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C O OPÉR AT ION AU DÉ V EL OPPE ME N T ET R EL AT IONS H U M A I N E S

Le partage du pouvoir ?

Le pouvoir du partage ! Blog-notes... Sylvain Luc : L’héroïsme en question

Portrait Rencontre avec Omar Ba

Outil Kasàlà : l’identité célébrée !

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radar P.3

| édito

portrait P.8 Omar Ba

À bas les tabous !

comment faire pour… rester réaliste  P.22

blog-notes P.31 Sylvain Luc agenda P.34

outils P.26

Le Kasàlà : célébration de l’identité

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Partenariatsdossier P.14 Nord-Sdu’hdumilité Une leçon

Miguel De Clerck

Directeur Echos Communication

Derrière le mot partenaire se cache l’apprentissage. L’apprentissage réciproque, même. Et celui-ci a besoin de conditions. D’abord l’ouverture d’esprit, cet état où nous nous sentons en situation d’accueillir du jamais-vu, du penserautrement, du faire différemment. Où nous entrons dans un domaine où nos chances de nous tromper sont plus élevées, où nous touchons nos limites d’incompétences. Pour passer dans cet état, nous avons besoin d’un environnement porteur, empreint de confiance et de respect, qui nous fasse sortir de notre routine. Dans la coopération, nos partenariats-apprentissages passent aussi par un lâcher-prise et une mise en situation qui favorise l’acquisition de connaissances : accepter que le partenaire ne peut répondre à tous nos souhaits, prendre le temps pour construire la confiance, respecter les rythmes propres, prendre conscience de l’interdépendance, développer des relations personnelles sont autant d’éléments décrits dans ce numéro. Sans oublier que nous les ONG du Nord, nous sommes aussi des partenaires : osons donc l’apprentissage !

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changement de regard

La photo du mois Quelle pourrait donc être l’origine de la numération ? Égyptienne, sumérienne ? Eh non ! Ce serait plus probablement le Congo. En 1950, le géologue belge Jean de Heinzelin découvre un premier

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bâton d’Ishango qui accrédite cette thèse. Un deuxième bâton est trouvé en 1959, toujours au bord du lac Edouard en RDC. Ces bâtons seraient âgés de quelque 20 000 ans. Comme d'autres objets de la même époque, on y détecte rapidement un système de numération. Mais ceux-ci sont bien plus complexes. Système en base 6, 10 ou 12 ? Les experts

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divergent sur l’interprétation mais une chose est certaine : il y a 20 000 ans, existait au bord du lac Edouard un peuple africain qui comptait et calculait. Ce qui ferait de l’Afrique non seulement le berceau de l’humanité mais aussi de la pensée mathématique. Sur Internet : fr.wikipedia.org/wiki/Os_d'Ishango


Quelle corvée d’aller à l’école ! Leur réaction est éloquente : indignation, incrédulité, rébellion. Les filles de la troisième secondaire de Lokeren et Jette n’ont pas été en classe le 11 octobre dernier. Sans trop

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d’explications, on les a envoyées éplucher des pommes de terre et nettoyer les toilettes. Parce que ce sont des filles ! Incompréhension totale. Mais que sont quelques heures d’activités inhabituelles alors que c’est une réalité quotidienne pour 75 millions de filles ? La première journée internationale de la jeune fille n’est donc pas passée

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inaperçue grâce à cette opération aussi « ludique » que sérieuse de Plan Belgique. Comme les 68 pays de la Coalition internationale engagés dans cette action, Plan a fait passer le message : une fille éduquée peut changer son propre avenir et celui de son pays. Regardez la vidéo !

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changement de regard


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| L’Évolution de la conscience

En octobre a eu lieu le premier forum International de l’évolution de la conscience. Késako ? La question de la conscience se promène entre deux extrêmes : d’un côté un questionnement existentialiste sur les origines de l’humanité (big-bang et compagnies), de l’autre une approche beaucoup plus pratique basée sur la croyance que l’humain peut, en changeant sa manière de voir les choses, agir positivement sur son environne-

ment et réagir face aux problèmes globaux. De grosses pointures se sont succédées sur la scène (Edgar Morin, Ervin Laszlo, Marc Luyckx...) mettant à leur sauce la célèbre phrase de Gandhi : Soit le changement que tu veux voir dans le monde.

Les évolutionnaires ont même une déclaration dont voici un extrait : « Je réalise qu’à ce moment précis de l’histoire, le temps est venu de développer, ensemble, une nouvelle vision qui révèle le potentiel humain, donne du sens à nos vies et nous aide à faire face aux défis majeurs du XXIe siècle. [...] Je réalise que le futur n’est pas écrit, que nous

sommes libres du passé, que nous pouvons changer le monde, forger notre destin et influencer le cours de l’histoire par les choix que nous faisons en tant qu’individus, communautés, nations et espèce humaine. » Plus d’info : visiter leur site Internet


changement de regard

L’Afrique dépoussiérée Kanyarwunga, J. I.N., Dictionnaire biographique des Africains. Pour comprendre l’évolution et l’Histoire africaines (Le Cri édition, 2012) ISBN 978-2-8710-6567-8

avons 360° Nous lu pour vous 17 années de travail, 855 pages, 2.665 biographies… le Dictionnaire biographique des Africains prend les choses au sérieux et non sans raison. Car pouvez-vous nommer, sans réfléchir, dix Africains qui ont laissé leurs empreintes dans l’Histoire ? Difficile, et vous n’êtes pas le seul. L’histoire de l’Afrique a trop souvent été anonyme et la contribution d’illustres Africains dans l’histoire régionale, nationale, continentale ou mondiale est constamment mise en marge. Pourtant, de nombreux hommes politiques, écrivains, cinéastes, acteurs, sportifs, musiciens, artistes, religieux ou simples citoyens ont joué un rôle significatif, qu’il soit positif ou négatif. L’historien congolais Jean I.N. Kanyarwunga offre un cours de rattrapage aux journalistes, chercheurs, étudiants, enseignants et curieux d’un illustre ancêtre avec son volumineux dictionnaire. Tous les pays africains du XXIe siècle y sont couverts, quelle que soit leur taille ou leur importance politique. Il les met tous sur la scène, sans distinction de race, de langue ou de religion : les Africains qui ont fait l’Histoire ou en ont été la victime. 2.665… et ce n’est qu’une sélection.

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Les mots du développement

Les Diolas

Comme promis, notre nouvelle rubrique “Les mots du développement” vient de voir le jour. Chaque mois vous y trouverez une analyse linguistique d’Odile Tendeng sur l’interprétation qui est faite du mot “Développement” dans une langue africaine.

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| au mot près “Développement”

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es Diolas sont réputés réfractaires au changement. Si certains projets de développement ont pu garantir un certain bienêtre aux populations, ils n’ont pas, dans leur grande majorité, changé la manière de faire et d’être du paysan diola. Le paysan diola a vite compris qu’un projet de développement a une durée de vie très courte. Il est donc resté attaché à ses techniques et méthodes de culture qui pour lui représentent non seulement la sécurisation de la production – en prévision du moment où le projet s’arrêtera et avec lui l’argent et les intrants –, mais aussi une sorte de contrat social qui le lie à la terre de ses ancêtres. Or, les projets de développement qui se sont succédés dans la région n’ont pas tous apporté le bien-être promis ; certains ont accéléré la dégradation d’un écosystème déjà très fragilisé par les aléas climatiques. Les paysans citent

en exemple la première expérimentation rizicole de 1965 financée par le Fond Européen de Développement (FED) et mise en œuvre par l’International Land Development Consultants (ILACO), une organisation hollandaise. Les ouvrages d’aménagements (construction de polders…) mis en place par ILACO ne tenaient pas compte du déficit pluviométrique et furent donc à l’origine de l’acidification de milliers d’hectares de sols cultivables, créant par endroits des dégâts irréparables, avec des taux de salinité de la terre deux fois et demi plus élevés que celle de la mer. Cette expérience traumatisante a rendu les paysans beaucoup plus méfiants vis-à-vis de tout projet de développement qui touche à la terre. C’est ce qui fait dire à un paysan diola que la traduction la plus adéquate de projet de développement est : « une succession d’essais et d’erreurs. Or, dit-il, on n’essaie pas la vie d’un homme. »

