivant qui m’entourait, mais plutôt pour me connecter à moi-même. L’envie de le comprendre est venue après, par mes lectures et mes recherches. Et cette rencontre a finalement donné du sens à plusieurs de mes choix : celui de mon métier, et certains, plus personnels. Qu’avez-vous appris à son contact ? On apprend à développer un autre regard. À force de me rendre sur place,

j’ai finalement eu l’impression de faire partie de ce milieu-là : je suis devenu un vivant parmi les vivants. L’humain a souvent tendance à être en forêt comme un visiteur. Mais observer la nature avec un regard d’homme empêche en fait de la considérer : il faut sortir de ce regard pour commencer à percevoir, puis s’attacher et avoir envie de prendre soin d’autrui. Au contact de Quercus, j’ai aussi appris la notion de vivre ensemble : les espèces interagissent entre elles, mais sans réelle volonté dans ces échanges et ces luttes. Chacun prend et apporte à l’autre. C’est également un arbre qui a des capacités d’adaptation hors norme : il passe son temps à composer avec les évènements climatiques et anthropiques. Face au réchauffement, certains arbres savent par exemple retarder le débourrement, la phase d’éclatement des bourgeons, pour que les chenilles, calées sur leur rythme biologique, puissent se nourrir des feuilles au bon moment de l’année. Ce qui montre bien qu’il y a bien, quelque part, un caractère individuel chez ces êtres, car chaque arbre réagit différemment.

Comment peut-on restituer l’histoire de cet être vivant ? On peut tenter de la reconstituer grâce aux écrits anciens qui sont indispensables. Mais il est également possible de deviner des choses par la forme de l’arbre et par la végétation alentour. Concernant Quercus, ses branches basses montrent qu’il s’est développé à un moment où il était plus petit que ses voisins pour récupérer de la lumière à leurs dépens. Progressivement il a grimpé, et d’autres branches se sont développées. À cela s’ajoute la végétation à proximité. La fougère aigle à ses côtés, qui est une plante pyrophile, traduit, elle, le passage d’un incendie. L’histoire de Quercus, c’est aussi l’histoire d’un paysage et d’une forêt française sur plus de deux cents ans.

Le livre est aussi le récit de la vie d’un chêne, du xviiie siècle à nos jours.

• PROPOS RECUEILLIS PAR JOSÉPHINE DUMOULIN

« L’heure sauvage : repenser notre relation au vivant » avec Laurent Tillon, le 29 mars à 20 h au mk2 Bibliothèque • Être un chêne. Sous l’écorce de Quercus de Laurent Tillon (Actes Sud, 320 p., 22 €)

Avec un regard pop mais toujours érudit, l’historien du septième art décortique chaque mois des scènes de films.

VARAVILLE

TO BUILD A FIRE

CARDINAL POINT

POÈME

NAÏADES

CODA

SONG FOR ABEL

NOUVEL ALBUM DISPONIBLE

EN CONCERT

Cinéma NACHIKETAS WIGNESAN Enseignant à la Sorbonne, il analyse comment des longs métrages de divers horizons, du chef-d’œuvre au nanar, enrichissent chacun à leur manière le septième art. « Je propose des instants de vie au cinéma qui vont aller dans tous les sens mais dans une direction unique, nous a-t-il expliqué. Qu’est-ce que les vacances au cinéma ? le travail ? Comment des réalisateurs de plusieurs époques vont finalement penser à dire la même chose mais différemment ? » Au programme, ce printemps :

AVRIL, MAI

les révoltes sociétales de Mai 68 avec les projections de Coup pour coup de Marin Karmitz et de Milou en mai de Louis Malle. « Le cinéma : face à face avec le monde », tous les mardis du 22 mars au 12 avril à 20 h au mk2 Odéon (côté St Michel) • JOSÉPHINE DUMOULIN

