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le monde à l’écran

cannes du 4 mai au 7 juin 2016

Le Festival en bref : films, vieux briscards et nouvelles têtes

paul verhoeven

Rencontre avec le réalisateur du thriller Elle

et aussi

Gus Van Sant, Baden Baden, Seydou Keïta…

no 141 – gratuit

ALMODÓVAR L’ ÂGE DE RAISON www.troiscouleurs.fr 1


le fe stival e n bre f

CANNES 2016 Avant le début des festivités, on vous dit tout ce qu’il faut savoir sur la 69e édition du Festival de Cannes, qui se tiendra du 11 au 22 mai. Par la rédaction

PLACE AUX HABITUÉS

EN BREF

Parmi les vingt et un réalisateurs en lice pour la Palme d’or cette année, quatre seulement sont des nouveaux venus (dont Maren Ade et Alain Guiraudie), et pas moins de huit sont nommés pour la troisième fois (comme Cristian Mungiu ou Andrea Arnold). Petit palmarès de ces récidivistes, emmenés par Ken Loach, recordman avec treize participations. les frères DARDENNE

Ken Loach

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© sixteen films ; christine plenus ; sara driver ; carole bethuel red

JIM JARMUSCH

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SÉLECTIONS

SÉLECTIONS 

(Palme d’or pour Le Vent se lève, 2006)

(Palme d’or pour Rosetta, 1999, et L’Enfant, 2005)

En Compétition officielle cette année avec : MOI, DANIEL BLAKE

En Compétition officielle cette année avec : LA FILLE INCONNUE

pedro Almodóvar

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SÉLECTIONS

olivier assayas

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SÉLECTIONS

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SÉLECTIONS 

En Compétition officielle cette année avec : PATERSON

En Compétition officielle cette année avec : JULIETA

En Compétition officielle cette année avec : PERSONAL SHOPPER

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mai 2016

Président du jury, le réalisateur GEORGE MILLER a été deux fois juré à Cannes : en 1988, sous la présidence d’Ettore Scola, puis en 1999, sous celle de David Cronenberg. • C’est la première fois que JULIA ROBERTS se rendra au Festival, pour Money Monster de Jodie Foster. • L’irréductible ALEJANDRO JODOROWSKY a déclaré sur Twitter, sans attendre la sacro-sainte annonce officielle, que son film Poesía sin fin était sélectionné à la Quinzaine des réalisateurs. • Avec Café Society, c’est la troisième fois que WOODY ALLEN fait l’ouverture du Festival, après Hollywood Ending (2002) et Minuit à Paris (2011). Comme il refuse de concourir pour la Palme, son film est présenté hors Compétition.


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C ’est la cin q uiè m e a n n é e co n s é c u ti ve que Marion Cotillard monte les marches pour la Compétition officielle – cette fois, c’est même pour deux films, Juste la fin du monde de Xavier Dolan et Mal de pierres de Nicole Garcia.

C’est le nombre de longs métrages sélectionnés cette année qui sont produits par ou avec la France. Ils représentent plus de la moitié de la Compétition officielle, 66 % de la Quinzaine des réalisateurs et 85 % de la Semaine de la critique.

En minutes, c’est la durée de Voyage à travers le cinéma français, docu­ m e ntaire d e B e r tra n d Tavernier présenté en avant-première à Cannes Classics et attendu en salles en octobre.

bingo CANNoiS C’est le nombre de films roumains en Sélection officielle : Baccalauréat de Cristian Mungiu, Sieranevada de Cristi Puiu et Câini de Bogdan Mirica. La Roumanie sert aussi de décor au film de l’Allemande Maren Ade, Toni Erdmann.

C ’e s t l e n o m b r e d ’années écoulées depuis que Paul Verhoeven a présenté un film en Sélection officielle (Basic Ins­ tinct, en 1992). Son film Elle (lire page 25) concourt cette année pour la Palme d’or.

Revue de tweets

NOUVELLES TÊTES

@AlexHervaud Une piste pour féminiser un peu la sélection de Cannes année après année : que les Dardenne imitent les Wachowski.

© d. r. ; apnee ; carole bethuel

OULAYA AMAMRA La comédienne de 20 ans, qui nous a bluffés dans une poignée de courts métrages vus en festivals, porte fièrement Divines, le premier long métrage de Houda Benyamina, sélectionné à la Quinzaine des réalisateurs.

THOMAS SCIMECA Membre du turbulent collectif théâtral Les Chiens de Navarre, ce brun ténébreux est à l’affiche d’Apnée de Jean-Christophe Meurisse (Semaine de la critique) et du Voyage au Groenland de Sébastien Betbeder (ACID).

SIGRID BOUAZIZ Elle brille depuis 2008 dans des courts métrages de jeunes cinéastes français (Armel Hostiou, Shanti Masud…) et devrait se faire remarquer parmi le casting cosmopolite de Personal Shopper d’Olivier Assayas (Compétition officielle).

@aurelferenczi Moins de films à la 15aine à cause des mesures de sécurité = 17h de projo en moins soit quatre films !

@ericvernay Pas de film de clôture cette année, du coup le festival de Cannes durera toute l’année, sous la forme d’un championnat.

@ViggySimmons Si je croise Hanouna à Cannes, je le gifle, j’ai tellement envie de faire le buzz.

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CANNES

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2016

Les films de Cannes à la loupe (et à l’aveugle) Ces films nous font déjà rêver, en tout cas sur le papier. Rendez-vous après la bataille, dans notre numéro de juin, pour voir si on ne s’est pas trompés.

RESTER VERTICAL d’Alain Guiraudie (Compétition officielle)

LOVING de Jeff Nichols (Compétition officielle)

En 2013, L’Inconnu du Lac nous avait éblouis. On fait confiance à Alain Guiraudie pour nous charmer avec une nouvelle promenade dans son Sud-Ouest natal. En Lozère, Léo, un chasseur, et Marie, une bergère, ont un enfant. Marie les abandonne tous les deux…

A la rédac, on s’imprime des teeshirts à l’effigie du beau gosse Jeff Nichols, dont on a adoré le récent Midnight Special. Nichols revient à une veine plus sociale avec cette chronique d’un amour interracial dans l’Amérique ségrégationniste des années 1950.

AMERICAN HONEY d’Andrea Arnold (Compétition officielle)

La Britannique Andrea Arnold met souvent les jeunes filles au centre de films sociaux et sensoriels, comme Fish Tank (2009). Pour son premier long métrage américain, elle suit une ado sillonnant le Midwest pour vendre des abonnements de magazines. 

© les films du losange ; mars films ; parts and labor llcpulse films limitedthe british film institutechannel four television corporation 2016

LES YEUX FERMÉS

carré v.i.p. THE NEON DEMON de Nicolas Winding Refn (Compétition officielle)

Arrivant à Los Angeles pour devenir mannequin, Jesse s’attire bien des jalousies... Le réalisateur de Drive plonge Elle Fanning, Keanu Reeves, ou encore Karl Glusman (vu dans Love de Gaspar Noé) dans une satire glamour et horrifique des mirages de la célébrité. PATERSON de Jim Jarmusch (Compétition officielle)

TOUR DE FRANCE de Rachid Djaïdani (Quinzaine des réalisateurs)

Révélé en 2012 par le fauché Rengaine, Rachid Djaïdani s’alloue carrément les services de Gérard Depardieu. Dans Tour de France, Gégé parcourt l’Hexagone, de port en port, sur les traces du peintre Joseph Vernet, en tête à tête avec un rappeur de 20 ans. 4

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© 2016 - mary cybulski ; mars films

Le cinéaste américain revient en Compétition trois ans après le vampirique Only Lovers Left Alive. Dans Paterson, il suit l’errance d’un chauffeur de bus du New Jersey, poète à ses heures. Le colosse Adam Driver y croise l’incandescente Golshifteh Farahani.


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© le pacte ; komplitzen film

Le bonheur est dans le pitch

VICTORIA de Justine Triet (Semaine de la critique)

TONI ERDMANN de Maren Ade (Compétition officielle)

AQUARIUS de Kleber Mendonça Filho (Compétition officielle)

Auteure du tonitruant La Bataille de Solférino, Justine Triet met en scène les déboires d’une avocate qui doit défendre un ami accusé de tentative de meurtre. Le problème, c’est que le seul témoin est… un chien. On attend donc le portrait d’une femme aux abois.

L’Allemande Maren Ade (Every­ one Else) filme un père rendant visite à sa fille, qui vit en Roumanie. Sur place, il s’aperçoit qu’elle a perdu le sens de l’humour, et décide donc de lui faire des farces. Choc des cultures et des générations annoncé.

Après le brillant Les Bruits de Recife, le cinéaste brésilien suit le combat d’une ex-critique musicale contre un promoteur qui veut racheter son appartement. Ce film social pourrait bien réserver des surprises : Clara a le pouvoir de voyager dans le temps.

c’est du sérieux RISK de Laura Poitras (Quinzaine des réalisateurs)

© praxis films ; christine plenus ; mobra films

Con nue pou r son acharnement à pointer les dérives sécuri­ taires, l’Américaine nous plongeait l’an dernier en plein thriller d’espionnage avec Citizenfour, documentaire sur le lanceur d’alerte Edward Snowden. Elle s’intéresse ici à Julian Assange, fondateur de WikiLeaks.

LA FILLE INCONNUE de Jean-Pierre et Luc Dardenne (Compétition officielle)

Après le parcours du combattant d’une ouvrière dans Deux jours, une nuit, les Dardenne signent une nouvelle chronique sociale, portée par la merveilleuse Adèle Haenel : médecin, elle apprend la mort d’une jeune fille à qui elle a refusé l’accès à son cabinet.

BACCALAURÉAT de Cristian Mungiu (Compétition officielle)

Après 4 mois, 3 semaines, 2 jours et Au-delà des colline, Cristian Mungiu poursuit sa radiographie des traumas d’une société roumaine désenchantée. Il dénonce l’étau qui enserre la jeune génération, condamnée à réussir pour honorer les sacrifices de ses aînés.

ET SURTOUT…

Juste la fin du monde de Xavier Dolan (Compétition officielle) : lire la preview page 20 Elle de Paul Verhoeven (Compétition officielle) : lire l’entretien page 27 Julieta de Pedro Almodóvar (Compétition officielle) : lire l’entretien page 46 Ma Loute de Bruno Dumont (Compétition officielle) : lire la critique page 62 www.troiscouleurs.fr 5


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Sommaire

Du 4 mai au 7 juin 2016

À la une… 27

entretien

preview

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portrait

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© vincent desailly ; d.r. ; © el deseo. photo de manolo pavón ; charles mignot ; mario del curto ; seydou keïta / skpeac / photo courtesy caac – the pigozzi collection, genève ; gus van sant

Paul Verhoeven

Subversif, cruel et drôle, son cinéma n’a rien perdu de sa fougue. De retour en Compétition sur la Croisette vingt-quatre ans après Basic Instinct, le réalisateur néerlandais signe son premier film français, Elle, fascinant thriller sadomasochiste porté par Isabelle Huppert.

en couverture

Cannes 2016 Quelques jours avant le début des festivités, on vous dit tout ce qu’il faut savoir sur la 69e édition du Festival de Cannes et sur les films qui nous font rêver, en tout cas sur le papier.

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Raph Dans le déjanté Ma Loute de Bruno Dumont, Raph, ado transgenre de 17 ans au caractère pas farouche, instille un peu de grâce et de queer dans l’univers sombre du réalisateur.

Pedro Almodóvar

Soufflant les bougies de son vingtième long métrage, présenté en Compétition à Cannes, le maître espagnol entre dans l’âge de raison. Déchargé des afféteries kitsch et provoc qui ont fait la renommée du cinéaste de la Movida, Julieta est son premier drame pur, un film sobre et sombre, tant dans sa mise en scène que dans son sujet, soit l’errance d’une mère ravagée par la disparition de sa fille.

décryptage

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portfolio

Rachel Lang et Salomé Richard Dans Baden Baden, Rachel Lang suit l’évolution d’Ana, un personnage féminin très attachant qui mûrit depuis de longues années, interprété par la captivante Salomé Richard, révélation du film.

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portrait

Guy Brunet Depuis qu’il est à la retraite, ce fou du septième art tourne des films chez lui, avec des figurines à l’effigie de ses vedettes préférées, pour retrouver la magie de l’âge d’or hollywoodien qu’il a tant aimé dans son enfance.

photographie

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Seydou Keïta Exposés au Grand Palais, près de trois cents portraits montrent le talent avec lequel le photographe a sublimé, dans les années 1950, la jeune classe moyenne d’un Mali sur la voie de l’indépendance.

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Gus Van Sant La Cinémathèque expose les œuvres d’art qu’il a réalisées en marge de son cinéma. Le réalisateur en commente une sélection, que nous avons mise en parallèle avec des photogrammes de ses films, pour mettre à jour des liens, conscients ou non, entre les deux.


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… et aussi Du 4 mai au 7 juin 2016

Édito

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Les actualités

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La force de l’âge

Apichatpong Weerasethakul, Gustave Kervern, Chris Marker

Preview

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l’agenda

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histoires du cinéma

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les films

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cultures

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Juste la fin du monde de Xavier Dolan

Les sorties de films du 4 mai au 1er juin 2016

Chaînes conjugales de Joseph L. Mankiewicz p. 32, le Velvet Underground et le cinéma p. 38

Ma Loute de Bruno Dumont p. 62 // Les Amants de Caracas de Lorenzo Vigas p. 66 // Montanha de João Salaviza p. 66 // Red Amnesia de Wang Xiaoshuai p. 70 // L’Ange blessé d’Émir Bay azin p. 71 // Sisters de Jason Moore p. 71 // Hana et Alice mènent l’enquête de Shunji Iwai p. 72 // Court (En instance) de Chaitanya Tamhane p. 74 // Ultimo tango de German Kral p. 78 // Apprentice de Boo Junfeng p. 80 // A War de Tobias Lindholm p. 82

L’actualité de toutes les cultures et le city guide de Paris

trois couleurs présente

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l’actualité des salles mk2

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© d. r. ; gerard malanga courtesy galerie caroline smulders paris

Satoshi Miyagi

ÉDITEUR MK2 Agency 55, rue Traversière – Paris XIIe Tél. : 01 44 67 30 00 DIRECTEUR DE LA PUBLICATION  Elisha Karmitz (elisha.karmitz@mk2.com)   RÉDACTRICE EN CHEF  Juliette Reitzer (juliette.reitzer@mk2.com)   RÉDACTRICE EN CHEF ADJOINTE Raphaëlle Simon (raphaelle.simon@mk2.com)   RÉDACTEURS Quentin Grosset (quentin.grosset@mk2.com) Timé Zoppé (time.zoppe@gmail.com)   DIRECTRICE ARTISTIQUE Sarah Kahn (hello@sarahkahn.fr)   GRAPHISTE-MAQUETTISTE Jérémie Leroy   SECRÉTAIRE DE RÉDACTION Vincent Tarrière (vincent.tarriere@orange.fr)   STAGIAIRES Paola Dicelli, Olivier Marlas   ONT COLLABORÉ À CE NUMÉRO Stéphane Beaujean, Ève Beauvallet, Hendy Bicaise, Adrien Dénouette, Julien Dupuy, Marie Fantozzi, Yann François, Grégory Ledergue, Stéphane Méjanès, Jérôme Momcilovic, Wilfried Paris, Michaël Patin, Laura Pertuy, Bernard Quiriny, Claire Tarrière, Éric Vernay, Anne-Lou Vicente, Etaïnn Zwer   PHOTOGRAPHES Vincent Desailly, Charles Mignot   PUBLICITÉ DIRECTRICE MK2 MÉDIA Emmanuelle Fortunato (emmanuelle.fortunato@mk2.com)   RESPONSABLE DE LA RÉGIE PUBLICITAIRE Stéphanie Laroque (stephanie.laroque@mk2.com)   CHEF DE PROJET CINÉMA ET MARQUES Caroline Desroches (caroline.desroches@mk2.com)   RESPONSABLE CULTURE, MÉDIAS ET MARQUES Estelle Savariaux (estelle.savariaux@mk2.com)   CHEF DE PROJET CULTURE, MÉDIAS ET PARTENARIATS Florent Ott (florent.ott@mk2.com)

Trois Couleurs est distribué dans le réseau le Crieur (contact@lecrieurparis.com)

© 2013 TROIS COULEURS issn 1633-2083 / dépôt légal quatrième trimestre 2006. Toute reproduction, même partielle, de textes, photos et illustrations publiés par MK2 Agency est interdite sans l’accord de l’auteur et de l’éditeur. Magazine gratuit. Ne pas jeter sur la voie publique.

Illustration de couverture © Yann Legendre pour Trois Couleurs

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é dito

La force de l’âge PAR JULIETTE REITZER

uel r appor t ent re Ped ro Almodóvar et Paul Verhoeven ? A priori, aucun. On connaît le premier pour ses mélos exubérants et colorés, de Femmes au bord de la crise de nerfs à Volver en passant par Talons aiguilles et Tout sur ma mère. Le second, pour son ironie grinçante et son approche toujours inventive et joueuse de la mise en scène : Turkish Délices, RoboCop, Starship Troopers, Basic Instinct… Pourtant, ce n’est pas un hasard si l’Espagnol et le Néerlandais, dont les nouveaux films sont en Compétition à Cannes et sortent ce mois-ci, occupent tous deux une place de choix dans ce numéro. Julieta et Elle ont plusieurs points communs.

D’abord, les deux films sont centrés sur une femme d’une cinquantaine d’années, fait assez rare pour être remarquable, et qui permet de rappeler combien les deux cinéastes ont toujours été fascinés par les personnages féminins complexes. Mais ce qui rassemble surtout les deux longs métrages, c’est leur manière de faire rimer sobriété et puissance narrative. À respectivement 66 et 77 ans, Almodóvar et Verhoeven déploient tranquillement une maîtrise absolue de leur art, se débarrassant des afféteries et des effets de manche pour atteindre une redoutable efficacité, et prenant un malin plaisir à emmener le spectateur là où il ne les attend pas. Julieta est un pur drame, tendu et sombre ; Elle, un film frondeur, d’une sidérante radicalité. Preuve éclatante qu’il n’y a pas d’âge pour se renouveler.

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e n bre f

Les actualités PAR JULIEN DUPUY, QUENTIN GROSSET, OLIVIER MARLAS, MICHAËL PATIN & TIMÉ ZOPPÉ

> l’info graphique

LES DISNEY ONT LA VOIX GRAVE Le site Polygraph, qui transforme en graphiques des données liées à la pop culture, s’est intéressé au temps de parole des personnages de Disney selon leur sexe. Résultat : les personnages masculins l’emportent dans vingt-deux des trente films analysés, et de loin. Voix discordante, le récent Vice-Versa est l’un des quatre films dont plus de 60 % des dialogues sont dits par des personnages féminins. T. Z. Part de dialogues masculins

Le Livre de la jungle (1968) de Wolgang Reitherman

Monstres & Cie (2002) de Pete Docter, David Silverman et Lee Unkrich

Toy Story (1996) de John Lasseter

Mulan La Reine des neiges (1998) de Tony Bancroft (2013) de Chris Buck et Barry Cook et Jennifer Lee

vice-versa (2015) de Pete Docter et Ronnie del Carmen

Source : http://polygraph.cool/

Apichatpong Weerasethakul Il est des réalisateurs dont on aimerait voir chaque plan exposé comme une toile de maître. Le Thaïlandais Apichatpong Weerasethakul est assurément l’un de ces grands formalistes. En 2009, le musée d’Art moderne de la ville de Paris consacrait déjà ses activités de plasticien dans l’exposition « Primitive », qui regroupait les travaux préparatoires du film Oncle Boonmee. Celui qui se souvient de ses vies antérieures, Palme d’or à Cannes l’année suivante. Aujourd’hui, c’est au tour de la galerie Torri de rendre hommage à cette dimension moins connue de son œuvre en présentant des photographies

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Apichatpong Weerasethakul, The Last Years of the River, 2016

récentes ou tirées de ses films, ainsi qu’une série de vidéos produites pour l’occasion. De quoi poser un regard neuf sur les thématiques qui lui sont chères, à commencer par la confrontation entre les rites sociaux et une nature toujours insoumise et mystérieuse. M. P. jusqu’au 28 mai à la galerie Torri

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©apichatpong weerasethakul – courtesy kick the machine et torri, paris

> EXPOSITION


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> LE CHIFFRE C’est le nombre de films réalisés en 2015 dont le financement est majoritairement français, soit un record depuis 1952, date du début de la collecte de ces données par le CNC. Q. G.

> DÉPÊCHES PAR Q. G.

> LA TECHNIQUE

© universal pictures

Blanc comme neige

Flocons de pomme de terre, cire, sel ou minuscules morceaux de papier : tels sont les ingrédients habituellement utilisés au cinéma pour créer l’illusion d’enneigement. Mais pour concevoir les inquiétants bonhommes de neige du film d’horreur Krampus, l’équipe néo-zélandaise de Weta Workshop (Avatar, la saga du Seigneur des anneaux) a innové en utilisant pourtant des produits d’un banal achevé. Ces personnages, sculptés dans de gros blocs de polystyrène peints, ont été recouverts d’un papier sulfurisé extrêmement fin, similaire à celui utilisé en cuisine, qui, une fois accolé aux sculptures, reproduit à merveille l’aspect brillant, légèrement translucide et lisse de la véritable neige. J. D. Krampus de Michael Dougherty Sortie le 4 mai

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CROWDFUNDING Fondé en 1934 et animé par une équipe de bénévoles, Les Fiches du cinéma, le plus ancien journal français dédié au septième art, lance une collecte pour créer un site Internet regroupant toutes ses archives. Pour les aider, rendez-vous sur kisskissbankbank.com

©marc ausset-lacroix / wireimage

documentaire

Avec Et la femme créa Hollywood, Julia et Clara Kuperberg livrent une contre-histoire du cinéma américain en revenant sur les figures féminines pionnières de Hollywood (la réalisatrice Alice Guy, la scénariste Frances Marion…). À voir le 20 mai sur OCS Géants.

> LA PHRASE

Gustave Kervern

« J’AI ESSAYÉ TWITTER. J’ARRÊTE. TROP CHIANT. J’AI L’IMPRESSION D’ÊTRE UN JAPONAIS EN TRAIN DE TOUT PHOTOGRAPHIER. AU REVOIR. » Le compte Twitter du réalisateur n’a pas duré plus de quatre mois. Il s’était pourtant exclamé, lors de ses débuts sur le réseau : « Tremblez Hanouna, Nikos et Delormeau ! J’arrive sur Twitter ! »

© dominique charriau / wireimage

DÉCÈS

L’actrice et réalisatrice Ronit Elkabetz s’est éteinte le 19 avril à 51 ans. Coauteure de Prendre femme (2005), des Sept Jours (2008) et du Procès de Viviane Amsalem (2014), elle était l’un des visages les plus emblématiques du renouveau du cinéma israélien.


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> RÉTROSPECTIVE

LIVRE

© ekko von schwichow

Straub et Huillet

Danièle Huillet et Jean-Marie Straub à Berlin, en 1990

Le Centre Pompidou met à l’honneur l’exigence de la démarche artistique de Jean-Marie Straub et de sa compagne Danièle Huillet, décédée en 2006. Tournés en Allemagne, en France ou en Italie, leurs films, à la narration souvent fragmentaire, mettent au centre l’histoire heurtée du xxe siècle, ses déchirures, ses utopies, souvent en s’inspirant d’œuvres littéraires : Heinrich Böll dans leur premier court métrage, Machorka-Muff (1963), ou leur premier long, Non réconciliés (1966) ; Bertolt Brecht dans Leçons d’histoire (1972), ou Antigone (1992)… Cinéastes marxistes, leur œuvre place la distanciation et l’épure (plans fixes, peu de mouvements de caméra…) au service de l’engagement politique. Souvent taxés de réalisateurs austères, Straub et Huillet ont toujours refusé d’être placés dans la case « artistes minoritaires emblèmes d’un cinéma d’avant-garde ». Ne répétaient-il pas, à longueur d’interviews : « On n’est pas des oiseaux rares. » Q. G. « Jean-Marie Straub et Danièle Huillet. Rétrospective intégrale », du 27 mai au 3 juillet au Centre Pompidou

> LIVRE

Sex and the City, Girls, The L Word… Iris Brey analyse l’évolution des représentations de la sexualité féminine dans les séries. Dans cet essai percutant, elle montre comment y ont surgi des personnages féminins à la psychologie fouillée, à l’aise avec leur sexualité, ce qui a permis d’élargir le spectre des archétypes auxquels les femmes avaient été cantonnées dans le cinéma américain puritain ou la pornographie. o. m.

