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SUISSE OCTOBRE 2018, CHF 3,80

HORS DU COMMUN

STEPHAN SIEGRIST ON THE ROCKS

PAS DE PANIQUE L’alpiniste suisse de l’extrême sur le succès qui n’arrive que quand on ne le force pas

Stephan Siegrist en équilibre sur une slackline au sommet du Cervin, à 4 478 m d’altitude.


MASTER OF MATERIALS*


* MAÎTRE EN MATÉRIAUX / RADO.COM

RADO HYPERCHROME CAPTAIN COOK RÉÉDITION D’UN MODÈLE HISTORIQUE. ABSOLUMENT IRRÉSISTIBLE.


ÉDITORIAL

On le constate chaque mois : les invités du Red Bulletin ont une double, voire une triple vie. Excellents dans un domaine précis, il leur faut aussi s’investir dans d’autres activités, parfois contradictoires. À la Zaytoven page 76, un Américain qui conçoit des instrumentaux pour l’une des franges les plus radicales du hip-hop, mais qui assure à l’orgue de son église le dimanche ! Pour Crazy Legs, icône dansante du break, c’est auprès des sinistrés de l’ouragan Maria à Porto Rico qu’il fallait agir page 48.

Nous avons accompagné le champion du monde espagnol de MotoGP pendant une session d’entraînement. Attention, Marc Márquez va vous faire suer ! Page 38

Autre cas symptomatique… En page 46, avec l’homme cheval : dans le civil, celui qui saute à cheval sans cheval est aux commandes d’un fameux resto libanais ! Et, page 26, Stephan Siegrist vous entraîne au sommet dans sa cordée et, d’un pas leste, vous délivre les clés d’une vie réussie et comblée. Tout s’explique ! Votre Rédaction

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CONTRIBUTEURS NOS ÉQUIPIERS

JULIE GLASSBERG

Deux nuits dans la forêt bulgare. Sur le territoire des ours et des loups. Pas d’eau chaude, confort réduit à zéro. « Bien sûr que j’y vais ! » La photographe parisienne n’a pas hésité une seconde lorsque nous lui avons proposé de partir dans les Rhodopes sur les traces de Miriam Lancewood qui vit à la belle étoile et comme à l’âge de pierre. Ce que Glassberg a ramené de son voyage en Bulgarie est à découvrir page 60.

ALEX LISETZ

De Britney Spears à Sebastian ­Vettel : le journaliste autrichien Alex Lisetz cumule les interviews avec des personnalités effervescentes. La leçon qu’il a tirée de son entrevue avec l’alpiniste suisse Stephan Siegrist, adepte de l’extrême, fut ­d’autant plus pertinente pour lui : restez calme, quoiqu’il arrive ! Comme il l’explique page 26, on ne peut pas forcer le succès, on peut seulement le savourer ­pleinement quand il arrive.

THE RED BULLETIN

THOMAS SENF (COUVERTURE), JAIME DE DIEGO/RED BULL CONTENT POOL

NOS HÉROS VOIENT DOUBLE


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SOMMAIRE octobre

REPORTAGES

2 6 D  e l'art de vivre au sommet L’alpiniste Stephan Siegrist, 45 ans, a retenu cette leçon essentielle : ­donnez-lui du mou, et la réussite ne se fera pas attendre.

3 8 M  arc Márquez !

Pour voir le pilote moto phénoménal sans sa combinaison, c’est là que ça se passe. Le champion espagnol nous parle de fitness.

4 6 L  ’homme cheval

Le saut à cheval sans cheval est une discipline authentique.

4 8 D  es vies à sauver

Il a Porto Rico dans le cœur… Crazy Legs a volé à son secours.

6 0 A  u naturel

Dans la nature, Miriam Lancewood a trouvé son chez-soi.

7 0 P  our le plaisir

Humoriste français le plus connecté, Haroun est avant tout un amoureux de la vanne, pour le seul plaisir de vous faire marrer.

76 S  eigneur de la trap

Le dimanche à l’église, et la nuit en studio : un lifestyle unique.

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DE DANSEUR À SAUVETEUR

Qu’importe son statut de super star du break, Crazy Legs se devait d’aller aider les sinistrés de Porto Rico.

38 À VOS MARC

Pour filer à 350km/h en moto, il vous faut un sacré physique. Marc Márquez révèle sa routine de fitness.

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THE RED BULLETIN


BULLEVARD Un mode de vie hors du commun

10 Kelly Yazdi et son gang de

bikeuses mettent les gaz

12 Galerie : à Tokyo, vous faites

partie de l’œuvre d’art

14 Allier plongée sous-marine et

chasse aux trésors sans risque 16 Une sortie à vélo de 6 300 km 18 Le Drift W1 : allez-vous adorer ou détester ce nouvel engin ? 19 Le pilote est un robot ! 20 Skate Kitchen : recette du cool 20 Sur la corde raide… au fond du gouffre 24 Le cuistot est un robot ! 24 Róisín Murphy : Grace Jones l’a dégagée, mais elle l’adore

GUIDE

Voir. Avoir. Faire. 86 Voyage : tuk-tuk ! Qui va là ? 90 Drink : oserez-vous le bleu ? 91 Montres : space Omega 92 Red Bull TV : restez branché 94 Agenda : ils donnent des ailes 96 Ours : ils et elles font le TRB

BALAZS GARDI/RED BULL CONTENT POOL, ROBERT WUNSCH, THOMAS SENF

98 Makes you fly : sk8erman

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ZÉRO PRESSION

Stephan Siegrist gravit des sommets délesté du poids de la performance, et mise sur l’expérience vécue.

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BULLEVARD U N

ST Y L E

D E

V I E

H O R S

D U

C O M M U N

L’Américaine Kelly Yazdi est la fondatrice du Wild Gipsy Tour.

C’EST À ELLES DE JOUER

NATHALIE KOSSEK

Kelly ­Yazdi séduit et convainc l’industrie de la moto avec le Wild Gypsy Tour, un festival conçu pour les femmes (toujours plus nombreuses dans le milieu) qui ­assurent au guidon.

THE RED BULLETIN

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B U L L EVA R D

e demandez pas à Kelly Yazdi pourquoi les femmes se passionnent tout-à-coup pour la moto. Cela n’a rien de soudain. « Les femmes ont toujours été des motardes. Nous avons toujours déchiré aux guidons de nos motos et stimulé l’industrie. Le monde réalise seulement maintenant l’immense potentiel que nous représentons et qu’il faut compter avec nous », explique l’actrice, mannequin et mordue de moto de 27 ans, qui aide les marques à payer plus d’attention aux femmes bikers. Les envies de vitesse ont pris l’Américaine dès l’enfance, avec le cheval et le motocross. À 18 ans, elle passe son permis moto. À cette époque, elle n’imaginait pas travailler pour l’industrie moto. Après des études de politique publique à l’UC Santa Barbara, Yazdi se rend compte qu’elle ne veut pas d’une activité de bureau routinière. Elle s’installe à Los Angeles pour devenir coach sportif, cascadeuse, actrice et mannequin. Puis, lors d’une campagne pour un fabriquant de casques, lui vient cette idée : transformer sa passion pour le deux-roues en quelque chose de percutant. Elle explique à la boîte qu’elle souhaite contribuer à ce que les femmes conduisant des motos portent leurs produits et soient mieux reconnues. « Je sentais

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tant que Grand maréchal du légendaire Sturgis Motorcycle Rally. Elle est la première femme à qui revient cet honneur en huit décennies de festival. Combs, automobiliste, ­pilote de course et personnalité connue de la télé américaine possédant son propre atelier de fabrication, raconte que les réactions étaient mitigées. « Plein de personnes étaient ouvertes à cette idée et trouvaient ça très cool. Mais il y avait des réactions du genre : “Une nana Grand maréchal, c’est du foutage de gueule !” Nous nous trouvons à un moment charnière. Les femmes sont mieux acceptées dans des rôles qui leur étaient interdits auparavant, mais nous allons encore devoir nous battre de nombreuses années. » Les deux femmes peuvent énumérer les anecdotes, quasiment identiques, sur le mansplaining ou comment on leur explique qu’elles sont trop séduisantes pour être de vraies motardes et que de toute manière, elles ne savent pas vraiment conduire. Elles, elles ont appris à simplement chausser leur casque, démarrer la moto et planter là les incrédules dans un nuage de poussière. « Mon mantra préféré, dit Yazdi, c’est de ne pas chercher à raisonner les semeurs de haine. Je ne suis pas là pour éduquer les crétins. » wildgypsytour.com

GENEVIEVE DAVIS

N

que je pouvais être plus qu’un top model en construisant un ­projet sensé.  » Aujourd’hui, Yazdi travaille avec des géants de la moto (Ducati, Indian Motorcycle, BMW, etc.) ainsi qu’avec des marques de vêtements et d’équipements qui offrent une panoplie de produits adaptés à une clientèle féminine croissante. D’après les chiffres de l’ONG Motorcycle Industry Council, le nombre de femmes possédant une moto a doublé en dix ans. Le marché commence à comprendre qu’elles représentent une niche. « Avant, les femmes étaient littéralement obligées de se mouler dans le monde des hommes, car on ne trouvait que de l’équipement masculin. poursuit Yazdi. Désormais, nous avons plus de choix. Le progrès a été exponentiel. » Autre signe positif : la naissance du Wild Gypsy Tour en 2017, un festival de motos axé sur les femmes, lancé par ­Yazdi sur l’énorme terrain de Buffalo Chip à Sturgis, dans les montagnes de Black Hills (Dakota du Sud). Cet événement associe glamping (­pour glamour et camping, ndlr), ­virées en groupe, cours, commerce et divertissement dans un environnement exclusivement féminin, avec en toile de fond le cadre historique des rencontres machos. Le festival a eu tellement de succès qu’il est passé de trois à cinq jours. « La majorité de ­Sturgis a été enthousiasmée par les ­motardes », s’enflamme Yazdi. La naissance du Wild Gypsy Tour coïncidait avec la nomination de Jessi Combs en

LIZBETH SCORDO

« LES FEMMES ONT TOUJOURS ÉTÉ DES MOTARDES. NOUS AVONS ­TOUJOURS DÉCHIRÉ AUX GUIDONS DE NOS MOTOS ET STIMULÉ L’INDUSTRIE »

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Avec le Wild Gypsy Tour, Yazdi a créé une plateforme et une ­expérience uniques pour les femmes.

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B U L L EVA R D

Art immersif

FAITES PARTIE DE L’ŒUVRE

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TEAMLAB

TOM GUISE

Rêve ou réalité ? Les deux, mon capitaine ! Cette pièce a priori vide du Digital Art ­Museum à Tokyo est en fait remplie de ­projections lumineuses et de sons qui ­répondent aux gestes des visiteurs. L’installation du collectif japonais teamLab s’intitule B ­ orderless, tel un univers où les œuvres dématérialisées se fondent les unes dans les autres dans ces 10 000 m² de labyrinthe. Les surfaces servent de réceptacles aux jeux de lumière, elles prennent forme autour des spectateurs, les fleurs virtuelles éclosent même à la surface d’une tasse de thé au café du musée. teamlab.art

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L’exposition 3D ­immersive ­teamLab B ­ orderless ­nécessite 470 ­projecteurs et 520 ordis.

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Plonger…

À LA RECHERCHE D’UN TRÉSOR DE PIRATES Expert de la sécurité sur les tournages extrêmes, Aldo Kane a fouillé l’océan Indien en quête du butin du capitaine Kidd.

la porcelaine chinoise vieille de 800 ans, coincés entre les pierres de ballast (poids qui permettent de stabiliser le ­navire, ndlr) alors qu’il faut retourner à la surface. Ne prenez pas de risques, des accidents pourraient se produire. Notre place naturelle n’est pas sous l’eau, nous sommes régis par les limites et les temps de décompression. Si ça tourne mal, tout va très vite. »

Déroulez un fil d’Ariane

« Lorsque vous creusez la vase, vous réduisez la visibilité à zéro, comme si vous ­nagiez dans une purée de pois. Vous courez le danger de vous perdre. Vous êtes en communication avec ceux qui sont à la surface, ils vous guident. Les bouées de surface reliées aux plongeurs permettent de suivre l’évolution sous-­marine. Les plongeurs d ­ évident des bobines de fil jusqu’à chaque site précis. Ainsi, si vous vous perdez, vous pouvez retrouver votre chemin en nageant le long du fil. »

Attention à ne pas ­rester accroché au fond

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à suivre avant de se lancer dans une fouille sous-marine...

Prenez un second

Un lingot d’argent de 55 kilos. L’UNESCO a par la suite établi qu’il était en fait composé à 95 % de plomb.

« Le buddy system est essentiel sous l’eau. Mon pote vérifie mon équipement, et je vérifie le sien. La plongée, ce sont des tuyaux, des pompes, etc. qui peuvent se coincer ou s’accrocher à l’équipement qui vous maintient en vie. L’un travaille et l’autre surveille. »

Méfiez-vous de la fièvre du doublon d’argent « On voit parfois des objets de très grande valeur, comme de

Maîtrisez votre ­respiration

« Dès que vous rencontrez un problème sous l’eau, chaque minute compte, plus tôt vous pouvez amener une personne dans un caisson hyperbare, mieux c’est. Entraînez votre cerveau à rester calme, en vous concentrant sur votre ­respiration, en vous efforcant de respirer lentement. Cela vous octroie un espace mental qui vous permet de prendre les bonnes décisions. Quand on cède à la panique, on respire trop vite et on épuise sa réserve d’oxygène. » THE RED BULLETIN

MATT RAY

A

u XVIIe siècle, l’île Sainte-Marie au large de Madagascar est le ­repaire de pirates comme ­William Kidd. En 2015, Aldo Kane part sonder les épaves englouties à la recherche de l’Adventure Galley, le navire de Kidd. « J’ai plongé pour trouver le trésor du capitaine et j’ai trouvé ce lingot d’argent de 55 kilos. » L’épave localisée par sonar, Kane commence son périlleux job, plongeant trois à quatre fois par jour avec une équipe de tournage. Voici cinq règles

ALDO KANE, MARTIN VOGL

Kane se prépare à faire une découverte mémorable.

« Le plus grand danger avec les épaves est de rester coincé. Vous cherchez un trésor dans des trous, dans la vase, vous allez dans les cales où les lingots d’argent sont conservés et vous avez tout cet équipement sur le dos, parfois même deux bonbonnes. »


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LA DÉFAITE ÉTAIT SON CARBURANT Il aura fallu six ans de doutes et d'échecs au Zimbabwéen pour décrocher le record de vitesse de traversée de ­l’Europe à vélo.

