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le monde à l’écran

william castle du 10 juil. au 10 sept. 2013

Roi de la série B horrifique à la fin des années 1950

juno temple

L’actrice perd la tête dans Magic Magic

et aussi

Axelle Ropert, Franz Ferdinand, Kristen Wiig…

À l’ombre des réacteurs nucléaires, les passions électriques de Grand Central

no 113 – gratuit


l’e ntreti e n du mois

Franz Ferdinand Les Écossais racontent leur quatrième album, composé avec des saucisses et des frites. Un nouvel album de Franz Ferdinand est toujours un événement. Quatre ans après le bariolé Tonight: Franz Ferdinand, qui avait divisé leurs admirateurs, les Écossais pratiquent la méthode Coué avec Right Thoughts, Right Words, Right Action. Forts de leur succès commercial, ils auraient pu se laisser aller à la folie des grandeurs ; au lieu de cela, ils sont revenus aux fondamentaux du groupe de rock. Rencontre matinale et éclairante avec le chanteur Alex Kapranos et le multi-instrumentiste Nick McCarthy.

©andy knowles

Propos recueillis par Michaël Patin

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l’e ntreti e n du mois

À vos débuts, vous souhaitiez sortir un album par an, comme les groupes des sixties. On sentait même un mépris pour les traînards. Mais vous avez mis quatre ans pour sortir Tonight: Franz Ferdinand, et de nouveau quatre ans pour Right Thoughts, Right Words, Right Action. Que s’est-il passé ? Alex Kapranos : Quand j’avais 5 ans, je voulais devenir mutant de l’espace, mais j’ai aussi laissé tomber. Je pense qu’à l’époque on ne se rendait pas vraiment compte de ce que représente une tournée, combien ça peut être épuisant. Pas seulement pour le corps, mais aussi en termes de créativité. Pour écrire, il faut être inspiré par la vie et par ce qu’il s’y passe, sinon tu ne produis que des clichés. Notre inspiration vient des films, des livres, des conversations, de tout ce qui nous entoure. Il nous a fallu mettre à jour cette banque d’informations, ressourcer notre écriture. Nick McCarthy : On parle quand même d’une tournée qui a duré deux ans. J’ignorais qu’on pouvait rester sur la route aussi longtemps. Comment vos nouvelles chansons vous sontelles venues ? A.K. : Généralement, on écrivait tous les deux en mangeant des saucisses-frites. On était arrivés à la conclusion qu’il était préférable d’écrire avant d’entrer en studio. Ce n’était pas forcément l’avis des autres. N.MC. : On a également pris le temps de se consacrer à d’autres projets. A.K. : Nick a travaillé pour le théâtre, j’ai produit deux disques. C’est positif de faire autre chose, brièvement, entre deux albums de Franz Ferdinand. Rencontrer de nouvelles personnes permet de maintenir une certaine fraîcheur. Quand on se retrouve, on se dit : « Voilà les types avec qui j’aime vraiment bosser. » Tout paraît si simple. Au lieu de réfléchir, on agit naturellement. L’industrie a beaucoup évolué en quatre ans. Vos projets parallèles sont-ils aussi un moyen de rester en contact avec ces changements ? A.K. : Au contraire, on essaye d’avoir le moins de contact possible avec cette réalité. Comment

notre musique arrive chez les gens ? Ce n’est pas un paramètre dont on veut se sentir responsable. C’est le boulot de notre label. Notre travail à nous, ou plutôt notre objectif, c’est d’écrire et de jouer des chansons. Le précédent album marquait une rupture stylistique assez franche. Celui-ci semble suivre la même voie, très variée et volontiers synthétique. N’avez-vous pas eu envie, comme beaucoup de groupes pop actuels, de tout bouleverser ? A.K. : Je peux te dire que le processus créatif a été complètement différent du précédent. Pour Tonight…, on commençait par de très longues improvisations, puis on essayait de composer des chansons, en s’inspirant de l’état d’esprit dans lequel on se trouvait lors de ces bœufs. Cette fois-ci, c’était l’inverse : on est partis d’idées, voire même de simples objets, pour écrire les chansons. Comme cette carte postale que j’ai trouvée dans un marché aux puces. (Il me tend son portable.) Il est écrit : « Come home soon, practically all is nearly forgotten. D » Ces personnages reliés l’un à l’autre, cette situation indistincte, ça évoque le scénario d’un roman ou d’un film… On a essayé de transposer cela en musique et en paroles. N.MC. : On a d’ailleurs découvert que le destinataire de cette bafouille était Karel Reisz, le réalisateur de Samedi soir, dimanche matin (1960) et de La Maîtresse du lieutenant français (1981), deux films qu’on adore. Un beau point de départ. Pour cet album, vous avez travaillé avec des producteurs étrangers, Hot Chip à Londres, ou Björn Yttling (Peter Bjorn and John) à Stockholm… N’aviez-vous pas peur que votre musique parte dans toutes les directions ? A.K. : L’album est avant tout venu de nous et des endroits qu’on a l’habitude de fréquenter à Glasgow. Même si on est allé à Stockholm et qu’on a invité Hot Chip, la grande majorité de ce disque a été conçue et produite dans deux studios à côté de chez nous, Sausage Dogs et Black Pudding.

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l’e ntreti e n du mois

©andy knowles

« C’est naturel de piquer des idées aux autres. » Nick McCarthy, Alex Kapranos, Bob Hardy et Paul Thomson

Très orienté bouffe, donc… A.K.  : Pour peu qu’on puisse considérer le pudding comme de la nourriture. On a eu la chance d’avoir un espace pour nous au cœur de notre environnement. Toutes les chansons de l’album ont été enregistrées par les quatre musiciens, ensemble, dans cette pièce. On restait au plus proche les uns des autres, juste assez pour que ça continue de sonner bien sur disque. Certains vieux studios ressemblent à un immense hall de gare, avec le bassiste dans une pièce, le batteur derrière une vitre… On voulait fuir tout ça, rester concentrés sur nos interactions, parce que c’est là que réside notre personnalité. À trop essayer de construire et de peaufiner, on risquait de l’oublier. Est-ce pour cela qu’il y a si peu d’invités sur le disque ? A.K. : Ce bon vieux Gus est venu jouer un peu de saxophone. Ainsi que Roxanne Clifford de Veronica Falls, qui est une vieille amie. C’est elle qui a pris notre première photo, en tant que groupe. N.MC. : Rien n’était prémédité. Je n’aime pas l’idée de planifier pour avoir de grands noms au générique. A.K. : Je ne sais pas si c’est le cas en France, mais ici, au Royaume-Uni, tout le monde fait des collaborations pour essayer d’augmenter l’attractivité d’un morceau. Rien à voir avec notre démarche. N.MC. : Habituellement, à un certain point de leur carrière, les musiciens prennent des mois pour écrire, pour enregistrer, pour mixer. Là, dès qu’on tenait une poignée de chansons, on les mettait en boîte et on les mixait dans la foulée, pour garder le jus. Si on avait attendu sept mois, on aurait perdu l’urgence du moment.

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Votre utilisation des synthétiseurs est assez étonnante. Peut-on dire qu’elle est ludique, voire naïve ? A.K. : Là aussi, c’est une question de spontanéité. L’apparition de synthétiseurs est toujours assez extrême, comme à la fin de Stand on the Horizon ou au milieu de Love Illumination, avec ce faux solo de hautbois ! C’est toi, Nick, qui as enregistré ce truc, un jour où je n’étais pas là. N.MC. : J’ai essayé de retrouver ce son depuis, mais pas moyen de mettre la main dessus. Je vous imaginais plus obsédés par le rendu sonore. Quelle importance donnez-vous à cet aspect, non négligeable pour un groupe supposé toucher un large public ? A.K. : C’est un ingrédient comme un autre, aussi important que le refrain, mais avec une différence majeure : le son ne devrait jamais attirer l’attention sur lui, c’est le refrain qui doit être mis en valeur pour toucher l’auditeur. Au cours de notre carrière, on a travaillé avec plein de producteurs, et on a fini par apprendre leurs trucs. C’est naturel, dans la pop, de piquer des idées aux autres. Tu regardes les doigts d’un musicien pour comprendre comment il fait, et tu utilises ensuite cela à ta sauce. Le travail avec Hot Chip ou Björn tenait de la relation entre musiciens, pas de musiciens à producteurs. Un producteur joue souvent un rôle de diplomate. Comment gérez-vous les ego quand vous n’êtes que tous les quatre ? A.K. : On a passé du temps ensemble, beaucoup discuté, pour se rappeler pourquoi on fait ce groupe. Quand l’amitié est solide, la diplomatie n’est plus nécessaire. Right Thoughts, Right Words, Right Action de Franz Ferdinand (Domino) • Sortie le 26 août

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é dito

Dans la boîte Par Étienne Rouillon Illustration de Charlie Poppins

A

près avoir converti de nombreuses sagas cinématographiques en petits bonshommes jaunes, Lego fait le chemin inverse avec un film d’animation prévu pour 2014 : Lego. Curieux. La première bande-annonce est un boxon prêt à faire péter les synapses de ceux qui classaient consciencieusement leurs pièces par genre plutôt que de céder à la technique de la grande boîte à foutoir. Le trailer présente une jeune figurine chargée de sauver tous les univers Lego, des chevaliers jusqu’à Batman. Sérieux. J’allais ronchonner avec les classificateurs forcenés, et puis je me suis

souvenu des vacances d’été. Les boîtes à jouets des cousins ne ressemblaient jamais aux miennes. Et c’est comme ça qu’on se retrouvait à jouer l’attaque du bateau pirate par des cosmonautes alliés aux chevaliers de la Table ronde. C’étaient nos meilleures histoires. Parce que la porosité des univers motive de nouveaux récits. Quand le western des cowboys rencontre le bushido des samouraïs, Akira Kurosawa réalise Les Sept Samouraïs (ressortie en juillet). Et lorsque le danger de l’irradiation nucléaire croise le péril de la passion adultère, Rebecca Zlotowski raconte la meilleure histoire de l’été, Grand Central.

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mai 2013

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Sommaire Du 10 juillet au 10 septembre 2013 éditeur MK2 Agency 55 rue Traversière, 75012 Paris Tél. : 01 44 67 30 00 directeur de la publication Elisha Karmitz (elisha.karmitz@mk2.com) rédacteur en chef Étienne Rouillon (etienne.rouillon@mk2.com)

L’entretien du mois 4 Franz Ferdinand raconte son quatrième album 9 Édito Hollywood a-t-il le droit de faire un film sur l’univers des Lego ? 12 Les actualités Un tour rapide sur les chiffres, visages et infos du mois 16 À suivre Mehdi Dehbi dans Je ne suis pas mort

rédactrice en chef adjointe Juliette Reitzer (juliette.reitzer@mk2.com)

l’agenda

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rédacteurs Quentin Grosset (quentin.grosset@mk2.com) Laura Tuillier (laura.tuillier@mk2.com)

histoires du cinéma

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les films

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cultures

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actus mk2

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directrices artistiques Marion Dorel (marion.dorel@mk2.com) Sarah Kahn (hello@sarahkahn.fr) secrétaire de rédaction Vincent Tarrière (vincent.tarriere@orange.fr) iconographe Juliette Reitzer stagiaires Maureen Lepers, Marie Ponchel ont collaboré à ce numéro Stéphane Beaujean, Ève Beauvallet, Chris Bourn, Léa Chauvel-Lévy, Renan Cros, Jeremy Davis, Bruno Dubois, Oscar Duboÿ, Julien Dupuy, Yann François, Clémentine Gallot, Claude Garcia, Rod Glacial, Donald James, Grégory Ledergue, Stéphane Méjanès, Jérôme Momcilovic, Wilfried Paris, Michaël Patin, Laura Pertuy, Alexandre Prouvèze, Bernard Quiriny, Yal Sadat, Louis Séguin, Éric Vernay, Anne-Lou Vicente, Pablo René-Worms, Étaïnn Zwer illustrateurs Marion Dorel, Stéphane Manel, Charlie Poppins photographes Fabien Breuil, Nicolas Guérin, Jean-Romain Pac, Julien Weber publicité directrice commerciale Emmanuelle Fortunato (emmanuelle.fortunato@mk2.com) responsable clientèle cinéma Stéphanie Laroque (stephanie.laroque@mk2.com) chef de projet communication Estelle Savariaux (estelle.savariaux@mk2.com) chef de projet Clémence Van Raay (clemence.vanraay@mk2.com) assistante chef de projet Anaïs Benguigui (anais.benguigui@mk2.com)

Les sorties de films du 10 juillet au 4 septembre 2013

En couverture : Rebecca Zlotowski 25 À l’ombre des réacteurs nucléaires, les passions électriques de Grand Central : entretien avec la réalisatrice Les Sept Samouraïs 30 Le véritable champ de bataille du chef-d’oeuvre de Kurosawa, c’était le plateau de tournage 32 Kristen Wiig La comédie américaine féminine vue par l’actrice d’Imogene Magic Magic 34 Rencontre avec le réalisateur Sebastián Silva et son actrice Juno Temple Pacific Rim 38 Guillermo del Toro nous explique quelle taille doivent avoir des robots géants La trilogie de Bill Douglas 40 Secret partagé par une poignée de cinéphiles, ce chef-d’œuvre écossais ressort en salles 42 Scène culte Du côté d’Orouët de Jacques Rozier Pôle emploi 44 Léo Kouper, 87 ans, affichiste du sulfureux Emmanuelle Gender studies 46 Émancipation féminine très en surface avec Rebelle de Mark Andrews Axelle Ropert 48 Rencontre avec la réalisatrice de Tirez la langue, mademoiselle Nouveau genre 50 Petit théâtre des passions : le huis clos ferroviaire Alejandro Jodorowsky 52 Rencontre avec un gamin de 5 ans, le réalisateur de La Danza de la Realidad Hollywood stories 54 Epcot, la cité utopique de Walt Disney, dernier épisode F.J. Ossang 56 En bord de mer avec le cinéaste punk, poète et musicien William Castle 58 Dans les années 1950, il invente le « ciném’attraction » Portfolio 60 Jean Pigozzi arpente la planète mondaine depuis près de quarante ans, appareil photo en main Le meilleur des sorties en salles

Illustration de couverture ©Joe Murtagh pour Trois Couleurs, d’après une photo de Nicolas Guérin © 2013 TROIS COULEURS issn 1633-2083 / dépôt légal quatrième trimestre 2006. Toute reproduction, même partielle, de textes, photos et illustrations publiés par MK2 Agency est interdite sans l’accord de l’auteur et de l’éditeur. Magazine gratuit. Ne pas jeter sur la voie publique.

L’actualité de toutes les cultures et le city guide de Paris Programmation spéciale festival Jazz à la Villette

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e n bre f

Les actualités Le film commence dans cinq minutes ? Un tour rapide sur les chiffres, visages et infos du mois. Pages réalisées par Julien Dupuy, Yann François, Maureen Lepers, Marie Ponchel, Étienne Rouillon, Laura Tuillier et Etaïnn Zwer

> l’info graphique

James Bond et la géopolitique

Origine des ennemis de James Bond (classement par pays et par date de sortie des films) Sur quels pays Hollywood peut-il taper sans miner le travail diplomatique du gouvernement américain ? Expert des relations internationales, James Bond a toujours fait évoluer la nationalité de ses méchants en fonction des soubresauts internationaux. 2012

2000 élection de Vladimir Poutine 1999 1997 1995

2009 2006

2005 Attentats de Londres

2002

2002 renforcement des capacités militaires de la Corée du Nord

2001 Attaque du World Trade Center

1989 Chute du mur de Berlin 1989

1987 1985 1983

1981

1987 1985

1983

1985

1979 1977

1962

Chine

1974

1973

1971 1969 1967 1965 1964 1963

U.R.S.S. (Spectre inclus)

1970 Montée en puissance des Blacks Panthers Corée du Nord

Caraïbes

Cuba

Afghanistan

U.S.A.

Colombie

Allemagne

2005 : attentats de Londres 2002 : renforcement des capacités militaires de la Corée du Nord 2001 : attaque du World Trade Center 2000 : élection de Vladimir Poutine Années 1980 : La Drug Enforcement Administration intervient en Amérique du Sud 1989 : chute du mur de Berlin 1979-1989 : première guerre d’Afghanistan 1973 : premier choc pétrolier 1970 : montée en puissance des Blacks Panthers 1962 : crise des missiles de Cuba 1945 : fin de la Seconde Guerre mondiale

Reste de l’Europe

> Formule gagnante ?

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Le rap français crève l’écran

Flynt et Orelsan revisitent l’histoire du cinéma dans le clip Mon pote

Alors que Hugh Jackman sort les griffes pour déchirer l’été, le groupe IAM s’est associé à la 20th Century Fox pour la promotion française de Wolverine : le combat de l’immortel. Extrait de leur dernier album, le morceau Marvel a fait l’objet d’un clip vidéo réalisé en collaboration avec le studio dans lequel la bande d’Akhenaton et la star des X-Men croisent le fer. Un coup marketing en adamantium, dont l’emphase tranche avec la fraîcheur et l’épatante inventivité du récent clip de Flynt et Orelsan pour le morceau Mon pote. Les deux comparses s’invitent avec humour au milieu de séquences tirées de grands classiques du septième art tels que Fight Club, Pulp Fiction ou Il était une fois en Amérique. Une traversée fantasmée de l’écran qu’Orelsan concrétisera en jouant dans le prochain film de Danielle Arbid, Faire connaissance avec la France (tournage prévu à l’automne), tandis que les mots de plomb d’Abd al Malik prennent eux aussi le chemin du cinéma dans une adaptation, par lui-même, de son ouvrage publié en 2004, Qu’Allah bénisse la France. M.L.

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> LE CHIFFRE DU MOIS Le nombre de filles baptisées Khaleesi par leurs fiers parents en 2012 aux États-Unis, d’après le surnom du personnage joué par Emilia Clarke dans la série Game of Thrones. L’état civil est bouleversé jusqu’en Haute-Savoie, où un enfant né le 11 juin porte aussi ce petit nom charmant. Ma.Po.

Calé

Décalé

Recalé

FIFTY SHADES OF… GREY Les aventures gentiment sadomaso d’Anastasia Steele et de Christian Grey ont enfin trouvé une réalisatrice. C’est Sam Taylor-Johnson (Nowhere Boy) qui fessera les pages du best-seller Fifty Shades of Grey pour les faire rougir sur les écrans de cinéma.

FIFTY SHADES OF… GREEN Michael Green scénarisera Blade Runner 2, Eva Green sera à l’affiche de Sin City : J’ai tué pour elle et de 300 : La naissance d’un Empire, tandis que le réalisateur David Gordon Green enchante avec le trailer de Prince Avalanche. En 2013, Hollywood se met au vert.

FIFTY SHADES OF… RED Masque de ski et tronçonneuse à la main, une Américaine du Missouri a menacé mi-juin les enfants de son voisin qui jetaient des cailloux sur sa maison. Drôle d’écho à la sortie du reboot de Massacre à la tronçonneuse, le célèbre film de Tobe Hopper.

Par M.L.

> LA PHRASE

David Lynch

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©jb lacroix / wireimage

Le réalisateur s’est exprimé dans les colonnes du journal britannique The Independent à propos de son avenir dans une industrie du cinéma qu’il juge déprimante.

> court métrage

Mickey Mouse au Viêtnam « Mickey Mouse est un symbole de l’innocence, de l’Amérique, du succès et de l’idéalisme. Le tuer comme n’importe quel autre soldat, c’est aller a l’encontre de l’attente du spectateur. » Milton Glaser réagit, pour le site BuzzFeed, à l’exhumation sur YouTube de Mickey Mouse in Vietnam, un court métrage d’animation qu’il a coproduit en 1968 pour un festival pacifiste et qui semblait perdu. On y voit la célèbre souris s’enrôler dans l’armée, partir au front et s’effondrer, frappée d’une balle en pleine tête. Ma.Po.

« J’aime l’idée de la continuité du récit et de ce point de vue, la télévision est bien plus intéressante que le cinéma. Aujourd’hui, le cinéma d’art et d’essai est sur le câble. »

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> AFFICHES COMPARÉES

Red 2 vs 12 heures Tous les hommes sont d’acier : c’est du moins ce que les blockbusters estivaux insinuent. Quand la silhouette du Man Of Steel se découpait sur un fond bleu céleste, c’est en rouge que Bruce Willis et Nicolas Cage, à l’affiche respectivement de Red 2 et de 12 heures, appréhendent leur statut de supermen. Stars sur le retour, ils incarnent chacun, de façon frontale ou distanciée, un visage de l’homme d’action qui a fait leur succès dans les années 1990. Le mouvement caractérise

Nicolas Cage, quand Bruce Willis, immobile, préfère faire ses courses. Teinté de la sorte, le supermarché de Red 2 (sortie le 28 août) fait figure de jungle urbaine ironique et rompt avec la radicalité guerrière de 12 heures (sortie le 24 juillet). Dans les deux cas, le décor s’impose comme une certaine idée de l’enfer qui guette ces héros du quotidien et contre lequel Willis, avec son flingue et ses bananes, est bien préparé. Manger, bouger, le secret de la longévité. M.L.

Entendu sur le web

« Qu’est-ce qui serait un scandale ? – Tuer Harry Potter. Prendre Le Contrôle. » C’est l’un des dialogues absurdes de Do You Love Me, le premier film au scénario écrit par une intelligence artificielle, Cleverbot, et piloté par le réalisateur Chris R. Wilson. Il est visible sur YouTube depuis le 4 février dernier.

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©nicolas guerin

©ron galella/wireimage

> dépêches

Décès

Résurrection

Le légendaire auteur de SF Richard Matheson s’est éteint en juin dernier, à l’âge de 87 ans. Scénariste de Duel et de nombreux épisodes de La Quatrième Dimension, son œuvre a fait l’objet de moult adaptations au cinéma (Je suis une légende, L’Homme qui rétrécit). Ma.Po.

En 2007, Vincent Gallo jouait avec Amanda Lear dans Oliviero Rising, une comédie de Riki Roseo que seuls quelques festivaliers eurent la chance de découvrir. Disparu depuis, le film sort de sa tombe et hante la toile via un trailer visible sur Vimeo. M.L.

Tournage

Le Portugais Miguel Gomes (Tabou) va débuter en octobre un projet de long métrage singulier : pendant une semaine, chaque mois, il tournera un court film à partir de faits divers compilés en amont. Chacune de ces fictions dialoguera avec un conte des Milles et Une Nuits. L.T.

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> en tournage

> décès

©jason laveris/ filmmagic

James Gandolfini Foudroyé à Rome par une crise cardiaque le 19 juin dernier, l’acteur américain aux origines italiennes n’aura jamais vraiment réussi à percer au cinéma. Cantonné dans des seconds rôles dispensables, il était pourtant un monument reconnu par ses pairs. Et ce, pour un seul rôle : celui de Tony, l’inoubliable mafieux dépressif des Soprano. Une série télévisée qui a relancé le genre, au début des années 2000. Pendant sept ans, Gandolfini a su apporter au personnage principal une humanité aussi sombre qu’universelle. Un rôle démesuré, géré avec tant de finesse et de mélancolie qu’il fit entrer les salauds dans notre cœur : ceux de Dexter, The Shield et consorts lui doivent beaucoup. Y.F.

Le cinéma français se la raconte en trois projets singuliers. Christophe Honoré (La Belle Personne) a achevé fin juin le tournage de son nouveau film, portrait d’une lycéenne inspiré des Métamorphoses d’Ovide, porté par un casting de débutants. De son côté, Céline Sciamma (Tomboy) réalise Bande de filles sur un groupe d’ados françaises d’origine africaine, alors que Mia Hansen-Løve (Un amour de jeunesse) débutera à la fin de l’été Eden, un film sur un jeune DJ de la scène electro des années 1990 inspiré de son frère. M.L.

©20th century fox

> la technique

©lorna simpson

Coup de griffes

Momentum, 2010. Vidéo HD, couleur, son, 6’56’’. Courtesy l’artiste, Salon 94, New York, et Galerie Nathalie Obadia, Paris/Bruxelles

> Exposition

Lorna Simpson La première rétrospective européenne consacrée à l’artiste afro-américaine Lorna Simpson retrace trente ans d’une œuvre conceptuelle et performative subtile qui interroge les notions de race, d’identité, de genre et de mémoire. Des photo-textes qui l’ont faite connaître (Waterbearer) aux sérigraphies sur feutre (Wigs II, fascinante taxonomie de perruques), d’une série de Photomaton

anonymes réinterprétés en un portrait-fiction troublant jusqu’à l’installation vidéo Chess, partie d’échecs vertigineuse confrontant l’artiste (et son double masculin) à elle-même, images et textes s’entrelacent pour produire des récits ouverts aux accents de film noir. Contre la « vérité » qui entoure toute représentation, les mises en scène de Lorna Simpson déploient une réflexion plurivoque, élégante et puissante, qui parfois déroute, mais dont l’esthétique séduit et la vision intrigue. E.Z. Jusqu’au 1 er septembre au Jeu de Paume

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Depuis X-Men de Bryan Singer, les griffes de Wolverine sont un vrai casse-tête pour les accessoiristes : rigides, elles risquent de blesser les cascadeurs durant les scènes de combat ; souples, elles gigotent disgracieusement à chaque mouvement de Hugh Jackman. Sur le tournage de Wolverine : le combat de l’immortel, l’équipe a finalement opté pour une résine solide mais très cassante. Ainsi, les griffes faisaient bonne figure quels que soient les mouvements du mutant, mais se cassaient avant de pouvoir blesser quiconque. J.D. Wolverine : le combat de l’immortel de James Mangold (20th Century Fox) Sortie le 24 juillet


à su ivre

Mehdi Dehbi Dans Je ne suis pas mort, un film traversé par la figure du double, l’acteur belge joue un cinquantenaire coincé dans un corps d’étudiant. Par Quentin Grosset - Photographie de Jean-Romain Pac

C

’est drôle que Mehdi Dehbi ne veuille pas dire son âge, car c’est justement ce mystère qui fait tout le sel de sa performance dans le premier long métrage de Mehdi Ben Attia, Je ne suis pas mort. Dans ce film, les rapports ambigus entre un professeur de philosophie politique, Richard, et son brillant élève, Yacine, iront jusqu’à la fusion des corps. « L’enjeu, c’est la dualité entre ce à quoi l’on pense ressembler et l’image que les autres nous renvoient », nous dit l’acteur, abonné aux rôles équivoques depuis La Folle Histoire d’amour de Simon Eskenazy dans lequel il devait trouver la part de femme en lui pour incarner un jeune travesti. Passé par les conservatoires de Paris, de Bruxelles et de Londres, il a conscience d’inspirer cette ambivalence aux réalisateurs : « J’ai l’impression que le monde me propose de me diviser en plusieurs catégories. Je refuserai toujours d’être divisé. »

©jean-romain pac

Je ne suis pas mort de Mehdi Ben Attia avec Mehdi Dehbi, Emmanuel Salinger… Distribution : Zelig Films Durée : 1h40 Sortie le 7 août

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ag e n da

Sorties du 10 juillet au 4 septembre 10 juillet Les Sept Samouraïs d’Akira Kurosawa avec Toshirô Mifune, Takashi Shimura… Distribution : La Rabbia/Le Pacte Durée : 3h26 Page 30 Dans un jardin je suis entré d’Avi Mograbi Documentaire Distribution : Épicentre Films Durée : 1h37 Page 69

Grigris de Mahamat-Saleh Haroun avec Souleymane Démé, Anaïs Monory… Distribution : Les Films du Losange Durée : 1h41 Page 70

Hijacking de Tobias Lindholm avec Pilou Asbæk, Søren Malling… Distribution : Ad Vitam Durée : 1h39 Page 72

It Felt Like Love d’Eliza Hittman avec Gina Piersanti, Ronen Rubinstein… Distribution : KMBO Durée : 1h22 Page 76

Monstres Academy de Dan Scanlon avec Billy Crystal, John Goodman… Distribution : Walt Disney Durée : 1h44 Page 71

Meteora de Spiros Stathoulopoulos avec Tamila KoulievaKarantinaki, Theo Alexander… Distribution : Potemkine Durée : 1h22 Page 76

Crazy Joe de Steven Knight avec Jason Statham, Vicky McClure… Distribution : Metropolitan FilmExport Durée : 1h40

Une journée à Rome de Francesca Comencini avec Filippo Scicchitano, Giulia Valentini… Distribution : Bellissima Films Durée : 1h30

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Marius de Daniel Auteuil avec Daniel Auteuil, Raphaël Personnaz… Distribution : Pathé Durée : 1h33

24 juillet

Pacific Rim de Guillermo del Toro avec Charlie Hunnam, Idris Elba… Distribution : Warner Bros. Durée : 2h11 Page 38

12 heures de Simon West avec Nicolas Cage, Malin Åkerman… Distribution : Metropolitan FilmExport Durée : 1h36 Page 14

Juliette de Pierre Godeau avec Àstrid BergèsFrisbey, Féodor Atkine… Distribution : Wild Bunch Durée : 1h21 Page 72

Dans la tête de Charles Swan III de Roman Coppola avec Charlie Sheen, Jason Schwartzman… Distribution : UFO Durée : 1h25 Page 76

Chez nous c’est trois ! de Claude Duty avec Noémie Lvovsky, Marie Kremer… Distribution : Rezo Films Durée : 1h28 Page 72

Gold de Thomas Arslan avec Nina Hoss, Marko Mandic… Distribution : Happiness Durée : 1h37 Page 77

Le Quatuor de Yaron Zilberman avec Philip Seymour Hoffman, Christopher Walken… Distribution : Metropolitan FilmExport Durée : 1h45 Page 71

Metro Manila de Sean Ellis avec Jake Macapagal, John Arcilla… Distribution : Haut et Court Durée : 1h55 Page 74

Wolverine : le combat de l’immortel de James Mangold avec Hugh Jackman, Brian Tee… Distribution : 20 th Century Fox Durée : 2h16 Page 78

Ini Avan, Celui qui revient d’Asoka Handagama avec Dharshan Dharmaraj, Subashini Balasubramaniyam… Distribution : Héliotrope Films Durée : 1h44 Page 71

Aya de Yopougon de Marguerite Abouet et Clément Oubrerie Animation Distribution : UGC Durée : 1h28 Page 76

La Cinquième Saison de Peter Brosens et Jessica Hope Woodworth avec Aurélia Poirier, Django Schrevens… Distribution : Équation Durée : 1h33 Page 78

Fanny de Daniel Auteuil avec Daniel Auteuil, Victoire Belezy… Distribution : Pathé Durée : 1h42

The East de Zal Batmanglij avec Brit Marling, Alexander Skarsgård… Distribution : 20 th Century Fox Durée : 1h57 Page 71

retrouvez tous les films sur www.troiscouleurs.fr

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Sorties du 10 juillet au 4 septembre La Chair de ma chair de Denis Dercourt avec Anna Juliana Jaenner, Mathieu Charrière… Distribution : Zootrope Films Durée : 1h16 Page 78

American Nightmare de James DeMonaco avec Ethan Hawke, Lena Headey… Distribution : Universal Pictures Durée : 1h25

7 août Je ne suis pas mort de Mehdi Ben Attia avec Mehdi Dehbi, Emmanuel Salinger… Distribution : Zelig Films Durée : 1h40 Page 16

31 juillet My Childhood, My Ain Folk, My Way Home de Bill Douglas avec Stephen Archibald, Hughie Restorick… Distribution : UFO Durée : 2h55 Page 40

14 août Michael Kohlhaas d’Arnaud des Pallières avec Mads Mikkelsen, Mélusine Mayance… Distribution : Les Films du Losange Durée : 2h02 Page 84

Imogene de Shari Springer Berman et Robert Pulcini avec Kristen Wiig, Matt Dillon… Distribution : Eurozoom Durée : 1h43 Page 32

Les Apaches de Thierry de Peretti avec Aziz El Addachi, François-Joseph Culioli… Distribution : Pyramide Durée : 1h32 Page 86

Les Derniers Jours d’Àlex et David Pastor avec Quim Gutiérrez, Marta Etura… Distribution : Rezo Films Durée : 1h43 Page 80

Les Chansons populaires de Nicolás Pereda avec Teresa Sánchez, Gabino Rodríguez… Distribution : Capricci Films Durée : 1h43 Page 78

Keep Smiling de Rusudan Chkonia avec Olga Legrand, Nana Shonia… Distribution : ZED Durée : 1h31 Page 86

Les Schtroumpfs 2 de Raja Gosnell Animation Distribution : Sony Pictures Durée : N.C. Page 80

Leave It on the Floor de Sheldon Larry avec Ephraim Sykes, Barbie-Q… Distribution : KMBO Durée : 1h45 Page 82

Landes de François-Xavier Vives avec Marie Gillain, Jalil Lespert… Distribution : Sophie Dulac Durée : 1h40 Page 80

Les Salauds de Claire Denis avec Vincent Lindon, Chiara Mastroianni… Distribution : Wild Bunch Durée : 1h40 Page 82

Magnifica Presenza de Ferzan Özpetek avec Elio Germano, Margherita Buy… Distribution : Distrib Films Durée : 1h46 Page 80

Lone Ranger de Gore Verbinski avec Johnny Depp, Armie Hammer… Distribution : Walt Disney Durée : 2h29 Page 82

Insaisissables de Louis Leterrier avec Jesse Eisenberg, Woody Harrelson… Distribution : SND Durée : 1h55

Leones de Jazmín López avec Julia Volpato, Pablo Sigal… Distribution : Premium Films Durée : 1h22 Page 84

Kick-Ass 2 de Jeff Wadlow avec Aaron Taylor-Johnson, Chloë Grace Moretz… Distribution : Universal Pictures Durée : 1h53 Page 86

R.I.P.D. Brigade fantôme de Robert Schwentke avec Ryan Reynolds, Jeff Bridges… Distribution : Universal Pictures Durée : N.C.

