TROISCOULEURS #192 - octobre 2022

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LOUIS GARREL débride son cinéma avec L’Innocent, film de braquage drôle, rocambolesque et amoureux > no 192 / octobre 2022 / GRATUIT

Journal cinéphile, défricheur et engagé, par EX NIHILO, BLUE LIGHT FILMS ET JHR FILMS PRÉSENTENT

UN FILM DE VASKEN TORANIAN

AU CINÉMA LE 2 NOVEMBRE S

FITVCINE 9

SOCIÉTÉ : FILMER LES FÉMINICIDES

TARIK SALEH

Comment #MeToo a modifié les regards p. 32

« On se demande parfois si ça valait le coup de tout sacrifier pour un film » p. 36

LES HARKIS

MK2 INSTITUT

Philippe Faucon ausculte les plaies de la guerre d’Algérie p. 4

Croire à l’heure des fake news avec le sociologue Gérald Bronner p. 67


MOBRA FILMS EN COPRODUCTION AVEC WHY NOT PRODUCTIONS PRÉSENTE

UN FILM MAGISTRAL TÉLÉRAMA

PUISSANT LE FIGARO

R.M.N. ÉCRIT ET RÉALISÉ PAR

CRISTIAN MUNGIU

AU CINÉMA LE 19 OCTOBRE


Sommaire

EN BREF

P. 4 P. 6 P. 16

L’ENTRETIEN DU MOIS – PHILIPPE FAUCON HOMMAGES À JEAN-LUC GODARD LES NOUVEAUX – GUSLAGIE MALANDA ET ADAM BESSA

CINÉMA P. 20 P. 28 P. 32 P. 36 P. 42

TROISCOULEURS éditeur MK2 + — 55, rue Traversière, Paris XII e — tél. 01 44 67 30 00 — gratuit directeur de la publication : elisha.karmitz@mk2.com | rédactrice en chef : juliette.reitzer@mk2.com | rédactrice en chef adjointe : time.zoppe@mk2.com | rédacteurs : quentin.grosset@mk2.com, josephine.leroy@mk2.com | directrice artistique : Anna Parraguette | graphiste : Ines Ferhat | secrétaire de rédaction : Vincent Tarrière | renfort correction : Claire Breton | stagiaire : Margot Pannequin | ont collaboré à ce numéro : Margaux Baralon, Julien Bécourt, Lily Bloom, Tristan Brossat, Marilou Duponchel, Julien Dupuy, David Ezan, Anaëlle Imbert, Corentin Lê, Damien Leblanc, Belinda Mathieu, Stéphane Méjanès, Wilfried Paris, Laura Pertuy, Raphaëlle Pireyre, Perrine Quennesson, Bernard Quiriny, Cécile Rosevaigue, Paul Rothé & Célestin et Miléna, Jeanne, Gaïa et Anselmo | photographes : Ines Ferhat, Julien Liénard, Marie Rouge | illustratrices : Sun Bai, Léa Djeziri | publicité | directrice commerciale : stephanie. laroque@mk2.com | cheffe de publicité cinéma et marques : manon.lefeuvre@mk2.com | responsable culture, médias et partenariats : alison.pouzergues@mk2.com | cheffe de projet culture et médias : claire.defrance@mk2.com Photographie de couverture : M arie Rouge pour TROISCOULEURS Imprimé en France par SIB imprimerie — 47, bd de la Liane — 62200 Boulogne-sur-Mer TROISCOULEURS est distribué dans le réseau ProPress Conseil ac@propress.fr © 2018 TROISCOULEURS — ISSN 1633-2083 / dépôt légal quatrième trimestre 2006 Toute reproduction, même partielle, de textes, photos et illustrations publiés par mk2 + est interdite sans l’accord de l’auteur et de l’éditeur — Magazine gratuit. Ne pas jeter sur la voie publique.

EN COUVERTURE – LOUIS GARREL, L’AMOUR DU RISQUE MOTS-CROISÉS – LUKAS DHONT POUR CLOSE SOCIÉTÉ – FILMER LES FÉMINICIDES ENTRETIEN – TARIK SALEH POUR LA CONSPIRATION DU CAIRE CINEMASCOPE : LES SORTIES DU 12 OCTOBRE AU 2 NOVEMBRE

CULTURE P. 62 P. 64 P. 65

EXPO – ROSA BONHEUR, ESPRIT ANIMAL LIVRE – DÉMO D’ESPRIT DE LA DACTYLO SON – WEYES BLOOD

P. 66

PAGE JEUX + UN CAHIER MK2 INSTITUT DE 14 PAGES EN FIN DE MAGAZINE

ÉDITO

« Si on vous gêne, n’hésitez pas à le dire. » Le 30 septembre, ce tweet de la réalisatrice Audrey Diwan résumait bien le sentiment qui nous étreignait à la vue de la couverture du Film français, hebdomadaire destiné aux professionnels du cinéma. À l’occasion du 77e congrès de la Fédération nationale des cinémas français, qui réfléchissait notamment aux moyens de contrer la baisse de fréquentation des salles, le magazine publiait, sous le titre « Objectif : reconquête ! », la photo de sept personnalités du cinéma – tous des hommes. À la suite de la polémique suscitée par cette une, Le Film français a regretté un choix « malheureux » sur Twitter. Interro-

gée par le Huffington Post, Audrey Diwan, qui a gagné le Lion d’or à Venise en 2021 pour son film L’Événement, notait : « On ne cesse d’avoir à l’idée que retrouver le public, c’est se réinventer, changer de formes de narration, ouvrir les bras, renouveler les images. » Cinq ans après #MeToo, on ne peut pas penser l’avenir du cinéma sans les femmes. Le hashtag, qui a permis une prise de conscience du caractère systémique des violences misogynes, a aussi amorcé un renouvellement des récits, des représentations. Dans ce numéro, on s’est penchés sur la manière donc les films contemporains prennent le pouls de ces changements sociétaux profonds, à travers l’exemple précis des féminicides. Comment filmer ces violences ? Où placer la caméra ? Quelles questions éthiques se posent les cinéastes ? Plusieurs nous ont répondu, de Dominik Moll (pour La Nuit du 12, une enquête sur le meurtre d’une jeune

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femme sortie l’été dernier) à Patricia Mazuy, dont le film Bowling Saturne, qui déconstruit férocement les mécanismes d’une violence masculine transmise de père en fils, sort en salles le 26 octobre. En novembre, c’est la cinéaste Alice Diop qui sera à l’honneur dans TROISCOULEURS pour son foudroyant Saint Omer (en salles le 23 novembre). Après plusieurs documentaires qui travaillaient de façon intime les notions d’universalité, de périphérie, d’exil, de transmission, elle revient sur une affaire d’infanticide pour sonder les mystères de la maternité et de la parole. Mi-septembre, à la Mostra de Venise, elle a reçu pour ce film le Lion d’argent et le Lion du futur, ponctuant son discours d’un puissant : « Nous ne nous tairons plus. » JULIETTE REITZER

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Cinéma -----> L’Entretien du mois

Avec son dense et passionnant Les Harkis, le spécialiste des portraits politico-intimistes s’attaque aux plaies toujours ouvertes de la guerre d’Algérie. Dans une mise en scène sèche qui fait redoubler l’intensité du récit, il filme une troupe d’Algériens enrôlés par l’armée française dans la guerre contre les indépendantistes, entre 1959 et 1962. Ces harkis ballottés ont été au-devant d’un conflit sanglant que Philippe Faucon, qui a vécu en Algérie enfant, a toujours porté en lui. Rencontre.

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Est-ce un hasard que le film sorte cette année, alors qu’on commémore les soixante ans des accords d’Évian ? Oui. On avait prévu de tourner plus tôt, mais ça a été repoussé, car le financement du film restait incomplet. Entretemps, j’ai tourné pour la télévision [La Petite Femelle, diffusé en février 2021 sur France 2, ndlr], puis il y a eu le Covid. On a enfin réussi à financer le film, et un tournage a été décidé pour l’automne 2021. Le film a donc été achevé en cette année commémorative [le 18 mars 1962, le gouvernement français et le gouvernement provisoire algérien ont signé à Évian-les-Bains un cessez-le-feu, mettant fin à plus d’un siècle de colonisation et plus de sept ans de guerre, ndlr]. Mais c’est effectivement le fait du hasard. Dans la première scène, on voit la tête d’un harki décapité. Quelles limites vous êtes-vous donné dans la représentation de la violence ? Sur un sujet comme celui du film, la violence est quelque chose qu’on ne peut occulter, ni minimiser, car la guerre d’Algérie a été une période de pratique extrême de la violence. Se pose alors la question de la façon dont on va la représenter. Aujourd’hui, il y a des moyens techniques qui permettent une représentation extrêmement réaliste de la violence, mais pour dire quoi ? J’ai fait le choix, pour des scènes de torture, de ne pas être dans l’ellipse ou le hors-champ, parce qu’il s’agissait avant tout de montrer les personnages exerçant ou subissant quelque chose d’inhumain. Mais, pour ne pas être dans un parti pris systématique, j’ai aussi choisi

de ne pas montrer, comme dans la scène où on voit une femme détourner le visage face à l’insupportable. Sa réaction est celle que tout le monde pourrait avoir. Quant à la scène dont vous parlez, c’est l’entrée dans une sorte de spirale de violences qui se répondent, car ce personnage décapité faisait partie d’un commando que l’on verra pratiquer lui aussi la violence. Vous ne censurez pas la violence, mais n’en faites pas non plus un grand spectacle. Vous prenez le temps de filmer des séquences de combat en plan fixe, des moments de suspension aussi. Pourquoi ? Parce qu’il ne s’agissait pas de provoquer quelque chose de l’ordre de la fascination trouble ou du dégoût sensationnaliste ; ou de faire de la guerre un spectacle déréalisé, comme pour un jeu vidéo. Il s’agissait de raconter des événements violents qui ont impliqué, à une époque pas si lointaine, des jeunes Français et des jeunes Algériens. La guerre d’Algérie, c’est une guerre d’embuscades, d’attente, d’ennui, de marches harassantes, à traquer un adversaire qu’on cherche et qu’on ne rencontre pas toujours. Les trajectoires des personnages ne sont pas les mêmes [dans le film, on suit notamment Pascal, un jeune lieutenant français, incarné par Théo Cholbi ; Krimou, un fellagha partisan de l’indépendance qui rejoint les harkis après avoir parlé sous la torture ; et à l’inverse Salah, un harki qui, après le cessez-le-feu, cherchera à se fondre dans la foule, ndlr]. Les personnages sont la plupart du temps repliés sur eux-mêmes, concentrés sur leur survie, mais à mon avis très présents dans le

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film de manière physique, par leur regard, leurs expressions ou même leurs silences. Dans La Trahison (2005), vous racontiez la désillusion d’un lieutenant français pendant la guerre d’Algérie. Dans Les Harkis, on a le lieutenant Pascal, qui oscille entre l’intérêt de sa hiérarchie et celui de ses hommes. Votre propre père a été militaire, et votre famille a vécu en Algérie durant les quatre dernières années du conflit. Quel rôle votre histoire familiale a-t-elle joué ici ? Ma mère est née en Algérie et elle y a vécu jusqu’à ses 28 ans. Elle a rencontré mon père, qui venait du nord de la France et était mili­ taire. Moi, je suis né pendant la guerre [en 1958, dans la ville marocaine d’Oujda, ndlr]. Mais, même terminée, la guerre a continué d’être présente. Enfants, on sentait qu’ils avaient été marqués par cette période et qu’ils ne voulaient pas en parler devant nous. Mais, parfois, on finissait par entendre. Je devais avoir 10 ans quand j’ai entendu le mot « harki » pour la première fois. Je ne comprenais pas qui étaient les gens qu’il désignait, mais j’ai entendu qu’il s’était passé quelque chose d’indigne, qu’il y avait eu des massacres. J’entendais aussi d’autres évocations de violences, qui avaient touché d’autres gens, Français et Algériens. Et à l’école, en France, comment vous parlait-­on de ces événements ? On n’en parlait pas. Ce n’était absolument pas enseigné. Il y avait un silence complet. C’est en grandissant qu’on s’est rendu compte qu’il y avait des mémoires différentes de la guerre d’Algérie, parfois très en conflit


PHILIPPE FAUCON entre elles, que ce soit du côté des descendants de harkis ou des descendants de gens qui avaient défendu la cause de l’indépendance de l’Algérie.

Vous avez consacré beaucoup de films à des figures d’immigrés en France : Samia en 2001, Fatima en 2015 ou Amin en 2018. Comment expliquez-vous cette constance ? Je crois que je suis sensible à l’histoire des gens qui doivent recommencer leur vie dans un pays différent, bien sûr parce que c’est quelque chose qui rejoint ma propre histoire. Tout en adoptant différents points de vue, Les Harkis dénonce la façon dont le gouvernement du général de Gaulle a traité de nombreux harkis, en leur faisant miroiter un accueil et une installation en France, avant d’en abandonner beaucoup à leur sort une fois la guerre terminée. On peut avoir le jugement que l’on veut sur les harkis, mais il n’empêche que c’est la France coloniale qui les a créés et que c’est la Ve République naissante qui a continué de faire appel à eux en nombre pour ensuite, la roue de l’histoire ayant tourné, se rendre compte qu’ils représentaient un nombre très important de gens à rapatrier. C’est la République française qui

Fin août, Emmanuel Macron a fait une visite d’État à Alger. Évoquant la guerre d’Algérie, il a parlé d’une « histoire d’amour qui a sa part de tragique », ce qui a provoqué un tollé. Le président dit refuser toute « fierté » comme toute « repentance » sur « la question mémorielle ». Quel regard portez-vous sur sa position ? Il était devenu plus que nécessaire qu’il y ait une reconnaissance. Il y a une revendication très forte aujourd’hui chez les descendants de harkis, pour que l’histoire de leurs parents et la leur soient enfin reconnues par l’histoire nationale. Emmanuel Macron est à l’initiative d’une loi [adoptée le 23 février 2022 par le Parlement, cette loi ouvre un droit à réparation pour les harkis et leur famille qui sont passés par des camps de transit, entre la fin de la guerre et le 31 décembre 1975, sous la forme d’une indemnité forfaitaire, ndlr], mais il faut bien constater que cette reconnaissance a été différée constamment au cours de ces soixante dernières années. Quant à la position du président sur un refus de « repentance », elle est liée probablement au fait qu’un conflit reste encore aujourd’hui très fort entre les différentes mémoires. Benjamin Stora dit que la mémoire de la guerre d’Algérie a été un entremêlement de quatre douleurs : celle des Algériens, celle des pieds-noirs, celle des anciens appelés et celle des harkis.

« La guerre d’Algérie a été une période de pratique extrême de la violence. » a tenté à ce moment-là de les convaincre que l’Algérie était redevenue leur pays et que le mieux pour eux était qu’ils y restent, avec la prétendue garantie que leur sécurité était assurée par les accords d’Évian. C’est un mélange d’improvisation, d’inconscience, parfois peut-être de cynisme, qui a provoqué cette tragédie.

Comment l’Algérie vous apparaît-elle aujourd’hui ? Il y a une revendication qui s’est exprimée dans la rue de façon très importante. Mais, contrairement à ce qui s’est passé dans d’autres pays arabes, en Algérie, elle s’est voulue non violente. Peut-être parce que le pays a été marqué dans son histoire

L’Entretien du mois <----- Cinéma

récente par des périodes de très grande violence, la guerre d’indépendance, mais aussi la « décennie noire » de 1991 à 2002, qui a causé la mort de 150 000 personnes. Mais la limite d’une protestation non violente, lorsqu’elle s’oppose à un pouvoir qui reste sourd, est que le temps joue contre elle. Les manifestations dans la rue ont fini par cesser, mais les aspirations au changement ne se sont pas éteintes. Je ne sais pas comment les choses vont évoluer [de 1999 jusqu’à sa mort en 2019, le pays a été dirigé par Abdelaziz Bouteflika ; le gouvernement actuel perpétue sa politique, critiquée pour sa propension au clientélisme et à la corruption, ndlr], mais je pense que c’est un pays qui aspire vraiment à un changement, à beaucoup de niveaux. Vous évoquiez les revendications de la nouvelle génération. Sentez-vous, de la part de jeunes cinéastes et acteurs français issus de familles ayant immigré, une volonté de s’emparer de ces histoires collectives ? Oui, et c’est un mouvement qui devait naturellement se produire. Je me souviens que, à l’époque où j’ai tourné Samia [film qui suit une jeune adolescente issue d’une famille algérienne, sorti en 2000, ndlr], on ne trouvait en agence absolument aucune jeune fille de l’âge et de l’origine des personnages. Il fallait obligatoirement passer par du casting sauvage. Ces personnages restaient d’ailleurs encore absents des écrans, ou cantonnés à des représentations stéréotypées. Il y avait un décalage frappant entre les histoires que le cinéma français proposait et la réalité. Puis ces personnages sont davantage apparus sur les écrans, et les agences se sont intéressées à des comédiens et des comédiennes pour les interpréter. Aujourd’hui, ce décalage étonnant se résorbe également par la prise en charge de ces récits, grâce à de jeunes cinéastes. Les Harkis de Philippe Faucon, Pyramide (1 h 22), sortie le 12 octobre

PROPOS RECUEILLIS PAR JOSÉPHINE LEROY Photographie : Julien Liénard pour TROISCOULEURS

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Cinéma -----> Hommage

Le dessinateur Wiaz a bien connu Jean-Luc Godard, disparu le 13 septembre. Sa sœur, l’actrice et écrivaine Anne Wiazemsky, a été mariée avec le cinéaste de 1967 à 1970, et a joué dans sept de ses films. En plus de ces trois dessins inédits, Wiaz nous a raconté son adolescence auprès du maître, amoureux éperdu et maoïste convaincu. « Tous les matins, Jean-Luc me téléphonait pour me réveiller et pour que j’aille en classe. J’étais pas un mec du matin… », ra-

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conte malicieusement Wiaz, 73 ans, les yeux intensément bleus, dans son appartement du IXe arrondissement débordant de classeurs de photos et d’objets souvenirs – comme ce trophée d’un festival mexicain pour Alpha­­ ville. Une étrange aventure de Lemmy Caution (1965) que lui a donné Godard. Le dessinateur, qui a travaillé pendant quarante ans pour Le Nouvel Obs et a collaboré avec Charlie Hebdo et Ouest-France, est un tout jeune homme de 17 ans quand il rencontre Godard par l’intermédiaire de sa sœur, Anne Wiazemsky. Elle a deux ans de plus. Godard, 35 ans, a tout fait pour s’incruster sur le tournage d’Au hasard Balthazar (1966) de Robert Bresson, dont la jeune actrice tient le premier rôle. Il est tombé amoureux d’elle en voyant sa photo dans Le Figaro. Les avances du cinéaste en vogue, elle n’en a d’abord pas grand-chose à faire. Mais, quand elle voit Masculin féminin (1966), elle a l’impression

que le film lui est adressé. Elle lui écrit une lettre, et ils sortent ensemble. « À partir du moment où elle s’est mise avec Godard, elle s’est éloignée de la famille. C’était une prise d’indépendance », raconte son petit frère. Il faut dire que le cinéaste tête brûlée cadre mal dans cette famille du XVIe arrondissement – du côté paternel, le frère et la sœur Wiazemsky descendent d’une lignée princière de Russie ; dans la branche maternelle, leur grand-père (chez qui ils vivent) n’est autre que François Mauriac, académicien et Prix Nobel de littérature en 1952, auteur de Thérèse Desqueyroux (1927) et du Nœud de vipères (1932), politiquement gaulliste. « Maman était horrifiée à l’idée qu’Anne devienne la maîtresse de Godard – elle était encore mineure selon la législation de l’époque. Avec Mauriac, ça s’est bien passé lorsque JeanLuc est venu lui demander officiellement la main d’Anne en se préparant nickel chrome.

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© Wiaz

© Wiaz

GODARD VU PAR… WIAZ

C’est moi qui ai emmené mon grand-père voir Pierrot le Fou en 1965, il était très enthousiaste. » Wiaz est alors dans l’effervescence de la jeunesse pré-68 – il signe ses premiers dessins pour les publications de la Jeunesse communiste révolutionnaire et prend une part active lors de l’affaire Henri Langlois (le fondateur et directeur de la Cinémathèque française, alors menacé d’éviction et soutenu par nombre de cinéastes, de cinéphiles et d’étudiants). Des sujets dont il débat de manière enflammée avec Godard au moment où celui-ci prépare La Chinoise (1967), se voyant comme un héraut de la pensée maoïste. Dans un sourire un peu moqueur, Wiaz se rappelle devant nous la fois où le réalisateur lui est revenu tout tristou : « Les autorités chinoises ont détesté le film ! » Après que Godard et Anne Wiazemsky se sont séparés, en 1970, Wiaz a perdu le cinéaste de vue. Mais il a souvent repensé à lui, comme


Hommage <----- Cinéma

ATMO ET MEMENTO PRODUCTION PRÉSENTENT

Un formidable thriller d’espionnage. L’OBS

PRIX DU SCÉNARIO

© Wiaz

FESTIVAL DE CANNES 2022

en témoignent ces quelques dessins faits bien après, dans les années 1970-1980. Peutêtre aussi que Godard, alors même que son cinéma devenait de plus en plus politique avec le groupe Dziga Vertov, un collectif cinématographique d’inspiration maoïste qu’il avait fondé en 1968 avec Jean-Pierre Gorin et qui s’est dissous en 1972, se rappelait parfois son ex-beau-frère. C’est en tout cas ce que laisse penser un plan du film Pravda (1970), qui, comme un signe d’amitié, recycle une photo de Wiaz : « Celle d’un char soviétique à la frontière hongroise, en 1969. » Il faudra un jour faire une archéologie intime des films de Godard : à combien de personnes cet amoureux de la citation cryptée a-t-il laissé de tels clins d’œil dans ses films ?

Design : Benjamin Seznec / TROÏKA

Design : Benjamin Seznec / TROÏKA

Jean-Luc Godard et Anne Wiazemsky

LE 26 OCTOBRE AU CINÉMA

QUENTIN GROSSET

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Cinéma -----> Hommage

GODARD VU PAR… ROSALIE En 1982, Rosalie Varda était cheffe costumière sur le film de Jean-Luc Godard Passion. En hommage au cinéaste disparu en septembre, elle a réalisé ce collage qu’elle nous a confié.

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Hommage <----- Cinéma

VARDA

C I N E N OVO E T D U L A C D IST R I B UT I O N P R É S E NT E NT

© PHOTO : HASSÈNE AMRI

ADAM BESSA

“UN FABULEUX ORAGE ENTRE TRAGÉDIE ET WESTERN SUR FOND DE PRINTEMPS ARABE”

LIBÉRATION

U N F I L M D E L OT FY N AT H A N

© Rosalie Varda

AU CIN É M A L E 2 N OV EM BR E

© 2022 CINENOVO-TARANTULA-CINETELEFILMS-WRONG MEN NORTH-DETAILFILM

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En bref

Infos graphiques

Le film de Robert Bresson s’impose comme une inspiration évidente pour EO – Jerzy Skolimowski affirme d’ailleurs qu’il s’agit du seul film qui l’a ému aux larmes. Au hasard Balthazar ou les Mémoires difficiles de l’âne Balthazar, transbahuté d’un propriétaire à l’autre, d’une violence à une autre. Et le cinéaste d’utiliser le petit baudet, animal biblique s’il en est, pour mieux cerner ses congénères à lui, les humains, dont la bêtise n’égale que la cruauté, dont la tristesse ne contrebalance que la souffrance. Balthazar ou l’impossible triomphe de l’innocence.

E (201 T T E N 0) NÉ

Le dispositif de Nicolas Philibert est simple, mais pas simpliste. Il braque sa caméra sur cette femelle orang-outang de 40 ans à travers la vitre d’où les visiteurs de la ménagerie du Jardin des plantes l’observent. On la voit, elle ; on les entend, eux. Et la magie opère. Nénette devient un pamphlet sur l’ennui et la vacuité presque mortifère de la captivité. Mais c’est aussi un miroir à peine déformant de notre espèce qui, en commentant l’animal humanoïde, entre anthropomorphisme et boutades, en dit long sur notre rapport à l’autre.

PERRINE QUENNESSON

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Adapté du roman de Michael Morpurgo, le film de Steven Spielberg suit le parcours de Joey, un magnifique demi-sang à la robe couleur baie, tout au long de la Première Guerre mondiale, d’un cavalier à l’autre, des tranchées françaises aux boyaux allemands, du champ de labour au champ de bataille. Pourquoi le point de vue du cheval ? Car il a été l’animal sacrifié de la Der des Ders, avec près de huit millions de canassons tués. À travers ses yeux écarquillés, c’est toute l’absurdité de la guerre que le cinéaste pointe du doigt.

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BABE (1996)

Et si le meilleur ami de l’homme était le cochon ? Dans Babe. Le cochon devenu berger de Chris Noonan, coécrit par George Miller, un berger soutient un petit porcelet dans son souhait de devenir chien de troupeau. Dans ce conte en prise de vue réelle, les animaux parlent, ils ont des rêves, des ambitions et des désirs. Déjouant les préjugés, le film encourage une vision plus compréhensive des capacités intellectuelles, émotionnelles et sociales de nos voisins de la ferme. Et a déclenché, à l’époque, une grande vague de végétarisme.

L’OU R

AU HASARD BALTHAZAR (1966)

Veau, vache, cochon… sous leur air blasé il y a une âme, que le cinéma s’emploie parfois à aller rencontrer. Comme EO, le dernier film-ovni de Jerzy Skolimowski, qui est autant une onomatopée (hi-han) que le nom du petit âne gris à la ganache chagrin dont il raconte les tribulations, de la Pologne à l’Italie, offrant un plaidoyer expérimental et puissant pour la condition animale. Quand le cinéma déplace le regard, c’est loin d’être bête.

VAL DE E H G C (2

EN BREF

BÊTES DE SCÈNE

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Dans une structure narrative proche de celle de Dumbo, Jean-Jacques Annaud raconte l’histoire d’un ourson orphelin trouvant un parent de substitution en un ours mâle poursuivi par des chasseurs. Sans aucun dialogue ou presque, le cinéaste nous invite à vivre au rythme de celui qui est considéré comme le double animal de l’homme depuis la préhistoire. Ce qui lui permet de traiter aussi bien de l’orphelinage et de la parentalité que de la question du rapport funeste de l’homme à la nature, et à sa nature.


En bref

Ça tourne BERTRAND BONELLO Après Coma, geste radical qui explore les limbes du numérique du point de vue des ados, dont la sortie est prévue en novembre, Bertrand Bonello réveille La Bête, titre de son prochain film futuriste, dans lequel il imagine un monde où les émotions sont devenues une menace. Léa Seydoux y incarnera une femme qui cherche à « purifier son ADN » à l’aide d’une machine qui va la « plonger dans ses vies antérieures », nous dit le synopsis officiel. Le regretté Gaspard Ulliel, disparu en janvier dernier, devait jouer Louis, l’homme qui va la troubler. Il a été remplacé par le Britannique George MacKay, encore inconnu ici. CAROLINE POGGI ET JONATHAN VINEL Reset. Auteur d’une œuvre singulière, à la croisée du gaming et du cinéma (Jessica Forever, 2018), le couple de cinéastes français est aux manettes d’Eat the Night, sur la rencontre amoureuse entre un dealeur de province et un jeune homme au look singulier appelé Nuit. Alors que Pablo laisse sa sœur terminer un jeu qu’ils avaient commencé ensemble, les deux garçons deviennent la proie d’un gang rival. Game over?

TAMARA FILMS et MICROCLIMAT présentent

PÉNÉLOPE MON AMOUR UN FILM DE

CLAIRE DOYON

SOFIA COPPOLA Le King n’en finit plus d’être ressuscité au cinéma. Après le biopic baroque Elvis de Baz Luhrmann, le chanteur devrait apparaître dans le prochain film de Sofia Coppola. Mais en arrière-plan cette fois : la réalisatrice de Virgin Suicides lorgne plutôt sur sa femme, Priscilla Presley, qui a rencontré le chouchou de l’Amérique alors qu’elle n’avait que 14 ans (et lui 24), avant un mariage (en 1967) puis un divorce (en 1973) archimédiatisés. Pardon Elvis, mais il va falloir céder la place. JONÁS TRUEBA Le prodige du cinéma espagnol, qui a réalisé coup sur coup deux petites merveilles, Eva en août en 2019 et Qui à part nous en 2021, prépare Le Retour de Saturne. L’histoire de Mario, jeune étudiant mélomane habitant Grenade, qui assiste, à la fin des années 1990, à la rupture du groupe de rock indé culte Los Planetas. Avant d’y prendre part, de façon inattendue… Trueba filme les grouillements culturels et les agitations de la jeunesse avec une telle fluidité qu’on a forcément hâte de découvrir ce nouvel opus. En attendant, on va un peu plus se pencher (peut-être même danser) sur les tubes de Los Planetas.

JOSÉPHINE LEROY

AU CINÉMA LE 12 OCTOBRE

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En bref

La scène d’ouverture du Mépris de Jean-Luc Godard est l’une des séquences les plus célèbres du cinéma, un pur concentré d’érotisme. Mais l’a-t-on réellement comprise ?

La sextape ET MES FESSES ?

La phrase

© D. R.

Après l’annonce de sa mort mi-septembre, difficile d’échapper à la question : c’est quoi, ton film préféré de Godard ? Tous formats et durées confondus, il en a tourné plus de cent trente – pas facile. Mais, alors que je m’interrogeais, la musique déchirante de Georges Delerue s’est enclenchée dans ma tête. Le choix du cœur va au Mépris. Tout y est culte ; sa beauté plastique, l’alchimie de Michel Piccoli et de Brigitte Bardot, la cinégénie de la villa Malaparte, et puis cette scène d’ouverture qui semble contenir le film tout entier, le monde même ; Bardot

sur nous. En découpant ainsi son corps et en lui demandant s’il en « aime » chaque partie, elle lui fait avouer son désir morcelé, non son amour, car désirer toutes les parties du corps d’une femme ne forme pas, par addition, un amour total – il l’exclut. On retrouve, comme chez Luis Buñuel, cette incapacité à voir la femme entièrement, comme un objet a, pour reprendre les termes de Jacques Lacan auquel Godard fait un clin d’œil. La méprise, la confusion des langues entre l’homme et la femme, est le cœur secret de cette scène à l’érotisme brûlant. S’il l’aimait totalement, il aurait dû simplement répondre « je t’aime ». Il ne le fera pas. La méprise se muera en mépris de la femme pour cet homme qui ne sait pas la voir. L’histoire donnera raison à Bardot, et Godard, encore une fois, aura eu plusieurs tramways d’avance.

nue, allongée sur le ventre, et cette réplique qui flotte dans l’éternité : « Tu les trouves jolies, mes fesses ? » Cette scène d’amour total ne devait pas être filmée, le film était fini, monté. Godard avait tenu bon face à l’insistance des producteurs qui réclamaient la nudité de Bardot. Ils en voulaient pour leur argent. Godard répondra à leur vulgarité mercantile par un geste de cinéma inouï, avec la plus belle scène d’amour de l’histoire du cinéma, dont la perfection, encore aujourd’hui, sidère au point de nous aveugler. Bardot est nue sur un lit, oui, d’une beauté insolente, aussi, près d’un Piccoli en tee-shirt. Elle égrène ses questions ; et mes seins, tu les aimes ? Et mon visage ? Godard joue avec des filtres de couleurs tandis que la caméra longe les lignes spectaculaires de l’icône. On oublie souvent un détail : tandis que Piccoli tente de l’enlacer, elle se dérobe à lui. Pourquoi fait-elle ça ? La scène se termine par la réplique (elle aussi culte) de Piccoli : « Oui, je t’aime totalement, tendrement, tragiquement. » Le piège s’est refermé sur lui et

LILY BLOOM

« Devenir immortel, et puis… mourir. » Réplique de Jean-Pierre Melville dans À bout de souffle (1960) de Jean-Luc Godard.

À chaque jour ou presque, sa bonne action cinéphile. Grâce à nos conseils, enjolivez le quotidien de ces personnes qui font de votre vie un vrai film (à sketchs).