S

ean Conway, 37 ans, n’est pas un nom qu’on a ­ ssocie à l’échec. Les ­exploits de l’aventurier de l’endurance incluent plusieurs premières mondiales, dont le plus long triathlon jamais ­réalisé en 2016 : 85 jours et 6 760 km de circumnavigation de la Grande-Bretagne, reliant Lulworth Cove à ­Scarborough par la côte à vélo, puis B ­ righton en course à pied, avant de boucler le circuit à la nage dans la Manche. En atteignant Ufa (Russie) le 11 mai dernier, épuisé par 6 300 km à vélo à travers ­l’Europe, le Zimbabwéen brise une malédiction qui le

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effrénée oblige Conway à rouler jusqu’à 18 heures par jour. « La nourriture et l’adrénaline engourdissent, confie-t-il, même ­dormir devient douloureux à mesure que le corps s’ankylose. » Parmi les moments ­difficiles, il y a le réveil à côté d’un loup écrasé par un véhicule, faire 1 600 km avec un vent de face de 32 km/h ou être rasé de près par des chauffards. « En Russie, je me mets à rouler dans le sens inverse de la circulation pour voir les voitures venir plutôt que de les sentir derrière moi. Trop stressant. » Le souvenir de ses tentatives ratées nourrit sa détermination. « La peur de l’échec, de l’abandon et de rentrer ­bredouille agissent comme du carburant », confie-t-il. ­Décevoir des amis, des fans en ligne et les sponsors tels que les assureurs cyclistes Yellow Jersey et Twisted Automotive (la société d’ingénierie automobile a fait de Conway son ambassadeur et lui a construit un Land Rover Defender personnalisé) ont beaucoup joué dans son esprit. Au final, Conway bat le record de neuf heures. « L’équivalent de 21 min/jour. Ce qui, lors d’un mauvais jour, est dû à des feux de circulation », poursuit-il pour expliquer que le succès consiste moins à gagner qu’à tenir le cap. En somme, tout consiste à corriger ses erreurs pour mieux repartir. seanconway.com

CAROLINE CONWAY

Sean Conway

hante depuis près d’une demi-­décennie. « J’ai échoué à trois tentatives de record du monde de cyclisme. Il m’a ­fallu six ans et 96 500 km pour renouer avec le succès », explique Conway à propos de son nouveau record du monde de la traversée de l’Europe à vélo : 24 jours, 18 heures et 39 minutes. Sa première tentative un an plus tôt se solde par une déchirure du quadriceps qui l’oblige à renoncer quatre jours après le départ. Avant cela, il échoue à mettre sur pied un tour d’Australie et en 2012, alors qu’il pédale en Amérique, un camion le heurte au km 6 400 de sa tentative de record du tour du monde et lui fracture la ­colonne vertébrale. « Nos échecs nous rendent plus forts » : il affiche sa philosophie sur son site. « Il le faut, explique Conway. Se focaliser sur le négatif finit par te bousiller la vie. Je ne suis pas né spécialement résistant, j’ai simplement acquis un mécanisme d’adaptation. » L’épopée de son nouveau record européen débute à Cabo de Roca (Portugal), Conway soigne les moindres détails. Il s’assure notamment que sa tige de selle est à une hauteur optimale, au demi-millimètre près – « parce que sur un long trajet, ce sont les petites choses qui deviennent cruciales » – et ­troque son vélo en carbone pour un cadre en acier à l’ancienne, plus confortable. Ses journées commencent dans l’obscurité à 3 h 58, avec une tenue encore humide de la transpiration de la veille. « Je perds environ un litre d’eau par heure, ma tenue est en permanence collante. Je dors nu, dans un sac de couchage. La nuit, les égouts ­pluviaux au bord des routes me servent de lit en compagnie des rats et des araignées » (une tente l’aurait alourdi de 380 g). Il porte des boules Quies et un Buff sur le visage pour se protéger des insectes rampants. La cadence

KATIE CAMPBELL SPYRKA

B U L L EVA R D

THE RED BULLETIN


Pour son record du monde en mai 2018, Sean Conway a pédalé à travers neuf pays. THE RED BULLETIN 

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B U L L EVA R D

Segway Drift W1

SEMELLES LIKE TEEN SPIRIT

L’hoverboard ? Tellement 2015 ! En 2019, on se déplacera en hoverskate. Ou pas.

n 2001, lorsque la ­rumeur d’un « transporteur personnel » conçu par ­Segway apparaît pour la ­première fois, les médias ­s’enflamment : s’agit-il d’un hoverboard, d’un hélicoptère individuel ou d’un système de téléportation ? Bien que le ­gyropode n’ait jamais été à la hauteur du bruit médiatique, ses systèmes de stabilisation et de direction inclinable ont ultimement contribué à l’engouement pour le hoverboard de 2015 (bien qu’il ne flotte pas tout à fait comme on nous l’avait promis dans Retour vers le futur 2). Mais nous sommes maintenant en 2018 et ­Segway a une autre conception de notre avenir automoteur : l’e-skate... Le Segway Drift W1 utilise la même technologie gyroscopique brevetée que le modèle de première génération de ­Segway (maintenant appelé le transporteur personnel) mais n’a qu’un dixième seulement de sa taille et est intégré dans deux plateformes à roue simple, de la taille du pied, sur lesquelles vous montez plutôt

que de vous y attacher (ce qui s’avère pratique lorsque vous devez sauter ou que vous êtes sur le point de tomber). Comme avec le ­Segway TP et l’hoverboard, vous devez incliner vos pieds pour avancer, tourner et freiner, la différence étant que vous conduisez deux véhicules à autoéquilibrage capables de se ­déplacer dans des directions différentes, comme des patins. C’est justement le marché que Segway compte percer : celui des patineurs, des danseurs et des jeunes c­ itadins dits branchés qui glissent en ville. Chaque « chaussure » ­Segway Drift W1 supporte un poids de 100 kg à 12 km/h, permet une inclinaison de 10 ° et fournit 45 minutes de propulsion motorisée. D’un poids de 3,5 kg chacune, elles sont dotées de poignées de caoutchouc afin de faciliter le transport, trois modes d’éclairage pour la conduite de nuit (ou pour frimer) et des pare-chocs avant et arrière pour les protéger. En revanche, votre protection personnelle incombe au casque que Segway fournit gratuitement avec votre paire de patins électroniques, disponibles pour environ 350 €. segway.com

TOM GUISE

Bien que Segway l’appelle e-skate, le Drift W1, auto-équilibré, tient plus de la plateforme que du cyber roller skate.

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SEGWAY

Le Drift W1, en réalité deux Segway miniatures qui, ­espérons-le, auront deux fois plus de succès que leur grand frère. THE RED BULLETIN


Motobot

L’AVÈNEMENT DES MACHINES Cet androïde est conçu pour battre l’un des meilleurs pilotes moto au monde.

YAMAHA MOTOR

TOM GUISE

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es progrès de l’intelligence artificielle et de la robotique nourrissent la crainte de voir les ­machines supplanter les hommes. Le Motobot en est une illustration. La créature de Yamaha ambitionne de battre un pilote humain et pas le moindre : Valentino Rossi, nonuple champion du monde de MotoGP, en l’interpellant directement : « J’ai été créé pour te surpasser. Je m’améliore de jour en jour. » On ne peut plus clair. Depuis ses débuts au ­Salon de l’auto de Tokyo en 2015, les capacités de ­Motobot se sont effectivement accrues. Contrairement à d’autres véhicules à IA, l’objectif de Yamaha n’est pas de produire un engin ­autopropulsé, mais un robot humanoïde capable de piloter une moto non modifiée (ici, la Yamaha YZF-R1M

THE RED BULLETIN 

1 000 cm³). Sa peau en fibre de carbone cache des actionneurs contrôlant la direction, les gaz, l’embrayage, les freins et la pédale de changement de vitesse, ainsi que des capteurs de reconnaissance de piste et un ­cerveau d’apprentissage automatique pour affiner sa trajectoire et ses temps au tour. La première année, l’objectif était de rouler à 100 km/h en ligne droite. Deux ans plus tard, il tourne à 200 km/h, avec en ligne de mire le dépassement des capacités humaines. Fin 2017, Motobot atteint son objectif original : se mesurer à Rossi. Au ­Thunderhill Raceway Park

de Californie, la machine boucle son tour en 1 min 57 sec 504, la légende italienne et ses trente ans de route en 1 min 25 sec 740. Les ardeurs du robot refroidies, Yamaha entend poursuivre le développement de Motobot dans le but d’améliorer l’assistance à la conduite de ses modèles grand public. Ou, comme le dirait Motobot : s’assagir avant l’inévitable jour du ­jugement. global.yamaha-motor.com

À fond vers ­l’avenir  : Motobot parcourt le circuit à 200 km/h.

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Elles rident avec les mecs : The Skate Kitchen est une bande de skateuses newyorkaises, dont la réalité dans la vie et sur la planche est retranscrite à l’écran.

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ors de sa première projection au dernier festival de Sundance, le film indépendant Skate Kitchen a scotché son public. Un portrait sans fard d’un groupe de skateuses new-yorkaises où les vrais protagonistes tiennent les rôles principaux. Autoproclamées « The Skate Kitchen », les adolescentes y incarnent une version fictive d’elles-mêmes. Leur histoire réelle commence en 2016, par une rencontre fortuite dans le métro de New York. Nina Moran et Rachelle Vinberg, deux ados qui se sont rencontrées via YouTube, croisent la route de la réalisatrice Crystal ­Moselle, 38 ans, fraîche ­lauréate du Grand Prix du jury Sundance 2015 pour

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LOUIS RAUBENHEIMER

LEUR RECETTE DU COOL

documentaire et fiction, avec des dialogues dans une langue authentique. « Bien que scénarisé, le film est ­f idèle à notre histoire, nos origines et notre fonctionnement », précise Moran. Au ­début du film, Camille se blesse dans l’entrejambe avec sa planche, les filles appellent ça se prendre « une carte de crédit ». « Le langage du film est celui que nous utilisons dans la vraie vie, assure ­Vinberg. Pour Jaden (Smith dans le rôle du petit ami de Vinberg, ndlr), c’était plus ­difficile, notre ­façon de parler lui étant étrangère. » Depuis Sundance, Skate Kitchen jouit d’une aura approchant celle de classiques comme Génération rebelle et Kids de Larry Clark, mais pour le groupe, c’est le message d’inclusion qui importe le plus. « Dans les festivals, les filles nous confient à quel point elles l’apprécient. Les garçons aussi », ajoute ­Lovelace. Avec le film, elles espèrent inciter plus de filles à pratiquer le skateboard. « Nous leur disons de ne pas craindre d’aller dans les parks, précise Russell, et tenter des choses habituellement réservées aux garçons. » « En cela, Skate Kitchen est très important, conclut ­Lovelace. Il permet le dialogue, donne la parole à ceux que l’on n’entend jamais et offre la possibilité d’explorer ces domaines sans craindre l’exclusion. » Voilà qui résume bien la recette du film et du ­collectif. Instagram : @theskatekitchen

YSANYA PEREZ

Culture

son ­documentaire percutant The Wolfpack. « On se rendait à un park pour faire du skate, elle nous a parlé de son projet de court-métrage et demandé si nous connaissions d’autres skateuses, se souvient Moran, aujourd’hui âgée de 21 ans. Je connais Dede (Lovelace, 21 ans) et Kabrina (Adams, 25 ans) depuis le lycée, et les jumelles (Jules et Brenn ­Lorenzo, 20 ans) sont des potes de skate à Chelsea (un quartier de New York). » Ajani ­Russell, 21 ans, complète l’équipe. Le court-métrage de Moselle, That One Day, tourné dans le cadre de la série Histoires de Femmes pour la marque de mode Miu Miu, ­dépeint à travers les yeux du personnage de Vinberg, l’expérience d’une fille dans un skatepark dominé par les ­garçons. « Dès cette époque, on a pris le nom “The Skate Kitchen”, ajoute Moran. Plus jeune, je regardais beaucoup de vidéos de skate où les filles tiennent la vedette, confie Vinberg, 20 ans. Dans les commentaires je lisais : “Sa place est dans la cuisine”, ou “Ça ne ressemble pas à une cuisine”, ça nous a inspiré le nom de la bande, histoire d’en rire. » Leur approche ­féministe prônant l’amour, la compréhension et l’inclusion – elles font aussi du skate avec les mecs – a largement amplifié la notoriété du collectif. Vogue salue « l’équipe de skate féminine la plus cool de New York ». Nike les sollicite pour lancer sa première chaussure de skate pour fille ; elles collaborent avec Pharrell sur la campagne G-Star RAW, et le New York Times les surnomme « les skateuses chouchoutes de la mode ». L’intérêt de Hollywood ne se fait pas attendre. Moselle est invitée à réécrire son court en long-métrage. Dans Skate Kitchen, Vinberg interprète Camille, une jeune fille de 18 ans vivant à Long Island qui, via Instagram, accepte de rejoindre la bande. À l’instar de That One Day, le film brouille les frontières entre

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B U L L EVA R D The Skate Kitchen, de gauche dans le sens de la montre  : Dede Lovelace, Jules et Brenn L ­ orenzo, Ajani Russell, Rachelle Vinberg, Nina Moran et Kabrina Adams.

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B U L L EVA R D

Haruki Kinoshita

SLACKLIGHT SHOW

JEAN-CHRISTOPHE DUPASQUIER/RED BULL CONTENT POOL

ARKADIUSZ PIATEK

750 mètres de long et 70 mètres de profondeur, voilà les dimensions de l’étroite gorge de Tamina près de la station thermale Bad Ragaz (SG), un endroit auquel, au XVIe siècle, le guérisseur Paracelse conférait déjà de mystérieuses vertus thérapeutiques. Le slackliner Haruki Kinoshita s’est livré à un spectacle mystique en exécutant des flips et des spins sur l’étroite bande de tissu ­au-­dessus du canyon – sous les feux d’imposantes installations lumineuses. « J’ai dû me préparer à des conditions de réalisation ­extrêmes : la gorge est plongée dans les ­ténèbres, les jeux de lumière mouvaient et se transformaient sans cesse. » redbull.com

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THE RED BULLETIN


Le pro de la Slackline Haruki Kinoshita é­ volue à 70 mètres sous le n ­ iveau de la mer, et sur fond de visuals du collectif d’artistes suisses Projektil.

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B U L L EVA R D

À table !

PAS DE CUISTOT EN CUISINE Le plat ici en photo est l’œuvre d’un cuisinier ­mécanique. Bienvenue dans le premier ­restaurant robotisé.

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Les woks rotatifs sont autocuisants ET autonettoyants.

c­ éréales disponibles en sept versions personnalisables, dont une végane et une sans gluten. Les commandes ? Elles se font sur une borne électronique. L’employé de garniture est la seule présence humaine en cuisine. Les sept woks utilisés produisent jusqu’à deux cents plats par heure. De plus, ­l’installation autonettoyante ne nécessite pas de lave­vaisselle. Sa consommation d’eau est de moins de 1,1 litre par minute, soit 80 % plus ­efficace qu’un lave-­vaisselle classique selon ses créateurs. spyce.com THE RED BULLETIN

TOM GUISE

Après la commande, les ingrédients du plat sont ajoutés mécaniquement dans les woks rotatifs ci-dessous. Trois minutes plus tard, un plat alléchant est servi.

CHRIS SANCHEZ

n restaurant sans brigade de cuisine n’est en général pas rassurant, mais chez Spyce à ­Boston (États-Unis), cela présage peut-être l’avenir. Entièrement robotisée, sa cuisine prépare les plats de A à Z en moins de trois minutes, pour seulement 7,50 dollars (env. 6,40 euros) l’unité. L’idée est celle de quatre diplômés du MIT fatigués de payer une fortune pour un ­repas sain et énergétique à emporter. ­Michael Farid, Brady Knight, Luke Schlueter et Kale Rogers se sont mis en tête de développer un moyen plus efficace de cuisiner, et créent un prototype dans le sous-sol de leur confrérie. Le principe consiste à verser les ingrédients contenus dans des trémies dans un wok à ­induction en perpétuel mouvement. Les aliments y sont saisis uniformément à bonne température puis ­servis dans un bol. La qualité du processus de cuisson se révèle si impressionnante qu’elle suscite l’intérêt d’un chef français étoilé et installé à New York, Daniel Boulud. Ce dernier crée pour leur menu salades, sautés, ­caris et plats à base de


Róisín Murphy

« GRACE JONES M’A ­ JETÉE DE SON HÔTEL »

Les quatre titres qui ont sculpté l’ex-chanteuse de Moloko.

