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COLLECTION L’ESSENTIEL FRANÇAIS

DÉCRIRE LE FRANÇAIS PARLÉ EN INTERACTION Véronique Traverso


Collection L’Essentiel français, dirigée par Catherine Fuchs Formes et notions L’expression de la manière en français, par Estelle Moline et Dejan Stosic La ponctuation en français, par Jacques Dürrenmatt La comparaison et son expression en français, par Catherine Fuchs Les déterminants du français, par Marie-Noëlle Gary-Prieur Le discours rapporté en français, par Laurence Rosier Les verbes modaux en français, par Xiaoquan Chu Les temps de l’indicatif en français, par Gérard Joan Barceló et Jacques Bres Le nom propre en français, par Sarah Leroy Le gérondif en français, par Odile Halmøy La préposition en français, par Ludo Melis Le conditionnel en français, par Pierre Haillet La référence et les expressions référentielles, par Michel Charolles La construction du lexique français, par Denis Apothéloz Le subjonctif en français, par Olivier Soutet Les noms en français, par Nelly Flaux et Danielle Van de Velde La cause et son expression en français, par Adeline Nazarenko L’intonation : le système du français, par Mario Rossi Les stéréotypes en français, par Charlotte Schapira L’adjectif en français, par Michèle Noailly Les constructions détachées en français, par Bernard Combettes L’espace et son expression en français, par Andrée Borillo Les formes conjuguées du verbe français, oral et écrit, par Pierre Le GoI¿c Les adverbes du français : le cas des adverbes en -ment, par Claude Guimier Les expressions ¿gées en français, par Gaston Gross Les ambiguïtés du français, par Catherine Fuchs La concession en français, par Mary-Annick Morel La conséquence en français, par Charlotte Hybertie


Variétés du français Le français au contact d'autres langues, par Françoise Gadet et Ralph Ludwig Les créoles à base française, par Marie-Christine Hazaël-Massieux Approches de la langue parlée en français, nouvelle édition, par Claire Blanche-Benveniste (épuisé) Les variétés du français parlé dans l’espace francophone. Ressources pour l’enseignement, par Sylvain Detey, Jacques Durand, Bernard Laks et Chantal Lyche (dir.) Les expressions verbales ¿gées de la francophonie, par Béatrice Lamiroy (dir.) La variation sociale en français, par Françoise Gadet Le français en diachronie, par Christiane Marchello-Nizia

Outils et ressources Lire un texte académique en français, par Lita Lundquist Dictionnaire des verbes du français actuel, par Ligia-Stela Florea et Catherine Fuchs Rédiger un texte académique en français, par Sylvie Garnier et Alan D. Savage Construire des bases de données pour le français, par Benoît Habert Dictionnaire pratique de didactique du FLE, par Jean-Pierre Robert Les dictionnaires français, outils d’une langue et d’une culture, par Jean Pruvost Instruments et ressources électroniques pour le français, par Benoît Habert


TABLE DES MATIÈRES Conventions de transcription ................................................................ 9 Introduction ........................................................................................ 13 CHAPITRE I : Les spécificités du français parlé en interaction ....... 17 1. Temporalité : une élaboration on line .............................................................. 18 2. Co-construction : une parole co-élaborée ..................................................... 23 2.1. Micro-collaborations en continu dans la production ......................... 23 2.2. Recipient design (Formatage en fonction du récepteur) ............................ 25 3. Contexte : une parole située ............................................................................ 27 3.1. Le contexte construit dans l'activité ...................................................... 27 3.2. Expériences du contexte et figements descriptifs ............................... 33 4. Multimodalité : des ressources variées........................................................... 35 5. Pour récapituler ................................................................................................. 38 CHAPITRE II : Le tour de parole, marques et procédés .................. 39 1. La composition du tour de parole .................................................................. 39 1.1. Une construction partagée ...................................................................... 40 1.2. Les unités de construction du tour........................................................ 44 1.3. La construction incrémentale du tour................................................... 51 2. L'alternance des tours de parole ..................................................................... 52 2.1. Les règles de l'alternance ......................................................................... 52 2.2. Le traitement séquentiel des chevauchements de parole ................... 56 3. Construction des tours de parole, identités discursives et nombre de participants ............................................................................................................. 60 3.1. Animation et gestion explicite de l'organisation des tours ................ 60 3.2. Organisation négociée on line ................................................................... 61 4. Le tour dans la conversation et ailleurs ......................................................... 63 4.1. Longueur des tours .................................................................................. 64 4.2. Formes de tours et d'alternances ........................................................... 65 5. Pour récapituler ................................................................................................. 68