29 NOVEMBRE 2022

PARIS — LE TRIANON

avec la participation de

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LYRICS ADDICTS

Musique Depuis quelques années, la plupart des clips musicaux sur Internet affichent les paroles de leur chanson à l’image, jusqu’à en faire un enjeu esthétique. Avec parfois des résultats fascinants. Nous sommes entrés dans l’ère du sous-titre : sur Instagram, TikTok ou Facebook, nos fils d’actualité sont remplis de courtes vidéos comportant des sous-titres narrant ce qui est montré à l’écran, et une étude de 2016 a rapporté que 85 % des vidéos sur Facebook étaient regardées sans le son. Les boîtes de marketing vous expliqueront qu’il est très utile d’ajouter des sous-titres à des vidéos destinées aux médias sociaux – ils rendent les vidéos plus accessibles, incitent l’internaute à arrêter de scroller en maintenant son attention, et facilitent le référencement sur les moteurs de recherche. Mais quel intérêt pour une vidéo musicale ? Tout a commencé par le boum du business des paroles de chansons sur Internet, avec le succès du site Genius (qui depuis 2009 retranscrit et propose des explications de morceaux, d’abord rap, puis pop) et la mise en service de la fonction « lyrics » qui permet de lire les paroles des chansons en même temps qu’on les écoute sur Deezer (depuis 2014), Apple Music (depuis 2019)

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© D. R.

CULTURE

Culture

Capture du clip « Close to Your Heart » d’Ed Mount

puis Spotify (depuis 2021). L’envie des auditeurs de mieux comprendre les paroles des chansons n’est pas nouvelle : jadis inscrites sur les pochettes de vinyles et les livrets de CDs, elles permettent d’établir une meilleure connexion avec le morceau, de mieux le mémoriser. D’ailleurs, dès la création de YouTube en 2005, les fans se sont emparés de la plateforme pour publier des vidéos faites maison centrées sur les paroles des chansons, façon karaoké : sur une image fixe, les paroles défilent (avec souvent pas mal de fautes d’orthographe et d’inexactitudes).

BELLES PAROLES Gros succès, vite repéré par les maisons de disques qui, au début des années 2010, commencent à publier à leur tour ce type de vidéos : les « official lyric videos » réalisent des millions de vues à peu de frais – publiée en novembre dernier, celle de « Easy on Me » de la chanteuse Adele, dans laquelle les paroles défilent sur une photo de la star de profil, cumule déjà plus de cent millions de vues. Rapidement, les clips eux-mêmes ont été gagnés par cette lyrics mania, d’abord en profitant de la fonctionnalité « sous-titres » disponible par défaut sur YouTube – les sous-titres étant alors, la plupart du temps, générés automatiquement par un programme plus ou moins intelligent. Mais désormais, ce sont les artistes eux-mêmes qui intègrent directement les sous-titres à leurs clips – parfois jusqu’à en faire un élément à part entière de l’esthétique et de la mise en scène. Pour Thibault Chevaillier, alias Ed Mount, « la façon dont on regarde les clips aujourd’hui

est évidemment façonnée par les réseaux sociaux et leur ergonomie. Les vidéos type Konbini ou Brut ont systématiquement des sous-titres, alors que les interviewés parlent en français pour un public français. » Les derniers clips du musicien parisien enrichissent de sous-titres ses élégantes chansons pop inspirées par la FM californienne des années 1970 et la modernité minimaliste de Crumb ou Mild High Club, de manière chaque fois différente et inventive : « Pour “Distant Calls” [montrant le chanteur interprétant son duo avec Flore Benguigui dans un appartement, les paroles apparaissant à divers endroits de l’image, ndlr], les sous-titres ont une fonction purement graphique. D’ailleurs il n’y en a pas pour toutes les paroles. Pour “It Might Be Something” [un plan séquence filmant le chanteur, une jeune fille et un chien sur une dune en bord de mer, ndlr], nous savions dès le départ qu’il y aurait les paroles en sous-titres, c’est presque l’image qui est au service du texte. » Le clip de « Close to Your Heart », lui, met deux images côte à côte, l’une montrant le chanteur devant son ordinateur, l’autre un document RTF où les paroles apparaissent comme tapées au fur et à mesure de la chanson. « N’oublions pas le facteur budget ! C’est une façon de faire un visuel très facilement et sans argent, il suffit d’être un peu créatif. »

SING-ALONG SONGS Beaucoup d’artistes se sont ainsi amusés à détourner les codes du sous-titre ou de