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GETTY IMAGES

FLORIAN OBKIRCHER

vant la création de Moloko en 1995, la scène de la musique ­électro se prenait bien ­ trop au sérieux. Jusqu’à ce que le duo de Sheffield y injecte une touche d’es­ pièglerie en mélangeant des éléments disco, jazz et funk pour créer des hits de dance comme Sing It Back et The Time Is Now. En 2003, la chanteuse ­irlandaise Róisín Murphy quitte M ­ oloko et embarque pour une carrière solo réussie avec l’album Ruby Blue (2005) et Overpowered (2007). Avec Maurice ­Fulton, elle sort quatre 45 tours (chez Vinyl Factory) qui ­reflètent son amour du dancefloor. Róisín Murphy, 45 ans, nous dresse la liste des chansons qui ont forgé sa musique. redbullradio.com

GRACE JONES I’VE DONE IT AGAIN (1981) « J’ai vu Grace Jones en concert à Florence, en 2003. Elle a assuré : un projecteur, quelques pas de danse, un ventilateur. Une véritable performeuse n’a pas besoin d’artifice : elle change l’ambiance d’un simple geste. Après le concert, un ami m’a conduite à son hôtel. Je voulais la saluer, mais Jones a crié : “Mettez ces gens dehors !” Drôle de façon de rencontrer son idole. »

MINA NON CREDERE (1969) « Après Overpowered, j’ai fait un break. Mon gros projet suivant était un EP de cover de chansons italiennes, Mi Senti (2014). Un pote italien me jouait celle-ci. Mina est parfaite. En regardant ses perfs TV des années 1960, on voit qu’elle est en contrôle : apparence, voix, chansons. Faire une cover n’a pas été facile, j’ai dû pousser ma voix au-delà de ma zone de confort. »

SONIC YOUTH TEEN AGE RIOT (1988)

FRANK SINATRA ­SUMMER WIND (1966)

« Je les ai vus à Manchester, quand j’avais 15 ans. Les membres du groupe balançaient la bassiste Kim Gordon dans le public, elle grimpait sur la scène, ils la rebalançaient dans le public, etc. C’était génial de sauvagerie et de cool. Le lendemain, j’étais chez le disquaire pour échanger mon album de U2 contre Daydream Nation, qui contient cette chanson. Elle a changé ma vie pour toujours. »

« Il y a une vidéo dans laquelle Sinatra enregistre cette chanson avec un orchestre. Et on le voit dire : “Stop, vous jouez faux” ou “Ça doit être plus doux”, c’est impressionnant. Il est dans le contrôle, pas seulement de sa voix mais du contexte de sa voix. Quand j’enregistre, je ne suis pas passive-agressive ; je suis agressive-agressive. J’ai besoin de connecter émotionnellement avec la musique jouée. »

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ART DE VIVRE À L’ E X T R Ê M E L’amateur de l’extrême STEPHAN SIEGRIST concilie famille, aventure et efforts surhumains. Comment s’y prend-il ? En considérant qu’il n’est pas obligé d’accomplir des exploits.  Texte ALEX LISETZ  Photos THOMAS SENF


Avant lui, personne : Stephan Siegrist lors de la première ascension du sommet ­Kharagosa (5 840 m) dans l’Himalaya.

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PRENDRE LE TEMPS DE SE RENCONTRER

« Au Cachemire, nous avons réalisé plusieurs premières ascensions en 2015. Dans les zones désertes, les autochtones gujjars nous ont été d’un grand soutien. Beaucoup nous ont offert l’hospitalité – comme ce chevrier. »

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Stephan Siegrist sur les derniers mètres précédant le sommet oriental, encore vierge de toute ascension, du Kishtwar Shivling (5 935 m).


BUT ET CHEMIN NE FONT QU’UN

« Lors de mes expéditions, je fais des expériences inoubliables tous les jours. Pour moi, il n’y pas que les sommets qui comptent. La montée, le temps passé au camp de base, la conquête de zones ­reculées, tout cela fait partie de l’aventure. »   31


« Le mauvais stress est bani. Il coûte trop d’énergie. » Ascension de la face nord du mur Kishtwar Shivling (près de 1 000 m de haut), dans le Cachemire.

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Stephan Siegrist (en orange) et Dres Abegglen sur une ligne de glace de 800 mètres, avec une longueur de corde à angle droit, sur le Kishtwar Shivling.

DÉSAMORCER

« Lors d’une situation dangereuse, une remarque désinvolte peut faire relâcher la pression. De toute manière, il ne faut jamais se ­cramponner fanatiquement à son objectif. Heureusement que je me fiche de la gloire et de l’honneur. Si le risque devient trop important, je fais demi-tour. Un point c’est tout. »


DÉTENTE ENTRE DEUX SOMMETS

« Même lors des expéditions les plus éprouvantes, il y a des phases plus calmes. Ces moments sont là pour être pleinement savourés – ça fait du bien au corps et à l’âme. »


« Lors d’une expédition, je vis l’expérience dans sa totalité. » Avec son pote Dres Abegglen et un ruminant du coin, Stephan fait une pause bien méritée au bord de la ­rivière Dharlang, dans l’ouest de l’Himalaya.

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«   G ARDER LA CORDE LESTE  » Stephan Siegrist est un alpiniste de haute ­a ltitude qui a du succès, car l’alpinisme extrême n’est pas le plus important au monde pour lui. Dans cet entretien, il révèle pourquoi un objectif est plus simple à atteindre en adoptant une attitude décontractée.

A

ntarctique, Patagonie, Kirghizistan : ­Stephan Siegrist part à l’aventure là où personne n’a mis les pieds avant lui. Ce Suisse de 45 ans, originaire de Ringgenberg près d’Interlaken (BE), est le pionnier d’un nouveau genre d’alpiniste pour qui l’esprit d’équipe, l’expérience de la nature et une technique impeccable comptent plus que le fait de vaincre des sommets. Il compte Reinhold Messner parmi ses admirateurs. « Il y a de moins en moins d’aventuriers authentiques, et pour moi, Siegrist fait partie des plus grands. » the red bulletin : Imaginez qu’il ne vous reste plus que trois longueurs de corde jusqu’au sommet. Vous avez préparé cette ascension pendant des mois, mais là vous avez un sentiment d’appréhension. Que faites-vous ? stephan siegrist : J’arrête tout et fais demi-tour. Les baroudeurs endurcis ­diraient que c’est lâche. Peut-être. Moi, je trouve que c’est raisonnable. Je fais de la montagne parce que ça me rend heureux. Et ça ne marche que si je reviens vivant. Thomas Huber dit que vous avez ­inventé « l’alpinisme de l’extrême dans la beauté et la détente ». N’est-ce pas une contradiction en soi ? Non, car je savoure toute l’expérience d’une expédition. 36  



Le sens de la camaraderie au camp de base, la rencontre avec des cultures étrangères. Et les sensations fortes provoquées par l’ascension d’un sommet ou d’un accès encore jamais emprunté auparavant. Mais une première ascension en Antarctique ne peut être ni belle, ni relaxante ! Très mauvais exemple. Il n’existe pas de plus bel endroit au monde. Que trouvez-vous donc en Antarctique qu’il n’y a pas à Interlaken ? À part le calme et l’étendue ? Tous les problèmes du quotidien rétrécissent à leur dimension réelle, minimale. Lorsque je reviens d’une expédition, rien ne peut plus me contrarier pendant des semaines. Mais votre famille vous ­attend à Interlaken. Dans votre livre Leben im Sturm (trad. Vivre en pleine tempête), vous allez jusqu’à ­révéler ce que d’autres taisent : vous avez le mal du

«  Les ­montagnes me rendent ­heureux… ­seulement si je reviens vivant. »

pays, lors des adieux avec vos enfants, la mauvaise conscience vous ronge, et vous agissez plus prudemment lors de projets périlleux depuis que vous êtes père de famille… Aucun sommet n’est aussi important que ma famille. Mais je dois la quitter de temps en temps, lorsque je suis attiré par une nouvelle montagne, dans un pays lointain. J’ai besoin de m’exposer aux épreuves extrêmes d’une ­expédition pour rester calme et équilibré au quotidien. Comment cela se passe-t-il lorsque vous tombez amoureux d’une montagne ? J’y pense tous les jours. Je mets même une photo de cette montagne sur ma table de nuit et m’y dessine sur le sommet, en petit bonhomme schématisé. Puis vous faites tout pour y arriver ? Plus une montagne est lointaine, plus elle me passionne. Parfois le voyage pour arriver là-bas relève déjà de l’aventure : routes ensevelies, inondations, changement brutal du temps. Cela ne m’intéresse pas de prendre un hélicoptère pour arriver au pied de la ­falaise et d’y monter. Se pourrait-il que vous ­fassiez des expériences plus intéressantes en échouant que d’autres en menant leur entreprise à terme ? Je n’en sais rien et ne veux juger personne. Et bien sûr, je suis inconsolable et en colère lorsque j’échoue. Peut-être que vous échoueriez plus rarement si vous étiez plus opiniâtre, que vous suiviez vos priorités, sans ciller, sans humour et sans regarder autour de vous… Dans ce cas je serais non seulement plus malheureux, mais aussi un mauvais alpiniste. Car moins on me met de pression, meilleures sont mes performances.

Pouvez-vous préciser ? Lorsque nous sommes nerveux et crispés, nous faisons des erreurs. En restant fanatiquement bloqués sur notre but, nous ne percevons plus ce que nos sens nous communiquent. C’est vrai dans la vie professionnelle comme au quotidien, et peut nous faire perdre de l’argent ou des amis. Mais en montagne, ça peut nous coûter la vie. Cette habitude de ne pas prendre les choses trop au sérieux vous protège donc de conséquences potentiellement graves ? Lorsque la cordée est de bonne humeur, tout le monde fait de son mieux et tient plus longtemps. Dans une équipe de sport amateur ou au bureau, c’est pareil. En outre, moins on se stresse, moins on dépense d’énergie. Et cela permet de mieux se concentrer sur sa mission dans les moments critiques.

« Parfois une blague débile peut même ­désamorcer une situation extrême. » Mais lors d’un passage clé sur une falaise, on ne rigole plus ? Parfois une blague débile peut même désamorcer la situation. C’était déjà le cas lorsque j’étais un enfant : lorsque l’un d’entre nous tombait d’un arbre, tout le monde autour devenait hystérique. Il fallait que quelqu’un fasse une remarque stupide pour que les adultes sortent de l’état de choc généralisé et s’occupent des bobos aux genoux.

Du 16 au 25 janvier 2019, Stephan Siegrist présentera sa conférence vertical path dans huit villes de Suisse. explora.ch THE RED BULLETIN


L'hôtel aux mille étoiles : ­lorsqu’il est en chemin, Siegrist savoure la vie simple d’un aventurier.


«  C HAQUE JOUR, UN SPORT  » MARC MÁRQUEZ mesure 1,68 mètre pour 59 kilos – et ce n’est que du muscle. Pas inutile pour pousser une Honda de 290 chevaux à la limite de ses possibilités comme il le fait. Comment s’entraîne-t-il et qu’a-t-il à nous apprendre ? Entretien WERNER JESSNER


JAIME DE DIEGO/RED BULL CONTENT POOL

ÉLÉVATIONS LATÉRALES

Pour faire travailler les muscles des épaules, très sollicités quand on fait de la moto. À faire très lentement !

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T

he red bulletin : Comment se motivet-on pour l’entraînement ? marc márquez : Quand on s’entraîne, il faut avoir un objectif en vue. Il faut que ça en vaille la peine. Ça suffit pour se bouger les fesses ? Bien sûr, moi aussi, il y a des jours où je me réveille et je me dis : « Aujourd’hui, je veux me la couler douce. » Et que se passe-t-il alors ? Je pense objectif et j’appelle des potes. Pour rigoler ou s'entraîner ? S'entraîner ! L’un d’entre eux aura sûrement une idée sympa. On ira faire une

sortie vélo, jouer au foot, au tennis. Dès que la compétition entre en jeu, qu’il y a un objectif, tout le monde est motivé. S’entraîner juste pour l’amour de l’entraînement, ce n’est pas facile – surtout sur le long terme. Votre frère, Álex, roule lui-même en Moto2. Je suppose que vous vous entraînez ensemble… C’est le top du top : non seulement c’est mon frère et mon meilleur ami, mais on se motive aussi l’un l’autre. C’est le partenaire d’entraînement idéal. J’ai trois ans de plus que lui, donc je veux battre le petit jeune. Lui, de son côté, il fait tout pour être meilleur que moi. Et la motivation vient d’elle-même. Il faut se trouver un frère avec qui ­s’entraîner  ? Ça, c’est dans le meilleur des cas (rires). Si vous vous cherchez un partenaire d’entraînement, ce que je vous conseille, c’est de prendre le mec le plus athlétique que vous pourrez trouver. La compétition pure et dure, il n’y a que ça de vrai pour s’améliorer. Si vous voulez atteindre votre objectif, laissez-vous tirer vers le haut par quelqu’un qui en est vraiment capable. Votre objectif est clair : vous voulez être suffisamment affûté pour remporter un autre championnat du monde et pour être blindé musculairement en cas de chute. Mais quels objectifs peut bien se fixer un employé qui reste collé à son bureau 40 heures par semaine ? Il y a tant d’objectifs à se fixer ! Échapper à son collègue, traverser les Alpes en VTT, être le plus en forme pendant la deuxième mi-temps du match de foot, quand tous les autres sont à bout de souffle. Je ne sais même pas par où commencer. Sans compter qu’il a un avantage sur moi : il peut se choisir lui-même un objectif et le réajuster dès que c’est nécessaire.

SQUATS

Avec une petite diffi­ culté supplémentaire pour plus de puissance, d’équilibre et de sen­ sations corporelles : un kettlebell à garder bien droit et un support instable.

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« LE MEC LE PLUS ATHLÉTIQUE, CE SERA LUI VOTRE PARTENAIRE : IL VA VOUS TIRER VERS LE HAUT. » THE RED BULLETIN

JAIME DE DIEGO/RED BULL CONTENT POOL

OK, un objectif donc. Mais pour l’atteindre, il faut souvent en passer par des choses pas très marrantes, comme


RAMEUR

Pour faire travailler le haut du corps et les jambes. ­Attention  : garder le dos droit !

TRACTIONS

fixer un mur pendant des heures sur son vélo d’appartement. C’est vrai. Le plus difficile, c’est le mental. Surtout en hiver, quand on ne peut rien faire à l’extérieur. Je fais appel à des professionnels pour m’aider depuis que j’ai onze ans : un entraîneur pour m’expliquer qu’il est judicieux de faire 20 minutes d’étirement après l’entraînement, quelqu’un qui m’explique à quoi ça sert et qui me donne un coup de pied aux fesses quand je me laisse aller.

Pour faire travailler tout le dos, mais surtout le trapèze inférieur. Attention : ne pas se balancer et ne pas se laisser pendre !

Et si je n’ai personne sous la main ? Dans ce cas-là, j’ai un truc : mon programme sportif suit les prévisions météo à la lettre. Il pleut demain ? Courir sous la pluie, ça peut se faire. Faire du vélo, en revanche, ce n’est pas très marrant.

EXTENSIONS DE JAMBES

Et si on doit vraiment se contenter d’un vélo d’appartement dans le garage, comment faire pour ne pas craquer ? J’ai déjà essayé de jouer à la Play­ Station en même temps… … haha, il faudra que j’essaie un de ces quatre ! Pour moi, la PlayStation, c’est un véritable exercice de concentration en soi. Vous ne vous en rendez peut-être pas compte, mais votre cerveau travaille quand vous jouez à MotoGP et que vous essayez d’être parfaitement régulier dans vos temps au tour.

Pour faire travailler les cuisses. Plus le dos est plat, plus l’exercice est intense.

POMPES

Un classique pour se muscler les ­pectoraux, réalisable partout et à n’importe quel moment. Attention : pas de dos creux !