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© 1963 Kadokawa. Tous droits réservés

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JOSÉPHINE LEROY

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À offrir

La Vengeance d’un acteur de Kon Ichikawa (1963)

Chaque semaine, après le cours, il renouvelle sa proposition. Problème : vous êtes à court d’excuses, et la prochaine pièce revisitant Feydeau arrive bientôt. Prenez les devants en réservant des places pour la projection de La Vengeance d’un acteur de Kon Ichikawa (1963). L’histoire d’une vedette de kabuki qui retrouve les meurtriers de ses parents, projetée lors d’un événement explorant l’univers de Mishima, génie de la littérature japonaise et féru de ce genre théâtral. « Le Japon, Mishima et moi : Le style Mishima », jusqu’au 15 janvier au Forum des images

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Mini-caméras, applis de géolocalisation… Votre mamie est à la pointe de la technologie de surveillance. Pour rassasier son trop-plein de curiosité (et l’empêcher de toucher à votre portable), offrez-lui Génériques. La vraie histoire des films, la grande enquête en trois volumes du journaliste et auteur Philippe Garnier, qui raconte les histoires méconnues de Hollywood, entre 1940 et 1977, réunit des documents rares et s’intéresse aux invisibles (producteurs, scénaristes…). Génériques. La vraie histoire des films de Philippe Garnier (The Jokers, 20 € chaque volume)

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Hippie des temps modernes, votre cousine trimballe sa guitare dans tous les coins de Paris pour chanter des odes à la paix. Elle sera captivée par Retour (1978), film du cinéaste américain Hal Hashby, figure du Nouvel Hollywood, qui raconte avec sensibilité le traumatisme des vétérans de la guerre du Viêt Nam. Devant la caméra, Jon Voight, Bruce Dern et la très engagée Jane Fonda, grande militante pacifiste qui plus d’une fois est descendue dans la rue pour battre le pavé. Retour de Hal Hashby (Carlotta, 20 €, Blu-ray ou DVD)


En bref

Petit écran

SÉRIE

LE MONDE DE DEMAIN pierre deladonchamps

© Jean-Claude Lother

Cette série brosse le portrait d’une France des années 1980 bouleversée par l’avènement du mouvement hip-hop et la naissance du groupe NTM. Une chronique dense et énergique réalisée par Katell Quillévéré et Hélier Cisterne. « Tu flippes. Et c’est normal parce que, dans l’histoire de la musique, il y a toujours eu des trucs nouveaux. » Lancées chez un disquaire dans Le Monde de demain, ces phrases résument bien la série de Katell Quillévéré et Hélier Cisterne. Les deux comparses, qui avaient cosigné le scénario du magnifique De nos frères blessés, réalisé par le second, filment les années 1980 et leur frémissement culturel. Le vent de la modernité venue d’Amérique souffle sur les platines et les banlieues. Deux garçons, qui ne s’appellent pas encore Kool Shen et JoeyStarr, explorent les possibilités offertes par la musique, la danse et le graffiti. Car Le Monde de demain ne raconte pas seulement les débuts de NTM, mais l’avènement d’un mouvement hip-hop dans son ensemble. Dee Nasty, premier DJ de rap français, et Lady V, jeune graffeuse et danseuse, viennent élargir les horizons des six épisodes. La série embrasse le basculement d’une société entière, mais montre aussi que la culture, boostée par des jeunes qui ont faim, est le reflet de rapports de force socio­ économiques. Quillévéré et Cisterne signent un bel objet, jouant du grain de l’image et dirigeant leurs jeunes acteurs à merveille, à commencer par Anthony Bajon. Mulet sur la tête, celui qui enfile les baskets de Kool Shen illumine la série d’une énergie boudeuse et joyeuse à la fois.

laetitia dosch

grégory montel

finnegan oldfield

vincent deniard

Prix du public Festival du film de

Montreuil

sur Arte.tv

un film de GILLES

PERRET

octobre 2022 – no 192

Crédits non contractuels • Création : Benjamin Seznec / TROÏKA

MARGAUX BARALON

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En bref

Règle de trois

PACÔME THIELLEMENT

THE FULL MONTY

Vingt-cinq ans après sa sortie, la comédie de Peter Cattaneo, qui dépeint les efforts des chômeurs anglais préparant un spectacle de strip-tease, apparaît comme une palpitante réflexion sur la masculinité. Sorti en France fin octobre 1997, The Full Monty connut un succès fulgurant avec 3,5 millions d’entrées. Cette comédie, dans laquelle un demandeur d’emploi (Robert Carlyle) de Sheffield monte avec d’autres chômeurs un spectacle de strip-tease, brillait par sa vision de la masculinité. « Les comédies britanniques des années 1990 ont fait émerger un nouveau type d’homme, plus vulnérable et ouvert aux émotions. Et, face au versant riche incarné par Hugh Grant ou Rupert Everett, The Full Monty montrait le versant des classes sociales défavorisées. Les hommes du film ont régulièrement les larmes aux yeux et vont littéralement se mettre à nu », témoigne Marianne Kac-Vergne, maîtresse de conférences à l’université de Picardie Jules-Verne et autrice de Masculinity in Contemporary Science Fiction Cinema. Cyborgs, Troopers

and Other Men of the Future (IB Tauris, 2018). « Le film expose la différence entre le phallus – idéal de puissance qu’aucun homme ne peut atteindre – et le pénis. C’est impossible d’avoir à la fois le pouvoir économique, familial et sexuel, et le scénario raconte la déstabilisation de ces pouvoirs masculins. On voit par contre la banalité du pénis, organe sexuel qui n’atteint jamais la mystique du phallus, mais que nos héros assument d’exhiber à la fin car ils ont accepté d’être des humains et non des hommes idéalisés. » De quoi parler d’œuvre féministe ? « Gerald, joué par Tom Wilkinson, dit à un moment : “Fat is a feminist issue”, ce qui renvoie à un livre pionnier des études féministes sur les assignations corporelles. Ces personnages se questionnent sur l’assignation à des normes corporelles et sur les problèmes structurels, comme la désindustrialisation, qui mènent au sentiment de dévirilisation. » Un angle politique qui traversera aussi la série The Full Monty (bientôt sur Disney+), laquelle retrouve la distribution d’origine et se déroule de nos jours dans une Sheffield à l’économie en berne.

© Jérôme Panconi

Flash-back

L’essayiste n’a pas son pareil pour décoder les mystères de la culture pop, de Twin Peaks à Frank Zappa. Son nouveau livre, Paris des profondeurs, est une invitation généreuse à redécouvrir la capitale sous le sceau du secret et de l’alchimie, en compagnie de Jacques Rivette, de Charles Baudelaire ou de Gérard de Nerval. On lui a demandé dans quels films il aimait se perdre.

DAMIEN LEBLANC Illustration : Sun Bai pour TROISCOULEURS

3 films trop méconnus que tu voudrais faire découvrir ? La Mémoire courte d’Eduardo de Gregorio, dans lequel Jacques Rivette joue le « premier traducteur de Jorge Luis Borges » découvrant une filière d’anciens nazis en Argentine ; La Vraie Histoire de Gérard Lechômeur de Joaquín Lledó, dans lequel Pierre Clémenti joue Gérard de Nerval dans les années 1970 ; Les Lionceaux de Claire Doyon, dans lequel Jacno et Dani jouent des parents comme on n’en a jamais vu.

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Décris-toi en 3 personnages de fiction. Le premier personnage de fiction auquel je me suis identifié est Alice, dans Alice au pays des merveilles et dans De l’autre côté du miroir. Je pensais que le sens de la vie était de suivre le premier lapin blanc venu dans un souterrain ou de trouver des portes pour basculer de l’autre côté du monde. Ensuite je me suis identifié aux personnages d’enquêteurs chez David Lynch, comme Jeffrey Beaumont ou l’agent Cooper – même si, physiquement, avec les années j’allais plutôt du côté d’Hercule Poirot ou du Dr Jacoby ! Enfin, je me suis reconnu dans celui de Julie, la bibliothécaire ésotérique de Céline et Julie vont en bateau. J’ai toujours eu besoin d’une Céline, c’est-à-dire d’un ou d’une ami(e), pour me rendre dans des maisons terrifiantes afin d’y sauver un peu d’enfance ou de pratiquer ce qui me semble l’art de vivre par excellence : l’amitié magique.

Le film idéal à regarder à 3 heures du matin, une nuit d’insomnie ? Solaris d’Andreï Tarkovski, parce qu’on finit par ne plus distinguer les visions du film de nos rêves.

3 films alchimiques ? Évidemment Inferno de Dario Argento. Profondément Toby Dammit de Federico Fellini. Passionnément Ultra pulpe de Bertrand Mandico.

3 films crasseux dont tu pourrais faire de l’or ? Je n’aime pas parler de ce que je n’aime pas ! Alors je vais donner les noms de trois films pas géniaux que j’ai dans ma DVDthèque : Vous n’aurez pas l’Alsace et la Lorraine, La Vengeance du serpent à plumes et Le Roi des cons. Leur point commun, c’est qu’ils contiennent au moins une scène avec Luis Rego. Et un film pas génial avec une scène sauvée par le jeu électrique de Luis Rego est souvent meilleur à mes yeux qu’un film génial ! C’est lui qui prend la crasse et qui en fait de l’or.


En bref

3 labyrinthes de cinéma dans lesquels tu aimerais te perdre ? Le labyrinthe obsédant de Mr. Arkadin d’Orson Welles ; le labyrinthe fascinant de Blow-Up de Michelangelo Antonioni ; le labyrinthe bouleversant de L’Année des treize lunes de Rainer Werner Fassbinder.

3 scènes de films dans lesquelles on peut entrevoir le « Paris des profondeurs » ? La première fois que je l’ai aperçu, c’est dans Le Locataire de Roman Polanski, lorsque le personnage de Trelkovsky se rend dans les toilettes de son immeuble parisien et que les graffitis se transforment en hiéroglyphes. Puis évidemment c’est dans Out 1. Noli me tangere de Jacques Rivette, en particulier lorsque, au dernier plan de ce très long film de 13 heures, on voit Marie, le personnage joué par Hermine Karagheuz, devant la statue d’Athéna, porte Dorée, qui regarde et, peut-être, nous fait signe pour qu’on la rejoigne. Enfin, mais c’est un classique et une évidence, le Paris des profondeurs nous engloutit littéralement dans la dernière séquence des Enfants du paradis de Marcel Carné, pendant le carnaval sur le « boulevard du crime ».

3 souvenirs intimes liés au cinéma dans Paris ? Enfant, j’ai vu Pierre Richard chez un fleuriste alors que j’étais avec mes parents, avant d’aller dîner dans la famille de mon père. Je suis allé lui parler et il était gentil, drôle et totalement identique aux personnages de ses films. J’ai participé à un tournage de Bertrand Mandico dans le Théâtre des Amandiers vide, pendant le deuxième confinement. Le voir travailler et voir Elina Löwensohn se préparer à jouer, ça a été de l’ordre de la leçon artistique absolue. Sinon, il y a eu l’émotion de voir une grande salle applaudir Hermine Karagheuz, après une projection de Duelle de Jacques Rivette, à la Cinémathèque française.

Paris des profondeurs de Pacôme Thiellement (Seuil, 240 p., 20 €)

PROPOS RECUEILLIS PAR QUENTIN GROSSET

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LES NOUVEAUX

En bref

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Elle irradiait, évanescente, dans Mon amie Victoria, ce film de Jean-Paul Civeyrac qui l’a révélée en 2014. Absente des écrans depuis, elle revient avec une partition non moins hantée dans Saint Omer d’Alice Diop, qui vient de rafler deux prix – le Lion d’argent et le Lion du futur – à la Mostra de Venise. Elle y elle incarne une mère infanticide à son procès. Quand on la rencontre, Guslagie Malanda est certes plus flamboyante, mais pas moins mystérieuse que dans le magistral Saint Omer. « Je n’aime pas trop parler de ma vie », glisse-t-elle. Tout juste saura-t-on que cette passionnée d’art contemporain, commissaire d’expo à ses heures, est devenue actrice au détour d’un vernissage. « J’y ai rencontré un coiffeur qui m’a parlé d’un casting, j’ai perdu un pari et j’ai

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dû m’y rendre. » Jackpot ! Guslagie est propulsée par Mon amie Victoria et concrétise ce désir « très enfoui » de dompter la caméra. Mais pas au point de se compromettre. « Pendant sept ans, j’ai reçu des propositions clicheteuses pour des rôles de migrante ou de prostituée. J’ai préféré attendre », confie-t-elle. Lorsqu’Alice Diop lui propose d’incarner un double fictionnel de Fabienne Kabou, cette jeune mère condamnée en 2017 pour infanticide, elle hésite longuement : « Il fallait que je me considère pleinement comme une actrice pour l’assumer. » Ce travail effectué, c’est le début d’une « possession » où les cauchemars s’enchaînent. « Tous les jours, je me rendais à mon procès », lance-t-elle, abasourdie. Avec une telle capacité de projection, celle qui vante la « grande actrice » qu’elle a vue récemment en Marina Foïs dans As bestas peut déjà se considérer comme telle. Saint Omer d’Alice Diop, Les Films du Losange (2 h 02), sortie le 23 novembre Photographie : Julien Liénard pour TROISCOULEURS

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DAVID EZAN

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Pris dans les fils tendus du puissant Harka de Lotfy Nathan (lire p. 52), l’acteur livre une performance impressionnante. La manière dont il s’élance à corps perdu dans son rôle lui a valu un Prix de la meilleure performance à Cannes, où le film était présenté cette année dans la section Un certain regard. Portrait. À la sueur de son front, Ali remplit des bonbonnes d’essence dans des chantiers de construction vides de Sidi Bouzid, au centre de la Tunisie. Tout au long du film, sa noirceur, sa taciturnité sautent aux yeux. Quand on a Adam Bessa au téléphone – il vit à Marseille –, on devine au contraire son énergie solaire. L’acteur, né près de Nice il y a trente et un ans, est monté à Paris pour suivre des études de droit, vite arrêtées. Puis, celui qui a grandi en admirant Al Pacino et Annie Girardot a poussé la porte de l’école de théâtre Périmony, dont il était


En bref

« LA TUMULTUEUSE VIE DU COUPLE TOLSTOÏ » TÉLÉRAMA

ADAM

© Mona Grid

A S S E B le voisin. Les cours l’ennuient, mais il y découvre les textes de Stella Adler, célèbre prof d’art dramatique américaine, adepte de la méthode Stanislavski – l’idée que l’acteur utilise son histoire pour nourrir son jeu plaît à Adam Bessa. Gonflé à bloc, il passe une série de castings peu concluants. Il est à deux doigts de lâcher. Jusqu’au film Les Bienheureux (2017) de Sofia Djama. Cette fois, on vient le chercher, et il décroche un petit rôle. De là, tout va très vite. Il atterrit sur des productions américaines musclées (Mosul de Matthew Michael Carnahan, 2020 ; Tyler Rake de Sam Hargrave, 2020). Puis chez le cinéaste égypto-américain Lotfy Nathan. « Le fait que le film raconte l’état de la Tunisie, dont ma famille est originaire, c’était très important pour moi », nous confie-t-il. Dans ce grand rôle suinte sa grande intensité. Ses prochains, il les imagine fous. Pour le moment, il prend une pause bien méritée. On espère qu’elle ne sera pas trop longue, car on a hâte de le retrouver. Harka de Lotfy Nathan, Dulac (1 h 27), sortie le 1er novembre

JOSÉPHINE LEROY

UN FILM DE FREDERICK WISEMAN

AVEC NATHALIE BOUTEFEU DANS LE RÔLE DE SOPHIA TOLSTOÏ

AU CINÉMA LE 19 OCTOBRE

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En bref -----> La page des enfants

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L’interview

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Tout doux liste

MON PREMIER FESTIVAL [FESTIVAL] Le plus cool des événements culturels jeune public nous en met plein la vue : des films mettant en scène des héroïnes fortes comme Yuku, du sport – avant les Jeux olympiques – avec Kids Cup, des ciné-concerts et plein d’autres surprises. • MARGOT PANNEQUIN www.paris.fr/monpremierfestival,

dès 2 ans

SAMOURAÏ ACADEMY [FILM] Le réalisateur de Stuart Little, Rob Minkoff, coréalise cette aventure à l’humour malicieux qui voit un chien chercher à devenir samouraï dans un monde où ce privilège est réservé aux chats. • Ma. P. Samouraï Academy de Rob Minkoff, Mark Koetsier et Chris Bailey (SND, 1 h 37), dès 6 ans

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https://www.louvre.fr/visiter/venir-en-famille, dès 7 ans

Pourquoi as-tu inventé Mortelle Adèle ? Antoine Dole : Ce personnage est né lorsque j’avais 14 ans. À l’école, j’étais victime de violences, et Adèle m’a aidé à les affronter. Elle me permettait de dire tout ce que je n’arrivais pas à exprimer dans la vraie vie. L’imaginaire est un super véhicule pour traverser l’existence. J’ai entendu à la radio qu’Adèle était l’opposé de toi. Pourquoi tu n’as pas choisi qu’elle soit noire ? A. D. : C’est une très bonne question ! Je ne sais pas… À l’époque, le fait qu’elle soit une fille et qu’elle ose tout dire, alors que j’étais un garçon timide, c’était pour moi de vraies différences. Le fait que je sois blanc et qu’elle soit noire, je n’y ai pas pensé, je ne considérais pas cela comme une inversion de moi-même. Est-ce que vous avez des amis imaginaires ? Diane Le Feyer : J’en ai plein ! Je n’ai pas de grandes conversations avec eux, mais ils me suggèrent plein d’idées quand je dessine, quand mon esprit vagabonde. Moi, j’aimerais bien être dessinatrice ! D. L. : Je vais te donner un conseil : il faut s’entraîner et dessiner tous les jours. Pour progresser, il ne faut pas hésiter à dessiner des choses que tu n’aimes pas ou que

tu as des difficultés à représenter. Ensuite, tu compares ta manière de faire avec celle d’autres dessinateurs. Quel âge a Adèle ? A. D. : C’est top secret. On sait qu’elle est plus ou moins à l’école primaire et qu’elle est née le jour de la fête de Halloween, pile pour manger des bonbons et terroriser tout le monde. Pourquoi est-elle toujours de mauvaise humeur ? A. D. : Les adultes ont tendance à penser qu’un enfant doit être joyeux et plein de vie. Mais, parfois, on est triste, énervé ou tranquille… Je voulais montrer une petite fille qui est en colère et qui n’a pas envie de sourire. Pourquoi Geoffroy est-il amoureux d’Adèle alors qu’elle le maltraite ? A. D. : Ce n’est pas le fait que Geoffroy soit amoureux d’elle qui nous intéresse, mais plutôt qu’Adèle ne veuille pas de Geoffroy. Un enfant, comme un adulte, n’a pas toujours besoin de quelqu’un d’autre pour s’épanouir. On peut se sentir entier et heureux tout seul. D. L. : Si vous avez envie d’accueillir quelqu’un dans votre vie, c’est votre droit. Mais, avoir un prince charmant, ce n’est pas une obligation.

LE PETIT NICOLAS. QU’EST-CE QU’ON ATTEND POUR ÊTRE HEUREUX ? SORTIE LE 12 OCTOBRE

Et toujours chez mk2 SÉANCES BOUT’CHOU ET JUNIOR [CINÉMA] Des séances d’une durée adaptée, avec un volume sonore faible et sans pub, pour les enfants de 2 à 4 ans (Bout’Chou) et à partir de 5 ans (Junior). samedis et dimanches matin dans les salles mk2, toute la programmation sur mk2.com

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Mr Tan (de son vrai nom Antoine Dole) est le créateur de la série de bande dessinée Mortelle Adèle illustrée par Diane Le Feyer. Alors que le XIXe tome, Face de beurk !,sort le 19 octobre, Miléna, Jeanne, Gaïa et Anselmo (9 ans) les ont rencontrés.

La critique de Célestin, 8 ans LE LOUVRE [EXPO] Enfants ou ados : même pas peur des plus de 500 000 œuvres du Louvre ! Le musée propose des visites guidées spécialement dédiées aux plus jeunes pour mieux apprécier ce lieu pharaonique. • Ma. P.

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Pourquoi le dernier album s’appelle Face de beurk ! ? A. D. : C’est une punchline pour tenir les andouilles à distance dans la cour de récré. Le précédent s’appelait Toi, je te zut !, c’était aussi une façon de dire « laisse-moi tranquille ! » sans utiliser un gros mot. On dirait qu’Adèle met tout le monde au même niveau : les enfants, son chat, ses parents ? A. D. : Pour Adèle, il n’y a pas de hiérarchie. Ce n’est pas parce que tu es un enfant que tu n’as pas le droit de remettre en cause la parole de l’adulte. Si quelqu’un te dit « viens, on va faire ça », si ça ne te plait pas, si ça ne te convient pas, tu peux dire « non ! ». C’est important d’avoir conscience de ça, pour te permettre toute ta vie de définir des limites, entre ce que les gens peuvent attendre de toi et ce que tu as envie de leur donner. Une fois que tu as compris ça, finalement tout le monde est sur un pied d’égalité. Mortelle Adèle. Face de beurk ! de Mr Tan et Diane Le Feyer (Bayard Jeunesse, 80 p., 11,50 €) PROPOS RECUEILLIS PAR MILÉNA, JEANNE, GAÏA ET ANSELMO (AVEC CÉCILE ROSEVAIGUE) Photographie : Ines Ferhat pour TROISCOULEURS

« C’est l’histoire d’un petit garçon qui fait beaucoup de bêtises. Moi, j’ai fait aucune de ces bêtises. J’ai jamais loupé l’école par exemple. Je n’y avais même pas pensé. Mais là je vais y penser… Ce film est aussi l’histoire de la création du Petit Nicolas. On le voit dans ses histoires, mais il parle aussi avec les créateurs. Bien entendu, je connaissais René Goscinny ! Qui n’a jamais lu Lucky Luke, Astérix et Obélix ou Le Petit Nicolas ? Il était très marrant, il y a toujours des tonnes de gags avec lui. Et Nicolas a aussi été créé par un autre monsieur, qui dessine : il fait comme des dessins d’enfants, mais très bien faits. Les personnages sont un

peu vieille France, parce que le père lit le journal et la mère fait la cuisine. Les filles n’ont pas du tout les mêmes égalités que les hommes. Nicolas dit par exemple qu’il veut pas jouer avec les filles, alors que mes copains et moi on n’est plus du tout contre les filles et que moi j’aime bien jouer aux jeux de filles. En plus, je joue pas au foot, alors… » Le Petit Nicolas. Qu’est-ce qu’on attend pour être heureux ? d’A. Fredon et B. Massoubre, Bac Films (1 h 22), sortie le 12 octobre PROPOS RECUEILLIS PAR JULIEN DUPUY




En couverture <----- Cinéma

Louis Garrel

L’AMOUR DU RISQUE Après sa folle fable écolo La Croisade, Louis Garrel débride encore plus son cinéma avec le vif, drôle et rocambolesque L’Innocent, un film de braquage et d’amour qui s’inspire d’un épisode de la vie de sa mère, la cinéaste et metteuse en scène Brigitte Sy. Le film suit un trentenaire taciturne qui voit son existence s’emballer dans des aventures ébouriffantes lorsqu’il rencontre son nouveau beau-père, Michel, tout juste sorti de prison… Avec son élégance et sa fantaisie habituelles, Louis Garrel nous a parlé de l’importance de pratiquer un cinéma de bandit et de se projeter hors de sa zone de confort, dans les films comme dans la vie. PROPOS RECUEILLIS PAR QUENTIN GROSSET

Photographie : Marie Rouge pour TROISCOULEURS

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Dans L’Innocent, c’est comme si le personnage que vous jouez, Abel, était poussé par sa mère à vivre avec un peu moins de prudence. Au cinéma, pour vous, le risque – dans sa conception, dans ce qu’il véhicule –, c’est important ? François Truffaut [dans son livre Les Films de ma vie, Flammarion, 1975, ndlr] dit qu’un film, ça doit être une idée de la vie, et une idée du cinéma. Là, dans le film, c’est un peu la théorie de la marche : pour avancer, tu es obligé de te déséquilibrer. C’est vrai qu’il y a une part d’inconnu pour moi dans le fait de réaliser un film d’action, un polar. Je n’étais jamais allé sur ce terrain de ciné­­ma, donc je n’avais de comptes à rendre à personne – sauf au cinéma, à des films que j’ai aimés. Mais j’ai toujours traité ces genres avec un peu d’ironie, de la distance. C’est un principe d’amusement qui a cours tout au long du film. En revanche, je tenais à ce qu’il y ait un vrai sérieux du point de vue des sentiments, de la profondeur de ce que ressentent les personnages. Il fallait que ce soit dense, tragique. La représentation des rapports affectifs, c’est ça qui m’intéresse au cinéma en tant que spectateur. La mère, c’est une optimiste, et le fils, c’est un pessimiste – je pense que les pessimistes ont plus à apprendre des optimistes que le contraire. Le fils apprend de la folie douce de sa mère. Enfin, non, il n’apprend pas, il gagne des choses. Dans une précédente interview, vous m’aviez dit que Jean-Claude Carrière, coscé­nariste de vos films L’Homme fidèle (2018) et La Croisade (2021), disparu en 2021, vous reprenait quand votre écriture

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Cinéma -----> En couverture devenait trop psychologique. Dans L’Innocent, les sentiments sont toujours liés à l’action. Vous avez pensé à lui à l’écriture ? Jean-Claude avait écrit beaucoup d’histoires d’amour. Au moment où on écrivait L’Homme fidèle [dans lequel il joue Abel, qui hésite entre Marianne, son ex-copine, devenue veuve, et Ève, la petite sœur du défunt, ndlr], il a bien vu que, ce qui m’intéressait, c’était de raconter les sentiments. Lui, je sentais bien que ça ne l’inspirait pas plus que ça. Il avait une sorte de sagesse ou une sorte d’ironie par rapport à toute l’expérience qu’il avait. C’est ça qui me plaisait dans L’Homme fidèle, ma naïveté plus son ironie. Pour L’Innocent, que j’ai écrit sans lui, il fallait que je sois premier degré, sans cynis­­me sur les affects des personnages.

Vous, quels sont les plus gros risques que vous avez pris dans votre vie ? Les risques… Il doit y en avoir beaucoup d’autres, mais c’est vrai que le jour où je suis monté sur scène pour Le Retour de Harold Pinter devant six cents personnes au Théâtre de l’Odéon – un théâtre où j’adorais aller quand j’avais 14-15 ans –, je ne sais pas si j’ai pris un risque mais en tout cas j’ai senti le risque. [Les représentations ont eu lieu d’octobre à décembre 2012, ndlr.] Pas seulement celui de ne pas me faire aimer par le public, plutôt dans le sens de l’expérience physique. Je me disais « putain, faut qu’on appelle les pompiers, mon cœur bat trop vite ». Je regardais Bruno Ganz et Micha Lescot et j’avais l’impression de ne pas du tout avoir leur puissance.

Jean-Claude Carrière vous avait parlé de sa collaboration avec Jean-Luc Godard sur Sauve qui peut (la vie) en 1980 ? Oui, il m’a dit qu’il était venu sur le tournage une fois. Et Godard avait dit : « Bon, on va faire plaisir à Jean-Claude. On va tourner la scène sans changer ce qu’il a écrit ! »

Depuis votre court métrage La Règle de trois (2012), vous mettez en scène des triangles amoureux. Ici, c’est plutôt un triangle familial, avec la mère, le fils et le beau-père. Qu’est-ce que ça change ? C’est inconscient ça… À un moment donné, je me disais que, dans les polars américains, on a l’impression que les personnages n’ont pas de rapports familiaux. Ce sont des gens qui sortent du noir, ils ne sortent pas du ventre de leur mère… Si ! Il y en a un que j’adore, c’est L’enfer est à lui (1950) de Raoul Walsh, avec James Cagney qui joue un braqueur ayant un énorme problème avec sa mère. [Cagney y joue un gangster bouclé en prison après l’attaque d’un train. La police surveille sa mère, qu’il adule de façon pathologique, ndlr.] Je ne sais pas très bien ce que ça change, mais je peux dire ce dont j’ai eu peur. Je voulais raconter une mère et son fils, ce que je n’avais jamais fait. Ça m’inquiétait, parce que je ne voulais pas que ça tourne au pathos. Évidemment, quand on parle d’une mère et son fils, on ne peut pas s’empêcher d’être un tout petit peu

Après la mort de Godard, quels films de lui avez-vous eu envie de revoir ? J’ai pensé à deux films. Il y a un passage qui est l’un des plus beaux du cinéma, c’est la fuite d’Anna Karina et Jean-Paul Belmondo dans Pierrot le Fou [sorti en 1965, ndlr], sur la musique d’Antoine Duhamel. Leur voiture est en flammes, la caméra est très loin, on les voit s’éloigner comme dans un comic book. On est presque dans la bande dessinée. Et, dans Prénom Carmen [sorti en 1983, ndlr], le début, ce hold-up avec Carmen, ça m’a beaucoup marqué. [Le film est une variation très libre autour de la nouvelle Carmen de Prosper Mérimée, ndlr.] L’Innocent est un film qui prône le fait de s’aventurer en terrain inconnu, dangereux.

autobiographique. Mais je ne voulais pas que ça tombe dans l’anecdote de ma vie, embarrasser les spectateurs avec ça. Tout le monde a des problèmes avec sa mère. Donc il fallait que la mère soit très sexuée, et que le fils ait aussi des problèmes sentimentaux, pour que les deux personnages vivent en parallèle des histoires d’amour. C’est aussi leur manière de s’aimer, de continuer à se fréquenter tout en vivant leurs amours chacun de leur côté.

« Dans le film, c’est un peu la théorie de la marche : pour avancer, tu es obligé de te déséquilibrer. » Votre mère, la metteuse en scène et réali­ satrice Brigitte Sy, a beaucoup dirigé d’ateliers en prison. Dans son film Les Mains libres (2010), elle racontait l’histoire d’amour qu’elle avait vécu avec un détenu. Comment son vécu vous a-t-il inspiré pour L’Innocent ? Ma mère a travaillé pendant vingt ans en prison. Quand j’avais 11-12 ans, moi, je ne pouvais pas rentrer en prison, je ne pouvais pas voir les spectacles qu’elle y mettait en scène. Quand les hommes ou les femmes qui sortaient de prison venaient manger chez nous, je les rencontrais. À la maison, c’était un monde qui mêlait des anciens voyous et des intellectuels intéressés par la marginalité dans laquelle ceux-ci étaient rendus. Depuis que je suis petit donc, la

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prison, c’est assez familier pour moi ; le monde des détenus, j’en ai entendu parler toute ma vie. Pour un film qui commence par une femme tombant amoureuse d’un détenu, je voulais éviter de faire une chronique. Il a fallu que je fictionne énormément, c’était là-dessus que reposait le plaisir du scénario. Je souhaitais fabriquer des situations très référencées, en essayant de jongler avec plusieurs registres de cinéma très codifiés : la comédie sentimentale, le

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film de braquage, la tragicomédie… Ça me donnait un cadre de cinéma. Cela a représenté un enjeu de faire une fiction à partir de l’histoire de votre mère ? Non, quand on a montré le film à Cannes [hors Compétition, ndlr], elle était là, et elle a quand même beaucoup de sens de l’humour. Le film est très romancé. C’est aussi un jeu de piste entre nous, il y a des moments qui sont comme des private jokes dont elle est la seule à pouvoir capter les références. Y a-t-il des récits de détenus qui vous ont marqué lors de la préparation du film ? Je peux te dire que quand Jean-Claude Poteau, qui joue le complice de Roschdy


En couverture <----- Cinéma [Roschdy Zem joue Michel, le beau-père d’Abel, tout juste sorti de prison, ndlr] pendant le braquage, te raconte sa vie… [Avant de devenir artiste peintre, il a participé à plusieurs braquages et a passé près de vingt-cinq ans en prison, ndlr.] Il s’est évadé de la prison Saint-Joseph à Lyon en 1983. Je lui ai tout de suite demandé : « Mais comment tu t’évades ? » Il m’a dit : « Bah, j’ai pris une corde, je suis monté sur le toit, et je me suis cassé. » Très simplement. Ce qui peut me fasciner chez des personnes avec qui j’ai pu parler, c’est qu’après tant d’années en prison il y a toujours chez eux une mythification du monde des voyous.

C’était la musique qu’écoutait votre mère ? Le film baigne dans les chansons de Cathe­rine Lara, de Gérard Blanc, d’Herbert Léonard. Pour Herbert Léonard, c’est assez autobiographique, ses disques tournaient à la maison quand j’avais 7-8 ans. J’aime beaucoup la chanson de variété. Il y a Mozart, Bach et Beethoven, mais je crois que, si je suis sincère, instinctivement, mon premier réflexe c’est de me tourner vers la variété. Je cite encore Truffaut, mais c’est lui qui disait qu’il écoutait ces chansons parce qu’elles disent la vérité, qu’avec leurs mots très simples elles portent quelque chose d’universel. Quelqu’un qui écoute une bonne chanson de variété, tout de suite il part dans le vague et il s’imagine que la chanson a été écrite pour lui. Quelle cinéphilie votre mère vous a-t-elle transmise ? Je sais qu’elle m’a montré un film très beau, Les Cœurs verts d’Édouard Luntz [sorti en 1966, ndlr], sur des marginaux. Ma mère est une grande lectrice de Jean Genet, elle l’a beaucoup mis en scène. Quand j’étais petit, j’ai vu Les Bonnes, Le Balcon. Sa pièce Haute surveillance est extraordinaire aussi. En fait, elle m’a plutôt donné une culture théâtrale. J’allais la voir jouer, lui rendre visite en coulisses, parce qu’elle est aussi actrice.

“Une capacité à redonner foi dans la puissance du cinéma. Passionnant !”

