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COLLECTION L’ESSENTIEL FRANÇAIS

LES PARLERS JEUNES DANS L’ÎLE-DE-FRANCE MULTICULTURELLE Ouvrage coordonné par Françoise Gadet Paul Cappeau, Bernard Conein, Françoise Gadet, Emmanuelle Guerin, Anaïs Moreno, Roberto Paternostro, Catherine Schnedecker et Sandrine Wachs

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Tous droits de traduction, de reproduction et d’adaptation réservés pour tous pays. Toute représentation, reproduction intégrale ou partielle faite par quelque procédé que ce soit, sans le consentement de l’auteur ou de ses ayants cause, est illicite et constitue une contrefaçon sanctionnée par les articles 425 et suivants du Code pénal. Par ailleurs, la loi du 11 mars 1957 interdit formellement les copies ou les reproductions destinées à une utilisation collective.

© Editions Ophrys, 2017 Editions Ophrys, 5 avenue de la République, 75011 Paris www.ophrys.fr ISBN 978-2-7080-1491-6

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Collection L’Essentiel français, dirigée par Catherine Fuchs Formes et notions L'expression de la manière en français, par Estelle Moline et Dejan Stosic La ponctuation en français, par Jacques Dürrenmatt La comparaison et son expression en français, par Catherine Fuchs Les déterminants du français, par Marie-Noëlle Gary-Prieur Le discours rapporté en français, par Laurence Rosier Les verbes modaux en français, par Xiaoquan Chu Les temps de l’indicatif en français, par Gérard Joan Barceló et Jacques Bres Le nom propre en français, par Sarah Leroy Le gérondif en français, par Odile Halmøy La préposition en français, par Ludo Melis Le conditionnel en français, par Pierre Haillet La référence et les expressions référentielles, par Michel Charolles La construction du lexique français, par Denis Apothéloz Le subjonctif en français, par Olivier Soutet Les noms en français, par Nelly Flaux et Danielle Van de Velde La cause et son expression en français, par Adeline Nazarenko L’intonation : le système du français, par Mario Rossi Les stéréotypes en français, par Charlotte Schapira L’adjectif en français, par Michèle Noailly Les constructions détachées en français, par Bernard Combettes L’espace et son expression en français, par Andrée Borillo Les formes conjuguées du verbe français, oral et écrit, par Pierre Le Goffic Les adverbes du français : le cas des adverbes en -ment, par Claude Guimier Les expressions figées en français, par Gaston Gross Les ambiguïtés du français, par Catherine Fuchs La concession en français, par Mary-Annick Morel La conséquence en français, par Charlotte Hybertie

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Variétés du français Décrire le français parlé en interaction, par Véronique Traverso Le français au contact d'autres langues, par Françoise Gadet et Ralph Ludwig Les créoles à base française, par Marie-Christine Hazaël-Massieux Approches de la langue parlée en français, nouvelle édition, par Claire BlancheBenveniste (épuisé) Les variétés du français parlé dans l’espace francophone. Ressources pour l’enseignement, par Sylvain Detey, Jacques Durand, Bernard Laks et Chantal Lyche (dir.) Les expressions verbales figées de la francophonie, par Béatrice Lamiroy (dir.) La variation sociale en français, par Françoise Gadet Le français en diachronie, par Christiane Marchello-Nizia

Outils et ressources Lire un texte académique en français, par Lita Lundquist Dictionnaire des verbes du français actuel, par Ligia-Stela Florea et Catherine Fuchs Rédiger un texte académique en français, par Sylvie Garnier et Alan D. Savage Construire des bases de données pour le français, par Benoît Habert Dictionnaire pratique de didactique du FLE, par Jean-Pierre Robert Les dictionnaires français, outils d’une langue et d’une culture, par Jean Pruvost Instruments et ressources électroniques pour le français, par Benoît Habert

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TABLE DES MATIÈRES Conventions de transcription

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Introduction Françoise Gadet 1. Sélection des sujets enquêtés : le primat accordé à la proximité et aux réseaux 2. Évaluation du corpus : retour sur la qualité des données 3. Organisation de l’ouvrage

