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Trimestriel automne 2015

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DANS CE NUMÉRO, 06 CET AUTOMNE,

70 DANS LES COURS DE RÉCRÉ

Agenda politique, culturel et intellectuel.

08 L’ÉDITO

Photo : James Mollison nous ramène à l’école.

78 MILITANTS NOIRS NOUVELLE GÉNÉRATION

Le feu sous la cendre.

À Ferguson, un an après la mort de Michael Brown sous les balles de la police, les mobilisations ont réinventé le militantisme des Afro-Américains.

10 NO BORDER, AU FRONT SUR LA FRONTIÈRE À Vintimille, militants et réfugiés partagent le même campement, pas le même horizon.

88 AU RESTAU Saint-Ouen, “supermarché” du cannabis, illustre les échecs de la répression. Jacqueline Rouillon et Anne Coppel ouvrent le débat sur la dépénalisation.

27 BARTOLONE, LE POUVOIR COMME SEULE CONVICTION Il brigue la présidence de la région Île-de-France, fort de sa capacité à nettoyer le terrain sans états d’âme.

34 EELV, EN VERT ET CONTRE SOI

98 LE CORBUSIER ET LE FASCISME Paul Chemetov remet en pespective les controverses sur les compromissions de l’architecte.

108 BERNARD STIEGLER Les robots contre les salariés : quel avenir pour le travail ?

Le parti écologiste s’apparente de plus en plus à une grenade à fragmentation, prête à dégoupiller.

40 BANLIEUES 2005-2015 CE QUE LES RÉVOLTES ONT CHANGÉ

118 KARINE TUIL

La romancière brouille les identités pour mieux en révéler la fabrication.

Il y a dix ans, les émeutes urbaines ébranlaient la France. Quels effets a eu l’onde de choc ?

EELV 34

L’ÉCOLOGIE EN MORCEAUX

LE POUVOIR COMME SEULE CONVICTION 20

BARTELONE

ABEILLE

UN SYMBOLE 100


LES V.I.P.

LES CHRONIQUES DE…

PAUL CHEMETOV Architecte et urbaniste

Gustave Massiah 100

ANNE COPPEL Sociologue et militante JAMES MOLLISON Photographe JACQUELINE ROUILLON Ancienne maire de Saint-Ouen BERNARD STIEGLER Philosophe KARINE TUIL romancière

88 LES IMPASSES DE LA RÉPRESSION

CANNABIS

Figure du mouvement altermondialiste, il a longtemps enseigné en école d’architecture

Bernard Hasquenoph 106 Fondateur de louvrepourtous.fr

Arnaud Viviant 116 Romancier et critique littéraire, il est chroniqueur à l’émission Le Masque et la plume

Clémentine Autain 118 Féministe, éditorialiste et codirectrice de Regards

LE CORBUSIER 98 ET LE FASCISME

LA RÉINVENTION DU TRAVAIL

STIEGLER 108


Cet automne,

ÉLECTIONS AU PORTUGAL Le 4 octobre se tiendront les élections législatives au Portugal. La coalition des conservateurs (PSD et PP), emmenée par le premier ministre sortant Pedro Passos Coehlo, devrait perdre de justesse le pouvoir au profit du candidat PS – le maire de Lisbonne António Costa. Mais le PS portugais ne vaut pas mieux que le français… En perte de vitesse depuis quelque temps, la Coalition démocratique unitaire (communistes et écologistes) passerait, selon les sondages, de 7,9 % des suffrages en 2011 à 10 %. De son côté, le Bloc de gauche devrait conserver ses 5 % de voix. Bien insuffisant pour faire pression sur les socialistes, à l’image de l’incapacité de la gauche radicale à convertir en mobilisation politique l’indignation causée par les politiques d’austérité.

CODE DU TRAVAIL : TONNER CONTRE ! L’été 2015 a été celui de la mise en accusation du code du travail, le pelé, le galeux d’où nous vient le chômage. Un tout petit livre (mais signé par Robert Badinter) et quatre rapports ont nourri le feu. L’automne sera celui d’un semblant de concertation sociale, et l’hiver commencera avec le dépôt d’un projet de loi. L’enjeu est de renverser la hiérarchie de la loi, des accords de branche et des accords d’entreprise. Par quoi les salariés seront poussés à travailler plus pour gagner moins. Comme la cause du chômage n’est pas pour l’essentiel le marché du travail, l’absence de résultat sera considérée comme la preuve... qu’on n’a pas été assez loin dans le détricotage. À moins que les forces progressistes n’arrivent à imposer que les réformes structurelles traitent des véritables maux : financiarisation et inégalités.

BUDGET 2016 L’argument de vente gouvernemental du budget 2016 sera les deux milliards de baisse d’impôts accordés à huit millions de contribuables qualifiés de couches moyennes (250 euros en moyenne pour chacun). À l’heure du bilan du quinquennat hollandais, l’électoralisme apparaît évident, autant que dérisoire. Même claironnée, la petite baisse de l’impôt sur le revenu aura du mal à cacher le bilan globalement négatif de la hausse des autres contributions et des diminutions de dépenses publiques – utiles pour compenser, entre autres, les 43 milliards d’euros de baisses annuelles de charges consenties aux entreprises. Au nom des emplois qu’elles n’ont pas créées et des investissements productifs qu’elles n’ont pas réalisées.


CET AUTOMNE

COP 21 à Paris Du 30 novembre au 11 décembre, Paris sera le centre du monde. La France y présidera la 21e conférence des Nations unies sur le climat. 40 000 participants directs – représentants des États, de la société civile, scientifiques, entreprises – sont attendus. L’ambition est d’aboutir à un nouvel accord international applicable à tous les pays et permettant de maintenir le réchauffement climatique en dessous de 2°C. Malgré la très remarquable encyclique Laudato si’ du pape François, il ne faut pas en attendre de miracle. Plus ou moins masqués par des affichages en trompe-l’œil, les engagements des États resteront sans doute insuffisants, de même que les engagements financiers des pays riches vis-à-vis des pays du Sud. Surtout,

il est fort peu probable que la Conférence réduise le schisme entre les objectifs climatiques et le monde réel. Celui d’un modèle de production et de consommation soumis aux multinationales, entièrement lié à la croissance et poursuivant l’exploitation des énergies fossiles. Les engagements climatiques de Barack Obama pour les États-Unis continueront de coexister avec la course au gaz de schiste et avec l’autorisation, donnée à Shell, d’exploiter les gisements pétroliers de l’Alaska. En définitive, la vraie mesure de la réussite de la COP21 sera le progrès des engagements citoyens pour une grande transformation climatique de nos modes de production, de consommation, d’échange et de vie.

LÉGISLATIVES EN ESPAGNE Les élections générales en Espagne se tiendront au plus tard le 20 décembre 2015, un scrutin à l’issue très incertaine. Le Parti populaire du premier ministre Rajoy, affaibli, est toujours en tête dans les sondages (autour de 30 % contre 44 % en 2011) mais ne devrait pas disposer de majorité absolue à l’assemblée. Nul effondrement du côté du PSOE qui se maintient : il est en effet crédité de 22 à 25 % des voix contre 28,7 % en 2011. Podemos, après avoir atteint des sommets il y a un an, stagne désormais autour de 15-18 % victime de l’émergence de Ciudadanos (une formation de centre-droit) et des nombreuses incertitudes sur son programme. Enfin, les conséquences du processus sécessionniste en Catalogne s’inviteront nécessairement dans le débat, même s’il est trop tôt pour en apprécier la dynamique politique.

RÉGIONALES, C’EST L’ÉCLATE ! Les 6 et 12 décembre prochains, les électeurstrices sont appelés à choisir leurs nouveaux représentants dans les régions. Simplification administrative et coupes budgétaires ont conduit le gouvernement à un curieux redécoupage en treize régions, avec des alliances inattendues – par exemple, l’Aquitaine désormais réunie avec le Poitou-Charentes et le Limousin ! Pour cette dernière échéance avant 2017, c’est une belle claque pour la gauche gouvernementale qui se prépare. La droite s’en frotte déjà les mains en espérant faire le grand chelem. Le FN rêve d’emporter le Nord et la région PACA. La gauche d’alternative, qui n’a pas manqué de s’écharper ses derniers temps, tirera-t-elle son épingle du jeu ? À suivre, notamment là où le Front de gauche et EE-LV font cause commune.


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La sélection d’Arnaud Viviant

Les romans de l’automne

Christine Angot, Un amour impossible, Flammarion, août Marie L Barret, Ephémère, vénale et légère, Verticales Guy Birenbaum, Vous m’avez manqué, Les arènes Henri Calet, Huit quartiers de roture, Plein jour, 1er octobre Laurent Binet, La Septième fonction du langage, Grasset, août Javier Cercas, L’Imposteur, Actes Sud, septembre Sorj Chalandon, Profession du père, Grasset, août Xavier Durringer, Sfumato, Le Passage Éditions, août Mathias Enard, Boussole, Actes Sud, août Emilie Frèche, Un homme dangereux, Stock, août Tristan Garcia, 7, Grasset Jim Harrison, Péchés capitaux, Flammarion, septembre Philippe Jaenada, La petite femelle, Julliard, août Yasmina Khadra, Les derniers jours du raïs, Julliard, août Jerôme Leroy, Jugan, La Table ronde, septembre Simon Liberati, Eva, Stock Alain Mabankou, Petit piment, Seuil, août William Marx, La haine de la littérature, Éditons de Minuit, 8 octobre Jean-Pierre Montal, Les années Foch, Pierre Guillaume de Roux, août Judith Perrignon, Victor Hugo vient de mourir, L’Iconoclaste, août Boualem Sansal, 2084, Gallimard, août Gilles Sebhan, Retour à Duvert, Le Dilettante, 14 octobre

Sophie Divry, Quand le diable sortit de la salle de bain, Les éditions noir sur blanc

PRÉCAIRE Après La condition pavillonnaire, un roman grinçant contre la société de consommation, Sophie Divry publie un récit comique sur un sujet grave, la précarité. Quand le diable sortit de la salle de bain est l’histoire, écrite à la première personne, d’une jeune femme qui se retrouve au chômage, avec des revenus au rabais et les galères qui vont avec. Le roman raconte le quotidien d’une perdante et les méandres de ses (mauvais) choix. Comment le personnage va s’en sortir? Dans un style survolté, il est question d’émotion, de sexe, de cases à remplir et de contes pour enfant. L’objet littéraire est à la fois drôle et original. Une sorte de revanche sur la défaite imposée au précariat.

Delphine de Vigan, D’après une histoire vraie, JC Lattès

MANIPULÉE Delphine de Vigan est l’auteure de ce magnifique roman sur le viol incestueux, Rien ne s’oppose à la nuit. L’auteure livre ici un récit captivant sur le vrai et le faux dans la littérature, sur le processus même de l’écriture romanesque. D’après une histoire vraie met en scène une écrivaine, en panne d’inspiration après un gros succès littéraire, qui se lie avec une femme apparemment sympathique et dont le métier est d’écrire en tant que “nègre” pour des personnalités qui racontent leur vie. La discussion entre elle est intellectuelle et esthétique. Leur relation relève de l’emprise. Qu’arrivera finalement à écrire la narratrice ?

Simon Liberati, Eva, Stock

MANIPULÉE Simon Liberati, journaliste et écrivain, a écrit le roman de la vie de sa femme, Eva Ionesco. Dès l’âge de quatre ans, Eva fut transformée en muse par sa mère, la photographe Irina Ionesco, artiste controversée. L’enfant est devenue l’objet de ses clichés à connotation sexuelle. Une fois adulte, celle qui fut placée à la DDAS avant d’être la plus jeune mannequin à poser en une de Playboy porte plainte contre sa mère, condamnée pour “sexualisation malsaine” d’une “très jeune enfant”. Cette relation toxique, Eva Ionesco l’a mise en scène dans le film My Little Princess. Son compagnon pousse le récit dans ce roman d’amour. Un exercice périlleux dont le résultat est bouleversant.


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CET AUTOMNE

Essais

Giorgio Agamben, L’Usage des corps. Homo sacer, partie 2, tome 4, éd. Seuil, septembre Alain Badiou, avec Gilles Haéri, Éloge des mathématiques, éd. Flammarion, septembre. Benoît Borrits, Coopératives contre le capitalisme, éd. Syllepse, octobre Alain Deneault, La médiocratie (politiques de l’extrême-centre), éd. Lux, octobre. Cynthia Fleury, Les Irremplaçables, éd. Gallimard, septembre Michaël Foessel, Le Temps de la consolation, éd. Seuil, octobre Freud, Œuvres complètes. 1886-1893, éd. Puf, septembre Raquel Garrido, Petit guide de la Ve République, éd. Fayard, octobre Maurice Godelier, L’Imaginé, l’imaginaire et le symbolique, éd. CNRS, novembre Christophe Granger, La Destruction de l’université française, éd.La Fabrique, octobre Lesley J.-Wood, Mater la meute. La militarisation de la gestion policière des manifestations, éd. Lux, septembre Hervé Le Bras, Le Pari du FN, éd. Autrement, octobre Claude Lévi-Strauss, Chers tous deux, éd. Seuil, septembre

Naomi Klein, Vandana Shiva et al., Crime climatique. Stop ! L’Appel de la société civile, éd. Seuil, août.

CRIME La situation est grave. Et le pire est à venir. Alors que les décideurs politiques cèdent aux industries charbonnières, gazières et pétrolières, des membres de la société civile – militants, artistes, économistes, ingénieurs, journalistes… – ont décidé de lancer un appel à la « désintoxication » des négociations. Avec une ambition : identifier des leviers de changement.

Giovanni Lista, Le Futurisme. Création et avant garde, éd. Gallimard, octobre Frédéric Lordon, Imperium. Structures et affects des corps politiques, éd. La Fabrique, septembre Jean-Jacques Marie, Le Rapport Krouchtchev, éd. Seuil, septembre Eric Maurin, La Fabrique du conformisme, éd. Seuil, septembre Jean-Yves Mollier, Une autre histoire de l’édition française, éd. La Fabrique, août Edgar Morin, Penser global, éd. Robert Laffont, septembre Arnaud Parienty, School business. Comment l’argent dynamite le système éducatif, éd. La Découverte, août Michel Pinçon et Monique Pinçon-Charlot, Tentative d’évasion fiscale, éd. La Découverte, septembre Pierre Rosanvallon, Le Bon gouvernement, éd. Seuil, août Alexis Spire et Katia Weidenfeld, L’Impunité fiscale. Quant l’État brade sa souveraineté, éd. La Découverte, 15 octobre Alain Touraine, Nous, sujets humains, éd. Seuil, septembre Fabien Truong, Jeunesses françaises. Bac + 5 made in banlieue, éd. La Découverte, septembre.

Sylvestre Huet, Cacophonie climatique, éd. La Ville brûle, septembre.

CACOPHONIE Journaliste à Libération en charge des questions environnementales, Sylvestre Huet se donne ici pour tâche d’aider le lecteur à débroussailler un sujet obscurci par des discours contradictoires. Un guide utile en cette époque troublée qui apporte des réponses à des interrogations légitimes. Comme celle-ci : « Peut-on faire confiance au GIEC ? »

Noël Mamère et Patrick Farbiaz, Changeons le système, pas le climat. Manifeste pour un autre monde, éd. Flammarion, septembre.

SYSTÈME Pour l’écologiste Noël Mamère, on ne sauvera pas le climat en restant dans le système productiviste et la société de consommation d’aujourd’hui. Il signe un manifeste nourri d’alternatives piochées à travers le monde. Crédible ? Certainement, à condition de vaincre nos propres peurs.


Le feu sous la cendre

L’ÉDITO

Pourquoi revenir sur les révoltes de l’hiver 2005 ? Manuel Valls n’assure-t-il pas que personne ne s’en souvient ? À l’époque, Regards avait alors pris fait et cause pour les jeunes qui s’insurgeaient avec les moyens du désespoir contre leurs conditions sociales, contre le mépris, contre leur mise à l’écart. Nous avions pris l’initiative de numéros spéciaux, d’un livre, de débats : à contrecourant, nous avions analysé ce mouvement comme politique, malgré l’absence de revendications et de paroles explicites. Une décennie après, ce dossier de Regards n’est pas seulement l’expression d’une solidarité. Nous voulions savoir si ces révoltes avaient été vaines. Sous la contrainte de la peur, l’État a mobilisé quarante milliards dans cinq cents quartiers pour une transformation urbaine en profondeur. L’amélioration des conditions de vie et de desserte a été engagée. Le prix imposé, il est vrai, fut dans les démolitions massives de logements sociaux bon marché. Les enjeux urbains sont devenus premiers et politiques ; la question postcoloniale est incontournable. Les milliards n’ont pas étanché l’exigence d’égalité. Le sentiment de relégation, de discriminations reste toujours aussi vif. Il y a dix ans, la gauche politique, déjà loin des quartiers, n’a pas compris cette révolte du feu. Elle est globalement passée à côté de ce mouvement d’une jeunesse populaire. Coupée de ces forces vives, elle en ressort très anémiée. Nous mesurons aujourd’hui les effets dramatiques d’un affaissement de la figure politique contestataire avec « l’islamisation de la révolte radicale » (Alain Bertho). En janvier, nous allons commémorer les attentats de 2015 : il n’y a pas de continuité entre ces deux événements, mais l’un et l’autre ont montré qu’il n’y a pas d’alternative à la construction de liens politiques avec les quartiers

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populaires et avec la jeunesse issue de l’immigration. Sinon, c’est une marée réactionnaire qui gagnera. L’absence de luttes communes, l’atonie du débat public, le champ libre laissé par la gauche aux thèses d’un Christophe Guilluy se traduisent en un dérapage moral qui oppose banlieue et périurbain, petits Blancs et jeunes Arabes, réfugiés et SDF. Les intellectuels ont leur part de responsabilité. Ils ne peuvent se contenter de constater la poussée du désespoir : il n’y a aucune fatalité à ce qu’elle nourrisse l’extrême droite. La France n’a pas qu’un visage. Elle n’est pas que le pays des droits de l’Homme. Elle peut aussi être pétainiste. C’est cette France-là qui aujourd’hui avance et dont parle Clémentine Autain dans sa chronique. Gildas Le Dem et Célia Pernot sont partis à la rencontre de militants qui lui font face, à la frontière avec l’Italie, aux côtés des réfugiés. Paul Chemetov évoque aussi cette double face de notre pays. Il revient sur le procès fait à Le Corbusier d’avoir été fasciste, démêle l’accusation et ouvre le débat sur la complexité des relations entre projet architectural ou urbain et démocratie. C’est une autre facette des questions posées par la transformation massive et rapide des banlieues. Que faire face à la gangrène du marché noir, à la violence des trafics ? C’est l’échange qui réunit Jacqueline Rouillon, l’ancienne maire Front de gauche de Saint-Ouen et Anne Coppel, sociologue. C’est peu dire que ce numéro sent le bitume. Rokhaya Diallo a passé l’été au rythme des luttes d’une ville et de sa jeunesse contre une injustice, elle aussi commise par des policiers contre des enfants noirs. Ferguson ne solde pas le crime commis. La lutte fait même tâche d’huile et relance dans toute l’Amérique la question de l’organisation politique des minorités.

L’absence de luttes communes, l’atonie du débat public, le champ libre laissé par la gauche aux thèses d’un Christophe Guilluy se traduisent en un dérapage moral qui oppose banlieue et périurbain, petits Blancs et jeunes Arabes, réfugiés et SDF. La France n’a pas qu’un visage. Elle n’est pas seulement le pays des droits de l’Homme. Elle peut aussi être pétainiste. Nous ouvrons aussi une fenêtre sur l’autre bouleversement de notre temps, les métamorphoses à venir du travail. Bernard Stiegler alerte la gauche sur ce moment inratable. Sera-t-il entendu ? Nos deux zooms sur la gauche politique ne sont guère encourageants : Bartolone happé par le seul exercice du pouvoir, les écologistes rongés par leur intégration dans l’institution étatique. Le chemin est décidément très étroit. ■ catherine tricot, rédactrice en chef

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REPORTAGE

NO BORDER, AU FRONT SUR LA FRONTIÈRE À Vintimille, entre France et Italie, les militants du réseau No Border portent assistance à des réfugiés qui se retrouvent là devant une énième frontière à franchir. Au sein de cette humanité momentanément réunie aux lisières des nations européennes, difficile de déterminer qui a le plus à apprendre des autres. gildas le dem, photos celia pernot pour regards

Sur la route de Vintimille qui longe le camp, des réfugiés brandissent une banderole No Border : « Alla parte de chi veggia » (« Au nom des migrants »).

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A

À peine la frontière passée, on aperçoit le camp No Border, situé en lisière de Vintimille, ville balnéaire italienne où se concentre l’afflux de réfugiés. Sous les arches d’un pont qui voit parfois, à grand fracas, déferler un train : des tentes, des tables, quelques chaises, des ordinateurs. Des banderoles proclament, en rouge et noir : « We are not going back, because we lost everything ». C’est l’évidence : ils ne repartiront pas, parce qu’ils ont tout perdu. Sur les rochers, de l’autre côté de la route, quelques autres campements de fortune, protégés par des parasols et des bâches. Des bâches qui ne tiennent que par le truchement de quelques bouts de ficelle, soigneusement arrimés à des pierres qui jonchent la route. Ou plutôt, le trottoir. Car sur la route elle-même, les touristes, motorisés ou à pied, continuent de mollement vaquer à leurs occupations. Tout juste s’arrêtent-ils parfois pour prendre une photo, sans jamais vraiment s’informer du devenir des migrants. Dès l’entrée dans le camp, en revanche, changement d’atmosphère. Les uns construisent une table : quelques clous, une planche, juchée sur des palettes qu’on vient de rapporter, et l’affaire est jouée. Les autres préparent la cuisine, débrouillent des câbles, restent rivés aux ordinateurs, ou parlementent déjà. Car ce soir, il y a assemblée générale. Même si le camp No Border compte quatre-vingt ou cent migrants, ce sont tous des hommes. Jeunes, très jeunes, et seulement de passage. Les migrants réfugiés ici refusent d’être hébergés dans le camp de la CroixRouge italienne. Il faut dire que celle-ci est placée sous la tutelle de l’État italien. Les migrants ne déclinent pas seulement la nourriture douteuse que leur offre la Croix-Rouge, ils sont déterminés à passer coûte que coûte la frontière, et à ne pas se laisser encadrer, emmurer à nouveau. Parmi eux, quelques Afghans, des Syriens, mais surtout, ces jours-ci, des Soudanais, des Érythréens qui fuient la dictature. Le camp No Border est d’abord un camp de passage destiné à favoriser, faciliter le passage des migrants. Les militants No Border y vivent sur le même pied que les migrants, ils partagent la même

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nourriture, couchent sous les mêmes tentes. Certains sont émus, inquiets, quand un migrant avec qui ils avaient partagé une tente finit par quitter le camp et passer la frontière. Chacun s’inquiète, demande des nouvelles, les téléphones crépitent.

CONTOURNER LES OBSTACLES

Le téléphone, c’est évidemment le premier souci des migrants et des militants ; ceux-ci s’évertuent à récupérer des combinés, des cartes SIM, des cordons d’alimentation. Comme, ici, l’électricité et Internet ne marchent que par à-coups, les smartphones sont des bénédictions. On est loin des poncifs de migrants dépourvus de ressources intellectuelles et relationnelles. C’est le plus souvent via Facebook que l’on communique avec sa famille, restée au pays : avec une connaissance ou un contact, déjà établi en France ou en Grande-Bretagne ; ou, lorsque l’on a passé la frontière, avec les copains restés à l’arrière. Les militants ne cessent de le rappeler, avec une certaine admiration : aussi dramatique que soit leur situation, les migrants ont toujours un coup d’avance sur la police, et même sur l’aide qu’eux-mêmes peuvent leur apporter. Les réseaux No Border ne viennent jamais que consolider, renforcer des solidarités préexistantes, et soutenir l’inventivité des migrants pour passer les frontières, franchir ou contourner les obstacles. Inventivité qui est comme la vie même. Et de la vie, des vies singulières qui se sont heurtées à l’histoire et la guerre, ils en ont à revendre, à raconter. Marhu1, vingt-quatre ans à peine, a été enrôlé pendant deux ans dans l’armée érythréenne. Le regard tantôt las, tantôt joueur, il mime les exercices de tirs, les petits chefs qui hurlent des ordres insensés, les rafales de balles et les explosions. Cet après-midi, il s’inquiète car, comme pour beaucoup, son compte Facebook est bloqué. Le réseau social, pour authentifier son compte, lui réclame un numéro de téléphone érythréen et, surtout, une photo validée par les 1. Les prénoms ont été modifiés, de même que, ponctuellement, les âges et les destinations.


REPORTAGE

Le camp No Border, situé entre la route, un hôtel, la plage et le poste-frontière italien, accueille les migrants sous les arches d’un pont ferroviaire.

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autorités. Comme Aman, dix-huit ans peut-être, qu’il a rencontré en chemin et qu’il semble avoir pris sous sa protection, il lui faudra patienter avant de créer un nouveau compte et apprendre que son petit frère, resté au pays, a bien fêté son anniversaire – et donc qu’il est toujours en vie. Abdel, lui, est soudanais. La vingtaine tout au plus. Étudiant, il a fui le Darfour avant que la guerre ne l’emporte, lui et ses rêves. Il connaît un migrant réfugié à La Chapelle, à Paris, et veut s’informer des conditions de vie là-bas. Vit-on vraiment aussi mal à Paris qu’en Italie, la police est-elle aussi violente ? On se résout à lui confier que oui, sans doute. Abdel, lui, de toute façon, rêve d’abord de l’Irlande : là-bas, un

les arbres, il devient difficile pour les traducteurs de s’adresser à tous à la fois, d’autant que la participation aux assemblées est directe. Pas question qu’un leader organise les débats. Et la traduction doit être intégrale. Très vite l’ordre du jour est débordé. Comment maintenir une communauté d’action, puisque les uns passeront sans problème la frontière, alors que les autres risqueront l’arrestation ? On retombe invariablement sur la même question : militants et migrants tentent de constituer une communauté d’égaux, mais ils ne le sont pas devant les frontières, la langue, la loi. Les plus avertis des militants No Border le savent bien ; comme Rémi ou Julien, ils sont souvent étudiants, doctorants en

Les migrants ont toujours un coup d’avance sur la police, et même sur l’aide que les militants peuvent leur apporter. ami poursuit un cursus de mathématiques. Comme lui, Abdel refuse de céder sur son désir, sa soif de connaissance : ce sera les mathématiques, ou rien. Tous, en tout cas, parlent un anglais plus ou moins parfait. Les rôles s’inversent : ce sont souvent les plus jeunes qui guident ici les plus vieux dans les pas d’une nouvelle langue, et traduisent. Notamment lors des assemblées générales.

UNE IMPOSSIBLE COMMUNAUTÉ D’ÉGAUX

Ce soir, les militants et les migrants sont rassemblés. Sur le terrain vague central, il y a assemblée générale. Il s’agit de décider s’il faut commémorer, et si oui comment, la mort de Todor Bokanovic, tué par la police des frontières française dix ans auparavant. Militants et migrants mêlent leurs voix les unes aux autres, mais très vite, leurs rangs se divisent. Et ils se retrouvent face-à-face. Question de langue et de traduction : alors que le train vrombit au-dessus des têtes, que le vent, depuis la mer, se déchaîne dans

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sciences politiques ou sociologie. Ils ne se paient pas de mots, et savent qu’une égalité totale ne peut jamais être qu’une exigence, et appelle un travail infini. En tous cas, ils refusent d’abandonner ceux qu’ils appellent leurs « frères ». Le travail concret, c’est le temps du matin. Militants et migrants sont à peine réveillés qu’ils s’organisent déjà en classe de français. Les migrants commencent par former un cercle. Le premier reprend les mots de Federica, une très belle jeune fille italienne, rayonnante et charismatique : « Comment t’appellestu ? », demande-t-elle à celui qui le suit. Qui lui répond : « Je m’appelle Abdel ». Et interroge lui-même celui qui le suit : « Comment t’appelles-tu ? » « Je m’appelle Jwan ». Et ainsi de suite. Puis viennent des exercices plus difficiles : « Où est la gare ? », « Où est l’hôpital ? » Apprendre à prononcer : « Tourner à droite, tourner à gauche ». Apprendre à dénombrer aussi : « 1, 2, 3, 4, 5 … 9, 10, 11 ». Évidemment, chacun butte sur la série onze-seize, rit et retrouve ses esprits avec le


REPORTAGE

La vie quotidienne au camp. En bas à droite, Françoise et son fils, venus de Montpellier, aident à préparer les pâtes.

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Comment maintenir une communauté d’action, puisque les uns passeront sans problème la frontière, alors que les autres risqueront l’arrestation ? nombre dix-sept, mieux formé que les précédents. C’est la difficile naissance à une langue étrangère et ses particularités, mais indispensable pour s’orienter, trouver son chemin dans des villes inconnues, et un jour peut-être, gagner l’Angleterre. En langues, il faut dire que Federica s’y connaît. Elle parle le français, l’anglais, l’italien bien sûr. Doctorante en sciences politiques à Bologne – « Bologne la rouge » tient-elle à préciser – elle a déjà enseigné le français aux migrants. Avec un ami qui l’a retrouvée ici, ils militaient déjà dans des groupes soulevant les questions relatives à l’alimentation quotidienne en Italie. Il est louable de vouloir consommer bio, reconnaît-elle. Reste, affirme-t-elle, que la production industrielle demeure réservée aux catégories les plus pauvres de la population. Et que cette production est, le plus souvent, le fruit du travail des migrants, travaillant au noir dans les conditions les plus déplorables. C’est ainsi que Federica a pris contact avec le problème des migrants, avant de rejoindre le camp. Et de les aider aujourd’hui, avec ses moyens, à passer la frontière.