Oggy et les cafards d’Olivier Jean-Marie Animation Distribution : Bac Films Durée : 1h20 Page 100

Conjuring : les dossiers Warren de James Wan avec Vera Farmiga, Patrick Wilson… Distribution : Warner Bros. Durée : 1h52 Page 88

Elysium de Neill Blomkamp avec Matt Damon, Sharlto Copley… Distribution : Sony Pictures Durée : N.C. Page 86 Drôles d’oiseaux de Wayne Thornley avec Abigail Breslin, Jim Cummings… Distribution : Metropolitan FilmExport Durée : 1h23

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ag e n da

Sorties du 10 juillet au 4 septembre Jobs de Joshua Michael Stern avec Ashton Kutcher, Dermot Mulroney… Distribution : Metropolitan FilmExport Durée : 2h07 Page 88

Magic Magic de Sebastián Silva avec Juno Temple, Michael Cera… Distribution : Wild Side Films/ Le Pacte Durée : 1h37 Page 34

Mon bel oranger de Marcos Bernstein avec José de Abreu, Caco Ciocler… Distribution : Distrib Films Durée : 1h34

Alabama Monroe de Felix Van Groeningen avec Veerle Baetens, Johan Heldenbergh… Distribution : Bodega Films Durée : 1h52 Page 90

Les Flingueuses de Paul Feig avec Sandra Bullock, Melissa McCarthy… Distribution : 20 th Century Fox Durée : 1h57 Page 88

4 septembre

Yema de Djamila Sahraoui avec Djamila Sahraoui, Samir Yahia… Distribution : Aramis Films Durée : 1h33 Page 90

Fedora de Billy Wilder avec Marthe Keller, William Holden… Distribution : Carlotta Films Durée : 1h54 Page 90

Leviathan de Lucien Castaing-Taylor et Véréna Paravel Documentaire Distribution : Independencia Durée : 1h23 Page 92

Jeune & Jolie de François Ozon avec Marine Vacth, Géraldine Pailhas… Distribution : Mars Durée : 1h34 Page 128

Copains pour toujours 2 de Dennis Dugan avec Adam Sandler, Kevin James… Distribution : Sony Pictures Durée : 1h41

Mort à vendre de Faouzi Bensaïdi avec Fehd Benchemsi, Imane El Mechrafi… Distribution : Urban Durée : 1h57 Page 88

Le Dernier Pub avant la fin du monde d’Edgar Wright avec Simon Pegg, Nick Frost… Distribution : Universal Pictures Durée : N.C.

28 août Red 2 de Dean Parisot avec Bruce Willis, John Malkovich… Distribution : SND Durée : 1h56 Page 14

Grand Central de Rebecca Zlotowski avec Léa Seydoux, Tahar Rahim… Distribution : Ad Vitam Durée : 1h35 Page 25

La Danza de la Realidad d’Alejandro Jodorowsky avec Brontis Jodorowsky, Jeremias Herskovits… Distribution : Pathé Durée : 2h10 Page 52 Le Prochain Film de René Féret avec Frédéric Pierrot, Antoine Chappey… Distribution : JML Durée : N.C.

White House Down de Roland Emmerich avec Channing Tatum, Jamie Foxx… Distribution : Sony Pictures Durée : 2h17 Page 94 Grand Départ de Nicolas Mercier avec Pio Marmaï, Eddy Mitchell… Distribution : StudioCanal Durée : N.C. Page 94

Gare du Nord de Claire Simon avec Nicole Garcia, Reda Kateb… Distribution : Sophie Dulac Durée : 1h59 Page 96

Red Dawn de Dan Bradley avec Chris Hemsworth, Josh Peck… Distribution : Metropolitan FilmExport Durée : 1h33

Vic + Flo ont vu un ours de Denis Côté avec Romane Bohringer, Pierrette Robitaille… Distribution : UFO Durée : 1h35 Page 94

Une place sur terre de Fabienne Godet avec Benoît Poelvoorde, Ariane Labed… Distribution : ARP Sélection Durée : 1h40

Ilo Ilo d’Antony Chen avec Koh Jia Ler, Angeli Bayani… Distribution : Épicentre Films Durée : 1h39 Page 94

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Tirez la langue, mademoiselle d’Axelle Ropert avec Louise Bourgoin, Laurent Stocker… Distribution : Pyramide Durée : 1h42 Page 48

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CINéMA

histoires du

Kristen Wiig

Rencontre avec l’actrice d’Imogene, figure de la comédie américaine féminine p.32

Pacific Rim

Avec le réalisateur Guillermo del Toro sur le tournage du blockbuster de l’été p.38

Portfolio

Jean Pigozzi n’a pas à se cacher pour photographier les célébrités en soirée p.60

EN COUVERTURE

© nicolas guérin

« Le film s’est construit sur l’idée que l’amour est une maladie qui nous contamine. »

Atomes crochus

E

Rebecca Zlotowski

n 2010, le premier long métrage de Rebecca Zlotowski, Belle Épine, transportait Léa Seydoux à Rungis, dans le fracas des courses de motos clandestines. Grand Central, son nouveau film, installe l’actrice dans une Drôme sensuelle et sauvage. Karole est prise entre l’homme qu’elle va épouser (Denis Ménochet) et celui dont elle tombe amoureuse (Tahar Rahim), nouvelle recrue de la centrale nucléaire où tous travaillent, menacés par le danger permanent de l’irradiation. Un film incandescent, tiraillé entre naturalisme et puissance poétique du symbole. Rencontre. propos recueillis par juliette reitzer www.troiscouleurs.fr 25


h istoi re s du ci n é ma

M

algré son succès critique, Belle Épine a fait peu d’entrées en salles. Comment l’expliquez-vous ? Je ne l’explique pas. Ce qui me passionne dans le cinéma, c’est sa volatilité, l’idée que le même film peut, à des moments différents, être un succès ou un échec. Cet échec commercial m’a mise dans une sorte de tristesse un peu combative, on aimerait toujours que le film soit vu davantage. Mais en même temps, me dire que le film a été vu par des gens qui l’ont aimé, puisque j’ai reçu de vraies marques de sympathie, ça a créé un équilibre.

Comme dans Belle Épine, l’intrigue de Grand Central s’installe dans un univers atypique, pas représenté au cinéma. Qu’est-ce qui est arrivé en premier, le désir de raconter une histoire d’amour ou celui de filmer une centrale nucléaire ? Ma scénariste m’a parlé de l’univers des travailleurs du nucléaire et j’ai tout de suite senti la portée analogique de ce monde-là. Ça me passionnait d’aller chercher du côté du contemporain, du politique, de découvrir des corps et des héros dont on

©ad vitam

Ce relatif échec public vous a-t-il poussée à aborder différemment Grand Central ? C’est davantage ce que j’estimais être un succès ou non dans l’écriture de Belle Épine, dans le rapport au cinéma et à son usage, qui m’ont amenée à me poser des questions. J’avais par exemple le senti-

ment que Belle Épine ne réussissait pas à soutenir un récit du début à la fin du film, et qu’il y avait peut être aussi une dimension élitaire dans le film qui me mettait mal à l’aise. C’est certain qu’avec Gaëlle Macé, la scénariste, nous avons abordé l’écriture de Grand Central avec toutes ces précautions en tête. L’idée d’un rapport plus affirmé au lyrisme, au romanesque était vraiment au cœur du projet de ce film. J’avais le désir d’aller dans des émotions plus visibles, plus exprimées, alors que Belle Épine était plus mutique.

Léa Seydoux et Tahar Rahim

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e n couve rtu re

ne m’avait jamais parlé avant, un milieu inconnu, secret. D’un autre côté, il y a la charge poétique de ce monde : on parlait d’héroïsme, de sacrifices, d’intrépidité, d’injustice, et on s’est dit qu’on était aussi en train de parler d’amour. Il y avait aussi l’idée de parler d’une histoire très intime et personnelle – celle d’une femme partagée entre un homme qu’elle aime et un autre dont elle est amoureuse –, et de la plonger dans l’altérité la plus totale pour moi, un monde dont j’ignorais tout. Pourquoi avez-vous souhaité installer le récit de Grand Central dans le contemporain ? Dans Belle Épine, on ne savait ni à quelle époque ni dans quel lieu on était vraiment, et j’avais envie d’ancrer davantage Grand Central dans un ici et maintenant, de parler du monde qui m’entourait. Mais je voulais aller chercher de la modernité davantage que du contemporain : certes on est en 2013, en France, mais dans le film par exemple, il n’y a aucun téléphone portable. Quand je vois un portable dans un film sorti il y a deux ans, j’explose de rire parce qu’il est déjà dépassé. Mais le film a aussi quelque chose de politiquement moderne. Entre le moment où on a commencé à travailler et le moment où on a terminé le scénario, il y a eu Fukushima, c’est devenu un sujet d’actualité.

« Pour Grand Central, je voulais aller chercher de la modernité davantage que du contemporain. » Vous revendiquez-vous d’un cinéma social ? Plutôt qu’une dénonciation sociale, c’est davantage l’admiration que je portais à ces hommes qui a motivé le récit. Dans le cinéma social, il y a un souci de tenir à distance le romanesque et la stylisation que je n’ai pas du tout. Mais ça n’enlève pas au film sa charge politique. Regarder ces hommes-là, en faire des héros, voir dans les lieux qu’ils habitent et dans leur mode de vie le terrain d’une fiction, oui c’est politique. Aviez-vous la centrale où vous avez tourné au moment d’écrire le scénario ? Non, et on n’avait absolument pas la certitude qu’on pourrait filmer dans une vraie centrale. Tout a été résolu par le petit miracle d’un repérage en Autriche, où il y avait cette centrale nucléaire vide. Deux jours avant sa mise en service, les Autrichiens se sont demandé s’ils étaient pour ou contre le nucléaire. Ils ont voté non par référendum, et ils se sont retrouvés avec une grosse centrale sur les bras, qui ne sert à rien, et dont ils ne font rien. Le gardien ne parlait pas anglais, on avait l’impression d’être dans Shining avec Jack Nicholson, c’était un lieu très étrange où les machines tournaient à vide. Les séquences à l’intérieur de la centrale sont presque documentaires : procédures qui encadrent les travailleurs, précision des gestes… En tant que spectateur, on est amené à comprendre, avec les rites de protection contre la dose, le grand risque que ces travailleurs encourent. Et c’était très important pour moi de parler du travail des personnages. J’ai l’impression que souvent, dans les films, c’est un papier peint, une toile de fond. On a le monde professionnel à l’arrière plan, et le monde des émotions au premier. J’avais le sentiment qu’avec Grand Central, on pouvait faire dialoguer les deux, dans la mesure où c’est quelque chose d’important pour tout le monde. Tous les métiers nous modifient d’une certaine manière. Le monde du travail et celui de l’intime ont chacun un lieu distinct dans le film : à la centrale répond une nature verdoyante, qui accueille les amours de Karole et Gary. Formellement, il y a eu un grand choix, on a décidé de tourner dans deux formats différents, avec l’idée qu’à l’asphyxie de l’intérieur répondait un

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Denis Ménochet et Léa Seydoux

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peut être, que Tahar est arrivé dans le film si facilement, parce qu’il traînait un univers carcéral derrière lui qui l’avait fait émerger au cinéma (dans Un prophète, ndlr).

Rebecca Zlotowski

monde de pulsions étrange. À l’intérieur de la centrale, on a tourné en numérique. À l’extérieur, dès qu’il y avait de la lumière naturelle et qu’on pouvait rendre la qualité de la chaleur, des peaux, de la nature, on a tourné en 35 mm. J’ai une fascination pour le cinéma du sud des États-Unis, pour les films de Terrence Malick ou de Jeff Nichols et leur utilisation du paysage. On a fait un repérage dans un camping qui était au bord d’un lac, dans la Drôme, vraiment à côté des centrales. Les eaux qu’elles recrachent sont très chaudes, du coup la nature est particulièrement luxuriante. Cette juxtaposition très étrange, je voulais vraiment l’exploiter. Le troisième lieu du film est le camping où vivent les personnages, c’est un lieu exigu, les mobile homes sont très proches les uns des autres, on se voit d’une fenêtre à l’autre. Ce qui me plaisait, c’est que ce soit comme une prison à ciel ouvert. J’avais été très impressionnée par la première heure du Salaire de la peur, ils sont au Mexique, il fait chaud, ils sont dans de grands espaces, mais en même temps, ils ne peuvent pas en partir. Dans Grand Central, quand les deux mecs se branlent dans le lit superposé au-dessus de Gary, il y a l’idée d’une promiscuité inquiétante, qui ne laisse pas de place à l’intimité. C’est pour ça aussi,

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Ce qui vous intéresse chez un acteur, c’est donc aussi les rôles qu’il a joués avant ? Oui, c’est vraiment la phrase d’Alain Bergala : « Les acteurs sont des corps conducteurs. » On emploie un acteur avec la mémoire de tous les rôles qu’il a joués avant, qui sont comme des pellicules dont il faut le faire un peu desquamer. Je n’ai pas de désir de pygmalion, j’ai une grande passion pour les acteurs qui ont déjà joué et dont j’espère qu’ils joueront d’autres rôles. Quand j’avais de grands moments de doute, car Belle Épine avait été si peu vu, je me disais : « Le film restera, parce qu’il est dans la filmographie de Léa Seydoux. » Avez-vous écrit Grand Central pour Léa Seydoux et Tahar Rahim ? Non, on n’écrit pas du tout en pensant à des acteurs. Mais ce qui est certain, c’est que je n’ai proposé les rôles à personne d’autre. Tahar a accepté le film sans lire le scénario, Léa aussi. Ils sont complètement inconscients tous les deux. Il y a eu un engouement entre nous trois, et l’idée du couple s’est imposée à moi. Tahar et Léa, ça fonctionnait extrêmement bien. Je l’ai envisagé comme un couple mythique, quasiment hollywoodien. Au cours du film, les deux amants se retrouvent en pleine nuit et s’isolent sur une barque. Comment avez-vous pensé cette séquence ? J’ai beaucoup pensé au film de Jacques Tourneur, Vaudou. J’envisageais vraiment cette scène comme une scène d’envoûtement liée à la dimension maudite de l’amour qu’ils se portent. C’est une dimension très romantique, pathétiquement romantique peut être, mais tout le film s’est construit sur l’idée que l’amour est une malédiction, une maladie qui nous contamine de manière inodore, incolore, invisible. J’avais la nécessité, à un moment du film, que sans paroles on passe entre eux d’une relation érotique à une relation amoureuse. Et qu’on

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e n couve rtu re

Tahar Rahim

« Je n’éprouve pas de fétichisme pour le scénario, ça peut se jeter, c’est provisoire, c’est de la très mauvaise littérature. » comprenne qu’un point de non retour était franchi. Cette scène est construite avec des images très proches d’un cinéma en noir et blanc, et notamment d’une scène d’un film de Louis Malle que j’aime beaucoup, Les Amants. Jeanne Moreau et Jean-Marc Bory sont sur une barque, avec les ombres du clair de lune sur eux. C’est une scène que j’ai montrée à mes collaborateurs. Vos films continuent-ils de s’écrire au montage ? Ah oui, beaucoup. J’ai lu un texte de Luc Dardenne dans lequel il écrit qu’il faut brûler le scénario dans le feu du film. Je trouve que c’est très beau. Je n’éprouve pas de fétichisme pour le scénario, ça peut se jeter, c’est provisoire, c’est de la très mauvaise littérature. C’est un petit guide, important, parce que le système de financement s’articule autour. On suit encore beaucoup le scénario au moment du tournage, mais au moment du

montage, c’est un grand plaisir de l’oublier. Grand Central est très différent de son scénario : il y a des épisodes entiers qui ont sauté, des personnages reconstruits… Mais l’esprit du film est le même. Avez-vous le sentiment de faire partie d’une génération, d’une école ? La génération est liée à nos âges, autour de moi il y a une quinzaine de metteurs en scène qui ont entre 30 et 40 ans. Mais une génération qui serait une affinité de formes ou une esthétique commune, je ne crois pas. Par contre, je sens une grande solidarité entre nous, parfois des conversations approfondies. J’ai fait une consultation pour le film de Yann Gonzalez, Céline Sciamma vient dans ma salle de montage me donner des conseils, je suis scénariste pour Teddy Lussi-Modeste… Il y a une forme de nostalgie de la part de la presse, qui serait de retrouver ce moment de gloire des années 1960-1970 où il a existé une pensée française qui s’exportait, autant dans le cinéma que dans la littérature et la critique, avec le structuralisme, le Nouveau roman et la Nouvelle vague. Mais ce moment est absolument révolu. Grand Central de Rebecca Zlotowski avec Léa Seydoux, Tahar Rahim… Distribution : Ad Vitam Durée : 1h35 Sortie le 28 août

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Les Sept Samouraïs

dr

Cheval de bataille

Scène du combat final, place du village

Les producteurs désespèrent en voyant leur réalisateur enfoncé jusqu’aux genoux dans la bouillasse. 30

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r e pri se

L’occupant américain vient de quitter le Japon. C’est la fin d’une censure qui bannissait les samouraïs au cinéma, par peur d’exacerber un nationalisme revanchard. En 1953, Akira Kurosawa va enfin pouvoir faire son film de samouraïs – ils seront sept. Un chef-d’œuvre qui ressort dans une version entièrement restaurée. Plus qu’à l’écran, le véritable champ de bataille s’est établi sur le plateau de tournage. Par Étienne Rouillon

K

anbei a la sagesse d’un bonze, c’est lui qui tient la carte. Il s’agit de faire le tour du village, d’en repérer les points faibles, d’y établir des places fortes et des traquenards. Le temps presse. La moisson est pour dans quelques jours, et une fois les greniers remplis, les brigands fondront sur les villageois pour les dépouiller. Encore. Mais cette fois, les villageois sont allés quérir Kanbei et six autres samouraïs, pour les protéger. On va creuser une tranchée ici ; lever des barricades par là ; obliger le passage dans telle nasse. La caméra zoome sur le schéma, le personnage de Kanbei se familiarise avec les lieux, au même rythme que le spectateur. Cette scène de repérage est surprenante, elle fait office de pause fonctionnelle à mi-parcours du film, une exposition pédagogique pour assurer la lisibilité de ce qui suit. Quatre ans après avoir révélé Toshirô Mifune dans Rashōmon (1950), Akira Kurosawa confirme qu’il est un maître, lui qui parvient à diriger le spectateur de la même manière que ses personnages. Il sait tout faire. Faire jouer Mifune quasi nu, dans la boue, avec des chevaux qui courent droit sur lui, des sabres et des lances qui volent de partout, et surtout sept camions citernes qui lui dégueulent quatre tonnes d’eau sur la nuque ? Il peut faire ça. Mieux, il peut obliger les producteurs de la Tōhō à continuer d’arroser cette pataugeoire dantesque, malgré des dépassements épiques de budget et de délais. Kurosawa a un plan, qui lui n’est pas couché sur papier. Que d’eau

L’équilibre de son film repose sur le fil d’un rasoir, tranchant comme un katana. Inspiré de la narration du théâtre nô (reposant sur des conclusions partielles), Les Sept Samouraïs associe des séquences d’action, d’exposition et de discours. Craignant que les studios ne préfèrent les premières, quitte à tailler dans les deux autres, Kurosawa décide de repousser jusqu’à la fin le tournage des séquences indispensables. Il commence par ce que le studio percevra comme superflu, pour les obliger à poursuivre l’effort. Et il a raison de se méfier : jusque dans les années 1980, la version destinée aux pays occidentaux dure une heure et dix minutes de moins que l’originale (3h26). Une saignée qui touche essentiel-

lement la partie discursive et fait perdre beaucoup de son sens au film, en particulier le regard qu’il porte sur la relation ambiguë des paysans avec leurs protecteurs – qu’ils jugent hautains –, symboles d’une caste de jouisseurs qui vivent sur leur dos. Le plan de Kurosawa fonctionne, même si la Tōhō n’a de cesse de lui demander de rapatrier le tournage en studio, alors que les producteurs désespèrent en voyant leur réalisateur enfoncé jusqu’aux genoux dans la bouillasse. Une gadoue dans laquelle les chevaux perdent leurs cavaliers et même leurs fers. Kurosawa, lui, n’est pas perdu. Il investit le plateau de tournage comme ses samouraïs gribouillent leur schéma. L’eau devient même une alliée pour dégager la neige qui recouvre le village en plein tournage. On ne coupera le sifflet aux lances des citernes qu’en de rares occasions, par exemple lors des scènes d’incendies démesurés qui roussissent les sourcils de certains acteurs. Action

Kanbei achève son croquis, un vrai plan de tournage. Les acteurs de la bataille sont numérotés, on les barrera au fur et à mesure qu’ils tombent raides, le nez dans la vase. Les zones de combat sont autant de lieux de prises de vues. Le repérage est fait, le cadrage est donné, les répétitions tactiques s’enchaînent pour les hommes tandis que les femmes achèvent la moisson. Le spectateur a l’œil sur le moniteur et s’est rassis dans son fauteuil, voisin de celui de Kurosawa. Ils vont pouvoir tourner la fin, ensemble. Action. Les charges des brigands pleuvent sans accalmie. Le piège des villageois se referme sous une drache violente. Kurosawa fait lutter l’ombre de la boue et la lumière de la pluie avec ferveur et poésie. On coche avec Kanbei sur la feuille. Ils ne sont plus que treize chez les méchants ; trois samouraïs sont à terre ; trois portes du village ont tenu. On sait déjà où se trouve la dernière. Le temps de déplacer les quatre caméras à l’autre bout du village, d’orienter les canons du déluge, et le spectateur peut tourner le final. Coupez. Elle est plus que bonne. d’Akira Kurosawa avec Toshirô Mifune, Takashi Shimura… Distribution : La Rabbia/Le Pacte Durée : 3h26 Sortie le 10 juillet

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kristen Wiig

©eurozoom

Reine du bizarre

« Je voudrais que ces films soient considérés comme des comédies qui ne s’adressent pas qu’à des spectatrices. » 32

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portr ait

Figure de proue des comiques filles, Kristen Wiig nous arrive tardivement à Paris pour présenter Imogene, tragi-comédie dans laquelle elle tient le rôle principal d’une loser. Le point avec la comédienne pince-sans-rire sur l’état de la comédie américaine féminine. Par Clémentine Gallot

S

a venue, en décalage par rapport au succès de Mes meilleures amies, le film de Paul Feig qui l’a révélée chez nous en 2011, survient presque deux ans trop tard. Qu’à cela ne tienne, on ne se refuse pas à celle qui occupe le quatuor de tête des comiques filles outre-Atlantique avec Tina Fey, Amy Poehler et Sarah Silverman. Désormais connue comme le loup blanc, elle est en plein tournage de la mini-série The Spoils of Babylon, produite par Adam McKay et Will Ferrell. En France pour la promotion d’Imogene, rom-com régressive du duo de cinéastes d’American Splendor, elle y joue une dramaturge installée à Manhattan qui, en pleine dépression, retourne chez sa mère dans le New Jersey. Kristen Wiig sur les nerfs y orchestre, toujours à l’aise, la transition plutôt fluide entre sophistication new-yorkaise et grosses vannes redneck à Atlantic City, haut lieu de la télé-réalité trash Bienvenue à Jersey Shore. Un autochtone moustachu et menteur pathologique interprété au poil par Matt Dillon s’y prénomme même George Boosh. Les Américains apprécieront. à bonne école

Quand on lui fait remarquer que, la comédie étant son habitat naturel, un changement de registre pourrait la démanger, elle réplique, piquée : « J’ai déjà joué des rôles dramatiques. Personne ne s’en souvient. J’ai toujours voulu combiner les deux, Imogene est une bonne transition vers des partitions plus sombres. » Ce qui fait marcher la grande Kristen, des yeux ronds comme des billes et 40 ans cet été, on ne le saura pas, elle est anesthésiée sous l’effet combiné du jetlag et d’une journée d’interviews intensive. Elle préfère désintellectualiser le métier : « Écoutez, j’ai du mal à me voir objectivement, c’est très difficile de décrire son propre style, je ne sais même pas si j’en ai un. Mais me dire que mon jeu est bizarre (weird) est le meilleur compliment que l’on puisse me faire. » La comédienne est l’une des innombrables découvertes de l’écurie très masculine de Judd Apatow, qui a vite flairé le génie de son timing comique. D’où une flopée de caméos tête à claques dans En cloque, mode d’emploi, Walk Hard – The Devey Cox Story ou Sans Sarah rien ne va. Un passage au grand écran préparé par sept ans

de bons et loyaux services dans l’émission à sketchs Saturday Night Live qu’elle vient de quitter – sans doute la meilleure formation que l’on puisse souhaiter à un acteur de comédie. Elle y a développé plusieurs personnages excentriques récurrents, tels que l’écolière retardée Gilly ou la dame abrutie de la publicité pour la marque Target… Elle se souvient : « Ce que j’ai préféré à SNL, c’était l’écriture collective dans la writers room ; passer la journée à faire des blagues et à les tester dans la foulée, c’était le pied. » Des années bénies par une synchronie amicale qui transparaît à l’écran. « La première année, j’étais avec Bill Hader, Andy Samberg et Jason Sudeikis : on s’entendait parfaitement. » pas d’effet domino

En 2011, Mes meilleures amies, qu’elle interprète et écrit à quatre mains avec sa copine Annie Mumolo en empruntant un humour sous la ceinture aux frères Farrelly, provoque un raz de marée dans ce petit milieu. Depuis, on dénombre quelques ersatz (Bachelorette), dont certains hilarants, comme The Hit Girls, et on constate que la relève est bien là : Rebel Wilson, Melissa McCarthy, Lake Bell, Lena Dunham ou Carrie Brownstein. Mais l’effet attendu sur l’industrie et les productions de comédie féminine (tout public, mais écrites et jouées par des femmes) reste en demi-teinte, sans le contrecoup attendu. « Je voudrais que ces films soient considérés comme des comédies qui ne s’adressent pas qu’à des spectatrices, soupire-t-elle, avant d’enchaîner, chiffonnée, c’est un mystère. Pourquoi les femmes en comédie posent-elles problème, alors qu’il y en a depuis des années ? It’s fucked up. » Non contente d’avoir prêté son timbre protéiforme au film d’animation Moi, moche et méchant 2, Wiig a aussi rejoint l’équipe de télévision déjantée de Présentateur vedette : la légende de Ron Burgundy pour son deuxième opus, dans lequel elle sera la proie des ardeurs de Will Ferrell. Entre deux tournages, elle glisse qu’elle s’est remise à écrire, seule et avec Annie Mumolo. Que demande le peuple ? Imogene de Shari Springer Berman, Robert Pulcini avec Kristen Wiig, Matt Dillon… Distribution : Eurozoom Durée : 1h43 Sortie le 7 août

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seBASTIÁN SILVA

MaGIC mAGIC Dans Magic Magic, une jeune Américaine (Juno Temple), en vacances dans la campagne chilienne, perd progressivement la boule. Après La Nana et Les Vieux Chats, Sebastián Silva continue son exploration, tourmentée et captivante, du cerveau humain. Par Juliette Reitzer

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inq jeunes passent quelques jours dans une maison de vacances, sur une île du Chili coupée du monde. Parmi eux, la discrète Alicia perd peu à peu les pédales. Acculée par l’insomnie, chahutée par le reste du groupe (dont le génial Michael Cera, aussi drôle que flippant), elle se replie progressivement sur ellemême, terrifiée par les délires psychotiques qui la submergent. Le réalisateur Sebastián Silva, qui cite Répulsion de Polanski en modèle, tisse patiemment la toile de la schizophrénie et place le spectateur en son centre, dans une attente inquiète. Avec ce cinquième long métrage, le Chilien poursuit à 34 ans une ascension fulgurante (il a signé la minisérie The Boring Life of Jacqueline pour HBO en 2012 et prépare deux films à New York), impulsée en 2009 par La Nana, sélectionné à Sundance et aux Golden Globes. Une employée de maison y tanguait dangereusement vers la folie quand ses patrons embauchaient une nouvelle bonne. Deux ans plus tard, Les Vieux Chats prenait pour héroïne une octogénaire peu à peu gagnée par la maladie d’Alzheimer. Nous avons croisé Sebastián Silva à Cannes, où Magic Magic était sélectionné à la Quinzaine des réalisateurs. Interview hallucinée. La Nana, Les Vieux Chats, Magic Magic : d’où vient votre intérêt pour la psyché féminine ?

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J’ai l’impression que je peux davantage lire les femmes, les comprendre. Je n’ai même pas tant de sœurs que ça, je n’en ai que deux. C’est déjà pas mal, mais j’ai aussi cinq frères. Je pense qu’il y a plus d’espace pour aboutir à un truc explosif avec les femmes, parce qu’elles ont la liberté d’exprimer leur sensibilité, leurs émotions. Elles peuvent s’exposer davantage sans être jugées. Alors qu’un homme, malheureusement, aura souvent honte. Dans Les Vieux Chats, on se souvient d’une scène au suspense insoutenable  : une octogénaire atteinte de la maladie d’Alzheimer entreprenait de descendre des escaliers… C’était intense, hein ? Une vieille dame qui descend des escaliers en pierre : les chances pour que ça finisse mal sont élevées. Ça m’amuse de jouer avec les a priori du spectateur, avec ce pouvoir de suggestion. Cette tension, c’est ce que je préfère. Alors que si elle tombe dans les escaliers, c’est fini. Les films hollywoodiens ont tendance à être trop prévisibles à ce niveau-là. Pourquoi avoir choisi une héroïne américaine dans Magic Magic ? Une Américaine en pays étranger, ça me permettait d’utiliser les stéréotypes sur les Américains. Elle est obsédée par son téléphone, incapable de s’ouvrir à la nouveauté, très centrée sur elle-même. Les autres ne se rendent pas compte qu’elle est folle, ils se disent juste qu’elle est Américaine.

