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Ce titre s’intègre dans la collection « Imágenes », collection de référence sur l’image dans le monde hispanique (cinéma, photographie, télévision, arts, BD, etc.), qui propose des ouvrages signés par des chercheurs de renom, spécialistes de ces questions. La collection est dirigée par Nancy Berthier, Professeur des Universités (Paris-Est, LISAA EA 4120).

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ISBN: 978-2-7080-1239-4

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Au cours de ces dernières années, l’Espagne a développé un système télévisuel qui comprend actuellement plus d’un millier de chaînes. Il est à ce titre, l’un des plus riches et complexes que connaisse l’Europe, l’un des plus dynamiques aussi. Grâce à lui, l’Espagne s’est hissée aux premiers rangs des puissances audiovisuelles mondiales. Des maisons de production aussi connues qu’Endemol ou des séries aussi suivies que Un, dos, tres, ont contribué à lui assurer une visibilité internationale qu’elle n’avait pas encore il y a vingt ans. Ce modèle de réussite a cependant sa part d’ombre, son revers moins éclatant et avouable. L’endettement n’épargne que quelques télévisions et atteint des niveaux alarmants dans le secteur public. De leur côté, les chaînes privées voient leur avenir compromis par une concurrence d’autant plus féroce que l’ensemble du système repose presque exclusivement sur les recettes générées par la publicité, au grand dam des téléspectateurs. Ils sont de plus en plus nombreux à dénoncer une «télé-poubelle» qui tient en aussi peu d’estime la sensibilité, le goût et les aspirations culturelles d’un public qui se refuse à n’être qu’un marché captif ou qu’un vivier « d’écervelés » destiné à satisfaire les intérêts commerciaux de telle ou telle marque.

culture hispanique

Jean-Stéphane Duran Froix, Maître de conférences (Université de Bourgogne), est membre du CREC (Centre de Recherche sur l’Espagne Contemporaine — EA 2292) et du Centre Inter Langues. Texte, Image, Langages — EA 4182, spécialiste de la culture de masse et des médias dans le monde hispanique.

la télévision espagnole

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jean-stéphane duran froix

la télévision espagnole un contre-modèle ?

culture hispanique

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Collection Imágenes Dirigée par Nancy Berthier « Imágenes », collection de référence sur l’image dans le monde hispanique (cinéma, photographie, télévision, arts, BD, etc.), propose des ouvrages signés par des chercheurs de renom, spécialistes de ces questions. La collection est dirigée par Nancy Berthier, Professeur des Universités (Paris-Est, LISAA EA 4120).

Dans la même collection : Pedro Almodóvar. Filmer pour vivre, Jean-Claude Seguin (2009)

Conception graphique originale : Isabelle Glomaud Réalisation : Compo 2000 Couverture : Conception et réalisation : Frédéric Schaffar Image de couverture : © Hannibal Hanschke/Reuters/Corbis

Tous droits de traduction, de reproduction et d’adaptation réservés pour tous pays. Toute représentation, reproduction intégrale ou partielle faite par quelque procédé que ce soit, sans le consentement de l’auteur ou de ses ayants cause, est illicite et constitue une contrefaçon sanctionnée par les articles 425 et suivants du Code pénal. Par ailleurs, la loi du 11 mars 1957 interdit formellement les copies ou les reproductions destinées à une utilisation collective.

ISBN 978-2-7080-1239-4 ISSN 2101-7255 © Editions Ophrys, 2009. Imprimé en France Editions Ophrys, 25 rue Ginoux, 75015 Paris, www.ophrys.fr

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Image extraite de la toute première retransmission effectuée par la télévision espagnole, le 16 juillet 1949, pour un public payant et installé au Cercle des Beaux Arts (au centre de la capitale) à quelques kilomètres des Arènes de Carabanchel (gros bourg de la banlieue sudouest de Madrid). Subjuguée par la « prouesse » technique, l’assistance pardonna cet après-midi là, le manque d’inspiration et de dextérité de matadors aussi peu à l’aise devant les taureaux que devant l’unique caméra qui tentait de suivre leurs passes. (Source : Archives RTVE)


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Introduction édia du passé, la télévision a rarement eu un présent aussi riche et un avenir aussi incertain. Ré-intronisé dans les foyers par le succès des écrans plats qui lui permet de quitter les coins les plus sombres des salons, des salles à manger et autres séjours, le téléviseur s’affiche désormais sur les murs jusque-là réservés aux reproductions de tableaux célèbres, aux « croûtes » ou plus rarement à l’art, et les anciennes images hertziennes retrouvent, grâce à la révolution de la technologie numérique, un éclat qu’on ne leur connaissait plus, depuis l’apparition de la couleur. Cette renaissance n’est que le plaisant reflet des profondes transformations que subit, depuis quelques années, le système télévisuel tout entier et qui posent, comme à son origine, la question du modèle à suivre ou à inventer – même s’il s’agit dorénavant moins d’innover que d’harmoniser des conceptions fort différentes, en tout cas en Europe. Les récentes réformes entreprises par le gouvernement Sarkozy s’inscrivent dans cette perspective, dans la mesure où la suppression programmée de la publicité sur les chaînes publiques donne au groupe France Télévision des allures de BBC à la française.

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Ce type de rapprochement est destiné à se multiplier au sein de l’Union européenne, au grand profit de l’organisation britannique de la télévision qui est en train de s’ériger en modèle de référence. Par contraste, tous ceux qui en diffèrent apparaissent soit comme des alternatives, soit comme des contre-modèles. Le système espagnol se range dans cette dernière catégorie où il occupe une place à part, moins à cause de son ancienneté ou de sa puissance, qu’en raison de sa richesse et de sa complexité. Il se distingue également par le nombre et l’ampleur des transformations et des adaptations qu’il a subies, au cours de ces trois dernières décennies, et qui en font un véritable laboratoire de l’audiovisuel européen. Les solutions qui y ont été mises en œuvre, les réussites comme les dérives auxquelles il a donné lieu, revêtent un intérêt majeur, voire une certaine exemplarité, qu’il serait malvenu d’ignorer au moment de mettre en place la télévision de demain.