“Un film inoubliable” Trois Couleurs

“Vénéneux et implacable”

Télérama

Les Cahiers du Cinéma

EX NIHILO

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F R É D É R I C VA N D E N D R I E S S C H E O L I V I E R F A L I E Z E L I S A H A R T E L E M M A N U E L M A T T E N I C O L A S L E P Y F R É D É R I Q U E R E N D A MUSIQUE WYATT E. IMAGE SIMON BEAUFILS MONTAGE MATHILDE MUYARD DÉCORS DORIAN MALOINE SON PIERRE MERTENS JEAN MALLET THOMAS GAUDER ASSISTANT MISE EN SCÈNE DIDIER ROUGET CASTING ANAÏS DURAN ANTOINETTE BOULAT COSTUMES KHADIJA ZEGGAI MAQUILLAGE ODILE FOURQUIN ACCESSOIRISTE NICOLAS VRANKEN DIRECTION ARTISTIQUE THIERRY FRANÇOIS DIRECTEUR DE PRODUCTION SACHA GUILLAUME-BOURBAULT POSTPRODUCTION PIERRE HUOT COPRODUCTEURS JEAN-PIERRE ET LUC DARDENNE DELPHINE TOMSON PRODUCTEUR PATRICK SOBELMAN UNE PRODUCTION EX NIHILO EN COPRODUCTION AVEC LES FILMS DU FLEUVE VOO ET BE TV AVEC LA PARTICIPATION DE CANAL + CINÉ + CANAL + INTERNATIONAL ET WALLIMAGE (LA WALLONIE) AVEC LE SOUTIEN DU CENTRE NATIONAL DU CINÉMA ET DE L’IMAGE ANIMÉE LA RÉGION NORMANDIE EN PARTENARIAT AVEC LE CNC ET EN ASSOCIATION AVEC NORMANDIE IMAGES TAX SHELTER DU GOUVERNEMENT FÉDÉRAL BELGE CASA KAFKA PICTURES BELFIUS EN ASSOCIATION AVEC CINÉCAP 5 CINÉMAGE 16 ET LA PROCIREP ET L’ANGOA VENTES INTERNATIONALES TOTEM FILMS DISTRIBUTION FRANCE PANAME DISTRIBUTION

Création : Kévin Rau / TROÏKA

Il y a beaucoup de clins d’œil au film noir, notamment dans les scènes de filature. Ça fait longtemps que vous aviez envie de jouer avec ces codes ? Comme spectateur, je prends beaucoup de plaisir à regarder des films policiers. Il y en a un que j’adore, c’est un film de braquage, L’Ultime Razzia de Stanley Kubrick [sorti en 1956, ndlr]… La préparation d’un casse, c’est très cinématographique. Il fallait que je réinvente un peu le genre, que je filme un braquage de terroir – je n’allais pas rivaliser avec Michael Mann. Là, c’est vraiment le Poitou-­Charentes, bien de chez nous. De là est venue l’idée de mélanger cette intrigue avec du marivaudage. Pas le marivaudage au sens de quelqu’un qui va voir sa maîtresse – ça, c’est la facilité, la comédie de boulevard. Le marivaudage, c’est une chose très profonde, comme une étude du sentiment amoureux, comment celui-­ci naît, parfois de manière feinte. C’est ce mélange-là qui garantit que je n’ai pas l’air de vouloir imiter les Américains. C’est aussi pour ça que j’ai mis beaucoup de chansons françaises dans le film. Il fallait que ce soit un film de variété de registres et de variété française.

AU CINÉMA LE 26 OCTOBRE INTERDIT AUX MOINS DE 16 ANS

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Cinéma -----> En couverture

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Et vous, quels films avez-vous envie de montrer à vos enfants ? Souvent, je me dis « putain, ils vont voir la plus grande merveille du monde », et la plupart du temps je fais un bide. Il y a un film qui ne fait jamais de bide, c’est Amadeus [réalisé par Miloš Forman et sorti en 1984, le film raconte la rivalité entre les compositeurs Wolfgang Amadeus Mozart et Antonio Salieri, ndlr]. La musique de Mozart, c’est imparable. Et c’est l’idée que quelqu’un qui a un talent fou peut avoir une vie totalement dissolue. Ça ne correspond pas à l’idée qu’on se fait du génie. Il a l’air

neuse [de Tobe Hooper, 1974, ndlr]… Zéro peur… Pourtant, moi, quand j’avais 11-12 ans, je regardais ce genre de films, des trucs comme Chucky. La poupée de sang [John Lafia, 1991, ndlr]. C’était marrant… Enfant, vous jouiez beaucoup au gangster ? Je ne jouais pas tant au gangster, mais je faisais beaucoup de filatures. Plus que le gangster, j’étais surtout le détective. J’essayais toujours de résoudre un problème que les gens n’avaient pas vu, et que je pensais être le seul à avoir découvert. C’était comme une mission, mais ce n’était

« Enfant, je ne jouais pas tant au gangster, mais je faisais beaucoup de filatures. » d’un idiot total, il fait plein de conneries, c’est un enfant génial. Le film est grandiose, il tient cet humour en permanence. La Bataille du rail [de René Clément, 1946, ndlr], pareil, tu ne fais pas de bide. Mon dernier bide, c’était avec Massacre à la tronçon-

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pas pour jouer, c’était dans la vie. J’ai suivi beaucoup de gens dans ma vie. J’étais le boulet, tu te retournes et il est là. Avez-vous fait une crise d’ado ? Ou alors avez-vous déjà eu envie de faire totalement

autre chose que vos parents artistes ? Non mais, quand j’étais ado, je faisais du roller. Je m’accrochais aux bagnoles. J’étais totalement obsédé par la vitesse. J’ai peutêtre rêvé d’être un champion de roller, avec des sponsors et tout ça. C’est raté, putain… Mais, si je pouvais faire un film sur le roller, je serais content. Anouk Grinberg, qui joue votre mère dans L’Innocent, a écrit récemment un essai à la fois intime et parsemé d’analyses de neuro­ scientifiques intitulé Dans le cerveau des comédiens (Odile Jacob). Vous avez déjà essayé d’observer ce qui se passe en vous quand vous jouez ? Ce qui se passe dans le cerveau des acteurs… Je lisais une interview de Hugh Grant. Lui, il disait que, quand un cinéaste fait un gros plan sur lui, ça lui créait des angoisses. Je le comprends, c’est comme un moment où on nous ausculte. C’est quand même autre chose que quand on peut se mouvoir dans l’espace avec un groupe d’acteurs. Au théâtre, des gens viennent nous voir, il y a un truc primitif, pas de sacrifice mais… En tant qu’acteurs, on prend en charge la représentation de la vie des spectateurs. Il y a quelque chose de très ancestral, ça fait des milliers d’années qu’on se réunit et que le public n’attend qu’une seule chose, se prendre au jeu avec nous. Qu’est-ce qui fait qu’affectivement le spectateur s’engage avec nous ? C’est une immersion qui n’a rien à voir avec celle des casques 3D, elle est moins manipulatrice, plus organique.

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Dans une scène très drôle de restoroute, Abel a la mission d’occuper l’attention d’un routier pendant qu’il se fait voler sa cargaison. Mais, alors qu’il doit jouer un couple qui se dispute avec son amie Clémence (Noémie Merlant), il a comme un blocage. Ça vous est déjà arrivé ? Bien sûr. Quand je filme des acteurs, j’espère ne jamais les bloquer. Cette situation est terrible, car il va falloir trouver un subterfuge qui va détourner l’attention de l’acteur pour qu’il ne pense plus. Le film est aussi une mise en abyme de ce que c’est de jouer, comment on peut tout à coup être emporté par une situation organisée de manière artificielle, qu’on ne peut pas y résister. C’est aussi ça, la beauté de jouer. Par exemple, il s’est passé un truc pendant qu’on tournait. Jean-Claude Poteau est un acteur qui me plaît beaucoup. Il a fait de la prison, il a fait des cavales… J’ai vu très rapidement qu’il était bon quand on préparait la séquence de la répétition du braquage. On a vraiment fait des longs plans, c’étaient des prises qui duraient parfois dix minutes. Et il y a eu un moment très beau où, lui qui est acteur amateur, il est pris au jeu. Parfois, il m’a fait peur, parce que je lui demandais d’être violent. Il reste une prise comme ça dans le film où j’ai un rictus : là il n’y a plus de film, plus de personnage, juste moi qui ai peur de me prendre un pain dans la gueule. Dans cette séquence de restoroute, il y a d’ailleurs un basculement. Clémence


En couverture <----- Cinéma

et Abel jouent à être amoureux mais se confient en fait leurs vrais sentiments. Vous avez déjà dit des choses à quelqu’un à travers une scène ? Je pense que, dans la vie, tout commence souvent par le jeu. Quand on rencontre quelqu’un, qu’on ne sait pas encore qu’on a un sentiment amoureux, d’une certaine manière on joue. C’est comme si on suggérait à l’autre qu’on est peut-être amoureux. Et quand l’autre en face répond positivement, alors le sentiment commence à naître. Ça, c’est une étude de Marivaux. Avant une rupture, on ne sait jamais vraiment encore qu’on va rompre. On commence alors un jeu de rupture, ça prend, puis la rupture se met en place. Il y a plein de choses comme ça qui sont jouées tout le temps dans la vie. Dans nos vies, on imite avant d’éprouver. Le film commence par un monologue sur la trace prononcé par Roschdy Zem, alors qu’il répète une pièce en prison. D’où vient cette idée ? C’est un monologue de Bernard-Marie Koltès [extrait de la pièce Quai ouest, publiée en 1985, ndlr]. C’était une manière de le faire rentrer dans le film. C’est quelqu’un de très important pour moi, qui est très sensuel. C’est aussi que Patrice Chéreau a beaucoup monté les pièces de Koltès, ça participe d’un univers que je trouve très poétique, très vrai, qui m’a toujours fait rêver. L’idée, c’était d’ouvrir un faux film de gangster avec un texte de théâtre.

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Cinéma -----> En couverture Vous incarnez d’ailleurs Patrice Chéreau dans Les Amandiers de Valéria Bruni-­ Tedeschi, au cinéma le 16 novembre prochain. Que repré­sente cet auteur pour vous ? Il avait une virtuosité de mise en scène évidente. Le travail qu’il a fait avec Richard Peduzzi [décorateur et fidèle complice de Chéreau, ndlr], ce sont des images qui me restent gravées à jamais. Chéreau, c’est aussi une demande, celle formulée à l’acteur d’être dans un groupe, d’être plus enfiévré que dans le réel. Le naturalisme est une chose qui ne m’intéresse pas beaucoup. Chez Chéreau, ça tire vers le baroque, c’est une représentation sensuelle et enivrante. Tout à coup, tout a l’air plus concentré et plus vivant que la vie même. Dans un vieil entretien pour la sortie de La Jalousie (2013), un film de votre père, Philippe Garrel, vous nous aviez confié qu’à la fin de sa vie votre grand-père, l’acteur Maurice Garrel, pensait qu’il n’y avait plus de personnage, que ça n’existait pas. À la fin, il avait cette idée du personnage comme une espèce de fantasme de fusion avec le réel. Moi je ne crois pas du tout qu’il n’y ait pas de personnage. Plus le caractère du personnage est défini, moins il nous ressemble, plus on a envie de lui donner des choses de nous. Si on dit « le personnage, c’est moi », c’est une position d’observation, il y a moins de travail, d’imaginaire, d’enfance. Ça me plaît de faire croire à un personnage alors qu’il n’est pas là. C’est dans ce faux-là que je vais être ému. 3

Dans Les Baisers de secours (1989), autre film de votre père, on vous voit faire du tricycle auprès de vos parents, qui rejouent leur histoire. Aujourd’hui, vous regardez ce genre de scène comme un album de famille ? Est-ce que ça a marqué votre rapport au cinéma, avec cette idée qu’il est un prolongement de la vie ? Oui, il y a un truc comme ça. Il y a mon grand-père Maurice aussi dans ce film. Ce qui est rigolo, c’est la confusion, les faux souvenirs que ça me crée. Moi, je m’en souviens comme d’une vraie scène de vie avec ma mère. J’avais dû oublier qu’il y avait une caméra sur le moment, parce que mon rapport avec elle était plus important que tourner un film. L’Innocent de Louis Garrel, Ad Vitam (1 h 39), sortie le 12 octobre

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Anouk Grinberg et Roschdy Zem dans L’Innocent © Les Films des Tournelles

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Louis Garrel et Noémie Merlant dans L’Innocent © Les Films des Tournelles

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Anna Mouglalis et Louis Garrel dans La Jalousie (2013) de Philippe Garrel © Integral Film

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Brigitte Sy, Philippe Garrel et le petit Louis Garrel en tricycle dans Les Baisers de secours (1989) de Philippe Garrel © D. R. 4

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En couverture <----- Cinéma

Critique

“ UN FILM VIRTUOSE ET BAROQUE, SUR FOND DE CONTREBANDE ”

L’INNOCENT © Emmanuelle Firman

Télérama

C’est à nouveau une histoire de famille, ou disons de filiation. Après avoir exploré dans ses premiers films (Les Deux Amis, L’Homme fidèle) un territoire proche du père, thématiquement garrelien (triangulations amoureuses et affres du désir), Louis Garrel s’inspire de la mère, Brigitte Sy, comédienne, cinéaste et dramaturge. Son histoire, elle l’avait déjà mise en scène dans un film, Les Mains libres, soit le récit d’une femme bientôt éprise d’un prisonnier. De ce film, L’Innocent est le contrechamp, ou plutôt le contre-pied. À la tentative de restitution d’une expérience intime et de son souvenir par la mère répond la vision fantasmée et rocambolesque du fils. Le fantasme prend vie ici dans un pur registre de comédie noire à haute cadence, tenue en équilibre entre un burlesque franc et quelque chose de plus sourd, plus dépressif, amoché comme l’est le cœur d’Abel (Louis Garrel), déjà veuf malgré son jeune âge. Tout L’Innocent s’accorde à ce mouvement de balancier, à ce changement de ton où les teintes bleutées du polar côtoient le rose bonbon kitsch d’une boutique de fleurs, jusqu’à être contaminé par un symptôme qui sied si bien à ses frères de cinéma (Woody Allen, Pierre Salvadori) et leurs antihéros gauches et paranos. L’acteur-cinéaste singe à la perfection cette nervosité et cette inquiétude qui lui font voir d’un œil suspicieux le monde, terrain de jeu hostile que son intelligence curieuse contraint pourtant à affronter. Si L’Innocent est un film-fantasme, c’est qu’il a cette qualité romanesque qui lui permet de croire à tout et de viser une efficacité qui traduit aussi une joie de faire et de jouer. Dans ce film, il y a d’ailleurs plusieurs scènes d’acting, d’exercices de jeu comme au théâtre, dont une prodigieuse que Louis Garrel et Noémie Merlant, dont on n’avait pas soupçonné le génie comique, répètent puis exécutent. Avec elle, le film s’emplit d’une musique profonde sur l’art de jouer comme sauvetage et sur l’expression du sentiment amoureux. Comme les paroles d’une chanson de variété qui dirait : « Et on démarre une autre histoire, mais, ça, c’est une autre histoire. »

LE

SERMENT DE

PAMFIR Un film de DMYTRO SUKHOLYTKYY-SOBCHUK

Photo : Nikita Kuzmenko • Création : Kévin Rau / TROÏKA

Louis Garrel réalise une merveilleuse comédie existentielle, familiale et amoureuse aux airs de polar et de film de casse. Anouk Grinberg, Roschdy Zem, Noémie Merlant et Louis Garrel y sont démentiels.

MARILOU DUPONCHEL

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Cinéma -----> Mots-croisés

MO

C TS

É S S I O R « La peur est une brume de sensations. » Jules Renard dans Journal 1893-1898

« Le bonheur n’est réel que lorsqu’il est partagé. »

© Mayli Sterkendries

Christopher (Emile Hirsch) dans Into the Wild de Sean Penn (2008)

« J’avais le désir, dans Close, de parler de la masculinité. Mon père avait des difficultés à partager des choses avec moi, et c’était pareil avec son père, et avec le père de son père. Je suis le produit de ce manque de communication et j’ai donc voulu montrer, dans la première partie de Close, la beauté de laisser la possibilité à deux jeunes garçons de partager quelque chose qui est plus profond qu’une simple poignée de main. Ils partagent leurs secrets, leurs doutes, leur insécurité. Je voulais montrer ce partage, mais aussi ce que sa perte peut ensuite engendrer. Si on ne valorise pas assez ce bonheur partagé et qu’on nous dit de ne pas nous ouvrir à l’autre car c’est une faiblesse, on reste juste des îles les unes à côté des autres. Close montre que ce partage de bonheur est aussi une complicité et une coopération. »

« Beaucoup de gens choisissent la peur avant l’amour, puisqu’on nous apprend depuis toujours à avoir peur de l’intime, de la fragilité, de la tendresse. La peur est un sentiment puissant, qui est physique et qui prend beaucoup de place, jusqu’à empêcher toutes les autres sensations de s’exprimer. Enfant et ado, j’avais peur de moi-même, des émotions que je ressentais, des réactions de mon propre corps. Quand Léo, le personnage principal de Close, est d’un coup confronté au regard et aux attentes des autres quant au genre et à la sexualité, il se met à avoir peur de tout ce qui, au début, était naturel. Il a peur de cette fluidité et de cette liberté. Les normes de la société s’avèrent différentes de ce que lui ressent, et elles lui apprennent à avoir peur de son propre univers intérieur. C’est très universel, car nos existences sont cadrées dès l’adolescence par ces concepts extérieurs qui nous enferment. J’avais envie de montrer dans le film des personnages dont le cœur se trouve soudain assailli par la peur. »

LUKAS DHONT Après Girl, délicat drame sur la transidentité qui remporta « On cesse d’être un enfant « Le cœur d’une femme est quand on comprend qu’on la Caméra d’or et la Queer un océan de secrets. » est mortel. » Palm au Festival de Cannes Rose (Gloria Stuart) dans Titanic de James Cameron (1998) Top Dollar (Michael Wincott) dans The Crow en 2018, Lukas Dhont revient d’Alex Proyas (1994) avec Close, bouleversant récit « Même traduit de l’américain, je recond’une amitié sensuelle entre « Tu penses qu’il a voulu dire quoi exactement nais. C’est Titanic ! J’adore ce film, et cette deux préadolescents qui vire avec “mortel” ? Je suis un peu en désaccord phrase signifie selon moi que le secret agit avec cette citation. L’enfance est souvent parfois comme un dialogue intérieur. Avec à la tragédie. Récompensé représentée comme un moment de liberté, Émilie Dequenne, qui joue Sophie, la mère de rêve et de beauté où l’on n’est pas en- du jeune Rémi, on a beaucoup travaillé le du prestigieux Grand core confronté à la noirceur. Mais, pour être concept d’armure. Je me suis notamment Prix à Cannes, l’attachant honnête, je pense que la mortalité est déjà inspiré du livre When Reasons End de Yiyun cinéaste belge de 31 ans tout autour de nous quand on est enfant. Par Li, qui raconte un incroyable dialogue fictif exemple dans les fleurs. Parce qu’une fleur ça entre une mère et son fils qui n’est plus là. a été soumis par nos soins existe et ça meurt très vite. C’est tabou, quand Notre personnage de Sophie ressent des à des citations sur l’enfance, on parle d’enfance, de dire qu’un enfant peut choses personnelles qui n’appartiennent le chagrin et l’amitié, thèmes aussi se sentir très malheureux, et c’est difficile qu’à elle, et cette armure lui donne de la pour les adultes de penser qu’un enfant est force. Les clichés et stéréotypes veulent chers à son cœur et qui déjà en connexion avec des sentiments plus qu’une mère réagisse de façon ouvertement illuminent son film. sombres et plus durs. Dans la représentation émotionnelle, et on relie trop facilement la de l’enfance, on insiste beaucoup sur les couleurs vives et la vitalité, mais moi, comme enfant, j’ai souvent connu le contraire : le nuage qui venait cacher le soleil. »

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féminité à l’extériorisation d’émotions. Mais j’avais envie de montrer une femme et une mère qui réagit autrement et qui n’est pas forcément idéalisée. Elle conserve pour les autres personnages une part de mystère. Et moi je suis très à l’aise avec le mystère. »

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« Les blessures d’amitié sont inconsolables. » Tahar Ben Jelloun dans Éloge de l’amitié, ombre de la trahison (Points, 2003)

« C’est une très belle citation. La pandémie m’a fait sentir l’importance de l’amitié, qui nous dévoile plein de choses sur nous-même et sur autrui. Le cœur brisé qu’on peut avoir à la fin d’une amitié n’est sans doute pas assez décrit comme une blessure forte. Quand j’étais un jeune garçon, je craignais la sensualité amicale avec les autres garçons et je pensais qu’être un homme consistait à aller vers certains stéréotypes pour être accepté. Et j’ai, à cause de cela, régulièrement pris mes distances avec des amis. C’est une blessure que je garde encore aujourd’hui dans ma vie d’adulte, et c’est ce dont parle Close. Une bonne partie de nos problèmes d’adultes viennent de ce moment, à l’adolescence, où on nous dit que c’est mieux d’être indépendant et focalisé sur soi. On nous coupe de notre monde intérieur. Si elle n’est pas forcément inconsolable, je dirais que la blessure d’amitié implique tout le monde ; c’est une blessure qu’on porte collectivement en tant que société. »

« Créer, c’est toujours parler de l’enfance. » Jean Genet dans L’Ennemi déclaré. Textes et entretiens (Gallimard, 1991)

« L’enfance est une période où on est confronté à son propre imaginaire et où on commence à transformer cet imaginaire dans des histoires. Et c’est vrai que mon enfance se trouve à la base de ma création, car je fais des films à cause de l’enfant que j’étais et pour lui. J’avais le sentiment de vivre des choses que j’étais le seul à vivre. C’est comme ça que notre cerveau marche quand on est enfant : tu es confronté pour la première fois au désir, à la culpabilité… J’étais un enfant solitaire, qui n’arrivait pas à communiquer ses émotions, et j’essaie donc aujourd’hui de les exprimer dans le cinéma et dans les histoires que je crée. J’extériorise l’intérieur. J’ai aussi l’impression de ne pas avoir assez vu représenté dans l’histoire du cinéma l’enfant que j’étais. Dans Les Quatre Cents Coups, L’Enfance nue ou Ratcatcher, qui sont de jolis portraits de jeunes garçons, j’ai eu le sentiment de ne pas me reconnaître complètement. Une amitié sensuelle entre garçons comme dans Close n’est pas une chose que j’ai énormément vue. »


Mots-croisés <----- Cinéma

« Tout ce qu’on fait dans la vie, on le fait pour être aimé. » Xavier Dolan, discours sur la scène du Festival de Cannes, 22 mai 2016

« Toute ma jeunesse est liée à cela. J’ai commencé, à un moment, à observer et à écouter les autres garçons – et c’est un peu là que j’ai commencé à devenir réalisateur – pour essayer de copier tout ce qu’ils faisaient, la manière de marcher, de bouger, de danser. Je voulais être aimé par le plus grand nombre, par le groupe, par la masse, car je pensais que le monde fonctionnait comme ça. Que pour appartenir à un groupe il fallait être comme les autres. Au début de ma carrière professionnelle, je voulais plaire et correspondre à l’image que les autres adoreraient. Mais, avec Girl, je me suis rendu compte que cette envie d’être aimé par tout le monde était trop violente et superficielle. Si tu es dans cette dynamique d’esprit, tu fais les choses pour autrui sans réellement penser à toi. Petit à petit, j’ai compris qu’il était plus important d’être aimé profondément par certaines personnes plutôt que par la masse. Et, réci­ proquement, c’est précieux d’aimer profondément certaines personnes et de leur donner la tendresse qu’elles méritent. Et ce processus dure ainsi toute notre vie : tenter de s’aimer soi-même et de soigner cet amour à l’intérieur de soi. En évoluant de la masse vers un groupe moins grand qui va recevoir davantage de ma part, je peux mieux m’aimer moi-même. » Close de Lukas Dhont, Diaphana (1 h 45), sortie le 1er novembre

PROPOS RECUEILLIS PAR DAMIEN LEBLANC © D. R. ; © D. R. ; © Claude Truong-Ngoc ; © D. R. ; © D. R. ; © D. R. ; © International Press Organization

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Cinéma -----> Pôle emploi

PIERRE-OLIVIER PERSIN, MAQUILLEUR PROSTHÉTIQUE

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Pierre-Olivier Persin pose un maquillage de zombie pour la série Game of Thrones. Les sections vertes seront remplacées en postproduction par la mâchoire du personnage.

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Elsa Zylberstein dans Simone. Le voyage du siècle d’Olivier Dahan

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© 2020 – Marvelous Productions – France 2 Cinéma – France 3 Cinéma

On fait de drôles de rencontres dans cet atelier montreuillois : une tête coupée prend la poussière dans un carton, la gueule d’un homme-poisson nous toise de son étagère, et le visage serein de Simone Veil trône sur l’établi. Ces visions surréalistes sont l’œuvre du tenancier des lieux, Pierre-Olivier Persin, un artiste à la fois sculpteur, peintre et savant fou, maniant des produits chimiques improbables pour concevoir des effets spéciaux troublant de réalisme. Rencontre avec ce docteur Frankenstein du grand écran.

« J’aime bien dire que nous sommes les doublures cascades des maquilleurs traditionnels : nous faisons des choses trop périlleuses, trop expérimentales pour que les autres s’y risquent. En d’autres termes : je fais un métier casse-gueule ! » Cet artiste au goût du risque assumé s’appelle Pierre-­ Olivier Persin. Il est l’un des chefs de file français d’un métier fascinant et assez mal connu du grand public : maquilleur prosthétique ou d’effets spéciaux. « Je fais des maquillages en trois dimensions : je peux transformer les formes d’un visage, d’un corps, voire fabriquer ex nihilo des portions de corps pour, par exemple, concevoir un cadavre. Pour le dire autrement, je suis incapable de faire de beaux yeux charbonneux à une comédienne, mais je peux la vieillir de plusieurs décennies ! » Comme nombre de ses confrères, Pierre-­Olivier Persin a découvert sa vocation en grandissant devant le cinéma de genre des années 1980, alors que les films fantastiques bénéficient des talents d’une toute nouvelle génération d’artistes capables de créer des monstres improbables en mousse de latex. Beaucoup ont été bouleversés par The Thing de John Carpenter ou Le Loup-garou de Londres de John Landis. Pour Pierre-Olivier Persin, la révélation a lieu devant RoboCop de Paul Verhoeven. « Il y avait tout dans ce film : le costume de RoboCop, évidemment, mais aussi des fausses têtes, un homme qui se liquéfiait… J’ai adoré l’idée de concevoir des œuvres très organiques. Du coup je demandais des pots de latex et des sacs de plâtres pour Noël et je passais tout mon temps libre à recopier les effets spéciaux des grands maquilleurs américains, comme Rick Baker, Rob Bottin ou Tom Savini. » Car le maquilleur en herbe comprend très rapidement que ce corps de métier exige une somme de compétences intimidante. « Ça fait bien longtemps que les maquilleurs prosthétiques ne transforment plus les comédiens en direct avec, par exemple, de la cire

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LE MÉTAMORPHE

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ou du collodion. La base de notre métier consiste à fabriquer des prothèses sur mesure. Il faut donc maîtriser le moulage puis être capable de sculpter les prothèses en pâte à modeler, qui seront ensuite tirées en matériaux souples, peintes et enfin posées sur les acteurs. »

L’ÉCOLE DES MONSTRES Pierre-Olivier Persin, qui s’est formé tout seul avec quelques livres et magazines consacrés à sa passion, rentre dans le cinéma par la petite porte. « Je me suis lancé après le bac, d’abord avec un petit boulot dans un atelier déco, puis en travaillant pour des jeux vidéo et des salons. Pour moi, le cinéma était alors un grand mur insurmontable. Et un jour un accessoiriste, probablement totalement désespéré, a demandé au vendeur d’une boutique de beaux-arts s’il connaissait quelqu’un capable de reproduire la blessure d’un égorgement. Ce vendeur lui a donné mon nom, et on m’a aussitôt embauché. C’était pour Le Petit Voleur d’Érick Zonca. De là a découlé ma collaboration avec Robert Guédiguian puis Cédric Kahn. » Car s’il travaille sur quelques films de genre (dernièrement La Nuée ou le thriller Un illustre inconnu), Pierre-Olivier Persin se fait rapidement un nom dans le cinéma d’auteur français, un domaine pas franchement coutumier des effets spéciaux. « Il m’est arrivé d’affronter des préjugés très négatifs à l’égard de mon corps de métier, notamment de la part de cinéastes qui se réclament du cinéma-vérité. Pour certains, c’est une torture de devoir utiliser des artifices, mon métier est contre nature. Je dois alors me montrer discret et pédagogue. Et, dans le meilleur des cas, les réalisateurs comprennent comment ils peuvent tirer parti de mon travail. C’était le cas avec Ab-

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dellatif Kechiche pour La Vie d’Adèle, sur lequel nous avions fait des prothèses pubiennes, pour que les comédiennes soient plus à l’aise devant la caméra durant la scène d’amour. Grâce à cette protection, les actrices ont vraiment pu se libérer. » On le voit, l’une des compétences qu’exige le métier de Pierre-Olivier Persin réside dans sa capacité à s’adapter aux comédiens qui doivent subir ses transformations. « C’est un métier qui est très intrusif. Mes prothèses sont collées sur le visage d’êtres humains, souvent des gens sensibles, avec une pose qui peut durer parfois jusqu’à cinq heures. Et ils doivent vivre toute une journée de tournage avec ces éléments sur le visage, puis passer encore une bonne demi-heure de démaquillage en fin de journée. En prime, mes travaux touchent très fréquemment à des thématiques qui remuent des choses profondes, comme la vieillesse, la blessure, la maladie ou encore la maternité, puisque l’on nous demande souvent de concevoir des faux ventres de femme enceinte. Quand je pose un maquillage, je dois donc être très attentif : parfois, les acteurs ont besoin de se fermer, d’autres fois d’échanger. L’aspect humain de ce travail est primordial. » Si Pierre-Olivier Persin a son lot de souvenirs difficiles, il a en revanche nourri des relations professionnelles fructueuses avec des cinéastes (dernièrement François Ozon, pour qui il a signé l’incroyable maquillage d’André Dussollier dans Tout s’est bien passé), mais aussi des acteurs. « Il m’arrive d’avoir des collaborations merveilleuses avec certains comédiens qui m’impliquent dans leur processus de travail. C’est le cas de Philippe Torreton, qui m’avait demandé de changer son visage quand il interprétait le tueur Michel Fourniret pour le téléfilm La Traque. Le fait que son visage soit caché derrière mes prothèses lui permettait de se débarrasser plus facilement du poids de cette interprétation à l’étape du démaquillage. » La carrière de Pierre-Olivier Persin est pleine de surprises. À côté d’une palanquée


Pôle emploi <----- Cinéma de films français à petit budget, on retrouve son nom aux génériques d’énormes blockbusters, comme World War Z ou Avengers. Infinity War. « Les techniques restent les mêmes. Mais ce que m’ont apporté ces expériences, en particulier les dernières saisons de Game of Thrones, est en lien avec l’échelle absolument incroyable de ces tournages. Car ces productions sont des bijoux d’organisation : tout y est coordonné de façon magistrale. » Et quand Pierre-Olivier regagne ses pénates, ce sens de l’organisation se révèle bien utile.

LES FILMS DU CLAN PRÉSENTE

CROISER LES VISAGES Par exemple pour le projet très ambitieux d’Olivier Dahan, Simone. Le voyage du siècle, en salles le 12 octobre. « Souvent, les directeurs de production français ne comprennent pas pourquoi notre travail demande autant d’argent, et de temps. Le film d’Olivier Dahan m’a demandé entre six et sept mois de travail, avec trois mois de préparation, ce qui était horriblement court. La masse de travail était considérable car ce film est l’histoire de toute une vie, celle de Simone Veil, qui est interprétée par deux comédiennes, Elsa Zylberstein et Rebecca Marder. Ainsi, il fallait concevoir neuf étapes de maquillage sur ce seul personnage qui évolue dans le temps, sachant que nous avions d’autres missions, comme le vieillissement de l’acteur qui interprète son mari. De plus, nos prothèses sont éphémères : parce qu’elles sont extrêmement fines et fragiles, elles se détruisent à l’étape du démaquillage. Il faut donc en concevoir un nouveau jeu pour chaque jour de tournage. » À cette charge de travail dantesque s’ajoute un défi intimidant : modifier les traits des deux comédiennes pour qu’ils évoquent ceux de Simone Veil. « Le but n’est pas de créer un sosie : ça ne rimerait à rien et ça ne fonctionnerait pas. Nous cherchons plutôt à créer un personnage qui serait un point de concordance entre le visage de l’actrice et celui du personnage historique. Ça n’empêche pas qu’Elsa Zylberstein porte un maquillage très lourd : a minima, elle a un faux nez, des pommettes, des joues, des fausses dents, une perruque et un sous-­costume grossissant. Chaque jour de tournage, elle devait donc subir entre trois heures trente et cinq heures de maquillage, hors coiffure et costume. » Éreinté à l’issue de ce tournage, Pierre-Olivier Persin passe pourtant une bonne partie de son temps libre à se perfectionner, en particulier en continuant à sculpter : « Étrangement, c’est dur de s’arrêter, admet-il. Et c’est très agréable de servir sa propre vision, mais ça peut aussi me torturer, bien plus que lorsque je suis au service d’un cinéaste. C’est bizarre non ? » Simone. Le voyage du siècle d’Olivier Dahan, Warner Bros. (2 h 20), sortie le 12 octobre

UN FILM DE

LUCAS DELANGLE

AVEC THOMAS PARIGI EDWIGE BLONDIAU LOU LAMPROS JEAN-LOUIS COULLOC’H ROMAIN LAGUNA GEORGES ISNARD SIVAN GARAVAGNO JEAN-MARC RAVERA UN SCÉNARIO DE LUCAS DELANGLE ET OLIVIER STRAUSS MUSIQUE ORIGINALE CLÉMENT DECAUDIN IMAGE MATHIEU GAUDET MONTAGE CLÉMENT PINTEAUX DIRECTION DE PRODUCTION JULIEN AUER ASSISTANAT RÉALISATION NATHALIE JAPIOT SCRIPTE ROMAIN LAGUNA ET ANNA DEBUSE SON GAËL ÉLEON LAURA CHELFI ET PAUL JOUSSELIN DÉCORS OLIVIER STRAUSS COSTUMES MARTA ROSSI MAQUILLAGE SARAH PARISET ET EMMA RAZAFINDRALAMBO RÉGIE GÉNÉRALE JULIEN CHALAND COORDINATION DE POST-PRODUCTION SARAH AÏT GANA CASTING ROMAIN SILVI JUDITH FRAGGI ET SOPHIE LAINÉ DIODOVIC PRODUCTEURS DÉLÉGUÉS CHARLES PHILIPPE ET LUCILE RIC PRODUCTEURS DÉLÉGUÉS ASSOCIÉS REGINALD DE GUILLEBON ET MARION DELORD UNE PRODUCTION LES FILMS DU CLAN AVEC LE SOUTIEN DU CENTRE NATIONAL DU CINÉMA ET DE L’IMAGE ANIMÉE AVEC LE SOUTIEN DE LA RÉGION SUD EN PARTENARIAT AVEC LE CNC EN ASSOCIATION AVEC CINÉMAGE 16 EN COPRODUCTION AVEC MICRO CLIMAT STUDIOS © 2022 - LES FILMS DU CLAN / MICRO CLIMAT STUDIOS

JULIEN DUPUY

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Cinéma -----> Société

La Nuit du 12, Men, Le Dernier Duel ou encore, ce mois-ci, Bowling Saturne. Depuis quelques mois déferle une véritable vague de films réfléchissant aux manières de traiter les violences faites aux femmes, manifestement sous influence du bon vent #MeToo. À l’heure où les témoignages se multiplient et où les chiffres parlent, la réalité des féminicides est impossible à ignorer. Quelles questions de mise en scène se posent quand il s’agit de les représenter à l’écran ?