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©wild side / le pacte

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Juno Temple et Michael Cera

La nature sauvage qui entoure la maison dans laquelle Alicia se trouve avec les amis de sa cousine agit comme une caisse de résonance de ses tourments intérieurs. Comment avezvous travaillé cette idée ? La brutalité de la nature peut être terrifiante. Il y a effectivement ce chien qui l’agresse, qui essaie de la sauter, mais par contre le reste est dans sa tête. Quand elle croise le cheval qui la regarde, elle est terrifiée, alors qu’il ne se passe rien. Elle se sent submergée par la nature qui l’entoure, mais pour moi c’est quelque chose qu’elle perçoit comme une menace, pas une menace réelle. La situation est normale pour tout le monde, sauf pour elle. Dans le film, un des jeunes est passionné par l’hypnose, qu’il expérimente sur Alicia. Vous captivez de même le spectateur en déjouant systématiquement ses attentes. Les informations sont données de manière très ambiguë, le spectateur essaie en permanence de comprendre ce qui se passe, donc il est très impliqué dans le film. Hypnotisé, d’une certaine manière. C’était important de captiver mon public, parce que l’histoire que je lui raconte est vraiment insuppor-

table. Je veux dire, on torture un personnage pendant tout le long. L’humour a aussi cet effet, le spectateur se sent un peu coupable de rire tout en assistant à une telle tragédie. Si vous filmez cette histoire caméra à la main, sans beauté dans les images, sans musique, c’est une torture visuelle. C’était le plus gros challenge du film, conserver un équilibre entre la perversion, la comédie, la peur et la compassion. Pourquoi êtes-vous obsédé par la perte de la raison ? C’est une énorme peur que j’ai, personnellement. Je n’ai jamais été diagnostiqué de quoi que ce soit d’aussi dingue, heureusement. Mais je me suis senti mal à l’aise, fou, parfois même paranoïaque. Si ces symptômes commençaient à se développer… Il n’y a rien à y faire, c’est au cœur de votre être, un dysfonctionnement incurable. C’est vraiment terrifiant. Je suis très reconnaissant de ma santé mentale, même si je suis un freak. Magic Magic de Sebastián Silva avec Juno Temple, Michael Cera… Distribution : Wild Side Films/Le Pacte Durée : 1h37 Sortie le 28 août

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h istoi re s du ci n é ma

Portrait

©nicolas guérin

Juno  Temple

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À 24 ans, l’actrice britannique au minois félin impressionne dans Magic Magic, en femme-enfant ravagée par la schizophrénie. Un rôle éprouvant qui confirme l’ambivalence qu’ont su déceler chez elle Gregg Araki, William Friedkin ou Alexandre Aja. Par Juliette Reitzer – Photographie de Nicolas Guérin

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n voit d’abord une crinière blonde qui borde une figure angélique. À première vue, Juno Temple a tout d’une ado, y compris les pendentifs en argent autour du cou. En plus, elle débute la discussion en miaulant qu’elle ne trouve plus son Labello. La voix est sucrée et fluette, chaleureuse. Et pourtant. Dans Magic Magic, les ombres de l’épuisement, de la peur et de la démence passent sur ce doux visage : « Au début du film, Alicia est vulnérable. Puis elle devient inquiétante. Quand j’ai lu la scène dans laquelle elle tient le revolver, j’étais sûre qu’elle allait tuer quelqu’un, ou tuer tout le monde. » Dans le film, son personnage débarque seul des États-Unis au Chili, l’air hagard, pour rejoindre sa cousine qui y fait ses études. Ses parents espèrent qu’un changement d’air lui fera du bien. À peine atterrie, elle est embarquée par ladite cousine et trois de ses amis, direction une vieille maison de vacances. Sur la route, ils trouvent deux chiots galeux abandonnés par leur mère et décident d’en sauver un ; puis changent d’avis, et larguent la bête quelques bornes plus loin. Alicia est pétrifiée. « Pour elle, ces gens sont des sadiques. Si vous sombrez et que votre entourage n’y prend pas garde, c’est fou à quel point ça peut vous foutre en l’air. Dans le film, la jeunesse des personnages masque un peu la tragédie. » Gamine fragile ou femme fatale ? L’ambiguïté demeure. D’ailleurs, presque tous les rôles de Juno Temple jouent de ce contraste explosif. En 2012, William Friedkin lui offrait sa plus grande performance à ce jour dans Killer Joe, le rôle d’une jeune fille silencieuse à la blondeur virginale et à l’aura quasi mystique jetée en pâture à un tueur en série par sa propre famille. Elle découvrait la sexualité et laissait finalement éclater sa rage. « Il y avait une scène de nudité frontale et ça, c’est beaucoup d’informations à envoyer au monde… Mais j’étais bien plus effrayée à l’idée de tirer avec un flingue. Je joue souvent des rôles où je me sens très vulnérable à la fin de la journée. La condition, c’est d’avoir une confiance absolue dans le réalisateur. Et la conséquence, c’est que peu importe jusqu’où il faut aller, vous y allez. »

Juno Temple est née en Angleterre, elle est la fille du réalisateur Julien Temple, auteur de films sur les Sex Pistols, les Rolling Stones, Marvin Gaye, Joe Strummer… Elle en a hérité une dégaine et un caractère trempés dans le rock, et le goût de l’indépendance. Après une scolarité à la Bedales School, dans le Hampshire, coûteux pensionnat britannique réputé pour son enseignement artistique, elle annonce à ses parents qu’elle veut devenir actrice. Ils ne sont pas très chauds, mais l’accompagnent à son premier casting. Elle décroche le rôle : elle jouera la fille de Cate Blanchett dans Chronique d’un scandale. Suivent plusieurs apparitions et seconds rôles, entre l’Europe (Deux Sœurs pour un roi, Cracks, Mr Nobody) et les États Unis (L’An 1 : des débuts difficiles). Puis le cinéma indépendant américain la repère et l’adopte : elle est une ado fêtarde dans Greenberg de Noah Baumbach, explose dans Kaboom de Gregg Araki, et surtout dans Killer Joe : « J’adore la passion qui se joue dans le cinéma indépendant, les gens ont un investissement particulier, ça crée des relations incroyables. Comme une famille qui se bat pour que le projet aboutisse. » Au dernier festival de Sundance, elle a fait fureur en stripteaseuse dans Afternoon Delight de Jill Soloway, dans lequel elle dynamite le quotidien éteint d’un couple de trentenaires qui la prend sous son aile. Comme Marilyn Monroe qu’elle vénère, elle dégage un mélange magnétique de fragilité émotive et de puissance sexuelle – « Nous les femmes, on est des créatures incroyables », susurre-t-elle – qui a vite séduit les cinéastes. Dans Kaboom déjà, piercings au nez et cheveux en pétard, elle lançait à un type maladroit : « Mec, c’est un vagin, pas un plat de spaghettis. » En 2013 et en 2014, elle sera entre autres à l’affiche de Lovelace de Rob Epstein et Jeffrey Friedman, sur la star du porno Linda Lovelace ( jouée par Amanda Seyfried), de Sin City : j’ai tué pour elle de Frank Miller et Robert Rodriguez, ou du nouveau film d’Alexandre Aja, Horns. En attendant, elle se lève et s’éclipse pour troquer son jean confortable contre une robe longue en soie grise de vamp, et poser pour la photo.

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©2013 warner bros. entertainment inc. and legendary pictures funding, llc

h istoi re s du ci n é ma – re portag e

Pacific Rim

Monstres et compagnie Venues d’une autre dimension, des créatures affrontent des robots-titans. Le réalisateur Guillermo del Toro envoie une lettre d’amour à la culture asiatique et à ses films de monstres géants. Sur l’enveloppe, un timbre à près de deux cents millions de dollars. Par Bruno Dubois, à Los Angeles

Ce film, il l’a dans la tête depuis qu’il a 12 ans. « J’étais obsédé par les kaijū, les films de monstres japonais. Avec mon frère, on avait construit la tête du héros, Ultraman, avec des boîtes de conserve et des ampoules électriques », se souvient Guillermo del Toro. On le rencontre fin avril dans les studios Warner Bros., à Burbank, Californie, où il met la touche finale à son bébé à cent quatre-vingts millions de dollars. On est loin des boîtes de conserve, mais malgré un statut de blockbuster lourd à porter, il s’agit de son film « le plus personnel », jure-t-il, la barbe mal taillée et l’œil électrique. L’histoire de Pacific Rim vient toutefois de Travis Beacham, le scénariste du Choc des Titans : pour faire face à une invasion de colosses destructeurs, les hommes construisent de gigantesques robots pilotés par des duos télépathes. En 2010, Beacham pitche le projet de Pacific Rim à Legendary Pictures. Le studio trouve en Guillermo del Toro la mère porteuse rêvée, et le duo termine rapidement d’écrire le scé-

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nario à quatre mains. « Le défi, c’est que l’imagination est sans limite. À l’écran, le sens de la démesure est complexe à faire passer. Au début, on voulait des robots de trois cents mètres de haut, mais du coup tout le reste paraissait minuscule. On s’est rabattus sur soixante-quinze mètres, ça suffit pour détruire le Golden Gate », sourit-il. Aux États-Unis, le film peine à se défaire de son étiquette de « Godzilla vs Transformers ». Del Toro soupire ; ses idoles ne s’appellent pas Michael Bay ou Roland Emmerich, mais plutôt Eiji Tsuburaya, le « master of monsters », et Mamoru Oshii, le réalisateur du dessin animé Patlabor. Pour la direction artistique, il puise chez Goya et Dario Argento. Devant des modèles réduits de cinquante centimètres des fameux guerriers humanoïdes, il explique avoir « passé un temps fou sur la lumière et les couleurs, pour donner une identité à chaque robot et à chaque bataille ». Les stars du film, ce sont bien les monstres et les Méchas. Côté casting, Diego Klattenhoff (Homeland) et Charlie Hunnam (Sons of Anarchy) incarnent deux frères pilotes de Jaegers, Idris Elba (Prometheus) est un colonel étoilé et l’habitué Ron Perlman (Hellboy) revend des organes de kaijū au marché noir. Le manque de stars confirmées à l’affiche ne constitue-t-il pas un danger, quand des blockbusters comme John Carter ou Battleship sont à peine rentrés dans leurs frais l’an dernier ? Del Toro n’esquive pas : « J’ai bénéficié de gros moyens et d’une liberté artistique totale. Que le film se plante ou cartonne, ce sera ma seule responsabilité. » Pacific Rim de Guillermo del Toro avec Charlie Hunnam, Idris Elba… Distribution : Warner Bros. Durée : 2h11 Sortie le 17 juillet

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Bill Douglas

©bfi

L’enfance nue

Stephen Archibald dans My Ain Folk (1973)

« Je n’ai jamais vu des gens aussi malheureux que sur un tournage de Bill Douglas. » 40

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My Childhood, My Ain Folk, My Way Home : la trilogie tournée dans les années 1970 par l’Écossais Bill Douglas était, jusqu’ici, un secret partagé par une poignée de cinéphiles. Sa sortie cet été, en copies restaurées, révèle enfin au public français l’ahurissante beauté de ce conte cruel de l’enfance. Par Jérôme Momcilovic

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ouble mystère, double injustice. Pourquoi a-t-il fallu que le nom de Bill Douglas reste, jusqu’ici, si confidentiel ? Pourquoi, surtout, cet immense cinéaste, décédé en 1991, n’a-t-il tourné que quatre films (la trilogie des années 1970, puis la fresque Comrades, en 1987) ? Pourquoi lui fut-il si difficile de les financer, malgré le succès de la trilogie dans les festivals et parmi la critique ? Il faut dire qu’on ne ressort pas indemne de la découverte de My Childhood, My Ain Folk et My Way Home. Évoquant le martyre de ses jeunes années, dans l’après-guerre, au milieu des terrils écossais, Douglas y fait partager sans ménagement le poids d’un chagrin d’enfant si lourd que le tournage luimême fut pour tous un calvaire. « Son équipe travaillait dans la douleur, se souvient aujourd’hui son producteur. Je n’ai jamais vu des gens aussi malheureux que sur un tournage de Bill Douglas. Il faisait en sorte que tout le monde soit connecté à ses propres chagrins, si bien qu’il n’y avait vraiment aucune joie à faire ces films. » Ce supplice partagé fut néanmoins fécond : pour aride et violente qu’elle est, la trilogie n’en compte pas moins parmi les plus grands films jamais tournés sur l’enfance. un long et fatigant voyage

Le troisième volet, My Way Home, s’ouvre sur la scène d’un théâtre enfantin, à l’orphelinat où Jamie a été placé à l’issue du volet précédent. Trois enfants s’avancent, grimés en Rois mages. « Ce fut un long et fatigant voyage, déclame le plus grand. De nombreuses épreuves nous furent infligées. Mais nous n’avons pas renoncé. » La tirade n’ouvre pas le film par hasard, elle pourrait résumer la trilogie, et ce à différents niveaux. Le voyage, c’est celui de Jamie, et donc de Bill Douglas qui raconte à travers lui son enfance. Voyage immobile d’abord, dans la poussière noire d’un village minier où Jamie grandit en orphelin parmi des adultes monstrueux, eux-mêmes rendus fous par la misère et le chagrin, hommes veules ou violents (hormis un soldat allemand qui donnera un peu de joie à Jamie, avant de l’abandonner à son tour, disparaissant dans une coupe brutale, comme un cerf-volant échappé dans une bourrasque), femmes aigres et rongées par le malheur, pareilles à des spectres, les yeux remplis de ter-

reur. Voyage lointain enfin, inattendu, sous le soleil d’Égypte où Jamie ira, adolescent, faire son service militaire. Bouleversant et lumineux épilogue, qui change en sable la poussière de charbon, tandis qu’un ami enfin trouvé secouera littéralement Jamie, comme pour lui faire rendre tout son malheur. « Sois vivant ! », implorera l’ami bienveillant. Ce voyage d’enfant dans les abysses de la cruauté du monde, ce fut, plus largement, celui du cinéma moderne. À voir Jamie battre du pied ou des poings la terre désolée qui est son seul paysage, à voir surtout le regard buté qu’il pose sur son insoutenable condition, on pense à d’autres enfants abandonnés : ceux de Rossellini (Rome ville ouverte, Paisà et surtout Allemagne année zéro), celui du Petit Fugitif de Ray Ashley et Morris Engel, ou, juste avant lui et parmi d’autres, celui de L’Enfance nue de Pialat. Faire l’expérience douloureuse du monde à travers un regard d’enfant, ce fut la grande affaire de la modernité, dont les films de Bill Douglas constituent à ce titre un fleuron éblouissant. Il est, enfin, un autre voyage accompli par la trilogie, formel celui-là, et saisissant. Commencée sur des terres néoréalistes (les nombreuses plongées sur l’enfant dans le décor semblent prendre au pied de la lettre la définition que donnait Rossellini du personnage néoréaliste comme d’un « être tout petit au-dessous de quelque chose qui le domine »), mais trouée d’emblée par des inserts brutaux d’une force expressive inouïe, elle va petit à petit prendre la voie, bressonnienne, d’un hiératisme tout en ruptures et confrontation de blocs d’expressivité pure – gestes, objets, visages figés dans le charbon d’un cauchemar éveillé. Il faut voir par exemple l’audace avec laquelle Douglas ouvre My Ain Folk par l’image Technicolor d’un épisode de Lassie, avant de revenir sèchement au noir et blanc sépulcral du premier volet, pour filmer l’entrée dans une mine comme une descente aux enfers. De ces enfers où il a plongé deux fois, la première enfant, la seconde cinéaste, Bill Douglas n’aura pas ramené qu’un insondable chagrin : sa trilogie est un joyaux noir, d’une beauté proprement exténuante. Trilogie Bill Douglas (My Childhood, My Ain Folk, My Way Home) de Bill Douglas Distribution : UFO Durée : 2h55 Sortie le 31 juillet

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LA RÉPLIQUE :

« C’est sûrement Machin qui arrive. »

Du côté d’Orouët Trois jouvencelles délurées, en vacances sur la côte vendéenne, ont décidé de faire tourner en bourrique leur chevalier servant, Gilbert. Dans cette séquence, Jacques Rozier met en scène le trouble du bougre qui tente de trouver ses marques dans un espace que les filles chambardent.

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Par Laura Tuillier

De gauche à droite : Caroline Cartier, Françoise Guégan et Danièle Croisy

Gilbert (Bernard Menez, dans son premier rôle, en 1973) passe la porte d’entrée avec son allure de grand dadais maladroit. Il s’immisce dans la maison de vacances de ses nouvelles amies comme on entre dans la cage aux lions. De légers zooms sur Gilbert, isolé dans le plan, soulignent à de nombreuses reprises son impuissance face aux filles, qui sont elles filmées en duo ou en trio, comme un monstre à plusieurs têtes, rigolard et moqueur. Climax de la scène : Gilbert renverse une bassine pleine d’anguilles, créant une panique générale que les filles, malgré leur terreur apparente, semblent chercher. Jacques Rozier opte alors pour un angle en légère plongée qui renforce l’impression de se trouver dans une arène, en train d’assister à une corrida dont Gilbert serait

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le taureau malheureux. D’abord confus, il tente de retourner la situation en sa faveur en brandissant une anguille vers les minois affolés. Ça crie, ça rigole, ça s’enferme dans la cuisine. Bernard Menez lui-même semble être désemparé par la tournure que prend l’incident et jette un regard de détresse hors champ, comme pour demander de l’aide au réalisateur. Mais les filles restent ce qu’elles sont : un trio d’anguilles insaisissables, qui ne reste jamais longtemps dans le même cadre que Gilbert. Du côté d’Orouët de Jacques Rozier avec Bernard Menez, Danièle Croisy… Durée : 2h30 Disponible en DVD (Potemkine)

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Léo Kouper, affichiste

Tête d’affiche De Charlot à Emmanuelle, il a traversé six décennies d’affiches, s’illustrant aussi pour le théâtre, les petits pois ou le tourisme. À l’exception du fidèle Jean-Pierre Mocky, le cinéma se passe désormais de ses services. Mais Léo Kouper, lui, est toujours là.

©julien weber

Par Rod Glacial – Photographie de Julien Weber

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Léo Kouper dans son atelier de Saint-Ouen, en juin 2013

uand je suis rentré à Paris après la Libération, c’est en voyant les affiches de Paul Colin sur les murs que j’ai su que c’était le métier que je voulais faire. » De la lithographie au numérique, Léo Kouper a tout connu des modes de production de l’affiche. Il en a conservé une passion intacte pour l’acrylique. La chance lui sourit dès ses débuts en le catapultant dans les pattes d’Hervé Morvan, l’un des grands affichistes de l’époque, mais il devra vite se démarquer en participant à un concours par élimination : « Quand United Artists a décidé de ressortir les films de Chaplin après la guerre, ils n’ont pas voulu se lancer d’un seul coup avec un seul affichiste. À l’époque, attention ! Chaplin supervisait tout. Ils ont donc organisé une compétition. J’étais le plus jeune, au milieu de deux artistes chevronnés : Henri Cerutti et Jan Mara. On était en salle de projection et on devait chacun réaliser une maquette. La mienne,

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pour Les Temps Modernes, l’a emporté. Idem pour La Ruée vers l’or. Finalement pour Le Dictateur, il n’y avait plus que moi dans la salle ! J’ai fait le reste de la série à partir de 1955. Quand ces films sont ressortis en 1971, Parafrance (antenne locale de Paramount, ndlr) m’a dit : “On ne veut pas d’histoire avec Chaplin alors c’est vous qu’on appelle.” Chaplin était plus intelligent que tous les autres, il avait compris le rôle de l’affiche. Le réalisateur de cinéma a une heure trente pour raconter une histoire, l’affichiste n’a qu’une seconde. » Mais tout n’est pas gagné pour autant. Dans le métier « on vous classe », et Kouper est vite cantonné aux films comiques. Pour le reste, on lui laisse les affichettes, destinées à la presse ou à l’affichage sauvage. « Pour un même film, il y avait une création spéciale pour l’affichette, une autre pour la province, etc. On considérait que les provinciaux étaient moins intelligents, et c’est souvent Hervé Morvan qui s’y collait. Raymond Gid, qui faisait des affiches beaucoup plus intellectuelles,

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pôle e m ploi

> cv 20 août 1926

Naissance à Paris de Léo Koupferberg.

1951

Assistant de l’immense Hervé Morvan, il réalise sa première affichette rémunérée pour un film de Gilles Grangier, Le Plus Joli Péché du monde.

1974

©léo kouper

Après avoir illustré la seconde vie des succès de Charlie Chaplin dans les années 1950, il est salué pour son affiche coquine d’Emmanuelle. Affiches réalisées par Léo Kouper pour Le Dictateur de Charles Chaplin et Emmanuelle de Just Jaeckin (merci à Lilian Monnier pour les documents originaux)

était choisi pour la sortie à Paris. Les affichettes, moins risquées, pouvaient être confiées à un débutant. C’est comme ça que j’ai commencé. » Un mot doux de Billy Wilder à la direction de United Artists après son affiche pour Un, deux, trois et la roue tourne pour Léo. On lui fournit enfin d’autres travaux. C’est le début des années 1960 et le métier vit plus que jamais. « À cette période, j’ai aussi fait l’affiche de L’Homme de Rio, elle me plaisait, mais elle a été jugée pas assez commerciale et donc vite remplacée. Vous savez, le cinéma, c’est vraiment très très spécial. » Entre les films de Chaplin et ceux de Mocky, « les deux grands artistes de ma vie », il

« Le réalisateur de cinéma a une heure trente pour raconter une histoire, l’affichiste n’a qu’une seconde. » y a eu entre autres André Hunebelle, un réalisateur de séries B avec lequel il a beaucoup travaillé. Léo Kouper reconnaît avoir conçu des affiches pour des films très moyens (voire jamais sortis), mais il ne regrette rien. Son âge d’or, ce sont les années 1970, décennie coquine. Avec ses camarades Michel Landi, Gilbert Raffin, Alain Lynch et Dominique Guillotin, ils se retrouvent au Friedland, un bar du VIIIe arrondissement. Période de création, mais surtout de récréation. « Un jour, j’étais dans le bureau de Jo Siritzky, le patron de Parafrance, qui me dit : “On

va sortir Emmanuelle, mais c’est pas pour vous.” Je réponds : “Mais je peux le faire !” J’avais une idée, le croquis d’une pomme qui s’épluchait… Le soir même, je découpe une paire de fesses dans Lui, je colle du vert autour et j’appose la planche de Letraset (lettres à décalquer, ndlr), qui n’existe plus aujourd’hui. Ça a tellement marqué, ça paraît scandaleux, mais moi, j’ai juste fait ça pour m’amuser. » L’affiche sera récompensée à Cannes. En 1974, il rencontre Jean-Pierre Mocky et signe pour lui une première affiche, dix ans avant de dessiner celle du Miraculé, qui fera le tour du monde. Depuis quatre ans, le cinéaste ne fait plus appel qu’à lui. Comment, après des centaines d’affiches, trouver encore l’inspiration et éviter la copie ? « J’essaie de m’imaginer le travail fini, et après je n’ai plus qu’à recopier ! Il faut juste beaucoup d’imagination et de concentration. On n’est pas toujours obligé de faire une affiche à idée, il y a aussi la mise en page, un tas de choses… Parfois, au téléphone, je dessine un croquis, et j’y reviens. L’idée peut être instantanée. » Kouper, qui réalisait ses affiches grandeur nature, sur toile, doit aujourd’hui faire face aux impératifs du numérique. Tout ne passe pas au scanner, et les pixels ne se mesurent pas à la règle. S’adapter est parfois difficile. L’année 2012 a été très productive, avec des affiches dessinées pour le théâtre et quelques livres pour enfants, ainsi que les droits de ses anciennes œuvres, qui lui servent à payer le loyer de son atelier de Saint-Ouen. « La plupart du temps, je suis obligé de pratiquer des petits prix, c’est toujours des boîtes ou des compagnies qui sont fauchées. » Quant à savoir s’il pense à la retraite, à 87 ans… « Non ! Il me reste trois choses essentielles, l’œil, la main et la tête ! Voilà, c’est tout. »

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©disney pixar

Chaque mois, une étude des enjeux de représentation du genre à l’écran.

Merida, princesse adolescente dans l’Écosse du Xème siècle, était l’héroïne archère de Rebelle de Mark Andrews, livraison Pixar de l’été dernier

Saison 1 : la violence des femmes

3. Rebelle Conte folklorique écossais, Rebelle, le premier Pixar féminin et en costumes, proposait en 2012 une émancipation très en surface. Par Clémentine Gallot

Les garçons font, les filles sont : c’est l’un des stéréotypes de genre véhiculés par Disney. La modernisation des motifs narratifs promise par Rebelle dépasse-t-elle l’argument marketing ? Merida décide de se soustraire aux fiançailles imposées et d’acquérir son autonomie. Le scénario semble proposer une révision des modèles féminins réducteurs, renversant le schéma de la damoiselle en détresse, caricaturant la virilité. Mais le poten-

tiel subversif s’arrête là. Le film suit ensuite la transformation de la reine en ours ; avec pour dénouement un retour à l’ordre essentialiste où, une fois la rébellion de Merida et ses fâcheuses conséquences oubliées, chacun reste dans son rôle, les hommes au pouvoir et la mère en relais du patriarcat. Ce recyclage des princesses Disney signale une impossibilité à réenvisager les héroïnes et à déconstruire les rapports de genre, alors que Pixar reconfi-

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gurait à merveille les liens familiaux ou intergénérationnels dans Le Monde de Nemo et Là-haut. Rebelle de Mark Andrews, animation, disponible en DVD (Walt Disney) Pour aller plus loin : From Mouse to Mermaid: The Politics of Film, Gender, and Culture d’Elizabeth Bell, Lynda Hass et Laura Sells (Indiana University Press)

le mois prochain : retrouvez un nouveau cycle de gender studies


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axelle ropert

©fabien breuil

Langue bien pendue

« Je déteste le tragique à deux balles. Je n’aime pas du tout Bergman par exemple, je trouve ça atrocement plombé. » 48

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portr ait

Après La Famille Wolberg en 2009, Axelle Ropert réalise son deuxième film, Tirez la langue, mademoiselle, qui met en scène deux frères déchirés par l’amour qu’ils portent à une même fille. Rencontre avec une cinéaste adepte d’un réjouissant mélange des genres.

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Par Laura Tuillier – Photographie de Fabien Breuil

ne fille « à la fois intelligente, espiègle et profonde. » Voilà le personnage qu’Axelle Ropert aimerait rencontrer davantage dans le cinéma contemporain. Voilà également trois qualificatifs qui siéent à son deuxième long métrage, Tirez la langue, mademoiselle, qui met en scène un duo masculin mis à mal par l’apparition de la rousse Judith (Louise Bourgoin). Boris et Dimitri sont frères et médecins généralistes passionnés, ils exercent leur métier côte à côte et vivent l’un en face de l’autre. S’ils sont connus et appréciés dans le quartier – le XIIIe arrondissement parisien, qu’Axelle Ropert transfigure en fabuleux territoire romanesque –, les frères restent secrets dans le privé. « Mes personnages ne s’analysent jamais, ils sont un mystère pour eux-mêmes. Dans le cinéma contemporain, tout le monde pratique l’introspection. Mes héros ressemblent à ceux des westerns. Je ne vois pas John Wayne parler de lui-même, il en serait incapable. » À l’inverse de ses personnages, Axelle Ropert, venue au cinéma par la critique, exprime des idées claires sur ce qu’elle défend : « Zéro répétition, pas de travail en amont du tournage. Je ne suis pas partisane de l’épuisement, je préfère la spontanéité. Une scène tournée en dix minutes, je trouve ça super. Je n’aime pas le côté cinéaste hystérique qui épuise ses acteurs. » Une méthode donc, et une mise en scène qui va avec, subtil alliage de vague à l’âme et d’humour. Son moyen métrage, Étoile Violette, réalisé en 2004, donne le ton. Serge Bozon y joue un tailleur solitaire, qui prend des cours de littérature et finit par faire la rencontre de Jean-Jacques Rousseau himself. Le film fait déjà résonner une note singulière dans la description d’un quotidien d’abord morne puis emporté par un souffle mélancolique et aérien. « Je déteste l’esprit de sérieux, le tragique à deux balles. J’aime quand on sent que le cinéaste trouve de la légèreté, même dans les histoires tristes. Je n’aime pas du tout Bergman par exemple, je trouve ça atrocement plombé. » Deux ans auparavant, elle a signé l’écriture de Mods, le premier film de Serge Bozon, son éternel acolyte. Une histoire de frères, déjà, de musique garage et de danses saccadées. Le composite y est de nouveau de mise, tout comme dans La France (2006), qui renouvelle le duo Ropert/Bozon et revisite la Première

Guerre mondiale sur fond de musique pop. Ensuite, elle réalise son premier long métrage, La Famille Wolberg (2009), un portrait de famille étrange, dont François Damiens est le patriarche despotique à qui tout échappe. Le film donne l’impression de chercher la bonne longueur d’onde, entre mélo familial et fantaisie indé sous influence Wes Anderson. iconoclaste

Avec Tirez la langue, mademoiselle, Axelle Ropert trouve un tempo parfait. On lui demande si cet équilibre est une affaire de duos, puisque sort aussi en septembre Tip Top de Bozon, dont elle a coécrit le scénario et qui place en son centre Isabelle Huppert et Sandrine Kiberlain, deux flics inséparables. « C’est vrai que j’aime beaucoup les duos électriques, davantage que les personnages solitaires. J’ai adoré adapter le livre de Bill James (Tip Top) et travailler sur ces femmes hors du commun, qui passent leur temps à se provoquer. » Tirez la langue, mademoiselle est plus doux que le film de Bozon, les frères se déchirant d’amour, sans l’agressivité comique des deux flics à fleur de nerfs. Car au milieu de Boris et Dimitri, la figure de Judith s’impose. Axelle Ropert dirige Louise Bourgoin vers un jeu discret, faisant de Judith une placide amoureuse qui accuse sans broncher la fatigue de sa vie nocturne de barmaid et les assauts – certes timides – de ses prétendants. « J’avais perçu le côté mystérieux de Louise, que je trouvais mal exploité. Judith est impavide, souveraine. Je la trouve très séduisante comme ça, dans son calme. J’adore les actrices vives, mais je n’aime pas l’hystérie dont on affuble souvent les filles. » À ce moment là de la rencontre, on est convaincu que ce mélange délicat qu’elle décrit lui va autant qu’à ses films et à la façon dont elle parle du cinéma. Douceur, légèreté et une intelligence malicieuse, loquace, ouverte. Ses prochains films, en écriture, promettent de poursuivre sur ce même accord : deux histoires de filles, l’une aveugle, l’autre princesse lesbienne du xviiie siècle. Des héroïnes qu’Axelle Ropert rêve libres, multiples, iconoclastes. Tirez la langue, mademoiselle d’Axelle Ropert avec Louise Bourgoin, Laurent Stocker… Distribution : Pyramide Durée : 1h42 Sortie le 4 septembre

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h istoi re s du ci n é ma

©rda/diltz

Le huis clos ferroviaire

Marlene Dietrich dans Shanghai Express de Josef von Sternberg (1932)

« Chaque train comporte sa cargaison de pêchés. » 50

été 2013


nouveau g e n re

Film noir, mélodrame, road movie... mais encore ? Derrière les dénominations officielles retenues par les encyclopédies, nous partons chaque mois à la recherche d’un genre inconnu de l’histoire du cinéma. Ce mois-ci : le huis clos ferroviaire.