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Longtemps monopole d’État, la télévision espagnole a été subitement confrontée à l’apparition quasi simultanée de chaînes régionales et d’un secteur privé d’autant plus avide et agressif qu’il n’avait pu voir le jour, ni sous la dictature franquiste, ni sous la transition démocratique qui s’est ensuivie. La pression exercée par les grands groupes de communication nationaux et par certains de leurs concurrents étrangers a provoqué, à la fin des années 1980, une véritable explosion télévisuelle qui a également bénéficié à des centaines de chaînes locales, venues occuper les rares « niches » laissées vacantes par les autres diffuseurs. Ce foisonnement d’intervenants, aux statuts, aux moyens et aux objectifs différents – quand ils ne sont pas antagonistes –, a donné lieu à une structure d’une complexité sans pareille sur le vieux continent et, encore aujourd’hui, difficilement comparable au reste des paysages audiovisuels qui le composent. Si, comme la plupart des systèmes européens, le système espagnol repose désormais aussi sur la concurrence entre un secteur public et un secteur privé, il se démarque clairement de ses homologues par les effets produits par une telle confrontation. Alors que partout ailleurs, le secteur public tend à se réduire, en Espagne, il n’a cessé au contraire, ces dernières années, de s’étoffer, avec l’arrivée de treize télévisions régionales auxquelles pourraient très vite s’ajouter quatre autres, si la totalité des dix-sept communautés autonomes se dotaient de leur propre télévision (éventualité qui semblait très plausible avant la crise financière de l’automne 2008). Même en Allemagne, la régionalisation télévisuelle n’a pas atteint de telles proportions, ni donné lieu à la divergence de modes de gestion publique que l’on trouve outre-Pyrénées. Ainsi, tandis que la télévision d’État vient d’être affranchie de la tutelle du pouvoir exécutif, les gouvernements régionaux refusent encore, par exemple, d’abandonner leur prérogative en matière de nomination des présidents de chaîne à leur assemblée territoriale respective, rendant pratiquement impossible toute cohésion au sein de ce secteur.

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Contre toute attente, le secteur privé ne semble pas pour autant faire preuve de plus de rationalité. Non seulement, il est encore plus pléthorique que le secteur public – du fait de la multiplication anarchique des télévisions locales –, mais de surcroît, il présente un niveau d’ouverture unique dans l’espace médiatique du vieux continent.


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En effet, sur les quatre chaînes à diffusion nationale qui le composent, deux sont particulièrement marquées par l’influence qu’exercent sur elles les groupes étrangers auxquels elles sont plus ou moins liées. La toute récente La Cuatro, héritière de la défunte filière espagnole de Canal+, a gardé de son ancienne maison mère un certain esprit et surtout un intérêt pour le football qui suscite convoitises et conflits au sein du paysage audiovisuel espagnol. Mais c’est surtout Tele 5 qui présente, de ce point de vue, la situation la plus insolite, dans la mesure où son capital appartient dorénavant majoritairement à la holding berlusconienne Mediaset. L’Espagne est le seul pays européen à s’être autant avancé dans l’application du traité d’Amsterdam. Ce qui ne fait pas d’elle pour autant la puissance la plus impliquée dans la construction d’un espace médiatique continental, ni le membre le plus respectueux des normes et des pratiques communautaires. La façon dont elle finance son système télévisuel apparaît ainsi comme particulièrement inadaptée, voire totalement incompatible avec les dernières directives prises en ce sens. En effet, l’Espagne est l’un des rares pays de l’Union européenne où les citoyens ne payent pas de redevance ou quelque autre taxe, pour profiter de ce service. Cette absence de financement par l’impôt direct oblige l’ensemble des diffuseurs à puiser le gros de leur ressources dans le marché, soit par la vente de leurs propres productions, soit par le biais de la publicité. Même si ces dernières années, la commercialisation des programmes a connu un véritable essor, ce mode de financement demeure encore marginal. Il ne représente, par exemple, que 10 % des recettes de la plus importante des télévisions du pays, TVE1. Cela rend l’ensemble des chaînes particulièrement dépendantes d’un marché publicitaire érigé en véritable manne par un long passé de croissance exponentielle, mais qui peine dorénavant de plus en plus à assurer leur développement. Le recours aux emprunts ou à la reconnaissance de dettes s’est systématisé – quand il n’a pas été délibérément encouragé par les banques et par les pouvoirs publics –, au point d’apparaître aujourd’hui comme la plus importante source de financement de tout l’audiovisuel. Cette inquiétante dérive n’a pas un tant soit peu ébranlé la foi du système en la publicité. Malgré de nombreuses mises en gardes, l’État 1|Acronyme de Televisión Española (Télévision espagnole).

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es émissions régulières de la télévision débutèrent officiellement l’année du vingtième anniversaire du soulèvement militaire qui provoqua la guerre civile et l’ascension du général Franco au pouvoir. Cette coïncidence chronologique ne fut cependant pas exploitée par la dictature. Non seulement, il n’y eut aucune retransmission télévisée de cette commémoration, mais de surcroît, l’avancement de plus d’un an de la date initialement prévue pour l’acte inaugural échut trois mois après la tenue des célébrations. La déconnexion d’avec l’éphéméride du régime fut telle que le ministre en charge du projet eut du mal à trouver une festivité ou un événement marquant dans le passé franquiste auquel rattacher son inauguration et lui donner l’indispensable lustre officiel. Par chance, ce dimanche 28 octobre correspondait à la fête du Christ Roi et à la veille du vingt-troisième anniversaire de la fondation de la Phalange. Ce que n’oublia pas de rappeler dans son discours Gabriel Arias Salgado qui se savait observé et écouté par un Caudillo confortablement installé devant l’un des quelque 600 postes que comptait alors le pays. Le plus puissant des médias du XXe siècle paraissait moins intéresser le régime qu’il ne semblait distraire son chef.

L

Pour la dictature espagnole, la communication de masse était moins prioritaire que chez ses aînées italienne et allemande. Le contrôle de la population passait plus par la répression et par l’entretien de la peur collective que par un embrigadement idéologique efficace. À cet égard, la télévision présentait, à ses débuts, une moindre utilité qu’un bon quadrillage policier de la société. Du coup, le nouveau média pouvait pleinement jouer son rôle de symbole de la modernité auprès de la population. Dès les années 1960, le petit écran dépassait la machine à laver et même l’automobile comme objet civilisationnel de référence pour les Espagnols. Il incarnait à la fois le progrès, l’avenir et le confort individuel, auxquels aspiraient désormais tant les nouvelles générations nées après la guerre que celles qui l’avaient subie de plein fouet. Il focalisait d’autant plus ce commun désir d’amélioration des conditions de vie que son avènement coïncidait avec l’intensification d’une autre transformation majeure de l’Espagne contemporaine : l’exode rural.