Est-ce que vous roulez avec Marc ­Márquez dans MotoGP ? Je prends toujours la meilleure bécane en fonction du circuit. Et il m’arrive parfois de dépasser mon moi virtuel pendant la course ! Revenons-en à notre employé qui n’est pas toujours coincé au bureau et qui doit parfois partir en voyage d’affaires. Comment faire du sport quand on est en déplacement ? Je suis en déplacement environ 200 jours par an. Il faut avoir la possibilité de se tenir un minimum à son programme sportif. Courir, ça peut se faire partout et tout le temps. Quand je réserve, je fais très attention à ce que l’hôtel ait une bonne salle de sport. La déco de la chambre, à vrai dire, je m’en fiche. Je n’y reste que pour dormir de toute façon. Conseil pour les hommes d’affaires : passer la soirée à la salle de sport ­plutôt qu’au bar de l’hôtel ? Le mieux est encore de planifier ses ­rendez-vous afin d’avoir une heure de libre pour faire du sport le matin – douche incluse. Par exemple, quand mon premier rendez-vous est à 10 heures, ça   41


CURLS AU PUPITRE

EXERCICES D’AGILITÉ AVEC LES CÔNES

Courtes fentes ­latérales, puis ­toucher au sol avec la main. Pour être plus agile.

ne veut pas dire que je fais la grasse matinée : je vais à la salle de sport à 8 h 30 pour m’entraîner pendant une heure, avant de prendre ma douche et mon ­petit-déjeuner. Faut-il inclure des jours de repos à son programme sportif ? C’est indispensable ! Pendant les jours de repos, je peux faire et manger ce que je veux. Bien sûr, je peux aussi manger sainement et faire du sport si le cœur m’en dit. Être en repos, ça ne veut pas dire qu’on est obligé de se la couler douce – mais qu’on en a le droit. Pouvez-vous nous donner cinq exercices à faire pour avoir le même corps que vous ? Non, je ne peux pas. Mon frère Álex s’entraîne exactement comme moi, il est aussi fort que moi, nous mangeons la même chose, mais il a une constitution totalement différente. Il sera toujours mince, alors que moi, j’ai tendance à faire du muscle. C’est une question de prédisposition. Quels exercices faites-vous ? Tout ce qui fait travailler l’équilibre. 42  



Et qu’est-ce qui fait travailler l’équilibre ? Le swissball ? La slackline ? Ce serait bien trop facile ! Le mieux pour avoir un bon équilibre, c’est de pratiquer plein de sports différents. L’idéal étant d’en changer tous les jours. Il faut stimuler son corps au quotidien et de différentes manières. Hier c’était gym, aujourd’hui motocross, demain football, après-demain VTT. Sans compter une solide base en endurance grâce au r­ unning, au vélo et à la natation, quand mon épaule me le permet. Et ça marche pour avoir des tablettes de chocolat ? Combien d’abdos arrivez-vous à faire ?

« À L’HÔTEL, IL ME FAUT UNE BONNE SALLE DE SPORT. LA CHAMBRE, C'EST JUSTE POUR DORMIR. »

Je ne peux vraiment pas vous dire. Et c’est sans importance. Ce qui est important, c’est de travailler sa sangle abdominale au quotidien. Ce qui compte, c’est la régularité, pas le record en soi. Quel intérêt d’arriver à faire 100 ou 200 abdos aujourd’hui si je n’en fais pas un seul demain ? Bien entendu, l’intensité de l’entraînement varie au cours de la saison, mais une session où on se crame complètement, ça ne sert à rien. Si on s’entraînait ensemble… … vous vous diriez probablement : bah, ce n’est pas si difficile que cela. Il ne fait que 90 minutes de vélo, pas quatre heures. Mais ces 90 minutes, je les fais quand même cinq à six jours par semaine. Et il y a un autre aspect qui entre en ligne de compte : avec des courses de 40 minutes comme en MotoGP, pourquoi est-ce que j’irais m’entraîner pendant quatre heures ? Ce qui nous ramène aux objectifs. Il faut adapter son entraînement à son objectif. OK. Mon objectif, c’est de rouler à moitié aussi vite que vous en moto sans tomber. Comment dois-je m’y prendre ? Essayez de retrouver votre âme d’enfant. Quand j’enseigne des techniques de pilotage à des petits, je leur dis ce qu’ils doivent faire et ils le font – c’est aussi simple que cela. Les adultes ont tendance à se crisper. Donc, après la leçon, laissez votre moto au garage pendant une ou deux semaines. Pardon ? Je sais que ce n’est pas facile, surtout quand on a appris quelque chose de nouveau. Mais le cerveau a besoin de temps pour se rappeler et pour assimiler ce qu’il a appris. Là, vous pourrez reprendre l’entraînement et vous verrez que ça ira déjà mieux. Ensuite, vous pourrez continuer à vous entraîner, mais n’oubliez jamais de faire de longues pauses. Comme ça, vous aurez super envie de rouler, votre corps sera reposé et votre cerveau sera en alerte. Comme quand on ne voit pas sa copine pendant une ou deux semaines ? Je ne peux pas vous dire, je n’ai pas de copine. (rires) Quelle importance accordez-vous aux détails quand vous voulez progresser ? Est-ce que vous regardez des vidéos pendant des heures pour changer une toute petite chose ? Matthias Walkner, le vainqueur du Dakar, a passé des jours avec le père de Marcel Hirscher THE RED BULLETIN

JAIME DE DIEGO/RED BULL CONTENT POOL

Pour faire travailler les biceps. Comme le haut des bras ­repose sur un pupitre, on est obligé de réaliser l’exercice correctement.


UN DÉFI INÉDIT DE TRAIL RUNNING AVEC GPS

1 SEPTEMBRE - 15 OCTOBRE 2018 Mesure-toi aux athlètes professionnels Rémi Bonnet (SUI) et Fernanda Maciel (BRA). Rends-toi à l’un des deux points de départ, enclenche ton GPS et défie leur temps record sur des crêtes à couper le souffle.

redbull.com/ridges


à peaufiner la position de sa botte sur le repose-pied… Vous vous demandez comment vous améliorer. Alors essayez pour voir si ça fonctionne. Mon approche à moi n’a rien de scientifique. Je suis plutôt le genre de pilote à rouler à l’instinct. Et je ne pense pas que cela puisse se transmettre. Vous avez été le premier à poser ­sciemment le coude sur l’asphalte dans les virages. Pour moi aussi, ça a été dur. Mais quand j’ai vu que les autres pilotes essayaient de faire pareil, j’ai voulu m’assurer d’être le premier à y arriver, parce que cela me permettait d’aller plus vite dans les ­virages. Ça n’a pas été simple, je suis tombé un paquet de fois. Mais une fois cette nouvelle technique acquise, je me suis

tout de suite reconcentré pour en a pprendre une autre. Et le truc du coude est rapidement devenu une simple routine. Que pensez-vous des jeux de concentration sur ordinateur pour mieux relier les deux hémisphères du cerveau ? Pas grand-chose. J’ai essayé, mais je préfère pratiquer plusieurs sports différents. L’effet est sans doute le même, mais c’est beaucoup plus agréable, et en plus ça me permet d’améliorer ma condition physique. Si ça aide notre homme d’affaires à être plus concentré et à forger son équilibre intérieur, c’est super ! À combien monte votre rythme cardiaque pendant la course ? Super haut. Dès la grille de départ, alors que je me contente d’être là avec la moto

« QUEL INTÉRÊT DE FAIRE 100 OU 200 ABDOS ­A UJOURD’HUI SI JE N’EN FAIS PAS UN SEUL DEMAIN ? » entre les jambes, je suis déjà à 110. Pendant les 20 premières minutes, ça monte à 150, et dans la deuxième moitié de la course, on ne redescend jamais en dessous de 180, 190 battements par minute. C’est dingue ! Et il faut aussi faire preuve de dextérité par-dessus le ­marché  ? Ça se fait. Le plus dur, c’est le mental. Il faut prendre des décisions dans des conditions physiques extrêmes et si on se plante d’un centimètre, c’est la chute. L’objectif, c’est de diminuer le stress et donc la fréquence cardiaque, non ? Impossible. Il peut arriver que le rythme cardiaque diminue de quelques battements, mais la fois d’après, il peut aussi crever le plafond dès la ligne de départ. Et comme vous êtes vraiment à bloc, c’est là que vous excellez ? C’est exactement le contraire. Plus je suis détendu, mieux je pilote. Une ou deux fois, je me suis même pratiquement endormi dans les stands avant la course. Les mécaniciens n’y croyaient pas. Training autogène avant le départ ? Non, mais j’ai une routine bien établie. Une heure avant la course, il y a une dernière réunion, toujours avec les mêmes personnes. J’enfile mes vêtements toujours dans le même ordre, j’arrive dans les stands toujours à la même minute et j’enfile mes gants toujours au même moment.

Márquez, 25 ans : sextuple champion du monde, dont 4 titres en ­MotoGP. Objectif 2018 : un septième titre.

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Notre homme d’affaires a une réunion importante au sujet d’un gros contrat. Aurait-il donc lui aussi intérêt à mettre en place une routine pour combattre le stress ? Moi, en tout cas, ça m’aide.

marcmarquez93.com THE RED BULLETIN

ROBERT WUNSCH

Superstition ? Concentration. Une fois engagé dans ce tunnel temporel, la course a déjà commencé. Ça m’aide à me concentrer.


WINTER HAS ITS CHAMPIONS PIRELLI EST SPONSOR OFFICIEL DES CHAMPIONNATS DU MONDE DE SKI ALPIN FIS ET DES CHAMPIONNATS DU MONDE DE HOCKEY SUR GLACE IIHF 2017-2021.

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TA K E F I VE

MATTHIEU NASSIF vous dit pourquoi il a inventé...

LE SAUT À CHEVAL SANS CHEVAL Lui-même acteur des concours hippiques en tant que cavalier, le Français a décidé il y a une quinzaine d’années d’y augmenter l’ambiance. Il inaugura alors le saut d’obstacles à cheval… sans cheval.

1 Croyez-y encore plus fort

Enfant, j’allais au club de poney et à la maison, comme tout gamin passionné par les chevaux, je m’amusais à faire des sauts : un balai posé sur deux poubelles, le tour était joué. Plus tard, alors que je faisais des concours hippiques, en cavalier de niveau national, j’ai décidé d’en faire un véritable show au cœur de ces mêmes concours : sauter des obstacles, mais sans cheval. Pourquoi pas ?! D’enfant sportif, hyper actif, je suis devenu le Horseman, l’homme-cheval !Pas pour la performance, mais pour prendre les meilleures courbes, faire les plus belles figures, des bruitages… avec, dans la tête, l’idée que j’étais accompagné d’un véritable cheval !

2 Améliorez votre idée folle

J’ai été booké sur des concours et j’ai décidé d’embarquer mes deux frères avec moi, ils étaient lycéens à l’époque, moi étudiant. J’ai convaincu mes parents et leurs professeurs pour qu’ils puissent m’accompagner, notamment à l’étranger. Nous sommes même partis à New York pour un show au Madison Square Garden, le temps d’un week-end. C’était surréaliste ! Notre public devenant fidèle, nous avons amélioré notre show, en discutant avec un chorégraphe, un costumier, un compositeur, afin de proposer un show complet, qui passerait du tragique au ­comique, bien rythmé. Avec la loi Evin, les sponsors alcool et tabac s’étant retirés des concours hippiques, les budgets se sont ­réduits et ils ne pouvaient plus booker des stars des spectacles hippiques comme ­Mario Luraschi. Nous étions accessibles.

3 Passion = crédibilité

C’est ma passion du cheval, mon profond respect pour les cavaliers et les concours hippiques, qui m’ont motivé à lancer Horseman, et c’est pour cela que les organisateurs de concours ont cru en nous. Quand la grippe équine a frappé l’Australie en 2007, les chevaux de spectacle n’ont pas pu y voyager pendant deux 46  



ans. Les Horsemen, eux, le pouvaient. Nous y sommes allés cinq fois en un an. Nous étions les parfaits intervenants pour mettre les spectateurs dans le bon état d’esprit pour apprécier le concours. Après des passages télé, notre notoriété a explosé, nous devenions de plus en plus crédibles. Lors des Jeux équestres mondiaux à Caen en 2014, nous nous sommes produits devant 28 000 personnes !

4 Vous deviendrez essentiel

Tous les week-ends, il y a une dizaine de concours hippiques d’envergure à travers le monde et notre discipline y est devenue incontournable. Les cavaliers, ces stars de l’équitation, sont devenus des potes, et ils viennent nous consulter : comment est le sol ? Les éclairages ne sont pas trop violents ? Le résonnement des applaudissements n’est pas trop fort ? D’une idée décalée, l’homme-cheval est devenu une spécialité respectée, essentielle pour certains, de l’équitation.

5 Transmettre pour perdurer

À 20 ans, je pouvais enchaîner des prestations Horseman chaque week-end : représentation, apéro sur l’événement, club, semaine à la fac, et on remettait ça sans problème. Mais avec le temps, j’ai dû l’accepter : mes capacités de récupération n’étaient plus les mêmes. J’ai alors eu l’idée d’une Horseman School, pour former une Horseman Team. J’ai fait signe à des jeunes qui m’avaient envoyé des messages d’encouragement, afin de les initier. Avec mes frères, nous n’étions plus un phénomène isolé, je laissais mon ego de côté pour transmettre ma passion, faire perdurer ma discipline. Il y a aujourd’hui une dizaine de Horsemen internationaux, bon esprit et toujours d’attaque.

Je suis devenu le Horseman, avec dans la tête, l’idée que j’étais accompagné d’un vrai cheval ! » MATTHIEU NASSIF

Championnat du monde d’homme-cheval : le 29 septembre aux Herbiers (Vendée). Entretien PH CAMY Photo RIDEHESTEN.COM THE RED BULLETIN


Matthieu, 38 ans, tient Le Loubnane, resto ­libanais à Paris. Le ­record de hauteur de sa team ? 1,83 m.

THE RED BULLETIN 

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Des vies à

SAUVER L’an dernier, l’île de Porto Rico était dévastée par l’un des pires ouragans de ces dernières décennies. Découvrez pourquoi et comment le célèbre B-Boy CRAZY LEGS a sauté dans un avion pour venir en aide aux personnes sinistrées. Texte STEVE FRIEDMAN

Photos BALAZS GARDI


Richard Colon, alias Crazy Legs, à New York en décembre dernier, entre deux missions d’assistance post-ouragan sur l’île de Porto Rico.

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« M a maison est peut-être pulvérisée, mais j’ai besoin d’aider.  » Une semaine après que l’ouragan Maria a percuté Porto Rico, les sympathiques bungalows de l’hôtel Villas del Mar Hau à Isabela ne sont plus que désolation.

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es gens hurlent son nom. D’autres réclament un autographe. Est-il okay pour un selfie avec ce jeune couple ? Ou donner quelques conseils ? Est-ce qu’il va danser ? Tourner sur la tête ? Un jour ensoleillé à Helmond, en ­Hollande. Richard Colon, né dans le Bronx d’un père alcoolique et de la femme qu’il tabassait, a grandi dans la pauvreté, tellement honteux de ses chaussures quand il était gamin qu’il collait du gros scotch dessus pour cacher leur état de délabrement. Un voleur, à la petite semaine, c’est ça qu’il aurait pu être. Mais il a triomphé. Il n’est même plus Richie ­Colon. Ce n’est pas le nom que les gens hurlent en ce jour de début d’automne, un jour qui aurait pu être l’un des plus heureux de son existence. Mais il peut à peine respirer.

« A ppelez ça du B-Boying ou du break, mais pas du breakdance. » Crazy Legs, l’un des plus populaires et talentueux B-Boys de l’histoire, dans son art : la danse, le break, ici à Los Angeles en 2012.

