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Jacques PRIVAT


Jacques PRIVAT


La voix et le regard passés eux-mêmes au noirlumière, Jacques Privat voue mots et photos à ce qui en langue du lieu est le « negrelum », pour en faire apparaître, ici, à Conques en Rouergue, à partir des vitraux de Soulages, le rayonnement originel. Il ne s’agit donc pas d’un nouvel ouvrage sur l’abbatiale Sainte-Foy ou sur les œuvres du grand artiste de l’ « outrenoir ». Jacques Privat est resté en-dehors de toute perspective d’approche documentaire ou « critique ». C’est en se situant « en-deçà » qu’il opère : dans l’effacement. Pour laisser tout l’espace au vide habité par le noir singulièrement mis en lumière, - de photographie en photographie, de phrase en phrase. En écoutant avec le regard, en regardant avec la voix. Pour que chaque vue parle en silence et que chaque mot rayonne d’obscur. La géométrie rigoureuse qui, au cœur de chaque page -surface et profondeur- préside à la construction, ne « fixe » rien: elle ouvre l’oeil, et répand la lumière. Et puis, de page en page, tout n’est alors que mouvement, mouvement dans l’immuable , à perte de noir, à perte de lumière. Jusqu’au noirlumière, justement, qui naît là : pulvérisé dans l’espace. Rien d’uniforme, en outre, dans ce parcours qui est pourtant si un, si tourné vers la même fin, c’est-à-dire la même origine. Chaque vue, qui porte en elle-même la totalité du visible, reste en même temps vision singulière de ce visible, qui se déploie dans chaque page. Page après page. Et c’est bien dans ce déploiement, animé d’un rythme qui varie pour chaque instant saisi et qui produit paradoxalement l’harmonie unique de l’ensemble, que le regard de l’auteur sur la manifestation du noirlumière à Conques prend tout son sens. En fait c’est peut-être là, d’ailleurs, ce qui distingue le mieux ce livre de tant d’autres  livres d’art , aussi beaux soient-ils, où l’on court toujours le risque de n’avoir affaire malgré tout qu’à des reproductions « figées » sur le papier, alors qu’ici on est en présence de la manifestation même de la vie des formes et de la matière, et cela singulièrement : au moment même où elles se réfractent et se diffractent dans la lumière noire. Les mots aussi, indissociablement, sont au cœur de cette exploration où se noue et se disperse ce qui avance, - et cela toujours à partir du retrait et de l’effacement. L’auteur le répète :fondamentalement, on ne sait pas. C’est clair ! Pourtant le noir est là qui interroge à force de ne rien dire. Et même jusqu’en-deçà de lui : jusqu’à ce « pur néant », ce dreit neient qu’évoquait le premier troubadour connu, Guillaume de Poitiers. Mais là aussi, paradoxalement, ce qui fait la variété, la progression et pour tout dire la vie même de la voix dans ce questionnement de l’immuable, c’est le mouvement pénétrant de l’ensemble, ce rythme qui, du noir venu, produit la lumière : du noir avec du noir dans le noir et fiat lux. Et c’est alors que le verre des fenêtres s’éclaire, en éclats, dans le rythme de l’espace. L’espace, en fait, est l’élément majeur : c’est l’espace qui engendre et agence paroles et photos, qui les projette à l’endroit juste, qui les bascule en leur centre, et cela dans toutes les dimensions. Tout en les animant de son vide, qui, littéralement, les illumine. L’oeil parcourt alors l’étendue à la fois déserte et prodigieusement féconde, dans le rayonnement jubilatoire des formes et des mots. Alors, oui, tout est bien là : le manque opère en complétude. Le regard et la voix nous rendent Conques et les vitraux de Soulages : autrement. Bien autrement. On en sort - ou pas : c’est selon. Mais de toute façon passé soi-même, qu’on le veuille ou non, au noirlumière. Jean-Pierre Tardif


ON N’EN SORT PAS. ON EST DANS LA BOÎTE, LA CHAMBRE OBSCURE, CELLE AVEC UN TROU PAR OÙ ENTRE LA LUMIÈRE, CETTE LUMIÈRE QUI FAIT QU’IL Y A DU NOIR DANS LA BOÎTE. OU SERAIT-CE LE NOIR OBSCUR QUI FAIT QUE LA LUMIÈRE ?


