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C O OPÉR AT ION AU DÉ V EL OPPE ME N T ET R EL AT IONS H U M A I N E S

Images trompeuses

Comment les ONG communiquent sur le Sud ? Les oubliés de l’aide au développement

Gie Goris sur le besoin d’actions structurelles

Friendraising  la relation prime sur l’argent

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septembre 2013




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n’GO septembre 2013

radar P.3

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| édito

blog-notes P.31 Guy Malfait

outil P.25

Friendraising

La relation prime sur l'argent

Sans œillères, on voit mieux !P.20

Dessine-moi une Afrique

dossier P.13

COUVERTURE : MONTAGE © FOTOLIA & ISTOCKPHOTO

portrait P.7 Gie Goris

Miguel de Clerck

Directeur Echos Communication

Qui n’a jamais ressenti une petite douleur, un déchirement à la vue de la photo de la dernière campagne de récolte de fonds de son association ? Parce qu’elle est en flagrante contradiction avec notre système de valeurs : nous travaillons en partenariat mais nous diffusons des images de charité où les bénéficiaires ne sont là que comme alibi de nos dons, nous travaillons sur l’empowerment mais nous diffusons les images de l’archétype du Blanc Sauveur… Quand les services de communication arrêteront-ils d’invoquer que seules les émotions fortes (et choquantes) sont capables de faire sortir les portefeuilles ? Le défi de l’image de demain est de trouver comment elles peuvent en même temps véhiculer des représentations plus valorisantes du Sud et de leurs habitants et servir des besoins de récolte de fonds. Et de reconsidérer que nos intérêts institutionnels l’emportent sur nos objets sociaux. Pourquoi ? Pour établir un dialogue d’égal à égal entre partenaires et pour que les membres des associations se retrouvent enfin en phase avec ce qu’ils/elles font et ce qui est communiqué.

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changement de regard

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Afronautes

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1964. Dans l’excitation de l’indépendance, la Zambie annonce le lancement de son programme spatial. Cet évènement oublié sert de rampe de lancement au travail de Cristina De Middel qui concrétise un rêve enfoui. « Je pense que nous ne sommes pas prêts à croire que l’Afrique peut aller sur la lune, encore moins en 1964. Dans leurs réactions, les gens semblent ne pas être prêts à y croire. Mais on peut tous aller sur la lune !  » (photos : Cristina De Middel)

La photo du mois


changement de regard

4 © PEDRO NOGUEIRA - FOTOLIA

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| Vidéo du mois

The power of words Un message qui ne passe pas ? Dites-le autrement ! Une idée parfaitement illustrée par cette vidéo. On y voit un mendiant ignoré par la foule jusqu’à ce qu’une

jeune femme réécrive son carton. Le but ici n’est pas d’encourager tout un chacun à faire de bonnes actions. On découvre avec une évidence déconcertante qu’au-delà du

message, les mots ont une importance capitale… Vous êtes-vous déjà demandé pourquoi un récit ultra fort n’avait finalement pas été retenu par la presse ? Peut-

être est-il temps de changer de vocabulaire… Découvrez la vidéo


changement de regard

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© REPORTER SANS FRONTIÈRES

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Fuck the press La dernière campagne de Reporters sans frontières n’y va pas par quatre chemins. Pour marquer la

journée mondiale de la liberté de la presse, l’ONG a affiché une interprétation libre de ce que certains leaders semblent lui dire. Finis les ronds de jambes, finis les pots autour desquels on tourne ; Reporters sans

frontières ose dire ce qu’il pense sans détour. Et vous, qu’en pensez-vous ? Découvrez les visuels de la campagne


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avons 360° Nous lu pour vous

Lisez l’analyse faite par le Guardian Retrouvez l’étude complète

Entreprises et ONG ensemble ?

Ça bouge dans le monde de la coopération. Une étude menée par le Pacte Mondial des Nations-Unies et Accenture, met en lumière les efforts des grandes entreprises vers un développement durable. Parmi le millier de CEO de grandes compagnies qui ont répondu à l’enquête, une écrasante majorité est consciente de l’importance des facteurs environnementaux, sociaux et de gouvernance. Plus encore, 84% d’entre eux veulent participer à la définition des objectifs et des priorités du développement. Sans surprise, ils misent sur le développement de marchés et délaissent un peu la philanthropique. Les ONG ont-elles du souci à se faire ? Pas forcément… Le monde de l’entreprise reconnait la nécessité de s’associer à des partenaires qui ont une approche transversale (comprenez les ONG). Faut-il y voir un traquenart ou une opportunité d’influencer les moteurs du néo-libéralisme ?

6 © IWAVEBREAKMEDIAMICRO - FOTOLIA

changement de regard


portrait

Gie Goris Rédacteur en chef de Mo*

“Nous savons tant de choses et faisons si peu”

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portrait

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1955

| bio

Né à Geel

1979

Licence en sciences théologiques (KULeuven)

1980-90

Travail éducatif pour Broederlijk Delen-Welzijnszorg

© BRECHT GORIS

Des mines de charbon, un village de paysans en Campine, un diplôme A2 en électronique. Avec un tel background, beaucoup seraient restés dans l’ombre. Gie Goris, lui, est devenu rédacteur en chef de Mo*, un magazine qui jette un regard critique sur la société. « J’ai appris à me frayer un chemin en des endroits où je n’avais peutêtre pas ma place. »

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1986-99

Président de l’asbl HAVEN (coupole anversoise pour les œuvres relatives aux réfugiés, aux demandeurs d’asile et aux sans-papiers)

1990-02

1999-06

Rédacteur en Président Open chef Wereldwijd Doek (organisaMagazine teur du festival mondial du film à Turnhout)

2001- …

Membre du conseil consultatif et plus tard président (2006) d’Africalia

2003- … Rédacteur en chef MO*


portrait

G

ie Goris a grandi dans un milieu profondément ouvrier, plutôt au sein de la famille élargie que dans l’intimité d’une famille nucléaire. Vers ses dix-sept ans, il fut confronté à ses racines. Lorsqu’après une période rebelle il passe de la section latin-grec d’un collège à une école technique, il prend conscience que l’exclusion est une question de différence de classes. « Même si, au niveau cognitif, mes études d’électronique ont sans doute été un mauvais choix, elles ont en revanche servi de miroir. Je me sentais à ma place parmi des ‘gens comme moi’ et en même temps je me distinguais par mes discussions littéraires et la lecture d’analyses de la société. Mes expériences juvéniles ont fortement contribué à la politisation de mon attitude envers le monde. J’étais sans cesse à la recherche du lien supérieur, je voulais comprendre pourquoi les choses étaient telles qu’elles étaient. »

Handicap empathique

Si Gie Goris a un intérêt marqué pour les questions de société, cet intérêt ne lui est

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| témoignage

Walter Zinzen, journaliste (VRT) et expert du Congo

« Gie Goris est journaliste jusqu’au bout des ongles : fanatique, engagé. Mais un journaliste qui se base sur des faits, pas sur des rêves. Sa connaissance des événements est énorme, son intérêt grand comme le monde. Ses articles et son magazine n’ont pas le côté haletant de certains journalistes motivés mais moins talentueux. Le ton de Gie est calme, il veut informer ses lecteurs, ouvrir leurs yeux et leurs oreilles à ce qu’on ne lit pas ailleurs. Gie Goris a beaucoup lu, est très érudit et s’occupe encore de mille et une autres choses ; ce qui caractérise d’emblée Gie Goris : une figure incontournable dans le monde des médias. »