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En 1992, dans « Le travelling de Kapò », un article publié dans la revue Trafic, le critique de cinéma Serge Daney évoquait un plan du film Kapò de Gillo Pontecorvo (1960) montrant la mort, dans un camp de concentration nazi, d’une jeune femme jouée par Emmanuelle Riva. Celle-ci se jette contre les barbelés et meurt électrocutée ; un travelling, qui ne peut avoir qu’un mobile esthétique, vient chercher une manière visuellement percutante de cadrer son corps mort. Partant de l’abjection que faisait naitre en lui un tel plan, Daney se demandait ce qui, à l’époque où il écrivait, pouvait bien provoquer l’abjection des spectateurs, et notamment des plus jeunes. On peut tout autant déplacer la question à notre époque. Aujourd’hui, spectatrices et spectateurs ont voix au chapitre quant à l’esthétisation de la violence et, sur les réseaux sociaux, un certain nombre, en majorité des femmes, avouent ne plus supporter de regarder des scènes de viols ou de féminicides. Comme cette sénatrice américaine, Claire McCaskill, qui a twitté en

2015 qu’elle arrêtait de suivre la série Game of Thrones à cause d’une énième scène de viol « gratuite ». Deux ans plus tard, le mouvement #MeToo commençait à bousculer les représentations des femmes, faisant émerger la notion de « culture du viol » à laquelle participerait justement l’incroyablement populaire Game of Thrones. Cette année sortent deux films noirs français représentant de manière frontale des violences misogynes extrêmes, La Nuit du 12 de Dominik Moll, tiré d’un fait divers et succès surprise de l’été avec près de 500 000 entrées (au moment où nous publions ce numéro), et Bowling Saturne de Patricia Mazuy, une tragédie inoubliable et sans pitié pour les hommes, en salles le 26 octobre. Dans les deux cas, pas de doute, il s’agit de dénoncer. Mais comment filmer ces violences ? Où placer la caméra ? Comment éviter la complaisance ? En premier lieu, il faut rappeler que ce type de représentation hérite d’une longue tradition d’érotisation des corps féminins meurtris. Déjà, avant

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le cinéma, existait une dérangeante fascination pour les images de femmes mortes. Ophélie, noyée dans la tragédie Hamlet de Shakespeare, s’est ancrée dans les mémoires visuelles avec la toile de John Everett Millais peinte au milieu du xixe siècle : le corps au ras de l’eau, les traits déjà relâchés, au bord du suicide (l’image est reprise dans Melancholia de Lars von Trier, en 2011).

VISAGES COUPABLES Au tournant du xxe siècle apparaît un autre mythe morbide caractéristique du courant romantique, celui de « l’inconnue de la Seine ». En 1900, une femme non identifiée repêchée à Paris aurait fasciné un employé de la morgue au point qu’il aurait réalisé un moule en plâtre de son visage aux yeux fermés, à l’air apaisé et au sourire de Joconde ; des reproductions du masque ont ensuite orné


Société <----- Cinéma des maisons d’artistes. Dans Aurélien de Louis Aragon (1944), le héros tombe amoureux d’une femme qui ressemble à « la noyée », dont il possède le masque. Quasiment cent ans plus tard, une image similaire devient l’emblème de la série Twin Peaks de David Lynch et Mark Frost : Laura Palmer, au centre du récit, a les mêmes traits doux, le sourire mystérieux et les yeux fermés comme si elle dormait. Sauf que son visage est bleu livide et cerné de plastique : elle a été découverte au bord d’un lac après son assassinat. « Belles, voire irrésistibles, même quand elles sont mortes », semble le message de ces images ambivalentes. Dans les premiers temps du cinéma, la pudeur graphique règne, les réalisateurs et leurs caméras sont très concentrés sur les visages féminins – vivants – des stars de l’époque, à la fois pour souligner leur beauté et, semble-t-il, le désir trouble qu’ils suscitent. Pas de scènes frontales de violences à l’encontre des femmes, la noirceur est contournée (dans L’Aurore de F. W. Murnau, en 1927, le héros manque de tuer sa femme et sa maîtresse, mais les deux s’en sortent finalement indemnes ; à la fin de Loulou de G. W. Pabst, en 1929, on voit le couteau en gros plan puis le bras de l’héroïne qui se relâche, dévitalisé, quand elle est tuée par Jack l’Éventreur). Des années 1930 aux années 1960, le cinéma américain est régi par le code de censure Hays, qui interdit les représentations immorales. Les crimes ne peuvent pas être représentés en détail. À l’écran, les violences et les meurtres de femmes sont laissés hors champ ou balayés par une ellipse (Laura d’Otto Preminger, 1946, qui a aussi inspiré Twin Peaks ; Hantise de George Cukor, 1947). Sauf que l’institution de règles donne envie aux cinéastes de les contourner… À commencer par Alfred Hitchcock qui, dans Psychose en 1960, met en scène le meurtre d’une jeune femme sous la douche de manière allusive mais visuellement percutante. Restée l’une des plus célèbres représentations de féminicide, la scène a particulièrement marqué Patricia Mazuy, qui en loue le sens du rythme, ainsi que Dominik Moll : « Au-delà du tour de force formel – Hitchcock montre la violence en s’appuyant uniquement sur le montage, sans jamais montrer le couteau qui pénètre le corps –, le film raconte qu’Anthony Perkins tue Janet Leigh pour la punir des pulsions sexuelles qu’elle suscite en lui. » C’est encore l’époque du cas isolé : les hommes violents sont présentés à l’écran comme une poignée de « brebis égarées » parmi le vaste troupeau d’hommes droits. Les agresseurs sont systématiquement des désaxés qui s’en prennent aux femmes parce qu’ils sont psychopathes (La Nuit du chasseur de Charles Laughton, 1956) ou pour le moins pervers (Lolita de Stanley Kubrick, 1962). Le terme « féminicide » n’existe pas (en France, il est entré dans Le Petit Robert en 2015), on ne connaît pas le contexte le plus répandu des agressions (dans 91 % des cas, les victimes connaissaient leurs agresseurs) et son caractère systémique (94 000 femmes sont victimes de viol ou de tentatives de viol en France chaque année, et on compte un féminicide tous les deux jours). Il a fallu attendre #MeToo pour que des œuvres prennent en compte l’aspect systémique du massacre : dans Men d’Alex Garland (2022), l’héroïne est menacée par des hommes qui sont tous joués par le même acteur ; dans La Nuit du 12, l’enquêteur a l’in-

seule la

Prix du jury Professionnel Prix du jury Étudiant Européen

un film de

Henrika Kull

LE 02 NOVEMBRE AU CINÉMA octobre 2022 – no 192

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Cinéma -----> Société tuition que « ce sont tous les hommes qui ont tué Clara » (en écho à une réplique du major Briggs dans Twin Peaks). Pourtant, dès la fin du code Hays, des réalisateurs semblaient avoir compris que les hommes tuent les femmes à grande échelle. Mais plutôt que de problématiser le phénomène, ils en ont utilisé les ressorts sensationnalistes.

EFFETS PERVERS Avec la levée du code Hays, dans les années 1960, on assiste à une véritable explosion de la violence à l’écran. Des sous-genres de l’horreur fleurissent, comme le giallo avec ses fers de lance Mario Bava et Dario

gnées de bruits insoutenables de cris et de coups. Irréversible de Gaspar Noé, en 2002, en est emblématique, avec un éprouvant plan-­séquence de viol filmé en plan fixe et rapproché, caméra au sol – à hauteur de l’acte. La scène, qui a fait scandale dès la présentation du film à Cannes, interroge aussi sur le choix de montrer un sex-symbol planétaire, Monica Bellucci, se faire maltraiter. Plus de pudibonderie des débuts du cinéma, plus de code Hays, on peut maintenant montrer les visages des actrices dans la pire des souffrances – et ce qui cause celles-ci. En 2009, Noé répondait à une question du magazine américain IndieWire à ce sujet, expliquant qu’il n’a pas choisi de montrer une femme très belle se faire frap-

c’est la pire chose qu’on puisse faire, parce que les personnes les plus touchées par ces images sont souvent celles qui vivent ces violences. » C’est précisément le pouvoir de ces représentations sur les victimes – plus que sur les agresseurs – qui a poussé des femmes à se réapproprier le genre du rape and revenge pour en tordre les codes et les rendre féministes (Revenge de Coralie Fargeat, 2018 ; Promising Young Woman d’Emerald Fennell, 2021), évitant la complaisance dans la mise en scène des viols tout en conservant l’aspect fun, irréaliste et défouloir de la partie revancharde.

FACE AU RÉEL La question se pose encore autrement quand il s’agit de représenter des faits divers ou historiques avérés, parfois pour dénoncer un système d’oppression, comme la chasse aux sorcières au Moyen Âge (Le Nom de la rose de Jean-Jacques Annaud, 1986) ou les viols et les féminicides en temps de guerre (Outrages de Brian De Palma, 1990 ; The Nightingale de Jennifer Kent, 2018). Comment représenter le réel dans ces cas-là ? En 2015, George R. R. Martin, l’auteur de la saga Game of Thrones, justifiait ainsi le nombre de scènes de viol dans la série à Entertainment Weekly : « Les livres reflètent une société patriarcale basée sur le Moyen Âge. […] Si vous écrivez à propos de la guerre, et que vous voulez juste mettre les batailles cool et des héros tuant beaucoup d’orques et d’autres choses dans le genre, et que vous ne parlez pas de la [violence sexuelle], alors il y a quelque chose de profondément malhonnête. » Qu’il ait inclus des viols dans ses livres par souci de réalisme ne justifie pourtant pas les choix de mise en scène des showrunners pour les transposer à l’écran. Célia Lévy nous a parlé de la diffi-

Argento, qui mettent en scène des femmes tuées à l’arme blanche dans un déluge d’hémoglobine et d’effets de style. Une stylisation telle que les actes paraissent irréalistes, dans des scènes qui relèvent du pur fantasme cathartique – ce qui n’enlève rien au caractère problématique de leur contenu mais les destine clairement à un public averti, qui compte en jouir. À la même époque, un sous-genre éthiquement plus équivoque émerge, celui du rape and revenge, censé prendre le parti des victimes en les montrant survivre aux agressions sexuelles et se venger. Dans son essai King Kong théorie, sorti en 2006, Virginie Despentes cite La Dernière Maison sur la gauche de Wes Craven (1972), L’Ange de la vengeance d’Abel Ferrara (1982) et Œil pour œil de Meir Zarchi (1978) en pointant le fait que, dans la réalité, les victimes de viols ne se vengent quasiment jamais. « Quand des hommes mettent en scène des personnages de femmes, c’est […] une façon de mettre en scène leur sensibilité d’hommes, dans un corps de femme. […] Dans ces trois films, on voit donc comment les hommes réagiraient, à la place des femmes, face au viol. Bain de sang, d’une impitoyable violence. Le message qu’ils nous font passer est clair : comment ça se fait que vous ne vous défendez pas plus brutalement ? » On peut aussi s’interroger sur la mise en scène des scènes de viol, souvent filmées frontalement, en plans rapprochés, et accompa-

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per pour choquer davantage. « Ça a plus à voir avec la domination masculine et le désir de destruction. Comme dans Raging Bull et Fight Club. Dans Raging Bull, un type veut détruire le visage de quelqu’un qui serait sorti avec sa copine. Dans Fight Club, Jared Leto se fait défoncer la tête parce que c’est un joli garçon et qu’il doit payer pour son joli visage. » Si on peut entendre que ce type de représentation émane d’une volonté de dénoncer directement les violences, on s’interroge tout de même sur l’utilité de – et le public visé par des – scènes aussi frontales impliquant des femmes belles et célèbres. Une tendance qu’on retrouve aussi dans certaines campagnes de lutte contre ces violences, comme dans ce spot d’Amnesty International avec Clotilde Courau, en 2008, qui joue une femme au foyer poursuivie dans la cuisine puis massacrée à coups de poing par son mari (Didier Bourdon) en plan rapproché, ou encore dans celui de l’association Women’s Aid avec Keira Knightley, en 2009, qui campe – dans une mise en abyme sans doute censée redoubler l’effet de réel et donc l’implication des spectateurs – une actrice subissant la jalousie de son compagnon, qui la roue de coups de pied dans le ventre, en plan large et en travelling arrière. Célia Lévy, coordinatrice nationale du collectif #NousToutes, s’insurge contre l’aspect frontal et prétendument réaliste de ces mises en scène : « Je pense que

de montrer le meurtre. Elles craignaient que cela soit insoutenable et perçu comme quelque chose de sensationnaliste. Mon coscénariste Gilles Marchand et moi-même défendions l’idée de le montrer. Il nous semblait important d’ancrer dans la tête du spectateur la violence de l’acte, de créer un effet de sidération. » Après deux gros plans, sur le briquet puis sur les yeux écarquillés de l’ado, permettant de ne pas montrer le moment où elle prend feu, Dominik Moll a fait le choix de montrer la jeune fille en flammes. « J’ai su assez vite que je voulais filmer de loin, en plan large, caméra fixe. Cela pour éviter le côté voyeuriste et pour ne pas insister sur la souffrance et les expressions de la jeune femme. La suite des très gros plans et du plan large apporte une certaine stylisation qui me semblait indispensable. » Même effet visé par la réalisatrice Patricia Mazuy dans son film Bowling Saturne, qui contient une scène d’une violence folle. « Je me demandais ce que le cinéma faisait aujourd’hui avec la violence. La télé, les infos, le cinéma et la vie sont hyper violents, on est tellement environnés de violence qu’elle nous passe dessus. On peut la ressentir très fort, même quand elle est filmée de très loin ou hors champ. Moi, je voulais affronter le problème. » Pour Patricia Mazuy, c’est davantage la question du rythme et de la longueur de la séquence qui s’est posée. « Si on l’avait faite plus courte, elle devenait complaisante. On se demanderait pourquoi la montrer, si on n’allait pas au bout de la noirceur de l’homme. On est à la fois dans sa tête et dans celle de la victime, j’ai voulu inscrire les deux points de vue. Ça devient insoutenable pour la victime, mais pour moi c’est là qu’on va au fond du problème. » Ce qui différencie ces propositions choc des autres, si difficiles voire impossibles à regarder soient-elles, c’est qu’elles s’inscrivent dans des films qui les probléma-

Comment filmer ces violences ? Où placer la caméra ? Comment éviter la complaisance ? culté de voir cette violence à l’écran quand on y est réellement confrontée : « Depuis que je milite, c’est très dur pour moi de voir des scènes de violence sexuelle. D’autant plus depuis qu’en janvier on a mis en place une équipe de veille, dont je fais partie, pour comptabiliser les féminicides. J’ai beaucoup aimé La Nuit du 12 mais, quand j’ai senti qu’il allait y avoir le féminicide, j’ai fermé les yeux. » Le film de Dominik Moll, tiré d’un fait réel, suit une équipe de policiers composée d’hommes enquêtant sur le meurtre d’une adolescente. Au début, on voit la jeune fille rentrer chez elle de nuit, quand elle est interpellée par un homme qui lui jette au visage un liquide inflammable et y met le feu. Le réalisateur nous a expliqué : « Deux de nos productrices étaient très contre l’idée

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tisent. Elles ne servent pas à se délecter ou à justifier une vengeance, mais font plutôt office de pierre angulaire pour détailler les rouages des violences contre les femmes, et analyser les réactions qui s’ensuivent. D’autres films récents, comme Jusqu’à la garde de Xavier Legrand (2018) et Men, sont parvenus à dépeindre les violences et la toxicité masculine d’une manière tout aussi glaçante sans montrer de corps de femmes meurtris. On pense aussi au Dernier Duel de Ridley Scott (2021), qui montre la même scène de viol selon trois points de vue différents, non pour choquer ou pour éprouver l’auditoire, mais pour pointer les différences hallucinantes de perception de la violence et de la contrainte entre les hommes et les femmes. Le film questionne précisé-


Société <----- Cinéma ment la représentation de cette violence à travers ce jeu sur les points de vue. Pour finir, on s’arrêtera sur le cas particulier de Jeanne de Bruno Dumont (2019), qui retrace le procès de Jeanne d’Arc (jouée par Lise Leplat Prudhomme, alors âgée de 11 ans). La dernière scène la montre sur le bûcher, très loin, en plan d’ensemble. Aucun spectateur, pas de flamme, juste de la fumée à ses pieds. Antispectaculaire, le plan a valeur d’information et de point final. Mais c’est un autre, au début du film, qui apporte un regard inédit sur les féminicides. Un soldat narre, devant la petite Jeanne en armure, les horreurs commises par des Français sur des villageoises, déplorant leur « erreur » de les avoir tuées car, « après, on ne peut plus s’en servir ». S’ensuit une séquence musicale de six minutes qui culmine par un très lent travelling sur le visage immobile de l’enfant qui fixe la caméra d’un regard dur et déterminé. À la fin de ce mouvement de caméra d’une intensité rare, le visage du soldat apparaît en surimpression à côté de celui de Jeanne, dont la caméra se rapproche toujours. En bande-son, Christophe chante : « J’ai connu la douleur d’être chef de bataille / […] Mais je ne savais pas cette souffrance-là / Cette souffrance laide et sale, salissante / Une souffrance des mots, Mon Dieu !, qu’il a dits là / Des mots qu’il a dits là, me laverez-vous l’âme ? » Décidément, « les travellings sont affaire de morale », comme disait Jean-Luc Godard. Ce travelling-là, avec son mouvement infime vers l’avant pour aller chercher le regard caméra frondeur d’une petite fille sensible mais pas vulnérable, une cheffe de guerre encore puissante au cœur déchiré par un récit de féminicides, est peut-être l’un des plus émouvants jamais vus. Comme s’il venait redonner vie et force aux visages de toutes les noyées, de toutes les brûlées, de toutes les tuées de l’histoire des représentations.

Critique

BOWLING SATURNE

Patricia Mazuy apporte un éclairage foudroyant sur la toxicité masculine dans ce faux thriller nocturne, brutal et désespéré sur deux demi-frères qui héritent du bowling de leur chasseur de père. Récit et métaphores limpides, personnages archétypaux : les ingrédients d’une tragédie inoubliable. À la mort de leur père, Guillaume (Arieh Worthalter), un flic à la carrière qui décolle, refile la gestion du bowling familial à son

tragédie, on flaire aisément la menace qui pointe : en voyant, dès les premières minutes, Armand se masturber de rage sous la pluie après s’être pris un râteau par un groupe de filles, on sent qu’il va dérailler. Ses airs de pauvre garçon blessé et décérébré ne trompent pas : au quart du film, il commet un acte ahurissant. La scène est filmée longuement et frontalement, dans toute sa sauvagerie, et c’est insupportable à regarder – une mise en scène de la violence qui, comme dans La Nuit du 12 de Dominik Moll, sorti en juillet, pose beaucoup question (lire ci-contre). Pour Armand, c’est le début de la banalité. Comme les amis chasseurs de son défunt père qui squattent le bowling et qu’il n’aime pourtant pas, il a appris comment repérer, traquer, abattre

Noir comme la nuit qui nimbe le film, le constat est tragique et sans appel.

TIMÉ ZOPPÉ

Illustrations : Léa Djeziri pour TROISCOULEURS

demi-frère, Armand (Achille Reggiani), un videur flottant et inquiétant. Tout indique que le récit se déroule dans une petite ville française, mais laquelle ? Aucune raison de le préciser ; ce qui compte, dans Bowling Saturne, c’est justement la dimension générique des personnages et des situations. Dans ce canevas de

une proie et en jouir. Avec une précision implacable, Patricia Mazuy détaille la mécanique d’incorporation de la violence, et la manière dont les hommes peuvent se laisser totalement emporter dans l’engrenage au point de s’anéantir eux-mêmes. C’est évidemment le frère flic, Guillaume, qui va mener l’enquête…

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Par le passé, Patricia Mazuy nous avait déjà soufflés en étudiant des personnages masculins toxiques (notamment dans l’excellent teen movie trash Travolta et moi – lire p. 40 –, en 1994, et le troublant Paul Sanchez est revenu ! en 2018, variation libre sur l’affaire Xavier Dupont de Ligonnès). Mais jamais la réalisatrice française n’avait montré si crument la violence des hommes, ici réduits à leurs pulsions primaires, sans cerveau, pris dans un magma d’instincts et d’émotions que ni eux ni les femmes qui les entourent ne cherchent plus à démêler. Tout est donc tragiquement banal et simple dans Bowling Saturne : les hommes détruisent, les femmes essayent de protéger ce qu’elles peuvent (à travers un personnage d’activiste militant pour les droits des animaux, incarné par une nouvelle actrice magnétique, Y-Lan Lucas). Noir comme la nuit qui nimbe le film, le constat est tragique et sans appel. Et vu la trace que laisse Bowling Saturne dans les yeux et au creux du ventre, on se dit qu’il faut peut-être en passer par là, montrer si frontalement des hommes toucher le fond sans se relever, pour que leurs congénères et la société tout entière comprennent enfin. Bowling Saturne de Patricia Mazuy, Paname (1 h 54), sortie le 26 octobre

TIMÉ ZOPPÉ

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Cinéma -----> Entretien

NID D’ESPIONS

TARIK SALEH Réalisateur suédois d’origine égyptienne, Tarik Saleh signe un palpitant thriller d’espionnage politico-religieux avec La Conspiration du Caire. Primé au dernier Festival de Cannes mais toujours interdit de séjour en Égypte, le cinéaste nous a détaillé son approche drastique du cinéma et de l’existence. Après votre très remarqué film noir Le Caire Confidentiel, sorti en 2017, comment est né le désir de La Conspiration du Caire, qui est davantage un récit d’espionnage ? Le film noir est mon genre préféré. Mais La Conspiration du Caire m’est vite apparu comme un film d’espionnage doublé d’un

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film de prison. J’ai relu il y a quelques années Le Nom de la rose d’Umberto Eco, un roman que j’adore. On y enquête sur le catholicisme dans un monastère du Moyen Âge, et je me suis demandé : « Pourrais-tu faire la même chose, mais avec l’islam et à l’époque contemporaine ? » Je me suis dit que probablement pas, mais que, si je le faisais, ce serait forcément à al-Azhar [prestigieuse université située au Caire et épicentre du pouvoir de l’islam sunnite, où se déroule l’intrigue de La Conspiration du Caire, ndlr]. J’ai d’abord voulu en écrire un roman, où je pourrais être très précis quant à ce que je voulais dire et éviter d’être mal compris. Comment ce projet de roman est-il devenu un film ? Plus j’écrivais et plus je me rendais compte que ce projet était très politique et dangereux, mais qu’il fallait le faire. Y avait-il un moyen d’écrire cette histoire sans offenser personne ? On a le droit d’offenser qui on veut quand on vit comme moi en Occident [Tarik Saleh, né à Stockholm d’une mère suédoise et d’un père égyptien, vit et travaille en Suède, ndlr], et on peut écrire

toutes les histoires qu’on souhaite. Mais l’islam et les musulmans sont humiliés tous les jours, donc il n’y a rien de radical dans le fait de les offenser. Je trouvais davantage intéressant d’enquêter, avec une forme d’honnêteté intérieure, sur le conflit entre insti-

nuyeuse. C’est tellement de logistique et de batailles pour obtenir exactement ce que je veux… Je venais en plus de réaliser un film américain [The Contractor, thriller d’action avec Chris Pine, sorti en avril dernier sur Prime Video, ndlr], et il fallait me remettre

« On se demande parfois si ça valait le coup de tout sacrifier pour une œuvre. » tution religieuse et institution politique en Égypte. Quand mes producteurs Alexandre Mallet-Guy et Kristina Åberg m’ont conseillé de faire de ce projet un film, je savais que je me lançais dans une aventure compliquée. Pour moi, réaliser est la partie la plus en-

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à des choses très techniques comme la gestion de centaines de figurants et de multiples costumes. Comment avez-vous pensé le personnage principal d’Adam, étudiant qui se retrouve


Entretien <----- Cinéma chargé par l’État d’espionner l’université al-Azhar ? En tant que musulman, Adam estime que c’est Dieu qui lui a donné la foi et que c’est un péché de se plaindre de ce qu’il lui arrive. J’ai travaillé avec un imam pour l’aspect théologique du scénario, et la première chose qu’il m’a dite est qu’il avait eu le Covid mais que c’était la volon­té de Dieu et qu’il devait s’y plier. Adam croit profondément en Dieu, et tout ce qu’il veut est une bonne éducation. Sauf qu’il lui arrive quelque chose d’injuste et de terrible, quand un agent de la sûreté de l’État lui demande d’espionner à ses risques et périls les hautes instances de l’université dans laquelle il étudie. Adam se demande : « Pourquoi Dieu me fait ça ? Pourquoi Il me teste ? Quel est le bon choix à faire ? » Et il se trouve finalement dans une situation où il est quasiment impossible de faire le choix juste. Il trahit par exemple son

compagnon de chambre, car cela lui paraît être le moins pire des choix. Adam est forcé de sacrifier son innocence, et c’est un ressort de tension énorme. On se demande, au fil du film, si le cheminement d’Adam sera porteur d’espoir, ou si son immersion dans les conflits politiques égyptiens n’est pas plutôt source de désenchantement. Il y a en effet comme un paradoxe dans le parcours d’Adam, entre apprentissage et désillusion. Mais n’est-ce pas exactement ce qu’est la vie ? On peut réussir quelque chose et gagner un prix à Cannes, mais le lendemain matin se réveiller en se demandant : « Qu’ai-je vraiment gagné et accompli ? Il y a toujours la guerre en Ukraine, il y a une crise de l’énergie… » J’étais ravi de recevoir le Prix du scénario pour le film à Cannes, mais qu’est-ce que cela signifie si le monde ne devient pas un meilleur endroit ? C’est

l’expérience humaine, il n’y a pas de vraie fin heureuse. Adam navigue entre plusieurs eaux et essaie de sauver sa propre âme. Il veut survivre physiquement, mais surtout spirituellement. En 2015, trois jours avant le début du tournage du Caire Confidentiel, les services de sécurité égyptiens vous ont ordonné de quitter le pays avec votre équipe en raison du scénario, jugé trop critique envers la police égyptienne – vous étiez alors allés tourner le film au Maroc. Depuis, il vous est toujours impossible de vous rendre en Égypte ? Oui, cela a été très explicite à l’époque. Il a été dit à la télévision égyptienne que, si je revenais, je serais arrêté. Parce que j’ai soi-disant insulté l’Égypte avec Le Caire Confidentiel [le film racontait l’enquête d’un inspecteur sur le meurtre d’une chanteuse et brocardait la corruption des élites politiques comme écono-

Jusqu’au 31 décembre 2022

FEMMES PHOTOGRAPHES DE GUERRE

© Atmo

Lee Miller, Gerda Taro, Catherine Leroy, Christine Spengler, Françoise Demulder, Susan Meiselas, Anja Niedringhaus, Carolyn Cole

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Place Denfert-Rochereau, Paris Réservation conseillée sur museeliberation-leclerc-moulin.paris.fr #FemmesPhotographesDeGuerre

© Atmo

En partenariat avec

Christine Spengler, Bombardement de Phnom Penh, Cambodge, 1975. © Christine Spengler, https://www.christinespengler.com

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Cinéma -----> Entretien miques du pays, ndlr]. L’Égypte est un pays complexe : il y a un groupe de personnes, à l’intérieur de la sûreté de l’État, qui a décidé cette interdiction, mais il y a aussi des gens qui m’ont mis en une du journal Al Gomhuria, titre qui signifie en égyptien « la République », pour le prix obtenu avec La Conspiration du Caire, disant que je les avais rendus fiers.

Fares Fares, qui était l’acteur principal du Caire Confidentiel, joue ici le rôle central du colonel Ibrahim, qui recrute Adam et a des méthodes d’espionnage retorses. J’ai écrit ce personnage avec Fares en tête. Le colonel Ibrahim me fait penser aux gens qui

savent au fond d’eux que leur époque est révolue. Ibrahim a probablement été formé par la sécurité roumaine, la vieille Securitate [la police politique secrète roumaine sous l’ère communiste, dissoute en 1990, ndlr], du temps où l’Égypte fricotait avec le bloc de l’Est. Il travaille à l’ancienne, notamment dans sa façon de construire une relation faite de confiance et de peur avec sa source, Adam. Son patron est plus jeune, plus agressif, plus carriériste. Il a été formé par les Américains et veut aller droit au but sans gérer les sentiments. Mais Ibrahim est aussi un joueur d’échecs, il mène un brillant double jeu. J’ai évidemment pensé aux romans d’espionnage de John Le Carré et à son personnage récurrent, George Smiley. Vous avez commencé comme street artist reconnu en Suède, vous avez été journaliste, avez produit et réalisé des documentaires engagés. Quelle spécificité a la fiction par rapport à ces autres domaines ? J’adopte pour mes films une approche quasi similaire à de celle d’un documentariste, mais notons qu’il y a un malentendu sur les documentaires. On pense parfois qu’ils doivent dire la stricte vérité, mais, même comme journaliste, vous cherchez une histoire et non pas une vérité. Il vous faut nécessairement une structure et une façon d’organiser votre récit journalistique pour que les gens soient captivés et comprennent les faits. Et un réalisateur de fiction doit aussi, à sa manière, dire la vé-

rité. Si on ne croit pas à ce qu’on voit, le film est raté. J’essaie d’emmener les acteurs à un endroit émotionnellement réel, que j’ai déjà vécu et que j’essaie de retranscrire. Cet état émotionnel, c’est notamment un sentiment de tristesse assez fort qui se dégage du film. Est-il lié à votre impossibilité à aller en Égypte ? Oui, mais il y a toujours un prix à payer dans la vie. On se demande parfois si ça valait le coup de tout sacrifier pour une œuvre. Quand des gens me disent qu’ils aimeraient faire un film, je leur demande toujours : « Es-tu vraiment obligé de le faire ? Sinon, ne le fais pas. » Moi, je me devais en tout cas de réaliser La Conspiration du Caire, car je savais que, si je ne racontais pas cette histoire, personne ne le ferait jamais. Car il n’y a rien à y gagner pour un Égyptien. Moi, j’avais une position tout à fait unique, du fait de ma situation, et c’était mon devoir de m’y atteler. La Conspiration du Caire de Tarik Saleh, Memento (1 h 59), sortie le 26 octobre

PROPOS RECUEILLIS PAR DAMIEN LEBLANC

Photographie : Julien Liénard pour TROISCOULEURS

© Atmo

Vous avez tourné La Conspiration du Caire en Turquie. Comment vous êtes-vous assuré d’une fidélité aux décors et à la situation égyptienne ? C’est une combinaison de plusieurs choses. On a construit en Turquie des décors parfaitement semblables à ceux de l’université al-Azhar. Si vous regardez des photos de la vraie université, vous verrez qu’on a reproduit avec exactitude les salles de réunion ou la cour. Cela coûte bien sûr beaucoup d’argent. Et il y a aussi eu le choix de filmer une base militaire pour représenter la sûreté de l’État. Quand, en 2013, l’actuel président égyptien, Abdel Fattah al-Sissi, et ses hommes se sont réunis pour décider de se débarrasser de Mohamed Morsi [président de l’Égypte depuis 2012, il fut renversé par un coup d’État en 2013, ndlr], c’était dans une base militaire. Donc je me suis dit que mes personnages d’agents de la sécurité officielle se réuniraient aussi dans une base quand ils discutent des décisions stratégiques concernant l’université al-Azhar.