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CHAPITRE I : Pour étudier les « parlers jeunes » Françoise Gadet 27 1. L’arrière-plan du projet Multicultural Paris French (MPF) : ce qui a bougé dans les parlers urbains 28 1.1. La région parisienne, toujours un creuset linguistique 28 1.2. Qui sont les locuteurs innovateurs ? 30 1.3. Comment nommer ces façons de parler 32 2. Le corpus MPF : la forme, les sens et les genres 34 2.1. Ce qui frappe l’oreille de prime abord 34 2.2. Des significations locales 36 2.3. De la diversité dans les genres ? 38 3. Au-delà du sens commun : dimensions sociolinguistique et idéologique 41 3.1. Les idéologies en matière de langage et de langue : comment les jeunes situent leurs façons de parler 41 3.2. Y a-t-il des parlers jeunes français ? 43 3.3. Le Vernaculaire Urbain Contemporain : nommer et situer 45 4. Conclusion : des perspectives à long terme 49 Bibliographie52 CHAPITRE II : Les jeunes ont-ils un accent ? Roberto Paternostro 1. Confrontation à ce que l’on entend 2. L’ « accent » des jeunes en région parisienne : quels éléments pertinents ? 2.1. Les ambiguïtés du terme « accent » 2.2. Quelques traits phonétiques 2.3. Quelques traits prosodiques 2.4. Une continuité ?

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3. L’intonation des jeunes : entre réalité et perception 65 3.1. Contours « emphatique » vs. « banlieue » : y a-t-il une différence ? 66 3.2. Présentation des analyses et des résultats 68 3.3. Conclusion sur l’intonation : un seul patron mélodique emphatique, plusieurs réalisations 69 4. Conclusion 70 Bibliographie71 CHAPITRE III : Les tendances grammaticales 73 Paul Cappeau et Anaïs Moreno 1. Présentation 73 1.1. Etat de la question 73 1.2. Difficultés que soulève ce chapitre 74 2. Faits de morphologie 75 2.1. Tendances liées à la langue parlée en général 75 2.2. Tendances plus spécifiques au corpus MPF 77 3. Syntaxe des catégories 80 3.1. Les emplois appellatifs des noms gars et mec(s) 81 3.2. L’emploi de trop 82 4. Syntaxe de la « phrase » 83 4.1. L’interrogation partielle 84 4.2. Les prolongateurs de listes 87 4.3. La construction des verbes : l’absence de complément 88 5. Faits de macro-syntaxe 90 5.1. Un assemblage récurrent : pré-noyau + noyau 90 5.2. Le discours rapporté 92 6. Conclusion 97 Bibliographie98 CHAPITRE IV : Dynamique des mots Emmanuelle Guerin et Sandrine Wachs 1. Le relevé lexical dans MPF 1.1. Présentation 1.2. La question des graphies 1.3. Catégories retenues 2. Peut-on parler de néologie lexicale dans les parlers jeunes ?

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2.1. Saisir le phénomène néologique 108 2.2. Verlan et autres procédés de manipulation formelle 110 2.3. Néologisation sémantique 114 3. L’intégration de mots d’une autre langue 116 3.1. Contacts avec l’anglais 117 3.2. Contacts avec les langues de l’immigration 118 3.3. Peut-on parler d’emprunts ? 121 4. Conclusion 123 Bibliographie124 CHAPITRE V : L’oral des jeunes fait-il évoluer la langue ? 127 Paul Cappeau et Catherine Schnedecker 1. Présentation 127 1.1. Etat de la question 127 1.2. Orientation du travail 131 2. Un exemple : l’usage de gens 133 2.1. L’intérêt présenté par les indéfinis désignant des humains 133 2.2. La description de gens 133 2.3. Des innovations dans MPF ? 137 3. Conclusion 140 Bibliographie141 CHAPITRE VI : Deux manières d’énoncer une identité 143 Bernard Conein 1. Noms de groupe et noms de classe 144 2. Affirmer un nom de groupe, en première personne 147 3. Récuser un nom de groupe : je (ne) dis pas X 148 4. Les noms de groupe divisent et fluctuent 150 5. Les porteurs de noms oscillent 153 6. Conclusion 156 Bibliographie157 Conclusion générale Françoise Gadet Tableau des enquêtes exploitées Bibliographie générale Index des notions