“Nous devons repartir de très loin pour prouver que le fait de tout vouloir exprimer en termes commerciaux ne rend pas les gens heureux.”


portrait

pas venu par empathie. « J’ai plutôt un handicap empathique : je peux être confronté à la douleur humaine sans en souffrir moimême. Cette distance, je me suis mis à la cultiver en tant que journaliste. Les gens pour lesquels j’ai une grande admiration n’ont pas nécessairement raison. Quant aux personnes ou groupes pour lesquels je ne ressens pas la moindre sympathie, comme les fondamentalistes sunnites, j’essaie tout de même de comprendre ce qui les anime. » « Mon implication dans le monde s’ancre par une opposition face à l’injustice. La pauvreté et l’exclusion constituent une entrave structurelle à l’être-humain et au développement. C’est inacceptable. C’est pourquoi je crois davantage en une aide structurelle qu’en une aide individuelle. Je suis cependant bien trop impliqué que pour ne retenir qu’une analyse politique cynique. On parle d’êtres humains et je suis heureux chaque fois qu’un individu améliore son quotidien. Mais je n’en suis pas pour autant devenu un activiste pur et dur. Les campagnes opèrent une simplification nécessaire qui me semble être une trop grande concession. »

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Révolte croissante

Cette préférence pour une vision globale se traduit également par le regard que Gie Goris porte sur le développement. Le développement n’est pas un bouton on/off, mais un lent processus social. « Les gens mentent lorsqu’ils vendent une intervention comme du ‘développement’. La vraie question est de savoir de quelle organisation sociale

nous avons besoin pour le projet d’avenir des personnes concernées. Le commerce et la croissance économique ne sont pas la panacée. En Inde, la pauvreté baisse moins vite au moment où la croissance augmente. La richesse accrue aboutit dans les mains d’une minorité. Les peuples indigènes sont expropriés en vue de l’exploitation de matières premières. Ils perdent leur dignité

Aucune politique écologique n’est menée en raison de l’absence d’assise sociétale, mais une population qui ne voit pas sa bonne volonté récompensée par la législation bascule dans l’indifférence.


portrait © SERGEY NIVENS - FOTOLIA

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et celle-ci n’est pas compensée par la participation à la société moderne. Mais les nouveaux médias rendent le fossé entre les pauvres et les riches de plus en plus visible. Le travail de formation et la conscientisation politique font également grandir le constat d’injustice. Les gens ne l’acceptent plus et se révoltent. Malheureusement, cette révolte n’atteint pas la presse internationale. »

Flexibilité

Les gens mentent lorsqu’ils vendent une intervention comme du ‘développement’. La vraie question est de savoir de quelle organisation sociale nous avons besoin pour le projet d’avenir des personnes concernées.

Etre confronté quotidiennement aux grands problèmes de ce monde ne rend pas Gie Goris amer. « Je ne suis ni optimiste ni pessimiste, je me situe de l’autre côté », dit-il en paraphrasant l’ancien premier ministre Wilfried Martens. « Les optimistes et les pessimistes choisissent eux-mêmes ce qu’ils voient. Moi, j’essaie de voir ce qui est et je cherche ce qui reste dissimulé. La centième édition de Mo* avait pour thème ‘la flexibilité’. Nous voulions démontrer que là où les choses vont mal, des personnes font preuve de résistance, individuellement et institutionnellement. Ce numéro était agréable, non pas qu’il apportait de bonnes nouvelles, mais du fait qu’une place était accordée aux récits qui se situent en marge des grands problèmes mondiaux. »

La crise gaspillée

Et pourtant. S’il est un thème qui inquiète Gie Goris, c’est celui du climat : le refus de la population et du monde politique de regarder la menace écolo-

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gique en face. « Nos intérêts mesquins de consommateurs minent tout renversement. Il y a même une spirale infernale : aucune politique n’est menée en raison de l’absence d’assise sociétale, et une population qui ne voit pas sa bonne volonté récompensée par la législation ou la sanction bascule dans l’indifférence. Nous savons tant de choses mais en traduisons si peu dans des actes. Oui, cela m’inquiète. » « Je suis également surpris du cours que prend la crise. En 2008, il me semblait que le capitalisme était inévitablement une voie sans issue, mais le secteur financier, qui est à l’origine des problèmes, détermine à nouveau ce qu’est une bonne gestion. Nous avons gaspillé l’opportunité de la crise. Ceux qui militent en ce sens depuis longtemps n’ont pas été en mesure de traduire leur vision en pouvoir. Nous devons aujourd’hui repartir de très loin pour prouver que le fait de tout vouloir exprimer en termes commerciaux n’est pas faisable et ne rend pas les gens heureux. La classe moyenne occidentale, en tant que consommateur, se fait piétiner par les marchés émergents. La position de négociation de notre classe ouvrière s’effrite. Le monde politique se rend compte que nous devenons de moins en moins incontournables, mais il s’en remet au dictat de la globalisation au lieu de se demander comment nous pouvons résister. Comment pouvonsnous nous protéger contre ceux qui ont le monopole du pouvoir et montent les gens les uns contre les autres ? »


portrait Informer plutôt que divertir

Dans ce monde complexe, Gie Goris veut offrir un point d’appui grâce au magazine Mo*. Il évolue à contre-courant des médias qui « n’informent plus, mais divertissent au moyen de nouvelles et d’opinions. Par des informations et du contexte, nous sommes en mesure de comprendre le monde, de voir les liens et de découvrir notre propre rôle. Je veux aborder les lecteurs en tant qu’adultes et leur fournir les informations qui leur permettent de se forger une opinion : analyses, contexte et perspectives. »

Reconnaissance universelle

Gie Goris a vu les quatre coins du monde, mais il n’enrobe pas ses voyages de mystique. « Je n’ai plus cette tendance à accentuer l’aspect exotique. La principale leçon que j’en ai tirée, c’est qu’il y a davantage de ressemblance que de différence, tant dans les vies personnelles que dans les structures. Cette réalité, j’en ai pris conscience très concrètement à la fin des années 80, lors d’un exposé sur la pauvreté en Corée du Sud que je donnais dans un quartier populaire d’Anvers. J’étais en train d’expliquer le contexte géopolitique du manque d’accès aux équipements de base, quand une dame me dit : ‘en fait, la situation est exactement la même qu’ici : il y a trois puissances, le gaz, l’électricité et l’eau.’ Et elle avait raison. Je n’avais pas vu la ressemblance. Aujourd’hui, je commets encore toujours des erreurs de ce point de vue, mais je recherche consciemment la ressemblance. »

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L’art comme moteur de la dignité

Nous aurions pu tout aussi bien commencer ce portrait avec le fil rouge traversant la vie adulte de Gie Goris : son amour passionnel pour l’art. Sa jeunesse s’est rythmée aux hits des radio. La littérature n’avait alors aucune place. Aujourd’hui, sa préférence va au classique persique ou au jazz contemporain. Et, en plaisantant, son bureau à la maison a été renommé ‘la bibliothèque’ par ses voisins. Gie Goris est un admirateur avide. Mais plus encore que l’œuvre d’art, c’est l’artiste et sa démarche artistique qu’il admire avant tout. En sa qualité de président d’Africalia*, il s’engage pour l’art en tant que force émancipatrice. « Pour moi, l’art n’est pas une religion intouchable. De l’art peut naître la conscience du droit à la dignité. Le sentiment d’être écouté, de créer de la beauté et de la stupéfaction, est le moteur d’un tout autre rapport à soi-même et à l’autre. La musique n’est pas un produit de consommation pour lequel il faut payer, mais quelque chose qui se passe. Ce rapport à la création, cette quête de la force des individus et de leurs moyens d’expression, nous les avons oubliés. Donnez-moi de l’art complexe. J’aime les défis, je veux savoir d’où viennent les choses et les comprendre. Ce qui me confirme suscite ma méfiance. »

SYLVIE WALRAEVENS

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| témoignage

Soaade Messoudi, ex-collègue chez Wereldwijd Magazine, responsable communication et prévention pour le CICR aux Philippines

* Africalia est une ong qui soutient des initiatives artistiques et culturelles en Afrique, partant de la conviction que la culture est une composante nécessaire du développement humain durable.