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la lyric video : Kanye West avec les incrustations animées de textes colorés dans le clip de « Good Life » ; Cee-Lo Green avec le défilement animé du texte plein écran pour son hit « Fuck You » ; Katy Perry pour le clip de « Birthday », faisant apparaître les paroles de sa chanson sur une kyrielle de gâteaux d’anniversaire aux couleurs acidulées. Plus récemment, le clip de « Oh No » du duo dance-punk anglais Wet Leg use du sous-­titrage de manière ironique, « parce que ces paroles ont l’air absurdes pour la plupart des gens, nous dit Rhian Teasdale, chanteuse et réalisatrice, alors qu’elles ne le sont pas – comme d’associer “woke” et “diet coke”, ou “pizza” et “rat”. Je trouvais amusant d’ajouter les sous-titres avec une petite émoticône rebondissante, par nostalgie pour les Disney Sing-Along Songs [série d’extraits musicaux de films et émissions où les paroles des chansons sont affichées à l’écran, avec l’icône Mickey Mouse se déplaçant à la façon d’une “balle rebondissante”, ndlr]. » Qu’ils relèvent de la contrainte commerciale, de la création artistique ou du commentaire culturel, les clips sous-titrés sont désormais (depuis le Scopitone de Bob Dylan pour « Subterranean Homesick Blues » en 1965, à vrai dire) un véritable genre en soi, qui a de beaux jours – de lecture – devant lui. « Close to Your Heart » d’Ed Mount (Futur)

WILFRIED PARIS


Culture

LA SÉLECTION DU MOIS 1 BD

EN CHAIR ET EN FER

Clope au bec, saoul à longueur de pages, l’alter ego de Patrice Killoffer revient dans une fable philosophique et robotique, pour notre plus grand plaisir. L’histoire de la bande dessinée est celle de ses personnages : ouvrir un album c’est, bien souvent, retrouver les traits d’un visage. Au fil de ses albums – 676 apparitions de Killoffer (2002) ou Killoffer tel 35

2 Livre

qu’en lui-même enfin (2015) –, l’auteur inclassable et cofondateur de L’Association creuse la question de son propre alter ego devenu, à force, un personnage de bande dessinée. Dans cet attachant En chair et en fer, le Killoffer dessiné vit dans un monde masqué où, même pour sortir acheter des clopes, il est suivi par un drone. Dans cette courte dystopie quasi confinée, le personnage partage sa vie avec un robot aimable, amical, qui finit par dysfonctionner et mourir, littéralement. Triste, désabusé, noyant ses journées dans l’alcool et la coke, le double de Killoffer cherche un nouvel ami robot, sans trop de succès. Le récit, dont le point de départ est un livre du philosophe

Domi­nique Lestel (Machines insurrectionnelles, Fayard, 2021) que Killofer a illustré, ne tombe pas dans la critique creuse d’un monde robotisé. Au contraire, par la maîtrise sidérante de la mise en page et d’un noir et blanc toujours plus abouti, la narration puise sa force dans la confrontation tendre entre le trop-plein de chair – autant dire de vie – et le manque de fer – pour tenter de vivre un peu mieux. de Killoffer (Casterman, 56 p., 24 €)

ADRIEN GENOUDET

UNE CHAMBRE AU SOLEIL

Roman culte en Angleterre, Une chambre au soleil fait partie des grands livres des Angry Young Men, ces jeunes écrivains des années 1950-1960 – Kingsley Amis, Alan Sillitoe, John Osborne – qui ont donné un coup de frais à la littérature anglaise en s’intéressant aux classes populaires et en critiquant l’establishment. John Braine s’est inspiré de Bel-Ami de Guy de Maupassant, son classique favori,

© Marc Domage

3 Spectacle

Le chorégraphe français Christian Rizzo nous avait habitués à des atmosphères mystiques avec l’envoûtante D’après une histoire vraie en 2013, sa pièce phare, et avec Une maison (2019). Avec Miramar, il signe une pièce obsédante métaphorisant des perspectives d’avenir ambivalentes. Face à un magma noir qui tapisse le fond de la scène, dix ombres se