CHAPITRE III : Les actions : tours et échanges .............................. 71 1. Formes de base : la paire adjacente ................................................................ 71 1.1. L'implication séquentielle........................................................................ 72 1.2. Répercussions sur la construction du tour ........................................... 74 1.3. Réalisation multimodale des actions dans les échanges ..................... 78 2. Les organisations préférentielles..................................................................... 86 3. Les formes d'expansions de l'échange ........................................................... 89 3.1. Les échanges préliminaires ..................................................................... 89 3.2. Les échanges insérés ................................................................................ 92 3.3. Les post-expansions ................................................................................ 94 4. Formats d'échanges et cadres participatifs .................................................... 95 5. Pour récapituler ............................................................................................... 100 CHAPITRE IV : Entre le tour et l'échange : la réparation ............... 101 1. Types de réparations ...................................................................................... 102 2. La production du tour et les auto-réparations............................................ 104 2.1. Variété des sources d'auto-réparations ............................................... 105 2.2. Auto-réparations et adaptation au récepteur (recipient design) .............. 107 3. Les réparations hétéro-initiées ...................................................................... 110 3.1. L'initiation………………………………………………………111 3.2. La réparation proprement dite et la reprise de l'interaction……....113 4. La réparation comme activité collective ...................................................... 114 5. Hétéro-réparations et émergence de désaccords ....................................... 117 6. Pour récapituler ............................................................................................... 118 CHAPITRE V : Les activités interactionnelles ................................. 121 1. Les transitions ................................................................................................. 122 1.1. Clôture de l'activité précédente ............................................................ 122 1.2. Lancement de l'activité suivante .......................................................... 126 1.3. Désalignements dans les transitions .................................................... 129 1.4. Les marqueurs discursifs dans les transitions .................................... 130 2. Les activités : formes et formats ................................................................... 133 2.1. L'offre (à boire au cours d'une invitation) .......................................... 134 2.2. Parler de ses problèmes......................................................................... 136 3. Pour récapituler ............................................................................................... 140


CHAPITRE VI : Ressources multimodales ..................................... 143 1. Bruits, sons et prosodie.................................................................................. 146 1.1. Construction, projection et passage du tour ...................................... 147 1.2. Caractérisation des actions ................................................................... 150 1.3. Expressivité, émotion, position ........................................................... 152 2. Gestes, postures, regards ............................................................................... 153 2.1. Déictiques ................................................................................................ 153 2.2. Battements .............................................................................................. 154 2.3. Gestes iconiques et métaphoriques ..................................................... 156 2.4. Regards vers l'interlocuteur et tour de parole .................................... 158 2.5. Mimiques faciales ................................................................................... 160 2.6. Gestes conventionnels et valeur située des gestes.............................159 3. Multimodalité et activités ............................................................................... 161 3.1. Scansions, battements et gestes métaphoriques ................................ 162 3.2. Gestes, regards, espace, parole ............................................................. 164 3.3. Mimiques, prosodie et manipulation d'objets .................................... 166 4. Pour récapituler ............................................................................................... 167 CHAPITRE VII : Corpus et transcription ....................................... 169 1. Collecte des données et terrain ..................................................................... 169 2. Transcription : rendre visible l'audible (et l'inaudible) .............................. 170 3. Notation de la parole ...................................................................................... 172 4. Notation spécifique des phénomènes multimodaux ................................. 174 4.1. Quelques phénomènes phonétiques, prosodiques et rythmiques .. 175 4.2. Gestes, mouvements, regards et manipulation d'objets ................... 177 5. Photos et dessins............................................................................................. 181 Repères bibliographiques………….………...…………………….183 Glossaire ........................................................................................... 189 Index......…………………………………………………………….194


CONVENTIONS DE TRANSCRIPTION Les conventions de transcription utilisées dans l'ouvrage sont les conventions ICOR, consultables à l'adresse : http://icar.univ-lyon2.fr/projets/corinte/documents/2013_Conv_ICOR_250313.pdf