Sex and the Series. Sexualités féminines, une révolution télévisuelle d’Iris Brey (Soap éditions)

Marker intime

« Maman, pourquoi il a un nom de stylo-feutre, Chris ? » Cette question de la petite Maroussia Vossen, fille adoptive de Chris Marker, résume bien à quel point le réalisateur de La Jetée et de Sans soleil était mystérieux, même pour ses proches. Dans son livre Chris Marker. Le livre impossible, Vossen, devenue danseuse et chorégraphe, se met en scène en 2012, transportant l’urne qui contient les cendres de Marker qui vient de décéder. Ressurgissent alors un tas de souvenirs épars qui esquissent le portrait intime d’un père à la fois présent et fuyant, qui s’inventait sans cesse des vies légendaires et se cachait derrière ses films (on découvre tout de même un tas de choses : par exemple, on ne le savait pas si coquet). Mais là où le récit fragmentaire de l’auteure se fait le plus émouvant, c’est lorsqu’elle aborde la manière dont son père a façonné son regard sur l’art, l’encourageant à suivre sa propre voie dans la danse. Q. G. Chris Marker. Le livre impossible de Maroussia Vossen (Le Tripode)

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EN TOURNAGE László Nemes (Le Fils de Saul) débutera le tournage de son deuxième long métrage, Sunset, au printemps 2017. Ce drame historique suivra une jeune femme dans la ville de Budapest, en 1910 • Comptant Tilda Swinton et Jake Gyllenhaal au casting, le nouveau film du Sud-Coréen Bong Joon-ho, Okja, raconte l’histoire d’une jeune fille qui tente d’empêcher une multinationale de kidnapper son meilleur ami, un animal énorme. Sortie prévue en 2017, sur Netflix et dans un nombre limité de salles. O. M.


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à su ivre

Raph

© d. r.

Incarnant le seul personnage aimable dans le déjanté Ma Loute de Bruno Dumont, Raph, ado transgenre de 17 ans au caractère pas farouche, instille un peu de grâce et de queer dans l’univers sombre du réalisateur. PAR QUENTIN GROSSET

Raph, quand on prononce ce prénom vite et fort, c’est comme un aboiement. C’est pour cela que j’ai choisi de le porter. Il y a aussi le fait que cela puisse être autant Raphaël que Raphaëlla… » Voix assurée, visage doux, cheveux rasés, une aile tatouée sur l’avantbras (« un symbole de force »), Raph, qui habite dans un village près de Béthune, dans le Pasde-Calais, n’aime rien tant qu’à brouiller les frontières du genre. « Je m’amuse de ça. Les gens peuvent me décrire comme ils veulent, je m’en fous. » C’est sur ce critère agenré que l’ado, qui fait du théâtre en amateur et s’apprête à passer son bac, a auditionné pour Ma Loute (lire la critique page 62). « Bruno Dumont, dont j’avais beaucoup aimé P’tit Quinquin, cherchait un profil androgyne, donc le rôle était pour moi ! Tantôt homme, tantôt femme, Billie séduit un peu tout le monde. Je suis un peu comme ça moi aussi. » Dans cette tragi-comédie givrée,

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« Les gens peuvent me décrire comme ils veulent, je m’en fous. » Billie ébauche une histoire d’amour avec Ma Loute, jeune pêcheur taciturne aux mœurs pas commodes. Raph apporte au personnage son air à la fois suave et frondeur. « C’est très étonnant parce que, pour le rôle, j’étais dans un état d’esprit trash, et, finalement, Billie dégage une certaine douceur. » Seul regret par rapport au tournage : la contrainte d’avoir dû enlever tous ses piercings. Espiègle, Raph ajoute : « Mais j’en ai gardé un, tout le monde le verra à l’écran. » Ma Loute de Bruno Dumont avec : Fabrice Luchini, Juliette Binoche… Distribution : Memento Films Durée : 2h02 Sortie le 11 mai

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Š shayne laverdiere / sons of manual

CANNES

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Juste la fin du monde Xavier Dolan s’est attelé à un projet qui lui tenait à cœur depuis plusieurs années, et il a bien fait. Particulièrement attendue à Cannes, son adaptation de Juste la fin du monde, pièce du dramaturge français Jean-Luc Lagarce, le propulse de nouveau en Compétition officielle, après y avoir décroché le Prix du jury pour le flamboyant Mommy en 2014. Gaspard Ulliel incarne un écrivain qui retourne dans sa maison d’enfance, à la campagne, pour annoncer sa mort prochaine à sa sœur (Léa Seydoux), son frère (Vincent Cassel), la femme de ce dernier (Marion Cotillard) et leur mère (Nathalie Baye). Mais la révélation est troublée par les tensions familiales… TIMÉ ZOPPÉ de Xavier Dolan avec Marion Cotillard, Gaspard Ulliel… Distribution : Diaphana Durée : 1h30 Sortie le 21 septembre

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ag e n da

Sorties du er 4 mai au 1 juin Montanha de João Salaviza avec David Mourato, Maria João Pinho… Distribution : Pyramide Durée : 1h31 Page 66

4 mai

La Résurrection du Christ de Kevin Reynolds avec Joseph Fiennes, Tom Felton… Distribution : Sony Pictures Durée : 1h42

Chaînes conjugales de Joseph L. Mankiewicz avec Ann Sothern, Kirk Douglas… Distribution : Splendor Films Durée : 1h43 Page 32

The Whole Gritty City de Richard Barber et Andre Lambertson Documentaire Distribution : RV Durée : 1h30 Page 68

Baden Baden de Rachel Lang avec Salomé Richard, Claude Gensac… Distribution : Jour2fête Durée : 1h34 Page 34

Dieu, ma mère et moi de Federico Veiroj avec Álvaro Ogalla, Marta Larralde… Distribution : Paname Durée : 1h20 Page 68

Ma Loute de Bruno Dumont avec Fabrice Luchini, Juliette Binoche… Distribution : Memento Films Durée : 2h02 Page 62

Mr. Holmes de Bill Condon avec Ian McKellen, Laura Linney… Distribution : ARP Sélection Durée : 1h44 Page 64

Dough de John Goldschmidt avec Jonathan Pryce, Malachi Kirby… Distribution : Margo Cinéma Durée : 1h34 Page 68

Mauvaise graine de Claudio Caligari avec Luca Marinelli, Alessandro Borghi… Distribution : Bellissima Films Durée : 1h40 Page 68

Un homme à la hauteur de Laurent Tirard avec Jean Dujardin, Virginie Efira… Distribution : Gaumont Durée : 1h38 Page 64

Red Amnesia de Wang Xiaoshuai avec Lü Zhong, Feng Yuanzheng… Distribution : Les Acacias Durée : 1h56 Page 70

L’Ange blessé d’Émir Bay azin avec Nurlybek Saktaganov, Madiyar Aripbay… Distribution : Capricci Films Durée : 1h52 Page 71

Criminal. Un espion dans la tête d’Ariel Vromen avec Kevin Costner, Ryan Reynolds… Distribution : Metropolitan FilmExport Durée : 1h54 Page 64

Braqueurs de Julien Leclercq avec Sami Bouajila, Guillaume Gouix… Distribution : SND Durée : 1h21 Page 70

Sisters de Jason Moore avec Amy Poehler, Tina Fey… Distribution : Universal Pictures Durée : 1h58 Page 71

Eddie the Eagle de Dexter Fletcher avec Taron Egerton, Hugh Jackman… Distribution : 20 th Century Fox Durée : 1h45 Page 64

Vendeur de Sylvain Desclous avec Gilbert Melki, Pio Marmaï… Distribution : Bac Films Durée : 1h29 Page 70

Hana et Alice mènent l’enquête de Shunji Iwai Animation Distribution : Eurozoom Durée : 1h40 Page 72

Krampus de Michael Dougherty avec Toni Collette, Adam Scott… Distribution : Universal Pictures Durée : 1h38 Page 64

Les Égarés de Francesco Maselli avec Jean-Pierre Mocky, Lucia Bosè… Distribution : Tamasa Durée : 1h42

Café Society de Woody Allen avec Kristen Stewart, Jesse Eisenberg… Distribution : Mars Films Durée : 1h36 Page 72

Les Amants de Caracas de Lorenzo Vigas avec Alfredo Castro, Luis Silva… Distribution : Happiness Durée : 1h33 Page 66

La Philo vagabonde de Yohan Laffort Documentaire Distribution : Les Films des Deux Rives Durée : 1h38

Tout, tout de suite de Richard Berry avec Richard Berry, Steve Achiepo… Distribution : Légende Durée : 1h51 Page 72

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ag e n da

Sorties du er 4 mai au 1 juin Court (En instance) de Chaitanya Tamhane avec Vira Sathidar, Vivek Gomber… Distribution : Survivance Durée : 1h56 Page 74

Le Voyage de Fanny de Lola Doillon avec Léonie Souchaud, Fantine Harduin… Distribution : Metropolitan FilmExport Durée : 1h34 Page 76

De douces paroles de Shemi Zarhin avec Rotem Zisman-Cohen, Roy Assaf… Distribution : Happiness Durée : 1h58 Page 80

Angry Birds. Le film de Clay Kaytis et Fergal Reilly Animation Distribution : Sony Pictures Durée : 1h39 Page 91

Boulevard de Dito Montiel avec Robin Williams, Roberto Aguire… Distribution : Zelig Films Durée : 1h28 Page 76

L’Origine de la violence d’Élie Chouraqui avec Richard Berry, Stanley Weber… Distribution : Paradis Films Durée : 1h50 Page 80

La Visita de Mauricio López Fernández avec Daniela Vega, Rosalinda Ramirez… Distribution : Outplay Durée : 1h22

X-Men. Apocalypse de Bryan Singer avec James McAvoy, Michael Fassbender… Distribution : 20 th Century Fox Durée : 2h23 Page 76

Fievel et le Nouveau Monde de Don Bluth Animation Distribution : Splendor Films Durée : 1h17 Page 90

André et les Martiens de Philippe Lespinasse Documentaire Distribution : Les Films des Deux Rives Durée : 1h06

Joyeuse fête des mères de Garry Marshall avec Jennifer Aniston, Julia Roberts… Distribution : UGC Durée : 1h58

12 mai Money Monster de Jodie Foster avec George Clooney, Julia Roberts… Distribution : Sony Pictures Durée : 1h35 Page 72

25 mai Elle de Paul Verhoeven avec Isabelle Huppert, Laurent Lafitte… Distribution : SBS Durée : 2h10 Page 27

15 mai The Nice Guys de Shane Black avec Ryan Gosling, Russell Crowe… Distribution : EuropaCorp Durée : 1h56 Page 76

18 mai Julieta de Pedro Almodóvar avec Emma Suárez, Adriana Ugarte… Distribution : Pathé Durée : 1h36 Page 46

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Warcraft. Le commencement de Duncan Jones avec Travis Fimmel, Toby Kebbell… Distribution : Universal Pictures Durée : N.C.

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John From de João Nicolau avec Júlia Palha, Filipe Vargas… Distribution : Shellac Durée : 1h35 Page 68

Le Lendemain de Magnus von Horn avec Ulrik Munther, Mats Blomgren… Distribution : Nour Films Durée : 1h41 Page 78

Men & Chicken d’Anders Thomas Jensen avec Mads Mikkelsen, David Dencik… Distribution : Urban Durée : 1h44 Page 76

Mr Gaga Sur les pas d’Ohad Naharin de Tomer Heymann Documentaire Distribution : Sophie Dulac Durée : 1h39 Page 78

Ultimo tango de German Kral Documentaire Distribution : Bodega Films Durée : 1h25 Page 78

Apprentice de Boo Junfeng avec Gerald Chew, Wan Hanafi Su… Distribution : Version Originale / Condor Durée : 1h36 Page 80

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ag e n da

Retour chez ma mère d’Éric Lavaine avec Alexandra Lamy, Josiane Balasko… Distribution : Pathé Durée : 1h37 Page 80

Ils sont partout d’Yvan Attal avec Yvan Attal, Charlotte Gainsbourg… Distribution : Wild Bunch Durée : 1h51 Page 82

L’Intérêt général et moi de Sophie Metrich et Julien Milanesi Documentaire Distribution : DHR Durée : 1h22

A War de Tobias Lindholm avec Pilou Asbæk, Tuva Novotny… Distribution : StudioCanal Durée : 2h Page 82

Alice de l’autre côté du miroir de James Bobin avec Mia Wasikowska, Johnny Depp… Distribution : Walt Disney Durée : N.C. Page 91

La Loi de la jungle d’Antonin Peretjatko avec Vincent Macaigne, Vimala Pons… Distribution : Haut et Court Durée : N.C.

Bella e perduta de Pietro Marcello avec Elio Germano, Claudio Casadio… Distribution : Shellac Durée : 1h27 Page 82

The Door de Johannes Roberts avec Sarah Wayne Callies, Jeremy Sisto… Distribution : 20 th Century Fox Durée : 1h36

Sin Otoño, Sin Primavera d’Iván Mora Manzano avec Paola Baldión, Enzo Macchiavello… Distribution : Hévadis Films Durée : 1h55

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histoires du

CINéMA

BADEN BADEN

Retour sur la genèse du film de Rachel Lang porté par Salomé Richard p. 34

PEDRO ALMODÓVAR

Rencontre avec le réalisateur de Julieta, en Compétition à Cannes p. 46

GUS VAN SANT

Focus sur les œuvres d’art réalisées par l’Américain en marge de son cinéma p. 56

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Paul Verhoeven

© vincent desailly

« L’ambiguïté, le fait de ne jamais rien affirmer, c’est ce que j’aime.»

Subversif, cruel et drôle, le cinéma de Paul Verhoeven n’a rien perdu de sa fougue. De retour en Compétition à Cannes, vingt-quatre ans après Basic Instinct, le réalisateur néerlandais de Turkish Délices, Starship Troopers ou Showgirls signe son premier film français, Elle, fascinant thriller SM porté par Isabelle Huppert. Victime d’un viol, Michèle, femme mystérieuse et autoritaire hantée par un lourd passé, débute un jeu dangereux avec son agresseur. Rencontre avec le cinéaste, attentif et malicieux.  PROPOS RECUEILLIS PAR JULIETTE REITZER

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h istoi re s du ci n é ma

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ne des grandes réussites de vos films hollywoodiens, de Robo­ Cop à Starship Troopers, c’est que vous posez sur l’Amérique le regard distancié d’un étranger. Qu’en est-il de ce premier film tourné en France ? Je n’ai pas l’impression de poser un regard très critique sur la France… Disons que, d’un point de vue culturel, ça a été bien plus difficile pour moi de m’habituer aux États-Unis qu’à la France. J’ai vécu un an à Paris quand j’avais 17 ans, donc, quand j’ai commencé à travailler sur ce film, j’en connaissais bien plus sur la France que je n’en savais sur l’Amérique au moment de RoboCop. Je pense que l’ironie, ou disons la distance par rapport à la culture américaine qu’il y a dans mes films hollywoodiens, était aussi une manière pour moi de contourner les figures obligées des films de science-­f iction, d’essayer d’élever le genre, qui est généralement assez ennuyeux et vide d’un point de vue philosophique. Je n’avais pas du tout ce sentiment pour Elle. Le livre « Oh… » de Philippe Djian, dont le film est adapté, me semblait très complet. Bien sûr, j’ai toujours tendance à ajouter un peu de légèreté et d’humour. Mais l’idée générale était de faire une adaptation plutôt fidèle du roman.   Le film revisite quand même le genre très français du drame bourgeois. Je ne l’ai pas envisagé de cette façon. J’étais intéressé par la trame de thriller du livre – qui a violé Michèle ? est-ce quelqu’un qu’elle connaît ? Il y a un certain mystère, et aussi du suspense, de la tension, quand elle reçoit des menaces anonymes ou qu’elle trouve du sperme sur son couvre-lit… Mais, au-delà de tout ça, ce qui m’intéressait le plus, c’étaient les relations familiales, professionnelles et amicales de Michèle, qui permettaient de la raconter de façon très réaliste. On peut dire que c’est un milieu bourgeois, oui… Mais tous ces gens sont quand même assez extrêmes dans leurs paroles, leurs actes, leurs réactions… C’est ce qui fait d’eux de bons personnages de film.   Puisqu’on parle d’ironie, le personnage de Rebecca, la voisine bigote de Michèle, jouée par Virginie Efira, semble vous amuser particulièrement. En effet ! On a beaucoup retravaillé ce personnage avec le scénariste, David Birke. Dans le livre, elle est catholique, mais elle est très en retrait. Avec

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Virginie Efira, l’idée était de prendre sa dévotion très au sérieux, ce qui la rend presque drôle. Ce qu’on a ajouté aussi, par rapport au livre, c’est qu’à la fin du film vous réalisez que Rebecca en sait bien plus sur son mari que ce qu’elle laissait croire. Disons que c’est une légère attaque envers le christianisme… On pourrait peut-être comparer ça aux révélations sur l’Église catholique et les prêtres pédophiles – c’est bien sûr très différent, mais il y a dans les deux cas une hypocrisie, une facilité à fermer les yeux, à planquer ce qui ne doit pas être su et ce dont on ne doit pas parler. Je ne sais pas si vous avez lu mon livre sur Jésus [Jésus de Nazareth (Aux forges de Vulcain), ndlr], mais il est aussi assez critique, il propose d’autres manières de considérer Jésus que celle proposée par le christianisme.   Où en est d’ailleurs votre projet d’adapter ce livre sur Jésus au cinéma ? Je cherche encore une solution… J’ai essayé plusieurs fois de travailler avec des auteurs pour développer un scénario, mais je n’ai pas encore trouvé la bonne forme. J’en ai parlé longuement cette semaine avec mon producteur, Saïd Ben Saïd [qui a produit Elle, ndlr]. Je n’ai pas envie d’abandonner, mais on ne sait pas encore quelle direction on souhaite prendre pour ce film. J’ai beaucoup de respect pour L’Évangile selon saint Matthieu de Pier Paolo Pasolini, mais il suit fidèlement les Écritures, même s’il en fait une interprétation marxiste-­ léniniste. Or, pour moi, 70 % de ce qui est écrit dans l’Évangile n’est pas exact. Disons que je veux faire un film sur ces 70 %… Évidemment, ce n’est pas facile.   Vous parliez des différences entre ce qu’on montre et ce qu’on est vraiment. C’est une thématique récurrente dans votre cinéma : essayer d’approcher ce qui est caché. L’ambiguïté, le fait de ne jamais rien affirmer, c’est ce que j’aime. Philosophiquement, je pense qu’on ne sait jamais vraiment rien. Il y a chez chacun des aspects qu’on ignore. Michèle, par exemple, n’est pas un personnage linéaire, on ne peut pas la cerner facilement. On ne sait pas ce qui la pousse à se lancer dans une relation sadomasochiste avec son violeur. Mais on l’accepte, sans doute en grande partie parce que c’est Isabelle Huppert qui joue le rôle, mais aussi parce qu’on sent que ça a quelque chose à voir avec ce qu’il s’est passé quand l’héroïne était petite. Pourtant, le film n’affirme rien,

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Laurent Lafitte et Isabelle Huppert

« J’ai souvent constaté, pour ne pas dire toujours, que les femmes sont plus fortes et meilleures que les hommes. » il se contente de montrer des choses, et c’est au public de les relier entre elles, ou pas. En tant que réalisateur, j’essaie de ne pas imposer mon point de vue, c’est plus intéressant artistiquement de laisser le spectateur choisir. Mais ça tient aussi à l’écriture de Philippe Djian, qui procède par allers-­ retours dans le temps, avec des blocs narratifs qui semblent d’abord distincts les uns des autres et finissent par s’imbriquer. Est-ce dans une même volonté de mettre au jour ce qui est caché que vous aimez mettre vos personnages littéralement à nu ? Le sexe est très présent dans vos films… C’est une analyse possible. Il y a de la nudité dans beaucoup de mes films, c’est vrai. C’est en grande partie parce que j’adore le sexe, pour commencer – il y a certaines choses que vous ne pouvez exprimer et voir chez l’autre qu’à travers le sexe. Et quand les gens couchent ensemble – pas dans les films américains, mais dans la vie en général –, ils sont nus. Dans mon film Turkish Délices, en 1973, il y a une vraie légèreté dans la manière dont le sexe est abordé, les deux héros en ont une approche très joueuse. Ce n’est pas qu’ils s’aiment

– peut-être que c’est le cas, mais ce n’est pas le sujet. Le sujet, c’est qu’ils s’éclatent au lit. J’ai toujours pensé qu’il n’est pas nécessaire d’aimer une personne pour coucher avec elle. On peut aimer sans sexe et on peut coucher sans amour. Mais, dans Elle, la nudité est très limitée.   Le film est peuplé de femmes déterminées et indépendantes : Michèle, mais aussi sa mère, sa belle-fille, sa meilleure amie, la nouvelle copine de son ex… C’est le cas de tous vos films, de Basic Instinct à Showgirls ou à Starship Troopers. Vous êtes conscient que c’est plutôt rare au cinéma ? Oui, mais ce n’est pas réfléchi comme ça. Disons que dans la vie j’ai souvent constaté, pour ne pas dire toujours, que les femmes sont plus fortes et meilleures que les hommes. Ma femme, par exemple, est bien plus réfléchie et ouverte d’esprit que moi. Je pense qu’au début de ma carrière, dans mes films néerlandais, je m’intéressais davantage aux personnages masculins. J’avais peut-être besoin de me projeter dans un alter ego, par exemple Rutger Hauer dans Turkish Délices – un peu comme Federico Fellini avec Marcello

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Mastroiani. Ensuite, arrivé aux États-Unis, si on avance chronologiquement, RoboCop est un film très masculin, il n’y a presque que des mecs dans cette histoire. Même constat pour Total Recall avec Arnold Schwarzenegger. Le changement est arrivé avec Sharon Stone dans Basic Instinct. Mais, franchement, c’était un accident. Le personnage principal, c’était Michael Douglas, il n’y avait aucun doute là-dessus. Il était déjà choisi pour le rôle quand le producteur m’a proposé le film. J’ai en revanche imposé Sharon Stone contre tout le monde. Vraiment, personne n’en voulait, elle était considérée comme une actrice de seconde zone. Michael ne voulait absolument pas travailler avec elle. J’ai dû insister pendant des mois pour qu’il accepte de faire un essai, et finalement, après l’essai, il a accepté qu’elle ait le rôle. Ce qui s’est passé ensuite, c’est que tout le monde avait les yeux braqués sur Sharon, et pas sur lui. À Cannes, où le film était présenté en ouverture, j’ai vu Sharon devenir une star en 24 heures. Je n’avais jamais vu ça, c’était incroyable.   Comment avez-vous choisi de travailler avec Isabelle Huppert ? C’est plutôt elle qui a accepté de travailler avec moi ! Elle était déjà intéressée par ce projet avant

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« À Cannes, où Basic Instinct était présenté, j’ai vu Sharon devenir une star en 24 heures. » que je n’en fasse partie. Je l’ai ensuite rencontrée au Festival de Berlin pour en discuter. À cette époque, on était encore persuadés que ce serait un film américain, on travaillait avec le scénariste à adapter le livre au contexte d’une ville américaine, Boston ou Chicago. On a travaillé pendant trois ou quatre mois dans cette direction. Puis on a compris que faire ce film aux États-Unis ne serait pas possible, financièrement et artistiquement. Le matériau dramatique n’était pas, disons, assez positif… il était jugé trop immoral. Finalement, s’il y a eu intervention divine dans la fabrication de ce film, c’est bien là : dans la nécessité de le rapatrier en France, son pays d’origine. Mais je ne vous cache pas que ça a d’abord été la panique, surtout quand Saïd Ben Saïd m’a dit qu’il faudrait tourner en français.

