Art #MeToo Ce jour de janvier 2018, les visiteurs de la Manchester Art Gallery se pressent autour dâune affichette Ă©pinglĂ©e au mur, Ă la place de Hylas et les Nymphes, cĂ©lĂšbre tableau de John William Waterhouse peint en 1896, qui montre de ravissantes jeunes filles dans une riviĂšre, seins nus et peau diaphane, attirant Ă elles un beau jeune homme. Surprise, le texte informe que le tableau a Ă©tĂ© renvoyĂ© en rĂ©serve « pour inviter Ă la discussion sur la façon dont nous expo-
sons et interprĂ©tons les Ćuvres dâart » ! Le dĂ©bat est posĂ© : « Cette salle [nommĂ©e « En quĂȘte de beautĂ© »] prĂ©sente le corps des femmes soit comme âforme passive dĂ©corativeâ soit comme âfemme fataleâ. Remettons en cause ce fantasme victorien ! Le musĂ©e existe dans un monde oĂč sâinterpĂ©nĂštrent les questions de genre, de race, de sexualitĂ© et de classe qui nous affectent tous. Comment les Ćuvres dâart peuvent-elles nous parler dâune façon plus contemporaine et pertinente ?...»
Illustration Alexandra Compain-Tissier
PEUR DE LA CENSURE
bernard hasquenoph Fondateur de louvrepourtous.fr
124 REGARDS PRINTEMPS ĂTĂ 2016 2018
Pour qui voudrait rĂ©agir, des post-it sont Ă disposition, ainsi que le hashtag #MAGSoniaBoyce sur Twitter puisque, comme lâexplicite lâaffiche, il sâagit dâune performance qui annonce une rĂ©trospective consacrĂ©e Ă lâartiste contemporaine engagĂ©e, fĂ©ministe et noire, Sonia Boyce. Question rĂ©actions, le musĂ©e de Manchester sera servi puisque, aprĂšs un article dubitatif du journal The Guardian joint Ă une tribune au vitriol de son critique dâart, lâaffaire, Ă coups de copier-coller dans la presse, dĂ©passa rapidement les frontiĂšres.
Clare Gannaway, conservatrice supervisant le projet, y explique que #MeToo, mouvement mondial de dĂ©nonciation des agressions sexuelles dont sont victimes les femmes, lâa convaincue de soutenir lâinitiative. Elle avoue regarder autrement cette salle de musĂ©e peuplĂ©e dâun imaginaire exclusivement masculin, suscitant dĂ©sormais chez elle « un sentiment dâembarras », elle rĂ©flĂ©chit Ă une nouvelle prĂ©sentation. Il serait faux de soutenir que cette performance suscita lâenthousiasme. Rares furent les voix qui sâĂ©levĂšrent pour dĂ©fendre le geste. Le musĂ©e se vit accusĂ© de censure, de sombrer dans le politiquement correct et de faire preuve de puritanisme. Une jeune femme, qui affirmait ĂȘtre venue spĂ©cialement pour admirer le chef-dâĆuvre, lança une pĂ©tition pour rĂ©clamer son retour, craignant quâil ne soit plus jamais exposĂ©. Ce qui nâavait jamais Ă©tĂ© envisagé⊠La toile fut raccrochĂ©e au bout dâune semaine. La Manchester Art Gallery surjoua peut-ĂȘtre la joie dâavoir dĂ©clenchĂ© une telle vague, annonçant vouloir poursuivre le dĂ©bat Ă travers