©rda/diltz

Par Jérôme Momcilovic

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Une femme disparait d’Alfred Hitchcock (1938)

out a commencé, on le sait, en gare de La Ciotat, où devaient se nouer pour toujours le destin du cinéma et celui des trains. Poussé par cet élan fondateur, le train a traversé tous les genres, western, romance (sur combien de quais, pour combien d’adieux ?), action, burlesque, ou film noir. Il a métaphorisé des présages de mort (Le train sifflera trois fois, Fred Zinneman) aussi bien que des élans érotiques rendus contrebandiers par la censure (La Mort aux trousses, Alfred Hitchcock). Mais le train a aussi dicté son propre genre, quoique ce genre prenne, à chaque fois, le masque d’autres genres. Il se prête à tout : policier (Le Crime de l’Orient-Express, Sidney Lumet), espionnage (Une femme disparaît, Hitchcock), film noir (L’Énigme du Chicago Express, Richard Fleischer), romance (Shanghai Express, Josef von Sternberg) ou comédie douce-amère (À bord du Darjeeling Limited, Wes Anderson). Et il se signale, donc, quand les bornes du film épousent (presque) parfaitement celles du voyage en train. Genre fascinant, qui touche au cœur du cinéma, tant l’écrin du voyage en train forme, pour reprendre le mot de Deleuze, un seul et même « bloc de mouvementdurée ». La durée est fixe, et c’est tout le sel du huis clos ferroviaire que d’imposer le couperet du temps

à la résolution de ses énigmes. Le temps lui-même devient un train, découpé en compartiments par les arrêts réguliers en gare : sur les quais où plusieurs fois le voyage se suspend, les cartes de l’intrigue sont toujours rebattues – quelqu’un descend du train, ou alors quelqu’un y monte, qui changera la donne à l’intérieur. Le mouvement, lui, est cadré par l’extrême exiguïté du décor, qui n’offre à la mise en scène qu’une palette rudimentaire. Qu’importe : les grands cinéastes sont de toute façon économes, il leur suffit de quelques portes (celles des compartiments, dont elles gardent les secrets étanches), quelques couloirs, quelques vitres (par où passe, comme un rêve, l’image du reste du monde), parfois d’un simple reflet (la sublime résolution du film de Fleischer). Dans le cadre intense de ce petit théâtre des passions (« chaque train comporte sa cargaison de pêchés », entend-on chez Sternberg), que se passe-t-il ? Toujours, une transformation : du voyage, les personnages sortent toujours changés, devenus amoureux (Shanghai Express), héros (Le Grand Attentat d’Anthony Mann), parfois cadavres (L’Énigme du Chicago Express). Et cette transformation les laisse groggy, comme tirés d’un étrange sommeil – le voyage d’Une femme disparaît est filmé littéralement comme un cauchemar. Qu’importe l’horaire : au cinéma, tous les trains sont des trains de nuit.

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La Danza de la Realidad

© Pascale Montandon-Jodorowsky

Jodorowsky, cinq ans

Alejandro Jodorowsky et Jeremias Herskovits sur le tournage de La Danza de la Realidad

« Ma mère m’a accouché pour que je sois son père, un danseur aux cheveux blonds. Alors je suis né avec les cheveux blonds. » 52

été 2013


portr ait

Plus tard, il sera un grand réalisateur, un géant du baroque et du barré. Ses voyages cinématographiques seront rares et auront des noms funambules : El Topo, La Montagne sacrée, Santa Sangre. Un jour, il fera un film sur son enfance, La Danza de la Realidad. C’est un vieux monsieur venu du futur qui le lui a dit. Mais pour le moment, Alejandro Jodorowsky n’a pas encore l’âge de raison, dans une famille qui a perdu la tête. Par Étienne Rouillon

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lejandro a le sourire gêné des enfants qui ne comprennent pas ce que bricolent les adultes. « J’ai cinq ans. » Il se promène dans les rues du petit village chilien de Tocopilla, là où il est né, en 1929. « Ma mère est le produit d’un viol. Un cosaque a violé ma grand-mère russe. Mais ma grand-mère a inventé toute une histoire de père fictif : un danseur à la magnifique chevelure blonde. Ma mère m’a accouché pour que je sois son père, alors je suis né avec les cheveux blonds. J’ai cinq ans, mon père dit : “Il a l’air d’une petite fille.” On va chez le coiffeur japonais de Tocopilla. Il me coupe les cheveux. En fait, il me rase le crâne. Je rentre à la maison, ma mère pousse un cri. Elle court chez le Japonais pour qu’il lui rende mes cheveux blonds. Il les avait jetés. Et depuis, ma mère ne me touche plus. Je ne suis plus son père. » C’est le premier drame d’Alejandro. Le premier d’une série qu’il partage avec ses parents dans La Danza de la Realidad, cette autobiographie fantasmée à partir de ses souvenirs. Une enfance dans le Chili des années 1930, en forme de conte cruel et halluciné aux accents felliniens. Il faut voir la bande d’estropiés qui cherche la bagarre du bout des moignons. Le petit Jodorowsky raconte : « Beaucoup travaillent dans les mines américaines, on y extrait le salpêtre et le cuivre. À coups de dynamite. Certains sont mutilés et sont chassés comme des chiens. Ils débarquent dans mon quartier de Tocopilla, achètent de l’alcool à brûler et se saoulent avec. Ça les rend fous. Ils chantent dans la rue en bas de chez moi. Jusqu’à mes 9 ou 10 ans, je traverserai la rue et ils me feront peur. Cela changera ma vision de la chair. Il y a aussi le fait que je suis circoncis, les autres enfants, non. » Alejandro, 84 ans

Ce septième film est le plus accessible du réalisateur du fol El Topo. Même si le montage alchimiste laisse toujours une grande place aux métaphores, ce sont celles d’un enfant, directes, sans sous-texte. Par exemple, cette scène de découverte de la singularité de son pénis. Alejandro se masturbe avec des copains sur une plage. À l’écran, on voit des enfants qui frottent frénétiquement de petits bouts de bois, chacun le sien. Celui d’Alejandro a une tête de cham-

pignon. « Mon corps est terrible à vivre. Je suis blanc, avec ce nez, mes cheveux blonds. Mon corps m’écarte de la société. Je suis différent, loin du type indien des autres. On m’appelle “Pinocchio”. On me juge. Le corps, c’est ma grande blessure sociale. Je me sens mutant. Un jour, j’arriverai à vaincre tout cela. » Quatre-vingt ans plus tard, Jodorowsky a le sourire rassuré de l’adulte qui se souvient encore du petit qu’il était. Les cheveux ont repoussé, blancs. Mais sous ses pieds, la moquette de la chambre d’hôtel cannoise s’efface facilement pour laisser passer le sable de Tocopilla. Il y a planté sa caméra, vingt ans après son dernier film. « Je voulais faire un film dans le village où je suis né. De là est venue l’idée de parler de mon enfance. Dans La Danza de la Realidad, tout ce que je te montre est vrai. Je montre une vision des choses à travers la vérité poétique et surréaliste d’un enfant. Ce n’est pas vrai que mon père est parti tuer le dictateur Carlos Ibáñez del Campo, ou que ma mère était une cantatrice, mais ils le désiraient, et c’était la réalité du petit Alejandro. » Un enfant rejeté, une mère humiliée par son mari, un père en quête de rédemption morale, La Danza de la Realidad fait l’inventaire de la famille Jodorowsky, passée et présente, puisque trois des fils du réalisateur sont présents à l’écran. « Revivre cette époque, ce n’est pas une souffrance. J’ai coupé toute relation avec mes parents quand j’avais 23 ans. Le jour où j’ai appris que mon père était décédé, je n’ai pas pleuré. Quatre jours plus tard, mon chat est mort, j’ai beaucoup pleuré. C’était un papa méchant, terrible. Mais cela a été une richesse qui m’a transformé. Grâce à tout ça, j’ai appris à guérir seul. Je remercie le film de me le rappeler. » Se rappeler, pour transformer le cinéma en une machine à remonter le temps qui soigne. Comme dans cette impressionnante scène où Jodorowsky surgit derrière Alejandro, l’enlace et lui chuchote à l’oreille. « On peut voyager dans le passé, par la mémoire. Tel que tu es aujourd’hui, va et retrouve ton enfant. J’ai retrouvé mon moi enfant dans le film. Et je lui ai dit : “Tu es triste, tu n’as pas de vraie famille. Mais tu m’as moi. Tu vas devenir moi. Alors sois content, je suis toujours avec toi.” » La Danza de la Realidad d’Alejandro Jodorowsky avec Brontis Jodorowsky, Jeremias Herskovits… Distribution : Pathé Durée : 2h10 Sortie le 4 septembre

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h istoi re s du ci n é ma - holly wood stori e s

La cité rêvée de Walt Disney

Epcot 3/3 Dernier épisode, « Le Train fantôme » Résumé de l’épisode précédent :

décembre 1966, Walt Disney présente au monde entier son projet de ville du futur, Epcot. Il achète en secret un terrain en Floride et y installe un gouvernement. Les travaux vont commencer quand un cancer le terrasse. Epcot peut-il survivre à Walt ?

©the walt disney company ©the walt disney company

Croquis du pavillon marocain (World Showcase)

Croquis du pavillon norvégien (World Showcase)

©the walt disney company

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oy reprend les rênes après la disparition de son frère. Dans la salle de réunion se pressent les imagineers (les « ingénieurs de l’imaginaire ») qui travaillent depuis des années sur la cité utopique de Walt. Ils attendent les consignes. Roy décide de concentrer les efforts sur l’un des pans d’Epcot : le Magic Kingdom, le parc d’attraction proprement dit. Le chantier commence en 1967, avec pour premier objectif d’assécher et de façonner les onze mille hectares de marais boueux. Il faut vider des lacs, en remplir d’autres, former des collines, des plages. Derrière les attractions qui se mettent en place, l’infrastructure hérite du souci d’hyperrationalisation de l’espace chère à Walt. Par exemple, les chambres d’hôtel sont construites hors bâtiment – des blocs avec papier peint et moquette – puis branchées dans les immeubles grâce à des grues géantes. Le Magic Kingdom a aussi droit au premier réseau

Par Étienne Rouillon

Le Spaceship Earth en cours de construction sur le site d’Epcot

téléphonique enterré, à une évacuation des ordures par conduits pneumatiques. Un super ordinateur orwellien contrôle tout : système anti-incendie, animation des manèges, trains… Derrière le parc à thème, on trouve le Central Shop, une manufacture qui produit poubelles, voitures, ornementations… En tout, neuf mille bâtisseurs, dont certains travaillent sur le clou du parc, le château de Cendrillon, inspiré de ceux de Chambord ou de Chenonceau. Roy inaugure le parc en octobre 1971, et prend sa retraite en décembre. Mais Epcot n’est pas mort. Le 14 juillet 1975, la Walt Disney Company annonce que la ville utopique n’existera pas en tant que telle, mais que son essence sera préservée avec le World Showcase, vitrine du savoir

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humain – un parc d’exposition internationale de la taille d’une ville. Le projet est accompagné d’un centre de recherche dont le vice-président est l’astronaute Gordon Cooper, l’un des sept membres du programme Mercury, immortalisé dans le film L’Étoffe des héros (1983). Le 1er octobre 1982, Epcot est inauguré, avec en son centre son propre château princier : le Spaceship Earth, une géode gigantesque, abritant un parcours scénique en petit train. Il raconte l’histoire de la communication entre les hommes. À défaut d’une ville, le rêve de Walt Disney est devenu une planète.

le mois prochain : retrouvez une nouvelle histoire à suivre.


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F.J. OSSANG

©stéphane manel

Baignade interdite

« Strummer, je lui ai dit que je voulais réaliser un film punk de l’âge classique, c’est-à-dire qui commence en 1917, pas en 1977. » 56

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re ncontre

Président du jury au festival de Contis, dans les Landes, le cinéaste, poète et musicien F.J. Ossang venait aussi dédicacer son dernier livre, Mercure insolent, un essai incendiaire sur la progressive disparition de la pellicule argentique. Rencontre en bord de mer.

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Par Quentin Grosset – illustration de stéphane manel

e réalisateur F.J. Ossang est à l’origine de la plus belle séquence de ski nautique de l’histoire du cinéma. Dharma Guns (2010), son dernier film, s’ouvre ainsi, dans un noir et blanc catégorique : Elvire, sa compagne, lunettes de soleil et cuir moulant, est au volant d’un hors-bord qui transperce le plan et tracte un type qui slalome à toute berzingue sur les flots. De la vitesse, des contrastes, la musique brute de Lard, le groupe indus de Jello Biaffra, ex-chanteur des Dead Kennedys : il en faut peu pour inscrire la scène au panthéon des images de glisse au cinéma. « J’ai fait pas mal de ski nautique étant jeune et je trouvais qu’on ne rendait pas assez hommage à cette discipline. Le ski nautique c’est BROOOUM !, c’est le bruit, on sent l’essence, c’est un truc du xxe siècle », nous dira le réalisateur. L’extrait est le préambule d’un film torturé, décousu. L’homme qui brave la flotte avec courage a un accident et se réveille dans un lieu étrange, brassant les époques et les horizons culturels. Le spectateur a la même sensation : on pénètre dans un film d’Ossang comme dans un coma très agité. Oppressant, sombre, délirant, le monde imaginé par le cinéaste fait appel à des clones, des guerriers, des complots, des radiations nucléaires, des virus, des trafics d’armes, des invasions. « C’est la réalité, on est cernés, il n’y a presque plus d’êtres humains. Il y a des zombies androïdes partout ! Les machines ont pris le pouvoir, et qui est derrière ces machines ? On ne sait pas ! », s’emporte-t-il. Il plaisante, bien sûr. Sur la terrasse couverte de la pizzéria Aloha, à Contis, F.J. Ossang, tout de noir vêtu et la crête couleur cendrier, parlotte avec les membres de son jury dans une ambiance conviviale. L’homme est assez loin de son image so cold et apparaît plutôt chaleureux, ponctuant tout de même ses phrases de détonations : Bang ! Baoum ! Wham ! Chaque mot est un coup de feu. On vient lui proposer une promenade sur la plage, espérant réveiller chez lui certains souvenirs de tournage – les punks qui jouent à la roulette russe à Dunkerque, au bord de la mer du Nord, dans L’Affaire des divisions Morituri (1984), son premier film sauvage, une histoire de gladiateurs et de paris souterrains. Mais Ossang préfère rester au restaurant, il a un peu froid. Punk un jour, punk toujours.

À quoi bon des cinéastes en temps de manque ? C’est la question qui hante les pages de Mercure Insolent dans lequel Ossang, dans une langue convulsive, s’en prend au système économico-culturel, faisant rebondir ses réflexions avec des textes d’Artaud, de Mallarmé ou de Burroughs. « Ce n’est pas une attaque du numérique, plutôt le procès de la numérisation générale du monde. Disons que je suis très attaché au noir et blanc en pellicule, qui permet de déterritorialiser le paysage. Mais j’aime aussi la couleur. Pour Docteur Chance (1997), j’étais techniquement obligé de l’utiliser, parce qu’il n’y avait pas de labo noir et blanc au Chili, où l’on a tourné. » If punk is dead, he’s a zombie

Cet hommage au film noir filmé dans des paysages irradiants (« Le chef opérateur, c’était le dieu soleil ») est l’une des seules incartades de Joe Strummer au cinéma : « Docteur Chance, c’est le tombeau de ma jeunesse : fast cars, fast girls. Strummer est quelqu’un que j’ai beaucoup admiré, un vrai gentleman du chaos. » Pour Ossang, les rockers sont les derniers protagonistes de l’aventure littéraire. En tant que membre du groupe noise ’n’roll MKB Fraction Provisoire, sa collaboration avec le leader des Clash n’apparaît pas surprenante à l’écran. « Je lui ai envoyé une dizaine de pages assez détaillées, et il m’a répondu trois jours après : “Acting is better for actors.” Puis on s’est rencontré à Londres, où je lui ai dit que je voulais réaliser un film punk de l’âge classique, c’est-à-dire qui commence en 1917, pas en 1977, et la préproduction a duré deux ans, donc il s’est découragé. Je lui ai alors envoyé une photo de F. Scott Fitzgerald enflé par le gin sous-titrée Cent faux départs – le nom d’une de ses nouvelles – et signée “So long, Joe”. Il a changé d’avis. » Les films d’Ossang mettent longtemps à se faire, donc il écrit des livres. On lui demande ce qu’il filmerait s’il avait tout l’argent du monde. Inspiré, il répond : « La guerre civile russe c’est Boum ! Blaam ! L’extinction des possibilités. Le corps à corps, la folie. » Et que prépare-t-il ? « J’écris un film un peu maritime, avec des bateaux. Mais des cargos, hein. » On est arrivé à jet-skis, on repart en vaisseau fantôme. Mercure insolent de F.J. Ossang (Armand Colin) Disponible

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Frisson garanti William Castle

Roi de la série B horrifique à la fin des années 1950, l’Américain William Castle était prêt à tout pour terrifier son public. Portrait d’un cinéaste forain, roi du gimmick, plus à l’aise avec le marketing qu’avec la mise en scène.

©collection christophel

Par Renan Cros

A

Détail de l’affiche de Macabre, 1958

vec ses oreilles décollées, ses cheveux grisonnants et son sourire bonhomme, William Castle a tout du grand-père idéal. Sauf que dans ses films, les femmes trompées découpent des têtes à la hache, les maris jaloux sont des meurtriers sadiques et les infirmières trucident à tour de bras. Rien ne prédisposait cet honnête artisan de Hollywood, né à New York en 1914, à devenir un réalisateur culte de films d’horreur. Dans les années 1940-1950, il réalise des films de seconde zone pour la Columbia – westerns sans budget, films policiers sans star, comédies animalières pour enfants – vite oubliés. Pourtant, Castle rêve de grandeur. Il veut suivre les traces d’Orson Welles, qu’il côtoie, et dont il cherche à imiter l’emphase et l’auto-mise en scène. Mais difficile d’être un auteur quand on est cantonné à filmer les aventures de Rusty le chien. Un soir de pluie, à la fin des années 1950, Castle aperçoit une foule qui se presse pour voir Les Diaboliques

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d’Henri-Georges Clouzot. Il est fasciné par le film et par les réactions du public – quand le cadavre de Paul Meurisse se lève d’entre les morts, la salle hurle de terreur. C’est exactement ce dont rêve le

Quiconque sortira de la projection de Homicidal avant la fin devra signer un certificat de lâcheté pour se faire rembourser. réalisateur. Il hypothèque ses biens et se lance dans la production d’un film d’horreur au titre imprononçable pour les Américains : Macabre (1958). Mais le projet ne rencontre pas le succès escompté. Certes, cette histoire de jeune fille enterrée vivante est sordide à souhait, mais rien qui ne fasse « mourir de peur ». La formule fait mouche dans la bouche de Castle, qui décide illico que Macabre

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©collection christophel

décryptag e

3.

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1. Publicité pour Macabre : « 1 000 dollars en cas de mort par peur »

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sera le premier film durant lequel le public est assuré contre la mort : mille dollars pour celui qui s’éteindrait durant la projection ! L’effet est immédiat et le public afflue. Le petit frisson qu’un drame survienne pendant la séance attise la curiosité, et Castle en rajoute en déployant un impressionnant sens du spectacle et du marketing. Arrivée en corbillard du réalisateur, décor morbide à l’entrée de la salle, fausses infirmières qui auscultent les spectateurs, Macabre devient un gigantesque happening horrifique. Lors de négociations ubuesques avec la compagnie d’assurance, le réalisateur avait estimé à cinq le nombre potentiel de décès. Personne n’est mort durant les projections de Macabre, mais le système Castle était né. William, fais moi peur !

2. Pendant une séance : le public est surtout mort de rire

À grand renfort de campagne promotionnelle, le réalisateur vend dès lors chacun de ses films comme une expérience unique, sous couvert d’inventions technologiques révolutionnaires. Ainsi le procédé Emergo!, censé faire sortir les objets de l’écran, se résume à un squelette caché dans la salle qui surprend le public au moment opportun. Le Percepto! est lui plus vicieux – l’immersion dans le film se fait à coup de décharges électriques (légères) dans les fauteuils. L’Illusion-o! permet aux spectateurs munis de lunettes spéciales de voir apparaître des fantômes à l’écran. Les récits sont toujours plus ou moins basés sur la même machination vénale, la mise en scène est peu inventive, mais les gimmicks inventés par Castle fonctionnent à plein. Au croisement du spectacle et de la fête foraine, son « ciném’attraction » ramène le public dans les salles, au moment où la télévision commence à inquiéter Hollywood. Puis arrive le Psychose d’Alfred Hitchcock (1960), qui s’y connaît lui aussi en termes de marketing. Ce

3. William Castle

film, vendu sur le voyeurisme et le sensationnel, c’est la série B entre les mains du roi du divertissement de luxe. Le public est au rendez-vous, et Castle sort de la projection effondré : comment surpasser le génie horrifique de Psychose ? Évidement c’est impossible, et il se lance plus ou moins consciemment dans des remakes tordus des films du maître britannique. Celui que l’on surnommera le Hitchcock du pauvre rejoue la folie meurtrière et le travestissement de Psychose en mode queer avec Homicidal (1961). Hitchcock avait interdit à ses spectateurs d’entrer dans la salle au bout d’un certain temps pour préserver le suspense ? Castle prend le contre-pied et propose à son public de sortir avant la tuerie finale et de se faire rembourser. Il sait bien que l’envie de voir sera plus forte que tout. Mais le jour de la première, il assiste médusé à un exode massif : malin, son public avait patienté dans la salle jusqu’à la deuxième séance pour se faire rembourser la première. Hilare, Castle décide de prendre le spectateur à son propre jeu et instaure « la caisse des lâches ». Quiconque sortira de Homicidal avant la fin devra signer un certificat de lâcheté pour se faire rembourser. Avec l’arrivée du Nouvel Hollywood et de son réalisme brutal, le public se détourne des films d’horreur inoffensifs de Castle. En produisant Rosemary’s Baby de Roman Polanski en 1968 (dans lequel il fait un caméo), il cherche à se trouver une place. Mais les règles ont changé, le sensationnel est ailleurs et l’époque ne veut plus de ce cinéma de saltimbanque. Après plusieurs échecs, William Castle meurt subitement en 1977. Il faudra attendre la fin des années 1980 et l’hommage sincère que lui rendront des réalisateurs comme Joe Dante ou John Landis pour que l’on redécouvre l’œuvre d’un cinéaste qui aura su transformer la salle de cinéma en véritable salle de spectacle.

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Jean Pigozzi « Avec le noir et blanc, on est plus près de la caricature, on s’éloigne du réel » Par Juliette Reitzer - Photographies de Jean Pigozzi

Contrairement aux paparazzis, Jean Pigozzi n’a pas besoin de se cacher pour photographier les célébrités : il les immortalise dans des soirées auxquelles il est luimême invité. Fils d’un riche industriel italien fondateur de la marque de voitures Simca, il a étudié à Paris et à Harvard et arpente sereinement la planète mondaine depuis plus de quarante ans, appareil photo à la main. « Comme je suis dyslexique, je n’écris pas de journal de bord, mais j’ai entièrement documenté ma vie en photos », nous dit-il au téléphone, d’une voix grave de baryton, franchement sympathique. Ses clichés en noir et blanc dévoilent l’ambiance gentiment dévergondée des salons V.I.P. Mais le riche photographe en chemise bariolée, noceur et citoyen du monde (il vit entre Genève, New York et le Panama) tempère : « Je n’ai

jamais touché à l’alcool, à part deux babas au rhum par an. » Il réserve d’autres surprises. Car Jean Pigozzi est aussi le plus grand collectionneur d’art contemporain africain au monde, une passion qui l’agite depuis vingtcinq ans : « Avant, j’avais une collection d’art moderne comme un mauvais dentiste de Maubeuge. Pour moi, l’art africain, c’était des statues et des masques en bois, pas du tout des tableaux, des photos, des maquettes. » Aujourd’hui, il prête régulièrement des œuvres aux plus prestigieux musées mondiaux et a contribué à faire connaitre des artistes tels que Frédéric Bruly Bouabré, Gedewon ou Seydou Keïta. Pour nous, il a accepté de commenter une sélection cinéphile de ses photographies, extraite de l’exposition que lui consacre la galerie du jour. Album-souvenirs.

– temps de pose – john belushi and steven spielberg, new york city, u.s.a., 1978

« À l’époque, il y avait toujours une fête après le Saturday Night Live, à partir d’une heure du matin. Normalement je déteste les photos posées, mais celle-ci est amusante. Steven Spielberg a l’air d’un ado avec les lunettes noires des Blues Brothers. Belushi était un type brillant, très gentil, mais il se droguait un peu trop. On était devenus assez amis, on avait à peu près le même âge. »

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portfolio Exposition « Johnny’s Diary » de Jean Pigozzi, jusqu’au 20 juillet à la galerie du jour agnès b. Pour découvrir la collection d’art contemporain africain de Jean Pigozzi : www.caacart.com

– pop fiction –

quentin tarantino and warren beatty, los angeles, u.s.a., 2008

« Le contraste entre les deux personnages est extraordinaire. Bien qu’il soit le plus grand playboy du monde, Warren Beatty est assez réservé, c’est un vieux monsieur. Alors que Tarantino est un fou total, excité, je ne sais même pas s’il ne se maquille pas les sourcils. Depuis trente ans, j’ai toujours vu Warren avec la même veste en cuir et le même pantalon en velours. Peut-être qu’il en a trente. »

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portfolio

– noctambules –

unknown, new york city, u.s.a., 1979

« Photographier la nuit, ça permet d’abord de se servir d’un flash, les photos sont plus nettes et dures, plus contrastées. Et puis les gens que je photographie, on les voit plutôt dans les fêtes, rarement à 11h du matin… Mais je ne vais plus dans les boîtes de nuit, je suis allé chez Castel pour la première fois quand j’avais 12 ans et demi, j’ai assez donné. »

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h istoi re s du ci n é ma

– hors circuit –

kathleen turner and john waters, cannes, france, 1994

« Ce qui m’intéresse, c’est de faire des photos prises sur l’instant. J’adore John Waters, c’est la personne la plus kitsch du monde, il n’a peur de rien, il est très en dehors du circuit hollywoodien. C’est quand même extraordinaire que Kathleen Turner, une très grande star de Hollywood, ait fait Serial Mother avec lui. Maintenant, Kathleen a beaucoup grossi, je crois qu’elle a bu un peu trop. »

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portfolio

– entre amis –

roman polanski, emmanuelle seigner and michael douglas, cannes, france, 1990

« Les gens que je photographie, je les connais et ils ont confiance en moi, c’est la grande différence entre mes photos et celles d’un paparazzi qui les vole, planqué derrière un buisson. Je me sers d’appareils très petits, qui tiennent dans une main, qui ne font pas peur, donc même si je ne les connais pas, les gens pensent que je suis un gentil petit touriste amateur. »

– jeux de mains –

michael douglas and catherine zeta-jones, new york city, u.s.a., 1999

« C’était l’anniversaire de Michael Douglas, dans un restaurant à New York. Il venait de rencontrer Catherine Zeta-Jones, et je crois que cette photo montre bien à quel point ils étaient amoureux. Dans mes photos, on voit presque toujours les mains des gens. Je trouve que ça ajoute beaucoup à un portrait, j’aime avoir les mains et les visages en même temps. »

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h istoi re s du ci n é ma

– vie de chien –

dog, new york city, u.s.a., 1982

« J’ai fait beaucoup de photos de chiens. Quand on les photographie au flash, ils ont toujours un air un peu étonné, comme celui-ci, ils font une drôle de tête. Je ne me souviens pas qui était le maître, j’espère qu’il n’avait pas les mêmes oreilles… Dans la vie, j’aime les couleurs, mais ce qui m’amuse dans le noir et blanc, c’est qu’on est plus près de la caricature, on s’éloigne du réel. »

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portfolio

– surprise –

hylda queally and cate blanchett, vanity fair party, cannes, france, 2008

« C’est le soir où j’ai rencontré Cate, dans un dîner à l’hôtel du Cap. Elle me disait qu’elle avait de très gros seins parce qu’elle venait d’avoir un bébé et qu’elle allaitait. C’est quand même surprenant, cette fille est l’une des plus glamours de Hollywood, mais elle a beaucoup d’autodérision, elle est très drôle. D’ailleurs, Hylda Queally, son agent, m’a dit que Cate adorait cette photo. »

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LES FILMS du 10 juillet au 4 septembre

Dans un jardin je suis entré Sélectionné au prochain F.I.D. de Marseille, le documentaire du cinéaste israélien Avi Mograbi mêle présent et passé pour dessiner une cartographie intime et politique de trois pays (Israël, Liban, Syrie) déchirés depuis 1948 par le conflit israélo-palestinien. Par Laura Tuillier

Dans un jardin je suis entré débute comme un film de chambre, par les discussions entre Avi Mograbi et son vieil ami Ali, dans l’appartement de celui-ci. Professeur d’arabe du réalisateur, Ali est d’abord méfiant à l’égard de cette caméra numérique, qui soudainement enregistre son témoignage. Puis il se détend, jusqu’à cette formidable séquence où, dans la cuisine, il mime des scènes de son passé, enfilant selon l’épisode une casquette ou un turban aux couleurs de la Palestine, devenant ainsi un personnage moteur du film. Ces images, pourtant, n’étaient pas destinées à être montrées, comme l’explique Avi Mograbi : « Je m’apprêtais à faire un film très différent de celui-là. Je voulais partir de l’histoire d’un cousin de mon père qui n’a jamais compris qu’après la guerre de 1948, il ne pourrait plus circuler entre Israël, le Liban et la Syrie, et qui a continué de le faire, clandestinement. Le film devait s’appeler Le Retour à Beyrouth. » C’est alors qu’il demande l’aide d’Ali pour écrire un scénario qui mêle hébreu et arabe. Cette préparation du film, pendant laquelle Avi et Ali livrent leurs souvenirs d’une période qui a vu la région passer d’un territoire ouvert et multiculturel à une succession de zones cloisonnées, est finalement devenue leur projet commun. « Tout ce que vous voyez

a été tourné de façon très spontanée, y compris la participation de Jasmine, la fille d’Ali. » Bonne intuition, car cette petite fille d’une dizaine d’années, née de l’union d’Ali et d’une mère juive, livre à la caméra, avec une maturité désarmante, son témoignage d’enfant déchirée. C’est elle qui fait prendre l’air au récit, qui se transforme alors en balade douloureuse sur les lieux du passé que Jasmine découvre comme faisant partie de son histoire contemporaine. Il faut voir cette séquence où Avi, Ali et Jasmine se rendent sur le lieu de naissance d’Ali, dont l’accès est interdit depuis aux Arabes. Jasmine a d’abord peur de la pancarte qui signifie l’interdiction. Elle crie, elle veut partir. Puis elle se décide finalement à affronter la pancarte, elle s’y agrippe, elle ne veut plus bouger, fascinée par ce bout de terre qui lui est à la fois interdit et autorisé, étranger et familier. Dans un jardin je suis entré fait le constat de la déchirure, en même temps qu’il ouvre, par la parole, une voie vers la mémoire. d’Avi Mograbi Documentaire Distribution : Épicentre Films Durée : 1h37 Sortie le 10 juillet

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Grigris Le Tchadien Mahamat-Saleh Haroun s’attaque au film noir dans Grigris, en compétition au dernier Festival de Cannes. Une plongée nocturne dans le quotidien de la jeunesse tchadienne. Par Pablo René-Worms

N’Djamena, la nuit. Sous la lumière rouge d’un club, un jeune homme (Souleymane Démé), la jambe gauche atrophiée, exécute des chorégraphies électriques, comme si sa vie en dépendait. Autour de lui, un public surchauffé, qui n’a d’yeux que pour lui, l’acclame. Ce jeune homme, c’est Souleymane, alias Grigris, qui malgré son handicap se voit déjà en haut de l’affiche en tant que danseur professionnel. Mais dans les quartiers délabrés de la capitale tchadienne, rien ne se déroule jamais vraiment comme prévu, et il suffit d’un grain de sable, en l’occurrence l’hospitalisation coûteuse du beau-père de Grigris, pour que tout déraille. Dès lors, ce dernier doit troquer son art naissant contre une méchante combine : un trafic d’essence qui transite, depuis le Nigeria, via le Cameroun voisin, et se transforme en tentative d’arnaque contre les trafiquants eux-mêmes.

