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cinéma culture techno octobre 2012 n°105 by Rencontre avec Abbas Kiarostami

Et aussi…

Mostra de Venise 2012 • François Ozon • Ted Peter Brook • Werner Herzog • Frankenweenie • Edward Hopper • Dishonored • Hong Sang-soo Jeff Mills • Cody ChesnuTT • Mark Wahlberg •


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SOMMAIRE Éditeur MK2 Agency 55 rue Traversière, 75012 Paris Tél. : 01 44 67 30 00 Directeur de la publication Elisha Karmitz (elisha.karmitz@mk2.com) Rédacteur en chef Étienne Rouillon (etienne.rouillon@mk2.com) Rédactrice en chef adjointe Juliette Reitzer (juliette.reitzer@mk2.com) Chef de rubrique « cinéma » Clémentine Gallot (clementine.gallot@mk2.com) Rédactrice Laura Tuillier (laura.tuillier@mk2.com) Directrices artistiques Marion Dorel (marion.dorel@mk2.com) Sarah Kahn (hello@sarahkahn.fr) Secrétaire de rédaction Jérémy Davis (jeremy.davis@mk2.com) Iconographe Juliette Reitzer Stagiaires Frédéric de Vençay, Sophia Collet Ont collaboré à ce numéro Stéphane Beaujean, Ève Beauvallet, Léa Chauvel-Lévy, Anne-Claire Cieutat, Renan Cros, Hugues Derolez, Julien Dupuy, Sylvain Fesson, Yann François, Quentin Grosset, Michael Patin, Bernard Quiriny, Guillaume Regourd, Jean Thooris, Bruno Verjus, Éric Vernay, Anne-Lou Vicente, Etaïnn Zwer Illustrateurs Dupuy et Berberian, Stéphane Manel, Charlie Poppins Illustration de couverture ©Jocelyn Gravot Publicité Directrice commerciale Emmanuelle Fortunato Tél. : 01 44 67 32 60 (emmanuelle.fortunato@mk2.com) Responsable clientèle cinéma Stéphanie Laroque Tél. : 01 44 67 30 13 (stephanie.laroque@mk2.com) Directrice de clientèle hors captifs Laura Jais Tél. : 01 44 67 30 04 (laura.jais@mk2.com) Chef de projet communication Estelle Savariaux Tél. : 01 44 67 68 01 (estelle.savariaux@mk2.com)

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© 2012 TROIS COULEURS issn 1633-2083 / dépôt légal quatrième trimestre 2006. Toute reproduction, même partielle, de textes, photos et illustrations publiés par MK2 est interdite sans l’accord de l’auteur et de l’éditeur. Magazine gratuit. Ne pas jeter sur la voie publique.

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7 … ÉDITO 8 … PREVIEW > To the Wonder de Terrence Malick 10 … COMPTE-RENDU > La Mostra de Venise 2012 12 … SCÈNE CULTE > Funny Games de Michael Haneke

15 LES NEWS 15 … CLOSE-UP > Zoe Kazan pour Elle s’appelle Ruby 16 … BE KIND, REWIND > Skyfall de Sam Mendes 18 … EN TOURNAGE > Grand Central de Rebecca Zlotowski 20 … MOTS CROISÉS > François Ozon pour Dans la maison 22 … SÉRIES > The Bridge de Björn Stein et Hans Rosenfeldt 24 … ŒIL POUR ŒIL > Bachelorette vs. Mes meilleures amies 26 … FAIRE-PART > American Graffiti de George Lucas 28 … UN FAUTEUIL POUR DEUX > L’Étrange Festival vs. le Festival du film fantastique de Strasbourg 30 … PÔLE EMPLOI > Andy Gent, créateur de marionnettes pour Frankenweenie 32 … ÉTUDE DE CAS > César doit mourir de Paolo et Vittorio Taviani 34 … TOUT-TERRAIN > Georges Clooney – Une histoire vrai, Cody ChesnuTT 36 … AUDI TALENT AWARDS > Marco Beltrami 38 … SEX TAPE > Paperboy de Lee Daniels

40 DOSSIERS 40 … AMOUR > Rencontre avec Michael Haneke 46 … LIKE SOMEONE IN LOVE > Rencontre avec Abbas Kiarostami, Tadashi Okuno et Rin Takanashi 52 … DISHONORED > Reportage entre les studios d’Arkane, à Lyon, et la ville rétrofuturiste de Dunwall ; critique du jeu 60 … TED > Rencontre avec Mark Wahlberg ; portrait de Seth MacFarlane

67 LE STORE 67 … OUVERTURE > BabyNes par Nespresso 68 … EN VITRINE > Sequence – A Retrospective of Axis Records de Jeff Mills, Claude Chabrol de Michel Pascal 72 … RUSH HOUR > Un si beau monstre, l’ourson en peluche Ted, le hors série GQ « Le manuel du style » 74 … KIDS > Kirikou et les hommes et les femmes de Michel Ocelot 76 … VINTAGE > Le Privé de Robert Altman 78 … DVD-THÈQUE > Sur la route de Walter Salles 80 … CD-THÈQUE > The Haunted Man de Bat For Lashes 82 … BIBLIOTHÈQUE > Une vie de racontars – Livre 1 de Jørn Riel 84 … BD-THÈQUE > Vingt-trois prostituées de Chester Brown 86 … LUDOTHÈQUE > La sélection de la rédaction

89 LE GUIDE 90 … SORTIES EN VILLE > Grizzly Bear ; Madlib ; Edward Hopper ; Biennale de Belleville ; Cécilia Bengolea et François Chaignaud ; Aurélien Bory ; L’Agapé 104 … SORTIES CINÉ > Pauline détective de Marc Fitoussi ; Damsels in Distress de Whit Stillman ; Tell Me Lies de Peter Brook ; In Another Country de Hong Sang-soo ; Le Jour des corneilles de Jean-Christophe Dessaint ; Into the Abyss de Werner Herzog ; Looper de Rian Johnson ; Saudade de Katsuya Tomita 124 … LES ÉVÉNEMENTS MK2 > Rétrospective des films de Charlie Chaplin en version restaurée ; le film expérimental The Snorks – A Concert of Creatures de Loris Gréaud 128 … « TOUT OU RIEN » PAR DUPUY ET BERBERIAN 130 … LE CARNET DE CHARLIE POPPINS

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ÉDITO

À contre-cœur

Tous les mois, le même gag. La rédaction prend les paris pour savoir de quoi parlera cette page, et surtout à quel moment je vais la rendre. Pour ce qui est du « quand », y a pas eu de surprise, c’est comme d’habitude à la dernière minute. Pour le « quoi », les pronostics se sont fait fracasser, puisque ce sera en fin de compte un sujet à l’évidence crasse. Un sujet qui colle à toutes les pages du numéro, comme la poisse aux posts privés sur un mur Facebook. Un sujet tellement ballot que la rédac en a fait la blague de la semaine de bouclage : « Haha, toujours pas de sujet pour ton édito ? Imagine t’as rien qui vient et t’es obligé de faire ça sur l’amour. Haha. » Haha. J’aime pas trop que le cinéma, la télé, les livres et les magazines me parlent d’amour. C’est rien qu’à vous donner des idées de répliques que vous ne pouvez plus employer, sauf à passer pour un gros tocard. Essayez donc de lui lancer un « si tu sautes, je saute » devant un portique RATP après avoir vu Titanic. Mais à force de biscoter ce Trois Couleurs dans tous les sens, il faut avouer que l’amour à l’écran n’a pas pour seul but de faire de vous des codex de la répartie qui fait fondre. J’ai appris l’amour quand on est vieux. Quand l’un doit porter l’autre, du lit jusqu’aux chiottes, de la maladie jusqu’à la mort. C’est la leçon la plus frontale. Celle du film Amour et son titre total. Elle s’affiche en couverture avec son réalisateur, Michael Haneke, qui s’est entretenu avec nous, sans faire la leçon. J’ai appris l’amour quand on est vieux. Une seconde fois. Quand il n’y a pas de mode d’emploi à la rencontre entre un octogénaire solitaire et une étudiante prostituée. C’est la leçon la plus exigeante, car c’est au spectateur de l’écrire lui-même, en tenant la plume d’Abbas Kiarostami, le réalisateur de Like Someone in Love, que l’on a rencontré. Comme j’étais un peu remué par tous ces enseignements, je suis allé passer la récré comme un bonhomme, dans la chambre d’un hôtel avec Mark Wahlberg. On s’est bien fendu la bobine en parlant de sa comédie romantique poil à gratter : Ted, par la star du politiquement peu correct, Seth MacFarlane. Mais j’ai aussi appris de Ted. Derrière les vannes sur la sodomie, en allant plus profond, Ted c’est l’amour quand on est potes. Une leçon qui résonne avec celle de Frankenweenie, déclaration d’amour de Tim à Burton sous la forme d’un long métrage qui reprend l’un de ses premiers courts : un gamin décidé à ressusciter son chien. Ça a réveillé un plaisir qui est un peu mort depuis que je me retrouve sur cette page, à défaut de pouvoir continuer celles sur le jeu vidéo : celui de découvrir de nouveaux univers de pixels. J’ai envié notre journaliste qui est parti arpenter les rues du titre le plus inventif de la rentrée, Dishonored. Et si toute cette bouillasse de sentiments bonasses vous donne des haut-le-cœur, on a aussi discuté de tout autre chose avec Zoe Kazan, François Ozon, Cody ChesnuTT, Jeff Mills, Bat For Lashes, Chester Brown, Marc Fitoussi ou Peter Brook. On termine donc sans effusion, d’une bonne poignée de main costaude. _Étienne Rouillon

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PREVIEW

Têtes en l’air To the Wonder de Terrence Malick Avec : Olga Kur ylenko, Ben Af fleck… Distribution : Metropolitan FilmExpor t Durée : 1h52 Sor tie : non communiquée

Auréolé de mystère avant sa première au Festival de Venise, le tourbillonnant To the Wonder y fut copieusement hué, preuve de son anticonformisme. Dans la lignée de The Tree of Life – caméra omnisciente tout en glissements, mysticisme, narration elliptique par touches impressionnistes –, le film se déploie autour d’un couple incapable de cohabiter (Ben Affleck quasi muet et Olga Kurylenko virevoltante). Tourné entre Paris, le Mont-Saint-Michel et les États-Unis, il convoque aussi Javier Bardem, prêtre en pleine crise de foi, et les ciels immenses de l’aube et du crépuscule chers au réalisateur de La Balade sauvage. Un cinéma atmosphérique où s’entrechoquent des forces contraires, à commencer par celles du sentiment amoureux.

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©MetropolitanFilmExport.

_Juliette Reitzer

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©Guido Cacialli

COMPTE-RENDU VENISE compte-rendu Mostra de Venise

Après mai d’Olivier Assayas

Sauvés des eaux

Prix du Meilleur Scénario pour cette plongée, largement autobiographique, dans la vie étudiante du début des années 1970. Assayas y chronique les choix d’un petit groupe de potes cherchant à construire leur parcours après les années lycée, alors que les traces des événements de mai 1968 éclaboussent encore les murs et les esprits. Des tracés politiques, activistes ou artistiques qui se télescopent à mesure que chacun affirme et affine sa manière de s’engager. Assayas sonde le maelström 1968 en évitant de l’affronter par sa seule face ­historique. C’est ce qui fait la profondeur de cet instantané. ♦ _É.R.

©DR

Joaquin Phoenix dans The Master de Paul Thomas Anderson

« Disney girls gone wild », tel pourrait être le sous-titre de Spring Breakers. Selena Gomez, Vanessa Hudgens et d’autres jeunes filles à la plastique étourdissante sont réunies autour du gourou Harmony Korine, icône aussi hype qu’insaisissable. Sans cynisme, le cinéaste américain rend hommage à la superficialité, à la pop culture des années 1990, aux soirées sur la plage et aux souvenirs entre copines. Une poignée d’ados courageuses, apprenties braqueuses parfois délurées et souvent dangereuses, chantent des lendemains meilleurs, la mitraillette à la main, se nourrissant de la violence d’aujourd’hui. ♦ _Hugues Derolez

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intime d’un amour impossible, sont ainsi repartis bredouilles (lire p. 8). Tout aussi attendu, Paul Thomas Anderson raf lait quant à lui le Lion d’argent du meilleur réalisateur assorti d’un double prix d’interprétation pour Philip Seymour Hoffman et Joaquin Phoenix dans The Master, variation virtuose sur une secte inspirée de la Scientologie. Beau film obsessionnel, mais surtout « romance » entre deux  hommes malades, comme le soulignait le cinéaste en conférence de presse. Spike Lee a galvanisé disciples et novices de Michael Jackson avec son documentaire Bad 25, portrait du « King of pop » par le prisme des onze  titres de l’album Bad, au milieu de propositions moins convaincantes : les

devoirs familiaux d’une communauté de juifs orthodoxes dans Fill the Void ; les tentations capitalistes d’une famille modeste dans Mon père va me tuer de Daniele Cipri ; les yakuzas bavards et confus d’Outrage: Beyond de Takeshi Kitano. On ne se prononcera pas sur les derniers films de Marco Bellocchio, Bella Addormentata, et de Brian De Palma, Passion, hélas pas vus pour cause d’avion à prendre. Parmi les figures émergentes surnageaient les prometteurs Leones de Jazmín López, Low Tide de Roberto Minervini et plus encore le solide Wadjda de Haiffa Al-Mansour, premier film de l’histoire réalisé par une saoudienne, sur une gamine en Converse, revêche aux diktats religieux. Belle prise. ♦

© DR

_Par Clémentine Gallot et Juliette Reitzer

hairs tristes, couples meurtris, élans mystiques : entre deux Vaporetti remués par la pluie et les vagues (nausée), on a traversé cette 69e édition du festival de Venise ballotés par des courants hétérogènes, sous l’impulsion de son directeur Alberto Barbera (de retour après une pause de onze  ans), remplaçant de Marco Müller, parti pour le festival de Rome. Le jury, présidé par l’Américain Michael Mann – et avec Lætitia Casta côté français –, a créé la surprise en honorant d’un Lion d’or Kim Ki-duk pour sa Pietà (lire page de droite), quand d’autres favoris restaient sur la touche  : l’Américain Terrence Malick et son To the Wonder, vision

de Harmony Korine

© DR

On accostait début septembre les rives de l’île du Lido pour la Mostra de Venise, qui accueillait une palanquée de cinéastes prestigieux. Paul Thomas Anderson, Spike Lee, Brian De Palma ou Takeshi Kitano faisaient partie du lot.

Spring Breakers

Pietà de Kim Ki-duk Le retour en grâce de Kim Ki-duk (Printemps, été, automne, hiver… et printemps en 2003) n’en finit pas de nous surprendre. Un an après Arirang – prix Un certain regard à Cannes en 2011 –, Pietà devient le premier film sud-coréen à remporter le Lion d’or de Venise. Une crapule sanguinaire qui n’hésite pas à estropier les pauvres gens incapables de rembourser l’argent emprunté à son patron, un prêteur sur gages malhonnête, rencontre une inconnue qui dit être sa mère. Va-t-elle changer sa façon de vivre ? Une farce à la morale perverse, malmenée par la bienveillance du regard maternel. ♦ _H. D. www.mk2.com

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scène culte

Fort d’une formation philosophique, MICHAEL HANEKE, dont la deuxième Palme d’or, Amour (lire également p. 40), sort ce mois-ci, aime à déployer dans ses films des dispositifs, souvent controversés, de mise à l’épreuve morale du spectateur. Retour sur le film pivot de sa démarche, Funny Games, dans sa version originale. Au début de ce jeu de massacre d’une famille en villégiature par deux jeunes intrus, le doucereux tortionnaire Paul s’amuse, dans une scène devenue mythique, à faire chercher à la mère son chien mort dans le jardin. Il implique soudain le spectateur en adressant un clin d’œil à la caméra…

©Collection Christophel

FUNNY GAMES (La voix de Paul retentit.)

Paul : Froid. Glacé. (La mère de famille, Anna, apparaît.) Froi-oid ! (Elle se retourne, croise les bras, défiant un instant le tortionnaire, et repart à la recherche du chien.)

Paul : Ça se réchauffe, ça se réchauffe… (Elle s’avance vers l’endroit où est garé le break familial.) Encore plus chaud… (Elle tente à droite.) Froid. (Elle se baisse pour regarder sous un amas de branchages.) Froid, froid, froid. (Elle lui lance un regard et passe à côté de la voiture.) Froid ! (Pendant qu’elle fait le tour du véhicule, Paul apparaît et adresse un clin d’œil appuyé à la caméra, sourire en coin. Elle se dirige vers la gauche de la voiture, repoussant, énervée, une branche.)

Paul : Glacé. (Elle continue d’avancer.)

Paul : Froi-oid ! (Elle retourne vers la voiture.)

Paul : Ça se réchauffe… Plus chaud… (Tandis qu’elle se rapproche du véhicule) Brûlant ! (Elle s’arrête et regarde à l’intérieur ; ouvre la portière : le cadavre du berger allemand s’écroule à ses pieds.)

Funny Games de Michael Haneke, scénario de Michael Haneke (19 97) Disponible en DVD et Blu-ray (MK 2)

_Par Sophia Collet

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Close-up

©Rabbani and Solimene Photography/WireImage

NEWS

Zoe Kazan

Associée aux réalisateurs de Little Miss Sunshine et à son petit ami, l’acteur filiforme Paul Dano, l’ingénue Zoe Kazan, 29 ans, revisite le mythe de Pygmalion à la sauce comédie romantique indé dans Elle s’appelle Ruby (en salles le 3 octobre). Dans ce scénario métafictionnel, elle imagine un écrivain donnant vie à sa créature littéraire, Ruby, qui devient sa compagne. « Ruby est fictionnelle mais elle est certaine de son existence. Rien à voir avec Weird Science de John Hughes. Faire un film où un garçon a tout pouvoir sur une fille, sans en explorer les risques, serait irresponsable. » Après des débuts comme dramaturge et dans la série Bored to Death, Kazan est passée sur grand écran chez Kelly Reichardt et collabore avec Joss Whedon. En attendant, pas un mot sur son grand-père, le cinéaste Elia Kazan. _Clémentine Gallot

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NEWS BE KIND, REWIND

AGENT CONTENT Le galop d’essai est fini pour Daniel Craig. Tout d’abord décrié en 007 2.0, l’étalon blond avait finalement remporté les paris dès Casino Royale grâce à un alliage de force brute et de séduction ambiguë. À l’heure de rendosser le smoking pour Skyfall, de SAM MENDES, le poulain des producteurs Broccoli tiendra-t-il aussi bien la longueur que ses prédécesseurs ?

©2012 Danjaq, LLC United Artists Corporation Columbia Pictures Industries Inc

_Par Frédéric de Vençay

Skyfall de Sam Mendes Avec : Daniel Craig, Judi Dench… Distribution : Sony Pictures Durée : 2h25 Sor tie : 26 octobre

©RDA/BCA

©RDA/DILTZ

James Bond

©RDA/DILTZ

Trois incarnations de

Sean Connery (1962-1971)

Roger Moore (1973-1985)

Pierce Brosnan (1995-2002)

Le premier 007 est aussi celui dont Craig est le plus proche, le descendant direct. Sportif et élancé, issu d’un milieu modeste, le Scottish boy est un Bond violent et épidermique, parfois antipathique, dans l’esprit des romans de Ian Fleming. Casino Royale (2006) et Quantum of Solace (2008) reviendront à ces fondamentaux, leur ajoutant la Craig’s touch : une pointe de fragilité sous des tripes ravagées, un cœur en détresse voilant ses yeux azurés. Cocktail agité pour ce retour gagnant du modèle viril, que Connery avait contribué à inscrire dans le marbre. ♦

Plus lord que cockney, Moore séduit par un sens de la répartie et une classe tout british – c’est le seul Bond 100 % anglais de la série jusqu’à Craig. Il personnifie la période décomplexée de la saga, multipliant les déguisements farcesques (combi de spationaute dans Moonraker en 1979, clown dans Octopussy en 1983) et les gadgets délirants pour masquer un manque de biceps et un âge de plus en plus avancé. Le reboot des années 2000 se posera en antithèse de cet excès de kitsch avec un Daniel Craig fauve, dégraissé en blagues de comptoir et rechargé en testostérone. ♦

Après la fausse piste Timothy Dalton, Brosnan incarne le compromis entre Connery (la virilité) et Moore (les clins d’œil). La quarantaine charpentée, l’Irlandais survole les obstacles – dont le supplice dit « de la chaise » par Sophie Marceau dans Le monde ne suffit pas (1999), qui annonce celui, certes moins glamour, de la corde à nœuds dans Casino Royale. En 2002, Meurs un autre jour exploite enfin la pesanteur du corps brosnanien, barbu, molesté et traîné dans la boue d’un camp de détention. Une transition au forceps vers l’ère Craig, faite de sueur et de sang. ♦

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©Nicolas Guérin

NEWS EN TOURNAGE

ATOMES CROCHUS L Grand Central de Rebecca Zlotowski Avec : Léa Seydoux, Tahar Rahim… Sor tie prévue : 2013

Après avoir offert à Léa Seydoux l’un de ses premiers grands rôles avec Belle Épine, prix Louis-Delluc en 2010, REBECCA ZLOTOWSKI associe l’actrice à Tahar Rahim pour son deuxième long métrage, Grand Central, une romance irradiante dans une centrale nucléaire. _Par Quentin Grosset

a maîtrise du premier film de Rebecca Zlotowski, Belle Épine, tenait à un juste équilibre entre la captation presque documentaire des codes d’un groupe social, celui des motards de Rungis, et l’attention méditative portée aux textures, à la vitesse et aux sons propres à ce microcosme à deux roues. Les huit semaines de tournage de Grand Central arrivant à leur fin entre la région RhôneAlpes et la région PACA, on peut déjà s’attendre à reconnaître le même balancement entre naturalisme et abstraction. Toujours produit par Frédéric Jouve, des Films Velvet, le film prend place dans un environnement tout aussi dangereux, parcouru

de paris visuels et d’enjeux sociétaux : celui des centrales nucléaires. Au milieu d’une équipe de travailleurs vétérans, interprétés entre autres par Olivier Gourmet et Denis Ménochet, l’intrigue suivra la liaison entre Tahar Rahim, ouvrier cassecou qui s’expose à de fortes radiations, et sa jeune collègue, incarnée par Léa Seydoux. Le scénario a été écrit avec Gaëlle Macé, complice de la cinéaste, avant la catastrophe de Fukushima. Zlotowski a déclaré au magazine Variety que cela n’éclipsera pas la dimension politique du film, dans un pays qui, avec cinquante-huit  réacteurs, est le plus nucléarisé d’Europe et le deuxième à l’échelle mondiale. ♦

Clap !

_Par S.C.

1 Larry David Greg Mottola à la réalisation, Larry David au scénario et dans le rôle principal : Clear History, production HBO en tournage cet automne, portera sur la vengeance d’un employé humilié par son boss (Jon Hamm). Également au casting, Michael Keaton et Eva Mendes.

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2 Roman Polanski Attendu avec D (encore en écriture), sur l’affaire Dreyfus, le cinéaste tourne en novembre La Vénus à la fourrure, une « comédie érotique et grinçante » d’après une pièce de David Ives inspirée de SacherMasoch, avec Louis Garrel et Emmanuelle Seigner.

3 Ryan Gosling L’acteur passe à la réalisation avec How to Catch a Monster, où Christina Hendricks incarne une mère célibataire travaillant dans un club fétichiste et dont l’un des fils découvre une ville sous-marine dans un monde sombre et fantastique.

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NEWS MOTS CROISÉS La réplique

« Les rêves font partie de la réalité. Je tourne toutes les scènes comme si elles avaient lieu, au spectateur de se débrouiller. »

Après Swimming Pool, Dans la maison renouvelle un thème cher à FRANÇOIS OZON : la création artistique et ses dangers. Germain Germain est un professeur de littérature qui s’ennuie. Claude Garcia est un élève qui prend un peu trop de plaisir à écrire ses rédactions. Pensant tenir une jeune plume prometteuse, Germain encourage Claude à creuser sa source d’inspiration : la famille de son pote Rapha, dans laquelle il s’immisce. Le réalisateur réagit ici à quelques adages littéraires qu’il ne fait pas toujours bon suivre.

À la fin du film, Claude et Germain se retrouvent même condamnés à ne vivre que par la fiction, sûrement parce qu’ils sont inadaptés au réel.

« Si c’est invraisemblable, ça ne vaut rien, même si c’est vrai. » (Germain dans Dans la maison)

_Propos recueillis par Laura Tuillier _Illustration : Stéphane Manel

Entre les lignes « S’il s’applique à creuser une œuvre, il en regarde si attentivement la forme extérieure qu’il en perd vite le sens. » (Gustave Flaubert, L’Éducation sentimentale)

Je me suis inspiré d’une pièce de théâtre espagnole de Juan Mayorga, Le Garçon du dernier rang, qui n’évoquait pas du tout Flaubert. J’ai choisi de lui donner une place parce qu’il me semble avoir une écriture très cinématographique. Il est très behavioriste, il décrit des comportements, c’est un modèle de conteur. En revanche, je n’ai jamais lu L’Éducation sentimentale ! Mais j’aime savoir qu’il me reste des chefs-d’œuvre à découvrir.

« Ce qui est rare, c’est de s’approcher au plus près des personnages. » (Germain dans Dans la maison)

C’est très important de réussir à incarner, et c’est autant le travail du comédien que du metteur en scène. Pour Germain, je savais que ce devait être Fabrice Luchini. Et j’avais l’intuition qu’il fonctionnerait bien avec Kristin Scott Thomas (Jeanne – ndlr). Je ne me suis pas trompé, d’ailleurs la plupart de leurs scènes sont des plans-séquences : je n’ai pas eu besoin de découper 20

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« Flaubert est très behavioriste, c’est un modèle de conteur. » car le rythme est là. Pour le rôle de Claude, j’ai dû élargir le casting à des garçons plus âgés. Ernst Umhauer a 22 ans. J’ai senti qu’il y avait beaucoup de connexions entre lui et le personnage. Il a déjà beaucoup vécu, il est arrivé avec une maturité qui tranche avec son physique angélique.

« La littérature ne nous apprend rien, l’art ne nous apprend rien. » (Jeanne, la femme de Germain, dans Dans la maison)

Le personnage de Claude va faire exploser ce couple d’intellos en crise professionnelle. Jeanne est confrontée au côté marchand de l’art, et Germain n’est plus en phase avec ses élèves. Mais je ne suis pas du tout d’accord avec cette phrase ! Je pense que la littérature nous aide à vivre.

Ce qui m’intéressait, c’était que Germain, déstabilisé par Claude, débite plein de généralités plus ou moins vraies sur l’écriture. De son côté, l’élève va au-delà des désirs de son professeur. Mais pour moi, tout ce qui arrive est vrai. Comme je pense que les rêves font partie de la réalité. Je tourne toutes les scènes comme si elles avaient lieu. Au spectateur de se débrouiller. Il fallait le faire entrer dans la maison avec Claude, qu’il projette ses désirs, qu’il se noie dans le processus de création, tout comme Germain.

« On dirait du Barbara Cartland ! » (Germain dans Dans la maison)

Au début, Claude est cynique, notamment vis-à-vis de Rapha père. Ensuite, il devient acteur de sa propre fiction, il n’a plus du tout de recul, alors que Germain reste spectateur et trouve ça mélo. Je voulais observer quelqu’un qui cherche son style. C’était assez amusant de tourner les mêmes scènes de façon différente. Denis Ménochet (Rapha père – ndlr) commence par jouer comme dans une comédie américaine, puis de façon beaucoup plus sobre. Quand on invente une histoire, toutes les hypothèses sont possibles. Je voulais mettre le spectateur au cœur de cette jouissance de la création.

« Tu confonds trop tes désirs avec l’histoire. » (Germain dans Dans la maison)

Les désirs de Claude sont incontrôlables, transgressifs. Ça faisait longtemps que je n’avais pas filmé un ado. J’avais envie de me retourner sur cette période avec distance. D’ailleurs, mon prochain film sera centré sur une jeune fille de seize ans. En quelque sorte, le pendant féminin de ce film-là. ♦ Dans la maison de François Ozon Avec : Fabrice Luchini, Ernst Umhauer… Distribution : Mars Durée : 1h45 Sor tie : 10 octobre

« Tu veux passer ta vie en France ? Je viens du futur et je peux te le dire : va plutôt en Chine. » Jeff Daniels, chef d’une bande d’assassins dans Looper (en salles le 31 octobre)

La phrase « Ce n’est pas un film pour le grand public, plutôt pour les critiques. À côté, The Tree of Life ressemble à Transformers (…). Quand je réalise un film, je pense toujours à être le plus clair possible dans mon propos ; Malick, lui, n’en a rien à faire. » Ben Affleck, le 31 août au journaliste Jeffrey Wells pour son blog Hollywood Elsewhere, à propos de To the Wonder, le nouveau film de Terrence Malick

Status quotes Notre sélection des meilleurs statuts du mois sur les réseaux sociaux

Nicolas : Darren Aronofsky. De Pi, en 1998, à Black Swan, en 2010 : une œuvre forte, novatrice et cohérente – comme un tableau d’éveil Playskool privé de ses piles. Matteu Maestracci : RT si toi aussi tu préférais Jeremy Renner dans Cloclo. Thomas : Si les chiens aiment autant Dragon Ball, c’est parce qu’ils ont la sangle au cou. David : Aucune référence à son activité de chasseur de vampires dans le trailer de Lincoln par Spielberg. Fred : Alors regarde, regarde un pneu. Jean-Noël : Tout le monde peut lire Dostoïevski (même David Douillet) : ça ne fait que onze lettres, c’est pas la mer à boire. Nora : Pour info… Je cherche un stagiaire pour 4 à 6 mois. De préférence sosie de Ryan Gosling. Please RT. Thomas : Idris Elba le beurre. Shitmydadsays : Le premier amendement ne signifie pas que j’ai le devoir d’écouter des conneries. C’est pas parce que péter en public est légal que je dois pour autant poser mon nez sur ton trou du cul. Ted l’ourson : Regardez Mila, bon sang, si j’étais elle j’arrêterais pas de m’envoyer en l’air.