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ans, dans deux maisons, l’une à New York et l’autre à Porto Rico. Il s’est produit en Égypte, en Ouganda et en Croatie, et probablement dans chaque capitale européenne. Il s’est rendu au Japon quarante fois. Et a cumulé plus de deux millions de miles en avion. Il a été juge de compétitions, a encouragé la motivation, et a servi d’exemple pour les apprentis B-Boys et B-Girls à travers la planète en leur disant que s’ils travaillaient dur et se fixaient sur leur rêve, eux aussi pourraient devenir quelqu’un de grand. Il s’est construit un quotidien confortable. Des gens l’aiment. Mais ce 24 septembre 2017, au festival hip-hop Red Bull Urban Matterz à ­Helmond, ça ne va pas. Pourquoi ne peut-il plus respirer ? Pourquoi se met-il à pleurer ? Il secoue la tête et s’écarte de la foule. Il dit à son vieux pote et photographe Joe Conzo qu’il doit quitter l’événement. Il a juste besoin d’être seul. L’ouragan Maria a percuté Porto Rico quatre jours auparavant. L’île est dévastée. Il n’y a plus du tout d’électricité. Les infrastructures sont détruites ou endommagées. Les malades ne peuvent pas se rendre à l’hôpital. Les hôpitaux manquent de tout. On ne peut même pas mettre les cadavres dans des chambres froides. Colon et Conzo se sont jetés sur les ­infos. La mère de Conzo est en vacances sur l’île. Le père de Colon était porto-­ ricain, et depuis qu’il a quinze ans, Legs s’est investi pour cette île qui a pris une place grandissante dans sa vie. Mais peu savaient – Legs inclus – à quel point cet investissement était profond. Il se souvient à peine être rentré à son hôtel ce jour-là. Avoir pris l’ascenseur pour monter dans sa chambre. Il se souvient par contre avoir téléphoné à Pete Perez et Jancy Gonzaez, des amis à Porto Rico. L’aéroport est fermé. Ils manquent d’eau. Il n’y a plus d’électricité. Les gens sont effrayés. Ça craint. Un max. Mais que peut-il faire ? Comment un type seul, toute star internationale de la danse qu’il est, peut-il venir en aide à une île entière ? Il s’installe devant son ordinateur. « Salut à tous, écrit-il à ses sponsors. J’ai sérieusement besoin d’aide. J’ai désespérément besoin que vous me souteniez pour faire connaître ma volonté d’aider ces gens dans la galère… Mes potes ont disparu, ma maison est peut-être pulvérisée, j’ai besoin de les aider… Tant de gens me contactent, je suis émotionnellement et mentalement épuisé. Je ne peux pas ­exprimer à quel point la pression est lourde. Je ne veux pas exagérer, mais nous sommes dans le désespoir. THE RED BULLETIN

CARLO CRUZ/RED BULL CONTENT POOL (1)

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Ils crient « Legs ! », « Legs, est-ce que je peux avoir un autographe ? », « Legs, est-ce que je peux t’offrir une bière ? », « Crazy Legs, tu es mon héros ! », « Crazy Legs !Crazy Legs ! » Il devait fuir tout ça. S’échapper. Lui qui a dansé pour la Reine d’Angleterre. Lui qui a tapé la discute avec Tina Turner et David Bowie. Gene Kelly, le danseur et acteur du fameux Singing in The Rain, lui a serré la main. Une nuit, alors qu’il était encore un gamin, il a bu du champagne Cristal avec Richard ­Branson, le patron de Virgin, bien avant que « le monde du hip-hop ne sache ce qu’était le Cristal ». Un pionnier de la danse athlétique en solo qui s’est extirpé des quartiers les plus pauvres des plus grandes villes US à la fin des années 70 et au début des années 80, Colon est vu comme l’un des plus grands et certainement le plus endurant des B-Boys. C’est sans conteste celui qui aura connu le plus de succès. Sa forme d’art (« N’appelez pas ça du breakdance. Appelez ça du B-Boying, ou du break, ou du B-Girling. Appelez ça du hip-hop. Mais n’appelez pas ça du breakdance ! ») a changé sa vie. Son fils étudie l’économie à l’université de Cornell (État de New York), et il vit avec sa compagne depuis quatorze


En route pour sa première mission post-Maria à Porto Rico. Crazy Legs s’apprête à devenir un sauveteur.

Le danseur, à droite, et le surfeur pro Dylan Graves, un membre de Waves for Water, découvrent la côte durement touchée d’Aguadilla, le 30 septembre 2017.

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«  M ais qu’est-ce qu’on doit faire, en fait  ?   » Colon et Graves trimballent de l’eau depuis un ruisseau contaminé. Ils s’en serviront pour montrer aux habitants comment utiliser les systèmes de filtration.

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­ incèrement. Crazy Legs. » Il lance aussi S un appel aux dons en ligne pour financer une mission à Porto Rico. Il pense ­atteindre les 10 000 dollars. Il a, depui, récolté près de 140 000 dollars. Et ses sponsors se manifestent. Il téléphone à Perez une fois de plus. « Quand tu verras des avions atterrir à nouveau, je serai dans l’un deux. »

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olon se souvient s’être demandé s’il devait emporter un flingue avec lui. Quatre jours après s’être effondré en Hollande, il est assis dans le cuir d’un jet privé Gulfstream ­Seven, entre Miami et Porto Rico, et se demande ce que tous ces gens, déjà dans le besoin en temps normal, doivent vivre maintenant qu’ils sont désespérés. S’ils vont d ­ érober les 300 filtres à eau qu’il leur apporte. Si une famille qui devait amener une mère mourante se faire soigner irait jusqu’à voler sa bagnole. Est-ce que les gens seraient armés ? Est-ce qu’il aurait dû apporter un flingue ? Et s’il en avait besoin, pourrait-il en trouver un ? Une semaine après la catastrophe ­naturelle la plus dévastatrice à avoir touché Porto Rico, tandis que le plus puissant gouvernement de toute l’histoire de l’humanité dit que ce n’est pas si grave, qu’il ne peut pas faire grand-chose, un danseur hip-hop a décidé d’aider le plus de gens possible à accéder à de l’eau potable. Ils sont 3,5 millions. Mis à part les membres de l’organisation humanitaire Waves for Water et les autres bénévoles internationaux qui se sont déplacés sur l’île, Colon est presque seul. Cette mission de sept jours lui revient par fragments, même maintenant. Il apprendra plus tard que c’est un syndrome de stress post-traumatique. Ce passé qui revient petit à petit, par flashes diffus mais vivaces. En voici quelques-uns : Voler à bord d’un jet G-7, en compagnie de six autres personnes, incluant des membres de l’organisation humanitaire Waves for Water. L’un des membres de la petite équipe de tournage qui l’accompagne se retourne vers lui alors qu’ils survolent l’Atlantique, le questionnant sur les infrastructures, ­l’aéroport, la population locale, comme s’il lui demandait : « Mais, qu’est-ce qu’on doit faire en fait ? » Ces vingt-cinq personnes qui l’assaillent sur la plage de Vera Pescara, lui demandant de l’eau et des systèmes de filtration, beaucoup… et son « instinct du ghetto » qui reprend le dessus, avant qu’il ne réalise qu’il doit « redescendre », avant que tout ne parte en sucette. « Je vais m’occuper de toi

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Le septième jour, il se met à pleurer. Pour ne plus s’arrêter. mon gars, dit-il. Je suis là pour toi, on est tous là pour prendre soin de vous, mais ­putain, s’il te plaît, calme-toi. » Tous ces gosses qui chialent, les bras ­tendus. Les personnes âgées, avachies sous le soleil, le regard suppliant… pour quoi ? De l’eau ? De l’ombre ? De l’air frais ? La saleté, et l’eau saumâtre. La chaleur, la fatigue, la fièvre… les effets du virus Zika qui s’empare de lui, et le choléra et la typhoïde qui menacent également, mais l’épargnent. Le désespoir. L’impuissance. Traîner ces sacs de glace, l’insuline et les systèmes d’éclairage solaires pour que les gens puissent voir, ou juste se sentir en ­sécurité dans la noirceur de la nuit. Le stand familial d’empanadas (spécialité locale) miraculeusement ouvert à côté de sa maison, et miraculeusement disposé à nourrir son équipe. Et comment il donne aux patrons le double de ce qu’il doit payer pour les repas, parce qu’ils manquent ­désespérément d’argent. Surfer ! L’absurdité d’une session de surf en plein chaos, et l’un des membres du crew, ce surfeur, qui lui dit : « Legs, mon pote, quand tu fais ce genre de truc, bosser comme un dingue, c’est hyper important que tu prennes soin de toi, que tu t’autorises un break, pour prendre les vagues. » Les gars de Waves for Water ont appris à Colon comment installer les systèmes de filtration d’eau portable, et il l’a appris aux habitants à son tour, et ces habitants l’ont appris à leurs voisins. Chaque jour, Colon et son équipe traversent des routes délabrées, pendant des heures, pour ­s’enfoncer dans les zones les plus dévastées de l’île. Une source, un réservoir, qu’importe, il fallait trouver un point d’eau, et là, réunir des gens. Parfois, ces gens étaient déjà là, attendant des ­secours. Quand Colon quitte l’île le 4 octobre, elle n’a pas vraiment changé : 90 % du ­territoire est privé d’électricité, et 86 % de moyens de communication. Mais c’est ­différent. De petits effets, dont certains personnels. Il a apporté des piles pour les 56  



lampes et les radios des habitants, des barres énergétiques, des fruits. Et distribué des milliers de dollars, de ses propres poches, pour les gens qui lui demandaient de l’argent. Vingt dollars pour lui, cent dollars pour un autre. Et puis il y a eu des effets beaucoup plus importants. Chacun des systèmes de filtration installés peuvent filtrer près de 4 millions de litres d’eau, soit la consommation d’une famille de quatre personnes pendant vingt ans. Des gens qui auraient pu mourir de déshydratation ou de dysenterie. Sur les huit autres missions qu’il ­allait organiser à Porto Rico avant la ­tenue de son festival local Puerto Rico Rock Steady Festival, Colon, grâce à des aides de ses sponsors, partenaires et sa propre association humanitaire, Rock Steady for Life, allait distribuer encore plus de ­systèmes de purification et de ­systèmes d’éclairage solaires, particulièrement pour des zones reculées de l’île. Rock Steady a donné 16 000 dollars à un programme local pour la jeunesse, 16 000 dollars pour des projets agricoles durables, 20 000 dollars pour de la ­lumière, 30 000 autres pour la filtration des eaux. Tandis que le gouvernement américain continuait de dire que les choses n’étaient pas si dramatiques, que tous ces problèmes étaient, en fait, dus à des infrastructures de mauvaise qualité, que les Portoricains demandaient trop, un ­danseur hip-hop se levait chaque jour à l’aube pour distribuer de l’eau, des piles, de l’espoir. Il ne se souvient pas avoir ressenti quoi que ce soit durant son premier voyage. Il y avait trop de boulot à gérer, et pas d’énergie à dédier à quelque sentiment que ce soit. Le septième jour, alors qu’il se préparait à rentrer à New York, Colon s’est mis à pleurer. Et ne s’est plus s’arrêté.

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e la boxe, de la lutte ou du baseball, voilà ce dont il rêvait. Mais son père était un musicien, et il ­buvait, et sa mère n’avait pas d’argent de côté. Alors, que pouvait-il faire ? Une nuit, il a suivi son frère au coin d’une rue. Il y avait un poste à cassettes, et un type qui faisait des trucs bizarres avec son corps, et son frère a lancé un bout de carton sur le sol, puis s’est jeté dessus. ­Colon a pensé : « Mais qu’estce qu’il fout le f­ rangin, il va foutre la honte à la famille à se traîner par terre comme ça ! » Il y avait d’autres kids présents cette nuit-là, tous étaient membres d’une clique nommée la « Zulu Nation ». Colon a suivi son frère au coin des rues, s’est fait des potes, et a lui-même essayé de faire des

mouvements embarrassants avec son corps. Il était plutôt bon. Il avait dix ans. Sa famille a bougé du Bronx à Inwood, au nord de Manhattan, en 1979, et Colon était déjà à fond dans ses mouvements, au coin des rues. Tandis que les autres gosses jouaient à la marelle dans la cour, Colon cherchaient des salles de classes vides où il pourrait breaker. Il était occupé à travailler de nouveaux mouvements, un après-midi, quand la chef des pom-pom girls du bahut passa par là avec un tas d’autres filles. Elle l’a observé quelques minutes. « Ooooooh, ses jambes sont folles ! » Cette année-là, il devenait le Johnny Casino dans l’adaptation scénique de Grease de son école. Au moment où la clique de Johnny devait chanter Born to Hand Jive, Colon envoya des mouvements encore inédits dans le cadre d’un spectacle scolaire. Le public était en folie. « C’est alors que Richie est devenu Crazy Legs. » Sa famille retourna dans le Bronx en 1982. Et bientôt, il allait se produire pour de l’argent. Il a tout d’abord pris cinquante dollars pour danser dans un club nommé Negril. Le lendemain, il se pointait dans le resto grec à côté de la JFK High School où il était scolarisé pour commander un « bon gros steak avec des frites ». C’était la première fois qu’il se payait un repas lui-même, au resto. Il avait alors quinze ans, et officiait en tant que président du Rock Steady Crew, une clique de cinq cents danseurs, dont le plus âgé avait 21 ans. « Cette danse en solo accompagne le rap – des paroles scandées sur des percussions », pouvait-on lire dans le New York Times en 1981. Le Rock Steady Crew allait signer un contrat d’un million de dollars avec la maison de disques Virgin (d’où l’apéro avec Richard Branson). Colon a voyagé à Paris. Il a été la d ­ oublure de ­Jennifer Beals dans le film Flashdance. Il a joué son propre rôle dans le film Beat Street. Il a dansé au L ­ incoln Center, une institution culturelle à New York. Un jour de 1983, il se trouve à Hawaii. « Un mec blanc en pantalon à toile est venu vers moi et m’a dit : “Ce n’est pas vous que j’ai vu dans l’émission de David Letterman ?” C’est alors que je me suis dit : “C’est donc vrai, cette célébrité hors du ghetto, elle existe.” » Mais son père buvait toujours, et sa mère était toujours pauvre. Et quand bien même il était célèbre, et qu’on le payait pour danser, il buvait lui aussi. Et tapait de la coke. Voire pire. Faire du break ne nécessite pas beaucoup d’oseille, mais des bases. Il faut aussi THE RED BULLETIN


Porto Rico dans les tripes : la star du break et son pote local Peter Perez, chez lui à Isabela, le 29 septembre 2017.

faire ses preuves. Un prétendant au Rock Steady Crew des origines devait dépouiller quelqu’un dans la rue. « C’était devenu l’une des initiations du Crew. Tu devais dépouiller quelqu’un de son oseille et de ses baskets. Vite fait bien fait. » Même pour le plus doué des danseurs, cette « ghetto reality » viendrait rapidement percuter les limites du potentiel ­artistique. Et la désillusion s’installerait. « La danse était un point de départ, dit Colon, mais à un moment, la réalité te ­revenait à la gueule : “Qu’est-ce que je vais bien pouvoir raconter quand je vais postuler pour un job ?” Je vais écrire que je sais tourner sur la tête ? » Colon prend un job dans un centre de fitness, où il vend des abonnements. Et continue à picoler et planer. Lors d’une embrouille à propos d’un deal de came, un mec lui saute dessus et lui pète la ­mâchoire. Il veut se venger du type. Armé d’un flingue. Le jour où il se fait serrer par les flics, il sait qu’il est temps de changer de vie. Il se rend dans un centre d’aide social du Bronx, The Point, pour proposer ses ­services. Là, il enseigne le break aux gosses. Il parle à leurs parents de l’importance de l’école. Il emmène les gamins au THE RED BULLETIN 

Colon explique aux résidents d’Isabela comment se servir des filtres à eau fournis par l’ONG Waves for Water.

La mort et la vie : le danseur montre aux habitants que les systèmes de purification peuvent transformer une eau toxique en eau potable.

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Avec une représentante de l’ONG Off The Grid Missions (à gauche), Colon est venu offrir de la lumière à une habitante.

Colon et son équipe ont vadrouillé à travers l’île pour procurer des systèmes de purification d’eau, de la nourriture, des piles et autres symboles d’espoir.

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cirque, ou voir des matches de basket des Knicks. Colon organise une compétition de break à Wetlands, une salle légendaire de New York, et confie l’organisation aux gamins : animation, vente de tickets, ­lumières, ventes de T-shirts. Il veut leur apprendre que le break, c’est beaucoup de choses différentes. Il n’y a pas que la danse pour être satisfait de soi, pour se trouver. Et il y a une règle : tu ne peux pas participer si tu n’assures pas à l’école. « Quand j’ai rejoint les Rock Steady, se ­remémore-t-il, la première chose que tu devais faire, c’était dépouiller quelqu’un. Avec mon programme, tu devais décrocher des bonnes notes. » Trois années durant, de 1993 à 1996, il est volontaire au Point. Laissant d ­ errière lui le reste de sa vie. Ce qui n’est pas simple, mais pas impossible. « Beaucoup de gens ont des difficultés pour réaliser que tu peux décider d’abandonner quelque chose, le faire vraiment, et te dédier à autre chose. » Depuis, Crazy Legs a enchaîné les ­récompenses dans le milieu associatif, et fut nominé aux MTV Awards pour sa ­collaboration chorégraphique avec le rappeur Wyclef Jean. Il est devenu une icône ­internationale du break, parmi les THE RED BULLETIN


plus respectées au monde, et l’un des ­ambassadeurs du break de Red Bull, ce qui le mène à travers la planète pour juger des compétitions ou participer à des ­spectacles et des workshops. Transmettre son amour de la danse et son sens du dépassement et de la volonté. La vie de Crazy Legs était plutôt cool. Jusqu’à cet ouragan.