De nocturne, le film devient noir, offrant au passage une très belle séquence entre rivière et égouts, pendant laquelle les protagonistes transportent sur leur dos le précieux chargement. Si Grigris emprunte les codes inhérents au genre, il est aussi et avant tout le portrait d’une jeunesse tchadienne qui, comme nous l’a confié le réalisateur, « se bat malgré l’adversité qu’elle rencontre, essaie de donner du sens à sa vie, de rêver, et ne baisse jamais les bras ». Une génération souvent contrainte à la débrouille, pour espérer, un jour peut-être, profiter pleinement de son existence. de Mahamat-Saleh Haroun avec Souleymane Démé, Anaïs Monory Distribution : Les Films du Losange Durée : 1h41 Sortie le 10 juillet

3 questions à Mahamat-Saleh Haroun Comment avez-vous rencontré Souleymane Démé, l’interprète de Grigris ?

C’est lors d’un spectacle auquel j’assistais à Ouagadougou, au Burkina Faso, que j’ai découvert ce danseur handicapé de la jambe gauche. Quand je l’ai vu entrer sur scène, je me suis dit que je tenais le protagoniste de mon histoire. J’ai tout de suite été attiré par son charisme et sa présence, qui au final portent le film.

Beaucoup de scènes ont pour théâtre la capitale tchadienne, de nuit. Est-ce un parti-pris ?

Je voulais rendre compte de la vie nocturne à N’Djamena. Comme il n’y a pas d’éclairage public, il a fallu inventer une manière d’éclairer une ruelle, tout en gardant cet aspect très sombre. Sur ce coup là, Antoine Héberlé, mon chef opérateur, a été exceptionnel.

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Les personnages féminins du film sont très forts.

Je voulais rendre hommage à ces marginaux dans les sociétés africaines que sont les femmes, alors qu’elles y tiennent un rôle central. Je me suis rendu compte que jusqu’alors, je ne leur avais pas fait beaucoup de place, sûrement parce que je me suis principalement intéressé à la thématique de la guerre.


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The East

Par M.L.

Recrutée par une agence privée, Sarah doit infiltrer un groupe d’activistes écologiques connu sous le nom de The East. Rencontre un peu lisse de personnalités écartelées entre le centre et la marge, le film reste un thriller efficace dont la grande qualité d’écriture donne voix à un discours engagé porté, entre autres, par Ellen Page et Brit Marling – qui cosigne le scénario. Quelques belles idées, dont la fin, succession d’images fixes projetées sur l’écran comme autant de preuves d’un nouvel espoir. de Zal Batmanglij avec Brit Marling, Alexander Skarsgård… Distribution : 20th Century Fox Durée : 1h57 Sortie le 10 juillet

Ini Avan, Celui qui revient

Par Q.G.

De nos jours, au Sri Lanka, un ex-rebelle tamoul revient dans son village. L’ambiance est pesante, les regards sont méfiants, voire accusateurs : il est coupable d’avoir survécu, quand tant d’autres sont morts. Dans son septième long métrage, le réalisateur Asoka Handagama compose une mise en scène rigoureuse et suffocante pour évoquer les traumatismes liés à la guerre civile (qui a duré un quart de siècle) entre le mouvement séparatiste des Tigres Tamouls et le gouvernement de Colombo. d’Asoka Handagama avec Dharshan Dharmaraj, Subashini Balasubramaniyam… Distribution : Héliotrope Films Durée : 1h44 Sortie le 10 juillet

Monstres Academy Même quand elles cèdent aux sirènes commerciales d’une suite, les équipes de Pixar gardent une haute idée de leur art. Ainsi, en racontant l’origine de l’amitié entre les héros Bob et Sulli, le studio respecte scrupuleusement l’intégrité des personnages et de leur univers. Malheureusement, rien ne remplace ici la petite Boo, la fillette

par J.D.

de Monstres & Cie qui était le cœur tendre du premier film. Mais ce que Monstres Academy perd en émotion, il le gagne en perfection technique et en humour. de Dan Scanlon avec Billy Crystal, John Goodman… Distribution : Walt Disney Durée : 1h44 Sortie le 10 juillet

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Le Quatuor Par Ma.Po.

Ce film choral fait sa mise au point sur un quatuor à cordes de renommée mondiale composé d’amis de longue date. Lorsque l’on décèle chez Peter (Christopher Walken), le violoncelliste, les prémices de la maladie de Parkinson, la famille musicale ne parvient plus à s’accorder. Les ego sèment la cacophonie et le groupe bat de l’aile. Pendant dramatique du Quartet de Dustin Hoffman, le film se construit crescendo, à l’instar d’une partition symphonique, tutoyant avec virtuosité la justesse des notes. de Yaron Zilberman avec Philip Seymour Hoffman, Christopher Walken… Distribution : Metropolitan FilmExport Durée : 1h45 Sortie le 10 juillet


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Hijacking

Chez nous c’est trois !

Par Maureen Lepers

Par É.V.

C’est une prise d’otages qui s’ouvre sur l’image incomplète d’un couple : sur le pont d’un navire de marchandises à destination de Bombay, un homme se dispute avec sa femme par téléphone, quelques jours avant que ne débarquent des pirates somaliens. Les voix crépitent du fait de la mauvaise liaison, tandis que la scénographie épurée annonce le projet du film. Pas question de faire une œuvre politique, l’enjeu est de mettre en scène des gens qui se parlent, et qui se parlent mal. Support technique, le téléphone devient dispositif esthétique. Avec les négociations, les voix qui se répondent ouvrent le champ à une rhétorique visuelle en forme d’allers-retours, du cargo aux

Juliette

bureaux de la multinationale à laquelle il appartient. Lourd d’enjeux, le dialogue ouvre un champ de communication, public, pour en fermer un autre, intime. D’abord tonitruant, plein de cris et de langues, Hijacking impose un mutisme dont Tobias Lindholm s’attache à saisir l’épaisseur : filmer des mots puis leur absence, filmer du bruit puis le silence, comme façon de mettre à jour, au delà du rapt, le carcan mental de la solitude. Muets de ne pouvoir se comprendre, ces sombres héros de la mer n’ont plus qu’à traverser les océans du vide.

Claude Duty tente une fugue mélo-drôlatique sur une réalisatrice en crise pendant une tournée en province, alors qu’elle présente l’un de ses premiers films devant des salles à moitié vides. La déprime annoncée s’enraye peu à peu, au rythme des rencontres – farfelues – et des mises en abîme – appuyées. Comme Jeanne, le personnage principal incarné par l’excellente Noémie Lvovsky, la comédie du réalisateur de Filles perdues, cheveux gras (2002) ne manque pas de bonnes intentions.

de Tobias Lindholm avec Pilou Asbæk, Søren Malling… Distribution : Ad Vitam Durée : 1h39 Sortie le 10 juillet

de Claude Duty avec Noémie Lvovsky, Marie Kremer… Distribution : Rezo Films Durée : 1h28 Sortie le 17 juillet

Par r.C.

Juliette a 25 ans et ne veut pas grandir. Elle veut vivre sa vie comme elle l’entend, sans attache, rien que pour le plaisir. Confrontée à la maladie, elle va devoir affronter la réalité. Malgré son sujet plutôt convenu, Pierre Godeau réussit un premier film personnel et touchant, portrait délicat qui se révèle particulièrement juste et bouleversant quand il confronte son héroïne solaire aux contraintes de la vie. Un beau film fragile, qui rappelle le cinéma de Sofia Coppola. de Pierre Godeau avec Àstrid Bergès-Frisbey, Féodor Atkine… Distribution : Wild Bunch Durée : 1h21 Sortie le 17 juillet

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Metro Manila Prix du public à Sundance, Metro Manila nous entraîne dans le milieu corrompu des convoyeurs de fonds de la capitale des Philippines. Pour son premier film tourné à l’étranger, l’Anglais Sean Ellis (Cashback) dresse un portrait tendu et oppressant de la ville. Par Quentin Grosset

L’ambiance grouillante des rues du Grand Manille (Metro Manila) filmées par Sean Ellis pourrait rendre agoraphobe. Les façades grises des immeubles sont passées derrière des filtres pisseux, les personnages transpirent abondamment, et la caméra pesante, portée par le réalisateur lui-même, achève de rendre l’atmosphère étouffante. Pourtant, tout commence de façon aérée, dans les montagnes du nord des Philippines. Oscar Ramirez et sa famille, sans ressources suffisantes pour vivre, sont contraints de quitter la campagne pour s’installer à Metro Manila. À la recherche d’un emploi dans cette jungle urbaine, ils échouent dans les bidonvilles de Quezon City, au nord-est du Manille historique, où ils deviennent la proie de quelques résidents et se font dérober le peu d’argent qu’il leur reste. Oscar et sa femme trouvent du travail un peu par hasard : l’un conduit

les camions surblindés des convoyeurs de fonds, pendant que l’autre danse dans un bar de strip-tease. Sans compétences pour le job, Oscar reçoit toute la bienveillance de son collègue Ong qui lui offre un toit décent. Mais celui-ci révèle ses vraies motivations quand il associe Oscar à un casse contre leur propre camion. Sean Ellis a beau, à longueur d’interviews, nier la dimension politique de son film, sa manière de caractériser Oscar comme l’instrument d’une administration immorale, un individu livré à lui-même ne profitant d’aucune aide de l’État, tend à faire de Metro Manila un film de classes percutant. de Sean Ellis avec Jake Macapagal, John Arcilla… Distribution : Haut et Court Durée : 1h55 Sortie le 17 juillet

3 questions à Sean Ellis Était-ce compliqué de tourner dans une langue différente de la vôtre ? Je ne me sentais pas inspiré pour un nouveau film en Angleterre, et c’était un challenge intéressant. L’anglais est très parlé aux Philippines, je n’ai donc pas eu de problème avec mon équipe. J’ai eu plus de mal pour le montage, car couper un dialogue quand on ne le comprend pas s’avère difficile.

Pourquoi vouliez-vous filmer cette métropole ?

La première fois que j’y suis allé, la ville m’a paru particulièrement vibrante, chaude, pleine d’énergie. J’y étais en vacances chez un ami et je me promenais quand j’ai assisté à une dispute entre deux convoyeurs de fonds. Cette anecdote me trottait dans la tête et ça a été le véritable point de départ du film.

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Qu’est-ce qui vous intéressait dans la structure du thriller ?

À vrai dire, pour moi, Metro Manila est une love story avant d’être un thriller. C’est l’histoire d’un homme très noble qui aime sa femme et veut protéger sa famille coûte que coûte. Il se trouve bien malgré lui plongé dans une situation impossible, et le seul moyen qu’il a de s’en sortir est de se sacrifier.


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It Felt Like Love

Par É.V.

Un été à New York, la frêle Lila (Gina Piersanti) croit tomber amoureuse d’un beau bad boy tatoué. Bien que ces élans ne soient pas réciproques, l’adolescente s’entête dans une romance à sens unique, jusqu’à l’obsession. Si la mise en scène très elliptique de ce premier film peine à construire des personnages consistants, la réalisatrice parvient en revanche à sculpter quelques belles bulles sensorielles dans un décor fascinant : les quartiers sud de Brooklyn, moites et sauvages comme le Mississippi. d’Eliza Hittman avec Gina Piersanti, Ronen Rubinstein… Distribution : KMBO Durée : 1h22 Sortie le 17 juillet

Meteora

Par L.T.

Dans un endroit reculé de Grèce se dressent, face à face, deux monastères. Dans l’un, des hommes, dans l’autre, des femmes. Alors que la vie se déroule dans le calme, entre le voisinage de Dieu et celui des villageois, un moine et une nonne tombent fous amoureux. Avec une désarmante simplicité et un grand sens du cadre, le réalisateur conte l’histoire d’une passion qui pour s’accomplir brave mille dangers, sans jamais troubler le calme qui règne sur les sommets solaires de la Grèce éternelle. de Spiros Stathoulopoulos avec Tamila Koulieva-Karantinaki, Theo Alexander… Distribution : Potemkine Durée : 1h22 Sortie le 17 juillet

Aya de Yopougon Parce qu’elle est signée des auteurs de l’œuvre originale, Aya de Yopougon est une adaptation littérale des premiers tomes de la bande dessinée du même nom. Une fidélité à double tranchant : si l’on regrette une animation rigide due, en partie, à la direction artistique, et une structure feuilletonesque qui laisse un goût d’ina-

Par J.D.

chevé, le film réussit l’essentiel, à savoir retranscrire l’ambiance de l’Abidjan de la fin des années 1970, avec un ton doux-amer qui évoque des sujets graves de manière désinvolte. de Marguerite Abouet et Clément Oubrerie Animation Distribution : UGC Durée : 1h28 Sortie le 17 juillet

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Dans la tête de Charles Swan III Par L.T.

Charles Swan vient de se faire larguer. Dandy tombeur, graphiste de son état, il sombre dans une crise existentielle qui lui permet de laisser libre court à ses fantasmes débridés impliquant femmes vengeresses et cow-boys pleutres. Roman Coppola, pour son deuxième passage derrière la caméra, avoue son admiration sans borne pour Wes Anderson avec qui il a beaucoup collaboré. Au casting, on retrouve ainsi Bill Murray et Jason Schwartzman, au service d’une fantaisie plaisante sans être très originale. de Roman Coppola avec Charlie Sheen, Jason Schwartzman… Distribution : UFO Durée : 1h25 Sortie le 24 juillet


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Gold Le réalisateur allemand Thomas Arslan s’attaque à un épisode fondateur de l’histoire du continent nord-américain : la ruée vers l’or, avec ce qu’elle suppose de désir de réussite et de folie aventureuse. Par Laura Tuillier

Canada, 1898. Une troupe d’immigrés allemands débute un long voyage à travers les plaines, les forêts et les montagnes du Grand Nord. Parmi eux, une femme seule, Emily, la quarantaine, décidée et peu loquace. Nina Hoss, remarquée dans Barbara de Christian Petzold, est la farouche héroïne de ce qui devient peu à peu un survival movie anxiogène. Car à mesure que le groupe – sept personnes réunies par un même désir de richesse et de changement de vie – progresse dans la nature, les liens se créent et se compliquent d’un même mouvement. Tandis qu’Emily se rapproche de Carl, le palefrenier que le reste du groupe ostracise, le guide cherche à abandonner le convoi, de l’argent plein les poches. Il apparaît alors que l’or tant convoité restera une chimère et que le voyage ne vaut que pour lui-même, comme épreuve physique et morale, avec ce qu’elle recèle de tenta-

tions et d’obstacles. Filmé en scope, Gold oppose à ses personnages l’immensité d’une nature sauvage, hostile, qui contraste avec les petites manigances de chacun pour sortir vainqueur du périple. Alors que les membres du groupe se raréfient, Emily prend sa véritable place, au centre du récit et du cadre, comme avant elle Michelle Williams dans La Dernière Piste de l’Américaine Kelly Reichardt. Si les motivations d’Emily restent une énigme jusqu’à la fin du film, le réalisateur offre à son personnage la force d’un symbole : celui d’une femme à cheval qui s’éloigne dans l’aube, seule et pleinement maîtresse de son destin. de Thomas Arslan avec Nina Hoss, Marko Mandic… Distribution : Happiness Durée : 1h37 Sortie le 24 juillet

3 questions à Thomas Arslan Quelle est la genèse de Gold ?

Je suis tombé sur des journaux intimes d’immigrés allemands et sur beaucoup de photographies d’une époque peu connue dans mon pays. J’ai découvert que des femmes seules avaient participé à la ruée vers l’or, avec l’espoir de se libérer du joug de la société patriarcale. Je trouve ça bien que le cow-boy de l’histoire soit une cow-girl.

Votre film est-il un hommage au western ?

J’aime beaucoup les westerns. Je trouvais intéressant d’utiliser certains éléments du genre dans un film fait à notre époque, comme une sorte de western tardif. J’avais en tête La Piste des géants de Raoul Walsh et Shooting… de Monte Hellman. Ces films sont aussi des road movies, la question de la distance y est importante.

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Comment s’est déroulé le tournage ?

C’était important pour moi de tourner sur les lieux exacts de cette ruée vers l’or, sur la route de Dawson. J’y suis allé avant le tournage, pour imaginer mes cadres sur place. Pour les acteurs également, je pense que c’était une expérience inédite de se trouver là, même si les conditions étaient difficiles.


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> La Cinquième Saison

Les Chansons populaires

Dans les Ardennes, des agriculteurs belges s’inquiètent : le printemps ne vient pas. De ce mystérieux dérèglement climatique découle une lutte des paysans face à l’infertilité de leur terre. Un portrait de saison, en compétition à la Mostra de Venise 2012. Ma.Po. de Peter Brosens et Jessica Hope Woodworth (1h33) Distribution : Équation Sortie le 24 juillet

Nicolás Pereda, jeune cinéaste mexicain prolifique, poursuit avec Les Chansons populaires son entreprise de déconstruction en douceur des mécanismes de la fiction. Un mélodrame familial troublant. Par Laura Tuillier

> La Chair de ma chair

Gabino exerce une activité dont le but reste d’abord opaque : il mémorise une quantité invraisemblable de titres de chansons d’amour et, pour ce faire, les récite en permanence à voix haute, sous le regard bienveillant de sa mère. Tout le film de Nicolás Pereda baigne dans cette atmosphère composite, mélange de quotidienneté un peu terne et de bizarrerie amenée simplement. Plans fixes, quasi-unité de lieu (l’appartement de Gabino et de sa mère), Les Chansons populaires abandonne pourtant peu à peu son ancrage naturaliste pour aborder, sans avoir l’air d’y toucher, les rives mystérieuses de la métafiction. D’abord parce que les acteurs de Pereda, tous non-professionnels (ils portent d’ailleurs à l’écran leur nom de ville), se retrouvent de film en film, peaufinant ainsi des identités multiples, flottantes. Ensuite parce que le retour du père

de Gabino, après des années d’absence, chamboule le cours du récit : scènes répétées deux fois presque à l’identique, changement de l’acteur qui joue le père à mi-parcours, et jusqu’à ce plan séquence magnifique dans lequel Gabino endosse le rôle du père, pour entraîner sa mère à se confronter à lui. À ce moment là, les deux personnages semblent confondre leur rôle et le jeu de rôle qu’ils inventent avec le film en train de se tourner. Paradoxalement, Les Chansons populaires, rendu boiteux par les facéties du réalisateur – qui n’hésite pas à laisser perche et lumières envahir le champ –, atteint alors des sommets d’émotion. C’est que la vie s’y épanouit, sauvage et imprévisible. de Nicolás Pereda avec Teresa Sánchez, Gabino Rodríguez… Distribution : Capricci Films Durée : 1h43 Sortie le 31 juillet

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Anna, une Autrichienne internée en hôpital psychiatrique, est prête à tout pour nourrir sa fille, aux ressources énergétiques faibles. Glacial et morbide, le film s’inspire d’un fait réel, pour explorer le sacrifice maternel et le vampirisme clinique. Ma.Po. de Denis Dercourt (1h16) Distribution : Zootrope Films Sortie le 24 juillet

> Wolverine

Après un premier opus décevant signé Gavin Hood, Wolverine, la star des X-Men, revient sous la direction de James Mangold (3h10 pour Yuma). Centré sur les aventures du héros au Japon, ce deuxième volet éclaire davantage son passé, de plus en plus sombre. M.L. de James Mangold (2h16) Distribution : 20th Century Fox Sortie le 24 juillet


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Les Derniers Jours Œuvre miroir de leur premier long métrage (Infectés), Les Derniers Jours confirme tous les espoirs que l’on plaçait dans les frères Pastor, nouveaux prophètes espagnols de l’apocalypse. Par Julien Dupuy

Pas d’invasion de zombies, de débarquement extraterrestre ou de cataclysme naturel dans Les Derniers Jours. Ici, la fin du monde est provoquée par un désastre moins spectaculaire, mais également plus difficile à endiguer : la peur. Le mal qui conduit l’humanité à sa perte se manifeste par l’incapacité des hommes à sortir à l’air libre, autrement dit à affronter le monde extérieur et ses impondérables sans céder à une crise de panique fatale. Reclus dans les souterrains d’une Barcelone retournée à l’état sauvage, les survivants se rassemblent en des groupuscules incapables de communiquer, jusqu’à ce qu’une association entre deux hommes que tout oppose rallume une faible lueur d’espoir. Dans Infectés, sorti en 2010, la sanglante pandémie qui ravageait l’Amérique faisait finalement moins de dégâts que le comportement des rescapés sacrifiant toute humanité au nom de leur survie. La menace

> Les Schtroumpfs 2

Après New York, Gargamel débarque à Paris avec un nouveau plan : créer des Canailles, versant machiavélique des Schtroumpfs, pour mieux capturer les petits êtres bleus. Cette suite dépoussière un monde un peu trop merveilleux. Ma.Po. de Raja Gosnell (N.C.) Distribution : Sony Pictures Sortie le 31 juillet

venait de l’extérieur, mais le remède résidait au fond de nous. Les Derniers Jours poursuit sur ce thème avec une démarche plus radicale encore ; ici, le sort de cette société pétrifiée par la peur repose uniquement sur l’attitude du personnage principal, Marc, jeune homme refusant la paternité par crainte de ne pouvoir subvenir aux besoins de sa famille. Plus émouvant qu’effrayant ou grandiose, Les Derniers Jours, comme tout grand film apocalyptique qui se respecte, vaut pour ce qu’il nous révèle des maux profonds qui rongent notre société contemporaine, en mêlant le voyage intime aux cataclysmes de proportion biblique. d’Àlex et David Pastor avec Quim Gutiérrez, Marta Etura… Distribution : Rezo Films Durée : 1h43 Sortie le 7 août

> Landes

Dans les années 1920, une veuve s’entête à installer l’électricité sur ses terres, tandis que les paysans qui exploitent celles-ci revendiquent d’indispensables réformes sociales. Ce premier long métrage est l’occasion de retrouver la trop rare Marie Gillain. J.R. de François-Xavier Vives (1h40) Distribution : Sophie Dulac Sortie le 31 juillet

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> Magnifica Presenza

D’origine turque, Ferzan Özpetek continue sa radiographie de la société et du cinéma italiens dans Magnifica Presenza, une comédie qui, de la Sicile à Rome, raconte les déboires de Pietro, un jeune acteur amené à faire de bien mystérieuses rencontres. M.L. de Ferzan Özpetek (1h46) Distribution : Distrib Films Sortie le 31 juillet


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Leave It on the Floor Dans une comédie musicale rafraîchissante autour de la culture underground du voguing à Los Angeles, le réalisateur Sheldon Larry suit le parcours de Brad, un jeune gay mis à la porte par sa mère. Par Quentin Grosset

Dans les années 1990, il a fallu batailler contre le peu de visibilité des gays et lesbiennes noirs ou latinos sur les écrans. Sous la dénomination de cinéastes quare (queer + black), Isaac Julien ou Cheryl Dunye ont ainsi voulu s’écarter d’un solipsisme blanc et disputer des représentations comme, par exemple, celle de la masculinité noire, toujours liée à la sphère de l’hétérosexualité. Alors que, ces derniers temps, l’on observe une amplification du nombre de films queer dans nos salles, la résurgence de ce mouvement est bien légitime, les personnages gays les plus exposés étant le plus souvent bourgeois et blancs. Leave It on the Floor arrive donc à point nommé pour afficher la culture du voguing avec fierté. Né dans les années 1960, dans les clubs fréquentés par les homos, les travestis et les transexuels latinos ou

afro-américains, ce style de danse, qui tire son nom du magazine Vogue, se distingue par des poses façon mannequins de papier glacé, avec des gestes angulaires et rigides. Versant fictionnel du fameux documentaire Paris is Burning (1990), cette comédie musicale excentrique de Sheldon Larry figure alors une belle galerie de personnages, tous attendrissants à leur façon. On retiendra celui de Queef Latina, directrice extravagante de l’équipe de danse qui recueille le jeune Brad et paraît sortir d’un film de John Waters. Les chorégraphies, les costumes, les maquillages, les coiffures, la musique : tout est complètement folle sur ce fougueux dancefloor. So, come on girl. de Sheldon Larry avec Ephraim Sykes, Barbie-Q... Distribution : KMBO Durée : 1h45 Sortie le 7 août

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> Les Salauds

Lorsque la sœur de Mario (Vincent Lindon) l’appelle à la rescousse, il plaque tout : son beau-frère s’est suicidé, sa nièce est à l’hôpital, victime d’abus sexuels… Le coupable désigné s’appelle Édouard Laporte, il est très riche, nous ne sommes pas loin de l’ambiance de l’affaire DSK. Claire Denis suit son héros – qui est tout sauf un salaud – alors qu’il tente, sans beaucoup d’énergie mais avec honnêteté, de sauver les siens. Histoire d’une vengeance ratée sur fond de manipulations salaces, Les Salauds est un film irréconcilié. L.T. de Claire Denis avec Vincent Lindon, Chiara Mastroianni… Distribution : Wild Bunch Durée : 1h40 Sortie le 7 août

> Lone Ranger

Dans la droite lignée de Pirates des Caraïbes, le producteur Jerry Bruckheimer et le réalisateur Gore Verbinski rempilent avec un western blockbuster. Cette fois, plus de corsaires déjantés, mais un cow-boy et un indien (Johnny Depp) avides de justice. M.L. de Gore Verbinski (2h29) Distribution : Walt Disney Sortie le 4 août


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Leones 

Par Quentin Grosset

Le film de la réalisatrice argentine Jazmín López appartient à un cinéma de l’errance qui préfère explorer des atmosphères et des formes plutôt que de développer une intrigue ou de creuser des personnages. Dans Leones, ceux-ci apparaissent insaisissables, presque interchangeables. Ces cinq adolescents qui marchent, perdus dans un bois (possible symbole du passage à l’âge adulte), sont présentés comme des esquisses. La réalisatrice brouille la narration et sa temporalité en filmant ces jeunes s’exprimant à l’aide de jeux de mots, si bien que le spectateur se détache du dialogue pour se concentrer sur la mise en scène chorégraphiée de leurs déplacements. Leurs entrées et sorties de cadre sont enregistrées avec une caméra aérienne et des ralen-

tis rêveurs qui se posent sur une nature étrange et inquiétante, une forêt de film fantastique. La bande-son, entièrement postsynchronisée, participe elle aussi de cette ambiance étouffante, pourtant simplement créée avec des bruits d’animaux. Dans une veine contemplative et formaliste, l’ex-

périmentation de Jazmín López évoque Gerry de Gus Van Sant, où la promenade méditative des protagonistes prenait, elle aussi, des allures de voyage intérieur. de Jazmín López avec Julia Volpato, Pablo Sigal... Distribution : Premium Films Durée : 1h22 Sortie le 7 août

Michael Kohlhaas 

Par Étienne Rouillon

Un guerrier mutique, incarné par le visage tendre mais fracassé de Mads Mikkelsen : Michael Kohlhaas, d’Arnaud des Paillières, et Le Guerrier silencieux (2009), de Nicolas Winding Refn, ont une affiche jumelle. Le réalisateur français et son confrère danois partagent une même rigueur dans la mise en scène. Et pourtant, le soulèvement citoyen de Michael Kohlhaas, récit d’un homme rebelle à son sort de vassal brimé dans les Cévennes du xvie siècle, s’oppose vite à l’individualisme gladiateur du Guerrier silencieux. Adaptation d’une nouvelle du même nom écrite en 1810 par l’Allemand Heinrich von Kleist, Michael Kohlhaas hante depuis vingt-cinq ans Arnaud des Paillières. Il a judicieusement transposé l’intrigue dans une France au protestantisme

naissant dans laquelle l’esprit de la cité enfle et commence à grignoter le monde féodal et ses injustices. Kohlhaas est un éleveur de chevaux qui réclame une partie de son bétail, confisqué à tort par un nobliau puant. La justice seigneuriale traînant les pieds, il décide de soulever une armée de petites gens.