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Le passage de la campagne à la ville privait des millions d’individus de leurs anciennes solidarités familiales et villageoises ainsi que de leurs distractions extérieures et collectives traditionnelles. Le cadre urbain


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se prêtait plus difficilement aux interminables parties de cartes, de dominos et autres tertulias (« causeries ») qui égayaient les nombreux temps « morts » de la vie agricole. Confrontés au déracinement, à l’anonymat, voire à la solitude et à l’ennui, les nouveaux citadins étaient particulièrement sensibles aux bienfaits que pouvait leur apporter la télévision. La compagnie, la distraction et l’évasion offertes par l’image animée et le son qui l’accompagnait remplissaient déjà les milliers de salles de cinéma qui fleurirent à cette époque (aussi bien dans les agglomérations que dans les bourgs et les villages, d’ailleurs). Cet engouement pour le septième art était en train de donner naissance à la seule véritable industrie culturelle et de loisir de masse de la péninsule. De nombreuses maisons de production et distribution cinématographiques (250 au total) luttaient pour prospérer sur un marché d’autant plus prometteur que le pays basculait au même moment dans la société de consommation. 1956 marquait également, de ce point de vue, l’entrée de l’Espagne dans l’ère de la consommation audiovisuelle de masse. Quatre ans avant la libéralisation effective de l’économie, ce secteur connaissait déjà une concurrence acharnée et complexe. L’industrie filmique, morcelée à l’extrême et entièrement privée, devait faire face à la menace que représentait non seulement l’apparition de ce nouveau média, mais également – et sans doute même, surtout – son double caractère monopolistique et étatique. Comme en France et en Italie, la télévision fut en Espagne avant tout l’affaire de l’État alors que le cinéma et la radio qui étaient apparus bien avant la dictature, réussirent à conserver des structures relativement indépendantes. Malgré la création d’un pôle étatique de l’audiovisuel, sous le nom de Radio Televisión Española (RTVE), l’Église resta, par exemple, toujours propriétaire de ses stations radio, mais ne fut jamais autorisée à disposer de ses propres chaînes de télévision, contrairement à ce qui se passa dans certains pays d’Amérique latine. Seul monopole d’État dans le domaine de la communication de masse, la télévision espagnole épousa à ce point les conceptions centralisatrice et autoritaire du régime que ce modèle perdura longtemps après la mort du dictateur, la transition et l’avènement de la monarchie parlementaire. Il ne disparut en réalité qu’avec l’apparition des télévisions des régions autonomes, au début des années 1980.

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La longévité d’un système si hâtivement lancé en 1956 peut paraître surprenante. Elle l’est moins si l’on tient compte du fait qu’en dépit de son formalisme, de sa volonté d’ordre et de contrôle, le franquisme ne mit véritablement jamais fin aux tâtonnements et à l’indétermination qui avaient marqué ses débuts. Sous Franco, la télévision conserva l’allure d’un projet en perpétuel devenir – ce qui lui permit de survivre, en tant qu’institution, à tous les soubresauts du régime et même à sa disparition. Celle qui avait été le plus puissant moyen d’action du franquisme sur l’opinion publique et sa plus importante vitrine médiatique à l’étranger n’obtint de personnalité juridique propre que deux ans à peine avant le démantèlement du monopole que TVE détenait jusque-là sur le marché de l’audiovisuel espagnol. La pression des partis d’opposition et – ironie de l’Histoire – la voie parlementaire lui octroyèrent alors enfin la reconnaissance administrative que la dictature lui avait toujours refusée.

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Des origines tardives et un accueil mitigé L’Espagne fut l’un des derniers pays occidentaux à accéder à l’univers télévisuel. Cependant, le retard qui, dans ce domaine, la sépara du reste des autres nations de sa sphère politico-économique, géographique ou culturelle, s’amenuise dès que l’on élargit le cercle de la comparaison. Par rapport aux États-Unis qui disposaient d’un véritable réseau de diffusion dès 1944, ou par rapport à la France et au Royaume-Uni qui complétèrent les leurs au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, le développement de celui de l’Espagne paraît extrêmement tardif. Mais d’autres puissances européennes – et non des plus arriérées –, tels les Pays-Bas, la Belgique et l’Italie, ne s’en dotèrent que deux ou trois ans à peine avant leur consœur méditerranéenne. Quant à l’Autriche et au Portugal, ils durent encore attendre un an après elle pour accéder à leur tour à la société télévisuelle. En dehors du vieux continent, seules les autres grandes nations américaines (au premier rang desquelles, bon nombre des ex-colonies espagnoles) et le Japon devancèrent l’Espagne. Le Mexique et l’Argentine furent ainsi, à l’orée des années 1950, les premières à faire entrer l’espagnol dans l’ère de la communication et de l’information de masse. Même Cuba, la dernière


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Stéréotype de la classe moyenne espagnole du début des années 1960. Franco se vantait d’avoir créé les conditions de son épanouissement… La preuve, même les enfants suivaient ses interventions télévisées, à moins qu’ils n’essayassent déjà de regarder la télévision le plus longtemps et le plus tard possible… (Source : Archives RTVE)


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possession de l’empire, y parvint avant l’ancienne métropole. Pour le régime nationaliste du général Franco, les atermoiements ne pouvaient plus être de mise dans ce domaine. D’autant plus que la question de la modernisation de la société commençait également à se poser en termes de plus en plus pressants, à l’intérieur même du pays. En 1955, des jeunes phalangistes s’en étaient pris au prince Juan Carlos qui, sous le conseil du généralissime, venait de commencer sa formation militaire, tandis que certains de leurs camarades encadrés par une organisation paramilitaire d’élite, la « Garde de Franco », n’avaient pas hésité à ridiculiser en chanson, leur chef suprême. Quelques mois plus tard, en février 1956, c’était au tour des étudiants de saisir la légère ouverture offerte par les réformes du ministre de l’Éducation nationale, Joaquín Ruiz Giménez, non pas pour railler le Caudillo, mais pour contester bel et bien l’exercice dictatorial du pouvoir. Le régime affrontait là une crise majeure qui excédait le seul domaine politique, le mécontentement émanant désormais des nouvelles générations qui avaient peu ou pas connu la guerre civile et, plus grave encore, des milieux sociaux les mieux lotis et choyés par le régime. La nécessité de changements profonds ne pouvait s’exprimer plus ardemment et plus clairement dans une société aussi affaiblie, appauvrie et bâillonnée que celle d’une Espagne sortant à peine de l’isolement international et encore soumise à l’autarcie économique.