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NEWS SÉRIES le caméo ©Dee Cercone/RDA/BCA

Liza Minnelli dans Arrested Development Il ne manquera décidément personne à la grande réunion Arrested Development prévue pour 2013. La quatrième saison, commandée par l’opérateur Netflix, ne se contentera pas d’aligner les membres originels de la famille Bluth, emmenée par Jason Bateman de 2003 à 2006 : on retrouvera aussi la plupart des guests qui faisaient le sel de la géniale comédie signée Mitch Hurwitz. Scott Baio et Henry Winkler reprendront ainsi leurs rôles d’avocats déjantés. On guettera surtout les apparitions de Liza Minnelli dans le rôle de Lucille Austero, alias « l’autre Lucille ». _G.R.

Le modèle nordique

Pour élucider un meurtre commis sur le pont qui relie la Suède au Danemark, le polar The Bridge (Bron/Broen) réunit un séduisant duo de flics. Le crime ne connaît pas de frontières, et les Scandinaves en sont les meilleurs narrateurs actuels, au point d’inspirer une adaptation franco-britannique. _Par Guillaume Regourd The Bridge (Danemark/Suède) de Björn Stein et Hans Rosenfeldt Diffusion originale : 2011 sur DR1 et SVT1

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l n’y a décidément pas grandchose de pourri en provenance du royaume du Danemark, en tout cas en matière de télévision. Après The Killing et Borgen, The Bridge est la dernière pépite née de ce fécond pays, associé pour l’occasion au tout aussi prospère voisin suédois. Et pour cause, ce polar imagine une coopération entre les forces de l’ordre de Copenhague et de Malmö après la découverte d’un cadavre sur le pont frontière qui les relie. Cette astucieuse idée de départ impulse une dynamique inédite au bon vieux tandem de flics. Martin, le Danois bourru un peu pantouflard, et Saga, la Suédoise à poigne frisant l’autisme, n’ont pas seulement des caractères opposés appelés à se révéler complémentaires : chacun s’exprime dans sa langue respective et est assujetti à des lois différentes. Pour ce duo, bien servi par Kim Bodnia et Sofia Helin, et pour les images sublimes du détroit changeant au rythme des saisons,

on passe volontiers sur les quelques coups de mou de l’intrigue – le prix à payer pour avoir déployé une seule enquête sur dix  épisodes  –, même si les scénaristes évitent plutôt bien les fausses pistes téléphonées. Et puis cette histoire de tueur en série déterminé à dénoncer une à une les failles du fameux modèle

Zapping

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David Simon Le créateur de Sur écoute et de Treme, dont l’ouvrage matrice Baltimore vient enfin d’être publié (lire p. 83), sera à Paris le 15 octobre. Il reviendra sur sa carrière de journaliste et sur son œuvre télé dans une master class organisée au Forum des images.

©Guillem Lopez /RDA

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Eddie Murphy Sa carrière en panne sèche, l’acteur revient à ses premières amours. C’est lui qui a proposé à Shawn Ryan (The Shield) de ressusciter Le Flic de Beverly Hills à la télé. Murphy n’apparaîtra néanmoins à l’écran que pour passer le relais au fils d’Axel Foley.

©RDA/BCA

_Par G.R.

HBO Après The Social Network, Facebook sera, avec Google et Apple, au centre d’une série HBO consacrée à la Silicon Valley. Armando Iannucci, spécialiste des comédies grinçantes sur le pouvoir (Veep, The Thick of It), en est l’instigateur.

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social nordique avec une inventivité perverse fait régulièrement mouche. Le concept, en tout cas, séduit : plusieurs remakes sont à l’étude, l’un entre les États-Unis et le Mexique, et un autre coproduit par Canal+ et la britannique Sky. Avec cette fois pour cadre le ­t unnel sous la Manche. ♦

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©Universal Studio

©Mars Distribution

NEWS ŒIL POUR ŒIL

Bachelorette de Leslye Headland Avec : Kirsten Dunst, Lizzy Caplan… Distribution : Mars Durée : 1h27 Sor tie : 17 octobre

Mes meilleures amies de Paul Feig Avec : Kristen Wiig, Rose Byrne… Disponible en DVD et Blu-ray (Universal Studio Canal Vidéo)

Noces rebelles

Satire scabreuse, présentée comme un Very Bad Trip au f­éminin, Bachelorette suit des préparatifs nuptiaux qui tournent mal et ­réactive la comédie de mariage grinçante, célébrée il y a un an avec Mes ­meilleures amies. _Par Clémentine Gallot

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rois pimbêches sniffeuses de coke en jalousent une quatrième qui a l’outrecuidance de convoler avant elles et de faire d’elles ses demoiselles d’honneur  : un scénario qui évoque le succès, critique et commercial, de Mes meilleures amies en 2011. Or, l’influence de Bridesmaids (en V.O.), dont on prédisait qu’il ouvrirait des portes au cinéma dit « féminin », se fait attendre dans l’industrie, condamnant les scripts en développement à une redite des mêmes archétypes. Plus qu’une continuité artistique – les deux scénarios se développant de façon fort différente –, c’est plutôt d’un effet d’engouement public dont

Bachelorette devrait bénéficier grâce à son aîné. Si Mes meilleures amies était l’œuvre de deux auteurs et d’un réalisateur, Bachelorette est lui écrit et réalisé par la dramaturge Leslye Headland, et tiré de l’une de ses sept pièces sur les péchés capitaux (ici, la gourmandise). Il y est question de « choses que l’on ne peut pas dire dans des films produits par les studios », selon elle, soit une plongée agitée dans la psyché américaine, tourmentée par la phobie du célibat et l’injonction au mariage. Lizzy Caplan (Cloverfield), grande gueule magnifique, sort grandie de la débâcle de ces chipies façon Lolita malgré moi. ♦

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©Moonriver Entertainment

NEWS FAIRE-PART

reprise

LUCAS REDOUBLE

En 1973, GEORGE LUCAS roulait déjà des mécaniques avec American Graffiti, se penchant sur son adolescence faite de dragues nocturnes sur les parkings des drive-in et de virées sans but en voitures. Ce film séminal de la veine nostalgique des teen movies sera présenté le 19 octobre au festival Lumière de Lyon dans une copie numérique vrombissante, avant sa ressortie en salles. _Par Quentin Grosset

L

es loulous en blouson teddy s’adonnant au cruising, cette glande généralisée en voitures qui roulent pour rouler, font tout le folklore de la mythologie américaine des décennies 1950-60, celles qui ont vu naître l’explosion simultanée du rock’n’roll et des premières formes de productions adolescentes au cinéma. Au début des sixties, alors que les studios markettent des films de surf sirupeux, l’ado George Lucas garde en tête ces images de James Dean en

rebelle sans cause, paradant dans les courses de caisses. Fondu de vitesse, le jeune homme manque alors de se tuer dans un accident. Après un premier long-métrage, THX 1138, il convainc Francis Ford Coppola de produire un film autobiographique sur cette période. Le regard un peu perdu dans son rétroviseur, le réalisateur suit le parcours de Curt Henderson et de trois de ses copains une dernière nuit avant leur départ pour l’université. En Cadillac, ils sillonnent

Le carnet

American Graffiti de George Lucas (1973) Avec : Ron Howard, Harrison Ford… Distribution : Moonriver Enter tainment Durée : 1h50 Sor tie : 31 octobre

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Anniversaire Pour ses 30 ans, le Festival du cinéma italien d’Annecy réunit Claudia Cardinale, Ettore Scola (président d’honneur), deux compétitions de premiers films (fiction et documentaire), un hommage à Luchino Visconti et les nouveaux métrages de Daniele Ciprì, Daniele Vicari ou des frères Taviani. Fortissimo. DR

Naissance Un Twitter avec près de 80 000 abonnés, un essai à son actif et des potes stars du monde prépubère : Maude Apatow est devenue en moins d’un an l’une des nouvelles voix du web adolescent. Sa plume ingénue fédère, tout en sachant se faire aussi acerbe que celle de son père, le réalisateur Judd Apatow.

©Steve Granitz/ WireImage

©Tony Barson slash WireImage

_Par F.d.V. et J.R.

Décès Le monteur Luc Barnier s’est éteint le 16 septembre à 58 ans. Olivier Assayas a déclaré : « Je ne serai plus tout à fait le même cinéaste, même s’il sera là chaque fois que je choisirai une prise. » Également disparus en septembre, le réalisateur Marcel Hanoun, 82 ans, et l’acteur Pierre Mondy, 87 ans (photo).

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les rues de leur petite ville californienne, flirtant sur des airs des Beach Boys. Rembobinant dix ans de contre-culture juvénile en situant son intrigue en 1962, Lucas se détourne d’une génération en la jugeant alors perdue, trop défoncée, et préfère s’attacher à la mécanique vintage qui fit ses joies d’adolescent et fera ses succès futurs. ♦

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NEWS UN FAUTEUIL POUR DEUX - L’Étrange Festival -

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©DR

u 6 au 16 septembre derniers, on est venu chercher à L’Étrange Festival l’audacieux et le bizarre, la nouveauté et la rareté, le meilleur d’un cinéma différent, concocté par des passionnés. La manifestation, 18 ans tout juste, doit sa majorité à son lien solide avec un public de connaisseurs avide de sensations fortes. Cette année, L’Étrange avait le goût du sublime avec la poésie visuelle de Ron Fricke, le retour en grâce de son invité d’honneur Kenneth Anger et une compétition toujours éclectique, entre

teen movie frappé (Excision, tout est dit), comédie anglaise angoissée (A Fantastic Fear of Everything), variation expérimentale (Berberian Sound Studio) et l’élégance noire et glacée de son grand gagnant, le Norvégien  Headhunters (prix du Public et prix Nouveau Genre). Du documentaire aux films d’animation, de la série Z dégénérée aux chefs-d’œuvres restaurés, les séances du Forum des images semblent sans cesse défricher de nouveaux territoires. De quoi nous redonner le frisson d’aller au cinéma. ♦ _Renan Cros

Headhunters de Morten Tyldum

BIZARREs, BIZArREs

©DR

Ils se déroulent à la même période et s’intéressent aux mêmes genres cinématographiques. Incapables de choisir entre L’Étrange Festival de Paris et le Festival du film fantastique de Strasbourg, on vous raconte les deux.

Ra. One de Anubhav Sinha

- Festival européen du film fantastique de Strasbourg -

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eux jours sur les neuf que durait cette cinquième édition – du 14 au 22 septembre –, c’est peu (on a loupé Sound of My Voice, Octopus d’or) mais suffisant pour côtoyer tout un bestiaire de créatures louches. On entrait dans le vif du sujet avec Eddie – The Sleep Walking Cannibal, sympathique comédie horrifique au titre prometteur, dans laquelle un peintre retrouve l’inspiration quand son protégé se lève la nuit pour manger des gens. Du film collectif The Fourth Dimension, on retient Lotus Community Workshop, le segment

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réalisé par Harmony Korine, avec Val Kilmer en gourou allumé, répétant comme un mantra « barbe à papa » (sic) à de pauvres bougres en transe. Un pitch qui semblait presque trivial face à l’halluciné Ra. One, superproduction bollywoodienne de 2h30 en 3D, avec chorégraphies kitsch et superhéros gominés. On s’étonnait à peine, en sortant de la projo, de croiser dans les rues de Strasbourg une horde d’ados grimés en morts-vivants pour la traditionnelle Zombie Walk – énièmes s­ pécimens d’une é­ tonnante cour des miracles. ♦ _Juliette Reitzer www.mk2.com

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NEWS PÔLE EMPLOI

©Studio Canal

Brève de projo

Nom : Andy Gent Profession : créateur de marionnet tes Dernier projet : Frankenweenie de Tim Bur ton (Disney, sor tie le 31 octobre)

©2012 Disney Enterprises, Inc

Pied de nez gothique au tout-à-l’ordinateur, le dernier Tim Burton, Frankenweenie, met en scène des marionnettes faites de latex et d’os de métal, animées image par image. Celui qui tire les ficelles de ces pantins, c’est ANDY GENT. Il dirige le fascinant Puppet Hospital, où les visions du réalisateur d’Edward aux mains d’argent prennent corps. _Par Étienne Rouillon

C’

était il y a un an. Le tournage de Franken­ weenie touchait à sa fin, au rythme d’une seconde de film mise en boîte par jour, dans les locaux londoniens 3 Mills Studio. On se promenait sur les plateaux de tournage, où s’affairaient une dizaine d’équipes d’animateurs dans une urgence patiente. Minutie et précision, pour déplacer au millimètre des figurines articulées entre deux  captations d’images qui, mises bout à bout, donneraient l’illusion d’une vie animée. Des qualités aux antipodes de celles de la bande de journalistes en visite, déambulant comme des mammouths, tétanisés par la peur de buter dans un des personnages. L’ambiance était à la plus rude concentration. Il fallait tenir le rythme pour accoucher dans les temps le dernier projet du maître, qui n’était en fin de compte que son premier. Car Frankenweenie est en réalité une adaptation animée de l’un des premiers courts métrages en prises de vue réelles de Tim Burton,

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« Le travail sur Frankenweenie concentre toutes les techniques qui ont forgé l’histoire de l’animation de marionnettes. » réalisé en 1984, alors qu’il s’ennuie ferme en tant que dessinateur chez Disney. Sa boîte regarde d’un drôle d’air ce jeune fêlé qui, plutôt que de prendre son pied à dessiner les frimousses de Rox et Rouky, préfère raconter l’aventure d’un jeune garçon, Victor, qui décide de ressusciter son chien à la manière du docteur Victor Frankenstein. Trente ans plus tard, Disney donne suite au projet, et nous voilà en train de gesticuler entre les décors minuscules. Surtout, ne rien toucher. Touche-à-tout « Touchez-les, allez-y, prenez les marionnettes entre vos mains. » Mais… c’est qu’il y a deux minutes,

CV 1994 Diplômé en graphisme et illustration de la Kingston University, à Londres 1998 Il entre au studio d’animation Aardman (Wallace et Gromit). 2003 Responsable des mouvements des personnages du film d’animation de Tim Burton Les Noces funèbres 2004 Il prend la direction du service des marionnettes pour le film Max & Co de Samuel et Frédéric Guillaume. Il assure leur conception, design, développement et maintenance. 2009 Même poste sur le film de Wes Anderson Fantastic Mr. Fox, pour lequel il crée 535 marionnettes 2012 Responsable des marionnettes pour Frankenweenie, où il retrouve Tim Burton 2013 Andy Gent reste discret sur ses projets mais avoue que, puisqu’il y a peu de gens qui font son métier, les propositions ne manquent pas.

on nous avait bien dit de… « Si vous les faites tomber, on les réparera, on a l’habitude. » Nous venons d’entrer dans le Puppet Hospital d’Andy Gent. Un « hôpital des marionnettes » au-dessus des plateaux de tournage, qui fait à la fois office de maternité et de bloc opératoire pour ces personnages d’entre dix et cinquante centimètres de haut, faits de silicone et de tissus recouvrant un incroyable squelette de fils et de rouages en métal. Andy est un homme sans âge, mû par le désir juvénile de nous faire interagir avec ses petites créatures. Et pourtant, ce n’est pas un perdreau de l’année dans le domaine (lire son CV page de gauche). « Mon père était croquemort et ébéniste, alors depuis tout petit j’ai été habitué à l’idée de construire des trucs. J’adorais bricoler avec des bouts de bois, dessiner des maquettes, je savais que je travaillerais là-dedans. Les objets mécaniques, les automates, par exemple les singes qui claquent des cymbales, ça me fascinait. Et tout s’est précipité à la fac, en une nuit.

Je regardais un film d’animation gothique avec des marionnettes, The Sandman, sur lequel a travaillé l’animateur Paul Berry (que l’on retrouve quelques années plus tard sur L’Étrange Noël de monsieur Jack de Tim Burton – ndlr). C’est le moment où je me suis rendu compte que des gens gagnaient leur vie en faisant des marionnettes pour raconter des histoires. Ça a fait tilt : “Voilà ce que je veux faire.” J’ai appris en essayant, en me trompant. C’est qu’à l’époque très peu de personnes savaient faire des marionnettes, et elles ne voulaient pas donner leurs secrets. Quand L’Étrange Noël de monsieur Jack a été accompagné de la sortie d’un livre, on a découvert des photos des squelettes des marionnettes. Le travail sur Frankenweenie concentre toutes les techniques qui ont forgé l’histoire de ce genre d’animation. Plus d’une centaine de personnes pour faire rentrer pas moins de 376 pièces dans Sparky le chien. » Apprenant ça, on a quand même préféré le lui remettre dans les mains. ♦

Kirikou et les hommes et les femmes de Michel Ocelot Sor tie le 3 octobre Lire également p. 74

La technique ©2012 Danjaq, LLC, United Artists Corporation, Columbia Pictures Industries, Inc

Andy aux mains d’artisan

Les ciné-fils Il faut le savoir : les projections de presse des films d’animation sont pour la plupart ouvertes aux enfants, qui peuvent aller découvrir les dernières productions Disney ou Ghibli avant les copains et avec papa-maman journalistes. La salle de ciné se transforme alors en garderie obscure, avec son lot de pauses pipi à gérer entre deux micro-sommeils. Il n’est pas impossible d’y voir, avec Kirikou en arrière-plan, une petite silhouette émerger de son siège, quand elle ne vient pas carrément se balader devant l’écran. Au milieu des « chuuut » de rigueur et des parents qui renchérissent (« Mets tes lunettes 3D, sinon c’est tout flou ! »), les têtes blondes y sont d’inépuisables réservoirs à questions lancées à voix haute, du type : « Maman, pourquoi ils sont tout nus ? » _F.d.V.

Terminus C’est le superviseur des effets spéciaux physiques de Skyfall, Chris Corbould, qui a conçu, dès l’écriture, l’une des séquences les plus complexes du film : l’effondrement du métro dans les catacombes. Pour créer cette scène, il a fait fabriquer deux répliques grandeur nature de wagons de cinq tonnes chacune, puis les a installées à six mètres au-dessus d’un décor de catacombes dont le plafond était prédécoupé et truffé de charges explosives. Les wagons étaient placés sur des rails dont l’extrémité était incurvée vers le bas afin de les propulser vers le décor. Enfin, les sommets des wagons étaient reliés à un monorail qui contrôlait leur trajectoire jusqu’à leur point d’impact. _Julien Dupuy Skyfall de Sam Mendes Sor tie le 26 octobre Lire également p. 16

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NEWS ÉTUDE DE CAS

400

mille dollars : la somme réunie par Charlie Kaufman pour l’adaptation (en film d’animation) de sa pièce de théâtre Anomalisa grâce au site de financement collaboratif Kickstarter. Il établit ainsi un nouveau record dans l’histoire du crowdfunding.

1

actrice noire tient le premier rôle d’une série télé américaine : il s’agit de Kerry Washington pour Scandal, centré sur une experte en relations publiques et amie du Président. La saison 2 est diffusée depuis le 27 septembre sur ABC.

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dollars : les recettes engrangées, par écran, par le film familial The Oogieloves in the Big Balloon Adventure pendant son premier week-end d’exploitation aux ÉtatsUnis. Soit le pire bide au box-office de tous les temps pour une production américaine.

Les frères Taviani sont-ils prisonniers de leur sujet ? OUI Depuis Padre Padrone, Palme d’or en 1977, les frères Taviani ont épuisé le filon du mélo historique, jusqu’au Mas des alouettes en 2007. Ancrage contemporain pour leur nouveau film : ils ont proposé à l’atelier de théâtre d’une prison romaine de travailler sur le Jules César de Shakespeare, puis ont filmé en le romançant le processus, des répétitions à la représentation. Violence, rapports de pouvoir et communauté masculine en vase clos : le parallèle entre la pièce et l’univers carcéral est tout tracé. Outre qu’il souffre des travers du théâtre filmé (artificialité, surjeu), le film s’enferme dans une mise en scène pompeuse (noir et blanc stylisé, musique boursouflée) qui débute et finit sur la même série de plans – condamné à tourner en rond, à l’image des ­prisonniers qu’il scrute ?

César doit mourir de Paolo et Vit torio Taviani Avec : Cosimo Rega, Salvatore Striano… Distribution : Bellissima Films Durée : 1h16 Sor tie : 17 octobre

NON Parce que le théâtre s’expose à l’artifice, peu de cinéastes contemporains posent leur caméra sur les planches. La bonne idée des frères Taviani consiste justement à s’appuyer sur la facticité du texte théâtral pour filer la métaphore de la scène comme un lieu clos et anxiogène, une cellule qui baigne dans un noir et blanc déréalisant les relations entre détenus. Loin des discours éculés sur l’évasion par l’art, ils montrent des prisonniers fétichisant leur partition dramatique jusqu’au vertige, s’enfermant dans des rôles emphatiques qui, progressivement, se déploient dans les couloirs de leur propre prison. Comme une matérialisation de la pensée de Shakespeare dans Comme il vous plaira : « Le monde entier est un théâtre, et tous, hommes et femmes, n’en sont que les acteurs. » _Thibault Prat

©Umberto Montiroli

_Juliette Reitzer

Dans leur docufiction César doit mourir, Ours d’or à Berlin cette année, les vétérans du cinéma italien PAOLO et VITTORIO TAVIANI orchestrent la rencontre du théâtre et de l’univers carcéral : étouffant ou libérateur ?

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NEWS TOUT-TERRAIN COVER boy +

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L’œil bien amoché par la pop funky d’Outlines, Crystal Castles réplique avec toute sa rage electro. Essayant de les séparer, Matthew Dear se prend un gnon et se retrouve avec des mirettes toutes violacées. Avec Beams, son nouvel album, sa techno hébétée en prend un coup. _Q.G.

UNDERGROUND

CALÉ

Guillermo del Toro : alors que Bilbo le Hobbit – Un voyage inattendu, qu’il a coécrit, sort en décembre, il adapte en série pour la chaîne FX sa trilogie de romans vampiriques La Lignée, écrits avec Chuck Hogan, le scénariste de The Town (2010).

DÉCALÉ

Guillermo del Toro : son O.P.A. télé a un projet phare, qu’il dit « hitchcockien » : The Nutshell Studies, sur Frances Glessner Lee, fondatrice en 1931 du département de médecine légale à Harvard, qui reconstituait des scènes de crime en miniature.

_Par S.C.

RECALÉ

Guillermo del Toro : Warner va postconvertir en 3D son film Pacific Rim contre son avis. Cet été, dans une interview à Collider ainsi qu’au Comiccon de San Diego, il disait refuser la 3D, notamment à cause de la taille des monstres et des robots. Raté.

OVERGROUND L’âme de fond Dix ans après The Headphone Masterpiece, son très remarqué premier album solo, CODY CHESNUTT revient avec un disque de soul atemporelle. _Par Éric Vernay

La timeline de Philippe Valette

En présence d’un Clooney Fin août, vous avez sans doute vu passer l’hilarant webcomic Georges Clooney – Une histoire vrai sur votre mur Facebook. Voici PHILIPPE VALETTE, l’homme derrière le buzz. _Par Éric Vernay

Georges Clooney – Une histoire vrai de Philippe Valet te, à lire sur georgesclooney.blogspot.fr

« Mais… enculé… Mais c’est une grosse merde ?! » Ainsi débute Georges Clooney – Une histoire vrai (sic), curieuse BD venue du web. L’histoire d’un drôle de superhéros sapé en rouge et sans rapport avec l’acteur américain (sinon son nom, augmenté d’un « s »), qui trouve un beau jour une crotte dans son salon. 34

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Qui est coupable ? La suite n’est que violence (physique et verbale), fautes d’orthographe (volontaires) et franche rigolade grâce à un solide sens du gag burlesque. « Au départ, j’avais juste un dessin de ce mec en costume, confie Philippe Valette, Lyonnais de 28 ans installé à Londres. Un pote l’a trouvé rigolo. Puis je me suis laissé emporter, de case en case. C’était de l’impro ! » Griffonnée au feutre dans un écrin minimaliste, la BD se lit verticalement, comme un Tumblr. Sorte de Pascal Brutal version art brut, Clooney est « un gars à la Kenny Powers, de la série du même nom : un peu beauf et con, mais peutêtre aussi un peu dépressif ». Pour le tome 2, Valette promet d’approfondir la psychologie de son héros et de résoudre le mystère… de la crotte. What else? ♦

Hier Né à Lyon en 1984, Philippe Valette a étudié l’art à Paris. Il travaille ensuite dans l’animation 2D et 3D, la direction artistique, la réalisation de publicités, de génériques de film (L’Arnacœur notamment), de clips, de courts métrages…

Aujourd’hui Installé à Londres, il collabore aux deux premières saisons de The Amazing World of Gumball, un show télé sur la chaîne Cartoon Network. En août 2012, il poste une BD sur son blog pour faire rire ses amis : Georges Clooney (avec un « s ») est né.

Demain Après le buzz web de Georges Clooney – Une histoire vrai, Philippe Valette s’est attelé à un deuxième tome. Une déclinaison papier ainsi qu’un e-book pourraient voir le jour avant la sortie d’une autre BD, plus « sérieuse », en noir et blanc.

Un tube et puis s’en va. Juste après The Seed (2.0), reprise d’un de ses morceaux par les Roots qui l’a fait connaître du grand public en 2002, Cody ChesnuTT avait disparu des radars. Les fans du crooner américain ont eu une décennie pour digérer The Headphone Masterpiece, double galette qui passait brillamment les genres (gospel, R’n’B, punk, folk) à la moulinette do it yourself. « J’ai consacré ces dix dernières années à élever mes deux enfants, dans le sud de la Floride, explique l’artiste. J’ai pu goûter la vraie vie, tranquillement. Apprendre à être un père de famille. La musique faisait toujours partie de ma vie, mais je n’ai pas ressenti l’urgence particulière d’un deuxième album. » Moins foutraque, plus classique, mieux produit, Landing on a Hundred évoque ce qui vient après la rédemption. Une « nouvelle naissance » qui passe par la soul de la Motown, Curtis Mayfield et Bill Withers. « Je ressens un manque d’âme (“soul” – ndlr) dans la musique mainstream d’aujourd’hui. Dans mon album, j’essaie de combler ce manque avec le son des années 196070, tout en évoquant des problèmes contemporains dans mes textes. » ♦

©John Ferguson

©Philippe Valette

Landing on a Hundred de Cody ChesnuTT Label : Polydor/Universal Sor tie : 29 octobre

LA TIMELINE DE CODY CHESNUTT Hier Né à Atlanta en 1968, Cody ChesnuTT débute sur la scène R’n’B locale au début des années 1990. Après l’échec de son groupe rock The Crosswalk (le premier LP reste dans les cartons du label), il se lance en solo avec un double album : The Headphone Masterpiece (2002).

Aujourd’hui Suite au succès critique et public de son premier LP (en partie grâce à la reprise triomphale de son morceau The Seed par The Roots), Cody ChesnuTT entame une longue retraite de dix ans, seulement interrompue par un EP (Black Skin No Value) en 2010.

Demain Cody ChesnuTT revient avec Landing on a Hundred, son deuxième album, enregistré avec un ensemble de dix musiciens à Memphis, Tennessee, dans les Royal Studios d’Al Green. Un disque de soul à l’ancienne qu’il défendra sur scène avec quatre musiciens.

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©Dawn Jones

NEWS AUDI TALENTS AWARDS

ALLÔ, MARCO ? Organisé par les Audi Talents Awards, le Festival des musiques à l’image accueillait parmi ses invités d’honneur MARCO BELTRAMI, qui s’est fait connaître en composant des bandes originales de films d’horreur, avant de s’imposer à Hollywood en s’élargissant à de nouveaux paysages sonores. Rencontre. _Par Claude Garcia

«

Allô, tu aimes les films d’horreur ? » Au téléphone, on a posé à Marco Beltrami la question fatale du tueur dans Scream de Wes Craven, le slasher movie dont il a signé la bande originale en 1996. Puis, on s’est aperçu qu’il n’avait pas vraiment le temps de parler hémoglobine : « Je suis très occupé… Dans deux semaines sort Trouble with the Curve avec Clint Eastwood, 36

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et je travaille déjà sur la musique du prochain Die Hard. » Pourtant, Beltrami est reconnu comme l’un des maîtres du genre horrifique, auquel il a su apporter une tension nouvelle grâce à son usage des percussions traditionnelles, qu’il mêle aux violons stridents et aux cuivres pétaradants : « Comprendre l’identité d’une bande originale s’apparente à la résolution d’une énigme. Il faut saisir l’essence émotionnelle d’une image et se demander comment elle peut être réalisée musicalement. » Nommé à deux reprises aux Oscars pour ses B.O., le compositeur s’est progressivement éloigné de son style de prédilection et ouvert à d’autres contrées, par exemple chez des cinéastes européens comme Bertrand Tavernier. Dernièrement, on a pu l’écouter dans Scream 4 et My Soul to Take, tous deux de Craven : en revenant ainsi aux origines, Beltrami retranscrit dans sa carrière son style versatile, empli de variations. ♦

whATA’s up ? Les Audi Talents Awards organisent un festival pour mettre en lumière la musique de film. Le 13 octobre, à la Gaîté lyrique, les compositeurs Ludovic Bource, Marco Beltrami et Hans Zimmer, invités d’honneur de la manifestation, débattront avec le public sur le rôle et la nécessité de la musique au service de l’image. Le 14 octobre, rendezvous à l’Olympia pour un concert hommage du Paris Symphonic Orchestra qui, sous la direction de Ernst Van Tiel, réinterprétera certaines des œuvres des musiciens conviés. _C.Ga. Plus d’informations sur w w w.audi.fr/festival

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NEWS SEX TAPE

Uro délire

©Metropolitan FilmExport

Paperboy de Lee Daniels Avec : Nicole Kidman, Zac Efron… Distribution : Metropolitan FilmExpor t Durée : 1h48 Sor tie : 17 octobre

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Hué à Cannes parce que le récit paraissait aussi boursouflé que les plaies de Zac Efron piqué par un banc de méduses, Paperboy séduit par son goût pour l’exagération camp, cette esthétique de l’hystérie et de la surface chère à John Waters. Dans la Floride marécageuse de la fin des sixties, deux journaleux enquêtent sur le cas d’un redneck accusé de meurtre. Sa petite amie, incarnée par une Nicole Kidman réinventée en icône trash, charme le beau Zac Efron, livreur du journal local aux muscles trop luisants. Usant de surimpressions fantasmatiques, Lee Daniels plonge ces derniers dans une moiteur sexuelle cradingue, entre fellation obscène dans un parloir et inserts de charognes lors d’un coït sauvage. Les deux acteurs livrent une performance hystérique et parodique, gonflant la tension érotique qui les mènera à se faire pipi dessus. _Quentin Grosset octobre 2012

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Michael Haneke

Michael Haneke

L’amour en face

Et de deux. Après Le Ruban blanc, Palme d’or en 2009, MICHAEL HANEKE raflait à nouveau en mai dernier la récompense suprême au Festival de Cannes. Amour est sans doute le film le plus tendre du cinéaste autrichien, habitué à sonder les recoins sombres de la nature humaine : suicide collectif dans Le Septième Continent, violence gratuite dans Funny Games, impossibilité à communiquer dans Code inconnu, sadomasochisme dans La Pianiste, culpabilité et harcèlement dans Caché… Pourtant, derrière son titre rassurant, la maîtrise de son classicisme formel et l’âge avancé de ses interprètes, Amour cache une violence sourde. Georges (Jean-Louis Trintignant) voit son quotidien basculer lorsque son épouse Anne (Emmanuelle Riva) subit une série d’attaques cérébrales. Porté par le lien profond qui les unit, Georges affrontera le délitement physique et intellectuel d’Anne, jusqu’au bout. Sourire franc, regard attentif, débit rapide et tournures concises, Michael Haneke a répondu à nos questions dans un français parfait, à peine trahi par les sonorités traînantes de son accent germanique. _Propos recueillis par Juliette Reitzer

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uel a été le point de départ du film ?