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a mère a fait du mieux qu’elle a pu. Colon le sait, maintenant. Elle était jeune et pauvre, avec deux gosses. Que devait-elle faire ? Et son père. Ce n’est pas comme s’il était tout le temps occupé à faire du mal aux gens. Il était frustré, en colère, en recherche. « Ma génération, dit Legs, a été élevée par des gens qui étaient venus ici pour des opportunités qui n’existaient pas. » Il est en train de déjeuner dans le New Jersey, cogitant sur la vie dans le Bronx, discutant de ses liens avec Porto Rico. Quand il avait quinze ans, se souvient-il, il a dit à l’un de ses potes qu’il était fier d’être portoricain. « Et il m’a demandé tout de go : “Mais de quoi es-tu fier en fait ? Bouffe et ­musique mis à part, de quoi es-tu si fier, au fond ?” » Colon s’est alors mis à lire et se documenter sur sa culture. À poser des questions à ses parents. Penser de plus en plus à qui il était, et qui il voulait devenir. Il a réalisé qu’une identité ne se ­résume pas à lire, ou apprendre. Que pour certaines personnes, même si tes deux ­parents étaient portoricains (sa mère a grandi dans le Spanish Harlem), ce n’était pas quelque chose d’acquis. « Il y avait cette distinction entre ceux nés sur l’île et ceux nés hors de l’île. » Ce genre de distinctions le dérangeait par le passé, mais ne l’atteint plus désormais. Les gens grandissent, pensent d’une certaine manière, puis ils changent de point de vue, ou pas. On choisit de devenir c­ olérique, ou de comprendre.

«  C es gens ­v oulaient juste que l’on prenne soin d’eux.  » THE RED BULLETIN 

Un B-Boy iconique aux genoux meurtris. Crazy Legs danse moins, mais reste un fervent ambassadeur de l’art du break.

Lui-même essaie de ne pas juger, mais de comprendre. Même quand on le pressait de donner de l’eau et des systèmes pour filtrer l’eau sur la plage de Vera ­Pescara. « Ils flippaient, c’est tout, dit-il. Ils voulaient juste s’assurer qu’on prendrait soin d’eux. » À présent, quand il se rend sur l’île, il se pointe, fait de son mieux, et repart ­aussitôt. « Fais ton job, et barre-toi ! Ou tu ­deviendras une charge… une autre bouche à nourrir, un autre corps qui aura besoin d’eau, ou d’un endroit pour ­dormir. » (Et à propos du type qui tenait à surfer, il est indulgent. « Ces types, ces surfeurs, ce sont des B-Boys de l’océan. ») Neuf mois après qu’il ait posé le pied sur une île tout juste dévastée, Colon ­organisait son sixième festival culturel Puerto Rico Rock Steady. Mais cette ­année, la plus grande difficulté pour ­organiser cet événement fut de trouver un endroit pour l’accueillir. Celui utilisé habituellement ayant été entièrement dévasté. Cette année, c’est donc au très chic Royal Isabela Resort que le festival se tient. Il y a des projections de films, des DJ’s, des fêtes autour de la piscine, des contests pour les B-Boys et B-Girls,

un concert, des ateliers, des battles. Et pour la première fois, un marché local, où les festivaliers ont pu acheter des produits d’artisans, et en apprendre un peu plus sur l’aide nécessaire à apporter à l’île. Le stress post-traumatique de Crazy Legs n’est plus si présent, il peut faire avec. Il peut faire avec pas mal de choses. Il a 52 ans, et mis à part une exhibition contre l’Allemand B-Boy Niels « Storm » Robitzky en Russie, il n’a pas spécialement prévu de continuer à danser. Ses ­genoux grincent, et il a subi trois interventions chirurgicales de la moelle ­épinière. Il a un fils à l’université, et une ­chérie depuis longtemps. Des fans partout dans le monde. Colon sait qui il vaut, et ce dont il est encore capable. Il sait ce que chacun d’entre nous peut faire. Colon se souvient du dernier jour de sa ­première mission à Porto Rico. Il ne pleure plus. Tous sont exténués. Quelqu’un a réussi à trouver des bières, ils boivent, tranquillement. Et c’est là qu’il réalise : « On a fait une pure action ! »

wavesforwater.org   59


« Je vis comme à l’âge de pierre »

PARTIE CHASSER LA SIMPLICITÉ DE L’ÊTRE

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Jadis végétarienne, ­Miriam chasse désormais son repas avec un arc et des flèches.

Boulot, appart, portable, sécu : MIRIAM LANCEWOOD, 34 ans, a tout plaqué, et réduit sa vie jusqu’à la faire tenir dans un sac à dos de 25 kg. Voilà déjà huit ans qu’elle et son mari ont élu domicile dans la nature. C’est là qu’ils ont trouvé ce que tous nous cherchons : le bonheur, la liberté et la panacée, sans débourser un centime. Texte WALTRAUD HABLE  Photos JULIE GLASSBERG


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lle peut s’évanouir dans la nature en l’espace de quelques secondes. Engloutie par la forêt et ses géants verts. Même à l’aide d’un hélicoptère et de projecteurs, il serait difficile de la retrouver ici, dans les Rhodopes, massif montagneux situé dans le sud-ouest de la Bulgarie, à quatre heures de route de ­Sofia. Miriam Lancewood n’y peut rien. « Pourquoi d’ailleurs ? Je n’ai rien à ­cacher. » La Hollandaise de 1,66 m sait exactement comment se déplacer sans laisser de traces. La nature et les animaux le lui ont appris. « Dans l’eau, je ne laisse ni traces de pas ni odeur derrière moi. » Elle prend au piège les animaux sauvages qui la flairent en se hissant au sommet d’un arbre. « Perchée au-dessus du vent, ils ne peuvent plus me sentir, et de là-haut, je les ai en ligne de mire. » Pour le feu de camp quotidien, elle ramasse des branches d’arbres qu’on trouve dans les pâturages, et de pin « plus épaisses que celles d’autres arbres. On peut cuisiner directement sur le feu sans qu’il n’y ait de fumée épaisse, ce qui évite qu’un individu alerte les pompiers. » Cela fait huit ans que Miriam Lancewood, 34 ans, vit dans la nature. Son arc de chasse et son mari Peter, de trente ans son aîné, ne la quittent jamais. Avec ses longs cheveux gris et le teint tanné de toute une vie passée en extérieur, il pourrait facilement passer pour Gandalf dans Le Seigneur des Anneaux. Les deux ne restent jamais bien longtemps au même endroit. Ils sont toujours en mouvement dans les montagnes, car on demande rarement une autorisation de camper dans ces hauteurs paumées. Notre duo nomade a déjà 5 000 km dans les pattes. Elle, une ancienne prof de sport originaire d’un bled dans l’ouest de la Hollande ; lui, néo-­ zélandais de naissance, cuisto de formation, citoyen du monde par passion, non-conformiste par raison et lecteur de philo à la fac, a grandi dans une bergerie. La rencontre eut lieu en Inde au cours d’un voyage, les affinités firent le reste. ­Ensemble, ils sont allés faire du trekking dans l’Himalaya. Puis Miriam a suivi Peter dans sa Nouvelle-Zélande natale, et tenté de se construire une vie là-bas. Vu de l’extérieur, tout collait : le boulot de prof, les amis, l’appart. Mais à l’intérieur régnait le chaos. « J’avais donc fini d’étudier pour 62  

Miriam prend les lièvres en chasse dans les Rhodopes, massif montagneux verdoyant dans le sudouest de la Bulgarie.


f­ inalement réaliser que ni l’enseignement, ni le contact avec les élèves ne me plaisait. Quand je ne me voilais pas la face, je prenais conscience que je n’aimais pas non plus le sport de haut niveau, alors que je m’étais durement entraînée en saut à la perche pour les JO. Je me sentais dans la peau d’une ratée d’avoir dépensé tant de temps et d’énergie pour quelque chose qui, ­visiblement, ne me convenait pas. » La pression pour maintenir un quotidien qui sonnait faux était énorme, et insupportable. Tout comme l’appel impérieux de la liberté. « Alors que j’étais incapable de déterminer ce qu’était cette idée de liberté. Comment aurais-je pu ? Nous grandissons en captivité, en dehors de toute liberté, comme des perruches en cage, pas comme des aigles dans le ciel. Je ne savais qu’une chose : conséquemment à tout ce confort qui m’entourait, j’avais perdu ma colonne vertébrale. J’étais insatisfaite, mais j’avais développé un tel degré

de confort mité que j’étais incapable de changer quoi que ce soit. » Peter ressentait la même chose. En 2010, ils lâchent tout, vendent tout ce qu’ils possèdent et se retirent sept ans durant dans les montagnes de l’île du Sud de la Nouvelle-Zélande. En ce moment, ils explorent l’Europe. À l’automne, ils seront en Australie. Pas de job, pas de logement fixe, pas d’eau courante, pas de WC, pas de lit, pas de voiture, ni sécu ni pension retraite, pas de smartphone, pas d’ordi, aucun filet de sécurité. Miriam a tout abandonné ; pour chaque objet délaissé, elle a reçu quelque chose en contrepartie. Exit la montre. En échange, elle a gagné du temps. La vente de la voiture a eu pour impact de mobiliser en elle une volonté insoupçonnée de tout atteindre à pied. Elle a troqué ses quatre murs contre un salon au vert si spacieux, que l’on ne peut discerner où il commence ni où il s’arrête. Miriam porte 25 kg sur les épaules. « Je suis la plus jeune et la plus en forme des deux », commente-t-elle sobrement. Peter, qui sent ses 64 ans dans les hanches et les genoux, en porte 15.

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Les ustensiles : canif, poêle et gobelet. Avec le couteau de chasse, un trésor trouvé en pleine forêt, Miriam dépèce et dépiaute le gibier.

« J’étais végétarienne. La faim a fait de moi une chasseuse. » 64  



ne popote, un canif, des vêtements de rechange, une tente, un sac de couchage. Quand il pleut pendant des jours ou qu’il fait très froid, ils trouvent refuge dans des huttes à l’abandon, avec les rats et les souris pour compagnie. « Mais je ne tiens pas longtemps dans un espace clos. On n’entend ni le vent ni les oiseaux. » Le duo porte des sandales de trekking aux pieds, été comme hiver. « Les chaussettes et les chaussures de rando seraient toujours trempées avec nous : à cause de la rosée du matin, de la boue ou des chemins marécageux. Les pieds sèchent plus vite dans les sandales. » Et quand il fait vraiment trop froid en ­hiver, Miriam se plante dans un ruisseau. Car l’eau qui coule est au-dessus de zéro. En écoutant l’histoire de Miriam, on imagine des chevelures enchevêtrées, des ongles noirs de crasse, deux sourires troués. Pourtant, bien qu’elle ait pris sa dernière douche six mois plus tôt et qu’elle ne se lave que dans des sources, elle est fraîche comme l’aurore. Qui plus est : Lancewood pourrait légitimement poser pour un fabricant d’articles de sport. Regard vert et alerte, jambes lisses et rasées, mâchoire blanc perlé. À court de dentifrice ? Elle utilise de la cendre. Au début de son histoire en « État sauvage », et comme ses pellicules (qu’elle haïssait) ne voulaient pas se faire la malle, elle se fit un shampoing avec sa propre urine. La nature est la meilleure pharmacie qui soit. « Dans   

un vieux b ­ ouquin de médecine, j’avais lu qu’il fallait laisser agir l’urine sur le cuir chevelu. » Et ajoute en ricanant : « C’était répugnant. Je crois qu’à ce moment-là, j’ai jeté aux orties les derniers codes sociaux. » Les pellicules ne sont, du reste, jamais réapparues.

L

a posture de Miriam Lancewood trahit ceci : elle ne plie pas face à l’adversité. Mais respire la force et la santé. C’est une des raisons pour lesquelles on se sent pâle, faible et abâtardie à côté d’elle. « Le fait de réduire le nombre de biens en ma possession et la chasse m’ont transformée, déclare-t-elle en déposant son arc à terre, afin d’aller pêcher une flèche dans son sac-à-dos-faisantoffice-de-carquois. La vie en plein air m’a rendue physiquement plus forte. » Elle tend son arc, plisse les yeux dans un élan de concentration, le biceps tremble sous la tension. « Je crois que c’est exactement ça, la clé du bonheur : la peur disparaît avec l’apparition de la force physique. Et à son tour l’absence de peur laisse un vide, ou plutôt une place, pour la joie et la liberté. » La chasse n’a d’ailleurs pas renforcé que ses muscles, elle a aussi affiné ses sens. Entre-temps, Miriam est capable de sentir la pluie venir et de percevoir le plus léger battement d’ailes. Et surtout, elle a modifié ses habitudes alimentaires. En ­effet, Miriam Lancewood était végétarienne, elle a grandi sans ingurgiter le moindre morceau de viande. Ce n’est qu’une fois retirée dans la nature sauvage de Nouvelle-­ Zélande, puisant dans ses réserves de forces et de provisions lors du premier ­hiver, affamée, qu’elle abdiqua tous ses principes. D’abord vient la faim, ensuite la morale. Mise en pratique avec un opossum (véritable fléau national en Nouvelle-­ Zélande). Il lui fallut des semaines avant d’en capturer un. Miriam a appris en autodidacte à imiter les cris d’animaux en rut et à lire leurs traces. Elle a calqué son comportement sur celui des bêtes, à savoir : ne se déplacer qu’en bordure de forêt, jamais à travers champs. « J’ai fini par tendre un piège à un Opossum. Au début, je n’arrivais pas à l’avoir avec mes flèches, ni avec une boîte à gibier. La tentative de décapitation à la hache fut un massacre. J’ai pleuré des heures et des heures à cause de la souffrance que j’ai faite endurer à ce pauvre animal. Et quand il fut définitivement mort, il fallut lui enlever la peau – je ne vous raconte pas le bain de sang et les poils. » Elle poursuit : « N’importe quelle personne normalement constituée n’aurait pas apprécié la chair. Trop dure, trop forte THE RED BULLETIN


Miriam ramasse du bois cinq fois par jour. Le feu de camp est à la fois source de lumière et de chaleur, et sert de foyer pour cuisiner.

Domicile mobile. La tente a une superficie de 8 m², partagée en deux : 4 m² pour dormir, et 4 m² pour déposer le bois et les sacs.


« Totalement coupés du reste des hommes, nous sommes en e­ xcellente santé.  » au goût. Mais je n’avais pas d’éléments de comparaison en matière de viande. Depuis, j’ai un véritable besoin de chair sauvage, elle renferme tellement plus d’énergie que ces trucs aqueux du supermarché qu’on trouve dans les villages. »

M

iriam chasse, Peter cuisine. ­Voilà à quoi ressemble le partage des tâches dans la nature. Lièvres, bouquetins, oiseaux, etc. sont dépecés à l’aide de la mini-scie et de la lame dépliante de son couteau suisse (vingt ans de bons et loyaux services). Elle ne possède pas d’outils spécifiques, rien qu’un couteau de chasse, trophée opportun découvert par hasard dans la forêt, qui lui donne un franc coup de main pour de plus grosses actions. La moelle sert à faire des soupes, la chair est grillée, rien n’est perdu. C’est généralement un curry qui fleure bon dans la casserole de camping encrassée. Peter ne jure que par le pouvoir digestif des épices indiennes. À quoi reconnaît-elle que le gibier chassé n’était pas l’hôte de parasites ? « Si la viande n’a pas une bonne tête, nous n’y touchons pas », précise Miriam. Et d’ajouter que même sans précis d’anatomie ni instructions vidéo YouTube, on développe rapidement un feeling pour identifier les organes sains. « Je n’ai jamais contracté de maladie avec le fruit de ma chasse », ­déclare celle qui a survécu au typhus. Une fois, Peter faillit mourir de la malaria. ­Miriam ne l’a pas oublié, la peur lui reste chevillée au corps. Une amie médecin regarnit régulièrement leur trousse à pharmacie. « En Europe, où nous rencontrons des gens tous les deux ou trois jours, nous sommes plus souvent enrhumés. Alors qu’en isolement complet au fin fond de la Nouvelle-Zélande, nous étions toujours en excellente santé », raconte-t-elle en riant. Ce que Miriam a appris le plus vite au contact de la nature, c’est à prendre les choses telles qu’elles viennent et à faire corps avec elles. Bien que la fumée du feu de camp soit une source continuelle d’irritation pour les voies respiratoires, la moindre quinte de toux ne lui fait pas ­automatiquement redouter un cancer des poumons. Au contraire, elle se rassure 66  

UN SENTIMENT DE LIBERTÉ INSTANTANÉ

5 conseils de Miriam Lancewood pour aller à l’essentiel. Et l’aimer.