« LES TOILETTES, C’EST POLITIQUE »

Chacun souscrit ici au principe de l’abolition des frontières, récuse l’exclusion et la criminalisation des migrants, lutte pour la fermeture des centres de rétention administrative, s’oppose aux violences policières. Mais tous restent d’abord soucieux de gestes politiques concrets. Assurer les migrants d’un apport en nourriture digne de ce nom (on commence justement à étaler de la pâte à pizza sur la table dressée hier après-midi), collecter des vêtements, des couvertures, des téléphones, fournir des cartes

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aux migrants, leur apprendre à les déchiffrer. Ou, plus simplement, construire à leur intention des toilettes impeccables. Une jeune militante lancera même : « Les toilettes, c’est politique » – en référence au camp parisien installé à Pujol, où les autorités ont en effet privé les migrants de toilettes, dans l’espoir de les voir se disperser. Car de Calais à Vintimille ou Bruxelles, Londres et Paris, s’ils ne sont pas tous aussi avancés, les camps No Border se fédèrent en réseaux délocalisés et informels, où tout se sait : l’information circule, les gestes de résistance se répètent inlassablement. Et agrègent des solidarités inattendues. La cuisine encore. On y retrouve justement Françoise et Romuald, une mère et son fils, qui préparent les pâtes. Elle a quarante-cinq ans, son fils vient d’en avoir dix-sept. Elle est originaire de Montpellier, et se décrit spontanément comme une femme bourgeoise, installée. Comme tout un chacun, depuis Lampedusa, elle a vu les images de migrants se succéder à la télévision, « dans sa petite maison coquette », précise-t-elle. Bien sûr, elle a été horrifiée. Comme son fils, comme tant d’autres occupants du camp, à la question « Pourquoi se soucier des migrants ? », elle aura cette réponse, juste, limpide : « Parce qu’il y a des gens qui meurent ». Lorsqu’une amie, il y a dix jours, lui a proposé de se rendre au camp, elle a un peu hésité, puis s’est résolue à venir. Là, elle découvre, épouvantée, en discutant avec des gamins qui ont l’âge de son fils, la réalité concrète d’un enrôlement dans l’armée, des maltraitance et de la torture physique et morale. Ce soir elle dort sur le bitume, se promettant de revenir. Pas pour « faire sa petite bourgeoise qui fait Koh Lanta ». Comme tous,


REPORTAGE

elle est plutôt modeste, et lucide sur la portée de son engagement. Le geste le plus utile, le plus efficace consisterait, à ses yeux, à faire passer clandestinement des migrants. « Pourquoi pas en voiture ? », ajoute son fils. Mais tous deux savent aussi qu’un soutien opiniâtre peut avoir plus de valeur. Puisqu’ici on manque de tout, matelas, tables, vraies assiettes et vrais couverts aussi, elle a récupéré tout ce qu’elle a pu autour d’elle et l’a convoyé jusqu’ici, avec son fils. Cela aussi, c’est politique, ajoutera dans un nouveau rire la militante que l’on croisait tout à l’heure auprès des toilettes. Question de développement durable en effet : dans un camp No Border, on n’utilise pas, si possible, de couverts ou d’assiettes jetables. Tout se tient.

Les migrants trouvent au camp l’occasion de recharger leurs portables, indispensables instruments pour la traversée.

TENSIONS AVEC LA POLICE

Mais parfois, on se heurte aux contradictions du réel. Comme en ce début d’après-midi. Une dame assez âgée, dans un tailleur strict, d’un blanc éclatant, visiblement pressée, fait un détour en voiture par le camp. Elle rapporte à nouveau des piles de vêtements, de draps, s’enquiert des tailles qui pourraient convenir aux migrants. Elle se laisse pourtant interroger à la volée, et déclare tout de go : « Si j’aide les migrants, c’est que bientôt, en France, nous serons tous, nous aussi des migrants. Avec tous ces Arabes en France ! » Deux militantes italienne et française, les bras chargés de lingerie, éclatent de rire. Elles n’en sont plus à une surprise près. Pendant ce temps, à la demande des migrants, débute une réunion consacrée à leurs droits de l’autre côté de la frontière. On leur fournira des informations qu’ils ne trouveront pas ailleurs. Et qui les aident pour la prochaine étape. On leur indique où ils pourront trouver des cartes SIM françaises, des moyens d’échanger la monnaie sans subir le poids des taxes, des connexions Internet. Et aussi, comment obtenir la présence d’un avocat en cas d’arrestation. Les réseaux No Border proposent des contacts à chaque point de parcours, des coordonnées individuelles et celles d’associations d’assistance humanitaire, de défense juridique, etc. La séance, studieuse, se poursuit par un

point sur les contrôles d’identité, le droit d’asile, les papiers ou la détention. Les plus informés parmi les militants reviennent sur les dédales de la législation française et les recours possibles. Ils rappellent avec insistance que les décisions de l’OFPRA restent exécutoires pendant les recours. La police peut donc toujours expulser. La police, on la retrouve justement. Soudain, la situation se tend. Certains militants s’énervent, prennent à partie les photographes : « I hate your job » – « Je déteste votre boulot ». La raison de cette tension demeure obscure, mais elle donne naissance à un cortège. Les migrants revêtent des masques, des casquettes, se drapent dans des banderoles, pour dissimuler leur visage et échapper à toute

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identification. Tous se retrouvent le long du trottoir, devant le poste frontière italien, derrière des barrières métalliques qui coupent l’accès à la route. Les migrants, percutent des ustensiles de cuisine contre les barrières, font raisonner des couvercles comme des cymbales. Un chant s’élève. Il clame : « No Border, no nation » – « Pas de frontière, pas de nation ». Les carabinieri, eux, revêtent des genouillères, s’arment de boucliers, se mettent en ordre de bataille et se postent face aux manifestants. Mais d’un coup, la tension redescend. Il n’y aura pas d’échauffourée ce soir. Pas comme la semaine dernière. Six militants ont été interpellés, expulsés et interdits de séjour. Parmi eux, des éléments charismatiques. Le moral des No Border en est durablement affecté. Les militants ne tiennent pas trop à de nouveaux affrontements. Ces heurts violents avec la police ont déjà été filmés. Julien montre quelques vidéos : affrontement avec la police aux abords de la gare ou de la préfecture. Mais aussi des images saisissantes d’arrestations dans le train qui surplombe le camp.

LA CHALEUR DES SOURIRES

Le soir tombe. Sur la route, une camionnette s’arrête, phares allumés. Les portes arrière s’ouvrent, les migrants puis les militants forment aussitôt une file. Quelques bénévoles distribuent des plats chauds qu’ils préparent depuis 14h. Ils viennent d’un quartier populaire de Nice. Musulmans, ils ont d’abord voulu soutenir les migrants durant le ramadan. Et puis, « on a commencé, on a continué », confie Ahmed. L’opiniâtreté, toujours. En gare de Vintimille, ils découvrent la situation des migrants, mais aussi celle de SDF qui se sont réfugiés là. « La faim n’a pas de couleur » : ils distribueront donc des repas à tous, avant que les autorités ne leur interdisent l’accès de la gare et mettent deux bénévoles en garde à vue. Depuis, ils retrouvent chaque soir la route du camp No

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Border. Ahmed voudrait pouvoir dialoguer avec les migrants, mais il faut dispenser les repas au plus vite, pour qu’ils restent chauds. Et puis, s’amuse-t-il, les migrants parlent un arabe classique, littéraire. Il n’est pas sûr qu’il comprendrait quoi que ce soit. Alors il se contente de la chaleur de sourires qu’il finit par reconnaître et aimer. À minuit, c’est à peine si l’on distingue la gare de Vintimille dans l’obscurité. L’enseigne lumineuse ne fonctionne plus, et tout prend un air louche, anonyme, de clandestinité. On retrouve Abdel. Il est venu accueillir un ami un peu perdu, exténué. Il le rassure: « Les No Border sont des gens vraiment bien ». Plus loin, au su et vu de tous, y compris de la police, des tractations : à l’évidence, un deal entre migrants et passeurs. Rémi nous avait prévenus, les passeurs se cachent à peine ; la mafia calabraise, qui a déjà la mainmise sur le trafic de cocaïne, verse probablement des pots de vin à l’administration locale. En tout cas, elle a trouvé un nouvel expédient. Ce matin, deux bonnes nouvelles. Une avocate livre une imprimante qui permettra d’éditer des cartes. Et surtout, elle apporte une aide juridictionnelle décisive. Une directive européenne2 condamne l’entrave à la liberté de circulation, dès lors que les migrants ont formulé une demande d’asile. Une requête – urgente – auprès de la Cour de justice de l’Union européenne devrait permettre de sanctionner les États. Les vidéos des arrestations recueillies par les No Border pourraient avoir valeur de preuve ou de témoignage. Seconde bonne nouvelle : trois migrants ont franchi la frontière. Dont deux Afghans. Rémi s’en amuse: « Les Afghans ne restent jamais très longtemps ici. Ce sont les plus malins. De toute façon, ils ont déjà franchi tellement de frontières ». ■ gildas le dem 2. Directive 2011/95/UE du Parlement européen.


REPORTAGE Le camp No Border est d’abord un camp de passage : les migrants y récupèrent des forces avant de franchir la frontière, apprennent le français, les cartes qui leur permettront de s’orienter.

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PORTRAIT DE POUVOIR

BARTOLONE, LE POUVOIR COMME SEULE CONVICTION Claude Bartolone ou Barto ? Le candidat socialiste à la présidence de l’Île-de-France veut jouer de toutes les facettes, voire des ambiguïtés de son parcours pour conquérir la région. Portrait d’un habile dont la longue marche est parfois passée sur les autres. par louise deschamps et rémi douat illustrations alexandra compain-tissier

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J

Juin 1981, la Seine-Saint-Denis vit un séisme politique. Jusqu’alors, les neuf députés de ce département ouvrier étaient tous communistes. Mais dans la foulée de l’élection de François Mitterrand, quatre socialistes parviennent par surprise à gagner leur siège à l’Assemblée. Parmi eux, Claude Bartolone. Il a à peine trente ans et vient de conquérir sa place en déboulonnant une communiste, la députée-maire de Bagnolet Jacqueline Chonavel. Il ne l’oubliera jamais. Ses débuts, il les fait dans l’ombre de Laurent Fabius. Claude Bartolone est longtemps son “porteflingue”. Il aime la conquête, le combat politique. La répartition des rôles est acquise : au fils prodige de la Mitterrandie la formalisation, à Barto la “mise en œuvre”. Il fait siennes les vues du jeune premier ministre venu remplacer Pierre Mauroy à Matignon, en 1984, quand l’union de la gauche version programme commun explose. Ce sont les années de jeunesse, celle des apprentissages dans un contexte de très grande tension entre socialistes et communistes. Ce goût de l’affrontement ne le quitte plus. Aimant jouer le “bad boy”, il lance son meeting de début

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de campagne pour les régionales par un « Bon sang, il n’y a rien de tel que le parfum d’une campagne électorale ! » Une défaite dans les urnes ? Il n’en a connu qu’une, aux cantonales de 1992. Aussi Barto cultive-t-il l’image du gagneur et du cogneur. Ce n’est pas qu’une image. COCO KILLER EN SEINE-SAINT-DENIS

« C’est un tueur », lâche le député PS de l’Essonne, Michel Pouzol. Jacqueline Rouillon, ex-maire Front de gauche de Saint-Ouen et conseillère générale, se souvient de sa faible inclination pour le débat autant que de sa violence : « Il ne supporte pas qu’on lui résiste. Alors qu’il venait d’être élu président du Conseil général, nous avons eu une séance mémorable sur l’endettement du département. C’était un vrai cours magistral, sans débat. L’objectif : montrer à quel point les communistes avaient mal géré le département. Et comme je me suis indignée de cette absence de débat, il m’a lancé, menaçant, en pleine séance : “Ça se règlera à Saint-Ouen !” ». Barto ne déteste pas entretenir le cercle de ses ennemis. L’hostilité entre lui et les communistes de Seine-Saint-Denis est solidement ancrée. « La méthode Bartolone en


PORTRAIT DE POUVOIR

« Il est celui qui s’est ingénié, dans le seul but de la conquête, à creuser les divisions locales entre socialistes et communistes. » Jacqueline Rouillon, ancienne maire de Saint-Ouen Seine-Saint-Denis, ça a été de tuer les communistes, résume sans détour un élu. Il est celui qui s’est ingénié, dans le seul but de la conquête, à creuser les divisions locales entre socialistes et communistes. Il y avait en Seine-Saint-Denis une forte tradition d’union de la gauche qu’il s’est appliqué à détruire en faisant des communistes l’ennemi principal. » À Montreuil, Villetaneuse, Saint-Ouen, La Courneuve ou Saint-Denis, notamment, il a conduit les hostilités. À Saint-Denis, il n’hésite pas à débarquer le secrétaire de section historique, George Sali, pour placer son poulain, Mathieu Hanotin. Objectif : dégommer les communistes et le maire sortant Didier Paillard (PCF). La droite applaudit des deux mains. L’UDI Jean-Christophe Lagarde félicite Claude Bartolone de « grignoter l’empire communiste » et Éric Raoult, ancien député-maire du Raincy, le surnomme “Coco killer”. Preuve de son efficacité de tueur, Bartolone parvient en 2008 à ravir aux communistes la présidence d’un Conseil général réputé imprenable. Ce département n’avaitil pas été dessiné quarante ans plus tôt comme un bantoustan communiste supposé circonscrire leur influence ? De coup de bou-

toir en coup de boutoir, Bartolone fait mieux que les gaullistes : il les déloge. Du Conseil général d’abord. De villes ensuite. Le résultat est moins probant en 2014, marqué par un affaissement de toute la gauche : le département rouge vire au bleu et la collecte socialiste est nulle. Les barto-boys ne parviennent à s’imposer ni à Montreuil et ni à Saint-Denis face aux communistes et aux Verts. Mais la gauche dans son ensemble est affaiblie gravement et perd des fiefs au profit de l’UDI ! Barto ne gagne pas à tous les coups. LE SENS DU TEMPO, LE GOÛT DES PREMIÈRES PLACES

Bartolone parvient à élargir le cercle de ses ennemis aux écologistes du département. Sa gestion est directement mise en cause par Dominique Voynet lorsqu’elle jette l’éponge, en mars 2014. Ses propos rappellent ceux de l’ancienne maire de Saint-Ouen : « Pour être réélue, je devrais me résoudre à des compromis, à des alliances, à des prises de position qui bousculent mes valeurs et mes convictions et me conduiraient à ne plus me ressembler ». Elle fait allusion dans Libération à un « parrain

de la Seine-Saint-Denis », dont elle ne voulait pas avoir à « baiser la bague ». Selon Dominique Voynet, Claude Bartolone se trouverait à la tête de « gens qu’il a placés, à tous les niveaux de responsabilité » dans le département et « qui lui doivent beaucoup ou qui croient lui devoir beaucoup ». Don Bartolone, cet autre surnom lui colle désormais à la peau. Arnaud Montebourg l’a appris de l’ire qu’il provoqua quand il osa soutenir Ségolène Royal en 2006 (dans la primaire qui l’opposait à Dominique Strauss-Kahn et Laurent Fabius). Comment celui qu’il pense avoir fait député en lui réservant une circonscription imprenable peut-il ainsi choisir ce camp ? Bartolone s’étrangle. Mais ce sens de l’action aux confins de la violence et de la domination lui sourit le plus souvent. Car Bartolone a aussi le sens du tempo et, désormais, une haute idée de sa personne. Le goût des premières places, il l’a acquis à son poste de ministre délégué à la Ville dans le gouvernement Jospin. Être le bras droit de Fabius ne lui suffit plus tout à fait, d’autant que ce dernier traverse une sévère période de solitude après 2005. Les socialistes ne lui pardonnent pas d’avoir

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« Il a une stature plus qu’une ossature. » Jean-Daniel Lévy, directeur de l’institut Harris Interactive

fait savoir qu’il voterait “non” au Traité constitutionnel européen (TCE). Hollande est particulièrement rancunier. Fabius perd largement la primaire de 2006. Bartolone trouve à s’extirper du placard quand Ségolène Royal a besoin de rassembler toute la famille socialiste. Il sera le représentant de la “fabiusie” dans l’équipe de campagne. Il y gagne sa place et ne fera pas que de la figuration. Mais c’est aussi le début de la fin entre les deux hommes. Désormais, Claude Bartolone ne roule plus pour Fabius, mais pour lui même. La séparation est consommée en 2008. Les anecdotes sur leur divorce sont légion. On raconte que Fabius lui aurait reproché d’avoir mal défendu les intérêts du courant dans les négociations internes lors de l’épique congrès de Reims – qui imposa Martine Aubry à la tête du PS face à Ségolène Royal. Pas assez de secrétaires nationaux obtenus, aurait tancé l’ancien premier ministre ! Pire, le mépris de classe affleure

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dans la bouche de Fabius lorsque Bartolone le consulte sur son ambition de conquérir le département : « C’est beaucoup de travail, je ne crois pas que ce soit une bonne idée ». Pour le fils d’ouvriers agricoles émigrés en Tunisie, c’est un peu raide. CONVICTIONS MINIMALES, CRITIQUES HOMÉOPATHIQUES

Car Bartolone est fier de son parcours. Il n’est pas de grands discours où il ne rappelle ses origines populaires, son arrivée au PréSaint-Gervais en 1960, le projet de CAP de mécanique qu’il parvient à transformer en licence de mathématiques. Pour cet homme politique intégral, faire valoir ses origines populaires et immigrées, ainsi que sa fidélité à la SeineSaint-Denis, relève autant de l’orgueil personnel que du calcul politique. Dans un paysage politique d’une consternante homogénéité sociale, Bartolone se prévaut sans modération de ses ascendances. « J’ai vécu trente ans dans la même rue en Seine-Saint-Denis, expliquait-il à la presse en 2013, J’ai juste changé de côté pour avoir une plus belle vue. » Mais cette insistance n’est pas sans relation avec ses convictions.

On lui en connaît peu, sauf celle qu’il partagea avec Fabius dans le désastre de 2002. Comme Fabius, il analyse l’éviction de Jospin par le fossé entre les socialistes et le peuple. Répondant à un chat du Monde, il dit : « Vous avez certainement remarqué que nous avons perdu les élections le 21 avril. Et il serait irresponsable aujourd’hui de ne pas tirer les leçons de ce terrible échec, de ne pas prendre en compte le fait que la mondialisation qui se construit est plus dure, difficile à vivre pour les salariés que ce que pouvaient imaginer bien souvent les plus pessimistes ». C’est pour combler ce fossé qu’avec Fabius, ils prennent position en faveur du “non” en 2005. Les fabiusiens, classés à la droite du PS, surprennent. Ce brouillage d’image, ce repositionnement, Bartolone va le faire fructifier. Il devient le pote de tout le monde. Et aujourd’hui qu’il mène campagne, il n’hésite pas à dire : « On peut vivre avec 4 % de déficit budgétaire, pas avec 4 degrés de plus », histoire d’entretenir une petite musique critique, de parler à l’oreille du Front de gauche et des écologistes. La conquête de la présidence de région est à ce prix. « Au-delà de la surface, Claude Bartolone n’a pas beaucoup investi


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les idées », estime pourtant le politologue Rémi Lefebvre. Il fait de ses origines populaires et de son appartenance à la Seine-SaintDenis son viatique, un substitut d’identité politique. « Il est difficile à situer dans le PS, poursuit Rémi Lefebvre, car il a toujours réussi à se créer une image décalée. » Claude Bartolone brouille les cartes à loisir, respecté comme un possible adversaire par François Hollande, proche de Martine Aubry mais sans jamais frayer avec les frondeurs. Afin d’affirmer ses ambitions, il s’autorise parfois la critique visà-vis du gouvernement. « Certes, mais de manière homéopathique », répond Rémi Lefebvre. Dans la salle des Quatre-Colonnes, on ne se bouscule pas pour parler du président de l’Assemblée. On n’insulte pas l’avenir. « Il n’a pas vraiment de structure politique, pas d’idée, mais c’est un bon tacticien », lâche quand même un élu socialiste. « Un très bon manœuvrier qui n’a jamais eu ni idée ni ligne politique », tacle encore un jeune député PS. « Il a une stature plus qu’une ossature », estime Jean-Daniel Lévy, directeur de l’institut Harris Interactive. « Le bartolonisme n’existe pas », confirme Rémi Lefebvre.

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PORTRAIT DE POUVOIR

« Claude Bartolone n’est absolument pas un bâtisseur de politiques publiques. » Un cadre du Conseil général

LA RÉGION FERA L’AFFAIRE

Si le bartolonisme n’existe pas, Claude Bartolone existe de plus en plus. Lui qui se voyait président de la future métropole parisienne a dû renoncer à ce rêve. La droite est désormais majoritaire dans l’espace francilien. Il rebondit et parvient, à la surprise générale et sans vote, à obtenir l’investiture socialiste. Un député socialiste raconte : « Sa méthode, c’est la Blitzkrieg, la guerre éclair ». La tactique repose au moins autant sur la violence de l’attaque que sur son caractère inattendu. En une déclaration sur BFMTV et un tweet pour clouter le tout, il annonce sa candidature. L’affaire est dans le sac, il envoie Marie-Pierre de la Gontrie et Jean-Paul Huchon au tapis. Le roi socialiste de l’Île-de-France ce sera lui, ou personne. Au passage, il jette par-dessus bord ses “convictions” en faveur de la métropole parisienne. Après avoir dit ses préférences pour une métropole des cathédrales allant de Reims à Orléans et de Rouen à Amiens, il a été le premier à demander la fin des départements au profit d’une nouvelle institution métropolitaine intégrée. Désormais il se demande : pourquoi faire ? Il imagine que, lui président, il n’y en a plus vraiment besoin et que

la région fera très bien l’affaire. N’attendez pas de lui des idées affirmées sur le rôle de la région. Il annonce que sous sa présidence, l’Île-de-France sera humaine : tant mieux ! La politique locale, les questions territoriales, ce n’est vraiment pas son fort. Le bilan de son passage au Conseil général apparaît bien mince, hormis la généralisation des partenariats public privés (PPP), notamment pour la construction des collèges, dénoncée par le Front de gauche comme une bombe à retardement. « Il n’a eu aucune vraie réflexion sur l’échelon départemental, estime un cadre du Conseil général. Claude Bartolone n’est absolument pas un bâtisseur de politiques publiques. Il s’est servi de ce mandat comme d’un marchepied pour la suite de sa carrière politique, au niveau national, mais a été particulièrement absent dans la vie au quotidien du Conseil général. » Cela s’est traduit très concrètement par un glissement organisationnel : « Il a en quelque sorte présidentialisé le pouvoir en diluant celui des vice-présidents ». S’il parvient en décembre à se faire élire vice-roi de France, sera-t-il comblé ? Rien n’est moins certain. À soixante-quatre ans, Bartolone est une jeunesse. Il a sa vie politique devant lui. ■ louise deschamps et rémi douat

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DROITIS DROITISATION. L’idée d’une “droitisation de la société française” relève de ces théories qui, ayant progressivement colonisé les termes du débat public, ont fini par créer leurs propres effets de réalité. La thèse s’affirme d’abord à droite, à partir de 2006, avec Patrick Buisson. Invoquant un durcissement des opinions mesurées par les sondages, constatant la poussée du FN, l’ancien responsable de Minute théorise un inexorable basculement à droite de la société française. En 2007, le chantre de la « rupture » et du siphonnage de l’électorat FN s’en repaît : Nicolas Sarkozy, élu, crée un ministère de l’Immigration et de l’Identité nationale. Et l’idée poursuit son chemin, s’impose peu à peu à de larges pans de la classe politique française. Jusqu’à fonder l’analyse présidentielle de la débâcle socialiste aux élections municipales et européennes de 2014. Conséquence : Manuel Valls entre à Matignon.

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LE MOT

SATION Malgré les évidences, le raisonnement est biaisé. Il procède par analogie avec l’économie néo-classique, considérant le champ politique comme un marché structuré par une offre et une demande. Une demande sociale évoluant vers plus de conservatisme appellerait une adaptation de l’ “offre politique”, telle une entreprise s’ajustant aux préférences de ses clients. À droite, et notamment chez Buisson, la naïveté paraît feinte. Au PS, l’adhésion à cette thèse justifie le renoncement à changer la réalité. En acceptant la thèse de la droitisation et en reprenant les termes du débat posés par le FN, droite et PS ont légitimé les idées et favorisé la montée du parti d’extrême droite. De ce point de vue, la thèse d’une droitisation “naturelle” de la société doit être vue et combattue pour ce qu’elle est : une prophétie auto-réalisatrice, au service de l’entreprise de conquête idéologique menée par les droites extrêmes. ■ thomas clerget

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Compacte, ramassée, soyeuse, l’abeille a accompagné l’histoire et l’imaginaire de l’espèce humaine. Sa présence dans les poèmes, les contes, les bandes dessinées et les dessins animés témoigne de cette permanence. Au début, la mouche à miel des anciens était célébrée pour offrir le plus délicieux des nectars. C’est ensuite l’essaim et la vie en groupe qui a marqué les esprits ; même si dans la multiplicité des espèces d’abeilles, il y a aussi des solitaires. On a alors donné à admirer un bel exemple d’une espèce sociale et industrieuse. L’amour de l’ordre s’est plu à louer une société hiérarchisée. Même si elle pouvait difficilement servir de modèle avouable avec sa reine, ses ouvrières, ses guerrières, et ses mâles, des faux-bourdons qui meurent à la tâche. Aujourd’hui, l’abeille devient une référence écologique majeure. On découvre, à une large échelle, l’importance de son rôle dans la pollinisation des plantes. La voir épinglée sur la photo, rappelle qu’elle devient une espèce en voie de disparition. Cette disparition sonne l’alarme et inquiète. L’écologie est dans sa phase d’alerte. On ne se rend compte de l’importance des processus que quand ils sont menacés de disparition. Le projet écologique est à la croisée des chemins, il doit se déployer. L’écologie, comme les abeilles, est à la recherche de sa chrysalide, de sa mue et de sa métamorphose qui la fera passer de l’état de larve ou de nymphe à son imago, son état adulte. Il lui faut quitter l’hypnotisme mortifère des catastrophes prévisibles pour inventer les avenirs prometteurs. La pensée écologique, avec ses composantes sociales et démocratiques, ouvre le champ d’une révolution de la pensée. En se confrontant à l’invention de nouveaux rapports entre l’espèce humaine et la Nature, elle bouleverse nos connaissances et interpelle nos comportements individuels et collectifs. 

GUSTAVE MASSIAH Figure du mouvement altermondialiste

Un spécimen d’abeille épinglé, Apis mellifera. Anand Varma/National Geographic Creative

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L’IMAGE

gustave massiah commentE une photo de Anand Varma


Existe-t-il encore un homme ou une femme politique qui ne se soit pas encore adonné à l’exercice ? Le pape, Obama, Morano (une accro !), Hollande, Sarkozy, Valls, pour ne citer qu’une infime partie de la classe politique française et internationale... tous se sont prêtés à l’art délicat de l’autoportrait par smartphone, en groupe de préférence. Alors que le terme de “selfie” n’est apparu qu’il y a trois ans dans le vocable 2.0, il est désormais un élément incontournable de la communication politique. Il faut y voir un phénomène de vases communicants. Celui du citoyen lambda qui, apercevant un visage “vu à la télé”, veut immortaliser la rencontre, et ainsi pouvoir prouver à ses proches qu’il a croisé la route de « Mais si, tu connais, c’est l’autre, là ». Puis il y a la démarche de ce dernier, en l’occurrence un politicien, usant du selfie comme d’une arme de rapprochement massive, des élites vers la populace. Le selfie sert aux puissants à créer un lien entre eux et le commun des mortels pour dire : « On est comme vous, de simples gens. » Qu’importe le pourquoi et le avec qui – on a bien vu Hollande prendre la pose avec un jeune Suisse faisant un doigt d’honneur... – l’important, c’est la pose ! Que le politique soit pris en photo, sans autre intérêt que l’image de sympathie et de proximité qu’il renvoie ainsi. Mais à trop accepter les codes des groupies, nos politiques risquent de devenir des people parmi d’autres. C’est anticiper ce dont les tabloïds ont toujours rêvé : la surexposition permanente, l’exhibition consentie, dénuée de tout contexte. Bref, la mise en scène d’un personnage, non pas pour une idée politique, mais pour faire sa comm’. La politique ne serait plus qu’un jeu de rôle ? ■ loïc le clerc, illustration anaïs bergerat

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L’OBJET

Le selfie


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POLITIQUE

EELV EN VERT ET CONTRE SOI

L’été s’est terminé par une crise de nerfs chez les écologistes. Le départ des deux présidents de groupe au Sénat et à l’Assemblée nationale relève autant du carriérisme individuel que d’une difficulté congénitale des écologistes à devenir un parti comme les autres… tout en restant différent.. par loïc le clerc

Photo Aldo Sperber / Picturetank

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R

Raconter l’histoire d’Europe écologie-Les Verts (EELV), c’est évoquer un parti novateur, européen, qui a cru pouvoir devenir une force majeure de la gauche, au point d’être capable de détrôner le PS. Commentant le livre de Cécile Duflot, De l’intérieur. Voyage au pays de la désillusion, Clémentine Autain écrivait : « C’est l’histoire d’une ministre déçue parce qu’elle a cru en François Hollande. » C’est la même chose pour les écologistes : ils ont cru en EELV. Un désamour qui ne date pas d’hier et des récentes défections de parlementaires. Le mal est plus profond, plus originel.