Les Diolas perçoivent le développement comme un processus. Ils le voient d’abord comme un effort individuel de chacun à vouloir bâtir l’idéal communautaire. Le terme “Eakken” ou “Ehanken” signifie littéralement “faire des efforts ; s’efforcer à…” Or, l’effort qui doit conduire au développement est la somme des efforts individuels dont le but est de rendre effectif le projet communautaire : reproduction du groupe et fertilité des terres dans le respect strict de la vie. Les Diolas sont connus pour être des gens individualistes où le mérite est personnel. On est ce qu’on est par la force de son bras et non par la naissance. Étant très attachés à leur culture et à leur environnement qu’ils considèrent comme une partie d’eux-mêmes, ils conçoivent tout développement comme un processus qui respecte ses croyances et ses connaissances. Ce refus d’un développement qui aliène le futur, les habitants du village de Mangagoulak viennent de l’asséner aux ONGs qui évoluent en Casamance. Les pêcheurs du village qui se sont constitués en association dénommée “Kawawana” – ce qui veut dire : “préserver notre patrimoine ancestral” – refusent l’ingérence des ONG. Ils veulent garder la mainmise dans la gestion de leur projet.

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Des Diolas réfractaire au développement du blanc

en diola


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Omar Ba Coordinateur de la Plate-forme des Communautés Africaines

“Il faut répondre au racisme avec humanité”


portrait

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“Les modèles scientifiques et les discours politiques ont dispersé l’humanité. Je rêve de revenir à une unité, car il y a plus de choses qui nous unissent que de choses qui nous séparent.” Voilà les paroles d’Omar Ba, qui se bat depuis des années pour une coexistence pacifique des communautés. Un Africain avec une approche rafraîchissante de la diversité. 1974

| bio

Naît à Lierre (Belgique)

1978

Déménage au Sénégal puis suit l’ensei­ gne­ment pri­maire en Mauritanie

1985

Déménage à Paris. Il y étudiera l’Histoire

1994

S’installe en Belgique. Suit des forma­ tions tech­ niques com­ plémentaires et travaille

1995

Séjourne brièvement au Dane­mark, en Italie, en Espagne, au Sénégal et au Mali

2006

Est membre du conseil de Kif Kif (mouvement interculturel qui se bat pour l’égalité et contre le racisme)

2007-9

Coor­dina­teur de Vilacabral Anvers (initiative 11-11-11 : activités Nord-Sud en dehors des circuits classiques)

2010-11

Expert aux Tables rondes de l'Interculturalité

2011

Coor­dina­teur de la Plateforme des Communautés Africaines


portrait

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mar Ba a les deux pied dans le débat sur la diversité : l’un en tant que coordinateur de la Plate-forme flamande des Communautés Africaines, l’autre en tant que membre du CA de Kif Kif. Pour lui, il n’est pas question de mettre l’identité dans une boite. « L’individualité et l’unité forment un duo merveilleux dans le monde africain. Tout d’abord, le continent africain est le plus diversifié au monde. Ensuite, les Africains se sentent tous liés les uns aux autres d’une manière ou d’une autre. Les conflits sur notre continent sont plus motivés par des intérêts politiques, économiques et militaires que par des frictions culturelles. C’est ainsi que les Africains d’origines diverses s’identifient à des personnalités telles que Patrice Lumumba, bien qu’elles ne représentent pas leur peuple. La communauté noire, ici en Belgique, est basée sur deux facteurs principaux de rapprochement : l’itinéraire de migration et le regard sur les Noirs. »

Transculturalisme versus confrontation

Fils d’un père mauritanien et d’une mère sénégalaise, Omar Ba a lui-même une identité mixte. « La diversité est évidente

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| témoignages

Olivia U. Rutazibwa, politologue et journaliste pour MO* Magazine

« Omar Bâ est infati­ gable. Son énergie et sa passion proviennent d’une conscience historique et ac­ tuelle de la valeur du peuple africain. Il a également une connaissance inépuisable, qui inspire les gens autour de lui et alimente leur soif de connaissances. Il sait mieux que quiconque transmettre cette connaissance aux gens ordinaires. Omar n’a jamais la langue de bois, peu importe son opposant. Il défend la valeur et la fierté des gens tels qu’ils sont, avec leurs croyances, leurs cou­ tumes, leur histoire et leurs visions. »

“Il est absurde de penser que toutes les personnes d’origine étrangère sont moins douées !”


portrait pour moi. Je ne veux pas m’attacher à une communauté. Je me considère citoyen du monde, panafricaniste. Je veux unir les personnes et je regarde au-delà des couleurs. Les gens se sont enfermés dans des communautés, car certaines tendances nous ont classés en fonction de la couleur ou de l’origine. Mais au fond, nous avons plus de points communs que de différences. » L’historien qu’est Omar Ba, connaît évidemment les nombreux affrontements culturels et la ségrégation passés. Mais en tant que citoyen du monde engagé, il rêve plus loin que l’horizon. « Les gens ont toujours dépassé les frontières, mais aujourd’hui, la mondialisation a atteint une vitesse sans précédent grâce au progrès technologique. Il n’y a jamais eu tant de diversité. Le contact entre les religions et les cultures crée des frictions et des confrontations. C’est normal, mais je regrette que l’on se concentre trop sur le choc et pas assez sur l’issue de cette union : l’interculturalisation. Le contact ne doit pas se limiter à une confrontation, suite à laquelle chacun suit son propre chemin. On ne fait un pas en avant que lorsque la rencontre culturelle se traduit par une fécondation intellectuelle et culturelle. Nous vivons dans un monde de

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|P  late-forme des Communautés Africaines

cultures itinérantes ; les gens sont stimulés par des impulsions diverses, pas seulement par leur environnement immédiat. Par exemple, un jeune Indien, fasciné par la culture pop américaine, peut parfaitement se comporter comme un New-Yorkais dans sa ville natale. C’est ce qui s’appelle le transculturalisme. Cette évolution nous contraint à repousser les limites de notre vision de l’identité culturelle. »

La Plate-forme des Commu­ nautés Africaines est une fédé­ ration socioculturelle de 104 associations africaines noires en Flandre et à Bruxelles. Elle représente les intérêts de la communauté africaine à travers le dialogue et veut contribuer à une société meil­ leure. Elle est l’interlocutrice privilégiée des institutions flamandes sur des thèmes tels que la pauvreté, l’éducation et l’égalité des chances. Elle par­ ticipe également activement à l’éducation au développement : lutte contre les préjugés et émancipation. Info : www.afrikaansplatform.be

“On se concentre trop sur le choc et pas assez sur l’issue de cette union : la fécondation intellectuelle et culturelle”


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Avoir de l’argent mais pas de maison

“La solidarité organisée est évidemment très importante, mais la chaleur et la solidarité humaines sont également essentielles au développement”

Cette conception d’un monde ouvert et de l’humanité n’est malheureusement pas partagée par une grande partie de la population. La propagande coloniale, avec ses nombreux films et publications, a profondément ancré les stéréotypes dans notre mémoire collective. C’est pourquoi les préjugés sont encore très répandus au 21e siècle. « L’Africain n’est pas travailleur, n’est pas sérieux et ne pense qu’à se divertir. L’Africain n’est jamais à l’heure… J’ai moi-même dû lutter contre tous ces préjugés. C’est vraiment frustrant d’avoir les ressources financières, mais pas d’accès au logement. C’est également très pénible pour un Noir de devoir se justifier, pour avoir une chance sur un marché du travail déjà saturé, sans réseau et avec la “mauvaise” couleur... L’Africain noir est confronté à un énorme complexe d’infériorité, résultat d’une vision euro-centriste prolongée. »