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On peine à croire que vous ayez des difficultés à financer vos films aux États-Unis après les succès que vous y avez obtenus. Hollywood m’envoie beaucoup de scénarios, mais d’un genre que je n’aime plus, principalement de la science-fiction. Après presque dix ans à travailler à Hollywood sur des projets de ce type, plus ou moins caricaturaux, j’en ai eu marre. Même Basic Instinct, c’est une suite de situations franchement peu crédibles… Cela dit, je n’ai pas vraiment quitté Hollywood, puisque j’y vis toujours, et si on me proposait un projet vraiment intéressant, je le ferais. Mais pas une énième suite. Même les suites de mes propres films, j’ai refusé de les faire. Et j’en ai vraiment, vraiment, fini avec les effets spéciaux. Je veux du vrai jeu, de vrais décors, de vrais acteurs. Maintenant, je préfère ce genre de projet [il désigne une épaisse biographie de Jean Moulin posée sur la table basse devant lui, ndlr]. Vous préparez un film sur Jean Moulin ? Oui, je travaille sur la Résistance. Je fais beaucoup de recherches sur l’année 1943, que les gens appelaient « l’année horrible » [en français, ndlr]. De janvier à juillet, c’est une période courte et très dense, et extrêmement controversée encore aujourd’hui : manœuvres politiques, trahisons… C’est passionnant !   Dans une interview aux Cahiers du cinéma, vous racontez avoir utilisé dans Elle un concerto pour piano de Sergueï Rachmaninov qu’on entend plusieurs fois dans Brève rencontre de David Lean. Il s’agit de la scène du dîner de famille… Oui. Je suis un grand fan de David Lean. Aujour­ d’hui, je suis plus impressionné par Lawrence d’Arabie ou Le Docteur Jivago que par Brève rencontre, que je trouve un peu démodé… Surtout parce que pendant tout le film on se demande s’ils vont coucher ensemble ou pas, et que, finalement, ça n’arrive jamais. Mais c’est quelque chose que Lean a corrigé dans Le Docteur Jivago. S’il y a un film qui a su décrire comment un homme marié à une femme merveilleuse peut quand même tomber amoureux d’une autre, c’est bien celui-là. Il exprime ça tellement bien, c’est si beau… À la base, cette scène était prévue sans musique. Finalement il m’a semblé qu’il fallait contrebalancer la froideur de Michèle, la dureté de sa réaction face à sa mère, et toute l’atmosphère grinçante de ces gens réunis, avec cette jolie mélodie. (Il fredonne.)   Dans Elle, plusieurs scènes montrent Michèle dans l’agitation d’un groupe, par exemple dans l’open space de son entreprise de jeux vidéo. Dans Showgirls, vous filmiez de même la frénésie des coulisses du spectacle. Votre mise en scène aime le mouvement ? Oui, j’aime beaucoup le mouvement. Le cinéma,

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c’est le mouvement ! François Truffaut l’a répété, je crois. Si vous regardez Les Quatre Cents Coups ou Jules et Jim, la caméra bouge sans arrêt. Ce film est encore tellement moderne aujourd’hui… Il a bien mieux vieilli qu’À bout de souffle, par exemple. C’est vrai que c’est particulièrement mouvant dans Showgirls, la caméra suit tout, mais c’est copié sur Fellini, hein. « C’est felliniesque » [en français, ndlr]. Saïd Ben Saïd compare Elle à Belle de jour de Luis Buñuel, avec cette femme qui s’ennuie… Mais, pour moi, le film est très lié à La Règle du jeu de Jean Renoir, que j’aime beaucoup. On y voit l’une des premières tentatives de faire tourner la caméra sur elle-même pour suivre les personnages dans leurs déplacements. Mais, au-delà du style, ce film est à la fois sérieux et drôle, et c’est ce à quoi j’aspirais. En tout cas, ce sont deux films français !  Elle de Paul Verhoeven avec Isabelle Huppert, Laurent Lafitte… Distribution : SBS Durée : 2h10 Sortie le 25 mai

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h istoi re s du ci n é ma – scè n e cu lte

La réplique :

« Je préfère ne pas répondre. »

© d. r.

Chaînes conjugales

Deborah, Rita et Lora Mae attendent leur amie Addie pour partir en excursion lorsqu’elles reçoivent une lettre de cette dernière. « Je me suis enfuie avec le mari de l’une d’entre vous. » Chacune plonge alors dans ses souvenirs, en quête de signes annonciateurs. Dans ce classique de 1949, Joseph L. Mankiewicz prétexte l’étude de mœurs pour mieux dénoncer le tournant culturel de son époque. PAR MICHAËL PATIN

C

haînes conjugales est construit autour de trois flash-back au cours desquels les protagonistes se remémorent un instant clé de leur vie de couple. La partie centrale se déroule chez Rita (Ann Sothern) et George Phipps (Kirk Douglas). Ce dernier est professeur, et Rita, qui aimerait qu’il gagne mieux sa vie, invite à dîner la directrice de la station de radio pour laquelle elle travaille afin de les mettre en relation. Comme toujours chez Joseph L. Mankiewicz, la mise en scène est au service de la narration, passant d’un personnage à l’autre au rythme des dialogues et des déplacements. La caméra suit d’abord Rita qui, soucieuse de faire impression, convainc sa cuisinière de s’habiller en domestique. Puis la patronne entre en scène et devient le centre de gravité. Gonflée de suffisance, elle oblige ses hôtes à écouter des confessions radiophoniques à l’eau de rose, détruisant au passage un précieux disque de Brahms. Jusqu’alors en retrait, car perçu au travers

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du regard de sa femme comme un intellectuel sans ambition, George s’impose contre toute attente comme le héros de cette séquence, ouvrant un espace singulier dans un film par ailleurs dédié à la critique des mœurs. « Je préfère ne pas répondre », prévient-il, quand on lui demande ce qu’il a pensé de l’émission, avant d’exploser et de livrer, plein cadre, une tirade contre les médias si cinglante qu’elle fut amputée par certaines chaînes américaines. C’est le moment où Mankiewicz abandonne sa distanciation ironique, liée au regard féminin qu’il épouse, pour livrer une diatribe personnelle sur le déclin de la culture occidentale. Un instant de dissonance virile qui signe l’ambition complexe de cette œuvre à part. Chaînes conjugales de Joseph L. Mankiewicz avec Ann Sothern, Kirk Douglas… Distribution : Splendor Films Durée : 1h43 Ressortie le 4 mai

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RACHEL LANG ET SALOMÉ RICHARD

© charles mignot

double dose d’héroïne

Comme dans la saga d’Antoine Doinel de Truffaut, on a ce plaisir rare de voir grandir un personnage à l’écran. 34

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décryptag e

Dans Baden Baden, Rachel Lang suit l’évolution d’Ana, une jeune femme qui tente d’émerger de l’adolescence avec fièvre et une belle force de caractère. Interprété par la captivante Salomé Richard, véritable révélation du film, ce personnage féminin particulièrement attachant mûrit depuis de longues années puisqu’Ana, telle une lointaine cousine de l’Antoine Doinel de Truffaut, était déjà l’héroïne des deux premiers courts métrages de la cinéaste.

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PAR TIMÉ ZOPPÉ

à ne pas subir, donc à gagner en joie », indique la réalisatrice. Cet ambitieux programme et son incarnation dans des actions imprévisibles découlent sans doute de l’approche qu’a Rachel Lang du septième art. « Pour moi, le cinéma englobe des problématiques de philo et la liberté du théâtre. » PROCHES APPARENTS

Si le personnage est si complexe et si dense, c’est aussi parce que Rachel Lang et Salomé Richard le façonnent ensemble depuis plusieurs années. Avant Baden Baden, il y a eu deux courts métrages, Pour toi je ferai bataille (2010) et Les navets blancs empêchent de dormir (2011). Le premier montrait Ana s’engageant dans l’armée après une rupture avec Boris, le deuxième commençait alors qu’ils avaient repris leur relation houleuse. D’un film à l’autre, dans une mécanique analogue à celle d’une série télé, le spectateur retrouve avec plaisir l’héroïne, comme une amie proche qui lui donnerait de ses nouvelles, et redécouvre à chaque fois son entourage, à commencer par son amoureux égoïste, jamais interprété par le même acteur. Comme dans la saga d’Antoine Doinel de Truffaut (qui filmait Jean-Pierre Léaud sur vingt ans, des Quatre Cents Coups en 1959 à L’Amour en fuite en 1979), on a ce plaisir rare de voir grandir un personnage à l’écran, même si c’est ici sur une période plus courte. Mais le portrait se fait moins

© chevaldeuxtrois tarantula

ne jeune femme aux cheveux courts conduit une voiture avec application. La caméra reste braquée sur son visage, concentré. À mesure que progresse le plan, on sent la tension qui monte. Arrivée à bon port, la jeune femme se prend une soufflante par un membre de l’équipe du film pour lequel elle travaille comme régisseuse : elle vient de déposer une actrice sur le plateau avec une heure de retard… Dès les premières minutes de Baden Baden, on est irrésistiblement charmé par Ana (Salomé Richard), héroïne malhabile mais pleine de bonne volonté qui tâtonne dans ses envies professionnelles, retombe cycliquement dans les bras de son ex (Olivier Chantreau) et de son meilleur ami (Swann Arlaud) et tente comme elle peut d’aider sa grand-mère (Claude Gensac), de plus en plus fragile, dans son quotidien. Au cinéma, rares sont les personnages qui fascinent autant et suscitent une telle empathie chez le spectateur. Jamais là où on l’attend, Ana est scrutée par la caméra dans toutes les situations, des plus écrasantes, comme quand elle subit les caprices de son grand amour, Boris, aux plus glorieuses, quand elle chante à tue-tête en roulant seule et à toute blinde dans la voiture du tournage qu’elle refuse de rendre. « En suivant Ana, on apprend à se prendre des claques, à vivre des passions et à devenir actif,

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© chevaldeuxtrois tarantula

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romancé dans le triptyque : à la tournure fantaisiste, parfois ironique, que donne Truffaut aux frasques d’Antoine Doinel, Rachel Lang préfère une approche intime, liée sans doute aux similitudes entre elle et son héroïne. Quand on découvre la cinéaste, en février dernier sur Skype, alors qu’elle est au Festival de Berlin pour présenter Baden Baden, on est frappé par sa ressemblance physique avec son personnage, qu’elle semble avoir modelé à son image – cheveux bruns coupés très court, regard difficile à déchiffrer, diction sèche… Née en 1984 à Strasbourg, formée dans une école de cinéma à Bruxelles, Rachel Lang s’est, comme Ana dans Pour toi je ferai bataille, engagée dans l’armée très jeune, et y est d’ailleurs toujours réserviste. Une autre expérience personnelle a fourni le point de départ de Baden Baden. « Ma grand-mère est vraiment restée coincée toute une nuit dans sa baignoire… C’est un vrai piège à vieux, les baignoires ! » Elle préfère néanmoins nuancer : « En fait, je pars de situations vues ou vécues, mais pas forcément par moi. Ce n’est pas une adaptation de ma vie. » secondE peau

La fascination que peut ressentir le spectateur devant ce triptyque est aussi liée au fait de voir grandir une actrice en même temps que son personnage. Âgée aujourd’hui de 25 ans, la Belge Salomé Richard, dont Baden Baden est le premier long métrage, avance prudemment. « Faire ces trois films avec Rachel a surtout changé mon rapport au jeu. Je pense qu’il est moins éclaté, moins bordélique. » Sur l’écran Skype, au côté de la réalisatrice, on découvre une jeune femme aux cheveux longs et au sourire franc, sûre d’elle et volubile, loin de la maladresse et du caractère un peu lunaire de son personnage. Lors du casting de Pour toi je ferai bataille, il y a sept ans, la cinéaste a aussi été

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« Ma grand-mère est vraiment restée coincée toute une nuit dans sa baignoire… » Rachel Lang

frappée par ce contraste. « Je me suis dit : “Cette nana est géniale, mais elle ne correspond pas du tout au rôle.” Comme Salomé est très à l’aise dans la vie, je croyais qu’elle ne pourrait jamais jouer la gêne. En fait, ça lui a permis d’ouvrir le personnage. » Dans le triptyque, l’actrice tire ainsi parti de son assurance et de son magnétisme naturels (particulièrement dans les scènes où elle rencontre des inconnus) pour alléger son personnage des tourments intérieurs dans lesquels il se mure parfois. Rachel Lang et Salomé Richard ne comptent pas donner de suite aux aventures d’Ana (en tout cas, pas dans l’immédiat). On se consolera en guettant la sortie de leurs futurs projets. La Strasbourgeoise envisage de retrouver l’univers militaire (« La fin de Baden Baden est une passerelle vers mon prochain long métrage, Mon légionnaire. »). Quant à la Bruxelloise, elle met actuellement la dernière main à son deuxième court métrage – après un premier très réussi, Septembre, sur le délitement d’un couple –, qui creuse la question : « Comment se détacher de la dynamique familiale et trouver la sienne ? » Là encore, Ana et ses questionnements de jeune adulte ne semblent jamais très loin.  Baden Baden de Rachel Lang avec Salomé Richard, Claude Gensac… Distribution : Jour2fête Durée : 1h34 Sortie le 4 mai

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© gerard malanga courtesy galerie caroline smulders paris

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Le Velvet Underground et Nico avec Andy Warhol, à Hollywood en 1966

Le Velvet Underground & le cinéma Une exposition et un livre célèbrent l’histoire, aussi courte que décisive, du Velvet Underground. Dans cette histoire, le cinéma occupe une place marginale en apparence, mais peut-être essentielle en vérité. PAR JÉRÔME MOMCILOVIC

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je n’aurai plus jamais à voir le jour. Le quatrième et dernier, Loaded (1970), commence par cette question : « Who loves the sun ? » L’œuvre (courte, fulgurante) du Velvet Underground est peut-être d’abord le récit de cette relation contrariée avec la lumière, toujours trop blanche, toujours trop crue, si bien qu’il leur fallut d’emblée, sur les premières scènes que leur ouvrait Andy Warhol, s’armer de lunettes noires. Se protéger de la lumière blanche, qui brûle : comme tous les vampires. COMME UNE FABLE

Toujours ce choc violent de la lumière, dans la pénombre : le Velvet Underground est né sous le signe du cinéma. On ne trouvera nulle trace du groupe, pourtant, dans les histoires officielles des films. Ce rendez-vous-là fut manqué au milieu de l’année 1966, dans la foulée de l’enregistrement du premier album. Michelangelo Antonioni caresse l’idée de les faire venir à Londres afin de les filmer pour Blow Up. Et puis, non : le voyage est trop cher, les Yardbirds feront l’affaire. Idée saugrenue, de toute façon : on imagine mal Lou Reed, John Cale, Nico, Sterling Morrison et Moe Tucker dans le bain pop du Swinging London. Pas de salle dédiée au cinéma, donc, dans la riche exposition que consacre au groupe la Philharmonie de

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Il leur fallut d’emblée s’armer de lunettes noires, se protéger de la lumière blanche, comme tous les vampires.

out commence par une lumière blanche. Blême, plutôt : un petit matin qui ne réveille rien et prolonge au contraire, cruel, une nuit sans repos, pleine encore de « toutes les rues que tu as traversées » et qui échoue là, le dimanche, sur une aube précoce envahie par les notes d’une berceuse ironique. « Sunday Morning » est, en 1967, le premier morceau du premier album du Velvet Underground. Le deuxième album, qui va élaguer au rasoir ces restes mensongers de douceur, s’appellera White Light, White Heat (1968). Lumière blanche, chaleur blanche, d’une messe noire en plein jour, chantée par un arc électrique. Le troisième, qui porte le nom du groupe, The Velvet Underground (1969), se referme sur un morceau qui dit : si tu veux bien fermer la porte,

Paris. Mais des images, des morceaux de films, oui, tous revenus de cet incubateur underground où le Velvet fit ses gammes lugubres et visionnaires. Avant même qu’Andy Warhol ne devienne leur pygmalion, toute une faune gravite autour d’eux qui repousse les limites de la poésie, de la musique, comme du cinéma (notamment Tony Conrad, ou Piero Heliczer, qui tourne avec eux un petit film en 8 mm nommé Venus in Furs). Le rapport à la fois consubstantiel et secret du Velvet Underground au cinéma, un livre, sorti dans la foulée de l’exposition et titré sobrement du nom du groupe, l’interroge au fil d’un chapitre consacré au premier album. Avec une intuition magnifique, Philippe Azoury et Joseph Ghosn y étudient la composition de l’album comme celle d’un film, séquence par séquence. « Il est séquencé comment, le premier Velvet ? Comme une fable. Avant tout comme

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© adam ritchie

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Le Velvet Underground filmé par CBS News pendant le tournage du film de Piero Heliczer Venus in Furs en 1965

Les morceaux du Velvet Underground sont faits des deux matières avec quoi le cinéma est fait : de la lumière et du temps. une fable. » De cette fable urbaine, désespérément urbaine, on a loué souvent l’acuité à la fois documentaire et poétique : la galerie d’éclopés et de junkies râpés par le bitume de la Bowery ou de Harlem, leurs vies approximatives rendues par les textes de Lou Reed. Mais s’en tenir aux textes en mettant de côté la musique, c’est oublier la mise en scène. C’est oublier la façon dont la musique fait entrer le temps dans les mots : temps anxieux et répétitif de « I’m Waiting for the Man », dépensé sur place dans l’attente du dealer ; temps élastique, infernal, des montées et des descentes d’« Heroin » ; temps sans bords, hors du temps, de « Sister Ray ». Les morceaux du Velvet Underground sont faits des deux matières avec quoi le cinéma est fait : de la lumière et du temps. LA PEAU DU CINÉMA

Peut-être Warhol l’avait-il compris intuitivement, lui qui, au moment d’inviter le Velvet Underground à rejoindre la Factory en 1966, ne s’intéresse plus qu’aux films. D’ailleurs la musique l’intéresse peu, qu’il laisse à la discrétion du groupe. C’est comme un film qu’il les met en scène, et c’est en nabab underground qu’il impose une cover-girl, Christa Päffgen, dite Nico, au premier plan de sa superproduction faubourienne. Autour du Velvet Underground, il imagine une série de performances

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totales, mélange d’images, de musique et de danse appelé « Exploding Plastic Inevitable », une manière de cabaret renvoyant aux temps qui virent naître le cinématographe dans un espace incertain entre la science et la sorcellerie. Un film ahurissant de Ronald Nameth (Andy Warhol’s Exploding Plastic Inevitable with the Velvet Underground) devait archiver, en treize minutes d’images et de musique mixées dans le même jus d’hallucination archaïque, l’étrange pulsation de ces performances. Et si John Cale et Lou Reed y portaient des lunettes noires (pas Nico, qui est vêtue de blanc, qui est la lumière blanche incarnée), c’est que Warhol avait décidé de projeter ses films sur eux, sur leurs peaux pâles et leurs blousons noirs interférant devant les écrans. Il avait décidé, ainsi que le résument Azoury et Ghosn, de « se servir des silhouettes noires du groupe comme d’une surface sur laquelle écrire ». Savait-il que les précurseurs de la photographie avaient imprimé leurs premières images sur du cuir blanc, et qu’il remontait ainsi beaucoup plus loin que Lumière en faisant du Velvet Underground la peau même du cinéma ? « New York Extravaganza. The Velvet Underground » jusqu’au 21 août à la Philarmonie de Paris The Velvet Underground de Philippe Azoury et Joseph Ghosn (Actes Sud)

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HollywoodSUR-Aveyron Il n’est pas allé au cinéma depuis 1966. Pourtant, l’Aveyronnais Guy Brunet est un fou du septième art. Depuis qu’il est à la retraite, il tourne des films chez lui, avec des figurines en carton à l’effigie de ses vedettes préférées, pour retrouver la magie de l’âge d’or hollywoodien qu’il a tant aimé dans son enfance. Rencontre avec ce cinéaste atypique, alors qu’une exposition lui est consacrée au Lieu unique, à Nantes.

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PAR QUENTIN GROSSET

u bord de la nationale à Viviez, commune ouvrière d’environ mille cinq cents habitants dans l’Aveyron, la façade d’un petit immeuble tranche franchement avec le paysage à la fois vert et bétonné. Chatoyante, peinte de couleurs pétaradantes, elle représente des motifs phares du cinéma hollywoodien : stars, cow-boys, logo CinemaScope… « C’est un peu comme un boulanger ou un épicier qui ferait sa propagande ;

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c’est pour mettre mes films en valeur ! » affirme Guy Brunet, propriétaire des lieux à l’allure à la fois louche et croquignolette. Visage rubicond, physionomie rondouillarde, cheveux hirsutes tirés en arrière, costume seventies suranné, on croirait ce septuagénaire à l’accent du Sud tout droit sorti d’un épisode de Groland. Dans cette ancienne bou­ cherie qu’il a retapée et transformée, Brunet tourne des films d’un genre bien particulier. Tous les rôles y sont joués par des figurines de stars qu’il fabrique avec du carton récupéré et peint à l’acrylique – plus

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© mario del curto

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portr ait

de huit cents s’entassent dans son atelier. Derrière sa caméra numérique, le sympathique retraité fait toutes les voix de ces vedettes en papier, dans un petit studio qu’il a appelé Paravision – « C’est la contraction de deux mots : paradis et vision. »  

drôles de castings

Humphrey Bogart, Rita Hayworth, Deborah Kerr et Gregory Peck sont morts et enterrés ? Peu importe, Guy Brunet leur donne une seconde vie. D’abord en peignant ses propres affiches de films tels que Les Dix Commandements de Cecil B. DeMille, Gilda

Vue de l’exposition consacrée à Guy Brunet à Nantes

© martin argyroglo pour le lieu unique

PARADIS PERDU

Son atelier a bien cette dimension d’enclave utopique, hors du temps, qui lui permet de se rêver en réalisateur d’épopées, de péplums, de comédies musicales, des genres qu’il affectionne depuis l’enfance. « Je suis né dans cette culture-là. Après avoir été projectionnistes ambulants, mes parents ont été exploitants de salles, ce qui m’a donné le goût du cinéma de Cecil B. DeMille, King Vidor, Julien Duvivier, Jean Grémillon… Je conservais les fascicules, les photos ou affiches de films que recevait mon père. Depuis l’âge de 7 ans, je veux faire des films. » Enfant et adolescent, Brunet dessine ses héros sur ses cahiers d’écoliers, puis, dès 16 ans, il rédige ses premiers scénarios (« J’en ai écrit environ trois cent cinquante depuis »). Mais ses parents s’opposent à ce qu’il embrasse une carrière artistique. « Pour eux, le cinéma, c’était un métier de saltimbanque. » Jusqu’à sa retraite en 2001, Guy Brunet exerce douze professions différentes (ouvrier dans les mines de zinc, peintre décorateur pour des publicités, animateur de bals populaires…) – « Je préfère ne pas en parler. C’était surtout pour gagner mon pain. » Tout au long de sa vie professionnelle, il n’a que sa passion en tête. En 1981, il va jusqu’à écrire à Jack Lang, alors ministre de la Culture, pour lui prodiguer des conseils. « Je peux vous dire que le véritable inventeur de la fête du cinéma, c’est moi ! Jack Lang a lu mon idée et a détourné ma création à sa manière. Moi, j’aurais voulu qu’elle soit datée au 22 décembre. C’est le jour où, en 1895, les frères Lumière ont organisé la toute première projection cinématographique au Grand Café. » S’il a toujours eu l’ambition de devenir réalisateur, Brunet a en revanche déserté les salles obscures depuis 1966, date à laquelle il s’est rendu pour la dernière fois au cinéma pour voir Guerre et Paix (1956) de King Vidor. Il explique : « Dès les années 1960, la Nouvelle Vague est arrivée, et le cinéma a perdu le style que j’aimais. Les films ont commencé à parler de problèmes d’actualité : la drogue, le chômage… Pour moi, regarder des films permet d’échapper à la réalité quotidienne. » Désormais, il essaie, avec ses menus moyens, de recréer ce cinéma perdu en rêvant les films que ses idoles n’ont pas pu faire.  

« Vous voulez que je vous montre comment je fais Fernandel ? » de Charles Vidor… Puis, une fois à la retraite, en élaborant des décors peints et des reliefs en carton pour mettre en scène ses productions personnelles, travaillant la nuit pour ne pas être dérangé par le bruit de la route. Le studio Paravision est pour Brunet un refuge, un sanctuaire. L’endroit évoque le grenier de Jacquot de Nantes (1991) d’Agnès Varda, dans lequel la cinéaste imaginait l’enfance de Jacques Demy s’initiant au cinéma avec des pantins de papiers et sa caméra Pathé-­ Baby. Il y a bien quelque chose de cette poésie naïve et enfantine dans l’esthétique bigarrée de ce vieux briscard fantasque : certains relient son œuvre à l’art brut ou à l’art modeste ; on songe plutôt au film Le Paradis (2014) d’Alain Cavalier, dans lequel l’odyssée d’Ulysse est racontée avec des jouets et des courges, ou à Michel Gondry et à son cinéma bricolé. D’ailleurs, Brunet pourrait réclamer à Gondry la paternité du concept des fameux films suédés, remakes de grands classiques avec les moyens du bord. C’est la démarche de Brunet lorsque, par exemple, il refait La Chevauchée fantastique et imagine un générique où il serait tout à la fois le producteur et le scénariste de John Ford.