J’ai été forcé de voir la souffrance de quelqu’un que j’aime, et ça m’a beaucoup marqué, mais je ne veux pas en parler. Ça a été le déclencheur, mais c’est une histoire qui n’a rien à voir avec ce qui se passe dans le film. Si on veut réduire le film à une phrase, ce serait : comment réagir face à la souffrance de quelqu’un qu’on aime ? J’aurais pu faire un film sur un couple de quarante ans avec un enfant qui meurt d’un cancer, mais ça aurait été un cas extraordinaire, alors que je voulais montrer quelque chose de général : ­malheureusement, l’âge nous touche tous un jour.

©Nicolas Guérin

Votre désir de travailler avec Jean Louis Trintignant a-t-il été l’une des impulsions du film, et l’une des raisons pour ­lesquelles vous avez tourné en France ?

Oui, j’ai écrit le scénario pour lui et je n’aurais pas fait le film sans lui. Naturellement, c’était une raison pour tourner en France, mais cette histoire peut se jouer n’importe où, en Autriche, en Amérique… 40

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Vous avez l’habitude de faire passer des essais à tous les acteurs avec lesquels vous collaborez… Je n’ai pas fait passer d’essais à Jean-Louis ni à Isabelle Huppert (qui joue la fille d’Anne et Georges – ndlr), parce que j’ai déjà fait trois films avec elle. Mais pour le rôle d’Anne, on a fait un casting. J’avais déjà en tête Emmanuelle Riva, que je connaissais depuis Hiroshima mon amour, et quand elle a fait son audition, c’était clair qu’elle serait parfaite. Pour le rôle du pianiste et ancien élève d’Anne, on a fait un casting avec des acteurs professionnels et des pianistes de métier, et j’ai été très impressionné par Alexandre Tharaud, une bonne surprise puisqu’un pianiste n’est pas censé savoir jouer la comédie. On voit vite que c’est un homme spirituel, pas quelqu’un qui prétend être un artiste.

Demander à un vrai musicien de jouer le rôle permet-il davantage de réalisme ? Il y a de très grands acteurs qui arrivent à être crédibles dans des rôles d’artistes. Mais en général, on voit vite www.mk2.com

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Michael Haneke

Michael Haneke

Un film ne doit pas finir sur l’écran mais dans la tête ou le cœur du spectateur. Je pense que c’est essentiel. qu’ils jouent. Très souvent, dans les films où un personnage est chimiste ou physicien, on voit un acteur jouer un rôle, on voit immédiatement qu’il ne comprend rien à ce qu’il dit, même si c’est un très bon acteur, parce qu’il a une autre façon de penser, de s’exprimer.

Anne est une ancienne professeure de piano. Comme souvent dans vos films, vous choisissez ici des artistes pour personnages…

Parce que c’est le milieu que je connais le mieux. Je ne pourrais pas faire un film sur des travailleurs au Havre, sur un bateau. Ou alors, comme pour Code inconnu, il m’aurait d’abord fallu faire des recherches ­pendant trois mois.

Est-ce le sens du plan d’ouverture du film, où Anne et Georges sont filmés en plan large parmi la foule des spectateurs qui assistent à un récital de piano ?

Oui, ça pourrait être n’importe qui d’autre parmi les gens autour. Par ailleurs, ce public, c’est le vrai public des abonnés du théâtre des Champs-Elysées, qui venait voir Alexandre Tharaud jouer.

Quand ils rentrent chez eux après le récital, leur serrure a été forcée. Était-ce pour vous une manière d’annoncer ­l ’attaque cérébrale qui frappe Anne le lendemain ? Comme vous voulez.

Vous n’aimez pas donner des interprétations de vos films… Vous préférez laisser faire l’imagination du spectateur ?

Oui, je pense que c’est essentiel, un film ne doit pas finir sur l’écran mais dans la tête ou le cœur du spectateur. Pour ça vous devez lui donner une chance de s’intégrer. La façon la plus efficace, c’est de construire les histoires d’une manière qui ne réponde pas à toutes les questions, mais qui les pose d’une façon assez urgente pour qu’il se sente forcé de réfléchir. 42

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©Denis Manin Les Films du Losange

Premièrement, mes spectateurs sont en général issus de ce milieu bourgeois, alors l’identification est plus facile pour eux. Ensuite, c’est l’univers que je connais le mieux. Et aussi, dans ce film par exemple, je voulais à tout prix éviter toute forme de misérabilisme. Si cette histoire se déroulait dans une famille très pauvre, ce serait mille fois pire parce que la femme ne resterait pas chez elle mais serait placée dans un hospice, et les spectateurs se diraient : « Bon, moi, heureusement, je n’ai pas ce problème parce que j’ai plus d’argent que ces pauvres gens. Ça ne me concerne pas. » Je voulais que tout le monde se sente concerné. Vous pouvez être milliardaire, ça ne va pas résoudre le problème.

©Nicolas Guérin

Est-ce pour la même raison que vous vous intéressez en général à des milieux bourgeois ?

Michael Haneke, Emmanuelle Riva et Jean-Louis Trintignant sur le tournage d’Amour

De la même manière, ce qui stimule beaucoup l’imagi­ nation du spectateur dans vos films, c’est le hors-champ. Une séquence d’Amour montre bien l’utilisation que vous en faites : premier signe de défaillance, Anne se fige dans la cuisine, comme absente. Georges allume le robinet pour mouiller la nuque de sa femme, qui reste impassible. On sort avec lui de la cuisine, l’eau coule toujours en son off. Puis, le son s’arrête : on imagine qu’elle s’est levée pour couper l’eau, donc qu’elle s’est « réveillée »… J’ai longtemps réfléchi pour trouver ça ! En général, le hors-champ est plus efficace que l’image. Parce que ça provoque le fantasme, et une image sera toujours moins forte que le fantasme. C’est une banalité ! Dans n’importe quel film d’horreur, c’est beaucoup plus inquiétant d’entendre le bruit dans l’escalier derrière la porte que de voir la porte s’ouvrir et le monstre entrer.

L’appartement du film a été construit en studio. Quelles contraintes vous étiez-vous fixées pour définir sa structure ?

Ça n’aurait pas été possible de tourner dans un vrai appartement : on aurait été dépendants de la lumière, du bruit de la rue, on aurait perdu beaucoup de temps. Par ailleurs, quand j’ai commencé à écrire le scénario, je me suis dit que ce serait mieux d’avoir un lieu précis en tête pour m’aider à imaginer. Donc j’ai pris

Le hors-champ est plus efficace que l’image, parce que ça provoque le fantasme, et une image sera toujours moins forte qu’un fantasme. le plan de l’appartement de mes parents, à Vienne. L’histoire de mes parents n’a rien à voir avec cette histoire, mais ça m’a aidé pour trouver des idées de mise en scène, par exemple ce truc avec le robinet, qui m’est venu parce que la chambre est située très loin de la cuisine. Jean-Vincent Puzos (le chef décorateur – ndlr) a fait un travail extraordinaire pour recréer l’intérieur de l’appartement, et ma femme a beaucoup travaillé sur la configuration des décors. Je suis très, très content du résultat.

Pourquoi avoir choisi le principe du huis clos ?

Premièrement, quand vous êtes malade ou vieux, la vie se réduit à vos quatre murs. C’est aussi simple que ça. D’un autre côté, je voulais trouver une forme adéquate

au thème grave du film, c’est-à-dire une forme assez rigide, classique, simple. C’est plus difficile d’écrire un scénario avec deux personnes dans un décor unique qu’avec vingt personnes dans vingt lieux différents, mais ça fait plaisir aussi, car c’est du travail.

Le suicide est un sujet récurrent dans votre filmographie, ici traité différemment, sous l’angle de l’euthanasie… Ce n’est pas une volonté de traiter ce thème-là, il est apparu en créant l’histoire, pas parce que je voulais faire une contribution au thème du suicide…

Donc, vous ne donnez pas votre point de vue sur l­ ’euthanasie dans le film ?

Non. Je ne donne pas d’opinion, je raconte une histoire, et c’est au spectateur de trouver sa propre opinion. On peut interpréter l’acte de Georges de plusieurs manières différentes.

Amour est-il votre film dans lequel la tendresse, la douceur sont les plus revendiquées ?

Oui, un film qui s’appelle Amour est forcément plus tendre qu’un film comme Funny Games, qui a un autre but. J’essaie toujours de trouver la forme maximale pour chaque sujet. www.mk2.com

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©Denis Manin Les Films du Losange

Michael Haneke

©Denis Manin Les Films du Losange

Michael Haneke

Comment avez-vous évité de tomber dans le pathos, risque facile compte tenu de la vulnérabilité des personnages, âgés et physiquement affaiblis ?

Les tableaux sont ceux qui décorent l’appartement, ils sont aussi les seules fenêtres vers le dehors.

Les thèmes traités par le film s’exposaient principalement à deux grands dangers. D’abord, le sentimentalisme, qui détruit tout immédiatement pour un résultat kitsch. Ensuite, le misérabilisme, le fait d’appuyer sur toutes ces choses affreuses. C’est une autre forme de kitsch, pire même, parce que c’est un peu obscène. J’étais très clair sur ces points-là dès le début et je pense qu’on a bien évité ces deux dangers, n­ otamment grâce aux acteurs formidables.

Pour vous, le cinéma est-il plus proche de la musique que de la littérature ou du théâtre ?

Quel rôle joue la série de plans fixes sur des tableaux de paysages, juste après que Georges gifle Anne ?

Oui, malheureusement ! Polanski a été beaucoup plus malin. On a commencé à tourner le même jour (Roman Polanski tournait Carnage – ndlr), et il a aussi fait des essais avec la caméra Alexa RAW, mais il a renoncé. Ça a été une catastrophe, ça m’a coûté ­beaucoup, b­ eaucoup de temps en postproduction.

Dans le film, il y a à deux reprises des fermate (en solfège, suspension passagère du tempo pour prolonger l’effet et la durée de la note précédente, également appelée point d’orgue – ndlr). D’abord, après l’attaque cérébrale d’Anne, où l’on voit des plans larges de l’appartement vide, et puis après la gifle, où l’on voit les tableaux. Après ces scènes très dures, on ne peut pas continuer, on doit avoir le temps de respirer. 44

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Oui. La structure d’un film doit toujours être une structure musicale. Le rythme fait la qualité d’un film. Vous pouvez avoir un scénario et des acteurs formidables, si vous n’avez pas le sens du rythme, le film ne ­fonctionnera pas. Le cinéma est l’art le plus proche de la musique.

Vous avez tourné en numérique…

Vous retournerez donc à la pellicule pour vos prochains films ? Oui, mais c’est facile à dire parce que, dans quelques années, on ne tournera plus en 35 mm. Je n’ai rien

La structure d’un film doit toujours être une structure musicale. Le rythme fait la qualité d’un film. contre le numérique, mais le problème, c’est qu’on développe tout le temps de nouvelles technologies et qu’en vérité personne ne sait travailler avec, c’est toujours une expédition dans un nouveau terrain où on se trouve confronté à des problèmes que personne ne sait résoudre. Je n’aime pas ça, je veux me concentrer sur les acteurs et pas sur cette merde technique.

La chambre à coucher est toujours un lieu clé dans vos films…

Ah ? Je n’ai pas remarqué, mais c’est possible. La chambre à coucher, c’est toujours une pièce très importante (il rit – ndlr), mais je ne me suis pas rendu compte que ça avait une certaine place dans mon œuvre. On m’a déjà dit ça sur les cuisines, mais c’est simplement parce que ce sont les pièces où la vie se déroule.

L’eau est aussi un élément très présent dans vos films, par exemple dans la scène du rêve de Georges… Oui, mais cela dépend de la situation, je ne suis pas non plus obsédé par l’eau. Au contraire, je m’en suis toujours un peu méfié parce que c’est un motif très présent dans les films d’Andreï Tarkovski, que j’adore. J’ai toujours peur qu’on dise : « Bon, parce qu’il aime Tarkovski, maintenant l’eau coule chez lui. » On a longtemps réfléchi sur le rêve, c’était la seule scène qui n’était pas claire quand on a fabriqué le décor. C’est difficile de créer une situation qui commence de façon ­complètement réaliste, puis qui vous emmène vers le rêve.

Pouvez-vous parler de votre prochain projet ?

Non. J’ai une idée mais j’ai trop souvent annoncé des choses et j’ai été obligé de me corriger ensuite, donc je ne dis plus rien. Alors laissons-nous surprendre. Amour de Michael Haneke Avec : Jean-Louis Trintignant, Emmanuelle Riva… Distribution : Les Films Du Losange Durée : 2h07 Sor tie : 24 octobre

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Abbas Kiarostami

©MK2 Diffusion

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près la Toscane dans Copie conforme, le cinéaste iranien ABBAS KIAROSTAMI pose ses valises à Tokyo pour Like Someone in Love, ou la rencontre improbable d’un vieil homme et d’une étudiante qui se prostitue pour financer ses études. Comme dans Le Goût de la cerise (Palme d’or en 1997) et Ten, Kiarostami retrouve la voiture comme refuge des confidences et organise, le long de plans-séquences discrets, une tragédie sans fracas. En chroniquant vingt-quatre heures de la vie de deux personnages calmement résolus à s’aimer, le réalisateur signe un film sobre et délicat, dont la douceur évoque les chefs-d’œuvres de Yasujirô Ozu. Rencontre. _Par Laura Tuillier

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Abbas Kiarostami

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lle n’a pas envie. Elle ne veut pas y aller. Son souteneur se fait aussi pressant que convain­ cant, et Akiko consent finalement à se rendre chez Takashi – qui a plus l’âge d’être son grand-père que son client  – tout en essayant de préserver un petit ami qui ignore qu’elle se prostitue pour payer ses études. Le travail d’épure de la mise en scène d’Abbas Kiarostami atteint ses sommets, dans le vertige d’une nuit et d’un jour traversés par le trio de protagonistes. Derrière les reflets de la ville qui roulent sur le pare-brise de la voiture, les passagers se construisent une intimité généreuse et bienveillante, mais vouée à l’échec par les non-dits de la véritable raison de leur rencontre. Pouvoir d’évocation et concision, l’équilibre poétique cher à Abbas Kiarostami fraternise avec le ­laconisme évanescent des haïkus.

À mon sens, la voiture est le lieu idéal pour filmer des discussions. – abbas kiarostami –

Quelle était votre relation au Japon lorsque vous avez eu l’idée d’y réaliser un film ?

Je connaissais le Japon grâce aux voyages que je faisais pour y présenter mes films. Un soir, alors que je traversais en taxi un quartier d’affaires de Tokyo, j’ai aperçu une toute jeune fille déguisée en mariée sur un trottoir. J’ai demandé ce qu’elle faisait là, on m’a répondu que c’était une prostituée à temps partiel, qu’il était courant que des étudiantes fassent ça pour arrondir leurs fins de mois. Cette image m’est restée. Je suis retourné au Japon et j’ai entrepris de tourner les plans qui se cristallisaient dans mon esprit. La scène qui était pour moi le cœur du film devait être un plan-séquence de la jeune fille voyant sa grand-mère au centre d’une place et tournant en taxi autour d’elle. Mais il n’existe pas de place circulaire au Japon. Cela a suffi à me dissuader pour des années. Le mûrissement long d’un projet n’est pas atypique chez moi. La plupart des films que je réalise sont issus de vieilles histoires. C’est seulement lorsque je vois qu’elles survivent à l’épreuve du temps que je sais qu’elles valent le coup. Diriez-vous que Like Someone in Love est un film japonais sur le plan stylistique ?

L’influence de certains cinéastes sur mes films remonte à l’époque où je voulais devenir peintre et non réalisateur, c’est-à-dire entre mes 16 et mes 22 ans. Je fréquentais alors la cinémathèque de Téhéran, et les deux réalisateurs qui m’ont le plus marqué étaient Yasujirô Ozu et Kenji Mizoguchi. Leur influence est toujours présente dans ma façon de penser le cinéma. Je trouve que Like Someone in Love ne ressemble pas du tout aux films japonais d’aujourd’hui, très influencés par le cinéma américain. Ne serait-ce que parce qu’il s’oppose à ce qui se fait aujourd’hui, mon film doit avoir quelque chose à voir avec le cinéma japonais ancien. Lorsqu’ils se rencontrent pour la première fois, Takashi et Akiko contemplent un tableau qui représente une jeune fille

KIAROSTAMI EN QUATRE MOTIFS

©Philippe Quaisse/Pasco

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Ce tableau ne figurait pas dans le scénario original. Il est apparu pendant le tournage, lorsque je cherchais un point d’accroche pour la première discussion entre Akiko et Takashi. J’ai choisi cette estampe parce que, comme l’explique le professeur à la jeune fille, le peintre a pour la première fois su conserver un style japonais tout en ayant recours aux techniques occidentales. Le message du tableau serait donc qu’il ne faut pas se limiter à nos spécificités nationales mais toujours porter son regard plus loin, trouver ailleurs ce qui peut être bénéfique à notre propre culture. Au départ, les deux personnages sont loin l’un de l’autre, non seulement parce qu’Akiko est venue livrer un amour tarifé, mais aussi parce qu’ils ne sont pas de la même génération…

Le fossé entre eux ne se comble pas, même lorsqu’ils inventent un lien familial qui les relie. Entre un homme et une femme, la différence d’âge n’est jamais sans importance. Mais il existe, en plus du lien charnel, le lien amoureux, qui est pour moi la possibilité qu’ont deux êtres de se comprendre et de s’aimer. Sur ce terrainlà, aucun obstacle ne peut venir se dresser entre eux. C’est un sentiment évident que la caméra se contente d’enregistrer. Comment travaillez-vous avec les acteurs dans la voiture, lieu de tournage qui peut paraître peu commode ?

La proximité de la caméra peut être une difficulté pour les acteurs, mais le défilement des paysages leur permet de ne pas être dans un lien unique et frontal avec la caméra, il se passe des choses autour d’eux qui aèrent l’espace. À mon sens, la voiture est le lieu idéal pour filmer des discussions. Au-delà des choix stylistiques que je fais, la voiture est présente dans notre quotidien, tout le monde a déjà fait l’expérience d’une conversation dans ce lieu confiné et en mouvement. Ce qui fait que pour les acteurs, c’est inattendu du point de vue professionnel,

_ Par L .T.

La voiture Like Someone in Love n’échappe pas à la règle : une grande partie du film se passe dans une voiture, cocon en mouvement qui abrite de longues discussions clés. Pour Kiarostami, la voiture est depuis longtemps le lieu idéal pour filmer le dialogue : dans le documentaire 10 on Ten (2004), il explique que les acteurs, à la fois face à la route et côte à côte, ­partagent un niveau d’intimité idéal.

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et un perroquet dialoguant ensemble… Pourquoi avoir choisi cette estampe ?

Le voyage Dès le départ attiré et formé par le cinéma étranger (japonais, français), Kiarostami saute le pas en 2001 en tournant en Ouganda ABC Africa, film documentaire sur les enfants du sida. Dans Copie conforme (2010), il suit le voyage de Juliette Binoche et du baryton William Shimell sur les routes de Toscane ; le Japon est la dernière étape en date du périple du cinéaste.

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Abbas Kiarostami

Abbas Kiarostami

©MK2 Diffusion

TROIS QUESTIONS À

mais c’est une situation commune sur le plan p­ ersonnel. En revanche, pour Tadashi Okuno, qui joue le professeur, c’était une vraie difficulté. Vous ne devinez pas pourquoi ? Parce qu’il n’avait pas le permis, il n’avait jamais touché un volant de sa vie ! Heureusement, il a su créer l’illusion… On sent la fatigue qui pèse sur Akiko pendant les vingt-quatre heures où nous la suivons. Est-ce un moyen de se protéger, ou est-elle simplement trop fatiguée pour ne pas se laisser guider par les hommes qu’elle croise ?

Le fait d’avoir deux activités, dont une très éloignée de ses désirs et de sa vie, la fatigue énormément. Elle n’a pas le temps de se construire, de passer à une vie d’adulte.

La voisine de Takashi espionne la vie des autres au lieu de profiter de la sienne – elle contemple des reflets, d’ailleurs très présents dans le film…

Les reflets sont partout dans la vie. Au cinéma, ils apportent une épaisseur aux plans : c’est le hors-champ qui devient présent à l’écran. De la même façon, j’ai pensé au personnage de la voisine pour donner de l’épaisseur à Takashi. Il ne peut pas exister seulement pendant vingtquatre heures, il faut rendre son passé visible. Cette vieille femme est le témoin de toutes les années de sa vie que nous ne voyons pas.

Comment avez-vous vécu l’expérience d’un tournage avec une équipe presque entièrement japonaise ?

L’expérience du tournage a été assez peu agréable pour moi, pour des raisons ­i ndépendantes du

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Tadashi Okuno,

Rin Takanashi, interprète d’Akiko

Comment Abbas Kiarostami ­d irige-t-il ses acteurs ?

Comment s’est déroulée votre rencontre avec Abbas Kiarostami ?

Akiko n’a pas le temps de se construire, de devenir adulte. – abbas kiarostami –

pays dans lequel je me trouvais. A posteriori, je me rends compte que les Japonais sont assez fidèles à l’image que je me faisais d’eux : disciplinés, travailleurs et finalement extrêmement coopératifs. Les choses auraient dû être simples, j’ai envie de retourner travailler au Japon, pour construire une relation juste et durable avec ce pays. Le film s’appelait The End avant d’être rebaptisé Like Someone in Love, qui est un titre plus doux…

Pour moi, « The end », c’était le message de fin des films américains des années 1950. J’aimais la graphie du mot davantage que son sens. Mais finalement, Like Someone in Love, chanson d’Ella Fitzgerald, renvoie à la même époque, à la même douceur.

Travaillez-vous déjà sur un nouveau film ?

J’ai plusieurs projets en cours… dont un film qui pourrait se passer au Japon, mais je pense que le prochain va se tourner en Italie. ♦ Like Someone in Love d’Abbas Kiarostami Avec : Rin Takanashi, Tadashi Okuno… Distribution : MK 2 Dif fusion Durée : 1h49 Sor tie : 10 octobre

On a entamé le tournage sans avoir lu le scénario, on m’avait seulement dit que j’étais un professeur d’université à la retraite. Monsieur Kiarostami a le souci constant du naturel et de l’authentique. Pour la dernière scène du film, par exemple, il a fait venir le troisième acteur sans nous le dire : quand il sonne à la porte et nous crie dessus, on est véritablement surpris.

Le numérique À cause d’un problème technique, Kiarostami doit terminer Le Goût de la cerise (1997) par des images numériques issues d’une petite caméra qui filmait le tournage. Il découvre ainsi le potentiel de cet outil léger, qui lui permet de s’approcher toujours plus près de ses personnages. ABC Africa et Ten sont tournés ainsi : en laissant la réalité submerger le champ.

La première fois que je l’ai rencontré, il portait ses lunettes noires, et je n’ai pas pu voir ses yeux, j’étais très impressionnée. Puis, il a fait des blagues pour me détendre. Mais encore aujourd’hui, je me pose la question : que se passe-t-il derrière ces lunettes ? Pouvez-vous décrire votre personnage en quelques mots ?

Était-ce nouveau pour vous ?

Akiko a été élevée par sa grand-mère, elle n’aime pas son boulot ni sa relation amoureuse mais elle n’a pas la force d’influer sur le déroulement de sa vie, elle se laisse porter. Je pense que ça correspond bien à la jeunesse japonaise d’aujourd’hui.

C’est votre premier rôle principal…

Le regard d’un cinéaste étranger éclairet-il différemment la société japonaise ?

Oui, car les réalisateurs japonais ont généralement une direction très rigide, on se sent engoncé dans le rôle qu’on joue. Là, on nous a demandés d’être libres, en somme, et c’était très rafraîchissant. Pour tout vous dire, je n’étais pas au courant que j’étais le personnage principal au moment du tournage. Je me suis quand même rendu compte qu’on me faisait venir très souvent, mais je croyais que c’était l’actrice Rin Takanashi qui tenait le premier rôle. Monsieur Kiarostami m’a dit « Mais non, c’est toi ! ». _Propos recueillis par J.R. et É.R.

_ Par L .T.

Le reflet Comment distinguer la réalité de sa représentation, l’original de la copie ? Davantage que la vie, Kiarostami filme les reflets qu’elle dévoile à la caméra. C’est la lumière sur un visage contre la vitre d’une voiture (Like Someone in Love), la rencontre trouble de deux étrangers qui pourraient bien se connaître (Copie Conforme) ou, dans Close-up (1991), le film dans le film.

interprète de Takashi

C’est à la fois un film japonais et un film très étranger. Par exemple, le fait de raconter des blagues, comme il y en a dans le film, n’est pas très courant au Japon. Le film montre bien certains aspects de la culture japonaise, comme le fait de ne pas toujours s’exprimer franchement. _Propos recueillis par J.R. et É.R.

Encore aujourd’hui, je me pose la question : que se passe-t-il derrière ses lunettes ? - Rin Takanashi -

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©BETHESDA/ARKANE

D U N WA L L , VILLE OUVERTE Les ruelles du jeu vidéo, pavées en cette rentrée ludique de suites et de variations autour de titres à succès, vont nous conduire mollement jusqu’à la grand-place d’un marché de Noël noir d’étals gavés de valeurs sûres. Mais, psst, par ici… Les trottoirs au sombre éclat de la ville de Dunwall attendent d’être foulés par des semelles avides de changement. Sous les lampadaires de Dishonored brille le savoir-faire d’Arkane et de Bethesda, maisons des architectes de ce jeu atypique venu souffler le vent du renouveau. Ils ont donné les clés de la ville à notre envoyé spécial. _Dossier coordonné par Yann François

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dishonored

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C ITOY E N D ’ HO N N E U R

Au commencement de Dishonored était Arkane, studio lyonnais devenu célèbre pour ses jeux viscéraux et sa philosophie perfectionniste. Épaulé par l’illustre éditeur Bethesda Softworks (la série des Elder Scrolls, dont Skyrim, Fallout – New Vegas, Rage…), Arkane se lance en 2010 sur une nouvelle licence, dont le concept mélange infiltration et jeu d’assassinat en vue s­ ubjective, dans une ville imaginaire. Porté par une ambition folle, le studio r­ éussit à débaucher deux pointures historiques du jeu vidéo : d’un coté, Harvey Smith, co-créateur du cultissime Deus Ex, qui prend en charge le gameplay (les mécanismes d’interaction) ; de l’autre, Viktor Antonov, designer visionnaire à qui l’on doit notamment l’inoubliable City  17, la ville futuriste et tentaculaire du chefd’œuvre Half-Life 2. Forte d’un casting royal, l’aventure Dishonored est lancée sous les meilleurs augures.

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Quand on arrive en ville Bienvenue à Dunwall, théâtre de l’action, joyau fantasmé de l’urbanisme british. Aux commandes de Corvo, fidèle garde du corps de l’impératrice, vous assistez impuissant au meurtre de cette dernière, perpétré par des tueurs masqués qui vous laissent pour seul coupable. Après plusieurs années à croupir en prison, vous voici dehors pour assouvir votre vengeance et démasquer le complot au moyen de gadgets meurtriers et de pouvoirs magiques. Mais Dunwall a bien changé : la politique dictatoriale du nouveau régent a fait basculer la ville dans une ère de terreur et d’épidémies de peste. Remake du Comte de Monte-Cristo en milieu dystopique (dérivé de l’uchronie, lire l’encadré page de droite), Dishonored marie les références geeks et historiques avec une rare harmonie. « Le but d’Arkane est de créer, pour chaque jeu, un univers complet et cohérent. Le choix de Londres s’est imposé naturellement pour imaginer Dunwall et son oppression permanente. La ville possède une mythologie romanesque vraiment forte qui reste sous-employée dans le jeu vidéo. » Les propos sont ceux de Sébastien Mitton, directeur artistique de Dishonored. C’est lui qui me fait visiter les locaux d’Arkane et qui me montre, avec la verve d’un artisan passionné, le travail de titan opéré par son équipe créative. Si Dishonored et Dunwall éblouissent, c’est grâce à sa ténacité permanente dans sa bataille contre les contraintes techniques pour que la ville conserve son âme.