pour raconter l’histoire de Joe Lampton, jeune homme pauvre qui débarque dans une petite ville pour travailler comme fonctionnaire. Il regarde avec envie les gens de l’élite, leurs belles voitures, leurs villas, leur élégance décontractée, et tombe amoureux de Susan, fille d’une famille pleine aux as. Seulement, s’il la convoite, c’est d’abord comme signe d’élévation sociale, « parce qu’elle me donnait les moyens d’obtenir la clef qui ouvrait le coffre où se cachaient mes ambitions ». La bonne société permettra­t-elle qu’un péquenot comme lui force ses portes, ou le renverra-t-elle à ses amours avec une autre femme, plus âgée que lui mais de son rang ? Sur ce thème éternel de la revanche sociale, Braine signe un roman magnifique, d’une belle

facture classique. C’est aussi un tableau de l’Angleterre des années 1950, incomplètement relevée de la guerre, avec la subtile stratification sociale qui règne en province. Énorme succès en 1957, le roman a été adapté l’année suivante par Jack Clayton sous le titre Les Chemins de la haute ville avec Laurence Harvey et… Simone Signoret ! Soixante ans après, il n’a pas pris une ride. de John Braine (traduit de l’anglais par Sarah Londin, Les Éditions du Typhon, 376 p., 20 €)

BERNARD QUIRINY

MIRAMAR tiennent debout, le regard comme absorbé. À travers une mise en scène ambitieuse, Christian Rizzo convoque ambiance sonore, jeu de lumière et mouvement pour créer une chorégraphie subtile qui nous imprègne d’un climat mouvant, sourd et inquiétant. Les sonorités distordues qui grésillent évoquent un film d’épouvante, tandis que la danse nous entraîne dans un mouvement de ressac rassurant, fait de gestes répétitifs et fluides. Les interprètes exécutent des gestes rapides, fluides, précis, éclairés par les néons d’un dispositif mouvant au plafond. Ils sont comme balayés par un scanner et toujours tournés vers le fond sombre du plateau. Faut-il voir dans ce mono-

ONCE TWICE MELODY chrome noir l’absence d’horizon ? un monde post-apocalyptique sans espoir qui nous guette, fait de marées noires et de nuées toxiques ? ou au contraire une matrice accueillante ? Les paradoxes fusent dans cette pièce, aussi angoissante que rassurante, qui illustre peutêtre la confusion dans laquelle nous vivons. Une chose est sûre, Miramar ne compte pas nous lâcher de sitôt.

LE DUO DE BALTIMORE DE RETOUR AVEC UN NOUVEL ALBUM ÉVÈNEMENT. MAINTENANT DISPONIBLE.

de Christian Rizzo, du 11 au 14 avril au Centquatre (1 h)

BELINDA MATHIEU

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Culture

LA SÉLECTION DU MOIS Agente provocatrice et déterminée, la fascinante Irano-Néerlandaise a choisi le grand art de la noirceur pour verser les avatars de son âme dans une avant-pop hybride et virtuose qui convoque tout le champ lexical de la magie. Sevdaliza a le feu créateur des outsiders : fille de réfugiés, celle qui briguait une carrière de basketteuse a troqué tout pour Ableton et, à la vingtaine, a trouvé en autodidacte « un foyer spirituel dans la musique ». Une arme puissante aussi. Sa vision perce sur ISON (2017), premier LP spacieux, et s’épanouit avec une grâce carnivore sur le ténébreux Shabrang (2020). La formule Sevdaliza ? Mélancolie mystique et sensuelle. Trouble – des genres (R&B post-dubstep, grunge cyborg, pianos déchirants), des langues (elle en parle cinq), de cette voix modulant langueur lyrique, Auto-Tune et fêlure goth. Et stratégie du choc, qu’elle cite La Haine de Mathieu Kassovitz, abatte un chien dans une forêt désenchantée (« Habibi ») ou se fasse tabasser enceinte par des militaires (« Oh My God »). Violence et amour flirtent, dans son univers nourri de mythologies et de fantasmes sur l’intelligence artificielle – qui nous parle de pouvoirs, de féminité, d’abandon, de

une œuvre vivante, prodigieusement elle-même. Et voilà l’occasion de baigner live dans son aura lors d’un concert alchimique qui tiendra, à son image, autant de la performance et du fashion show que du rituel d’envoûtement.

l’éphéméride indie-­pop. « J’aimerais être prolifique, mais j’en suis incapable. Dans mes chansons, chaque geste compte, chaque décision est mesurée. » Et c’est justement pour ça que You Belong There nous éblouira encore dans dix ans. You Belong There de Daniel Rossen (Warp)

MICHAËL PATIN

ETAÏNN ZWER

C I N É-C O N C E RT DE SERGE BROMBERG

Un voyage dans le temps unique et magique, peuplé d’images des premiers films de l’histoire, pour petits et grands !