Votre casting réunit des « gueules » de cinéma, entre votre héros Tawfeek Barhom (qui sera dans le prochain Terrence Malick, The Way of the Wind), l’expérimenté Mohammad Bakri, qui a entre autres tourné avec Costa-Gavras, et votre acteur fétiche, le génial Fares Fares. Pour Le Caire Confidentiel, j’avais pu faire un casting en Égypte avant d’y être interdit de tournage et j’avais beaucoup d’acteurs égyptiens. Pour La Conspiration du Caire, je savais que je ne pouvais pas employer d’acteurs égyptiens, car cela aurait été problématique pour eux. La plupart sont donc palestiniens ou syriens, et j’ai pu prendre cette liberté car al-Azhar est une université internationale avec des étudiants qui viennent de plein d’endroits différents. Par contre, quelqu’un qui est cheikh à al-Azhar ou qui travaille à la sûreté gouvernementale ne peut être qu’égyptien. On a donc fait travailler les acteurs étrangers en dialectes égyptiens, ce qui a été très difficile pour eux. L’Égypte est un pays très diversifié, où les gens parlent différentes langues, et les accents furent un défi pour mon casting. Fares Fares, qui est libano-suédois, est excellent pour ça.

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Entretien <----- Cinéma

Critique

D ’A P R È S L’ H I S T O I R E V R A I E D E

CHARLOTTE SALOMON

LA CONSPIRATION DU CAIRE

M ARI O N

CO T I L L A RD

Tarik Saleh impressionne avec cet époustouflant film d’espionnage dont l’action se situe au cœur d’une université islamique égyptienne. Récompensée à Cannes pour son scénario, cette fable sur les luttes de pouvoir saisit aussi par ses images et sa force d’incarnation.

DUR IS

ANNE

D ORVAL “ D ’ U N E G R A N D E B E AU T É ” TÉLÉRAMA

Fils de pêcheur issu de la campagne égyptienne, Adam (joué par l’envoûtant Tawfeek Barhom) décroche une bourse à la prestigieuse université al-Azhar du Caire, épicentre du pouvoir de l’islam sunnite. Mais le grand imam à la tête de l’institution meurt soudainement, et Adam est recruté bien malgré lui par les services gouvernementaux comme informateur au sein de l’université. Le jeune homme se retrouve alors au centre d’une lutte souterraine entre pouvoir religieux et pouvoir de l’État et devient le pion d’un dangereux jeu de manipulation qui menace directement sa vie… Usant avec virtuosité des codes de l’espionnage, Tarik Saleh s’appuie, comme dans son brillant Le Caire confidentiel (polar qui exposait la corruption de la police égyptienne), sur le cinéma de genre pour mieux réussir une imposante fable politique dépeignant les conflits intérieurs qui rongent la nation égyptienne. À l’Égypte prérévolutionnaire de 2011 et la garde rapprochée du président Hosni Moubarak succèdent ainsi l’Égypte contemporaine du président Abdel Fattah al-Sissi et son pouvoir militaire qui voit d’un mauvais œil l’influence de certains groupes religieux. On retrouve l’épatant Fares Fares (acteur principal du Caire confidentiel) dans le rôle d’un colonel à l’apparence négligée, adepte des coups tordus, qui incarne les contradictions du pays mais se prend d’affection pour l’innocence et la vivacité du jeune Adam. La mise en scène millimétrée de Tarik Saleh offre des images à couper le souffle, notamment quand elle orchestre les déplacements d’enseignants et d’étudiants dans la cour de l’université al-Azhar à la manière d’une fresque d’aventure. Le cinéaste bénéficie aussi d’un magistral casting qui réunit, au-delà du touchant duo central, des comédiens d’expérience comme Mohammad Bakri (vu entre autres dans Homeland et dans Le Bureau des légendes) et Makram Khoury (vu dans Les Patriotes ou dans Munich). Venus de différents horizons et ayant déjà participé à des fictions majeures d’espionnage international, ces acteurs achèvent de donner une dimension universelle à cette histoire égyptienne conçue par un réalisateur en état de grâce.

UN FILM DE

E R I C WA R I N

www.histoir e.pr esse.fr

ADAPTATION :

DAMIEN LEBLANC

RO M A I N

ET

TA H I R RA NA

AU CINÉMA LE 9 NOVEMBRE © 2020 CHARLOTTE PRODUCTIONS INC., LES PRODUCTIONS BALTHAZAR SARL, WALKING THE DOG SPRL. TOUS DROITS RÉSERVÉS.

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Cinéma -----> L’archéologue du ciné

© IMA Productions

TRAVOLTA ET MOI

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Réalisé en 1993 par Patricia Mazuy, le magnifique Travolta et moi a gagné sa réputation de film culte au sein d’une communauté cinéphile bouleversée par ce teen movie insurrectionnel, porté par une actrice aussi révoltée que son personnage. Un engouement rare autour d’un film invisible depuis sa diffusion télé dans les années 1990. Pour de nombreux cinéphiles, c’est un événement. À l’occasion de la rétrospective consacrée à la réalisatrice Patricia Mazuy, la Cinémathèque française projette fin octobre le fulgurant Travolta et moi, d’autant plus culte qu’il demeure quasi invisible depuis sa diffu-

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sion à la télévision au milieu des années 1990. Pour la première fois, les spectateurs découvriront cette histoire d’amour insurrectionnelle dans la copie 35 mm d’origine. Cette précieuse bobine, retrouvée il y a peu, remplace avantageusement la vieille cassette U-matic (sorte de VHS améliorée) utilisée jusqu’alors pour les rares projections du film. Travolta et moi sera ainsi montré tel qu’il fut présenté en festivals avant sa diffusion sur Arte en novembre 1994. Ce teen movie sur patins à glace, totalement inclassable, détonne d’emblée dans le paysage cinématographique français. En 1993, il reçoit le Grand Prix du festival international du film de Belfort et le Léopard de Bronze à Locarno, où le dernier film de Mazuy, l’impressionnant Bowling Saturne (en salles le 26 octobre, lire p. 35), était justement projeté en aout dernier. Après avoir connu « un enfer absolu » durant une bonne partie du tournage du puissant Peaux de vache, son premier long métrage, sorti en 1989 et resté lui-aussi dans l’ombre jusqu’à sa récente restauration par La Traverse, Mazuy

aborde Travolta et moi de façon beaucoup plus légère : « Pour Peaux de vache, au début, j’étais inapte. Le tournage a été très violent, tout le monde voulait se barrer, nous a-t-elle confié. Sur Travolta et moi, on était dans le plaisir et l’aventure. J’étais trop contente de filmer une patinoire ! » Comme Trop de bonheur de Cédric Kahn (voir la rubrique Archéologue du ciné du numéro 191 de TROISCOULEURS), Travolta et moi est né d’une idée géniale de Chantal Poupaud, figure du cinéma d’auteur français décédée en juin dernier. Elle propose à neuf cinéastes d’imaginer chacun l’un des volets d’une série de films d’Arte intitulée « Tous les garçons et les filles de leur âge ». Quand la chaîne lui demande d’y participer, Mazuy est la plus disponible des neuf. Elle se met immédiatement à l’écriture, en duo avec Yves Thomas, qui sera par la suite scénariste de trois autres de ses films (Saint-Cyr en 2000, Paul Sanchez est revenu ! en 2018, et Bowling Saturne). Sous l’œil attentif de Pierre Chevallier, alors directeur de l’unité fictions de la

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chaîne franco-allemande, Mazuy est donc la première à se lancer, sans trop de pression. « Je me suis dit, de toute façon, on s’en fiche, c’est un petit téléfilm pour Arte. C’est pour ça que j’ai tenté plein de trucs, je me disais que personne n’allait le voir… » Fâchée contre la production qui annonce que tout doit s’arrêter faute d’argent alors que les répétitions ont déjà commencé, la réalisatrice au caractère bien trempé refuse de quitter Châlonssur-Marne, où doit bientôt commencer le tournage. Finalement, il aura bien lieu.

FIÈVRE DISCO-PUNK Comme le reste de cette collection centrée sur l’adolescence, qui impose une scène de fête dans chacun des films, Travolta et moi profite d’un accord conclu avec Sony. Un deal qui permet aux cinéastes de piocher dans le vaste catalogue musical de la ma-


L’archéologue du ciné <----- Cinéma jor américaine. « Une vraie caverne d’Ali Baba. Il y avait tout, se souvient la réalisatrice. C’était formidable d’avoir accès à ces musiques-là. » À travers les morceaux des Bee Gees – indispensable au film selon Mazuy, mais ne figurant pas au catalogue de Sony et qu’il a donc fallu négocier à part –, des Jackson Five, de Nina Hagen, d’Aerosmith, de Joe Dassin ou des Clash, la bande-son, qui accompagne pendant près de trente minutes l’explosive séquence de fête organisée dans une pati­ noire, symbolise notamment le passage du disco au punk à la fin des années 1970. Une époque, celle de l’adolescence de la réalisatrice, dans laquelle s’ancre le film, traversé par la figure mythique de John Travolta, héros de La Fièvre du samedi soir, sorti en 1978 en France. Un film culte dont Travolta et moi reprend in extenso quarante secondes de la célèbre scène dans laquelle la star américaine se déhanche au son de « You Should Be Dancing ». Cet extrait du film de la Paramount et les droits d’une bande originale cinq étoiles, négociés uniquement pour la diffusion télé sur quelques territoires et pour une durée limitée, rendent pour l’instant très compliquée une ressortie de Travolta et moi. D’où la gratuité de la séance organisée par la Cinémathèque, exceptionnellement autorisée à projeter le film dans un cadre non commercial. La réalisatrice s’était confrontée à cette problématique des droits musicaux dès le tout début de sa carrière. Après une prépa dans le prestigieux lycée Henry-IV, la Dijonnaise, fille de boulangers montée à Paris, souhaite intégrer l’école de cinéma de la rue Vaugirard (devenue l’E.N.S. Louis-Lumière). Mais ses parents décident qu’elle fera H.E.C. Très énervée, elle sèche les cours pour s’occuper du ciné-club étudiant, tout en découvrant les Doors. Sans diplôme, elle quitte Paris et s’envole pour la côte ouest des États-Unis, où elle gagne sa vie en gardant des enfants de milliardaires. Mazuy se lance alors dans la réalisation d’un deuxième court métrage (ils seront tous projetés pour la première fois à la

Cinémathèque), Dead Cats (1980), qu’elle accompagne de la musique des Doors. « À l’époque, j’ai halluciné quand on m’a dit que je n’avais pas le droit de mettre n’importe quoi sans autorisation. Je pen-

pure actrice, qui vivait tout sans filtre et passionnément », raconte Mazuy. Azoulay, 15 ans au moment du tournage, tient le rôle principal de Christine, ado fan de Travolta qui s’éprend de Nicolas, « dandy-­

Ce teen movie sur patins à glace détonne d’emblée dans le paysage du cinéma français. sais que la musique appartenait à tout le monde », se remémore-t-elle, amusée. Mazuy laisse alors un mot à Agnès Varda, très proche de Jim Morrison, le leader du groupe, dans la fac où elle enseigne. La réalisatrice de Cléo de 5 à 7 la renvoie vers l’avocat des Doors, qui rédige une autorisation d’utilisation de leur musique pour des projections non commerciales du petit film de Mazuy.

ÉCORCHÉE VIVE Patricia Mazuy a toujours entretenu un rapport compliqué avec Travolta et moi, pourtant vénéré par toute une génération de cinéphiles. « On ne me parle que de celui-là. C’est très énervant par rapport à tout ce que j’ai fait depuis. Je me demande parfois si ce n’est pas parce qu’il est invisible qu’on en parle autant… » Les quelques défauts que lui trouve sa réalisatrice procurent surtout à Travolta et moi un charme fou. Le film est porté par la bouleversante Leslie Azoulay, découverte en 1991 dans Van Gogh de Maurice Pialat, que l’impétueuse fillette alors âgée de 11 ans n’hésita pas à injurier en plein tournage. « Elle était déchaînée. C’était une

Zoe Leonard Al río / To the River

15 octobre 2022 – 29 janvier 2023

punk nihiliste » féru de Nietzsche. Un personnage atypique incarné par Julien Gérin, lycéen à Châlons-en-Champagne. Dans une séquence épatante, mettant le feu à la boulangerie dont elle doit s’occuper en l’absence de ses parents, Christine décide de rejoindre le ténébreux blond dans cette fête entre rêve et cauchemar. Bien entourée pendant le tournage de Travolta et moi, Azoulay, aussi révoltée et sensible que son personnage, a mal vécu la suite de son immersion dans un milieu cinématographique à la fois flatteur et cruel. Pour se reconstruire, elle a totalement changé de vie et s’épanouit désormais loin des plateaux. Sa performance dans le rare Travolta et moi en est d’autant plus précieuse. « Patricia Mazuy », rétrospective à la Cinémathèque française du 24 au 30 octobre • Travolta et moi, projection le 30 octobre à 17 h 30, gratuit

TRISTAN BROSSAT

Réservation conseillée sur mam.paris.fr

Organisée en collaboration avec

© IMA Productions

#expoZoeLeonard

Al río / To the River, 2016–2022. Approximativement 500 épreuves gélatino-argentiques et 50 tirages C-print | Copie d’exposition, Ed. de 3 + 1 EA. Courtesy l’artiste, Galerie Gisela Capitain, Cologne, et Hauser & Wirth, New York. La production de l’œuvre a bénéficié du soutien du Mudam Luxembourg – Musée d’Art Moderne Grand-Duc Jean, de la Graham Foundation for Advanced Studies in the Fine Arts, de la John Simon Guggenheim Memorial Foundation, de la galerie Gisela Capitain, Cologne, et de Hauser & Wirth, New York. © Zoe Leonard

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Cinéma -----> Sorties du 12 octobre au 2 novembre

A P A M É N I C S IE

T R O S ES

D E D I U G E L

R.M.N.

SORTIE LE 19 OCTOBRE

Le cinéaste roumain Cristian Mungiu, Palme d’or en 2007 pour 4 mois, 3 semaines, 2 jours, ausculte les rouages de la xénophobie à l’œuvre dans une petite bourgade roumaine. Et force l’admiration par son sens aigu de la mise en scène. Cela débute par un fait tristement banal, conjuguant les dérives du capitalisme à celles d’une xénophobie généralisée :

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­ atthias, un ouvrier roumain que l’on deM vine travaillant pour une bouchée de pain en Allemagne, quitte son poste après avoir réagi à une insulte raciste. Le voilà de retour dans son village en Transylvanie, auprès de sa femme et de son fils mutique. Faute de candidats dans cette région isolée, la boulangerie locale embauche des ouvriers sri-lankais. Il n’en faudra pas plus pour déclen­cher l’hostilité des habitants, bien qu’ils soient eux-mêmes stigmatisés en Europe… Sans forcer le trait, Cristian Mungiu illustre une chaîne mondialisée d’exploitants et d’exploités, de bourreaux et de victimes désignées – d’un point de vue économique et ethnique, en partant toujours du plus à l’ouest. La belle ironie

du film est de réunir charnellement deux personnages, ­M atthias, en pleine reconquête patriarcale de son foyer, et Csilla, gérante de la boulangerie aux convictions progressistes, que leur oppo­sition idéologique va finir par éloigner. Par là, Mungiu dit bien à quel point l’intime est un terrain d’affrontement politique. Et le récit de se jouer à ces deux échelles ; celle du microcosme, où le père de famille et le prêtre sont les garants de l’autorité, et celle de la communauté. Avec une incroyable minutie, le cinéaste illustre l’engrenage qui enserre peu à peu les dissidents, dont Csilla fait partie. Le langage du cinéaste, lui, n’est ni démonstratif ni surplombant ; au contraire, Mungiu s’immisce parmi les

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habi­tants et joue l’économie du montage dès lors qu’il filme le groupe. En résultent des plans-­séquences qui donnent à voir la propagation de la parole raciste. Couplé à ce brillant dispositif de mise en scène, on note enfin le talent rare du cinéaste pour créer des atmosphères tendues avec trois fois rien, si ce n’est le hors-champ et quelques aboiements lointains. R.M.N. de Cristian Mungiu, Le Pacte (2 h 05), sortie le 19 octobre

DAVID EZAN


ATACAMA PRODUCTIONS PRÉSENTE

Après NOSTALGIE DE LA LUMIÈRE et LA CORDILLÈRE DES SONGES

AR

MON PAYS IMAGINAIRE UN FILM DE PATRICIO GUZMÁN

AU CINÉMA LE 26 OCTOBRE


Cinéma -----> Sorties du 12 octobre au 2 novembre

PÉNÉLOPE MON AMOUR SORTIE LE 12 OCTOBRE

Le combat de la réalisatrice Claire Doyon contre la maladie de sa fille atteinte d’autisme bouleverse par sa sincérité. Les images de Pénélope amènent la cinéaste à se livrer à son propre examen. Faut-il qu’elle tente à tout prix de « sauver » son enfant ? « Il faut faire le deuil de votre enfant. » Quelle phrase plus difficile à entendre pour une mère que cette sentence prononcée par un médecin ? Après plusieurs années de combat pour tenter de faire revenir « sur les riva­ ges du social » sa fille, Pénélope, atteinte de troubles autistiques sévères, Claire Doyon

doit se faire à l’idée que la maladie sera plus forte. Car « Pélo » est atteinte du syndrome de Rett, maladie génétique rare qui provoque une perte progressive des acquis. « C’est difficile à concevoir, un enfant qui régresse », note Claire Doyon en voix off. Un texte touchant, plein à la fois de la douceur d’une mère aimante et de la sincérité d’une femme qui a consacré une partie de sa vie à tenter de « sauver » son enfant. « Pénélope, j’ai eu envie de te tuer », confesse Claire Doyon, dont le documentaire se construit à partir des nombreuses images de sa fille. Si elle enregistre les premiers mois de Pénélope comme le font la plupart des parents, la caméra devient vite une « arme qui permet de résister » à la maladie. Le film passionne en documentant une grande variété d’approches thérapeutiques. Et bouleverse par le récit d’une mère qui devra se résoudre à confier sa fille à un institut spécialisé.

Pénélope mon amour de Claire Doyon, Norte (1 h 28), sortie le 12 octobre

TRISTAN BROSSAT

BUTTERFLY VISION SORTIE LE 12 OCTOBRE

Une pilote de drone rentre au bercail après avoir été séquestrée pendant la guerre du Donbass, dans l’est de l’Ukraine… Inspiré par les témoignages de femmes soldats, Maksym Nakonechnyi signe un drame explosif sur les séquelles insondables de la guerre. Qu’est-il vraiment arrivé à Lilia, spécialiste en reconnaissance aérienne reconnue parmi les troupes ukrainiennes dans le Donbass, durant sa séquestration par les forces sépa­ ratistes ? De retour à Kyiv auprès de sa famille, la pilote de drone apparaît complètement déphasée, en décalage avec ce qui l’entoure. Tandis que les médias mettent en scène sa libération comme un triomphe national, des flashs ressurgissent sous la forme d’artefacts numériques, dans lesquels on discerne toute l’horreur qu’elle a pu endu­rer

pendant ces quelques mois passés en captivité… Avec ce premier long métrage fougueux et abrasif, Maksym Nakonechnyi ne prend pas de gants pour évoquer, frontalement, les problèmes qui accompagnent la vie après le front : incapacité à s’exprimer, déni, isolement, voire dérives ultraviolentes (parfois carrément fascistes). Dans Butterfly Vision, la chronique psychologique se conjugue ainsi au film de guerre (tendance Outrages ou Redacted) dans les plis d’un montage heurté où interviennent, à intervalle régulier, des visions aériennes et apocalyptiques qui laissent entendre que, pour les vétérans, et plus particulièrement pour Lilia, la guerre ne s’arrête pas lorsque le bruit des balles se fait plus lointain. Butterfly Vision de Maksym Nakonechnyi, Nour Films (1 h 47), sortie le 12 octobre

CORENTIN LÊ

Pour Lilia, la guerre ne s’arrête pas lorsque le bruit des balles se fait plus lointain. 44

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Sorties du 12 octobre au 2 novembre <---- Cinéma

“Un miracle. Un éblouissement. Une fresque monumentale. Notre Palme d’Or.” Les Inrockuptibles

[] 9 NOV.

AU CINÉMA

UN FILM DE

ALBERT SERRA octobre 2022 – no 192

Les Films du Losange / www.filmsdulosange.com

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Cinéma -----> Sorties du 12 octobre au 2 novembre

UN BON DÉBUT SORTIE LE 12 OCTOBRE

Avec ce touchant documentaire, Xabi et Agnès Molia nous immergent au sein du projet pédagogique Starter, à Grenoble, qui aide des ados en décrochage scolaire à se relever. Comme une vision de l’école idéale, dans laquelle les profs ne cessent jamais de croire au potentiel de jeunes parfois désespérés. Après avoir travaillé comme prof des écoles, puis avoir enseigné à la maison d’arrêt de Grenoble-Varces, Antoine Gentil a fondé en 2012 le dispositif Starter au sein du lycée professionnel Georges-Guynemer, à Grenoble. Destinée aux élèves de troisième en décrochage scolaire, cette méthode éducative leur offre un enseignement spécialisé, tout en leur proposant de faire dix semaines de stage dans le monde professionnel. Xabi et Agnès Molia font un portrait admiratif d’An-

toine, qui coordonne les profs et suit chaque jeune en difficulté. Les plans dans lesquels la démarche de l’enseignant transparaît avec le plus d’éclat sont ceux où il s’adresse à ces jeunes ados : quand ils baissent la tête, lui cherche toujours la connexion, à les capter droit dans les yeux. Les Molia frère et sœur figurent une école du regard qui élève, considère, reconnaît, peu importent les complications du passé. À travers des voix off intro­spectives, les cinéastes nous plongent au cœur des hésitations et des renoncements de Nels, qui ne se présente pas à ses stages, ou encore de Tamara, qui a tendance à fuguer. Ce qui marque dans leurs récits, c’est justement cette attention qui leur faisait défaut, comme un sentiment d’abandon qu’Antoine et son équipe, en leur offrant enfin une écoute, s’efforcent de dissiper. Un bon début d’Agnès et Xabi Molia, Haut et Court (1 h 39), sortie le 12 octobre

QUENTIN GROSSET

Les cinéastes figurent une école du regard qui élève, considère, reconnaît.

UN COUPLE SORTIE LE 19 OCTOBRE

Adapté du journal de Sophia Tolstoï et de sa correspondance avec son époux, Léon, Un couple de Frederick Wiseman construit, à partir du monologue de celleci, une analyse intemporelle des affres du mariage. On imagine John Davey, chef opérateur de Frederick Wiseman depuis trente ans, ravi d’apprendre qu’il tournera Un couple presque entièrement en extérieur, à BelleÎle. Habitué à filmer bureaux et salles de réu­nion pour documenter le fonctionnement des institutions américaines, il observe ici librement le mouvement de la nature. Dans ce cadre, Nathalie Boutefeu interprète avec

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maîtrise et justesse le monologue lancinant de Sophia Tosltoï, éloignée un temps de son foyer. Le décor dans lequel se côtoient beauté et violence joue plus comme illustration que comme contre-pied du terrible théâtre intime que racontent les mots. Car le récit ininterrompu de la femme du grand écrivain – elle-même autrice – est certes hanté par l’économie domestique et ses frustrations, mais il est aussi habité par la fièvre amoureuse, la passion créatrice et les joies de l’éducation. En décrivant la violence dysfonctionnelle et la beauté de leur histoire fusionnelle, Sophia résiste à la fureur de son mari. On aurait tort de ranger Un couple en marge de la filmographie de son auteur. En se frottant à l’intime de cette relation singulière, Wiseman documente une institution, le mariage, et en ausculte d’une façon puissamment contemporaine les partages comme les assujettissements.

Un couple de Frederick Wiseman, Météore Films (1 h 03), sortie le 19 octobre

no 192 – octobre 2022

RAPHAËLLE PIREYRE


TOUT LE MONDE EST BIENVENU AU ROYAUME DU DRAG NELSON GHRÉNASSIA PRÉSENTE

PABLO PAULY ROMAIN ECK HAFSIA HERZI

FESTIVAL DE VENISE 2022

UN FILM DE

FLORENT GOUËLOU

AU CINÉMA LE 9 NOVEMBRE


Cinéma -----> Sorties du 12 octobre au 2 novembre

BROS SORTIE LE 19 OCTOBRE

Nicholas Stoller (Sans Sarah, rien ne va !) réalise une comédie sur mesure pour l’acteur à l’humour acide Billy Eichner (vu dans la série Parks and Recreation), avec l’ambition de tourner la première comédie romantique gay produite par un studio majeur (Universal), et avec un casting quasi 100 % LGBTQ+. Pari réussi, parce que sans compromis. Produit par Billy Eichner, Nicholas Stoller et Judd Apatow, Bros ne verse pas dans la culture de l’évitement. L’ambiance est ici au corrosif, ce qui ne l’empêche pas d’assumer par ailleurs un côté cheesy qui fera fondre les plus sentimentaux. Calqué sur un canevas de comédie romantique classique – l’histoire d’amour entre deux per-

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sonnages opposés –, Bros permet à Billy Eichner de se composer un personnage plein d’autodérision, à la fois geignard et piquant. Celui de Bobby, podcasteur très érudit et puriste, qui se voit offrir l’opportunité de créer un musée dédié à l’histoire LGBTQ+. En boîte, il rencontre le bel Aaron (Luke MacFarlane), avocat spécialisé en succession taillé en V, fan de hockey et de country. Les deux se plaisent, contre toute attente. Mais Eichner et Stoller vont tâcher de nous faire ressentir à quel point ils doivent passer au-delà des normes et des injonctions pour être réunis. Et c’est là que l’écriture, brillante, ne fait pas de quartier. Bros, contre les diktats straight, donne presque tous les rôles hétéros à des LGBTQ+ (à quelques exceptions, comme Debra Messing, de Will and Grace, véritable icône gay). Il déconstruit aussi certains discours, comme dans une scène géniale dans laquelle Aaron présente Bobby à sa famille ; celui-ci a bien du mal à faire bonne impression tout en n’explosant pas devant l’homophobie de sa belle-mère, qui pense que les musées LGBTQ+ devraient être interdits aux mineurs. Interrogeant plu-

sieurs débats qui traversent la communauté, Bros n’hésite pas à brocarder le virilisme d’une partie de ses membres interdisant toute expression de sentimentalité et de follitude – au début, Aaron et Bobby s’appellent « bros » en se faisant des checks avec une grosse voix bien virile. Le film invente alors avec talent un espace de radicalité au cœur du mainstream, et il le fait en s’adressant d’abord aux queers – espérant que ça touche aussi, dans un second temps, les hétéros. Pour une fois que c’est dans ce sens-là…

no 192 – octobre 2022

Bros de Nicholas Stoller, Universal Pictures (1 h 56), sortie le 19 octobre

QUENTIN GROSSET

Le film invente avec talent un espace de radicalité au cœur du mainstream.


«VIRTUOSE, VERTIGINEUX, SPLENDIDE» L’OBS FRANÇOIS KRAU S, DENIS PINEAU -VALENCIENNE P RÉ SE N T E N T

PIERRE

NINEY

ISABELLE

ADJANI

&

JÉRÔME SEYDOU X

FRANÇOIS

CLUZET

MARINE

VACTH

MASCARADE U N

F I L M

DE

EMMANUELLE

DEVOS

LAURA

MORANTE

CHARLES

BERLING

© 2022 - LES FILMS DU KIOSQUE - PATHÉ FILMS - SOFINERGIE CAPAC - TF1 FILMS PRODUCTION - FILS PROD - HUGAR PROD - UMEDIA

AU CINÉMA LE 1er NOVEMBRE

© PHOTO 2022 : MARCEL HARTMANN. CRÉDTIS NON CONTRACTUELS

NICOLAS BEDOS


Cinéma -----> Sorties du 12 octobre au 2 novembre

EO SORTIE LE 19 OCTOBRE

En suivant les déambulations tragicomiques d’un âne à l’esprit aventureux, le vétéran Jerzy Skolimowski (Deep End) signe un film fou et enivrant avec EO, Prix du jury à Cannes cette année. Une virée expérimentale qui parvient, dans les plis du chaos, à émouvoir. Après le cheval de Muybridge, créature emblématique du cinéma des premiers temps, voici venu l’âne de Skolimowski, figure centrale d’un film qui paraît sortir de la fin des temps. Le cinéaste polonais, 84 ans, a choisi l’animal au centre du classique Au hasard Balthazar, empruntant toutefois une autre voie que celle du film de Robert Bresson : celle d’un cinéma punk et baroque dans lequel la simplicité du récit (suivre un âne dans une aventure haute en couleur) s’accompagne d’une réjouissante boulimie pour

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l’expérimentation plastique. Flares fulgurants, courte focale d’une étrange netteté, filtres kaléidoscopiques et surimpressions extravagantes… Skolimowski s’en donne à cœur joie pour figurer la drôle d’errance de son âne, faisant alterner visions cauchemardesques, bulles comiques et envolées métaphysiques. Une fois séparé de sa dresseuse Kasandra, avec qui il avait noué une relation fusionnelle, l’âne Hi-Han, élevé dans un cirque, prend la fuite. Lancé vers l’inconnu, il croisera la route d’autres animaux (renards, crapauds, insectes, vaches), mais aussi de différentes figures humaines plus ou moins malveillantes (c’est ce qu’aura donc retenu Skolimowski du film de Bresson : derrière chaque personnage se cache, potentiellement, un tortionnaire)... Difficile de résumer l’intrigue sans toucher rapidement à l’abstraction, le film trouvant dans la succession des événements matière à jouer avec les images, les formes et les tonalités. Ici, une lumière aveuglante guide la bête dans une nuit en forme de rêverie. Là, la caméra s’envole près d’une éolienne, avant de tournoyer dans un ciel écarlate qui fleure bon la fin du monde. Ailleurs,

la toilette d’une jument, mise en parallèle avec le regard de l’âne dans le box d’à côté, transforme une simple séquence d’observation en un fantasme sensoriel quasi érotique. L’âne apparaît finalement comme une créature profondément cinégénique, capable de dérégler les scènes (en les faisant passer de la comédie à la tragédie, et inversement), voire de contrôler le temps lui-même, jusqu’à parvenir à bouleverser à certains endroits. Autant dire qu’on a ­rarement vu ça.

no 192 – octobre 2022

EO de Jerzy Skolimowski, ARP Sélection (1 h 24), sortie le 19 octobre

CORENTIN LÊ

Le regard de l’âne transforme une séquence d’observation en un fantasme quasi érotique.


SRAB FILMS PRÉSENTE

“A L I C E D I O P SONDE BRILLAMMENT LES VERTIGES DU L I E N M AT E R N E L .” TÉLÉRAMA

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© PHOTO : LAURENT LE CRABE

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Cinéma -----> Sorties du 12 octobre au 2 novembre

LE PHARAON, LE SAUVAGE ET LA PRINCESSE SORTIE LE 19 OCTOBRE

Michel Ocelot renoue avec son amour de la forme courte à travers cette succession de trois majestueux contes, situés à des époques et dans des contrées différentes, mais reliés par un même goût de la rébellion. Avant la reconnaissance mondiale de Kiri­ kou et la sorcière (1998), Michel Ocelot avait excellé dans les formes courtes et reçut en 1983 le César du court métrage d’animation pour La Légende du pauvre bossu. Renouant avec cette économie narrative, le cinéaste raconte ici trois histoires distinctes, liées par des séquences durant lesquelles une conteuse en bleu de travail s’adresse à une foule devant des échafaudages et demande des thématiques pour ses histoires. Belle manière de signifier que le récit est un art de la construction dans lequel de

multiples combinaisons sont possibles. Se dévoilent alors trois épopées dans lesquelles de jeunes personnages se rebellent contre l’autorité. On suit d’abord les aventures d’un garçon à la conquête du pouvoir dans l’Égypte antique, puis un jeune héros, dans l’Auvergne du Moyen Âge, qui combat les injustices autant à l’intérieur des châteaux que dans les sous-bois de la forêt. Le dernier récit, La Princesse des roses et le Prince des beignets, narre une romance pleine d’opulence dans l’Orient du xviiie siècle. Célébrant les révélations amoureuses et les vents de révolte, ces élégants contes en appellent à la réalisation des rêves et constituent un manifeste libérateur pour petits et grands. Le Pharaon, le Sauvage et la Princesse de Michel Ocelot, Diaphana (1 h 23), sortie le 19 octobre

DAMIEN LEBLANC

Ces élégants contes constituent un manifeste libérateur pour petits et grands.

HARKA SORTIE LE 2 NOVEMBRE

Des années après une révolution tunisienne prometteuse mais sans effet, Lotfy Nathan filme, par le truchement d’un héros poussé à bout, une jeunesse désenchantée. Ce drame révèle le talent d’un cinéaste et de son acteur, Adam Bessa (lire p. 16), Prix d’interprétation Un certain regard à Cannes. En décembre 2010, un jeune vendeur ambulant de fruits et légumes, Mohamed Bouazizi, dont les autorités avaient confisqué la marchandise, s’immolait dans la rue. Ce geste radical et tragique conduisait à la « révolution

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du jasmin » puis à la chute du gouvernement de Ben Ali, à la tête du pays depuis 1987. Dix ans plus tard, le cinéaste égypto­-américain Lotfy Nathan montre, dans Harka, une Tunisie toujours en feu, asphyxiée par la corruption et la précarisation. Comme si la révolution n’avait jamais eu lieu, Ali (intense Adam Bessa, filmé au plus près), son jeune héros solitaire, travaille dans la contrebande d’essence et doit subvenir aux besoins de ses sœurs après la mort de leur père. Tout en nous faisant déambuler dans des paysages sublimes, la caméra de Lotfy Nathan nous fait basculer dans la folie qui ronge progressivement Ali. Et nous fait traverser avec lui les territoires ensablés, les cendres de la révolution sous les pieds. Il raconte aussi à quel point la jeunesse fantasme une Europe synonyme pour elle de liberté. Tout en diagnostiquant cet état grave, le film appelle à éveiller les consciences, des deux côtés de la Méditerranée.