Cité industrielle Il est peu de cités imaginaires qui ont réussi à s’imposer comme des œuvres à part entière. On se souvient évidemment de Metropolis comme modèle précurseur, des voitures volantes dans Blade Runner ou de Rapture, la ville engloutie dans le jeu Bioshock. Métropole conçue aux croisements

©BETHESDA/ARKANE

Lyon, un après-midi de septembre. Alors que le soleil est en train de s’ins­taller sur la ville, je cours après un train qui me laisse presque sur place. Cinq minutes plus tôt, je me perdais dans les entrailles de Dunwall, métropole insulaire elle-même égarée dans une temporalité virtuelle. Ma tête bourdonne, saturée d’informations et d’admiration. Il est 17 heures, je viens de jouer à Dishonored, et ma r­ éalité n’a plus le même goût.

de l’architecture élisabéthaine, de la science machiniste de la Révolution industrielle et du 1984 d’Orwell, Dunwall s’impose comme une entité urbaine au devenir culte. Rencontré à Paris (où il dirige sa propre société de production), Viktor Antonov confirme sa passion de composer des mondes de toutes pièces. En étroite collaboration avec Sébastien Mitton, il a œuvré à l’élaboration de Dunwall en amont, à grand renfort de dessins et sculptures de machines ahurissantes dont lui seul a le secret. « À la base, je viens du design industriel, précise-t-il. Le jeu vidéo est le seul art où l’on peut produire des univers fantastiques à partir de rien. Avec Dunwall, je rêvais de créer une ville sur le modèle d’une verticalité et d’une densité de l’espace. C’est une métropole assez ramassée, mais elle est luxuriante. On peut visiter chacun de ses immeubles, aller sur ses toits ou se faufiler dans ses souricières. » Les premiers pas dans Dunwall procurent une expérience inouïe : un sentiment d’apesanteur, de sidération et d’extase, où la vie urbaine semble avoir pris

(U)chronique d’un futur annoncé Difficile de circonscrire Dishonored à un seul genre. Avec ses gadgets à engrenages et son univers ésotérico-vintage, le jeu a souvent été affilié précipitamment au steampunk. Terme SF né dans les années 1980 en clin d’œil au cyberpunk, le steampunk (dont Jules Verne serait la figure tutélaire) répond à des normes précises : univers futuriste inspiré des sociétés industrielles émergentes du XIXe siècle, machines à vapeur, architecture victorienne… Mais le steampunk reste une branche du rétrofuturisme, lui-même tributaire de l’uchronie. Dans sa définition littérale, l’uchronie fantasme un avenir fictif qui aurait pu exister, si un événement avait chamboulé le destin du monde. Par sa réécriture de l’Histoire, l’uchronie sert souvent une réflexion métaphysique sur le temps et l’événement. Inspiré à la fois de la fiction (1984) et de la réalité (les régimes fascistes du XXe siècle), Dishonored propose une vision fantasmée de notre présent dans un passé chimérique, où les fantômes d’une psychose moderne du contrôle trouvent dans les rues de Dunwall un écho familier. _Y.F.

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Christophe Carrier, level designer en chef, à qui l’on doit la structure de Dunwall : « La ville a été pensée comme un immense réseau de circulation. Pour offrir une liberté de mouvement au joueur, il faut lui donner les outils afin qu’il construise sa propre jouabilité en même temps qu’il écrit son aventure. » Rester à la fois respectueux des normes architecturales et des impératifs ludiques, voilà un équilibre compliqué qui demande une attention

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Mitton passe alors en revue ses références picturales. Se succèdent des illustrations pulp de romans de piraterie du XIXe siècle, des tableaux naturalistes de Pascal Dagnan-Bouveret, des machines photographiées aux Arts et métiers, des sculptures poétiques d’animaux géants, des études morphologiques de visages anglais… « Notre inspiration ne vient pas forcément du jeu vidéo, mais des arts classiques. Sans infographie, un peintre ou un sculpteur savait suggérer un millier de ­scénarios par le simple agencement des regards et des postures. »

Dans les arcanes d’Arkane

Joueur sur la ville Devant cette foultitude de détails, on se dit qu’une partie ne suffira jamais à tout voir. Car il ne faut pas oublier que Dishonored reste un jeu d’action et non une visite guidée. Dunwall ne sert pas de toile de fond, mais de vecteur sensoriel : sur le plan ludique, c’est une termitière géante où le joueur possède un champ tactique proche de l’infini. Qu’il soit à pied, transformé en rat ou bien ninja voletant de toit en toit, on ne compte plus les voies empruntables pour mener à bien sa mission. Véritable écrin architectural, Dishonored s’impose comme un modèle de level design (architecture des niveaux d’un jeu) élevé au rang d’art. Pour en discuter plus en détails, on rencontre

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son autonomie vis-à-vis du pixel. « Il y a une sensation que l’on ressent parfois lorsqu’on pose les pieds dans une ville inconnue, et qu’on voulait reproduire, détaille Antonov. Vous savez : ce mélange de bruits, de lumières, d’odeurs et de couleurs qui affole les sens. C’est un mot qui n’existe dans aucune langue. Sauf dans le jeu vidéo. » Des coupe-gorges défigurés par la peste aux manoirs luxueux des aristocrates, chaque particule de Dunwall a bénéficié de la même obsession méticuleuse. « Il a fallu partir de très loin, avoue Mitton. On s’est inspirés du modèle londonien, plus exactement de celui de la Renaissance nordique – cette architecture très facettée, sans courbes, où la nature est complètement domestiquée. Puis, on fait évoluer la ville vers le XIXe siècle : les industries, les tours de cheminée, la prolifération du métal face à la pierre ou au bois. Londres, comme beaucoup de métropoles, c’est une superposition en couches de styles qui se complètent et se contredisent. En termes de graphismes, cette accumulation des contrastes est un excellent moyen d’impacter sur les sensations du joueur. » Mon guide m’avoue même avoir imaginé l’évolution de Dunwall jusqu’à près d’un siècle avant les événements du jeu : ses mutations sociales et géopolitiques, ses modes vestimentaires et techniques, jusqu’au degré d’humidité de l’air pour penser la colorimétrie du ciel. « Pour nous, chaque objet doit avoir son histoire et sa fonction. Idem pour les personnages. Quand on voit un garde bouger, sa silhouette doit te raconter une histoire. Alors oui, on est maniaques ! Mais pour Arkane, ça n’a rien d’exceptionnel, c’est une norme. »

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VÉRITABLE ÉCRIN ARCHITECTURAL, DISHONORED S’IMPOSE COMME UN MODÈLE DE LEVEL DESIGN ÉLEVÉ AU RANG D’ART.

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Sur une initiative de Raphaël Colantonio et de ses compagnons d’armes, Arkane voit le jour à Lyon en 1999. Une seule règle : proposer des expériences viscérales au sein de mondes fantastiques et cohérents. Le premier coup d’éclat, en 2002, se nomme Arx Fatalis, RPG aux sensations immersives hors normes qui installe Arkane comme surdoué à surveiller. Quatre ans plus tard, Dark Messiah of Might and Magic confirme en propulsant l’expérience à un degré de réalisme inédit. Colantonio part alors à Austin, la Mecque texane du jeu vidéo, pour y créer une seconde antenne de développement. Il se rapproche de gros studios américains (Valve, 2K), à qui Arkane prête main forte sur certaines licences (Bioshock 2). C’est alors qu’il rencontre Viktor Antonov, le directeur artistique de Half-Life 2. Les deux se lancent sur The Crossing, jeu à l’ambition folle se déroulant dans un Paris futuriste régi par les Templiers. Si le projet est malheureusement avorté, leur coopération ne s’arrête pas là. Racheté en 2010 par ZeniMax (maison mère de Bethesda, entre autres), Arkane rempile avec Antonov pour Dishonored. _Y.F.

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Une exposition exceptionnelle consacrée au jeu Dishonored se tient au MK2 Bibliothèque du 3 au 31 octobre. On y retrouvera des artworks et croquis préparatoires exclusifs du jeu pour mieux arpenter les rues si particulières de la ville de Dunwall.

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« Dunwall, métropole héroïne »

Dunwall représente la quintessence de l’esprit humain autant que ses dérives. au millimètre. « Nous avons un dicton : “Say yes to the player”, dire oui au joueur. S’il y a quelque chose que je ne supporte pas dans un jeu, c’est de me cogner contre un mur invisible. Dans Dishonored, si on ne peut pas ouvrir une porte, il doit y avoir une explication rationnelle derrière. On a aussi nos murs invisibles, mais on a travaillé à ce que le joueur n’ait pas besoin de les atteindre. » Comme tout bon jeu d’assassin, Dishonored respecte scrupuleusement la complémentarité entre ombre et lumière, véritable élément de gameplay : « Si Londres reste l’influence principale, on s’est inspirés d’Édimbourg pour la lumière : les immeubles y sont tellement grands et les rues si étroites que ça dessine des canyons où la lumière descend très peu. Pour un jeu d’infiltration, où le joueur doit tenir compte des découpages de lumière, c’est un modèle idéal. »

Résidence surveillée Comme toute œuvre dystopique qui se respecte, la capitale d’Antonov et de Mitton représente la quintessence de l’esprit humain autant que ses dérives. Lorsqu’on questionne Antonov sur la dimension politique de Dunwall, celui-ci avoue s’être ­i nspiré –  encore  – du Londres actuel, où

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pullulent des milliers de caméras de surveillance, mais aussi de son propre passé. « Je suis né à Sofia dans les années 1970. Mon père était un dissident du régime soviétique, et j’ai dû quitter la Bulgarie très jeune. Quand je dessine des villes comme City 17 ou Dunwall, je m’inspire de ce passé. J’ai aussi vécu aux États-Unis peu de temps après le 11 Septembre. La psychose ambiante, les contrôles à la frontière, cette atmosphère lourde et moralisante, tout ça m’a rappelé de tristes souvenirs. Je pense que les jeux permettent un rapport très intime à ce sentiment de surveillance, notamment par la vue subjective. » Finalement, Dishonored peut se vivre comme un acte de résistance : dans un marché sursaturé de mastodontes commerciaux et de suites en batterie, il est la preuve salvatrice qu’un blockbuster, même en temps de crise, peut se risquer à l’innovation. Peu de jeux sont capables de tempérer de la sorte leur action et d’inviter le joueur à sentir le pouls d’une ville, pour la seule beauté de l’expérience. « On n’a jamais fait Dishonored pour narguer les autres jeux d’action. On voulait simplement réhabiliter l’importance d’une narration visuelle dans un jeu, idée qui semble un peu tombée en désuétude aujourd’hui », conclut Sébastien Mitton. Lorsqu’un spectacle de haute volée se double d’une profondeur existentielle, c’est qu’on tient sûrement un chef-d’œuvre. ♦ Dishonored (Bethesda Sof t works) Genre : aventure-infiltration Développeur : Arkane Studios Plateformes : PS3, X360, PC Sor tie : 12 octobre

ASSASSIN DE LA POLIS

Foisonnant d’instants oniriques, Dishonored s’en fait tout un programme. Celui d’une révolution des sens, d’un chamboulement des perceptions pour une expérience urbaine hors du commun. Suivez le guide. _Par Yann François

Alors que l’assassin se dirige d’un pas feutré vers sa cible, son regard s’attarde sur la rivière qui borde Dunwall. L’atmosphère est teintée d’une lumière orangée, la brise caresse les rares arbres épargnés par une technologie omniprésente. Au loin passe alors un chalutier à l’aspect irréel. À son bord, une immense baleine est attachée à des câbles en hauteur. Elle semble léviter, et le temps, lui aussi, paraît comme suspendu. Aucun lyrisme, aucun spectacle appuyé, juste le quotidien d’une ville imaginaire que l’on regarde défiler, dans un silence sidéré. Nous ne sommes pas dans le ­dernier Béla Tarr, mais dans un jeu vidéo. Nous qui avions pourtant arpenté Liberty City (Grand Theft Auto IV), pillé Rome et Constantinople (Assassin’s Creed), tremblé devant City 17 et son fascisme orwellien (Half-Life 2), conquis Bordeciel (The Elder Scrolls V – Skyrim) et manqué mourir noyés sous les décombres de Rapture (Bioshock), rien ne nous préparait au titan de métal bâti par

le studio Arkane. Le travail effectué sur Dishonored relève d’un tel niveau de perfectionnisme qu’une âme occulte semble posséder chaque texture de la ville. Mais il faut se ressaisir : l’heure n’est pas à la contemplation de tableau vivant, mais à la vengeance froide et planifiée. Magnifique, Dishonored l’est assurément, mais il reste un jeu d’action, animé d’une énergie inépuisable. Qu’on adopte la discrétion réfléchie ou la méthode expéditive, le combat à l’arme blanche ou les pouvoirs magiques, le jeu offre une panoplie tactique parfaitement équilibrée, qui s’épanouit à merveille dans le tissu urbain de Dunwall. Il faut à ce titre louer la maîtrise architecturale du jeu, dont le level design frôle parfois le génie. Fourmillant de ruelles secrètes, d’alcôves perchées et autres dérobades de traverse, Dunwall accueille tous les genres et n’en déçoit aucun. Façonné par un architecte illuminé (mais diablement cohérent), le jeu sublime l’art de la narration visuelle par le décor. L’espace y devient un mondecerveau, plus efficace que n’importe quel test de Rorschach, où chacun (r)écrit son style et sa personnalité de joueur. Narration-fleuve trépidante, complots d’espions en milieu SF, modèle de design rétrofuturiste… Arkane peut cumuler les distinctions de l’année. Mais son Dishonored met surtout à nu ce qui fait la beauté du jeu vidéo : sa capacité à éprouver notre liberté par les fantasmes les plus fous. Une marque de grandeur qui confirme la pose d’une pierre blanche, celle dont on se souviendra plus tard en se disant « Il y eut un avant et un après Dishonored ». Le mythe est en place, à vous ­d’élucider ses somptueuses arcanes. ♦

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OURS BIEN LÉCHÉ Où l’on ne parlera plus du passé de l’acteur MARK WAHLBERG : ni les années petite frappe bostonienne avec drogue et case prison, ni les années rap dans un gros baggy en toile ou dans un boxer moulé de top model, ni même ses grands rôles au ciné (Boogie Nights, The Yards, Les Infiltrés). Par contre, avec la sortie de Ted, on parlera quiproquo anal, cigarettes à l’herbe, fouettage de fesses. Normal, le premier film du terrible SETH MACFARLANE (American Dad!, Les Griffin) est un conte de Noël : un enfant fait le vœu que son nounours prenne vie. Trente ans plus tard, la peluche éveillée est mitée de trous de boulettes. _Par Étienne Rouillon

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de Ted de par le monde. Du coup, il peut se répéter en s’occupant à faire l’acrobate. « Seth MacFarlane voulait un mec comme moi. Pas un acteur comique qui en aurait fait des caisses. Il fallait que le spectateur oublie le plus vite possible qu’il y a un ours en peluche qui parle à l’écran. Que l’on ne voie plus que deux potes. Que le spectateur adhère immédiatement. C’est plus drôle comme ça. Je suis à fond quand je joue ces scènes absurdes ou ces situations extrêmes. J’y crois. Je joue ça comme je joue dans un drame ou dans un film d’action : je veux que ça sonne vrai, plausible. - Mais comment y croire quand on joue face à un personnage qui sera rajouté après à l’ordi ? - J’ai placé ma confiance en Seth (qui prête sa voix au personnage de l’ourson Ted – ndlr). Il me donnait la réplique derrière la caméra ou à côté du plateau. Du coup, je n’ai pas paniqué, jusqu’au jour où

Mark se lève et rejoue la scène de bagarre en se mettant luimême des coups de poing, façon edward norton à la fin de fight club.

on a tourné ma scène de bagarre avec le nounours. Je me disais “Bon sang, je vais avoir l’air ridicule”. Attends, imagine quand même… » Mark se lève, fait un pas sur la moquette crème et rejoue la scène en se mettant lui-même des coups de poing, façon Edward Norton à la fin de Fight Club. « Je me tenais debout tout seul. Ted me met un coup là, me frappe ici, me tape dans les couilles. Je ­rampais sur le sol, j’ai dû baisser mon pantalon moi-même. Et là… y a un mec… » Il pivote sur ses talons et montre son dos (il a gardé son pantalon). « … y a un mec, tu sais, un de ces types de l’équipe technique. Il tient une antenne de télé dans la main et “flip !”, il me fouette les fesses. Avec Seth qui crie “Frappe-le plus fort !”. Et moi, bon sang, je pense à fond“Reste concentré Mark, reste dans l’action…”. » Deuxième étape de la cascade. Mark se rassoit en équilibre sur sa chaise, en rapproche une seconde du bout du talon et lévite comme ça, les quatre fers au-dessus de la table en verre. Il ne s’arrête jamais, sur un rythme aussi soutenu que les vannes de MacFarlane, qui rebondissent du potache à l’ubuesque, en passant par la satire sociale. « C’est très bien écrit. Seth ne fait jamais durer une blague, même si elle est excellente. J’étais à l’avantpremière, le public manquait plein

de répliques à force de rire. Je n’arrêtais pas de dire “Arrêtez de vous marrer, vous en loupez une bonne !”. Mais c’est pour ça que les gens retournent voir un film. Et si tu fumes un peu d’herbe avant d’y aller, ben tu devras y retourner une bonne dizaine de fois. » Ce type au summum de son cool, planant sur cette interview comme sur ses chaises, a bien sûr des airs de Vincent Chase, le héros de la série Entourage, largement inspirée de la vie de Wahlberg jeune acteur. Il en est aussi le producteur, entre autres séries (How to Make It in America, Boardwalk Empire) et films (Fighter, Contrebande). Un mec sérieux. « C’est facile pour moi de passer de la casquette d’acteur à celle de producteur… jusqu’à un certain point. Sur un tournage, je ne peux pas m’empêcher de tiquer quand l’équipe manque d’enthousiasme. Ou quand les choses tournent vraiment au ralenti. J’ai envie de dire “Les gars, on perd du temps, on perd du pognon…”. Les films que j’ai produits ont tous été faits dans la même logique que des productions télé, où l’on a moins d’argent et moins de temps. » Fin du temps imparti. La table en verre est toujours entière. ♦ Ted de Seth McFarlane Avec : Mark Wahlberg, Mila Kunis… Distribution : Universal Pictures Durée : 1h47 Sor tie : 10 octobre

Dans la peau de l’ours ©Universal Pictures

temps à faire la fête. Est-ce que ça allait démarrer sur les chapeaux de roue pour s’effondrer ensuite ? Pareil pour Michael Bay, avec qui je bossais à ce moment-là et qui avait vu le ­trailer. J’essayais de lui expliquer qu’il y avait bien une histoire, que Seth, le réalisateur, avait réussi à trouver un équilibre entre l’humour et un véritable récit émouvant. Michael a vu le film récemment, il m’a dit : “Yeah, t’avais raison, l’histoire se tient !” - Si on fait exception de votre rôle d’acteur porno à vos débuts dans Boogie Nights, on vous connaît surtout pour vos rôles musclés. Que ce soit dans des univers sombres comme The Yards, Les Infiltrés, Fighter, ou qu’il s’agisse de comédie comme avec Will Ferrell dans Very Bad Cops ou votre apparition gag dans Crazy Night, ce sont des rôles physiques de roi de la tatane dans la tronche. - Dans Ted, mon personnage n’est absolument pas une force de la nature, j’ai adoré ça. » Et comme pour se faire mentir, Mark entame une drôle de cascade qui va se poursuivre tout au long de l’interview. Il commence par se mettre en équilibre sur les deux pieds arrière de son siège, réajuste sa position en faisant tourner ses poignets, l’un lesté d’une chouette montre bien massive. Étienne est franchement persuadé qu’il va se fracasser sur la table basse en verre. C’est que, pour Mark, cette question sur son virage de l’action vers la comédie romantique, c’est un peu la barbe. On la lui pose tous les jours depuis qu’il accompagne le succès

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- Salut Mark. Moi, c’est Étienne. - Alors, t’as aimé Ted ? - Sûr. C’est vachement bien, le genre de comédie de potes que je retournerai voir avec les copains. Par contre, pas sûr d’y aller avec ma copine… - Bah pourquoi ? - C’est que… votre personnage d’ado­ lescent à la trentaine traînée sur un canapé, chargé de bières sifflées et de mégots de pétards, tout tourné vers son amitié pour un ourson en peluche, a peu de place pour sa copine qui voudrait bien se marier… Faudrait pas que ça fasse trop écho avec mon… - Oui, ça peut t’attirer des ennuis. Ma femme a adoré. T’es marié ? - Ben non, du coup je ne voudrais pas qu’elle s’attende à un engagement important. - Comme la sodomie ? » Derrière les épaules carrées de Mark Wahlberg, son agent hoquette, puis s’étouffe en voyant que le dictaphone enregistre déjà. « Oh, Jesus… » L’acteur en tee-shirt noir esquisse un sourire avec ce plissé de paupières, rodé depuis ses années mannequin vedette pour les caleçons Calvin Klein, ou sa période rappeur sous le blase de Marky Mark. « Mais non, t’inquiète pas, c’est une réplique du film. Tu sais, quand John demande à Ted si sa copine s’attend à… - Oui, oui, je me souviens, répond-elle. - C’était dans la bande-annonce de cet été, reprend Étienne. Le genre de saillie dans la pure veine des séries animées de Seth MacFarlane. On était curieux, à la rédaction, de savoir si son humour sans bornes tiendrait face aux contraintes d’un long métrage hollywoodien. - Exactement, continue Mark. Quand la bande-annonce a été mise en ligne, il y a eu un buzz incroyable. Un soir, j’étais à la cérémonie des Spike Guys’ Choice Awards. Vince Vaughn, Todd Phillips, Will Ferrell, bref, tous ces types me disent “Hé, c’est la meilleure bande-annonce de comédie qu’on ait jamais vue !” Mais ils voulaient savoir s’il y avait un vrai film qui se tient derrière ce concept d’ours en peluche qui parle et qui passe son

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« Salut mec. Moi, c’est Mark.

Bien qu’il soit réalisé en images de synthèse, l’ours Ted est bel et bien interprété par l’auteur-réalisateur du film, Seth MacFarlane. Mieux encore : MacFarlane était capable d’insuffler la vie à la peluche numérique directement sur le tournage, autrement dit en donnant la réplique à Mark Wahlberg ou à Mila Kunis, ce qui permettait aux comédiens d’improviser. Un exploit accompli grâce aux derniers progrès de la capture de mouvement. En l’occurrence, Wahlberg tournait sa scène en simulant la présence de Ted à ses côtés. À quelques mètres de là, MacFarlane jouait Ted, vêtu d’un costume MVN de la société Xsens : cette combinaison en Lycra équipée de capteurs de mouvements à inertie est capable de communiquer le moindre déplacement du comédien à un ordinateur qui transfère ces données à l’ours numérique. L’avantage par rapport aux méthodes de capture plus « classiques » ? Une souplesse d’utilisation bien plus grande, puisqu’aucune caméra n’est nécessaire pour saisir le jeu des comédiens. _Julien Dupuy

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BRIAN GRIFFIN

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Race : chien de la casse Série d’origine : Les Griffin Défauts : incontinent et alcoolique La vie de Brian fut un parcours douloureux, raison pour laquelle il garde toujours un pistolet en cas d’envies suicidaires. Quand les Griffin le recueillent, il se considère comme un citoyen de quinzième ordre, bon à laver les vitres de voiture. C’est pourtant le membre le plus spirituel de la famille, mélomane, grand lecteur de Dostoïevski, incapable de séduire les femmes du fait de sa tendance à la léchouille canine. Réplique culte : « À quelle jambe est-ce qu’il faut se frotter pour avoir un Martini par ici ? »

Race : alien plus envahissant qu’envahisseur Série d’origine : American Dad! Défaut : fan de Dynasty Dur d’être un alien pansexuel dans une famille de républicains paranos, surtout quand on vomit du xénoplasme toutes les sept heures. Stan Smith, le dad, refuse que Roger sorte de la maison, ce qui force l’extraterrestre à revêtir de fausses identités, comme celle de Kevin Bacon. Sa mission sur Terre est de recueillir un échantillon d’hépatite C, mais Roger a d’autres ambitions, parmi lesquelles être candidat à l’élection présidentielle. Réplique culte : « Tu sais, on ne peut pas tous ressembler aux aliens anorexiques dans les films de James Cameron. »

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ROGER SMITH

la voix de leur maître

_Par Renan Cros (portrait) et Quentin Grosset (encadrés)

Seth MacFarlane a tout du gendre idéal. Trentenaire au sourire enjôleur, amateur de jazz et crooner, il a de quoi faire chavirer les mères de famille. Mais dans sa tête, les peluches sont érotomanes, les pères dégénérés, les enfants psychopathes, 64

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Reprenant les codes de la sitcom animée, MacFarlane invente à 25 ans Les Griffin (Family Guy en V.O., 1999), version absurde de la famille Simpson. Il y ajoute le mordant et la vulgarité qu’a perdus la série de Matt Groening par le biais notable de Stewie, bébé surdoué aux vocations meurtrières. American Dad! (2005), son autre série à succès, prolonge cette veine de caricaturiste outrancier. En offrant sa voix à plusieurs personnages de ses séries ainsi qu’à Ted, l’ours grossier de son premier film, MacFarlane assume tout sans complexes. Gros succès dans le monde entier, Ted lui ouvre aujourd’hui, à lui et à son univers sans limites, les portes des grands studios. On a hâte de découvrir ­comment, après avoir été aussi irrévérencieux avec Hollywood, Seth MacFarlane va pouvoir y trouver sa place. ♦

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les chiens philosophes et les aliens travestis. Son terrain de jeu préféré : la famille américaine, dont il aime pervertir la sacro-sainte image. Et quoi de mieux que les traits innocents du dessin animé pour raconter de telles horreurs ? Il y a donc une vraie agressivité dans le style MacFarlane, une manière de faire rire sans compromis. Formé au studio de dessins animés tous publics Hanna Barbera, il le quitte pour déployer son humour, qui préfère au comique de situation la mise en boîte des icônes de la pop culture à rythme soutenu. Ses cibles préférées  : les idoles du moment et celles que l’on a oubliées, Michael Jackson tripotant son entrejambe, Prince incapable de parler autrement qu’en chuchotant… Par la liberté de son ton, Seth MacFarlane dessine comme un précipité de la bêtise de notre époque.

Race : poisson teuton Série d’origine : American Dad! Défaut : psychopathe D’origine est-allemande, Klaus était champion olympique de ski jusqu’au jour où la CIA a échangé son cerveau avec celui d’un poisson rouge pour l’empêcher de gagner la médaille d’or. Depuis, il a intégré la famille Smith et, dans son bocal, ne rêve que de se venger en ponctuant chacun de ses mots par un rire diabolique. Amoureux éperdu de Francine, la mère, il est aussi fétichiste des femmes enceintes. Réplique culte : « On a un dicton en Allemagne : “Ce n’est pas la faute du poisson.” On a aussi d’autres dictons, mais ils parlent surtout de génocide. »

TIM L’OURS

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Ted n’est pas le premier : dans les séries animées de SETH MACFARLANE, les ­animaux aussi anthropomorphes que tarés sont une constante. Une façon de taper sur les stéréotypes sociaux et les travers de l’Amérique bien-pensante. Portrait d’un beau sale gosse et revue de ménagerie.

KLAUS HEISSLER

Race : ours croyant Série d’origine : The Cleveland Show Défaut : complexé Fervent chrétien, cet ours qui se cache pour fumer est le voisin de Cleveland, le héros de la dernière série de Seth MacFarlane. Il devient son pote de comptoir et travaille dans la même agence de télémarketing pour une société du câble, ce qui lui rapporte très peu d’argent. Peu sûr de lui et ayant du mal à payer ses factures, il en vient tout de même à montrer son pénis d’ours à ses amis moqueurs pour pouvoir s’acheter un sandwich. Réplique culte : « Merci, Jésus. Et maintenant, si on parlait de ce que vous pourriez faire pour remettre Buffy contre les vampires à l’antenne ? » www.mk2.com

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LE STORE

INITIAL BÉBÉ

Après avoir révolutionné la manière de prendre le café, Nestlé s’attaque à un autre passage obligé du boire en société – le premier, en fait : le biberon de bébé. Sur le même principe que Nespresso, BabyNes est une machine tout-en-un rechargée par des dosettes de lait en poudre. L’intérêt pratique sera une évidence à quatre heures du matin avec un moutard furieux dans le creux du coude, mais Nestlé mise aussi sur l’hygiène d’un système complètement hermétique à tout germe, grâce au concours de filtres intégrés aux dosettes. _É.R. BabyNes par Nespresso, prochainement au Store du MK 2 Bibliothèque

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en vitrine

« Il ne s’agissait pas seulement de composer pour les amateurs de techno. Axis devait véhiculer un concept fort, relié à une vision particulière du futur. »

LAISSEZ PASSER LES RAVES

Au début des années 1990, JEFF MILLS et quelques autres inventent, avec la techno, la B.O. du futur. Maître Yoda du son de Détroit mais aussi artiste transgénique fan de comics et de science-fiction, il publie aujourd’hui un livre-objet sur les vingt années d’exploration menées avec son label Axis Records. On va marcher sur la Lune.

Dire à son entourage qu’on va rencon­ trer Jeff Mills provoque généralement soit un point d’interrogation songeur (il est moins connu que David Guetta, bien sûr), soit un « waouh… » de déférence et d’envie, l’air de dire qu’on va atterrir sur une autre planète. Le « waouh… » sortira de la bouche de tout musicien ayant un tant soit peu tendu l’oreille du côté de la scène electro, mais aussi parfois de celles de graphistes, de designers ou de vidéastes qui eurent la chance d’apprécier ses incursions du côté du centre Pompidou ou de la Fiac. Car ce DJ et producteur américain aujourd’hui presque cinquantenaire, cultissime pour les fans de clubbing, est non seulement l’ambassadeur distingué de la techno made in Détroit, mais aussi un explorateur passionné qui n’hésite pas à propulser ses platines dans la galaxie de l’art contemporain : des remixs invraisemblables de bandes originales de blockbusters, des vidéos trippantes sur Joséphine Baker ou sur Buster Keaton (une commande de MK2 en 2005), des projets ­multisensoriels aux frontières du futurisme et de la science-fiction… 1963 Naissance de Jeff Mills à Détroit, un an après Juan Atkins et un an avant Kevin Saunderson, deux autres fleurons de la culture techno locale. Il y commence sa carrière sur les stations de radio sous le pseudo « The Wizard » (« le sorcier »…).