Si votre album était un film « Difficile… ça pourrait être un film d’An­ dreï Tarkovski. Ou alors Cœur de verre de Werner Herzog. Quelque chose avec de longs et lents plans de paysages qui refléteraient l’esprit contemplatif de l’album. Ceci dit, je ne m’inspire jamais directement du cinéma, même si les bandes originales de Nino Rota, notamment Juliette des esprits [Federico Fellini, 1965, ndlr] ou de Leonard Bernstein font partie de mon fond musical. »

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RETOUR DE FLAMME JEUDI 21 AVRIL 2022

le 5 mai à La Gaîté Lyrique

DANIEL ROSSEN

Vingt ans de carrière, deux groupes majeurs (Grizzly Bear, Department of Eagles), une retraite volontaire : il fallait tout ça pour que Daniel Rossen accouche enfin de sa planète. L’éblouissement. C’est le sentiment qui nous soulève en découvrant You Belong There, son premier album solo. Les dix années d’attente depuis Silent Hour / Golden Mile, seul maxi enregistré en 2012 sous son nom de baptême, paraissent soudain dérisoires. Au téléphone depuis sa résidence de Santa Fe (il y a longtemps qu’il a fui Brooklyn et ses hipsters), le coleader de Grizzly Bear et de Department of Eagles, enfin seul maître à bord, ne se cherche pas d’excuse. « J’ai connu des périodes avec peu de musique. Je me suis isolé géographiquement et mentalement. J’ai eu un enfant. J’ai repris l’étude de la contrebasse et de la clarinette. J’ai procrastiné. Je me suis mis la pression… Il m’a fallu toute une vie pour sortir cet album. » Dix chansons parfaites pour une vie, qui peut en dire autant ? La sereine prodigalité du jeu et de la voix, la splendeur des structures, la grâce de l’acoustique, la densité savante des arrangements : tout pointe vers un âge d’or fantasmé, sans règle ni limite, érigé en rempart contre

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notre étrange humanité. Vaisseau singulier, chaque album poursuit un récit et une esthétique visuelle travaillés au cordeau, pour former un long film noir, à la fois parabole vertigineuse et autoportrait mouvant, où la descente en soi est un acte de foi, de soin, de transformation. La force de Sevdaliza, c’est sa persona aux mille métamorphoses : déesse lunaire, là centaure, ici robot féminoïde – dernière incarnation « parfaite » de l’artiste qui accompagne son nouvel EP, le futuriste Ravishing Dahlia. Sevdaliza est déesse,

© Amelia Bauer

5 Son

SEVDALIZA

© Tré Koch

4 Concert


SHOPPING CULTURE

Culture

livre

BD

CD

vinyle jeux vidéo

EVERYTHING WAS BEAUTIFUL DE SPIRITUALIZED

THE PIPER AT THE GATES OF DAWN DE PINK FLOYD

Depuis le mastodonte psyché Ladies and Gentlemen We Are Floating in Space (1997), Jason Pierce revient régulièrement nous envoyer en l’air avec une nouvelle épopée spatiale combinant mur du son à la Phil Spector, guitares shoegaze et mélodies pop. Son dernier trip multiplie montées en puissance et couches d’instruments, entre chaos live et étoile dansante. • W. P.

Bien avant The Wall, Pink Floyd a été, sous la houlette du fantasque lutin lysergique Syd Barrett, un groupe phare du psychédélisme anglais. Mélodieux, rêveur et enfantin (des comptines acidulées aux cauchemars cosmiques), ce premier album de 1967, leur plus pop aussi, est à redécouvrir en vinyle et en mono (à partir des bandes analogiques originales). • W. P.

> (Bella Union)

> (Warner)

CARE DE BRACE ! BRACE !