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« Dans Les Cathares, j’ai fait jouer à Claire Chazal une nonne. » Mais il ne copie pas, il réinvente. Il n’imite pas les grands acteurs ou actrices, il les interprète. « Vous voulez que je vous montre comment je fais Fernandel ? » Dans ses scénarios, il s’autorise l’impossible. Comme d’offrir des rôles majeurs à sa figurine de Claire Chazal. « Dans Les Cathares, je lui ai fait jouer une nonne ; dans mon documentaire La Naissance des voix des ondes et de l’image, elle interviewe les personnalités qui ont fait la grandeur de la télévision. Si vous la croisez à Paris, vous pouvez lui dire que je l’admire. » Pour préparer ses documentaires, Brunet s’informe le plus possible. « Je me vois comme un professeur. Donc, en ce moment, je travaille beaucoup sur mon prochain film, qui parlera des studios de la Victorine à Nice. C’est là que Grace Kelly, qui venait tourner La Main au collet (1955) d’Alfred Hitchcock, a rencontré le prince Rainier. Dans mon scénario, cette histoire est racontée par leur fille, Caroline de Monaco. » Comme tous les auteurs

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underground, Guy Brunet cultive le secret : peu de copies de ses œuvres circulent. Quand il en a terminé une, il la grave sur un CD et la glisse à l’intérieur d’une pochette qu’il décore et réserve surtout à ses amis. « Vous allez dire que je suis compliqué, mais, mes films, on ne peut pas les voir. J’ai peur qu’ils soient piratés. Entre le scénario, la peinture des décors et l’habillement des vedettes, je passe quand même une année à la préparation de chacun d’entre eux. Je les montre surtout à l’occasion d’expositions consacrées à mon travail. Mais, si vous voulez venir en regarder, vous êtes le bienvenu en Aveyron ! » Ironie du sort : même dans son Hollywood de poche, l’autarcique Guy Brunet, à la manière des patrons des plus grandes firmes, doit lui aussi prendre des dispositions radicales pour contrer le piratage. « Guy Brunet réalisateur. Le studio Paravision », jusqu’au 29 mai au Lieu unique (Nantes)

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ENTRETIEN

ALMODÓVAR Soufflant les bougies de son vingtième long métrage, présenté en Compétition à Cannes, Pedro Almodóvar entre dans l’âge de raison. Excepté la parenthèse loufoque des Amants passagers en 2013, son cinéma s’assombrit et s’assagit à vue d’œil depuis le désenchanté La Mauvaise Éducation (2004) et passe ici un nouveau cap. Déchargé des afféteries kitsch et de l’esprit provoc qui ont fait la renommée du cinéaste de la Movida, Julieta est son premier drame pur, un film sobre et sombre, tant dans sa mise en scène que dans son sujet, tragique, soit l’errance d’une mère ravagée par la disparition de sa fille. Rencontre avec un grand sage. PROPOS RECUEILLIS PAR RAPHAËLLE SIMON

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« Voy a contarte todo. » Immense conteur, Pedro Almodóvar sait nous embarquer comme personne dans la mécanique impeccablement huilée de sa narration épistolaire. Au pupitre, Julieta (Emma Suárez), une mère qui a perdu tout contact avec sa fille, Antía, qui s’est volatilisée sans crier gare des années plus tôt, et qui décide de « tout lui raconter », soit le destin tragique de sa triste vie. Il y a bien longtemps, avant de refaire sa vie à Madrid, Julieta (alors campée par Adriana Ugarte) rencontrait dans un train le père d’Antía, Xoan (Daniel Grao), un marin originaire de Galice, et le suivait sur ses terres tempétueuses, dans sa grande maison, tenue par une gouvernante de mauvais augure (Rossy de Palma, intrigante dans ce rôle à contre-emploi et sur le fil). Sans une once d’humour ou d’exubérance, mais avec une maîtrise totale, Almodóvar livre un drame sec en forme de tragédie grecque, avec son héroïne accablée par la culpabilité, la fatalité, et la douleur insurmontable d’une mère abandonnée.

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ous pensiez initialement tourner ce film inspiré du recueil de nouvelles Fugitives d’Alice Munro aux États-Unis et en anglais, ce qui aurait été une grande première. Quand j’ai eu l’idée d’adapter ces nouvelles, il y a plusieurs années, je me suis dit que cette histoire d’une jeune fille qui coupe les ponts avec sa mère ne pourrait jamais se passer en Espagne. La culture familiale espagnole est très différente de la nord-américaine. Là-bas, les jeunes quittent très tôt leurs parents pour aller à l’université et deviennent vite indépendants, ils vivent leur vie loin de leur famille. En Espagne, c’est impensable : les enfants peuvent quitter le foyer, mais ils ne coupent jamais le cordon avec leurs parents ni même avec leurs grands-parents. Du coup, j’ai commencé par aller en repérages au Canada, sur

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les lieux où se passent les histoires d’Alice Munro, mais il faisait si froid que je ne me voyais pas vivre cinq mois là-bas. J’ai alors envisagé de tourner à New York. Mais, au final, et ce n’est pas la première fois que ça m’arrive, j’ai eu peur de ne pas maîtriser assez bien la langue et la culture pour faire un film. Deux ou trois ans plus tard, j’ai envisagé une autre solution : adapter cette histoire à la géographie et à la culture espagnole, en prenant des distances par rapport au livre. Ce travail de transposition m’a passionné. Depuis une quinzaine d’années, vous faites de plus en plus voyager vos personnages : Tout sur ma mère (1999) se joue entre Madrid et les quartiers trans de Barcelone, Volver (2006) entre Madrid et un petit village de la Mancha, Étreintes brisées (2009) entre Madrid et Lanzarote, Julieta entre Madrid, la Galice,

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Adriana Ugarte

l’Andalousie et les Pyrénées… Vous avez des envies d’ailleurs ? Julieta est mon film aux frontières les plus vastes, parce que, dans les nouvelles d’Alice Munro, la distance physique entre les personnages compte beaucoup. L’Espagne n’est pas aussi vaste que le Canada, mais j’ai fait au maximum : j’ai installé les parents de Julieta en Andalousie, à l’opposé de la Galice où elle emménage avec son mari et sa fille. Ça justifie le fait qu’elle les voie peu : aller de Galice à Séville, en 1985, ça prenait deux jours entiers. Et il fallait aussi marquer la distance entre la ville où vit Julieta après la mort de son mari, Madrid, et l’endroit où sa fille se réfugie avant de disparaître, dans les Pyrénées. Ces voyages sont donc d’abord commandés par le récit. Par exemple, dans Tout sur ma mère, l’héroïne vit à Madrid et elle va à Barcelone retrouver son ancien amant trans pour lui annoncer la mort de leur fils. À Barcelone, la population et la

prostitution travesties et transsexuelles sont traditionnellement bien plus importantes qu’à Madrid, à cause de la présence de la mer, du port, entre autres choses. D’ailleurs, pour le film, je m’étais inspiré de personnages réels de là-bas. Où qu’ils aillent, vos personnages vont et viennent toujours depuis Madrid, l’épicentre de votre cinéma. Je vis depuis très longtemps à Madrid, et la majorité de mes histoires s’y déroulent. Mais je fais partie de ces personnes aujourd’hui madrilènes qui viennent d’un petit village, dans la Mancha pour ma part. Madrid représente l’endroit où on peut s’accomplir, c’est la grande métropole, la ville de tous les possibles, même si l’intégration peut être très dure. Ce trajet, réel et symbolique, entre un village natal et la capitale, c’est une façon de parler de mes origines, comme dans Volver ou dans

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« Ma Julieta aurait été très différente il y a dix ou vingt ans. »


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La Fleur de mon secret (1995), des films dans lesquels les racines sont très présentes. Pourquoi avoir choisi deux comédiennes pour jouer Julieta, Adriana Ugarte pour le personnage de 25 à 40 ans, et Emma Suárez à partir de 40 ans ? Je n’aime pas les effets de vieillissement des acteurs, donc dès le début je savais qu’il y aurait deux actrices, parce que la temporalité est très longue. Mais l’important, c’est plus le comment que le pourquoi – il faut savoir faire passer son idée. Buñuel a décidé qu’il y aurait deux actrices pour l’héroïne de Cet étrange objet du désir sans donner de raison, mais on comprend que l’une incarne la passion et l’autre la froideur. Ma décision était moins radicale, mais le défi était quand même de taille : il fallait donner l’impression que ces femmes se ressemblent alors que les deux comédiennes ne se ressemblent pas du tout. J’ai utilisé des leviers classiques pour ça, comme la narration par flashback ; mais je me suis lancé un autre défi : montrer le changement d’actrices directement, sans ellipse. J’ai eu l’idée de la serviette dès le scénario, cette serviette dont se sert Antía pour essuyer la tête de sa mère, qui commence à sécher une actrice et finit par sécher l’autre. J’aime beaucoup cette idée, parce qu’elle permet de raconter ce transfert de personnage sans trucage ou rhétorique. Cette scène a

une dimension religieuse qui me paraît très juste pour transmettre l’idée du temps qui passe. Depuis petit, je suis fasciné par l’image biblique du voile de Véronique, sur lequel s’est imprimé le visage du Christ après qu’il se soit essuyé le visage avec. Pourquoi ne pas avoir choisi ces deux comédiennes parmi votre panthéon de muses, qui est pourtant assez vaste aujourd’hui – Penélope Cruz, Cecilia Roth, Carmen Maura, Victoria Abril, Marisa Paredes… Déjà parce que je ne voyais pas Julieta dans mon panthéon, et puis c’était stimulant de travailler avec des nouvelles actrices sur ce film au registre inhabituel. Donc on a fait des castings. Emma Suárez m’a convaincu instantanément pour jouer Julieta mûre, et on a dû faire plus d’essais pour trouver Julieta jeune, jusqu’à choisir Adriana.  Julieta est votre film le plus sec et austère, le moins loufoque et transgressif. Finie, la rigolade ? L’histoire passe avant tout, c’est elle qui dicte mes décisions de mise en scène. J’ai tout de suite eu l’intuition qu’il fallait approcher ce film sur la douleur de la façon la plus austère et sobre possible. J’avais aussi envie d’essayer quelque chose de nouveau, surtout que c’était mon vingtième film, c’était l’occasion ! Donc j’ai tenté mon premier vrai drame, un

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« J’ai dû me faire violence pour ne pas manifester la partie baroque de ma personnalité. »

Adriana Ugarte et Rossy de Palma

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Emma Suárez

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© el deseo. photo de nico bustos et manolo pavón.

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Daniel Grao et Adriana Ugarte

drame sec, sévère, et sans humour. J’ai dû me faire violence pour ne pas manifester la partie baroque de ma personnalité ; d’ailleurs, dans les premiers essais, il y avait des éléments comiques, mais je suis resté très attentif à m’en détacher. Il y a une forte dimension tragique et mythologique, avec cette histoire de filiation vénéneuse, cette figure de mère maudite qui transmet le poids de la culpabilité à sa fille comme une maladie. Vous avez signé votre première tragédie grecque ?  Le poids de la fatalité est très fort, tout est annoncé dans la scène du train. De même, quand Julieta parle de l’Odyssée et d’Ulysse comme le prototype du héros marin, elle plante le décor de sa propre destinée : juste après, elle rejoint Xoan dans son village de pêcheurs, et la mer se révélera incontrôlable dans leur propre histoire.

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Comment avez-vous travaillé la scène du train, et son univers très hitchcockien ? Je n’avais jamais vraiment tourné de scène de train, à part un plan, dans Tout sur ma mère, quand Cecilia Roth s’enfuit avec son bébé. Le train, c’est quasiment un genre en soi pour moi, et j’ai toujours rêvé de tourner dans un vrai train. On a obtenu une autorisation pour tourner dans un train de 1985. J’étais très excité, mais en réalité ça a été un cauchemar : personne ne pouvait entrer dans le compartiment avec les acteurs en plus de la caméra, il fallait que je dirige à distance. Et puis ça sentait très fort dans ces vieux wagons bourrés d’acariens, tout le monde toussait tout le temps, c’était l’enfer. Et c’était d’autant plus stressant que c’était la première semaine de tournage ! En ce qui concerne la mise en scène, Alfred Hitchcock a fait des scènes de train incroyables, comme dans Une femme disparaît, L’Inconnu du Nord-Express ou La Mort aux

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« Ça sentait très fort dans ces vieux wagons bourrés d’acariens, tout le monde toussait tout le temps, c’était l’enfer. »

trousses, et il m’a beaucoup inspiré pour la coloration et certaines ambiances du film, mais pas tellement pour cette scène, parce que je voulais aller vers quelque chose de plus irréel. Les composantes essentielles du film se jouent dans le train : Julieta y rencontre l’homme de sa vie, elle y conçoit la vie et y a en même temps un contact direct avec la mort, en y rencontrant un homme qui va se suicider quelques instants plus tard. Tout le train est essentiel, je voulais lui donner une place à part, un côté fabuleux.   Vous faites d’ailleurs une incursion onirique, avec cette séquence très poétique durant laquelle Julieta et Xoan aperçoivent par la vitre un cerf dans la neige, comme une apparition. C’est une grande première dans votre cinéma. À la base, dans la nouvelle d’Alice Munro, il s’agissait d’un loup au pelage argenté. Cette image

m’avait fasciné. Mais en Espagne il n’y a pas de loup, et pendant la préparation du film je suis tombé sur une très belle photo de deux cerfs dans un paysage neigeux, donc on est parti là-dessus. Cette apparition est chargée de symbole : ce cerf dans la neige en quête d’une femelle représente et préfigure la rencontre sexuelle entre les deux personnages. C’est vrai que je n’ai pas l’habitude d’être dans le registre de l’irréel. Julieta a représenté beaucoup de nouveautés pour moi. En dehors de la parenthèse récréative des Amants passagers (2013), votre cinéma et votre vision du monde semblent s’assombrir depuis le désespéré La Mauvaise Éducation (2004). En effet, mes films se sont assombris, et les histoires qui m’intéressent sont de plus en plus sombres. Je pense que c’est lié à l’âge et au temps qui passe, ça reflète sans doute mon état d’esprit d’aujourd’hui, la vie que je mène, ma vision du monde. Les Amants passagers, c’était une exception, un clin d’œil lancé aux spectateurs, et à moimême sans doute, au style de mes premiers films dans les années 1980, pour montrer que ça fait toujours partie de moi.   Même sombres, vos films restent pourtant toujours très colorés, à l’image du plan sur le tissu rouge profond qui ouvre Julieta. J’ai découvert le cinéma avec les films en Technicolor aux couleurs très saturées, et depuis je fais une fixation sur les couleurs brillantes. Et puis Julieta est un drame si dur et tragique qu’il lui fallait beaucoup de lumière pour contrebalancer cette noirceur : par exemple, la scène extrêmement dure de la rencontre entre Julieta et la dame qui recueille Antía pour sa retraite spirituelle a lieu dans la nature exubérante et lumineuse des Pyrénées espagnoles.   Vous donnez aussi dans vos films beaucoup de place aux objets, que vous filmez en premier plan, en gros plan, ou en plongée, comme ici les gâteaux d’anniversaire, la statuette de L’Homme assis… Vous êtes fétichiste ? Je ne dirais pas que je suis fétichiste, mais je donne aux objets de mes films une valeur dramatique et symbolique très forte, je fais en sorte que les objets aident à comprendre les personnages et les

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© el deseo. photo de manolo pavón

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© el deseo. photo de manolo pavón

© el deseo. photo de manolo pavón

Michelle Jenner et Emma Suárez

Emma Suárez

Adriana Ugarte

situations. Pour reprendre l’exemple de la statuette de L’Homme assis, elle passe des mains d’Ava à celles de Julieta, tout comme Xoan, l’homme qu’elles ont partagé. La position de cet homme symbolise aussi la solidité des marins galiciens, qui doivent garder les pieds sur terre contre vents et marées. La couleur des murs n’est pas choisie au hasard non plus : chacune renvoie à un état d’âme du personnage. Au-delà du côté symbolique, je suis très attaché aussi à l’équilibre visuel et à l’harmonie des décors. Je travaille comme un peintre pour préparer mes cadres avant le tournage, je demande beaucoup d’essais de couleurs pour les fonds, pour voir comment ils réagissent avec les meubles, les objets, les personnages en situation. Julieta signe votre retour à l’univers exclusivement féminin, dix ans après Volver, et c’est surtout votre premier film noir féminin. Vous nous aviez confié, en 2009, lors de notre entretien autour d’Étreintes brisées, que vos films noirs vous venaient avec des personnages masculins, et que les femmes vous inspiraient plus de vitalité et d’humour, parce que vous les voyiez d’un œil extérieur. Vous avez

donc passé un cap ? Julieta serait votre premier alter ego féminin ? Dans un certain sens, oui. La solitude de Julieta est probablement le reflet de ma propre solitude. Et ce personnage marque un tournant dans ma filmographie : la maternité est un thème qui me fascine depuis toujours, mais Julieta est très différente de mes autres mères. Dans Volver, Tout sur ma mère, La Fleur de mon secret ou Talons aiguilles (1992), il y a toujours beaucoup de solitude, mais avec beaucoup d’humour autour, et toutes ces mères sont entourées. Alors que cette mère est passive, elle attend, enfermée toute seule dans sa souffrance, le retour de sa fille. Si j’avais mis en scène Julieta dans les années 1980 ou 1990, je lui aurais fait rencontrer quelqu’un qui aurait changé le cours des choses, plutôt que de la faire déambuler seule dans les rues de Madrid. Ma Julieta aurait été très différente il y a dix ou vingt ans, ce qui montre à quel point j’ai moi-même changé. 

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Julieta de Pedro Almodóvar avec Emma Suárez, Adriana Ugarte… Distribution : Pathé Durée : 1h36 Sortie le 18 mai

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GUS VAN SANT Plasticien PAR TIMÉ ZOPPÉ

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n 1964, dans un collège de Darien, Con­ necticut, un professeur fait fabriquer à ses élèves, parmi lesquels le jeune Gus Van Sant, des mobiles avec du carton et du fil de fer, à la manière d’Alexander Calder.

Cette approche, originale et stimulante, n’est pas la seule raison qui a poussé le futur réalisateur d’Elephant (2003) et de Paranoid Park (2007) à s’investir corps et âme dans le cours. « Deux de mes amis étaient meilleurs que moi, avoue-t-il. Je crois que ce qui me plaisait le plus, c’était d’essayer de les dépasser. » À la même époque, un autre professeur lui fait découvrir le cinéma : des réalisateurs avant-gardistes comme Robert Breer ou Norman McLaren, qui peignent et grattent directement la pellicule, ou encore un film comme Citizen Kane d’Orson Welles, qu’il regarde en boucle. Enivré par ces découvertes, il commence à expérimenter à son tour. « Je me suis lancé dans le cinéma en faisant des petits films en 8 mm, à la manière des peintres de la région de New York qui faisaient des films expérimentaux, comme une extension de leurs toiles. » En 1971, il intègre la Rhode Island School of Design pour continuer d’étudier la peinture et le cinéma. De manière beaucoup plus instinctive, il s’empare d’un autre médium, la photographie. « J’avais simplement envie de prendre les gens en photo, alors, en 1977, j’ai acheté un Polaroid de bonne qualité. Je n’en ai pas fait

grand-chose jusqu’à mon projet Mala Noche [son premier long métrage, montré pour la première fois en 1986 à Berlin, mais sorti en France vingt ans plus tard, ndlr], quand j’ai pris des clichés des acteurs pendant le casting. » Cela a donné le coup d’envoi à une vaste série au Polaroid, s’étalant de 1983 à 1999, de portraits de gens connus (comme Keanu Reeves, Ben Affleck ou Drew Barrymore, encore tout jeunes) ou pas. C’est ce travail qui ouvre l’exposition ramassée et percutante qui se tient actuellement à la Cinémathèque et qui montre les œuvres d’art (jusqu’ici inédites en France) que Gus Van Sant a réalisées en marge de son cinéma. Paré de sa réserve et sa tranquillité naturelles, le réalisateur a accepté d’en commenter une sélection que nous avons mise en parallèle avec des photogrammes de ses films, pour mettre à jour des liens, conscients ou non, entre les deux.  « Gus Van Sant. Icônes », jusqu’au 13 juillet à La Cinémathèque française Gus Van Sant. Icônes (La Cinémathèque française avec Actes Sud)

Disponible

Mala Noche (1986) © Sawtooth Film Company

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portfolio

Gus Van Sant, Cut-Ups (Clown Josh), 2010 © Gus Van Sant

En 2010, la galerie PDX de Portland, qui préparait une exposition de mes Polaroid, m’a demandé d’autres travaux qui pouvaient s’y relier, alors j’ai créé ces collages à partir de mes anciens portraits. Le noir et blanc n’était pas vraiment un choix – il n’existait pas de pellicule couleur pour le modèle de Polaroid que je possédais. J’ai utilisé le noir et blanc pour Mala Noche, car je craignais de ne pas savoir gérer la couleur, mais aussi parce que je trouvais que ça donnait un fort cachet visuel au film, sans beaucoup de travail. Mais, au final, je n’ai pas réussi à vendre le film à l’époque, notamment à cause du noir et blanc. »

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h istoi re s du ci n é ma

Gus Van Sant, Untitled, 1984 (huile sur toile) © Gus Van Sant

Au milieu des années 1980, j’ai commencé à travailler sur une série de peintures, dont certaines étaient destinées à décorer un hôtel alors en construction. J’aime beaucoup Vincent Van Gogh, mais je pense que, pour cette toile, j’ai surtout été influencé par l’artiste californien Wayne Thiebaud et par Ed Ruscha. Déjà, au lycée, dans mes peintures, je jouais avec des images comme la corde, la guitare ou la maison. Celle-ci est devenue une grange qui s’écrase sur la route dans My Own Private Idaho. Je voulais que le personnage de River Phoenix voie aussi les autres objets du tableau qui flottent dans le ciel, mais je n’ai pas eu assez de budget et de temps pour faire ça. »

River Phoenix dans My Own Private Idaho (1991) © Warner Bros Inc.

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portfolio

J’ai dû faire ce dessin pour l’équipe de tournage d’Elephant, mais ce n’était pas censé représenter un éléphant, c’est un hasard. Le film avait un scénario, mais très peu développé, seulement une douzaine de pages qui donnaient des pistes. C’était plus une sorte d’esquisse. Pour Gerry, il y avait aussi des idées à la base, que j’avais cette fois élaborées avec les acteurs Casey Affleck et Matt Damon, mais pas de script. J’aime l’improvisation, mais je n’ai jamais travaillé complètement à froid, à partir de rien, comme le faisait Andy Warhol. J’ai toujours une petite idée, à l’avance, de ce que les personnages devraient faire. »

John Robinson dans Elephant (2003) © HBO

Gus Van Sant, Schéma décrivant les différents déplacements des personnages d’Elephant, 2003, et empruntant la silhouette d’un éléphant (marqueur indélébile sur papier) © Gus Van Sant

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h istoi re s du ci n ĂŠ ma

Gus Van Sant, Untitled (Blond Boy), 2011 (aquarelle sur papier) Š Gus Van Sant Courtesy of the artist and Gagosian Gallery

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portfolio

Alicia Miles et John Robinson dans Elephant (2003) © HBO

J’ai fait beaucoup de photos de cette série d’aquarelles à partir de deux modèles, Luke Worrall, que l’on voit sur cette peinture, et Ash Stymest. Je les ai utilisés comme des sujets à part entière, je ne crois pas que je pensais à Elephant ou que je revisitais le thème de l’adolescence. Je l’ai vraiment envisagé comme quelque chose de neuf. Actuellement, je fais surtout de la photo. J’en ai fait plein sur le tournage de mon dernier film, Nos Souvenirs [sorti le 27 avril, ndlr], surtout pour préparer les angles de caméra. Je ne suis pas un photographe très directif, je fais plutôt le genre d’images qu’on voit sur Snapchat, ce n’est pas très sérieux… »

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l edus4 maiFI L MS au 1 juin er

CANNES

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Ma Loute

En 1910, une série de disparitions agite le village du Nord où les Van Peteghem, une famille de bourgeois, sont en villégiature. Le taiseux Ma Loute, pêcheur duquel s’est amourachée leur benjamine, est-il lié à l’affaire ? Dans cette tragi-comédie vénéneuse, en Compétition à Cannes, Bruno Dumont puise dans le cinéma des premiers temps pour s’amuser de l’étrangeté des mœurs du début du xxe siècle.