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L’ascèse constante du récit peut être suffocante, mais elle est le moyen retenu pour représenter intelligemment le contexte historique. d’Arnaud des Pallières avec Mads Mikkelsen, Mélusine Mayance… Distribution : Les Films du Losange Durée : 2h02 Sortie le 14 août


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> Keep Smiling

Les Apaches Repéré à la Quinzaine des réalisateurs lors du dernier Festival de Cannes, le premier film de Thierry de Peretti capte l’envers sombre et inquiétant de la Corse touristique dans un teen-movie solaire. Par Éric Vernay

« Le territoire, c’est l’inverse du paysage », avait déclaré Thierry de Peretti, lors de la présentation des  Apaches à Cannes, citant une formule de Claire Denis. Tourné dans un format carré, resserrant l’attention du spectateur sur ses protagonistes, son premier film craquelle le vernis d’une Corse de carte postale pour s’approprier ce territoire à travers l’évocation d’un fait divers. Lassés des boîtes de nuit envahies chaque été par les touristes français – ces « gaulois de merde » – cinq ados de Porto-Vecchio s’invitent dans une luxueuse résidence secondaire et y volent deux fusils de collection. Suite à une plainte de la propriétaire, la menace de représailles par les caïds du coin fissure la bande d’amis. Les tensions sociales et raciales entre Corses de souche et ceux d’origine marocaine ressurgissent

brutalement. Alors que le bourdonnement des mouches contamine le chant des cigales dans un climat de paranoïa, le teen movie festif se délite et déchante, basculant vers la tragédie. Il y a quelque chose de pourri dans l’île de Beauté filmée par le cinéaste d’Ajaccio, moins intéressé par les plages radieuses que par les zones commerciales délabrées, les terrains vagues et autres quartiers interlopes. Mais le film n’est jamais sordide. La mécanique dramatique est portée à incandescence par la vitalité de ses héros (joués par des acteurs amateurs recrutés dans le coin), délivrant une sensualité à la Larry Clark, fascinante et écorchée. de Thierry de Peretti avec Aziz El Addachi, François-Joseph Culioli… Distribution : Pyramide Durée : 1h32 Sortie le 14 août

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En Géorgie, des femmes participent à une télé-réalité pour gagner un appartement. Les décombres de la guerre sont l’occasion d’un beau regard porté par la réalisatrice sur le féminisme et la féminité, quand le ton évoque les comédies tragiques de Fatih Akın. M.L. de Rusudan Chkonia (1h31) Distribution : ZED Sortie le 14 août

> Elysium

Le Sud-Africain Neil Blomkamp (District 9) poursuit sa réflexion sur les formes d’apartheid (raciaux, sociaux) dans des futurs de science-fiction. Ici, la Terre abrite les classes populaires, quand les élites profitent du confort d’un satellite orbital. É.R. de Neil Blomkamp (N.C.) Distribution : Sony Pictures Sortie le 14 août

> Kick-Ass 2

Kick-Ass a déclenché des vocations et fait maintenant régner le calme avec de nouveaux super-héros autodidactes. La réincarnation de Red Mist vient chambouler cet équilibre. Plus de Nicolas Cage, mais un Jim Carrey en grande forme dans cette suite déjantée. M.L. de Jeff Wadlow (1h53) Distribution : Universal Pictures Sortie le 21 août


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Conjuring : les dossiers Warren James Wan nous offre un grand moment de flipe inspiré d’une affaire qui fit la renommée d’un couple d’exorcistes. Rencontre avec Vera Farmiga, qui campe Lorraine Warren, star de la démonologie. Par Maureen Lepers

Comme nombre de films d’exorcisme, Conjuring… annonce qu’il est basé sur des faits réels. Ici, une enquête menée par le couple Warren – Ed, l’exorciste, et Lorraine, la voyante. La comédienne Vera Farmiga nous parle « d’énergie chamanique » lorsqu’elle se souvient de sa rencontre avec Lorraine, qu’elle incarne à l’écran : « Elle a de grands yeux bleus dont il est difficile de se détacher. Les regarder, c’est espérer qu’elle vous dise tout ce qu’elle voit de vous. » L’actrice à la chevelure diaphane éclaire cette banale affaire d’une famille victime d’un démon, mais qui va lancer la carrière des Warren, dans le début des années 1970, avant le très médiatique cas d’Amityville. « J’ai fait d’autres films d’horreur, mais ici, la peur repose sur les forces obscures », raconte Farmiga, que l’on a vue dans les stressants Joshua ou Esther. « J’ai donc été forcée de

> Jobs

Après Mark Zuckerberg dans The Social Network, le cinéma s’intéresse à un autre génie de l’informatique. Steve Jobs, le légendaire et so cool créateur d’Apple, est ici campé par Ashton Kutcher. À Hollywood, le geek, c’est chic. M.L. de Joshua Michael Stern (2h07) Distribution : Metropolitan FilmExport Sortie le 21 août

reconsidérer ma vision du mysticisme, de Dieu, de la foi, du bien ou du mal. » James Wan révèle le mal à l’écran, tout comme les Warren utilisaient le révélateur sur leurs plaques photographiques, pour fixer les preuves d’existences démoniaques qu’ils faisaient suivre au Vatican. Captés par les appareils vintage du couple d’enquêteurs, les clichés des esprits se cognent aux motifs plus contemporains du genre – surgissements hors champs, longs et lents travellings, musique stridente. Entre imagerie rétro et esthétique contemporaine, le film semble déchiré entre les époques, à l’image des fantômes du passé qui le hantent. de James Wan avec Vera Farmiga, Patrick Wilson… Distribution : Warner Bros. Durée : 1h52 Sortie le 21 août 2013

> Les Flingueuses

Après Mes meilleures amies, qui écornait les codes de la comédie romantique pour jeunes filles, Paul Feig s’attaque au buddy movie policier et le passe au crible du girl power. Avec Sandra Bullock et Melissa McCarthy en flics qui ne manquent pas de mordant. M.L. de Paul Feig (1h57) Distribution : 20th Century Fox Sortie le 21 août

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> Mort à vendre

Sélectionné au dernier Festival de Berlin, le film de Faouzi Bensaïdi (Goodbye Morocco) suit le parcours de Soufiane, Malik et Allal, trois jeunes Marocains qui tentent de réussir dans le trafic de drogue à Tétouan, avant qu’une rencontre ne change la donne. L.T. de Faouzi Bensaïdi (1h57) Distribution : Urban Sortie le 21 août


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Fedora

> Alabama Monroe

Fleuron tardif et méconnu de Billy Wilder, Fedora (1978) est une satire désabusée sur la vanité de Hollywood qui préfigure des développements très contemporains. Le film ressort en salles dans une version restaurée. Par Quentin Grosset

Le Congrès d’Ari Folman voyait l’actrice Robin Wright se faire déposséder de son image, supplantée par un double numérique. On y pense beaucoup quand on regarde Fedora. En effet, à l’heure où l’on peut créer des clones virtuels d’acteurs pour perpétuer leur légende à travers une hypothétique jeunesse éternelle, il est bon de se replonger dans l’avant-dernier film de Billy Wilder. Plein d’amertume, malgré l’éclat onirique des couleurs, le film est un admirable portrait de star déchue articulé autour d’un long flash-back. Aux funérailles de Fedora, ancienne gloire hollywoodienne exilée en Europe, le producteur Barry Detweiler se souvient du moment où il avait souhaité proposer à l’actrice le rôle d’Anna Karénine. L’entourage de celle-ci, dont la vieille comtesse Sobryanski, avait empêché la rencontre, prétextant que la comédienne était trop fra-

gile, ce qui l’avait conduite à se donner la mort. Près du cercueil, les proches de Fedora révèlent le pot aux roses au producteur : suite à un accident de chirurgie esthétique, la star a été défigurée et a forcé sa fille à prendre sa place lors de ses apparitions en public. Fedora n’est donc pas morte, mais se cache sous les traits abîmés de la comtesse Sobryanski. L’actrice met ainsi en scène son propre mythe, quitte à annihiler la personnalité de son enfant. Pamphlet contre le star system obsédé par sa propre image et l’industrie hollywoodienne qui jugeait alors le réalisateur de Certains l’aiment chaud dépassé, Fedora s’avère finalement bien en avance sur son temps. de Billy Wilder avec Marthe Keller, William Holden… Distribution : Carlotta Films Durée : 1h54 Sortie le 21 août

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Lui est chanteur de bluegrass, elle tatoueuse. Élise et Didier s’aiment d’un amour fou, mais leur fille tombe gravement malade, et leur idylle est mise à rude épreuve. Inspiré d’une pièce de théâtre de Johan Heldenbergh, Alabama Monroe est un conte tendre et tragique, jamais démagogique. Après La Merditude des choses, Felix Van Groeningen, le trublion du cinéma flamand, multiplie les flash-backs et les volte-face pour épouser la spirale d’un mélodrame intense, musical et d’une grande pureté. Donald James de Felix Van Groeningen avec Veerle Baetens, Johan Heldenbergh… Distribution : Bodega Films Durée : 1h52 Sortie le 28 août

> Yema

Au fin fond de l’Algérie, la vie d’une femme âgée est rythmée par le travail de la terre et les allers et venues du manchot chargé de la surveiller jusqu’au retour d’Ali, le fils maudit. Une tragédie intime sèche comme le désert, porteuse d’une certaine beauté. M.L. de Djamila Sahraoui (1h33) Distribution : Aramis Films Sortie le 28 août


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Leviathan Documentaire sur la pêche industrielle ou installation abstraite ? Les cinéastes-aventuriers Lucien Castaing-Taylor et Véréna Paravel transcendent l’un et l’autre dans une expérience hallucinée sur les rapports entre hommes et nature. Par Yal Sadat

Avec Sweetgrass, rêverie documentaire sur les brebis du Montana, Lucien Castaing-Taylor tournait en sous-main un western crépusculaire, voire élégiaque, sur l’Ouest finissant. Un film de genre, donc, tirant même vers l’errance hallucinée, la position du chercheur cédant la place à celle d’une entité abstraite et aérienne. Embarqué cette fois à bord d’un chalutier, Castaing-Taylor prouve qu’il est moins anthropologue (son titre officiel à l’université de Harvard) qu’aventurier en quête de visions panthéistes dépassant de très loin l’esquisse ethnologique. Ce n’est plus le western qui ouvre les hostilités de Leviathan, mais l’épouvante à la première personne. Porté par le navire, sur le pont duquel s’affairent d’épaisses silhouettes de pêcheurs, l’objectif tangue dans la nuit marine, accompagnant au sol les poissons mourants, l’écume fouettant la coque ou les pattes de mouettes pugnaces venues picorer dans les vestiges. C’est bien une tuerie qu’enregistre ce théâtre d’horreurs (d’où cette subjectivité de slasher), mais une tuerie purement naturelle, océanique, gouvernée par des forces supérieures et inexorables, celles du ressac et des vents mauvais. Cette rudesse, peu à peu, tire le film de l’abstraction (on croit longtemps à une sorte d’installation plastique) et devient le motif premier de l’expérience.

Les pêcheurs sont saisis, au milieu du film, dans un manège qui s’apparente à un rituel sadique (la découpe brutale, mécanique, des poissons assommés, déchiquetés par leurs machettes ou leurs mains lourdes). La violence, à ce moment, signale que la nature a fini par avaler ces hommes, par les intégrer à sa machine d’écrasement. Alors que Sweetgrass pistait des cow-boys en lutte avec les bêtes et les monts, au bord de craquer, et se rangeait de leur côté (le film finissait d’ailleurs par accorder une certaine place au langage), Leviathan filme des marins assimilés à la mer. Absorbés par elle, ils sont devenus complices de sa brutalité indomptable. En témoignent les rares plans-séquences qui s’attardent sur les visages de ces hommes dont les regards a priori conscients et appliqués basculent dans la torpeur. Comme si, entre leurs tâches salissantes et leurs heures de sommeil, il n’y avait rien. Aucune pensée, aucune conscience, juste une vie réglée sur une houle butée et résolument imperturbable. de Lucien Castaing-Taylor et Véréna Paravel Documentaire Distribution : Independencia Durée : 1h23 Sortie le 28 août

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Ilo Ilo

Par L.T.

Vainqueur de la Caméra d’or à Cannes, le Singapourien Anthony Chen met en scène dans Ilo Ilo un duo dérangeant : un enfant insupportable et sa nounou philippine, Terry, qui doit subir les sales coups du marmot, sous peine d’expulsion. Dans le contexte de la crise économique de 1997, le film est l’occasion de se pencher sur l’implosion d’une famille de petits bourgeois, incapables de se remettre en question, et qui sacrifient la jeunesse et l’énergie de leur employée immigrée sans s’en rendre compte. d’Antony Chen avec Koh Jia Ler, Angeli Bayani… Distribution : Épicentre Films Durée : 1h39 Sortie le 4 septembre

Grand Départ

PAR Q.G.

Alors qu’il est sur le point de rencontrer l’amour, Romain, jeune bureaucrate, est coincé entre un frère cyclothymique et un père atteint d’une maladie neurodégénérative. Mais pour lui, tout va bien. À l’aube de ses 30 ans, il va devoir assumer sa normalité, face à ces deux figures aussi drôles qu’écrasantes. Ce premier long métrage de Nicolas Mercier apparaît comme une comédie décalée, avec un regard habile sur la vieillesse et une performance réjouissante de Pio Marmaï en trentenaire sans histoires. de Nicolas Mercier avec Pio Marmaï, Eddy Mitchell… Distribution : StudioCanal Durée : N.C. Sortie le 4 septembre

White House Down Énième blockbuster paramilitaire bourré d’explosions pour Roland Emmerich (Independance Day) et nouvelle prise d’assaut pour la présidence américaine, six mois après La Chute de la Maison Blanche d’Antoine Fuqua. Dans le rôle du sauveur viril et bourru, Channing Tatum remplace Gerard Butler, tandis que le président

PAR M.L.

des États-Unis est campé lui par Jamie Foxx. Un buddy movie dans la lignée des premiers Die Hard et qu’on consomme comme un beignet sur la plage : c’est chargé, mais c’est bon. de Roland Emmerich avec Channing Tatum, Jamie Foxx… Distribution : Sony Pictures Durée : 2h17 Sortie le 4 septembre

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Vic + Flo ont vu un ours

Par L.T.

Quelques mois après le fascinant Bestiaire, le Canadien Denis Côté repasse du côté de la fiction. Vic et Flo forment un couple d’exdétenues qui s’isole en forêt pour échapper à la fureur du monde et à de possibles poursuivants. Le réalisateur livre un film hétérogène qui oscille entre drame sentimental, comédie loufoque et thriller, et poursuit les expérimentations sur l’isolement débutées avec Curling (2011). Mention spéciale à Marc-André Grondin dans un rôle surprenant de flic consciencieux.  de Denis Côté avec Romane Bohringer, Pierrette Robitaille… Distribution : UFO Durée : 1h35 Sortie le 4 septembre


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Gare du Nord Claire Simon installe son nouveau film dans la tentaculaire gare du Nord. La fiction s’enracine dans le terreau documentaire de ce territoire fascinant, à la fois matrice du projet, cœur vibrant du récit et lieu du tournage. Par Juliette Reitzer

Depuis plus de vingt-cinq ans, l’œuvre de Claire Simon éprouve les frontières poreuses entre cinéma documentaire et fiction. Pour préparer Gare du Nord, la réalisatrice s’est ainsi immergée pendant six mois dans la cohue et l’agitation des lieux. Elle a observé, enregistré les récits de ceux qui ne font que passer et de ceux qui restent : guichetiers, commerçants, vigiles ou dames pipi… Les histoires qu’elle y a glanées sont devenues la matière première d’un film documentaire, Géographie humaine, pour l’instant inédit, puis d’un scénario de fiction : Gare du Nord. Comme la cinéaste, le personnage d’Ismaël (Reda Kateb), un jeune sociologue, arpente la gare pour interroger les gens sur leur rapport à l’endroit. Il rencontre ainsi Mathilde (Nicole Garcia), une prof en arrêt maladie qui se passionne pour le sujet d’étude du garçon et en tombe doucement amoureuse. Lâchés

dans cet environnement réel et surpeuplé, loin du rassurant plateau de cinéma, le duo d’acteurs (rejoint par François Damiens et Monia Chokri) atteint une justesse rare. La vie bouillonne autour d’eux, elle entre dans le champ de la caméra, ouvrant le film à son véritable sujet : la gare comme un village-monde, riche de sa diversité. En effleurant le terrain du fantastique, avec la légende des morts errant parmi la foule ou le mystère des jeunes fugueuses disparues, la cinéaste achève de transformer la gare en espace métaphorique. On la traverse et puis, fatalement, on la quitte. L’essentiel est d’avoir su la regarder. de Claire Simon avec Nicole Garcia, Reda Kateb… Distribution : Sophie Dulac Durée : 1h59 Sortie le 4 septembre

3 questions à Claire Simon Quelle est la part documentaire dans Gare du Nord ?

Tous les gens du film sont des acteurs, même si parfois, ils n’ont jamais joué. Les rôles secondaires, je les ai piochés sur place ; l’histoire qu’ils racontent est vraie, mais ce n’est pas la leur, ils disent le texte de quelqu’un d’autre que j’ai enregistré pendant mes recherches et réécrit pour les besoins de la fiction.

Comment filmer cet endroit bondé, en mouvement permanent ? J’ai passé beaucoup de temps à apprendre à regarder cette gare. Quand j’ai tourné le film documentaire, j’ai compris que c’était un endroit somptueux, très facile à filmer. La lumière, c’est les architectes qui l’ont faite. C’est comme un studio de Méliès, orienté plein sud. C’est un studio vivant.

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Vous offrez à Reda Kateb un personnage éloigné de ses rôles habituels.

C’est un personnage de fils d’immigré et d’intellectuel, une histoire pas tellement racontée dans les rôles qu’il interprète d’habitude. Mais c’est plus proche de ce qu’il est dans la vie. Quand je lui ai proposé le rôle, il a dit : « Les intellectuels… Deleuze trouve que c’est tous des cons. »


cultures KIDS

MUSIQUE

LIVRES-BD

SÉRIES

Oggy et les cafards

Notre chroniqueuse Élise, 4 ans et demi, nous parle de chat bleu et de cafards farceurs p.100

ARTS

SPECTACLES

JEUX VIDÉOS

Moderat

Une épopée en terra electronica, quatre ans après leur génial premier album p.102

DESIGN

RESTOS

Remember Me

Reportage dans le Paris futuriste d’un jeu vidéo appelé à rester dans les mémoires p.116

XVIIIème XVIIe

XIXe IXe

VIII

Xe

e

IIe Ie

XVI

e

IIIe IVe

VIIe VIe XVe

XIVe

Ve

XXe

XIe

XIIe

XIIIe

Enfin l’été

Et enfin seuls. Vidée d’une partie de ses habitants, la capitale se peuple de festivals, d’expositions et de curiosités éphémères. Par la rédaction

U

ne fois dévorée la réédition du livre Délivrance (p.106), ou rattrapé les séries télé de l’année (p.110), on sort pour aller voir : City Sounds Le festival accueille le meilleur de la scène rock indé de San Francisco ; fuzz, larsens et mur du son, les héritiers des sixties sont à l’honneur. Perpétuant la voie ouverte par les Grateful Dead et autres Count Five, San Francisco vit depuis quelque temps un nouvel âge d’or musical. Penone Versailles L’« arte povera » consiste à utiliser des matériaux non nobles comme la terre, le bois ou des chiffons… Penone et quelques autres cherchent ainsi à s’affran-

chir de l’emprise du consumérisme sur la création artistique. Paris quartier d’été L’année de l’Afrique du Sud permet de zoomer sur une poignée d’artistes de la nouvelle garde, au rang desquels deux chorégraphes engagées dans la défense de la cause féminine locale, Nelisiwe Xaba et Mamela Nyamza, à retrouver au théâtre 13. Frères Campana Bien ancrés dans leur culture brésilienne, Humberto et Fernando Campana n’en sont pas moins devenus des stars mondiales du design, en maîtrisant l’art de la récupération. Inspirées de la rue, leurs créations ont la sophistication d’une œuvre d’art.

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VOUS ÊTES ICI City Sounds Les 19 et 20 juillet au Centquatre 5 rue Curial, Paris XIXe « Penone Versailles » Jusqu’au 31 octobre au château de Versailles place d’Armes, Versailles (78) Paris quartier d’été Correspondances et Hatched Du 17 au 20 juillet au théâtre 13 103 boulevard Auguste Blanqui, Paris XIIIe Frères Campana Jusqu’au 27 juillet à la Carpenters Workshop Gallery 54 rue de la Verrerie, Paris IVe

VOYAGES


cultures KIDS Lepetit petitpapier papierd’ deÉlise, 4 ans et demi Le

Oggy et les cafards

©bac films

CINÉMA

Alors qu’on pensait l’emmener rigoler un bon coup, notre chroniqueuse Élise a vécu la projection d’Oggy et les cafards comme s’il s’agissait d’un véritable film d’horreur. Propos recueillis par Julien Dupuy

L’avis du grand Le cartoon est, par essence, antinomique du format long métrage. Cette adaptation d’une série française très populaire devait donc dépasser cette limite. Refusant d’étoffer artificiellement le concept prétexte aux aventures télévisées (un chat maniaque de la propreté se lance dans une guerre sans merci avec trois cafards teigneux), le réalisateur a scindé son film en quatre sketchs. Résultat : une œuvre sympathique mais bâtarde avec ce rythme haché. J.D.

« Oh ! ça m’a fait peur ce film ! Le héros s’appelle Oggy. Il a des moustaches comme des piques de moustiques et il est tout bleu. C’est bizarre, les chats, ils sont pas bleus d’habitude. Moi, je connais deux chats, et ils sont gris, pas bleus. En fait, il y a quatre histoires. Tu crois que le film s’arrête, et il recommence, c’est trop bizarre. Au début, ils sont dans la jungle. Ils font les fous avec le feu et un volcan. J’avais peur qu’ils se brûlent. Ensuite, il y a une princesse qui est très belle. C’est très joli chez la princesse, il y a des vases roses qui brillent. Mais les loups emprisonnent la princesse ! Heureusement, Oggy est très très fort, il réussit à sauver son amoureuse en se déguisant en champignon. Après, ils sont dans une ville. Les

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petits cafards, c’est des menteurs : ils font croire au gros chien que le copain d’Oggy il a volé une clé, alors que c’est eux qui l’ont volée ! À la fin, Oggy a un tout petit vaisseau spatial de rien du tout. Il vole, et il y a un très grand vaisseau, et ils font tous la bataille dans l’espace. Oggy et les cafards, ils se font la bataille tout le temps. Et les cafards, ils sont nuls, ils réussissent rien. Et quand ils se prennent le marteau sur la figure, c’est bien fait pour eux ! Le film m’a fait peur, mais j’ai rigolé quand même. Quand le film est terminé, c’est bien : la musique est rigolote et il y a des tableaux très jolis. » Oggy et les cafards d’Olivier Jean-Marie Animation / Distribution : Bac Films Durée : 1h20 / Sortie le 7 août


© olaf heine

cultures MUSIQUE

Moderat Electro

Quatre ans après le génial mais disparate Moderat, le trio berlinois, composé des excités Modeselektor et du très dream-pop Apparat, livre un second opus sobrement intitulé II. Une épopée en terra electronica. Par Etaïnn Zwer

Les B-Boys techno Gernot Bronsert et Sebastian Szary (Modeselektor) aiment les contorsions glitch furieuses, le songwriter Sascha Ring les mélodies fragiles sophistiquées. Alchimistes opposés, ils tentent le diable sur un premier EP en commun, avant de publier Moderat (2009), montagnes russes brillantes mais inégales. Depuis : conquête de l’electromonde en cavaliers seuls, paternité et création du label Monkeytown… Quatre ans d’absence, mais l’équation luit d’un nouvel éclat. Enregistré en six mois d’un hiver berlinois, II est plus subtil, plus homogène : pas d’invités, une narration forte et un spectre de sensations élargi. L’album d’un vrai groupe, qui a enfin apprivoisé son identité sonore. Onze morceaux, sculptés dans une formication claire obscure de beats obsédants et de textures atmosphériques où s’élèvent les épanchements soyeux d’Apparat et une electro ambient aérienne. Alliance de vents contraires en plein désert cosmique, joie d’une nuit dangereuse, mot d’amour mélancolique jeté dans la folie d’un after. On danse ivre sur le

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single enchanteur Bad Kingdom, synthèse pop-club où résonne l’exotisme noir d’un John Talabot. On s’abandonne à la poésie habitée de Versions, aux ressacs distanciés de Let in the Light. Puis Milk frappe, bombinette de hip-hop clandestin aux beats vacillants, à la gangue liquide et à la basse-tank affûtée. Rebelote avec Therapy et son orage stroboscopique, rave ultra émotionnelle où déverser larmes et sueur. The Mark et Clouded dessinent un paysage scintillant où l’on croise d’intrigantes jeunes filles. Sur Gita, Apparat souffle une soul électronique sensualiste. C’est une chorale tribale qui enserre Ilona. Enfin Damage Done et sa mélopée crépusculaire nous exfiltrent en douceur vers le happy end grisant, This Time, chant d’un corps vibrant, d’un esprit épuisé et ravi. Séducteur et hooligan, contemplatif et viscéral, délicat et puissant, le lyrisme électroïde du trio approche une forme de grâce, une hypnose calibrée. Moderat a trouvé sa juste mesure. II de Moderat (Monkeytown Records/Rough Trade) Sortie le 2 août

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sélection Par Wilfried Paris

Loud City Song

Paracosm

de Julia Holter

de Washed Out

Après Tragedy et Ekstasis, l’évanescente Julia Holter délaisse ses claviers MIDI pour explorer le spectre sonore avec un orchestre complet, tel le pendant féminin de Scott Walker, poétesse liturgique visitant Los Angeles et les arcanes de la célébrité à travers une nouvelle de Colette, Gigi. Entre voix éthérée à la Julee Cruise (ou Joni Mitchell, Kate Bush, Nite Jewel), chant baroque et expérimentations électroacoustiques, ce film sonore déploie un lyrisme futuriste, transcendant, inouï. Un ange est né.

Le père de la chillwave Ernest Greene revient avec un deuxième album estival, upgradant les principes du précédent, Within and Without, (réverb, échos et delays partout, rythmiques lourdes, synthétiseurs rêveurs) sur des mélodies lumineuses. Déployant une armada de synthés vintage (Chamberlin, Mellotron, Optigan…), Paracosm se présente comme l’évocation en neuf titres de mondes imaginaires, de Tolkien à Henry Darger (L’Histoire des Vivian Girls…), en passant par C. S. Lewis et son Monde de Narnia.

(Domino)

The World of Arthur Russell

d’Arthur Russell

(Soul Jazz Records/Differ-Ant)

Violoncelliste mort du sida en 1992, Arthur Russell fit le grand pont entre l’avant-garde newyorkaise (Philip Glass l’admirait beaucoup), le disco du Loft ou du Paradise Garage (Walter Gibbons, François Kervorkian et Larry Levan remixèrent ses compos) et la Beat Generation (Allen Ginsberg fut son mentor). Cette compilation, enfin rééditée, donne à entendre les classiques Is It All Over My Face, Go Bang! #5 ou Pop Your Funk, hymnes subversifs d’une véritable « intelligent-disco »

(Weird World/Domino)

The False Alarm

de Fol Chen

(Asthmatic Kitty/Differ-Ant)

Ce troisième album du collectif de Los Angeles, signé sur le label de Sufjan Stevens, lève le voile sur l’anonymat qui prévalait jusqu’alors, en mettant en avant la chanteuse Sinosa Loa, en même temps qu’il développe une écriture electro-pop qui balance entre le groove de M.I.A. et les déconstructions de The Knife. The False Alarm souffle le chaud et le froid (entre clubbing et songwriting) en dix titres inégaux d’où émergent mélodies sucrées (Doubles) et hystérie séquencée (You Took the train).


cultures MUSIQUE

agenda

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Par E.Z. et W.P.

Thee Oh Sees

Garage Rock

City Sounds Par Wilfried Paris

Le festival City Sounds accueille le meilleur de la scène rock indé de San Francisco : fuzz, larsens et mur du son, les héritiers des sixties sont à l’honneur. Perpétuant la voie ouverte par les Grateful Dead, Jefferson Airplane, Chocolate Watchband et autres Count Five, San Francisco vit depuis quelque temps un nouvel âge d’or musical avec l’émergence d’une véritable scène légataire de ses glorieuses années garage et psychédéliques. La première édition du festival City Sounds reçoit au Centquatre les groupes phares de la baie : le prodige Ty Segall, en mode hommeorchestre, qui sort cet été son quatrième album en deux ans, Sleeper, psych-folk acoustique et apaisé ; les magiciens Moon Duo, entre drones saturés, krautpop cosmique et synth-garage contemplatif ; les très lysergiques White Fence de Tim Presley, tout de dissonances bruitistes, arpèges byrdsiens et rêveries carolliennes ; le trio camp Shannon and the Clams, férus de rockabilly, de bubblegum pop (Ronnie Spector) ou de garage punk ; la bombinette powerglam Warm Soda ; enfin le fleuron de la scène indie de San Francisco, Thee Oh Sees, œuvrant entre glam, punk, kraut et garage, auteurs de quinze albums en cinq ans, et dont la puissance de feu sur scène a laissé la dernière Villette Sonique toute retournée. Selon Petey Dammit, de Thee Oh Sees : « San Francisco a l’air d’une grande ville, mais on se connaît et on se fréquente tous. Ces dernières années, chacun d’entre nous était occupé à tourner, et les occasions de se croiser ont été rares. Ce festival sera une belle opportunité de retrouver nos amis et de les voir jouer. » Et de jammer ? Cet été les poutres métalliques du Centquatre auront des airs de Golden Gate. City Sounds - Les 19 et 20 juillet au Centquatre

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du 20 au 22 septembre

tous les dimanches

Heart of Glass, Heart of Gold Ce nouveau festival sis à Ruoms (Ardèche) s’inspire du mythique All Tomorrow’s Party anglais : public et artistes (Action Beat, Connan Mockasin, Étienne Jaumet, Au revoir Simone, Fuck Buttons, Gramme, Zombie Zombie, Camera…) logés dans des bungalows, les pieds dans la piscine, la tête dans les étoiles. www.heartofglassheartofgold.com

++ Double dose de plaisir : les collectifs Terrassa/XXII et Cocobeach s’allient, tout l’été, pour illuminer vos dimanches avec les rendez-vous ++. Labels pointures ou maison (Cadenza, Cocoon, French Kitchen) + line-up electro house excitant (Chris Tiejen, Sucré Salé, Laurent Garnier) + bordel + soleil = bonheur. Sur la péniche Concorde Atlantique

du 14 au 17 août

du 26 au 28 juillet

La Route du rock La 23e édition de La Route du rock présente une des plus belles programmations indie de l’été (s’il ne pleut pas) : Nick Cave & The Bad Seeds, Electric Electric, Moon Duo, Godspeed You! Black Emperor, Trésors, Junip, Suuns, Tame Impala, Orval Carlos Sibelius, Zombie Zombie, Julia Holter, Disclosure, Hot Chip… www.laroutedurock.com

Midi Festival Pour sa 9e édition, le Midi Festival propose deux soirées à l’hippodrome de Hyères, en plus des concerts magiques de la villa Noailles et de la plage, entre défrichage hip et têtes d’affiches top : The Horrors, King Krule, Alunageorge, Mykki Blanco, Christopher Owens, Mount Kimbie, Temples, Peter Hook & The Light… www.midi-festival.com

les 7, 14, 21 & 28 juillet

du 12 juil. au 6 sept.