Elles sont présentées ici succinctement, et une discussion plus détaillée se trouve au chapitre VII. L ocuteurs Les locuteurs sont identifiés par les trois lettres du début de leur pseudonyme : LUC pour Lucien

Tour de parole des locuteurs La transcription de la parole des locuteurs est faite en police Courier. Elle peut être suivie à la ligne suivante par la description des gestes effectués par le locuteur ou par ses interlocuteurs, synchronisés par rapport à la temporalité de la parole grâce à un symbole marquant les bornes de début et de fin du geste. La description des gestes est en italiques, en gris pour faciliter la lecture : CLI cli

alors (.) ◊ah/ voilà ce que tu cherchais ◊ ◊prend le journal sur le présentoir◊

N otation de la parole des locuteurs La transcription utilise une orthographe standard, signalant les chutes de sons les plus courantes à l'aide d'une antiquote ` (ex. “c'est pas l` cas”). Le signe & indique que le tour de parole se poursuit à la ligne suivante : CONS [vous allez ] vous r`trouver coincée à payer& DAM [oui main`nant/] CONS &un mois d` plus hein\

̂

Le signe […] indique une coupure due au transcripteur. liaison facultative réalisée ils sont^extrêmement

9


:

allongement vocalique (un allongement plus important est noté :: ou :::) bonjou::r

-

interruption d'un mot en cours de production att- attends

.h h [ ]

aspiration expiration début et fin du chevauchement de parole entre deux locuteurs Pie Luc

=

enchaînement rapide entre deux tours de parole successifs COR SAR

xxx

je ne sais pas s'il [vient] [non ] non il me l'a dit

ça va/= =non

segment incompréhensible. On utilise aussi parfois (inaud.)

P auses (.) (0.5)

micro-pause (inférieure à 0,2 seconde) pause chronométrée au dixième de seconde

Prosodie / \

intonations montantes/ ou descendantes\ en fin d'unité. Les intonations fortement montantes ou fortement descendantes sont notées // et \\

↑ ↓

sauts mélodiques en début d'unité

BON

syllabes saillantes

Descriptions et commentaires ((rire)) entre parenthèses sont notés les commentaires du transcripteur, ainsi que la description des phénomènes non transcrits, exemple : ((sonnerie de téléphone)).


INTRODUCTION L'interaction est au cœur de la vie sociale, elle est une expérience quotidienne de chacun d'entre nous, elle est le berceau des apprentissages langagiers et ce qu'il faut savoir préserver avec l'âge, elle est ce qui permet de construire et d'entretenir les relations interpersonnelles... En bref, elle est essentielle à de nombreux égards. Elle est aussi un objet complexe par son caractère multiforme, multidimensionnel et multifonctionnel. Son analyse a conduit à poser un nouveau regard sur les pratiques linguistiques, entraînant, avec la linguistique interactionnelle, l'adoption d'une conception dynamique de la langue dans la lignée de Hopper (1988) et des grammaires émergentes, observant comment les locuteurs utilisent, transforment et modifient les ressources syntaxiques, lexicales ou phonétiques et les font fonctionner en interaction. Ces recherches commencent à constituer un ensemble de savoirs (sur les constructions syntaxiques par exemple), enrichissant ceux qui ont été développés par les grammaires du français parlé et les approches plus pragmatiques de l'interaction (avec la politesse linguistique par exemple). C'est ce courant, qui s'est construit dans le champ de l'analyse conversationnelle1 au cours des vingt dernières années, que nous présentons dans cet ouvrage à propos du français. Les études de linguistique interactionnelle reposent sur une approche “holistique”, intégrant des dimensions variées (syntaxe, lexique, phonétique, pragmatique, gestes, etc.) pour décrire les configurations complexes que les participants mettent en place dans leurs interactions. Le français est encore peu étudié dans cette perspective comparativement à des langues comme l'anglais, le finnois, le japonais ou l'allemand. Les pistes 1 Pour une présentation de ce courant, voir de Fornel et Léon 2000, Gülich & Mondada 2001, Traverso (ed.) 2012 ; pour des approches interactionnelles plus diversifiées, voir KerbratOrecchioni 1990, Vion 1992, Traverso 1999.