L

PAR QUENTIN GROSSET

’idée de Ma Loute, deuxième incursion de Bruno Dumont dans la comédie après la série P’tit Quinquin (2014), est née alors qu’il regardait de vieilles cartes postales datant du début du xxe siècle de la baie de la Slack, dans le Pas-de-Calais. Ces photographies sont, selon le réalisateur, la matière première, l’ancrage historique et réaliste du film. « Elles m’ont inspiré certains décors ou situations : le parc à huîtres, les épaves, le char à voile, les passeurs qui chargent les bourgeois sur leur barque pour leur faire traverser le petit fleuve de la Slack… » Est-ce un hasard si, après Camille Claudel 1915 (2013), Bruno Dumont situe à nouveau son histoire dans les années  1910 ? « C’est surtout que la distance temporelle avec le monde contemporain me permet de fuir le naturalisme », nous assure le cinéaste. Pourtant,

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Ma Loute accumule les références à des œuvres du début du xxe siècle : les policiers Machin et Malfoy, qui mènent l’enquête, évoquent le comique burlesque de Laurel et Hardy ; les bourgeois Van Peteghem (incarnés par Fabrice Luchini, Valeria Bruni Tedeschi et Juliette Binoche), avec leur expression théâtrale et outrancière, semblent tout droit sortis d’une comédie de mœurs de Georges Feydeau… La collusion de ces différents registres de comique, a priori désuets, fait poindre une inquiétante étrangeté qui les revitalise et leur redonne une certaine modernité.   FILM MONSTRE

Le nouveau film de Bruno Dumont renoue aussi avec l’expressivité visuelle du cinéma muet – il n’y a que lui pour mettre ainsi le déroulement de son histoire sur pause afin de mieux contempler un visage

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HANA ET ALICE MÈNENT L’ENQUÊTE

Ce film d’animation distille autant d’émotion que de mystère. p. 72

COURT (EN INSTANCE)

Le cinéaste Indien Chaitanya Tamhane signe un film de procès fort et précis. p. 74

et saisir toute son aura. On sait que l’auteur de La Vie de Jésus est amateur des films de Jean Epstein qui, comme lui, filmait des comédiens non professionnels dans leur environnement. « C’est un grand poète de cinéma qui sait donner à la nature une dimension à la fois puissante et poétique », précise-t-il. À la manière du réalisateur de Finis terrae (1929), qui montrait la mer bretonne comme une présence menaçante, Bruno Dumont donne une ampleur mystique et une grande noirceur aux paysages de la Côte d’Opale, comme s’il proposait une version troublée et tordue de ces photo­g raphies anciennes desquelles il est parti. D’abord parce que l’étalonnage bleuté de l’image donne l’impression que les couleurs ont été délavées par le temps (« On a ajouté une teinte ancienne qui rappelle les autochromes des frères Lumière »), mais surtout parce que tous les personnages de Ma Loute portent en eux une certaine monstruosité. Si le film a beaucoup de traits communs avec P’tit Quinquin (l’enquête farfelue, le duo de flics branques, l’histoire d’amour filmée comme une parenthèse gracieuse dans le chaos ambiant), la différence avec la série tient à ce que Bruno Dumont ne sauve aucun de ses héros : les Van Peteghem sont boiteux, hystériques ou consanguins, et le mode de vie des Brufort, la famille de

APPRENTICE

Dans une prison de Singapour, un rite d’initiation triplement dérangeant. p. 80

Dans cette comédie malade, derrière le rire se cache toujours le malaise. Ma Loute, confine à la sauvagerie. « P’tit Quinquin avait été pensé pour la télévision, où l’on ne peut pas tout s’autoriser. Il y a des temps qu’on ne peut pas prendre, des plans qu’on ne peut pas faire… Au cinéma, je peux donner plus d’ampleur au récit, mais aussi pencher vers le drame. Je voulais que le film soit à la fois drôle et glaçant. » Dans cette comédie malade, derrière le rire se cache toujours le malaise. Les gags sont retardés, désamorcés, ne cherchent en rien l’efficacité. C’est ainsi que semble avancer la barque brinquebalante de Ma Loute, sur laquelle le spectateur se plaît à dériver sans jamais savoir ce qui l’attend de l’autre côté de la rive brumeuse. de Bruno Dumont avec Fabrice Luchini, Juliette Binoche… Distribution : Memento Films Durée : 2h02 Sortie le 13 mai

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le s fi lm s

> KRAMPUS

Mr Holmes PAR HENDY BICAISE

Après Robert Downey Jr. (Iron Man) et Benedict Cumberbatch (Doctor Strange), c’est au tour de Ian McKellen (Magnéto dans X-Men) d’i ncar ner Sherlock Holmes. Loin d’être un super-­ héros, il est ici décrit au crépuscule de sa vie, avec ses faiblesses et ses doutes ; au point qu’il décide de passer le flambeau à un enquêteur

en herbe. Avec une sensibilité égale, Bill Condon navigue entre présent et passé, de la relation qu’entretient le détective avec son jeune héritier à l’affaire irrésolue qu’ils rouvrent ensemble.

Quand un jeune garçon décide de ne plus croire en Noël parce que sa famille se déchire pendant les festivités, il déclenche la colère de Krampus, sorte de pendant diabolique du Père Noël… Michael Dougherty signe un film d’horreur tantôt naïf, tantôt cruel. de Michael Dougherty (1h38) Distribution : Universal Pictures Sortie le 4 mai

de Bill Condon avec Ian McKellen, Laura Linney… Distribution : ARP Sélection Durée : 1h44 Sortie le 4 mai

> EDDIE THE EAGLE

Bien décidé à quitter le foyer familial pour participer aux jeux Olympiques, un jeune Anglais doté d’une volonté inversement proportionnelle à son talent croise la route d’un ancien sauteur à ski, confronte ses rêves à la glace, s’entraîne (beaucoup) et s’améliore (un peu). de Dexter Fletcher (1h45) Distribution : 20th Century Fox Sortie le 4 mai

Un homme à la hauteur PAR OLIVIER MARLAS

Alexandre (Jean Dujardin) est drôle, cultivé, reconnu en tant qu’architecte et à l’aise financièrement ; Diane (Virginie Efira), avocate récemment divorcée, cherche toujours l’homme idéal. Tous deux sont réunis par un heureux hasard : la perte d’un téléphone. Problème : il manque 40 cm à Alexandre pour que le regard des autres n’entrave

pas leur relation. Dans cette comédie rythmée où répliques mordantes et humour de situation autour du nanisme bousculent certains stéréotypes, le spectateur n’est jamais laissé en bord de sketch. de Laurent Tirard avec Jean Dujardin, Virginie Efira… Distribution : Gaumont Durée : 1h38 Sortie le 4 mai

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> CRIMINAL. UN ESPION DANS LA TÊTE

Dans ce film d’espionnage au parfum de science-fiction, Kevin Costner est, malgré lui, recruté par la C.I.A. pour sauver le monde d’un dangereux cyberterroriste. Cet antihéros malmené ressort de ces bains de sang purifié de sa noirceur. d’Ariel Vromen (1h54) Distribution : Metropolitan FilmExport Sortie le 4 mai


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Les Amants de Caracas PAR ADRIEN DÉNOUETTE

Armando, la cinquantaine, trompe l’ennui en invitant régulièrement des jeunes garçons dans son appartement de Caracas. Jusqu’au jour où Elder, petite frappe à peine majeure dont il tombe amoureux, prend racine dans son quotidien solitaire. Couronné du Lion d’or à la dernière Mostra de Venise, Les Amants de Caracas rappelle un autre film : Eastern Boys (2014) de Robin Campillo, dans lequel un homme d’âge mûr séduisait puis prenait sous son aile un jeune sans-papiers originaire des pays de l’Est. Le film s’achevait sur l’adoption miraculeuse du garçon, avec en prime l’élimination de tout ce qui le rattachait à son passé de délinquant. Mais à Caracas, où la misère ronge tous les murs de la ville, c’est plutôt Armando, orthodontiste au train

de vie confortable, qui choque un peu. Façon pour Lorenzo Vigas de montrer, au détour d’un bal populaire où la politesse du quinquagénaire détonne, qu’au Venezuela ce n’est pas la langue qui fait obstacle à l’apprivoisement, comme dans Eastern Boys, ni tant la différence d’âge, mais le gouffre social séparant deux hommes d’un même

quartier. À l’arrivée, si l’aventure finit par déraper, c’est pour rappeler combien, sous le ciel sans miracle de Caracas, la tentation du romanesque, si belle soit-elle, se paye toujours au prix fort.  de Lorenzo Vigas avec Alfredo Castro, Luis Silva… Distribution : Happiness Durée : 1h33 Sortie le 4 mai

Montanha PAR Q. G.

Dans son premier long métrage, film atmosphérique au rythme languide et à la beauté plastique saisissante, le réalisateur portugais João Salaviza évoque le désœuvrement d’un adolescent lisboète. David, 14 ans, vagabonde dans les rues, fuyant les responsabilités par peur de grandir

– le jeune garçon évite les visites à son grand-père qui va mourir, ignore les conseils d’un professeur qui s’inquiète du bon déroulement de sa scolarité… Dans la chaleur écrasante de l’été, rendue palpable par une très belle photographie orangée et voluptueuse, Salaviza filme son héros errant

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en état de torpeur, comme si son corps alourdi refusait d’avancer. De cette atmosphère léthargique, le réalisateur parvient parfois à tirer une certaine sensualité, notamment lorsqu’il filme l’éveil de David au désir : les corps sont souvent montrés transpirants, à demi-nus. Mais, même dans les séquences où l’adolescent finit par sortir de son apathie (les discussions avec sa petite amie, une scène de vol de scooter, une autre où il conduit des autos-­ tamponneuses), son visage opaque, placide, manifeste une sorte de détachement. Tout au long du film, ce spleen d’été est magnifié avec une grande délicatesse.  de João Salaviza avec David Mourato, Maria João Pinho… Distribution : Pyramide Durée : 1h31 Sortie le 4 mai


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> DOUGH

The Whole Gritty City PAR ÉRIC VERNAY

En filmant durant un an trois marching bands de collèges de La Nouvelle-Orléans, ce documentaire entend capter le pouls de la ville, musical et violent – pour les ados afro-américains, ces fanfares jouent bien souvent le rôle de rempart éducatif face aux tentations de la rue (trafic de drogue, etc.). Construit autour des préparatifs de

la spectaculaire parade du Mardi gras, ce film choral capte cette énergie brute sans voix off, de manière parfois un peu brouillonne, mais vivante et attachante.

Engagé par un vieux boulanger juif (Jonathan Pryce), un jeune immigré soudanais se met à dealer dans les rues de Londres des gâteaux qu’il transforme en space cakes… John Goldschmidt élabore une savoureuse comédie sur l’amitié entre deux êtres que tout oppose. de John Goldschmidt (1h34) Distribution : Margo Cinéma Sortie le 4 mai

de Richard Barber et Andre Lambertson Documentaire Distribution : RV Durée : 1h30 Sortie le 4 mai

> DIEU, MA MÈRE ET MOI

Madrilène trentenaire s’enlisant dans des études de philosophie, Gonzalo Tamayo surprend son entourage en exprimant le souhait d’apostasier… Le protagoniste, mû par une recherche spirituelle, poursuit sa quête avec une légèreté qui n’est pas dénuée de sens. de Federico Veiroj (1h20) Distribution : Paname Sortie le 4 mai

John From PAR H. B.

C’est l’été, à Lisbonne. Rita et Sara, deux adolescentes âgées de 15 ans, sont désœuvrées. Jusqu’à ce que la rencontre d’un charmant voisin, de vingt ans leur aîné, ne bouleverse la première. Puisque ce n’est pas encore la rentrée des classes, et encore moins celle dans le monde des adultes, tous les espoirs sont permis pour Rita… Avec une

fraîcheur et une inventivité folles, João Nicolau conte l’histoire d’une jeune fille qui tente de changer l’ordre du monde pour l’accorder à ses désirs. de João Nicolau avec Júlia Palha, Filipe Vargas … Distribution : Shellac Durée : 1h35 Sortie le 25 mai

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> MAUVAISE GRAINE

Rappelant les amitiés fraternelles des films de Martin Scorsese, Mauvaise graine relate avec justesse les destins de Vittorio et Cesare, deux amis dont les trajectoires divergent – l’un pour le pire, l’autre pour le meilleur – sur fond de défonce dans l’Italie des années 1990. de Claudio Caligari (1h40) Distribution : Bellissima Films Sortie le 11 mai


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Braqueurs PAR JULIETTE REITZER

Le taiseux Yanis (Sami Bouajila, impeccable en bandit dandy) est à la tête d’une équipe de braqueurs experts. À la suite d’une erreur commise par son petit frère, Yanis et sa bande se retrouvent redeva­ bles d’un gang de dealers mené par Salif (le rappeur Kaaris)… Soit un choc des titans viril et métallique – et un brin poussif – dirigé d’une poigne de fer par le réalisateur de L’Assaut et de Gibraltar.  de Julien Leclerc avec Sami Bouajila, Guillaume Gouix… Distribution : SND Durée : 1h21 Sortie le 4 mai

Vendeur

Red Amnesia

PAR Q. G.

PAR ADRIEN DÉNOUETTE

Rarement un titre aura si bien résumé le programme de son film. Sous ses airs de polar indécis, entre le film de fantôme et le thriller de persécution, Red Amnesia fait lentement remonter à la surface de son enquête un exode aux conséquences autrefois désastreuses. Soit l’histoire de Deng, retraitée chinoise dont la vie est soudain troublée par des appels anonymes. Persuadée de communiquer avec le fantôme de Zhao, un ancien ami frondeur qu’elle avait dénoncé par le passé au Parti communiste chinois, Deng est renforcée dans son hypothèse quand, alertée par la police, elle apprend que la cause de son harcèlement remonte à cette trahison de jeunesse. C’est alors que Red Amnesia prend son sujet à bras-le-corps : d’abord en

exhumant l’affaire du troisième front, déplacement massif de population remisé dans l’ombre de l’histoire officielle, dont on apprend que Deng réchappa au détriment de la famille de Zhao ; ensuite en montrant la première, rongée par la culpabilité, faire amende honorable auprès de ces derniers. Démarche hautement symbolique, dans un pays si prompt à faire table rase du passé. Cinéaste engagé, le Chinois Wang Xiaoshuai (Beijing Bicycle) ne s’en cache pas : ce geste tend bien un miroir à l’attitude d’un Parti communiste qui, à l’inverse de Deng, n’a jamais su tirer les leçons de ses erreurs. 

Serge (Gilbert Melki), commercial qui sillonne la France pour vendre des cuisines, fait recruter par son employeur son fils Gérald (Pio Marmaï), qui a besoin d’argent. Mais lorsque ce dernier se révèle plus doué que lui pour persuader les clients, la rivalité père-fils ne tarde pas à poindre… Le réalisateur, à travers cette vision sombre et sans concession du monde de l’entreprise, met en scène un drame familial convaincant. 

de Wang Xiaoshuai avec Lü Zhong, Feng Yuanzheng… Distribution : Les Acacias Durée : 1h56 Sortie le 4 mai

de Sylvain Desclous avec Gilbert Melki, Pio Marmaï… Distribution : Bac Films Durée : 1h29 Sortie le 4 mai

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Sisters PAR ÉRIC VERNAY

Alors que leur maison familiale est sur le point d’être vendue, deux sœurs trentenaires sont invitées par leurs parents à récupérer leurs affaires et à nettoyer leur chambre d’enfant le temps d’un week-end. En bonnes éternelles adolescentes qui se respectent, Maura et

Kate en profitent pour organiser une méga-fiesta. Qui, forcément, dégénère. Sur ce pitch télescopant le burlesque de La Party de Blake Edwards (la fête virant au chaos total) et l’humour régressif d’un Frangins malgré eux (deux frères de retour au bercail, à l’âge adulte), le réalisateur de The Hit

Girls offre un terrain de jeu idéal à Tina Fey et Amy Poehler. La complicité des deux actrices formées au Saturday Night Live n’est plus à démontrer. Elle s’exprime ici dans un amusant jeu de contre-emploi entre leurs personnages, les deux sœurs ayant décidé d’inverser leurs rôles habituels : la fêtarde d’antan (Fey) sera capitaine de soirée, tandis que la gentille fille sage (Poelher) pourra enfin se lâcher. Ce coming-of-age movie tardif s’appuie aussi sur d’amusants personnages secondaires, dont une manucure coréenne intraitable sur la prononciation, et le catcheur John Cena en dealer impassible. Explosif et désopilant.  de Jason Moore avec Amy Poehler, Tina Fey… Distribution : Universal Pictures Durée : 1h58 Sortie : 11 mai

L’Ange blessé PAR ADRIEN DÉNOUETTE

Deuxième partie d’un triptyque consacré au Kazakhstan, après Leçons d’harmonie, primé en 2013 à Berlin, L’Ange blessé poursuit la radiographie de cet ex-république soviétique. Le film se compose d’une série de contes moraux dont les protagonistes, quatre garçons au seuil de l’âge adulte, s’adaptent non sans frais au monde qui les entoure. Avec l’assurance plastique et le talent de directeur d’acteurs qui ont fait son succès, Émir Bayğazin filme ainsi les parages d’une campagne parsemée d’anciens kolkhozes où chacun, placé face à un choix crucial, semble arrêter très tôt son destin pour toujours. Forçant parfois le trait du déterminisme – au point de faire automatiquement tomber un virtuose dont la voix mue dans la petite délinquance –, le film se montre plus vertigineux

lorsqu’il précipite ses personnages dans des gouffres inattendus. À l’image de ce premier de la classe, promis à des études de médecine synonymes d’évasion, sombrant peu à peu dans un tunnel de paranoïa au bout duquel, fatalement, se seront refermées toutes les portes de sortie qui lui semblaient promises. C’est là, hors de

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toute surenchère symbolique, que Bayğazin se montre le plus subtil à portraiturer cette génération condamnée à ne jamais voir passer le train de son époque.  d’Émir Bay azin avec Nurlybek Saktaganov, Madiyar Aripbay… Distribution : Capricci Films Durée : 1h52 Sortie le 11 mai


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Hana et Alice mènent l’enquête Hana et Alice, deux lycéennes intrépides, enquêtent sur la disparition d’un camarade de classe. Virtuose et ingénieux, ce petit trésor d’animation japonais distille autant d’émotion que de mystère. PAR HENDY BICAISE

Pour retrouver un élève porté disparu, Hana et Alice se lancent dans des conjectures ésotériques et des filatures improbables… S’il s’appuie sur un duo d’adolescentes, le récit n’en parle pas moins aux adultes, qui retrouvent avec plaisir cet âge où l’explication la plus rationnelle s’avère surtout la plus ennuyeuse. Shunji Iwai signe un film délicat et enjoué sur les histoires que l’on aime se raconter à l’adolescence – des cas de possession démoniaque et de kidnappings fantoches, des idylles rêvées plutôt que vécues. Hana et Alice mènent l’enquête s’avère être une émanation d’un projet initié par le même réalisateur douze ans plus tôt. Tourné en prises de vue réelle, le bien nommé Hana & Alice n’est jamais sorti en France. Le film d’animation qui lui succède aujourd’hui n’en est pourtant pas la suite, mais le prequel. Iwai offre

> CAFÉ SOCIETY

Présenté en ouverture du Festival de Cannes – où le cinéaste a toujours refusé de concourir officiellement –, le nouveau film de Woody Allen (avec Jesse Eisenberg et Kristen Stewart) suit les aventures d’un jeune homme qui se rend à Hollywood dans les années 1930 et y tombe amoureux. de Woody Allen (1h36) Distribution : Mars Films Sortie le 11 mai

ainsi une cure de jouvence aux deux actrices de son film de 2004 grâce au procédé de rotoscopie. Utilisée dans certains Disney, la technique consiste à faire jouer les scènes par les comédiens puis à les retranscrire en animation. Ce premier dessin (ré)animé de la carrière du cinéaste se révèle visuellement bluffant. On saura même y déceler un hommage au regretté Noboru Shinoda, directeur de la photographie dont les jeux de lumières ont longtemps magnifié les films en prises de vue réelle d’Iwai, précisément jusqu’à Hana & Alice. Cette nouvelle aventure des deux enquêtrices amatrices lui doit beaucoup. de Shunji Iwai Animation Distribution : Eurozoom Durée : 1h40 Sortie le 11 mai

> TOUT, TOUT DE SUITE

Richard Berry reconstitue avec sobriété le kidnapping d’Ilan Halimi et les vingt-quatre jours qui ont suivi, montrant le calvaire du jeune homme, l’angoisse de ses proches, la bêtise de ses ravisseurs et les tâtonnements d’une enquête policière désespérément inefficace. de Richard Berry (1h51) Distribution : Légende Sortie le 11 mai

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> MONEY MONSTER

Cinq ans après Le Complexe du castor (avec Mel Gibson), Jodie Foster fait appel à George Clooney (l’acteur incarne à la fois une star des médias et un ponte de Wall Street) pour mettre en scène son premier thriller sous forme de satire du monde débridé de la finance. de Jodie Foster (1h35) Distribution : Sony Pictures Sortie le 12 mai


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Court (En instance) Le jeune cinéaste Chaitanya Tamhane réalise un film de procès sans effusion, ni joute oratoire. Par ce prisme, sur un tempo paisible, il observe les déchirements de la société indienne avec force et précision. PAR QUENTIN GROSSET

Le chanteur engagé Narayan Kamble est arrêté par la police alors qu’il donne un concert. Le corps sans vie d’un ouvrier a été retrouvé. L’artiste est accusé d’être responsable de ce suicide à cause des paroles d’une de ses chansons. Commence alors un procès kafkaïen… Dans des salles usées par le temps, le sort de Narayan Kamble se règle de façon désinvolte : les avocats ne sont pas bons orateurs, les témoins semblent pris au hasard dans la rue… Chaitanya Tamhane dépeint un système judiciaire foutraque. Mais le réalisateur ne fait pas de son film un pamphlet – bien qu’on devine qu’il plaide pour la liberté d’expression artistique, idée portée par le personnage de l’accusé. En suivant consécutivement les protagonistes du procès (l’avocat de la défense, celui de la partie civile, le juge) dans leur vie quotidienne hors

3 QUESTIONS À CHAITANYA TAMHANE Comment décririez-vous votre position dans le cinéma indien ?

C’est une époque stimulante pour les réalisateurs indépendants comme moi. Il y a un élan dans la production, comme dans l’exposition de nos œuvres à l’étranger. De nouvelles voix émergent grâce aux technologies digitales ; mais il faut encore trouver un modèle adéquat pour la distribution de nos films.

du tribunal, il se garde de prendre parti pour l’un ou l’autre. Au fil de longs plans-séquences, le cinéaste essaye de comprendre au mieux chaque personnage. Ainsi, l’avocat de la défense a une conception plus libérale de l’art que son adversaire. Mais le fait que Chaitanya Tamhane choisisse de les observer tous deux dans leur vie personnelle tend justement à complexifier ce schéma binaire et simpliste. Il s’agit pour lui de regarder son pays en face. Pour cela, le cinéaste privilégie les plans larges, comme pour faire entrer toute la diversité de la société indienne dans le champ de sa caméra. de Chaitanya Tamhane avec Vira Sathidar, Vivek Gomber… Distribution : Survivance Durée : 1h56 Sortie le 11 mai

PROPOS RECUEILLIS PAR Q. G.

Chaque scène a nécessité entre trente et quarante prises. Pourquoi ?

Je voulais tourner en plans-séquences, sans couper. Comme le casting était constitué d’amateurs et que je tenais à ce que les acteurs soient justes et fidèles aux dialogues, cela prenait beaucoup de temps. Il fallait aussi régler le rythme de chaque séquence, ce qui n’était pas une mince affaire.

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Pourquoi avez-vous choisi de travailler avec des acteurs non professionnels ?

Des acteurs plus chevronnés n’auraient pas eu la même authenticité. Bien sûr, ce choix n’a pas été évident, compte tenu du nombre de personnages à l’écran. Nous avons auditionné environ mille huit cents personnes de toutes origines : des enseignants, des cheminots, des serveurs…


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> The Nice Guys

Le Voyage de Fanny PAR Q. G.