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Dans ces conditions, la seule réponse répressive s’avérait insuffisante à assurer l’avenir de la dictature. Elle fut, d’ailleurs, très vite assortie de plans de modernisation et de libéralisation de l’économie qui impliquaient, à moyen terme, une évolution sociale dans le même sens. Le lancement anticipé de la télévision à l’automne de cette année charnière pour le franquisme s’inscrivait dans cette logique en montrant que le pouvoir en place était en mesure d’apporter aux Espagnols le progrès tant souhaité. C’est ainsi que ce nouveau média arriva d’abord dans les foyers de tout le pays par le biais de la propagande du régime (ancienne responsabilité de son ministre de tutelle), bien avant de devenir une réalité tangible. Cette perversion originelle de la télévision espagnole fit que, dès le début et pendant longtemps, elle refléta surtout l’état du pouvoir à qui elle devait son existence, n’offrant qu’une pâle image de la société à laquelle elle était destinée, contrairement au


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précepte établi par Pierre Bourdieu, selon lequel la télévision crée et impose sa propre réalité. Du fait de cette manipulation délibérée, la perception de ce symbole de confort et de progrès du mode de vie de la population ne correspondit pas aux désirs de changement et d’avenir qu’elle avait par ailleurs exprimés, en tout cas au début. Le développement de la couverture hertzienne et du marché des récepteurs ne facilita que très progressivement la réconciliation des Espagnols avec leur télévision. La date de l’inauguration officielle de la télévision n’était en réalité que le point de départ possible (et non contractuel pour l’État) du développement d’un phénomène qui n’avait pas encore d’existence dans la société espagnole. La télévision ne devint véritablement un média de masse en Espagne qu’à partir de la première moitié des années 1970. C’est alors que le nombre de postes en service dépassa les 5 millions d’unités, chiffre qui, rapporté à une population de 20 millions d’habitants et majoritairement composée de foyers de quatre membres et plus, indiquait que la quasi-totalité de la population outrepyrénéenne pouvait être considérée comme téléspectatrice. Le nombre d’années qui sépara l’apparition de ce nouveau moyen de communication de sa diffusion et de son expansion réelles, s’avéra, dans le cas de l’Espagne, beaucoup plus important que dans les autres pays de son entourage géographique ou culturel.Voilà la véritable nature du retard qui exaspéra tant la population de cette époque et que tous les auteurs qui se sont depuis intéressés à la télévision n’ont cessé de dénoncer, mais en ne l’imputant généralement qu’à l’origine tardive de son lancement. Or, ce fut en réalité la façon dont fut conduite son implantation qui en est la cause principale. Elle ne suivit point de déroulement régulier et ne répondit pas à une politique concertée entre tous les ministères et institutions concernés. En dépit de l’annonce faite par le ministre de l’Information et du Tourisme, le 29 octobre 1956, il n’y avait déjà plus d’émissions. « Les nouveaux équipements et studios » inaugurés la veille ne différaient guère de ceux qui avaient permis à Mme Franco, en 1949, en pleine phase expérimentale, d’impressionner ses amies le jour de son anniversaire, en les invitant à assister à la première retrans-

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près avoir pâti de retard et de ladrerie dans l’accession à l’univers médiatique moderne, l’Espagne semble aujourd’hui verser dans l’excès inverse. Avec plus d’un millier de diffuseurs de contenus télévisuels, son paysage audiovisuel est désormais l’un des plus avancés et riches d’Europe, l’un des plus inextricables aussi.

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La prolifération des types d’entreprises, de formats et de supports est telle qu’il serait réducteur, voire inexact de continuer à parler de « télévision » au singulier. L’explosion du paysage audiovisuel espagnol a été d’autant plus violente et déstabilisante qu’il ne comprenait jusque-là qu’un seul et unique média. La remise en cause de son monopole au sein même du secteur public avec l’apparition des télévisions des communautés autonomes, au cours de la première moitié des années 1980, suivie de très près par sa mise en concurrence avec des télévisions privées, constitue une véritable révolution. Et cela d’autant plus que ces profonds bouleversements obéissent avant tout à des considérations politiques et n’expriment que très partiellement les nécessités du secteur télévisuel lui-même. La disparition de la dictature n’a pas sonné le glas de l’ingérence du politique dans ce domaine. Au contraire, celle-ci s’est même exacerbée sous la démocratie, au gré de l’alternance à la tête du pays des deux puissants partis de la gauche (le Parti socialiste ouvrier espagnol, PSOE) et de la droite (le Parti populaire, PP). Les opposants d’hier ont cherché, dès leur arrivée au pouvoir, à rattraper le temps et surtout l’espace médiatique perdus, la nouvelle opposition faisant de même, dès son retour aux affaires. La « course aux écrans » ainsi engagée a alimenté et continue d’entretenir un climat d’affairisme autour de ce qui est devenu, au fil des années, l’un des plus « juteux » marchés de l’Espagne contemporaine. C’est sous l’impulsion de cette détonante dynamique que le paysage audiovisuel espagnol s’est élargi et complexifié, au point de devenir unique en Europe ; juste au moment où la Commission européenne s’affairait à harmoniser, à travers les modifications successives de la directive « Télévision sans Frontières » de 1989, les différents systèmes opérant au sein de l’Union. 32|


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La complexité du système télévisuel espagnol actuel Il est possible malgré tout d’opérer différents types de classements dans cet enchevêtrement de télévisions. Tous cependant n’offrent pas un même niveau de clarté et certains déforment la réalité. L’ordre chronologique – privilégié pourtant par la plupart des ouvrages consacrés à la question – a, par exemple, tendance à surévaluer l’importance d’un secteur public qui ne représente plus aujourd’hui, en comptant les télévisions publiques régionales, que 35 à 40 % de l’audience et une part encore plus réduite du marché télévisuel actuel. Plus pertinente, la distinction sectorielle rend néanmoins mal compte de l’essor du phénomène des chaînes locales qui peuvent être, selon les cas, publiques ou privées. La meilleure solution pour faire ressortir le plus fidèlement possible la charpente de tout le système semble se trouver dans l’adaptation du classement par secteurs à la spécificité du cas espagnol, c’est-à-dire en détachant des deux principaux ensembles celui que constituent les télévisions locales. En raison de son ancienneté, de l’importance et de l’originalité des transformations qu’il a subies, le secteur public demeure le référent et l’élément moteur de cette structure. Il s’est confondu avec la télévision nationale jusqu’en février 1983, date à laquelle l’apparition de la première télévision autonome au Pays basque a mis fin au monopole public de TVE. Créée par le parlement régional presque un an auparavant, Euskal Telebista (ETB) a fait rapidement des émules. En mai de la même année, la Catalogne se dotait d’une corporation de radio et de télévision (Corporation catalane de radio et de télévision, CCRT) qui commençait à émettre sur les petits écrans au printemps 1984, à travers les ondes de TV3. Moins d’un an plus tard, le lancement d’une télévision galicienne (TVG) était à son tour décidé. Entre-temps, pris de court par ces initiatives et craignant de perdre toute autorité en la matière, le gouvernement central légiféra à la hâte, rappelant dès le premier article d’une nouvelle loi sur l’audiovisuel que la primauté dans l’attribution des faisceaux hertziens revenait à l’État qui, en l’occurrence, décidait de « mettre à la disposition des gouvernements autonomes qui en feraient la demande une troisième chaîne