Une place pour la solidarité

Les Africains ont cependant beaucoup à offrir à la société occidentale, pense Omar Ba, comme la relativisation, la solidarité, l’hospitalité, la chaleur et la spontanéité : quelques valeurs typiquement africaines. « Pour l’Africain, l’homme a la priorité sur le système. En Occident, de nombreux aspects qui auparavant étaient régis par la vie en commun ont été transférés aux institutions. La solidarité organisée est évidemment très importante, mais la chaleur et la


portrait solidarité humaines sont également essentielles au développement. En Afrique, rien d’autre n’existe et cela n’est pas bon non plus. »

Présentateur de JT noir

Ce qui motive le plus Omar Ba est sa volonté d’éliminer la dualité entre Noir et Blanc. « Je veux montrer que les différences sont plus alimentées par l’imaginaire que par la réalité. Je ne crois pas au déterminisme social. Mon père m’a enseigné que la couleur n’a pas d’importance. Mettre l’accent sur la couleur de peau est une forme de faiblesse, me disait-il. Il faut toujours répondre au racisme avec humanité, car ce n’est que de cette manière que l’on peut prouver sa supériorité. Ma mère aussi était une femme fortement engagée. Elle a été la première Sénégalaise à se battre pour que l’enseignement soit dispensé dans la langue du pays afin d’augmenter le taux d’alphabétisation. L’éducation est également l’un des principaux instruments de l’émancipation pour la Plate-forme des Communautés Africaines. Les enfants d’immigrants ont souvent de faibles résultats à l’école, mais il est absurde de penser que toutes les personnes d’origine étrangère sont moins douées ! » « J’espère que dans 15 ans nous ne parlerons plus de communautés, que les gens participeront pleine-

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ment à notre société, indépendamment de leur origine. Mais d’abord, nous devons augmenter l’accès aux outils de l’égalité des chances. Donner une voiture rapide à quelqu’un qui ne sait pas conduire n’a aucun sens. Je rêve d’un plus grand nombre de politiciens africains, d’artistes africains populaires, d’un programme de cuisine avec un cuisinier noir, d’un porte-parole de la police noir ou d’un présentateur de JT noir sans que cela ne constitue un événement en soi. Nous n’y sommes pas encore, mais je vois déjà des signes d’espoir ! » SYLVIE WALRAEVENS

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| témoignages

Fauzoua Talhaoui, chercheuse scientifique et sénatrice

« Nos chemins se croisent souvent dans les débats et autres forums. Omar a une vision unique qu’il défend avec passion. Cependant, vous ne le trouverez pas de si tôt sur une liste politique. Peut-être est-il un rien trop anarchique pour cela... Ou plutôt politiquement neutre. C’est un véritable idéaliste, il veut tout faire en même temps et n’aime pas dire non. Il est également très instruit et connaît ses classiques. Un homo universalis : vous ne pouvez pas le cantonner à une seule tâche. »

Gert Van Overloop, directeur de Arenbergschouwburg (Anvers)

« Nous nous sommes rencontrés lors des concerts 01.10 organisés par Tom Barman et compagnies. Omar est une personne très ouverte qui comprend tant les sensibilités occidentales, d’Afrique noire ou des communautés maghrébines. Il transcende les différences. Comme il a un énorme réseau, réparti sur diverses collectivités, il est l’interlocuteur idéal pour tous. »

“Je rêve d’un présentateur de JT noir sans que cela ne constitue un événement en soi”


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Partenariats Nord-Sud

C’est une évidence : des années lumière séparent l’époque où le riche Blanc omniscient venait en aide au pauvre arriéré du Sud, des relations participatives actuelles avec les partenaires. Mais cela fonctionne-t-il toujours aussi bien ? La coopération entre le Nord et le Sud est si complexe qu'on peut forcément toujours faire mieux.

Une leçon d’humilité dossier

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dossier

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“Les partenaires n'ont pas à proprement parler des intérêts opposés, mais plutôt des cadres de référence différents”

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es résultats de l’enquête n’GO en 2011 auprès des ONG belges sont très révélateurs. À la question “Quelle est la cause des difficultés dans la relation avec le partenaire du Sud ?”, 50% ont répondu qu’elle était due au partenaire lui-même. Seuls 3% ont envisagé leur propre responsabilité. Les aspects relationnels tels que la communication et les barrières culturelles ont principalement été évoqués, mais aussi le manque de compétence ou le non-respect des échéances. « Cela répond parfaitement à la théorie classique de l’attribution, commente Marc Craps, chercheur à la HUB. C’est toujours la faute de l’autre quand quelque chose se passe mal.

Nord-Sud : un point de rupture obsolète Marc Craps (HUB) souligne le caractère désuet et limité du terme partenariats Nord-Sud. « La coopération au développement a connu une énorme évolution ces 20 dernières années, dit-il. Dans les années 90, les partenariats étaient surtout conclus entre les ONG du Nord et les ONG du Sud. Aujourd’hui, les collaborations sont généralement le fruit d’une réflexion stratégique et il est plus commun de rassembler tous les acteurs concernés autour d’un thème ou d’un projet : les ONG, mais également les autorités locales, les entreprises et les autres parties impliquées. Dans ce type de collaboration, la terminologie NordSud est obsolète. Il n’y a pas deux fronts.

D’autres points de rupture sont souvent beaucoup plus forts que ceux entre le Nord et le Sud. Ainsi, l’écart entre les ONG urbaines et rurales ou entre des organisations qui fournissent une assistance technique et celles qui apportent une expertise sociale est beaucoup plus profond. Certaines ONG du Nord ont plus d’affinités avec leurs partenaires du Sud qu’avec d’autres organisations du Nord. Par ailleurs, le Sud n’existe pas. La situation culturelle, économique et politique des pays de l’hémisphère sud est très diversifiée, comme dans le Nord. Aujourd’hui, certains pays européens sont plus en détresse que certains pays du Sud. »


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“La coopération au développement ne peut réussir que si tout peut être dit”

Cela découle de nos attentes : nous cherchons un partenaire qui nous ressemble. Soit nous le créons, soit nous imaginons qu’il est comme nous. Lorsqu’il se montre récalcitrant, c’est de sa faute. Nous oublions ainsi que le partenaire ne peut souvent pas répondre à nos souhaits, pour de nombreuses raisons. »

Tunnel ou panoramique

Le potentiel du quatrième pilier Dans la coopération au développement contemporaine, un nouveau type de partenariat est de plus en plus adopté : la coopération entre égaux ou le modèle du quatrième pilier. Des experts de l’un ou l’autre domaine professionnel partagent leurs connaissances et leurs expériences avec des personnes du même secteur dans le Sud. Celui qui connait le secteur ban-

caire comme sa poche ou est devenu expert dans une question technique ou syndicale, a une meilleure compréhension de la complexité de la question. Patrick Develtere (KUL) plaide en faveur de l’acquisition des connaissances plutôt que du transfert des connaissances : qui a besoin de connaissance, doit avoir la liberté de les acquérir et de les adapter à ses propres besoins.

