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ANALYSE

domination de genre et de classe. Les États postcoloniaux restent des États, c’est-à-dire des États masculins qui, comme en Algérie, vont promouvoir un corpus juridique infériorisant les femmes : le Code de la famille est promulgué en 1984, bien avant la crainte de l’arrivée des islamistes au pouvoir et les menaces de mort et de viol qui vont à nouveau peser sur les femmes durant les “années noires”. C’est en ce sens que je parle de domination masculine, de pouvoir phallocrate, soutenu par le capitalisme racial – un capitalisme inséparable de ségrégations raciales et sexuelles, et qui ne recule que devant les luttes. regards. Il faut donc repenser ce que le féminisme veut dire ? françoise vergès.

Il n’est plus possible, en tout cas, de faire de l’Occident et du féminisme occidental l’avant-garde des droits des femmes, sauf à ignorer, marginaliser et en définitive affaiblir ces luttes de femmes qui, en Algérie ou ailleurs, ne sont pas alignées sur le modèle occidental. L’afro-féminisme, le féminisme musulman soulèvent par exemple la question de savoir comment des pratiques religieuses et émancipatrices peuvent s’articuler pour produire des effets de déségrégation, qu’elle soit raciale ou sexuelle. Sans doute ces questions sont-elles tout à fait

étrangères à un pays comme la France où les pratiques religieuses relèvent encore de “l’opium du peuple”. Pourtant, sans cela, des phénomènes comme la théologie de la libération en Amérique du Sud, le rôle de l’United Church of Christ aux États-Unis restent tout à fait inintelligibles. Inversement, si l’on ne comprend pas, avec l’historien Todd Shepard, que les déclarations visant les musulmans constituent des manières de racialiser des populations déterminées dans un contexte supposément post-racial, on ne comprend pas les nouvelles formes de racisme masqué. On voit ainsi se multiplier des propos du type : « Je ne suis pas raciste, mais les musulmans… »

« Il s’agit de redonner une dimension politique à toutes les formes de violence qui touchent les corps, qu’ils soient ceux des femmes, des migrants ou des salariés. »

regards. Est-ce aussi une manière de repolitiser le féminisme ? françoise vergès. Bien sûr. Il suffit de rappeler que la question du droit de vote des femmes n’était pas une revendication éthique et morale, mais politique, qui visait à transformer la société. Que vaudrait un féminisme qui ne viserait pas des transformations politiques structurelles ? Et qui, donc, n’ambitionnerait pas de toucher, également, aux structures de domination du capitalisme racial ? Il s’agit rien moins que de redonner, dans le sillage de Césaire ou de Fanon, une dimension politique à toutes les

formes de violence, plus ou moins feutrée, plus ou moins ouverte, qui touchent les corps, qu’ils soient ceux des femmes, des migrants ou des salariés. Repolitiser le féminisme signifie aussi ne pas s’en tenir à des déclamations de principe, abstraites et théoriques, mais redonner une légitimité et un sens à des vies et des situations concrètes, riches de surdéterminations, parfois contradictoires d’ailleurs. ■ propos recueillis par gildas le dem

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Trimestriel Printemps 2016  

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