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CONVENTIONS DE TRANSCRIPTION Les conventions adoptées sont en nombre réduit, les transcriptions alignées (ici, effectuées avec le logiciel Praat, le son devant être au format .wav) permettant d’écouter le son en même temps qu’on lit la transcription. L’orthographe standard est respectée, et seuls les mots effectivement prononcés sont notés (ex : faut pas croire si c’est ce qu’on entend, et non pas *il ne faut pas croire), suivant en cela pour l’essentiel les conventions du GARS (voir *BlancheBenveniste, 1997/2010). Ponctuation : majuscule en début de séquence ; point ou point d’interrogation en fin de séquence (ce dernier parfois mis entre parenthèses, quand ni le contexte ni l’intonation ne permettent en toute certitude de décider qu’il s’agit bien d’une interrogation) ; aucun autre signe de ponctuation ; xx : mot ou passage inaudible, non transcrit (si possible, autant de x que de syllabes perçues) ; <blablabla> : chevauchements de parole (les chevrons vont toujours par 4, un ouvrant et un fermant pour chaque locuteur chevauchant) ; (.) ou (..) : pause [notée soit dans la « tire silence », soit à l’intérieur du texte d’un locuteur] ; Tiret à la fin d’un segment, qui permet d’indiquer qu’un mot est interrompu : maghré-.

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Les extraits reproduits dans les chapitres ont été allégés d’éléments qui ne sont pas pertinents pour le point exposé (en particulier, les marques de chevauchement, qui ne sont conservées que dans les extraits qui prennent en compte le dialogue). Les extraits cités sont référencés à travers le nom de l’enquête (voir codage et noms des enquêteurs dans le tableau p. 163), suivi du pseudonyme de l’enquêté, pour lequel on s’est efforcé de conserver les connotations du prénom d’origine, puis du minutage (donné en secondes, comme dans Praat). Dans la transcription sous Praat, chaque interactant dispose d’une « tire » à son nom. À quoi sont ajoutées une tire « silence » (qui évite de chercher à attribuer le silence à l’un des interactants, en tous cas quand il est à l’intersection de deux prises de parole), et une tire « commentaires », ceux-ci relevant de deux catégories : d’une part les gloses des termes qui apparaissent à commenter, d’autre part la notation d’événements extra-linguistiques, comme l’intervention d’un locuteur non ratifié, une sonnerie de téléphone, une musique en arrièrefond, un claquement de porte, une voiture qui passe…

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INTRODUCTION Françoise Gadet

Depuis l’après-guerre et surtout depuis les années 60, les paysages sonores des grandes villes françaises se sont modifiés, avec l’arrivée de nouvelles populations, venues de tous les coins du monde. Parmi les défis que ces mutations sociales adressent aux sciences humaines, les linguistes (surtout les sociolinguistes) se trouvent interpellés pour décrire et interpréter les effets langagiers qui peuvent en découler, qui pourraient avoir des effets sur les façons de parler le français. Pour de telles études, il est indispensable de disposer d’une documentation fiable, dont des études ethnographiques, mais aussi des corpus.

1. Sélection des sujets enquêtés : le primat accordé à la proximité et aux réseaux Les données sur lesquelles s’appuient les réflexions présentées dans cet ouvrage reposent sur un corpus nouvellement constitué. MPF (Multicultural