Après un premier album très séduisant, le quatuor lyonnais peaufine sa pop-rock mélodieuse sur ce Care réconfortant : dialogues de guitares grésillantes, basse ronde sautillante, batterie mate, douceur du chant et des harmonies, progressions et déconstruction. Un album d’orfèvres, qui ravira les fans de Pavement, Chris Cohen ou Mac DeMarco. • W. P. > (Howlin Banana)

DYING LIGHT 2

Dans une ville infestée de zombies, il nous faut ne jamais nous arrêter de courir et de sauter de toit en toit pour échapper aux hordes de morts-­vivants… À cet excellent jeu de parkour s’ajoute une narration modulaire qui s’adapte en permanence à nos choix et modifie drastiquement l’espace ludique. Viscéral et fascinant. • YANN FRANÇOIS > (Techland | Xbox One, Xbox Series, PS4, PS5, PC)

LE MONDE DES MARTIN DE JEAN-PIERRE MARTIN

PETAR & LIZA DE MIROSLAV SEKULIĆ-STRUJA

L’étendue picturale des planches du croate Sekulić-Struja ne cesse de surprendre. Dans cet album grand format, on suit Petar au gré des rues et des squats, perdu dans une Croatie suintante, fatiguée, punk. Le vagabond rencontre Liza, et commence ainsi une histoire d’amour qui, de case en case, se trouve sublimée par la maîtrise graphique de l’auteur. • A. G. > (Actes Sud BD, 176 p., 28 €)

Marcel Aymé avait intitulé un recueil Derrière chez Martin, Martin étant le nom le plus banal de France. JeanPierre Martin a décidé d’explorer le monde de ces gens qui portent le même patronyme que lui, de Martinus (ive siècle) à Jacques Martin (Antenne 2). Si cette fresque maniaque et humoristique n’est lue que par les Martin, ce sera déjà un best-seller. • B. Q. > (Éditions de l’Olivier, 736 p., 25,90 €)

VAE VOBIS DE ZOMBIE ZOMBIE

LE GULL YETTIN DE JOE KESSLER

Après l’étonnant Lucarne, sorti en 2019, le britannique Joe Kessler revient avec un récit qui commence dans les flammes et se termine sous les étoiles. Histoire d’un enfant perdu pris dans un monde tourmenté, Le Gull Yettin déploie ce qui fait la patte unique de son auteur : un foisonnement graphique où se mêlent le narratif et l’expérimental. • A. G. > (L’Association, 216 p., 20 €)

SIFU

Vibrant hommage au cinéma hongkongais, Sifu nous met dans la peau d’un(e) combattant(e) qui vieillit de quelques années à chaque résurrection. Ce qui nous rend chaque fois plus fort(e), mais aussi plus vulnérable aux coups de l’ennemi. Une contrainte à l’image de la difficulté (très élevée) du jeu, mais qui n’enlève rien à la beauté chorégraphique de ses combats. • Y. F. > (Sloclap | PS4, PS5, PC)

THE JACKET DE WIDOWSPEAK

L’APPARENCE DU VIVANT DE CHARLOTTE BOURLARD

DES EXCUSES POUR LES CHIENS DE MARION BELLO

Une jeune photographe devient la dame de compagnie d’un couple âgé qui habite un ancien funérarium et qui se livre à la taxidermie… Charlotte Bourlard mélange une ambiance gothique et macabre à la Gabrielle Wittkop avec l’histoire étonnamment tendre d’une relation intergénérationnelle, dans le décor brumeux du vieux Liège. Premier roman, plume à suivre. • B. Q.

Scandale lors de la fête d’une école catholique huppée de Haute-Savoie : un père brutalise un gosse qui se moquait de sa fille. Enfin, c’est ce que disent les témoins… Marion Bello trace un portrait de la bourgeoisie BCBG, de ses réflexes de classe, et de ses réseaux qui se protègent – y compris sur le dos des mômes. Premier roman, plume à suivre (bis). • B. Q.

Le trio disco-kraut parisien va surpren­ dre les dancefloors avec cette collection d’hymnes électroniques (nimbés de cuivres et de percussions) chantés en latin, percutant les Adages d’Érasme à la mécanique krafwerkienne. Plus transgressif que rédempteur, plus doom-­ metal que céleste, donc, comme son titre, menaçant, l’indique – Vae vobis signifie « mort à vous »). • W. P.

Moins dream-pop qu’à ses débuts, le duo de Brooklyn parcourt les grands espaces américains sur un sixième album de ballades douces et ouatées. Portées par le chant vaporeux de Molly Hamilton et le lyrisme guitaristique de Robert Earl Thomas, elles ravivent l’outlaw country et le grain des années 1960, avec la langueur de Mazzy Star ou des Cowboy Junkies. • W. P.