« J’ai rarement vu quelqu’un d’aussi ouvert et respectueux des gens, quel que soit leur background. Gie ne réfléchit jamais en terme de nationalité. Il dépasse les barrières sociales à la recherche de la valeur humaine intrinsèque. C’est comme ça qu’il écrit et c’est comme ça qu’il dirige Mo* Magazine. Il m’a appris à regarder le monde autrement : beaucoup d’attention pour les moins bien lotis, mais sans les pousser dans le rôle de victime. L’approche de Gie respire l’intelligence, le sens du devoir et l’envie de faire le bien. C’est un mentor exceptionnel. »


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Enfoui dans un océan d’informations, chaque message doit se démarquer pour ne pas sombrer dans l’anonymat. Premier pas vers la reconnaissance : utiliser un visuel fort… Mais comment attirer le regard sans écorner sa propre image ?

Dessine-moi

une Afrique © CEC


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“Les ONG sont très douées pour expliquer ce qu’elles font et comment elles le font. Mais le plus important c’est de dire le pourquoi”

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a communication fait partie intégrante du quotidien des ONG (voir n’GO 04). Et pour montrer au monde ce que l’on fait, une image vaut, bien entendu, beaucoup mieux qu’un long discours. Durant des décennies, la misère et la faim s’affichaient un peu partout, avec pour objectif d’arracher une petite larme et un peu d’argent à une audience choquée et culpabilisée. Mais aujourd’hui, un public lassé et/ou critique veut voir autre chose.

Très stéréotypé

L’héritage laissé par des années de campagnes simplificatrices n’est pas beau à voir. Céline Langendries, de l’ONG Coopération Education Culture, a dressé le portrait de l’Afrique à laquelle nous avons été exposés. « Premièrement, on ne désigne jamais un pays en particulier. On parle de l’Afrique comme d’un grand tout. Les lieux choisis sont désertiques, loin de la nature luxuriante. Deuxièmement,

Tout au long de cet article, Mark Van Luyk, co-fondateur et directeur artistique de BrandOutLoud, et Kalvin Soiresse Njall, journaliste, écrivain et coordinateur du collectif Mémoire Coloniale et Lutte contre les Discriminations, décortiquent pour nous quelques campagnes récemment sorties.

Approche classique et caricaturale Mark Van Luyk : L’image est très jolie et puissante, mais le message est très critiquable. En fait, à part le visuel très pro et moderne, il n’y a aucune innovation. En filigrane, on retombe sur la division habituelle entre “eux” et “nous”. Puis, le fait de jouer avec un format publicitaire amène un sentiment de culpabilité : nous achetons des sacs, eux ont faim. C’est l’approche classique mais avec une belle image.

Kalvin Soiresse Njall : Faut-il vraiment montrer une personne maigre, couchée sur le sol, dans une région aride où il n’y a rien ? N’y a-t-il vraiment rien dans la région ou la localité où intervient cette ONG ? On est vraiment dans la caricature pour récolter de l’argent. Il n’y a aucune contextualisation. Il y a des gens qui ne connaissent rien de l’Afrique et qui penseront que cette image réductrice représente le continent. Je me demande vraiment si certains responsables de communication s’interrogent sur les effets de leurs campagnes.


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Dédramatisation simplificatrice Mark Van Luyk : C’est extrêmement réducteur. On nous fait croire qu’on peut régler un problème mondial avec un euro. La photo est très basique ; ils l’ont probablement trouvée quelque part dans leurs archives. Et puis ce genre de messages ne devrait plus être toléré. Il n’y a ni contexte, ni respect, ni esthétique. Le plus surprenant pour moi, c’est que le travail de MSF est absolument nécessaire. Mais pourquoi ne cherchent-t-ils pas à améliorer leur communication ? Kalvin Soiresse Njall : On voit déjà un petit peu une autre image. Une maman souriante, avec son enfant, qui s’adapte à son contexte. Les gens peuvent être pauvres mais ils peuvent s’adapter et vivre bien. On quitte le côté dramatique mais on joue toujours sur l’émotion. Et le but reste le même : récolter des dons.

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on se trouve presque toujours en milieu rural et pas en ville. Il n’y a pas de maison en dur, pas de route, etc. Troisièmement, on ne voit pas d’hommes sur les affiches. On représente plus volontiers des femmes et des enfants qui sont considérés dans l’imaginaire collectif comme plus fragiles. Enfin, les gens sont isolés. On ne les présente pas dans une collectivité ou un groupe. Une personne est supposée représenter “les Africains” attendant passivement l’aide venue du Nord. » Ces dernières années, on note cependant des avancées vers une communication plus objective, plus éthique. Mais le chemin est encore long. « Dans les campagnes, souvent destinées à de potentiels donateurs, on utilise un code simplifié pour être persuasif et compris par tous. À l’inverse, l’éducation au développement cherche à donner des clés de compréhension pour une problématique complexe. Il y a clairement un conflit entre les objectifs de récolte de fonds et ceux d’éducation au développement. Pourtant, beaucoup d’ONG pratiquent les deux ! L’incohérence va même plus loin. D’une manière générale, le secteur est passé au cours de la dernière décennie d’une approche paternaliste de l’aide au développement à des relations de partenariats


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basées sur une plus grande collaboration. Pourtant, les campagnes n’ont pas évolué de manière aussi signi- Céline Langendries ficative. Le message global reste le même : on a besoin de votre argent car l’Afrique va mal. L’argent étant alors la réponse à tous les problèmes. »

Perceptions bien ancrées

Pour Kalvin Soiresse Njall, journaliste, écrivain et coordinateur du collectif Mémoire Coloniale et Lutte contre les Discriminations, la question est très importante. « Une image utilisée dans l’espace public n’est pas seulement une image que l’on voit. Elle construit aussi des représentations dans l’imaginaire d’une société et des personnes qui la composent. Si les médias ou les ONG ne vous montrent que des situations difficiles dans des pays d’Afrique, vous allez automatiquement penser que le continent n’est que misère. Et par généralisation, la perception négative que l’on a des Africains d’Afrique rejaillit sur les Africains d’Europe. Ajoutez à cela tout le passé colonial, et vous obtenez une image très négative d’un continent qui a pourtant beaucoup de choses à offrir et à partager. »

Personne n’est visé Mark Van Luyk : Le visuel est très bien choisi. L’eau représente la vie et la bombe atomique la mort. Bien sûr cela demande un effort d’interprétation qui peut donc nuire à la bonne compréhension de tous. Pour une fois, le message ne vise personne en particulier. On énonce simplement un fait. Et techniquement, c’est très bien réalisé.