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« Un manque de connaissances en comptabilité peut être résolu dans sa propre capitale, dans un pays voisin ou via Internet. Tout le monde ne doit pas être condamné à apprendre le système belge ou français. Mais qui ose dire qu’il a déjà appris un modèle différent, avec le risque que les partenaires se retirent ? » Patrick Develtere

Selon Patrick Develtere, président de l’ACW, et professeur en coopération au développement à la KUL, beaucoup de malentendus proviennent de notre perspective du tunnel : nous prenons la voiture, notre valise pleine de connaissances et de ressources et nous conduisons à travers le sombre tunnel le plus rapidement possible vers la sortie lumineuse. Comme il fait sombre, notre vision de l’environnement est limitée, mais ce n’est pas un obstacle, car la lumière, à la fin du tunnel, indique la direction. « Heureusement, la coopération au développement a évolué ces dernières années du concept de tunnel vers un point de vue panoramique, explique Patrick Develtere. Beaucoup se rendent compte que nous devons concevoir le développement dans un environnement très complexe avec de nombreux facteurs inattendus : les gens, l’environnement en constante évolution, le gouvernement… Certains arrivent à la conclusion légitime que dans un environnement qui ne leur sera jamais complètement propre, il est préférable de passer les commandes à un autochtone, qui connaisse les personnes et choisisse immanquablement le protocole


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adéquat. Cela prépare le terrain pour une relation d’égalité et de dialogue. »

“Je n’accepte aucun rôle en tant que financier pur.” Hanneke Renckens

 esponsable régionale des R Andes, Vredeseilanden. Hanneke Renckens travaille depuis 23 ans en Équateur. « Je crois que collaborer à partir de l’idée que les cultures se valent donne plus de chances pour un échange horizontal. Les cultures sont équivalentes et permettent d’aller au-delà du sentiment de sujétion qui apparaît toujours dans les relations de dépendance financière. Entrelacer les différentes formes d’expressions culturelles, comme la musique, la langue ou les habitudes de consommation est dès lors primordial pour construire une relation. La dépendance peut être limitée si le partenaire du Sud a des sources de revenus alternatives. Notre partenaire péruvien

Junta Nacional del Café est dans cette situation et peut décider avec qui il veut travailler et demander un soutien pour ce qu’il juge prioritaire. Avoir des accords et des engagements clairs est essentiel à la réussite d’un partenariat. L’importance d’un contrat détaillé, où chacun a sa part de responsabilité, ne peut être négligée. Vredeseilanden est un grand partisan des relations horizontales et dès que je suis poussée dans un rôle de financier pur, j’essaie de l’élargir. Réfléchir ensemble et rechercher des objectifs partagés donne de meilleures garanties. Pour y arriver, on peut utiliser un mécanisme intéressant : ouvrir la porte à des discussions sur une vision et un mode de fonctionnement plus globaux, audelà du projet en cours. »

Pour un point de vue partagé

Actuellement, le Nord ne prend ni l’initiative, ni les rênes. Il ne formule plus lui-même les objectifs de développement. Dans la collaboration moderne, plusieurs acteurs recherchent ensemble leurs points de convergence autour d’un thème. « Une condition sine qua non, explique Marc Craps, parce que votre problème n’est pas nécessairement celui de l’autre et la solution de l’un peut être un problème pour l’autre. Il ne s’agit pas tant d’intérêts opposés, mais de différents cadres de référence. En prenant en compte l’opinion de toutes les parties concernées, on ne satisfait malheureusement pas tout le monde, mais c’est la seule façon durable. C’est un processus qui avance lentement et progressivement, car la confiance entre les partenaires ne peut être construite que petit à petit. Il faut chercher ce qui lie à partir de questions très précises, et non à partir de grands enjeux idéologiques qui, souvent, polarisent. »

Pour le meilleur et pour le pire

Du temps donc, beaucoup de temps, et ce dans un monde où les heures sont comptées en dollars… L’idée selon laquelle un projet ne peut durer plus de 4 à 5 ans s’imposait au début des années 80. Aujourd’hui, la plupart des acteurs du développement conviennent qu’un partenariat est un contrat à long terme, qui doit avoir le temps de mûrir, bien que l’évaluation et le devoir de surveillance se mêlent souvent à cette bonne intention. Patrick Develtere : « Les partenariats Nord-Sud sont comme des mariages mixtes : il y a des affrontements culturels inévitables ou des incompréhensions, mais les meilleurs partenariats sont des relations


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Appropriation et alignement, une alliance ambiguë

“Le contrôle lié à

la dépendance financière des partenaires ralentit l'appropriation” à long terme dans lesquelles nous continuons à travailler ensemble pour le meilleur et pour le pire. There is no shortcut to development. Il faut donc pouvoir donner du temps. Par exemple, en fixant des objectifs intermédiaires on évacue beaucoup de pression. Mais donner du temps, c’est aussi respecter le rythme local. Une ONG peut maintenir une planification quinquennale, mais l’organisation locale a son propre rythme de réunions, de conférences et autres jalons. Imposer nos délais n’est donc pas une solution. » Dimitri Renmans, chercheur à la KUL sur la politique étrangère de l’UE au Congo, note que l’Occident n’est pas très coutumier des projets à long terme. « Nous nous engageons pour une période fixe de 4 à 5 ans et nous nous concentrons de manière unilatérale sur les résultats. Pourtant, l’Occident a atteint son propre développement par essais et erreurs étalés sur un paquet d'années. Le processus est plus important que le résultat. Le degré de

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Ellen Tijkotte

participation locale dans un projet est un indicateur de succès beaucoup plus intéressant que le résultat escompté. On peut obtenir un bon résultat d’une mauvaise manière et inversement, un groupe de travail peut être très bon mais ne pas obtenir les résultats escomptés à cause des circonstances. »

L’impasse de l’argent

Du temps, mais aussi de l’argent. Le mot est lâché ! En effet, comment construire une relation équilibrée si il y a une dépendance financière ? Ellen Tijkotte, formatrice en partenariats et Management for Development Results au MDF Training & Consultancy, met le doigt sur le problème : « Le Nord se trouve dans un terrible dilemme. Il veut renforcer les capacités du Sud et recherche donc l’appropriation. Cela signifie que le Nord doit renoncer à une partie du contrôle et demander aux partenaires du Sud comment leur venir en aide. L’objectif ultime est de devenir, à terme, inutile. D’autre part, les

Dimitri Renmans est chercheur en politique étrangère de l’Union Européenne à la KUL, spécialisé sur le Congo. « L’appropriation est un concept central dans la coopération au développement contemporaine. Au niveau de la coopération entre l’UE et les pays partenaires, cela signifie que chaque pays élabore sa propre stratégie de développement. Les donateurs doivent ensuite adapter leur soutien à ce que le partenaire a décidé et utiliser les organes exécutifs du pays. Nous appelons ça alignement. Pourtant, cela tourne souvent mal. Beaucoup de donateurs viennent avec leurs propres plans. S’ils ne sont pas mis en œuvre intégralement, l’évaluation

est négative. Le partenaire local est pointé du doigt. Pourtant, après une analyse un peu plus approfondie, la situation est claire : l’alignement est trop souvent basé sur des stratégies qui n’ont pas vraiment été décidées localement. Vous ne pouvez pas imposer des structures étrangères. Le Nord doit apprendre à accepter que les choses soient différentes ailleurs. »


dossier bailleurs veulent toujours savoir exactement ce qui est fait de leur argent et nous retournons alors à une situation de contrôle unilatéral qui ralentit l’appropriation. L’obligation de mettre l’accent sur la responsabilisation conduit beaucoup d’ONG à une impasse : un dilemme entre obtenir des résultats durables et obtenir des justifications pour tout. » Patrick Develtere appelle cela un Catch 22 : « Le bénéficiaire ne peut pas dire qu’une proposition est absurde, sinon le financement s’arrête. Par conséquent, il parle la langue du donateur. Les partenaires sont souvent confrontés au choix du Samaritain. La recherche montre que lorsqu’une partie exprime la volonté d’aider (et d’atteindre les objectifs), l’autre accepte cette relation et adopte inconsciemment un comportement de subordination. Il devient l’instrument du Samaritain et agit en fonction de ses objectifs. S’il les atteint, le Samaritain sera prêt à soutenir un autre projet. Nombreux sont les exemples de projets absurdes dans le Sud, mais ils ne sont jamais pointés du doigt. La coopération au développement ne peut réussir que si tout peut être dit. »

La surestimation de soi

Pour éviter cette impasse, Marc Craps en appelle à une prise de conscience de l’interdépendance. La collaboration n’est pas une garantie, dit-il, parce que ce n’est pas toujours la méthode la plus efficace. Nous travaillons

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Médecins sans vacances MSV envoie des médecins et des infirmières bénévoles en Afrique pendant au moins 2 à 3 semaines durant leurs vacances pour partager leurs connaissances dans les hôpitaux locaux.