Les Siestes électroniques Paris, 3e round : le festival retrouve les jardins du quai Branly et convie l’hypnotique Kangding Ray, la moitié du duo Gangpol und Mit, l’orfèvre Pierre Bastien, Low Jack, le digger Arc de Triomphe et le trio Sinner DC pour une série de DJ sets dominicaux inspirés des collections ethnosonores du musée. au musée du quai Branly

Festival Open Space Minimal Trip sabre l’été le temps de cinq dates avec la crème des labels (Kompakt, Get Physical, Diynamic, Délicieuse). On retrouvera les artistes electro Viken Arman, Hot Steppa et son cocktail hypno deep, Nico from Nôze, Coma, la sweet house de Rafaël Murillo, Avatism, les artificiers trip-hop Terranova, Lake People. au Petit Bain


©christopher dickey

cultures LIVRES / BD

Délivrance Thriller

Banjo et pêche à l’arc, impossible d’oublier les scènes féroces de Délivrance, le film culte de John Boorman. Revoici le roman dont il est inspiré, dans une nouvelle traduction, plus glaçante que jamais. Le cauchemar continue. Par Bernard Quiriny

Burt Reynolds en aventurier mystique, Ronny Cox et sa fameuse guitare, Jon Voight et son arc à flèches et Ned Beatty en pagayeur empoté… Chacun a en mémoire les interprètes de Délivrance, l’un des meilleurs films de John Boorman, nominé aux Oscars en 1973, et devenu une référence obligée du cinéma américain. Les plus attentifs auront remarqué le personnage du shérif, à la fin du film : il était joué par James Dickey, l’auteur du roman dont s’inspira le cinéaste. Ancien pilote de chasse pendant la Seconde Guerre mondiale et la guerre de Corée, Dickey avait jusqu’alors publié des recueils de poèmes plutôt confidentiels tout en travaillant dans la publicité pour faire bouillir la marmite. Rien d’étonnant, donc, à ce qu’Ed Gentry, le narrateur, dirige lui aussi une petite agence de pub, agence où il serait d’ailleurs bien resté au lieu de suivre son ami Lewis Medlock dans sa folle idée de descendre une rivière de l’État de Géorgie, avant que la région ne soit engloutie par un lac artificiel. « Tu seras plus en danger sur la quatre voies pour rentrer chez toi ce soir que tu ne le seras jamais sur la rivière », assure Lewis. Accompagnés de leurs amis Drew et Bobby, ils se lancent donc à l’assaut de

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la Cahulawassee avec deux canoës, des tentes et assez de bières pour trois jours. On connaît la suite, dont chaque épisode est devenu une scène culte : le duo guitare-banjo avec l’albinos arriéré, la sale rencontre avec les abrutis des montagnes, la traque en eaux vives, la falaise immense, la peur de ne jamais rentrer… À l’époque, le roman et le film furent considérés comme des métaphores de la guerre du Viêtnam et comme une critique de l’arriération puritaine dans les tréfonds du pays. Mais c’est aussi un thriller naturaliste saisissant, où chaque personnage se révèle dans la confrontation aux éléments. La nouvelle traduction, signée Jacques Mailhos, rend pleinement justice à la diversité des registres expérimentés par Dickey, de la lente exposition des préparatifs du voyage à la course quasi abstraite du narrateur dans la nature sauvage, à la recherche d’un ennemi peutêtre imaginaire. En matière d’adaptation, il est rare que livre et film soient simultanément des chefsd’œuvre, mais ça arrive. La preuve. Délivrance de James Dickey Traduit de l’anglais (États-Unis) par Jacques Mailhos (Gallmeister)

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sélection par b.q.

Fragments d’une forêt de Patrick

d’Alain Bonnand

Jadis, on appelait forêt un recueil mêlé de notes et de marginalia. Telle est la nature de ce volume plusieurs fois publié depuis vingt ans, qui agrège aphorismes, remarques, extraits et citations. On y saute de Madame de Sévigné à Chet Baker et d’Edward Gorey à Pancho Villa dans une ambiance d’érudition chic, d’esthétisme et de modernité paradoxale. Du même auteur, L’Éditeur singulier vient de rééditer Second manifeste camp (1979), ouvrage culte.

Outre le nouveau livre d’Alain Bonnand, Le Testament syrien, on peut relire en apéritif cette fantaisie érotique dans laquelle le héros séduit par téléphone une téléprospectrice jusqu’à ce qu’elle finisse par se donner à lui. Tour de force : rien n’est raconté, tout se reflète dans des lettres et de brefs dialogues au bout du fil. Sur le site Internet des PUF, Bonnand dit de ce texte qu’il est « le premier à en déconseiller l’achat ». Ne soyez pas le dernier à lui désobéir.

Une comédie américaine

Donnez-moi le temps / La Promenade imaginaire

Mauriès (Grasset)

de Michel Rio (Fayard)

À quelques blocs du Metropolitan Museum de New York se trouve l’appartement de Dorothy Dickinson, mécène multimillionnaire, divorcée six fois, et disparue dans un accident de voiture. Lorsque sa fille Alexandra hérite des lieux, elle y découvre un journal intime, ainsi qu’un carton de documents sur l’écrivain Jérôme Avallon… Rio croque la Grosse Pomme dans cette fantaisie pleine de personnages pittoresques, de glamour ironique et de cocasserie.

Il faut jouir, Édith

(La Musardine)

d’André Hardellet (Gallimard)

Un peu oublié aujourd’hui, Hardellet (1911-1974), poète, romancier et chansonnier, reste admiré par un cercle de lecteurs fidèles comme Philippe Claudel, qui lui a consacré sa thèse. Parus peu avant sa mort, les deux textes ici réunis sont des autobiographies rêveuses et inclassables, mêlées de réflexion sur la mémoire et sur les paysages. Une introduction possible à un écrivain précieux, qu’on voudrait à la fois garder confidentiel et faire connaître…


cultures LIVRES / BD

Côté cour bande dessinée

sélection

Par Stéphane Beaujean

par s.b.

Opus

©mc productions / rabaté

de Satoshi Kon (IMHO)

Un pied dans la bande dessinée, un autre dans le cinéma, Pascal Rabaté s’essaie à un exercice de style qui permet à ses deux domaines d’expression d’entamer un dialogue fructueux. Fenêtres sur rue, voilà un drôle de livre, en forme d’accordéon, pour un drôle de récit, muet. Une vingtaine de panneaux qui se suivent, pour que de multiples intimités se racontent et se croisent. « Cette histoire de couples observés derrière leurs fenêtres est un prolongement à mon dernier film, Ni à vendre, ni à louer, un état des lieux du couple, jeune comme vieux. Mais c’est plus un hommage à Hitchcock (et à son film Fenêtre sur cour) qu’au cinéma en général. » Chaque page expose ainsi le même décor : une rue où s’élèvent trois immeubles, à l’intérieur desquels le lecteur est invité à épier les habitants. Le côté pile de ce livre s’attache à la vie au lever du jour, le côté face à celle à la tombée de la nuit. Et à mesure que défilent les pages se devinent les romances, les brouilles et même une sordide histoire de meurtre. Comme souvent dès qu’il est question de portrait d’immeuble, c’est le roman oulipien La Vie mode d’emploi de Georges Perec qui vient à l’esprit. Ce à quoi Pascal Rabaté répond : « Le livre compte parmi mes influences. Fenêtres sur rue laisse en effet beaucoup de choses en suspens. Je donne certaines clés, mais c’est au lecteur d’approfondir et de compléter les intrigues. » Livre expérimental, proposition de bande dessinée différente, ce récit pétri de références à Hitchcock et Tati n’en reste pas moins extrêmement accessible et ludique. L’observateur prend plaisir, de longues minutes durant, à décrypter cette suite de tableaux baignés par une remarquable lumière, à rassembler les fragments de vie et à combler les manques. Pour mieux se raconter sa propre histoire. Fenêtres sur rue de Pascal Rabaté (Soleil) Disponible fin août

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Satoshi Kon, ancien assistant de Katsuhiro Ōtomo et réalisateur de Perfect Blue et Tokyo Godfathers, a produit quelques mangas de haute volée dont Opus, une métafiction en deux volumes, typique de l’écriture de Kon, dans laquelle un auteur de manga d’aventure un peu benêt se retrouve aspiré à l’intérieur de sa propre création. La construction des pages, particulièrement ingénieuse, exprime une mise en abyme vertigineuse du langage de la bande dessinée.

Brooklyn Quessadillas

d’Antony Huchette (Cornelius)

C’est la friandise idéale pour tout trentenaire précipité dans les responsabilités de la paternité. Cette fable moderne raconte l’odyssée d’un jeune père, réalisateur d’émissions animalières, qui est engagé par une brochette d’anciennes starlettes de séries télé pour tourner un film qui ressusciterait leur gloire évanouie. Références au quotidien et ouvertures oniriques installent une atmosphère singulière, propice à l’abandon des illusions de la jeunesse.

L’Attaque des Titans

de Hajime Isayama (Pika)

C’est un phénomène au Japon. Une saga de fantasy à l’esthétique peu commune dans le secteur balisé du manga de divertissement. L’humanité, dévastée par l’arrivée subite de titans, vit retranchée derrière les murs immenses d’une cité, jusqu’au jour où une créature plus colossale que les autres abat l’ultime rempart. L’originalité de cette série tient à l’étrangeté d’un dessin qui provoque le malaise en jouant avec le réalisme des visages et la violence.

Gaston Lagaffe

de Franquin (Dupuis)

Les cinq premiers albums de Gaston Lagaffe sont réédités dans un format à l’italienne, plus large que haut, avec un joli dos rond, tels qu’ils furent publiés pour la première fois dans les années 1960. Les pages bénéficient d’une restauration supervisée par la famille de Franquin, pour approcher au plus près les couleurs pimpantes des impressions d’époque. L’occasion de se replonger dans l’univers de l’un des plus drôles et déprimants héros de la bande dessinée.


cultures SÉRIES

Séance de rattrapage à voir cet été

Être amateur de séries, c’est d’abord apprendre à vivre avec la frustration de ne pas pouvoir tout regarder. L’été offre heureusement une pause propice au repêchage de quelques essentiels. Et là, tout est affaire de goût… Par Grégory Ledergue

le caméo Stellan Skarsgård

©rda/bca

©nbc newswire via getty images

dans Quarry

Arrested Development, saison 4

les personnages à finir intacts la saison 3… Dans le registre traumatisant, Hannibal ne s’en sort pas trop mal non plus. Un polar à l’esthétique soignée (bâti autour de l’iconique cannibale Lecter) qui imagine des scènes de crime toutes plus tordues les unes que les autres. Enfin, pour se défaire de votre bourdon (si vous êtes cafardeux), rien de tel que de se consoler avec celui des autres. Don Draper, pas connu pour être un joyeux drille, bat cette année des records de tirage de gueule dans Mad Men. L’éternel insatisfait traverse en fantôme une saison 6 tentée par le tragique. Un moyen comme un autre de préparer la rentrée.

dr

Hatfields & McCoys Poussée sur le terreau de la guerre de Sécession, cette querelle sanglante oppose deux familles de Virginie sur plusieurs générations. Une bagarre qui fait partie intégrante du folklore américain. Kevin Reynolds y trouve matière à une saga en stetson assez pépère. Son ambition la plus flagrante  : contribuer au retour en grâce de son acteur fétiche (et producteur) Kevin Costner.

À partir du 21 juillet sur Canal Plus

par g.l.

dr

sélection

Mr Selfridge Tentative limpide de surfer sur la vague Downton Abbey, Mr Selfridge se choisit pour décor le grand magasin londonien du même nom, créé en 1908. Le résultat est soigné, charmant, très anglais. Un peu corseté aussi. L’acteur américain Jeremy Piven, ex-avocat tonitruant d’Entourage, est vite fatiguant en magnat du commerce débordant d’idées et d’enthousiasme. Actuellement sur Orange Cinéma Séries

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On ignore quel sera le rôle du Suédois dans le nouveau polar de la chaîne Cinemax. L’histoire tourne autour d’un vétéran du Viêtnam recruté par une organisation de tueurs à gages. L’acteur sera au moins du pilote, réalisé par John Hillcoat (Des hommes sans loi). L’intérêt porté par la télévision américaine à la famille Skarsgård se confirme, puisqu’outre Alexander (True Blood), deux autres fils de Stellan ont un rôle régulier dans des séries produites par cette dernière : Gustaf dans Vikings et le jeune Bill dans Hemlock Grove. G.L.

dr

Pour un été comédie, ruez-vous sur Arrested Development, de retour après sept ans d’absence. Tout ne fonctionne pas aussi bien qu’à la grande époque, mais pour ce qui est de hisser le nonsense jusqu’au divin, son casting reste imbattable… Autre merveille de timing comique, la satire politique Veep, qui confirme en saison 2 sa férocité et son flair en matière d’actualité. Il y en a que cela ne doit faire que modérément marrer à la Maison Blanche. Pour les amateurs de best-sellers, aussi impitoyable que l’univers qu’elle dépeint, Game of Thrones s’y connaît décidément en scènes choc : on croyait le pire advenu en saison 1 ; rares sont

Defiance Defiance espérait croiser dans les mêmes eaux que Firefly avec sa vision futuriste de la ville de Saint-Louis transformée en cité-western dans les rues de laquelle cohabitent des humains et des aliens. Un peu molle dans l’écriture, cette ­superproduction au background séduisant devra muscler sérieusement son jeu pour prétendre rivaliser avec le souvenir laissé par l’œuvre culte de Joss Whedon.

Disponible en DVD (Universal Pictures)


cultures ARTS

agenda Par Anne-Lou Vicente

©marc domage

Vue perspective de l’exposition

Sculpture

Penone Versailles

Vue de l’exposition « Les Grands Verres »

Dominique Blais Ayant constaté que, dans le souci de la conservation des œuvres qu’il a pour mission d’exposer et d’abriter, la plupart des vitres du MAC/VAL étaient occultées, Dominique Blais propose une installation in situ qui réintroduit partiellement la lumière naturelle et, selon une mise en abyme, joue la carte de l’artifice tant muséal que lumineux. au MAC/VAL

Par Léa Chauvel-Lévy

Très riche est devenu l’art pauvre de Giuseppe Penone. L’« arte povera », plus un état d’esprit qu’un courant artistique, est né à la fin des années 1960 en Italie et consiste à utiliser des matériaux non nobles comme la terre, le bois ou les chiffons… Penone et quelques autres cherchent ainsi à s’affranchir de l’emprise du consumérisme sur la création artistique. Mais à y regarder de plus près, on se demande si le sculpteur travaille bien encore dans cette optique. Car c’est le marbre de Carrare et l’or fin qu’il a choisis pour son exposition au château de Versailles, cadre fastueux s’il en est. Dans les jardins de Le Nôtre se déploient ainsi des créations monumentales qui semblent signer un tournant dans sa carrière. Les arbres, motif récurrent de son travail, sont moulés dans du bronze et creusés pour y laisser filtrer une lumière d’or. Penone tournerait-il le dos à la matière brute pour mieux l’anoblir ? C’est bien possible, et très heureux. Le parcours, éblouissant, construit d’œuvre en œuvre un rapport entre le minéral et l’organique, entre la mort et la vie. En suivant les veines du marbre selon les circuits sanguins du corps, Penone insuffle la vie à l’immobile. À l’inverse, l’écorce de ses troncs en bronze n’est qu’une illusion. Dans ce paradoxe du croisement permanent entre inanimé et animé, l’artiste fait tourner le monde selon son regard. Et même s’il n’aime guère que l’on interprète ce qu’il a dans la tête, ses mains trahissent une envie évidente d’éveiller ce qui n’était voué qu’au statique. Ses blocs de marbre sculptés à l’image d’un réseau veineux font naître chez le spectateur l’espoir de les voir s’articuler. Pourvu qu’ils ne quittent pas le jardin…

jusqu’au 5 août

Mike Kelley À travers une centaine d’œuvres réalisées entre 1974 et 2011, le centre Pompidou propose une plongée dans l’univers de l’artiste américain Mike Kelley. S’y mêlent cultures populaires et savantes, énergie punk rock et mythes contemporains, à l’instar de la série Kandors, inspirée par la cité de Superman. au centre Pompidou jusqu’au 9 septembre

©aurélien mole

©tadzio

jusqu’au 27 octobre

« Penone Versailles », jusqu’au 31 octobre au château de Versailles

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Vue de l’exposition

« Nouvelles Vagues » Cet été, le palais de Tokyo surfe sur la vague du curateur (ou commissaire

d’exposition), figure incontournable du milieu de l’art contemporain. Des curateurs de tous les pays se retrouvent unis dans cette manifestation fleuve qui se diffuse également dans une trentaine de galeries et lieux d’art parisiens. au palais de Tokyo jusqu’au 27 octobre

Ange Leccia Avec « Logical Song », Ange Leccia rejoue ses films anciens et récents dans un langoureux mix mis en boucle et conçu comme un « filmexposition » selon un dispositif symétriquement doublé qui invite le spectateur à entrer dans la danse des images comme dans l’univers intimiste de leur auteur. au MAC/VAL jusqu’au 1 er décembre

Accumulation rouge de Pierre Henry

Pierre Henry Le musée d’Art moderne de la ville de Paris invite Pierre Henry à présenter un autoportrait en cinquante-trois tableaux dans ses collections. Inventeur de la musique concrète, le compositeur français réalise depuis plus de vingt ans, parallèlement à sa pratique musicale, des tableaux sur le mode de l’assemblage. au musée d’Art moderne de la ville de Paris


© mack magagane

cultures SPECTACLES

Correspondances de Kettly Noël et Nelisiwe Xaba

Corps militants Danse

Loin des documentaires traditionnels, mais au plus près de la réalité féminine locale, les chorégraphes sud-africaines s’imposent sur les plateaux internationaux avec des fresques contemporaines bouillonnantes. Par Ève Beauvallet

On peut citer les chorégraphies barrées et éruptives de Robyn Orlin, le pantsula (danse née dans les townships qui peut évoquer tour à tour les claquettes, la house, le locking…) de la compagnie Via Katlehong, le remix plein de peps du Lac des cygnes par la toute jeune Dada Masilo ou les pièces plébiscitées de Gregory Maqoma, grand pote d’Akram Kahn et de Sidi Larbi Cherkaoui… Hormis ces quelques figures médiatiques déjà connues des plateaux labellisés, les spectateurs français connaissent encore peu cette scène sud-africaine dont on vante partout l’effervescence. Pourtant, bien avant l’abolition de l’apartheid en 1991, les formes contemporaines n’ont cessé de pulluler, de Cape Town à Soweto, aux côtés des danses festives, traditionnelles et urbaines des townships comme l’afropop, le gumboat ou le ishbuja. Ça tombe bien, l’année de l’Afrique du Sud permet de zoomer sur une poignée d’artistes de la nouvelle garde, au premier rang desquels deux chorégraphes engagées dans la défense de la cause féminine locale : Nelisiwe Xaba et Mamela Nyamza. Toutes deux programmées au festival Paris quartier d’été puis au Festival d’automne à Paris à la

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rentrée, elles furent parmi les premières danseuses noires sud-africaines à intégrer des grands ballets locaux à la fin de l’apartheid, avant de faire un saut, pour la première, au ballet Rambert de Londres, et pour la seconde, dans la compagnie pluriethnique d’Alvin Ailey aux États-Unis. Grâce à elles, on peut aujourd’hui s’instruire sur la condition féminine en Afrique du Sud tout en découvrant des « chorégraphies documentaires » originales. Nelisiwe Xaba livre une première pièce sous forme de discussion entre copines avec Kettly Noël, une haïtienne pionnière de la danse contemporaine au Mali, avant d’offrir à la rentrée un second spectacle à tendance militante autour de la « danse du Roseau », une tradition boostée par la pandémie du sida depuis les années 1980, qui, sous prétexte de fêter la préservation de la virginité des jeunes filles, devient chaque année le rendez-vous des crimes sexuels. Mamela Nyamza, elle, après avoir conté sur scène le sort des sportives de haut niveau, reprend les armes et les pointes avec son fils de 13 ans dans Hatched. Correspondances de Kettly Noël et Nelisiwe Xaba et Hatched de Mamela Nyamza, du 17 au 20 juillet au théâtre 13 (festival Paris quartier d’été)

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agenda par È.B.

« l’espace vide », revient dans l’antre féérique de ses chères Bouffes du Nord (il en a quitté la direction en 2010) avec une de ses pièces cultes, Une flûte enchantée, élégante variation sur l’œuvre de Mozart. au théâtre des Bouffes du Nord

©laurent philippe

du 30 juillet au 7 août

© colm hogan

jusqu’au 31 juillet

Peter Brook 88 ans et tout son talent… Peter Brook, grand maître de théâtre, théoricien de

Denis Podalydès C’est parce qu’il était animé par un rêve de théâtre total que l’acteur et metteur en scène Denis Podalydès s’est emparé en 2006 de Cyrano de Bergerac. À travers la pièce de Rostand, il veut rendre hommage à toutes les formes de spectacle. à la Comédie-Française les 27 et 28 juillet

©marone

du 14 au 18 juillet

Eun-Me Ahn Ça risque de déménager sur le plateau de Eun-Me Ahn, une chorégraphe sud-coréenne (la cérémonie d’ouverture de la Coupe du monde de foot en 2002, c’est elle). Elle mixe, sur la scène de son bariolé Symphoca Princess Bari, les cultures chamaniques et l’humeur pop la plus décomplexée de son pays. au festival Paris quartier d’été

jusqu’au 28 juillet

©raphaël gaillarde

Raphaëlle Delaunay Debout ! est une choré(bio)graphie originale construite par la danseuse et chorégraphe Raphaëlle Delaunay, depuis sa route toute tracée par l’Opéra de Paris jusqu’à son personnage de pin-up enceinte d’un petit chien chez le Flamand Alain Platel, en passant par ses trois années passées chez Pina Bausch. au festival Paris quartier d’été

Milk Coffee and Sugar

Nouvelle scène hip-hop Atelier de scratch paper (détournement de la technique de collage par bandes des affiches publicitaires), opéra rap, concerts et ateliers de danse au parc de la Villette… Ou comment se mettre à jour sur les dernières tendances de la scène hip-hop. au parc de la Villette


©dontnod capcom

cityguide JEUX VIDÉOS

Remember Me Reportage

Le jeu vidéo sait, comme d’autres formes de production artistique, associer divertissement et réflexion. Remember Me fait office de piqûre de rappel, administrée par l’un des meilleurs parmi la nouvelle génération de studios français. Reportage croisé dans le Paris d’aujourd’hui et de demain. Par Yann François

Paris, 2084. Le quotidien des habitants de la capitale française a bien changé. Les réseaux sociaux ont laissé place à une numérisation totale et régulière de notre mémoire. Le souvenir est devenu une denrée transférable d’un individu à un autre, stockable, effaçable, consommable à l’envie, jusqu’à l’overdose. Mis en place au moment où ces nouvelles pratiques donnent lieu à des dérives, le pouvoir politique réprime brutalement ses opposants, n’hésitant pas à les lobotomiser sans procès. Dans cet environnement néodécadent, digne d’un roman d’Orwell, Nilin est une « chasseuse de mémoire » à la solde d’un mouvement contestataire. Le jeu démarre et l’héroïne se réveille, totalement amnésique, (littéralement) embastillée. Commence alors, pour elle, une course effrénée après les fragments de son identité. L’aventure prend la forme d’un jeu d’action lancé à tombeau ouvert à travers les méandres d’une mégapole futuriste au milieu de laquelle sont disséminés de nombreux vestiges architecturaux, échos du Paris d’aujourd’hui. Une visite de la capitale qui en amène une autre, celle des st udios de Dontnod Enter tainment. Remember Me est leur premier jeu vidéo. À quelques

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encablures du Centquatre, Dontnod s’est réfugié dans un ancien bâtiment industriel qui semble sorti du cerveau d’un architecte toqué – lignes de fuite surréalistes, murs obliques, bunkers pyramidaux trônant au milieu de champs d’ordinateurs baignés dans une lumière douce – et qui offre une vue panoramique imprenable sur la ville. Une ambiance ésotérique, presque surnaturelle, qui incarne d’emblée pour le visiteur l’ADN d’un atelier débordant d’ambition. Au départ de l’histoire de Dontnod, on trouve cinq collaborateurs et amis œuvrant dans le milieu depuis longtemps, qui décident de voler de leurs propres ailes et de développer un projet un peu fou : un jeu d’action dans un Paris futuriste. Oskar Guilbert, chef de Dontnod, nous accueille en résumant d’une phrase la philosophie de son studio : « Un équilibre entre technologie et originalité. L’un doit servir l’autre : l’innovation ne doit jamais prendre le pas sur l’expérience de jeu, les deux doivent avancer de concert. » Après un premier jet refusé par Sony, le projet trouve grâce aux yeux d’un nouvel éditeur, Capcom, et obtient enfin un nom, Remember Me.

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©dontnod capcom

Néo-Paris brûle-t-il ?

Remember Me est d’abord affaire de cadre. Son rendu, prodigieux, peut se mesurer à d’autres villes grandioses du jeu vidéo, celle de Columbia dans Bioshock Infinite, ou de Dunwall pour Dishonored. Un travail de titan, ultra documenté : les scénaristes, emmenés par Alain Damasio, l’un des maîtres français de la science-fiction, ont créé une bible encyclopédique de mille deux cents pages qui décrit par le menu cette mégapole virtuelle. Cela a demandé six années de gestation pour que cette représentation imaginaire trouve vie, logique interne et cohérence. Néo-Paris est née de la main d’Aleksi Briclot (illustrateur de fantasy, science-fiction et jeux vidéo au CV long comme un bras) et de celle de Michel Koch. Épaulés par une horde de graphistes, leur Paris imaginaire affiche une densité hallucinante de détails et de clins d’œil. C’est que, pour Briclot, la vraisemblance reste primordiale : « Paris est une ville irriguée par la mémoire du monde. On a créé sa réplique futuriste sur cette base préexistante, pour que les joueurs puissent s’y retrouver dans des détails, suffisamment significatifs de l’identité parisienne. » À mesure que le personnage avance dans la cité et décrypte son passé, le joueur est interpellé par des références qui ont forgé sa mémoire culturelle. « En science-fiction,confirme Briclot, tu te situes toujours à un carrefour d’influences. À partir des éléments qui font le sel du quotidien parisien, on a pu élaborer notre décorum futuriste, à base de cyborgs et de mobiliers high-tech. » Comme des signes de résistance du passé, les monuments touristiques et autres vestiges haussmanniens se tiennent là, intemporels, au milieu des androïdes et des panneaux publicitaires interactifs. « La grande spécificité du jeu vidéo, c’est la narration environnementale.

Avec quelques éléments de décor, tu peux ouvrir des portes sur l’imagination du joueur. Il faut que ça soit beau, mais, surtout, que ça ait du sens. L’harmonie entre fond et forme, c’est notre obsession. » Mémoires dans la peau

Sans être ouvertement militant, Remember Me dépeint un futur tristement prévisible dans lequel l’extension des réseaux sociaux a fait de la mémoire un produit commercial. « La charge critique passe moins par le discours que par le background, remarque Damasio, mais aussi par l’ambiguïté morale de Nilin, qui peut manipuler la mémoire des gens pour avancer. L’écriture d’un jeu n’a rien à voir avec celle d’un roman, dans lequel tu peux abreuver le lecteur d’une tonne de détails. Là, au contraire, tu dois inviter le joueur à découvrir de lui-même ces détails. » Pour rendre ludique cette critique chère à l’écrivain, Dontnod a eu l’idée de la figurer par le biais de séquences à la jouabilité totalement innovante. Baptisées « Memory Remix », ces moments autorisent le joueur à s’insérer dans la mémoire de ses proies. Celui-ci y navigue comme il le ferait sur un banc de montage, pour interagir avec certains objets clés du décor, lesquels peuvent changer le cours des événements et ainsi altérer la perception de la victime. Véritable morceau de bravoure, le Memory Remix convoque le fantasme, purement dickien, de manipuler l’abstrait par la technologie. Une manière pour Dontnod de pousser le récit interactif à un degré inédit, là où le joueur est invité à réfléchir sur la réalité de son existence virtuelle quotidienne et sur le caractère inviolable de notre mémoire, ce dernier rempart de l’intimité. « J’espère que le joueur y verra un écho avec son propre présent. La dérive des identités virtuelles a déjà com-

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©dontnod capcom

cityguide JEUX VIDÉOS

mencé. Il n’y qu’à regarder Facebook qui se nourrit des informations biographiques de notre profil pour les vendre à des publicitaires. Notre mémoire est déjà un produit marchand », constate Damasio. À la baguette

Funambule, comme son héroïne, Dontnod l’est sûrement. Son équilibre, entre obédience aux standards du jeu d’action et réflexion métaphysique ou introspective, est audacieux. Ultime preuve de cette balance, la bande-son du jeu. Les cas de partition interactive sont suffisamment rares pour être relevés, surtout lorsque que celle-ci pousse le concept aussi loin. On la doit à Olivier Derivière, compositeur qui a déjà mis son talent au service de nombreux jeux vidéo (Obscure, Of Orcs and Men). « La musique d’un jeu doit soutenir l’expérience du joueur, et pas uniquement le contexte dans lequel il évolue. C’est une forme de narration qui suit le parcours du joueur, pas le cours de l’histoire. » Le résultat, déroutant, marie arrangements orchestraux et saillies glitch, qui viennent faire bugger le lyrisme classique. À l’image du décor, ici les projections futuristes viennent contaminer le passé architectural parisien. Idem pour les combats, dans lesquels on peut customiser les combinaisons de coups, pour effectuer de meilleures chorégraphies. Si l’enchainement se fait sans accrocs, la partition avance aussi avec fluidité et plonge les sens dans une transe trippée : « Je voulais qu’il y ait une connexion sensorielle entre le joueur et la musique, dans un monde où tout est connecté. Mon but n’est pas que le joueur se mette à analyser le phénomène en profondeur, mais plutôt qu’il plane sur un combat grâce au son. »

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Néo French Touch ?

Remember Me représente le fantasme, trop timide encore aujourd’hui, de la superproduction qui verse autant dans la réalisation appliquée que dans l’expérimentation pionnière. « Avec ce premier jeu, on n’a pas cherché à réinventer la roue, nous confie JeanMaxime Morris, qui a orchestré le projet. Je voulais une œuvre multifacette, un blockbuster assumé mais avec du sens. Pour sensibiliser le joueur au discours un peu barré du jeu, il fallait un point d’entrée accessible. Le processus de travail a été cet aller-retour permanent entre une base codifiée et populaire et une volonté d’injecter du sang neuf. » Refaçonner un genre à son image. L’ambition du programme de Dontnod est soutenue par une complémentarité exemplaire entre les disciplines artistiques. De quoi parler d’un retour de la french touch du jeu vidéo ? « Ça me gênait d’employer ce terme il y a quelques années. Dans l’imaginaire de l’industrie vidéoludique, la french touch voulait dire : “Des beaux graphismes, mais des jeux assez pourris derrière, sans jouabilité inventive.” Grâce à des boites comme Arkane (Dishonored) ou Quantic Dream (Heavy Rain), il y a eu un renouveau total de l’industrie française. Même si tout n’est pas rose, il y a des œuvres qui tirent l’industrie vers le haut. Dans ce cas-là, si c’est un compliment, pourquoi ne pas se ranger sous la même bannière ? » Peu importe les étiquettes, Remember Me se pose là, en spectacle racé et réflexif, au sein d’un médium de plus en plus normalisé. Rien que pour ça, le pari du titre est réussi : nous ne sommes pas prêts d’oublier Dontnod. Remember Me (Capcom) Développeur : Dontnod Entertainment Plateformes : PS3, X360, PC Disponible

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sélection de l’été Par Y.F.

Jeux nomades pour ceux qui partent en vacances

Animal Crossing: New Leaf

Donkey Kong Country Returns 3D

Runaway

Les années passent, le jeu vidéo ne cesse de se chercher une maturité, mais Animal Crossing garde le cap. On aurait pourtant tort de réduire ce simulateur de vie à une overdose de « choupitude » pour public prépubère. Derrière son minois kawaï, Animal Crossing reste un miroir fascinant du quotidien. Dans ce monde-dinette, chacun projette un bout de soi. Hyper connectée et mobile, cette nouvelle version portable est, de loin, la plus aboutie.

Déjà sorti sur Wii, ce nouveau Donkey Kong saura réveiller la nostalgie des fans du premier DK Country, chef-d’œuvre ultime de la plateforme sur Super Nintendo (1994). Visuellement magnifique, ce volet 3DS parvient même à voler la vedette à l’autre star de Nintendo : Super Mario. À chaque niveau sa trouvaille, son challenge, son génie de l’environnement artisanal et coloré. La preuve que certaines jouabilités rétros n’ont pas le droit de vieillir.

Le point and click est un genre idéal pour tablette tactile, et cette réédition de Runaway arrive à point nommé pour le prouver. Cartoon interactif à l’humour corrosif, le jeu des studios Pendulo (un des orfèvres du genre) n’a pas pris une ride. Parfaitement équilibré dans ses énigmes et ses associations surréalistes d’objets, le jeu peut aussi s’apprécier comme un excellent polar en série, à parcourir quotidiennement, chapitre par chapitre.