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Paris French) est un corpus d’oral ordinaire, recueilli à partir de 20101 afin d’étudier d’éventuels effets des langues de l’immigration sur le français tel qu’il est parlé en région parisienne, en particulier par les jeunes. Comme nous souhaitions que les propos tenus puissent faire état de questions en relation avec l’identité, nous avons fait en sorte que la qualité de relation entre les protagonistes des échanges conduise à des productions permettant davantage que des études linguistiques : un intérêt intrinsèque de contenu. Il fallait donc concevoir le recueil en relation avec la population faisant l’objet de l’enquête. Dans beaucoup de corpus oraux, ce sont les entretiens qui prédominent, et MPF n’a pas récusé cette option qui offre beaucoup d’avantages. Ceuxci étant avant tout des interactions, d’évidence modulées en fonction de la relation entre les interactants, c’est donc la relation entre enquêteur et enquêté qui a été mise au principe du recueil. C’est pourquoi le critère essentiel retenu pour constituer le corpus a été la proximité des protagonistes (voir *Gadet et Guerin, 2012)2, et l’existence entre eux d’une histoire conversationnelle. « Proximité » : ce terme, qui s’oppose à celui de distance, renvoie à l’immédiat communicationnel tel que défini par *Koch et Oesterreicher (2001). Cette notion vise à dépasser le clivage oral/écrit, trop souvent entendu dans les seuls termes de informel / formel, en prenant en compte les différents paramètres qui définissent toute situation de communication. Ceux-ci se distribuent entre les deux pôles de l’immédiat (ou proximité) et de la distance, avec des effets sur les productions langagières : les relations entre les participants, l’objectif de l’échange, la co-présence spatio-temporelle, le degré de dialogisme dans l’interaction, le degré de spontané (propos non préparés), ou encore la plus ou moins grande liberté thématique. Tous ces paramètres font tendre MPF 1  Le projet a débuté dans le cadre d’une recherche financée (ANR-09-FRBR-037-01, Multicultural London English-Multicultural Paris French, MLE-MPF), venue à terme en 2014, dont l’objectif était de comparer les influences multiculturelles sur le français de Paris et l’anglais de Londres (voir *Cheshire et al., 2011 ou *Kerswill, 2016). L’équipe française a ensuite bénéficié de financements de la Délégation Générale à la Langue Française et aux Langues de France (2014 et 2016), d’Ortolang (2015) et du projet canadien Le français à la mesure d’un continent (France Martineau, directrice, 20112018). 2  Les références citées dans cette introduction figurent dans la bibliographie générale, de même que celles de la conclusion et celles qui sont citées dans plus d'un chapitre. Les références de la bibliographie générale sont indiquées dans le texte au moyen d'un astérique qui précède le nom d'auteur. 16

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Introduction

vers le pôle de la proximité : des interactants qui se connaissent déjà, la coprésence, une conversation ordinaire à bâtons rompus, pas de thème imposé, rien de préparé. La qualité de l’interconnaissance, si possible instaurée de longue date, est donc privilégiée dans MPF. En voici quelques exemples. Wajih a été assistant d’éducation dans un collège de Mantes-la-Jolie (où il habitait), et retrouve des élèves qu’il a connus plus jeunes ; Nacer a été pendant plusieurs mois bénévole à l’association Zy’va de Nanterre, où il faisait de l’aide aux devoirs ; Anna a passé beaucoup de temps au café La Pêche à Montreuil (« temple des musiques urbaines »), où elle donnait des conseils de danse hiphop... Tous les enquêteurs, proches des enquêtés en âge, ont ainsi puisé dans leurs relations personnelles, les non-natifs profitant de ce statut pour solliciter des explicitations. Aussi assistants d’éducation dans des collèges (plus proches des élèves que ne le sont les enseignants), Nawal à Fontenay-sous-Bois, Zakia à Colombes, Anaïs à Marly-le-Roi dans un « internat d’excellence » qui regroupe entre autres des jeunes de Seine-Saint-Denis, Joanne à Cergy… Ces exigences quant aux modalités des recueils, qui ont tous été pratiqués dans l’environnement où il était naturel qu’ils prennent place, a pour contrepartie que la qualité technique n’est pas toujours des meilleures : ainsi, Wajih a fait plusieurs de ses entretiens dans une voiture garée dans la rue à Mantes-laJolie, et on entend des bruits de circulation. À ces entretiens ont été ajoutés, quand cela a été possible (moins souvent qu’on ne l’aurait souhaité), des enregistrements « écologiques  ». Il s’agit d’événements discursifs non provoqués, au contraire des entretiens. Ils ont été enregistrés avec l’aide et la complicité d’informateurs, qui ont enregistré des segments d’activités ordinaires, avec leurs interlocuteurs familiers. Ces derniers se déroulent aussi, par définition, en milieu naturel, et sont donc en général de qualité sonore moyenne à médiocre (exemples : Elodie dans un restaurant, Salima lors d’un voyage en voiture…). Les consignes données aux enquêteurs sont très souples, sans guide thématique pré-établi : il s’agit de reposer sur ce que les actants ont en commun, de privilégier des thèmes amenant les locuteurs à parler volontiers, d’être disponible à toute occasion de rebondir, par exemple pour solliciter ou encourager des récits. Le thème de la langue (et indirectement de l’identité) était souhaité, mais sans forçage. Nous avons ainsi recueilli des propos sur la 17