LA FAILLITE DE LA “COOPÉRATIVE”

EELV aura été le symbole français de la difficulté des grandes ambitions politiques, comme celle de créer une nouvelle forme d’expression de la démocratie. Début 2010, Daniel Cohn-Bendit était enthousiaste : « Désormais, on joue en première division. » Il théorisait alors une nouvelle structure censée devenir « une ruche qui permette aux militants de polliniser la société, d’être dans la société sans être une société à part. » La “coopérative” voulue par Dany devait réunir le monde de la politique avec celui des mouvements sociaux et associatifs. L’intuition était bonne. Hélas, jamais la coopérative ne fonctionna. Et la mayonnaise retomba. Les conséquences dans les urnes seront immédiates : de 16,28 % aux élections européennes de 2009 à 8,9 % en 2014. Une « déception » pour Yannick Jadot, député européen et pur produit de la coopérative. Ce constat amer, Noël Mamère le partage: « Le bilan d’EELV est tragique. Ce que nous avions initié en 2009, c’est-à-dire le dépassement des Verts par la coopérative, n’a pas fonctionné. Après une première vague (Bové, Jadot, Cosse, ndlr) qui a montré la pertinence de cette belle mécanique, elle a été tuée dans l’œuf par l’appareil des Verts, qui craignait de perdre la main sur le parti. En conservant ‘‘Les Verts’’ dans l’acronyme, on immisçait le poison. Et aujourd’hui, il ne reste rien d’Europe écologie. » Pour Yannick Jadot, si EELV n’a pas été en mesure de faire perdurer sa dynamique et son originalité initiale, « la responsabilité est collective, il serait trop facile

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POLITIQUE

« Les écologistes ont toujours manqué leur objectif : ne plus être une minorité activiste et devenir un mouvement social. » Erwan Lecœur, sociologue de dire qu’EELV a été bouffé par Les Verts », même si l’eurodéputé concède que certains, chez les Verts, ont voulu « rentabiliser cette dynamique pour qu’elle serve un certain nombre d’ambitions personnelles ». Avec le recul, Yannick Jadot constate qu’une des grandes erreurs d’EELV est d’avoir « considéré que les espaces politiques se fabriquent sur la base des alliances ». Il refuse de voir la politique comme une addition de scrutins « par le haut », ce qui, selon lui, écarte les électeurs de la politique.

LA FORME AU PROFIT DU FOND

« L’erreur que nous avons pu faire, nous, fondateurs d’EELV, est d’être obsédés par le fait que cette dynamique devait s’incarner dans une forme partidaire, stricte, formelle », explique Yannick Jadot. C’est en s’intéressant plus à la forme (et aux stratégies d’alliances) qu’aux idées que le député européen comprend qu’EELV a perdu sa capacité à aller vers la société. Peut-être aussi que l’ambiguïté politique initiale s’avéra délétère. Daniel Cohn-Bendit affirmait à la création d’EELV : « Notre force, c’est le rassemblement, nous devons être capable de rassembler au-delà de la gauche. » L’idée était de faire d’EELV un astre central, dont l’attraction pourrait « aller de José Bové à quelqu’un comme Nathalie Kosciusko-Morizet, en passant par le MoDem » (Gabriel Cohn-Bendit en 2010), et ce afin de « devenir majoritaire », comme le rêvait alors Cécile Duflot. Le parti s’était doté d’une importante capacité d’innovation sur la forme, d’une grande force militante sur le terrain, mais manquait cruellement

d’une orientation stable sur le contenu politique. Sociologue et auteur de plusieurs ouvrages sur l’écologie politique, Erwan Lecœur constate amèrement cet immobilisme : « Les écologistes ont toujours manqué leur objectif : ne plus être une minorité activiste et devenir un mouvement social. Il y a un peuple de l’écologie disponible, qui serait prêt à rejoindre les écologistes, mais pas tel qu’ils se présentent. » Autre ambiguïté : être un parti global ou un parti écolo ? Historiquement, les Verts puis EELV sont présents sur les grandes questions de société. On les retrouvait aux cotés des sans-papiers, contre les lois liberticides, pour le mariage gay, etc. L’engagement dans les combats pour les libertés individuelles et collectives était leur ADN. C’était avant. Aujourd’hui, les élus qui représentent la formation à l’Assemblée nationale sont devenus plus conservateurs que son électorat. Noël Mamère ne sait pas dire s’il en est consterné ou accablé : « Les idées des écologistes ont infusé dans la société, mais les écologistes ne sont plus capables de les porter. Et quand je vois que certains ont pu voter la loi “renseignement”, je ne sais pas si on peut appeler ça une trahison, mais c’est en contradiction totale avec les valeurs d’une société ouverte qu’on défend depuis quarante ans. »

L’ÉCOLOGIE EST-ELLE DE GAUCHE ?

EELV se serait-il droitisé sous l’influence des présidents de groupes parlementaires ? Non, répond Erwan Lecœur. Pour le sociologue, « Les députés d’EELV sont dans la continuité de cette tendance droitière qui a toujours existé dans le parti ». Le véritable souci, c’est que le parti n’a « pas de ligne politique précise sur un certain nombre de sujets, ce qui explique que certains élus votent en leurs âme et conscience, mais pas du tout en fonction de ce que le parti pourrait penser. C’est aussi ça le côté libertaire des écologistes. » Sauf que cette liberté de conscience rend illisible le parti. « En prenant des positions contradictoires, les dirigeants donnent au parti une résonance cacophonique », constate Tewfik Bouzenoune, président de la commission Justice et sécurité à EELV, avocat au barreau de Paris. Pour sa part,

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« Quand je vois que certains ont pu voter la loi “renseignement”, c’est en contradiction totale avec les valeurs d’une société ouverte qu’on défend depuis quarante ans. » Noël Mamère, député

Pierre Serne, adhérent des Verts depuis 1998 et viceprésident aux transports de la région Île-de-France, se désespère de voir à nouveau son parti montrer « un visage confus et divisé à l’opinion publique alors que l’écologie est au cœur de l’actualité et qu’EELV n’a jamais eu autant d’élus ». Pour Erwan Lecœur, ce qui manque avant tout aux écologistes, « c’est une bonne stratégie de communication politique. S’il y avait aujourd’hui un Cohn-Bendit bis qui se pointait et refaisait le coup d’EELV de 2009, je suis quasiment certain que les écologistes seraient à 15 % ». Noël Mamère préfère ne pas trop parier sur un tel score. Mais, comme il en témoigne avec Patrick Farbiaz (entre autres, ancien conseiller de Cécile Duflot) dans un « manifeste pour un autre monde », intitulé Changeons le système, pas le climat, à paraître en septembre, une chose reste certaine : avec ou sans EELV, l’écologie ne va pas disparaître. « L’écologie a encore de l’avenir devant elle à cause, malheureusement, du chaos climatique et géopolitique dans lequel on est, explique-t-il. Maintenant, l’enjeu est de savoir si les écologistes vont enfin se hisser à la hauteur de leurs responsabilités. » L’insaisissable positionnement du parti sur l’échiquier politique ronge encore et toujours EELV. À l’exception de Corinne Lepage qui a vu en EELV

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une formation trop à gauche – raison pour laquelle elle a créé son propre parti, Cap 21, allié avec Bayrou –, les autres paraissent encore se questionner sur le positionnement et les alliances. « Est-ce qu’il faut aller avec la gauche radicale ou avec la gauche qui n’est plus de gauche ? », résume Erwan Lecœur. Un dilemme que Noël Mamère juge « pitoyable ». Il préférait quand EELV faisait le pari de faire de l’écologie politique une alternative à la social-démocratie, tout en s’opposant au productivisme des communistes. Pour le député de la Gironde, le positionnement politique est clair : « L’écologie est, dans son fondement, dans ses valeurs, une composante de la gauche qui n’a rien à voir avec la droite. Les écologistes sont les héritiers de 68, on s’est construit sur la critique de la société industrielle ! »

AUTONOMIE SANS FIN

Le dilemme est formalisé dans les années 90. Pensant la crise du PS irréversible, les écologistes se voient comme la relève de la social-démocratie. En fait, les Verts puis EELV ne parvinrent pas à se glisser dans le duopole conflictuel PS-PCF. Yannick Jadot l’explique par l’histoire de la gauche : l’écologie politique ne prenant pas ses racines dans le XIXe siècle, elle ne saurait « se définir par rapport à la production ». Cette « nouvelle dimension au débat » fonde la position d’autonomie. Pour Noël Mamère, « l’autonomie de l’écologie est nécessaire », à la condition d’accepter de participer au jeu des alliances de façon intelligente. Erwan Lecœur résume : « EELV est obligé de faire une alliance avec le PS pour accéder au pouvoir, alors même que leur objectif réel, c’est de faire de l’écologie une instance autonome dans le champ politique. » Comment être un parti membre de la majorité, voire du gouvernement, avec tous les désaccords qui existent entre le PS et EELV ? Pour Yannick Jadot, autant que l’autonomie radicale, « vouloir être au gouvernement et assumer le pire de ce gouvernement est une faute politique ». Aujourd’hui, l’élu préfèrerait voir EELV


POLITIQUE

se mettre « à équidistance du Front de gauche, du PS, et du Modem version 2007. Parce que sur les questions sociales, nous sommes plus proches du Front de gauche, sur l’ambition du réformisme, plus proches du PS, et sur la question de la distance à avoir par rapport au “national-étatisme”, plus proches d’une certaine pensée centriste ». Le paradoxe est qu’EELV n’a jamais eu autant d’élus et est engoncé dans la crise. Sans doute, comme le dit Emmanuelle Cosse, parce que les écologistes ont un véritable « problème avec l’élection présidentielle ». Selon Noël Mamère, détenteur du score inégalé à la présidentielle de 5,25 %, « c’est méconnaître le système politique français que d’imaginer qu’aujourd’hui un candidat écologiste peut faire 20 % à la présidentielle. En 2012, je pensais sincèrement que les écologistes étaient en mesure de faire un score plus élevé que le mien. J’avais mal mesuré la détestation de Sarkozy et le vote utile. » Des échecs successifs qui éclipsent les élections locales où « les écologistes font de meilleurs scores que le FN », commente Erwan Lecœur. Alors, les écologistes sont partagés. Cela conduit certains à considérer que c’est une erreur de persister à présenter un candidat EELV à la présidentielle. Mais Rosalie Salaün, porte-parole des Jeunes écologistes, affirme que la déception serait immense si le parti ne parvenait pas à mettre sur pied une candidature écologiste, comme il sait le faire depuis 1974.

RETROUVER UNE DYNAMIQUE

La perspective d’une primaire offre une issue de compromis en permettant aux écologistes d’être présents sans être réduits à des scores de témoignage. Bien. Mais à quelle primaire participer ? Avec le PS ou avec l’autre gauche ? Daniel Cohn-Bendit imagine même qu’il faille participer à toutes les primaires, y compris à droite. Erwan Lecœur serait, lui, partisan d’une participation des écologistes à la primaire socialiste si EELV parvient à « peser 20-25 % ». Mais pour d’autres, comme Yannick Jadot, les priorités ne sont pas bien situées : « Un poste

de député ou de ministre est-il plus important que celui de viceprésident de région ou de maire d’une grande ville ? » Le député européen déplore une « obsession du PS » qui ne mène à rien. Une analyse que partage Erwan Lecœur : « On a bien vu à Grenoble que lorsque des candidats écologistes se présentaient sur une liste composée de formations sociales et citoyennes, c’était une réussite. Une alliance EELV-PS ne marchera jamais, de la même manière qu’une alliance avec le PG. » Le départ de figures de “l’aile droite”, s’il est un début de clarification, n’est pas pour autant synonyme de réorientation à gauche. Yannick Jadot souhaiterait que les écologistes « reconstruisent leur espace politique sans se dissoudre dans le Front de gauche ou dans le PS ». Il propose au contraire un partenariat des gauches « sur la base de nos différences assumées et non sur celle du plus petit de nos dénominateurs communs ». Et Erwan Lecœur de conclure : « Il y a une dynamique que l’écologie doit pouvoir impulser, en lien avec des forces sociales, mais elle doit être plus large qu’un cartel de tout petits mouvements qui ne représentent qu’euxmêmes. » Comprendra qui voudra. ■ loïc le clerc

« L’erreur que nous avons pu faire, nous, fondateurs d’EELV, est d’être obsédés par le fait que cette dynamique devait s’incarner dans une forme partidaire, stricte, formelle. » Yannick Jadot, eurodéputé

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LE DOSSIER

BANLIEUES CE QUE LES RÉVOLTES ONT CHANGÉ

Dans une France hystérisée par le Front national, comment vont les banlieues et leurs habitants ? Dix ans après les révoltes de l’hiver 2005, un dossier pour comprendre la persistance du sentiment de relégation alors que quarante milliards ont été investis dans ces territoires. photos ludovic maillard

Des immeuble face à un terrain vague au Bourget, en banlieue parisienne.


L

Les banlieues populaires ont un nouveau visage. Pendant dix ans, l’État a mobilisé des moyens exceptionnels autour des programmes de rénovation urbaine. Démolitions et transports en commun ontils permis de revenir à plus d’égalité territoriale (page 43) ? Les habitants des quartiers ont multiplié les tentatives de regroupement politique pour se faire entendre : vivent-ils la fin de leur mise à l’écart (page 51) ? Porte-voix de la colère et de la misère, les rappeurs ont été victimes d’un acharnement judiciaire méthodique. Que reste-t-il de leurs messages (page 55) ? Une décennie après, la lutte contre les discriminations passe par le combat pour l’école et par les femmes. Reportage au Petit-Bard à Montpellier (Page 54). Et comment ça va, les keufs, de leur côté de la barrière (page 62) ? Les nouveaux damnés de la terre vivent-ils désormais dans les zones périurbaines ? Déconstruction d’une opposition trop simpliste (page 66).

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LE DOSSIER

LES LIMITES D’UNE RÉNOVATION URBAINE Dix ans après la révolte des banlieues, que s’est-il passé ? Alors que des milliards ont été mobilisés dans la transformation des cités, le sentiment d’abandon et de discrimination n’a jamais été aussi fort. Autre paradoxe : alors que le FN donne le ton, les jeunes issus de l’immigration finissent par s’imposer dans l’espace public et politique. Une chose est sûre : ces révoltes ont produit leurs effets. En ce mois de novembre 2005, deux gosses, Zyed et Bouna, poursuivis par des policiers se réfugient dans un poste transfo et sont électrocutés. Leur mort, cette injustice de plus, va déclencher plusieurs jours d’émeutes dans de nombreuses cités populaires de France. Des voitures, des équipements publics sont brûlés. Les policiers sont attaqués. Pour la première fois depuis la guerre d’Algérie, l’État déclare un couvre-feu et mate les rebelles. La gauche ne va rien dire, ou si peu. Une manifestation est organisée : elle sera bien maigrelette. Arlette Laguiller, Clémentine Autain sont là. Aucun autre responsable politique n’est venu. Dans la foulée, les tribunaux jugent en comparution immédiate des jeunes, la plupart inconnus des services de police, bien souvent apprentis et salariés. Des peines de prison fermes sont prononcées. Mais les pouvoirs publics ne s’en tiendront pas à la seule répression des émeutiers. La politique urbaine qui sommeillait va devenir la réponse essentielle à la révolte des banlieues. UNE TRANSFORMATION VISIBLE

En une décennie, les mots “banlieue” et “territoire” ont envahi le débat public. Une réalité éclate au grand jour : la France n’est pas une et indivisible, elle est constituée

de territoires extrêmement inégaux, des centres, des quartiers, des cités, des zones périurbaines. En SeineSaint-Denis, si emblématique de la banlieue, les parents et les enseignants parviennent à faire entendre une réalité : ce département est moins bien doté que les autres. Ils ont fait le calcul, un enfant du 93 perd une année de cours du fait d’absences de profs entre le CP et le bac. Les inégalités sont fortement territoriales. Les chercheurs en sciences sociales précisent: l’idée que chacun se fait du monde dépend de sa classe, de son âge, de ses convictions religieuses éventuelles… et de son lieu de vie. Les politiques l’ont compris et ils adaptent leurs discours à ces réalités contrastées. Marine Le Pen laboure le terrain des laissés pour compte. Le changement n’est pas que dans la prise de conscience d’une question “banlieue”. Un plan de rénovation urbaine est conduit par l’État. 40 milliards. C’est la plus grande mobilisation de moyens pour les banlieues jamais vue. Son principe n’est toutefois pas né dans la chaleur de l’hiver 2005. L’ANRU, Agence pour la rénovation urbaine, est la réponse chiraquienne au coup de tonnerre de 2002 et à la poussée lepéniste. Elle est d’abord de modeste envergure. Mais après 2005, ce sera l’arme massive des pouvoirs publics. L’habitat

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Au total, en dehors des guerres, il n’aura jamais été détruit plus de bâtiments. individuel, les petits immeubles et la mixité sociale doivent sauver notre société malade de ses grands ensembles. Jean-Louis Borloo, ministre de la Ville, est chargé de leur destruction. Tous les moyens de l’État convergent alors vers ces opérations labélisées. Pour les villes, c’est l’ANRU ou rien. Les communes parviendront plus ou moins à s’écarter de la stricte application des préceptes qui décident de l’attribution des crédits. Elles négocieront le nombre de démolitions, de reconstructions et la part de logements sociaux. Mais au total, en dehors des guerres, il n’aura jamais été détruit autant de bâtiments. Les cités sont remplacées par de petits immeubles cernés de grilles avec digicodes. Les grandes pelouses et les halls traversants et ouverts disparaissent. C’est la “résidentialisation”. UNE NORMALISATION DE LA BANLIEUE

Les premières démolitions furent l’objet de mises en scène spectaculaires. Parfois, sur la musique de JeanMichel Jarre, la population est invitée à assister à l’implosion d’une barre ou d’une tour. Il s’agit d’ancrer dans la conscience de tous une haine de ce que furent les grands ensembles, ces constructions d’aprèsguerre. D’en terminer à grand bruit avec une période unique, celle de la politique du logement pour tous. Le traumatisme vécu par les habitants spectateurs, leur effroi, leurs larmes, ont eu raison de ces sons et lumières. Mais le processus a continué : grignoteuses et pelleteuses se sont substituées à la dynamite. Pour rendre acceptable ces destructions, l’État finance

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Anne-Marie Bercouzareau, auxiliaire de puĂŠriculture, habite Suresnes depuis 1990 et est ici Ă Nanterre, devant les Tours Aillaud.


« Il y a une très forte inégalité de traitement entre les territoires. Cette violence se banalise, s’accroît. Les gens se sentent délaissés, niés dans ce qu’ils sont. » Adjera Lakehal-Brafman, Association des femmes du Franc-Moisin le manque à gagner des bailleurs sociaux et achète l’accord des habitants : en cas de démolition, leur relogement est assuré à loyer constant. Pour les anciens occupants, pas pour les suivants ! C’est une bombe à retardement. L’ANRU se traduit au fil des destructions et des départs des “ayants droit” par la perte massive de logements bon marché. Il provoque une baisse du nombre total de logements sociaux, alimentant la rareté et la hausse des loyers. Cette normalisation volontariste de la banlieue et de son espace s’est produite au moment même où les villes deviennent des acteurs majeurs de la mondialisation. La métropolisation est une forme contemporaine de la compétition internationale. Paris, Lille, Lyon veulent grossir pour gagner en poids économique, démographique, politique. Les banlieues doivent y être intégrées. La métropolisation passe par l’absorption des banlieues, le dépassement des frontières du périphérique, la continuité de l’espace public. Certes, on reste toujours très loin de cette utopie bourgeoise d’une ville pacifiée, homogène, mais les transformations institutionnelles, l’ANRU et le développement considérable des transports en commun travaillent à cette intégration. Les tramways, qui desservent autant qu’ils redessinent l’espace public, en sont une autre expression. L’espace public est devenu un enjeu. Les habitants veulent des places, des rues entretenues et des jardins. Ils se mobilisent pour cela. Les promoteurs aussi. Les élus locaux embrayent. En dix ans, la transformation urbaine est devenue un immense enjeu économique et politique.

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LE PÉRIURBAIN, L’AUTRE RELÉGATION

Ces grands investissements dans les lieux de la révolte sont-ils venus à bout de la ségrégation des cités ? Le constat est unanime : les milliards mobilisés n’ont pas remis en cause les situations d’injustice et de discrimination. « La rénovation urbaine a permis aux gens de vivre plus décemment, juge Mohamed Mechmache, fondateur et porte-parole d’AClefeu. Elle a changé le paysage urbain. Mais elle n’a pas résolu les problèmes de fond. On a beaucoup parlé de mixité sociale, mais celle-ci est impossible si les infrastructures de base sont délaissées, dans la santé, l’école, la culture, l’emploi. » La technocratisation de la politique de la ville se traduit par la focalisation sur la seule transformation du cadre de vie, au détriment de l’action sur le social. Et de fait, par exemple, les associations ont vu fondre leurs subventions. Elles qui assuraient l’aide aux devoirs, le soutien parental, la vie commune, n’ont souvent plus les moyens de continuer. La rénovation urbaine, le désenclavement ne sont pas généralisés. « Certaines villes comme Clichy-sous-Bois, Montfermeil restent bien coupées. Les banlieues de la première ceinture ont connu une modernisation sensible, et on vit sans doute mieux aujourd’hui dans une cité de la Courneuve que dans de nombreuses villes éloignées des grands centres urbains. Mais la pauvreté s’est aussi enkystée dans bien des quartiers. Une ville comme Saint-Denis vit ces deux réalités en même temps, ce qui provoque de très fortes tensions internes, palpables au centreville », observe la sociologue Marie-Hélène Bacqué. Adjera Lakehal-Brafman, directrice et pilier depuis trois décennies de l’Association des femmes du FrancMoisin, à Saint-Denis, tire, elle, un autre bilan : « Les conditions sont encore plus difficiles qu’il y a dix ans. À SaintDenis, le fossé entre centre-ville et cité est réduit, mais à une échelle plus globale, par exemple avec Paris, il s’est accru. Il y a une très forte inégalité de traitement entre les territoires. Cette violence se banalise, s’accroît. Les gens se sentent délaissés, niés dans ce qu’ils sont. Cela crée de l’agressivité. ». Il y aurait donc deux banlieues, l’une acceptée et intégrée, l’autre reléguée et oubliée ? Pas si simple. L’éloignement toujours plus accentué de catégories populaires, qui aspirent souvent à devenir propriétaires d’une maison avec jardin, a fait émerger un nouvel espace :


LE DOSSIER

le périurbain. Dans le discours politique, c’est lui qui devient l’archétype de la relégation. On l’oppose aux banlieues des cités. La compétition des délaissés de la République est mise en scène : elle devient obsédante à droite, à l’extrême droite. Et même parfois à gauche (lire “Le périurbain ”, p. 66). Dans cette partition, les cités ont la fonction du bouc émissaire. « La peur d’une sécession cultuelle et culturelle hante le corps social, alimentant en retour des réflexes identitaires », souligne la sociologue.

La revue Mouvements consacre sa publication de l’automne 2015 aux dix ans de la révolte des banlieues. Le numéro ouvre largement ses colonnes aux acteurs de l’époque et porte un regard attentif aux efforts pour faire émerger une parole politique distincte du cœur des quartiers. Le dossier s’enrichit de façon très originale de regards portés sur les émeutes aux États-Unis et en GrandeBretagne. On lira une intéressante table ronde entre les acteurs de 2005. Parmi eux Azzédine Taïbi, maire PCF de Stains parle d’un rendez-vous manqué entre la gauche radicale et les habitants des quartiers en révolte : « Ce n’était pas le premier rendez-vous manqué, mais c’était vraiment désespérant. Il y avait matière à créer des convergences, mais on est resté sur cette tradition de minoration de certaines catégories de militants, qui ont pourtant mené des luttes et ont, pour certains d’entre eux, fait l’effort de se rapprocher des mouvements politiques. Et tout ça pour rien. 2005 est un rendezvous raté. »

Mouvements, Ma cité a craqué, dix ans après les révoltes des banlieues, automne 2015, 15 euros

« Les attentats de janvier 2015 l’ont prouvé : on va toujours chercher les coupables au même endroit : dans les banlieues », relève Mohamed Mechmache.. PERSISTANCE DES DISCRIMINATIONS

La cité continue de cristalliser les peurs françaises. Ses habitants sont toujours en butte aux regards inquiets. La persistance des discriminations est la face contrastée des grands travaux urbains. « Ces dix dernières années, on a subi une discrimination renforcée, confirme le fondateur d’AClefeu. Sur la question de l’islam, on a vécu un faux débat. On nous parle sans arrêt de vivre-ensemble, mais en même temps on divise les gens avec des discours contraires aux valeurs de la République. On exclut une catégorie de Français! » En 2005, la France avait pourtant commencé à se voir métissée, mélangée, colorée. Zinédine Zidane et Yannick Noah sont au sommet de la popularité dans le pays. Mais il faudra attendre le lendemain de la révolte des banlieues pour que la place des “minorités visibles” se retrouve au sommet de la représentation, dans les médias et en politique. Les “minority studies”, les études post-coloniales imposent une lecture de la réalité sociale qui ne peut plus occulter l’histoire et les discriminations. L’affaire devient clairement un enjeu politique. Désormais, il est à peine concevable qu’un parti, un gouvernement ne soit pas mixte. Femmes et minorités visibles côte-à-côte. Femme d’une minorité visible, c’est encore mieux. Sarkozy en a promu à ses côtés et en a fait un symbole. Hollande en fera autant. Rama Yade, Rachida Dati, Fadela Amara pour l’un. Najat Vallaud-Belkacem, Myriam El Khomri, Fleur Pellerin pour l’autre. Elles n’ont pas pour autant la vie facile et sont souvent attaquées, moquées au triple titre de leur genre, de leur âge et de leurs origines. Mais tous ces affichages au sommet de l’État ne remplacent pas une politique active contre les discriminations. Et là, c’est le quasi néant. Passés les discours et les promesses, la gauche au pouvoir ne se montre pas à la hauteur. Oubliés les récépissés en cas de contrôle d’identité, le vote des étrangers, l’abrogation de la circulaire Chatel qui écarte les femmes voilées des sorties d’école. Si les filles de l’immigration et des cités semblent

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On oppose le périurbain aux banlieues. La compétition des délaissés de la République est mise en scène . Dans cette partition, les cités ont la fonction du bouc émissaire. plus visibles et acceptées, les garçons restent affublés de l’image du bad boy, un peu dealer, un peu violeur. Les groupes de rap contestataires ont payé cash les stéréotypes (lire “Le rap engagé réduit au silence”, p. 55). Le procès n’est pas neuf. Nacira GuénifSouilamas et Eric Macé ont publié en 2004 Les féministes et le garçon arabe, dans lequel ils analysent cette construction malveillante de l’image du garçon arabe. La marche “Ni putes ni soumises” surenchérit. La différenciation entre filles et garçons s’accentue. Les femmes semblent aujourd’hui les seules autorisées à parler au nom des quartiers dans l’espace public. On les retrouve au premier rang des mobilisations à Marseille comme à Saint-Ouen, à Saint-Denis ou Montpellier. On ne compte plus les associations de femmes et de mamans engagées contre la drogue, la violence, les discriminations, (lire “Au Petit-Bard, les cités veulent la mixité”, p. 56). Les sœurs et les compagnes des émeutiers ont repris le combat après qu’on leur a cloué le bec. LUTTER ENCORE

La poursuite du combat ne fut pas sans embûches et la route reste escarpée. Dès les lendemains de révolte, les jeunes, les parents, les élus locaux se mobilisent. L’espoir grandit d’être, enfin, considérés comme des citoyens à part entière. Un espoir douché par les présidentielles de 2007. La situation des quartiers s’est alors dégradée. Le thème de l’identité nationale s’est imposé, ceux du chômage et de la précarité se sont envolés. « Les institutions ont répondu avec des policiers, au lieu de répondre avec des services publics », résume Amar Henni,

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Le marchĂŠ de Sarcelles.