ON NE SAIT PAS. ON N’EN SORT PAS. ON NE PEUT PAS SORTIR DE LA LUMIÈRE SANS ENTRER DANS LE NOIR OU SORTIR DU NOIR SANS FAIRE LA LUMIÈRE.

ON NE SAIT PAS.


CE N’EST APRÈS TOUT PEUT-ÊTRE QU’UNE HISTOIRE DE FOI. FOI DE CHARBONNIER OU SAINTE FOI. ICI LA FOI TIENT LES PIERRES QUAND TOUT DEVRAIT S’EFFONDRER AU FOND DES COMBES, ROULER DANS LES RUES EMPORTÉ PAR LES CHEMINS QUI TOMBENT. ET POURTANT TOUT TIENT.

PIERRES ET LUMIÈRE, CONTRE LE CIEL.


IL FAUDRAIT DEMANDER AUX ANGES, SOUS LES VOÛTES, DANS L’OMBRE OÙ LEURS AILES SE DÉPLOIENT, QUELLE EST LA LOGIQUE DE CONQUES ? QUE CELUI QUI ÉCLAIRE LE NOIR FASSE LA LUMIÈRE ?


ON NE SAIT PLUS SI C’EST LA LUMIÈRE DES MURS OU L’OMBRE DU VOIR QUI CRÉE CES FANTÔMES DE STATUES QUI S’AGITENT AU COIN DU REGARD COMME DES PIERRES PLANTÉES. COMMENT SAVOIR ? LES ANGES ? ILS NOUS DIRONT QUE QUAND LA LUMIÈRE SE FAIT NOIR DANS LA CHAMBRE OBSCURE ELLE RÉVÈLE, SUR LA PEAU DES MURS, LES OMBRES FANTOMATIQUES QUI VONT SUR LE CHEMIN. ELLES VIENNENT DE LOIN, LES OMBRES, ELLES RENFERMENT LA LUMIÈRE QUI LES FAIT VIVRE AU PROFOND DU REGARD. C’EST ALORS QUE LE VERRE DES FENÊTRES S’ÉCLAIRE, EN ÉCLATS, DANS LE RYTHME DE L’ESPACE.


DU NOIR AVEC DU NOIR DANS LE NOIR ET FIAT LUX. ENTRE LES LIGNES DE FER, TIRÉES DROITES, TOUT DROIT EN COURBE, ON REGARDE, ON CHERCHE ENTRE LES LIGNES. TOUTE CETTE LUMIÈRE - LE NOIR. ET L’OMBRE SORT DU SOMBRE HORS DU SECRET DES LIGNES TRACÉES EN PLEIN DANS L’ŒIL DE LA LUMIÈRE.


QUE VOIR DANS CE NOIR SI CE N’EST SA CLARTÉ ? CELLE QUI FAIT NAÎTRE SON OMBRE OÙ LES COLONNES S’ILLUMINENT DE LEUR OMBRE, OÙ S’AGITENT DES BRAS, DES PROFILS DÉSAXÉS, LES ARBRES NUS DE L’HIVER DES PLATEAUX QUAND LES PIERRES SE TROUENT DE LUEURS RONGÉES PAR ÉCLAIRS. ET ON S’ENFONCE DANS L’OMBRE, GOUTTE À GOUTTE, SOUS LES ARCS, DANS LA RÉVÉLATION DE VERRE.