Jan Goossens Directeur MSV

“Nos bénévoles sont triés sur le volet” « Nous nous glissons temporairement et horizontalement dans l’organisation partenaire et travaillons sous la responsabilité de la direction en place, explique Jan Goossens. Cela implique un grand respect pour la communauté locale. Nous insistons pour que ceux qui partent en tant que bénévoles, ne se basent pas sur les normes d’ici mais travaillent selon les usages locaux et avec les ressources locales. L’heure de début d’une opération dépend par exemple de la durée d’une averse. Nous

ne devons pas exiger de nos partenaires qu’ils commencent à 8 heures parce que notre équipe est présente. Il y a beaucoup de différences culturelles de la sorte, souvent imposées par les conditions de vie. La profession d’infirmier est souvent considérée chez nous comme une vocation alors que chez eux ce n’est qu’un emploi comme un autre. Lorsqu’une mère perd un enfant, la tristesse n’est pas moins présente mais l’ampleur du drame est différente car la croyance en la transcendance est beaucoup plus forte. Le respect de la population locale est très important pour nous. C’est pourquoi les nouveaux bénévoles sont toujours accompagnés par des collègues expérimentés. Les jeunes aventuriers sont exclus. Nous recherchons des spécialistes confirmés avec une bonne connaissance linguistique afin de faciliter les contacts personnels. La volonté de partage de ses connaissances et un intérêt sain pour l’Afrique font aussi partie des critères. Nous ne

sélectionnons pas à la légère car les relations personnelles avec le personnel local et la population ont au moins autant de poids que ce que nous réalisons techniquement sur place. »

Maria Masson

Directrice du Bureau Diocésain des Œuvres Médicales, Bukavu “Ils viennent en fonction de nos besoins” « Nous avons une relation d’égal à égal avec MSV. Ils viennent à notre demande et celle des services médicaux du Sud-Kivu, sans programmes prédéterminés. Ils travaillent au sein de nos structures et répondent aux besoins en formation et en équipement. Ils restent à nos côtés même là où d’autres organisations auraient fui le danger. Ils logent sur place et, le soir, poursuivent la conversation de manière informelle. C’est une relation humaine à tous les niveaux, un véritable partenariat, respectueux des cultures et valeurs de la population.»


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“Pour vraiment apprendre à connaître une société en profondeur, je lis régulièrement des romans locaux.” ensemble parce que le Nord et le Sud sont interdépendants. Dans le passé, beaucoup ont surestimé leur autonomie et leur autarcie, mais ont été confrontés à leurs propres limites de temps et de ressources, en voyant que la durabilité des projets n’était pas toujours au rendez-vous. Une ONG du Nord est totalement dépendante du partenaire du Sud, sans qui elle ne pourrait même pas mettre un pied sur le terrain. Personne ne contrôle les évènements unilatéralement, chacun apporte sa contribution : l’argent, l’expertise, les contacts, le prestige local, la connaissances du terrain, etc. Seule la prise de conscience de la dépendance mutuelle peut conduire à une relation équilibrée. Patrick Develtere considère que les collaborations les plus efficaces, sont celles nouées avec des partenaires locaux préexistants, ayant une mission et une stratégie. Ils sont en effet particulièrement bien placés pour demander aux ONG du Nord de participer à leurs objectifs. Citons par exemple le mouvement paysan sans terre au Brésil ou la Self Employed Women’s Association en Inde.

Entre amis Isabel Vertriest

La participation des partenaires est au cœur de la politique des Magasins du Monde Oxfam. « Oxfam a établi des relations particulières avec ses partenaires car nous faisons du commerce avec le Sud

et non de l’export d’argent ou d’expertise, explique Leo Ghysels (Service Sud/Partenariats). Notre relation est équilibrée : nous avons besoin de l’autre. Pourtant, la façon dont vous entretenez ces relations peut faire la différence. Les contacts informels sont d’une importance capitale. Ce n’est que par de longues conversations que vous saurez ce qui se passe réellement, par exemple au niveau des relations de pouvoir ou de la corruption. Nos partenaires discutent de leurs problèmes ouvertement car nous les connaissons depuis longtemps. Nos collaborateurs séjournent chez eux et quand ils nous rendent visite, nous avons un lit pour les héberger. Pourtant, cette relation personnelle ne porte d’aucune manière atteinte au professionnalisme. Nous exprimons très clairement nos désaccords commerciaux mais, grâce à nos liens amicaux pérennes, cela ne provoque pas de rupture. »

Lire un livre

Qui dit relations, dit communication ; qui dit communication dit culture. Un guêpier pour de nombreux débutants ! « Nous encourageons les jeunes collègues en Belgique à téléphoner au lieu de se retrancher derrière dix courriels sécurisants, déclare Isabel Vertriest (Oxfam Service Sud/Partenariats). De nombreux pays du Sud n’ont en effet pas une grande culture du courriel et une solution à un pro-


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Leo Ghysels

“Se mettre à la place de l'autre permet de développer un regard personnel et nuancé”

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blème peut se faire attendre longtemps. Je pense aussi qu’il est très important que les gens se rencontrent régulièrement. En face-àface, la prudence et la maturité sont préconisées. Vous pouvez facilement offenser les gens sans le vouloir. Pour vraiment apprendre à connaître une société en profondeur, je lis régulièrement des romans locaux. J’ai travaillé pendant des années au Nicaragua. La sensibilité mystique de la population ou les subtilités de la langue sont fortement reflétées dans la littérature. En outre, une certaine connaissance historique du pays n’est pas superflue. De nombreux thèmes sont particulièrement sensibles. Mieux vaut les éviter ou les approcher avec précaution. De plus, entre les peuples proches en apparence, les petites différences peuvent parfois devenir de grands obstacles. En Afrique du Sud, les différences tribales sont très importantes et certains pays d’Amérique latine entretiennent des relations tendues en raison de querelles du passé. Par exemple, entre le Nicaragua et le Costa Rica, ou entre l’Équateur et le Pérou. » Après des années d’expérience au Sud, Leo Ghysels a, lui aussi, appris à regarder les choses à travers les yeux de l’autre. « Cela mène souvent à des points de vue conflictuels. Un partenaire palestinien a un jour défendu Saddam Hussein. En regardant la situation de son point de vue, j’ai pu mieux comprendre son opinion. Se mettre à la place de l'autre permet de développer un regard personnel et nuancé sur la situation d'un pays. Les grandes lignes politiques ne sont qu'un guide. » Autrement dit, mélanger les perspectives semble bien être la clé d'une collaboration fructueuse. SYLVIE WALRAEVENS

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| pour en savoir plus… How Do We Help? The Free Market in Development Aid Patrick Develtere (avec Huib Huyse et Jan Van Ongevalle) : Leuven (2012).

The process of partnership construction: anticipating obstacles and enhancing the likelihood of successful partnerships for sustainable development

Barbara Gray in P. Glasbergen, F. Biermann & A. Mol, Partnerschips, Governance and Sustainable Development. Reflections on Theory and Practice (2007).