« Les partis de gauche sont confrontés à la grande question de la représentation des classes populaires. Or ils ne font aucune place à la jeunesse issue de l’immigration. » Marie-Hélène Bacqué, sociologue membre de l’Observatoire international des banlieues et des périphéries. Avec derrière lui une longue carrière d’éducateur à Grigny, mais aussi un bagage de chercheur, l’homme connaît le terrain comme sa poche. « Aujourd’hui, les gens désertent. Ils fonctionnent à l’écart, n’attendent plus rien des institutions. Il n’y a, de toute manière, plus rien à espérer. Il faut inventer une nouvelle société. Le positif, c’est que l’avenir est ouvert. La crainte, c’est le FN. Le gouvernement lui ouvre une autoroute. » Amar Henni semble partagé entre pessimisme et espoir d’un nouveau sursaut collectif : « J’ai le sentiment qu’il y a des gens qui sont prêts à devenir acteurs, pour l’instant à l’échelle individuelle. Je ne sais pas encore quoi, mais il va se passer quelque chose. Ça ne viendra pas des institutions mais des gens, qui ne souhaitent pas le déclenchement d’une guerre. Mais celle-ci reste une possibilité. En fait, elle existe déjà, même si elle est pour l’instant déguisée ; c’est la maltraitance des ouvriers, des pauvres. Sa couleur est économique, sociale, sécuritaire. Là, c’est le calme avant la tempête. On ne sait plus où on en est. Mais ça ne peut pas continuer comme ça. » NOUVEAUX ACTEURS POLITIQUES

À côté de cette colère qui couve, des enfants des quartiers gagnent enfin un accès aux formations supérieures. Science Po en fait sa pub. Même la sphère économique s’ouvre. Malgré la persistance des discriminations, une première génération de jeunes issus de l’immigration accède aux métiers de cadre. Du coup, on les rencontre davantage dans la vie locale. Marie-Hélène Bacqué a fait les comptes : « en 2001, en Seine-Saint-Denis, il y avait

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10 % d’élus municipaux issus de l’immigration. En 2014, ils sont 30 % ». Un seuil a été franchi. Pas encore celui de premier magistrat. « Un seul maire est maghrébin, Azzédine Taïbi, le maire communiste de Stains ». Mais on assiste bien à une entrée significative en politique de jeunes issus de l’immigration désormais qualifiés, à la recherche de reconnaissance et d’une place dans la société. Ils sont nombreux à se faire élire lors des dernières élections municipales et ils s’investissent dans leurs mandats. Sans doute seront-ils également présents sur les listes des régionales. Peut-être même sur des listes autonomes. Ces premiers pas politiques sont chaotiques. L’enchevêtrement du débat sur la banlieue, les discriminations, les conceptions de la République ont installé la défiance avec la politique “vue à la télé”. Le fossé entre la gauche et les quartiers ne se comble pas. Plus grave, le lien entre immigration et gauche a été cassé : il n’y a plus d’automaticité au vote à gauche. La droite, voire l’extrême droite, rencontre désormais un écho notamment parmi les jeunes. Parallèlement, les tentatives pour faire émerger une parole autonome des quartiers sont légion. Elles se fracassent sur le jeu des ego et sur des tensions redoutables entre affirmation identitaire et relation avec les institutions (lire “Les émeutes ont-elles fait mouvement ?”, p.51) « Les partis de gauche sont confrontés à la grande question de la représentation des classes populaires. Or ils ne font aucune place à la jeunesse issue de l’immigration. C’est une équation impossible. Les classes populaires d’aujourd’hui ne peuvent se reconnaitre dans cette gauche qui fait sans eux. Au XIXe siècle, la réponse politique a mis du temps à s’imposer. Il en faudra autant. C’est aussi ce qui se joue là », résume Marie-Hélène Bacqué. Transformation urbaine, centralité nouvelle du débat sur les minorités et les discriminations, émergence de nouveaux acteurs politiques dans les villes : la révolte des banlieues s’avère être un moment clé de l’histoire de notre pays. Inscrit dans des transformations qui lui préexistent, l’évènement a été un catalyseur, une onde de choc. Dix ans après, la France n’est plus la même. Mais la gauche reste sur le flanc, faute, aussi, d’avoir su comprendre ce moment.  catherine tricot (avec thomas clerget)


LE DOSSIER

LES RÉVOLTÉS ONT-ILS FAIT MOUVEMENT ? Autour de la révolte de novembre 2005, de nouveaux acteurs ont fait leur apparition dans le champ des luttes des quartiers et de l’immigration. Dix ans après, le point sur les évolutions et les recompositions de leurs mouvances militantes. En janvier 2005, un appel secoue le landerneau de la gauche militante. En France, y est-il écrit, « le traitement des populations issues de la colonisation prolonge, sans s’y réduire, la politique coloniale ». Ses signataires, « descendants d’esclaves et de déportés africains, filles et fils de colonisés et d’immigrés (…) Français et non-Français vivants en France, militantes et militants engagé-e-s dans les luttes contre l’oppression (...) », dénoncent les discriminations subies par les personnes issues de « l’immigration post-coloniale », et se proclament les Indigènes de la République. Le ton est rageur, un peu provoc, le propos radical mais argumenté. Dix mois avant les révoltes de novembre, l’appel des Indigènes ramène la question des quartiers et de l’immigration au centre des débats à gauche. Adoptée le 15 mars 2004, la loi sur le voile a déjà donné lieu à de sévères crispations au sein de ce même espace. On s’y s’écharpe sur la figure de Tariq Ramadan et autour de la laïcité – « falsifiée » dira plus tard Jean Baubérot. En convoquant l’histoire (de la traite négrière

au 8 mai 1945 de Sétif) et en tripotant des concepts de géopolitique et de philosophie politique (l’impérialisme américain, l’universalisme égalitaire), les Indigènes se placent sur le terrain du débat d’idées. COLLECTIFS, FORUMS, MOUVEMENTS, FRONTS…

Mais, au moment de la révolte, se constitue un collectif plus directement en prise avec les évènements qui se déroulent dans la banlieue parisienne : AClefeu qui rassemble « des citoyen(ne)s, de jeunes animateurs, des éducateurs de rues et des notables » et entend « faire remonter la parole des quartiers populaires auprès des institutions ». Et va pour cela entamer un tour de France, dès janvier 2006, afin de recueillir les doléances des quartiers. Émerge la figure de Mohamed Mechmache. À Toulouse, où les cités s’enflamment, un projet associatif qui s’est structuré dans le quartier des Izards autour de l’aventure du groupe de musique Zebda, se poursuit depuis les années 80. C’est le Tactikollectif qui a engendré la

liste des Motivé-e-s, surprise des municipales de mars 2001 lors desquelles ils ont recueilli 12,5 % des suffrages, plaçant quatre élus au Capitole. Dont Salah Amokrane qui, dix ans plus tard, n’a rien oublié de la séquence : « On avait un bon rapport avec les jeunes, mais il était difficile d’intervenir sur le cours des choses : ils étaient dans un moment qui leur appartenait et considéraient que c’était ce qu’ils avaient à faire. Alors on a essayé de faire écho à ce mouvement au

« Les événements ont transformé notre hiérarchie des questions politiques. Celle des quartiers, qui était une parmi d’autres, est devenue essentielle. » Salah Amokrane, Tactikollectif / Motivé-e-s

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sein du conseil municipal, en insistant sur le fait qu’il s’agissait d’une révolte et non pas d’actes de délinquance crapuleuse. Aujourd’hui, je peux dire que ce mouvement a été un moment très important pour nous. Nous avons été brutalement interpellés sur ce que nous étions et faisions en tant que militants. Cela a transformé notre hiérarchie des questions politiques. La question des quartiers, qui en était une parmi d’autres, est devenue essentielle dans notre agenda. » Au lendemain des révoltes, les Motivés toulousains se rapprochent d’une autre organisation qui, après dix ans d’action militante commence un peu à battre de l’aile, le Mouvement de l’immigration et des banlieues (MIB) – lequel, à l’époque, soutient la lutte des habitants du Petit-Bard de Montpellier. Avec les Lyonnais de DiverCité, ils lancent le Forum social des quartiers populaires (FSQP). Rassemblant des collectifs engagés sur les questions de banlieue et d’immigration, le FSQP entend constituer une force autonome pour peser dans les débats. Parti politique ou pas, la question n’est pas tranchée d’emblée. Trois éditions successives se déroulent à Saint-Denis en juin 2007, à Nanterre en octobre 2008, et à Montpellier en octobre 2009. Le quatrième, dernière en date à ce jour, a lieu en novembre 2011 à Saint-Denis. Dans la foulée, apparaît en décembre le Front uni des immigrations et des quartiers populaires (FUIQP).

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Pavillon Ă Gagny.


« Je ne crois pas à la constitution d’un parti. Ce que je souhaite, c’est permettre l’unité d’organisations qui se retrouvent sur des luttes concrètes. » Saïd Bouamama, sociologue, FUIQP

En 2012, lors des quatrièmes rencontres nationales des luttes des immigrations à Échirolles, le sociologue Saïd Bouamama nous avait ainsi résumé le fond de la divergence stratégique ayant conduit à cette “scission” : « Je ne crois pas à la constitution d’un parti. Ce que je souhaite, c’est permettre l’unité d’organisations qui se retrouvent sur des luttes concrètes ». Une volonté de « construire par le bas », autonome du champ politique traditionnel, réitérée en avril dernier à SaintÉtienne lors des cinquièmes rencontres. DÉGRADATION DES LIENS AVEC LA GAUCHE

Mais la “forme parti” honnie par le FUIQP séduit d’autres militants. En février 2010, le mouvement des Indigènes de la République (MIR, issu de l’appel éponyme), s’est mué

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en Parti des Indigènes de la République (PIR) ; et en juin 2012, s’est constituée une éphémère Force citoyenne populaire (FCP), émanation du FSQP. La tentative unitaire qui tient la corde semble aujourd’hui être celle du FUIQP. Pour autant, si la teneur des débats lors des dernières rencontres nationales à SaintÉtienne a laissé entrevoir une dynamique intéressante, elle demeure fragile quantitativement. Ils étaient environ deux cents et aucun représentant des formations de la gauche radicale ne s’y est déplacé. De manière générale, cette décennie a vu se distendre, sinon se dégrader, les liens entre les mouvements des quartiers et les organisations politiques de la gauche. Le NPA a en partie explosé en 2010 sur la question d’une candidate voilée. À Toulouse, le Tactikollectif en a fini avec son expérience municipale, « épuisante mais très riche » selon Salah Amokrane, et recentré ses actions dans le champ culturel et de la mémoire des immigrations. Sans pour autant renoncer à son rôle d’agitateur politique, qui se poursuit notamment avec l’organisation chaque année du festival Origines contrôlées. Mohamed Mechmache, lui, a rejoint EELV dont il sera la tête de liste en Seine-Saint-Denis pour les régionales de décembre. Il est également le coprésident de la coordination “Pas sans nous” – dont beaucoup se défient, y voyant une nouvelle courroie de transmission de la politique de la ville dans les quartiers.

Le PIR, enfin, a fêté en mai dernier les dix ans d’existence de son mouvement dont l’apport au débat théorique, notamment sur la perception de la question raciale en France, est indéniable. Pour autant, le parti incarné par Houria Bouteldja a souvent pris des positions politiques clivantes, nourrissant des critiques récurrentes. Leur approche “ethnicisant” tous les sujets de façon systématique et un détachement des luttes sociales dans les quartiers, au profit d’une sur-présence dans les joutes intellectuelles, leur sont souvent reprochés, y compris au sein des militants des quartiers. Mais la droitisation du débat politique, le durcissement des conditions sociales dans les cités et des bouleversements géopolitiques inattendus ont fourni des occasions de se retrouver malgré les divergences : dénonciation des violences policières en banlieue, solidarité avec les Palestiniens et avec les révolutionnaires tunisiens et égyptiens. Prochaine étape, le 31 octobre prochain, le Collectif marche des femmes pour la dignité (MAFED) appelle à une manif autour d’Amal Bentounsi dont le frère a été tué en avril 2013 par la police française. À ses côtés devraient marcher Houria Bouteldja, Rokhaya Diallo, Sihame Assbague ou encore Ismahane Chouder. Des femmes à l’initiative : un autre marqueur des dix ans passés de mobilisation dans les quartiers.  emmanuel riondé


LE DOSSIER

LE RAP ENGAGÉ RÉDUIT AU SILENCE Il y a plus de dix ans, depuis la place Beauvau, Nicolas Sarkozy systématisait la poursuite en justice des groupes de rap ciblés. Une censure obstinée qui coïncidera avec leur progressif effacement de la scène publique. Retour sur un étouffement culturel et politique. Avril 2002. La Rumeur sort son premier album, L’ombre sur la mesure. En parallèle, dans un article intitulé “Insécurité sous la plume d’un barbare”, le rappeur Hamé dénonce les « humiliations policières » dont sont victimes les jeunes de banlieue. Quelques semaines plus tard, Nicolas Sarkozy est nommé au ministère de l’Intérieur. Il portera plainte pour « diffamation envers la police nationale ». Après cinq procès, Hamé sera finalement acquitté en juin 2010. « Tout ça pour ça, lâche le rappeur. Huit ans de procédure pour me dire que j’avais le droit d’écrire ce que j’ai écrit. » « PROVOCATIONS À LA DÉSOBÉISSANCE »

Novembre 2003. Alerté par le député Jacques Myard, Sarkozy se vante à l’Assemblée de « déposer plainte contre ces textes racistes et antisémites » du groupe Sniper. En vérité, le ministre portera plainte pour « incitation à blesser et tuer les fonctionnaires de police et représentants de l’État ». La chanson visée est la suivante : La France, hymne d’une génération épuisée par les conditions de vie auxquelles le pays la soumet. Ce n’est pas tant la plainte qui affectera le plus le groupe, mais le climat qui l’entoure, proche d’une campagne de calomnie. Durant ses années à l’Intérieur, Sarkozy aura impulsé une répression quasi systématique contre le rap contestataire. À l’Élysée, il persiste. Sous son mandat de président, on voit se multiplier les questions au gouvernement et les propositions de loi toutes plus caricaturales les unes que les autres contre ces artistes. La Rumeur et Sniper ne sont que deux groupes visés parmi les plus marquants et les plus populaires. Après 2012, la relève socialiste est assurée. En 2013, interpellé par la sénatrice Nathalie Goulet au sujet de « l’abus

de la liberté d’expression » de plusieurs groupes de rap, le ministre de l’Intérieur Manuel Valls lui rappelle sa « volonté de lutter contre la délinquance », parlant même de « provocations à la désobéissance », un terme qui n’existe que dans le code de justice militaire, applicable uniquement « en temps de guerre » ! DE L’ENGAGEMENT AU REPLI IDENTITAIRE

À force de répression, l’État et ses ministres de l’Intérieur ont eu raison du rap engagé. Longtemps considéré comme un genre inférieur, cette musique qui dénonçait les conditions de vie des habitants des banlieues, cette prose qui n’hésitait pas à pointer du doigt la violence policière, ces rares porte-voix de la jeunesse se sont vus traiter comme des attardés acculturés et accuser de racisme, d’antisémitisme, et même d’apologie du djihad ! Alors ces “rappeurs conscients” se sont tus, volontairement ou non, et les grandes radios et maisons de disques leur ont tourné le dos. Leurs appels à l’aide sont restés lettre morte. En contribuant à étouffer ses revendications de nature sociale et politique, l’État aura favorisé un rap faisant l’éloge de l’argent et de la domination masculine, à l’abri de tout ennui judiciaire, ou replié derrière une ligne identitaire et religieuse. Le rappeur le plus influent du moment, Youssoupha, a sorti cette année un album intitulé Négritude… On est loin des années 2000, quand s’affirmait encore l’expression d’une identité commune, celle du Français fils d’immigrés (ou non) qui sommait le pays de se mettre en conformité avec des valeurs théoriques auxquelles lui-même n’avait pas fini de croire.  loïc le clerc

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AU PETIT-BARD, LES CITÉS VEULENT LA MIXITÉ Au printemps, dénonçant l’absence de mixité sociale dans les écoles, les mères d’élèves du quartier du Petit-Bard à Montpellier ont occupé les établissements. Leur mobilisation dévoile la faiblesse politique de la lutte contre les discriminations, l’enjeu de l’école, les errances des rénovations urbaines. Le 10 juin dernier, sur le plateau du Grand journal de Canal+, Fatiha et Safia témoignent de la lutte qu’elles ont engagée depuis des mois dans leur quartier du Petit-Bard à Montpellier. Ces mères d’élèves disent que “l’égalité des chances” ou la “mixité sociale et ethnique”, concepts en vogue, sont très peu tangibles dans les écoles de leurs enfants. Face à elles, Natacha Polony ressort les images de Manuel Valls qui, sur un marché d’Evry en 2009, s’inquiétait de la sous-représentation dans sa ville des « whites » et des « blancos ». Sept jours plus tôt, Libération a consacré un article à la mobilisation des femmes du PetitBard. Son titre : « En classe, on voudrait des petits blonds avec nos enfants ». Sauf que les principales concernées – ce jour-là, Aïcha, Fatima, Nacera, Malika, Safia, Fatima, Sanaa –, réfutent avoir employé de tels termes. « On n’a jamais dit ça comme ça et de

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toute façon, des rouquins et des blonds, il y en a déjà dans les classes de nos enfants, puisqu’il y a des Berbères avec nous », lance Fatima, recueillant l’approbation amusée de ses amies. « En réalité, cette parole a été balancée à la volée lors d’un rassemblement, des journalistes l’ont captée et l’ont de suite mise en avant. Mais ce n’est pas sur cela que nous fondons notre mobilisation », déplore Sanaa. CARTE SCOLAIRE À LA CARTE

Une semaine après la rentrée, elles sont réunies dans une salle de la maternelle Geneviève-Bon au sein de l’un des deux groupes scolaires du Petit-Bard. Elles ne souhaitent plus être photographiées. « Les journalistes mettent systématiquement en avant que certaines d’entre nous sont voilées, d’autres non... Pour nous, ça n’a aucune importance. » Les mères du Collectif des parents d’élèves PetitBard Pergola, toutes entre trente

et quarante ans, nées et/ou ayant grandi dans le quartier, restent groupées, renvoient leur pratique religieuse « à la sphère privée » et continuent de marteler leur credo : « Nos écoles souffrent d’une absence totale de mixité sociale et ethnique et ne permettent pas à nos enfants de réussir scolairement, ni de se sentir pleinement Français », ont-elles écrit dans un document en avril dernier. Sur une fenêtre, à l’extérieur du bâtiment, un drap blanc a été tendu. Dessus, en grosses lettres : “Apartheid social”. « Leur mobilisation est symptomatique de l’accumulation des inégalités scolaires qui sont très fortes dans ce pays, souligne le sociologue Choukri Ben Ayed1, qui les a rencontrées début juin à Paris, lors d’une conférence organisée par 1. Auteur notamment du récent ouvrage La mixité sociale à l’école Tensions, enjeux, perspectives Ed. Armand Colin, 2015.


LE DOSSIER

le Conseil national de l’évaluation du système scolaire (CNESCO)2. La façon dont elles appréhendent la question de la mixité rappelle que l’école française est censée être un lieu qui n’est pas le calque de ce que l’on vit dans son environnement immédiat. L’idée, c’est d’appartenir à un collectif, de ne pas être tenu à la marge. Elles demandent une école qui propose une ouverture culturelle. » C’est une missive émise en décembre 2014 qui a déclenché leur mobilisation. Elle indique que les CM2 des deux écoles élémentaires du Petit-Bard doivent poursuivre leur scolarité au collège Las-Cazes, l’un des plus mal cotés de la ville. Or depuis septembre 2005, un autre établissement, le collège Rabelais, accueillait l’un des deux CM2 du quartier. « Le principal d’alors avait fait en sorte que ce collège reçoive des élèves venus de quartiers populaires, rappelle Sanaa. Ça a fonctionné pendant dix ans. Mais tout d’un coup, ils nous disent qu’ils n’ont pas anticipé l’évolution démographique du quartier de Rabelais et qu’il faut donc tous revenir à LasCazes. Aujourd’hui, il n’y a que 350 élèves à Las Cazes sur 800 possibles, dont 84 % de boursiers. En même temps, 90 dérogations ont été accordées à des familles qui souhaitaient placer leurs enfants ailleurs... Il semblerait que 2. Les femmes du collectif des parents d’élève Petit-Bard Pergola sont également intervenues le 20 mai à l’université de Montpellier III dans un colloque consacré à une “refondation démocratique pour faire société commune”. Et devaient participer les 18 et 19 septembre à Paris au colloque “Luttes de l’immigration, luttes antiracistes”.

l’assouplissement de la carte scolaire n’est valable que pour certains. » Recours à l’enseignement privé, domiciliation chez un parent mieux situé, choix d’une option sectorisée, etc., les voies pour contourner la carte scolaire ne manquent pas. Encore faut-il disposer des moyens, outils ou relais requis pour s’y engager. ÉRADICATION DES GHETTOS SCOLAIRES

Face à cette décision qui aggrave les inégalités et condamne leurs enfants à faire « toute leur scolarité ensemble, entre voisins du même quartier », les mamans du PetitBard s’organisent : le 26 janvier, elles envoient des courriers à la Direction académique des services de l’éducation nationale (DASEN), au préfet, aux élus de la municipalité et du Conseil général. Deux mois sans réponse. Elles constituent le collectif, multiplient les AG, les déjeuners citoyens et les manifs. « Tout ce qui fait sens en terme de citoyenneté est bon pour l’école, estime Marie-Françoise Camps, directrice de la maternelle qui leur met une salle à une disposition lorsqu’elles en ont besoin. Et la question de la mixité telle qu’elles la posent me paraît pertinente. Mais la réalité c’est que l’école n’est jamais que le reflet de la société... » Également soutenues par leurs maris – « C’est grâce à eux qu’on a pu faire tout ça et qu’on est toujours là, dit Nacera. Ils nous soutiennent concrètement, gardent les enfants » – les mamans commencent par dresser les constats des manquements :

insécurité aux abords des écoles, manque de personnel éducatif, établissements squattés les week­ ends, offre pédagogique faible en temps d’activité périscolaire (TAP) et en sport. Et établissent un cahier revendicatif : « l’éradication des ghettos scolaires » et « la remise en question de la carte scolaire de la maternelle au lycée » y figurent en bonne place. Mais aussi des remplacements d’enseignants absents, des créations de classe, des interventions RASED (Réseau d’aides spécialisées aux élèves en difficulté) et des concertations autour des TAP. Le tout adressé aux interlocuteurs concernés : Conseil général, Éducation nationale et Mairie. Les femmes savent ce qu’elles veulent et ont de sérieux arguments pour renvoyer le discours du “vivre ensemble” à son vide politique.

« Nos écoles souffrent d’une absence totale de mixité sociale et ethnique et ne permettent pas à nos enfants de réussir scolairement, ni de se sentir pleinement Français » Collectif des parents d’élèves

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Las, malgré le soutien des habitants du quartier et des équipes pédagogiques des écoles du PetitBard, élus et responsables ne prêtent qu’une oreille distante à ce mouvement. «Visiblement, on a une citoyenneté qui est un peu à part », grince Sanaa. Ce n’est que le 27 avril, lors d’une table ronde, qu’elles rencontrent pour la première fois le délégué du préfet sur le quartier. L’adjointe à l’éducation est également présente, mais rien de concret ne sort de cette rencontre où chacun se renvoie la balle. Le 4 mai, elles « cadenassent » les écoles. « On a compris que nos déjeuners citoyens, avec des gâteaux et du thé, ne les impressionnaient pas plus que ça, alors on est passé un cran au dessus. Ils ne pensaient pas qu’on irait jusquelà », assure une maman. De fait, la presse commence à s’intéresser au mouvement et dix-sept jours plus tard, le 20 mai, la DASEN organise une table ronde avec des représentants institutionnels. En juin, elles reçoivent la visite, plutôt « décevante », de deux représentants du ministère de l’Éducation nationale. LE SILENCE POUR TOUTE RÉPONSE

Trois mois et demi plus tard, vacances passées, les mères du collectif font les comptes. Des victoires : la création d’une toute petite section à la maternelle Michelet, un directeur pour l’école Delteil, quelques travaux réalisés et surtout le gel pour deux ans de la carte per-

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Rencontre au Bourget.


mettant d’envoyer une partie des enfants du Petit-Bard à Rabelais. Tous les élèves n’iront pas à Las Cazes – que certains élus socialistes appellent « le collège des Marocains » –, c’est le principal acquis de la lutte. Mais aussi des désillusions : des journalistes signifiant implicitement qu’elles n’étaient « que des femmes voilées », un maire (Philippe Saurel, dissident PS, candidat à la tête de la région Midi-Pyrénées Languedoc-Roussillon) ne daignant jamais s’adresser directement

« On a compris que nos déjeuners citoyens, avec des gâteaux et du thé, ne les impressionnaient pas plus que ça. Alors on est passé un cran au-dessus. » Une maman d’élève

à elles et un interlocuteur de la Préfecture qui leur dit en substance : « Demandez-vous pourquoi les parents des autres quartiers ne veulent pas mettre leurs enfants dans votre collège ». « C’est incroyable, s’offusque Fatima, il voulait nous rendre responsable de la situation ! » « On a quand même bloqué les écoles pendant dix-sept jours et personne n’a rien trouvé à y redire, souligne Safia, comme si ça ne posait aucun problème que les enfants de notre quartier soient ainsi privés de classe. Si un tel blocage avait eu lieu dans une autre école de la ville, les autorités seraient-elles restées aussi silencieuses ? » La pilule est amère. « La réalité, c’est qu’un gamin qui sort de Las-Cazes n’a pas le même niveau scolaire que ceux qui viennent d’autres collèges et qu’il a plus de chances d’être orienté sur du professionnel, affirme Sanaa. On a interpellé la République sur ce sujet et sa réponse nous fait froid dans le dos. »3 Une réponse sous forme de silence qu’elles trouvent « grave ». Choukri Ben Ayed, lui, y voit surtout le signe que les pouvoirs publics sont « dépassés ». « Ces responsables, qui ne détestent pas être

3. Voir à ce sujet La République à l’école des

quartiers populaires, un film documentaire de cinquante minutes de l’association marseillaise Approches cultures & territoires (ACT) www.approches.fr / Tél. : 04 91 63 59 88 / Mail : act@approches.fr

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des prescripteurs moraux et sont bien souvent dans l’injonction, ont soudain été interpellés directement par des familles des quartiers populaires. Et ils ne savent pas leur répondre, ni quoi. Alors chacun se renvoie la patate chaude comme le permet le morcellement des responsabilités en France. Sur la question de la mixité sociale, le cadre institutionnel est propice à un défaussement et le cadre juridique est très faible, peu prescripteur. Cela pointe clairement une insuffisance de traitement de cette question qui n’est pas nouvelle. » RÉNOVATION URBAINE MANQUÉE

La dimension locale a aussi pesé. Car la stigmatisation et l’abandon des édiles font partie intégrante de l’histoire du Petit-Bard où vivent entre 5 000 et 6 000 habitants et où le taux de chômage dépasse les 50 %. Quartier initialement créé pour accueillir les piedsnoirs rapatriés d’Algérie (comme le quartier de la Devèze à Béziers), il est vite devenu le lieu d’accueil d’une immigration quasi intégralement marocaine. « Des hommes ont commencé par venir pour travailler dans l’agriculture, et puis ça a fait réseau », résume Hamza Aarab, responsable de l’association Justice pour le Petit-Bard, née en 2004. Le quartier était alors dégradé, les copropriétaires initiaux l’ayant


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quitté au fil des années et y louant leurs appartements. « Il y avait des marchands de sommeil, des charges démesurées pour des apparts vétustes, il y a eu des détournements d’argent, des gros problèmes avec les syndic… » Des plaintes sont déposées par les habitants. Le 13 juin 2004, un incendie coûte la vie à un homme, déclenchant une mobilisation populaire, soutenue par le Mouvement de l’immigration et des banlieues (MIB). Des familles doivent être relogées, le combat s’organise et se renforce. « Cette lutte a permis d’obtenir des moyens pour le quartier et de faire de l’éducation populaire : les gens ont commencé à comprendre qu’ils avaient des droits », résume Hamza. Un programme de rénovation urbaine est mis en route. Une enveloppe de 113 millions d’euros est allouée et la première pierre est posée en 2005. Si bien que quand la révolte de novembre éclate en région parisienne, le PetitBard ne s’enflamme pas. « Il ne s’est rien passé ici, assure le militant. Le ras-le bol était structuré depuis la lutte de l’année précédente. Il y avait une mobilisation en cours, des réunions régulières où on faisait le point sur l’évolution de la situation. Il y avait une parole politique et, en quelque sorte, une représentation du quartier. » Dix ans plus tard, les réalisations de

la rénovation urbaine ne sautent pas aux yeux quand on déambule dans le quartier. Les résidents devenus des propriétaires occupants se sont vite retrouvés en difficulté, contraints d’éponger des dettes contractées par leurs prédécesseurs. Des proches de l’ancien maire Georges Frêche ont possédé des dizaines d’appartements dans le quartier. « Cette rénovation urbaine aurait pu marcher si elle avait été pensée et construite avec les habitants du quartier, estime Hamza, mais l’argent a surtout permis aux élus de faire un peu de clientélisme, les assos n’ont rien vu passer. » Aujourd’hui, il soutient « à 200 % » les mères d’élèves du collectif « courageuses » et « autonomes » selon lui. Le 31 octobre, l’association Justice pour le Petit-Bard cessera son activité de permanence sociale au cœur du quartier. Faute de moyen, éreintée par la « guérilla » que lui livre la mairie et par l’abandon des pouvoirs publics. Les femmes du collectif des parents d’élèves entendent, elles, « ne rien lâcher ». « La situation s’est dégradée, aujourd’hui le rejet de l’autre est plus présent qu’à notre époque. On doit se battre pour l’avenir de nos enfants », assure Malika. « On veut juste qu’ils puissent aller dans des écoles qui ressemblent à la société française, ajoute Sanaa. Parce que nous

« On veut juste que nos enfants puissent aller dans des écoles qui ressemblent à la société française. Parce que nous sommes Français et même si elle ne nous aime pas, nous, nous aimons la France. » Sanaa, maman d’élève

sommes Français et même si elle ne nous aime pas, nous, nous aimons la France. Le problème c’est que l’altérité ça se travaille, ça s’expérimente au quotidien. Et la réalité ici, c’est que ce sont des classes avec 100 % de Maghrébins. Comment on fait alors pour leur apprendre ce fameux “vivre ensemble” ? » Dix ans après la révolte de novembre, le pouvoir semble toujours incapable d’apporter une réponse politique satisfaisante à cette question.  emmanuel riondé

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LA POLICE FRANÇAISE MAINTIENT L’ORDRE ET SES TRADITIONS Centralisée au point de se couper des populations, imprégnée d’une culture du maintien de l’ordre plutôt que de la protection des citoyens, en voie de militarisation, la police française n’a pas saisi l’occasion d’évoluer après les émeutes urbaines. « Les agents du service public sont là pour vous. » Depuis le mois de juin, une campagne interministérielle veut inciter « les jeunes » à « respecter » davantage les sapeurspompiers, agents de Pôle emploi, gendarmes et policiers. En ce qui concerne ces derniers, il est permis d’émettre des doutes quant à l’efficacité de la vidéo, a fortiori après la relaxe, le 18 mai dernier, des deux gardiens de la paix poursuivis après la mort de Zyed Benna et Bouna Traoré, dans un transformateur électrique, en octobre 2005. Une annonce qui a soulevé l’indignation dans les quartiers populaires et renforcé la perception d’une impunité policière. À DISTANCE DES POPULATIONS LOCALES

Si le drame de Clichy-sous-Bois n’a pas débouché sur une condamnation pénale pour non-assistance à personne en péril, les émeutes urbaines qui ont suivi auraient pu au moins amorcer une réflexion politique sur le rapport entre les forces de l’ordre et les minorités vivant dans les territoires paupérisés. Au Royaume-Uni, après les émeutes de Brighton en 1981 et le rapport du juge Scarman critiquant les contrôles d’identité ciblant les minorités, les principes du community policing ont été diffusés parmi les chefs de police britanniques, tandis que les erreurs commises lors de l’enquête sur le meurtre raciste de Stephen Lawrence en 1993 ont donné lieu au rapport McPherson, qui dénonçait un « racisme institutionnalisé » dans la police. Rien de tel en France, où la mort des

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deux jeunes et les émeutes n’ont fait l’objet d’aucun rapport officiel. Du point de vue des politiques et de la police, le bilan des trois semaines de violences à l’automne 2005 est positif dans la mesure où il n’y eut ni morts ni blessés. Pourquoi donc modifier la manière de faire la police ? Dix ans après, les relations avec les habitants des banlieues demeurent tendues, structurées par l’histoire institutionnelle d’une police qui s’est construite à distance de la population. Comme l’explique la sociologue Dominique Monjardet dans son ouvrage Ce que fait la police (1996), la police française a toujours été davantage tournée vers le maintien de l’ordre, la sécurité d’État et la lutte contre la grande délinquance que vers la protection des citoyens. Si sa centralisation bureaucratique ne date que de son étatisation en 1941, cette coupure avec les populations locales a été accentuée, pendant la Guerre froide, par la focalisation sur la répression et la surveillance du Parti communiste. L’historien Emmanuel Blanchard, chercheur au Centre de recherches sociologiques sur le droit et les institutions pénales (CESDIP), explique ainsi que selon le préfet de police de Paris Jean Baylot, « pour réprimer les manifestations d’ouvriers communistes à Paris, il était préférable de faire venir des gardiens de la paix de province. Depuis, les choses ont peu évolué : du fait de la nationalisation du recrutement, par concours, pour devenir gardien de la paix et du système des mutations, les effectifs affectés dans les banlieues parisiennes sont le plus souvent des jeunes de province peu