Harka de Lotfy Nathan, Dulac (1 h 27), sortie le 2 novembre

no 192 – octobre 2022

JOSÉPHINE LEROY


Sorties du 12 octobre au 2 novembre <---- Cinéma

LES AVENTURES DE GIGI LA LOI SORTIE LE 26 OCTOBRE

En partant sur la piste de Gigi, agent de police fantasque et attachant de la campagne vénitienne, Alessandro Comodin modèle une forme hybride de cinéma, entre documentaire, enquête et conte poétique. S’y donne à voir une Italie picaresque, terreau fertile de l’imaginaire du cinéaste. Décidément inspiré par les figures de sa vie intime – L’Été de Giacomo (2012) suivait le fils sourd de son meilleur ami au gré d’un été vaporeux –, Alessandro Comodin s’attache cette fois à son oncle, que l’on découvre in medias res, dans la pénombre de son luxuriant jardin, affairé à répliquer à un voisin se plaignant d’une invasion végétale. La scène, tant par son cadre travaillé que par sa mise en scène peu naturaliste,

donne l’impression d’un songe et s’émancipe de la forme documentaire annoncée. Au matin, on retrouve le même Gigi, sémillant officier de police quinquagénaire, au volant de sa voiture pour une ronde tranquille dans son village du Frioul. Car, dans Les Aventures de Gigi la Loi, nul ne fonce à toute berzingue sur les routes de Vénétie pour attraper un potentiel malfrat, même si une affaire de suicide occupe partiellement notre héros ; il s’agit plutôt de profiter de la douceur des échanges quotidiens avec les habitants du bourg et de célébrer une existence simple. Et pour le réalisateur d’observer avec minutie et malice ce « tonton à la Tati » dont l’attitude bonhomme provoque l’enthousiasme partout où il passe, malgré les gentilles railleries de ses collègues qui lui trouvent des méthodes peu orthodoxes – d’où l’évocateur surnom de « Gigi la Loi ». Son quotidien tranquille reflète une certaine facette de l’Italie, dépeuplée de ses habitants partis à la ville, encore bercée de traditions désuètes mais emprunte d’une poésie tout enchanteresse. Quand Gigi rencontre une nouvelle collègue par récepteurs interposés, s’engage pour cette

âme d’une autre époque un flirt doux, dans lequel se glisse la promesse d’un risotto aux fleurs. Alessandro Comodin semble chercher dans ces fulgurances et dans le calme de sa campagne d’enfance la matrice originelle de son ciné­ma, nimbé de révérences à Pier Paolo Pasolini et d’amour pour les légendes populaires italiennes. Les péripéties de cet oncle existent-elles seulement vraiment ? Le ciné­a ste ne cherche-t-il pas l’allégorie d’une Italie d’antan dont les souvenirs, peu à peu, lui échappent ? Dans les formes qu’il se trouve, le film ne cesse de brouiller les pistes – jusqu’à une scène finale confondante de réalisme – et confirme la maestria du réalisateur italien, qui irradie un amour contagieux pour la slow life. Les Aventures de Gigi la Loi d’Alessandro Comodin, Shellac (1 h 42), sortie le 26 octobre

PAR LAURA PERTUY

octobre 2022 – no 192

Trois questions Qui est Gigi ? Pourquoi lui consacrez-vous un film ? Gigi a toujours été l’oncle sympa, adulte mais pas trop ; il venait chez moi en faisant des roues arrière à mobylette, puis m’emmenait pêcher. J’adore son attachement irrationnel, tendre et poétique, aux arbres. Derrière cette façade de policier dandy de campagne, il est d’une tendresse et d’une gentillesse rares. J’ai voulu faire un film avec un homme qui, dans toutes ses contradictions et ses obsessions, est fondamentalement bon. Comment s’est déroulée l’écriture de ce « documentaire » ? Après plusieurs années d’écriture du scénario, j’ai mis celui-ci à l’épreuve de la réalité de Gigi. Il devait être non seulement plausible, mais aussi cohérent

À ALESSANDRO COMODIN avec notre personnage, le principe de vérité étant beaucoup plus important que la mise en scène. Nous avons veillé à ne jamais complètement séparer la vie réelle du tournage ; c’est seulement ainsi que j’ai pu filmer de façon documentaire, avec très peu de prises pour chaque scène. Cette forme hybride est aussi une manière de convoquer souvenirs et références… Le film m’a permis de redevenir l’enfant que j’ai été, celui qui, après avoir joué dans le jardin merveilleux de Gigi, regardait un film dans lequel jouait Totò… C’est ça, faire des films, à mon sens : prendre les spectateurs par la main, leur présenter mon tonton chéri, se laisser traverser par les tragédies de la vie, rigoler et, pourquoi pas, tomber amoureux…

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Cinéma -----> Sorties du 12 octobre au 2 novembre

MON PAYS IMAGINAIRE SORTIE LE 26 OCTOBRE

Croisant entretiens, récit personnel et images de révolte, le documentariste Patricio Guzmán, observateur de premier plan de l’histoire politique chilienne, revient avec émotion sur la révolution sans précédent qui a eu lieu, en 2019, dans les rues de Santiago. En octobre 2019, le Chili s’embrase. Dans le sillage d’une première révolte contre la hausse du prix du ticket de métro, des centaines de milliers de personnes sortent dans les rues de Santiago pour demander plus d’égalité, un nouveau système de santé et

d’éducation, ainsi qu’une nouvelle Constitution… Après plusieurs décennies à évoquer le renversement du gouvernement socialiste de Salvador Allende par la junte militaire d’Augusto Pinochet, avec notamment sa trilogie La Bataille du Chili (en collaboration avec Chris Marker) dans les années 1970, le chevronné Patricio Guzmán retrace à la première personne les étapes de cette révolution violemment réprimée, en même temps qu’il s’attache à donner un visage, lors d’entretiens en tête à tête, à la foule qui s’étend à perte de vue, dans les séquences les plus impressionnantes consacrées aux scènes de lutte et de manifestation. Un film galvanisant dont la sortie arrive à point nommé, offrant une mise en perspective des récentes difficultés de l’Assemblée constituante chilienne, née de cette révolte, à faire adopter une nouvelle Constitution dans un pays toujours hanté par le spectre de la dictature.

Mon pays imaginaire de Patricio Guzmán, Pyramide (1 h 23), sortie le 26 octobre

CORENTIN LÊ

X

SORTIE LE 2 NOVEMBRE

Encore méconnu en France (The Innkeepers et In a Valley of Violence sont sortis directement en V.o.D. ou en DVD), Ti West met en scène les déboires d’une petite équipe de tournage venue tourner un film porno dans une ferme isolée au Texas. Un slasher tordu et jubilatoire. En 1979, une équipe de tournage se rend dans une ferme texane pour réaliser un film X à petit budget. Mais les choses ne se passent pas comme prévu, et la situation dégénère à mesure que les propriétaires des lieux se font de plus en plus intrusifs… Avec ce film ciselé citant les grands noms de l’épouvante (Alfred Hitchcock, John Carpenter, Tobe Hooper, Wes Craven), Ti West rend hommage aux codes (et aux clichés) du slasher pour mieux les inverser : le tueur est une femme,

l’Afro-Américain n’est plus le premier à mourir et les « prudes » (comme les appellent les personnages) ne sont pas épargnés. Mais le cinéaste va plus loin et dresse un amusant parallèle entre le tournage d’un film X et l’arrivée progressive de l’horreur. Préliminaires, montée en puissance, puis jouissance et petite mort : à l’aide d’un montage joueur, West s’en donne à cœur joie pour montrer ce que le slasher doit au cinéma porno en matière d’effets et de mise en scène. Dans X, l’horreur est affaire de séduction et d’excitation, le long d’une partie de cache-cache aussi perverse que récréative (avec autant de mises à mort différentes qu’il y a de victimes). Sur les lieux du crime, le shérif local trouvera les mots pour décrire le film lui-même : « One goddamn fucked up horror picture. » X de Ti West, KinoVista (1 h 45), sortie le 2 novembre

CORENTIN LÊ

L’horreur est affaire d’excitation, le long d’une partie de cache-cache aussi perverse que récréative. 54

no 192 – octobre 2022



Cinéma -----> Sorties du 12 octobre au 2 novembre

JACKY CAILLOU SORTIE LE 2 NOVEMBRE

Entre naturalisme et fantastique, Jacky Caillou nous plonge dans un village isolé où une grand-mère enseigne le magnétisme à son petit-fils. Leur quotidien est troublé par l’arrivée d’une jeune femme souffrant d’un mal mystérieux et d’un loup qui décime les troupeaux. Il en va de la fiction comme du pouvoir de guérison des magnétiseurs, il faut croire un minimum à ce que l’on nous raconte pour que le charme opère. Entre la musique expé­rimentale qu’il compose et sa grandmère magnétiseuse, le quotidien de Jacky (interprété par le musicien Thomas Parigi) est pour le moins étrange, mais profondément ancré dans la terre de ce village perdu dans les montagnes. Le réel et l’inexplicable cohabitent dans une atmosphère chaleureuse mais inquiétante, où la nature

est omni­présente. C’est dans cette communauté isolée que se rend, en dernier recours, le père d’Elsa (Lou Lampros), frappée par un mal mystérieux qui se matérialise par une tache sur le dos de la jeune femme. Une impureté bientôt recouverte par de longs poils gris, alors qu’un loup commence à s’en prendre aux troupeaux de brebis des bergers qui ne veulent pas laisser ces crimes impunis. Sans parents et désormais sans grand-mère, Jacky tente de mettre en application ce que lui a appris cette dernière pour guérir Elsa, avec qui il noue une relation charnelle… Le « réalisme magique » du premier long métrage de Lucas Delangle opère avec délicatesse pour nous offrir une envoûtante fable lycanthropique. Jacky Caillou de Lucas Delangle Arizona (1 h 32) sortie le 2 novembre

TRISTAN BROSSAT

Le réel et l’inexplicable cohabitent dans une atmosphère chaleureuse mais inquiétante.

LE MONDE DE KALEB SORTIE LE 2 NOVEMBRE

Depuis 2010, Betty, réfugiée éthiopienne, lutte, avec l’aide d’amis tailleurs, pour obtenir des papiers pour elle et son fils. Dans ce documentaire plein d’humanité, Vasken Toranian se met à hauteur d’enfant pour suivre le combat de cette famille choisie. En France, on compte plus de 400 000 personnes sans papiers. Vasken Toranian choisit d’incarner cette dure réalité pour nous la rendre plus sensible en suivant le parcours d’une femme et de son fils qui cherchent à régulariser leur situation. Ce qui frappe, d’emblée, c’est à quel point ils sont abandon-

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nés par les autorités, qui ne font rien pour les accompagner dans un marasme administratif inextricable. Dans leur effort, ils sont épaulés par le survolté Mehdi et le plus discret Jean-Luc, deux talentueux tailleurs que Betty a rencontrés quand elle faisait des ménages dans l’immeuble du second. Ensemble, ils se soudent autour de Kaleb… De manière déchirante, le cinéaste nous propose d’assister à la prise de conscience de l’enfant, en le filmant en train de jouer au milieu des adultes tandis que ceux-ci débattent de leurs stratégies pour faire avancer le dossier. Le petit comprend de jour en jour la situation – il l’exprime avec ses mots, de manière imagée, chez une psychologue et chez une orthophoniste où on le voit progresser. En écoutant sa famille recomposée d’une oreille discrète, Kaleb découvre la violence de son monde en même temps que la solidarité et la combativité qui l’aideront à la dépasser.

Le Monde de Kaleb de Vasken Toranian, JHR Films (N. C.), sortie le 2 novembre

no 192 – octobre 2022

MARGOT PANNEQUIN


Sorties du 12 octobre au 2 novembre <---- Cinéma

LE SERMENT DE PAMFIR SORTIE LE 2 NOVEMBRE

Avec l’impressionnant Le Serment de Pamfir, son premier long métrage, Dmytro SukholytkyySobchuk signe la chronique d’une lente descente aux enfers dans la campagne ukrainienne. Un film virtuose et anxiogène sur la menace de l’inertie dans une époque sans repères. Difficile de revenir au pays après plusieurs mois passés à travailler à l’étranger sans être un brin déboussolé : c’est la situation dans laquelle se retrouve Pamfir (Oleksandr Yatsentyuk), un père de famille qui n’a pas eu d’autre choix que de retourner dans son village natal, au milieu d’une province reculée de l’ouest de l’Ukraine, près de la frontière avec la Roumanie. Les retrouvailles sont de prime abord heureuses, mais un soir son fils, Nazar, met accidentellement feu à la paroisse du village… Premier

long métrage du jeune cinéaste ukrainien Dmytro Sukholytkyy-Sobchuk, Le Serment de Pamfir est tout entier dévolu à son personnage-titre, ours bourru et attachant qui tente, malgré l’extrême précarité dans laquelle est en train de tomber sa famille, de maintenir le navire à flot (jusqu’à truander s’il le faut, en renouant avec son passé de contrebandier). À l’image des masques que portent les habitants du village pour les préparatifs d’un carnaval ancestral (le festival Malanka), Pamfir est un film aux mille visages, à la fois drame sociétal sur la déshérence des zones rurales, tragédie familiale sur fond de sacrifice paternel et film de gangster sur la propagation de la violence au sein d’une petite communauté repliée sur elle-même. Avec de longs plans-séquences évoquant le cinéma de Béla Tarr ou, dans une veine plus bruyante et circassienne, celui d’Emir Kusturica, Sukholytkyy-Sobchuk étire ses plans jusqu’à l’épuisement, maintenant ses personnages (et les spectateurs avec eux) en état d’alerte permanent. La caméra ne cesse alors de flotter et de tournoyer à la manière d’un spectre en panique, ses mouvements giratoires préfigurant autant la ronde carnavalesque qui prend place

à la fin du film que l’horizon carcéral (et centripète) du récit, qui se referme comme un piège sur un guet-apens digne d’un western. D’une chorégraphie à une autre, l’énergie vitaliste que déploie le film, surtout lors de son impressionnant carnaval en forme de climax final, s’accompagne ainsi du portrait d’un homme épuisé dont la résis­tance désespérée prend place dans une époque sans phare ni repère. Dans Le Serment de Pamfir le danger vient de tous les côtés, de sorte que l’on ne sait plus où aller, quitte à risquer le surplace, la paralysie puis la mort. Un constat d’autant plus implacable maintenant que cette région de l’Ukraine est devenue, à la suite de l’invasion russe dans l’est du territoire, une zone de repli et de passage pour les réfugiés venus des quatre coins du pays. Désormais, où atterrir ? Le Serment de Pamfir de Dmytro Sukholytkyy-Sobchuk, Condor (1 h 42), sortie le 2 novembre

CORENTIN LÊ

octobre 2022 – no 192

Trois questions Les événements récents en Ukraine ont-ils changé le regard que vous portez sur votre film ? Le film se déroule pendant la période dite de la « guerre hybride », qui était menée par la Russie dans le Donbass depuis plusieurs années. Si le récit prend place de l’autre côté du pays, on a le sentiment qu’un danger est quand même présent, que quelque chose de grave pourrait arriver. Il est désormais difficile, en visionnant le film, de ne pas penser au conflit. On a en effet la sensation que l’étau se resserre autour de Pamfir et de son entourage, qu’ils sont emprisonnés même lorsqu’ils sont à l’extérieur… Le défi était, avec mon chef opérateur, d’accompagner le personnage tout en permettant

À DMYTRO SUKHOLYTKYYSOBCHUK aux spectateurs de découvrir ce qui se passe autour de lui, comme devant un tableau de Jérôme Bosch. Il s’agit de se plonger au sein d’un monde hétérogène, inquiétant voire anxiogène, au plus près de l’expérience existentielle qu’en a Pamfir. L’impasse dans laquelle se trouve votre personnage est-elle représentative de la situation des populations rurales en Ukraine ? Pamfir est un personnage attaché aux coutumes et qui n’arrive pas à suivre le rythme du contemporain. C’est pourquoi il se retrouve dans cette impasse. Mais, à mesure que le film progresse, on peut reconnaître une transformation chez lui, dans la manière dont il s’adresse notamment à son fils, qui incarne une forme de changement, voire d’espoir.

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Cinéma -----> du 12 octobre au 2 novembre

CALENDRIER DES SORTIES 12

d’Olivier Dahan

de Philippe Faucon

OCTOBRE Azor

Warner Bros. (2 h 20)

Le destin de Simone Veil, son enfance, ses combats politiques, ses tragédies. Portrait épique et intime d’une femme qui a bousculé son époque en défendant un message humaniste toujours d’actualité.

L’Innocent

La Revanche des humanoïdes

Next Film (1 h 40)

Ad Vitam (1 h 39)

d’Albert Barillé lire p. 20

Carlotta Films (1 h 39)

Quand Abel (Louis Garrel) apprend que sa mère (Anouk Grinberg) va se marier avec un homme en prison (Roschdy Zem), il panique. Épaulé par sa meilleure amie (Noémie Merlant), il va tout faire pour essayer de la protéger.

De retour d’une mission de routine, Pierrot, Psi et leur robot Métro assistent à un étrange phénomène dans l’espace : de gigantesques vaisseaux s’assemblent afin de réaliser des exercices de tir.

de Simon Coulibaly Gillard

Jack Mimoun et les secrets de Val Verde

Un bon début

La Vingt-Cinquième Heure (1 h 30)

de Malik Bentalha et Ludovic Colbeau-Justin

Haut et Court (1 h 39)

Lahou, Côte d’Ivoire. Aya grandit avec insouciance auprès de sa mère. Intimement liée à son île, elle voit ses repères s’effondrer lorsqu’elle apprend que celle-ci est vouée à disparaître sous les eaux.

Butterfly Vision Nour Films (1 h 47)

d’Agnès et Xabi Molia

Pathé (1 h 42)

de Claire Doyon lire p. 44

Norte (1 h 28)

lire p. 44

Lilia, spécialiste en reconnaissance aérienne, retourne auprès de sa famille en Ukraine après plusieurs mois en prison dans le Donbass. Le traumatisme de la captivité refait surface sous forme de visions.

Ce documentaire trace le parcours d’une mère et de sa fille porteuse d’autisme : le choc du diagnostic, la déclaration de guerre, l’abdication des armes, pour finalement découvrir un mode d’existence autre.

Grosse colère et fantaisies Collectif

Le Petit Nicolas. Qu’est-ce qu’on attend pour être heureux ?

Cinéma Public Films (45 min)

d’Amandine Fredon et Benjamin Massoubre

Cinq histoires, entre espiègleries et émotions, qui nous démontrent que le bonheur découle simplement de notre fantaisie et de notre imagination !

Halloween Ends de David Gordon Green Universal Pictures (1 h 51)

Laurie vit avec sa petite-fille Allyson. Lorsqu’un jeune homme est accusé d’avoir assassiné un garçon qu’il gardait, Laurie devra affronter une dernière fois les forces maléfiques qui lui échappent…

Bac Films (1 h 22)

lire p. 18

lire p. 46

Ils ont l’âge d’entrer en troisième et déjà une réputation d’irrécupérables. À Grenoble, une classe unique en France du nom de « Starter » leur ouvre ses portes.

Deux ans après avoir survécu seul sur l’île hostile de Val Verde, Jack Mimoun est devenu une star de l’aventure. Il est alors approché par la mystérieuse Aurélie Diaz.

Pénélope mon amour

de Maksym Nakonechnyi

lire p. 30

Fin des années 1950, début des années 1960, la guerre d’Algérie se prolonge. Salah, Kaddour et d’autres jeunes Algériens sans ressources rejoignent l’armée française, en tant que harkis.

de Louis Garrel

Aya

lire p. 4

Pyramide (1 h 22)

d’Andreas Fontana Un banquier privé genevois se rend dans une Argentine en pleine dictature pour remplacer son associé, objet des rumeurs les plus inquiétantes, qui a disparu du jour au lendemain.

58

Simone. Le voyage du siècle

Les Harkis

19

OCTOBRE Belle et Sébastien. Nouvelle génération de Pierre Coré Gaumont (1 h 36)

Penchés sur une large feuille blanche quelque part entre Montmartre et SaintGermain-des-Prés, Jean-Jacques Sempé et René Goscinny donnent vie à un petit garçon rieur et malicieux, le Petit Nicolas.

Sébastien, 10 ans, passe ses vacances, à contrecœur, à la montagne chez sa grandmère et sa tante. Mais c’est sans compter sur sa rencontre avec Belle, une chienne immense et maltraitée par son maître.

Samouraï Academy

Black Adam

de Rob Minkoff, Mark Koetsier et Chris Bailey SND (1 h 37)

Hank est un chien enjoué qui rêve d’être samouraï dans un monde où ce privilège n’est réservé… qu’aux chats ! Il rencontre un matou grincheux qui accepte de lui enseigner les techniques ancestrales des samouraïs.

no 192 – octobre 2022

de Jaume Collet-Serra Warner Bros. (N. C.)

Près de cinq millénaires après avoir reçu les super-pouvoirs des anciens dieux, Black Adam est libéré de sa tombe terrestre, prêt à exercer sa propre justice dans le monde moderne…


EL

du 12 octobre au 2 novembre <---- Cinéma Bros

Reprise en main

de Nicholas Stoller

RONALD CHAMMAH

de Gilles Perret lire p. 48

Universal Pictures (1 h 56)

Jour2fête (1 h 47)

L’histoire de deux hommes dont la relation pourrait, peut-être, se transformer en une grande histoire d’amour.

Cédric travaille dans une usine de mécanique de précision. Quand elle doit être cédée à un fonds d’investissement, Cédric et ses amis tentent de la racheter en se faisant passer pour des financiers.

EO

R.M.N.

de Jerzy Skolimowski ARP Sélection (1 h 24)

de Cristian Mungiu lire p. 10 et 50

Le Pacte (2 h 05)

lire p. 42

Le monde est un lieu mystérieux, surtout vu à travers les yeux d’un animal. Sur son chemin, EO, un âne gris, rencontre des gens bien et d’autres mauvais, mais jamais il ne perd son innocence.

Matthias est de retour dans son village natal, multiethnique, de Transylvanie. Quand l’usine locale décide de recruter des employés étrangers, la paix de la petite communauté est troublée.

Extra. Allan, Britney et le vaisseau spatial

Un couple

d’Amalie Næsby Fick

Météore Films (1 h 03)

de Frederick Wiseman

KMBO (1 h 25)

lire p. 46

Une nuit, Allan voit un objet lumineux non identifié s’écraser sur le terrain de foot voisin. Il découvre alors Britney, une petite extraterrestre…

Dans la nature expressive d’une île sauvage, Sophia Tolstoï se confie sur son admiration et sa crainte pour son mari, l’auteur de Guerre et Paix, sur les joies et les affres de leur vie commune.

Habités

Yuku et la fleur de l’Himalaya

de Séverine Mathieu

UN FILM DE

LUIS BUÑUEL

d’Arnaud Demuynck et Rémi Durin

Les Films du Carry (1 h 25)

Gebeka Films (1 h 05)

Quatre habitants de Marseille qui vivent entre raison et déraison. Considérés comme « malades » par la société, ils habitent néanmoins en ville et tentent de s’élancer vers le monde commun.

En haut des plus hautes montagnes de la terre vit une plante qui se nourrit de la plus parfaite lumière du soleil. Elle s’appelle la fleur de l’Himalaya. Yuku quitte sa famille pour partir à sa recherche.

Hallelujah. Les mots de Leonard Cohen de Dan Geller et Dayna Goldfine The Jokers / Les Bookmakers (1 h 58)

À la fin des années 1960, Leonard Cohen signe, comme Bob Dylan, chez Columbia, et devient une légende. Mais sa carrière prendra un tournant inattendu.

26

OCTOBRE

Le Nouveau Jouet

Les Aventures de Gigi la Loi

de James Huth

d’Alessandro Comodin

Sony Pictures (N. C.)

Shellac (1 h 42)

Pour l’anniversaire de son fils Alexandre, l’homme le plus riche de France fait ouvrir le grand magasin qui lui appartient. Alexandre choisit Sami, le gardien de nuit, comme nouveau jouet…

Gigi est policier de campagne. Un jour, une fille se jette sous un train. Ce n’est pas la première fois. Commence alors une enquête sur cette inexplicable série de suicides.

Le Pharaon, le Sauvage et la Princesse

Bowling Saturne

lire p. 53

de Patricia Mazuy

de Michel Ocelot Diaphana (1 h 23)

PRÉSENTE

Paname (1 h 54) lire p. 52

Trois contes, trois époques, trois univers : une épopée de l’Égypte antique, une légende médiévale de l’Auvergne, une fantaisie du xviiie siècle dans des costumes ottomans et des palais turcs.

lire p. 35

À la mort de leur père, Guillaume, policier ambitieux, offre en gérance le bowling dont il vient d’hériter à son demi-frère marginal, Armand. L’héritage maudit plonge les deux hommes dans un gouffre de violence…

octobre 2022 – no 192

R E S TAU R AT I O N 4 K I N É D I T E AU CI N É M A L E 2 N OV E M B R E

59


Cinéma -----> du 12 octobre au 2 novembre La Conspiration du Caire

C I N E N OVO

01

U N F I L M D E L OT FY N AT H A N

© 2022 CINENOVO-TARANTULA-CINETELEFILMS-WRONG MEN NORTH-DETAILFILM

Amsterdam

Jacky Caillou

de David O. Russell

de Lucas Delangle

UGC (1 h 48)

Walt Disney (2 h 15)

Arizona (1 h 32)

Une prof de maths un peu spéciale profite d’une grève générale dans un collège pour tenter une expérience hors du commun avec un petit groupe d’élèves : leur laisser faire ce qu’ils veulent…

L’histoire de trois amis proches qui se retrouvent au centre de l’une des intrigues parmi les plus secrètes et choquantes de l’histoire américaine.

Un village de montagne. Jacky Caillou vit avec sa grand-mère, Gisèle, une magnétiseuse guérisseuse reconnue de tous. Une jeune femme arrive de la ville pour consulter.

Méduse

Close

Le Monde de Kaleb

de Sophie Levy

de Lukas Dhont

de Vasken Toranian

Wayna Pitch (1 h 26)

Diaphana (1 h 45)

Romane vit avec sa sœur Clémence, hémiplégique et privée de la parole. Un soir, elle rentre tard en compagnie de Guillaume… Celui-ci se sent investi d’une mission : redonner corps et vie à Clémence.

Léo et Rémi, 13 ans, sont amis depuis toujours. Jusqu’à ce qu’un événement impensable les sépare. Léo se rapproche alors de Sophie, la mère de Rémi, pour essayer de comprendre…

Mon pays imaginaire

Mascarade

de Patricio Guzmán

de Nicolas Bedos lire p. 54

de Daniel Stamm Metropolitan FilmExport (1 h 33)

Pour faire face à l’augmentation des cas de possession démoniaque, l’Église catholique a secrètement rouvert les écoles d’exorcisme. Une jeune nonne se distingue comme une combattante prometteuse.

Un film de James Sweeney

Le Serment de Pamfir de Dmytro Sukholytkyy-Sobchuk

Pathé (2 h 14)

Condor (1 h 42)

Lorsqu’un jeune gigolo tombe sous le charme d’une sublime arnaqueuse, c’est le début d’un plan machiavélique sous le soleil brûlant de la Côte d’Azur.

Aux confins de l’Ukraine, lorsque son fils se trouve mêlé à un incendie criminel, Pamfir se voit contraint de réparer le préjudice et de renouer avec son passé trouble.

lire p. 57

Une robe pour Mrs. Harris d’Anthony Fabian

NOVEMBRE

Universal Pictures (1 h 55)

Dans le Londres d’après-guerre, Ada Harris fait des ménages depuis le décès de son mari. Elle découvre une magnifique robe chez une de ses clientes et se dit qu’elle peut changer la vie de quiconque la possède.

de Kilian Riedhof

Les Films du Préau (1 h 33)

Haut et Court (1 h 42)

Pour ne surtout pas ressembler à sa mère qui était toujours triste, Sasha, 13 ans, décide de devenir une reine du stand-up et de faire à nouveau rire son père.

Comment surmonter une tragédie sans sombrer dans la haine et dans le désespoir ? L’histoire vraie d’Antoine Leiris, qui a perdu sa femme pendant les attentats du Bataclan, nous montre une voie possible.

Straight Up

EL (Tourments)

X

de James Sweeney

de Luis Buñuel

de Ti West

L’Atelier (1 h 35)

Les Films du Camélia (1 h 31)

KinoVista (1 h 45)

Todd, gay d’une vingtaine d’années et bourré de TOC, est inquiet de mourir seul, au point de remettre en question sa sexualité. Il rencontre Rory, une jeune actrice débutante aussi drôle qu’énergique.

Un riche propriétaire foncier et catholique fervent tombe sous le charme d’une fidèle, Gloria Milalta. Mais, très vite, il révèle sa jalousie maladive et s’enfonce dans la paranoïa.

Fin des années 1970, une équipe investit une maison isolée du Texas pour réaliser un film X. À la tombée de la nuit, les propriétaires des lieux surprennent les cinéastes. Le tournage vire au cauchemar.

Alors qu’elle vit recluse à la montagne, Anne découvre que son chalet isolé a été placé sur écoute. Elle est alors rattrapée par son ancienne vie d’agente du renseignement.

L’ATELIER DISTRIBUTION présente une production VALPARAISO en association avec PARTICULAR CROWD avec KATIE FINDLAY JAMES SWEENEY DANA DRORI JAMES SCULLY avec TRACIE THOWS BETSY BRANDT et RANDALL PARK casting JESSICA MUNKS, CSA musique originale LOGAN NELSON superviseur musical LAUREN FAY LEVY montage KEITH FUNKHOUSER chef décorateur TYE WHIPPLE directeur de la photographie GREG COTTEN co-producteur JERRY TERHORST producteur exécutif BOBBY HOPPEY produit par DAVID CARRICO et ROSS PUTMAN et JAMES SWEENEY écrit et réalisé par JAMES SWEENEY

Dans le monde du jeune Kaleb, il y a sa mère sans papiers, Betty, son grand frère de substitution, Mehdi, et surtout Jean-Luc, le tailleur solitaire, qui s’est pris d’affection pour ce petit garçon.

Vous n’aurez pas ma haine

Alba Films (1 h 34)

La comédie romantique dʼun nouveau genre !

lire p. 56

JHR Films (N. C.)

de Sanna Lenken

de Jérôme Dassier

TÊTU

02

lire p. 28

lire p. 56

Comedy Queen

Seule. Les dossiers Silvercloud

LES INROCKS

LIBÉRATION

Ali, jeune Tunisien rêvant d’une vie meilleure, vend de l’essence au marché noir… Portrait d’une génération qui, plus de dix ans après la révolution, essaie toujours de se faire entendre.

d’Alexandre Castagnetti

La Proie du diable

LA SEPTIÈME OBSSESSION

ADAM BESSA

“UN FABULEUX ORAGE ENTRE TRAGÉDIE ET WESTERN SUR FOND DE PRINTEMPS ARABE”

CINENOVO PRÉSENTE UNE PRODUCTION CINENOVO, KODIAK PICTURES, BEACHSIDE ET ANONYMOUS CONTENT EN CO-PRODUCTION AVEC SPACEMAKER TARANTULA LUXEMBOURG DETAILFILM CINETELEFILMS WRONG MEN THE RED SEA FILM FESTIVAL FOUNDATION EN ASSOCIATION AVEC FILM CONSTELLATION MACPAC ENTERTAINMENT EN CO-PRODUCTION AVEC ZDF/DAS KLEINE FERNSEHSPIEL ET EN COOPERATION AVEC ARTE AVEC LE SUPPORT DE FILM FUND LUXEMBOURG CINEREACH RÉGION ILE DE FRANCE TAX SHELTER DU GOUVERNEMENT FEDERAL BELGE VIA BELGA FILM FUND THE RED SEA FUND, A RED SEA INTERNATIONAL FILM FESTIVAL INITIATIVE AFAC, DOHA FILM INSTITUTE ”HARKA” AVEC ADAM BESSA NAJIB ALLAGUI SALIMA MAATOUG IKBAL HARBI KHALED BRAHEM COMPOSITEUR ELI KESZLER MONTEURS SOPHIE CORRA THOMAS NILES CHEF DÉCORATEUR MOHSEN RAIES CHEF OPÉRATEUR MAXIMILIAN PITTNER PRODUCTEURS EXÉCUTIFS MICHAEL B. CLARK ALEX TURTLETAUB FABIEN WESTERHOFF JAN MCADOO CO-PRODUCTEURS DONATO ROTUNNO FABIAN GASMIA LEO MERKEL BENOIT ROLAND HABIB ATTIA PRODUCTEURS ALEX HUGHES RICCARDO MADDALOSSO EUGENE KOTLYARENKO MAURICE FADIDA LOTFY NATHAN NICOLE ROMANO TARIQ MERHAB PRODUIT PAR JULIE VIEZ ÉCRIT ET RÉALISÉ PAR LOTFY NATHAN

« Octobre 2019, un million et demi de personnes manifestaient dans les rues de Santiago. L’événement que j’attendais depuis mes luttes étudiantes de 1973 se concrétisait enfin. »

« Un film plein de charme et de fraîcheur »

NOVEMBRE

lire p. 16 et 52

Dulac (1 h 27)

L’école est à nous

Pyramide (1 h 23)

« Une comédie pétillante qui réinvente l’amour »

Harka de Lotfy Nathan

© PHOTO : HASSÈNE AMRI

lire p. 36

Adam intègre l’université al-Azhar du Caire, épicentre du pouvoir de l’islam sunnite. Quand le grand imam à la tête de l’institution meurt, Adam se retrouve au cœur d’une lutte de pouvoir implacable.