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langue et sur les pratiques langagières des jeunes, allant des plus stéréotypés aux plus inattendus. Le nombre de protagonistes était laissé à l’appréciation de l’enquêteur, allant jusqu’à sept dans un enregistrement écologique (Ar1b, mais tous les participants ne parlent pas autant les uns que les autres). Cette recherche de la proximité entre interactants a conduit à ce que les recueils soient effectués avec des partenaires auxquels l’enquêteur avait un accès privilégié, à travers des réseaux, qui pouvaient être de différentes natures. Au-delà de ce lien, les locuteurs enregistrés ont avant tout été retenus sur la base d’un critère sociolinguistique (leur langage) et de trois critères socio-démographiques : leur âge (de 12 à 37 ans, la façon de parler l’ayant emporté sur l’âge biologique), leur statut social (les interviewés relevant de couches « populaires »), et le fait d’être en contact, de façon plus ou moins intensive, régulière et directe, avec des milieux multiculturels (les enquêteurs les connaissant, il était aisé de s’en assurer). Nous avons au total enregistré 223 locuteurs dont 119 sont évoqués dans cet ouvrage. Quant à leur profil « ethnique » et leur histoire linguistique (documentés dans les fiches de métadonnées qui accompagnent les enquêtes), la première idée était de se fixer autour de deux types de population, afin de les comparer : des jeunes d’origine maghrébine et des jeunes d’origine antillaise. Mais il s’est avéré délicat d’enregistrer des Antillais (refus, rendez-vous manqués, dérobades de dernière minute…), malgré la proximité avec les enquêteurs. Ils sont ainsi sous-représentés, et on ne peut que faire des hypothèses sur une hypersensibilité des Antillais sur les questions de langue. Aussi MPF documentet-il mieux des jeunes d’origine maghrébine, sans que le couplage enquêteur maghrébin / enquêté d’origine maghrébine ait été spécialement recherché, du fait qu’il n’aurait rien garanti du côté de la proximité… mais les réseaux ont fait leur œuvre. Par les enquêtes d’Aristide, de Joanne et de JulieT, des jeunes d’origine africaine sont aussi présents dans le corpus, mais eux aussi sont sous-représentés. Certes, malgré la proximité, seuls les enregistrements écologiques sont le reflet de relations authentiques spontanées entre pairs. Mais il ne faut pas pour autant voir les enquêtes écologiques en stricte dichotomie avec les entretiens, il y a un continuum entre les deux pôles. Ainsi, Marion a fait deux entretiens avec des membres de son groupe d’amis constitué depuis l’enfance (une fois 4 et une fois 5 participants, seuls 2 d’entre eux, dont elle, étant présents 18

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Introduction

les deux fois). Ces entretiens n’ont pas été classés comme écologiques, car Marion a orienté la conversation par des questions, ce qui ne correspond pas à la sociabilité habituelle du groupe. Toutefois, certains propos tenus, et les nombreux rires et chevauchements, attestent que la dynamique du contexte de groupe l’a vite emporté sur la situation d’entretien. Compte tenu de ce principe de proximité, on s’est peu souciés de la recherche, qui ne peut être qu’illusoire, d’une prétendue représentativité, qui ne fait la plupart du temps qu’épouser un quadrillage socio-démographique privilégiant des facteurs quantifiables comme le sexe, l’âge, le niveau d’étude ou l’origine ethnique. Or, ce ne sont pas forcément ces paramètres-là qui induisent des différences dans les façons de parler, faute de refléter un point de vue sociolinguistique. Ainsi, il y a en général d’autres paramètres actifs sous ces paramètres : l’âge ou le sexe jouent certes un rôle dans les pratiques langagières, mais surtout parce qu’ils recouvrent des facteurs sociaux ou des aléas d’histoires de vie, moins saillants et plus subtils.