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DR

_Par Ève Beauvallet

Un explorateur passionné qui n’hésite pas à propulser ses platines dans la galaxie de l’art contemporain. Lorsque l’on apprend, donc, que cet électronaute sort un beau livre pour fêter les 20 ans de son label Axis Records (l’un des premiers labels indépendants, fondé en 1992 et devenu un vivier de création internationale), on s’attend à découvrir un ovni à son image. Et c’est le cas : un monolithe de 320 pages avec clé USB incorporée, sans réel chapitrage mais constellé de photos de concerts, de reproductions de vinyles, de captures vidéo, d’expérimentations graphiques, de textes mis en réseau avec trente titres compilés par le maître himself ; tout cela retraçant non seulement l’histoire d’un mouvement musical 1990

Création avec Mad Mike Banks du label Underground Resistance, collectif de producteurs en majorité noirs américains qui combat les « produits médiocres » et milite contre le racisme. Mills quitte le groupe pour conserver son indépendance créative.

1992 Création du label Axis Records, aujourd’hui installé à Chicago. Le mot d’ordre ? « Ne pas simplement produire de la musique pour un public restreint, mais bien dans un label construit comme un service public. » Et suivre toutes les étapes de réalisation.

qui a dû batailler pour faire valoir ses droits (Mills a beaucoup œuvré pour « déghettoïser » la techno en inventant sa version couture), mais aussi, plus intimement, celle d’un label engagé à 2,21 gigawatts vers le cosmos. « Il ne s’agissait pas seulement de composer pour les amateurs de techno avec les chaussures à plateforme, etc., explique Mills. Axis devait véhiculer un concept fort, relié à une vision particulière du futur et au minimalisme du début des années 1990. Il fallait comprendre la raison forte, obscure, pour laquelle autant de gens désiraient transcender leur quotidien avec ces vagues de sons hypnotiques, empreintes de spiritualité. » Penché sur son livre, l’artiste rappelle qu’un bon DJ doit pouvoir lire la musique grâce aux gravures de la galette, d’où l’importance d’avoir ces clichés de vinyles en ouverture. 2000 En donnant une nouvelle bandeson au Metropolis de Fritz Lang, Mills amorce une série de projets hors de la seule sphère techno, grâce auxquels il renoue avec sa première passion : les grandes utopies modernes, l’architecture et la science-fiction.

L’effet d’optique y est sûrement pour beaucoup, mais en observant Mills, on se dit que oui, il ressemble à sa musique : une élégance longiligne structurée comme un costard Margiela, un minimalisme classieux tout de noir revêtu, une façon de tenir la note avec sophistication. On a presque envie qu’il nous raconte sa vie façon « Il était une fois… ». « Je suis devenu DJ à la fin de l’époque du disco et de la house, détaillet-il, comme pour exaucer notre vœu. Quand la techno est arrivée, au début des années 1990, on a poussé la musique dans des structures plus complexes. Ça me rappelle que les premières fois où je suis venu mixer en Europe, les gens ne savaient pas comment danser sur cette musique. Cela m’a beaucoup étonné – à Détroit, la danse est une seconde nature pour beaucoup d’entre nous – et poussé à simplifier les choses. Je suis ensuite entré sur un terrain plus atmosphérique, plus sombre aussi, plus dramatique. » Et concernant ses morceaux intersidéraux, ses bandes originales de films (existants ou imaginaires) en hommage à la science-fiction ? « La première musique de film que j’ai réellement écoutée en tant que musique, c’était celle de La Guerre des étoiles de John Williams. J’ai toujours été marqué, depuis tout petit, par les personnages de cinéma qui expérimentent des choses hors du commun – aller sur la lune, découvrir une planète, les voyages dans l’espace-temps… –, par ces circonstances qui contraignent l’homme à reconfigurer totalement sa sphère de pensée. » Gageons qu’avec le grand début de l’ère Big Brother, Jeff Mills aura largement de quoi fantasmer sur de ­nouveaux espaces à explorer. ♦ Sequence – A Retrospective of A xis Records de Jef f Mills Édition : A xis Records Sor tie : disponible

2005 Le virage se radicalise quand Mills compose, à la demande de MK2, son premier VJing (remixs vidéo) sur Les Trois Âges, film muet de Buster Keaton, dont l’écho sera international. Il crée la même année Blue Potential avec l’orchestre philharmonique de Montpellier.

2008 Archives de l’Ina, hommages aux bruitistes, rythme speedé… C’est Critical Arrangements, œuvre sonore et vidéo commandée par le centre Pompidou pour l’exposition « Le Futurisme à Paris ». Mills est fait chevalier de l’Ordre des Arts et des Lettres la même année.

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DR

en vitrine Claude Chabrol en Georges Simenon, dans la maison de l’écrivain à Epalinges, en Suisse

MERCI POUR LE CINÉMA

Cinquante-sept films en cinquante ans de carrière : l’œuvre de CLAUDE CHABROL, qu’il concevait comme un édifice cohérent à la manière de La Comédie humaine de Balzac, semble inépuisable. Un livre somme, intitulé sobrement Claude Chabrol, invite aux (re)visionnages. _Par Laura Tuillier

Préfacé par le réalisateur James Gray, admirateur des Bonnes Femmes – il avait rencontré Claude Chabrol quelque temps avant sa disparition –, le livre de Michel Pascal emprunte d’abord un parcours chronologique classique mais pertinent. Le critique rappelle le milieu dans lequel est élevé le futur réalisateur : fils et petit-fils de pharmaciens, Chabrol échappe au déterminisme de la réalité par la voie de la fiction, mais gardera de l’importance des classes sociales une conscience aiguë, qui traverse toute sa filmographie. Filmographie déclinée par l’auteur selon une double logique des actrices et des couleurs : noir avec Bernadette Lafont, bleu avec Stéphane Audran (sa compagne pendant 70

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quinze ans) et rouge avec Isabelle Huppert. À chaque époque ses films les plus saillants, éclairés par les avis de la critique et par des analyses du cinéaste : « Sur le tournage des Cousins, je n’ai pas répété les erreurs du Beau Serge. Je vois des maladresses dans mon ­deuxième film, mais pas de fautes “techniques”. » D’un bout à l’autre de ce chemin à travers films, on trouvera encore des photographies – de la prime jeunesse en noir et blanc aux Polaroïds de la fin –, des extraits de scripts manuscrits et les premières pages du journal intime de Chabrol, rapidement abandonné. La dernière partie du livre, consacrée à des entretiens avec ses proches, est sans doute la plus instructive et la plus émouvante. On y croise Isabelle Huppert, qui raconte sa rencontre avec le réalisateur en 1978 dans un avion, et Paul Gégauff, son scénariste, mort poignardé par sa compagne en 1983, comme dans un de ses films. Cette ronde des amis, producteurs et acteurs est complétée par un questionnaire de Proust auquel avait répondu Chabrol en 1976. L’occasion de faire connaissance avec les personnages historiques et fictifs qui ont nourri son imaginaire, de Vélasquez à l’héroïne balzacienne Esther Gobseck, de Debussy à Simenon. Et de conclure avec Roland Barthes, qui écrivait à propos du Beau Serge : « C’est aux rapports des personnages que l’on saisit la totalité du monde qui les fait ». Un monde immense, dans le cas de Chabrol. ♦ Claude Chabrol de Michel Pascal Édition : La Mar tinière Sor tie : 18 octobre // Soirée spéciale Chabrol le 16 octobre au MK 2 Bibliothèque Plus d’infos sur w w w.mk 2 .com

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RUSH HOUR AVANT

PENDANT

APRÈS

« [Brando a] la consistance molle d’un esprit furtif et la volonté de nuire d’un antéchrist. » Cette étude du comédien en diva esquisse le portrait, toxique, d’un cabotin capricieux, étonnamment ambivalent vis-à-vis de son métier. L’essai, qui verse volontiers dans l’anecdote grivoise (Brando, à voile et à vapeur, aurait fait un usage immodéré de sa libido), s’achève dans une hystérie autodestructrice. Qu’il est loin, l’éphèbe des débuts, le Stanley Kowalski d’Un tramway nommé désir, beauté du diable. _C.G.

Personne n’a eu la bonne idée d’aller voir avec vous le buddy movie de Seth MacFarlane ? Comme John Bennett (Mark Wahlberg), adulescent qui se promène toujours accompagné de son ours en peluche animé Ted, asseyez dans le siège à côté de vous votre propre ourson et proposezlui un peu de popcorn. Attention cependant à ne pas souhaiter trop fort que votre doudou s’éveille à la vie pour de bon : dans le film, Ted est devenu avec l’âge un ours mal élevé, fan de Flash Gordon et qui enchaîne les vannes douteuses… _L.T.

La garde-robe de James Bond vous a tapé dans l’œil ? Conquérant, empoignez « Le manuel du style » concocté par le mensuel au masculin GQ, qui détaille les collections automne-hiver en six étapes (vestes, chaussures, costumes…) et quatre-vingtquinze bons plans. Avec Paul Smith comme invité de marque, ce hors-série divulgue les secrets du style, de la fabrication des articles à la meilleure façon de les combiner, dans un langage accessible à chacun et quelle que soit la taille de son porte-monnaie. _C. Ga.

Ourson en peluche Ted En vente au Store du MK 2 Bibliothèque // Lire également p. 60

Hors-série GQ « Le manuel du st yle » En vente à par tir du 12 octobre au Store du MK 2 Bibliothèque

de redécouvrir Marlon Brando en DVD, lisez sa piquante biographie Un si beau monstre

Un si beau monstre de François Forestier (Albin Michel) // Disponible

LE FILM TED, CÂLINEZ VOTRE ours en PELUCHE ASSORTI

LE FILM SKYFALL, DÉNICHEZ VOTRE plus beau SMOKING DANS LE HORS-SÉRIE DE GQ

Cof fret « La Collection Marlon Brando – Les Révoltés du Bounty + Un tramway nommé désir » ( Warner Bros.) // Sor tie le 5 octobre

Trop Apps _Par Q.G.

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Peur de l’avion Les grands stressés de l’altitude ont désormais leur appli : un centre de gestion de la peur de l’avion aide les passagers à contrôler leur panique en les informant sur les turbulences en plein vol tout en leur proposant des exercices de relaxation.

Normalize Cette application anti-Instagram permet de faire éclater la vérité au grand jour : plutôt que d’appliquer des filtres divers, elle redonne aux photos modifiées leur apparence originale pour faire apparaître tous les défauts et impuretés de votre visage.

Les Simpson – Springfield Les Sims version jaune : les frasques de Homer ont mené à une catastrophe nucléaire qui a détruit Springfield. En incarnant les divers personnages de la série, votre mission consiste à reconstruire la ville ainsi qu’à retrouver votre famille et vos amis. D’oh !

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©Studio Canal

KIDS

Après Kirikou et les bêtes sauvages en 2005, Michel Ocelot offre une troisième déclinaison aux aventures de son héros, soit cinq nouvelles histoires en autant de saynètes autonomes. Le bambin y déploie mille astuces pour aider ceux qui l’entourent, de la Femme Forte au Vieux Grincheux, en passant par un Touareg égaré. Si l’animation en images de synthèse remplace désormais le dessin traditionnel – dont elle a su conserver l’aspect grâce au soin apporté aux traits de contour des personnages –, l’inventivité scénaristique ­d’Ocelot est inchangée. Son génie de conteur trouve d’ailleurs écho dans l’une des histoires du film, où une griotte rend visite à la petite communauté, faisant naître en Kirikou une vocation nouvelle. Et tout le village d’entonner en chœur : « Kirikou n’est pas gros, mais c’est un griot… » ♦

L’ENFANT PRODIGE

Avec Kirikou et les hommes et les femmes, troisième opus des aventures de son riquiqui héros, MICHEL OCELOT prolonge en animation 3D la poésie des précédents volets et confirme son talent de conteur, dans la tradition des griots d’Afrique. _Par Juliette Reitzer

« Kirikou n’est pas grand, mais il est vaillant », chantait Youssou N’Dour sur la B.O. de Kirikou et la sorcière. Quinze ans et un million et demi d’entrées plus tard (rien qu’en France), on lui donne aisément raison.

LE DVD

_J.D.

HEIDI d’Isao Takahata (Kazé) En 1974, dix ans avant la création du studio Ghibli, Isao Takahata et Hayao Miyazaki (ici directeur artistique) unissaient leurs talents pour Heidi, adapté des romans de Johanna Spyri. Cinquante-deux épisodes qui révolutionnèrent l’animation japonaise en s’affranchissant de l’influence des productions occidentales au profit d’un réalisme à la gloire de la vie champêtre. On y trouve aussi en germe les caractéristiques de l’œuvre à venir des deux géants de l’animation. 74

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Kirikou et les hommes et les femmes de Michel Ocelot (animation) Avec les voix de : Romann Berrux, Awa Sene Sarr… Distribution : StudioCanal Durée : 1h28 Sor tie : 3 octobre

LE LIVRE

   _ L.T.

Culture Lego

de Joe Meno (Muttpop) Les mythiques petites briques danoises ont-elles construit, depuis leur apparition en 1932, une véritable culture ludique ? Le très beau livre Culture Lego retrace toute l’histoire du jeu de construction multicolore : passage du bois à la matière plastique, apparition des déclinaisons Ninjago, Mindstorms ou Bionicle et réappropriation du jeu par des artistes contemporains comme Douglas Coupland ou Olafur Eliasson. Une lecture pour les grands enfants ! En vente au Store du MK 2 Bibliothèque


VINTAGE

BACK DANS LES BACS

Cadeau empoisonné

Portraitiste féroce de son temps, ROBERT ALTMAN adapte les aventures du Privé Philip Marlowe dans la Californie des seventies pour mieux retrouver l’esprit des polars de Raymond Chandler. _Par Frédéric de Vençay

Dès le générique, quelque chose cloche. Réveillé par son chat affamé, le détective Philip Marlowe prend tranquillement sa voiture pour aller acheter la précieuse pâtée. Pendant ce temps, son ami Terry Lennox, visage balafré, fuit dans la nuit sur les chapeaux de roue. Deux scènes parallèles mais deux  vitesses différentes, encore soulignées par une rupture de ton musicale (blues pour Marlowe, jazz pour Lennox) : le privé se balade dans un film noir qui n’est pas le sien. Et pour cause. Auréolé du succès de M.A.S.H., Robert Altman choisit de situer les aventures du personnage de Raymond Chandler non pas dans les années 1950, dont il est pourtant issu, mais dans des années 1970,

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Le Privé de Rober t Altman (1973) Avec : Elliot t Gould, Nina van Pallandt… Édition : Potemkine Durée : 1h52 Sor tie : disponible

Junkyard de The Bir thday Par t y (4AD, impor t)

RAYON IMPORT

©Plume Books

ILLUSIONS PERDUES

qui lui sont étrangères. Dégingandé, déphasé, l’acteur Elliott Gould traverse ainsi l’intrigue plus qu’il ne la mène, mêlant la décontraction à la mélancolie. « C’est un film qui a la gueule de bois », précise l’historien du cinéma Jean-Baptiste Thoret dans un entretien complétant cette réédition de Potemkine. Au crépuscule de l’utopie libertaire des années 1960, Altman dépeint, dans une Californie à la brillance superficielle (un travail sur la photographie détaillé en bonus par le chef opérateur Vilmos Zsigmond), cette Amérique corrompue qui l’obsède de film en film. Chien dans un jeu de quilles, Marlowe est en décalage littéral – de méthode, de valeurs – avec l’époque. « It’s ok with me » (« Ça m’est égal »), ponctuet-il à chaque réplique ; et pourtant, lui seul, par fidélité, rouvre l’affaire « Terry Lennox », soidisant meurtrier de sa femme et suicidé par balle. Une galerie de personnages névrosés – écrivain alcoolo à la Faulkner, mafieux juif à la brutalité maladive… – le conduit à une révélation finale aussi bien policière qu’affective : l’amitié s’y solde par un long et violent adieu (The Long Goodbye, titre original), laissant le héros solitaire et orphelin de son temps. Même son chat a disparu. ♦

Fut un temps où le nom de Nick Cave n’était associé ni à Kylie Minogue ni à PJ Harvey, où il ne figurait pas au générique de Harry Potter ni même à ceux des films de John Hillcoat, et certainement pas au fronton de la discothèque de vos parents. Un temps où l’Australien était un affreux junkie ravagé par la haine et la folie qui, entre deux overdoses, occupait ses moments de (semi) lucidité à créer avec ses camarades la musique la plus violente et désolée jamais entendue. Trente ans après, Junkyard de The Birthday Party reste l’aboutissement de cette ambition insensée, dernière station sur l’autoroute suicidaire du rock’n’roll. Faites vous plaisir, offrez-vous un bon vieux bad trip. _Michael Patin

Pas très chauds lapins Saupoudrer de l’inventivité des situations macabres des Idées noires du Belge André Franquin, et piquer de la pointe sans pitié de l’humour british. Voilà comment sont mangés les petits lapins suicidaires ou les cochons égoïstes qui ont fait le succès des recueils trop marrants d’Andy Riley. Ce dessinateur britannique a explosé avec The Book of Bunny Suicides en 2003, puis nous a éclatés avec Great Lies to Tell Small Kids, qui fonctionne sur le même principe : mettre en images des idées démentes. Sauf qu’au lieu des plans les plus machiavéliques pour s’ôter la vie, il s’agit des bobards que l’on aimerait bien faire gober à nos bambins crédules : « L’ouvreboîte a été inventé 98 ans avant la boîte. » _É.R. The Book of Bunny Suicides d’Andy Riley, Plume Books (en anglais) // Prochainement au Store du MK2 Bibliothèque


DVDTHÈQUE

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FILMS

©Mk2 - Gregory Smith

La sélection de la rédaction

ALLER DE L’AVANT

Sur la route, c’était d’abord le défi d’un projet longtemps attendu et réputé impossible. Quelques mois après sa sortie et en laissant de côté son statut d’adaptation, le film de WALTER SALLES s’affirme comme œuvre à part entière. _Par Frédéric de Vençay

Tous les spectateurs qui ont découvert Sur la route en salles, en mai dernier, ne connaissaient pas nécessairement le roman de Jack Kerouac dont il est issu. Qu’importe : en adoptant le regard du néophyte, vierge de toute lecture préalable, l’on trouve à cette adaptation une identité propre et parfaitement cohérente dans le parcours de Walter Salles. Le réalisateur de Carnets de voyage, chroniqueur invétéré de la jeunesse et de ses errances, s’attache à nouveau à la question de l’émancipation, la dégraissant cette foisci de toute idée de conscience politique. En prenant la route, Sal Paradise et Dean Moriarty (doubles fictionnels de Jack Kerouac et de Neal Cassady) cherchent bien à sortir des conventions pour embrasser le monde dans sa totalité ; mais leur voyage est d’abord intérieur, nourri par le spectre complet de l’expérience (autre notion clé dans la filmographie du Brésilien).

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Rencontres, amitié, drogues et combinaisons sexuelles infinies (à trois, avec une autre, avec un homme…) sont les étapes d’une odyssée qui, si elle ne mène peut-être nulle part, ramène toujours à soi. Les personnages de Salles ne savent pas vers quoi ils se dirigent, mais ils sont debout et vont de l’avant. Profitant de son recul de cinéaste, Salles fait le choix d’une narration distancée, tout en chemins de traverse et en allers-retours sinueux, mais situés et cartographiés à chaque checkpoint – dates et lieux s’affichent à l’écran dans une permanente ivresse des signes. L’identification aux personnages et à leurs rêves n’en est pas moins totale, et la fièvre que l’on suppose aux pages de Kerouac se niche ailleurs : dans des scènes de transe collective sous benzédrine, dans une bande originale résonnant de standards freejazz, dans la douce moiteur suintant de tous les plans (les corps souffrent, dansent et fusionnent en un même incendie), dans les interprétations épidermiques de Garrett Hedlund, de Kristen Stewart ou de Viggo Mortensen (en William S. Burroughs malade et reclus). Récit simultané du voyage et de sa transposition dans l’écriture, Sur la route fait entendre, dans sa scène d’ouverture, le « tac-tac-tac » exalté de la machine à écrire de Sal, rythmant les pas de ces marcheurs de l’impossible. Comme pour Into the wild de Sean Penn, avec lequel le film de Salles partage de nombreuses caractéristiques (et son chef opérateur Éric Gautier), une seule envie après le générique de fin : prendre son sac à dos en emportant avec soi la bible beat de Jack Kerouac. ♦ Sur la route de Walter Salles Avec Garret t Hedlund, Sam Riley… Édition : MK 2 Vidéo Durée : 2h20 Sor tie : 17 octobre

LA CHAIR ET LE SANG

THE HOLE

de Joe Dante (CTV International) Auteur subversif infiltré dans les années 1980 mainstream, Joe Dante (Gremlins) n’a plus la faveur des distributeurs : son dernier-né (en 2009) est resté inédit en salles malgré la beauté de ses effets 3D. Un rattrapage s’impose pour cette incursion amusante dans le genre horrifique, où trois ados découvrent un puits matérialisant leurs peurs enfantines. Clown démoniaque, fantôme blafard ou bien décors expressionnistes à la Docteur Caligari, c’est en fait tout l’inconscient cinéphage de Dante qui surgit de ce « trou » sans fond et lui permet de jongler avec gourmandise entre plusieurs régimes de terreur soft. _F.d.V.

de Paul Verhoeven (Filmedia) Le réalisateur néerlandais de Basic Instinct signe en 1985 ce film d’aventures médiéval où s’affirme la marque organique et violemment sensuelle de sa filmographie à venir. Entre deux pillages, le chef d’une bande de mercenaires cradingues (Rutger Hauer) enlève une jeune princesse proprette. S’il est souvent grotesque (la paillardise bouffonne des mercenaires) et parfois discutable (la scène de viol érotisée), le film restitue bien la barbarie du Moyen Âge et s’enorgueillit d’une insubmersible héroïne (parfaite Jennifer Jason Leigh), princesse charmante transformée en amazone belliqueuse.

_J.R.

de Laurent Achard (Epicentre Films)

_L.T.

d’Abel Ferrara (Carlotta Films)

Frank White, illustre trafiquant de drogues, sort de taule et reprend le business dans le but de financer un hôpital pour orphelins. Polar crépusculaire d’Abel Ferrara sorti en 1990, magnifié par la photographie expressionniste de Bojan Bazelli et porté par un Christopher Walken livide en Nosferatu contemporain, The King of New York associe avec mélancolie les codes du film de gangsters à ceux du film de vampires. Au-delà de l’addiction (la drogue remplace le sang), White est un mort en sursis, une ombre de seigneurie issue d’un autre temps. Romantique et nihiliste, un portrait d’âmes déchues. _Jean Thooris

ULYSSE, SOUVIENSTOI !

Dernière Séance

Sylvain est projectionniste. Entre deux bobines, il assassine des femmes pour leur couper l’oreille, la boucle toujours au bout. Après Le Dernier des fous, Laurent Achard retrouve en 2011 Pascal Cervo et lui confie le premier rôle : celui d’un cinéphile obsédé pour qui il n’existe pas de hors-champ. Ni la menace de fermeture du cinéma ni sa rencontre avec une jeune comédienne ne détournent Sylvain de sa psychose. Film de genre, Dernière Séance impressionne par son anachronisme assumé et sa nostalgie délétère. Comme dans French Cancan de Renoir, le dernier film projeté par Sylvain, the show must go on.

THE KING OF NEW YORK

LES BAS-FONDS NEW-YORKAIS

de Guy Maddin (ED Distribution) Le réalisateur canadien Guy Maddin continue, avec Ulysse, souviens toi !, de creuser le sillon d’une œuvre singulière, à mi-chemin entre écriture automatique nostalgique et explorations visuelles malicieuses. Ulysse est un gangster fatigué que le retour au foyer n’apaise guère. Entouré de fantômes ancestraux, il fait lui-même figure de spectre impuissant. Mémoire et temps, déjà au cœur de Winnipeg mon amour, sont ici l’occasion de visiter des territoires mentaux rarement figurés avec une telle puissance poétique. En bonus, Glorious et Send Me to the ‘Lectric Chair, deux courts métrages de l’enchanteur Guy Maddin.

_L.T.

de Samuel Fuller (Wild Side)

En 1961, Samuel Fuller tire le genre décati du film noir vers une guerre entre gangsters aux enjeux politiques autant qu’intimes. À 14 ans, Tolly (Cliff Robertson), voyou en herbe, voit son père battu à mort et décide de dédier sa vie à éliminer les assassins, devenus les chefs du crime de New York. Dans l’Amérique des années 1950 au tissu social gangrené, l’incomparable sens du détail de Fuller fait claquer chaque plan du film, qui donne au genre une puissance renouvelée, et dont la fin dialogue avec celle d’À bout de souffle de Jean-Luc Godard, autre relecture du film noir sortie l’année précédente. _S.C.

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CDTHÈQUE

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ALBUMS La sélection de la rédaction

ProgramME

© Eliot Lee Hazel

de The Eyes In the Heat (Kill The DJ/Differ-ant)

Mise à nu

Artistiquement vidée après son deuxième LP Two Suns, Natasha Khan, alias BAT FOR LASHES, a mis trois ans pour accoucher de The Haunted Man. Un disque où la chanteuse britannique tente de s’immiscer dans un format plus pop sans renier ses zones de brouillard. _Par Éric Vernay

Sur la pochette en noir et blanc de son dernier disque, Natasha Khan pose dans le plus simple appareil, seulement recouverte de quelques bijoux et du corps d’un homme endormi, nu lui aussi. « La couverture du précédent album était très colorée, très baroque, explique Khan, alias Bat For Lashes. Cette fois, c’est un peu comme si j’avais tout enlevé pour voir ce qu’il restait. J’invite les gens à me voir de plus près, à faire tomber les barrières. Voulez-vous devenir intime avec moi ? Voilà qui je suis. » Pour trouver le chemin vers un son « brut, minimal », l’artiste de 32 ans s’est retranchée à Brighton, dans le sud de l’Angleterre. Épuisée par les tournées, elle n’était même plus sûre de vouloir continuer sa carrière. « J’ai juste cherché à redevenir une personne normale. J’ai pris des cours de dessin, illustré des livres pour enfants, fait du jardinage bénévole à Charleston (QG

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de Virginia Woolf et des artistes membres du Bloomsbury Group – ndlr) et discuté avec mon ancien prof à la faculté d’art. Je me suis intéressée à ma famille, à mes ancêtres en Angleterre. J’ai écouté du folk britannique et regardé de vieux films anglais, en cherchant des liens avec la musique. » Le disque porte la marque de cette salutaire retraite anglaise, à l’image du morceau Lilies, inspiré par une scène de La Fille de Ryan (mélodrame de David Lean avec Robert Mitchum sorti en 1970) dans laquelle l’héroïne contemple des f leurs bougeant de manière sensuelle. « C’est très romantique, commente Natasha Khan. Dans la chanson, c’est comme si j’attendais une épiphanie, l’inspiration. Quelque chose qui me fasse me sentir vivante. Et finalement, la nature, la vie, la joie sont célébrées. » Renaître sans renier les fantômes du passé, c’est la tension palpitante de cet album nimbé de cordes, de cuivres et de synthés, foisonnant mais plus direct que ses prédécesseurs. Bâti sur quelques notes de piano, le single Laura vise même une certaine épure pop. « Je voulais écrire une chanson qui ne ressemble pas à ce que je fais d’habitude, avec une structure plus traditionnelle. Justin Parker (co-compositeur du Video Games de Lana Del Rey – ndlr) m’a poussée dans une direction que je ne connaissais pas et, au final, je me suis beaucoup amusée. Mais je ne me vois pas refaire de pop songs tout de suite, je préfère aller vers autre chose, comme une B.O. de film, par exemple. » ♦ The Haunted Man de Bat For Lashes Label : EMI Sor tie : 15 octobre

Total Loss

de How To Dress Well (Weird World/Domino) Moins superficiel que son nom de scène ne semble l’indiquer, Tom Krell, alias How To Dress Well, poursuit le passionnant périple entamé il y a deux ans sur son premier album, Love Remains. Armé d’un falsetto évoquant aussi bien les complaintes folk de Bon Iver que les envolées funky de Justin Timberlake, le New-Yorkais plonge son groove black dans le brouillard blanc d’une forêt peuplée d’échos. Hybride, orchestral, le new jack planant de Krell (épaulé par le producteur de The xx) est marqué du poids du deuil. Noyé dans la réverb, Total Loss est une magnifique tentative de rédemption, par l’extase. _É.V.

Explorer les liens entre hommes et machines, mémoire et imagination, personnalité et virtuel, c’est le ProgramME très dickien du premier album du groupe anglais The Eyes In The Heat – TEITH pour les intimes –, dont le premier EP avait tapé dans l’oreille de DJs tels qu’Ellen Allien ou Optimo. Né de la rencontre entre le producteur de techno minimale Oliver Ho (Raudive) et la chanteuse libano-américaine Zizi Kanaan (duo associé au batteur Jerome Tcherneyan en live), TEITH développe une roborative mixture à base de post-punk ténébreux et tendu, de beats electro rugueux et de refrains addictifs. _É.V.

Vengeance

de Benjamin Biolay (Naïve) « Gros gâchis », a-t-on envie de dire après deux écoutes du septième album de Biolay. Non pas pour flinguer en vol le nouveau héros variet’ rock : on aurait aimé aimer la suite. Mais à toujours jouer sur le registre Gainsbourg-Bashung, l’héritier sonne cliché. Après deux chansons qui font le lien avec La Superbe, c’est la descente aux enfers sur des titres plus rock et electro qui tentent de ratisser large, avec production cheap et featurings en forme de placement produit (Vanessa Paradis, Orelsan, Oxmo Puccino, Carl Barât…). Mais peut-être fait-on la vierge éclaboussée. Le salaud, on finira bien par l’aimer. _S.F.

KEY TO THE KUFFS

Bouger le monde !

Avançant à visage masqué depuis le décès de son frangin Subroc en 1993, MF Doom n’a cessé de changer de pseudo et de collaborateurs. Avec une constante remarquable : c’est en duo qu’il signe tous ses chefs-d’œuvre. Après MF Grimm, Madlib ou Danger Mouse, on le retrouve aux côtés de Jneiro Jarel, confrère de label et beatmaker prodige. Planant loin au-dessus de ses références (J Dilla en tête), celui-ci plonge le flow sans âge de Doom dans un clair-obscur contemporain fait de rythmes syncopés, de basses perforantes et de samples hagards. Le supervillain du rap indé est de retour en ville. _M.P.