Kalvin Soiresse Njall : Ça ne me parle pas. Et je trouve l’image très violente. Si on veut parler du problème de l’eau, on peut aussi montrer des entreprises occidentales qui déversent des déchets dans une rivière par exemple.


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“Tant que la coopération au développement ne se remet pas en question, on ne peut rien changer fondamentalement” L’emprise du système

© CEC

« Il faut travailler sur ce problème de perception. Et je pense que, petit à petit, la situation va en s’améliorant. Mais tant que la coopération au développement ne se remet pas en question, on ne peut rien changer fondamentalement. Dans la notion d’aide, il y a un message implicite qui renforce l’idée que l’Afrique est plus faible que l’Europe : si nous, Européens, nous sommes arrivés à nous développer, nous devons vous montrer, Africains, comment faire pour arriver à notre niveau. La communication et les images utilisées ne font que refléter certains préjugés, parfois inconscients, qui guident les actions des organisations de coopération. » Bon nombre d’associations ont déjà entamé cet examen de conscience. Elles réinventent des manières de coopérer, ce qui se traduit aussi par des représentations et des récits beaucoup plus positifs. Kalvin Soiresse Njall y voit des raisons d’espérer. « Ce qui peut changer l’image, c’est de donner aux pays africains les vrais outils pour œuvrer à leur développement. Je pense, par exemple, à une adaptation des mécanismes qui régissent les échanges écono-

miques. Pour moi, le slogan rêvé pour une ONG serait : “Aider vraiment l’Afrique, c’est œuvrer au changement des règles du commerce international”. Très peu d’organisations dans le milieu de la Kalvin Soiresse Njall coopération au développement prendront le risque de mener des campagnes dans ce sens. Ces organisations appartiennent à des pays qui dominent le commerce international et qui n’ont pas intérêt à ce que ce système change. Cela serait une sorte de hara-kiri de la coopération au développement. En soi, ce serait logique ; si ton but est de faire en sorte que les gens se prennent en main, ton rôle devient forcément caduc à un moment. »

Valorisation du beau

Aux Pays-Bas, une jeune organisation, créée en 2007, croit fermement au pouvoir des images fortes et esthétiques. BrandOutLoud dépeint les activités d’ONG locales ou internationales


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Mark Van Luyk

Stéréotype positif Mark Van Luyk : On découvre un côté positif, surprenant, mais qui au final ne dit pas grand-chose. Cette campagne est vraiment ciblée sur la nécessité de changer l’image de l’Afrique. Le problème c’est qu’on colle une image positive sur une image négative. Ça reste donc une vision stéréotypée. On a même l’impression que l’image est retouchée pour paraitre encore plus belle. Je pense que la campagne loupe clairement son objectif.

Kalvin Soiresse Njall : C’est une belle image et un beau slogan. Je crois que ça peut donner envie à des touristes. On sent que la campagne veut bien faire mais elle n’y arrive pas vraiment. Pourquoi ne pas montrer l’Afrique des marchés, un centre artisanal, des associations de la société civile qui font de l’alphabétisation, de l’économie sociale, des femmes dans le domaine agricole, l’Afrique intellectuelle ? À nouveau, on tombe trop vite dans la caricature même si l’intention parait sincère.

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Judith Madigan

sous leur meilleur jour. Judith Madigan, co-fondatrice et directrice de BrandOutLoud, nous confie ses motivations. « Si vous demandez à quelqu’un de quoi il est fier, vous pouvez être sûr qu’il aura quelque chose à dire. Pourtant, quand on regarde les images de l’aide au développement des cinquante dernières années, on ne voit bien souvent que du négatif. On trouvait qu’il devait en être autrement. Nous partons de l'esthétique et de la valorisation de ce qui est beau, sans pour autant perdre de vue la réalité. Dans un secteur où les financements sont de plus en plus difficiles à obtenir, une bonne communication visuelle est un atout de choix. Il faut mettre en images et en mots les valeurs centrales d’une organisation. Les ONG sont en général très douées pour expliquer ce qu’elles font et comment elles le font. Mais le plus important c’est de dire le pourquoi parce que c’est ça qui peut unir les gens derrière une cause. »


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Il ne suffit pas de remplacer les clichés négatifs par de belles photos colorées. La démarche de BrandOutLoud implique un véritable changement de perspective. « On parle de branding. On travaille sur l’image de marque d’une association. Il s’agit des fondements de l’association, de son identité profonde et de ses motivations. Si votre intention est de récolter des fonds via une campagne, votre message et la manière de l’illustrer ne correspondront probablement pas à ce que vous faites vraiment. Vous vous éloignez de votre cœur de métier et un conflit surgit : faut-il faire une campagne alarmiste et apitoyante ou mettre en avant les valeurs-clés de votre marque ? En dévoilant votre identité, vous allez convaincre beaucoup plus de gens de l’utilité de vos actions. » Le premier pas vers une nouvelle forme de communication est certainement plus facile à écrire qu’à faire. « Le plus difficile est de se rendre compte de l’importance de travailler sa marque et sa communication. Parfois, des organisations viennent nous trouver parce qu’elles ont besoin d’un site internet ou de belles images pour leur rapport annuel. Mais ce sont des produits finaux qui doivent découler des valeurs centrales. Ces valeurs sont la base : quel projet défends-tu et comment cela se reflète-t-il dans ta communication visuelle. Il faut oser investir dans son image et mettre en valeur ce qui nous rend unique. Nous avons de plus en plus de demandes d’ONG qui veulent essayer autre chose. On est là pour les accompagner en mettant en valeur ce qu’il y a de beau. » RENAUD DEWORST

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“En dévoilant votre identité, vous allez convaincre beaucoup plus de gens de l’utilité de vos actions” BrandOutLoud en plein travail sur une plage au Bénin. La valorsation de l'humain peut apporter beaucoup plus que la pitié.

© BRANDOUTLOUD

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Sans œillères, on voit mieux !

comment faire pour...

© GERMALIX - FOTOLIA

Quand une situation nous échappe, on a tendance à vouloir poursuivre sans se laisser déstabiliser par les imprévus et les obstacles. Puis le stress survient. Il indique que la stratégie que nous adoptons ignore une partie de la réalité, que nous nous obstinons ou ne parvenons pas à lâcher prise. accepter la réalité

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accepter la réalité

© ROBYNMAC - ISTOCKPHOTO

comment faire pour...

Bien sûr, rien n’empêchera jamais personne de nier la réalité, en tout ou en partie, ou de refuser que quelque chose de désagréable se soit produit. Mais la réalité existe. Tôt ou tard, il est préférable de la regarder telle qu’elle est. Alors pourquoi attendre ?

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ous avons tous tendance à être limité par nos schémas de pensées. Quand une réalité nous dérange, il arrive d’avoir la gâchette facile : s’énerver, se battre pour défendre nos règles, nos valeurs. Critiquer ce qui ne fonctionne pas comme on le souhaiterait ou qui ne correspond pas à notre manière de voir les choses. Quand quelqu’un fait une chose que vous savez faire mais de manière différente, la première chose qui vous

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Notre extrême sensibilité à l’échec nous fait préférer le connu à l’inconnu. Elle nous pousse à réinterpréter le réel pour le faire entrer dans nos schémas habituels…

Comment faire pour… accepter la réalité 1. Faire un test à chaud Vous êtes dans une situation qui ne se passe pas comme vous le souhaiteriez. Les choses vous échappent, les gens réagissent d’une manière qui vous semble inadéquate... que pensez-vous ? Si vous pensez : « Ça ne va pas se passer comme ça ! » ou « Si c’est ainsi, allez vous faire voir ! » ou encore « Mais qu’est-ce qui vous prend, vous êtes malade ? », vous êtes dans la rigidité. Si vous pensez « Ah ! Tiens, je ne m’attendais pas à ça, attendons voir » ou « Je n’ai jamais entendu (ou vu) ça ! C’est intéressant » ou encore « J’ai quelque chose à apprendre, ici », vous êtes ouvert, dans la souplesse.