LE DOSSIER

expérimentés qui restent au maximum quatre ou cinq ans et qui n’ont qu’un but, repartir le plus vite possible chez eux. Dans ces conditions, il n’est pas étonnant qu’ils connaissent mal les quartiers et leurs habitants. » UNE TRADITION DISCRIMINATOIRE

La période de la guerre d’Algérie a renforcé la centralisation, mais aussi les prérogatives et l’armement de la police. Après l’Indépendance, les souvenirs de la guerre restent vifs dans les rangs de la police française, qui accueille de nombreux “rapatriés” ayant exercé en Afrique du Nord. « Aujourd’hui, le passé colonial pèse moins directement que dans les années 70 et 80, nuance toutefois Emmanuel Blanchard. Les policiers affectés dans les banlieues étant nés après les années 80, ils ne côtoient pas les policiers qui avaient participé à la répression des Algériens dans les années 50 et 60 et qui étaient souvent assez durs et racistes. On voit bien que les quartiers où ont régulièrement lieu les affrontements ne sont pas particulièrement algériens ni mêmes maghrébins. Pour autant, la figure de “l’ennemi de l’intérieur” n’a pas disparu. La généalogie des actuelles Brigades anti-criminalité les inscrit en partie dans la continuité des ex-Brigades des agressions et violences créées en 1953 et qui, sous couvert de lutter contre les “agressions nocturnes”, étaient en réalité chargée de contrôler et de ficher les Français musulmans d’Algérie. » De fait, le “profilage racial” reste d’actualité. D’après la Commission européenne contre le racisme et l’intolérance (ECRI), la France est même l’un des États où les contrôles discriminatoires sont les plus nombreux, aux côtés de la Grèce et de la Hongrie. Malgré l’engagement de campagne de François Hollande à lutter contre le “délit de faciès” dans les contrôles d’identité, la réforme obligeant les policiers à remettre des récépissés aux personnes contrôlées a été abandonnée dès l’été 2012. Aucune autre mesure concrète n’a été prise, si ce n’est, depuis 2014, l’obligation pour les policiers de porter un numéro de matricule visible. Depuis les années 1990, le fossé n’a cessé de se creuser entre les forces de l’ordre et la population, faisant du système de police français le plus centralisé de toutes les démocraties occidentales. Dans son ouvrage La

police contre les citoyens, Christian Mouhanna met en avant plusieurs facteurs, parmi lesquels le remplacement de la présence continue et familière des patrouilles à pied par l’intervention ponctuelle des policiers en voiture. La spécialisation croissante des policiers, affectés à des unités dédiées à des types de délits précis, s’est également faite au détriment d’un travail “généraliste” d’écoute de la population. Enfin, les progrès techniques liés à l’informatisation et au GPS ont renforcé le contrôle central des agents locaux, leur laissant peu de marge de manœuvre sur le terrain. Les émeutes de 2005 n’ont fait que renforcer cette tendance, les difficultés logistiques éprouvées par les policiers en raison d’une information souvent défaillante ont en effet conduit le ministère de l’Intérieur à investir massivement dans les technologies de surveillance, et notamment dans les drones survolant les espaces urbains. UNE POLICE PLUS MILITARISÉE QUE DE PROXIMITÉ

Mais pour le sociologue Fabien Jobard, l’événement saillant pour les policiers a été, en 2005 et surtout en 2007, lors des deux nuits d’affrontements à Villiersle-Bel, le recours à l’arme à feu par les émeutiers. Cette nouvelle donne n’a toutefois pas entraîné de changement de paradigme dans la conception policière : « La gestion des émeutes relève toujours de la doctrine classique du maintien de l’ordre et l’usage des armes relève toujours du cadre de la légitime défense », écrit-il dans le dernier numéro de Mouvements, réfutant le fantasme d’une « préparation de la guerre civile » ou d’un « régime permanent d’exception ». Pour autant, on peut parler de “militarisation” de la police dans deux sens bien précis : d’une part, une police « formée d’agents manœuvrant par petits groupes rattachés à une

La France est l’un des États où les contrôles discriminatoires sont les plus nombreux, aux côtés de la Grèce et de la Hongrie. AUTOMNE 2015 REGARDS 65


La police française a toujours été davantage tournée vers le maintien de l’ordre, la sécurité d’État et la lutte contre la grande délinquance que vers la protection des citoyens. unité constituée, équipée d’outils défensifs et offensifs plus lourds et diversifiés que les policiers des équipages habituels, obéissant à une chaîne de commandement stricte ne leur permettant que peu d’initiative, socialisés en caserne et éloignés du territoire et des habitants ». D’autre part, « la formation d’unités de police type commandos ». Les évolutions ne sont cependant pas linéaires. Une circulaire de 2014 limite l’usage du taser et de certains flashballs, par exemple. Depuis les années 1990, des réformes visant à améliorer les relations avec les habitants sont également tentées, notamment sous Lionel Jospin avec des “polices de proximité” ancrées sur un territoire, tissant des liens avec les associations, les services sociaux ou les offices HLM pour régler les problèmes des habitants. Alors même que les expériences en la matière sont concluantes quand elles sont réalisées dans de bonnes conditions, la réforme de la proximité est abandonnée en 2003 sous la houlette de Jean-Pierre Raffarin et de son très actif ministre de l’Intérieur, de la Sécurité intérieure et des Libertés locales, Nicolas Sarkozy, cédant aux résistances des organisations policières qui refusent de “faire du social”. C’est qu’une réforme d’envergure nécessite une volonté politique suffisamment forte pour rompre avec des décennies de tradition policière centrée sur le maintien de l’ordre. « Le pouvoir exécutif peut difficilement aller à l’encontre de la culture professionnelle des forces de l’ordre quand il est en position de faiblesse dans l’opinion publique, explique Emmanuel Blanchard. Un président qui est en mal de légitimité ne peut pas se permettre de se mettre la police à dos. »  laura raim

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Affiche publicitaire d’une agence immobilière, au milieu d’un champ à Montreuil.


LE PÉRIURBAIN OU LA BANLIEUE À L’HORIZONTALE

La notion de périurbain est le nouvel emblème de la crise sociale. En émergeant dans le débat politique, elle oppose les habitants des grands ensembles et ceux des zones pavillonnaires. Mais les spécialistes contestent la réalité de deux mondes radicalement distincts. Avec ses petits pavillons éloignés des grandes villes, le périurbain ne cesse de voler la vedette aux banlieues. Dix ans après les révoltes qui ont enflammé un grand nombre de cités, il est devenu le nouvel emblème de la difficulté sociale. Projetée sur le devant de la scène politique et médiatique, cette France périphérique, longtemps restée dans l’ombre, aimante les candidats soucieux de s’adresser aux “invisibles” qui la peuplent. La figure du propriétaire endetté qui souffre en silence de la relégation se présente comme un miroir inversé du jeune banlieusard turbulent. Pire, certains n’hésitent pas à mettre en opposition habitants des grands ensembles issus de l’immigration et “petits blancs” du pavillonnaire – à commencer par le géographeconsultant Christophe Guilluy, dont les thèses infusent de Nicolas

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Sarkozy à la Gauche populaire. « Selon lui, les classes dominantes qui profitent de la mondialisation auraient noué une alliance objective avec les catégories populaires issues de l’immigration localisées dans les banlieues dont la situation serait meilleure que celle des périurbains », rappelle Joël Gombin, chercheur en science politique. Et si, loin de s’opposer, le périurbain et la banlieue avaient plus de points communs que ne le laissent supposer de telles analyses ? Si l’un n’allait pas sans l’autre ? Si les maisons achetées sur catalogue ressemblaient, au fond, aux “Habitations à loyer modéré” ? C’est en tout cas la thèse – stimulante en ces temps de concurrence exacerbée entre territoires – défendue par la sociologue Anne Lambert, qui a enquêté trois ans dans un lotissement de l’Isère, ainsi qu’à Cergy en région parisienne.

PAVILLONS ET HLM : UNE PROXIMITÉ SOUS-ESTIMÉE

« Ce sont les habitants du périurbain qui parlent de “HLM à plat” dans les entretiens », précise la chercheuse qui a publié cette année Tous propriétaires ! L’envers du décor pavillonnaire (Seuil). A posteriori, les habitants se représentent ces espaces pavillonnaires comme très proches du parc HLM. Et pour cause. Derrière des formes urbaines à première vue très différentes se cache en réalité une surprenante ressemblance. « La sarcellite, c’était l’ennui mais aussi les plaques de façade qui se détachent. Dans le périurbain aussi, c’est du préfabriqué. Les ouvriers du BTP ou les immigrés qui construisent en ciment au pays ont suffisamment de compétences techniques pour savoir que les maisons qu’ils achètent sont des constructions très modestes, comme l’étaient les grands ensembles », affirme Anne Lambert. Mais ce n’est pas la seule simi-


litude. Dans les années 1960, la mauvaise isolation phonique et la promiscuité envahissante forment l’envers du confort moderne offert dans les barres et les tours – luminosité, chauffage central, WC et salle de bains. Des défauts qui n’épargnent pas aujourd’hui la maison individuelle. La sociologue a ainsi pu observer que « dans les lotissements, les maisons sont parfois jumelées à un centimètre, bâties sur de petits terrains, avec des baies vitrées qui ne sont pas encore masquées par des arbres et des haies. On entend tout et on voit tout chez les voisins, on sait qui rentre et sort, qui possède quelle voiture, qui part travailler, quelles courses sont rapportées… » Last but not least, la différence entre le “petit blanc” dans son pavillon et le “beur” des cités est battue en brèche. L’idée d’un tel clivage ethnique, apparue ces dernières années notamment sous la plume de Christophe Guilluy, a été reprise dans la mouvance de la Gauche populaire1 par le politologue Laurent Bouvet ou encore par le conseiller régional d’Île-deFrance, François Kalfon. Si Laurent Bouvet se défend d’opposer les uns aux autres dans son dernier livre, L’Insécurité culturelle, c’est pourtant un effet collatéral de la distinction faite entre un peuple autochtone vivant dans les espaces périurbains et les immigrés 1. La Gauche populaire est un courant interne au Parti socialiste qui s’est constitué en réaction aux propositions du think tank Terra Nova.

de banlieue. À ceux qui seraient tentés d’opposer les deux, la sociologue Anne Lambert répond : « Les familles qui s’installent dans les lotissements que j’ai étudiés ont souvent encore la moitié de leurs frères, sœurs et cousins dans les HLM. Ce sont les mêmes ! » Les nouveaux entrants ont quitté leurs proches et leurs amis pour améliorer le cadre de vie de leurs enfants, les inscrire dans de meilleures écoles, et voilà qu’ils se rendent compte que nombre de leurs voisins viennent des grands ensembles, issus comme eux de l’immigration africaine, algérienne ou marocaine. « Loin du mythe du calme et de la campagne, ils se retrouvent dans des zones denses au peuplement proche des HLM qu’ils ont quittés, à l’exception des classes populaires instables qu’ils appellent les “cas sociaux” et qui n’ont pas les moyens d’accéder à la propriété », poursuit la chercheuse. De fait, parmi ceux qui arrivent dans le périurbain des régions lyonnaise et parisienne, on retrouve beaucoup d’employés et d’ouvriers autrefois locataires en proche banlieue. LA COLÈRE GRONDE MAIS N’ÉCLATE PAS

Alors, HLM et pavillons, même combat ? Tout dépend. Car le modèle du couple actif avec deux voitures recouvre des situations sociales incomparables. « Il y a pavillon et pavillon ! », relativise en effet le géographe Jean Rivière qui a travaillé sur une commune au nord de Caen ayant accueilli

Certains n’hésitent pas à mettre en opposition habitants des grands ensembles issus de l’immigration et “petits blancs” du pavillonnaire. pendant longtemps quatre-vingts médecins pour deux mille habitants. Il pointe l’existence d’un périurbain plus bourgeois : « Certaines familles vivent dans de parfaits lotissements avec maisons d’architecte de cent-cinquante mètres carrés, semblables à celles des middle-class américaines, et d’autres dans de petites maisons mitoyennes ». Cependant, lui aussi reconnaît un « effet de trajectoire » de la banlieue vers certains territoires périurbains : « Pour partie, les habitants des espaces les plus éloignés des villes-centre vivaient auparavant dans les quartiers populaires de grands ensembles. Ils ont pu accéder à la propriété à la faveur de toute une série d’aides ». Et au prix de sacrifices quotidiens, en raison du coût de la vie souvent sous-estimé et de difficultés qui s’accumulent, la crise aidant. Les familles calibrent bien l’emprunt bancaire en fonction de ce qu’elles peuvent rembourser, mais elles oublient d’anticiper les frais de carburant

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EDF 552 081 317 RCS PARIS, 75008 Paris – Photo : Rob Payne – 3D : Illusion

EDF INVESTIT DANS UNE NOUVELLE FILIÈRE INDUSTRIELLE Au large des côtes anglaises, à Teesside, 27 éoliennes offshore produisent l’équivalent de la consommation électrique de 40 000 foyers. En France, nos projets en développement permettront la création de 7 000 emplois dans les prochaines années. pulse.edf.com L’énergie est notre avenir, économisons-la !


« Il ne faut pas instaurer de hiérarchie entre ces deux territoires, mais plutôt les penser ensemble. » Jean Rivière, géographe

conséquents, l’achat d’une deuxième voiture ou les coûts de réparation, la perte d’un des deux emplois… « Les habitants des banlieues de tradition communiste bénéficient de politiques de redistribution sociale, de l’argent public a été investi dans les politiques de rénovation urbaine. Dans le périurbain, les élus sont très peu politisés, ils n’ont pas accès aux subventions d’État, ce qui pèse sur le budget des ménages. À l’école, par exemple, ils ont moins de subventions pour la cantine », explique Anne Lambert. Entre des conditions de vie finalement proches de celles qu’ils ont quittées et leur rêve qui s’effrite devant la réalité, les ingrédients d’une colère sociale sont réunis. Et pourtant, elle n’éclate pas. C’est plutôt une colère rentrée et amère qui mine de l’intérieur des habitants inhibés par les dettes et les responsabilités familiales. Premier frein, le crédit. Quand il faut rembourser à la banque une part importante des revenus du ménage, difficile de perdre des

jours de travail dans une grève. En Second lieu, l’âge. « Plus les gens sont modestes, plus ils accèdent tard à la propriété. Ils ont des enfants qui en général ne sont pas encore en âge de se révolter », avance Anne Lambert. Sans compter un éclatement qui, pour cette sociologue, ne favorise pas la constitution d’un collectif : « Les familles africaines qui constituent les nouveaux entrants arrivent dans des communes où elles sont minoritaires. Cette mixité ne leur permet pas de se rassembler facilement ». PAS LE FIEF DU FN

Quoi qu’il en soit, plusieurs analystes politiques voient dans la montée d’un vote FN périurbain l’expression d’un repli sur soi, voire d’un sentiment d’insécurité culturelle. Les travaux, pourtant très différents, des géographes Jacques Lévy puis Christophe Guilluy vont dans ce sens. « Jacques Lévy est le premier à avoir levé le lièvre. En 2002, il publie un article dans Libération qui a un écho assez rapide. Quant à Guilluy, il a bénéficié d’un bon plan presse et d’une écriture assez accessible en dehors des cercles académiques », rappelle Joël Gombin, chercheur en science politique. À partir du milieu des années 2000, les médias s’emparent de cette thématique du vote FN dans le périurbain après l’avoir prêté, dans les années 1990, aux banlieues. L’amertume des habitants du périurbain trouverait-elle sa traduction dans un vote en faveur

du parti d’extrême droite ? Rien n’est moins sûr. D’après Anne Lambert, « le ressentiment que traduit ce vote – qui par ailleurs n’est pas un vote majoritaire, même si c’est celui qui progresse le plus – est plutôt le fait des vieux qui étaient déjà sur place ». Et en particulier des anciens villageois qui voient changer l’environnement autrefois rural dans lequel ils ont grandi. « Les entrants, eux, sont déçus mais leur vote reste ancré à gauche », précise-t-elle. Reste que selon Joël Gombin, « les conflits de classe traditionnels, avec à gauche les classes populaires salariées et à droite les indépendants, résistent mieux en ville que dans le périurbain. Ce qui joue plutôt en défaveur de la gauche dans ces territoires ». Derrière la partie émergée de l’iceberg, se cache en tout cas une absence d’homogénéité dans les choix politiques des résidents du périurbain. Du coup, face à la diversité des périphéries urbaines, la tentation d’ajuster la réponse politique au cliché d’un peuple de “petits blancs” en proie à un sentiment d’insécurité culturelle ressemble à une fausse piste. Et introduisant de la division entre catégories populaires, elle laisse dans l’ombre ce qui rapproche les banlieues et le périurbain. Cette complicité pourrait pourtant servir de boussole à gauche : « Il ne faut pas instaurer de hiérarchie entre ces deux territoires, avance le sociologue Jean Rivière, mais plutôt les penser ensemble. »  marion rousset

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PORTFOLIO

DANS LES COURS DE RÉCRÉ Les photographies de James Mollison, dans Récréations, nous conduisent dans les cours de récréation, ces lieux dont on entend immanquablement le bruyant écho en passant devant les écoles, mais dont l’accès nous a été retiré par l’âge adulte. Les images nous placent cependant moins parmi les élèves qu’en surplomb d’eux. Leur unité plastique tient d’ailleurs à l’inscription de ces terrains de jeu (playgrounds, pour le titre original) dans la perspective plus large du décor des établissements, mais aussi de l’environnement de ceux-ci. La singularité parfois radicale de ces environnements n’efface pas les correspondances frappantes entre les scènes qui s’y déroulent. Non sans quelque mystère : quels trésors de patience aura-t-il fallu pour saisir non pas une saynète, une attitude, un personnage étonnants, mais au moins une demidouzaine de tels moments dans chaque image ? Ajoutez un travail remarquable sur la couleur (notamment celle des uniformes), et vous obtenez des photographies dans lesquelles le spectateur peut s’absorber longuement sans en épuiser le contenu. James Mollison propose ainsi au regard, sur chaque image, un échange permanent entre le détail et l’ensemble, entre le cadre et les individus, entre la fixité et le mouvement, entre le singulier et l’universel. Il orchestre aussi un extraordinaire dialogue entre elles, qui donne tout son sens au voyage. Récréations, de James Mollison. Textuel 2015.

École Valleyview Mathare, Nairobi, Kenya Valley View, une école de 815 élèves et 23 enseignants, accueille principalement les enfants du bidonville de Mathare, où vivent quelque 600 000 personnes. Les salles de classe sont des blocs de ciment exigus dont les toits de tôle laissent passer la pluie, tellement surchargés que les élèves doivent grimper pardessus les bureaux pour sortir. L’absentéisme est en forte baisse depuis qu’en 2005, le Programme alimentaire mondial a commencé à fournir des repas aux élèves. Les enfants sont autorisés à rapporter de la nourriture chez eux pour la partager avec leurs parents.


École Utheim Kårvåg, Averøy, Norvège Cette petite école insulaire dessert une communauté de 500 habitants et accueille les enfants de 5 à 13 ans. Elle compte 88 élèves et 9 enseignants. L’école secondaire la plus proche se trouve à 15 km. L’école met un point d’honneur à impliquer les parents dans le travail scolaire de leurs enfants. La plupart des parents sont allés à l’université ; un grand nombre travaillent pour l’industrie pétrolière ou dans la construction navale. De nombreux enfants vont à l’école à pied ou à vélo, y compris l’hiver, et sont encouragés à jouer dehors. Il y a des zones où ils peuvent grimper aux arbres ou construire des cabanes avec des bâtons et des pierres. Il y a trois ans, un tunnel a été construit pour relier l’île au continent et depuis, de nouvelles familles sont venues s’installer à Kårvåg.


École élémentaire Shohei, Tokyo, Japon Compte tenu de la rareté et du prix élevé des terrains à Tokyo, l’école, construite il y a quinze ans, a installé sa cour de récréation sur le toit du bâtiment de six étages. Seules les balles en mousse sont autorisées, pour éviter tout risque de blesser les piétons qui évoluent dans la rue en contrebas. Le toit rétractable se referme en musique. Il y a aussi un gymnase, une piscine et une bibliothèque. La construction de cette école a coûté 60 millions de dollars. Elle compte 18 enseignants et 270 élèves. Tous les deux jours, les élèves nettoient les escaliers et les salles de classe, mais pas les toilettes. Un service de ménage est assuré par l’administration publique mais la directrice estime qu’il est important que les enfants apprennent à nettoyer les lieux qu’ils occupent, et donc salissent. Ils doivent ôter leurs chaussures avant d’entrer dans leur salle de classe.


École de garçons Aida Bethlehem, Cisjordanie Le camp de réfugiés d’Aida aux abords de Bethléem a été créé en 1950 par l’Office de secours de l’ONU (UNRWA) pour les Palestiniens déplacés de différents villages en Israël ; l’école a été construite peu de temps après. La ligne de front entre Israéliens et Palestiniens pendant la première Intifada (1987-1991) était située tout près de l’école, dont les murs ont été renforcés pour protéger les élèves contre les tirs. En 2004, Israël a terminé la construction de son mur de sécurité, juste à l’entrée de l’école, que le directeur décrit comme « une humiliation rappelée chaque jour aux enfants, une forme de restriction sur leur avenir ». Les troisième et quatrième années observent les tourelles et lancent des cailloux aux soldats lorsqu’ils détournent le regard. À tout moment, les hostilités peuvent reprendre avec les Israéliens : l’air se remplit de gaz lacrymogène et le directeur renvoie alors tous les élèves chez eux.


Lycée Holtz Tel Aviv, Israël Ce lycée propose un enseignement technique et est affilié à l’armée de l’air israélienne. La quasi-totalité des élèves entreront dans l’armée en tant qu’ingénieurs informatiques, spécialistes en électronique ou mécaniciens. Les 850 élèves proviennent de tout le pays, soit par désir de devenir militaires soit parce que leurs parents apprécient la discipline imposée. En plus de tables pour jouer aux échecs ou au ping- pong, de vieux aéronefs militaires sont disposés en différents points du campus. Cette photo a été prise après une répétition de marche et de manœuvres militaires, alors que les enfants attendaient l’arrivée des parents pour la parade de fin de trimestre. L’école appartient au groupe Amal fondé en 1928, un réseau de 120 institutions concentrées sur l’enseignement technologique pour assurer à la jeunesse d’Israël les compétences nécessaires aux besoins du pays.


École Trinity House Hull Hull, Royaume Uni Cette école fondée en 1787 est spécialisée dans l’enseignement des métiers de la mer pour jeunes garçons. Avant d’envoyer ses élèves de par le monde, la confrérie de Hull Trinity House leur fournissait un dîner spécial ainsi que deux oranges pour se prémunir du scorbut. Aujourd’hui, les élèves ne vont plus de l’école à la mer, mais la tradition du Dîner a survécu. En 2012, l’établissement est devenu une académie et, les vieux bâtiments étant jugés « délabrés et inappropriés pour une éducation moderne », a emménagé dans des locaux plus spacieux et modernes. Les quelque 300 élèves sont issus pour une grande majorité de la classe moyenne ouvrière blanche ; dans la cour, ils sont durs et turbulents. Le groupe de garçons à droite voulait pratiquer un wedgie à un de leurs camarades, c’est-à-dire attraper l’élastique du caleçon de la victime à la taille et le tirer vers le haut.


Dechen Phodrang, Thimphu, Bhoutan Située sur une crête spectaculaire surplombant Thimphu, la capitale du royaume du Bhoutan, l’ancien monastère Dechen Phodrang (littéralement « le Palais du Grand Bonheur »), accueille 450 élèves et 15 professeurs. Les élèves se lèvent à 5 heures du matin et démarrent la journée par une heure de prière avant leur premier cours à 6 h 30. À 8 heures, les enfants prennent leur petit-déjeuner et une courte pause avant de reprendre les cours jusqu’à midi. Les conditions de vie au monastère sont rudimentaires ; les enfants dorment sur des paillasses à même le sol et dans les courants d’air des salles d’études. Infections respiratoires, poux et galle sont communs, et le monastère a du mal à offrir des sanitaires de base et une alimentation appropriée aux garçons. Un grand nombre d’entre eux sont envoyés au monastère par leurs familles qui n’ont pas les moyens de les nourrir ; la plupart arrivent à l’âge de 7 ans et y restent huit ans avant de poursuivre leurs études au collège monastique.


AUX ÉTATS-UNIS, MILITANTS NOIRS NOUVELLE GÉNÉRATION Ferguson, août 2014 : un adolescent noir, Michael Brown, est abattu par un policier blanc. Depuis, les jeunes Afro-Américains sont passés de la dénonciation du racisme policier à la construction d’un large mouvement, s’opposant au modèle d’une société qui perpétue les dominations sociales et raciales. reportage rokhaya diallo, photos kiritin beyer pour regards

Un an après la mort de Mike Brown, proches et militants se réunissent à Ferguson pour commémorer et crier leur colère.

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REPORTAGE

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L

Le 9 août dernier, à 12h02, la ville de Ferguson, située dans la banlieue de Saint Louis (Missouri), était traversée d’un long silence. Quatre minutes trente d’interruption pour rappeler les quatre heures trente durant lesquelles le corps de Michael Brown, dix-huit ans, est resté à terre le 9 août 2014. Depuis, l’adolescent noir – tué, alors qu’il n’était pas armé, par Darren Wilson un policier blanc – est devenu l’emblème du renouveau de la lutte des Noirs aux États-Unis. Et ce matin-là, plusieurs centaines de personnes sont rassemblées en mémoire du disparu dans cette ville résidentielle, aux allures tranquilles, à mille lieues des images des soulèvements qui ont fait le tour de la planète l’été dernier.

UN MOUVEMENT AU-DELÀ DU MOMENT

Parmi les premiers arrivés, Ryan Walles, Afro-Américain de vingt-neuf ans, habitant du quartier et ami de Mike Brown. Ému à l’évocation de l’année « tragique » écoulée, il évoque une vie de « souffrances » au cours de laquelle il a souvent été confronté à la police du seul fait de sa couleur. Ayant pris part aux différents mouvements de protestation, il s’est trouvé exposé à la multiplication des violences policières : « J’espère aujourd’hui que la marche silencieuse sera paisible », déclaret-il, un peu désemparé. Présente également, la famille de Michael Brown, qui a porté plainte au civil après la décision d’un grand jury de ne pas poursuivre Darren Wilson. Ce dernier, interviewé par le New Yorker1, n’exprime pas le moindre regret, ni même de compassion à l’égard de Mike Brown qu’il considère comme responsable de sa mort du fait de son « manque d’éducation ». Sur les lieux de la commémoration, l’ambiance est calme mais la colère est palpable. Michael Brown Sr, le père de l’adolescent disparu, prononce quelques mots empreints de douleur : « On me demande souvent comment je me sens, c’est la question la plus stupide qui soit. » Il est relayé par de nombreuses voix qui exigent la justice 1. “The Cop”, portrait paru dans l’édition du 10 août 2015.

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et déclament les noms d’Afro-Américains victimes de crimes policiers. La foule impressionne par sa jeunesse et sa mixité : la génération Y – les millenials – est surreprésentée, tandis que de nombreux Blancs sont venus témoigner de leur solidarité. Grands absents de ce rassemblement, les leaders historiques de la lutte pour les droits des Noirs ne semblent manquer à personne. Nulle trace des représentants de la NAACP2, ni des révérends Jesse Jackson, ancien compagnon de route de Martin Luther King, et Al Sharpton, incontournable et omniprésent fondateur du National Action Network, à la tête de sa propre émission TV sur MSNBC. Accusés de vouloir récupérer le mouvement de terrain pour leur communication personnelle, ces représentants institutionnalisés ne semblent plus les bienvenus à Ferguson. Les associations nées depuis un an sont le fait de jeunes gens jamais impliqués dans ces mouvements traditionnels. Ainsi l’organisation Black Lives Matter (Les vies noires comptent) est née d’un hashtag lancé sur Twitter après l’acquittement de George Zimmermann, l’homme qui avait abattu Trayvon Martin un adolescent noir sans arme, parce qu’il le trouvait suspect. À l’origine du hashtag, trois jeunes femmes, dont deux queer3 – le détail a son importance –, Alicia Garza, Patrisse Cullors et Opal Tometi. Leur action incarne ce renouveau du militantisme noir insufflé par l’usage des réseaux sociaux et proposant une rhétorique alternative aux récits des médias traditionnels. Ce tissu d’actions éparses devenu un mouvement, The Movement for Black Lives, lutte contre « la suprématie blanche » qui corrompt toutes les couches de la société, et parle non pas de racisme mais « d’antiBlackness » (négrophobie), la société américaine étant depuis sa naissance structurée autour de la domination exercée sur les Noirs. Son crédo ? « A movement not a moment » – un mouvement, pas un moment. 2. National Association For the Advancement of Colored People, créée en 1909. 3. Mouvement d’affirmation de toutes les identités sexuelles et de genre, contre le patriarcat et l’hétérosexualité normative, qui s’est développé au cours des années 80.


REPORTAGE

À Ferguson les mémoriaux dressés en souvenir des Afro-Américains morts à la suite des violences policières attirent des foules qui refusent la fatalité.