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nationale, en régime de concession ». Ce texte définissait également les conditions d’utilisation de ce nouveau canal par les régions : il ne pouvait être en aucun cas aliéné au secteur privé, ni émettre en dehors du territoire régional, ni donner lieu à des associations régionales. Il était également interdit aux médias autonomes de se réserver l’exclusivité de quelque événement sportif que ce fût. Si ces exigences n’affectèrent en rien la volonté du reste des communautés autonomes de se doter de leur propre télévision publique, tel ne fut pas le cas de l’attitude des majorités socialistes aux parlements régionaux. Les principales régions sous leur responsabilité, l’Andalousie, Madrid et le Pays valencien, n’accédèrent à l’univers télévisuel qu’à l’extrême fin des années 1980, après une alternance politique ou un changement de priorités de leur gouvernement. Une troisième et – jusqu’à présent – dernière vague de régions (comprenant à l’heure un total de sept communautés) vint s’ajouter à ces dernières au tournant du nouveau millénaire.

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Devant l’engouement suscité par cette possibilité d’accroître la visibilité régionale, les six corporations à l’avoir expérimentée en premier créèrent, en 1989, une Fédération des organisations de radio et de télévision des autonomies (FORTA) pour soutenir les nouvelles initiatives qui ne manqueraient pas – comme cela fut le cas – de surgir dans ce domaine. Elle accueille aujourd’hui douze des treize télévisions autonomes publiques que compte le pays (la toute dernière, Canal Extremadura, n’a pas encore déposé sa demande d’intégration au moment où nous mettons sous presse). Les plus riches d’entre elles, et les plus culturellement actives, ont même sous ses auspices et au gré du développement technique, multiplié leur offre télévisuelle. La Corporation catalane de radio et de télévision et Euskal Telebisa peuvent ainsi proposer respectivement à leurs téléspectateurs cinq et quatre chaînes chacune. Ce dynamisme fait actuellement de ces secteurs publics émergents de redoutables concurrents pour TVE, eux qui furent d’abord tellement à sa merci qu’ils ne purent, face à son refus, siéger au sein de l’Union européenne de radiodiffusion (UER), ni accéder librement au réseau international. Désormais, l’ensemble de ces télévisions devancent régulièrement la télévision d’État de 1 ou 2 points à l’Audimat et la surclassent même sur le plan technologique. La plupart d’entre elles ont déjà basculé dans le numérique alors que


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la télévision nationale poursuit encore sa propre conversion dans ce domaine. Mais cette rivalité a également permis d’accélérer la modernisation de la télévision nationale et d’étoffer son offre. La désormais Corporation RTVE (depuis 2007) met à la disposition de ses usagers douze chaînes dont deux, par exemple, spécifiquement destinées à la Catalogne (TVE 1 Catalunya et TVE 2 Catalunya), ce qui témoigne de la nouvelle stratégie de la télévision nationale pour reconquérir le marché régional, après ses essais infructueux pour contrecarrer l’influence grandissante des nouvelles télévisions publiques en multipliant les déconnexions territoriales. Au total, le secteur public espagnol compte aujourd’hui quatorze télévisions et trente et une chaînes. Après avoir pâti pendant longtemps de monopolisation, il souffre à présent de l’excès inverse. Ce fractionnement le distingue également d’un secteur privé tout aussi bouillonnant mais nettement moins pléthorique. Actuellement, cinq entreprises se partagent le marché privé, au niveau national. Trois d’entre elles, Antena 3 TV, Tele 5 et La Sexta, proposent une offre généraliste de type classique, tandis que les deux autres ont investi les niches ouvertes par l’évolution technologique et la création de nouveaux réseaux. ONO est ainsi venu concurrencer la plate-forme télévisuelle Sogecable sur ses terres d’élection, en lançant, à son tour, un bouquet numérique câblé et payant. Cette configuration multiforme contraste avec l’uniformité structurelle du secteur public et révèle surtout la nature des forces et les tendances qui soutiennent ce secteur. Les chaînes généralistes majoritaires dans ce système peuvent être considérées comme les héritières des trois concessions initialement prévues par la loi du 14 avril 1988, instaurant la télévision privée, même si seules deux d’entre elles figuraient dans le trio de candidatures retenu par le gouvernement. En dehors de toute autre considération, Antena 3 TV et Tele 5 avaient alors réussi à s’imposer grâce à leur appartenance à deux des plus influents conglomérats médiatiques espagnols. Le groupe de presse Godó, propriétaire du principal quotidien de Barcelone, La Vanguardia, du très populaire magazine ¡Hola !, associé à une myriade de titres régionaux et à une poignée de banques étrangères – dont la banque Rothschild –, avait soutenu et accompagné le développement vertical de la radio privée Antena 3 vers l’univers audiovisuel. Bien que dépourvue d’une expé-