2. Imaginer des pensées alternatives Vous êtes dans la rigidité ? Sortez-en ! L’idée de l’exercice consiste à aider votre mode automatique à “zapper”, c’est-àdire à ne pas rester cantonné dans son attitude. Partez, à froid, d’une situation qui ne s’est pas déroulée selon vos souhaits et remémorez-vous ce que vous avez pensé à cette occasion. Imaginez ensuite des pensées alternatives en vous posant les questions suivantes : ✔✔ Que puis-je penser d’autre ? ✔✔ Si je me mettais à la place d’un autre/ de l’autre, que penserais-je ? ✔✔ Dans cette situation, que puisje changer ?


comment faire pour...

accepter la réalité

Qu’une chose soit inacceptable ou pas, il est très nettement préférable d’acter sa réalité dès lors qu’elle s’est produite.

Comment faire pour… accepter la réalité

✔✔ Qu’est-ce qui n’est pas sous mon contrôle ? ✔✔ Si quelqu’un d’autre était dans cette situation, que lui dirais-je ? Vous devriez abaisser considérablement votre niveau de stress. Ça marche encore mieux si vous arrivez à vous poser ces questions à chaud, c’est-à-dire en situation.

3. Faire l’algue Lâcher prise est la principale source de difficulté dans la souplesse. Un bon exercice : asseyez-vous et, l’espace de cinq minutes, imaginez que vous êtes une algue. Accrochée au fond la mer, cette algue vit dans l’obscurité. Ensuite, au cours d’une tempête, elle est arrachée et part à la dérive. Elle découvre alors les éléments de manière totalement passive (vent, pluie, hélice de bateau, poisson, soleil... tout est neuf pour elle). Dans une deuxième phase, elle est rejetée sur la plage et découvre une nouvelle gamme de sensa-

tions (sable, sécheresse, morsure par des animaux...). Dans une troisième phase, elle est rejetée à la mer et se décompose. Elle se dépose au fond de la mer et nourrit une nouvelle algue. Faites l’exercice jusqu’à ce que vous acceptiez cette condition d’algue, qui n’a aucune emprise sur son environnement. Cet exercice peut être réalisé à deux. Vous suivrez alors la voix lénifiante du narrateur.

4. Apprendre à réagir avec souplesse Gardez à l’esprit quelques phrases qui aident à ne pas verser dans la rigidité : « Regarde les choses en face, ça ne sert à rien de faire l’autruche » ; « c’est l’occasion de rebondir » ; « Nier les faits ou s’obstiner ne sert à rien d’autre qu’à perdre du temps » ; « Prends la vague comme le surfeur (ou le vent comme l’aigle) et laisse-toi porter : tu iras plus loin » ; « Chouette, une surprise, un imprévu ! »…

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vient à l’esprit est «il ne le fait pas comme il faut » plutôt que « tiens, il ne le fait pas comme moi mais, est-ce que par hasard, je pourrais apprendre quelque chose de sa manière de faire ?». D’où vient cette manie de nier la pertinence d’une pensée différente de la nôtre ? Principalement de deux choses : notre extrême sensibilité à l’échec et une rigidité progressive qui nous fait préférer le connu à l’inconnu. Qu’est-ce que la sensibilité à l’échec vient faire là-dedans ? Tout simplement parce que nous sommes programmés pour l’éviter. Je m’explique : dans le monde sauvage, il faut des dizaines de succès quotidiens pour qu’un animal survive (se nourrir, s’abreuver, dormir et échapper aux multiples dangers pour, en fin de compte, pouvoir se reproduire et perpétuer l’espèce). Un seul échec peut être fatal. Dans le monde moderne, ce principe de base est toujours actif chez l’homme : nous restons hyperréactifs face à l’échec. Aussi aborde-t-on chaque situation de notre vie avec une bibliothèque de réactions qui ont été à même, jusqu’ici, d’assurer notre survie. On pourrait penser que chaque situation de la vie fait croître notre bibliothèque... Or cette dernière a tendance à se scléroser. À se rigidifier. Les dizaines de succès alignés au quotidien pour survivre ne pèsent rien, émotionnellement, à côté des échecs rencontrés. Et, à moins d’être parfait, vous en rencontrez. Nos échecs programment nos comportements futurs bien plus intensément que nos succès. Passez la main au-dessus d’une flamme pour vous en rappeler… La brûlure ressentie est-elle plus facile à se remémorer que les centaines de fois où vous avez passé votre


comment faire pour... | aller + loin Livre Votre profil face au stress

Patrick Collignon et Jean-Louis Prata, 2012, Eyrolles, Paris

L’art de la méditation : Pourquoi méditer ? Sur quoi ? Comment ? Matthieu Ricard, 2010, Pocket, Paris

| au mot près Ce qu’en dit le Dico

Rigidité

•  Caractère de ce qui se refuse aux concessions, aux compromis, aux ménagements.

Souplesse

•  Caractère de ce qui est particulièrement docile, capable de s’adapter adroitement à la volonté d’autrui, aux exigences de la situation.

accepter la réalité main au-dessus d’une bougie éteinte ? CQFD. S’il y a bien une chose qui amplifie les risques d’échec, c’est l’inconnu. La nouveauté… Prenons un cas classique, le regard que portent les plus âgés sur les jeunes. Récemment, je lisais ceci : « Notre jeunesse est mal élevée. Elle se moque de l’autorité, n’a aucune espèce de respect pour les anciens. Nos enfants d’aujourd’hui ne se lèvent pas quand un vieillard entre dans une pièce, ils répondent à leurs parents au lieu de travailler. ». Cette citation crée un certain consensus. L’auteur fustige-t-il la génération “Y” ? Non ! Cette citation viendrait de… Socrate. Et même si son authenticité est contestée, elle nous ramène à un livre écrit en 1953, qui semble être la source première. Peu importe... Cela fait au moins quatre générations que ces phrases ressortent. Mais cela correspond-il à la réalité ? Pourquoi les anciens jeunes devenus vieux porteraientils sur la génération d’aujourd’hui le regard qu’on posait sur eux voici soixante ans ? Simplement parce que les nouvelles générations avec leurs nouvelles manières de voir le monde, qui drainent leurs lots d’innovations, d’idées disruptives, de modes de vie inédits... véhiculent une part d’inconnu. Et l’homme n’a pas d’affinités particulières avec l’inconnu. Pas même Socrate.