RUPTURE AVEC LES AÎNÉS

À Ferguson, le rappeur Tef Poe, vingt-huit ans, a été un des premiers à twitter au sujet de la mort de Mike Brown. Co-fondateur du mouvement Hands Up United, dont le nom fait référence au dernier geste de Mike Brown – les mains en l’air –, il constate l’émergence de ce que l’on appelle désormais le “Black Twitter” : « Les réseaux sociaux nous ont aidés à sensibiliser l’opinion nationale et internationale. » Comme beaucoup dans sa génération, il ne se sent pas vraiment proche de ses aînés leaders des droits civiques : « Je comprends l’importance de leur travail, mais ils militaient pour l’inclusion dans le système. Nous militons pour l’autosuffisance et l’autonomie envers ce système créé par des hommes blancs. Nous devons créer quelque chose qui nous appartient. » Membres du même collectif, Rika Tyler, vingt-et-un ans, danseuse, et T-Dubb-O, rappeur de vingt-six ans,

tuées. » Sa compagne renchérit : « Les soulèvements de Ferguson ont été déclenchés par des personnes qui me ressemblent, des gens tatoués qui écoutent du rap. Nous ne sommes pas ces Nègres respectables en costards cravates. » La rupture consommée, T-Dubb-O s’interroge : « Je ne sais pas si nos combats sont toujours les leurs, j’ai l’impression que le mouvement des années 1960 a été corrompu. Quand on est subventionné par le gouvernement, on adopte la position qui lui convient. »

JEUNES ET FEMMES AU PREMIER RANG

Le gouvernement a pourtant à sa tête un homme noir, Barack Obama. Son élection à un tel poste n’a pas empêché la multiplication des crimes racistes. Pour Tef Poe, c’est même pire : « Ça n’a eu aucun effet sur ma vie. Ça me déprime que tout ça arrive alors que notre président est noir, mais je ne suis pas surpris. Les États-Unis

« Les défenseurs des droits civiques militaient pour l’inclusion dans le système. Nous militons pour l’autosuffisance et l’autonomie envers ce système créé par des hommes blancs. » Tef Poe, rappeur, fondateur de Hands Up United se sont rencontrés alors qu’ils bloquaient les rues pendant les protestations à Ferguson. Ils sont aujourd’hui en couple. Rika Tyler se remémore son choc : « Ma cousine m’a appelée pour me dire qu’il y avait un corps à terre. Sur place, j’ai vu cette femme infirmière demander à exécuter les premiers soins, mais la police ne l’a pas permis. » Ces heures tragiques ont opéré un changement irréversible : « Je suis mère d’un enfant de deux ans. Quand j’ai vu ce corps, le fils de quelqu’un, au milieu de la rue, j’ai craqué. » Ce jour-là, T-Dubb-O a annulé son concert pour se rendre sur les lieux du meurtre. Aujourd’hui, le jeune homme, qui se définit comme révolutionnaire, n’est pas tendre avec les mouvements noirs traditionnels : « Il y a bien longtemps que j’ai perdu foi en ces organisations. On ne les voit jamais quand des personnes comme moi sont

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sont le ventre de la bête capitaliste, leur président est élu pour maintenir le système. » Rika Tyler est du même avis : « Tout le monde pensait qu’il aurait des super pouvoirs pour changer le monde, mais il ne peut pas réparer un système qui est déjà cassé. » T-Dubb-O, qui figure parmi les activistes conviés à la Maison Blanche pour rencontrer le président, est extrêmement déçu par ses prises de positions tièdes, mais reconnaît que « beaucoup de Noirs ont voté pour lui parce qu’il était noir, mais dans les débats de sa première campagne, il n’a jamais dit qu’il ferait quoi que ce soit pour les Noirs. » La politologue Brittney Cooper, spécialiste des études de genre et de l’histoire afro-américaine à l’université Rutgers, analyse l’absence d’impact de l’arrivée d’Obama au pouvoir : « Ce qui arrive à quelques Noirs


REPORTAGE

Co-directeurs du collectif Hands Up United, la danseuse Rika Tyler et le rappeur T-Dubb-O, vingt-six ans, incarnent la jeunesse révoltée de Ferguson.

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La politologue Brittney Cooper observe l’émergence des femmes dans ce qu’elle appelle « le mouvement pour les vies noires ».

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n’indique rien de la condition sociale des masses noires. Même à l’époque des lynchages, il y avait des Noirs exceptionnels. » De plus, elle considère que « le président ne dispose que d’un pouvoir fédéral limité, et ne peut pas protéger les gens des actes quotidiens de violences locales. » En amont de la marche à Ferguson, plusieurs réunions se sont tenues dans des églises, rappelant leur rôle historique central tout au long du XXe siècle. Pourtant, les lieux de culte font aussi l’objet d’une réelle défiance de la part de ces nouveaux militants. Brittney Cooper explique que le Movement for Black Lives « n’a pas émergé de l’Église, contrairement au mouvement des droits civiques qui était mené par des prédicateurs religieux. L’Église est davantage perçue comme tentant de réduire la lutte, au lieu de la soutenir, en focalisant le débat sur des questions individuelles sans s’inquiéter du racisme systémique. » L’universitaire observe également la position inédite des femmes et des queer dans ce mouvement : « À Ferguson, les femmes étaient en première ligne et grâce aux réseaux sociaux, elles ont été reconnues dans leurs actions. Ashley Yates, Brittany Ferrel et Alexis Templeton fondatrices de Millenial Activists United Women (organisation phare à Ferguson, ndlr) sont des femmes qui se revendiquent comme queer. Elles ne veulent pas commettre les erreurs des années 1960, en laissant entendre que seuls les hommes sont qualifiés pour être des leaders. » Rika Tyler confirme en effet la place des femmes dans les manifestations : « Nous étions aux avant-postes. J’ai été arrêtée plusieurs fois, la police n’a pas fait de différence pour nous attaquer avec des gaz lacrymogènes et des balles en caoutchouc. J’ai même eu une arme pointée sur ma tête. » Au-delà de l’invisibilisation historique des femmes, Brittney Cooper tient à rappeler que les femmes sont aussi victimes de la violence raciste : « Dans les mouvements passés, on ne parlait que des violences et des lynchages contre les hommes. » C’est pour rappeler cette réalité souvent occultée que le hashtag #SayHerName (Dis son

nom) est apparu cette année sur Twitter, rappelant la longue liste des femmes noires qui, comme Rekia Boyd, Aiyana Stanley-Jones ou Amber Monroe, sont mortes du fait d’agressions policières dans une relative indifférence.

VISIBILITÉ NATIONALE

Comme Brittany Cooper, de nombreux universitaires s’engagent dans le débat public. Parmi eux, l’infatigable Cornel West. Identifiable à son imposante coiffure afro, le célèbre philosophe qui se présente comme l’intellectuel le plus provocateur des États-Unis est devenu en quelques années un des plus grands détracteurs du président Obama. Invité dans une église noire, la Greater St. Mark’s, à Ferguson, il intervient ce soir-là tel un prêcheur électrisant une salle conquise pour dénoncer d’un bras nerveux les coupables : le capitalisme et les grands médias entre autres. Quand il s’en prend virulemment au président figurant parmi « ces visages noirs des hautes sphères qui ne se préoccupent pas des intérêts des Noirs », avant de désigner les « vendus », les applaudissements sont plus mesurés. La réticence des Afro-Américains à accabler le premier président noir, déjà visé par les attaques racistes de ses adversaires, est perceptible. La voix radicale et tonitruante de Cornel West, soucieux de « l’intérêt des plus pauvres » délaissés par les élites, reste toutefois bienvenue dans ces contrées du Missouri où aucun représentant du gouvernement ne s’est déplacé pour les commémorations. Au même moment, les mobilisations reprennent devant le commissariat à Ferguson. Tyrone Harris Jr, un homme noir de dix-huit ans qui se trouvait vraisemblablement à proximité d’un groupe de jeunes armés, est grièvement blessé par balles par la police. Si l’Église est décriée par les plus jeunes, son poids dans les mobilisations reste considérable. Ce lundi 10 août, plusieurs

« À Ferguson, les femmes étaient en première ligne et grâce aux réseaux sociaux, elles ont été reconnues dans leurs actions. » Brittney Cooper, universitaire.


religieux de la région de Saint Louis appellent à une marche pacifique partant de la Christ Church Cathedral pour réclamer justice. Les tirs de la veille ont tendu les activistes. Pourtant, la marche reste joyeuse, ponctuée de chants religieux rythmés par des percussions. Kippas et hijabs côtoient les jeunes militants du Movement for Black Lives qui, malgré leurs réticences face au clergé, ne boudent pas la marche dans laquelle ils figurent au premier plan. Certains d’entre eux abordent tout de même d’impertinents T-shirts : « C’est pas les droits civiques de ta mère ! », rappelant le clivage générationnel. En tête de cortège, la pasteure Traci Blackmon, de l’église King United Church of Christ de Saint Louis, impliquée dès les premières heures de la tragédie. D’une voix douce et posée qui contraste avec son imposante silhouette, cette mère de trois enfants de la génération millenials reconnaît humblement le caractère décisif de la mobilisation de ces jeunes : « Sans eux, nous ne serions pas ici 365 jours plus tard. C’est grâce à eux que nous avons cette visibilité nationale et que les Nations unies ont classé ce problème parmi les violations des droits humains. » Si elle mène la marche en interprétant des chants religieux au mégaphone, elle n’éprouve pas le désir, comme d’autres, de récupérer le mouvement. « Je ne parlerai pas pour eux, nous devons connaître notre place. Je respecte ce qu’ils ont fait, ils doivent mener le combat. »

ÉTAT D’URGENCE ?

Parmi les marcheurs, on retrouve Michael McBride, un religieux au look peu conventionnel. Serti de la collerette de rigueur, le pasteur de trente-huit ans à l’allure bonhomme arbore des baskets Air Force One dont la blancheur contraste avec son costume sombre : « J’interviens dans les conflits de rue qui impliquent des jeunes et des gangs depuis sept ans. La manière dont je m’habille aide les jeunes à s’identifier à moi et me permet de me distinguer du clergé. » Venu de la baie de San Francisco, il est accouru à Ferguson après la mort de Mike Brown avec un convoi de responsables religieux. Il reste choqué par la réaction policière observée, « une réponse militaire avec des tanks et des gaz lacrymogènes ».

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Après plusieurs semaines sur place, il gagne la confiance des jeunes qu’il soutient et encourage en dispensant des conseils stratégiques. Il reste conscient des erreurs de l’Église dont il dresse un bilan sans concessions : « sous notre regard, les incarcérations massives, la pauvreté endémique et les forces du capitalisme ont décimé les communautés pauvres. Nous devons admettre que nous avons été incapables de prévenir ces tragédies. » Sur Obama, il épouse le regard sceptique de ses camarades. « J’ai été consulté par la Maison Blanche. J’ai demandé la fin de la violence d’État et la démilitarisation des forces de police, mais j’ai le sentiment qu’il n’y a pas de volonté politique de stopper cette escalade. On ne peut pas placer notre foi dans notre président. Je suis certain qu’il ne souhaite pas voir ces corps étendus dans les rues, mais de toute évidence il n’a pas l’intention de démanteler le système qui rend ces horreurs possibles. » La marche se dirige vers le tribunal de Saint Louis pour remettre au procureur général de l’État du Missouri, Richard Callahan, une lettre réclamant l’égalité de traitement pour tous. L’option du dialogue ne semble pas envisagée par l’institution : les manifestants se retrouvent face à des portes closes barricadées. Ils décident d’escalader les barrières, pour s’asseoir sans violence devant le bâtiment. Quelques minutes suffisent pour que se déploie un important dispositif policier. Des dizaines d’officiers surarmés – certains avec des armes de guerre – entourent les activistes avant de les arrêter menottes aux poignets. Parmi eux, des pasteurs en soutane, des membres de plusieurs collectifs dont Hands Up United et même le philosophe Cornel West ! Cinquante-sept arrestations en tout. La détention ne dure que quelques heures, mais entre-temps, l’état d’urgence est déclaré dans le comté de Saint Louis en raison des « potentiels dommages contre les personnes et les propriétés ». Quelques jours plus tard, à Saint Louis, Mansur BallBey, un étudiant afro-américain de dix-huit ans meurt, abattu d’une balle dans le dos par des policiers blancs. Face au silence de la Maison Blanche, un nouveau hashtag #WhichEmergency (Quel état d’urgence ?) est apparu pour questionner les priorités du pouvoir. ■ rokhaya diallo


Lundi 10 août, marche pacifique à Ferguson. En haut à gauche, lunettes sur la tête, Traci Blackmon. En bas à droite, Michael McBride et Cornel West.

Des dizaines d’officiers surarmés – certains avec des armes de guerre – entourent les activistes.

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AU RESTAU

CANNABIS LES IMPASSES DE LA RÉPRESSION

Alors que les politiques répressives ont fait la démonstration de leur inefficacité, la criminalisation de la consommation reste la norme en France. L’ancienne maire Jacqueline Rouillon et la sociologue Anne Coppel veulent forcer le débat. dialogue orchestré par jérôme latta photos julien pebrel/m.y.o.p. pour regards

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L AU RESTAU

Point névralgique et médiatique du trafic de drogue en région parisienne, la ville de Saint-Ouen se prêtait d’autant plus à la rencontre de nos invitées que l’une d’elles en dirigea la mairie durant quinze ans. C’est au restaurant La Péricole, lieu de rendez-vous des puciers où l’on perpétue la tradition de la cuisine de brasserie, que nous les avons interrogées.

JACQUELINE ROUILLON

Maire Front de gauche de Saint-Ouen de 1999 à 2014, elle est chargée de mission sur le Grand Paris à Gennevilliers.

ANNE COPPEL

Sociologue et militante associative, fondatrice de l’Association française de réduction des risques, et auteur avec Olivier Doubre de Drogues, sortir de l’impasse. Expérimenter des alternatives à la prohibition (La Découverte, 2012).

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regards. Les médias ont fait de Saint-Ouen un lieu emblématique pour illustrer les problèmes liés au trafic de drogue. Comment avez-vous vu la situation évoluer ? jacqueline rouillon.

Il y avait initialement, dans plusieurs endroits de la ville, des “petits commerces” en bas des immeubles et des jeunes qui bricolaient, qui se faisaient un peu d’argent comme ça. Chaque fois qu’ils partaient, notamment l’été, ce commerce très localisé cessait. La violence est venue en deux étapes. D’une part avec le développement progressif de cette activité, qui est devenu permanente avec la multiplication des points de vente, d’autre part quand ils se sont connectés les uns aux autres. Un responsable de la police de Bobigny m’avait dit : « Aujourd’hui, ça va, mais le jour où ils seront en réseau, ce sera la catastrophe ». C’est ce qui s’est produit. Les quelques petites entreprises différentes et autonomes sont devenues un grand supermarché de plus en plus rodé, alimenté. Et en raison des profits juteux qu’il générait, il a suscité une concurrence entre les individus et les bandes qui a fait monter de façon considérable la violence. On a ainsi vu plusieurs jeunes froidement tués – sans compter une violence plus ordinaire, mais très présente, dont la presse ne parle pas.

anne coppel.

Les marchés de la drogue ne sont pas toujours vio-

lents, selon les villes, la réaction des gens et de la société, et la stratégie politique adoptée. La manière dont les policiers interviennent est un facteur déterminant. À Saint-Ouen, les premières fusillades ont eu lieu en 2007, au moment d’une “déclaration de guerre à la drogue”, avec les usagers comme première cible. Ce tournant précis s’est traduit très vite par des morts. jacqueline rouillon. Ici, l’histoire est un peu particulière. À une période antérieure, nous avons eu une police assez répressive dont la cible permanente était les jeunes, les Noirs, les Arabes, etc. Les premières fusillades de 2007 étaient liées à des histoires entre deux gars des mêmes quartiers. Ils se connaissaient très bien, tout le monde les connaissait – ce qui a d’ailleurs occasionné un traumatisme considérable dans la ville, et fait prendre la pleine mesure du phénomène. Mais la violence, d’après mon expérience, est liée aux façons de travailler du réseau lui-même. Ses membres sont très violents entre eux. Il y a certes à redire sur les pratiques de terrain de la police, mais nous avons eu deux commissaires notamment – un homme et une femme – avec lesquels j’ai très bien travaillé. Ce qui est difficile pour les policiers, c’est que faute de compréhension du problème, ils ont le sentiment de tourner en rond. De passer leur temps à courir après des gamins, des jeunes et des très jeunes, pour


« La consommation a beaucoup augmenté en France, alors qu’elle est restée stable dans les autres pays européens, dont la plupart a dépénalisé l’usage. » Anne Coppel


AU RESTAU

qu’ensuite, comme ils disent, « On les relâche tout de suite ». Ils ont le sentiment de travailler pour rien, et d’avoir affaire à de la racaille. Il y a une vraie fracture entre les policiers de terrain et les jeunes, qui les haïssent en retour. regards.

La séparation de la question de la consommation – en la dépénalisant – et du trafic pourrait-elle aider à déminer le terrain et à lever une partie des tensions entre la police et les populations ?

anne coppel.

Oui ! Plus on augmente la violence du dispositif répressif, et plus les trafiquants s’organisent. jacqueline rouillon. C’est clair et net. Nos voisins ont les mêmes problèmes que nous, mais nous sommes un pays où les villes sont particulièrement touchées par la violence. Cela met en cause les politiques menées. La dépénalisation de l’usage serait un premier pas. Ce n’était pas du tout ma position au début. Aujourd’hui, maintenir quelque chose qui ne marche absolument pas relève d’une gigantesque hypocrisie. Aussi bien en ce qui concerne les consommateurs que la façon dont se fait la vente. Cela a pris tant d’ampleur qu’imaginer que l’on pourrait aujourd’hui, par une meilleure justice, par une meilleure police, empêcher la consommation et donc la vente avec tout ce qu’elle génère

(notamment beaucoup d’argent), c’est un leurre complet. Je suis vraiment passée à l’idée qu’il fallait légaliser. Et comme cela me gêne beaucoup du point de vue de la santé publique, car c’est quand même très nocif pour l’être humain, notamment pour ceux qui consomment beaucoup et qui ne maîtrisent pas leur consommation, il faut tout un encadrement. Je me suis beaucoup intéressée à l’expérience menée au Colorado, à la façon dont ils gèrent la vente du produit pour chaque consommateur. C’est dans cette voie-là qu’il faut s’orienter. regards. Comment ont cheminé les États qui ont abandonné la répression au profit de politiques plus libérales ? anne coppel.

On connaît la politique américaine de tolérance zéro que nous avons copiée à partir de 2007. Son bilan est celui d’un appauvrissement de la communauté noire et d’une exacerbation de la violence – sans effet sur le trafic. Le tournant a été pris, entre autres, avec le “miracle de Boston”. La municipalité a décidé de lutter contre la criminalité, bien sûr, mais en ciblant les crimes violents qui ont été sanctionnés très sévèrement, et en laissant de côté tout ce qui touchait à la vente de cannabis. Avec cette politique, de meilleurs résultats ont été obtenus – une baisse de la violence et des crimes de rue – sans augmentation du nombre

de consommateurs. Cela a suscité un basculement dans une grande partie de la classe politique, et chez la totalité des experts. Au sein de l’opinion, à force de demander tout le temps de renforcer la répression, on a fini par comprendre qu’elle ne servait à rien. regards. Cela revient-il à accepter l’économie occulte issue du cannabis, qui dans ce cas reste criminelle ? anne coppel.

La décriminalisation ne peut se faire que par étapes. Les États américains concernés ont commencé par autoriser le cannabis thérapeutique, ce qui a allégé le marché illégal, puis l’autoproduction. La dépénalisation de l’usage peut être une première étape en France. Ce ne serait pas satisfaisant en soi, mais si on attend la légalisation du cannabis, on n’en a pas fini. Il faut, dès maintenant, se poser la question du choix de la stratégie policière et de la détermination des moyens. Soyons clairs : le rôle de la police est de maintenir la paix sociale, pas de lutter contre les addictions. Il faut user de la police pour assurer la sécurité dans la ville, travailler avec des spécialistes sur la question de l’usage des drogues, et ouvrir un débat.

regards. Concrètement, quelles conséquences positives auriezvous attendu d’un processus de dépénalisation, voire de légalisation, sur le terrain ?

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AU RESTAU

jacqueline rouillon. Je n’aurais pas présenté cette position comme une réponse au problème, parce que pour moi, le problème de fond, c’est la vie sociale de ces familles et de leurs enfants. Si les jeunes n’ont plus ce moyen-là de gagner de l’argent, ils vont en trouver un autre, se tourner vers d’autres trafics, ou revenir à une délinquance de vols sur les personnes qui était auparavant non négligeable, perturbait beaucoup la vie, et qui est devenue rare. La façon dont fonctionnent les réseaux du trafic est assez incroyable. Vous pouvez y entrer pendant quelques semaines pour gagner un peu d’argent afin de partir en vacances, et en sortir ensuite. L’image du “supermarché” est assez juste, y compris du point de vue du personnel, avec les vacataires, ceux qui travaillent la nuit, ceux que l’on fait venir d’ailleurs parce que les gens du quartier ne les connaissent pas, etc. Le problème majeur est qu’aujourd’hui, la vente se fait dans les espaces de vie des habitants. C’est insupportable. Vous rentrez chez vous, dans sept ou huit endroits de la ville, mais vous n’êtes plus chez vous. Vous avez peur. Ou alors c’est sale, des tas de gens viennent, c’est glauque. Dans le même mouvement, la vie de ceux qui sont là est foutue. On comprend beaucoup de choses en discutant avec eux. Ils ont beau gagner de beaucoup d’argent et ne pas vouloir si facilement lâcher cette activité, ils savent bien que ce n’est pas une vie de rester en bas de l’immeuble.

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regards. Le paradoxe est effectivement que, comme vous le soulignez, le cannabis joue un rôle d’amortisseur économique et social pour beaucoup de familles et une partie de la population… jacqueline rouillon. Et c’est insupportable ! Ce ne peut pas être une réponse. Le trafic joue le rôle d’amortisseur parce que les gens n’ont pas de travail et pas de ressources. Il y a aussi un débat sur le RSA, comme “amortisseur”. Mais penser que l’on gagne la paix sociale en laissant faire… C’est insupportable ! regards.

Mais c’est en partie

vrai ?

jacqueline rouillon. Oui, c’est la réalité, car le trafic apporte des ressources aux familles. Il faut voir comment les réseaux embauchent des mères célibataires pour servir de “nourrices” (afin de stocker la marchandise à leur domicile, ndlr)… anne coppel.

C’est un vrai problème, mais je suis favorable – moi, je rêve – à un développement de l’économie sociale et solidaire, et donc à la possibilité de réembaucher une partie des petits dealers, qui ont une compétence car ils ont une expérience du produit. Ils pourraient devenir vendeurs, comme cela s’est produit en Hollande.

jacqueline rouillon. Si on ne se pose pas la question de créer des

emplois dans l’économie sociale et solidaire, mais pas seulement, on n’en sort pas. Saint-Ouen a toujours été une ville d’ouvriers et de gens modestes, et de jeunes qui faisaient des conneries. Ils se rangeaient des voitures, à vingt-deux, vingt-trois ans. Maintenant, quand ceux-là viennent nous voir parce qu’ils cherchent du boulot, on n’a rien pour eux. Ils connaissent très bien la société. Quand vous vivez avec l’argent du trafic, vous ne faites pas d’emprunt, vous ne pouvez pas vous marier, vous ne pouvez pas avoir un appartement… Vous vivez au pied d’un immeuble et le soir vous allez flamber en boîte. Ça va deux ans, trois ans. S’il y a des alternatives, vous en sortez. On ne tirera pas les enseignements de la situation tant qu’on ne s’interrogera pas sur la source des problèmes : pourquoi y a-t-il autant de gars, sans autres ressources, qui vont trafiquer pour gagner de l’argent ? regards. La source des problèmes, c’est aussi la consommation, et les consommateurs… jacqueline rouillon.

Sans même évoquer la question de l’alcool, la France est un des pays qui consomment le plus de psychotropes dans le monde. On peut se demander pourquoi les gens recourent autant au cannabis. Un médecin d’un centre de santé qui travaille beaucoup sur la question m’expliquait que l’addiction est sociale avant d’être physique et physiologique.


« Les mères de Saint-Ouen n’ont pas manifesté pour dire stop au cannabis, elles ont manifesté pour dire stop à la violence. » Jacqueline Rouillon


Beaucoup de consommateurs intensifs s’isolent du monde, et auront de grandes difficultés à sortir de cet isolement. anne coppel.

La consommation a beaucoup augmenté en France, alors qu’elle est restée stable dans les autres pays européens, dont la plupart a dépénalisé l’usage. Une certitude est établie : il n’existe pas de relation entre le type de politique et le nombre de consommateurs. Des pays très répressifs comptent beaucoup de consommateurs (comme la France ou les États-Unis) et des pays tolérants très peu. De nombreux facteurs jouent, mais ce n’est pas

2015• Alerte citoyenne

une question de loi. Pour traiter la consommation, il faut donc se situer sur le terrain de la santé publique, et mener des actions de prévention sur le cannabis comme sur l’alcool, comme sur les médicaments psychotropes. Il faut être bien au clair sur le domaine d’intervention. Cette démarche de prévention relève de la santé publique, et un gendarme ne peut pas la mener correctement. Les missions d’ordre public et les missions de santé publique sont deux choses différentes. Ce n’est pas aux policiers de lutter contre le cannabis. regards.

Estimez-vous que les consommateurs ont une respon-

budget de Fontenay

-6,4 millions d’euros

amputés par l’État

sabilité dans un système qui pénalise les habitants ? jacqueline rouillon.

Bien sûr. Je disais souvent aux Parisiens : « Vous êtes sympas, mais si cela se passait en bas de chez vous ? » Il ne s’agit pas de faire la morale, mais que chacun se pose la question de sa responsabilité. Le droit à la tranquillité des gens – de gens qui ont déjà des vies difficiles et à qui on impose des vies absolument insupportables, dangereuses pour leurs propres enfants – est essentiel. Des gens déménagent de la ville alors qu’ils y sont très bien, parce qu’ils ont peur pour leurs enfants.

services publics en danger


AU RESTAU

anne coppel.

Quand la législation est très répressive, le trafiquant à tendance à se protéger. Il peut se protéger en distribuant de l’argent autour de lui, ou en faisant peur. Et nous ne devons pas accepter de vivre dans la peur. Les priorités des actions policières et municipales doivent être définies en fonction d’objectifs sur lesquels on ne peut pas lâcher.

regards. En attendant de pouvoir résoudre les problèmes de fond, quelle réponse politique locale peut-on apporter aujourd’hui ? jacqueline rouillon. Il faut sortir les gens, les familles concernées de leur isolement. Beaucoup de familles sont atteintes par ce problème à un degré ou à un autre : un garçon dans le réseau, des enfants qui consomment, etc. Chacun est isolé, seul face à son problème, ne sachant comment le résoudre, bloqué par le secret : notamment parce qu’il y a pénalisation. Tout est plus ou moins caché, tout en étant au jour. Dans le non-dit, dans des climats extrêmement lourds… À l’échelle d’un quartier, d’une ville – même si la commune ne résoudra jamais à elle seule le problème –, il faut au moins faire prendre conscience aux gens qu’ils ne sont pas seuls avec leur problème. Qu’ils sont avec d’autres qui vivent la même chose, qu’ils ne sont pas coupables – bien sûr, les parents sont responsables, mais ils ne sont pas coupables de ce qui se passe

avec leurs enfants. Notre société et nos villes ont perdu beaucoup de formes d’action collective. Chacun rentre chez soi en bougonnant et en gueulant, au lieu de prendre des initiatives… Nous avons mené des actions pour “récupérer” les halls d’immeuble et les occuper tous les vendredis, avec des goûters pour les enfants, des actions avec les habitants. Car aujourd’hui, les espaces publics sont désertés par les gens et donc occupés par les dealers. anne coppel. Je suis tout à fait d’accord sur l’importance des actions de cohésion sociale. Mais je pense qu’il faut être plus précis sur la mission du dispositif répressif et de la police là-dedans. L’erreur, grave, est de penser qu’éradiquer le trafic suffirait à rétablir la paix sociale. La question est de ne pas exacerber la violence, de faire que les gens puissent s’en sortir. Et l’objectif de la police doit être qu’il n’y ait pas de crime de sang. Cela, beaucoup de villes européennes l’ont compris, et ont obtenu une baisse de la violence. Quand j’entends le ministre de l’Intérieur actuel dire que l’on va lutter contre le trafic en s’attaquant à toute la chaîne, depuis l’usager jusqu’au guetteur, c’est ridicule. Il y a cinq millions à sept millions de consommateurs… Deux millions de jeunes, un sur deux, ont expérimenté le cannabis… L’interdit ne fonctionne plus. À quoi sert la sanction ? La légalisation est, j’espère, inéluctable, car elle constitue la réponse

rationnelle. Mais en attendant ce jour, on peut déjà améliorer la situation, mener l’expérience d’une gestion plus douce, assurer l’accès au produit, laisser les gens cultiver chez eux pour échapper au trafic, arrêter d’interpeler les usagers… regards. Le problème majeur n’est-il pas l’acceptabilité sociale de politiques plus tolérantes et tout simplement plus rationnelles, et le manque de courage de la classe politique pour surmonter ce blocage ? rouillon.