LA TRESSE DES CHAÎNES SE DÉFAIT DANS LA LUMIÈRE, DANS LA CLARTÉ DE L’OMBRE ET LE SURGISSEMENT DES COLONNES, LA LUMIÈRE PÈSE DU POIDS DE L’OBSCUR D’OÙ ELLE ÉMERGE, RÉFRACTÉE, DIFRACTÉE, ÉJECTÉE, ÉCLATÉE, ELLE S’ÉLÈVE ENTRE LES PIERRES, SOURD D’UN ESPACE EN SON DEHORS ENFERMÉ. PUIS ELLE INVENTE EN ELLE-MÊME SA CLARTÉ.


AVANT LA LUMIÈRE, LE NOIR. LA LUMIÈRE PARCE QUE LE NOIR. QUE LE SPECTRE DE COULEURS NOUS RETIENNE ON TOMBE ! DANS LE NOIR, À TÂTONS DE LUMIÈRE. AVANT LA LUMIÈRE, LE NOIR, MAIS AVANT LE NOIR QUOI ? LE NOIR OU LA LUMIÈRE ? DU RIEN PEUT-ÊTRE. DRECH NEIENT. DROIT NÉANT OÙ S’ENCHEVÊTRENT VOÛTES, SAINTS ET ANGES DANS UN ENTREVOIR DE VERRE. DE CE RIEN, FAIRE QUE SOIT. ET LÀ S’ÉCLAIRE LA PAROLE DES PIERRES.


AUCUN SIGNE EXTÉRIEUR N’ENTRE, LES VITRAUX SE DRESSENT SUR LES MURS, COMME DES MURS ENCORE. LA NEF VOYAGE EN ELLE-MÊME. LES PAROIS EN OUBLIERAIENT LE TEMPS SOUS LES VERRIÈRES, LE VERRE POURTANT LE LONG DES HEURES ÉGRÈNE DES COULEURS. LE TEMPS SE COLORE, IL SUIT L’ARC DE LA VOÛTE, PÉRÉGRINE ENTRE LES LIGNES D’UN VITRAIL À L’AUTRE. L’EN-DEHORS PÉNÈTRE L’IMMUABLE.


PLUS D’IMAGES DANS LE CADRE. L’ANECDOTE A FUI, ABOLIE, RENVOYÉE À SON ORIGINE, VERS LE RIEN QUI ÉCLAIRE SON ABSENCE. NI BATAILLES, NI SAINTS, NI GÉNUFLEXIONS ; LA LUMIÈRE SEULEMENT, QUI DÉBORDE, QUI SE DÉBORDE. DÉBAUCHE DE CLARTÉS QUI RÉSONNENT, ENTRE LES OMBRES. LES COULEURS ONT DÉSERTÉ LES MURS POUR SE CONDENSER DANS DES GOUTTES DE VERRE OÙ S’ÉGRÈNENT LES HEURES ENTRE NEF ET TRAVÉES.


SERAIT-CE LA GÉOMÉTRIE DU TEMPS QUI FAIT SIGNE SUR LES PAROIS QUAND TOUT CHEMINE D’HEURE EN HEURE DU ROSE AU GRIS, AU NOIR, AU BLEU ? L’AILLEURS DU DEHORS MULTIPLIE LA COULEUR DE LUMIÈRE EN LUMIÈRE, À CONTRE-OMBRE DANS LA BOÎTE. PUIS LE TEMPS SE FIXE DANS UN OPAQUE DE BLANC DE LAIT. QUI SAIT CE QUI SE CACHE SOUS L’OPACITÉ DE CE VERRE ? LE NOIR EST BIEN PLUS TRANSPARENT QUI LAISSE VOIR LES FIGURES QU’IMAGINENT NOS YEUX. OÙ EST LE DEHORS ? EN NOS MURS ? OU AU-DELÀ DU NOIR, DANS LA LUEUR DE L’OMBRE ? DANS L’OMBRE DES ANGES. LA LUMIÈRE TEND DES ARCS DE SILENCES, SAUPOUDRE DE TEMPS QUI VA LEURS AILES QUI LÀ-HAUT DISTENDENT LES HEURES. LE TEMPS TOURNE, SOUS LES VOÛTES ; ENTRE LES PIERRES, VITRAUX COMME GEL OÙ ELLE S’ENGENDRE, LA LUMIÈRE NE RÈGNE QUE DANS LE DOMAINE DU NOIR ; OÙ SERAIT-ELLE SI ELLE N’ÉTAIT, AUSSI, LE NOIR DE L’OMBRE QU’ELLE GÉNÈRE ET OÙ ELLE RETOURNE SANS FIN, DANS LE TEMPS, LE TEMPS DU VERRE QUI L’ÉCLAIRE.