> (Inculte, 132 p., 13,90 €)

> (Belfond, 320 p., 19 €)

> (Born Bad)

> (Captured Tracks)

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CE MOIS-CI À PARIS

Culture

RESTOS ----> TO Passé par Saturne, Ryo Miyazaki métisse cuisine française et culture japonaise. C’est joli et précis, dans un cadre chic mais décontracté. Carpaccio de sériole maturée deux semaines, poulpe sauce chimichurri au shiso, mochis glacés, ça balance bien. Menus : 79-98 €. Carte : à partir de 65 €. • STÉPHANE MÉJANÈS > 34, rue Beaurepaire, Paris Xe

----> CHOCHO Thomas Chisholm (vu à la télé) a topé avec Émilie et Boris Bazan (Les Becs Parisiens) pour faire éclore dans l’ex-Bel Ordinaire sa créativité franco-américaine. Comfort food percutante en partage : Teq paf’ lieu jaune ; joue de bœuf, Saint-Jacques et poutargue ; mousse au chocolat, glace au foin, huile d’olive. Carte : environ 35 €. • S. M.

DE FRÉDÉRIC NAUCZYCIEL D’énormes costumes en tulle, des vogueurs virtuoses, et la musique de la police nationale… Bienvenue dans l’univers fou de Frédéric Nauczyciel ! Cet extravagant ball est le résultat de dix ans de collaboration avec des danseurs de la scène ballroom de Paris et de Baltimore. Grâce à ce spectacle à part, ils tissent des liens entre les fameuses soirées de cette communauté queer et la danse baroque avec une spontanéité jouissive. Un ballet qui expose une belle diversité des corps et dans lequel les performeurs nous convie à la fête. • B. M. > les 22 et 23 avril à la MC93 (Bobigny) (1 h 10)

> le 2 mai au Trabendo

----> MIDLAKE

> le 3 avril à L’Alhambra

----> TINTAMARRE Gabrielle Beck a quitté la carrière d’architecte d’intérieur pour faire partager la cuisine libanaise de son enfance. On craque pour les blettes farcies citronnées, le moghrabieh encre de seiche et coques, les croquettes de halloumi, et les atayef (pancakes libanais). Menus : 19-22 €. Carte : à partir de 27 €. • S. M.

Goldin (The Ballad of Sexual Dependency, 1973-1986), en passant par le regard tendre de Sally Mann sur son mari malade (Proud Flesh, 2003-2009), la MEP déploie un large éventail des productions photographiques dans le champ de la relation amoureuse, de 1950 à nos jours. Des images qui ravissent le regard et l’esprit, soulevant mille questions passionnantes : le rapport photographe-­ muse, le dévoilement de l’intimité, la poésie nichée dans la banalité du quotidien, la sublimation d’un corps chéri, l’abîme face à la perte… À ne pas manquer : l’incursion étonnante de Hideka Tonomura dans la vie sentimentale et sexuelle de sa mère (Mama Love, 2007). • MARIE FANTOZZI > du 30 mars au 21 août à la Maison européenne de la photographie

----> APPARITIONS DE DIEDERIK PEETERS Performeur intrigant, le Belge Diederik Peeters nous transporte dans un monde occulte dans lequel il se dédouble à l’aide de nombreux artifices et procédés d’illusions optique. À travers cette farce poétique, il invoque le xixe siècle et les imaginaires d’un monde futur pour lier magie, science et technologie. • B. M.

----> BACHAR MAR-KHALIFÉ Fans de musique libanaise ou d’électro-­ acoustique, auditeurs de Christophe ou de Carl Craig, déçus du circuit jazz et érudits pop, tous s’assemblent à La Cigale autour de Bachar Mar-Khalifé. Depuis On/Off (2020), sa virtuosité (Premier prix du Conservatoire en piano) n’est plus un obstacle : c’est sa musicalité qui fédère. • M. P. > le 8 avril à La Cigale

> les 15 au 16 avril au Nouveau Théâtre de Montreuil (1 h)

Lin Zhipeng (aka no 223), White Neck and Flower, 2010

---->

HIP-HOP 360 GLOIRE À L’ART DE RUE Explorant les ramifications foisonnantes de la scène hip-hop française (des mixtapes d’IAM aux disques de DJ Mehdi en passant par des photos de soirées aux Bains Douches par Sophie Bramly ou des graffitis de Futura 2000), le musée a la bonne idée de proposer aussi des battles de breakdance ou de rap. • M. F.