C’est certainement un problème mais, d’abord, l’opinion est beaucoup plus ambivalente qu’on ne le croit sur ces sujets. On l’a vue, à plusieurs reprises, aller spontanément vers le tout-répressif : on croit que cela va résoudre le problème, et que c’est la faute des policiers, ou celle des maires, s’ils ne le résolvent pas : « Pourquoi ils ne chassent pas cette vermine ? » Mais quand on parle sérieusement avec eux, ils comprennent parfaitement que cela fait quarante ans que nous vivons avec cela. Les mères de Saint-Ouen n’ont pas manifesté pour dire stop au cannabis, elles ont manifesté pour dire stop à la violence. Les gens cheminent petit à petit. Quant aux élus… Sur beaucoup de sujets, si on a du courage politique, on fait avancer les choses. Et je pense qu’elles avanceront, en France. ■ entretien réalisé jacqueline

par jérôme latta

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ANALYSE

LE CORBUSIER ET LE FASCISME Pour le cinquantième anniversaire de la mort de Le Corbusier, publications, expositions et colloques célèbrent la mémoire du grand homme. À contre-courant, deux iconoclastes déboulonnent la statue du maître provoquant une furieuse discussion. Corbu fasciste ? Paul Chemetov revient sur ces débats et explicite les liens entre architecture et politique. par paul chemetov, architecte

Photo Farabola/Leemage

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F

François Chaslin a l’honnêteté de titrer son livre Un Corbusier, un parmi d’autres, une lecture : la sienne, une histoire, la sienne aussi, celle d’un père… pour les architectes. Xavier de Jarcy – journaliste à Télérama, auteur d’une enquête qui fit beaucoup de bruit, “Comment la France est devenue moche” – va au raccourci : Le Corbusier, un fascisme français. Quelle est la thèse commune aux deux livres ? Le Corbusier fraya avec les milieux du planisme, de l’eugénisme social, qui se reconnurent dans l’action de Mussolini et plus tard celle de Pétain. Corbu s’installe à Vichy dès l’automne 40, fort de ses appuis, espérant devenir le grand architecte de l’État français. De quoi est donc coupable Le Corbusier ? Il vaut mieux, pour décortiquer sa vie et son œuvre, dans l’ambigüité certaine du personnage, voir dans quel temps et dans quelles circonstances il a vécu. LE PLANISME ET LA MANIE DE LA NORME

La guerre de 14, ce suicide de l’Europe, eut aussi comme conséquence la militarisation de l’action politique. Les bolcheviks – à l’issue d’une guerre civile féroce – s’imposent par l’efficacité d’un parti organisé comme une armée professionnelle, celle des révolutionnaires du même nom. Le fascisme italien qui se structure à partir des corps francs (les faisceaux) propose (comme le nazisme allemand et ses SA) pour lutter contre le communisme et la révolution de mettre les organisations politiques sur pied de guerre. Le capitalisme paraissait condamné par la crise de 29, justifiant aussi le recours à la violence comme première réponse à la vague révolutionnaire. Elle pouvait légitimement faire peur à tous les possédants, à tous les partisans de l’ordre. Le planisme dont Le Corbusier était proche – nourri à la fois de transfuges de la SFIO, tels Déat, dont on sait la fin1, et d’ingénieurs issus des grandes écoles : Polytechnique, Mines – prétendait à une sortie rationnelle de la crise, face à l’incapacité des démocraties parle1. Pierre Deat, député SFIO avant de venir le fondateur d’un parti fasciste et ministre sous Pétain.

102 REGARDS AUTOMNE 2015


ANALYSE

mentaires. L’administration vichyste se caractérisa par la manie de la norme, du règlement (ceux de Vichy sont innombrables et remarquablement écrits), comme la mise en place des comités d’organisation, chargés de planifier toute l’activité économique2. L’Ordre des architectes, évoqué dès le Front Populaire, est mis en place par Vichy, le permis de construire sous sa forme actuelle aussi, et l’efficacité des directions de l’Urbanisme est telle que c’est de leur fusion que nait le ministère de la Reconstruction et de l’Urbanisme à la Libération. Le corps des Ponts et chaussées, qui fait ses preuves dans le déblaiement des ruines, le déminage et le rétablissement des infrastructures, prendra en main la reconstruction et triomphe pendant les Trente glorieuses avec l’organisation des grands ensembles, des entreprises générales et des bureaux d’études. Mais, toutes choses égales d’ailleurs, est-ce que la création de l’ENA à la Libération ou la possession quasi privée de la filière atomique française par le corps des Mines, ne procèdent pas de la même matrice, au-delà de toute accointance idéologique ? UNE MAJORITÉ D’ARCHITECTES VICHYSTES

Revenons sur le séjour de Corbu à Vichy. Revenons à juin 40. La France battue signe l’armistice, “ce lâche soulagement”. La Chambre des députés du Front populaire (les communistes étaient déjà emprisonnés à la suite du pacte germano-soviétique) vote à une majorité écrasante les pleins pouvoirs à Pétain. À l’exception des gaullistes, des républicains tels Jean Moulin et des communistes, la population française se rassurait dans le culte du bon Maréchal – le vainqueur de Verdun – qui nous protégerait des Allemands – « Il a fait don de sa personne à la France ». Ce n’est qu’avec l’occupation alle2. « Le planisme se voulait une réponse tout à la fois au bolchevisme et au fascisme, mais en fin de compte flirta avec ce dernier, somme toute plus fréquentable. Le planisme pensait éviter les choix douloureux de la politique en ne s’intéressant qu’à l’organisation… par essence neutre ? L’organisation est la devise de notre temps, ce que la Shoah a eu de plus monstrueux, ce n’est pas la mort, c’est la folie de l’organisation. Ce qui a survécu, c’est la normalisation qui –sous les raisons habituelles du bien commun et de la sécurité- reproduit implicitement les goûts de la bureaucratie. » Paul Chemetov, Urbanisme, janvier 2002.

On peut tout reprocher à Le Corbusier, sauf d’avoir été collabo, d’avoir dénoncé, de s’être approprié des biens juifs, d’avoir siégé dans un tribunal, d’avoir condamné à mort des résistants. mande de la zone Sud, en novembre 1942, que l’opinion bascule vers l’attentisme et, pour une minorité, dans la résistance, qui ne gonfla ses effectifs qu’avec les réfractaires au Service du travail obligatoire en Allemagne. Il n’y avait pas que le Corbusier qui se reconnaissait dans Vichy, mais aussi Auguste Perret qui présida l’Ordre des architectes. À l’exception de quelquesuns, tel Lurçat, emprisonné à la Santé, Jacques Woog, guillotiné dans cette même prison après avoir été condamné par un tribunal français, Roland Bechmann, combattant du Vercors, ou Pierre Villon – de son nom Roger Ginsburger –, résistant, et plus tard dirigeant du Parti communiste et de quelques autres, une poignée tout de même, les architectes français furent vichystes dans leur majorité. Et puisque François Chaslin fait à Corbu le reproche d’avoir publié sous l’Occupation, ce fut aussi le cas de Camus ou de Sartre… Que Corbu fut équivoque dans ses amitiés, nul n’en doute, et ses préjugés de classe étaient dans son milieu largement partagés. On pourrait demander à nos deux auteurs de se poser une autre question. La France a-t-elle fait l’analyse de ce passé qui ne passe pas ?

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Relancer l’Êconomie par la construction de logements, pour qui ?


ANALYSE

Constatons que les architectes – et Corbu n’y échappe pas – ont un rapport ambigu avec le pouvoir. Il suffit de lire les mémoires (39-45) de Maurice Garçon. Dans toute la magistrature, un seul refusa de prêter serment à Pétain. La situation fut presque la même dans l’administration. L’antisémitisme dominait – même chez Maurice Garçon – et ne parlons pas de l’anticommunisme. On peut tout reprocher à Le Corbusier, sauf d’avoir été collabo, d’avoir dénoncé, de s’être approprié des biens juifs, d’avoir siégé dans un tribunal, d’avoir condamné à mort des résistants. FILIATIONS ET HÉRITAGES

On peut donc se poser une autre question. Est-ce que tous ces ouvrages qui tournent autour du Corbusier – un architecte, par son œuvre, plus grand que luimême – ne sont pas la justification d’une génération, celle de 68, dont les fruits ne tinrent pas la promesse des fleurs ? Faudrait-il donc que tous soient ambigus et salauds pour vivre avec son quotidien ? La France n’est pas l’héritière seulement des Lumières. Du général Boulanger à l’affaire Dreyfus, des Croix de feu (un million d’adhérents) au Front national de nos jours, elle se retrouve aussi dans le culte du chef, d’une identité nationale nourrie successivement du pogrom des Italiens, des Juifs ou des ratonnades de ceux qui ne sont pas de souche et qu’il faut désoucher. De Gaulle eut l’intelligence de cautionner à la Libération – par sa seule personne – la légende d’une France résistante à l’exception de quelques traîtres. Mais alors, que faire de Papon ou de Bousquet ? Et que dire de la francisque attribuée à François Mitterrand ? Résistant certes, mais plus tard. On sait l’accueil que

Paris fit au Général en août 44, peut-on oublier pour autant la foule qui au printemps de la même année acclamait le Maréchal Pétain, dans le même Paris, dont la banlieue venait, à nouveau, d’être bombardée par l’aviation anglo-américaine ? Le père Corbu, était hautain, presque antipathique, lorsqu’il nous rembarrait, étudiants qui cherchions à l’avoir comme maître. Et puisque nous avions cette naïveté – alors que nous aurions dû nous souvenir du “ni dieu, ni maître” des libertaires – constatons que les architectes – et Corbu n’y échappe pas – ont un rapport ambigu avec le pouvoir. Les grandes réalisations ont besoin des pouvoirs publics. CORBU, PROPAGANDISTE DE LUI-MÊME

Ce n’est pas parce que Le Corbusier travailla à Moscou, espéra le faire à Rome, participa à New York au projet des Nations unies, alla au Brésil ou à Alger, qu’il fut tout à la fois moscoutaire, fasciste, vichyste, ploutocrate, colonialiste ou tiers-mondiste comme ses détracteurs le disent. Mais tout simplement, à ce point imbu de lui-même et persuadé de son génie que la commande lui était due, sans pour autant que l’on puisse écrire que la Cité radieuse de Marseille en est la raison ou la caution ! De la même façon, on ne peut disqualifier tout le marxisme parce que Staline ou d’autres tyrans s’en réclamaient. Chaque doctrine, chaque courant de pensée porte en germe sa propre mort, s’ils deviennent objet de culte, autoréférencé. On peut contester Corbu et constater que son architecture, même et surtout mal construite, ne fut jamais la répétition du même à l’infini. La dénégation du « béton criminogène », comme le disait Michel Rocard, rejoint d’une certaine façon le slogan d’une France de propriétaires, celles des pavillons qui morcellent à l’infini la terre arable. Et l’accusation de collectivisme vise aussi le commun de la ville, la contigüité avec les autres personnes, fonctions ou espaces. Que reste t-il de Corbu ? son attirance pour l’ordre nouveau, sa proximité, avec la droite autoritaire, ce nom français du fascisme, aujourd’hui revendiqué par

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La démocratie suppose le partage, celui du pouvoir. L’ambigüité des architectes dans la démocratie, c’est que le pouvoir du projet, le savoir du projet ne peuvent être partagés. la droite forte ou la droite populaire, ou quelques bâtiments iconiques ? La Villa Savoye, l’unité d’habitation de Marseille, les maisons Jaoul, la ville de Chandigarh en Inde et ses bâtiments publics, le couvent de la Tourette, la chapelle de Ronchamp, qui tous parlent du plaisir des formes, de celui des sens et qui nous ouvrent l’esprit. Mais Corbu, grand architecte, fut aussi un propagandiste, de lui-même et de thèses plus douteuses sur la lèpre urbaine que son urbanisme radical devait guérir. Toute propagande est double dans son langage et dans les interprétations qu’elle permet. Corbu n’y échappe pas. C’est emporté par la promesse que nous y lisions d’un monde meilleur, d’un avenir autre, que son œuvre nous rendit exigeants à jamais, Corbu le corbeau, Corbu le fada, Corbu idéologue de la technocratie certes, mais d’abord un architecte. Et il serait tout aussi exact de titrer le livre de Xavier de Jarcy Le Corbusier, un architecte français, car la France ce fut aussi cela : le cynisme de béton armé, qui est reproché à Corbu, s’applique à l’entreprise Perret Frères et aussi à toutes celles qui travaillèrent pendant l’occupation pour édifier le mur de l’Atlantique. Et puisque Jean Coutrot, polytechnicien, grand blessé de la guerre de 14, est cité abondamment comme une tête pensante de la technocratie, rappelons qu’il fut dans le même

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temps l’ami des Delaunay et des peintres cubistes et se suicida au début de l’Occupation lorsqu’il comprit – trop tard – quel rôle il jouait. ADIEU AUX DÉMIURGES

Witold Gombrowicz, parlant des artistes, disait qu’ils humiliaient par la beauté de leurs œuvres ceux qui étaient incapables d’une telle création. Et le sentiment que je retire de ces deux livres, celui qui cogne et celui qui comme un bourdon nous obsède, c’est une suspicion profonde envers un personnage insupportable, l’architecte qui aspire aux pleins pouvoirs (dixit Giraudoux), qui, démiurge, se dit l’égal de Dieu puisqu’il transforme l’univers. Et cet homme qui prétendait construire les châteaux, les théâtres et les places royales de l’aristocratie, depuis le mouvement moderne revendique de projeter le logement pour tous, l’école pour tous, la santé pour tous et la culture aussi. Telle est aussi la contradiction profonde que le Corbusier dut résoudre, dans un temps troublé. C’est toujours la nôtre, il nous faut dire adieu aux démiurges et à leur pathos pour devenir des intellectuels critiques, de notre pratique aussi. C’est cette ambigüité que ne lèvent pas les deux livres. Mais ils incitent chacun de nous à un examen de conscience, car l’architecture moderne, celle de notre temps, pour le meilleur et pour le pire, fut et reste celle de la démocratie. La démocratie suppose le partage, celui du pouvoir, et l’ambigüité des architectes dans la démocratie, c’est que le pouvoir du projet, le savoir du projet ne peuvent être partagés, sauf à reprendre à notre compte les slogans jdanoviens sur l’« ingénieur des âmes », ce qui n’est gentil ni avec les ingénieurs, ni avec les âmes. Le projet, s’il doit être à l’écoute de ce qui se dit, ne peut être le greffier de l’opinion publique : « Rajoutez-moi une lucarne, j’aime assez les petits toits sur les porches, pourquoi ne pas mettre une jolie grille devant cet œil de bœuf ? », toutes ces fantaisies, tous ces fantasmes peuvent se résoudre dans l’auto-construction, ils ne peuvent régler les bâtiments collectifs, ni les équipements ou espaces publics. Il faut écouter les récits, certes, mais point en faire une histoire.


ANALYSE

La Villa Savoye, 1928, Poissy France. CC m-louis .®

L’AMOUR DE L’UTILITÉ PUBLIQUE

Pour que l’échange nécessaire puisse avoir lieu, il faut se souvenir de l’aphorisme de Berthold Brecht. À la différence des spectateurs du théâtre, ceux d’un match de football en connaissent les règles. La connaissance des règles de l’architecture passe certainement par une autre éducation que celle qui fait de la littérature l’art majeur et de la culture littéraire, un critère de sélection. Mais plus essentiellement, la tradition étatique en France, depuis la monarchie jusqu’à la république monarchique, a du mal à admettre ce que dit la société et le dialogue qu’il faut entretenir en amont des programmes. Car comment justifier “l’utilité publique” si elle ne ressort que de la décision des instances étatiques ? C’est dans l’amour de l’utilité publique que

doit se nouer et être encouragée la participation des citoyens aux choix qui sont faits en leur nom. Et pour paraphraser F. Hayek, ce serait un mauvais architecte, celui qui ne serait qu’architecte. Qu’est-ce que le projet, sinon faire tenir ensemble, donner cohésion à l’addition des pièces détachées de tout bâtiment, fenêtres, portes, poteaux, planchers, etc., des pièces détachées de la ville, pour en proposer une nouvelle cohérence, une nouvelle référence ? On voit que cette définition n’est pas loin de l’action politique, qui étymologiquement s’occupe de la ville et des hommes qui y vivent, tout à l’opposé du gouvernement des choses qui semble être l’alpha et l’oméga du technicisme néolibéral. ■ paul chemetov

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CULTURE COMPTABLE Évaluation de la politique de développement des ressources propres des organismes culturels de l’Etat... Un rapport de plus, rendu public cet été, commandé aux inspections générales des finances et des affaires culturelles réunies, par plusieurs ministres de la présidence Hollande – Finances et Économie en tête. À le lire, ces derniers ont largement pris le dessus sur leur collègue de la Culture, Fleur Pellerin, imposant leur vision aride et désenchantée. La lointaine successeure de Malraux n’a cependant pas dû être difficile à convaincre, tellement la

culture, quelle que soit la couleur du gouvernement en place, s’évalue désormais à l’aune de ce qu’elle coûte et de ce qu’elle rapporte. Même rue de Valois. Cette évaluation sur dix ans concernait trente-six établissements nationaux, mêlant musées, opérateurs d’expositions et théâtres. Ce qui, en soi, est déjà absurde, l’économie de chacune de ces catégories étant intrinsèquement différente. On navigue du Louvre à la Comédie française, de la Bibliothèque nationale de France à l’Opéra de Paris.

Illustration Alexandra Compain-Tissier

DU VISITEUR AU CLIENT

bernard hasquenoph Fondateur de louvrepourtous.fr

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L’initiative s’inscrivait dans le cadre de la MAP, acronyme de Modernisation de l’action publique, concept qui succéda en 2012 à la Révision générale des politiques publiques, la fameuse RGPP sarkozyste tant honnie des socialistes, qui dénonçaient pour la culture l’« application de normes de gestion purement comptables »… pour au final remplir les mêmes fonctions. À savoir, élaborer des scénarios visant à baisser les dépenses publiques, en mettant à jour des « gisements » exploitables financièrement. Rien de fondamentalement choquant en ces temps

de crise, si cela ne venait heurter d’autres principes, plus nobles, qui fondent justement l’action publique. En l’occurrence, le chemin vers la toujours indispensable et nécessaire démocratisation culturelle, qui ne rime pas vraiment avec rentabilité. Ce si joli serpent de mer qu’il est de bon ton d’inscrire dans tout programme électoral qui se respecte, puis d’oublier. Les auteurs du rapport se défendent d’en sacrifier le principe, s’attachant, disent-ils, à seulement identifier « les marges de manœuvre et leviers de développement complémentaires encore disponibles et compatibles avec les missions de service public des établissements ». Un vœu pieux puisqu’ils s’acharnent ensuite à démolir tout ce qui en faisait le fondement sur un plan tarifaire – même si, évidemment, le prix n’est pas le seul élément de blocage pour venir au musée. Toujours est-il que sous leur plume, l’usager-visiteur de musée se mue en client et la composition sociologique des publics est ignorée. Alors que les rapporteurs notent que la billetterie représente déjà la principale ressource propre des organismes culturels de l’État,


qu’ils reconnaissent que le billet a augmenté dans les musées de 42 % en dix ans, soit 21 % au-delà de l’inflation, cela ne suffit pas. Une étude commandée parallèlement au cabinet Ernst & Young montrerait que « la grande majorité des Français juge acceptable le prix des activités culturelles ». Seul hic, les personnes interrogées sont celles qui fréquentent déjà les lieux concernés. Reste que près d’un tiers pense le contraire. Et pour ceux qui ne les fréquentent pas et dont la majorité s’en fiche, peu importe la forte proportion de ceux qui le voudraient mais qui déclarent y renoncer à cause du prix. LA CULTURE EN SECONDE CLASSE Puis, regrettant que l’apport en billetterie soit « limité par des politiques de gratuité et de tarification réduite liées aux objectifs de démocratisation culturelle » (sic), les rapporteurs préconisent un ensemble de mesures sans doute sans impact sur le public captif des touristes qui compose l’essentiel de la fréquentation des grands musées, mais qui ne pourra que dissuader les revenus faibles ainsi que ceux qu’on nomme “les publics éloignés”, renforçant les inégalités : augmenter encore l’entrée, quitte à l’imposer par la généralisation du billet unique incluant visite du musée, expositions qu’on souhaite les voir ou non et même audioguide (lequel sinon devra être maintenu au prix fort quand bien même le téléchargement de

contenu sur smartphone à moindre coût rend le dispositif aujourd’hui obsolète) ; généraliser l’offre des “visites privilèges” dans des conditions optimum, à prix élevé mais loin de la foule et du vulgum pecus (en dehors des horaires d’ouverture par exemple) ; moduler les tarifs selon les périodes de l’année ou les horaires ; limiter voire supprimer les premiers dimanches du mois gratuits, qui auraient montré leur inefficacité d’élargissement des publics (mais en Belgique !)… En clair, pour visiter un monument dans des conditions correctes, aux meilleurs moments de l’année ou aux horaires les plus pratiques, il faudra débourser. Les autres – les pauvres – n’auront qu’à y aller l’hiver ou en fin de journée. On aurait pu penser qu’un tel programme de détricotage d’un service public censé garantir l’égal accès de tous au patrimoine finisse au fond d’un tiroir. C’était sans compter le Louvre, premier musée de France, qui a déjà modifié ses conditions tarifaires en ce sens, montrant l’exemple à ses confrères déjà fortement tentés : suppression des dimanches gratuits six mois sur douze, augmentation de 25 % du prix d’entrée par l’instauration d’un billet unique… Cela sous couvert de « favoriser la rencontre avec les œuvres d’art » et tandis que les 100 000 salariés dans le monde du groupe privé Total, mécène du musée, continuent, eux, de bénéficier d’une gratuité illimitée.. 


ENQUÊTE INTELLECTUELLE

BERNARD STIEGLER

« LA QUESTION EST CELLE DE LA RÉINVENTION DU TRAVAIL » Avec le développement de la numérisation et de la robotisation, des millions d’emplois risquent d’être supprimés en France. Dans son dernier ouvrage, La Société automatique, Bernard Stiegler analyse le recul du travail salarié et appelle la gauche à se saisir de cet enjeu majeur. par marion rousset, photo eric baudet/divergence images

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V

regards. Vous annoncez dans votre dernier livre, La Société automatique, qu’à échéance de dix à vingt ans, la moitié des emplois salariés pourraient être remplacés par des automates. Sur quelles études s’appuie cette hypothèse ? bernard stiegler.

BERNARD STIEGLER

Philosophe et fondateur de Ars Industrialis, Bernard Stiegler ancre sa réflexion sur les enjeux des mutations engendrées par le développement technologique. Il dirige l’Institut de recherche et d’innovation au sein du centre Georges Pompidou.

J’ai recensé une trentaine d’articles et rapports réalisés par des universités et des centres de recherche. Pilotée par un économiste et un ingénieur, l’étude d’Oxford, qui a été reprise par l’Institut Bruegel en Belgique et par le cabinet Roland Berger en France (qui annonce trois millions d’emplois supprimés en France dans dix ans), conclut que 50 % des 740 métiers recensés par leur nomenclature étaient automatisables. Cela ne veut pas dire que l’emploi salarié va totalement disparaître, mais qu’il va devenir tendanciellement minoritaire. On va licencier des centaines de millions d’employés. Annonçant la mise en place d’un million de robots dans ses usines, qui emploient un million et demi de salariés ultra-prolétarisés, Foxconn Technology1 a investi 17 milliards de dollars dans ce projet fin 2014. Les professions peu qualifiées ne sont pas les seules concernées : à l’exception des artistes, la robotisation et la numérisation touchent potentiellement tous les salariés, y compris les médecins, les avocats, les géographes...

regards.

Comment cela ?

bernard stiegler.

La Société automatique, Fayard 2015.

Ce qui rend ces professions-là “obsolètes”, ce sont moins des robots que des automates logiques, c’est-à-dire les algorithmes du calcul intensif dits “big data”2, comme l’affirmait en juin 2008 Chris Anderson dans le magazine Wired. L’automatisation, ce n’est en effet pas seulement la multiplication des robots, c’est aussi cette data economy qui nous emploie à des microtâches, lesquelles permettent d’éliminer toutes sortes d’emplois salariés qui sont remplacés soit par l’utilisation

1. Groupe industriel taïwanais spécialisé dans la fabrication de produits électroniques. 2. Les Big Data désignent les “mégadonnées” ou “données massives” produites par les technologies numériques, ainsi que les nouveaux procédés de traitement qu’elles suscitent.

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ENTRETIEN

« La robotisation et la numérisation touchent potentiellement tous les salariés, y compris les médecins, les avocats, les géographes... » gratuite des données que nous produisons, soit par le Mechanical Turk mis en place par Amazon, agence d’interim où les “turkers” sont rémunérés à la tâche, ou encore par le processus désormais connu du grand public sous le nom d’“ubérisation”3 qui court-circuite les acteurs de l’économie traditionnelle. regards.

L’ingénieur Michel Volle et le professeur au CNAM Marc Giget croient, au moins pour une part, à l’idée de destruction créatrice. Avec l’automatisation, certains misent ainsi sur le développement d’un nouveau secteur créateur d’emplois. De quoi compenser ceux qui seront détruits ?

bernard stiegler.

C’est incommensurable. De nouveaux emplois seront créés à court terme, mais il y aura peut-être une création pour dix destructions. Si on ne prend pas à temps la mesure de cette immense transformation – et je le dis en pensant à La Grande Transformation de Karl Polanyi – on court à la catastrophe. On doit d’autant plus parler de catastrophe que l’automatisation conduit à des aberrations scientifiques et cognitives qui suscitent des désastres humains. Alan Greenspan, l’ancien président de la réserve fédérale des États-Unis, explique par exemple que l’automatisation a été un facteur majeur de la crise financière de 2008. On peut aussi montrer que l’application des big data à l’exploitation du langage par Google conduit à un calamiteux appauvrissement de ce langage – et donc de la pensée. Mal conçue, l’automatisation instaure des processus entropiques. 3. Des taxis Uber.

regards.

Comment définir ces processus ?

bernard stiegler. L’entropie est pensée en 1865 par Rudolf Clausius en se fondant sur des travaux de Sadi Carnot. Il met en évidence en 1824, à partir de l’observation de la machine à vapeur, que toute activité thermique conduisait à une irréversible dissipation de l’énergie. Au cours du XXe siècle, Schrödiger montra que les processus biologiques constituent avant tout, comme organisation de la matière, une lutte contre l’entropie, c’est-à-dire contre la mort : c’est ce qui fut appelé la néguentropie. Peu après, l’information et la connaissance elles-mêmes ont été définies à partir de ce concept. En fait, les automates algorithmiques peuvent produire de l’entropie aussi bien que de la néguentropie : cela dépend de la manière dont ils sont socialisés. Les automates purement autonomes sont entropiques : ils instaurent un système clos. Mais si l’on s’en donne le temps, ils peuvent aussi être mis au service d’une augmentation des capacités de désautomatisation. C’est pourquoi il ne s’agit pas d’empêcher leur développement, ce qui serait d’ailleurs impossible : il s’agit plutôt de réélaborer une macroéconomie solvable qui permette de rendre ces évolutions vertueuses. regards. L’automatisation est-elle vraiment un phénomène nouveau ? bernard stiegler. Le travail à la chaîne, au début du XXe siècle, constituait déjà un processus d’automatisation massif. Le taylorisme a transformé l’économie en profondeur : en Amérique du Nord, Roosevelt a instauré la redistribution des gains de

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« Dès lors qu’on ne demande pas aux employés de faire fonctionner leur intelligence propre, mais de se soumettre à des procédures, on peut les remplacer par des robots. » productivité issus de l’automatisation taylorienne de manière à établir un “cercle vertueux” économique. Il s’agissait en effet d’écouler les produits nouveaux issus de ces gains de productivité en garantissant aux salariés un pouvoir d’achat suffisant. Une telle rationalité économique constituait de facto une forme de justice sociale : les écarts de revenus entre patrons et salariés étaient infiniment moins importants qu’aujourd’hui. Ce système s’est effondré en raison de la révolution conservatrice, qui a poussé le capitalisme anglo-saxon à déconnecter la finance de la production. Le développement de cette “industrie financière” purement spéculative a été rendu possible par l’arrivée de la numérisation, qui a permis l’interconnexion constante des bourses, la délocalisation des unités de production pilotées par le “remote control” (commande à distance, ndlr), la logistique et la distribution “just in time”, etc. Ces processus d’automatisation, d’une autre nature que ceux qui caractérisaient le taylorisme, permettent désormais de se passer des êtres humains dans de très nombreuses situations, ou de déporter les interventions humaines hors des entreprises en exploitant les données produites par les réseaux. Mais cela pose un problème macroéconomique majeur : faute de redistribuer ces “gains de productivité” – c’est-à-dire ces profits – d’une manière ou d’une autre, il n’y a plus de solvabilité de l’économie. Pour que les entreprises puissent continuer à vendre des automobiles, des journaux ou des réfrigérateurs, il faut que les gens reconstituent leur pouvoir d’achat par de nouvelles voies, au moment où l’emploi salarié entre irrésistiblement en déclin.

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regards.

Dans le contexte de l’organisation taylorienne du travail, vous évoquez la « machinisation » des hommes eux-mêmes. L’ouvrier n’était plus censé penser ?

bernard stiegler. Oui, c’est le « travail en miettes » décrit par Georges Friedman, qui porte à ses dernières extrémités la prolétarisation conçue par Marx comme formalisation des savoir-faire déportés vers les machines, laquelle prive les ouvriers de ces savoirs. Ce qui vaut aujourd’hui pour le tertiaire et les services, mais aussi pour les fonctions supérieures d’encadrement. Dès lors qu’on ne demande pas aux employés de faire fonctionner leur intelligence propre mais de se soumettre à des procédures, on peut les remplacer par des robots. À l’époque de Taylor, Ford disait déjà à propos des ouvriers que « quatre-vingt quinze pour cent sont [...] des ouvriers spécialisés dans une seule opération que l’individu le plus stupide peut apprendre à exécuter en deux jours »4. regards.

Dans votre ouvrage, vous parlez d’« omerta ». Les acteurs politiques ne prennent donc pas la mesure des enjeux actuels ? bernard stiegler.

Soit ils n’en prennent pas du tout la mesure, soit ils ont décidé qu’ils ne voulaient pas le savoir – y compris et même surtout à gauche. Quand ils commencent à entrevoir l’ampleur de la mutation en cours, ils refusent d’aborder le sujet par crainte que cela ne vienne peser sur leurs résultats électoraux. C’est

4. Cité par Friedman dans Où va le travail humain ? (Gallimard, p. 293).


ENTRETIEN

une grave erreur, même du point de vue électoral. Les citoyens sentent de mieux en mieux ce qui se produit et comprennent qu’on leur ment, ou qu’on est proprement incapable de prendre en compte la réalité, et qu’on est en cela à la fois impotent et incompétent. Si les acteurs politiques proposaient enfin une réflexion à long terme en tenant un discours honnête, mesuré et documenté, ils regagneraient la confiance qu’ils ont littéralement ruinée par leurs diverses lâchetés. Il est stupéfiant de s’apercevoir à quel point l’économiste Jean Pisani-Ferry5, chargé d’une mission de prospective, dissimule ces réalités dans le rapport intitulé La France en 2025. Il ne dit pas un mot, par exemple, de l’étude d’Oxford, alors qu’il la connaît forcément : il est le fondateur et l’ancien directeur général de l’Institut européen Bruegel qui a publié les résultats de cette enquête en 2014. Une telle dissimulation mériterait un procès au tribunal administratif. regards. Entre l’annonce d’un retour hypothétique au plein-emploi et la défense du CDI à vie, les promesses de la gauche politique et syndicale sontelles obsolètes ? bernard stiegler.