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rience comparable à l’origine, la puissante maison d’édition ANAYA (premier éditeur scolaire du monde hispanique) alliée à la riche et dynamique ONCE (Organisation nationale des aveugles espagnols) et, surtout, au sulfureux fonds d’investissements berlusconien Fininvest, réussit à se doter à son tour d’une chaîne généraliste, Tele 5, qui ne resta cependant pas longtemps sous sa coupe. Lancée dix-sept ans plus tard, La Sexta n’obéissait déjà plus au même modèle financier. Contrairement à ses aînées, aucun groupe de presse ne figure, même aujourd’hui, parmi les principaux détenteurs de son capital, dont 51 % est entre les mains du Grupo Audiovisual de Medios de Producción (GAMP), 40 % est contrôlé par la télévision mexicaine Televisa et 9 % a été apporté par l’entreprise Gala Capital. En réalité, ce montage financier ne déroge à l’emprise des grands groupes de communication de la péninsule qu’en apparence. Si cette sixième chaîne a finalement vu le jour, c’est bien grâce ou à cause (tout dépend du point de vue) des exigences et de l’intransigeante domination médiatique du premier des groupes de presse espagnols, PRISA-Sogetel. Mécontente des restrictions imposées à la détention du capital de chaque société concessionnaire par la loi, la maison mère d’El País finit par retirer la candidature qu’elle avait présentée pour obtenir l’une des trois concessions proposées, après avoir été officieusement retenue. Ce mouvement d’humeur réussit à ce point à bouleverser les plans du gouvernement socialiste que ce dernier fut contraint d’accepter – comme nous aurons l’occasion de l’expliquer dans les pages suivantes – une solution de rechange à la limite de la légalité qu’il avait lui-même instaurée par la loi de 1988 et qui permettait par le biais des arcanes des relations internationales, à Canal+ France de s’établir en Espagne. En outre, cette décision requérait l’éviction sans indemnité ni réparation aucune, de l’un des deux autres candidats initialement pressentis, des engagements ayant été pris entre-temps auprès du remplaçant du projet défaillant. Si ces avatars n’empêchèrent nullement Canal+ España de devenir la première chaîne payante du paysage audiovisuel ibérique, ils finirent par peser sur son avenir au point de contribuer à sa disparition.

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Celle-ci prit une forme jusque-là inédite dans ce secteur : la reconversion d’activité. En juillet 2005, la société propriétaire de la filiale espagnole de Canal+, Sogecable, obtint du gouvernement l’autorisation d’émettre en


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clair sur la fréquence de l’ancienne chaîne cryptée, donnant ainsi naissance à une nouvelle télévision privée généraliste, La Cuatro, qui devint de fait le nouveau vaisseau amiral de la plate-forme télévisuelle Sogecable. Après avoir avantagé une nouvelle fois le groupe PRISA, le gouvernement se devait d’accepter, au nom du pluralisme garanti par la toute récente loi du 14 juin 2005, la création d’une sixième chaîne par des investisseurs les plus indépendants possible du magnat Jesús Polanco. Du coup, tout en échappant au contrôle financier des grands groupes de presse espagnols, La Sexta leur devait cependant son existence. On retrouve une dynamique similaire sur le marché de la télévision par câble où l’entreprise Sogecable fait, cette fois-ci et depuis sa création en 1989, office de pionnière. Elle détient notamment les chaînes Digital+ et Canal+ HD, vestiges de l’ex-Canal+ España. ONO est devenu son plus acerbe concurrent depuis que cette société, détenue à 75 % par des investisseurs américains, a acquis AUNA, ancienne filiale de la société publique Retevisión. Hormis ce cas et celui de Tele 5 où le fonds italien Mediaset Investimenti détient désormais 50,13 % du capital, le secteur de la télévision privée reste encore largement entre les mains d’intérêts nationaux. Une tendance qui s’accentue au niveau de la télévision locale. Apparues de façon spontanée au cours des années 1980, les télévisions locales connurent avec le progrès du réseau câblé, un développement anarchique, jusqu’au milieu de la décennie suivante. Dans la plupart des cas, il s’agissait de diffuseurs privés, parfois soutenus par les communes qui, dans le cadre d’associations de commerçants, de quartier, sportives ou culturelles, proposaient moyennant un abonnement et en toute illégalité, des films, précédés et suivis d’encarts publicitaires vantant la qualité et le service offerts par des boutiques, des restaurants ou tout autre établissement implanté dans l’aire de diffusion ou à proximité. Cette pratique dite de la « vidéo communautaire » plongeait en réalité ses racines dans les débuts de la télévision franquiste quand, faute de moyens, le raccordement de certains villages isolés au réseau hertzien national passait par le financement privé de l’installation de répétitrice nécessaire en échange de la possibilité de glisser çà et là quelques « réclames » en faveur des entreprises bienfaitrices. Malgré la loi du 22 décembre 1995 qui limite désormais leur temps

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el est le paradoxe dans lequel se débat depuis des lustres l’économie du plus important média espagnol. Ce secteur d’activité qui génère à lui seul plus de 6 milliards d’euros par an et emploie quelque 17 000 personnes à temps complet, souffre d’une incapacité chronique à subvenir à ses besoins financiers. L’endettement colossal, auquel participe désormais l’ensemble de la filière, traduit l’impuissance du système de financement employé jusqu’à présent, à faire face au développement de cette industrie.

T

Le modèle farouchement néolibéral encore prédominant, basé sur un recours quasi systématique au marché – en l’occurrence publicitaire – pour y puiser le gros des capitaux et des bénéfices, semble avoir atteint ses limites. Non pas que la manne de la publicité se tarisse (même si sa croissance n’est plus aussi exponentielle qu’auparavant), mais à force de bousculer les grilles et les horaires, de multiplier les programmes censés faire exploser l’Audimat, les petits écrans deviennent de simples lucarnes commerciales, sans grand intérêt pour le téléspectateur-consommateur. « Trop de pub » ne tue pas que « la pub », en Espagne.

Paysage audiovisuel ou espace publicitaire ? Véritable « poule aux œufs d’or », la publicité règne pratiquement sans partage sur le système télévisuel espagnol qui lui paye en retour un lourd tribut en nature. La publicité, manne et nasse financière de la télévision espagnole

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Toutes les télévisions présentes dans le pays (plus d’un millier) dépendent, à un degré ou à un autre, des recettes publicitaires. La croissance des capitaux obtenus par ce biais, y compris – ou plutôt, surtout – par les chaînes les plus récentes, suffit à elle seule à expliquer le caractère déterminant acquis par ce mode de financement. En à peine trente ans, les montants ainsi engrangés sont passés de 55 millions d’euros (9,167 milliards de pesetas de l’époque) à 6,645 milliards d’euros. Cette progression paraissait d’autant plus prometteuse et solide, aux yeux des décideurs, qu’elle se poursuivait à un rythme soutenu, voire accru, en dépit des crises dont elle fut victime. La première survint dès le milieu des années 1970, alors que le marché de la publicité en était