2. Évaluation du corpus : retour sur la qualité des données Ces conditions de recueil favorisent l’obtention de données ordinaires sensibles à la qualité de l’interaction. La diversité de nature des réseaux sollicités avait pour objectif de diversifier les données du point de vue des genres discursifs. Cette diversité des conditions d’enquête soulève la question de la comparabilité entre les 123 enregistrements qui constituent actuellement le corpus MPF. C’est un fait qu’elle n’a rien d’évident. Elle n’est cependant pas moins problématique quand la sélection des locuteurs a été faite sur la base d’un quadrillage socio-démographique, où il est un peu vite estimé que la similitude dans des critères externes suffirait à assurer du comparable. Ainsi, interviewer deux femmes de 40 ans de même niveau social et de même origine ethnique suffit-il à les rendre comparables, si d’autres paramètres, moins patents, peuvent avoir des effets différenciateurs sur leurs façons de parler ? Il en va de même pour l’illusion quant à ce qui peut être attendu d’un enquêteur unique, puisque toute interaction étant une nouvelle rencontre, on peut s’attendre à ce qu’elle soit modulée par la relation qui s’instaure entre les

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CHAPITRE I Pour étudier les « parlers jeunes » Françoise Gadet C’est chez les jeunes locuteurs que les façons de parler entraînées par la présence de nouvelles populations dans les grandes villes apparaissent les plus saillantes, et c’est pourquoi la réflexion à ce sujet est souvent regardée comme relevant de l’étude des « parlers jeunes », ou, selon une dénomination plus courante, de la « langue des jeunes ». On verra que cette catégorisation est inadéquate, compte tenu de l’ampleur que revêt le phénomène. Ces formes de parler sont souvent prises en compte selon des conceptions simplistes, qui flattent le sens commun et les préjugés sur le langage et les langues, souvent confortées par des discours médiatiques. Ces derniers se complaisent à épingler de prétendues trouvailles ou nouveautés, que ce soit pour les admirer ou pour les déplorer, participant ainsi du stéréotype selon lequel il s’agirait d’une langue « autre », en rupture. Ce premier chapitre présentera les arrière-plans de la problématique des « parlers jeunes » (section 1). Puis il esquissera quelques généralisations à partir d’analyses effectuées grâce au corpus MPF, sur les formes, les sens et les genres (section 2) ; et sur les plans idéologique, pragmatique et sociolinguistique (section 3). Enfin, il évoquera des perspectives de réflexion à plus long terme (section 4).

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1. L’arrière-plan du projet Multicultural Paris French (MPF) : ce qui a bougé dans les parlers urbains Les villes sont de tous temps des lieux de brassage de populations d’origines diverses. C’est un état de fait favorable à la circulation linguistique, et dès lors au changement (*Calvet, 1994). Les grandes villes occidentales ont depuis quelques décades connu des modifications de composition de leur population, sous l’effet de migrations provenant de partout dans le monde, qui apportent dans le paysage urbain une grande diversité de langues et de cultures, le plus souvent de pays du sud. 1.1. La région parisienne, toujours un creuset linguistique La France aussi connaît une situation où des langues de l’immigration cohabitent avec le français, hyper-dominant. C’est l’un des plus anciens pays d’immigration d’Europe, depuis la seconde moitié du 19e siècle (voir Noiriel, 1988), une époque où la plupart des autres pays européens étaient des terres d’émigration. Vague après vague, génération après génération, une intégration a peu à peu eu lieu (voir Blanchard et al., 2016). Les migrations se sont accélérées depuis les années 60 sous les effets de divers facteurs dont le plus évident est la globalisation, avec un plus grand nombre de nouveaux venus, et une distance culturelle accrue. Ces populations ont fait souche et beaucoup de jeunes, nés localement de parents venus d’ailleurs, resteront sur la terre d’adoption de leur famille. Le phénomène, qui concerne surtout les grandes villes, s’inscrit dans un processus que Donzelot (2009) a appelé « la ville à trois vitesses » pour en souligner les effets en chaîne : relégation (dans des banlieues plus ou moins dégradées et dans les « zones urbaines sensibles »), périurbanisation (pour les populations qui quittent les banlieues), gentrification (des centre-villes), avec pour conséquence une progression générale de l’entre-soi, et parfois un repli sur soi et ses semblables. Les descendants de migrants se trouvent dès lors concentrés dans certaines villes, certains quartiers, certaines cités (aux « marges de la ville », selon l’expression de *Hambye, 2008 ; voir Stébé, 2010, pour un point de vue de sociologue). La région parisienne constitue un site privilégié pour étudier cette 28