Tout d’abord, l’emploi n’est pas le travail et il est devenu souvent déprimant et dénué de sens. La question est celle de la réinvention du travail : ce qui peut être transféré vers des automates, parce que ne requérant aucun savoir, ouvre la possibilité de relancer le travail fondé sur les savoirs dont la planète va avoir grandement besoin dans les décennies qui viennent. Nous sommes dans l’anthropocène, c’està-dire dans un âge où l’homme produit tellement d’entropie qu’il détruit ses propres conditions de vie – sans parler des autres formes de vie. Mais on n’empêchera pas les entreprises de remplacer leurs employés par des robots, et l’ubérisation a montré que toutes les formes d’organisation du travail issues du XXe siècle sont bouleversées. Si les syndicats sont, le plus souvent, encore dans la dénégation de ces 5. Commissaire général de France Stratégie, Commissariat général à la stratégie et à la prospective, depuis 2013.

réalités, c’est parce qu’ils savent que les discours sur l’automatisation et sur la fin de l’emploi sont exploités par leurs adversaires pour éliminer toute protection sociale : le patronat s’en empare pour faire avancer ses idées. À cet égard, les déclarations de Bill Gates, le 13 mars 2014 à Washington, sont parfaitement claires. Il prône la diminution des salaires et la suspension des “charges” sociales, que l’on appelle aussi le revenu social, pour rendre les salariés « compétitifs » avec les automates ! Il n’en reste pas moins que la seule manière de répondre à ce genre de menaces, c’est de prendre les devants, de devenir force de proposition, de mobiliser les travailleurs, les citoyens, la jeunesse autour de solutions à discuter.

ENCADRÉ

Avec un séminaire-action animé par Bernard Stiegler et Ars industrialis, la communauté d’agglomération Plaine commune se lance dans une réflexion et des expérimentations autour des mutations engendrées par le nouvel âge des technologies numériques. Dans ses motivations, la collectivité écrit : « Les changements à l’œuvre, dont nous ne mesurerons certainement l’étendue potentielle que dans les années à venir, seront décisifs pour les territoires, tant les enjeux d’emploi, d’accès au savoir et de rapport au pouvoir sont majeurs. Il est essentiel que les territoires s’en saisissent non pas pour les subir, mais pour les agir et en prescrire les possibles mises en œuvre ». Parmi les sujets proposés aux agents, aux acteurs du territoire, aux chercheurs de l’université, on retient un travail sur l’évolution du travail et l’effondrement du salariat ; l’évolution des métiers de l’administration, les relations de pouvoir au travers du couple citoyen / politique, les risques et opportunités du numérique dans l’espace public. En arrièreplan : comment reconnaître et rétribuer l’apport de chacun au collectif ? Objectif : inventer un modèle qui préserve protection et rémunération de tous. Le maître-mot de ce projet : s’emparer des transformations à venir plutôt que de les subir.

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FRÉDÉRIC IRIARTE

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Ω Deux écoles et un nouveau collège d’ici 2020... L’éducation à Ivry c’est aussi des fournitures scolaires offertes, un parcours culturel et sportif ambitieux, des classes de découverte pour tous les CM2…

C’est à ivry que ça se passe IVRYMAVILLEhebdo

ivry94.fr


ENTRETIEN

regards. L’automatisation peut-elle même être une chance ? bernard stiegler.

Oui, si nous la saisissons. Dans le cas contraire, ce sera inévitablement une terrible catastrophe. Il est évident que l’automatisation libère du temps, et qu’il faut le valoriser pour reconstituer des savoirs et des capacités nouvelles de faire, de penser et créer que jamais les automates et les robots ne pourront acquérir. Cela signifie qu’il faut convertir le temps gagné en travail libéré. C’est pourquoi, avec Ars Industrialis6, je préconise la généralisation progressive du régime des intermittents du spectacle comme un droit accessible à tout le monde. Cela permettrait de verser aux bénéficiaires ce que nous appelons un revenu contributif, qui ne serait renouvelable qu’à condition de valoriser les savoirs acquis au cours d’activités salariées d’une nature et d’une durée qui reste à déterminer. Nous pensons que ces nouveaux droits et devoirs doivent commencer par bénéficier aux jeunes générations qui trouveront de plus en plus difficilement un emploi.

regards. Concrètement, existe-t-il déjà des laboratoires qui expérimentent ces propositions ?

Les ultralibéraux d’Amérique présentaient les idées de Keynes et Roosevelt comme une utopie, alors que c’était la seule issue rationnelle. Nous étudions la concrétisation d’une économie réellement contributive, c’est-à-dire fondée sur un revenu contributif, avec la communauté de Plaine Commune, en Seine-Saint-Denis, qui a voté une résolution pour constituer un territoire école – un territoire apprenant à s’emparer de la numérisation afin de devenir une force de proposition et pour déposer un

bernard

stiegler.

6. Ars industrialis, Association internationale pour une politique industrielle des technologies de l’esprit.

dossier de candidature au droit à l’expérimentation des territoires prévu par la Constitution. Si l’on veut éviter que ne survienne à terme une guerre civile en France ou ailleurs en Europe, il faut ouvrir des perspectives rationnelles sur le plan économique. Ces solutions, il faut les expérimenter progressivement. Nous pensons que dix ans de travail patient seront nécessaires avant d’obtenir des résultats reproductibles et généralisables. Et nous envisageons pour cela de créer des chaires universitaires spécialisées dans ces questions et pratiquant la recherche contributive, dans laquelle tout habitant peut devenir un chercheur en utilisant les technologies contributives que rendent possibles les réseaux numériques. regards.

Vous interpellez la gauche que vous accusez d’être dans « un état conceptuellement misérable ». L’enjeu général est-il de créer un nouveau contrat social ?

bernard stiegler. Comme l’a montré Alain Supiot en traduisant, préfaçant et publiant La Cité du travail de Bruno Trentin, la gauche a progressivement intériorisé comme un état de fait indépassable le modèle fordiste et taylorien. Elle a ainsi fait son credo de la seule “défense du pouvoir d’achat” et réduit le travail à l’“emploi”. Or la question n’est pas le pouvoir d’achat, mais la solvabilité à très long terme qui permet de produire de la néguentropie et de ne pas s’effondrer avec un modèle devenu massivement toxique. Cela suppose de revenir aux fondements de la pensée économique et politique, et de pratiquer ce que j’ai appelé une « nouvelle critique de l’économie politique ». Il faut que la gauche redevienne un organe de pensée collective et non une machine à faire élire des ambitieux, qu’ils sortent de l’ENA ou de tel ou tel syndicat ou parti dit de gauche. ■ entretien réalisé par marion rousset

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Illustration Alexandra Compain-Tissier

arnaud viviant

Romancier et critique littéraire

SEPT AU CARRÉ La bouffée d’air frais de la rentrée littéraire s’appelle Laurent Binet. Ce jeune homme, par ailleurs proche de la gauche de la gauche, publie La Septième fonction du langage, un titre qui ne laisse pas entendre qu’on va bien se marrer, et pourtant ! En plein centenaire Roland Barthes, Binet imagine que le sémiologue renversé par une camionnette en 1980 au sortir d’un déjeuner avec François Mitterrand, aurait été assassiné. Pourquoi ? Parce que Barthes aurait possédé un secret, la fameuse septième fonction du langage, celle que le linguiste Roman Jakobson n’a pas décrite, à savoir la fonction performative qui permettrait à son détenteur de l’emporter dans n’importe quel débat – y compris un débat du second tour de l’élection présidentielle. Difficile a priori d’écrire un roman farce avec de pareils éléments, mais c’est pourtant le tour de force que réussit Binet, grâce à un alliage inédit entre culture haute (la sémiotique, la French Theory des années 70 : Foucault, Derrida, Deleuze,

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Kristeva, etc) et la culture basse (le roman policier, Fight Club, San Antonio, la bande dessinée). Pour se faire, il utilise le canevas d’un grand roman à la fois érudit et populaire lui aussi, Le nom de la rose du sémiologue Umberto Eco, qui apparaît d’ailleurs en personne dans la partie italienne du livre. À Saint-Germain des Prés, c’est peu de dire que tout le monde n’a pas goûté ce mélange des genres où la plus haute intellectualité est plongée comme une souris verte dans le grotesque le plus « hénaurme », où l’érudition trempe dans la vulgarité et où d’importantes figures des lettres françaises (Sollers, BHL) sont manipulées comme des marionnettes par un romancier hilare et impudent. Mais c’est sans doute qu’à Saint-Germain-des-Prés, on continue de penser qu’il n’est pas bon que le peuple apprenne en s’amusant, et que l’on serait à coup sûr perdant si jamais l’on n’était plus pédant. Cet agacement de nature aristocratique fait de facto de La Septième fonction du langage un des livres les plus politiques de cette

rentrée littéraire. La preuve s’il en fallait une : les jurés du prix Goncourt ne l’ont pas sélectionné dans leur première liste de lauréats. UCHRONIE COMMUNISTE

À la fois philosophe et romancier, âgé de trente-quatre ans, Tristan Garcia est à nos yeux une étoile montante de la nouvelle littérature française. 7, son nouveau roman, contient sept histoires dont la septième, la plus longue, prolifère comme un cancer de la fiction en se démultipliant en sept récits… Ici, je veux dire à Regards, on devrait être particulièrement sensible à la quatrième de ces histoires, celle qui s’intitule La révolution permanente. Hélène, une militante communiste depuis l’adolescence, sexagénaire, médecin de ville s’occupant des plus pauvres dans le vingtième arrondissement de Paris, ne se reconnaît plus vraiment dans le Parti tel qu’il est devenu. Au sortir d’une réunion, elle fait un malaise, et la voilà transportée dans un univers parallèle, une France où le


CHRONIQUE

Laurent Binet La Septième fonction du langage Grasset

communisme s’est réalisé et résiste depuis 1973 ! Description : « De vieilles bâtisses occupées abritaient des écoles Freinet, des coopératives, des saunas, des bains publics, des librairies, des théâtres, des cinémas et des permanences d’organisation qui lui étaient inconnues. Aussi les visages étaient vieillis, abîmés, moins soignés, mais plus profonds. Un garçon qui portait un béret avec l’étoile rouge s’était mis à l’abri de la neige, sous un porche, il lisait le journal L’étincelle. Elle leva les yeux ; la plaque qui portait le nom de la rue avait été dévissée et, à la craie, quelqu’un avait écrit : ici, c’est Makhno ! » Hospitalisée, mourante, elle fait ainsi le va-et-vient entre la France réelle d’aujourd’hui où, comme elle le dit, « les vêtements sont très beaux, les gens prennent soin d’eux-mêmes, il y a des entreprises privées, tout le monde a des ordinateurs », et une France du communisme réalisé mais qui, du coup, se trouve isolée du reste du monde, est devenue « une nation rabougrie, un pays de poètes et d’exaltés de dix-sept ans » où personne n’a de portable… Dans chaque de ces deux France différemment vectorisées, l’une où

Tristan Garcia 7 Gallimard

le communisme a été vaincu ou presque, l’autre où il a vaincu totalement, dans chacune de ces France différemment heureuses et malheureuses, Hélène croise ses connaissances – qui ont bien sûr connu dans l’un et l’autre des cas des trajectoires différentes. Et en arrive à cette conclusion on ne peut plus politique : « La réalité n’est rien d’autre que le rêve d’un contre-révolutionnaire ». Pourtant, dans ce conte où il substitue une sorte de dialectique métaphysique au matérialisme dialectique, Tristan Garcia ne ricane pas des communistes. Bien au contraire, ces pages sont une célébration de cette culture que l’auteur connaît de toute évidence sur le bout des doigts. Aussi quand il écrit, dans sa description de la commémoration de la Révolution dans la France communiste : « Puis vinrent les hommages à la mémoire ouvrière : il fut question de Babeuf et de Delescluze, de Louise Michel et de Franz Fanon, d’Ernest Mandel et de Daniel Bensaïd », il est difficile de ne pas écraser une petite larme, tout en saluant l’élégance. 

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KARINE TUIL, L’INVENTION DE NOS IDENTITÉS


DANS L’ATELIER

La discrète romancière Karine Tuil lève une partie du voile sur son monde intérieur, pour confier son engagement en littérature, pensé comme une démarche politique et un travail d’enquête sur les apparences, les stéréotypes, les mensonges et les faux-semblants qui enferment les individus. par clémentine autain photos célia pernot pour regards

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L

Elle ouvre la porte en même temps que son sourire. Entourée de livres qui s’empilent dès l’entrée de son appartement, elle porte un T-shirt mauve sur lequel est imprimé “Doors”. Karine Tuil est une romancière curieuse, disponible aux rencontres, en quête d’altérité. Elle est auteure à succès de neuf romans, de Interdits à L’invention de nos vies, en passant par Quand j’étais drôle, Douce France ou Six mois, Six jours, mais elle n’aime pas s’exposer personnellement et se méfie des médias. Karine Tuil préfère vivre cachée mais se rassure : « Vous n’êtes pas vraiment journaliste, non ? » La question d’identité m’est déjà renvoyée. Normal, c’est son crédo. « Ce qui m’intéresse, ce sont les va-et-vient entre les différents milieux sociaux et culturels. J’ai grandi en banlieue, à Joinvillele-Pont, dans un milieu assez simple. Comme écrivain, je suis invitée à côtoyer un autre milieu. Ce qui m’intéresse, ce sont les contrastes », confie-t-elle d’emblée. Son dernier roman, L’invention de nos vies, joue de ces allers-retours entre banlieue populaire et univers bourgeois. Un Arabe musulman, Sam Tahar, qui a grandi dans un quartier populaire, se fait passer pour un juif espérant gravir ainsi les échelons de la hiérarchie sociale. En quête d’argent, de reconnaissance, de pouvoir, il fuit aux États-Unis, devient avocat, contracte un grand mariage, le tout en empruntant le passé de l’un de ses amis de jeunesse. Et ça marche… provisoirement ! POLARS SANS MEURTRES Karine Tuil interroge le sens de nos vies dans un monde aux normes capitalistes, dans un monde qui voit grandir la guerre des identités et la concurrence entre les victimes. Avec habileté, elle confronte les milieux et les stéréotypes. Dans un style haletant,

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« Je pense que l’on peut lutter contre la concurrence victimaire en s’intéressant à la souffrance de l’autre. » avec son sens aiguisé de l’intrigue, elle décrit les bifurcations, les enivrements, les chutes possibles. Il y a de la cruauté dans notre monde comme dans les romans de Karine Tuil. On s’y perd, on se retrouve. Karine Tuil fait remarquer que, dans le discours de Grenoble de Nicolas Sarkozy, le mot “bande” est évoqué pour les jeunes de banlieues, alors qu’au sein des milieux huppés, de pouvoir, il existe également un fonctionnement en bande. Mais celui-ci, on ne le voit pas, on ne le nomme pas. Karine Tuil cherche à déjouer les clichés, elle les tourne et les retourne, s’amuse d’eux pour mieux nous interpeller sur les enfermements sociaux et identitaires. Son écriture est acerbe, foisonnante, souvent drôle. Ses histoires ont des allures de polar, mais sans meurtres, ni viols, ni policiers. Le mobile social est souvent l’identité, et le mode opératoire, le mensonge. Pour raconter ces mondes, elle travaille avec discipline : « Le piège, c’est d’être là en touriste. » Pour écrire Douce France, Karine Tuil a passé de longues séquences dans un centre de rétention : « J’aime recueillir des témoignages, passer du temps avec des personnes, et laisser une large part à l’imagination, plutôt que de faire un petit tour dans un univers. Est-ce que l’on est obligé d’être totalement immergée dans un univers pour le décrire ? C’est une vraie question pour moi. Je produis toujours une sorte de travail d’enquête, en rencontrant des personnes, en lisant des essais, mais je ne suis pas journaliste. » Elle se dit incapable d’écrire sur autre chose que des sujets de société. « La souffrance de l’autre est source d’inquiétude ou d’angoisse pour moi. Je pense que l’on peut lutter contre la concurrence victimaire en s’intéressant à la souffrance de l’autre », explique-t-elle. Ses personnages se débattent souvent avec leur judéité, l’une de ses obsessions d’auteure,


très intime : « Quand j’ai découvert la Shoah, notamment à l’adolescence à travers la littérature, je n’arrivais pas à comprendre ce qui dans ma judéité pouvait susciter cette haine. Un Noir doit se poser la même question quand il subit sa première injure raciste. » Depuis, elle cherche, elle démine, elle imagine. Ses romans se débattent toujours avec l’imposture, la trahison. « Quand j’étais petite, je me disais que je n’étais pas juive. C’est une forme de mensonge personnel, cette façon de ne pas s’assumer de peur de ne pas être aimée. » PROJET INTÉRIEUR, ENJEU POLITIQUE C’est dans son canapé que l’écriture lui vient. Karine Tuil lit le soir et marche parfois des heures dans Paris pour trouver l’inspiration, mûrir ses récits, affiner ses mots : « Écrire, c’est beaucoup réécrire. L’écriture, c’est avant tout de la réflexion. Il faut aimer la solitude et réfléchir à une histoire, un sujet, un rythme, une musicalité. » Elle n’a pas de rituels, s’en excuse. L’essentiel de ses journées, elle les passe donc sur ce canapé du salon qui est recou-

vert d’une couverture violette et de deux coussins verts. Il fait face à l’intérieur de la maison, les fenêtres se retrouvent dans son dos. Le processus d’écriture est tout intérieur. Avec elle, des carnets et un ordinateur. « Savoir si les gens vont acheter mon livre n’est pas ma question. C’est un projet intérieur, intime, qui anime un tel travail qui s’étale sur des années », affirme-t-elle. Elle n’y pense pas sur le moment, mais le public la suit. Certains de ses romans sont désormais des best-sellers traduits en dix langues. Si le talent est là, l’auteure met en avant le travail, l’effort, et non la facilité. Karine Tuil se souvient avoir toujours écrit, même toute petite. À dix-neuf ans, elle a terminé un premier roman, jamais publié. Elle en écrit un deuxième à vingt-trois ans, qui n’est pas sorti de ses tiroirs. Alors qu’elle est en thèse de droit sur la réglementation des campagnes électorales, Karine Tuil réussit à éditer son troisième roman, Pour le pire. Sa thèse, elle, n’a jamais été publiée, au grand désespoir de ses parents. Et maintenant, elle vit de ses fictions. Une grande liberté,

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L’invention de nos vies, ed. Grasset

Douce France, ed. Grasset

La petite communiste qui ne souriait jamais, ed. Actes Sud


DANS L’ATELIER

« Écrire, c’est beaucoup réécrire. Il faut aimer la solitude et réfléchir à une histoire, un sujet, un rythme, une musicalité. » fut-elle incertaine dans la durée. Avant, il lui est arrivé d’écrire pour le cinéma, l’une de ses passions, ou de faire des portraits dans Les Échos. Cette dernière expérience l’a passionnée. Le journal lui avait donné carte blanche pour réaliser le portrait de Christine Lagarde, d’Ariane de Rothschild, de Guillaume Pépy et de bien d’autres dirigeants économiques. Elle a adoré car, pour la force romanesque de tous ses personnages, rien de tel que de passer un moment avec eux. Karine Tuil aime les rencontres, à Clichy-sous-Bois comme dans un hôtel de luxe à Paris. « On fait avancer la société quand on est romancier. Le nombre de débats que j’ai faits sur les discriminations autour de L’invention de nos vies ! » Karine Tuil aime la politique, à laquelle elle prend part par l’écriture. Là se situe son engagement : « Un écrivain peut être engagé dans son texte, mais je ne veux pas m’engager médiatiquement de peur de voir ma parole réduite. Je me méfie beaucoup des médias. On a vu des intellectuels ridiculisés par leurs passages télés. Mon engagement est dans mes livres. » « LA DAME » EST UN GRAND ÉCRIVAIN Quand on lui fait remarquer qu’elle se dit écrivain et non écrivaine, Karine Tuil semble presque étonnée. Elle fait valoir que la bataille grammaticale lui paraît peu de choses au regard des grands combats pour l’égalité hommes / femmes. Non, l’ajout d’un “e” pour une fonction ne lui paraît pas prioritaire. Elle marque un temps d’arrêt puis, à la réflexion, dit que dans une famille sépharade comme la sienne, venue de Tunisie, le masculin est valorisé. « L’exigence intellectuelle dans notre société semble ne pas se marier avec la féminité. J’ai

renoncé, dans mon milieu, à une part de féminité », reconnaîtelle. Finalement, cette affaire n’est peut-être pas que grammaticale… D’ailleurs, Karine Tuil a écrit cette scène personnellement vécue où un père exprime sa profonde déception d’avoir une fille et non un fils. Dans la vraie vie, elle a une grande sœur, son père n’a pas eu de fils et le regrette. Force est de constater que ses personnages principaux, les narrateurs de ses romans, sont majoritairement des hommes. La romancière Marie Nimier racontait qu’elle avait posé un godemichet sur son bureau pour écrire au masculin, pour ressentir ce “je” du narrateur de Je suis un homme. Écrire au masculin quand on est une femme lui paraissait une difficulté mais, pour Karine Tuil, cela relève d’une forme d’évidence. Dans ses histoires, les femmes jouent souvent des rôles secondaires et sont des personnages soumis, « comme dans la vie », préciset-elle, « ce n’est pas ma conception des femmes, mais ce que je ressens ». Karine Tuil se dit-elle écrivain et non écrivaine parce qu’au fond elle écrit au masculin ? Cette hypothèse plairait sans doute à Judith Butler. En attendant, la révolte de Karine Tuil à l’égard du sexisme se discerne aisément. Quand la romancière (je ne sais pas dire, pour une femme, “romancier”) fut sélectionnée pour le prix Goncourt, L’Obs avait évoqué parmi les nominés « un auteur de polar », « un grand écrivain », « un auteur de roman » et… « la dame ». « La dame », c’était elle : « Cela m’avait rendue dingue ! » On la comprend. La question de l’identité féminin / masculin constitue peut-être pour Karine Tuil une part non dévoilée de ses obsessions intimes, un enjeu en cours de réflexion, de maturation. Plus tard, ses romans nous diront-ils comment se noue et se dénoue le mystère du trouble dans le genre ? ■ clémentine autain

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L’ART DE LA TRANSMISSION

Illustration Alexandra Compain-Tissier

Anish Kapoor a le goût du gigantesque, mais pèse-t-il les mots ? Après son Monumenta 2011 au Grand Palais, l’artiste plasticien indo-britannique s’est installé en juin dernier dans les jardins du château de Versailles. Parmi ses œuvres, Dirty Corner – littéralement “coin sale” – est une trompe d’acier rouillé de soixante mètres à l’évo-

clémentine autain Féministe, éditorialiste et codirectrice de Regards

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cation sexuelle, entourée de roches de pierres et surnommée “Le vagin de la Reine”. Le 5 septembre, des inscriptions en peinture blanche sont constatées sur l’installation. Il est aussitôt question partout d’acte de vandalisme. Le symbole politique des messages semble passer à la trappe. Dans une tribune parue dans Le Monde, le sociologue Arnaud Esquerré a alerté sur l’erreur d’interprétation. Si la ministre de la Culture et de la Communication, Fleur Pellerin, a déclaré après s’être rendue sur place qu’elle condamnait « la dégradation  », elle ne semble pas avoir bien compris ce qu’il fallait voir. Si le visiteur s’approche aujourd’hui de Dirty Corner pour lire les tags, des écriteaux officiels lui expliquent que «  la sculpture d’Anish Kapoor a été vandalisée dans la nuit du 5 septembre  » et que «  le Château de Versailles condamne cet acte inacceptable  ». Point barre. Plusieurs éditorialistes se sont engouffrés dans cette analyse d’une France qui s’en prend à l’art, sans mesurer la haine sociale et politique qui s’est une nouvelle fois exprimée.

De quoi ces inscriptions sont-elles le nom ? Kapoor est qualifié de «  taré  » et de «  juif déviant  ». Sur l’une des pierres, on peut lire : «  Juifs tradis & kabbalistes  : ce taré vous met en danger  ». Sur une autre : «  Sacrifice sanglant », les deux mots étant l’un au­ dessus de l’autre avec deux S majuscules et stylisés qui se lisent comme l’emblème SS. L’holocauste plane sur ces messages qui résonnent comme un appel à tuer les juifs. Que cet antisémitisme s’écrive sur une œuvre représentant un vagin n’a pas été relevé : l’imbrication des dominations dans une vision fasciste du monde a pourtant sa cohérence. La liberté a été laissée à Kapoor de maintenir ou non ces inscriptions sur son œuvre. Il a d’abord choisi de ne rien enlever. Puis a changé d’avis. Comment assumer de montrer de tels messages, sans la moindre explication digne ce nom ? Comment laisser libre court à la violence antisémite qui s’exprime en France aujourd’hui sur des tombes comme sur des œuvres d’art ? L’affaire, vite rangée dans les rubriques “faits divers” et “polémique”, est en réalité une question hautement politique.


Christophe Boltanski, La cache, Stock

La Shoah et l’antisémitisme travaillent l’inconscient collectif. La montée de l’extrême droite n’y est pas pour rien – elle ne se construit pas non plus sur rien. Si Marine Le Pen a troqué les juifs contre les musulmans, la logique du rejet reste intacte. Elle nous hante. La mémoire de ce que fut la traque des juifs et leur extermination fonctionne comme une corde de rappel. La France des droits de l’Homme est capable de ce pire. Montrer du doigt un ennemi intérieur façonne des imaginaires, avec ses cohérences émotionnelles et intellectuelles qui peuvent déboucher sur l’horreur des actes. Il est frappant que, dans le même temps, en cette rentrée littéraire, deux récits poignants reviennent sur ce pan sinistre du passé, la seconde guerre mondiale, l’antisémitisme, l’holocauste. Christian Boltanski et Séverine Werba livrent leur premier récit sous forme de roman : La Cache et Appartenir sont deux enquêtes sur cette histoire. L’extermination des juifs a plané sur leur enfance comme un secret d’État.

Séverine Werba, Appartenir, Fayard

Avec La Cache, dont l’écriture est à la fois subtile, érudite, tout en retenue, Christophe Boltanski nous offre une autobiographie familiale construite sur le mode d’un Cluedo. Fils du sociologue Luc et neveu du plasticien Christian, Christophe Boltanski décrit son enfance dans l’appartement parisien de ses grands-parents paternels. La seconde guerre mondiale, la France de Vichy et l’étoile jaune y rôdent tels des fantômes. Le grand-père qui se croyait bien français s’était converti au christianisme par un curieux sens de l’intégration. Mais, parce que juif, ce médecin de renom s’est retrouvé sous l’occupation dans une pièce de son domicile, un entre-deux, pour échapper aux arrestations. Les changements de nom, les mensonges, les commentaires des voisins, le frisson au moindre bruit, la peur, toujours la peur : l’auteur nous raconte l’absurde et violente réalité d’une époque. Le silence sur ce traumatisme s’est mué en obsession familiale de la guerre, en une peur « de tout, de rien, des autres, de nous-mêmes ». De cet épisode, de cet


entre-deux, il n’était pas question. La pièce, transformée en lieu-refuge pour son grand-père, était interdite d’accès. Christophe Boltanski affirme qu’il n’y est pas entré : « Je n’ai jamais bravé l’interdit, par peur d’une mauvaise chute, peur aussi des fantômes qu’elle renfermait ». Avec Appartenir, Séverine Werba raconte, elle aussi, ce silence entretenu qui a façonné une peur diffuse. À vingt ans, elle s’est installée au “30”, l’appartement de son grand-père, pour y vivre après son décès. Le lieu est hanté par la mort, mais l’auteure ne connaît alors que quelques bribes de cette histoire familiale juive qui mène aux camps d’extermination en Ukraine. Séverine Werba nous parle de cette transmission à la fois mutique et omniprésente d’une tragédie familiale qui la poursuit jusque dans ses nuits. « La guerre est un cauchemar récurrent sans histoire et sans visage. Pourtant elle me concerne », écrit-elle. Appartenir est le récit de cette quête : qui étaient ces grandsoncles et tantes, leurs enfants, morts parce que juifs ? Elle part à leur recherche, mais les archives sont blanches, les tombes pour se recueillir introuvables. L’histoire est cruelle, les traces de ces vies ont disparu. Tout juste des noms sur des listes sans fin de juifs exterminés. L’enquête mène au vide, à l’abject. Dans cette traversée, Séverine Werba est renvoyée à l’identité, à ses paradoxes, à l’enjeu

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d’appartenir. Elle mène avec ce livre une recherche sur ce silence et sur le traumatisme que constitue aussi ces événements à l’échelle d’une génération comme la sienne. « Je dois faire avec ces morts pour être au cœur de ma vie », explique-t-elle. Christophe Boltanski raconte qu’il jouait avec son oncle Christian à la guerre : « En jouant aux petits soldats, il affirme avoir beaucoup appris sur son travail. Sur l’ironie du minuscule, sur la capacité des menus objets à s’ériger en monuments, sur le faux qui permet d’accéder à une vérité plus profonde, sur les liens entre l’enfance et la mort ». Interroger, exorciser la haine et la guerre par la création, le roman ou la performance, c’est l’un des atouts possibles de l’art pour défier l’horreur et donner vie aux idéaux de paix. Nous sommes loin des tags antisémites apposés sur une œuvre mais impensés par l’artiste et dont le sens se trouve négligé par les institutions. Il n’y a pas de hasard sur les démons qui nous hantent. Nous ne referons pas l’histoire mais nous pouvons la regarder et la ressentir pour mieux savoir ce qui dépend de nous aujourd’hui et demain. Je veux parler du devoir de résistance face à la bête immonde. Il implique un devoir d’invention, de refonte d’une vision du monde qui ne se nourrisse pas du ressentiment, mais de la colère et de l’espoir dans un monde ouvert, fait de démocratie, de partage, de liberté et d’égalité. .


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