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d'investigation sont ouvertes, elles sont multiples et elles ont permis de montrer l'enrichissement que représente cette approche, mais le panorama du français parlé en interaction que l'on peut dresser à ce jour est loin d'être complet, les résultats sont encore fragmentaires et appellent à la poursuite de l'entreprise. Les objectifs de l'ouvrage sont pour commencer de présenter les recherches existant sur le français dans cette perspective et d'en synthétiser les résultats, tout en montrant les spécificités d'une approche de linguistique interactionnelle par rapport à d'autres approches du français parlé. Un autre objectif est d'expliciter les principes de la linguistique interactionnelle, et de montrer ses méthodes d'analyse. Enfin, comme nous l'avons rappelé cidessus, beaucoup reste à faire pour aboutir à une description complète du français parlé en interaction. Un autre des objectifs de l'ouvrage est ainsi d'inciter à la poursuite de ces recherches en montrant leurs apports pour la description du français. Le chapitre I met l'accent sur ce qu'on peut considérer comme les quatre caractéristiques majeures de la langue parlée en interaction : le caractère temporalisé de sa production, la collaboration de plusieurs locuteurs dans sa construction, son caractère situé et la variété des ressources qu'elle met en oeuvre. Les chapitres II et III traitent des deux formes fondamentales de construction de la parole en interaction, le tour de parole et les échanges. L'étude du tour de parole (chapitre II) conduit à jeter un regard nouveau sur les ressources linguistiques à travers la façon dont les locuteurs les mettent séquentiellement en oeuvre, en combinaison avec d'autres ressources (gestuelles par exemple) dans leur parole, de façon à en rendre la construction intelligible pour leurs interlocuteurs. Ce chapitre traite de l'organisation interne du tour de parole et de l'alternance entre les tours, en montrant les procédés utilisés en français. Le chapitre III aborde l'interaction dans sa dimension d'action à travers la construction des échanges. Il présente les formes d'échanges de base, en mettant l'accent sur les principes qui les régissent. Il souligne également les conséquences de la prise en compte de ces organisations pour la description linguistique du français. 14


Introduction

Le chapitre IV est consacré aux réparations en tant que constructions intermédiaires entre le tour et l'échange, grâce auxquelles les participants assurent l'intelligibilité mutuelle de leurs actions. Il présente les différents types de réparations, et détaille les procédés utilisés en français pour initier et réaliser une réparation. Le chapitre V porte sur les activités interactionnelles, niveau d'organisation essentiel pour une approche située de la langue parlée en interaction, puisque les types de contributions des locuteurs, ainsi que les modalités d'organisation de leurs tours de parole varient selon l'activité. Le chapitre aborde les procédés de passage d'une activité à une autre, les transitions, puis deux types d'activités (l'offre à boire et la plainte). Le chapitre VI synthétise la notion de “ressources multimodales” et montre à partir de plusieurs exemples comment ces ressources s'organisent séquentiellement dans la production des locuteurs. Enfin le chapitre VII est consacré aux données et à la confection des corpus. Il présente une version détaillée des conventions de transcription. Une place importante est accordée aux extraits d'interaction dans l'ouvrage pour montrer les phénomènes et les pratiques décrites. La linguistique interactionnelle relève en effet d'une démarche descriptive et inductive, dans laquelle les données sont essentielles. Elle se base à la fois sur le détail des pratiques et sur la récurrence des phénomènes observés. Cette méthodologie est présente en filigrane tout au long de l'ouvrage. La majorité des extraits proviennent de la base de données CLAPI (http://clapi.ish-lyon.cnrs.fr/). Cette base de données développée au laboratoire ICAR est consacrée à la parole en interaction et elle se caractérise par une grande variété de types d'interactions enregistrées en milieu naturel (et non dans des situations construites par les chercheurs). Elle comporte en outre une plateforme d'outils permettant des recherches systématiques dans les corpus à partir de différents phénomènes : tour de parole (nommé “production verbale”), pauses et chevauchements de parole, et position des mots (nommés “tokens”) dans le tour. Quelques autres extraits d'interaction utilisés dans l'ouvrage proviennent de corpus personnels de l'auteur ou d'autres chercheurs, dont le nom est indiqué dans l'entête de l'extrait. 15