ET RIEN NE PARLE DANS CETTE IMMOBILITÉ DE SILENCE, TOUT SEMBLE FIGÉ DANS UNE LUEUR SURGIE DE RIEN, GLACÉE ENTRE DES COURBES DE FER, ENCHÂSSÉE DE PLOMB, DANS L’ARC DE PIERRE. RIEN NE DIT RIEN, POURTANT, TOUT FAIT LANGUE, MÊME LE NOIR QUI DIT LA LUMIÈRE, EN TOUTE CLARTÉ. RIEN NE PARLE MAIS TOUT DIT, LOIN DE L’IMAGE, ICÔNES SANS FOI. PAS DE FOI ? NON, RIEN, BIEN PLUS LOIN ET DU NOIR ET DES GEYSERS DE LUMIÈRE DANS CE QUI NE PARLE ET NOUS DIT. EN TOUTE SAINTE FOI. CAR DANS CETTE GÉOMÉTRIE DE NOIR EN LUMIÈRE IL EN FAUT DE LA FOI, DE LA FOI PAR-DELÀ LE NOIR, DANS CE RIEN HORS-NATURE, HORS-SENS, CONTRE-CLÉ DU NÉANT. IL FAUT, DANS LA CHAMBRE NOIRE, PLONGER LE REGARD DANS LE VERRE, HORS DU PLAN ET DES LIGNES QUI SE CONSTRUISENT SOUS NOS YEUX, POUR VOIR. ET TOUT S’ILLUMINE. PARLE.


104 vitraux ou 360 siecles... 104 vitraux ou 360 siècles cela fait peu de différence. on est toujours au bord du gouffre, au fond de l’aven, à peindre, à tracer des lignes avec charbon, plomb ou barbotières. grotte, église ou temple, nous en sommes à souffler sur nos mains pour poser nos traces, marquer notre présence, pèlerins de passage, et on dresse des statues d’albâtre où l’on tente d’enfermer la lumière. Que dire pour expliquer tout ça, ces images, tout ce noir ? situer les choses, Conques, Soulages, les vitraux. dire la lumière. parler avec du noir. mettre en perspective, expliciter. mais que dire. remplir les blancs. situer. géographie :confluent de l’Ouche et du Dourdou, géologie : le schiste, le grès. la conque, la coquille. l’histoire - un vol de bijoux- : les pèlerins, les loups de l’Aubrac, le chemin, Compostelle, la foi, les prières, l’église, refuge, les pierres, l’abbatiale. les pas sur les pavés, les sabots, les rues qui montent ou descendent, les chars. les flots de touristes, autocars, clic souvenir, les marcheurs, mal aux pieds. le tympan, que de beauté cet enfer. Conques, quelle histoire ! ciel mes bijoux. le trésor, les vitraux. le bleu des madones, le vermeil des saints, des soleils d’or, le martyre, ruisseaux de sang, les larmes de la foi, le sourire des anges ... mais non. des boucliers gris, gris d’acier sans reflet. une armure où tremble le ciel ... des lignes de fer dans du verre. des plans de silence. vertical. en suspension. on passe sous la voûte, on entre. dedans, la lumière fait du noir. et dans les murs des fenêtres, dans les fenêtres des lignes. des signes. des signes dans la lumière. la lampe tremble, c’est le ciel qui bouge. on ne sait pas. ces signes, ces lignes comme tracées au charbon dans le gris, la couleur, le noir. ça vient de loin. de Lascaux, plus loin, d’avant. du temps des étoiles là-bas, là-haut. c’est là, dans la lumière du noir, dans la poussière de clarté. ça parle : ça dit rien. des signes. ces lignes sont nos traces comme des mains sur les murs, nos mains dans la grotte, des traits qui parlent : dans le noir la lumière. Jacques Privat