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à ses balbutiements – ce qui ne l’empêcha pas de prendre son envol. Une décennie plus tard, l’arrivée des télévisions privées provoqua une brève crise d’ajustement, avant de relancer son expansion avec des taux de croissance supérieurs à 17 %. Le dernier de ces soubresauts a eu lieu en 2001 et s’est soldé par des pertes de l’ordre de 8 %, rapidement compensées, dès 2004, par un doublement des taux d’activités jusquelà enregistrés. La puissance et la capacité de récupération de ce marché confortaient tous ceux qui, comme le ministre des Finances du premier gouvernement socialiste, Miguel Boyer, étaient persuadés que l’audiovisuel, et plus particulièrement la télévision publique, pouvait vivre et prospérer, en Espagne, sur le dos de la seule publicité. Cette conception, qui a permis le développement fulgurant et tous azimuts du paysage audiovisuel espagnol, est devenue, au fil du temps, le principal obstacle à sa consolidation et à son épanouissement futur. À en croire l’actuel président de l’Union des télévisions commerciales associées (UTECA), Alejandro Echevarría, elle mettrait même désormais en péril la pluralité du système en privant le secteur privé d’une partie importante de ses ressources, au moment où ce dernier doit faire face aux surcoûts générés par le passage à la TNT. Il faudrait, selon le P-DG de Tele 5, que

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l’ensemble des télévisions publiques cesse, du jour au lendemain, de diffuser de la publicité et qu’en même temps, les investissements publicitaires dans ce secteur augmentent de 30 % pour permettre aux chaînes privées de s’en sortir.

,,

Muñoz M ACHADO, 2008

Or, le problème n’est pas tant, comme Alejandro Echevarría le reconnaît lui-même, que « cela soit impossible », mais plutôt que ces solutions risquent d’être, dans le meilleur des cas, inopérantes et, à coup sûr, de courte durée. Rien ne garantit, par exemple, que les 720 millions d’euros dégagés par l’éventuelle suppression de la publicité sur les chaînes publiques aillent s’investir en totalité chez leurs concurrentes directes. L’évolution récente et la répartition actuelle du financement publicitaire des médias en Espagne laisseraient plutôt présager un tout autre scénario.

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13 666,3

14 624,4 16 121,1

14 915,4

Total général

SOURCE : établi par l’auteur, à partir des données statistiques fournies par Infoadex.

7 064,8

7 440,7

8 136,1

6 601,5

7 183,7

7 985,1

7 812,9

162,4

310,4

482,4

610 7 102,5

493,9

529,1

568

518,3

2 877,8

Mailing, foires, merchandising…

• Médias non conventionnels :

Espaces extérieurs (panneaux, mobilier urbain…) Internet Total médias conventionnels

,2 2 341,9 609,9 42,9

2005

31,4 42,2 2 951,4

60,1 50,9 3 468,6

56,1 37,9 3 082,1

3 096,5

2 478,6 636,7 40,6

2006

12 761,3

6 693,6

6 067,7

94,6

474,3

26 33,3 2 669,9

2 610,6

2 248,2 540,2 40,7

2004

11 941,2

6 444,4

5 496,8

72,6

454

16,8 23,6 2 317,2

2 276,8

2 097,2 508,2 47,6

2003

11:49

44,5 47,3 3 188,4

3 357,6

2 749,5 678,1 38,4

2 988,1

2 229,2 641,9 21

2007

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Télévisions Télévisions nationales et régionales généralistes Chaînes thématiques Télévisions locales Total télévisions

Presse écrite Radio Cinéma

• Médias conventionnels :

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2008

Investissements publicitaires dans les médias espagnols au cours de la période 2003-2008 (en millions d’euros)

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En effet, si la télévision reste encore le média le plus financé par la publicité, sa capacité à attirer ce type de capitaux commence sérieusement à s’émousser. Seuls les formats thématiques et locaux présentent, dans ce domaine, des taux de croissance à trois chiffres (333,9 % et 160,6 %, respectivement). Les télévisions généralistes classiques ne parviennent quant à elles à capter, au cours de la même période, que 47,4 % d’investissements publicitaires en plus, ce qui les rapproche plus du degré d’attirance financière de la radio (33,4 % d’augmentation) que de celui d’Internet dont les investissements publicitaires ont fait un bond de 564 % et qui s’impose, de ce fait, comme leur concurrent le plus redoutable. Les 26 % d’augmentation obtenus par l’ensemble des médias non conventionnels (concurrents directs des télévisions locales) ne sont en comparaison qu’un moindre mal. Il apparaît donc clairement, dans un tel contexte, que tout nouvel investissement publicitaire effectué dans les médias a de moins en moins de probabilités de se retrouver dans les caisses des télévisions généralistes, qu’elles soient publiques ou privées. Les 30 % de recettes supplémentaires rêvés par le président de l’UTECA ne pourraient dans ces conditions être atteints que si la publicité disparaissait non seulement des écrans de TVE, mais également de tous ceux de ses autres concurrents – et encore, dans ce cas, ce ratio ne serait pas définitivement assuré. Dès lors, l’acharnement de M. Echeverría à réclamer l’application en Espagne du modèle de financement sarkoziste relève d’un choix purement idéologique et/ou de la foi inébranlable dans le pouvoir thaumaturge de la manne publicitaire. Du mirage publicitaire à la spirale infernale de l’endettement

Cette obsession paraît d’autant plus incompréhensible et suspecte que l’importance financière jusque-là accordée à la publicité s’est avérée plutôt néfaste pour les entreprises de télévision, quels que soient leur statut juridique et l’étendue de leur audience. La télévision d’État – la première à miser pleinement sur cette ressource – ne cesse, depuis quelques années, de perdre des parts de marché (2,8 % par an) et des revenus (11 % par an, entre 2004 et 2007), malgré

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la très forte augmentation de l’espace télévisuel qu’elle consacre à cette activité. Le temps d’antenne voué à la publicité est ainsi passé de 886 heures annuelles en 1986, à 12 861 en 2004 ; et le ratio journalier de 646 minutes à 2 108 (sur l’ensemble de ses chaînes). Cependant, en dépit de ces accroissements exponentiels, le téléspectateur espagnol n’est pas plus « matraqué » que ses homologues allemands, italiens ou néerlandais qui subissent, eux aussi, 12 minutes de message publicitaire par heure d’émission, et à peine plus que son voisin français qui doit en supporter 8 – s’il ne regarde que les chaînes publiques. D’après les résultats d’une enquête menée par Infoadex et par la Sofres, publiée en mai 2008, la télévision espagnole serait même, avec un taux de 15,2 %, le média le moins saturé en termes d’encarts publicitaires, devant la radio (18,4 %), la presse quotidienne (24,1 %) et les magazines (32,1 %). Ce genre d’arguments entretient l’illusion que la publicité renferme encore un potentiel non ou mal exploité, qu’il convient – dans l’esprit des commanditaires de ces études – de soustraire au plus vite à l’insatiable appétit financier d’un secteur public pléthorique et commercialement déloyal.