Making partnerships work. A practical guide for the public, private, voluntary and community sectors A. Wilson & K. Charlton (1997).

| pour surfer plus… Ellen Tijkotte: Communicerende vaten: gedeeld ownership Mo* paper: Waarover gaat de toenemende Zuid-Zuidsamenwerking? Ontwikkeling, niet hulp


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À bas les tabous !

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Épuisement, burn‑out. Le nombre d’employés “lessivés” a connu une forte croissance et pas seulement dans les entreprises à la réputation impitoyable. Les ONG sont également concernées. Devoir trop et pouvoir trop peu... une maladie contemporaine.


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Comment équilibrer les objectifs et les ressources

Toute organisation qui se respecte entre consciemment ou inconsciemment dans le jeu : elle place la barre toujours plus haut et chaque année les nouveaux objectifs dépassent les anciens.

N

ous devons toujours passer à la vitesse supérieure, mais nous n’obtenons pas nécessairement de l’aide supplémentaire. Nous devons tout le temps fournir des produits ou des services qui répondent aux exigences les plus élevées. Et un jour, nous n’arrivons plus à prendre notre élan… Pourquoi renâclonsnous lorsque les objectifs sont si motivants, les plans si prometteurs ?

Exigences

Exigences

STRESS

CALME

Moyens

Moyens

1. Concrétiser l’exigence Fournir une description détaillée de l’objectif : pour quand, combien, etc.

2. Lister les moyens Établir la liste des ressources (temps, argent, personnel, matériel) dont on dispose. La relation entre les besoins et les ressources apparaitra rapidement comme déséquilibrée.

3. Rechercher de solutions (moyens additionnels) Chercher des ressources supplémentaires : le temps (report), un auxiliaire, un autre

matériel… Un remue-méninges sur toutes les possibilités de solutions, même irréalistes, permet d’exposer et de dissiper les tabous (par exemple : un dépassement de budget, l’implication d’externes,…). Des propositions irréalistes ouvrent souvent la porte à des alternatives faisables et imprévues.

4. Mesurer son niveau de stress Comment se sent-on par rapport à la nouvelle situation ? Est-ce que les ressources supplémentaires apaisent ? La poursuite de l’exercice s’avère souvent nécessaire.


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“Beaucoup d’ONG veulent en faire beaucoup trop parce que l’urgence est là”

Équilibre délicat

Comment équilibrer… [suite]

6. Remesurer son niveau de stress Une fois que l’équilibre est atteint entre les ressources utilisées et l’objectif à atteindre, un fameux poids se libère.

7. Elaborer un plan d’action Elaborer un plan détaillé pour atteindre son objectif, en y incluant les moyens et le calendrier.

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5. Mettre ses besoins en question Dans de nombreux cas, les ressources supplémentaires resteront limitées. Une nouvelle étape s’impose alors: ajuster les exigences. Sans jeter les objectifs aux oubliettes, il faut garder à l’esprit qu’ils risquent de ne pas être atteints à 100%. Les exigences sont imposées par un supérieur hiérarchique ? On peut négocier des ressources supplémentaires en ayant un aperçu clair de la situation: un jour de plus, l’aide de collègues...

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Pour la simple raison que nous nous imposons des exigences pour lesquelles nous ne déployons pas suffisamment de ressources ou pour lesquelles nous n’en disposons pas : le temps, un soutien, la connaissance, les moyens matériels ou financiers. Pas étonnant que le stress apparaisse. Dans une organisation ou chez un individu, il est très souvent (heureusement pas toujours) le résultat d’un déséquilibre entre les possibilités et les exigences. C’est le signal que nous n’agissons pas de la manière la plus adéquate. Souvent, nos objectifs ne sont pas inaccessibles en soi, mais ils requièrent une méthode de gestion alternative, un moyen d’assurer le délicat équilibre entre les exigences et les ressources nécessaires. Cela est particulièrement crucial dans le domaine de la coopération au développement où, plus que dans tout autre secteur, le désir d’aider le monde croît alors que les ressources sont extrêmement rares. Les défis sont très importants et le nombre d’heures dans une journée est limité...

La balance des objectifs et des ressources

Il existe une méthode très simple, mais extrêmement efficace pour évaluer nos ambitions et les ressources disponibles de manière réaliste : la pyramide moyens/ exigences. C’est un exercice pratique qui nous apprend à faire basculer notre obsession pour le résultat vers une attention accrue sur la manière d’y arriver. La pyramide moyens/exigences repose


sur l’idée suivante : lorsque la base des ressources est trop étroite pour supporter le poids des exigences, la pyramide est déséquilibrée, mais en inversant les relations, nos objectifs sont soutenus par une large base de ressources. Cela apaise, ce qui est une condition essentielle pour la poursuite des actions.

Une dose de réalisme

Mais que faire si les ressources sont pour la plupart fixées et en plus, limitées, comme c’est souvent le cas dans la coopération au développement ? Dans ce cas, rétablir l’équilibre n’est pas qu’une question de ressources supplémentaires. Dans la réalité des ONG, la pyramide moyens/exigences ne sera stable qu’en ajustant les exigences. Plusieurs organisations butent toujours sur le même problème : vouloir en faire beaucoup trop car l’urgence est là. Nous aimerions bien le faire, mais changer le monde en deux temps trois mouvements n’est pas possible.

rester réaliste

Sortir de l’impasse

Nombreux sont ceux pour lesquels la pratique de cet exercice, en groupe ou individuellement, est une véritable révélation. Ce qui paraissait insurmontable avant, semble maintenant réalisable et compréhensible. Et cela vaut tant pour les défis les plus simples que pour les plus complexes. Bien sûr, sa réussite dépend de la volonté des participants à relever le gant. Lorsque les gens sont pris au piège dans un cadre rouillé (nous avons tout essayé et ça ne fonctionne pas), il est recommandé d’abord de travailler à une ouverture mentale par un autre exercice. SYLVIE WALRAEVENS

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| aller + loin La pyramide moyens/ exigences est un exercice qui fait partie du module “Gestion des Modes Mentaux” dans la formation initiale “L’approche neurocognitive et comportementale”.

L’intelligence du stress

Jacques Fradin. Éditions Eyrolles (2008).

“Lorsque la base des ressources est trop étroite pour supporter le poids des exigences, la pyramide est déséquilibrée”


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Célébration de l’identité Le Kasàlà est la célébration de l’identité d’une personne. Issu de la tradition orale africaine, cet art consiste à faire l’éloge de quelqu’un ou de soi-même. Le strelitzia le symbolise à plus d’un titre : flamme intérieure qui jaillit, diversité des couleurs et des sens, explosion des limites...


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outil Kasàlà

Q

uand on entend parler d’éveil des potentiels, de mise en marche ou encore de richesses intérieures, on, les esprits cartésiens en tête, ne sait pas toujours ce que l’on doit comprendre. Et au-delà de la clarté des concepts, leur mise en application s’avère souvent encore plus floue. Pourtant, Jean Kabuta, professeur émérite de l’Université de Gand et fondateur de l’asbl Kasàlà, nous montre comment réveiller les forces qui sont en nous. Depuis plus de 20 ans, il étudie et revisite un des éléments centraux de l’art oratoire africain.

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Du Sénégal à l’Afrique du Sud, toute l’Afrique Sub-Saharienne connait et pratique cet art. Au Congo, on l’appelle Kasàlà. Il rappelle ou révèle à chacun ses qualités, son histoire, ses liens avec les autres et avec son environnement. | comment ça marche ?

Fonctionnement de base

Amplification et célébration

Traditionnellement, le texte se construit autour du nom de la personne. Il y a bien entendu son nom propre mais également des noms de lieux ou des noms faisant référence aux ancêtres, à la culture ou à l’ethnie. Certains artistes introduisent même des objets, la faune, la flore...