Décrire le français parlé en interaction

Les extraits signalés par pour l'audio et pour la vidéo peuvent être écoutés ou vus à l'adresse : http://clapi.ish-lyon.cnrs.fr/FPIE/Ouvrage_Decrire_FPI Sur la page de consultation ils sont organisés par chapitre, et repérés par le numéro de l'extrait. Le choix de ces extraits est lié à des raisons techniques et juridiques ou éthiques. Ont été retenus : – les extraits pour lesquels les autorisations de diffusion (et non seulement d'utilisation pour la recherche) ont été obtenues ; – les extraits sur lesquels l'impact de l'anonymisation du son et de l'image nécessaire pour la diffusion n'est pas trop destructeur. Il peut en effet arriver que trop de bipages et de floutages ne rendent plus perceptible le phénomène que l'on cherche à mettre en évidence ; – les extraits dont la qualité permet une écoute ou un visionnement agréable. Certains enregistrements anciens ont une mauvaise qualité sonore ou sont très sombres, ce qui réduit considérablement leur valeur à titre d'illustration – les extraits d'une certaine longueur : les très courts extraits apparaissant dans l'ouvrage pour illustrer un phénomènes extrêmement local (morceau de tour) n'ont pas été retenus. Je remercie mes étudiants de master et doctorants de Lyon et d'ailleurs (Alger, Béjaia, Beyrouth, Helsinki, Hyderabad, Modena, Oran, Pondichéry, Tizi Ouzou, Tlemcen) pour leur curiosité envers ce domaine de recherche, leurs questions, leurs discussions et leur désir de savoir. Tous mes remerciements vont aussi à mes collègues qui ont relu certaines parties de cet ouvrage pour leurs remarques et leurs suggestions, Elizabeth CouperKuhlen, Renata Galatolo, Luca Greco, Lorenza Mondada et AnneCatherine Simon.

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CHAPITRE I Les spécificités du français parlé en interaction Dans les situations où des personnes échangent en face-à-face (ou par l'intermédiaire d'un outil de communication comme le téléphone ou un ordinateur en visioconférence par exemple), les temps de production et de réception de la parole sont simultanés ou quasiment : la parole est élaborée en même temps qu'elle est produite par le locuteur et elle est reçue par le(s) récepteur(s) simultanément à sa production. Ceci a deux conséquences. La première est que la parole en interaction est une parole toujours en train d'être produite et toujours en train d'être reçue. La seconde est qu'il s'agit d'une parole produite en interaction, c'est-à-dire pour et avec ceux à qui elle est destinée. Elle est produite pour ses destinataires, dans le sens où elle est mise en forme de façon à s'adapter à eux, c'est en quoi on parle de “formatage en fonction du récepteur” (“recipient design”, Sacks, Schegloff & Jefferson 1974) ; elle est produite avec ses destinataires, puisqu'elle est co-construite par les participants, chacun étant en continu attentif à rendre ses actions intelligibles et à les adapter à celles de l'autre et à la situation créée jusque-là par les échanges. La temporalité de la parole en interaction est donc tributaire, non seulement du locuteur et de son travail de production, mais aussi du travail de réception et d'interprétation des interlocuteurs. Les recherches menées en linguistique interactionnelle1 ont montré que les processus de co-production de la parole en interaction reposent sur des phénomènes linguistiques et multimodaux de niveau très fin, ce qui implique pour leur analyse la prise en compte de l'extrême détail des productions. Nous présentons dans ce chapitre ce qui peut être considéré comme les quatre caractéristiques majeures de la parole en interaction : la

1 Voir Ochs, Schegloff, & Thompson, eds, 1996 ; Ford, Fox, & Thompson, eds, 2002 ; et pour le français Mondada 2001.


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construction temporalisée, la co-construction, le caractère situé (contexte) et la multimodalité.

1. Temporalité : une élaboration o n line La parole en interaction ne se construit pas en phrases qu'il serait pertinent de comparer à une norme syntaxique, mais en unités qui sont développées en fonction de l'interlocuteur et de la progression de l'interaction. Ces unités sont marquées par des constructions syntaxiques, des contrastes, des modulations intonatives, des pauses, des gestes, des regards que les participants utilisent et organisent online. La variété et la finesse des phénomènes concernés nécessitent l'adoption d'un mode de notation spécifique, permettant de les rendre visibles (cf. chapitre VII). Voici une série d'extraits choisis volontairement dans des contextes différents pour montrer la récurrence de certains phénomènes. 1) Émission radiophonique En sol Majeur. RFI (Corpus Traverso) 1 MRM .HH (.) et pourtANt un jOUr donc euh j'ai 2 j'ai::: (.) ↑comprenant que: elle était assez 3 critiquée/ .HH (.) je lui ai demandé:/ euh 4 ↓enfANt/ je lui ai dIt mais:\ comment\ 5 pourquoi on dit qu` tu es indigne/ (0.9) hhh 6 elle me répondit/ (.) que: (0.6) ↑ben parce 7 que: euh\ (0.5) ELLE elle avait besOIN 8 d'illusion\