Pendant l’Occupation, Fanny (Léonie Souchaud), jeune fille juive de 12 ans, fuit les Allemands. Accompagnée d’un petit groupe d’enfants livrés à eux-mêmes, cette héroïne téméraire parcourt la France en vue de gagner la Suisse… Prenant le parti de filmer l’histoire à hauteur d’enfants,

Lola Doillon (Et toi, t’es sur qui ?) fait preuve de la même aisance que son père, Jacques Doillon (Ponette, Petits frères…) pour diriger ses très jeunes interprètes.

Dans le Los Angeles des années 1970, deux détectives privés (Russell Crowe et Ryan Gosling) s’associent pour enquêter sur le suicide d’une starlette... Le troisième film de Shane Black (Kiss Kiss, Bang Bang, Iron Man 3) s’annonce comme un buddy movie endiablé. de Shane Black (1h56) Distribution : EuropaCorp Sortie le 15 mai

de Lola Doillon avec Léonie Souchaud, Fantine Harduin… Distribution : Metropolitan FilmExport Durée : 1h34 Sortie le 18 mai

Boulevard

Nolan (Robin Williams) se sent à l’étroit dans sa vie sentimentale et professionnelle. Un soir, il rencontre Léo, un jeune prostitué à la vie instable auquel il se confie… Ce récit mélancolique d’un coming out est le dernier film de Robin Williams avant sa mort en 2014. de Dito Montiel (1h24) Distribution : Zelig Films Sortie le 18 mai

Men & Chicken PAR TIMÉ ZOPPÉ

Au Danemark, deux frères (Mads Mikkelsen, moustachu, et David Dencik) tombent des nues lorsqu’ils visionnent une vidéo posthume de leur père leur annonçant qu’il les a en fait adoptés. Ils partent alors sur une petite île à la recherche de leur véritable géniteur et font la rencontre du reste de leur fratrie, encore plus frappé qu’eux…

Anders Thomas Jensen retrouve une partie du casting de son précédent long métrage, Adam’s Apples (2006), pour composer un conte baroque servi par un humour noir sacrément déjanté. d’Anders Thomas Jensen avec Mads Mikkelsen, David Dencik… Distribution : Urban Durée : 1h44 Sortie le 25 mai

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> X-Men. Apocalypse

Lorsqu’Apocalypse (Oscar Isaac), le plus puissant des mutants, s’extrait d’un sommeil millénaire et entreprend de détruire l’humanité, le professeur X et son amie Raven s’allient pour endiguer cette nouvelle menace, catalyseur d’une action majuscule. de Bryan Singer (2h23) Distribution : 20th Century Fox Sortie le 18 mai


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le s fi lm s

Mr Gaga PAR T. Z.

Tomer Heymann épluche avec admiration le parcours trépidant de l’Américano-­Israélien Ohad Naharin, chorégraphe de la prestigieuse Batsheva Dance Company de Tel-Aviv. Après avoir dansé pour des figures mythiques comme Mar tha Graham ou Maurice Béjart, il a développé son propre langage chorégraphique, appelé Gaga, qui convoque l’animalité et les forces inexplorées de celui qui le pratique.  de Tomer Heymann Documentaire Distribution : Sophie Dulac Durée : 1h39 Sortie le 1er juin

Le Lendemain

Ultimo tango

PAR LAURA PERTUY

PAR OLIVIER MARLAS

En 1949, dans un club de tango de Buenos Aires, María Nieves accepte l’invitation à danser de Juan Carlos Copes. Les deux corps s’élancent, se frôlent, et leurs mouvements se croisent, sans jamais se heurter. Le couple phare du tango argentin vient de naître. Sept ans après El último aplauso, German Kral signe un nouveau documentaire sur le tango, qui transcende les frontières de l’exercice. Le cinéaste argentin s’affranchit du cadre réduit des entretiens face caméra pour incarner avec vitalité l’histoire du duo (et du couple) flamboyant, aujourd’hui séparé. Structurant son récit par un habile effet de miroir, il filme, séparément, les deux monstres sacrés en train d’observer et de

dialoguer avec deux jeunes danseurs de tango, ou suit avec sa caméra discrète María Nieves dans la ville de ses souvenirs, Buenos Aires. Quand cette dernière évoque celui qu’elle a tant aimé mais qui l’a quittée pour une autre, elle déclare qu’« aucun homme ne mérite les larmes d’une femme ». À presque 80 ans, sa rancœur semble s’effacer peu à peu. Elle n’a désormais qu’une seule angoisse : ne plus être ballerine, car sa vraie respiration a toujours été la danse. Ainsi vit le tango : au-delà des songes et des regrets, par-delà les heurts et la mélancolie des corps. 

Après avoir purgé sa peine de prison, John, un adolescent à l’apparence diaphane, retourne chez lui, au sein d’une population dans laquelle personne ne semble lui avoir pardonné ses crimes… Par secousses successives, la narration replonge le jeune Suédois dans ses accès de colère et donne au film de Magnus von Horn une résonance glaçante, quelque part entre La Chasse de Thomas Vinterberg et Elephant de Gus Van Sant. 

de German Kral Documentaire Distribution : Bodega Films Durée : 1h25 Sortie le 25 mai

de Magnus von Horn avec Ulrik Munther, Mats Blomgren… Distribution : Nour Films Durée : 1h41 Sortie le 1 er juin

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le s fi lm s

CANNES

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Apprentice À Singapour, un jeune gardien est engagé dans une prison de haute sécurité et se lie au bourreau des lieux. Présenté en sélection Un certain regard à Cannes, Apprentice montre un rite d’initiation triplement dérangeant. PAR TIMÉ ZOPPÉ

Dès qu’Aiman, le nouveau gardien, repère Rahim, bourreau aux cheveux blancs et au visage noble de vieux sage, à la cantine de la prison, il est évident qu’il a un compte à régler avec lui. Mais, tout musculeux qu’il est, Aiman choisit d’apprendre à le connaître plutôt que de céder à la violence physique. Au lieu de divulguer à Rahim que celui-ci a mis à mort son père des années auparavant, il se laisse peu à peu envoûter par les préceptes de cet homme calme qui aime son métier. « Les gens qui ont des principes font de bons chefs », le flatte en creux le bourreau, avant de cracher sur ses collègues. Devenu tacitement son père de substitution, il se met à lui enseigner le métier dans l’espoir qu’il prenne sa suite… Le réalisateur Boo Junfeng ne se contente pas de superposer deux idées gênantes (l’apprentissage de la mise à mort et l’estime mutuelle qu’éprouve un bourreau

> DE DOUCES PAROLES

À la mort de leur mère, Dorona (Rotem Zisman-Cohen) et ses deux frères apprennent que l’homme qui les a élevés n’est pas leur vrai père. Entre Israël et la France, ils lèvent le voile sur les secrets familiaux… Shemi Zarhin sonde subtilement la force des liens fraternels. de Shemi Zarhin (1h58) Distribution: Happiness Sortie le 25 mai

et le fils d’une de ses victimes) ; il en ajoute une troisième : quand Aiman caresse les cordes qui serviront à pendre les condamnés ou quand la caméra devient subjective alors qu’il enfile la cagoule dont ceux-ci pourront se couvrir une fois attachés à la potence, toute une dimension fétichiste se révèle. Alors que son initiation s’achève, il touche la sueur du premier homme pendu sous ses yeux et la renifle, comme un étrange liquide sexuel, avant d’aller vomir tout son saoul dans les toilettes. Nouant étroitement douceur et violence, amour et haine, déterminisme et existentialisme, Apprentice dépasse habilement le simple film à thèse contre la peine capitale. de Boo Junfeng avec Gerald Chew, Wan Hanafi Su… Distribution : Version Originale / Condor Durée : 1h36 Sortie le 1 er juin

> L’ORIGINE DE LA VIOLENCE

Alors qu’il visite le camp de Buchenwald, un jeune professeur (Stanley Weber) tombe sur une photographie montrant un prisonnier qui ressemble à son père (Richard Berry)… Élie Chouraqui adapte le roman du même nom de Fabrice Humbert et livre un captivant drame familial. d’Élie Chouraqui (1h50) Distribution : Paradis Films Sortie le 25 mai

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> RETOUR CHEZ MA MÈRE

Stéphanie (Alexandra Lamy), 40 ans, doit retourner vivre chez sa mère (Josiane Balasko) le temps qu’elle retrouve un nouveau travail. Elle mesure alors l’écart entre sa génération et celle de son aînée. Dans cette comédie franchouillarde s’enchaînent situations cocasses et quiproquos. d’Éric Lavaine (1h37) Distribution : Pathé Sortie le 1 er juinv


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le s fi lm s

Bella e perduta PAR É. V.

Dans la région napolitaine, un berger devient le protecteur d’un palais bourbon abandonné. À partir de cette histoire authentique, Pietro Marcello échafaude un récit hybride au discours antispéciste (un peu) appuyé dans lequel le documentaire se nourrit de conte, et vice versa, au milieu de somptueux paysages italiens. Narré par un bufflon, le film n’est pas sans évoquer Au hasard Balthazar de Robert Bresson.  de Pietro Marcello avec Elio Germano, Claudio Casadio… Distribution : Shellac Durée : 1h27 Sortie 1 er juin

Ils sont partout PAR Q. G.

A War PAR TIMÉ ZOPPÉ

Après l’avoir expédié à l’ombre (R, 2014) ou en avoir fait la proie de pirates somaliens (Hijacking, 2013), Tobias Lindholm envoie cette fois son acteur fétiche, le charismatique Pilou Asbæk, en Afghanistan, dans la peau d’un officier danois très protecteur. Dans sa première partie, A War opère des allers-­retours entre la base militaire, depuis laquelle le commandant Pedersen tente de sécuriser son secteur placé sous la menace talibane, et son foyer, au Danemark, où sa femme doit élever seule leurs trois enfants. Plutôt que de dresser un réquisitoire contre l’absence du père, Lindholm observe comment celui-ci compose avec un fort instinct de protection qui ne

concerne pas que sa seule famille. Très paternel avec ses hommes, Pedersen en vient, dans l’urgence, à faire un choix malheureux pour sauver l’un d’eux. Accusé d’avoir causé la mort de civils par cette décision même, il est rapatrié pour passer devant un tribunal militaire. La deuxième partie du film, centrée sur son procès, inverse alors les rôles en le plaçant dans une situation de dépendance. S’appuyant sur un canevas simple, A War montre avec intelligence à quel point l’absurdité de la guerre gâche les plus louables ressources humaines. 

Un acteur (Yvan Attal) se rend chez son psy pour parler de son obsession : l’antisémitisme qui grandit en France. Fil rouge de ce film satirique tantôt drôle tantôt glaçant, ces séances évoquent l’humour de Woody Allen. Elles sont entrecoupées de sketches inégaux (le plus amusant étant celui qui fait de Valérie Bonneton la présidente d’un parti d’extrême droite) qui ont pour point commun de déconstruire les clichés sur les Juifs.  

de Tobias Lindholm avec Pilou Asbæk, Tuva Novotny… Distribution : StudioCanal Durée : 2h Sortie le 1 er juin

d’Yvan Attal avec Yvan Attal, Charlotte Gainsbourg… Distribution : Wild Bunch Durée : 1h51 Sortie le 1 er juin

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cultures MUSIQUE

KIDS

LIVRES / BD

SÉRIES

SPECTACLES

PHOTOGRAPHIE

Seydou Keïta Exposés au Grand Palais, près de trois cents portraits montrent le talent avec lequel le photographe a sublimé, dans les années 1950, la jeune classe moyenne d’un Mali sur la voie de l’indépendance. PAR MARIE FANTOZZI

C

© seydou keïta / skpeac / photo courtesy caac – the pigozzi collection, genève

e qui frappe, lorsqu’on regarde les tirages vintage 13 x 18 de Seydou Keïta ou ses grands formats, c’est combien ses sujets sont expressifs : comme cette jeune femme à l’air mélancolique qui repose gracieusement sa tête sur ses bras, ou ce géant jovial en boubou clair, avec un enfant sur les genoux, qui nous fait face dans la première salle aux murs rose pastel. Les poses sont solennelles, et quand, à mi-parcours de l’exposition, une vidéo nous dévoile Seydou Keïta au travail dans son studio de Bamako, on est presque étonnés de l’animation qui y règne. Le dynamisme du cadrage – « le portrait en buste de biais, c’est moi qui l’ai inventé », dit-il –, la douce luminosité, les poses étudiées révèlent le don du photographe pour montrer ses modèles sous leur plus beau jour. « Il avait une sorte d’amour pour ses clients modèles et un

êt us es

ici

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Seydou Keïta, Sans titre, 1949-1951

XVIIIe XIXe

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XIIe

FESTIVAL Villette Sonique du 27 mai au 1er juin à la Villette p. 88

XIIIe

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CIRQUE Phia Ménard du 18 mai au 4 juin au Nouveau Théâtre de Montreuil p. 96


KIDS

MUSIQUE

ARTS

LIVRE

Fievel et le Nouveau Monde : la chronique d’Élise, 7 ans et demi p. 90

Le délicieux premier album au charme rétrofuturiste du trio féminin KING p. 86 JEUX VIDÉO

Une belle saga sur l’esprit pionnier, la nature et… les pommes p. 92

MODE

FOOD

© seydou keïta / skpeac / photo courtesy caac – the pigozzi collection, genève

œil extraordinaire », résume Yves Aupetitallot, commissaire de cette rétrospective. L’ensemble force l’admiration, d’autant plus lorsqu’on sait que Keïta avait pour règle – en raison des coûts de production – de ne faire qu’une prise de vue par client. Des clients qui ont parfois oublié ou laissé leur portrait chez l’encadreur, ce qui a permis de réunir de nombreux tirages originaux, dans un état variable – Keïta n’a conservé, entreposés sous un lit de camp, que ses négatifs. L’époque racontée à travers la vaste galerie de portraits saisis à la chambre par Seydou Keïta est celle du Mali prêt à prendre son indépendance. On y découvre une classe moyenne élégante, éprise de modernité et influencée par les modes occidentales : ici des jeunes hommes à l’allure de cow-boys, là des couples sur une Vespa…   QUESTION DE FONDs

Seydou Keïta, né en 1921 à Bamako, alors capitale du Soudan français, se découvre une vocation de photographe à 14 ans lorsqu’on lui fait cadeau d’un Kodak Brownie. Autodidacte, il ouvre en 1948 son studio, qui donne sur une cour. Habile avec la lumière naturelle, il pare tout simplement un mur d’un batik, tissu aux motifs colorés, devant lequel il installe ses sujets. Ce fond, qu’il change chaque année, est un fil conducteur parmi les milliers de portraits qu’il a réalisés et structure le parcours chronologique de l’exposition. Mêlé aux motifs des tenues portées par les femmes qui posent devant son objectif, cet élément de décor rehausse ses compositions d’autant plus graphiques qu’il ne travaille qu’en noir et blanc, les films couleur étant trop difficiles à trouver à l’époque. En 1960, le Mali accède à l’indépendance, et Seydou Keïta est nommé photographe officiel du gouvernement deux ans plus tard. Il cesse alors ses activités de portraitiste de studio, et on perd ici la trace de son travail – ses photos d’agence n’ont pas été signées. Son œuvre, repérée notamment par André Magnin, acheteur pour le collectionneur Jean Pigozzi, qui possède un grand nombre

Seydou Keïta, Sans titre, 1959

Le photographe avait pour règle de ne faire qu’une prise de vue par client. des tirages exposés, connaîtra le succès en France en 1994 avec une exposition à la Fondation Cartier pour l’art contemporain. Le travail du photographe, décédé en 2001 à Paris, résonne aujourd’hui avec fierté dans les galeries nationales du Grand Palais. jusqu’au 11 juillet au Grand Palais

le PARCOURS PARISIEN du mois

EXPOSITION « Picasso. Sculptures » jusqu’au 28 août au musée Picasso p. 98

présente

FOOD Nubé 12, rue de Marignan Paris VIIIe p. 102

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SPECTACLE Satoshi Miyagi du 9 au 19 juin au musée du quai Branly p. 104


cultures MUSIQUE

KING SOUL

Soul cosmique ? Dream-pop ? R&B sous acide ? Pas facile d’étiqueter le style du trio féminin KING, sans perdre au passage ce qui fait le charme rétrofuturiste de leur délicieux premier album. Révélation.

© alex king

PAR ÉRIC VERNAY

Il y a quelque chose de l’ordre du conte de fées dans la musique de KING. Le Fantasia de Disney les a d’ailleurs ensorcelées. « La musique s’associait superbement aux images, sans dialogue, se souvient Amber Strother. Ça nous a ouvert l’esprit ! » Avant de former un trio avec sa sœur jumelle, Paris, et la chanteuse Anita Bias, elle gagnait sa vie en tant que manucure dans un spa, à Minneapolis. En 2011, son déménagement à Los Angeles pour rejoindre ses deux acolytes lui a inspiré l’écriture de « The Story », la première chanson du groupe. Les trois filles y développent un son luxuriant mi-­synthétique mi-­organique d’une douceur apaisante. Il y est question de « prendre un train […] pour atteindre le vaisseau-­mère ». C’est que le trio propose un voyage, un trip cosmique, mystique, hédoniste, au cours duquel les mots les plus utilisés sont « magie », « amour », « rêve », « nuage », « cœur », « étoile », et bien sûr « âme ». Car si la gangue vaporeuse a un goût dream-pop, nous sommes aussi en terrain soul ; une soul moderne, rétrofuturiste, qui doit autant au Stevie Wonder des années 1970 qu’à la science-fiction et à Nintendo. Paris, l’architecte du

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son du groupe (elle a produit tout l’album), avoue être accro aux jeux vidéo vintage. « J’adore les musiques de Super Mario composées par Kōji Kondō. Elles paraissent simples, mais tu peux les réécouter des milliers de fois sans te lasser. » Exactement comme les paysages sonores tout en rondeur de KING, qui déploient progressivement la sophistication de leurs strates géologiques. « Si notre album était un film, poursuit Paris, le décor de départ serait les collines ensoleillées de la baie de San Francisco ou les lacs de Minneapolis, puis on se déplacerait sur Jupiter. Les gens s’y rendraient dans un colossal vaisseau spatial noir, avec des intérieurs en velours violet. Ce serait à la fois de la science-­fiction, de la blaxploitation et un thriller Nouvelle Vague. » Derrière la caméra ? « Quentin Tarantino… ou François Truffaut ! Vous ne vous êtes jamais senti aussi bien que devant ce film… » Embarquement immédiat. We Are KING de KING (KING Creative/La Baleine) Disponible

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sélection PAR MICHAËL PATIN

WE BE ALL AFRICANS

d’Idris Ackamoor & the Pyramids

(Strut Records/Differ-Ant)

Active de 1972 à 1977, l’association entre le saxophoniste Idris Ackamoor et les Pyramids a offert quelques-unes de ses plus folles aventures à l’afro-jazz. Quarante ans plus tard, les vieux explorateurs ne sont pas redescendus de leur cosmos : We Be All Africans rivalise d’inventivité sonore et de génie rythmique pour imposer sa transe mentale et charnelle. Même les ballades sont jubilatoires, c’est dire.

TRANSMISSION

LAST EVENINGS ON EARTH

de Melt Yourself Down (The Leaf Label/Differ-Ant)

Pour trouver des descendants légitimes aux Pyramids, c’est chez The Leaf Label qu’il faut frapper. Avec le premier album de The Comet Is Coming et le deuxième de Melt Yourself Down, le label anglais accélère son plasticage des musiques actuelles, appelant de ses vœux un au-delà du jazz, de l’electro et de la pop. Last Evenings on Earth réussit ainsi à conjuguer la no-wave de James Chance au futur – un méchant tour de force.

SPHYXION

de Death in Vegas

de Sphyxion

À la fin des années 1990, Richard Fearless était la star du syncrétisme postmoderne. Avec Death in Vegas, il faisait chanter Iggy Pop et Liam Gallagher et il enflammait les dancefloors. Puis il décida d’arrêter les conneries et de se concentrer, seul, sur ses obsessions pour le krautrock, la musique industrielle et la techno. Exit la gloire, place au doute de celui qui cherche. Il ne s’en est jamais mieux porté.

Frédéric et Olivier Charlot, les deux Parisiens de Maninkari, n’ont pas peur de batailler dans l’enfer des signes pour faire surgir les sons de notre époque. Avec le projet Sphyxion, ils se replient sur les boîtes à rythmes et les synthétiseurs pour en tirer de merveilleuses dissonances qui attaquent les zones de nos cerveaux nécrosées par les jobs à la con et les concours de bites virtuels. Ça fait mal, parfois, mais c’est pour notre bien.

(Drone/La Baleine)

(Anywave)


cultures MUSIQUE

FESTIVAL

Villette Sonique

agenda

PAR WILFRIED PARIS

© d. r.

PAR ETAÏNN ZWER

Boredom

En dix éditions, Villette Sonique s’est imposé comme l’un des meilleurs festivals musicaux européens avec une programmation qui combine l’Histoire (avec une grande hache) de la musique rock, noise ou électronique et son présent le plus immédiat, incandescent et novateur. Côté vieilles lunes, on verra cette année la troupe japonaise Boredoms, dont les live psychédéliques sont depuis 1989 d’intenses rituels bruitistes et tribaux, les Chicagoans Tortoise, maîtres artisans dans les années 1990 du courant post-rock, ou encore Ata Kak, ce Ghanéen dont l’unique cassette, enregistrée en 1991, jette un pont inattendu entre rap africain et house de Chicago. Côté actu, les Montréalais Suuns viendront présenter leur nouvel album, les working class heroes Sleaford Mods lâcheront leur rap atrabilaire, tandis que le BEAK> de Geoff Barrow (Portishead) rejouera son krautrock chaud-froid-clair-obscur. Les Français seront aussi de la partie (Frustration, Zombie Zombie, Usé, J.C. Satàn), et il y aura une belle programmation clubbing (Lena Willikens, Pachanga Boys, Powell, Helena Hauff) dont le point d’orgue sera l’anniversaire du label Versatile, avec Gilb’r et ses amis Young Marco, Étienne Jaumet, Smith n Hack, Acid Arab… Selon le programmateur, Étienne Blanchot, « c’est un label qui est toujours et plus que jamais là, vingt ans après la French Touch, et qu’on aurait du mal à ranger sous une étiquette purement électronique ou club. » Des concerts gratuits en extérieur aux soirées rock ou dansantes, du Villette Sonique x Mini Weather (pour les kids) aux Village Labels et ses stands, le parc redeviendra ainsi, comme chaque année, une véritable aire de jeux, de danses et de transes, comme un rituel avant l’été. du 27 mai au 1 er juin à la Villette

DU 6 au 8 MAI

20 MAI

LE MARATHON ÉLECTRONIQUE Le must de la scène electro française en 48 heures non-stop ? Tour de chauffe dans les bars cools de Paname (du Zorba au Bric à Brac), kermesse tech-house au 6B avec notamment Mondkopf, Shlømo et Minimum Syndicat, after rave au Club 56 et open air dominical à Belleville, pour finir en douceur.

POSSESSION Secouant les murs du Gibus (rebaptisé pour l’occasion « Club Zero ») depuis septembre avec ses douze heures de techno mensuelles, la soirée « libertaire et libérée » s’offre encore un line-up à se damner : Function (as du Berghain) pour un live atmosphérique, Binny (Detroit touch), le Frenchie Antigone et la résidente Parfait. Hystérie générale.

dans le quartier d’Oberkampf, au parc de Belleville et au 6B (Saint-Denis)

10 MAI

1 ER JUIN

BACHAR MAR-KHALIFÉ Ya Balad, le troisième album du musicien franco-libanais, est nourri de ballades poignantes et hypnotiques dans lesquelles les différentes boucles sonores (piano, chant, rythmes…) s’enroulent délicatement. Son charisme vocal s’épanouit aussi dans une nouvelle formule live, entre amour et transe. Sublime.

FREDDIE GIBBS Authentique héros du rap game, souvent acoquiné au génial Madlib (voir l’ultra classe Piñata sorti en 2014), le thug de Chicago vient défendre son deuxième album solo, Shadow of a Doubt, virée brutale oscillant entre verve gangsta soul et drill-hop poisseux. Son concert devrait enflammer le festival Paris Hip Hop – sans l’ombre d’un doute.