Qu’est devenu le Staff Benda Bilili depuis la sortie en 2010 du documentaire consacré à cet orchestre pas comme les autres de Kinshasa ? Ses membres se sont retrouvés en chanson, pour un deuxième album qui permet d’enfin écouter leur musique sans avoir les rétines crispées par la surprise d’un groupe en fauteuil roulant. On savait leurs compositions entraînantes et généreuses, on les découvre furieuses, menées au rythme d’un infatigable tambour. Le disque impressionne par son ingénieuse inventivité, dont on retient par exemple la guitare à la dissonance éclatante sur le titre Kuluna. _É.R.

de JJ Doom (Lex Records/ Cooperative Music)

de Staff Benda Bilili (Crammed Discs/Wagram)

Rave Age

de Vitalic (Different Recordings) Adouci par le farniente méditerranéen, le Dijonnais Pascal Arbez-Nicolas, alias Vitalic, a réchauffé sa potion electro sur les plages barcelonaises et italiennes pour la faire entrer en ébullition power pop. Moins abstrait que OK Cowboy (son premier LP, sorti en 2005), plus accrocheur que le nonchalant Flashmob (2009), Rave Age est calibré pour les concerts, avec des refrains entêtants signés Joe Reeves (ex-Shitdisco), France Picoulet (entendue chez Kitsuné), Julia Lanöe (Sexy Sushi) ou Mickael Karkousse (Goose). Un disque hédoniste, plein à craquer d’hymnes synthpop au dancefloor. _É.V.

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BIBLIOTHÈQUE

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©Gaston Bergeret

Voyage au bout de l’Inuit

Après ses sagas sur les Inuits ou les Vikings, JØRN RIEL se met en scène dans une autobiographie débonnaire et pleine d’humour. Sous forme de racontars, bien sûr. _Par Bernard Quiriny

Qui aurait parié, au tout début des années 1990, alors que la maison Gaïa publiait son premier livre, sur Jørn Riel, écrivain danois aux histoires d’Esquimaux et de chasse au phoque ? Vingt ans plus tard, ses écrits continuent de se vendre comme des petits pains (plus de 600 000 exemplaires !) et se déclinent en CD (lus par Dominique Pinon), au théâtre ou en BD, tandis que l’intéressé coule une retraite paisible sous le soleil de Malaisie, « histoire de décongeler » après ses années dans le Nord… Car avant de devenir auteur par hasard, Jørn Riel a été un explorateur, un passionné du Groenland et de ses habitants, qu’il a côtoyés

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LIVRES

Jørn Riel ne se départit jamais de son ton badin et transforme les pires mésaventures en fables légères, optimistes et dûment arrosées.

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pendant quinze ans en tant qu’ethnographe, partageant leur mode de vie et leur vision du monde. C’est dans ce contexte qu’il a commencé à écrire ses « racontars », brèves fictions humoristiques peuplées de trappeurs et d’ours blancs, ainsi que ses sagas romanesques sur l’histoire du peuple inuit ou l’épopée des Vikings. Des dizaines de livres plus tard, il ne lui restait plus qu’à raconter sa propre histoire, bien remplie elle aussi. Mais plutôt qu’une autobiographie classique, il n’en a gardé que les épisodes marquants et les a présentés sous forme de racontars, comme s’il devenait l’un de ses personnages. Une manière de déminer la solennité du genre et de se livrer avec humilité et humour, en appliquant à la lettre un précepte retenu des Inuits  : « On n’évoque les expériences tristes ou désagréables que de mauvaise grâce, mais les moments joyeux de la vie se partagent sans retenue. » Ce premier  volume nous ramène ainsi à ses jeunes années, quand il s’imagine explorateur avec ses camarades, qu’il boit ses premiers schnaps et qu’il s’initie aux choses de l’amour dans une chambre de passe louée par erreur. C’est aussi l’époque où il découvre le Groenland avec l’expédition Lauge Koch, s’habitue à l’absence de femmes au nord du soixante et onzième parallèle et se fait un ami pour la vie, Ugge, acolyte de ses aventures sur la banquise. Alors même qu’il est souvent question de dangers mortels et de catastrophes (allez soigner une appendicite quand le premier médecin est à mille kilomètres !), Riel ne se départit jamais de son ton badin et transforme les pires mésaventures en fables légères, optimistes et dûment arrosées. Ce petit livre est aussi un hommage permanent à l’Arctique et ses paysages sublimes et désolés, « où l’on peut consacrer tout son intérêt à chaque impression, contrairement à notre culture, où il faut c­ hoisir et répartir son attention. » ♦

Une vie de racontars – Livre 1 de Jørn Riel Traduit du danois par Andréas Saint Bonnet Édition : Gaïa Genre : roman Sor tie : disponible

La sélection de la rédaction

40 ans de photojournalisme – Génération Sipa Baltimore

de David Simon (Sonatine) Avant de marquer l’histoire de la télé avec Sur écoute (The Wire), David Simon fut reporter au Baltimore Sun. En 1988, il partagea pendant une année le quotidien de la brigade criminelle de sa ville pour en tirer Homicide. Cette somme nous parvient enfin sous le titre Baltimore. La distance parfaite, déjà, est trouvée avec ces flics, Sisyphes de la déréliction urbaine. À mesure que leurs enquêtes aboutissent ou, plus souvent, piétinent faute de moyens, de temps, de soutien, le récit minutieux de Simon prend des accents dickensiens. Ceux-là même qui donneront par la suite à ses fictions leur toute-puissance. _G.R.

Le Jardin du mendiant

de Michael Christie (Albin Michel) Un sexagénaire regarde un documentaire sur les sans-abri à la télévision. Stupeur : dans la queue pour la soupe populaire, il reconnaît son petit-fils, disparu depuis des années. Celui-ci marche vingt kilomètres par jour et fouille les poubelles pour se nourrir… Ex-skateur professionnel, Michael Christie (28 ans) a aussi travaillé pour les services sociaux canadiens, et ça se voit : ses nouvelles nous plongent dans l’univers dur des SDF, des toxicos et des solitaires de Vancouver, jusqu’à l’asile psychiatrique où certains atterrissent. Un premier recueil lumineux, qui signale un auteur à suivre. _B.Q.

coordonné par Michel Setboun et Sylvie Dauvillier (La Martinière) Alors que le rendez-vous annuel des photoreporters Visa pour l’image s’est tenu en septembre à Perpignan, les éditions de La Martinière publient un beau livre retraçant l’aventure de Sipa, agence de presse qui, avec ses sœurs Gamma et Sygma, fit de Paris l’une des places fortes de la discipline. En l’honneur de son très culte directeur Gökşin Sipahioğlu, disparu en octobre 2011, quatre-vingts des professionnels qu’il a formés ont chacun sélectionné une photo marquante de cette époque, formant ensemble une histoire kaléidoscopique et sans cliché de la fin du XXe siècle. _È.B.

Home

de Toni Morrison (Christian Bourgois) Prix Nobel de littérature en 1993, Tony Morrison creuse le sillon d’une œuvre engagée, qui scrute sans relâche la condition des Noirs américains. De retour de la guerre de Corée, Frank Money traverse les États-Unis pour retrouver sa sœur, occasion pour l’auteur de pointer l’envers du rêve américain des fifties. Concision et richesse factuelle forment un récit haletant, où les affirmations du narrateur sont complétées le temps de courts chapitres par les confessions du protagoniste, qui s’adresse à lui : « Ne me dépeignez pas comme un héros enthousiaste. » Le lecteur, lui, l’est forcément. _J.R.

Café Panique - suivi de Taxi Stories de Roland Topor (Wombat)

Une réédition suivant l’autre, toute l’œuvre de Roland Topor (1938-1997) sera bientôt de nouveau disponible en librairie. Après Le Locataire chimérique, Vaches noires et Mémoires d’un vieux con l’an dernier, on redécouvre aujourd’hui Café panique (1982) et La Princesse Angine (1967, chez Phébus) : d’un côté, une série de brèves anecdotes entendues sur le zinc, de l’autre, un conte à la Lewis Carroll assaisonné d’humour noir. Pour couronner le tout, Jean-Christophe Menu et L’Apocalypse rééditent Pensebêtes (1992), recueil d’aphorismes cinglants, à l’image de celui-ci, définitif : « Lève-toi et rampe. » _B.Q.

Demain vous entrez dans la conjuration

de Philippe Riviale (Attila) Voici un curieux roman, premier inédit publié par Attila. Le nom de l’auteur, Riviale, dira quelque chose aux plus studieux : philosophe, ce spécialiste de Simone Weil et de Johann Fichte a publié des essais et un roman, L’Or Taillefert. Dire qu’il vit dans un monde à lui est un euphémisme, et ce livre à tiroirs le confirme : dans une contrée mythologique, des soldats errants aux noms d’heroic fantasy dialoguent, composant paraboles, contes moraux et autres fables philosophiques… Parfois opaque, cette œuvre intrigante possède un charme indubitable, même s’il faut parfois faire un effort pour s’y immerger. _B.Q.

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BDTHÈQUE

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bANDES DESSINÉES La sélection de la rédaction

© Chester Brown & éditions Cornélius

_Par S.B.

MAISON CLOSE COMBAT

CHESTER BROWN revient à l’autobiographie. Il confesse une décennie de sexe tarifé : vingttrois prostituées. Un parcours si personnel peut-il avoir une valeur documentaire et exemplaire pour rouvrir le débat sur la légalisation de la prostitution ? On lui a posé la question. _Par Stéphane Beaujean

Difficile, après lecture, de détacher le nouvel album du Canadien Chester Brown de ses précédentes confessions sur son enfance et sa vie sexuelle (Je ne t’ai jamais aimé et Le Playboy). Entre sa décision d’abandonner les relations sentimentales pour s’en tenir à une sexualité tarifée et les débats animés qu’il entretient sur le sujet avec ses amis, nombre de renvois à l’intimité viennent relativiser la dimension d’étude sociale sur la légalisation de la prostitution. « Pourtant, mon projet était plus politique qu’autobiographique, explique Brown. Si la fiction m’était apparue plus apte à exprimer mon point de vue, je n’aurais pas hésité une seconde. Toutes mes décisions poétiques furent d’ailleurs prises dans ce sens. Par exemple, le choix de ne jamais dessiner les visages des prostituées, d’écarter toute référence à leur couleur de peau ou à des attitudes qui auraient pu trahir leur personnalité a été fait 84

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pour protéger leur anonymat… » Lorsqu’on lui fait remarquer que, justement, cette uniformisation amplifie le sentiment, porté par le titre, que les prostituées sont des corps interchangeables, une expression de sa monomanie comptable et désaffectée, il rétorque, amusé : « Je n’y ai pas pensé, seul l’anonymat comptait pour moi, et je n’ai pas trouvé de meilleur système. Si j’inventais d’autres caractéristiques physiques et morales, je plongeais trop loin dans la fiction. Je devais me contenter de retirer des attributs et non en ajouter. » C’est donc entre rire et effroi, mais constamment captivé, que le lecteur suit le journal sexuel de Chester Brown, chez qui l’intelligence graphique et le talent de narrateur côtoient un manque d’empathie hors du commun. Aux États-Unis, où l’album est paru il y a un an, la réception fut bonne : « Je n’ai évidemment pas fait bouger le débat, car une voix est toujours insuffisante, commente Brown, mais je jouis d’une reconnaissance accrue, et la presse a globalement beaucoup commenté et défendu le livre. » Publié aujourd’hui en France, alors que la question de l’abolition de la prostitution a été relancée cet été par le ministère des Droits des femmes, le livre va-t-il participer au débat ? « Pas sûr, car vos problématiques sont différentes de celles du Canada. Mais cela ne change en rien mes positions : je ne vois pas en quoi la criminalisation de la prostitution serait la meilleure réponse à l’asservissement de certaines victimes à partir du moment où elle punit également les adultes qui choisissent la prostitution de leur plein gré. » ♦

Astro Boy – Tome 6

d’Osamu Tezuka (Kana)

Pour le soixantième anniversaire d’Astro Boy, l’enfant-robot emblème de la culture pop japonaise d’après-guerre, les Français des éditions Kana font très fort avec ce sixième recueil, constitué de récits inédits en France. L’occasion de se replonger dans ce classique porteur d’un futurisme optimiste où énergie nucléaire se conjugue avec humanisme, à l’esthétique ronde inspirée par Walt Disney, pas tout à fait parachevée mais au charme unique. De quoi contenter les nostalgiques, mais également éduquer les enfants avant qu’ils ne s’accoutument à la sophistication graphique du manga moderne.

La Vie secrète des jeunes 3 de Riad Sattouf (L’Association)

Trois volumes et aucune lassitude. Riad Sattouf poursuit son portrait d’une civilisation décadente avec le même regard teinté d’acidité et de tristesse. Les saynètes glanées au fil des promenades de l’auteur dans les lieux publics (métro, fast food, parc…) sont intelligemment retranscrites par ce dessin complétement maître de ses effets, témoin de l’ambiguïté du jugement, capable de grossir les traits pour faire rire mais également de les affiner pour émouvoir. C’est l’humour désespéré à son meilleur, le dessin et le rire comme aveu d’impuissance face à une fin d’un monde qui paraît très proche.

Cleveland

de Harvey Pekar et Joseph Remnant (Çà Et Là) Ceux qui suivirent la vie d’Harvey Pekar à travers ses journaux intimes en bande dessinée seront émus à la lecture de Cleveland. Plonger dans une publication posthume, la plaie du deuil encore béante, s’avère toujours étrange. Un sentiment d’autant plus fort que l’ouvrage se montre bien meilleur que les précédents, un peu usés par la routine. Hommage à cette ville qu’il appelait « foyer », imparfaite et réticente aux compromis – comme lui –, cet ultime opus toujours colérique se trouve sublimé par le dessin de Joseph Remnant, jeune inconnu en osmose avec la déprime de Pekar et sa brumeuse mélancolie.

Rork, Tome 0 – Les Fantômes d’Andreas (Le Lombard)

Après un cycle terminé et des années d’interruption, Rork l’enquêteur alchimiste revient pour une nouvelle aventure paranormale. Un prequel toujours mis en scène par Andreas, dont le découpage sophistiqué et l’esthétique sombre rappellent les comics d’horreur des années 1970. Le plus américain des auteurs européens est ici à son meilleur. Dès les premières pages, l’atmosphère de mystère et le texte aux accents gothiques servent cette histoire d’homme capable de parler aux arbres et qui utilise son don pour enquêter sur des personnes disparues. L’occasion de découvrir une série injustement oubliée.

Palepoli

d’Usamaru Furuya (IMHO) Quel objet curieux que cette suite de saynètes surréalistes autour des relations entre inconscient, cultures populaires japonaise et américaine. Un défilé entrecroisé de rêves et de cauchemars en quatre cases où les créatures de la bande dessinée et de la télévision deviennent les marionnettes d’un esprit torturé. Cette ode flamboyante, souvent impénétrable, se dédie au beau, à l’absurde, à la tristesse. Certaines références peuvent échapper au lecteur européen, et la dimension avant-gardiste peut rebuter. Mais quel bonheur pour ceux qui se laissent dériver le long de ce flot d’images dérangeantes.

Y, le dernier homme – Tome 1 de Brian K. Vaughan et Pia Guerra (Urban Comics)

Brian K. Vaughan est l’un des meilleurs scénaristes américains en exercice. Célébré pour son travail sur la série télévisée Lost (le fameux flash forward de la quatrième saison, c’est lui), son style identifiable aime duper le lecteur en emmêlant divers registres de lieu et de temps. Sur dix volumes à l’intelligence sans faille, sa fable de science-fiction plante un monde où le chromosome Y s’est suicidé, entraînant tous ses porteurs vers la mort. Seuls un adolescent et son singe ont survécu, inexplicablement. Le dernier espoir de l’humanité, naïf et immature, perdu au milieu d’un monde de femmes.

Vingt-trois prostituées de Chester Brown Édition : Cornelius Sor tie : disponible

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LUDOTHÈQUE

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jeux VIDÉOS La sélection de la rédaction _Par Y.F.

Guild Wars 2

(NCsoft/ArenaNet, sur PC) Coup de tonnerre dans l’univers impitoyable du MMORPG : World of Warcraft, jusque-là champion increvable du genre, doit aujourd’hui s’incliner devant ce challenger qui a non seulement repensé un système de jeu bien établi mais qui, comble de l’affront, peut se jouer sans abonnement. Porté par une impressionnante direction artistique, l’univers du soft récompense chaque effort, qu’il soit collectif ou individuel, d’une superbe mise en scène. Foisonnant de quêtes, Guild Wars 2 est un gouffre sans fond en perpétuel mouvement, un récitfleuve où l’aventure épique prend un sens particulièrement convivial.

LittleBigPlanet (Sony/Media Molecule, sur PS Vita)

Les Sackboys avaient déjà largement conquis notre « PetiteGrandePlanète » sur console de salon et sur PSP. Ils étendent aujourd’hui leur territoire à la dernière-née de Sony, la PS Vita. En plus d’exploiter à merveille les fonctionnalités tactiles et multimédias de la console, le jeu se fait plateforme d’échange avec sa sœur aînée la PlayStation 3. Dès lors, les délires créatifs semblent ne plus connaître de bornes. S’il reste un jeu de plateforme remarquable, LittleBigPlanet confirme surtout son statut de référence indépassable du design de niveaux « suédé » et de l’artisanat pop-ludique.

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Dark Souls

(Namco Bandai/ From Software, sur PC) Phénomène culte chez les hardcore gamers, Dark Souls peut se vanter d’être l’un des jeux les plus difficiles au monde, un jeu de rôle en forme de parcours sacrificiel où l’on meurt plus que de raison. Injustement cantonné aux consoles, il débarque enfin sur PC, augmenté de chapitres inédits. Il faut certes donner de sa personne en y risquant ses doigts et jusqu’à sa résistance nerveuse. Mais ceux qui acceptent de faire le grand saut découvriront un monument de dark fantasy, une vision de l’enfer aussi glauque que renversante, dont on ressort à chaque fois traumatisé mais toujours plus fort.

Transformers – La Chute de Cybertron (Activision/High Moon Studios, sur PS3, X360 et PC)

Pour ceux qui ne se remettront jamais de la trilogie cinématographique Transformers, tout espoir n’est pas perdu. Cette Chute de Cybertron opte pour un retour aux sources de la licence Hasbro en recréant la célèbre guerre qui déchira Autobots et Decepticons sur leur planète d’origine. En résulte un spectacle dantesque, véritable tonnerre mécanique plein de bruits et de fureur en droite lignée de Call of Duty. Éreintant, le jeu est surtout responsable d’un plaisir purement régressif : revenir à l’époque bénie des guerres de gosses, quand les Transformers tenaient encore au creux de nos mains.

Deponia

(Daedalic Entertainment, sur PC et Mac) Combien sommes-nous à avoir adulé en secret Guybrush Threepwood, mythique antihéros du non moins mythique Monkey Island ? Sonnez tambours : son successeur, un jeune mécanicien du nom de Rufus, est dans la place. Considéré comme l’idiot de son village natal, véritable aimant à gaffes, celui-ci se met en tête de partir à l’aventure et de devenir, en toute logique, le sauveur de la galaxie. De ce récit initiatique, Deponia tire un point’n’click jubilatoire et absurde, où chaque action se double d’un sketch surréaliste. Autant d’ingrédients qui confirment la santé insolente d’un genre supposé moribond.

Closure (Eyebrow Interactive, sur PS3 – PSN, PC et Mac)

Le dialogue entre ombre et lumière trouve souvent une place de choix dans le jeu vidéo. Chez certains, il peut même devenir un gameplay à part. C’est le cas de ce modeste jeu indé, qui fait de cette dualité le théâtre d’une relation chaotique. Dans un monde plongé dans l’obscurité, le héros avance au moyen de faibles sources de lumière. Si l’ombre s’installe, le décor disparaît, et le sol s’échappe sous nos pieds. Construit comme un labyrinthe géant aux contours invisibles, Closure pousse parfois loin la métaphore, jusqu’à réveiller cette angoisse infantile qu’on appelait peur du noir.

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LE GUIDE

SORTIES EN VILLE CONCERTS EXPOS SPECTACLES RESTOS

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©Barbara Anastacio

©Michel Cavalca

©Collection particuliere

pop indé-clubbing / peinture-ART CON T EMPOR AIN / da nse-cirq ue / L E CHEF

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SORTIES EN SALLES CINÉMA du mercredi 3 octobre AU mardi 6 novembre

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DR

SORTIES EN VILLE CONCERTS

King Krule, le 9 octobre au Point Ephémère

L’AGENDA

_Par S.F., É.R. et É.V.

King Krule À peine majeur, l’ex-Zoo Kid a imposé sa voix de vieux cockney coincée dans le corps improbable d’un frêle adolescent anglais, ainsi que son style musical : une « blue wave » comateuse et en colère. Le 9 octobre au Point Ephémère, 20h, à par tir de 14 €

Richard Hawley

Contrairement à son berçant Truelove’s Gutter, le crooner de Sheffield, ex-Pulp, a secoué le cocotier psyché sur son septième album, Standing at the Sky’s Edge. La soirée s’annonce donc psychédélicieuse.

©Barbara Anastacio

Le 10 octobre à la Cigale, 20h, 34 €

GRAND OURS

Pokey LaFarge Ragtime, folk ou blues, les cordes du quatuor Pokey LaFarge And The South City Three sont tendues dans le Missouri sautillant de Saint-Louis. L’une des plus belles voix du moment dans ce registre viendra défendre l’album Middle of Everywhere.

Grizzly Bear, le 3 novembre au Pitchfork Music Festival, à la Grande Halle de la Villette, www.pitchfork.com/festivals/paris/2012 Shields (Warp, disponible)

_Par Sylvain Fesson

« Je pense qu’en termes d’émotions et d’atmosphères, il y a encore de quoi expérimenter », nous dit Christopher Bear (batterie, chœurs). Il ne croit pas qu’il n’y ait plus de modernisme en musique. Tout l’inverse de David Longstreth, leader des Dirty Projectors – autre groupe new-yorkais de pop expérimentale  –, qui déclarait au magazine Voxpop que, ces dix dernières années, les changements ont tenu à des détails de textures, « ­scintillantes, vaporeuses, atmosphériques », et que ce n’est « pas avec ça que tu peux asseoir une position forte en tant que musicien ». Ce n’est pas faux. Pas rebelles pour un sou mais pourvus d’échos, c’est d’ailleurs comme ça que Chris Bear et ses camarades Ed Droste (chant, guitare, claviers), Dan Rossen (chant, 90

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Viens voir l’inspecteur, non n’aie pas peur. Moins connu que Method Man ou RZA, ses acolytes du Wu-Tang Clan, Inspectah Deck a pourtant derrière lui de mythiques couplets avec le crew et cinq solides LP. Le 11 octobre au Batofar, 19 h30, 20 €, et le 12 octobre au Tamanoir (Gennevilliers), 21h, 10 €

P op indé

Les New-Yorkais de GRIZZLY BEAR présenteront au Pitchfork Music Festival leur quatrième album, Shields, un disque de pop-folk expérimental qui ne parle pas qu’aux nerds.

Inspectah Deck

guitare, claviers) et Chris Taylor (basse, chœurs, production) sont d­ evenus des stars indés. Fort d’un vrai soutien sur le net (Pitchfork), de premières parties prestigieuses (Radiohead) et du passage de certains de ses titres dans des séries branchées (How I Met Your Mother) et dans des pubs (Peugeot), l’ours a réussi à sortir du bois avec Veckatimest, son troisième album (2009), écoulé à cinq cent mille exemplaires dans le monde. Shields devrait connaître le même sort. Conçu loin de Brooklyn, au Texas et au Mexique, pour prendre le temps de se retrouver, de s’accorder, il reste un terrain d’expérimentation, mais sans écraser comme le dernier Animal Collective – autre grand groupe psyché –, sonnant plus fluide, plus physique. Un disque insulaire, comme les derniers Radiohead ? « J’aime leur capacité à sonner très moderne, voire complètement futuriste sur certains de leurs albums tout en empruntant au passé et à plein de styles différents, analyse Chris Bear. C’est aussi une grande part de ce qui nous occupe. » Et de ce qui fait leur indéniable réussite. De quoi envoûter à coup sûr sur scène. ♦

Le 18 octobre à la Flèche d’or, 20h, entrée libre

Nada Surf Ils sont de ces groupes pop amis pour la vie, toujours là, enthousiastes, sincères et tristes parfois – en témoigne leur dernier disque, The Stars Are Indifferent to Astronomy. Des âmes surf, assurément. Le 22 octobre au Trabendo, 19 h30, 26,40 €

I Like Trains Injustement passé inaperçu chez nous, le quartet de Leeds dévoilera son troisième album, évoluant de ses influences entre Nick Cave et Sigur Rós vers un son plus dansant et affûté. En odeur de synthé. Le 27 octobre à la Maroquinerie, 19 h30, à par tir de 17 €

La Rumeur

Intello et hardcore, le clan La Rumeur fait autant parler de lui sur la scène publique (procès de huit ans contre le ministère de l’Intérieur) que sur disque, avec les plumes vitriolées de ses MCs engagés. Le 8 novembre à L’Olympia, 20h, à par tir de 26,40 €

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©Jeaneen Lund

SORTIES EN VILLE CONCERTS

Arnaud Rebotini, le 25 octobre à la Machine du Moulin rouge

L’AGENDA _Par E.Z.

Lunch Beat Encore une bonne idée suédoise : un sandwich + de l’eau + une heure de set electro-house servi par Le Jetpack. Une seule règle, mais d’or : « Don’t talk about your job and dance. » Le 11 octobre à l’Institut suédois, 12h30, 7 €

Tsugi Super Club

Le mensuel Tsugi fête cinq ans de défrichage electro-éclectique avec une flopée de ping-pong musicaux. Pour ce DJ set en forme de gâteau surprise : Justice, l’excité house Bambounou, Busy P et les jeunots de Phyltre.

©Mathew Scott

Le 11 octobre au Trabendo, 23h, 14,80 €

CAMÉLÉON

Arnaud Rebotini Le moustachu electro-technoïde poursuit live la symphonie visionnaire jaillie sur Someone Gave Me Religion. Aux côtés de Museum, Don Rimini, Laurent Garnier, Baadman et Ok Bonnie. Attention, machine de guerre.

Soirée « Free Your Funk: Madlib Medicine Show », le 13 octobre au Trabendo, 23h, 23,60 €

_Par Etaïnn Zwer

La carrière de Madlib, né Otis Jackson Jr., est un vrai labyrinthe où il fait bon se perdre. Biberonné au studio d’enregistrement paternel, rappeur prodige des Lootpack, il est en 2000 Quasimoto, le MC schizo de The Unseen. S’ensuit un parcours multipiste fourmillant d’alter ego survoltés. Crack du sample, producteur inné ou homme-orchestre, l’hétéronymie devient sa marque de fabrique et lui permet tous les grands écarts : interludes soul, crochets reggae, rebonds funk, attractions brésiliennes, délires psyché ou tirades piquantes de films blaxploitation… Madlib est un équilibriste bop, racé, entre expérimentation maboule et esthétisme charnel. Fan de jazz, il séduit avec Shades of Blue 92

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La spéciale Halloween du label agitateur deBonton. Sous la piñata : Fort Romeau (100 % Silk), Crackboy (side project ravageur de Krikor) et Étienne Jaumet, moitié géniale de Zombie Zombie. Trauma électronique garanti. Le 20 octobre à la Java, 0 0h, 8 €

cl ubbing

Animal rare en Hexagone, le DJ-rappeur aux mille visages et producteur de génie MADLIB sort enfin du bois pour une minitournée européenne. L’occasion de découvrir son prochain album et de s’offrir une séance groovy de médecine douce.