Le principe de base est de souligner avec une pointe d’exagération, voire une totale démesure, les qualités découvertes. En disant les choses d’une manière forte, elles ont beaucoup plus d’impact. Par l’émerveillement devant la personne célébrée, on lui donne une place centrale.

La personne

Effets

Dans sa version universalisée, le Kasàlà s’attache davantage aux traits de personnalités, aux accomplissements individuels, aux relations interpersonnelles... En somme, tous les éléments qui construisent l’identité d’une personne. On cherche avant tout à recenser les qualités.

Cette dose concentrée de bienveillance, cette reconnaissance de la personne apporte presqu’automatiquement un boost à la confiance en soi et renforce la capacité d’action.


outil Kasàlà

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“Comment amener les gens à reprendre leur avenir en main ?’’

| les points forts ––L’outil montre une très grande efficacité. La réaction se sent à l’intérieur et se voit à l’extérieur. ––Il engendre un retour au sens des responsabilités. La notion de fatalité s’évanouit et les personnes prennent conscience qu’elles sont responsables de ce qu’elles vont faire de leur vie. ––Il a un caractère universel. Il peut être reproduit partout et ne demande pas d’investissement matériel. ––Le Kasàlà se fait généralement en public. Non seulement, cela permet de faire rayonner la démarche, mais la célébration publique enclenche également un mécanisme de contrôle social qui renforce la durabilité de l’action.

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Estime de soi « J’utilise le Kasàlà comme outil de développement. C’est un texte, oral ou écrit, qui célèbre l’identité de quelqu’un sous forme de louange ou d’autolouange. Le constat de départ est que tout homme est plus ou moins abîmé. Si on prend l’exemple de l’Afrique, la traite négrière, la colonisation et les dictatures ont profondément marqués l’identité. La succession de ces événements a entraîné l’intériorisation d’une image négative de soi. Je me suis demandé comment inverser ce langage intérieur. Comment faire grandir l’estime de soi et amener les gens à reprendre en main leur avenir ? » Jean Kabuta a trouvé l’inspiration au plus profond de sa culture. « J’ai pris conscience de la force que la Kasàlà véhicule. C’est incroyable de voir l’effet que cela peut avoir sur les gens quand ils entendent leurs forces, quand on les resitue dans leur environnement de manière po-

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| les limites –– Dans certains cas, le Kasàlà n’occupe qu’un rôle de déclencheur. Il faut donc assurer un accompagnement individuel, ce qui peut demander un investissement personnel important. –– Même si l’outil se veut universel, il doit toujours être adapté au contexte. Si le but reste invariablement de bâtir sur les forces, introduire le concept peut s’avérer délicat en fonction du milieu d’intervention et des codes qui y sont vigueur.


outil Kasàlà

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| témoignage

© JEAN KABUTA

Roger Kabeya, Juriste et Expert1

sitive. Par exemple, on a rencontré beaucoup de succès parmi les femmes. Elles qui sont souvent brimées apprennent ou se souviennent tout à coup qu’elles ont de la valeur, qu’elles sont quelqu’un. De même, dans des endroits où nous avons travaillé, on constate qu’une série de comportements comme la mendicité disparaissent. »

Du Sud vers le Nord

Sous l’impulsion de Jean Kabuta et de son équipe, l’outil prend une dimension universelle. Il a d’ailleurs été présenté lors du récent sommet de la francophonie à Kinshasa. En dehors du contexte africain, des résultats significatifs ont déjà été enregistrés. « Au sein de l’organisation, on a la

Jean Kabuta

volonté de répandre cet art pour que tout le monde puisse en profiter. Augmenter l’estime de soi est une plus-value pour chaque être humain. Et notre message est bien accueilli. Par exemple, nous allons former plus de 800 personnes dans une grande entreprise belge du Bel20. Au Canada, des spécialistes en pédagogie de l’Université de Québec à Rimouski sont en train de développer de nouveaux instruments plus facile encore à utiliser. » Bien sûr, le monde de la coopération n’est pas oublié. « Je pense que si les ONG sont ouvertes, si elles ont assez d’humilités pour reconnaître que des techniques efficaces peuvent venir d’Afrique, nous serons toujours heureux de pouvoir partager notre expérience. »

« Il faudrait que cet instrument soit beaucoup plus répandu et utilisé dans nos pratiques quotidiennes. En RDC, on sent très fortement l’absence d’une classe moyenne : soit on est riche, soit on est pauvre. Le Kasàlà qui réinvente un discours intime permet à chacun d’avoir la conviction qu’il a de la valeur et que la communauté peut compter sur lui. On a tous des raisons de croire qu’on peut apporter quelque chose à la société ou faire encore mieux ce que l’on fait déjà. C’est une autre façon de voir la vie, qui plus est à travers sa propre culture. À terme, je pense même que le Kasàlà pourrait être cet outil au service de la sécurité et de la paix dont la région des Grands Lacs a grandement besoin. »

Au Centre régional de recherche et de documentation sur les Femmes, le Genre et la construction de la Paix dans la région des Grands Lacs. 1


outil Kasàlà

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| le Kasàlà du Kasàlà Je suis KASÀLÀ © FOTOWERK - FOTOLIA.COM

Je fédère des femmes et des hommes Qui incarnent la parole du cœur. Ils libèrent et diffusent le Kasàlà, Ce souffle créateur D’inspiration africaine Afin de transformer en profondeur Le magma de nos ombres

Un homme nouveau

Finalement, l’atout majeur de cet outil venu d’ailleurs est son taux de réussite impressionnant. « Je le pratique depuis plus de 20 ans et ça marche ! L’émotion suscitée est la même quelle que soit la langue. La croyance que l’être humain a le pouvoir essentiel de conduire sa propre vie fait des miracles. Fondamentalement, ce qui m’intéresse ce n’est pas le développement de l’Afrique ou de quelqu’autre partie du globe. L’ambition est de participer à l’émergence d’un homme nouveau, indépendamment de sa nationalité, de son statut ou de sa richesse. Je crois qu’on peut créer d’autres manières d’être ensemble, dans une plus grande humanité. »

RENAUD DEWORST

| témoignage

Laurence Delperdange, Animatrice

L’asbl Kasàlà donne des formations et ateliers partout en Belgique. Pour plus d’info, contactez leur équipe via info@kasala.be

« J'utilise le Kasàlà à la prison de Nivelles. L'objectif est que les détenus puissent reconstruire l'image qu'ils ont d'eux-mêmes par l'autolouange. Le lien à soi est très fort ce qui ne facilite pas toujours les choses dans le milieu carcéral : ils n'ont pas l'habitude de parler d'euxmêmes. Mais petit à petit, les effets positifs se font sentir. pour ceux qui suivent l'atelier, c'est un petit moment de bonheur de se retrouver. »

En lumière créative et chaleureuse. Mon désir, ma raison d’être ? Que partout et chez chacun La dignité s’affiche Relie, s’élève et se propage. Martine Dory

Vous connaissez un outil intéressant dans un contexte de développement ? Faites-le nous savoir !


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| parole d’expert

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Sylvain Luc

Sylvain Luc est Maître de Conférences à l’Université de Namur, chargé de cours visiteur à l’Université Catholique de Louvain et Maître-Assistant dans le Master en Ingénierie et Action Sociales HELHa-HENALLUX. Sa discipline scientifique est le comportement organisationnel c’est-à-dire, l’étude des comportements individuels et collectifs au sein des organisations. Il est également partenaire chez AKAWA, société de formation et de consultance en organisation.

Héroïsme et coopération au développement. Un mal nécessaire ?