(Nintendo/3DS)

(Nintendo/3DS)

(Bulkypix/Ipad, Iphone)

Jeux sédentaires pour ceux qui restent

The Last of Us

State of Decay

Company of Heroes 2

The Last of Us marque la fin d’une ère. Avec cette odyssée haletante de deux survivants traversant une Amérique dévastée, c’est un nouveau mode de narration qui naît. Jeu d’action ? Errance postapocalyptique ? Tragédie familiale ? The Last of Us est tout ça, et plus encore… C’est un blockbuster écorché vif dans lequel des êtres de pixels nous arrachent plus d’une larme… Le dernier géant de la PS3, et le premier d’une lignée qu’on espère inépuisable.

Marre des zombies ? Pas faux. State of Decay a toutefois quelque chose d’unique, malgré une finition technique à la ramasse. Il ne s’agit plus seulement d’éclater du revenant, mais de secourir les vivants, de leur apporter minimum vital et sécurité, de s’organiser en communauté pour accomplir une tonne de quêtes dans un grand monde ouvert. En abordant la survie comme un acte politique et gestionnaire, State of Decay est une des propositions de l’année.

Le jeu de stratégie peut être un grand spectacle. La preuve avec Company of Heroes qui fait de la Seconde Guerre mondiale un festival son et lumière. Entièrement dédié à la bataille sur le front de l’Est, cette suite apporte son lot d’originalités tactiques, dont le besoin de s’acclimater aux éléments (le blizzard, notamment), pour défaire l’armée ennemie. La preuve, s’il en faut, qu’un barnum pyrotechnique n’est pas forcément allergique à l’innovation.

(Sony/PS3)

(Microsoft/X360, PC)

www.troiscouleurs.fr 119

(Sega/PC)


cityguide FOOD

Le fruit bien défendu L’artisan

En à peine quinze ans, Alain Milliat, fils de paysans, s’est fait un nom. On trouve ses jus dans le monde entier. Cuisiniers, chocolatiers, pâtissiers y puisent leur inspiration, et lui-même vient de créer son restaurant à Paris. Par Stéphane Méjanès

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Le resto fruité

Enfant, Alain Milliat rêvait d’être berger. Aujourd’hui, il porte le costume et se presse pour ne pas rater son TGV. Mais il n’a pas vraiment quitté Orliénas, près de Lyon, là où tout a commencé, là où il a décidé de valoriser les vergers de ses parents, puis de créer sa fabrique de jus, nectars, confitures et compotes de fruits. Le siège de la société est toujours domicilié dans cette commune de deux mille habitants, même si l’unité de production se dresse désormais dans l’Ariège. Alain Milliat ne revendique aucun secret de fabrication, juste une recherche permanente du produit parfait, du degré idéal de maturation et du

bon moment pour conditionner. Pour cela, il se fournit dans le monde entier et, chaque fois que c’est possible, fait extraire sur place la matière première. Il n’a connu qu’un raté, le corossol, délicieux en bouche, mais qui sent des pieds. Il en rit encore. Sa plus grande réussite, c’est son nectar de pêche de vigne non greffée, récoltée dans le Morvan. Après la rhubarbe, l’une de ses dernières nouveautés, superbement équilibrée entre sucre et acidité, Alain Milliat s’intéresse de près à la quetsche. Après l’Alsace (pour un succulent mélange coing-pomme), bientôt il aura la Lorraine. On vous tient au jus.

des hommes et des jus Cyril Haberland Cyril Haberland a découvert Alain Milliat en 2003 au château d’Audrieu, dans le Calvados. Depuis, il le met à toutes les sauces. « J’ai trouvé ses jus magnifiques d’équilibre, entre fruit et acidité », détaille-t-il. Il a commencé par des sorbets. Aujourd’hui, il en est au foie gras rôti, consommé de fraise et rhubarbe. Et ce n’est qu’un début.

Château des Reynats / 15, avenue des Reynats – 24650 Chancelade / Tél. : 05 53 03 53 59 www.chateau-hotel-perigord.com

Jean-Paul Hévin Jean-Paul Hévin est une star au Japon, où il a ouvert huit boutiques. Pour faire connaître Alain Milliat là-bas, le  chocolatier a notamment créé une crème légère à la mandarine sur un chocolat chaud et un accord cake et bonbons au chocolat avec du nectar de cassis. Bonne nouvelle, des douceurs du même type arrivent à la rentrée chez nous. 231, rue Saint-Honoré – 75001 Paris Tél. : 01 55 35 35 96 www.jeanpaulhevin.com

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John Irwin À deux pas des Invalides, Alain Milliat a installé sa boutiquerestaurant, claire et cosy. On y prendrait bien une infusion avec mamie, mais le pari est plus audacieux, car le chef britannique John Irwin, passé chez Pierre Gagnaire et Akrame Benallal, en a sous le pied. Sans chambre froide, dans un office carrelé de jaune moutarde, il envoie des plats délicats et punchy où le fruit s’encanaille. On conseille l’accord fromage-confiture. Les pots de 28 g sont à portée de main. S.M. Boutique-restaurant Alain Milliat – 159, rue de Grenelle – 75007 Paris Tél. : 01 45 55 63 86 www.alain-milliat.com

Par S.M.

Tsuyoshi Arai Le chef japonais a pris une feuille et un stylo pour écrire à Alain Milliat. « Je cherchais un accord pour ceux qui ne boivent pas de vin, comme les femmes enceintes », explique-t-il. Résultat, très bientôt à la carte : jus de pomme cox avec bar, émulsion noisette et pignons de pin, ou encore nectar de litchi avec foie gras, betterave et caramel framboise. Au 14 Février 6, rue Mourguet – 69005 Lyon Tél. : 04 78 92 91 39 – www.au14fevrier.com


cultures DESIGN

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Fondation

© studio françois dumas

Le plat Microcosme de Camille Campignion

French colours portrait

Ateliers d’art de France Les Ateliers d’art de France fédèrent six mille artistes, artisans et manufactures français, dont certains sont exposés dans les boutiques Talents. Et il faut avouer que la cuvée printemps-été 2013 offre un beau choix, entre les céramiques à pois de Camille Campignion, créées selon l’ancienne technique japonaise du raku, et la coupe ronde, faite d’émaux sur cuivre, de Bernard Gonnet. Toujours en édition très limitée. O.D. www.ateliersdart.com

Exposition

Depuis son studio d’Amsterdam, François Dumas apporte une touche de couleur ludique dans le renouveau du design français. Retour sur le parcours déjà riche de ce jeune talent qui a plus d’une teinte à son arc.

Au mois d’avril avait lieu le Salon du meuble à Milan, autrement dit la plus grande kermesse internationale du design : expositions, show-rooms, pince-fesses et surtout deuxième volet de « Nouvelle vague », où étaient présentés cinq des meilleurs talents français. Parmi eux, François Dumas défendait très bien sa place avec six pièces. Voici quelques années déjà que le travail de ce Parisien est suivi de très près par les professionnels comme La Chance, un nouveau fabricant français qui a eu le flair de commercialiser son tapis Anémone, sorte de tableau 100 % laine noué à la main dans lequel les tentacules dudit polype sont autant de gros traits de pinceau bleu. Diplômé en 2008 de la Design Academy d’Eindhoven, Dumas s’est ensuite bâti un CV de taille en gagnant

en 2010 le concours Design Parade de la villa Noailles avec sa Sealed Chair, dont la structure en plastique s’émancipait du moulage habituel en renouvelant entièrement le procédé de fabrication. Dumas a participé ensuite à l’atelier Camper Workshop à Majorque et s’est installé en résidence à la cité de la Céramique de Sèvres, qui verra la naissance des Superimposed Vases, récipients modulables. En plus d’assurer la direction artistique de Krux Amsterdam, laboratoire créatif fondé en 2011 avec trois amis, il a trouvé le temps d’imaginer pour Milan la série Halo, composée d’une table et d’un canapé, une lampe de table Eva Light qui va avec des étagères du même nom et de drôles de paniers en caoutchouc pour accompagner Anémone. www.francois-dumas.com

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Par Oscar Duboÿ

Frères Campana – Ocean Collection Bien ancrés dans leur culture brésilienne, Humberto et Fernando Campana n’en sont pas moins devenus des stars mondiales du design en maîtrisant l’art de la récupération. Inspirées de la rue, leurs créations ont la sophistication d’une œuvre d’art : rien d’étonnant à ce qu’elles se retrouvent enfin dans une galerie française. En mélangeant matières et inspirations, les deux frères proposent une belle série de miroirs, un cabinet, un buffet et même des tabourets. O.D. Jusqu’au 27 juillet à la Carpenters Workshop Gallery


cultures VOYAGES

sur les traces de Hannah

East State Park, à New York

SUR LES LIEUX DU TOURNAGE DE…

Girls

Café Grumpy Ray officie en tant que barista à la mauvaise humeur caractéristique dans ce café de Greenpoint, quartier populaire du nord de Brooklyn. L’americano, aux grains torréfiés sur place, et les pâtisseries maison qui vont avec méritent une visite. Mention spéciale au chocolate poundcake with blackberry jam. www.cafegrumpy.com

Par Laura Pertuy (à Brooklyn)

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Spoonbill & Sugartown Books Sandy et Hannah vivent un moment passionné au cœur de cette librairie discrète de Williamsburg. On y trouve toutes sortes de vieilles éditions glanées par les proprios ou revendues par les gens du coin, ainsi qu’une papeterie qui propose des cartes de vœux plutôt insolites. www.spoonbillbooks.com jour 3

©laura pertuy

« Welcome to Bushwick », titre le septième épisode de la saison 1 de Girls, consécration télévisuelle de Lena Dunham. C’est dans ce quartier en plein bourgeonnement que l’enfant prodigue de l’écurie Apatow, pétulante observatrice des jeunes Brooklynites, installe plusieurs des scènes phares de sa série (deux saisons au compteur, une troisième à venir) et explore les ambivalences d’un groupe aux personnalités bigarrées. Travées nues bordées d’entrepôts silencieux dans lesquels éclate parfois une fête improvisée, cafés spartiates où s’abreuvent une ribambelle de barbus à bonnet et de tatoués bavards : Dunham trace une cartographie passionnante du Brooklyn nouveau, loin des facilités touristiques du tournage à Williamsburg. Si la première cuvée de Girls s’autorisait d’occasionnelles excursions à Manhattan (déjà ratissé par les héroïnes de Sex and the City en leur temps), la deuxième saison emprunte des itinéraires plus tranchés. On ne s’évade jamais mieux que chez soi, comme semble le souligner l’idylle express que l’héroïne Hannah vit avec Joshua (Patrick Wilson) à Greenpoint dans l’épisode 5, ou comme Jessa l’apprend à ses dépens en s’éloignant de Brooklyn pour retrouver un environnement familial bancal. Ressurgissent en ces occasions les espaces doux-amers de Bored to Death (annulée par HBO l’an passé) où Jason Schwartzman s’adonnait à des activités d’espionnage pour nourrir ses romans. Entre quartiers verdoyants filmés de nuit (Adam à Prospect Heights) et zones industrielles qui connaissent une deuxième jeunesse (Shoshanna à Bushwick), Brooklyn donne une tonalité brute aux questionnements des personnages et se fait le reflet bien réel des chemins de traverse qu’ils empruntent.

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Roberta’s Après avoir passé la nuit ensemble, Marnie et Charlie y partagent un brunch. Bien qu’il

ne paie pas de mine vu de l’extérieur (un vieux mur percé d’une porte), c’est l’un des restos emblématiques du renouveau de Bushwick. Aussi remarquable pour ses succulentes pizzas que pour son bar croquignolet. www.robertaspizza.com jour 4

©laura pertuy

©laura pertuy

©laura pertuy

jour 1

Lehmann Maupin Gallery C’est ici que Marnie travaille comme assistante dans la saison 1. Les travaux d’artistes contemporains renommés comme Tracey Emin et Wei Liu s’exposent sur les murs de cette galerie spacieuse et très lumineuse du Lower East Side à Manhattan. Sa devanture se confond avec celle d’un simple entrepôt. www.lehmannmaupin.com

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East River State Park Hannah et Jessa discutent sur l’herbe tout en jouant avec des chiots au début de la saison 2. Derrière elles s’étale la silencieuse skyline new-yorkaise. Idéal pour un pique-nique dominical, ce parc accueille le fameux Smorgasburg, marché aux puces de Brooklyn où l’on vient aussi goûter aux immanquables fish tacos et pork briskets. www.smorgasburg.com


cultures trois COULEURS PRÉSENTE

Art nouveau EXPOSITION

En mettant à l’honneur Charles Ratton, l’un des grands collectionneurs d’arts dits « primitifs » du xxe siècle, le musée du quai Branly retrace le parcours en France et aux Etats-Unis de ce marchand à l’enthousiasme militant. Par Adrien Genoudet

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©musee du quai branly photo gautier deblonde

Changement de statut

Vue de l’exposition

On peut faire de la vie de Charles Ratton (1895-1986) un manifeste, dont le programme était de faire accéder au rang d’œuvre d’art ce qui était jusqu’alors considéré comme du simple artisanat. C’est cette évolution que la chronologie linéaire de l’exposition nous invite à appréhender. En déambulant d’affiches en coupures de journaux, en partant du bureau de Ratton et en traversant plus de deux cents œuvres d’Afrique, d’Amérique précolombienne et d’Océanie, le pas du visiteur reconstitue l’« œuvre » de ce marchand français : faire reconnaître les arts dits « primitifs », dans une société occidentale fortement conditionnée par les relents du colonialisme. On découvre combien sa démarche d’acquisition, de conservation et de

présentation d’œuvres fut fondamentale dans les années 1930 – notamment avec l’Exposition ethnographique des colonies françaises en 1931, véritable contrepoint de l’Exposition coloniale de Vincennes – et comment la passion d’un homme comme Ratton a permis la construction d’un nouveau regard. Pas surprenant donc de constater, à travers des correspondances, l’amitié qui a lié le collectionneur à André Breton, Paul Éluard ou encore Man Ray. Comme les surréalistes, Charles Ratton a appelé à une appréciation de la valeur de l’art, sans référent ni préjugé. Exposition « Charles Ratton, l’invention des arts “primitifs” », jusqu’au 22 septembre au musée du quai Branly

Dans cette exposition dédiée à Charles Ratton, on trouve un extrait du documentaire de Chris Marker et d’Alain Resnais, Les statues meurent aussi. Tourné en 1953, unique en son genre et interdit à l’époque en France, il permet de voir deux réalisateurs s’emparer de la thématique de la colonisation. À travers plusieurs œuvres prêtées par Ratton, Resnais et Marker tissent une réflexion profonde sur l’art comme vecteur culturel et sur le fait que l’art africain traditionnel est doué d’une réelle identité. A.G.

sélection Jazz à la Villette Cet été, le jazz fait résonner ses cuivres du 3 au 15 septembre, à l’occasion du festival Jazz à la Villette. Au programme (chargé), les venues des crooners Brian Ferry ou Jamie Cullum. C’est aussi l’opportunité de découvrir ou redécouvrir, sur grand écran, la collection de sept documentaires dédiée au blues dirigée par Martin Scorsese. À la Grande halle de la Villette et à la cité de la Musique

Paris quartier d’été Cirque, théâtre de rue, concerts… Autant de manifestations qui s’inviteront au cœur des jardins, rues et monuments parisiens, du 14 juillet au 11 août prochain, dans le cadre du festival Paris quartier d’été. On retrouvera notamment des concerts de musique sud-africaine sur la nouvelle place de la République, fraîchement rénovée et rendue aux piétons. KwaZulu-Natal Philharmonic Orchestra le 18 juillet

Le Roi et l’Oiseau Classique de l’animation française à la gestation douloureuse, le film de Paul Grimault et Jacques Prévert fait cet été l’objet d’une ressortie numérique qui rend toute sa gloire à ce chef-d’œuvre onirique. Inspiré d’un conte d’Andersen, il suit la course poétique d’une bergère, d’un ramoneur et d’un oiseau, aux prises avec le terrible roi de Takicardie. De Paul Grimault et Jacques Prévert, tout l’été dans le réseau MK2


cultures

marion dorel

Les bons plans de Time Out Paris à :

Barcelone Compilés par Chris Bourn Rédacteur en chef de Time Out International

L’été est chaud, oh oui, très chaud à Barcelone… Heureusement, avec ses quatre kilomètres de plage, la bouillonnante capitale catalane a de quoi rafraîchir ses habitants comme ses nombreux visiteurs. Les festivités d’été, lancées en juin avec le célèbre Sonar Festival, se poursuivent alors à une cadence furieuse, de jour comme de nuit. L’après-midi, on peut se balader à l’ombre des architectures psychédéliques de Gaudí, flâner entre les boutiques de designers locaux ou à travers le mythique Barrio Chino. Et faire la sieste. Car dès l’heure de l’apéro, les pintxos et cocktails sont de sortie pour une pérégrination nocturne dont les extravagances ne faiblissent qu’au petit matin.

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Promenade

C’est l’un des boulevards les plus célèbres de la planète. La Rambla mérite le détour, même si vous n’avez qu’une seule journée pour profiter de la ville. Tout au long de la rue, on compte des étals de fleurs vibrants, un centre culturel, le magnifique marché de La Boqueria, ou une mosaïque de Joan Miró.

été 2013

Gaudí

À Barcelone, vous pouvez admirer le conte de fée architectural de Gaudí. La Sagrada Família est tour à tour grotesque ou sublime. Le parc Güell est un endroit magique qui fait penser à un jardin anglais. Au beau milieu de la ville, vous pouvez faire une halte à la Casa Milà qui abrite le musée La Pedrera.


retrouvez toutes ces adresses sur www.timeout.com/barcelona

Restaurant

Personne n’a le droit de quitter Barcelone avant d’avoir dégusté une huître. La ville regorge d’adresses, dont le Rías de Galicia, à Poble-sec, à l’ambiance raffinée et luxueuse. Il y a aussi le Cachitos, dans le quartier de l’Eixample, qui aligne une variété fantastique de fruits de mer.

Concerts

La ville compte tout ce qu’il faut de hauts lieux, tels que le Razzmatazz ou l’Apolo, sans oublier l’incroyable Palau de la Música Catalana. La capitale accueille également une galaxie de festivals, depuis la pop du Primavera Sound jusqu’au swing du festival international de Jazz de Barcelone.

Picasso

Marchez dans les pas du génie sans pareil en visitant ses lieux d’enfance. Déambulez le long de la Calle Reina Cristina et tournez au 3 de la Carrer de la Mercè pour retrouver la maison familiale. Marquez un temps aux Quatre Gats, le café qui était fréquenté par les Catalans fin de siècle.

Tapas

Gay-friendly

S’attaquer à un plat de pintxos (les tapas basques), voilà une idée typique de Barcelonais. Dans la vieille ville basque, on trouve le restaurant Euskal Etxea et les saveurs délicates de ses petits croissants fourrés au serrano, de sa tempura de poulets et sa mayonnaise au safran ou de ses minibrochettes de porc.

Style

La mode barcelonaise est accessible à toutes les bourses. Les fashionistas ne manqueront pas de faire un tour chez Zazo & Brull, tenu par un couple de designers. Si vous êtes à la recherche d’accessoires, ou de chaussures faites main, vous trouverez l’objet de vos désirs au Cuervo Cobberblack Bird.

Gastronomie

Si vous voulez goûter à la cuisine catalane, poussez la porte du restaurant Cinc Sentits, qui fait sensation en ce moment dans le monde de la table barcelonaise. Le chef catalo-canadien Jordi Artal fait montre de respect pour les classiques du coin tout en y ajoutant une touche très personnelle.

Commencez la nuit autour d’un verre au Plata Bar ou au Museum. L’été, le top du top, c’est la terrasse de l’hôtel Axel. Si vous voulez danser jusqu’au bout de la nuit, le Metro est toujours une valeur sûre, tout comme le classique Arena où les garçons comme les filles sont les bienvenus.

Barrio Chino

De nombreux écrivains ont été marqués par le bas du quartier Raval, souvent dénommé Barrio Chino, le « quartier chinois », en référence aux quartiers chauds des métropoles américaines. À l’époque hanté par les prostituées et les vagabonds, ce ghetto a inspiré Jean Genet ou Claude Simon.

Jardin

Shopping

Montjuïc est l’endroit rêvé pour une balade à l’ombre des feuilles. Difficile d’accès, la colline est désertée par les touristes. Les plus sportifs peuvent monter à son sommet, qui avoisine le stade Olympique et le Jardí Botànic. La Plaça d’Espanya est le point de départ le plus simple pour atteindre le parc.

Si vous aimez faire les boutiques jusqu’à plus soif, faites le pèlerinage jusqu’à La Roca Village. À trente minutes du centreville, plus de cinquante magasins grossistes vous tenteront avec les dernières pièces de marques célèbres telles que Versace, Camper, Diesel ou encore Antonio Miró.

Flamenco

Bien sûr, c’est un passage obligé. Los Tarantos sur la Plaça Reial a beau être une attraction prisée par les touristes, le spectacle reste étourdissant. Allez faire un saut à El Tablao de Carmen où stars de la discipline et nouveaux talents rivalisent d’adresse en chant, danse et musique.

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Parc

À Barcelone, marcher dans un parc n’est pas qu’une simple expérience de relaxation ; c’est aussi un voyage artistique. Promenez vous dans le théâtre grec, puis dirigez-vous vers la Fundació Miró. Traînez dans les jardins de Laribal et ne manquez pas les Tres Pins où l’on fait pousser les boutures qui donneront les arbres de la ville.


cultures

Jeune & Jolie le film du mois par time out paris

Tout en poursuivant le fil rouge des perversions chez les jeunes déroulé l’an dernier avec Dans la maison, Jeune & Jolie de François Ozon convoque tous les motifs de son cinéma dans une histoire de prostitution adolescente. Par Alexandre Prouvèze – timeout.fr/paris/cinema

Divisé en quatre parties, qui suivent les saisons d’une année, Jeune & Jolie retrace l’itinéraire sexuel d’Isabelle (Marine Vacth) qui, à 17 ans, après un dépucelage bâclé sur une plage avec un éphèbe allemand, se lance dans le commerce de son corps sur Internet. Cette prostitution volontaire, clandestine, et l’attrait du danger évoquent Belle de jour de Luis Buñuel. Comme le cinéaste espagnol, Ozon a d’ailleurs la finesse de ne jamais rendre explicites les motivations de son héroïne. On devine simplement que pour Isabelle, qui évolue dans un parisianisme on ne peut plus cossu, l’argent n’est pas la motivation première. Cette prostitution est volontaire, mais Ozon fait du visage de Marine Vacth un négatif sur lequel s’impriment tour à tour les différentes tonalités : attrait du danger, identité clandestine et secrète, soit les différentes saisons de ce choix-là, depuis la conviction butée de l’adolescente jusqu’au doute de l’enfant qui

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est toujours là. Sa tension à chaque rendez-vous, dans des parkings souterrains ou des hôtels de luxe, et sa crainte de voir sa double vie découverte apparaissent vite comme les moteurs, efficaces et éprouvés, du scénario. La tonalité du film peut alors se permettre d’agréables variations, tour à tour sensuelle, policière ou, parfois, habilement comique. Si l’on regrette que les michetons d’Isabelle, tous relativement caricaturaux, ne fassent pas preuve de davantage de profondeur, cette faiblesse finit malgré tout par donner à ces séquences de prostitution une gratuité paradoxale, mais finalement cohérente. Car le film correspond alors à merveille à son héroïne des beaux quartiers : à la fois attirant et incertain, aguicheur et arrogant. Jeune et joli. Et gentiment pute. de François Ozon avec Marine Vacth, Géraldine Pailhas… Distribution : Mars Durée : 1h34 Sortie le 21 août

été 2013


top 5 du mois par time out paris

1. Concert Ils ne sont pas peu fiers, au Centquatre : parvenir à programmer le petit prince du garage Ty Segall, les éclectiques Thee Oh Sees et les prometteurs Shannon and the Clams un même week-end, voilà qui force le respect. Même les Anglais nous l’envient. City Sounds au Centquatre, les 19 et 20 juillet 2. Expo Les trois artistes réunis ici prennent un malin plaisir à déjouer la réalité, plutôt que de s’obstiner à en décrire les maux ou les contours. Ici, on ne se plie pas aux lois du monde tangible : on les défie, en cherchant à provoquer « l’accidentellement vrai ». « Ready (to be) made » au Bal, jusqu’au 25 août 3. Festival Le tango vous titille, les gumboots vous font de l’œil ? Et si cet été vous faisiez le tour du monde sans bouger ? En juillet et en août, Scènes d’été propose des ateliers gratuits, des concerts et des cours de cuisine du monde entier, au bout de la ligne 5. Scènes d’été au parc de la Villette, du 7 juillet au 25 août 4. Expo Après une escale à Winnipeg en 2011, la Maison rouge s’offre une incursion dans une autre région lointaine du monde de l’art : Johannesburg. De William Kentridge à Kendell Geers, en passant par la jeune garde émergente, une cinquantaine d’artistes esquisse un paysage foisonnant. « My Joburg » à la Maison rouge, jusqu’au 22 septembre 5. Danse Quarante ans que l’on attendait le retour du Wiener Staatsballett (le ballet national de l’Opéra de Vienne) sur le sol hexagonal. Vœu exaucé en juillet par Les Étés de la danse au théâtre du Châtelet. Pour l’occasion, la compagnie rendra hommage au danseur étoile culte Rudolf Noureev. Les Étés de la danse au théâtre du Châtelet, jusqu’au 27 juillet

LE BAR DU MOIS par time out paris

Le Nüba

Fraîchement installé sur le toit de la cité de la Mode et du Design, dans le XIIIe arrondissement, le Nüba est un lieu idéal pour qui veut découvrir et admirer une vue estivale panoramique sur les quais de Seine. Ce nouveau bar-club a la particularité d’être ouvert de 18h (pour profiter au mieux du coucher du soleil depuis sa terrasse en bois) jusqu’au petit matin (pour danser jusqu’à plus soif). Dehors, l’ambiance est presque exotique, avec un bar, des transats, de grandes tablées conviviales, un baby-foot et une cabine de DJ : on papote tranquillement, un verre à la main. À l’intérieur, changement d’atmosphère : des lumières colorées balayent une salle toute en cuivre et pierre. Le concept du Nüba (prononcer « nouba ») est simple : programmation surprise et entrée gratuite, le but étant de se laisser tenter. Des concerts (plusieurs chaque soir) de groupes electropop-rock émergents, des sets mixés par des DJs de marque, et clou du spectacle, des performeurs pour créer la surprise, comme les étranges personnages du collectif House of Drama qui débarquent déguisés et maquillés pendant la soirée pour se fondre dans la foule. C.GR. Cité de la Mode et du Design, 34 quai d’Austerlitz, Paris XIIIe timeout.fr/paris/boite-de-nuit

le resto

le quartier

Ma Kitchen Farandole de couleurs et de saveurs pour cette cantine franco-coréenne. Spécialité de la maison, le bibimbap, un mets traditionnel coréen, ici revisité. Pas d’œuf mais cinq plats, au choix, différents à chaque fois : saumon au basilic, poulet aux cacahuètes, porc rôti, crevettes sautées au gingembre… tout est délicieux. Mais aussi six légumes accordés à la saison, un mélange de trois riz, des oignons frits et une sauce – soja-menthe, soja-sésame ou piment-miel. Le tout pour neuf euros cinquante. Addictif. Ma Kitchen, 85 rue d’Hauteville, Paris Xe timeout.fr/paris/restaurant

La butte aux Cailles La butte aux Cailles est au sud de la capitale ce que Montmartre est au nord : un village préservé des grands travaux haussmanniens, avec ses rues pavées et labyrinthiques. Pourtant proche du centre commercial futuriste de la bourdonnante place d’Italie, la butte reste un havre de tranquillité qui conserve son charme authentique. On s’y perdra volontiers, entre des maisons ouvrières et leurs jardinets, pour emprunter des passages étroits tapissés de lierre ou découvrir les dessins de Miss. Tic et Nemo sur les murs. Mo Place d’Italie

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QUAI DE LOIRE QUAI DE SEINE

agenda À partir du 6 juillet Cycle « Zombie Week » MK2 QUAI DE loire

À l’occasion de la sortie de World War Z, une semaine autour des zombies, avec une sélection de livres et de DVD au Store et les projections en matinée de Shaun of the Dead d’Edgard Wright et de Land of the Dead (le territoire des morts) de George A. Romero.

À partir du 15 juillet Cycle « Les Rois du burlesque »

MK2 QUAI DE LOIRE ET QUAI DE SEINE The Soul of a Man de Wim Wenders

Jazz à la Villette Par Claude Garcia

Pour sa douzième édition, Jazz à la Villette revient début septembre avec une programmation qui flirtera avec d’autres styles comme la pop, le funk ou la soul. Mais le jazz est aussi une musique cinégénique, et le festival a décidé de rendre hommage aux films qui la mettent en scène. En partenariat avec les MK2 Quai de Seine et Quai de Loire, l’événement mettra le blues à l’honneur, avec une reprise de la série de sept documentaires produite par Martin Scorsese en 2003. Le réalisateur y convoque des cinéastes passionnés qui offrent une vision personnelle du blues, de Memphis au delta du Mississippi, des ses racines africaines aux faubourgs de Chicago. Ainsi, dans The Soul of a Man, on découvre un Wim Wenders habité lorsqu’il nous relate la vie de trois grandes figures du genre, Skip James, Blind Willie Johnson

et J. B. Lenoir ; entre images d’archives et reconstitutions, Wenders se raconte à travers ses musiciens préférés. Unique segment réalisé par Scorsese lui-même, Du Mali au Mississippi cherche à documenter les rapports entre musique traditionnelle malienne et blues primitif. Le 10 septembre, le film sera d’ailleurs présenté par Vieux Farka Touré, le fils de la légende malienne du blues Ali Farka Touré, personnalité centrale du documentaire. Complétée par les films de Charles Burnett, Marc Levin, Richard Pearce ou Mike Figgis, cette rétrospective passionnante permettra aux plus jeunes de comprendre la façon dont le blues a conditionné tout un pan de la musique contemporaine. Rétrospective Martin Scorsese presents… The Blues, du 7 au 15 septembre Tarifs : 6,50 euros, sauf le 10 septembre : 10,70 euros. Programmation complète sur www.mk2.com/evenements

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juin 2013

©disney

festival

La Petite Sirène

Jusqu’au 31 juillet Junior et Bout’chou – cycle « Un été avec Disney »

Avec Les Aristochats, La Petite Sirène, Peter Pan, Les Aventures de Porcinet, Les Aventures de Tigrou et Les Aventures de Winnie l’ourson. Plus d’infos sur www.mk2.com/evenements.

©shellac distribution

©le pacte

MK2 HAUTEFEUILLE

Des Marx Brothers à Louis de Funès en passant par Blake Edwards, Pierre Étaix et Charlie Chaplin, la fantaisie est à l’honneur les samedis et dimanches en matinée.

Tabou

Jusqu’au 31 août Cycle « Succès des Quais » MK2 QUAI DE loire

MK2 QUAI DE SEINE

Les samedis et dimanches en matinée : Django Unchained, Tabou, No, Camille redouble, Looper, The Place Beyond the Pines, Les Bêtes du Sud sauvage, Argo, Au bout du conte, Laurence Anyways, Starbuck, The We and the I, Rengaine, Les Enfants loups, Ame & Yuki, Ernest et Célestine.



Trois Couleurs #113 - été 2013