Murder is deBonton

en 2003, qui dépoussière les standards du prestigieux label Blue Note ; maître ès beats, il impose sa science du hip-hop grâce aux combos rap foutraques Jaylib avec J Dilla et Madvillain avec MF Doom ; surtout, il défend depuis vingt ans sa place d’électron libre en initiant des side projects jouissifs, telle la collection Beat Konducta, mixant bande-son d’un film imaginaire, excursion en world music et hommage aux icônes de sa discographie ; ou la série des Madlib Medicine Show, encyclopédie de treize albums bricolés sur un an, enfin rassemblés dans le coffret mastodonte « The Brick ». Dernier-né de cet ovni touche-à-tout : MadGibbs, tandem avec l’excitant Freddie Gibbs, MC pourvoyeur de featurings alléchants (de Curren$y aux Cool Kids). Deux EP plus tard, ils font leur première scène ensemble en France. Et en bande, flanqués de J-Rocc – vétéran du turntablism – et d’Egon – fondateur du label de soul californienne seventies Now-Again. Soit quatre des plus fascinants acteurs freestyle de la scène hip-hop actuelle pour une bonne dose curative d’un soleil électrique made in West Coast, histoire de sabler l’automne. Feel the beat. ♦

Le 25 octobre à la Machine du Moulin rouge – Mama Festival, 23h, 18,50 €

Concrete

After échevelée, cette « all day long party » séduit tous les mois près de mille teufeurs grâce à sa programmation bandante de DJs – ce mois-ci, Luke Slater, Ben UFO, Grego G… La pilule electro forte qui flingue le blues du dimanche. Le 1 er novembre au Montecosy, 7h, à par tir de 15 €

Pitchfork Festival After Party Pour sa deuxième édition parisienne, le festival s’offre deux soirées de rab électrique : jeudi, c’est le label R&S Records qui s’y colle, et vendredi l’écurie furieuse Italians Do It Better. Un bon coup de fourchette. Les 1 er et 2 novembre au Trabendo, 0 0h, 16,80 €

C2C

Leur premier album Tetra cartonne, et ils ont secoué les festivals européens : les DJs turntablists 20Syl, Greem (Hocus Pocus), Atom et Pfel (Beat Torrent) livreront un show groovy affriolant. On sautille d’avance. Le 10 novembre à l’Olympia, 20h, à par tir de 29,70 €

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© Paul Graham

SORTIES EN VILLE EXPOS

Paul Graham, DHSS Emergency Center Elephant And Castle, South London

L’AGENDA

_Par Anne-Lou Vicente

Paul Graham Le Bal présente deux séries de Paul Graham, figure majeure de la scène photographique britannique contemporaine. Beyond Caring (1984-85), travail réalisé au début de sa carrière dans les bureaux de la sécurité sociale britannique sous Margaret Thatcher, associe le genre de l’enquête sociale à l’usage alors inédit de la couleur. Jusqu’au 9 décembre au Bal, w w w.le-bal.fr

©Collection particuliere

« L’homme de Vitruve »

Edward Hopper, Chop Suey

LUMIÈRE TRISTE peint ure « Edward Hopper », du 10 octobre 2012 au 28 janvier 2013 au Grand Palais w w w.grandpalais.fr

Grâce aux prêts conjugués de plusieurs musées, le mythe de l’Amérique d’EDWARD HOPPER trouve un déroulement limpide et sa plus belle expression sur les murs du Grand Palais. _Par Léa Chauvel-Lévy

Réaliste, formaliste, romantique ou symboliste ? Edward Hopper (1882-1967) aura été rangé sous tous les drapeaux. C’est au démêlage de cette confusion que s’attelle le Grand Palais en proposant un parcours chronologique explicite qui sonde les différentes influences du chef de file du réalisme américain. De 1900 à 1924, d’abord, période de formation qui nous apprend que le peintre fut publiciste avant de pouvoir vivre de son art. Une série de voyages en Europe le marque profondément ; il y côtoie les avant-gardes et la modernité qui se tisse dans les salons parisiens, voit les toiles de Picasso. Le cubisme et le fauvisme inspirent sa palette. Il se sent même impressionniste un temps, porté par la sensualité du traitement. Ses couleurs gagnent en luminosité,

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et la mélancolie que l’on associe généralement à son travail s’éclaircit doucement. L’explicitation de ces références a un effet immédiat sur le regard porté sur son œuvre. On saisit la lassitude des villes, caractéristique de la tradition réaliste américaine, avec un œil neuf. Plus loin, il est également permis de déceler l’impact qu’a eu le cinéma américain sur ses compositions. Très cadrées, ses toiles font penser aux plans d’Ernst Lubitsch, arrivé aux États-Unis en 1922. La seconde partie du parcours revient sur les thèmes fétiches de Hopper : paysages urbains à la tristesse diffuse, personnages perdus entre leur imagination et la solitude de la ville moderne… La dimension psychologique se fait de plus en plus dense. Même les comptoirs de bar et les façades impriment une attitude humaine et semblent nostalgiques. Une personnification rendue possible par la palette quasi anthropomorphique d’un artiste à l’écoute de ses émotions, qui définissait ainsi son travail : « Mon objectif est d’utiliser toujours la nature comme moyen de fixer mes réactions les plus intimes vis-à-vis de l’objet. » ♦

L’exposition, qui emprunte son titre au fameux dessin de Léonard de Vinci, ancien logo de l’agence de recrutement Manpower, réunit les œuvres d’une quinzaine d’artistes sensibles au monde du travail comme à la désindustrialisation, le Crédac ayant lui-même intégré récemment l’ancienne Manufacture des œillets d’Ivry. Jusqu’au 16 décembre au Crédac (Ivr y-sur-Seine), w w w.credac.fr

Roman Ondák L’artiste slovaque développe depuis une vingtaine d’années une œuvre aussi conceptuelle que minimale. À l’ARC (espace Animation/Recherche/ Confrontation), il présente ses travaux récents, dont l’œuvre Measuring the Universe, pièce qui évolue au fur et à mesure que chaque visiteur y dépose son nom, sa taille et son jour de visite. Jusqu’au 16 décembre au musée d’Ar t moderne, w w w.mam.paris.fr

« Les dérives de l’imaginaire » Quoi de mieux que d’infiltrer le cerveau de l’artiste, telle l’antichambre de son œuvre ? L’exposition présente une vingtaine d’artistes internationaux dont les œuvres décrivent les processus mentaux dont elles procèdent, empreints de dérive situationniste et de rêverie : un désœuvrement constructif. Jusqu’au 7 janvier 2013 au palais de Tok yo, w w w.palaisdetok yo.com

« Ent(r)e » À l’occasion de sa première exposition en France, l’artiste espagnole Loreto Martínez Troncoso, connue pour ses performances parlées, fait de la Ferme du buisson un espace intérieur à la dimension cérébrale, lieu de la pensée et de l’écriture habité par des présences dont la spectralité évoque celle d’une voix détachée du corps. Du 13 octobre 2012 au 13 janvier 2013 à la Ferme du buisson (Noisiel), w w w.lafermedubuisson.com

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SORTIES EN VILLE EXPOS

©Fabrice Gousset

LE CABINET DE CURIOSITÉS

Michel Blazy, Le Gâteau

Qu’est-ce qu’on mange ?

©Olivier Dollinger/ADAGP

Pour fêter ses dix ans, le Plateau invite Michel Blazy pour une exposition ludique autant qu’inquiétante. Ses installations éphémères, hantées par la décomposition et le cycle du vivant, se construisent autour de matières périssables – tomates, purée, pâtes… Ici, le parcours articulé autour du thème de l’alimentation a de quoi intriguer. Pour sa pièce Circuit fermé, l’artiste a lâché des moustiques pour qu’ils piquent le public invité à manger de la viande crue. Condamnation en sourdine de nos sociétés hygiénistes ? Plus loin, on pénètre une grotte où germent des lentilles. Face à cette chair fraîche et à ces légumes en devenir, la vie se dessine dans ce qu’elle a de plus organique et d’un peu angoissant. _L.C.-L. « Le grand restaurant – Michel Blazy » jusqu’au 18 novembre au Plateau, w w w.fracidf-leplateau.com

L’ŒIL DE…

Olivier Dollinger, Circle Stories

ART DE RUE ©Bertille Bak

aArchi rt contemp tect ureor a in Biennale de Belleville – Deuxième édition, jusqu’au 20 octobre dans le quar tier de Belleville w w w.labiennaledebelleville.fr

Pour sa deuxième édition, la Biennale de Belleville prend plus d’espace(s) et d’envergure tout en restant fidèle à sa vocation première d’événement artistique à échelle humaine – et bien réelle. _Par Anne-Lou Vicente

De Venise à São Paulo en passant par Shangai, Istanbul, Berlin ou Lyon, la biennale est progressivement devenue une espèce en voie de prolifération rimant le plus souvent avec mégalopole et tourisme culturel. Aussi, dans ce contexte, la Biennale de Belleville fait-elle plutôt figure d’exception, d’intrus, voire de pied de nez face à tous ces mastodontes artistiques… Patrice Joly, commissaire général de l’événement, directeur de galerie à Nantes et rédacteur en chef de la revue d’art contemporain Zérodeux, a élu domicile dans le quartier de Belleville depuis plusieurs années. Un quartier en pleine mutation, où ont éclos en un temps record ­galeries pointues et lieux d’art en tout genre. 96

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Si la Biennale de Belleville « siège » au pavillon Carré de Baudouin avec une exposition intitulée « Circumrévolution », elle se propage dans un large périmètre, occupant l’espace public – qu’il s’agisse de la rue, avec le module de mur préfabriqué en béton de Nicolas Milhé « planté » sur le boulevard de la Villette, ou du parc des Buttes-Chaumont, avec l’intervention de Vincent Lamouroux consistant à blanchir une partie de la végétation –, mais aussi une myriade de lieux allant de la Maison des métallos à Café au lit en passant par Shanaynay ou le Treize. Heureuse nouveauté de cette deuxième édition, les ateliers d’artistes comme Bernhard Rüdiger, Camille Henrot, Virginie Yassef ou Olivier Dollinger sont également ouverts pour l’occasion. Enfin, jusqu’au mois de décembre, le Centquatre – comme quoi, cette biennale dépasse déjà ses propres frontières – accueille une artothèque éphémère permettant à tout un chacun d’emprunter une œuvre d’art d’une valeur inférieure à 1 000 euros pour l’emporter chez soi et, pourquoi pas, décider de l’acquérir… Avis aux amateurs ! ♦

Ô Quatrième, 2012, vidéo

Jessica Castex, commissaire de l’exposition « Circuits – Bertille Bak » « L’exposition de Bertille Bak se compose de deux projets ancrés à Paris, ouvrant une réflexion sur les notions de flux et de circulation : la reconfiguration d’un territoire urbain métamorphosé par deux communautés (des religieuses au couvent et un camp de Tsiganes) situées au centre et en périphérie de la capitale ; l’identification de deux groupes familiers du voyage et de l’errance ; et l’évocation d’un itinéraire imaginaire depuis les souterrains du métro jusqu’au firmament, métaphores de clandestinité, de mystère, d’aspirations spirituelles. Son travail est un processus créatif sollicitant l’échange, la mise en partage de méthodologies artistiques, de savoir-faire, de traditions et d’expériences populaires. » _Propos recueillis par L.C.-L. « Circuits – Ber tille Bak », jusqu’au 16 décembre au musée d’Ar t moderne, w w w.mam.paris.fr

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©Nilz Bohme

SORTIES EN VILLE SPECTACLES

West Side Story au théâtre du Châtelet

L’AGENDA _Par È.B.

Attention : sorties d’écoles Dans les écoles d’Anne Teresa De Keersmaeker en Belgique, de Mathilde Monnier à Montpellier ou d’autres à travers l’Europe transitent de jeunes chorégraphes venus du monde entier. Plusieurs de leurs créations sont ici regroupées dans une programmation concoctée par le chorégraphe Xavier Le Roy et le critique Christophe Wavelet. Du 5 au 7 octobre au théâtre de la Cité internationale – Festival d’automne à Paris, w w w.theatredelacite.com

©Michel Cavalca

Jérusalem plomb durci

Nuit d’ivresse Danse Altered Natives’ Say Yes to Another Excess – Twerk, chorégraphie de Cecilia Bengolea et François Chaignaud, du 24 au 28 octobre au centre Pompidou – Festival d’automne à Paris, w w w.centrepompidou.fr

Entre énergie eighties, créatures de sciencefiction et flashs pornos, le tandem CECILIA BENGOLEA et FRANÇOIS CHAIGNAUD réveille les pulsions les plus perchées de la danse. Werk it, bitches! _Par Ève Beauvallet

Intrigués par l’univers excentrique des rave parties et les stars de la musique grime ? Il y a Berlin, évidemment, mais si vous tenez à voir les créatures de dancefloor les plus chimiques, c’est sur la scène d’Altered Natives’ Say Yes to Another Excess – Twerk que ça se passe, une sorte d’ovni mi-tribal mi-futuriste avec DJs londoniens et tubes de néon. Quel intérêt si l’on n’est pas sur la piste ? Fiez-vous à Cecilia Bengolea et François Chaignaud, qui sont loin d’être puceaux en matière de night club – en témoigne leur CV un rien exotique dans le milieu de la danse labellisée : un goût immodéré pour l’escort, le transformisme, le striptease et les danses lascives version voguing et dancehall, 98

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Émissions télé commémoratives, litanie des discours de l’ONU… Le tandem Winter Family passe en revue l’iconographie liée à la « dictature émotionnelle » imposée selon eux par Israël. Œuvrant en musique mais aussi au théâtre, ce couple franco-israélien fait parler de lui. À raison. Du 10 au 16 octobre au 104 – festival Temps d’images, w w w.104.fr

The Coming Storm Grande figure du théâtre underground londonien depuis maintenant trente ans, la compagnie d’avant-garde Forced Entertainment invente une variation sur les mille et une façons de raconter une histoire, depuis le gel verbal jusqu’à la tchatche psychotique. Du 18 au 21 octobre au centre Pompidou – Festival d’Automne à Paris, w w w.centrepompidou.fr

mais aussi une connaissance raffinée des courants classiques et conceptuels de la danse. Bref, des artistes curieux d’absolument tout ce qui touche aux cultures du corps, qu’elles soient savantes ou en pleine émergence, saluées dans les corps de ballet ou planquées dans les sous-sols du Bronx. Pour Twerk, créé cette année à la biennale de Lyon, la règle du jeu était élémentaire : réunir des amis aux parcours et influences divers, découvrir tous les styles de danse, se déguiser en mille et un personnages et retrouver sur scène ce lâcher-prise sidérant auquel on assiste parfois en club… En somme, le genre de projet cassegueule qui aurait pu sombrer dans le trip pour initiés ou dans la récupération simili-intello. Twerk est heureusement plus étrange que cela : moitié porn stars, moitié superhéros, humanoïdes emperruqués et libidineux, les danseurs ouvrent les portes sur un univers débordant de phéromones qui réveille en chacun des sentiments contradictoires. Répulsion ou fascination ? Narcissisme ou désir d’effacement ? Monstres de lubricité ou icônes de liberté ? On tranchera après avoir dessaoulé. ♦

Modèles Elles ne sont pas 343, ni forcément salopes. Mais ce groupe issu du Conservatoire national d’art dramatique compte bien faire le point sur ce que sont devenues les femmes aujourd’hui, après Françoise Giroud et Desperate Housewives. On a hâte d’entendre ces gonzesses de la génération Y en découdre avec l’identité sexuelle. Du 10 octobre au 10 novembre au théâtre du Rond-Point, w w w.theatredurondpoint.fr

West Side Story Que vous y alliez par tendance nostalgique, pour réviser vos classiques ou pour voir ce qu’un show à l’américaine ultra-packagé veut dire, vous ne risquez pas de sortir complètement blasé de ce spectacle culte, adaptation moderne de Roméo et Juliette increvable depuis sa création à Broadway en 1957. Du 26 octobre 2012 au 1er janvier 2013 au théâtre du Châtelet, w w w.chatelet-theatre.com

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SORTIES EN VILLE SPECTACLES

©Vincent Cavaroc

le spectacle vivant non identifié

Danse avec les loups Improbable étude corporelle aux frontières du documentaire animalier et du body art, Low Pieces place le spectateur devant neuf danseurs nus qui incorporent le comportement des bêtes sauvages ou le mouvement des plantes. Ne fuyez pas, la pièce n’a rien d’une choré pour grande section de maternelle ! Avec des expressions infinitésimales et une justesse gestuelle sidérante, les danseurs inventent entre eux des modes de communication inédits et sèment le trouble entre animé et inanimé. Un curieux moment de contemplation signé Xavier Le Roy, un chorégraphe qui fut chercheur en biologie moléculaire avant de devenir un des fleurons de la danse actuelle. _È.B.

©Aglae Bory

Low Pieces de Xavier Le Roy, du 15 au 20 octobre au théâtre de la Cité internationale – Festival d’automne à Paris, w w w.theatredelacite.com

l’invité surprise

Géométrie variable Géométrie de caoutchouc d’Aurélien Bor y, jusqu’au 28 octobre au parc de la Villet te, w w w.villet te.com

Jouant sur le procédé de cirque dans le cirque, AURÉLIEN BORY continue sa conquête de l’espace avec Géométrie de caoutchouc, une épopée aéropoétique pour huit circassiens et un mini chapiteau. _Par Ève Beauvallet

« J’imagine un spectacle où c’est le lieu lui-même que l’on viendrait voir. » Aurélien Bory, circassien géomètre, fasciné par les questions d’architecture et de topologie, applique au champ du cirque un principe vieux comme le monde : la mise en abyme. Gare aux conclusions hâtives, cependant  : Géométrie de caoutchouc n’a rien d’une pièce qui mettrait en scène des comédiens en train de préparer une autre pièce, comme c’est le cas de 80 % des comédies qui entendent jouer avec le « théâtre dans le théâtre ». Ce serait mal connaître Bory, fleuron du nouveau cirque certainement plus fasciné par Pythagore et les peintres abstraits que par Bozo et les blagouzes boulevardières. 100

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Non, il faut prendre ici l’expression « cirque dans le cirque » au pied de la lettre. Les spectateurs, installés dans un chapiteau, voient se dresser sur la piste un second chapiteau tout de blanc vêtu, réplique du premier en plus petit, sorte de jouet onirique renfermant la mémoire du cirque. L’effet gigogne ne manque pas de poésie, et les métamorphoses inventées ont souvent de la gueule : la toile se transforme successivement en cocon luminescent, en océan menaçant ou en tapis volant, évoquant parfois, dans de vrais instants de grâce, les bestioles mécanisées de Hayao Miyazaki ou les images cristallines d’un Alessandro Baricco. Mais seulement parfois… Car les huit circassiens chargés de manipuler le chapiteau parasitent quelquefois plus qu’ils n’embellissent le déploiement des tableaux. On en vient presque à regretter une surcharge de mouvements qui, si virtuoses soient-ils, auraient gagné à s’effacer davantage derrière le person­ nage principal. À défaut d’assister à un pur chef-d’œuvre de théâtre d’objets, on se contente d’une charmante épopée arienne. On ne s’en plaindra pas non plus. ♦

©Daniel Angeli

cirq ue

Leïla Bekhti et Vincent Lacoste chez Édouard Baer C’est presque un pléonasme : le nouveau spectacle d’Édouard Baer s’intitule … à la française ! Le pitch ? Un metteur en scène est désigné par le ministre des Affaires étrangères pour monter un spectacle autour de la culture AOC. Plus franchouillard que frenchy, plus magret de canard que menu macrobio, Édouard Baer devait réunir une équipe artistique solide histoire de diversifier les points de vue sur la France d’aujourd’hui. En plus de ses collaborateurs habituels, il s’est ainsi entouré de Vincent Lacoste et de la ravissante Leïla Bekhti. Soit deux chéris du cinéma français novices au théâtre, que l’on espère aussi solides sur les planches que face caméra. _È.B. … à la française ! d’Édouard Baer, jusqu’au 29 décembre au théâtre Marigny, w w w.theatremarigny.fr

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©Thai Toutain

SORTIES EN VILLE RESTOS

TABLE D’HARMONIE l e chef L’Agapé, 51, rue Jouf froy-d’Abbans, 75017 Paris Tél : 01 42 27 20 18

Dans le XVIIe arrondissement de Paris, le restaurant Agapé vient de faire peau neuve. Un vent nippon caresse désormais une cuisine mêlant la qualité des produits à l’intelligence des saveurs et des textures. _Par Bruno Verjus (www.foodintelligence.blogspot.com)

Toshitaka Omiya vient tout juste de prendre la direction exécutive des cuisines de l’Agapé. Une table chic à la cuisine choc, dans le discret XVIIe arrondissement. Il faut désormais compter avec les chefs japonais maniant la haute cuisine française : l’on dénombre presque une cinquantaine de toques nippones œuvrant dans les restaurants parisiens. Martingales gagnantes pour la plupart, car les mets accrochent l’essentiel : la précision et le goût. Toshitaka Omiya illustre avec brio ce toucher magique. Passé chez Alain Passard (l’Arpège, trois  étoiles), Philippe Legendre (Ex-le Cinq, deux  étoiles) et David Toutain (l’Agapé substance,

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frère cadet ouvert en 2011), il a saisi le fond de la belle cuisine française : produits d’exception, cuissons parfaites et justes assaisonnements. La carte de l’Agapé, délivrée de schémas alambiqués, offre une cuisine spontanée, élégante et subtile. Toshitaka Omiya établit un dialogue intelligent et intelligible entre les ingrédients. Pour exemple, ce ris de veau en réponse animale à des artichauts travaillés en texture similaire et plaidant pour le végétal. Ou cette lotte nacrée, à la cuisson idéale, comblée de couteaux (mollusques à coquille allongée), bébés pâtissons et courgettes. Le goût des jeunes courgettes « crues chaudes » – comme aime à le dire David Toutain – évoque la saveur marine des couteaux, presque crus eux aussi. Leur croquante texture percute le palais, en écho aux courgettes. Ajoutez à ce chef et ses œuvres de cuisine l’une des cartes des vins les plus brillantes et complètes de la capitale, une direction de salle et un service de grande tenue, et voilà un Agapé nouveau qui va bien vite réjouir les gourmets d’ici et d’ailleurs. ♦

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SORTIES EN SALLES CINÉMA

et surtout…

L’AGENDA

03/10 Elle s’appelle Ruby (lire p. 15) Kirikou et les hommes et les femmes (lire p. 74) Pauline détective (lire p. 108) Damsels in Distress (lire p. 110)

_Par S.C., F.d.V., J.R., É.R. et L.T.

10/10 Dans la maison (lire p. 20) Like Someone in Love (lire p. 46) Ted (lire p. 60) Tell Me Lies (lire p. 112)

17/10 Bachelorette (lire p. 24) César doit mourir (lire p. 30) Paperboy (lire p. 38) In Another Country (lire p. 114)

24/10 Skyfall (sor tie le 26/10, lire p. 16) Amour (lire p. 40) Le Jour des corneilles (lire p. 116) Into the Abyss (lire p. 118) « De Charlot à Chaplin » (lire p. 124)

31/10 Frankenweenie (lire p. 28) Looper (lire p. 120) Saudade (lire p. 122)

Después de Lucia de Michel Franco

03/10

17/10 DESPUÉS DE LUCIA

DIANA VREELAND – THE EYE HAS TO TRAVEL

AU GALOP

Endeuillés par la mort de Lucia, son mari Roberto et sa fille Alejandra s’installent à México. Suite à un scandale, l’adolescente devient la souffredouleur de son lycée… Un engrenage glaçant et maîtrisé, lauréat du prix Un certain regard à Cannes en 2012.

Rédactrice en chef du Harper’s Bazaar puis de Vogue, Diana Vreeland (19031989) a régné sur le monde de la mode du XXe siècle, prêchant pour le bikini et conseillant Jackie Kennedy. Sa petitefille par alliance en fait l’éloge immodéré.

Première réalisation aux accents autobiographiques de l’acteur Louis-Do de Lencquesaing (Le Père de mes enfants), soit la quarantaine mouvementée d’un écrivain pris entre deuil familial, éducation sentimentale de sa fille et nouvel amour.

DO NOT DISTURB

REALITY

de Michel Franco Avec Tessa Ia, Hernán Mendoza… Bac Films, Mexique/France, 1h43

d’Yvan At tal Avec Yvan At tal, François Cluzet… UGC, France, 1h28

Jeff le baroudeur (Cluzet, bien barbu) débarque dans la vie de son vieux pote Ben, aujourd’hui marié et rangé. Sans hésiter, il lui propose de tourner un porno gonzo les mettant en scène. Une comédie potache, adaptée de Humpday de Lynn Shelton.

de Lisa Immordino Vreeland Documentaire Happiness, États-Unis, 1h25

de Mat teo Garrone Avec Aniello Arena, Loredana Simioli… Le Pacte, Italie/France, 1h55

À Naples, un modeste poissonnier sombre peu à peu dans la folie après avoir participé au casting d’une émission. Le réalisateur de Gomorra livre une fable amère et exubérante sur la téléréalité, récompensée par le Grand Prix au dernier Festival de Cannes.

10/10

ASTÉRIX ET OBÉLIX – AU SERVICE DE SA MAJESTÉ de Laurent Tirard Avec Gérard Depardieu, Édouard Baer… Wild Bunch, Fr./Esp./It./Hon., 1h49

C’est le duo inédit Depardieu-Baer qui porte cette aventure des Gaulois, sise cette fois en Angleterre, où nos héros viennent en aide à un village en bisbille avec Jules César. Références et anachronismes renouent avec l’Astérix d’Alain Chabat.

LA PIROGUE SOUS LA VILLE

TOUS LES ESPOIRS SONT PERMIS

1944 : l’histoire vraie du Polonais Leopold Socha, employé municipal de Lvov, qui dissimula une dizaine de Juifs dans les égouts de la ville. La force du film repose sur la sobriété de son traitement, faisant souffler la vie au cœur de la barbarie nazie.

Meryl Streep et Tommy Lee Jones sont deux sexagénaires qui tentent de ranimer leur mariage par une intense thérapie dirigée par Steve Carell. Une comédie romantique qui se veut grivoise de David Frankel, réalisateur du Diable s’habille en Prada.

GOD BLESS AMERICA

LES FILS DU VENT

Frank est un loser qui ne supporte plus la société américaine façonnée par la téléréalité. Il décide de partir tuer ceux qui y contribuent avec l’aide d’une adolescente éprise de violence, pour un road trip anar à la critique acerbe et impertinente.

Le mystère Django Reinhardt pour phare, bien sûr. Mais ce documentaire s’intéresse autant à la guitare manouche qu’à ceux qui en jouent. Il révèle d’autres moteurs qui font vibrer les médiators : l’amitié, l’humour et une volonté d’exister malgré tout.

d’Agnieszka Holland Avec Rober t Wieckiewicz, Benno Fürmann… Eurozoom, Canada/Pologne/Allemagne, 2h25

de Bob Goldthwait Avec Joel Murray, Tara Lynne Barr… Potemkine Films, États-Unis, 1h40

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de Louis-Do de Lencquesaing Avec Louis-Do de Lencquesaing, Marthe Keller… Pyramide, France, 1h33

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de David Frankel Avec Mer yl Streep, Tommy Lee Jones… Metropolitan FilmExpor t, États-Unis, 1h40

de Bruno Le Jean Documentaire Zelig films, France, 1h30

de Moussa Touré Avec Laït y Fall, Mame Astou Diallo… Rezo Films, Sénégal/France, 1h27

Sélectionné cette année à Cannes (Un certain regard), le film suit le parcours chaotique d’une pirogue partie de Dakar pour rejoindre les îles Canaries, en Espagne. À son bord, trente migrants voguent vers un avenir incertain, entre doutes et espoirs.

LE PETIT GRUFFALO

de Uwe Heidschöt ter et Johannes Weiland (animation) Avec les voix (en VF ) de Zabou Breitman, Mélanie Dermont… Les Films du Préau, Ang./All., 43 minutes

Précédée de trois courts métrages, cette nouvelle fable de l’adorable monstre Gruffalo suit son fils dans la découverte du « bois très très sombre » habité par la Grande Méchante Souris. Une belle balade pour les plus petits des cinéphiles.

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SORTIES EN SALLES CINÉMA

L’AGENDA _Par S.C., F.d.V., C.G., J.R., É.R. et L.T.

Une famille respectable de Massoud Bakhshi

24/10 STARS 80

TRAVIATA ET NOUS

Le revival eighties frappe aussi la France. Sous la houlette de Thomas Langmann, ici coscénariste, une brochette de chanteurs oubliés des spotlights fait un retour gagnant organisé par Anconina et Timsit, culminant en un show au stade de France.

Après Pelléas et Mélisande en 2008, Philippe Béziat continue de documenter la mise en scène d’opéras, ici avec La Traviata de Verdi, monté à Aixen-Provence. Des répétitions aux coulisses, il suit la manière dont revit un des grands mythes de l’opéra.

JOURNAL D’UN DÉGONFLÉ : ÇA FAIT SUER !

TEMPÊTE SOUS UN CRÂNE

Dans ce teen movie avant l’heure, Greg Heffley, onze ans, est le loser de son collège et se rêve des projets de vacances démentiels qui tombent à l’eau. Avec ses copains et armé de son « carnet de bord », il va devoir trouver des idées pour passer l’été.

Documentaire intra-muros, Tempête sous un crâne suit l’année scolaire de deux professeurs, l’une de français, l’autre d’arts plastiques, dans la Seine-Saint-Denis. Leur quotidien : la quatrième C, tour à tour joyeuse, turbulente ou délurée.

LES PARADIS ARTIFICIELS

HEADSHOT

Erika et Nando se croisent et s’aiment à Amsterdam. Leur idylle fait remonter le souvenir d’une rave party sur les plages de Recife, deux ans plus tôt, qui marqua à jamais leur existence… Sexe, drogue et mort mènent la danse de ce drame brésilien.

Tul, ex-flic incorruptible dégoûté par le système, devient tueur à gages à la solde d’un mystérieux groupuscule. Blessé par balle à la tête, il se met à voir le monde littéralement à l’envers. Un film noir teinté de spiritualité par le réalisateur de Ploy.

J’ENRAGE DE SON ABSENCE

UNE FAMILLE RESPECTABLE

Mado, mariée et mère du petit Paul, voit ressurgir son ancien compagnon Jacques, qui ne s’est jamais remis de la mort de leur enfant. Jacques noue une complicité étrange avec Paul. Un film sombre, première fiction de Sandrine Bonnaire.

Une nouvelle preuve de la vitalité du cinéma iranien : universitaire en Occident, Arash revient enseigner dans sa ville natale, confronté simultanément aux rouages d’un pays qui lui est devenu étranger et aux profonds bouleversements qui agitent sa famille.

de Frédéric Forestier Avec Richard Anconina, Patrick Timsit… Warner Bros., France, durée NC

de David Bowers Avec Zachar y Gordon, Rober t Capron… Twentieth Centur y Fox, États-Unis/Canada, 1h34

de Philippe Béziat Documentaire Sophie Dulac, France, 1h52

de Clara Bouf far tigue Documentaire ZED, France, 1h20

31/10 de Marcos Prado Avec Nathalia Dill, Lívia de Bueno… Damned, Brésil, 1h36

de Sandrine Bonnaire Avec Alexandra Lamy, William Hur t… Ad Vitam, France, 1h38

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de Pen-ek Ratanaruang Avec Nopachai Jayanama, Chanokporn Sayoung… Wild Side Films/Le Pacte, Thaïlande/France, 1h45

de Massoud Bakhshi Avec Mehrdad Sedighian, Babak Hamidian… Pyramide, Iran, 1h30

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SORTIES EN SALLES CINÉMA

PAULINE DÉTECTIVE L’enquête ensoleillée MARC FITOUSSI entraîne Sandrine Kiberlain sur le double terrain du burlesque et de la sophistication dans une comédie au teint hâlé. Sous le soleil rageur et le vernis glamour, la nostalgie fait son lit. _Par Anne-Claire Cieutat

De Marc Fitoussi et de ses précédents longs métrages, on se souvient du bel équilibre trouvé entre le désespoir latent et le sourire triomphant. Ses personnages, CV en berne, se confrontaient à un marché de l’emploi peu amène et réchappaient du marasme ambiant grâce à la fantaisie et la tendresse de son regard. Pauline détective propose une narration dépourvue de tout contexte social et propulse une élégante rédactrice en chef d’un magazine de faits divers dans un palace de la Riviera italienne, où son flair

et son goût de l’aventure l’entraînent sur les traces d’un crime. À mi-chemin entre une héroïne mutine de la Bibliothèque Verte et l’Alice de Lewis Carroll, cette Pauline obstinée impose une cadence haletante à ce ballet estival. Sandrine Kiberlain joue de sa silhouette longiligne, trébuche, se relève, se précipite et, dans sa course, fait des étincelles. Face à elle, Audrey Lamy, pétulante, et le trop rare Antoine Chappey conjuguent leur sens du timing. Le plaisir de la comédie investit chaque séquence, mais sous les sautillements sourd une mélancolie douce. Celle que fait naître de sa palette chromée un cinéaste cinéphile nourri des films de Philippe de Broca ou de Jacques Demy. Leur cinéma appartient au passé, il était une fête, nous dit-il. La fête est finie, mais son souvenir joyeux demeure. ♦ De Marc Fitoussi Avec : Sandrine Kiberlain, Audrey Lamy… Distribution : Haut Et Cour t /Studio 37 Durée : 1h41 Sor tie : 3 octobre

3 questions à

Marc Fitoussi Vous avez perçu chez Sandrine Kiberlain une vraie aptitude au burlesque… Oui, son corps peut parfois faire sourire du fait de sa haute taille. Ici, elle est extrêmement glamour, et même glamour, elle est burlesque. Dans la mesure où le scénario ne délivrait pas de message, je pouvais m’autoriser toutes les fantaisies. Le burlesque, lui, s’est plus inventé au moment du tournage, en présence des comédiens. Votre mise en scène joue de certains artifices, comme le zoom, et fait l’éloge de la lumière… J’avais envie d’assumer une esthétique en passe de disparaître, de magnifier des comédiennes et de proposer un film purement divertissant. Ce qui, en temps de crise, peut paraître décalé ! C’est aussi une façon de se souvenir d’un cinéma disparu… Ce film est un peu ma madeleine de Proust. Je l’ai écrit en pensant à des films que j’ai aimés, comme Le Sauvage de Jean-Paul Rappeneau. L’idée de ce genre de cinéma est rare de nos jours, ce qui m’attriste un peu, car c’est celui qui a fait que je suis aujourd’hui réalisateur.