et quelques questions entrevue avec Jean-Pierre Tardif

Ce que j’aimerais vous demander en premier lieu concerne justement l’origine de votre propre démarche dans ce contexte où les œuvres, les siècles, l’univers d’où elles viennent et où elles résonnent, sont si intensément présents. Comment avezvous été amené à concevoir ce travail où votre écriture et vos photos, à l’unisson, donnent à entendre et à voir -autrement, certes- l’abbatiale de Conques, les vitraux de Soulages,mais aussi tout ce dont, bien au-delà, ils procèdent eux-mêmes ? Les éditions Au Fil du Temps désiraient publier un ouvrage consacré aux vitraux de Soulages dans l’abbatiale de Conques se démarquant des nombreux livres déjà consacrés au sujet en abordant le thème sous un autre angle, avec une vision différente. Au détour d’une conversation l’éditeur m’a suggéré de me charger de la totalité du livre, photos et textes donc, en me donnant carte blanche quant au résultat. J’ai accepté le défi - c’en était un : il m’arrive bien de faire des photographies, mais mon travail en fait prend son sens dans une démarche d’ensemble où la photo ne constitue pas un moyen spécifique : je fais des images, des signes, avec des outils différents, pinceaux, encre, herbes, morceaux de bois, etc. Cela se prêtait-il à ce qu’on appelle un livre d’art ? De même, dans mon parcours, l’écriture n’a rien à voir avec ce qui relèverait de la critique : elle tente de faire signe, elle aussi, avec les mots et participe du même geste que celui que je viens d’évoquer. Pour ce livre, donc, au départ, dans le contexte « attendu » de ce type d’ouvrage, je me trouvais -littéralement- devant un mur. Des voûtes de grès avec des fenêtres. Un monument, dans tous les sens. Conques c’est pas rien. Et en plus Soulages. Devant cette présence si forte, si pleine - et en faisant abstraction de toute la prose déjà consacrée au(x) sujet(s), je n’avais rien à dire. Mais je suis allé voir de plus près, c’était l’occasion de retourner à Conques, autrement. Comme le dit Boudou quelque part : « Pòdi pas parlar que de çò que coneissi* » je ne pouvais donc faire que ce que je connaissais avec ce que je connaissais, utiliser les