à La Gaîté lyrique

mai 2016

au Trabendo

14 MAI

4 ET 5 JUIN

LE SETH BOGART SHOW Entertainer fantasque, le leader de Hunx & His Punx s’exhibe en solo et revient avec un nouvel album et un show colorés. Entre synthpop à paillettes, esprit camp et cartoons, John Waters et Le Tigre, performances (Corrine & Co) et DJ sets (PopinGays), cette soirée devrait finir en joyeux bordel. Hot & fun.

WE LOVE GREEN Programmation maousse pour la cinquième édition de ce festival écoresponsable : LCD Soundsystem, fraîchement reformé, et l’immense PJ Harvey ; des pointures electro (Air, James Blake, Amon Tobin, l’ovni Holly Herndon) ; le R&B de Kelela, le blues spatial de Dave Harrington (Darkside), le rock magnétique de Savages…

au Point Éphémère

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au Gibus

au bois de Vincennes


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cultures KIDS

CINÉMA

Fievel et le Nouveau Monde

l’avis du grand

Grâce au film de Don Bluth, Élise a cogité sur des sujets aussi complexes que l’immigration, la reconstitution historique, la métaphore… Autant d’incitations à livrer des réflexions clairvoyantes, innocentes et parfois farfelues. PROPOS RECUEILLIS PAR JULIEN DUPUY

Le petit papier d’ Élise, 7 ans et demi « C’est l’histoire de souris qui sont “russiennes”, mais qui parlent en français comme nous et vous. Elles décident de partir de leur pays, parce qu’elles sont chassées par les chats et qu’elles pensent qu’en Amérique il n’y a pas de chats. En Amérique, peut-être qu’il n’y a pas trop de chats, mais en Égypte il ne faut pas qu’elles y aillent ! En fait, dans le film, ce sont un peu des humains-souris qui veulent fuir leur pays, parce que c’est la même chose pour nous que pour les souris : s’il y a la guerre, ou s’il manque de la nourriture à cause d’une grande catastrophe naturelle, comme un razde-marée, un incendie ou un volcan, les humains doivent aussi partir de leur

pays. Par contre, fuir son pays à cause des chats, ça n’existe que pour les souris. Je pense que ce film se déroule en 2012, c’est-à-dire presque maintenant, mais il y a un peu de lointain. Par exemple, on voit bien que la statue de la Liberté n’est pas encore finie, alors qu’aujourd’hui elle est terminée. Mon opinion, c’est que c’est un film un peu triste et qui fait des fois peur, mais en même temps avec beaucoup de sentiments. » Fievel et le Nouveau Monde de Don Bluth Animation Distribution : Splendor Films Durée : 1h17 Sortie le 25 mai Dès 6 ans

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Fievel et le Nouveau Monde ne pouvait être produit que dans les années 1980, lorsque le cinéma d’animation américain traversait une violente crise identitaire. Ancien employé des studios Disney, dont il claqua la porte avec perte et fracas, le réalisateur Don Bluth propose alors une alternative passionnante au modèle très formaté du dessin animé occidental en adoptant un ton plus sombre, comme en témoigne son premier film, Brisby et le Secret de NIMH. Fievel et le Nouveau Monde participe du même mouvement, puisque le scénario, librement inspiré de la vie du grand-père de Steven Spielberg, producteur du film, retrace le calvaire des émigrés juifs russes lors de leur arrivée aux États-Unis. Ainsi, même si le film respecte le sacro-saint happy end, il émane de cet étrange conte une ambiance lugubre et désenchantée, difficilement imaginable dans le cinéma américain pour enfants contemporain. J. D.


Capitaine futur PAR OLIVIER MARLAS

Capitaine futur embarque les enfants à bord de son vaisseau pour leur faire visiter la galaxie de l’ar t multimédia et les emmener à la rencontre des fantômes à travers une programmation ludique et connectée. Capitaine futur, super-héros de la connaissance, c’est l’incarnation de la programmation de La Gaîté Lyrique à destination des adultes de demain. En mai, avec lui, les jeunes curieux pourront participer à une chasse aux revenants ! L’occasion pour eux de s’interroger sur le vrai et le faux en parcourant l’exposition « Extra Fantômes » (sur l’illusion et la croyance), mais aussi via une programmation de courts métrages ou encore une sélection de jeux vidéos. du 7 mai au 4 juin à La Gaîté lyrique Dès 3 ans

et aussi

CINÉMA

CINÉMA

Lorsqu’une bande de cochons étrangers débarque sur leur île, les oiseaux les accueillent à bras ouverts : l’ambassadeur cochon a la barbe bien taillée, et ses semblables, le charme qui caractérise tout goret à la peau verte. Mais voici que les nouveaux arrivants dérobent les œufs des volatiles ! En représailles, ceux-ci prennent les armes, faisant du film un bazar jouissif et coloré. ANGRY BIRDS. LE FILM de Clay Kaytis et Fergal Reilly Animation Distribution : Sony Pictures Durée : 1h39 Sortie le 11 mai Dès 5 ans

Comme le dit si bien la libellule, « il ne faut pas négliger ses amis » ; ni les tapis en forme de tigre. Après la traversée d’un étrange miroir, Alice découvre un monde parallèle dans lequel l’imaginaire absorbe le réel. Abritant forêts enflammées, océans agités et enchantements de tout poil, le nouveau Disney, allégorie du temps, n’oublie pas de s’attarder à l’heure du thé. ALICE DE L’AUTRE CÔTÉ DU MIROIR de James Bobin avec Mia Wasikowska, Johnny Depp… Distribution : Walt Disney Durée : N.C. Sortie le 1er juin Dès 6 ans


cultures LIVRES / BD

ROMAN

À l’orée du verger © nina subin

De l’Ohio à la Californie, le destin d’une famille américaine, au début du xixe siècle. Tracy Chevalier signe une belle saga sur l’esprit pionnier, la nature et… les pommes. PAR BERNARD QUIRINY

On croit toujours que les arbres sont immobiles. Rien n’est plus faux. Ils voyagent, comme tout le monde ; simplement, il faut les aider. Prenez William Lobb : ce célèbre herboriste a fait traverser l’Atlantique à des centaines de plants de séquoias, pour orner les parcs des grandes demeures britanniques. Dans l’autre sens, un certain John Chapman a introduit nombre de variétés anglaises de pommes aux ÉtatsUnis au xixe siècle, au point que les Américains lui ont donné le surnom de Johnny Appleseed et ont fait de lui une légende nationale. On croise souvent ces deux personnages dans À l’orée du verger, le nouveau roman de Tracy Chevalier. Reprenant le décor historique de son précédent livre, La Dernière Fugitive (l’Amérique des origines, les terres vierges et les grands espaces), l’écrivaine vedette de La Jeune Fille à la perle (trois millions d’exemplaires vendus, un film, une adaptation au théâtre) y raconte la saga des Goodenough, une famille de cultivateurs pauvres installés vers 1830 dans l’Ohio. Leur trésor ? Une cinquantaine de petits pommiers auxquels James, le père, tient comme à la prunelle de ses yeux. Pour l’heure, cet humble verger ne leur rapporte pas grand-chose. Sadie, sa femme, désespère qu’ils s’enrichissent un jour et déteste de plus en plus son mari

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et ses fichus pommiers. Leur histoire s’achèvera tragiquement, obligeant le petit Robert, leur fils, à tenter seul sa chance sur les routes… À partir d’un prétexte pour le moins original (la culture maraîchère), Tracy Chevalier mélange le roman historique, le nature writing et la saga familiale, dans un style efficace, net et sans fioritures. Bruts de décoffrage, entêtés et attachants, ses personnages rappellent un peu les grands héros guignards de Wallace Stegner, le célèbre auteur de La Bonne Grosse Montagne en sucre. À travers les destins du père et du fils, l’un qui échoue tragiquement, l’autre qui prend sa vie en main en voyageant vers la Californie, « l’endroit où vont les gens quand ils veulent repartir de zéro », Chevalier montre tous les paradoxes de l’Amérique, terre promise à la fois dure et généreuse, pleine de trésors et de grandes déconvenues. Avec son patchwork d’histoires individuelles, ses voix entremêlées et sa construction sophistiquée, À l’orée du verger est un western familial âpre et captivant, dans la tradition des grands récits de pionniers. À l’orée du verger de Tracy Chevalier, traduit de l’anglais (États-Unis) par Anouk Neuhoff (Quai Voltaire)

mai 2016


sélection Par b. q.

SOUS TERRE

de Rodolfo Fogwill (Denoël)

Au printemps 1982, l’Argentine envahit les Malouines, entraînant une riposte impitoyable du Royaume-Uni. Terrés dans des tunnels, bombardés à longueur de temps, Pipo et Quiquito, jeunes troufions argentins, vivent de l’intérieur la déroute de leur pays… Écrit en sept jours lors du cessez-le-feu et considéré comme un classique, Los Pichiciegos n’avait bizarrement jamais été traduit. Une charge antimilitariste par l’absurde et un récit très cru sur la dureté de la vie au front.

LE NUAGE D’OBSIDIENNE

d’Eric McCormack (Christian Bourgois)

Douze ans qu’on attendait un nouveau livre d’Eric McCormack, après L’Épouse hollandaise. Ça valait le coup : avec Le Nuage d’obsidienne, l’écrivain canadien pousse à son maximum son art du récit, avec des histoires dans l’histoire, des micro-intrigues en pagaille et des rebondissements spectaculaires. Renouvelant la tradition du roman d’aventures, mélangé ici à un jeu raffiné sur les énigmes littéraires, ce pavé labyrinthique est une remarquable réussite.

UNE LONGUE VAGUE PORTEUSE

de Frédéric Jacques Temple (Actes Sud)

Sous-titré « Carnet de bord », ce précieux petit livre est une collection de notes, d’aphorismes, de descriptions, souvenirs et citations, livrés en vrac, à la façon d’un kaléidoscope intime. L’auteur y parle de ses pérégrinations maritimes, de ses compagnonnages littéraires, d’histoire et de poésie. « La mer est un désert, comme la grande forêt, la pampa, les sables infinis des dures solitudes sahariennes… » Petit format, grandes évasions.

LE FOL MARBRE

de Dennis Cooper (P.O.L)

Un dandy du Marais rachète un manoir en Île-de-France. Truffé de passages secrets et de chambres obscures, ce château devient le lieu de tous les fantasmes, jusqu’aux plus morbides et transgressifs… Dennis Cooper mélange ses thèmes fétiches à une imagerie gothique imprégnée de relents sadiens, dans une veine qui continue Georges Bataille, André Pieyre de Mandiargues (L’Anglais décrit dans le château fermé) et Pier Paolo Pasolini (Salò ou les 120 Journées de Sodome). Pour lecteurs avertis.


cultures LIVRES / BD

BANDE DESSINÉE

Gros Ours et Petit Lapin

sélection par s. b.

PAR STÉPHANE BEAUJEAN

RG. RENSEIGNEMENTS GÉNÉRAUX

de Jochen Gerner et Emmanuel Rabu (L’Association)

Sous les images bucoliques, presque enfantines, de Gros Ours et Petit Lapin grondent en permanence un état sauvage et une sensibilité à fleur de peau. L’œuvre de Nylso, aussi importante que méconnue, propose le plus souvent de perdre son regard dans d’immenses tableaux de nature tout en rehauts de petits traits noirs, sculptés par le mouvement du vent et la lumière naturelle. L’auteur s’est fait connaître avec la série des Jérôme d’Alphagraph. Solaires à leurs débuts, les aventures de ce petit Philémon postmoderne allaient au fur et à mesure basculer dans la mélancolie, Nylso y transposant son expérience du deuil et ses doutes existentiels. Son nouveau livre, Gros Ours et Petit Lapin, fonctionne un peu sur la même dialectique, qui consiste à ensevelir des sentiments complexes derrière des images à l’évidente candeur. Ici, il convoque de surcroît les recherches graphiques qu’il a récemment menées autour de la représentation de la nature dans une série de dessins sur les cabanes. Le long de cette déambulation nonchalante, Gros Ours et Petit Lapin débattent ainsi de questions ontologiques au cœur de somptueux tableaux champêtres dont les compositions et la perspective évoquent la tradition de la peinture chinoise. Tendresse et mélancolie se conjuguent le long de cette discussion sans issue, de ce voyage sans destination connue exalté par un environnement tantôt vivant et chaleureux, tantôt inquiétant. Presque métaphysique, le voyage cristallise le long de ces décors la prise de conscience d’une présence invisible, mystérieuse et quasi mystique : celle d’une mère nature bienveillante. Penser l’irreprésentable à partir d’un concept de représentation, donner à ressentir ce que le dessin ne peut cerner, voilà une bien belle réussite pour cet auteur de bande dessinée. Gros Ours et Petit Lapin de Nylso (Misma)

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mai 2016

Le formaliste Jochen Gerner, Prix Drawing Now 2016, travaille une nouvelle fois autour de l’œuvre d’Hergé. Après TNT en Amérique, qui opérait une sélection de motifs dans les pages des aventures de Tintin, RG joue lui avec la gamme chromatique des albums du célèbre reporter pour mieux mettre en abîme les codes et la recherche esthétique d’Hergé. Un bel exercice de style conjugué à une réussite visuelle.

HIGHBONE THEATER

de Joe Daly (L’Association)

Joe Daly est l’une des fines plumes de la bande dessinée sud-africaine. Il cultive une œuvre dans laquelle l’humour et l’étrangeté masquent l’angoisse de vivre dans une société qui encense la virilité. Voir cette bande de gros bras aux corps difformes se féliciter perpétuellement de leur vie sexuelle devant leur ami frustré et sensible est aussi drôle que déstabilisant. Un des grands livres de ce printemps.

TIME IS MONEY INTÉGRALE

de Fred et Alexis (Dargaud)

Time Is Money, c’est l’histoire d’un colporteur et d’un savant qui profitent de l’invention d’une machine à voyager dans le temps pour vivre des péripéties abracadabrantes. Plus encore, c’est le mariage de deux talents comiques typiques de la bande dessinée des années 1970 et des années Pilote. Fred, créateur de Philémon, et Alexis, cofondateur de Fluide Glacial, livrent des aventures qui évoquent les Monty Python. Du pur génie.

LE CAS ALAIN LLUCH

de Mr. Kern et Antoine P.

(Les Requins Marteaux)

Avec ses peintures semi-réalistes, ses textures épaisses et ses corps bouffis, Le Cas Alain Lluch de Mr. Kern et Antoine P. évoque un cauchemar éveillé, une odyssée sous psychotropes qui convoque le malaise et l’écœurement… Une bande dessinée qui flirte avec l’art contemporain et dont l’esthétique fascine – tant par sa maîtrise technique que par son univers délirant.


cultures SÉRIES

POLAR

Jordskott

Marre du polar scandinave et de son réalisme poisseux ? Bonne nouvelle : avec la série suédoise Jordskott. La forêt des disparus, le genre s’hybride, lorgnant vers le fantastique pour distiller son discours écolo. le caméo

PAR GRÉGORY LEDERGUE

© arte

© axelle / bauer griffin / filmmagic

MELISSA McCARTHY DANS GILMORE GIRLS

Pour tâcher d’endiguer une série de rapts d’enfants, une policière revient dans sa ville natale, là même où, sept ans plus tôt, sa fille lui fut enlevée. Sur ce canevas ultra classique, Jordskott. La forêt des disparus fait d’abord mine de broder un énième clone de The Killing. L’affaire n’attendra pas plus d’un épisode pour prendre un tour résolument X-Files. Une embardée brutale vers l’inexpliqué qui met à mal la routine à base d’enquêteurs taciturnes, de crimes poisseux et de réalisme glaçant dans laquelle le polar scandinave a fini par s’enfermer, depuis une dizaine d’années qu’il s’exporte en masse. Habile dans l’art de suggérer plutôt que de montrer – mais sans

se défiler –, la série opère une greffe convaincante de ses éléments fantastiques sur cette formule éprouvée, malgré des lourdeurs d’écriture liées à un format longuet d’une heure par épisode. Pour faire passer leur message écolo, les scénaristes mâtinent préoccupations nationales et folklore local d’inspirations plus exotiques puisées chez les Japonais Hayao Miyazaki et Kiyoshi Kurosawa. En se mettant au vert – belles séquences dans les sous-bois moussus de ce bout de Suède inquiétant et sauvage –, le nordic noir prouve que son charme vénéneux n’est pas tout à fait près de se faner. Saison 1 à partir du 12 mai sur Arte

sélection

OUTLANDER Adapté des best-sellers de Diana Gabaldon, Outlander aurait pu n’être qu’une série à l’eau de rose, mais son créateur, Ronald D. Moore (Battlestar Galactica), prend le matériau de départ au sérieux et n’élude pas la brutalité de l’Écosse du xviiie siècle pour proposer une fresque romantico-guerrière étonnamment équilibrée. Saisons 1 et 2 sur Netflix

Dernier membre de la distribution originale à annoncer officiellement son retour, Melissa McCarthy sera bien du revival de Gilmore Girls qui se prépare sur Netflix. Très demandée à Hollywood, la star de Spy et du reboot de Ghostbusters, dirigé par Paul Feig (sortie prévue cet été), ne fera sans doute que de brèves apparitions au cours des quatre épisodes inédits de 90 minutes prévus – un pour chaque saison de l’année. Mais, sans elle, la fête aurait été moins belle pour les fans de cette jolie dramédie familiale dans laquelle elle se fit connaître entre 2000 et 2007 dans le rôle de Sookie St. James. G. L.

PAR G. L.

LE BUREAU DES LÉGENDES Reprenant les choses là où la saison 1 les avait laissées, la nouvelle livraison des aventures de l’agent de la DGSE Malotru reste plus que jamais fidèle à la vision d’Éric Rochant : celle d’une fiction d’espionnage en prise avec la réalité du monde mais toujours au service de personnages profondément romanesques. Saison 2 sur Canal+

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VINYL Malgré un départ raté (audiences faibles, show runner viré début avril), la série sur la scène rock new-yorkaise des seventies produite par Martin Scorsese et Mick Jagger aura bien une deuxième saison. À voir : quand elle se concentre sur la musique, Vinyl a le potentiel pour être le Mad Men en col pelle à tarte qu’on espérait. Saison 1 sur OCS


cultures spectacles

CIRQUE

Phia Ménard En marge du militantisme queer, à rebours des pamphlets identitaires, Phia Ménard nous parle métamorphose de soi, des éléments et des matières dans deux élégantes pièces présentées au Nouveau Théâtre de Montreuil.

© jean-luc beaujault

PAR ÈVE BEAUVALLET

Non nova, sede sove. Traduction : « Nous n’inventons rien, nous le voyons différemment. » Non Nova, du nom de la compagnie portée par Phia Ménard, artiste flamboyante qui n’invente évidemment pas le jonglage, mais le propulse en tout cas dans une autre dimension. En travaillant des artefacts aussi triviaux que des pneus ou des sacs plastiques. Ou en magnifiant des matières « injonglables », instables, impalpables, invisibles, comme l’eau, l’air, la vapeur, la glace – métamorphosant gracieusement les éléments comme pour traduire la mue qui la vit transiter, il y a quelques années, d’homme (Philippe Ménard, jeune Nantais destiné à la fabrication d’outils de chirurgie) à femme (Phia Ménard, passionnante artiste gigogne en pleine ascension). « Au moment où j’allais faire mon coming out privé en 2007, j’ai été confrontée à l’idée de devoir aussi le faire sur scène, racontait-elle au Monde. Mon corps allait changer et le public allait s’en rendre compte. […] J’ai donc décidé de mettre en scène […] ma transformation. » Après le fondateur P.P.P., qui la voyait menacée par la fonte de glaces suspendues

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au-dessus du plateau, sont venus Vortex et L’Aprèsmidi d’un foehn (2011), ses deux « pièces du vent », manifestes vaporeux construits à l’aide de sacs poubelle et de ventilateurs. Toujours, il est question de l’évaporation des identités, de la malléabilité des masques, de l’accumulation des peaux, de la possibilité socialement, intimement, de s’en défaire. De cette artiste transgenre, on aime la capacité à traduire en métaphores, par le seul biais de son savoir-faire plastique, des problématiques qui n’en finissent pas d’électriser le débat public. À rebours de tout militantisme queer surdidactique, L’Après-midi d’un foehn, sa performance à fort enjeu politique, est programmée rayon jeune public : des sacs vides, sortes de robes sans corps, des ciseaux, du scotch, du vent, la musique de Claude Debussy… et le sentiment persistant que, décidément, rien ne se perd, rien ne se crée, tout le monde se transforme. L’Après-midi d’un foehn, du 18 mai au 4 juin Vortex, du 20 mai au 4 juin au Nouveau Théâtre de Montreuil

mai 2016


agenda PAR È. B.

DU 11 MAI AU 4 JUIN

CHANTIERS D’EUROPE Témoignages, sur scène, de femmes de ménage émigrées installées en Grèce, et de Portugais exilés pendant la dictature de Salazar, récit des rêves de grandeur footballistique inspirés à un jeune clandestin vivant en Suède par le parcours de Zlatan Ibrahimović… La scène européenne émergente s’empare de son histoire politique pour la septième édition du festival Chantiers d’Europe. au Théâtre de la Ville

LES 25 ET 26 MAI

encore le moment du départ… Voici le point de départ du CLAN, nouvelle création du brillant Herman Diephuis, qui construit avec six interprètes des états de lâcher-prise et d’épuisement sans renoncement. Comme si la fin n’était pas inéluctable.

au théâtre de La Commune (Aubervilliers)

DU 28 AU 30 MAI

BAPTISTE LECAPLAIN Sans doute le doit-on à sa récente expérience de paternité ? Le sympathique humoriste Baptiste Lecaplain revient, dans son stand-up Origines, sur les aléas d’une enfance placée sous le signe de l’introversion, de la timidité maladive et de l’obéissance à un père taiseux et autoritaire. au Trianon

4 rêves non-censurés en présence de Fleur Pellerin au Théâtre Paris-Villette

LES 28 ET 29 MAI

HERMAN DIEPHUIS Nous sommes en soirée. Nous sentons bien que la fête se termine, et néanmoins nous repoussons encore et

DU 30 MAI AU 9 JUIN

© raynaud de lage

THIBAUD CROISY Frédéric Mitterrand avouait récemment faire des rêves érotiques mettant en scène Manuel Valls. Mais sans doute préférons-nous entendre ceux que l’artiste Thibaud Croisy a écrits au sujet de son ex-ministre de tutelle Fleur Pellerin. Soit des textes surréalistes qui diagnostiquent à leur façon les maux d’un ministère de la Culture réceptacle de tous les désirs, mais impuissant à les contenter.

26 000 COUVERTS À défaut d’avoir su choisir entre l’esthétique lo-fi d’un Michel Gondry, le rétro-populo des Deschiens et l’absurde psychédélique d’un Katerine (ascendant Monty Python), la compagnie de théâtre de rue 26 000 couverts a préféré mixer le tout ; et repasser à table pour une nouvelle création en forme d’essai bordélique sur la mort.

À bien y réfléchir, et puisque vous soulevez la question, il faudra quand même trouver un titre un peu plus percutant à La Villette


cultures ARTS

© rmn-grand palais (musée picasso de paris) / mathieu rabeau (c) succession picasso - gestion droits d’auteur

Picasso Sculptures Par Paola Dicelli

Buste de femme, 1932

La Femme enceinte

Le musée Picasso accueille une impressionnante collection de sculptures de l’artiste, soit deux cent quarante œuvres, souvent inspirées par les femmes. S’il a pratiqué la peinture tout au long de sa carrière, Pablo Picasso ne s’est adonné à la sculpture que par intermittence, au gré de ses rencontres artistiques (il a collaboré, par exemple, avec les sculpteurs Carl Nesjar ou Julio González) et, surtout, amoureuses – ses maîtresses ont servi de modèles pour un grand nombre des œuvres ici rassemblées. Rencontrée à Paris en 1927, alors qu’elle n’a que 17 ans, MarieThérèse Walter sera la compagne et muse de l’artiste pendant une dizaine d’années. Elle pose notamment pour Buste de femme (1931), sculpture en ciment déclinée la même année dans une réplique en bronze. Présentées face à face dans l’exposition, ces deux versions de la même œuvre semblent révéler différentes facettes de la personnalité du modèle, tantôt romantique et mélancolique, tantôt inquiète et mystérieuse. Organisée chronologiquement, l’exposition s’attache ainsi à montrer que le travail de Picasso se façonnait en séries : l’artiste donnait à ses sculptures originales des doubles et des variantes en jouant sur les dimensions (de la figurine d’une dizaine de centimètres à l’installation monumentale) et les matériaux (céramique, plâtre, tôle, bois, bronze). La Femme enceinte, Tête de femme, La Femme au jardin, La Liseuse, Femme au chapeau, Femme se coiffant : cette multiplicité des formes permet à l’artiste d’explorer tous les visages du féminin, qui exerce décidément sur lui une puissante fascination.  jusqu’au 28 août au musée Picasso

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agenda PAR Anne-Lou Vicente

JUSQU’AU 13 JUIN

Vue de l’exposition MUSEUM ON/OFF Du nouveau à Beaubourg : la Galerie 0, espace prospectif dédié à l’émergence et à l’expérimentation artistiques, promet de faire bouger les lignes de l’institution et de remettre en question les standards de l’exposition. Pour inaugurer ce projet alléchant, des critiques et des artistes (les gens d’Uterpan, Otobong Nkanga) sont invités à interagir avec les œuvres. au Centre Pompidou

JUSQU’AU 26 JUIN

ANA JOTTA Belle occasion de découvrir l’œuvre protéiforme de cette artiste portugaise née en 1946. En appropriationniste et collectionneuse – d’images, de dessins, d’écrits, mais aussi d’objets, notamment en forme de jota, le j portugais, dont elle porte (presque) le nom –, Ana Jotta réinvente le quotidien et ses objets à travers un art de faire qui suit librement la règle du « je ». au Crédac

JUSQU’AU 10 JUIL.