3 raisons d’aller voir ce film 1… Pour la blondeur hitchcockienne, le sourire rouge carmin et l’entrain de Sandrine Kiberlain, enfantine et précise, qui évoque, l’air de rien, Katharine Hepburn.

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2… Pour les corps qui chutent sans danger, les cascades et les dérapages incontrôlés envisagés dans un contexte de feel good movie, séduisant et confortable.

3… Pour la délectation manifeste des comédiens à prononcer les dialogues ciselés de Marc Fitoussi, mis en valeur par une direction d’acteurs au cordeau.

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DAMSELS IN DISTRESS Filles en vrille Après quinze ans d’absence, WHIT STILLMAN donne enfin un successeur aux Derniers Jours du disco (1998). Damsels in Distress est à la hauteur de l’attente, portant à son meilleur le charme suave et subversif des précédentes comédies du New-Yorkais.

_Par Sophia Collet

Whit Stillman a initié Damsels in Distress avec l’idée de mettre en lumière le rôle grandissant des groupes de jeunes filles, ces dernières années, sur les campus universitaires américains, plus connus pour les fraternités et les think tanks masculins. Ainsi, l’anxieuse mais candide Violet (Greta Gerwig) et sa bande de bienfaitrices, rejointe par la frêle mais déterminée Lily

(Analeigh Tipton), soignent les nom­ breuses âmes « en vrille » de la fac, selon leur expression, par la danse et l’odeur de savon parfumé. Cette brigade anti-crash émotionnel est l’ancrage d’une chronique de campus, pendant « vingtenaire » du teen movie, qui fait valser toute une ribambelle d’archétypes. La danse y est un enjeu existentiel d’affirmation de soi, comme pour l’ingénue Chloë Sevigny dans l’utopie communautaire des Derniers Jours du disco, et la lose et le blues sont des vrilles sentimentales que la comédie orchestre, enlace et raffine, ici par chapitres, comme autant d’étapes vers l’horizon de la félicité. Trop souvent comparé à celui de Woody Allen, le comique de Stillman repose sur la virevolte permanente du sens, renversé par une versatilité qui module la littéralité des clichés. Tout se dédouble, s’inverse et reforme une boucle dans un souple délié ne reposant plus sur l’instant T du gag. Sous son apparente

naïveté, le film est tout en torsions et en échos, dans un détachement très maîtrisé. Subversif, Damsels in Distress détonne en n’étant ni acide ni absurde, mais indéfectiblement léger, avec son rythme indolent et désarmant, à nul autre pareil. La comédie semble renaître de cet art de l’équivoque porté jusqu’au raffinement. ♦ De Whit Stillman Avec : Greta Ger wig, Analeigh Tipton… Distribution : Sony Pictures Durée : 1h39 Sor tie : 3 octobre

3 raisons d’aller voir ce film 1… Pour le bonheur de retrouver Whit Stillman, cinéaste rare, et ses motifs comiques : blonde vs. brune, cruelle perte d’innocence, sophistication désamorcée, final dansé…

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2… Pour l’incroyable et fascinante Greta Gerwig, actrice mi-détachée, mi-grave, entourée ici des excellents Adam Brody (Newport Beach) et Hugo Becker (Gossip Girl).

3… Parce que Lena Dunham (Girls), qui avait auditionné pour le rôle de l’écervelée Heather, a aidé Stillman à la production, apportant ses contacts de la mouvance « Mumblecore ».

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TELL ME LIES INDIGNEZ-NOUS Inédit en France et censuré à sa sortie, en pleine crise du Viêtnam, le film de PETER BROOK interroge, dans un écrin formel baroque, la responsabilité de chacun face à la guerre. _Par Frédéric de Vençay

Comprendre Tell Me Lies, c’est en passer par sa genèse : US, pièce créée en 1966 pour la Royal Shakespeare Company dans la foulée des manifestations anti-américaines. Tout le projet de Peter Brook est contenu dans ces deux lettres : « Mon film ne parle pas des États-Unis (“the U.S.” – ndlr) mais de “nous” (“us” – ndlr), Londoniens, et de ce que nous faisions de ce conflit. » Londres est ici incarné par trois jeunes intellectuels tirés de leur confort bourgeois par la photographie, intolérable, d’un enfant mutilé par le napalm.

Suivant le parcours accidenté de ses personnages dans le tissu de l’action politique, Brook replace la notion d’engagement individuel au centre du débat, utilisant les mêmes armes que sur scène : expérimenter pour mieux provoquer. Mêlant fiction et documentaire, avec une touche de distance théâtrale et quelques pavés dans la mare (les chansons satiriques rythmant le film), Tell Me Lies s’en tient pourtant à son leitmotiv, déclinant les mille et une façons de faire entendre sa voix : discuter l’opinion adverse, s’immoler par le feu, déverser de la bouse de vache dans un bureau administratif… Chacun sa méthode, et la glaçante image finale laisse – littéralement – la porte ouverte à toutes les interrogations. Et le spectateur avec sa conscience. ♦ De Peter Brook (19 68) Avec : Mark Jones, Pauline Munro… Distribution : Sophie Dulac Durée : 1h48 Sor tie : 10 octobre

3 questions à

Peter Brook Votre manière de travailler diffère-t-elle beaucoup du théâtre au cinéma ? J’ai toujours essayé d’adapter ma méthode théâtrale sur les plateaux. Le résultat doit appartenir à tout le monde, je n’aime pas l’idée qu’une équipe soit « à mon service ». De la pièce US, j’ai retenu les comédiens et les chansons, puis nous avons tout réinventé ensemble, au jour le jour, en improvisant. La forme du film est très hétérogène, proche du collage surréaliste… La possibilité de l’ennui me poursuit depuis mes débuts. Si l’on reste sur une seule ligne, esthétique ou politique, on devient didactique, donc ennuyeux. Mon but n’est pas d’affirmer un point de vue, mais d’ouvrir un questionnement devant la multitude des points de vue existants. Mon film n’est ni pro ni anti-américain. Quel écho Tell Me Lies peut-il trouver en 2012 ? Rien n’a changé ! Il suffit de remplacer les noms de l’époque par « Syrie », « Bush » ou « Romney ». Une seule différence : la polarisation droite/gauche a aujourd’hui presque disparu.

3 raisons d’aller voir ce film 1… Pour sa forme surprenante, manipulant les styles et les genres (docu, musical, reconstitution, mise en abyme) avec une énergie expérimentale follement sixties.

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2… Pour redécouvrir l’œuvre cinématographique de l’un des plus grands metteurs en scène de théâtre de son temps, qui n’a rien perdu de sa verve en changeant de plateau.

3… Pour l’actualité troublante de son sujet, résonnant avec pertinence dans notre époque d’interventions militaires et de perte de confiance dans l’action politique.

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IN ANOTHER COUNTRY Saké light Présenté au Festival de Cannes cette année, In Another Country avait été la première éclaircie d’une compétition plutôt morose. Un bol d’air servi avec grâce par Isabelle Huppert, en goguette sur les terres toujours plus accueillantes de HONG SANG-SOO. _Par Laura Tuillier

Dans Oki’s Movie, Hong ­Sang-soo offrait déjà à la femme la place de l’héroïne et aérait ainsi son cinéma, menacé d’un éternel retour au même – des verres de saké enchaînés par des hommes faibles pour oublier leurs déboires amoureux. Dans In Another Country, le courant d’air est double  : c’est une petite fille qui invente les histoires, et c’est Isabelle Huppert qui

leur donne chair. Imaginez une réalisatrice française se baladant dans une petite station balnéaire coréenne. Elle aurait à esquiver les avances d’un vieil ami, chercherait un phare excentré, croiserait un maître nageur chanteur et musclé, égarerait son parapluie. Le tout en ­attendant son amant. Hong Sang-soo nous a habitués, de film en film, à une récurrence de motifs et de situations qui ­charment certains et en exaspèrent d’autres. Le réalisateur pousse ici l’absurde jusqu’à servir trois fois le même film, bâtissant entre les segments de subtils ponts narratifs et esthétiques. Les objets circulent ainsi de fiction en fiction, à l’image d’une bouteille d’alcool cassée sur la plage par l’héroïne à la fin du film et que retrouvent les personnages dans une des premières séquences. Surtout, l’arrivée d’une étrangère va comme un gant à Hong ­Sang-soo, lui qui a fait de la difficulté à se comprendre l’un

des pôles de son cinéma. L’anglais, langue internationale massacrée, devient le support d’un savoureux comique de répétition ; il faut entendre Isabelle Huppert seriner cette phrase déjà culte, « Is there a lighthouse? », et se heurter à des réponses diverses et divergentes. L’actrice, corps de jeune fille et visage mutin, confirme le pressentiment du cinéaste : la femme est bien l’avenir de l’homme. ♦ De Hong Sang-soo Avec : Isabelle Hupper t, Yu Jun-sang… Distribution : Diaphana Durée : 1h29 Sor tie : 17 octobre

3 raisons d’aller voir ce film 1… Pour Isabelle Huppert, en anglais dans le texte, dont le charme déboussolé s’accorde à merveille à la mise en scène ingénue de Hong Sang-soo.

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2… Parce que le cinéaste coréen prouve qu’il lui est possible de se renouveler tout en restant fidèle à ses fondamentaux : sexe, saké et séduction.

3… Pour le décor inhabituel dans lequel se déroule l’histoire : une station balnéaire balayée par le vent et les ondées, un hors saison qui donne envie de voyager.

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LE JOUR DES CORNEILLES À la croisée des mondes

Quelque part entre le conte de fées et la tragédie champêtre, l’un des temps forts du dernier Festival du film d’animation d’Annecy est une fable épique et quotidienne, portée par un personnage mémorable. _Par Julien Dupuy

Le Jour des corneilles nous plonge brutalement dans une forêt sauvage, hantée par des esprits muets à têtes d’animaux : le type de contrées où naissent les mythes et les légendes. Ce pays est dominé par une figure paternelle tour à tour protectrice et effrayante : le père Courge, un misanthrope qui a rejeté une civilisation qu’il exècre pour élever en autarcie son fils, le malingre fils Courge. Lorsque, suite à un accès de délire, l’ermite sombre dans l’inconscience, son

rejeton ose briser l’une des plus importantes lois paternelles : il quitte la forêt pour gagner le monde civilisé, seule solution pour secourir son père blessé. Le spectateur découvre alors, ébahi, à ­t ravers les yeux de l’enfant sauvage, que cet univers fantastique se situe à nos portes, dans une France en passe d’être plongée dans les ténèbres de la Première  Guerre mondiale. La mécanique narrative qui suit ce choc est éprouvée et imparable  : la confrontation de ces mondes aux antipodes va plier le quotidien vers le merveilleux (le final frôle le récit fantastique) tout en rappelant aux Courge, soudain ramenés à la réalité, que, sans ses semblables, l’homme n’est rien. Si l’entreprise a le bon goût de prouver avec brio que notre pays, trop souvent tristement cartésien, reste un terreau fertile pour le rêve, ce premier film de Jean-Christophe Dessaint (assistant réalisateur sur Le Chat du rabbin) marquera

surtout les esprits pour le personnage du père Courge. Un authentique ogre de conte de fées, une masse indomptable qui doit réapprendre à aimer dans un final très émouvant. Aucun doute : si le fils Courge est le narrateur et le moteur de l’histoire, c’est bien sa brute de père qui est le véritable héros du Jour des Corneilles. ♦ De Jean-Christophe Dessaint Avec les voix de : Jean Reno, Lorànt Deutsch… Distribution : Gebeka Films Durée : 1h36 Sor tie : 24 octobre

3 raisons d’aller voir ce film 1… Pour le père Courge, porté par la voix caverneuse d’un Jean Reno qui confirme, après Porco Rosso, qu’il n’est jamais aussi charismatique que dans l’animation.

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2… Pour les retrouvailles posthumes avec Claude Chabrol dans le rôle du bon docteur, personnage altruiste auquel le regretté cinéaste confère un ton juste et malicieux.

3… Pour un univers pictural qui atteint un équilibre délicat, voire quasi miraculeux, entre monde pétri de légendes et reconstitution sans angélisme d’une époque troublée.

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Into The Abyss Morts vivants Après le fond des âges dans La Grotte des rêves perdus, WERNER HERZOG explore le fond des âmes avec Into the Abyss. Partant d’un fait divers ayant mené à la condamnation à mort d’un jeune homme, le cinéaste orchestre une immersion en terre maudite. _Par Laura Tuillier

Les tombes des condamnés ne portent pas de nom. Derrière le prêtre qui témoigne de son rôle de confesseur s’étend un champ de croix anonymes. Werner Herzog l’affirme d’emblée face à Michael Perry, dont l’exécution aura lieu une semaine plus tard : il n’accepte pas la peine capitale. Le cinéaste choisit alors une affaire sur laquelle il ne plane aucun

doute d’erreur judiciaire. Un triple meurtre déroutant de violence gratuite. Conroe, Texas. En 2001, une femme, son fils et un ami de celuici sont abattus dans un quartier résidentiel privé. Deux garçons sont arrêtés et reconnus coupables du triple homicide, dont le mobile est le vol d’une voiture. Si la première partie du film – le retour sur les lieux du crime et le témoignage des voisins – a un petit goût sordide de Faites entrer l’accusé, Into the Abyss trouve son véritable souffle sur la durée. Les longues interviews des condamnés (l’un à mort, l’autre à perpétuité), ponctuées par les questions à brûlepourpoint d’Herzog, permettent de remonter le fil d’une violence en perpétuelle résurrection. À Conroe, tout le monde semble avoir affaire au mal. Amis, frères, parents, chacun est touché par une malédiction dont la pauvreté, la drogue et les armes permettraient la tragique fécondité. Le père d’un des

condamnés purge sa peine dans la prison d’en face. Les larmes aux yeux, impuissant, il avoue se sentir « aussi coupable que son fils ». Une circulation du malheur qui touche jusqu’au bourreau, qui raconte s’être effondré nerveusement après une journée de travail « normale ». Il a démissionné depuis, laissant la ville texane aux prises avec ses démons. ♦ De Werner Herzog Documentaire Distribution : Why Not Durée : 1h45 Sor tie : 24 octobre

3 raisons d’aller voir ce film 1… Pour la façon bien particulière dont Werner Herzog mène ses longs entretiens et pour entendre ses interrogations naïves, pertinentes et dérangeantes résonner hors champ.

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2… Pour se plonger dans les plaies béantes d’une Amérique pétrie de contradictions, où la peine de mort est encore pratiquée dans une majorité d’États.

3… Parce que Werner Herzog trouve dans le sujet polémique de son documentaire de quoi continuer avec brio son exploration de la démesure humaine.

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looper En boucle Petit coup de maître du genre, le troisième long métrage de RIAN JOHNSON réinvente en douceur les codes du thriller SF en mariant casse-tête métaphysique et entertainment. _Par Frédéric de Vençay

« Les films de votre époque sont des copies des précédents ! Essayez d’innover un peu ! », rigole Abe (Jeff Daniels), visiteur du futur, au début de Looper. Pas besoin de se creuser la tête pour deviner l’ambition de Rian Johnson, contrebandier infiltré à Hollywood, derrière la plaisanterie. Cohérent, le film repose sur un scénario original tortueux qui, s’il charrie quantité de références – Philip K. Dick et les X-Men, Terminator et La Jetée –,

sait se les réapproprier pour servir un propos plus personnel. En 2042, une société de mercenaires appelés « loopers » est chargée d’exécuter les basses œuvres et les témoins gênants de la mafia. L’astuce : les victimes sont envoyées du futur, et une clause du contrat oblige un looper à s’auto-éliminer lorsque, trente ans plus tard et devenu i­ nutile, il est expédié devant son propre fusil à pompe. Une boucle, donc (« loop »), qui ne tolère aucune variation mais va évidemment se briser lorsque Joe (Joseph Gordon-Levitt, impressionnant) laisse échapper son alter ego plus âgé (Bruce Willis)… Le paradoxe temporel du film formule souterrainement le projet théorique de son réalisateur, bricoleur malin qui refuse la production à la chaîne, préférant introduire de l’imprévu dans la mécanique rodée des studios. Plus que son mélange des genres, son identité visuelle ou ses loopings scénaristiques (l’histoire se rejoue puis se réécrit à mesure

qu’elle avance), c’est surtout l’attention portée aux personnages, à leurs doutes et à leurs motivations qui touche dans Looper. De cet objet atypique, qui a parfaitement intégré les impératifs du grand spectacle sans rien renier de ses obsessions d’auteur, naît ce qu’on pourrait appeler un « blockbuster ­intelligent ». ♦ De Rian Johnson Avec : Joseph Gordon-Levit t, Bruce Willis… Distribution : SND Durée : 1h59 Sor tie : 31 octobre

3 raisons d’aller voir ce film 1… Pour l’humour qui traverse le scénario et les dialogues, facilitant la digestion d’un propos truffé de vertiges philosophiques et de bizarreries spatiotemporelles.

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2… Pour la mue bluffante de Gordon-Levitt en Bruce Willis juvénile : au-delà du maquillage, l’acteur reproduit à merveille la voix et les attitudes de son aîné.

3… Pour le rapport ludique au temps instauré par les images (cadrans, montres, aiguilles) et le tempo du film, alternant moments de suspension et accélérations brusques.

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saudade Jungle urbaine Ample et foisonnant, Saudade de KATSUYA TOMITA donne à voir un renouveau hybride du cinéma japonais, entre fresque documentaire et fiction urbaine. On y suit les diverses communautés d’une banlieue désœuvrée par la crise économique. _Par Sophia Collet

Originaire de la ville de Kôfu, qu’il filme ici, Katsuya Tomita a la particularité de mener une double vie : ouvrier du bâtiment la semaine, cinéaste le week-end. Loin d’être anecdotique, ce fait renseigne doublement sur Saudade. D’abord parce que son tournage s’est étalé sur un an, entre 2009 et 2010 (avant Fukushima, donc), déployant patiem­ ment ses fils dramatiques autour

de Takeru, rappeur vénère du crew Army Village ­basculant dans la xénophobie, et Seiji, ouvrier mélancolique attiré par la Thaïlande – tous deux travaillant sur le même chantier. Ensuite, sur la latitude avec laquelle Tomita peut se permettre de filmer la vie urbaine, de plain pied dans les communautés : équipe de chantier, bandes de jeunes désœuvrés, immigrés brésiliens au sang nippon, filles de joie thaïlandaises… La démarche de Saudade est de s’interroger sur la place à trouver dans cette ville délitée par la crise économique. Pour les Brésiliens appelés par le Japon dans les années 1990 ou pour Seiji, la solution est peutêtre de se déraciner ; pour Takeru, c’est de ruminer sa rage contre un ennemi intérieur, quitte à s’emprisonner ; pour la femme de Seiji, c’est de s’infiltrer parmi les notables. Dans ce récit mosaïque, le défi tient au déploiement de coupes dans le réel et à la fluidité de leur montage.

Chaque scène est un dosage fascinant entre narration de parcours singuliers et captation semi-documentaire du quotidien, comme par exemple lors d’une soirée entre collègues où Takeru s’ennuie et finit par aller cracher, seul dans la rue, son flow amer. Cette fresque existentialiste, plutôt que chorale, est la radiographie inédite d’une ville en pleine crise. ♦ De Katsuya Tomita Avec : Wesley Bandeira, Chie Kudô… Distribution : Alfama Films Durée : 2h47 Sor tie : 31 octobre

3 raisons d’aller voir ce film 1… Pour découvrir que l’immigration brésilienne au Japon est issue des métissages occasionnés par l’émigration japonaise au Brésil au début du XXe siècle.

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2… Pour la mise en scène du rap, qui donne au film ses meilleures scènes, portées par une improvisation documentaire, et sa rage à travers les battles entre Nippons et Brésiliens.

3… Pour le déploiement patient et généreux de la vie de Kôfu, notamment par le biais du personnage de Seiji, qui inspire au cinéaste des échappées plus oniriques.

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LES ÉVÉNEMENTS DES SALLES

©PIAS

ÉCOUTE EN SALLES

Rats de Balthazar

Rétrospective

Charlot sous les feux du numérique

Rats de Balthazar (PIAS, sor tie le 15 octobre) En écoute dans toutes les salles MK 2

label 3D ©2012 - FIDELITE FILMS - CINETOTAL KFT - LUCKY RED S.r.l. MORENA FILMS - FRANCE 2 CINEMA - FRANCE 3 CINEMA - SAINTSEBASTIEN FROISSART © Jean-Marie Leroy

©Stanley Chow

La bande belge avait bluffé son monde en 2010 avec le premier album Applause, modulant son rock alternatif de surprenantes envolées de cordes. Balthazar optimise aujourd’hui sa recette en dix pistes sereines : violon et clavier jouent les contrepoints de la guitare et de la batterie (Listen Up) quand ils ne viennent pas, au contraire, accompagner et relancer le mouvement jusqu’à des hauteurs insoupçonnées (Later). Ses cinq interprètes aiment surtout raconter des histoires d’une voix traînante – le planant The Man Who Owns the Place, au goût de vieux western –, alors on écoute, et on applaudit. _F.d.V.

À partir du 24 octobre, les cinémas MK2 proposent de revoir dix des plus grands films de CHARLIE CHAPLIN, de ses débuts en Charlot à ses derniers chefs-d’œuvre, dans des versions restaurées d’une qualité inédite. _Par Sophia Collet

L’

œuvre de Charlie Chaplin rayonne toujours par ses valeurs humanistes et ses qualités cinématographiques. Pour célébrer cet émerveillement, il était nécessaire d’œuvrer à sa remise en état par une démarche minutieuse. La cinémathèque de Bologne a ainsi réalisé un travail de restauration photochimique des négatifs, ensuite scannés en haute définition et enfin étalonnés. Dix des films du maître ont ainsi bénéficié de ce traitement hors pair qui remet en ­circulation les frasques de Chaplin dans des conditions idéales pour permettre aux plus jeunes de les découvrir. Dans ce corpus célèbre, Chaplin révèle un point de vue sur le monde qui s’étoffe jusqu’à Un roi à New York en 1957. Charlot, figure du hobo burlesque et poétique exaltée dans La Ruée vers l’or (1925), équilibriste comme dans la scène de funambule du Cirque (1928), déborde d’une générosité infaillible dès Le Kid (1921), dans lequel il sauve un enfant perdu et lutte contre l’injustice à l’œuvre dans le monde. Cette empathie 124

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trouve ses sommets dans les élans amoureux désespérés de L’Opinion publique (1923, le seul dans lequel il ne joue pas) ou dans Les Lumières de la ville (1931), et brille encore dans Les Feux de la rampe (1952). L’œuvre de Chaplin figure des prises de conscience : celle des drames de l’industrialisation, dans Les Temps modernes (1936), où la machine manque de prendre le pas sur l’homme ; celle de la spirale de la cupidité dans le mal-aimé Monsieur Verdoux (1947), à redécouvrir ; mais aussi celle de la grande histoire, que son cinéma tente de désamorcer dans Le Dictateur (1940). Les Feux de la rampe et Un roi à New York lèvent in fine un voile plus intime et autobiographique sur ce génie également producteur et compositeur, perfectionniste pour le meilleur. ♦ « De Charlot à Chaplin », dans les salles du réseau MK2 à partir du 24 octobre Plus d’informations sur www.mk2.com

Asterix et Obélix – Au service secret de sa Majesté Cette quatrième aventure des deux Gaulois, non contente de porter un nouveau duo avec Édouard Baer et Gérard Depardieu, associe deux des meilleures bandes dessinées du tandem Uderzo-Goscinny. Astérix chez les Bretons et Astérix et les Normands, bases d’une aventure en Grande-Bretagne où nos héros viennent prêter main forte à un village menacé par les légions de Jules César (Fabrice Luchini). Le film a reçu le label 3D dans le réseau MK2 pour son utilisation du relief. La technique la plus à même de nous faire replonger dans les cases les plus glorieuses de la bande dessinée française. _C.Ga. Asterix et Obélix – Au ser vice secret de sa Majesté de Laurent Tirard // Sor tie le 17 octobre

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LES ÉVÉNEMENTS DES SALLES agenda _Par J.R.

À partir du 6 octobre Cycle « Il était une fois Sergio Leone » MK2 HAUTEFEUILLE Les samedis et dimanches en matinée, avec des projections de Et pour quelques dollars de plus (1965), Il était une fois dans l’Ouest (1968) et Il était une fois la révolution (1971). Le 8 octobre à 18h Séminaire philosophique de Charles Pépin MK2 HAUTEFEUILLE Sujet : « Y a-t-il un désir plus vrai que les autres ? » Le 15 octobre à 18h Séminaire philosophique de Charles Pépin MK2 HAUTEFEUILLE Sujet : « Est-on plus intelligent collectivement ? »

©Greaudstudio

Du 6 octobre au 11 novembre Cycle « Abbas Kiarostami » MK2 QUAI DE SEINE Les samedis et dimanches en matinée, avec des projections de Le Goût de la cerise (1997), Le vent nous emportera (1999), ABC Africa (2001) et Copie conforme (2010).

Court métrage

FLUX D’ARTIFICE

Avec The Snorks – A Concert for Creatures, LORIS GRÉAUD invite à une plongée envoûtante dans les profondeurs sous-marines et les méandres de l’inconscient, sous le patronage classieux de David Lynch. _Par Frédéric de Vençay

C’

est un long cheminement, à la croisée des disciplines, qui a conduit l’artiste Loris Gréaud à l’objet-film The Snorks – A Concert of Creatures, en clôture du festival Paris Cinéma en juillet dernier. Voyage dans le temps : « Je me suis d’abord intéressé à la bioluminescence sous-marine, précise-t-il. Par un système de leurre, des créatures sont capables d’émettre une lumière dans l’obscurité. » Il y a trois ans, le vidéaste contacte le département de physique du Massachusetts Institute of Technology dans le but de créer des fréquences sonores (à - 4 000 mètres) pour stimuler ces « feux d’artifice au fond de l’océan ». Gréaud enregistre alors une musique spécifique, avec le groupe expérimental Anti-Pop Consortium, qu’il diffuse dans les abysses en filmant les réactions de son auditoire marin. À la confluence de ces expériences, via la pyrotechnie et les flux lumineux de Times Square (New York), est née l’idée d’un court métrage. The Snorks retrace les interrogations d’une écrivaine (Charlotte Rampling)

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cherchant à conter une histoire inédite. Dans un fascinant work in progress de vingt-deux minutes, intuition artistique et monstres marins évoluent dans le même aquarium bleuté, impulsés par le mouvement même du monde. Le film reste néanmoins cramponné à la terre ferme : « Mon but n’était pas de réaliser une fiction qui produirait de la réalité, mais d’enregistrer une succession de réalités pour produire de la fiction. » En contrepoint, la voix off de David Lynch énonce des vérités scientifiques visant à ramener les spectateurs à la surface. « Confier le rôle de l’éclaireur, celui qui incarne l’information, à un personnage aussi nébuleux que Lynch était mon casting idéal. » La croisière The Snorks ne fait que commencer : Gréaud embarque bientôt ses créatures pour un « Snorks Tour » à travers le monde avec Anti-Pop Consortium, multipliant encore les connexions avec son vaste sujet. ♦ The Snorks – A Concert of Creatures de Loris Gréaud À partir du 17 octobre au MK2 Bibliothèque

Du 17 octobre au 22 novembre MK2 Bout’chou MK2 PARNASSE, GAMBETTA, NATION, QUAI DE SEINE, QUAI DE LOIRE, BIBLIOTHÈQUE Une programmation pour les petits de 2 à 4 ans, avec Les Nouvelles Aventures de Capelito, Gros pois et petit point, Le Rêve de Galileo, 7, 8, 9 Boniface, La Boîte à malice et Maison sucrée jardin salé. Plus d’informations sur www.mk2.com. Le 22 octobre à 18h Séminaire philosophique de Charles Pépin MK2 HAUTEFEUILLE Sujet : « L’amour est-il possible ? » Le 23 octobre à 22h Soirée Premiers pas MK2 HAUTEFEUILLE Au programme, les courts métrages Le Chant du styrène d’Alain Resnais (1958), Sous mon lit de Jihane Chouaib (2004), La Lettre de Michel Gondry (1998) et Une robe d’été de François Ozon (1996). www.mk2.com 127


la chronique de dupuy & berberian

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Le carnet de Charlie Poppins

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Trois Couleurs #105 - octobre 2012  

Illustration de couverture : ©Jocelyn Gravot/ Rédacteur en chef : Etienne Rouillon/ Rédactrice en chef adjointe : Juliette Reitzer/ Directio...

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