matériaux pour faire ce que je savais faire. (enfin je ne pouvais opérer que dans mon registre habituel, on verrait bien ce qui en sortirait). J’ai décidé (?) de faire abstraction et de Soulages et de Conques, et de voir l’ensemble comme un matériau. Bien sûr je connaissais Conques, cela fait partie, comme les statues-menhirs, les pierres, les causses ou l’Aubrac, de l’imaginaire rouergat. Soulages LE grand artiste du siècle, un Rouergat. Je n’aime pas forcément tout dans le travail de Soulages, mais c’est à travers son œuvre que j’ai découvert ce qu’on appelait alors l’art abstrait. Je me souviens avoir lu dans quelque revue à la bibliothèque de Rodez un article où j’avais découvert avec stupéfaction que l’un des artistes cités était originaire de Rodez (on pouvait donc être d’ici et un « grand » peintre; quelle découverte !). Je suis donc retourné à Conques. - j’avais dans la tête le noir et blanc des illustrations du livre de Dora Vallier, L’art abstrait, édition de poche, le premier acheté. Et j’ai vu l’abbatiale avec ses vitraux gris acier, dans le petit matin. Une armure. Votre travail étonne par l’unité qui le caractérise. Comment -et pourquoi- tout a-t-il pris forme et sens avec autant de cohésion? En entrant dans l’église j’ai été saisi par la cohérence de l’ensemble. Je ne sais si c’est dû au travail de Soulages ou à la « présence », à la force de l’architecture, de la nef. On est enfermés dans un truc qui nous tire vers le haut, et qui nous emporte dans une ronde, une tresse (Voir la Cançon de Santa Fe, l’une des œuvres les plus anciennes écrites en langue d’oc : « canczon audi qu’es bell’n tresca… »). On est dedans, dans des murs, mais ailleurs. Une autre dimension ? Tout est lié, tressé par l’espace lui-même. On ne peut dire Conques et les vitraux que dans cet espace-là, qui est ailleurs, un en-dehors, hors les murs, dans un va et vient, un tressage d’images et de mots.


Lorsque l’on feuillette cet ouvrage, le mouvement, la rythmique est peut-être ce qui frappe le plus au premier regard : comment avez-vous perçu et pensé ce mouvement ? Comment en avez-vous pris la mesure ? Comment l’avez-vous de votre côté produit, suscité dans l’espace ? Le rythme, s’il y en a un dans ce que j’ai fait, vient, je crois, du bâtiment lui-même, et des vitraux, de leur disposition - qui n’est pas de Soulages - mais aussi des lignes « dessinées » par Soulages sur les verrières, ces barres de fer qui soulignent le jour qui entre, ces obliques, ces lignes noires. Et aussi sans doute de mon parcours, de ma marche, de mon déplacement, à l’intérieur de l’abbatiale, tout autour. L’écriture, « ça passe par les genoux », comme on dit à Trensacq. Et « photographein », c’est du grec, non ? écrire avec la lumière ... Ici, on ne saurait, je crois, faire abstraction d’une question sur le lieu et le lien très profond avec le lieu. Comment ne pas s’interroger sur le lien entre Conques, le Rouergue, plus largement le pays d’oc, et le fait que vous et Soulages en soyez issus, que ce soit d’ Espalion pour vous ou du Rodez du musée Fenaille - entre autres - pour Soulages, et sans doute plus largement pour tous les deux de tout un Aveyron des siècles, des espaces et, inévitablement, de la langue. J’ai commencé à écrire le tout en langue d’oc, bien sûr, je ne sais pas faire autre chose. Impératifs éditoriaux obligent, je suis passé au français, à un espèce de « descort » (ce genre, présent dans la poésie des Troubadours, et caractérisé par l’intégration au chant de la discordance, y compris linguistique), que j’ai plus ou moins traduit en balbutiements. Le Rouergue, bien entendu, je viens de là, comme Soulages qui ne manque pas de faire