« Une comédie romantique queer et moderne qui s’amuse des codes du genre »

D U L A C D IST R I B UT I O N P R É S E NT E NT

de Tarik Saleh Memento (1 h 59)

ET

lire p. 54

Synopsis officiels

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no 192 – octobre 2022


Les actus mk2

CINÉMAS

Avant-premières, cycles, jeune public

ANIMATION EN COURTS

MK2 BOUT’CHOU ET MK2 JUNIOR

1 HEURE, 1 MYTHE EN FAMILLE : LA MYTHOLOGIE NORDIQUE

« En Marchand avec Léo », un programme de courts métrages de Léo Marchand et Anne-Laure Daffis, en partenariat avec l’AFCA (Association française du cinéma d’animation) et Brefcinema.

Séances pour les enfants de 2 à 4 ans, et de 5 ans et plus. Ce mois-ci : Dans les bois, Superasticot, Mush Mush et le petit monde de la forêt, Le Garçon et le Monde, L’Atelier enchanté, Grosse colère et fantaisies, Les Racines du monde, Les Contes de la ferme et Drôles de créatures.

Séance « Qui étaient les Vikings ? » du cycle animé par Cécile Lecan, avec Des Mots et Des Arts.

> le 16 octobre à 11 h au mk2 Beaubourg

Retrouvez toute la programmation des cinémas mk2 ici :

> le 16 octobre à 11 h au mk2 Quai de Loire

> jusqu’au 9 novembre en matinée dans les salles mk2

Conférences, débats et cinéma clubs

CORPS FÉMININ, UNE ÉMANCIPATION À CONQUÉRIR

RENCONTRE AVEC IRÈNE THÉRY : UNE AUTRE IDÉE DU CONSENTEMENT

UNE PHILOSOPHIE POLITIQUE MÉCONNUE : LE LIBÉRALISME

Amorçant le cycle « Les nouvelles puissances du féminisme », les autrices Lola Lafon, Laure Adler et Murielle Joudet viennent échanger autour de la notion d’émancipation du corps féminin.

La sociologue Irène Théry présente son nouvel ouvrage Moi aussi. La nouvelle civilité sexuelle (Seuil), dans lequel elle analyse sous un jour nouveau la révolution #MeToo et la métamorphose de la vie sexuelle dans les sociétés démocratiques.

Le philosophe Gaspard Koenig inaugure son cycle de conférences sur l’histoire de la liberté en explorant les différents visages du libéralisme à travers les âges.

> le 20 octobre à 20 h au mk2 Bibliothèque

> le 7 novembre à 20 h au mk2 Bibliothèque

> le 8 novembre à 20 h au mk2 Bibliothèque

Retrouvez toute la programmation de mk2 Institut ici :

Chaque semaine, une sélection de films en streaming gratuit sur mk2curiosity.com

BONJOUR LA FRANCE, ICI TAÏWAN !

VRAI DE VRAI

WITH GILBERT & GEORGE

Mk2 se met à l’heure de Taipei pour vous proposer, en collaboration avec TAÏCCA, une sélection de films taïwanais en salles et sur Curiosity. Aux côtés de cinéastes reconnus, des auteurs émergents tels que Xi Huang avec Missing Johnny ou encore Huang Pang-chuan et son court métrage Last Year When the Train Passed By seront mis à l’honneur. • Paul Rothé

Curiosity réitère sa collaboration avec le festival de la SCAM, Vrai de vrai, pour vous proposer, pendant deux semaines, une foisonnante sélection de documentaires, de Ghofrane et les promesses du printemps de Raja Amari à Retour à Reims [fragments] de Jean-Gabriel Périot, en passant par Tuer l’Indien dans le cœur de l’enfant de Gwenlaouen Le Gouil. • P. R.

Durant dix-sept ans, Julian Cole a filmé le célèbre couple d’artistes plasticiens britanniques Gilbert et George. En résultent une plongée au cœur de la création et un hommage passionnant à la carrière de ceux qui se définissent comme « deux sculptures vivantes ». • P. R.

> du 14 au 16 octobre au mk2 bibliothèque et du 13 octobre au 3 novembre sur mk2curiosity.com, gratuit

> du 7 au 21 novembre sur mk2curiosity.com, gratuit

> du 3 au 10 novembre sur mk2curiosity.com, gratuit

Retrouvez toute la programmation de mk2 Curiosity ici :

octobre 2022 – no 192

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CULTURE

Culture

ROSA BONHEUR, ESPRIT ANIMAL

Expo

Vaches, chiens, chevaux, lions… Elle tirait le portrait des animaux comme personne. Pour son bicentenaire, Rosa Bonheur est à l’honneur au musée d’Orsay, où l’on peut découvrir environ deux cents de ses œuvres. Retour sur le parcours de cette artiste au style naturaliste, décidément moderne dans sa relation au vivant comme dans sa manière de mener sa vie.

62

On se laisse happer par le regard des animaux qu’elle a peints, comme ce cerf qui nous fixe au détour d’une clairière (Le Roi de la forêt, 1878), ou ce chien attaché à un mur (Barbaro après la chasse, vers 1858). Rosa Bonheur, que l’on représente souvent grâce à son portrait peint par Édouard-Louis Dubufe dans lequel elle regarde au loin, cheveux milongs, le bras posé sur une vache, a su capter quelque chose d’unique chez ses modèles, qu’elle peignait comme s’ils étaient humains. Née en 1822 à Bordeaux dans une famille d’artistes, formée par son père, le peintre et dessinateur Raymond Bonheur, Marie-Rosalie dite Rosa savait, à 12 ans déjà, qu’elle voulait devenir portraitiste animale. À 20 ans, elle fait ses armes dans les fermes et les abattoirs du Roule, qu’elle peut fréquenter grâce à une permission de travestissement dispensée par la préfecture l’autorisant à porter le pantalon, alors interdit aux femmes. Dès 1841, elle participe au Salon de peinture et de sculpture, à Paris, puis en 1848 y remporte la médaille d’or – elle a alors 26 ans – avec Bœufs et

taureaux, race du Cantal, scène d’alpage qui dépeint des bovins à la robe chatoyante. Un gros coup, qui lui vaut une commande de l’État pour réaliser un tableau agraire, Labourage nivernais (1849), une scène agricole qui donne à voir des bœufs au travail – et toute la pénibilité de celui-ci – et dans laquelle les figures humaines, dont on ne distingue pas le visage, s’effacent. À cette époque, Rosa Bonheur est loin d’être la seule portraitiste animale. Elle se démarque toutefois par la diversité de ses sujets animaux, quand ses contemporains se consacrent souvent à une seule espèce. Mais elle est surtout l’une des rares femmes artistes au succès si retentissant. Indépendante financièrement, elle vit bien de son art, ce qui lui permet d’acheter le château de By, à Thomery, à l’orée de la forêt de Fontainebleau, où elle s’installe en 1860, à 38 ans, et dont elle fait une véritable arche de Noé – elle y accueille deux cents pensionnaires animaux, des mouflons, des cerfs, des biches, des isards, des sangliers, des moutons, des chevaux, des bœufs et même des lions, auxquels s’ajoutent des poules, des lapins et des chiens. Une configuration idéale pour observer les bêtes et les peindre dans leur environnement, qui lui permet de développer son regard si empathique sur eux. C’est au château de By, où l’on peut aujourd’hui visiter son atelier

no 192 – octobre 2022

resté intact, qu’elle est décorée de la Légion d’honneur en 1865 par l’impératrice Eugénie, devenant la première femme artiste à recevoir cette distinction. Pionnière en son temps, défendant des idées et un mode vie féministe, Rosa Bonheur reste aujourd’hui encore une figure forte d’émancipation et une icône queer. Jamais mariée, elle a vécu de longues années avec sa compagne Nathalie Micas, rencontrée à l’adolescence, jusqu’à la mort de cette dernière en 1889, au château de By. Elle termine sa vie aux côtés de la portraitiste américaine Anna Klumpke, à qui elle lègue ses biens. Perçue comme classique en raison de son académisme pictural, qui a peut-être causé son oubli partiel après sa mort en 1899, Rosa Bonheur n’a pourtant cessé de casser les codes. À l’heure de la crise écologique, qui invite à reconsidérer notre relation au vivant, son regard jamais surplombant envers les animaux ne pourrait être plus d’actualité. BELINDA MATHIEU


Culture

1

Édouard-Louis Dubufe et Rosa Bonheur, Portrait de Rosa Bonheur, 1857 © RMN-Grand Palais (château de Versailles) / photo Gérard Blot

2

Rosa Bonheur, Tête de chien, 1869 © mairie de Bordeaux, musée des Beaux-Arts, photo F. Deval

3

Rosa Bonheur, L’Aigle blessé, vers 1870 © Museum Associates / LACMA. Licenciée par Dist. RMN-Grand Palais / image LACMA

4

Rosa Bonheur, Étude de tête et d’œil de bœuf, n. d. © Christie’s Images / Bridgeman Images

5

Rosa Bonheur, Le Roi de la forêt, 1878 © musée d’Orsay /Alexis Brandt

6

Rosa Bonheur, Le Sevrage des veaux, 1879 © Metropolitan Museum of Art, New York, domaine public

7

Rosa Bonheur, Chat sauvage, 1850 © Erik Cornelius / Nationalmuseum Stockholm, domaine public

8

Rosa Bonheur, Etude de cheval blanc de dos, n.d. © musée d’Orsay /Alexis Brandt

« Rosa Bonheur (1822-1899) », du 18 octobre au 15 janvier au musée d’Orsay

UGC CINÉ CITÉ – RCS de Nanterre 347.806.002 - 24 avenue Charles de Gaulle, 92200 Neuilly-sur-Seine – Capital social 12.325.016€ - Imprimeur HighCoEDITING

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octobre 2022 – no 192

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Après avoir filmé le chanteur Christophe, l’artiste incarne sur scène QM.16, une projection en hologramme de trois personnalités mythiques du théâtre, du cinéma et de l’opéra : Sarah Bernhardt jouant L’Aiglon, Marilyn Monroe dans The Misfits et la Callas auréolée de rouge. Une ode spectrale à la démultiplication des identités et à la rémanence d’images fantômes. • Julien Bécourt > « OPERA (QM.15), 2016 », jusqu’au 2 janvier à la Bourse de Commerce – Pinault Collection

HEDY LAMARR. THE STRANGE WOMAN

Restos

Le bad boy de l’art fait son grand retour à Paris avec une exposition en deux chapitres : « Humpty » dresse un portrait de notre lien à l’effondrement et à la reconstruction, dans une synergie entre corps et architecture, tandis que « Dumpty » redonne vie à l’automate du quartier de l’Horloge, abandonné aux pigeons et à l’érosion. • J. B. > « Humpty \ Dumpty », du 19 octobre au 8 janvier au Palais de Tokyo et à Lafayette Anticipations

© BnF, département des estampes et de la photographie © Adagp, Paris, 2020

© Courtesy de l’artiste

Françoise Pétrovitch, Nocturne, 2017

Camille Vivier, Serpent, miroir, 2015

Concerts STEREOLAB

CRACK CLOUD Chorale pop, fanfare intersectionnelle, le collectif de Vancouver vient présenter Tough Baby, nouvel album d’euphorisantes fantasmagories psyché-punk, grossissant en strates, en couleurs et en sucre à mesure que croît l’effectif du groupe, comme son audience. Pour un stage diving sur le millefeuille. • W. P. > le 27 octobre au Trabendo

par Nina Childress à partager leur vision de cette « strange woman », inventeuse au début des années 1940 de l’étalement de spectre par saut de fréquence (une technologie utilisée aujourd’hui par le wi-fi), et qui continue de hanter l’imaginaire collectif. • J. B. > « Hedy Lamarr. The Strange Woman », jusqu’au 21 janvier à La Galerie – Centre d’art contemporain (Noisy-le-Sec)

Diluant des lavis de couleur dans des corps aux contours bien délimités, les « dessins augmentés » de Françoise Pétrovitch évoquent des contes dépourvus d’histoire, dans lesquels de jeunes nymphes révèlent leur part animale. On y décèle un récit intime, où perdurent les troubles de l­’enfance. • J. B. > « Françoise Pétrovitch. Derrière les paupières », du 18 octobre au 29 janvier à la BnF

© The Travel Buds Studio X Vesper

Dans un décor flamboyant, Lucas Felzine envoie de la cuisine nikkei, fusion Pérou-Japon : gyoza de canard laqué, ceviche veggie (avocat, concombre, ail noir), poulpe laqué et poitrine de cochon confite. Cocktails par Agathe Potel, dont le Sayuri (pisco et saké). Menus : 32-42-50 €. Carte : environ 60 €. • Stéphane Méjanès > 81, avenue Bosquet, Paris VIIe

PIANOVINS

Dans l’ancien Rino puis Les Déserteurs, Michel Roncière, en cuisine, et Éric Mancio, en salle et aux vins, tous deux ex de chez Guy Savoy, sont des hôtes délicieux : burrata, aubergine, tomate ; canette rôtie, légumes confits au thym ; clafoutis mirabelles et quetsches. Vins sains en sus. Menus : 37-55-67 €. • S. M. > 46, rue Trousseau, Paris XIe

ARMANI/ RISTORANTE

D’ESPRIT. APHORISMES & Livre DÉMO AUTRES PRISMES DE LA DACTYLO Depuis quelques années, une jeune femme connue sous le pseudo de La Dactylo poste des aphorismes sur un compte Instagram que suivent plus de 25 000 followers. Souvent, elle les écrit d’abord au pochoir sur des murs, sur des panneaux, sur divers objets de la vie courante, avant de les photographier – une mise en scène qui leur donne un supplément de sens ainsi qu’un petit côté décalé. « L’aphorisme, dit-elle, c’est l’uppercut du style. ll faut faire bref, concis, viser juste. » De fait, aucun des soixante et quelques mots réunis dans ce recueil savoureux ne rate sa cible. Il y en a dans tous les genres : caustique (« Les misogynes n’ont aucun état dame »), à double détente (« Je pionce donc je suis : cogito ergo somme »), macabre (« La faucheuse a besoin dead »), définitoire (« Appé-

no 192 – octobre 2022

tit sexuel : repas qu’au pieux »), actuel (« Je ne pense Covid qui nous sépare »), franglais (« L’été est fini, l’été summer »), arrosé (« Je pastis avec le diable »). Mes préférés ? Les fausses citations (« Je sors en boîte », signé : Pandore), surtout quand elles recèlent un double gag (« J’accuse réception », signé : Email Zola). C’est ainsi que La Dactylo réactive et rafraîchit, avec une touche de modernité et de féminité, la vieille tradition littéraire de l’extrême brièveté, du trait ciselé, du calembour et du mot d’esprit, ce mélange de virtuosité, de poésie, de fulgurance, de sens de l’à-propos et d’humour, volontiers noir. C’est fin, léger, parfois provocateur, toujours bien vu. Une dernière pour la route ? Ceci, à méditer sur l’oreiller : « La nuit, mon corridor. » • Bernard Quiriny > (Verticales, 64 p., 12 €)

© D. R.

Star sulfureuse du Hollywood des années 1930, l’actrice et peintre autrichienne Hedy Lamarr fait l’objet d’un culte qui dépasse le cadre du cinéma. Son indépendance et son irrévérence à l’égard de l’industrie ont fait d’elle l’incarnation d’un glamour hors norme, préfigurant la culture queer. Une douzaine d’artistes – parmi lesquels Brice Dellsperger, Natacha Lesueur ou Camille Vivier – ont été conviés

VESPER

Cyprien Gaillard, L’Ange du foyer (Vierte Fassung), 2019

FRANÇOISE PÉTROVITCH

Alors qu’on célèbre les 50 ans de Neu!, les plus beaux héritiers (anglais) du krautrock (et de l’illustration sonore, et de la pop psychédélique), qui l’avaient remis au goût du jour dans les années 1990, font leur retour sur scène (et dans les bacs, avec une série de compilations). Vintage au carré. • W. P. > les 26 octobre et 23 novembre à La Gaîté Lyrique Gagnez des places en suivant TROISCOULEURS sur Facebook et Instagram

CYPRIEN GAILLARD

© Stéphane Méjanès

DOMINIQUE GONZALEZ-FOERSTER

© Courtesy de l’artiste © Cyprien Gaillard

Expos

© Andrea Rossetti

SÉLECTION CULTURE

Culture

Dans leur antre étoilé, Massimo Mori et son chef Massimo Tringali s’engagent pour une cuisine durable (produits Slow Food, potager en permaculture proche de Paris) : ravioli del plin mozza et tomate, risotto au romarin, guanciale pané à la milanaise, cannolo sicilien. Menu : 150 €. Carte : environ 130 €. • S. M. > 7, place du Québec, Paris VIe


Culture

Son WEYES BLOOD

© Neil Krug

TARBES DE LA FÉLINE

Après l’éblouissant et acclamé Titanic Rising, Weyes Blood présente And in the Darkness, Hearts Aglow comme le deuxième volume d’une trilogie interrogeant le monde contemporain et sa finitude, la catastrophe (environnementale, sociale, humaine) en cours, à venir. « They say the worst is done / But I think the worst has yet to come » (« Ils disent que le pire est déjà là / Mais je pense que le pire reste à venir »), chante ainsi Natalie Mering depuis Los Angeles, d’une voix puissante, profonde, impériale, sur des orchestrations aussi transcendantes (mur du son façon Phil Spector, envolées de cordes) qu’accablantes (pesanteur de la fatalité, gravité du violoncelle). Quand Titanic Rising observait le monde sombrer, ce nouvel album célèbre la flamme (le cœur, le trésor) à préserver quand la vie moderne, la technologie, la politique ou l’angoisse du futur séparent et isolent

les habitants de cette Terre. Album de résilience ? Plutôt avertissement – « We don’t have time anymore to be afraid » (« Nous n’avons plus le temps d’avoir peur »), déclare-t-elle sur « Children of the Empire » – et invitation à trouver une issue à nos fatales destinées, d’une artiste bercée par les chants évangéliques, l’interprétation des mythes de Joseph Camp­bell et la folk-pop de Linda Perhacs, de Judee Sill ou des Carpenters. L’image de « cœurs s’allumant dans l’obscurité » est ici traduite par de saisissants contrastes entre les mélodies qui emportent, la richesse symphonique des arrangements, les chœurs angéliques, et la noirceur du propos. En attendant le troisième volume de la trilogie, on peut pleurer, à la fois de joie et de désespoir, avec ce nouveau classique de la folk-pop américaine. • Wilfried Paris > (Sub Pop)

Théoricienne de la pop le jour, Agnès Gayraud est aussi féline la nuit avec ce Tarbes nouveau, du nom de sa ville d’enfance, qu’elle revisite de dérives en souvenirs, sur des arrangements spacieux, oniriques, entre new-wave et pop chamane. L’album­(-photos) le plus singulier du jour. • W. P. > (Kwaidan)

YTILAER DE BILL CALLAHAN Anouk Grinberg – Nicolas Repac Alain Françon 22 septembre – 20 octobre création

L’Américain Bill Callahan revient avec un album rempli d’air (cuivres, chœurs), comme une invitation à reprendre sa respiration pour mieux renouer avec les interactions et la conversation, ici entre une écriture au classicisme folk-rock éprouvé et les arrangements free d’un groupe dévoué. Beau retour à la réalité. • W. P. > (Drag City)

© André Cherri © Christophe Raynaud de Lage

LIEBESTOD D’ANGELICA LIDDELL Liebestod, de l’allemand « mort d’amour », c’est aussi le titre du final de l’opéra Tristan et Isolde de Richard Wagner. Dans une arène avec un – faux – taureau, la metteuse en scène espagnole oscille entre pulsion de vie et de mort, esthétique religieuse et morbide pour faire jaillir érotisme, violence et sacré. Et nous faire chavirer. • B. M. > du 10 au 18 novembre à l’OdéonThéâtre de l’Europe (2 h)

Performeuse et autrice, Ivana Müller tisse des récits absurdes, d’une plume acérée. On devient ses interprètes dans We Are Still Watching, qui offre des scripts au public pour déployer un métathéâtre amusant. Dans Forces de la nature, la parole s’associe au geste au fil d’une séance d’escalade collective, qui explore la codépendance au sein d’un groupe. • B. M. > We Are Still Watching, du 4 au 13 novembre à la Maison des métallos (1 h) > Forces de la nature, du 8 au 20 novembre à la Maison des métallos (1 h 15)

octobre 2022 – no 192

8 octobre – 30 décembre création

© Alix Boillot

Forces de la nature

28 septembre – 16 octobre hors les murs création, tout public

Wajdi Mouawad

Théâtre STABAT MATER DE JANAÍNA LEITE IVANA MÜLLER La metteuse en scène brésilienne Janaína Leite, à l’occasion d’une conférence-­ performance cocasse, organise un casting pour trouver un acteur de film pornographique destiné à être son partenaire dans une production réalisée par sa mère. Un délire aux accents incestueux, dans lequel elle se livre intimement tout en exposant les représentations patriarcales des femmes. • Belinda Mathieu > les 18 et 19 octobre au Carreau du Temple (1 h 40)

Collectif OS’O

Isabelle Leblanc

8 – 27 novembre

Dieudonné Niangouna 25 novembre – 10 décembre à la MC93 création

Igor Mendjisky

1er – 17 décembre tout public

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PAGE JEUX

Les solutions ici :

les mots croisés cinéMOTS CROISÉS PAR ANAËLLE IMBERT – © LES MOTS, LA MUSE Aiguisez vos méninges cinéphiles : pour Halloween, on plonge dans les plus sanglants slashers. Action, coupez !

Dans ces mots croisés, plusieurs définitions (en gras) mettent à l’honneur le genre slasher au cinéma : à vous d’en trouver les solutions !

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Dans ces mots croisés, plusieurs définitions (en gras) mettent à l’honneur le genre slasher au cinéma : à vous d’en trouver les solutions ! HORIZONTALEMENT 2. Haltes. Petite bouteille. 3. Cheveux de couleur foncée. Cela HORIZONTALEMENT 2. Haltes. Petite bouteille. 3. Cheveux de couleur foncée. Cela estest mieux. Ils perpétrés sont perpétrés partueur un tueur sans pitié. 4. Commune du Cantal. Donne mieux. Ils sont par un sans pitié. 4. Commune du Cantal. Donne de de la la Souviens-toi… L’été dernier. Mises en pièces. 6. Argon. Mises fièvre. 5. À l’origine de fièvre. 5. À l’origine de Souviens-toi… L’été dernier. Mises en pièces. 6. Argon. Mises la bûche. Année. La bonne formule. 7. Atoll Carolines. Etoile montante. dans dans la bûche. Année. La bonne formule. 7. Atoll des des îles îles Carolines. Étoile montante. slasher. 9. Choisie à nouveau. Beau parleur 8. Caractéristique du tueur le genre 8. Caractéristique du tueur dansdans le genre slasher. 9. Choisie à nouveau. Beau parleur complètement plumé. Parfait pour 10. C’est-à-dire. C’est-à-dire.Peut Peut être n’importe complètement plumé. Parfait pourredoubler. redoubler. 10. être n’importe qui. qui. Désert Désert dunes. 11. Nanolitre. Héritier. 12. Cette œuvre de Mario pose les du bases dede dunes. 11. Nanolitre. Héritier. 12. Cette œuvre de Mario Bava Bava pose les bases genre du genre slasher. 13. Préposition. de seà table. mettrePrénom à table. PrénomÀ masculin. À Il slasher. 13. Préposition. RefusaitRefusait de se mettre masculin. la mode. 14. la mode. 14. Il coule à flots dans le genre slasher ! Ville de la République du Congo. coule à flots dans le genre slasher ! Ville de la République du Congo. Qui n’est pas acquis. Qui n’est pas acquis. 15. Marque Arbre à fruits rouges. Contrat 15. Marque d’hésitation. Arbred’hésitation. à fruits rouges. Contrat d’échange financier. 16.d’échange Wes Craven financier. 16. Wes Craven en est le réalisateur. Note de musique. 17. Il faut du temps est le réalisateur. de musique. 17. Ilpas fautgrand-chose. du temps pourTransmets la définir. àRieuse sur les pour en la définir. Rieuse sur Note les côtes. 18. Ne vaut nouveau. côtes. 18. Ne vaut pas grand-chose. Transmets à nouveau. 19. Le mot du propriétaire. 19. Le mot du propriétaire. Capacité réduite. 20. Passer un coup de balai. 21. Un endroit Capacité réduite. 20. de Passer un coup balai. vivant. 21. Un Vieille endroitpeau. où décompresser. Pièce de où décompresser. Pièce charrue. 22. de Enterré 23. Petit à l’opéra. charrue. Enterré vivant.24. Vieille peau. 23. Petitcourant à l’Opéra. Elle peut-être dans l’impasse. Elle peut être22. dans l’impasse. Attention à son ! Transpira beaucoup. 24. Attention à son courant ! Transpira beaucoup. VERTICALEMENT A. Elle fait des bulles. B. Manger à sa fin. Accord slave. C. Retire A. Elle faitl’audace. des bulles. B. Manger à sa fin. D. Accord slave.aménagé. C. Retire de de laVERTICALEMENT vie active. Vieux fusil. 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Taché. des !Vingt-Sept. Discutai. Série de créée pour par Les Wes Frissons de l’angoisse. Écharpes portées sur les épaules. L. C’est une façon Craven ! K. Comme mou. Derrière la caméra pour Les Frissons de l’angoisse. de faire. Possessif. Jumelles dans l’agglo. Yottaseconde. Téranewton. Ancienne unité de Echarpes sur les! Argent épaules. liquide. L. C’est une de faire. Possessif. Jumelles centrale. M. Etportées approuvé Filmfaçon de David Gordon Green. Quidans ne l’agglo. s’est Yottaseconde. Téranewton. unité de centrale. M.des Et approuvé ! Argent pas mélangé. N. Aux manettesAncienne du film Halloween. La nuit masques. Bâton liquide. pasde O. David Green. Qui ne s’est Trompé. pas mélangé. Aux manettes duses film toral. Film Piégés. VautGordon un centime. Affranchissais. P. Le N. slasher est l’un de Halloween. nuit des masques. BâtonÀ l’intérieur. pastoral. Piégés. O. Vaut un siens. centime. sous-genres. Vite La au cœur. Q. Emboîte le pas. Filtre naturel. R. Les Affranchissais. 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• PAR ANAËLLE IMBERT – © LES MOTS, LA MUSE

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les différences

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À gauche, une image du film Le Petit Nicolas. Qu’est-ce qu’on attend pour être heureux ? (au cinéma le 12 octobre). À droite, la même, à sept différences près.

no 192 – octobre 2022


Découvrez dans les salles mk2 nos conférences, débats et cinéma clubs

« Je me mis enfin à réfléchir, c’est-à-dire à écouter plus fort. » Samuel Beckett, Molloy, 1951 magazine

Gérald Bronner

BIENVENUE CHEZ MK2 INSTITUT Faites-vous une autre idée du monde. Donner la parole aux artistes, chercheurs, écrivains, ouvrir un espace public où dialoguent disciplines et savoirs, inventer ensemble un monde commun, respecter la complexité du monde, faire confiance à la force créatrice des mots, aux vertus de la transmission, aux voix du passé comme à l’appel du futur, autant d’objectifs pour mk2 Institut en cette année. Se dégager des idéologies, s’engager en une interprétation ouverte du monde et du présent, ouvrir des pistes où s’aventure la pensée, prendre le risque de l’expérience, de l’altérité, telles sont ses exigences. Les événements et conférences proposés par mk2 Institut sont autant de possibilités données à des voix singulières de se déployer dans le temps unique, irremplaçable de la rencontre. Parler devant les autres, avec les autres, c’est parler en son nom propre, entrer dans le temps de l’échange où rien n’est jamais joué. C’est faire confiance à ce qui se trame et s’éclaire dans l’entre-deux du dialogue. C’est tenter d’être contemporain, s’inscrire dans l’espace imprévisible des événements, dans l’invention politique de nos sociétés, dans l’innovation des sciences et des technologies. C’est redonner à l’intelligence sa capacité exploratoire. C’est faire le récit du temps présent. • GUY WALTER

> no 02 / octobre 2022 / gratuit

Michel Pastoureau Autoportrait de l’historien en deux images et un objet

Croire à l’heure des fake SÉLECTION LIVRES news avec le sociologue Les meilleurs essais Gérald Bronner du mois d’octobre


mk2 Institut

Florian Louis L’historien Florian Louis, professeur en classes préparatoires, publie un essai dans lequel il précise les contours de la géopolitique, une discipline aussi populaire que mal définie.

« Florian Louis et Frédéric Encel. Comment repenser la géopolitique aujourd’hui ? », rencontre modérée par le journaliste et romancier Hugo Lindenberg, le 17 octobre au mk2 Bibliothèque à 19 h 30, événement gratuit sur inscription • Qu’est-ce que la géopolitique ? de Florian Louis, (Puf, 192 p., 14 €) • NICOLAS CELNIK

« Pour trouver sa sexualité, on passe par un non-savoir […] et mon parcours d’héroïne c’est de me reconnaître, enfin, telle que je suis. » Eileen Myles, mk2 Bibliothèque, septembre 2022

Table ronde CORPS FÉMININ, UNE ÉMANCIPATION À CONQUÉRIR Objet de désir, il échappe aux femmes. Traversé par la domination, il devient politique et outil de libération. Certaines en font le centre de leur existence, d’autres encore veulent le transformer, le dompter ou le laisser aller. À qui appartient réellement le corps des femmes ? Murielle Joudet, Lola Lafon et Laure Adler, invitées par mk2 Institut, croisent leur regard sur le sujet lors d’une table ronde modérée par Cécile Daumas (Libération).

II

Une nouvelle grille de lecture dont pourraient bien se saisir les analystes, à l’heure où le dérèglement climatique, dont l’humanité est à la fois la coupable et la victime, rappelle la nécessité de penser les liens entre l’homme et son milieu.

MURIELLE JOUDET Critique de cinéma, Murielle Joudet interroge dans son dernier ouvrage, La Seconde Femme. Ce que les actrices font à la vieillesse (Premier Parallèle), les images du corps féminin, et plus précisément celui de l’actrice, face à la vieillesse. Quelle femme devenons-nous quand on vieillit ? Quand la jeunesse meurt, en naît-il une autre ? Et cette autre, cette seconde femme qui entre en scène, comment l’apprivoiser ? Apparences, fards, déjouements, mais aussi affirmation et mise en scène de cette vieillesse qui nous altère. Autant de détours, d’inventions et de ruses qui constituent ce « scénario femme » que réfléchit l’autrice. Scénario que l’actrice porte à son paroxysme, mais qui spectacularise la condition de toutes.

LAURE ADLER Dans une tribune publiée par Libération, Laure Adler déclarait : « Je suis vieille et je vous emmerde. » Le corps à l’épreuve du temps, c’est ce que l’écrivaine et journaliste affronte dans son dernier roman, La Voyageuse de nuit (Grasset). Pire que le vieux, il y a la vieille ; pour les femmes, et surtout pour elles, le constat de la vieillesse est toujours plus sombre. Chute, déclin, tristesse… autant de mots pour envelopper cette étape de la vie et du corps que la femme subit comme tout le monde, mais qui la met à plus rude épreuve. Plus de

cinquante ans après Simone de Beauvoir, Laure Adler veut à son tour renverser ce point de vue sur la vieillesse, « ce pays que nous irons tous habiter un jour », et l’orienter du côté de la vie. Car, cet âge que les femmes taisent, Laure Adler propose de le dire et d’en parler.

LOLA LAFON Le corps est l’un des motifs récurrents de ses romans. On se rappelle le corps si bien décrit de la petite gymnaste roumaine, cette petite fille « aux abdos serrés et à la peau nue » que raconte La Petite Communiste qui ne souriait jamais. Celui aussi de la jeune Cléo, la danseuse au destin triste et aux rêves salis qui habite son roman Chavirer. Et puis il y a Anne Frank, le dernier personnage auquel l’autrice rend hommage, dans son livre paru cette rentrée, Quand tu écouteras cette chanson (Stock). La petite Anne au corps caché, enfermé, puis sacrifié par un monde malade que Lola Lafon décrit avec subtilité. Le corps des jeunes filles, celui que la société tout entière menace de ses fantasmes et de son avidité, est le sujet qui hante l’écrivaine. Surface de toutes les projections, ce corps qui se débat contre la folie des hommes, Lola Lafon le conte et le politise. Dans l’espoir, peut-être un jour, qu’il se libère de l’espace contraint où il se tient encore enfermé.

no 02 – octobre 2022

© Lynn S. K.