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Pour étudier les « parlers jeunes »

nouvelle donne urbaine, car s’y sont fixés beaucoup des migrants arrivés en France, depuis le milieu du 19e siècle et depuis le regroupement familial de 1976. Du fait de son potentiel économique qui a attiré une main-d’œuvre bon marché, la région Île-de-France continue d’accueillir plus du quart des nouveaux venus en France. Ceux-ci représentent aujourd’hui 17 % de la population, contre 8 % en moyenne sur l’ensemble du territoire1. Dans certaines villes de la banlieue parisienne, plus de la moitié de la population est étrangère ou d’origine étrangère : ainsi, à Clichy-sous-Bois en Seine-SaintDenis, commune très enclavée parmi les plus pauvres de France, c’est le cas de 76 % des jeunes – on se souvient que c’est là qu’ont débuté les émeutes urbaines de 2005. On peut faire l’hypothèse que l’ampleur non négligeable de ces populations ne demeure pas sans conséquences linguistiques. Il y a pourtant encore peu d’études qui explorent les éventuels effets sur la langue nationale de ces contacts inédits de populations, de cultures et de langues. Ces dernières sont très diverses, avec une nette domination de l’arabe, sous les trois formes dialectales maghrébines (algérienne, tunisienne et marocaine) : au-delà du poids démographique, son influence relève aussi d’un rôle symbolique (voir section 3.3.). Reste à voir sur quelles données le linguiste peut appuyer sa réflexion. Une façon d’y contribuer est de constituer de grands corpus, exploitables à différents niveaux linguistiques et langagiers, et ciblant une population urbaine, jeune et multiculturelle. Or, les travaux effectués jusqu’à présent reposent souvent sur des corpus de taille moyenne, conçus pour étudier un seul aspect de la langue, le plus souvent le niveau phonique (voir les études de Jamin ou de Fagyal2). Pour le lexique, les nombreux dictionnaires, souvent rédigés par des non-linguistes, ne sont pas toujours précis sur leurs sources 1  Statistiques de l’INSEE. Voir aussi *Armstrong et Pooley, 2010. En France, les statistiques sont souvent difficiles à interpréter, compte tenu en particulier de l’interdit sur les statistiques ethniques. Il est aussi difficile de décider combien de générations prendre en compte dans « l’origine ». Voir *van Eeckhout, 2013. 2  Voir *Gadet et Hambye (2014) pour les références bibliographiques concernant des études sur la région parisienne, sur la France ou sur d’autres pays européens, que nous n’avons pas la place de reprendre ici. Ce chapitre n’a d’ailleurs pas pour ambition de constituer un état de l’art exhaustif sur les parlers jeunes. 29

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Les parlers jeunes dans l'île-de-France multiculturelle, F. Gadet - Editions Ophrys  

Le français parlé par les jeunes fait plus souvent l’objet de clichés que d’études approfondies. À partir de données établies de façon minut...

Les parlers jeunes dans l'île-de-France multiculturelle, F. Gadet - Editions Ophrys  

Le français parlé par les jeunes fait plus souvent l’objet de clichés que d’études approfondies. À partir de données établies de façon minut...

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