référence aux statues-menhirs de Fenaille, aux espaces du causse ou du Lévézou. Je suis sorti d’ Espalion, comme on dit. Et de Rodez, du « Rodés ont  las carrièiras son paradas de selzes***». De cette minéralité et de son histoire, de sa langue, des « r » irréductibles. Dolmens et pierres levées, sans doute. Et qu’en est-il de ce noir lumière lui-même qui donne son titre à l’ouvrage ? Ce qu’on pourrait peut-être appeler l’«épiphanie» du noir lumière dans les tableaux de Soulages, dans les vitraux de Conques, dans vos photos et dans vos mots : cela « fonctionne »-t-il de la même façon ? Le terme noir lumière est de Soulages. Je me le suis approprié en negrelum, A Conques dans la lumière qui tombe des vitraux je n’ai vu que du noir. Celui des gravures de Viala (sépia d’ailleurs) que j’achetais adolescent pour dix francs chez Carrère, Place de la cité, et celui de la « chambre noire » qu’il y avait chez mes grands-parents à Espalion, mon grand-père ayant été un temps photographe. Il en restait cette chambre noire donc, avec quelques vieux appareils et des plaques de verre marque Lumière, le thé d’Aubrac y séchait et la lumière tombait d’une fenêtre longue et étroite au ras du plafond. Un refuge ? Le noir dans les photos ou les mots vient sans doute de là autant que de Soulages, de ces vitraux qui paradoxalement éclairent en noir, enfin à ce que j’ai vu ou cru voir. Ceux qui connaissent un peu votre travail par ailleurs savent que si, comme vous venez de le rappeler, le Rouergue est pour vous le lieu de l’origine, il a été aussi le point de départ d’autres parcours - ou du même, autrement ?- vers d’autres lieux de « l’origine », et pas des moindres : l’Éthiopie et la Grèce! Alors ? a-t-on envie de vous demander de façon peut-être un peu provocatrice : Conques ? Le retour ? Le voyage immobile ?


L’Éthiopie ? Où je suis allé la première fois « sur commande » avec des retours comme on revient à l’origine. Un monde. Un de ces voyages fondateurs qui font que l’on devient ce que l’on est. Une découverte sans retour. L’Ethiopie c’est autre chose, ailleurs, vraiment. On n’en revient pas. Je m’y suis trouvé si loin et si proche en même temps. L’ailleurs où l’on se découvre, et où on se découvre chez soi. C’est là. A Tiya il y a des stèles de pierre gravées qui font immanquablement penser aux statuesmenhirs : aicímai. La Grèce, qui a été une expérience plus longue, plus dans la durée, relève sans doute de la même découverte, un ailleurs-ici, aussi. Des colonnes, comme à Conques, et aussi son antithèse, le foisonnement byzantin des petites églises sombres où toujours veille un cierge, pas de vitraux mais dans le noir, la lumière. Et la sensation, comme en Éthiopie, que cela vient de loin, de très loin, du temps, de notre marche dans l’espace du temps. Je ne suis revenu ni de Grèce, ni d’Éthiopie, ni de Conques et de la chambre noire.

« Je ne peux parler que de ce que je connais » Jean Boudou, écrivain de langue occitane. allusion aux propos de l'écrivain Bernard Manciet. *** « Rodez où les rues sont pavées de silex » *

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jacques privat Jacques Privat est né à Espalion (Aveyron) en 1953. Ses premières poésies remontent à 1968 : en français, dessinées, peintes. En 1970, il passe à la langue d’oc, continue à écrire et à peindre, mais refuse la publication. Il écrit des chansons pour les groupes Cardabèla et Ara. Il arrête d’écrire de 75 à 82, année où il expose des peintures à la Mòstra del Larzac. En 83, il publie pour la première fois des poésies dans les revues Òc et Jorn et rencontre Bernard Manciet dont le soutien « sans faille » le pousse à créer, bien qu’il continue à rester en marge de l ‘édition. Dès ce moment, Il multiplie les présences comme plasticien et comme poète, en passant de l’exposition au happening. À partir de 1995 il commence à fabriquer une série de livres d’artiste reliés à la main ( Los Faissets ) qu’il réalise dans son atelier de la Taillade et où il intègre en une appréhension globale, textes, photographies et dessins . En 1996 il publie son premier recueil de poésie, Talhs, aux éditions Jorn. En novembre 1997 il crée le spectacle Cantas de luna e de pèiras, dont il est l’auteur et l’un des acteurs. Les critiques les plus compétents de l’aire occitane ont donné d’importants témoignages et lectures de son oeuvre. Privat collabore avec des articles et des textes de création aux principales revues occitanes. Il a en outre dirigé Poesia Occitana Contemporània (19401990), numéro spécial de la revue catalane Reduccions (1991). Il écrit aussi des textes pour des compositeurs de musique contemporaine et poursuit sa collaboration avec différents groupes et chanteurs. Il effectue son passage en l’an 2000 en Éthiopie où il retourne plusieurs fois et vit ensuite en Grèce jusqu’en 2010. La découverte de ces ailleurs le conforte dans l’exploration de l’aicí-mai (ici-encore / ici-ailleurs) qu’il déplie et déploie en mots, en bois, peinture ou photo tentant d’en saisir et transmettre les signes. Giovanni Agresti