STÉPHANE THIDET Après Le Refuge, en 2007, une cabane dans laquelle il pleuvait sans cesse, Stéphane Thidet rouvre les vannes avec son installation Solitaire, qui métamorphose l’ancienne sacristie – le sol est transformé en un

bassin inaccessible à la surface duquel s’imprime, furtivement, le dessin tracé par un arbre mort suspendu dans les hauteurs de la nef qui tourne sur lui-même. au Collège des Bernardins

DU 12 MAI AU 23 JUIL.

Vue d’atelier JORIS VAN DE MOORTEL Il vous faudra d’abord traverser un ampli géant si vous souhaitez accéder à cette exposition… Sculpture, architecture et musique sont les clés de voûte du travail du jeune artiste belge, dont les installations in situ abritent des performances live. Le 12 mai à 19 h 30, le Spectra Ensemble interprétera un remix d’une de ses compositions intitulée Fieldrecordings of My Own Environment. à la galerie Nathalie Obadia

DU 25 MAI AU 2 OCT.

ELECTROSOUND À défaut de vous faire vous trémousser – quoique –, plongez dans l’histoire et la culture de la musique électronique au fil des décennies et des évolutions technologiques afin de comprendre comment, d’expérimentale et savante à ses débuts, l’electro a conquis les dancefloors et les oreilles du monde entier. à l’Espace Fondation EDF

© museum on / off © centre pompidou, hervé véronèse, 2016 ; © courtesy de l’artiste et galerie nathalie obadia, paris/bruxelles

EXPOSITION


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cultures JEUX VIDÉO

COURSE

TrackMania Turbo

Après plusieurs épisodes uniquement disponibles sur PC, TrackMania revient aussi sur consoles. Ode à la convivialité arcade et à la création do-it-yourself, cette saga française s’impose comme la meilleure alternative à Mario Kart. PAR YANN FRANÇOIS

L’EXPÉRIENCE DU MOIS ADR1FT

(505 Games/PC, PS4, One)

Créé en 2003 par le studio français Nadeo, TrackMania s’est toujours distingué par des choix originaux. Sur ses circuits, les voitures ne peuvent pas se toucher ni se faire des crasses pour l’emporter – ici, c’est le chrono qui départage tout le monde. Non content de proposer toute une gamme de courses, chaque épisode possède un éditeur de circuit, ultra accessible, qui permet de partager ses créations et de mettre au défi les autres concurrents de battre le record que l’on a établi. S’il reprend une formule qui a fait ses preuves, ce nouvel épisode, Turbo, rehausse celle-ci de belles nouveautés – parmi les plus originales, un

mode double driver qui propose à deux joueurs de piloter le même véhicule en coordonnant leurs actions. Quant à la compétition, elle prend cette fois la forme d’un réseau social planétaire, les joueurs pouvant poster leurs créations sur leur mur et concourant désormais pour leur pays/région/ville de résidence. Autant d’améliorations qui viennent réaffirmer une philosophie unique dans le monde multijoueur, qui valorise par-dessus tout le partage et la bienveillance – mais aussi le goût du défi et du dépassement de soi. TrackMania Turbo (Ubisoft/PC, PS4, One)

3 perles indés SALT AND SANCTUARY Un naufragé échoue sur une île hantée. Pour gagner le prochain sanctuaire – où enfin il sera à l’abri –, il lui faut traverser des niveaux peuplés de monstres toujours plus sadiques. Alternant chaos et accalmies, Salt and Sanctuary fait de son odyssée héroïque un calvaire savamment orchestré. Cruel mais terriblement accrocheur. (Ska Studios/PS4, Vita)

PAR Y. F.

STARDEW VALLEY Vous héritez d’une ferme dont vous cherchez à relancer l’exploitation. Pour cela, il vous faut chaque jour bêcher, semer, arroser, récolter et vendre vos produits, tout en nouant contact avec les villageois… Entre jeu agricole et simulateur social, Stardew Valley cache, derrière ce quotidien un brin fastidieux, une ampleur narrative étonnante.

(ConcernedApe/PC)

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mai 2016

À la suite d’un incident inexpliqué, un astronaute se réveille… au milieu de l’espace. Éventrée, sa station n’est plus qu’un champ de débris flottant dans le vide. Quant à lui, il doit rejoindre la navette d’urgence, originellement située de l’autre côté de la station, en utilisant ses propulseurs dorsaux. Les réserves d’oxygène dont il dispose étant limitées, il lui faut économiser ses mouvements pour ne pas finir asphyxié… Pensé pour la nouvelle génération de casques de réalité virtuelle, Adr1ft fait du cauchemar du film Gravity une expérience tangible et vertigineuse. Y. F.

HYPER LIGHT DRIFTER Hautement influencé par Zelda, ce jeu raconte les déboires d’un aventurier perdu en des contrées remplies de donjons et de boss à vaincre. À un détail près : Hyper Light Drifter n’utilise aucun texte, toute sa narration reposant sur des symboles, des images ou des sons qui donnent à l’aventure un enivrant parfum de mystère.

(Heart Machine/PC, Mac)


sélection PAR Y. F.

DARK SOULS III Si notre passion pour la saga des Souls ne faiblit pas, c’est que celle-ci réussit encore à nous surprendre. On a beau s’être accoutumé à son extrême difficulté, avec cet énième opus, la saga trouve un nouveau souffle grâce à un bestiaire ennemi d’une variété exceptionnelle. Inspiré de la dark fantasy et des mythologies antiques, le décor ressemble à une toile de maître dans laquelle les panoramas dantesques le disputent aux architectures délirantes. Un paysage unique et vénéneux, à l’image de l’expérience proposée.

STARFOX ZERO Retour d’un classique de Nintendo, agrémenté de quelques nouveautés – dont notamment une jouabilité asymétrique. Alors que l’écran de la télé permet une vue globale sur l’action, la tablette sert d’habitacle immersif pour prendre les commandes du vaisseau. Outre l’inusable Arwing, de nouveaux véhicules viennent enrichir l’aventure, comme un gyrocoptère ou un mecha bipède. Entre montagne russe et space opera nippon, Starfox Zero réveille une belle nostalgie arcade, efficace et sans fioritures.

QUANTUM BREAK Cobayes d’une machine temporelle, deux hommes gagnent le pouvoir de manipuler le temps. L’un en profite pour créer un empire financier tout-puissant, l’autre tente de l’en empêcher par tous les moyens. S’ensuit une odyssée rocambolesque à travers les strates du temps qui mélange jeu vidéo d’action et séquences filmées. Serti d’un casting impeccable et d’envolées métaphysiques spectaculaires, Quantum Break tord les codes de la narration et de la mécanique quantique avec une imagination débridée.

TOM CLANCY’S THE DIVISION Rien ne va plus à Manhattan : un virus a décimé la population, et les rues de la ville sont devenues le théâtre d’affrontements sanglants entre divers gangs et la Division, une milice populaire. Libre à chacun de sillonner les rues dépeuplées, seul ou avec d’autres joueurs, pour aider les survivants et déloger les pillards. The Division s’avère un excellent défouloir coopératif et pyrotechnique, doublé d’un sacré tour de force – saluons ici la reproduction à échelle réelle de ce New York postapocalyptique !

(Bandai Namco/PC, PS4, One)

(Microsoft/One, PC)

(Nintendo/Wii U)

(Ubisoft/ PC, PS4, One)


cultures FOOD

TABLE D’HÔTEL

Room service Les restaurants d’hôtel se répartissent en deux catégories : multi-étoilé hors de prix ou cantoche bas de gamme. Heureusement, il existe quelques exceptions, comme l’hôtel Marignan Champs-Élysées, qui a recruté le jeune prodige Juan Arbelaez pour son restaurant Nubé. Bonne pioche. PAR STÉPHANE MÉJANÈS

© d. r.

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TERRASSE URBAINE

On l’a découvert à la télé, dans Top Chef, en 2013. On l’a suivi chez Jean Imbert (L’Acajou), où il tenait la baraque. On a aimé sa cuisine à Plantxa, son bistro de Boulogne-Billancourt, qu’il a désormais confié à son second, Max Kuzniar. On attend ses deux nouvelles adresses, un bistrot à Ville-d’Avray et un bar à pain à Boulogne-Billancourt. Et on le retrouve désormais aux fourneaux du restaurant Nubé, dans le discret mais élégant hôtel Marignan Champs-Élysées. Un défi de plus pour un jeune homme hyperactif, né en Colombie, et qui a débarqué à Paris à l’âge de 19 ans. Mais un défi impossible à refuser – c’est en toute confiance qu’on lui laisse ici carte blanche. Dans

un cadre élégant aux touches exotiques, il reste fidèle à son inspiration de citoyen du monde. Les dressages sont percutants, et il y a autant de peps dans les assiettes que dans l’œil et le sourire ravageur du cuisinier sud-américain. L’œuf parfait, risotto de seiche et parmesan vous cueille tout en suavité piquante. La volaille jaune des Landes s’encanaille avec la puissance épicée de la soubressade et s’apaise avec la purée à la courge butternut et la sucrine grillée. La séduction opère toujours. Carte : de 54 à 71 €. Menu : 32 € Nubé 12, rue de Marignan – Paris VIIIe Tél. : 01 40 76 34 56

COLLECTIONNEUR DE SAVEURS C’est le plus grand mais le plus discret des palaces parisiens. Son chef exécutif, Joël Veyssière, n’est guère plus expansif. Mais ce grand gaillard tout en rondeur et en douceur travaille patiemment son terroir dans les différents points de restauration du lieu. Sur la terrasse andalouse, il a dressé sa table du marché, où il cuisine des produits savamment sourcés. Tarte fine à l’oignon, pissaladière avec sardines marinées, tomates confites et artichauts violets ou minute de thon, dans un jardin à Paris, ça n’a pas de prix. Menu déjeuner : 38 €.

Hôtel du Collectionneur 51-57, rue de Courcelles Paris VIIIe Tél. : 01 58 36 67 00

chambres avec vue… sur table MOLITOR La mythique piscine Molitor trône désormais au milieu d’un hôtel chic au rooftop campagnard. Mais c’est aussi un restaurant, mené avec adresse par Julien Mercier. Le burger au bœuf de Galice, grana padano, tomates confites et pommes pont-neuf passe tout seul, le millefeuille vanille et chocolat aussi. Menu déjeuner : 39 € (75 € avec une heure de piscine). 13, rue Nungesser-et-Coli – Paris XVIe Tél. : 01 56 07 08 50

GRAND PIGALLE Nouvelle aventure pour le trio de l’Experimental Group, qui dirige cet hôtel ouvert en 2015. Côté restaurant, c’est le génial Giovanni Passerini (ex-Rino, il vient de s’installer dans le XIIe) qui a pensé la carte. Mozzarella fumée, morue confite au chou noir de Toscane, pâtes fraîches et financier agrumes, pistache, la partition est maîtrisée. Carte : environ 30 €. 29, rue Victor-Massé – Paris IXe Tél. : 01 85 73 12 00

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mai 2016

PAR S. M.

LA COUR JARDIN La table du Plaza Athénée est inaccessible au commun des mortels. En revanche, en économisant un peu, on peut s’offrir une pause dans la jolie cour intérieure. Au printemps, elle prend l’accent japonais grâce au duo Mathieu Emeraud-Fumiko Kano. Au menu, falafels au soja vert, maquereau laqué, riz vénéré et neige de café glacé. Menus Bento : 54 et 64 €. 25, avenue Montaigne – Paris VIIIe Tél. : 01 53 67 66 02


cultures MODE

EXPOSITION

© eric poitevin

Nash Prints It JEUNE CREATION

© d. r.

ANATOMIE D’UNE COLLECTION D’un corset de Marie-Antoinette à un tailleur d’Audrey Hepburn, en passant par un gilet de Napoléon, une veste de forçat du xixe siècle (photo) ou une blouse d’infirmière de la Première Guerre mondiale, l’exposition du Palais Galliera retrace l’histoire de la mode du xviiie siècle à nos jours, en mettant en avant ceux qui la portent, qu’ils soient célèbres ou anonymes. Un parcours aux résonances sociologiques qui permet d’explorer, à travers une centaine de vêtements et d’accessoires, la richesse du fonds du musée. R. S. Nash Prints It, printemps-été 2016

En lançant sa marque de prêt-à-porter en 2013, Shade Affogbolo s’est mis en tête de rendre ses lettres de noblesse au wax. Début juin, en plus de sa collection printemps-été, elle proposera pour Pimkie une collection capsule de huit pièces aux couleurs du célèbre « tissu africain ».

du 14 mai au 23 octobre au Palais Galliera – musée de la Mode de la ville de Paris

MAILLOT DE BAIN

L’objectif est de décomplexer les Occidentaux, les convaincre qu’ils peuvent porter du wax sans se sentir déguisés, en inscrivant celui-ci dans un style urbain, avec des coupes classiques et impeccables, chemise preppy, robe kimono ou jupe crayon. « C’est juste un tissu imprimé, portable en toutes circonstances, à ne pas confondre avec le boubou, qui est une tenue. Il y a plein d’amalgames autour du wax, à commencer par son origine : il vient d’Indonésie, et pas d’Afrique ! » S’il est aujourd’hui très répandu en Afrique, le wax – qui est à la fois un motif et une technique d’impression sur coton à l’aide de cire – a été importé d’Indonésie par les Néerlandais dans leurs colonies africaines, nous précise la créatrice de 31 ans, intarissable. La passion pour le wax de cette Parisienne d’origine bénino-sénégalo-­ danoise lui vient de sa mère. Celle-ci

tenait un atelier de couture à Dakar dans les années 1980, qu’elle a dû fermer pour s’installer à Paris avec sa famille. En 2013, après des études de journalisme et un passage à l’émission The Voice, Shade Affogbolo se décide à reprendre le flambeau en montant une entreprise familiale, Nash Prints It. Son père et son frère gèrent les finances, sa mère supervise la production, tandis qu’elle dessine et écoule les stocks depuis sa boutique en ligne et quelques points de ventes (y compris à Tokyo, depuis peu). C’est directement à la source, chez les grossistes de Cotonou, au Bénin, qu’elle choisit avec sa mère ses précieux tissus, avant de faire réaliser ses pièces dans un atelier béninois, pour « soutenir le marché local et apporter notre petite pierre à l’édifice. » Un bien joli programme. www.nashprintsit.com

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© eres

PAR RAPHAËLLE SIMON

ERES La marque de maillots de bain fait son cinéma et s’inspire de l’iconique bikini de la James Bond girl Ursula Andress pour sa ligne Petula. Tout le monde se souvient de la sortie de l’eau de l’actrice vêtue de son bikini blanc, face à un Sean Connery subjugué, dans James Bond 007 contre Dr. No (1963). La marque twiste les codes – sacrément olé olé pour l’époque – du maillot en huit déclinaisons (une pièce et deux pièces) aux couleurs éclatantes, toutes rehaussées de la fameuse sangle. R. S. www.eres.fr


pré se nte

THÉÂTRE JE SUIS FASSBINDER Épaulé par Stanislas Nordey, son « frère de théâtre », Falk Richter, metteur en scène adepte de l’écriture collective, s’appuie sur l’œuvre de Rainer Werner Fassbinder – et notamment sur son analyse de l’Allemagne postfasciste – pour créer une pièce réflexive autour des notions de transgression, d’engagement politique et de rôle de l’auteur. O. M. du 10 mai au 4 juin au théâtre national de La Colline

© Paula-Modersohn-Becker-Stiftung, Brême

EXPOSITION

Paula Modersohn-Becker, Jeune fille tenant des fleurs jaunes dans un verre, 1902

En haut : Mahabharata. Épisode du roi Nala, au musée du quai Branly en février 2013 ; en bas : Satoshi Miyagi

SPECTACLE

SATOSHI MIYAGI PAR OLIVIER MARLAS

Dix ans après avoir inauguré le théâtre Claude Lévi-Strauss du musée du quai Branly, la compagnie japonaise de théâtre contemporain SPAC (Shizuoka Performing Arts Center) permet à nouveau au public français de ressentir le souffle d’un récit millénaire grâce à la création inédite du metteur en scène Satoshi Miyagi, Le Lièvre blanc d’Inaba et des Navajos. Né d’une piste de réf lexion esquissée par Claude Lévi-Strauss dans son ouvrage posthume L’Autre Face de la lune. Écrits sur le Japon, ce spectacle, conçu pour célébrer le dixième anniversaire du musée du quai Branly, interroge les passerelles entre le mythe japonais du lièvre blanc relaté dans le Kojiki (recueil

des mythes de la genèse du Japon écrit au viiie siècle) et les légendes amér indien nes de l’oiseau-­ tonnerre. L’ethnologue français avance l’idée selon laquelle l’unité des territoires allant de l’Indonésie à l’Alaska du temps des grandes glaciations aurait contribué à un socle commun de figures fantastiques. Loin d’imposer la force des liens entre ces deux cultures, Satoshi Miyagi laisse au spectateur le soin d’aiguiser son imagination grâce au surgissement d’images épiques, au son des multiples percussions et à la beauté des costumes en papier japonais, l’entraînant ainsi dans un voyage intemporel au cœur du musée.  Le Lièvre blanc d’Inaba et des Navajos, du 9 au 19 juin au musée du quai Branly

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mai 2016

L’INTENSITÉ D’UN REGARD Contemporaine de l’avant-garde parisienne du début du xxe siècle, l’Allemande Paula Modersohn-Becker, précurseur du cubisme, est l’une des premières à s’affranchir du regard des hommes sur les corps féminins. Avec quelque cent trente toiles (autoportraits, portraits, paysages) et dessins, la première monographie consacrée à cet artiste sur le sol français permet de découvrir cette œuvre méconnue. O. M. jusqu’au 21 août au musée d’Art moderne de la ville de Paris EXPOSITION EXTRA FANTÔMES Parcours interactif au cours duquel chaque support, visuel ou sonore, sonde nos technologies actuelles, l’exposition se divise en quatre pièces à l’univers distinct. Leur point commun ? Exhorter notre esprit ivre de raison à élargir le champ des certitudes. À contre-courant des exigences du monde moderne, les graphistes projettent un monde virtuel dans lequel seuls les spectres dessinent notre réel. O. M. « Extra fantômes. Les vrais, les faux, l’incertain », jusqu’au 31 juillet à La Gaîté Lyrique


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L’actualité DES salles

CYCLES

CONFÉRENCES

06/05

LES PLUS BEAUX MUSÉES DU MONDE Le Leopold Museum. >MK2 Bibliothèque (entrée BnF) à 12h30

07/05

UNE HISTOIRE DE L’ART L’école du Nord : Bosch, Dürer, Brueghel, Cranach. >MK2 Odéon (côté St Michel) à 11h  

09/05

20/05

LES LUNDIS PHILO DE CHARLES PÉPIN « Faut-il réenchanter le monde ? » >MK2 Odéon (côté St Germain) à 18h15  

20/05

31/05

ROCK’N PHILO « Pouvons-nous dissocier douleur du corps et souffrance de l’âme ? De la maladie à la mort : biologies du rock. » >MK2 Grand Palais à 20h

LES LUNDIS PHILO DE CHARLES PÉPIN « Pouvons-nous tous être créatifs ? » >MK2 Odéon (côté St Germain) à 18h15  

21/05

09/05

21/05

ALL’OPERA La Bayadere de M. Petipa et L. Minkus. >MK2 Odéon (côté St Germain) à 20h  

10/05

SOIRÉE BREF La Force de choses d’Alain Guiraudie, La Cérémonie de Paul Vecchiali, How Much Rain to Make a Rainbow de Kaori Kinoshita et Alain Della Negra et Notre Dame des hormones de Bertrand Mandico. >MK2 Quai de Seine à 20h

12/05

LES PLUS BEAUX MUSÉES DU MONDE La Tate Modern de Londres. >MK2 Quai de Loire à 12h30

13/05

ROCK’N PHILO « Peut-on créer artificiellement l’émotion ? Slows d’enfer : la construction du frisson. » >MK2 Grand Palais à 20h

14/05

UNE HISTOIRE DE L’ART Le maniérisme. >MK2 Odéon (côté St Michel) à 11h  

NOS ATELIERS PHOTO « Architecture au smartphone », animé par Jean-Christophe Polgár. contact@mobilecameraclub.fr >MK2 Bibliothèque

23/05

LES PLUS BEAUX MUSÉES DU MONDE Le Prado de Madrid. >MK2 Nation à 12h30

LES PLUS BEAUX MUSÉES DU MONDE Le Prado de Madrid. >MK2 Odéon (côté St Germain) à 12h30  

02/06

LES PLUS BEAUX MUSÉES DU MONDE Le Prado de Madrid. >MK2 Quai de Loire à 12h30

03/06

LES PLUS BEAUX MUSÉES DU MONDE La galerie des Offices. >MK2 Bibliothèque (entrée BnF) à 12h30

03/06

ROCK’N PHILO « Rap ft. philo. L’obsession du temps qui passe. » >MK2 Grand Palais à 20h

23/05

04/06

23/05

04/06

LES LUNDIS PHILO DE CHARLES PÉPIN « Qu’est-ce que bien se comporter ? » >MK2 Odéon (côté St Germain) à 18h15   LE RENDEZ-VOUS DES DOCS Projection en avant-première de Bella e perduta de Pietro Marcello. >MK2 Quai de Loire à 20h  

26/05

LES PLUS BEAUX MUSÉES DU MONDE Le Leopold Museum. >MK2 Quai de Loire à 12h30

27/05

UNE HISTOIRE DE L’ART L’âge d’or de la peinture hollandaise. >MK2 Odéon (côté St Michel) à 11h  

ROCK’N PHILO « Faut-il dépasser les limites pour se dépasser soi-même ? Walk the line. » >MK2 Grand Palais à 20h

17/05

28/05

LES PLUS BEAUX MUSÉES DU MONDE Le Leopold Museum. >MK2 Odéon (côté St Germain) à 12h30

30/05

LES PLUS BEAUX MUSÉES DU MONDE Le Prado de Madrid. >MK2 Bibliothèque (entrée BnF) à 12h30

UNE HISTOIRE DE L’ART Baroque et Classicisme, de Rubens à Poussin. >MK2 Odéon (côté St Michel) à 11h

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mai 2016

UNE HISTOIRE DE L’ART Rococo et Néo-Classicisme, les fêtes galantes et le retour à l’Antique. >MK2 Odéon (côté St Michel) à 11h  

NOS ATELIERS PHOTO « Les couleurs de Paris », animé par Aurélie Lecarpentier. Réservation : 06 95 28 78 10 / contact@mobilecameraclub.fr >MK2 Bibliothèque

06/06

LES PLUS BEAUX MUSÉES DU MONDE La splendeur d’un palais florentin : la galerie des Offices. >MK2 Nation à 12h30

06/06

LES LUNDIS PHILO DE CHARLES PÉPIN « Pour vivre heureux, vivons cachés ? » >MK2 Odéon (côté St Germain) à 18h15


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mai 2016

Trois Couleurs #141 - mai 2016  
Trois Couleurs #141 - mai 2016  

Directeur de la publication : Elisha Karmitz / Rédactrice en chef : Juliette Reitzer / Rédactrice en chef adjointe : Raphaëlle Simon / Direc...

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