Cet extrait d'une interview radiophonique présente un oral à la fois improvisé et très élaboré, assez peu interactif (la locutrice produit un très long tour de parole), dans lequel on peut souligner les caractéristiques suivantes : Une succession de décrochements donc euh j'ai j'ai::: (.) ↑comprenant que elle était assez critiquée/ .HH (.) je lui ai demandé/

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. Le récit est suspendu pour apporter des informations d'arrièreplan. L'insertion est marquée par des répétitions (“j'ai j'ai:::”), l'allongement, une pause et un décrochage prosodique (flèche montante, indiquant un démarrage sur un ton plus haut)


CHAPITRE VI Ressources multimodales La notion de “ressource” met l'accent sur le fait que les formes linguistiques (phonétiques, prosodiques, lexicales, syntaxiques, discursives) sont considérées au même titre que les gestes, les mimiques, les postures, les regards, etc., à travers la façon dont les participants les utilisent, les ajustent, les transforment et les réinventent à des fins interactionnelles, dans des environnements séquentiels spécifiques. Cette notion implique également que soient considérés au même titre les formes linguistiques standard, les formes routinisées et sédimentées et les bricolages incessants auxquels se livrent les locuteurs, créant de nouvelles formes selon les nécessités séquentielles et interactionnelles. Les usages interactionnels sont donc ainsi considérés à la fois comme contraints par la langue, et comme contribuant à la grammaticalisation de certaines formes1. Les analyses interactionnelles multimodales s'attachent à saisir ce que les locuteurs font de ces ressources en les combinant dans des configurations séquentielles ou gestalts (comme nous l'avons vu par exemple pour les marqueurs discursifs au chapitre V), et comment ils rendent intelligible pour autrui ce qu'ils font. Dans la production de l'interaction, les participants recourent aux différentes ressources sans qu'il y ait a priori de hiérarchie entre elles, même si les ressources linguistiques sont les plus conventionnalisées. En fonction des contextes et des environnements séquentiels, les ressources se combinent dans des configurations complexes et toujours en émergence. C'est pourquoi, si l'utilisation de certaines ressources est prévisible dans certaines situations (ressources linguistiques et manipulations d'objet par exemple dans des interactions commerciales), ce qui va précisément constituer une ressource dans une activité donnée ne peut pas être prévu a priori, comme on le voit ci-dessous dans une interaction commerciale chez un marchand de primeurs, où les participants, 1

Voir Groupe ICOR (2007) pour une analyse de “attends” dans cette perspective.


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tout en développant une interaction tout à fait standard sur le plan gestuel, recourent verbalement à des formes inattendues. 1) Interaction commerciale_Primeurs2

#1. Le vendeur enregistre

#2. La cliente commence à tendre l'argent

#3. Le vendeur tend le bras pour prendre la monnaie

#4. La cliente lui répond

#5. Le vendeur cherche la monnaie

#6. Le vendeur tend la monnaie

2 Les images sont extraites du petit film réalisé par Piccoli & Ursi, visible à l'adresse https://medihal.archives-ouvertes.fr/medihal-01187824.

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Ressources multimodales

#7. Remerciement

#8. Le vendeur dépose la monnaie dans la main de la cliente

#9. Le vendeur range les produits dans un sachet

#10. Le vendeur tend le sachet

Après une demande de paiement formulée sous une forme verbale “classique” (image 2), le vendeur accompagne le geste de la cliente qui lui tend l'argent par la forme interjective “tadam”3. La particularité de l'échange est que ce premier emploi d'une interjection inattendue et ludique entraîne l'alignement de la cliente, qui elle aussi l'utilise, les deux participants accompagnant, jusqu'à la clôture de l'interaction, les gestes de la transaction (prendre l'argent, le tendre à l'interlocuteur, rendre la monnaie) par cette formule.