I

l y a quelques années, dans le cadre d’un programme de développement au Burkina Faso, une association occidentale décide de faciliter l’accès aux écoles à de jeunes enfants. Ces derniers devaient marcher plus d’une heure trente par jour afin de se rendre à l’école la plus proche. Afin de réduire ce temps de déplacement, l’association décide de fournir des vélos à l’ensemble

de ces enfants. Si dans un premier temps, les enfants ont pu se rendre à l’école en moins d’une demi-heure, au final le projet eût des conséquences désastreuses. En effet, l’association crut bon d’envoyer des vélos, mais oublia de transférer également les outils nécessaires à la réparation des vélos. Au fur et à mesure des trajets sur des chemins de terre, les fuites se sont succédées, les roues se

déformaient, sans compter les chaînes de vélo qui déraillaient régulièrement. Ainsi, à la joie des enfants, succéda rapidement le sentiment d’humiliation : « ils viennent de si loin pour nous aider et nous ne sommes même pas capables d’entretenir ce qu’ils nous offrent »… L’exemple est célèbre, et tout acteur de la coopération peut en citer des dizaines du même type, mettant en exergue


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ce manque de prévision, de réflexion voire simplement de bon sens. Ils sont d’ailleurs légions dans les programmes de formation au sein des ONG, afin de montrer les bad practices et d’amener les futurs coopérateurs à s’interroger sur la durée des solutions qu’ils vont apporter aux “populations dans le besoin”, de penser long terme et non court-terme. De mon point de vue, il s’agit bien plus que de simples oublis dans un processus opérationnels, ce sont de véritables actes manqués, de véritables manifestations de l’inconscient. Considérée sous cet angle, la question n’est donc plus de savoir si le projet a été pensé court terme ou long terme. Il s’agit plutôt de comprendre quels sont les éléments psychologiques présents dans ce contexte particulier qui ont amené les individus à oublier jusqu’à la possibilité d’un pneu dégonflé, expérience qu’ils ont euxmêmes certainement déjà vécues (et pas nécessairement sur des chemins de terre). En d’autres termes, qu’y a-t-il dans la relation à la coopération qui, dans certains cas, pousse les acteurs à refouler l’évidence ?

La psychologie analytique de Carl Gustav Jung et en particulier le concept d’archétype du Héros, nous donnent, à mon sens, un cadre interprétatif adéquat à cette situation. L’archétype du Héros est en soi, un potentiel psychique qui s’active chez nous lorsque nous sommes face à l’adversité et nous permet de nous libérer d’une situation plus ou moins anxiogène. Il nous pousse à l’action, au dépassement, et dans une situation telle que la coopération au développement, nous amène à nous positionner comme défenseur d’une noble cause. En soi, l’archétype du Héros, nous relie à l’autre par empathie, fait raisonner chez nous la souffrance de l’autre et nous pousse à l’action. C’est un type de comportement considéré comme idéal par la psyché collective. La mythologie, le cinéma, la littérature sont emplis de représentations particulières de cet archétype. Un des problèmes majeurs de cet archétype, est qu’il peut amener l’individu à réactiver

© BOWIE15/123RF

“Se positionner en héros, c’est considérer l’autre comme une victime. Sauver cette victime satisfait fortement l’égo et peut amener inconsciemment à la création d’une relation de dépendance”


blog-notes des fantasmes infantiles de toute puissance et, de ce fait, à manquer de conscience et de sagesse. En somme, l’archétype du Héros, vient stimuler une forme de narcissisme infantile. Sauver quelqu’un, c’est se positionner en héros, et narcissiquement, c’est très valorisant. Se positionner en héros, c’est considérer l’autre comme une victime. Sauver cette victime satisfait fortement l’égo et peut amener inconsciemment à la création d’une relation de dépendance. Mais, également, être victime, c’est exister, c’est aussi se donner un sens, c’est demander à l’autre de s’occuper de nous et donc, c’est également une forme de narcissisme infantile. Au final, les acteurs de la coopération se retrouvent, à leur insu, aliénés à cette relation et renforcent, avec une certaine perversion, ce système de dépendance entre acteurs. Oublier d’envoyer les outils pour réparer les vélos, c’est aussi

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maintenir un lien de dépendance avec la victime présumée en renforçant sa victimisation, et donc se donner une fois de plus l’occasion de satisfaire son égo. Au final, la relation s’enlise, un cercle vicieux auto-alimenté émerge et, aux objectifs de dépassement, se suppléent des objectifs de dépendance. Éviter ces pièges n’est pas chose aisée puisque les représentations sociales autour de la coopération au développement, poussent les acteurs (coopérants-coopérés) à penser leurs rôles sous la forme d’un couple “héros-victimes”. Déconstruire ces représentations est sans doute la première chose à faire si l’on veut également amener plus de sagesse dans cette relation et des actions sensées et non orientées vers une valorisation égotique. Et comme la mythologie nous l’enseigne, un Héros n’est rien sans son Vieux Sage…

“En soi, l’archétype du Héros, nous relie à l’autre par empathie, fait raisonner chez nous la souffrance de l’autre et nous pousse à l’action”

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E-zine mensuel édité par Ec hos Communication Rue Coleau, 30 1410 Waterloo Belgique +32(0)2 387 53 55 Éditeur responsable Miguel de Clerck miguel.declerck(at) echoscommunication.org Rédacteur en chef Pierre Biélande pierre.bielande(at) echoscommunication.org Journalistes Renaud Deworst renaud.deworst(at) echoscommunication.org Sylvie Walraevens sylvie.walraevens(at) echoscommunication.org Création de la maquette Bertrand Grousset Metteur en page Thierry Fafchamps

Abonnez-vous gratuitement au magazine en cliquant ici Retrouvez Echos Communication sur Internet www.echoscommunication.org


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agenda

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Nouveaux enjeux Nord-Sud dans la mondialisation La formation vise à donner aux participants des outils d’analyse critique des tendances récentes qui (re-)façonnent les rapports Nord-Sud. Dans un monde multipolaire en pleine crise, ça peut servir ! Qui ? Le CETRI avec l’appui de la FUCID Quand ? Cinq mercredi entre le 17 octobre et le 21 novembre Où ? Namur Info : www.cetri.be

Formation : Communication interculturelle Trois jours de formation intensif autour du modèle TOPOI développé par Edwin Hoffman. Les facteurs (inter-)personnels, situationnels et culturels seront décrits et analysés. Qui ? CIMIC Quand ? 12, 13 et 27 novembre Où ? Malines Info : www.cimic.be

Les débats de MO* MO*Magazine organise des débats récurrents autour des thématiques du développement, de la diversité et de la coopération. Parmi les thèmes du mois de novembre on retrouve : –– L’amérique latine, un continent en plein changement –– Le (non-)sens de la taxe sur les transactions fiscales comme outil de financement des projets de développement –– Africa on the rise, le début d’un âge d’or pour l’Afrique? –– Talent coloré –– La coopération Sud-Sud : qui définit les règles? Qui ? MO* Quand ? Plusieurs dates en novembre Où ? Bruxelles, Anvers et Gand Info: www.mo.be/agenda

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Symposium sur le (post-) développement L’espace d’une journée, les modes d’interventions et les visions du développement seront présentés ou discutés par une belle brochette d’experts. Qui ? Africa Platform de l’Université de Gand Quand ? 7 déc. 2012 Où ? Gand Info : http://www.gap.ugent.be/ GAPSYM6en

Afrikadag au Pays-Bas Afrikadag est le plus gros évènement parlant d’Afrique et de coopéartion au Pays-Bas. Et on y laisse la parole aux Africains, que ce soit à la tribune ou sur scène. Qui ? Evert Vermeer Stichting Quand ? 17 nov. Où ? Amsterdam Info : http://www.afrikadag.nl/ index

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n'GO n°5 octobre 2012  

Ce mois-ci, nous revisitons les partenariats avec en trame de fond une question toute simple : comment apprendre les uns des autres ? Le dos...

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