*

> jusqu’au 24 juillet à la Philharmonie de Paris

> 80, avenue Jean-Jaurès, Paris XIXe

----> THE GYRE DE TUMBLEWEED Dans la pénombre se dessine un mouvement continu quasi imperceptible. Deux danseurs, une femme et un homme, marchent en cercle l’un à côté de l’autre, toujours à la même vitesse. Portés par un flux irréel, ils font apparaître une créature mouvante, qui nous exhorte à plonger dans l’obscurité. • B. M.

----> L’HOMOSEXUEL OU

EXPOS

> du 17 au 23 mai au T2G – Théâtre de Gennevilliers (1 h 20)

----> PIONNIÈRES. ARTISTES DANS LE PARIS DES ANNÉES FOLLES Pour rendre leur place légitime aux artistes de genre féminin dans l’histoire de l’art, l’exposition thématique met en avant quarante-cinq avant-gardistes de ces années émancipatrices : les peintres Tamara de Lempicka ou Gerda Wegener, les photographes Gisèle Freund ou Claude Cahun, la sculptrice Chana Orloff… • M. F.

----> OUVERTURE DU NOUVEAU MUSÉE DÉPARTEMENTAL ALBERT-KAHN Fort d’un nouveau bâtiment dessiné par l’architecte Kengo Kuma, le musée dédié à l’œuvre de documentation du monde du banquier et philanthrope Albert Kahn (1860-1940) offre une meilleure exploration des 72 000 autochromes et centaines d’heures de films réalisés par des explorateurs dans une soixantaine de pays entre 1909 et 1931. • M. F.

> jusqu’au 10 juillet au musée du Luxembourg

> à partir du 2 avril

LA DIFFICULTÉ DE S’EXPRIMER DE THIBAUD CROISY Spécialiste de l’œuvre théâtrale et graphique de Copi, Thibaud Croisy s’empare de L’Homosexuel ou la Difficulté de s’exprimer, une pièce intense sur le corps et l’identité écrite il y a cinquante ans. Dans ce spectacle aux airs de Feydeau qui mélange les genres, il fait rayonner un casting détonant. • B. M.

Fab 5 Freddy & Uncle O aux Bains-Douches, 1984

*

> du 4 au 6 mai au Théâtre de la Ville – Espace Cardin (40 min)

CONCERTS ----> MOLLY NILSSON Afflux de goules branchées au Trabendo pour le sacre de l’égérie cold-wave Molly

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Nilsson, qui vient jouer Extreme, son dixième album, paru en janvier. Madonna de chambre froide, Cyndi Lauper en robe de plomb, la Suédo-Berlinoise exerce une attraction fatale sur les goths qui dansent et les clubbeurs en dépression. • M. P.

Concile de darons indie rock à l’Alhambra où Midlake présente For the Sake of Bethel Woods, attendu depuis neuf ans. Entre deux montées harmoniques et twists psychédéliques, ça cause Fleetwood Mac et Pentangle, John Grant et Grandaddy, sans pouvoir ni vouloir s’accorder sur la subtile formule des Texans. • M. P.

> 54, rue de Paradis, Paris Xe

SPECTACLES

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----> SINGULIS ET SIMUL

Emilie Charmy, Jeune femme, tête renversée, 1920

----> LOVE SONGS PHOTOGRAPHIES DE L’INTIME Des effusions d’un voyage de noces (René et Rita Groebli à Paris en 1952 ou Nobuyoshi et Yōko Araki au Japon en 1971) aux images paroxystiques de la relation abusive de Nan

no 187 – avril 2022

© Antoine Motard ; © Johanna Alam ; © Flurin Bertschinger ; © JP Leong ; © Reinout Hiel ; © Hervé Bellamy ; © Graw Boeckler ; © Hellena Burchard ; © Alberto Ricci ; © in)(between gallery ; © Sophie Bramly ; © Olivier Ravoire


Culture

avril 2022 – no 187

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