1.

La règle des douze mois : débarrassez-vous de tout ce que vous n’avez pas utilisé au cours de l’année écoulée. Chaque possession en moins libère mentalement de la place, car on n’a plus besoin de penser à l’entretien ni au rangement.

2.

Ouvrez les yeux et les oreilles. Soyez sensible à la nature, prenez-la en compte chaque jour, pas que le week-end.

3.

Non aux selfies. Car on n’y cherche que les défauts. Débarrassez-vous aussi des miroirs. Vous verrez la différence.

4.

Embrassez l’ennui. Il ­développera vos sens. Quand avez-vous décelé pour la dernière fois le bruissement d’ailes d’un oiseau ? Vraiment.

5.

Faites de l’exercice. Quand on est en forme, on se sent moins sujet aux vertiges. Dormir est aussi un bon remède, le sommeil rend fort car c’est en dormant que le corps se régénère.

Différence d’âge, pas de motivation : 30 ans séparent Miriam et son mari, Peter. Elle porte 25 kilos, lui 15.


dans un haussement d’épaules : l’homme endure cela depuis des millénaires. Quand elle ne retrouve plus sa cuillère, elle mange avec les doigts. Si la musique lui manque, elle se met à fredonner. Il n’y a qu’une seule chose avec laquelle elle fût longtemps aux prises : l’ennui. « La ville ne me manque pas. Mais être assise là à ne rien faire, être en état de contemplation, ça, je ne le pouvais pas. » Les livres emportés en « État sauvage » sont lus, relus et re-relus. Après que l’emplacement pour la nuit a été nettoyé, Miriam cherche désespérément une tâche à accomplir ; elle veut se rendre utile. « Dans la nature, il y a toujours quelque chose à faire – on ramasse du bois jusqu’à cinq fois par jour, on lave la vaisselle et les vêtements dans les cours d’eau, on foule la terre à mains nues pour préparer l’emplacement de la tente – et pourtant, l’ennui me pesait, je me morfondais. Mon problème était que, d’un point de vue normal, je n’avais pas de but et pas d’avenir. J’avais l’impression d’avancer dans un brouillard opaque, c’était terrifiant. » Le brouillard finit par se dissiper au fur et à mesure que ses sens s’aiguisaient. « Quand je contemple les montagnes maintenant, je ne trouve plus cela ennuyant. Je ne perçois plus seulement leur contour, mais aussi leurs couleurs et l’atmosphère. Je sens, littéralement, quand la pluie n’est pas loin, et aussi quand un animal sauvage m’observe ; j’entends le vent dans les feuillages. » Ça fait un peu hippie ; le mot lui déplaît. Les hippies lui semblent trop ­idéalistes et trop indisciplinés. « La vie de nomade ressemble à celle d’un athlète de haut niveau. Il est essentiel d’être en bonne forme physique. » Sans repos, les chances de survie sont elles aussi réduites à leur minimum. « Le sommeil est un remède universel sous-estimé », déclare Miriam, dont les grands yeux pétillent de vivacité. Elle-même refusait de le croire. Jusqu’à ce que, au bout de plusieurs semaines loin de la civilisation, elle réalise qu’en dormant 10 à 12 heures par nuit, elle gagnait en énergie. « Je m’étonne encore aujourd’hui

« Je ne suis pas une hippie. Ma vie ressemble plus à celle d’une athlète de haut niveau. » 68  

Toilette de chat. Sa dernière douche, Miriam l’a prise il y a six mois.

Peter et Miriam ont randonné 5 000 km ensemble.

La nuit en forêt. Ni livre ni portable, rien qu’une lampe torche solaire.


des sommes que les gens peuvent dépenser en superfood. Ils dorment cinq heures par nuit, maquillent la fatigue avec de la caféine et s’imaginent suivre une bonne hygiène de vie grâce à une alimentation équilibrée. Mon conseil : allez-vous coucher tôt et voyez ce qu’il se passe. Vous allez être épaté. Une partie de nos problèmes est liée à un manque de sommeil chronique. »

C

ela fait des années que Miriam n’a pas eu besoin de faire de visite médicale. Elle assure que ses ­batteries sont rechargées à 100 %. « Je vis comme une femme des cavernes, certes, mais je ne suis pas folle. Si nous tombions malades, nous irions chez le ­médecin, bien évidemment. Nous avons des économies pour cela, nous ne sommes pas démunis. » Une à deux fois par mois, ­Miriam et Peter descendent dans la vallée, pêchent leur carte de crédit au fond de leur sac, achètent des provisions, envoient un signe de vie virtuel à la famille depuis une bibliothèque ou un café Internet. Ils dépensent environ 3 000 € par an en vivres, vêtements et équipement de rando. Les coûts de transport (bus ou train) leur incombent rarement, car Miriam est une autostoppeuse convaincue. À strictement parler, ces 3 000 € sont un jeu à somme nulle, car ils subviennent à leurs besoins en utilisant uniquement les intérêts que leur rapportent leurs économies. « En ­Nouvelle-Zélande, on peut investir avec un gain de capital de 3 à 4 %. » Il y a des années de cela, Peter a vendu ses biens et s’est retrouvé avec environ 60 000 €. Cette somme, selon eux, est restée relativement constante. « Quand nous sommes en ville, nous jouons de la musique dans les rues ; une maison d’édition a même publié un livre sur notre expérience de vie. Nous ­entamons notre capital au minimum. » Car pour Miriam, l’argent représente surtout du temps de vie. « Si je m’offre une voiture au prix fort, je dois avoir à l’esprit que pour la rembourser, je devrais trimer les cinq ou dix prochaines années de ma vie. Alors que si je ne dépense pas cet argent, il m’en restera plus pour d’autres choses. Pour vivre notamment. » C’est pourquoi elle se passe volontiers du confort d’une douche ou de WC propres. C’est là le cœur du sujet qui préoccupe réellement Miriam et Peter. « Pas besoin d’être millionnaire pour arrêter de travailler. Le sentiment de sécurité peut aussi avoir l’effet inverse. Je vois souvent de s­ ublimes maisons quand je me promène. La plupart sont abandonnées car les propriétaires sont au travail pour pouvoir la payer. Si je devais THE RED BULLETIN 

Pour eux, la liberté, c’est avoir tout le temps du monde et être en communion avec la nature.

Trophée de chasse : les cornes d’un chevreau. « Elles sont le symbole du cycle de la vie, cette bête fait partie de moi. »

rembourser un crédit, j’aurais constamment les nerfs à vifs, à me demander si j’arriverais à tenir les mensualités. » En cessant de chercher à assouvir son besoin de sécurité, on obtient au moins la possibilité d’effleurer un sentiment de liberté. Dans leur cas, cela signifie avoir tout le temps du monde à disposition et être en communion avec la nature. La forêt est, pour eux, un logis coiffé d’un toit de verdure, avec les ruisseaux pour eau courante. Rien à voir avec le décor des contes de Grimm. « Cette vie est possible uniquement parce que nous avons décidé de ne pas avoir d’enfant. Avec des enfants, nous serions obligés de retourner à la civilisation. Ma progéniture n’est pas responsable du mode de vie que je me suis choisi. »

S

i Peter devait être alité ou s’il sentait l’âge peser plus lourd sur ses articulations, il serait temps de mettre un terme à cette vie de bohème. Mais Miriam n’imagine pas du tout son mari se faire soigner dans la chambre stérile d’un hôpital. « Nous chercherions un endroit où nous pourrions nous installer un ou deux ans. Et bien entendu, ce serait quelque part en pleine nature. » Peter approuve de la tête. Et nous explique qu’il pense en premier lieu à faire l’acquisition d’un âne, afin de ne plus avoir à porter son sac sur de longues distances.

Pas de place pour l’inquiétude. Il faut se concentrer sur le problème seulement lorsqu’il se présente, pas avant. C’est la devise de Miriam. « La peur est contagieuse. Tout le monde peut faire le test : si quelqu’un dans votre entourage proche est nerveux, la nervosité va vous gagner. » Certains même prennent place sur le divan d’un psy pour parler d’angoisses qui ne sont pas les leurs, mais qui leur ont été transmises par des tiers. « Naturellement ça m’arrive d’avoir peur moi-même, notamment s’il fait gros temps et qu’à tout moment un éclair pourrait frapper tout près. J’ai fini par réaliser que la peur disparaît aussi vite qu’elle est apparue, à condition de ne pas la nourrir avec de mauvaises pensées. » « Vous vivez bien, ou vous survivez ? », interrogent de temps à autre les randonneurs qui croisent leur route. « Les deux. » Arriver au bout de la journée peut être un challenge. Parfois, il s’agit de plus. « Quand on a survécu à une violente tempête, on se sent incroyablement vivant le jour d’après. » Le vertige issu de la sensation d’être livré aux éléments gomme un certain sentiment de puissance après avoir « réussi » l’épreuve. Miriam ne croit pas en l’apocalypse. Elle n’est pas non plus d’avis que son projet de vie soit le meilleur. Elle a un pied dans l’âge de pierre, l’autre dans le présent. On peut discuter avec elle aussi bien du tannage de peaux d’animaux que d’Elon Musk ou d’Intelligence Artificielle. Ce n’est pas en vue d’une catastrophe qu’elle exerce ses techniques de survie. « Ce serait une bien triste existence. » Pourtant, la certitude de savoir qu’elle peut prendre son sac-à-dos à tout moment et se mettre en route s’il devait se passer quelque chose est pour elle une source de sérénité. « Il y a plusieurs années, je croyais que toute chose et toute personne avait sa place, sauf moi. Maintenant, j’ai trouvé ma place, ici, dans la nature. Comme si de longues racines avaient poussé sous la plante de mes pieds. » Puis elle repart, presque sans bruit, l’arc en bandoulière. En quelques secondes, elle a disparu, s’est évanouie dans la forêt, engloutie par les géants verts. Le balancement d’une branche témoigne qu’il y a un instant encore, elle était là. Mais peut-être n’était-ce que le vent…

Woman in the Wilderness: My Story of Love, Survival and Self-discovery, ­Piatkus Editions (en anglais).   69


Il propose des shows exclusifs sur Internet, vous invite (sans engagement) à participer à un « chapeau numérique », ou se pointe chez ses fans pour un BBQ-spectacle VIP : si HAROUN rafraîchit cet art installé qu’est le stand-up, c’est avant tout pour ­satisfaire son appétit de création. Grâce à vous. Texte PH CAMY

BENJOY PHOTOGRAPHY

« En vrai, on s’en fout, c’est de l’humour »


Haroun (pas si) seul : son spectacle Internet etc., diffusé uniquement sur son site, cumule 1,7 million de visionnages.



  71


Ce sympathique artiste qui tente de se planquer grâce à un papier peint, est capable d’imiter poulpes et dinosaures à la perfection.

72  



THE RED BULLETIN


Autant de coups de frais sur l’humour, à potentiel viral, et bien dans l’époque, qui amèneront idéalement de nouveaux spectateurs à ses spectacles chaque soir. Et autant de followers inconnus deviendront de probables Nathanaël. On pensait percevoir là une stratégie digitale hyper bien orchestrée, Haroun y voit une façon de rassasier son instinct de création. De créer pour créer, avant même la notion de succès.

BEN DAUCHEZ

athanaël est venu seul. En costume. Ce soir, il est l’un des rares types en costard (et le seul Nathanaël) parmi les 450 spectateurs réunis au théâtre Le République à Paris pour le spectacle ­d’Haroun. Nathanaël n’est plus seulement un spectateur, il ­devient un rouage comique que l’humoriste de 32 ans va intégrer à son spectacle, le rendant acteur d’une performance toute en maîtrise, très acide, et surtout très drôle. Car ce soir, comme ­Haroun se plaît à le dire quand il lance une vanne qui laisse son auditoire, disons, partagé... : « On rigole bien… » Contrairement à nombre d’humoristes de sa génération, ­Haroun ne débarque pas sur scène sur une musique de mauvaise boîte de nuit. Introduit par la voix de Google Home, il monte sur scène en marchant, hausse rarement le ton, pèse très bien ses mots, tranche dans le vif de l’actualité (toutes rubriques confondues), et nous pousse dans nos réserves pour éveiller intérêt et curiosité. Accompagné d’un tabouret, d’un verre et d’une ­touillette (important), sur une scène de quelques mètres carrés seulement, voici le Haroun dans sa version stand-up, celui qui se ­produit chaque soir au République. Pour beaucoup des spectateurs présents, Haroun est d’abord un humoriste rencontré sur Internet, celui qui a écrit un spectacle exclusivement diffusé en ligne à l’occasion des dernières élections présidentielles, celui de l’opération « Barbecue » où il se rendait chez des fans pour partager quelques grillades avec eux et leur offrir un court spectacle exclusif. Celui, aussi, qui élabore un spectacle, Internet etc., qu’il ne diffuse que sur un site dédié et y associe un « chapeau numérique », chacun étant libre de soutenir cette création avec une participation ­financière. Ou pas.

THE RED BULLETIN 

« Tu crées pour créer, pas pour faire le buzz. »

the red bulletin : Haroun, nous avons assisté à votre spectacle la semaine dernière, et en fin de représentation, vous avez testé de nouvelles vannes. L’exercice semblait très délicat, on vous a senti en difficulté… haroun : Le soir où vous êtes venu, c’était lequel ? Il y avait un type tout seul, en costard, nommé Nathanaël, sur lequel vous avez passé quelques minutes… Oui, je me souviens. Ce soir-là, j’ai testé des trucs sur la Coupe du monde, les fans de foot, et sur les deuxièmes et les premiers dans les compétitions sportives… En fait, si tu ne prends pas ce risque-là, tu ne progresses pas… Quand tu testes des trucs sur scène, tu te découvres de nouvelles ressources que tu ne pourrais pas trouver seul chez toi à l’écriture. Certaines choses vont rester dans le spectacle, d’autres non. D’autres vont nourrir un spectacle unique, comme Internet etc., qui est visible sur un site que j’ai spécialement dédié à cette création, onrigolebien.com. Votre présence dans le monde digital, très habile, est-ce quelque chose de stratégique ou un truc générationnel : « Je dois être présent online, ça va de soi » ? Si tu veux que les gens viennent te voir, il faut leur donner quelque chose. Comme un rapport producteur-consommateur. Tu vas acheter des fruits et légumes un peu plus cher chez un mec parce que tu crois en son projet, parce que tu as envie de l’encourager, parce que c’est bon. Idéalement, je veux que les gens qui viennent dans la salle soient là parce que je leur ai déjà donné quelque chose sur Internet. On est dans l’échange. Comme pour le « chapeau numérique », le public doit être acteur, il ne doit pas attendre que ça vienne tout seul à la télé ou sur YouTube, c’est lui qui doit encourager.   Combien de spectateurs ont vu votre spectacle en ligne, Internet etc. ? 1,7 million. Sachant que dans la salle du République, j’ai 450 spectateurs par ­représentation, ça fait beaucoup de représentations pour arriver à 1,7 million…   73


Du breakdance qu’il a pratiqué plus jeune avec son metteur en scène, Haroun a gardé un sens de la précision qui lui sert désormais sur scène.