Quand la réalité dérange

Que ressentez-vous quand vous n’atteignez pas vos objectifs ? Quand une ligne d’approvisionnement est menacée, sur le terrain, par le zèle intéressé d’un obscur fonctionnaire ? Difficile de rester zen. Pourtant, tout état de stress handicape la capacité de réac-

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tion. Ce stress est lié à nos valeurs, à tous nos apprentissages et expériences emmagasinées qui ressurgissent sous la forme de pensées : « Je sais ce qui doit être fait, et il ne le fait pas, c’est insupportable » ; « Avec des chiffres pareils, c’est fichu ! » ; « Il y a toujours un fonctionnaire pour vous barrer la route »… Nous enregistrons la situation au point de la faire parfois rentrer “aux forceps” dans une catégorie connue. Nous tendons, sans en avoir conscience, à refuser ou ne pas vouloir voir les informations qui sont hors de notre cadre de référence, nous dérangent ou devraient nous amener à revoir votre position. Une rigidité d’esprit due au mode automatique. Notre capacité à poursuivre notre action sans nous laisser déstabiliser par l’imprévu et les obstacles peut s’apparenter, pour nous, à de la détermination. Bien souvent, il y a là derrière une crainte d’être dérangé dans nos croyances. Peut-être inconsciemment, sentons-nous que nous résistons au changement, même s’il est inéluctable. Le risque que nous cherchons à éviter, c’est celui de devoir modifier notre représentation du monde (voir n’GO numéro 12)…

Mieux vaut accepter !

Pourtant, la situation est ce qu’elle est, et l’idéal est d’accepter qu’elle est ce qu’elle est plutôt que de la nier. Qu’une chose soit totalement inacceptable ou pas, dès lors qu’elle s’est produite, il est très nettement préférable d’acter sa réalité. La refuser, c’est ajouter désagrément et perte d’énergie à un problème. L’idée de se distancier des pensées négatives n’est pas neuve. La méditation bouddhiste s’y attache de-


puis des millénaires, comme nous le rappelle Matthieu Ricard, biologiste collaborant régulièrement avec des neuroscientifiques et moine bouddhiste : « Les pensées qui perturbent notre esprit n’ont que le pouvoir qu’on leur donne. Elles n’ont aucune réalité. Méditer, c’est donc accepter les pensées qui passent dans notre esprit, comme les nuages dans le ciel, sans jugement, mais sans les multiplier ». De nombreux exercices de méditation ou de relaxation aident à accepter (nous en proposons quelques autres dans l’encadré “Comment faire pour”). Mais avant tout, il faut se demander sur quoi on a vraiment le contrôle, et accepter de lâcher prise sur ses propres exigences. Revoyez, lorsque vous sentez que la situation vous échappe, votre pyramide Moyens/exigences (voir n’GO n°5). Quand nous avons une exigence, nous voulons que les choses se passent comme nous l’entendons et, si possible, que les autres fassent comme nous nous l’imaginons. « Il n’y a qu’à… », dit-on, dans ces momentslà. Mais en êtes-vous bien sûr ? N’y a-t-il vraiment « qu’à ». Si oui, pourquoi n’est-ce pas réglé depuis longtemps ? Ne serait-il pas plus apaisant pour vous comme pour votre entourage de revoir vos exigences à la baisse ? Que vous fassiez preuve de souplesse d’esprit ? La souplesse, c’est tout le bien qu’on vous souhaite. PATRICK COLLIGNON

Cet article a été rédigé en collaboration avec l’INC www.neurocognitivism.com

accepter la réalité

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24 © BYHEAVEN - FOTOLIA

comment faire pour...

Caractéristiques de… …la rigidité Automatique Votre mode automatique (voir N’Go n°9) tend à chercher une réaction rapide à la situation en cours. Il se tourne donc systématiquement vers sa bibliothèque interne de solutions existantes. C’est son rôle. Toutefois, la rigidité dont il peut se parer consiste à adapter la situation à cette bibliothèque, quitte à refuser ou à ne pas voir les informations qui l’en empêcheraient (au point de faire parfois rentrer “aux forceps” la situation dans une catégorie connue).

Basée sur la crainte de l’inconnu Il est infiniment plus confortable, pour le mode automatique, de fonctionner dans du “connu”, de l’expérimenté, du déjà vécu (dont vous vous êtes sorti, puisque vous êtes encore vivant). Aussi a-t-il tendance à ne ressortir d’une situation que les éléments connus pour les comparer à sa bibliothèque.

Associée au stress Le stress apparaît quand vos sens perçoivent plus d’éléments que ne veut bien en retenir le mode automatique. En d’autres termes, quand ce dernier refuse de voir une partie de la réalité qui, pourtant, n’échappe pas à votre mode adaptatif, seul capable de la souplesse nécessaire pour accepter toute la réalité, avec ce qu’elle contient de dérangeant, et inventer une réaction inédite, si nécessaire.


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Renflouer les caisses n’est pas une sinécure. Certains tournent en rond, d’autres mènent une politique agressive. Mais il y a mieux ! Le friendraising place donateur et bénéficiaire dans un nouveau rôle. Le mot d’ordre ? L’implication.

Friendraising

La relation prime sur l'argent

25 © ENRICO FIANCHINI - ISTOCKPHOTO

outil friendraising


outil friendraising

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A

ux Etats-Unis, le fundraising a environ 50 ans d’avance sur le reste du monde. Des concepts tels que le peer-topeer fundraising et le relationship fundraising y sont monnaie courante. Ils convergent sur l'importance de travailler le sol avant de récolter. Autrement dit : investissez dans les relations et les tiroirs-caisses se rempliront d’euxmêmes. Le friendraising va toutefois un pas plus loin : récolter de l’argent n’est pas l’enjeu explicite du networking mais un possible effet secondaire d’un changement d’attitude à l’égard de vos contacts, où la réciprocité dans la relation est mise en

© GIUSEPPE PORZANI - FOTOLIA

| le friendraising en 7 étapes

avant. Friendraising, le nom sonne bien, mais la méthode est-elle efficace ?

All the way

Vera Peerdeman est senior fundraiser et a, pendant des années, réuni des sommes colossales pour des organisations du secteur non-marchand. En dépit du succès, elle avait le sentiment que son approche classique présentait des lacunes au niveau structurel. « Je participais à des activités de networking et je m’étais constituée un précieux carnet d’adresses mais, dès que mon but était atteint, le contact avec les donateurs s’effritait. Aux Etat-Unis, le manager d’une grande entreprise m'a confié

1.  Déterminer comment l’organisation est vécue Essayez de vous faire une idée de la façon dont votre organisation est perçue, tant à l’intérieur qu’à l’extérieur. Peut-être y a-t-il encore du pain sur la planche ? Une personne ne peut être un bon ambassadeur que si elle respire l’enthousiasme.

2.  Faire connaissance avec l’organisation Comment les gens entrent-ils en contact avec l’organisation ? Une première rencontre agréable peut constituer la base d’une amitié éventuelle. Les ambassadeurs jouent un rôle crucial à cet égard, mais il est également possible de recourir à divers moyens de communication.

3.  Quand est-on amis ? L’amitié demande du temps. C’est pourquoi, dans une première phase, on parle plutôt de relations. Il est très important d’entériner cette relation en l’enregistrant formellement :


outil friendraising

ORGANISATION Créer une expérience positive

demandez l’adresse e-mail d’une personne, liez-vous via des réseaux sociaux, envoyez une lettre d’information, … Entretenez les relations et traitez vos donateurs comme vous traiteriez vos amis.

4.  Formuler une relation de don Le friendraising vise à obtenir de l’aide dans des formes multiples, pas seulement en argent. Dressez un aperçu de l’aide pouvant servir à votre organisation.

5.  Nommer les objectifs On peut recourir au friendraising pour la collecte de fonds, mais aussi pour élargir son réseau, obtenir de l’aide ou un avis, etc. Toute aide ne se traduit pas en euros. Formulez vos objectifs de manière SMART et établissez un plan d’exécution pour atteindre vos objectifs.