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Or, si TVE et ses consœurs régionales font de plus en plus de rabais sur leurs tarifs publicitaires, c’est également parce que l’efficacité des spots télévisés ne cesse de chuter, incitant un nombre grandissant d’annonceurs à diversifier les supports médiatiques pour leurs campagnes – comme nous avons déjà eu l’occasion de le démontrer. D’ailleurs, la télévision étatique n’est pas la seule victime de cet effet pervers provoqué par le trop-plein d’images publicitaires. Les chaînes des communautés autonomes qui ont adopté son modèle financier figurent également parmi les plus endettées. En 2003, la TV3 de Catalogne devait 762 millions d’euros, le Canal 9 valencien, 407,12 millions et TeleMadrid, 125 millions. Et en dépit de leurs bénéfices, les chaînes privées elles-mêmes dépassent désormais largement le taux d’endettement que leur autorise la loi (30 % de leur capital). La situation est devenue telle que la privatisation de TVE a été sérieusement envisagée par le nouveau secrétaire d’État à l’Économie, Miguel Ángel Fernández Ordoñez, et que, de son côté, le secteur privé – selon un rapport du bureau d’audit Deloitte – n’aurait réussi à récupérer, après quinze ans d’activité, que 27 % du capital initialement investi.


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D o c u m e n t

I :

D o c u m e n t

I I : Taux de foyers européens reliés à un réseau câblé

D o c u m e n t

I I I : Taux des foyers européens équipés d’un accès à la télévision satellite

D o c u m e n t

I V : Taux de foyers européens équipés de la télévision numérique terrestre

D o c u m e n t D o c u m e n t

V :

Taux d’équipement en télévision des foyers européens

Télévisions des communautés autonomes

V I : Offre télévisuelle actuelle de la CRTVE


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18 juillet 1936 – 1 e r avril 1939 Guerre civile qui s’achève sur la victoire des nationalistes et l’instauration d’une dictature.

22 août 1938 Première loi sur la presse instaurant le contrôle et la censure sur les médias.

16 juillet 1949 Première transmission télévisuelle depuis les arènes de Las Ventas (Madrid) vers le Cercle des beaux-arts (au centre de Madrid) et vers le palais du Pardo (résidence officielle de Franco).

24 octobr e 1954 Première retransmission d’un match de football par télévision, en l’occurrence entre le Real Madrid et le Racing de Santander, dans le cadre d’essais techniques préalables au lancement officiel.

28 octobr e 1956 Inauguration officielle de la télévision en Espagne.

15 septembr e 1957 Diffusion du premier bulletin d’information télévisé.

1965

Lancement du programme dramatique Estudio 1 qui pendant vingt ans proposera, semaine après semaine, des pièces de théâtre.

1966 Loi sur la presse et sur l’édition qui allège le système de censure en remplaçant le contrôle préalable par de l’autocensure.

1968-1969 Première saison du championnat national de football (« Liga ») de première division, entièrement retransmise par la télévision.

1970

Première du magazine anticonformiste Estudio abierto (« Studio ouvert ») dont le succès ne se démentira pas pendant quinze ans.

1972

Début du programme consacré à l’actualité du football, Estudio Estadio (« Studio Stade »), diffusé jusqu’en 2005, et du jeu télévisé le plus apprécié du public espagnol Un, dos, tres… Responda otra vez (« Un, deux, trois… Répondez encore ») qui restera à l’antenne jusqu’en 2004.

1973 130|

Lancement du doyen actuel des programmes espagnols, Informe semanal (« Rapport hebdomadaire »), et du plus grand succès des programmes pour


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Ce titre s’intègre dans la collection « Imágenes », collection de référence sur l’image dans le monde hispanique (cinéma, photographie, télévision, arts, BD, etc.), qui propose des ouvrages signés par des chercheurs de renom, spécialistes de ces questions. La collection est dirigée par Nancy Berthier, Professeur des Universités (Paris-Est, LISAA EA 4120).

Image de couverture: © Hannibal Hanschke/Reuters/Corbis

www.ophrys.fr

ISBN: 978-2-7080-1239-4

jean-stéphane duran froix imágenes

Au cours de ces dernières années, l’Espagne a développé un système télévisuel qui comprend actuellement plus d’un millier de chaînes. Il est à ce titre, l’un des plus riches et complexes que connaisse l’Europe, l’un des plus dynamiques aussi. Grâce à lui, l’Espagne s’est hissée aux premiers rangs des puissances audiovisuelles mondiales. Des maisons de production aussi connues qu’Endemol ou des séries aussi suivies que Un, dos, tres, ont contribué à lui assurer une visibilité internationale qu’elle n’avait pas encore il y a vingt ans. Ce modèle de réussite a cependant sa part d’ombre, son revers moins éclatant et avouable. L’endettement n’épargne que quelques télévisions et atteint des niveaux alarmants dans le secteur public. De leur côté, les chaînes privées voient leur avenir compromis par une concurrence d’autant plus féroce que l’ensemble du système repose presque exclusivement sur les recettes générées par la publicité, au grand dam des téléspectateurs. Ils sont de plus en plus nombreux à dénoncer une «télé-poubelle» qui tient en aussi peu d’estime la sensibilité, le goût et les aspirations culturelles d’un public qui se refuse à n’être qu’un marché captif ou qu’un vivier « d’écervelés » destiné à satisfaire les intérêts commerciaux de telle ou telle marque.

culture hispanique

Jean-Stéphane Duran Froix, Maître de conférences (Université de Bourgogne), est membre du CREC (Centre de Recherche sur l’Espagne Contemporaine — EA 2292) et du Centre Inter Langues. Texte, Image, Langages — EA 4182, spécialiste de la culture de masse et des médias dans le monde hispanique.

la télévision espagnole

Couv-Imagenes-tv-final:Mise en page 1 05/08/09 13:57 Page1

jean-stéphane duran froix

la télévision espagnole un contre-modèle ?

culture hispanique

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La télévision espagnole, J.-S. Duran Froix - Editions Ophrys  

Au cours de ces dernières années, l’Espagne a développé un système télévisuel qui comprend actuellement plus d’un millier de chaînes. Il est...

La télévision espagnole, J.-S. Duran Froix - Editions Ophrys  

Au cours de ces dernières années, l’Espagne a développé un système télévisuel qui comprend actuellement plus d’un millier de chaînes. Il est...

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