La forme “tadam” ou “tada”, dans laquelle la deuxième syllabe est souvent allongée (“tada:::::”), est définie comme une interjection utilisée pour dévoiler une grande surprise (“Tada ! Voilà ton cadeau !”) (https://fr.wiktionary.org/wiki/tada). Elle semble provenir de l'imitation du son d'une fanfare qui fait monter le suspens avant une révélation. 3

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Décrire le français parlé en interaction

Ce chapitre est organisé en trois parties. Les deux premières présentent différentes dimensions de la multimodalité, en distinguant celles qui sont relatives à la voix (section 1) des aspects gestuels au sens large (section 2). La troisième section montre des exemples d'analyses multimodales, illustrant le fait que la production aussi bien que l'interprétation du français parlé en interaction reposent sur le constant maillage d'un ensemble de ressources relevant des différentes modalités, dans des environnements séquentiels spécifiques (des configurations séquentielles multimodales).

1. Bruits, sons et prosodie L'étude des modalités vocales a connu un important développement au cours des dernières décennies, bien qu'elles soient moins systématiquement intégrées dans les analyses interactionnelles que les modalités gestuelles. Le travail de Jefferson a été pionnier à cet égard. Dès les années 1960, cette chercheure a en effet utilisé une approche inductive empirique des données en prêtant une attention particulière aux dimensions vocales des productions (ce qui l'a conduite par exemple à examiner le “nyem”, morphème émergent, intermédiaire entre “no” et “yes”, comme le serait “nouais” en français, Jefferson 1978). Elle a développé un système de transcription, dont s'inspirent la plupart des conventions de transcription d'analyse conversationnelle aujourd'hui. Dans l'approche interactionnelle, on peut schématiquement distinguer trois grands domaines sur lesquels portent les études : le domaine de la prosodie, la production des sons de la langue et les études sur les productions vocales non lexicalisées et non conventionnalisées (par exemple les travaux sur les rires, les pleurs, les prises de souffles (.h), les clics (“tsk”) en début de tour, etc.), ce que l'on pourrait désigner comme les “bruits et sons”. Les principes appliqués dans cette approche sont de considérer les phénomènes : – comme des ressources parmi d'autres. Ils ne sont jamais étudiés en isolation, mais toujours avec la séquentialité de la construction et l'alternance des tours, la syntaxe, le lexique et tout ce qui est relatif au corps, gestes, regards, etc. ; – à partir de ce qui est perceptible et pertinent pour les participants, d'où la “méthode auditive”, qui accorde une large part à la perception des 146


GLOSSAIRE Activité interactionnelle Cette notion renvoie à une approche actionnelle du langage. Les activités interactionnelles correspondent à ce que font localement les participants au cours de leur interaction, à travers leurs actions langagières et non langagières (ex. se présenter dans un tour de table, etc.). Cadre de participation Le cadre de participation est l'ensemble des personnes qui ont un accès perceptuel à l'interaction à un moment donné de son déroulement. Cette notion est plus large que celle, classique, de “récepteur et émetteur”. Au cours du déroulement d'une interaction, l'organisation de la participation ne cesse de se modifier, par la mise en place de “configurations séquentielles multimodales” en continuelle transformation. Chevauchement de parole Le chevauchement est la production simultanée de parole par plusieurs participants. Le traitement des chevauchements s'effectue de façon séquentielle avec une phase de résolution – un des deux participants s'arrête – suivie d'une phase de récupération – reprise ou non des paroles qui ont été chevauchées. Configuration séquentielle multimodale Les configurations séquentielles multimodales concernent l'organisation de la participation, conçue comme en perpétuelle transformation au fil des activités. Dans cette conception, l'interaction apparaît comme une succession de moments, dans lesquels l'activité s'organise et se réorganise à partir des actions effectuées verbalement et corporellement par les participants, et de leurs modes d'occupation des espaces et manipulations d'objets. Construction incrémentale du tour La notion de construction incrémentale réfère à la manière dont la construction syntaxique du tour de parole par le locuteur est effectuée de façon progressive, pas à pas, et en relation avec ses interlocuteurs, de


Décrire le français parlé en interaction, V. Traverso - Editions Ophrys  
Décrire le français parlé en interaction, V. Traverso - Editions Ophrys  

Cet ouvrage constitue la toute première synthèse consacrée aux caractéristiques du français parlé en interaction. En accordant une place imp...

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