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RENCONTRE Vivre une expérience positive

RELATION Entériner une expérience positive

6.  Définir les groupes cibles Quels groupes cibles souhaitez-vous interpeller par votre friendraising ? Dressez un aperçu de votre réseau personnel (famille, amis, collègues, …) ET de celui de votre organisation (administrateurs, bénévoles, …). Cherchez aussi de nouveaux contacts, mais gardez à l’esprit qu’en matière de friendraising, le principe de vente bien connu selon lequel il est moins cher de faire acheter un produit à un client existant qu’à un nouveau client est applicable !

7.  Fixer votre point de départ Définissez un ordre dans les contacts que vous visez et dirigez vos efforts en premier lieu vers ceux qui sont le plus facilement accessibles. Commencez petit et grandissez dans le friendraising au fur et à mesure de vos succès.

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RELATION DE DON Véhiculer une expérience positive

la stratégie qui lui avait apporté le succès : “Friendraising comes before fundraising”. On récolte plus lorsqu’on consacre d’abord de l’attention personnelle et du temps. Pour moi, cette approche devait aller plus loin. La composante du vécu (la relation) et la composante technique (la collecte de fonds) ne peuvent être dissociées comme deux étapes d’un processus. Le friendraising n’est pas une technique, mais une attitude consistant à consacrer 100% de son temps aux personnes. Une relation durable ne s’arrête pas après le don. Le friendraising a lieu ‘all the way’ et pas ‘before fundraising’. »

Valeur sans argent

Dans une relation de friendraising, l’argent n’est pas le premier et encore moins l’unique objectif. Tout est orienté vers la création d'une base de soutien aussi large que possible. C’est pourquoi, dans son management relationnel, une organisation doit prendre soin de chaque donateur et chaque sympathisant. Car le


outil friendraising

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fait d’avoir un objectif commun permet de réaliser beaucoup plus ensemble. Un contact intéressant, un avis, une occasion de tenir une conférence quelque part, du temps comme bénévole : toutes ces choses créent un lien précieux et peuvent même, qui sait, attirer des fonds plus tard.

Une situation de win-win

Cette approche s’avère particulièrement efficace, mais comment éviter que le friendraising ne devienne pur calcul, à l’opposé de la notion d’amitié ? Vera Peerdeman : « Les valeurs inhérentes à l’amitié se retrouvent également dans la relation avec le donateur potentiel. Il s’agit de la confiance, des intérêts partagés, de l’attention. Mais surtout : l’amitié n’est pas une astuce, il faut être sincère. Le friendraising vise une relation d’individu à individu qui n’est pas axée sur ce premier don, mais qui entend établir une relation à long terme, dans laquelle tant l’organisation que le donateur se sentent bien. La réciprocité est essentielle pour la réussite d’une telle relation. Il s’agit d’une situation de win-win. Un donateur acquiert un lien plus fort avec le projet de l’organisation, il est tenu au courant des activités,

© BLEND IMAGES - FOTOLIA

“Le friendraising n’est pas une technique, mais une attitude consistant à consacrer 100% de son temps aux personnes.’’ | les points forts ––Les friendraisers jouent le rôle de noueurs de contacts, pas celui de collecteurs de fonds. L’argent n’est pas l’objectif premier. Le contact est avant tout une expérience positive ce qui contribue au caractère durable de la relation. ––Le friendraising est accessible à chaque membre de l’organisation, quelle que soit sa fonction ou sa personnalité. Chacun noue des contacts à sa façon et sans la pression inhibitrice de la collecte de fonds. ––Le friendraising est une alternative particulièrement efficace au fundraising. L’approche attire de l’argent et donne lieu en même temps à une expérience positive pour les deux parties.

| les limites –– On pourrait être tenté de se montrer trop ambitieux. Le friendraising est avant tout une question d’attitude et de mentalité, il touche à la culture d’une organisation. Mais rien n’est plus difficile que de changer cette culture… La modestie est ici de mise, même s’il faut fixer des objectifs à atteindre.


outil friendraising © VERA PEERDEMAN

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il connaît les gens personnellement. C’est pourquoi il préfère donner son argent à cette organisation plutôt qu’à une autre. Le friendraising profite également aux collaborateurs d’une organisation. Un remerciement en direct, non pas via un call center mais par un appel personnel, peut mener à de belles conversations dans lesquelles les collaborateurs peuvent puiser des forces ou récolter de précieuses informations pour l’organisation. »

Objectifs SMART

Les collecteurs de fonds classiques se montrent quelque peu méfiants à l’égard du friendraising, car les résultats ne sont pas mesurables de la même manière et la valeur d’une relation d’amitié n’est pas toujours susceptible d’être exprimée en chiffres. Cela ne signifie nullement que le friendraising se déroule de façon non structurée. Vera Peerdeman : « Celui qui se met à l’ouvrage sans avoir de plan se noie dans le networking. Un friendraiser devra formuler ses objectifs de manière SMART. Mais comme il s’agit d’une attitude, je recommande de ne pas fixer d’objectifs trop élevés au début. De premiers résultats modestes peuvent donner de la confiance, des forces et de la motivation. »

Vera Peerdeman

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| témoignage

Jan Jacob Hoefnagel, Responsable des donateurs particuliers (Dorcas Hulp en Ontwikkeling) : « Connaissez votre base ! » « Le friendraising n’est pas une révolution mais en mettant l’accent sur le relationnel, il apporte un changement essentiel. Le point de départ est simple : connaitre sa base de soutien et comprendre pourquoi elle soutient votre organisation. Je ne peux pas entretenir une relation intime avec nos 80.000 contacts mais notre approche est personnalisée. Par exemple, nous avions prélevé un montant trop élevé sur le compte en banque d’un sympathisant. Pour nous excuser nous avons envoyé un bouquet de fleurs. Certains diront que c’est démesuré, mais la dame a été tellement touchée qu’elle a finalement fait un plus grand don. Une autre dame avait réagit négativement à un courrier qui selon elle insistait beaucoup trop sur notre demande de don. On aurait pu ne pas y prêter attention, mais en la contactant on s’est rendu compte que c’était une de nos bénévoles les plus fidèles et qu’elle avait un problème avec notre manière de communiquer. Nous lui avons proposé de donner son point de vue dans notre courrier suivant, ce qu’elle a beaucoup apprécié. Le friendraising va plus loin que le relation d’argent, il investit dans les gens ! C’est un monde de différence. »


outil friendraising

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“Tout le monde est en mesure de se faire des amis, à sa façon.’’

© PETER ATKINS - FOTOLIA

Chacun selon ses possibilités

Le friendraising demande une certaine dose d’audace pour s’engager vers l’extérieur, mais les collaborateurs introvertis peuvent également s’en servir. Il n’est pas impératif que chaque contact ait lieu en face-à-face. Vera Peerdeman : « La participation à un événement, un compte twitter ou un mailing personnel peuvent tout aussi bien renforcer le lien. Tout le monde est en mesure de se faire des amis, à sa façon. C’est pourquoi, dans une organisation, chaque collaborateur doit être impliqué dans cette approche. La réceptionniste aussi doit être animée par la conviction qu’elle joue un rôle important dans le friendraising. » Cette méthode étant encore peu connue chez nous, une organisation qui l’applique se démarquera rapidement. Trendsetters, saisissez votre chance !