Poésie Revues La Barbacane, Friches, Òc, Jorn, Erbafoglio (It.) et autres. Bouts de vies (en français) avec des dessins de Gérard Marty, éd. les Requins Marteaux 1995, réed. 2001. Talhs, éd. Jorn 1996 Poesia Occitana Contemporania Anthologie bilingue Occitan/Catalan, éd. Reduccions, Vic, Catalogne, 1991. Publie essentiellement ses textes dans de petits livres artisanaux Los faissets réalisés dans son atelier et tirés à quelques exemplaires.

Textes pour le théâtre Comedia de l’òc (bilingue), mise en scène Bernard Cauhapé, création Comedia del Òc, 1991. Cantas de Luna e de Pèira, « Viauratorio », Création ArT/TerRa, musique de Guy Raynaud, mise en scène Bernard Cauhapé, 1997. Les Abancturiers (en français), création à Rodez, janvier 1999.

Expositions (sélection)) Musée Monjo, Barcelone, 1997. Laus entà Cadiri, Aspet, 1997. A Côté du Musée, Rodez, 1998. Chemins et brindilles, Centre Cuzin, Auch, 1998. Chemin Alcatel-Espace, Toulouse, 1999. Hommage à Augustus St. Gaudens, Aspet, Decazeville, fêtes du 170°, organisation des expos, 1999 Installation à la « Soufflante », 1999. Creations en Aveyron : Installation au château de Montaigut, 2000. Installation pour le Spectacle « Roquemissou-préhistoire ». Montrozier (12), 2001. Sem inna werk, Acorchas abissinas » ( Cire et Or, raccourcis abyssins) - La Menuiserie, Rodez, 2002. Tròces e talhs,  galerie Le Salon reçoit, Toulouse, septembre 2002. Babel, los òsses, tèxt e improvisacion amb una creacion sonòra de John Foglight, juin 2003. Fête des Langues, Decazeville 2003. Tralhas e mots, exposition et improvisation idiophonique polymorphe, avec Frederic Bousquet -cristal sonore, structures Baschet- Espace culturel, Rignac (12), 2004. Lectures aux Voix de la Mediterranée, Lodève 2004, 2006 Sète 2010 Escrituras, exposition Ostal Occitania, Toulouse, 2013


Merci àa Frère Jean-Daniel de la communauté des Prémontrés de Conques pour son accueil bienveillant, Stéphane Sichi pour sa confiance, Jean-Pierre Tardif pour l’acuité de son regard et de sa lecture, Conques pour les pierres, au noir pour la lumière, à la lumière pour le noir, et à Pierre Soulages pour l’évidence et l’alchimie des vitraux.


Editions Au fil du Temps Route de Trinquies 12 330 SOUYRI (France) www.fil-du-temps.com Direction artistique : SICHI Stéphane N° ISBN : 978-2-918298-32-8 Dépot Légal : mars 2014 Imprimé sur papier MAGNO 170g Achevé d’imprimer en février 2014 sur les presses de NOVOprint à Barcelone, Espagne


Le regard d’un plasticien, d’un poète, d’un photographe... sur les vitraux de Pierre Soulages à l’abbatiale de Conques. Sous le titre , Jacques Privat nous propose ici un travail sur la lumière, sur le noir, sur la lumière du noir, un regard à l’entre-deux de ces espaces inséparables.

ISBN : 978-2-918298-32-8

Prix de vente : 23 €


Negrelum