La citation

Comment enseigner ce qu’on ne comprend pas ? Florian Louis s’est posé la question alors que, professeur en classes préparatoires au lycée Michelet (Vanves), il est

amené à enseigner la géopolitique à ses élèves. Il se rend vite compte qu’un flou entoure le mot, « trop souvent employé de manière abusive pour parler d’une analyse qui est en fait simplement politique ». Il entreprend une thèse sur la naissance de la discipline, ce qui l’amène à fouiller des archives en France, en Allemagne ou encore aux États-Unis. Il observe que certains théoriciens se contentent d’expliquer les rapports de pouvoir par le biais de la géographie, quand d’autres font abstraction du milieu pour ne prendre en compte que des raisons culturelles. L’historien s’efforce alors de dessiner les contours d’une « géopolitique modeste » qui inclut à la fois des facteurs géographiques (la Russie envahit l’Ukraine pour s’emparer de terres agricoles) et culturels (la guerre est aussi menée au nom d’une prétendue fraternité entre les peuples, invoquée par Vladimir Poutine).

© Nicolas Celnik

Portrait

Lola Lafon

« Corps féminin, une émancipation à conquérir », table ronde avec les autrices Lola Lafon, Laure Adler et Murielle Joudet, en collaboration avec la journaliste Cécile Daumas, le 20 octobre, au mk2 Bibliothèque à 20 h



mk2 Institut

L’ENTRETIEN

Irène Théry est sociologue. Spécialiste de la famille, du genre et des relations sexuées, on lui doit notamment l’invention du terme « famille recomposée ». Invitée par mk2 Institut, elle publie cette rentrée Moi aussi. La nouvelle civilité sexuelle, un ouvrage socio-anthropologique, jalonné par des récits personnels, dans lequel elle propose de faire une généalogie du mouvement #MeToo. Rencontre. Le mouvement #MeToo n’a pas seulement mis au jour un ensemble de violences exercées envers les femmes, il a aussi inventé, selon vous, une nouvelle « civilité sexuelle ». Comment définiriez-vous cette notion ?

à chacun de savoir ce qu’il peut attendre de l’autre selon son statut d’âge, de genre, sa place dans la parenté, son statut social, etc. Ainsi, toute société opère une division entre une sexualité permise et une sexualité interdite, avec toute une palette de degrés dans chaque cas. Nous avons tendance à oublier notre propre civilité, la « règle du jeu » commune organisant la vie sexuelle, car dans nos sociétés la sexualité est vue comme un ensemble de dispositions de l’individu, très personnelles, innées et acquises, appartenant à l’intimité. Votre essai retrace une histoire du permis et de l’interdit dans nos vies sexuelles, marquée par trois révolutions. Quelles sont-elles ? Je pars des grands débats théologiques des premiers siècles du christianisme, pour qui la concupiscence est « le » signe de la nature déchue de l’humanité. Pour faire son salut, accéder à la vie éternelle, il n’y a que deux moyens : la virginité, le célibat et la continence, un idéal que peu pourront atteindre ; ou le mariage, mais à condition de s’engager à discipliner toute sa sexualité pour qu’elle ne serve que le devoir conjugal de procréation. Tout le reste est péché de stupre.

« Nous avons tendance à oublier notre propre civilité, la “règle du jeu” organisant la vie sexuelle. » La civilité sexuelle est l’ensemble des significations et des valeurs, des règles et des usages qui, dans une société, permettent

IV

Une première révolution a alors lieu au xvi e siècle, quand le pouvoir séculier proteste contre l’autorité exclusive sur le

Irène Théry

mariage de l’Église de Rome. Le roi de France exige le consentement des parents, car le mariage n’a pas pour seul enjeu le salut de l’âme ; c’est aussi une institution majeure de la société et de sa reproduction dans le monde humain ici-bas. C’est la première grande étape vers la sécularisation du mariage. La deuxième révolution advient en 1789, avec la création du mariage civil : au nom de l’amour et de la liberté individuelle, on refait du consentement des époux, et non de celui de leurs parents, le cœur du mariage. Mais, rapidement, le code Napoléon institue un « ordre sexuel matrimonial sécularisé ». Le statut matrimonial permet d’opposer une « bonne » sexualité (honorable, légitime, vouée à la procréation) et une « mauvaise » sexualité (immorale, « animale », « vicieuse », quand ce n’est pas « perverse » et « pathologique »). Les deux grands points à retenir sont : la division morale des femmes en deux groupes, les femmes respectables versus les filles perdues et prostituées, une division sans aucun équivalent pour les hommes ; et l’opposition entre une sexualité masculine de conquête et une sexualité féminine de citadelle, qui signifie concrètement une sous-responsabilisation des hommes et une sur-responsabilisation des femmes dans tous les écarts à la norme.

no 02 – octobre 2022

© Bénédicte Roscot

Irène Théry La troisième révolution, liée à l’égalité des sexes, commence dès les années 1930, mais s’impose seulement à partir des années 1970 avec la « libération sexuelle ». Le mariage cesse, pour la première fois dans l’histoire occidentale, d’être le grand opérateur de l’opposition entre le permis et l’interdit sexuel : qui aurait l’idée de dire aujourd’hui que, pour qu’une relation sexuelle soit acceptée, les partenaires doivent être mariés ? L’idée d’une bonne et d’une mauvaise sexualité « en soi » disparaît aussi : le critère de l’accepté, socialement, c’est désormais le consentement à l’échange sexuel lui-même. Tout en est changé. Que représente le mouvement #MeToo dans cette histoire ? #MeToo ouvre une nouvelle phase, capitale, de cette troisième révolution. La génération du baby-boom n’a pas toujours suivi les premières féministes mobilisées contre le viol. Beaucoup n’ont pas vu l’immense continent de violences sexuelles cachées que #MeToo a permis de révéler, et encore moins compris que l’une des causes de ces violences est le problème de l’asymétrie entre les normes organisant la sexualité masculine « active » et la sexualité féminine « passive ». Les nouvelles générations se sont emparées de ces graves problèmes, avec deux mots d’ordre : « la honte doit changer de camp »


mk2 Institut et « plutôt que de considérer comme fatal de devoir en permanence protéger vos filles, éduquez enfin vos fils ». #MeToo a également mis au jour un nouvel idéal du consentement entre les sexes. Quel est-il ? Mon approche de socio-anthropologue m’a amenée depuis longtemps à souligner que l’égalité des sexes, ce n’est pas seulement des droits égaux, mais qu’elle suppose surtout, sur le plan relationnel, que les femmes soient enfin reconnues comme de vraies interlocutrices, des personnes dont la voix compte. J’ai été très heureuse de découvrir comment Manon Garcia arrivait elle aussi, par la philosophie, à l’idée que l’enjeu actuel est de passer du « consentement asymétrique » traditionnel (il a l’initiative, elle consent) à une idée différente du consentement, fondée sur l’idée de la séduction comme « conversation érotique », un art de susciter le consentement mutuel. Une approche bien différente de ces chartes contractualistes qui voudraient imposer de demander et d’obtenir l’accord verbalisé d’autrui à chaque nouvelle phase de l’action… Cette nouvelle civilité souhaite aussi édifier un interdit sexuel entre les âges et les générations, comme le montre la loi du 21 avril 2021 visant à protéger les mineurs des crimes et délits sexuels et de l’inceste. En quoi cette loi est-elle importante ? L’un des grands changements de la civilité sexuelle contemporaine est la conscience que, au temps du démariage, la norme de virginité des filles jusqu’au moment de mettre la robe blanche des noces s’effondre ; j’essaie de montrer comment toutes les normes et les règles se recomposent pour les enfants et les très jeunes personnes, à qui la loi donne désormais un véritable statut de « non-consentants » aux relations avec des majeurs, par principe, mais aussi pour les relations des adolescents entre eux, qui découvrent peu à peu la sexualité, et que nous n’accompagnons pas assez, laissant se développer des violences entre mineurs et se creuser d’énormes inégalités sociales entre les filles. L’ère #MeToo ne fait que commencer, et il y a devant nous tout un ensemble de nouveaux défis et de nouvelles responsabilités qu’il va falloir apprendre à décortiquer plutôt que de se jeter dans les polémiques dont les réseaux sociaux et les médias sont si friands. « Irène Théry. Une autre idée du consentement », rencontre modérée par la journaliste Cécile Daumas, le 8 novembre, au mk2 Bibliothèque, à 20 h tarif : 15 € | étudiant, demandeur d’emploi : 9 € | − 26 ans : 4,90 € | carte UGC/mk2 illimité à présenter en caisse : 9 € | tarif séance avec livre : 22 € • Moi aussi. La nouvelle civilité sexuelle d’Irène Théry (Seuil, 400 p., 22 €)

EXPOSITION

FRANCE AMÉRIQUE DU NORD

21.10.2022 – 06.03.2023 Palais de Chaillot Trocadéro. Paris

citedelarchitecture.fr #ExpoArtDeco

• PROPOS RECUEILLIS PAR JOSÉPHINE DUMOULIN The Champion. Atlantic Coast Line Railroad (détail), 1939 © The Wolfsonian–Florida International University, Miami Beach, Florida. Photo : Lynton Gardiner

octobre 2022 – no 02

V


mk2 Institut

DEUX POINTS DE VUE Gérald Bronner Depuis ses premiers livres – L’Incertitude, L’Empire des croyances… – jusqu’aux plus récents – Apocalypse cognitive, Les Lumières à l’ère numérique… –, le travail du sociologue Gérald Bronner, invité par mk2 Institut pour une série de conférences, est centré sur la question des croyances, de la rationalité et de ses impasses. Il revient ici sur ce qui l’anime, l’inquiète, et le rassure aussi. Qu’est-ce qui, selon vous, vous attache depuis vingt ans à la question de la croyance ?

Cette question, encore marginale quand vous débutiez, n’est-elle pas devenue centrale aujourd’hui, à l’heure du complotisme et de la post-vérité ? En effet, mon sujet n’intéressait pas grand monde dans les années 1990, même si les croyances collectives ont toujours constitué un objet classique pour la sociologie : certains collègues m’incitaient plutôt à travailler sur des objets plus « nobles » comme le travail ou la santé. Mon intérêt pour les croyances m’a sans doute permis de voir de façon précoce ce qui était en train de se produire avec l’apparition des mondes

« On peut croire en des choses folles sans être fou soi-même. » Il y a sans doute une double raison. La plus avouable est que la question place

Le regard de

David Chavalarias David Chavalarias est mathématicien et chercheur au CNRS. Face à l’explosion des mèmes, des bulles de filtres ou encore de l’astroturfing, il publiait en mars dernier Toxic Data. Comment les réseaux manipulent nos opinions, un

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numériques. Dès L’Empire des croyances, en 2003, je mettais en garde contre la

manuel scientifique, concret et salutaire pour une prise de conscience des dangers du numérique sur nos vies. Il nous livre ici sa pensée sur la responsabilité de certaines plateformes, menaçantes pour nos démocraties. CONFLICTUALITÉ ALGORITHMIQUE En 2018, Facebook change l’algorithme de recommandation pour ses 2,8 milliards d’utilisateurs. L’objectif est de privilégier les contenus générant le plus d’engagement : partages, commentaires, likes… Malheureusement pour le débat public, la recherche en psychologie démontre que ces contenus sont, en moyenne, les plus négatifs. Les effets de cette modification ne se font pas attendre.

profusion de crédulité qu’Internet permettrait sans doute. Ma position a fait un peu polémique, car, à l’époque, la plupart des chercheurs voulaient voir en ce nouvel outil la possibilité de rénover la démocratie. Qu’est-ce qui, depuis une vingtaine d’années, vous semble être la transformation la plus lourde de notre rapport à la vérité et à la croyance ? Trois choses parmi d’autres me paraissent importantes. Premièrement, l’éditorialisation algorithmique, qui désigne la manière dont les algorithmes organisent à la fois l’ordre et la fréquence d’apparition des informations selon leur capacité à capter l’attention ; deuxièmement, le calibrage social, ou la façon dont les réseaux sociaux altèrent la perception de la représentativité et de la popularité de certains points de vue ; troisièmement, l’influence asymétrique rendant possible la prévalence de certains discours extrêmes et minoritaires. En d’autres termes, les croyances, les rumeurs, les théories du complot préexistent évidemment à l’apparition d’Internet, mais cet outil – formidable par ailleurs – représente des modifications fondamentales de la vie sociale et de la façon dont l’information s’y diffuse. Si certains ont toujours cru que la Terre était plate ou que le père Noël existait, pensez-vous que les délires irrationnels sont de plus en plus nombreux ? Je ne prendrai pas le risque de dire que les délires irrationnels sont plus importants aujourd’hui. Nous avons globalement une représentation du monde plus cohérente aujourd’hui qu’au Moyen Âge, par exemple. En revanche, ce sont les modes de diffusion du faux, la rapidité de cette diffusion, le genre de nouvelles communautés que cela rend possibles (le mouvement QAnon

Du constat même de Facebook, consigné dans un document interne ayant fuité, les échanges entre utilisateurs sont devenus plus conflictuels, et les infox, plus répandues. Le chiffre d’affaires allant néanmoins croissant, la modification fut entérinée. Cette augmentation de la conflictualité a été observée sur d’autres plateformes, probablement en raison de choix algorithmiques similaires, s’ajoutant aux facteurs de décohésion sociale souvent évoqués à propos de la Big Tech. Elle rend viables des systèmes de croyances qui doivent leur maintien au dénigrement massif de leurs contradicteurs plus qu’à leur cohérence interne. Des partisans de Donald Trump, convaincus que l’élection a été volée par des « fascistes » démocrates, à une frange des antivax français, convaincus qu’une « dictature sanitaire » est en marche, beaucoup de mouvements préjudiciables à la cohésion sociale sont fondés sur une croyance fon-

no 02 – octobre 2022

Gérald Bronner

© Loïc Thébaud

Entretien

le chercheur à la frontière de questions passionnantes : à partir de quand une croyance devient-elle une connaissance ? Pourquoi des esprits normalement constitués peuvent-ils basculer dans des formes de crédulité qui paraissent folles ? Une autre raison est plus personnelle. J’ai été très croyant dans mon adolescence et un peu après. La sociologie m’a permis de me désengager peu à peu et de m’ouvrir à une forme de pensée plus rationnelle. J’en ai fait mon objet d’étude. Cela m’a sans doute donné un avantage pour former certaines de mes hypothèses concernant les croyances les plus extrêmes. J’ai su dès cette période que l’on peut croire en des choses folles sans être fou soi-même.

pour une question :

par exemple), la nature même des argumentations qui servent la crédulité… qui me paraissent tout à fait originaux et représenter une nouvelle forme de péril pour nos démocraties. Pourquoi les progrès du niveau d’éducation et de l’accès à l’information n’empêchent-ils pas la prolifération de ceux qui croient n’importe quoi ou qui ne croient plus rien ? Le niveau d’éducation n’est pas totalement indépendant de certaines formes de croyances. Ainsi, les croyances conspirationnistes par exemple sont statistiquement plus présentes dans les populations qui ont un niveau d’études plus faible. Mais, pour d’autres croyances, on trouve l’inverse. Bref, on ne peut avoir une théorie simple concernant les liens entre niveau d’études et crédulité. Ce qui paraît pro-

damentale en un ennemi commun, dont la dissémination est facilitée par les propriétés de nos espaces numériques. Mais, lorsque l’hostilité générale est telle que le dialogue sur les bases du vivre-­ ensemble est rompu, la société atteint rapidement un point de non-retour sur le chemin de la violence. En témoigne l’insurrection du 6 janvier 2021, aux États-Unis, menée aux cris de « Stop the steal » par une foule sous œillères numériques. Cette démocratie peine encore à s’en remettre. Tant que la modification opaque d’une ligne de code sur le serveur d’une compagnie privée aura la capacité de changer le quotidien de milliard d’individus, la pérennité de nos démocraties restera en suspens. Toxic Data. Comment les réseaux manipulent nos opinions de David Chavalarias (Flammarion, 300 p., 19 €)


mk2 Institut Pourquoi croyons-nous aux rumeurs et aux complots ?

téger le mieux, c’est tout de même une bonne formation à l’esprit méthodique – que l’on retrouve dans la pratique de la science, par exemple. Il faut à présent systématiser cet enseignement afin de garantir l’indépendance mentale de nos jeunes esprits.

Philippe DESCOLA

Alessandro PIGNOCCHI

Nous aurions également besoin, selon vous, d’une ingénierie de l’intelligence collective pour éviter d’être perméables aux fausses informations. Cela vous semble-t-il jouable, ou la partie est-elle déjà terminée ? C’est totalement jouable ! De récents travaux montrent que les techniques non seulement existent, mais qu’elles fonctionnent ! Certaines d’entre elles sont appliquées en ce moment même par plusieurs plateformes, avec un certain succès. Le problème est cependant si immense (proportionnel à la masse d’information titanesque diffusée à chaque instant) qu’il doit aussi être pris au sérieux par les décideurs politiques. Nous verrons bien, donc, si ce rapport (Les Lumières à l’ère numérique, paru aux Puf fin août) restera lettre morte ou non. « Les croyances collectives : au croisement du monde contemporain et de la nature humaine », une série de conférences de Gérald Bronner, du 17 novembre au 16 février, au mk2 Odéon (côté St Michel) à 20 h tarif : 15 € | étudiant, demandeur d’emploi : 9 € | − 26 ans : 4,90 € • PROPOS RECUEILLIS

PAR JEAN-MARIE DURAND

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© D. R.

Un dialogue vif et illustré qui invite un anthropologue jivaro, des mésanges punks ou des hommes politiques anthropophages à changer le monde !

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mk2 Institut

AUTOPORTRAIT

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LA PHARMACIE MATERNELLE, DANS LE XVIIIE ARR. DE PARIS

© Julien Liénard pour mk2 Institut

J’ai grandi dans une pharmacie, celle de ma mère, située tout en haut de la butte Montmartre, juste en face d’un petit square. Pour la bande de jeunes enfants vivant au

Michel Pastoureau L’historien Michel Pastoureau, pionnier de l’étude symbolique des couleurs, est l’invité ce mois-ci de mk2 Institut. Mondialement connu pour ses monographies consacrées au bleu, au rouge, au jaune… le médiéviste complète la palette de son savoir cet automne avec un nouveau livre, Blanc. Histoire d’une couleur. À cette occasion, il se livre en mots et en images sur son parcours, à l’appui d’objets qui ont composé son existence.

VIII

« Michel Pastoureau. Retracer l’histoire d’une couleur : le blanc », rencontre modérée par le journaliste Olivier Pascal-Moussellard, le 18 octobre au mk2 Bibliothèque à 20 h tarif : 15 € | étudiant, demandeur d’emploi : 9 € | − 26 ans : 4,90 € | carte UGC/mk2 illimité à présenter en caisse : 9 € | tarif séance avec livre : 39,90 € • Blanc. Histoire d’une couleur de Michel Pastoureau (Seuil, 240 p., 39,90 €) • PROPOS RECUEILLIS

PAR JOSÉPHINE DUMOULIN

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LA PALETTE DE COULEURS De bonne heure, j’ai fréquenté les peintres et la peinture, ce qui explique sans doute mon intérêt précoce et durable pour les couleurs et leur univers. Trois des oncles de ma mère étaient artistes, et tous les appartements de ma famille maternelle étaient encombrés de tableaux, y compris dans la cuisine et la salle de bains. Du côté paternel, les peintres appartenaient au cercle des amis proches. Ils s’inscrivaient tous dans la mouvance surréaliste : Max Ernst, Yves Tanguy, Jean-Michel Atlan, Victor Brauner. André Breton, qui venait souvent chez nous, fut mon premier professeur de dessin. Sa tête trop grosse pour son corps et sa voix affectée me faisaient un peu peur. Mais il m’a appris à dessiner des animaux, surtout des poissons, et il m’a donné le goût de la couleur verte, sa couleur préférée, et celui des boîtes de peinture. Même très ordinaires, ce sont des objets magnifiques.


mk2 Institut sommet de la butte – nous étions une dizaine nés dans les années d’après-guerre –, ce square et le château d’eau trônant en son centre constituaient un inépuisable terrain de jeux. La pharmacie maternelle en était un autre, plus calme, plus secret, et qui m’était réservé. Elle était découpée en zones soigneusement hiérarchisées. Les couleurs jouaient un rôle essentiel pour distinguer rayons et étagères, pour identifier flacons, boîtes, pots et médicaments. L’armoire contenant les produits dangereux était signalée par une grande étiquette rouge, portant en terrifiantes lettres noires le mot « poisons ». Est-ce à cette armoire que je dois, encore aujourd’hui, d’avoir peur de tout ?

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UNE PIÈCE D’ÉCHECS

© Julien Liénard pour mk2 Institut

© Julien Liénard pour mk2 Institut

© Julien Liénard pour mk2 Institut

Je ne suis pas collectionneur, mais, si je l’étais, je collectionnerais les pièces d’échecs anciennes, des objets qui me font rêver. Lycéen puis étudiant, j’ai été un joueur d’échecs enragé. Je reste fier d’avoir été deux années de suite (1966 et 1967) champion du lycée Henri-IV, à Paris, alors que j’y étais élève en classes préparatoires. Plus tard, je suis devenu historien du jeu, spécialement pour l’époque médiévale. Cette pièce, stylisée, en ivoire de morse, date des environs de l’an mille. Elle représente un aufin (alfinus) – équivalent de l’éléphant dans le jeu indo-arabe et du fou dans notre jeu moderne – réduit à ses seules défenses. Bien que d’apparence modeste, cet objet vieux de plus d’un millénaire est le plus précieux que je possède.

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mk2 Institut

SÉLECTION LIVRES Tous les mois, mk2 Institut sélectionne des essais faisant l’actualité du monde des idées. Des recommandations de lecture sur des questions essentielles, qui animent nos sociétés et parfois les divisent.

LA CULTURE DE L’INCESTE

PENSER LE MAL

de Susan Neiman (Premier Parallèle, 450 p., 26 €)

Un monde dans lequel des innocents souffrent peut-il avoir un sens ? Susan Neiman, dans son essai Penser le Mal. Une autre histoire de la philosophie (Premier Parallèle), retourne aux racines du questionnement philosophique sur le sujet, car, comme elle l’écrit, « le problème du mal est la force directrice de la pensée moderne ». Remarquée en France avec Grandir. Éloge de l’âge adulte à une époque qui nous infantilise, la philosophe américaine, directrice de l’Einstein Forum à Potsdam, en Allemagne, prône une idée de la philosophie à portée universelle, ouverte sur le monde. Depuis Pierre Bayle et Voltaire jusqu’à Hannah Arendt et John Rawls, en passant par Georg W. F. Hegel et Friedrich Nietzsche, l’autrice nous invite à analyser le mal sous toutes ses formes et à étudier ses effets au cœur de notre actualité. Une archéologie magistrale qui interroge aussi notre présent et ses périls qui plombent notre existence.

sous la direction d’Iris Brey et de Juliet Drouar (Seuil, 208 p., 20 €)

LA REVANCHE DE LA PROVINCE

LE DROIT AU SEXE Comment devrions-nous parler de sexe ? Un acte physique prétendument privé, chargé de sens public ; un lieu où le plaisir et l’éthique peuvent se dissocier sauvagement dans sa pratique. Depuis le mouvement #MeToo, le consentement est apparu comme le cadre clé pour parvenir à la justice sexuelle. Outil insuffisant pour aborder la complexité du sexe, nous dit Amia Srinivasan. L’autrice suggère la nécessité d’aller au-delà du « oui et non » et d’interroger les tensions politiques que le sexe implique (entre viol et injustice raciale, plaisir et pouvoir, capitalisme et libération, etc.). Le Droit au sexe propose une analyse originale, celle de la politique et de l’éthique du sexe dans ce monde, et nous donne à imaginer une autre sexualité possible. d’Amia Srinivasan (Puf, 250 p., 24 €)

X

Une invitation à penser l’inceste non plus comme une exception pathologique, un acte individuel, mais comme culture. Culture d’une pratique inscrite dans la norme parce que tolérée, voire encouragée. Iris Brey et Juliet Drouar proposent un ouvrage qui sort des témoignages et des débats psychanalytiques pour aller sonder le fonds anthropologique et social de l’inceste : interroger nos représentations (dans la culture populaire, la pornographie…) et nos schémas de domination (les adultes sur les enfants, les hommes sur les femmes…). L’ampleur de la dévastation (une personne sur dix est concernée en France) appelait urgemment ce livre, qui rassemble des voix diverses, pour se concentrer sur une seule et unique question : pourquoi ? Un ouvrage vibrant, à vif parfois, qui offre l’amorce d’une réponse politisée et collective.

Après des décennies d’indifférence et de relégation au profit de la capitale et des métropoles, ce que l’on n’appelait plus que « la France des territoires » ou « la France périphérique » est en train de revivre, et peut-être même de reprendre l’avantage. Ce qui justifie de lui rendre son nom de « province » : le sentiment d’infériorité d’hier fait place à une nouvelle fierté. Jérôme Batout, philosophe et économiste, décrit les manifestations de cette revanche et analyse les conditions qui l’ont permise, de la révolution des modes de vie aux données nouvelles de la vie économique. Un livre anticipateur, qui pointe un basculement appelé à changer profondément beaucoup d’aspects de la société française. de Jérôme Batout (Gallimard, 128 p., 12 €)

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NETFLIX, L’ALIÉNATION EN SÉRIE

de Romain Blondeau (Seuil, 60 p., 4,50 €)

de Florian Gulli (Puf, 363 p., 18 €)

Stranger Things, The OA, Orange Is the New Black… Netflix est parvenu à s’installer dans nos habitudes de consommateurs, au même titre qu’Amazon, Uber ou Deliveroo. Ultralibéral, innovant, producteur sans limite de flux audiovisuel, Netflix est ainsi devenu le fournisseur officiel d’images de la start-up nation, le média de nos vies immatérielles et domestiquées. Il est également un sujet esthétique qui a altéré notre patience ciné­ matographique : à l’heure de la surcon­ sommation imagière, comment regarder un plan-séquence de plus de deux minutes ? Comment supporter une image qui n’ait pas d’utilité narrative pour l’intrigue ? Dans son premier essai, Romain Blondeau pose tous ces constats et toutes ces questions. Netflix, comme prétexte pour réfléchir notre monde, son économie, ses nouvelles pratiques…

LE SOIN DES CHOSES Qu’ont en commun une chaudière, un smartphone, une cathédrale, une œuvre de Léonard de Vinci et un lave-linge ? Pas grand-chose, si ce n’est qu’aucune de ces choses ne perdure sans une forme d’entretien, même minime. Pour autant, mesure-­ t-on bien l’importance de cet entretien qu’on appelle la maintenance ? Parce que s’y cultive une attention à la fragilité qui résiste au rythme effréné de la surconsom­ mation, les deux auteurs, sociologues, nous invitent à mettre au premier plan cet art délicat de faire durer les choses. À la recherche d’un monde à l’écart de la toute-puissance technologique, où l’attachement aux choses est bien moins trivial que l’on pourrait l’imaginer… de Jérôme Denis, David Pontille (La Découverte, 368 p., 23 €)

L’ANTIRACISME TRAHI

LA VIE SECRÈTE DES GÈNES

La lutte contre le racisme est essentielle et d’autant plus difficile que le racisme se déplace et se transforme. Florian Gulli lève le voile sur une question très délicate et qui, parce qu’elle souffre d’imprécision, manque logiquement d’efficacité. Depuis une vingtaine d’années, difficle d’échapper à la floraison conceptuelle liée à la question du racisme. « Privilège blanc », « blanchité », « non-mixité », « minorité » : être antiraciste, aujourd’hui, ce serait reprendre à son compte ces termes controversés pour s’engager dans une lutte parfois plus bavarde que pratique. Un essai intelligent et minutieux qui dénonce les caricatures et les impasses d’une pensée qui se rêve plus qu’elle ne guérit le fléau universel du racisme.

Deux mètres d’ADN, quarante-six chromosomes, 20 000 gènes… Tapis dans le minuscule noyau de nos cellules, nos gènes disent en quoi nous sommes à la fois uniques et semblables. Ils nous connectent aussi à la vaste saga de notre espèce, héritière de millions d’années d’évolution biologique et culturelle. Or, si les gènes sont aujourd’hui omniprésents, ils restent des plus mystérieux. Pourquoi certains d’entre nous peuvent-ils boire du lait et d’autres non ? L’intelligence est-elle déterminée génétiquement ? La notion de race a-t-elle un quelconque sens ? En une trentaine de chapitres illustrés, Évelyne Heyer lève un coin du voile et nous conte la vie secrète des gènes. Une fascinante machine à remonter le temps… d’Évelyne Heyer (Flammarion, 240 p., 18 €)

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mk2 Institut

CE MOIS-CI CHEZ MK2 INSTITUT ---> LUNDI 17 OCTOBRE

---> JEUDI 20 OCTOBRE

LUNDIS PHILO DE CHARLES PÉPIN

LES NOUVELLES PUISSANCES DU FÉMINISME

« Qu’est-ce que s’exprimer ? »

« Corps féminin, une émancipation à conquérir. » Table ronde avec les autrices Lola Lafon, Laure Adler et Murielle Joudet, en collaboration avec la journaliste Cécile Daumas.

> mk2 Odéon (côté St Germain), à 18 h 30 FLORIAN LOUIS ET FRÉDÉRIC ENCEL. COMMENT REPENSER LA GÉOPOLITIQUE AUJOURD’HUI ?

La géopolitique demeure une discipline aux contours flous, à tel point qu’il semble en exister autant de définitions que de praticiens. Dans Qu’est-ce que la géopolitique ? (Puf), l’historien Florian Louis montre que cette indétermination n’est pas nouvelle. Une rencontre modérée par le journaliste et romancier Hugo Lindenberg et introduite par Frédéric Encel, géopoliticien de renom et directeur de la nouvelle collection « Géopolitiques » aux Presses universitaires de France. > mk2 Bibliothèque, à 19 h 30

---> MARDI 18 OCTOBRE MICHEL PASTOUREAU. RETRACER L’HISTOIRE D’UNE COULEUR : LE BLANC

Exposition du 18 octobre 2022 au 19 février 2023 Réservation sur chateauversailles.fr Gratuit pour les – de 26 ans (résidents de l’UE)

En partenariat média avec

LUNDIS PHILO DE CHARLES PÉPIN

« Peut-on encore croire au progrès ? » > mk2 Odéon (côté St Germain), à 18 h 30 LA LIBERTÉ AUJOURD’HUI AVEC GASPARD KOENIG

« Une philosophie politique méconnue : le libéralisme » > mk2 Bibliothèque, à 20 h

---> MARDI 8 NOVEMBRE IRÈNE THÉRY. UNE AUTRE IDÉE DU CONSENTEMENT

Qu’est-ce que consentir à un acte intime ? Comment une société peut-elle assurer le consentement sans porter atteinte à la vie privée ? En six leçons, la sociologue Irène Théry analyse sous un jour nouveau la révolution #MeToo et la métamorphose de la vie sexuelle dans les sociétés démocratiques. Rencontre modérée par la journaliste Cécile Daumas et suivie d’une signature.

> mk2 Bibliothèque, à 20 h

> mk2 Bibliothèque, à 20 h

MK2 INSTITUT MAGAZINE

Institut : Marguerite Patoir-Théry | ont collaboré à ce numéro : Nicolas Celnik, David Chavalarias, Jean-Marie Durand, Michel Pastoureau | photographe : Julien Liénard | publicité | directrice commerciale : stephanie.laroque@mk2. com | cheffe de publicité cinéma et marques : manon.lefeuvre@mk2.com | responsable culture, médias et partenariats : alison.pouzergues@mk2. com | cheffe de projet culture et médias : claire. defrance@mk2.com

directeur de la publication : elisha.karmitz@mk2. com | directeur de mk2 Institut : guy.walter@mk2. com | rédactrice en chef : josephine.dumoulin@ mk2.com | directrice artistique : Anna Parraguette | graphiste : Ines Ferhat | coordination éditoriale : juliette.reitzer@mk2.com, etienne.rouillon@mk2. com | secrétaire de rédaction : Vincent Tarrière | renfort correction : Claire Breton | stagiaire de mk2

© Château de Versailles / C. Fouin ; © RMN-GP (château de Versailles) / F. Raux • conception graphique LMpolymago

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---> LUNDI 7 NOVEMBRE

À l’occasion de la sortie de sa nouvelle monographie, Blanc. Histoire d’une couleur (Seuil), le célèbre historien Michel Pastoureau, pionnier de l’étude symbolique des couleurs, retrace l’histoire du blanc en Europe, de l’Antiquité la plus reculée jusqu’aux sociétés contemporaines. Une rencontre modérée par le journaliste Olivier Pascal-Moussellard et suivie d’une signature.

éditeur MK2 + — 55, rue Traversière, Paris XIIe — tél. 01 44 67 30 00 — gratuit

Avec le mécénat de

> mk2 Bibliothèque, à 20 h

no 02 – octobre 2022

Imprimé en France par SIB imprimerie — 47, bd de la Liane — 62200 Boulogne-sur-Mer


«Fraîchement moulu, pas en capsule.»

Roger Federer Icône suisse du tennis et ambassadeur de la marque JURA depuis 2006

La J8 ouvre de toutes nouvelles expériences gustatives : La fonction Sweet Foam aromatise la mousse de lait dès sa préparation, pour réaliser des boissons tendance comme le Sweet Latte. Le broyeur P.A.G.2+ garantit toujours un maximum de goût. Le Coffee Eye détecte le positionnement de la tasse et adapte automatiquement les spécialités proposées à l’écran. JURA – If you love coffee. jura.com


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I L N ’ Y A PA S D E V É R I T É SA N S M E N S O N G E S

DÈS LE 13 OCTOBRE SEULEMENT SUR