Livre Handboek Friendraising. 21 strategieën om vrienden duurzaam aan je organisatie te verbinden Vera Peerdeman, Walburg Pers, 2012

SYLVIE WALRAEVENS

Vous connaissez un outil intéressant dans un contexte de développement ? Faites-le nous savoir !


blog-notes

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| parole d’expert

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Guy Malfait

Guy Malfait et sa femme, Vanessa Joos, sont depuis 1996 volontaire permanent du mouvement internationale ATD Quart Monde. Après des missions en France, en Haïti et aux Pays-Bas, ils sont en poste depuis 2010 à Manille. Malgré sa riche expérience dans la lutte contre la pauvreté, Guy ne se considère pas comme un expert : les véritables experts sont ceux qui souffrent de la pauvreté. S'il se perd parfois dans l'idéalisme et la passion, ce fils de fermier reste le plus souvent les deux pieds sur terre. Pour y arriver, ses trois enfants constituent des sources d'inspiration permanente.

Problème ou opportunité pour l’humanité ?

M

a mère rentra bouleversée de chez le boulanger. Andrea, cette pauvre femme qui a déjà trop d’enfants (sans parler des hommes), avait sérieusement mis la femme du boulanger dans l’embarras. La femme du boulanger connaît Andrea (comme tout le village d’ailleurs) et sait qu’elle a du mal à joindre les deux bouts. Dans toute sa bonté, elle avait offert à Andrea un pain de la veille, qui était de toute façon invendable. Ne

voilà-t-il pas que cette garce d’Andrea fit toute une scène dans la boulangerie, en lançant à la femme du boulanger qu’elle n’avait qu’à manger son pain elle-même si elle le trouvait si bon. “C’est quand-même un comble”, avait encore ajouté ma mère. “Ces gens ne méritent pas qu’on les aide !” Je ne connais pas Andrea, mais je reconnais bien son histoire. Tout autant que la réaction de ma mère. En vingt ans d'implication dans le mouvement international ATD (All Together in

Dignity) Quart Monde, j’ai déjà rencontré pas mal d’Andreas. Je pense notamment à Ate Tela qui vit, comme une centaine de familles, sous un pont au-dessus d’un égout à ciel ouvert à Manille. Cette année encore, en dépit de toutes sortes d’interventions de services sociaux, ses enfants manqueront régulièrement l’école pour aller mendier, au carrefour un peu plus loin, quelques pièces aux vitres des voitures. Ce sont les pauvres sur lesquels la société n’a pas d’emprise. Ce sont les pauvres


blog-notes

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pour lesquels les programmes d’aide ne fonctionnent pas. Bref, ceux qui résistent au lieu de collaborer. “Ces gens veulent-ils en fait vraiment être aidés ?”, s’écrie-t-on finalement, frustré. Il s’agit selon moi d’une question trompeuse ; elle donne l’impression que le problème se situe uniquement dans le chef du nécessiteux. C’est le postulat confortable de toute personne disposée à aider. Lorsque la proposition d’assistance n’est pas accueillie avec reconnaissance, voire est refusée, c’est le destinataire qui est mis en question. Rarement ou jamais, la personne ou l’organisation derrière l’aide proposée, pas plus que la société, ne se remet elle-même en question. C’est pourtant ce à quoi ATD Quart Monde m’encourage sans cesse. À vrai dire, c’est le genre d’invitation que l’on préfère refuser. Pourtant, il peut valoir la peine d’abandonner nos certitudes. Oser abandonner des certitudes erronées et confortables afin de donner de l’espace à la conviction que chaque individu, même une Andrea, est une opportunité pour l’humanité. Prenons le ‘cas problématique’ d’Ate Tela à Manille. En dépit de toutes les

séances d’information et même des menaces du service social, elle continue à envoyer régulièrement ses enfants à la rue pour mendier un peu d’argent. Comment expliquer qu’une mère prive volontairement ses enfants d’école ? Nous ne recevions pas non plus de réponse à cette question au début. Nous avons alors invité ses enfants et d’autres de Sous le Pont à la bibliothèque de rue hebdomadaire. Par le biais des enfants, nous avons pu construire une relation avec Ate Tela. C’était laborieux au début, car elle appréhendait évidemment l’idée de se faire une fois de plus dicter la leçon. Et soudain un changement s’est produit : elle venait de plus en plus souvent, “simplement pour jeter un coup d’œil” disait-elle. Ce simple coup d’œil devint après quelques mois une participation active et plus tard même une prise de responsabilité dans la bibliothèque de rue. Ceci n’a rien de surprenant, comme il est apparu après coup. Ate Tela est une figure emblématique pour les familles de Sous le Pont. C’est à elle que les gens confient leurs problèmes et elle les accompagnera, s’il le faut, auprès de quelque service

© GUY MALFAIT

“Ces gens veulent-ils en fait vraiment être aidés ?, s’écrie-ton finalement, frustré.”


blog-notes public que ce soit. Ate Tela est le genre de femme qui règle les problèmes dans le quartier ; elle connaît les gens mieux que quiconque. Elle a participé avec d’autres parents de Sous le Pont à une enquête internationale visant à évaluer les Objectifs du Millénaire 2015 et à donner des conseils pour l’Agenda Post 2015. Pendant un an et demi, ils se sont réunis une fois par mois afin d’échanger des expériences, de prendre conscience de leur propre réalité et de trouver les termes exacts pour l’exprimer. Nous avons constaté avec stupéfaction les efforts quotidiens que fournissent parents et enfants pour aller à l’école. Ils savent mieux que quiconque que l’école est la clé d’une vie meilleure. Ils connaissent toutefois, mieux que quiconque, la réalité de la plupart des enfants pauvres à l’école : ils vont à l’école mais n’y apprennent pratiquement rien ! Et ce en raison des conditions de vie difficiles, de l’exclusion de l’école, etc. Il

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est donc logique qu’en cas de nécessité, les enfants manquent l’école pour soutenir leur famille. En juin dernier, les conclusions de l’enquête ont été présentées aux NationsUnies à New York. Ate Tela et les autres de Sous le Pont n’en sont pas devenus plus riches pour autant. Mais un changement fondamental s’est opéré en eux. Le sentiment d’être superflus et que personne ne les écoute, a laissé place au respect de soi, à la confiance en soi et à l’estime de soi. Andrea est-elle alors une enfant gâtée lorsqu’elle refuse un vieux pain ? Ou estce un cri de la dernière part de respect de soi qu’il lui reste pour être écoutée et ne plus se contenter uniquement de la charité ? C’est la raison pour laquelle j’aime tant les Andreas : elles m’obligent à tout bout de champ à effectuer un véritable renversement copernicien : faire d’un problème une opportunité pour l’humanité !

“Le sentiment d’être superflus et que personne ne les écoute, a laissé place au respect de soi, à la confiance en soi et à l’estime de soi.”

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E-zine mensuel édité par Ec hos Communication Rue Coleau, 30 1410 Waterloo Belgique +32(0)2 387 53 55 Éditeur responsable Miguel de Clerck Rédacteur en chef Pierre Biélande Rédacteur en chef adjoint Renaud Deworst Journalistes Sylvie Walraevens Patrick Collignon Création de la maquette Bertrand Grousset Metteur en page Thierry Fafchamps Réalisé avec le soutien de :

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n'GO n°13  

n’GO se ballade entre images et réalités ! Le dossier analyse les visuels utilisés par le secteur pour dépeindre les pays du Sud. Et ce n’es...

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