Pensiez-vous atteindre de tels niveaux de vues de ce spectacle sur le site ? À la base, tu crées pour créer, pas pour te dire : « On va faire plein de tunes, ça va buzzer ! » Tu crées pour créer, après tu vois ce que ça donne. Aujourd’hui, il est possible de mettre en place une diffusion hyper-personnalisée de sa création, il y a encore plein de choses à inventer, dans le contact avec le public aussi. Au point que dans le monde réel cette fois, vous avez lancé une opération BBQ… Se pointer chez son public, ce n’est pas décevant, p ­ arfois ? Les gens étaient-ils cool à chaque fois ? C’est intéressant, hyper bien. Tout d’abord tu vas au-delà de tes a priori, 74  



parce que tu te rends compte que dans le fin fond du Beaujolais ou de la Bretagne, il y a des gens qui te suivent, vraiment. Aussi, tout le monde aime le barbecue : le jardin, les bières, c’est forcément bonne ambiance. La troisième chose, c’est la ­possibilité de renouer avec le contact direct, en jouant devant six personnes dans un appart un spectacle adapté à leur ­région. L’idée, c’est de retrouver ce truc : « En vrai, on s’en fout, c’est de l­ ’humour. » Ce ne sont pas des enjeux de dingue, c’est de l’humour, tu fais des blagues pour faire des blagues, pas pour quelque chose en particulier. C’est vraiment votre moteur, créer pour créer, la blague pour la blague ?

Dans les trucs que vous faites chez Red Bull, en BMX ou en breakdance, il n’y a aucune utilité pour le monde. Le mec a juste envie de le faire. Tu fais kiffer les gens, donc tu t’entraînes pour les faire kiffer encore plus. À part la sensation ­vécue par le type et le spectateur, l’utilité est nulle. C’est juste une bulle d’émotion cool pour nous protéger de tout ce qui nous embête dans le monde.   Êtes-vous proche de ces bulles ? Je viens du breakdance, comme mon ­metteur en scène Thierno Thioune, qui lui a persévéré, je fais aussi de l’apnée et de l’escalade de bloc depuis un an environ. Je suis le compte Instagram de Danny ­MacAskill (virtuose du VTT dont les vidéos THE RED BULLETIN


BENJOY PHOTOGRAPHY

« Quand tu officialises ton erreur, ton échec, ça devient spectaculaire. »

sont vues par des centaines de millions de personnes, ndlr) et je me dis : « Il a travaillé pour ça, il poste ça gratos pour moi », et ça me met dans un état sympa. Mais si, ­demain, il arrête, ça n’aura pas vraiment d’impact sur ma vie. De mon côté, c’est ­pareil, je ne veux pas trop me prendre au sérieux, ça reste des blagues, on n’est pas une ONG. Même si je parle de sujets qui me tiennent à cœur, je ne suis pas forcément là pour m’engager, ou donner mon avis. L’humour, sur une scène, pendant plus d'une heure, c’est éprouvant ? Plus tu le joues, moins c’est dur. Tu as quand même un coup de barre après. Mon spectacle régulier, au République, THE RED BULLETIN 

je peux le faire deux, trois fois de suite. Un spectacle comme Internet etc., que j’ai joué trois fois sur scène pour les captations vidéo, les premières fois sont hyper physiques. Tu es tout le temps en train d’analyser ce que tu fais. Ça te prend ­vachement d’attention.   À quel sport comparer le stand-up ? À du VTT de descente, par exemple. En descente, autant le mec ne pédale pas beaucoup tout le temps, mais il doit tout capter, tout le temps… Là il y a un arbre, là ça glisse, là il faut que je passe sur ce côté-là… Ce qui le fatigue, au-delà de ­l’effort à vélo, c’est sûrement cette concentration ultime.   Comme un descendeur, vous reconnaissez votre parcours à l’entraînement, mais de nouvelles embûches sont toujours possibles en course ? Exactement, ça peut être un public qui ­rigole moins dans une zone de la salle que dans une autre. Il faut balayer toute l’assistance.   Quelle est la zone à risque dans le ­public ? Un type qui sort des vannes ­essaie-t-il de prendre le dessus sur ­l’humoriste  ? Oui, ça peut arriver, et il faut le gérer sans créer une mauvaise ambiance, sans perdre ton rythme. Tu es gentil au début, puis tu deviens « méchant »… Les premières fois, tu peux créer une gêne dans le public, en prenant conscience que l’autre est lourd. Avec l’expérience, tu peux mieux appréhender le truc : « C’est gênant ce que tu es en train de faire. » Tu dois remporter cette joute : le type lourd te teste. Il veut savoir si tu es bon, si tu es capable de le calmer. Parfois, ça implique de lui donner la parole : « Vas-y, qu’estce que tu veux dire ? Messieurs Dames, désolé, nous a ­ llons passer un peu de temps avec ce monsieur. » Vous êtes vraiment arrivé à de telles ­extrémités lors d’un spectacle ? Bien sûr. Au Jamel Comedy Club, tu peux avoir ça. Tu as aussi des artistes qui ont un public qui filme beaucoup durant les spectacles. Ça ne m’est jamais arrivé de

manière assez insistante pour que je puisse réagir… peut-être que le mec est en train de gérer un truc avec sa baby-­ sitter sur son téléphone, ou son pote qui devait le rejoindre est coincé dehors. Parlez-nous de l’importance de la ­touillette dans votre spectacle… C’est un artifice, comme un décor. Lors d’une scène ouverte, on m’avait appelé pour monter sur scène et j’avais oublié que c’était mon tour, alors je suis monté avec mon verre, et comme certaines ­blagues ne marchaient pas très bien, j’ai dit : « Voilà, là ça ne marche pas bien, alors je touille… » Ça a commencé à rigoler, et j’ai gardé ce truc dans mon spectacle. Quand tu officialises ton erreur, ton échec, ça d ­ evient… spectaculaire ! On devrait assumer ses échecs au point de « s’en vanter », de les exposer ? Pour moi, la culture de l’échec, c’est dire aux autres : « Je viens de me planter, ne faites pas la même erreur que moi. » Ainsi, tu aides les autres, tu deviens une sorte de mentor, ou de « héros », tu leur fais un rapport de pourquoi tu t’es planté. Me planter en rodage, c’est parfait. Ça me permet de corriger ça, et de ne plus faire l’erreur sur cette vanne précise.   Le non rire, un public qui ne réagit pas, ça vous fait flipper ou vous le gérez ­sereinement  ? Ça fait toujours flipper, parce que tu as écrit tout ça pour faire rire. Mais le fait de l’officialiser, de leur faire savoir que tu as compris que cette vanne n’était pas drôle, ça te libère, et ça libère les gens aussi, parce qu’ils sont stressés pour toi. Ils se demandent si ta prochaine vanne va m ­ archer ou pas. Il faut vite couper ça. Il y a aussi des moments d’improvisation qui se créent. C’est un exercice hyper riche, qui te fait beaucoup évoluer. ­Encore une fois, c’est pour montrer aux gens que leurs rires comptent. J’ai besoin d’un ­retour : est-ce que je garde cette vanne ou pas ?

Haroun en tournée jusqu’au 26 avril 2019, infos sur haroun.fr ; Internet etc. à voir sur onrigolebien.com   75


Priez le

SEIGNEUR DE LA TRAP

Cet organiste d’église devenu producteur a été élevé au rang des saints du hip-hop et de la trap music. Sans jamais prononcer le moindre juron. Texte CHRISTINA LEE  Photos ZOE RAIN


Zaytoven voit double : la journée, c’est orgue à l’église. La nuit, des beats de trap à fond.



  77


« Ma musique pour Gucci Mane était si crue, réelle que son impact était béton. » 78  



THE RED BULLETIN


D

Maestro du studio : le son de Zaytoven a fait sensation, et fut très copié. THE RED BULLETIN 

ans l’Eglise de la Vie Abondante, dans le Sud américain profond, le service est en cours. Parmi la quarantaine de fidèles, comme tous les dimanches, Xavier Dotson, alias Zaytoven, est présent. Il attend la fin du sermon du pasteur Kendrick Meredith avant d’aller se rassoir à son clavier Kronos. Pour jouer. Zaytoven étouffe un bâillement tandis que le pasteur Kendrick Meredith cite les Corinthiens. Le sermon d’aujourd’hui traite de la construction d’une équipe de rêve. « Je prie pour Zay tous les jours parce qu’il est au milieu d’une meute de loups », dit le pasteur Meredith. « Je prie pour qu’il agisse correctement. » Ces mots du pasteur Meredith pourraient être interprétés comme un commentaire acerbe à propos de la double vie que Zaytoven mène. L’homme de 38 ans est habité par deux activités visiblement contradictoires : ce père de famille et fidèle de l’église qui ne fume pas et ne boit pas est aussi un producteur légendaire de la trap : un genre musical synonymes de came, de violence et de dépravation. Zaytoven n’avais jamais entendu parler de trap – une expression du sud des ÉtatsUnis pour désigner une planque de drogue – avant de s’installer à Atlanta en 2000. Mais ce sous-genre du rap est depuis devenu complètement mainstream, au point de se retrouver au Louvre grâce au clip « Apeshit » de Beyoncé et Jay Z. D’ailleurs le travail de production de

Zaytoven pourrait bien être l’élément le plus influent dans l’essor spectaculaire de la trap ces dernières années. Afin de tirer profit de ce son emblématique, d’innombrables producteurs ont pris sa suite en Amérique du Nord, Amérique latine et en Asie, et une collaboration avec Zaytoven s’est avérée être un rite de passage pour des chanteurs de renom comme Future, Migos et Nicki Minaj, patrons de la musique « urbaine » internationale. Mais Zaytoven reste le même humble organiste qu’il a toujours été. Il y aurait peut-être juste cette lourde chaîne où son nom est inscrit en diamants. Le premier morceau que Xavier Dotson ait appris à jouer au piano fut « Lord, I’m Available to You ». Il n’a suivi que six semaines de cours de musique dans sa vie, qui se sont terminés lorsque ses parents, le pasteur Joe et la directrice de chœur Lura, n’en pouvaient plus de le voir pleurer. Il avait 6 ans, et son professeur était sévère. : « Elle prenait un crayon et pop! pop! sur mes doigts. » dit-il en téléchargeant des chansons inédites sur son iPod, dans son studio de la banlieue d’Atlanta, Ellenwood. Tout ce que Zaytoyen, qui a 38 ans aujourd’hui, connait de la manière de jouer sur un clavier, il l’a appris en écoutant et grâce à des musiciens d’église qu’il a connus lorsque son père, membre de l’armée américaine, a déménagé dans les villes de Grenada et Jackson (Mississipi). Ado, Zaytoven achetait des boîtes à rythmes avec l’argent qu’il gagnait en jouant à l’église et d’autres petits boulots. Depuis 12 ans, il joue lors de la messe du dimanche de l’Eglise de la Vie Abondante à Conyers, en Géorgie. Il a récemment acheté des chaînes assorties pour lui et toute sa famille, avec sa devise inscrite dessus, « God Over Everything [Dieu prime sur tout] ». ). Cette éducation pourrait expliquer pourquoi, lorsque la « prophétesse » chanteuse et voyageuse Dianne Palmer dit à Zaytoven il y a six ans que « Ta musique sera formidable et traversera les frontières », il pensa qu’elle parlait des gospels qu’il jouait. C’était après son Grammy gagné en 2011 pour « Papers » de Usher, mais avant qu’il ne produise le méga succès de Migos, « Versace » (29 millions de vue sur YouTube) en 2013. « Je ne pensais pas du tout à la musique rap » dit-il. « Je pensais, ‘eh bien, je joue à l’église. On me voit à l’église’. Ça n’est qu’il y a six mois que j’ai compris à quoi Dianne Palmer faisait allusion. »   79


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t cette histoire n’est pas l’exemple le plus ­absurde de Zaytoven ­réalisant lentement l’étendue de son influence en dehors des espaces sacrés. Avant de devenir un producteur à plein temps, il y eut des nuits où il ne dormait que quatre heures entre des séances de studio dans la cave de ses parents et son boulot de coiffeur au centre commercial. En fait, il arrêta de couper les cheveux seulement après le succès de Versace. Il pensait qu’Icy, son hit avec Gucci Mane, le « Trap God », n’était qu’un coup de chance. Tout comme Papers, même après un Grammy. Tandis que des éléments de trap filtraient vers la musique électronique et la pop, il ­pensait que son temps était passé : « Ne sommes-nous plus en mesure de faire de la ­musique authentique ? » Ce n’est qu’après Versace, à cause du nombre croissant de personnes qui lui demandaient de prendre une photo et du nombre de ­mixtapes que l’on déposait chez lui, dix ans après qu’Icy ne soit passé à la radio, qu’il considéra devenir producteur à plein temps. Cela est peut-être dû au fait que ­Zaytoven n’a jamais aspiré à une carrière de producteur de hip-hop. Lorsqu’il était enfant, il écoutait The Chronic, le classique West Coast de Dr. Dre, en cachette de ses parents car c’était de la musique profane. Mais quand sa famille s’installe à Columbus, en Géorgie, il aménage un ­studio dans la cave familiale aux murs de bois, simplement parce que la musique est un loisir. Il ne s’attendait pas à ce que jusqu’à 25 artistes par nuit viennent faire des enregistrements après les avoir invités lors de soirées de scène libre. L’endroit est alors tellement fréquenté qu’il y ­installe même un fauteuil de barbier afin d’offrir des coupes aux rappeurs v­ enus en force. Tout cela est devenu sérieux quand Zaytoven a commencé à bosser avec Gucci Mane, un dealer qu’il dût convaincre de se mettre à rapper. Leur titre Bricks de 2009 est une collision énergique et percutante de batteries Roland TR-808, d’orgue en boîte et des visions de la marchandise poudreuse de Gucci dansant dans sa tête : « Des briques !Des briques toutes blanches ! » Ils étaient leurs fans mutuels les plus dévoués et Gucci enregistrait jusqu’à sept morceaux en commençant à 8 heures du matin, n’importe quel jour. Cela leur ­laissait assez de temps pour acheter des 80  



tenues et retoucher quelques chansons, et les deux devinrent des panneaux d’affichages ambulants pour des morceaux tels que Trapstar. D’ailleurs ce titre fut prémonitoire : Gucci solidifia son image avec des hymnes comme First Day Out – à propos de sa sortie de la prison de Fulton County. (Zaytoven l’exhorta à balancer tout ce qu’il aura pu écrire en prison, de manière à adopter un freestyle qui fut plus dans le moment : « Ça me donnait des frissons. ») Et tandis que le statut de hors-la-loi de Gucci supplantait ses mérites artistiques, il continua à influencer des rappeurs comme Waka Flocka Flame, Mike Will Made It, Migos et Young Thug, entre autres. L’année dernière, cette influence se traduit par des disques de platine pour Party de Chris Brown et son propre Both avec Drake. Malgré tout, tandis que la trap s’ancre à Atlanta, Zaytoven n’est pas sûr de l’importance de son travail avec Gucci. « En écoutant T.I. and DJ Toomp, il y avait une résonnance mondiale. À entendre Gucci Mane et Zaytoven, cela sonnait comme si Zay faisait les beats dans sa cave, sans savoir ce qu’il faisait. Gucci Mane disait des trucs complètement décalés. Nous avions la musique la moins attrayante qui soit. Mais elle était tellement crue et réelle que son impact était béton. » Finalement, Zaytoven a compris ce que lui avait dit Palmer. Et sa cave actuelle n’est qu’un modeste témoignage de son influence. Le disque d’or pour Versace est accroché dans son studio, et le disque de platine pour Want Some More de Minaj est en face de sa table de billard. Zaytoven n’avait jamais entendu parler du rappeur chrétien Lecrae, titré d’un Grammy, avant qu’on ne l’approche pour produire Let the Trap Say Amen cette ­année. Mais Lecrae se souvient quand l’hymne de trap Make tha Trap Say Aye de Gucci et OJ da Juiceman s’est implanté dans l’Eastside d’Atlanta : « Je me rappelle que j’étais à un arrêt de bus et que les gens trappaient là. Cette chanson reflétait

Son église soutient ses activités en dehors de ses murs. THE RED BULLETIN


Des bacs aux charts : un Bitches Brew de Miles version trap ? THE RED BULLETIN 

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Zaytoven pèse : mais son lifestyle est celui d’un honnête croyant fidèle à ses principes.

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THE RED BULLETIN


la situation de la plupart des dealers ici. » Zaytoven poursuit : « Lecrae était déjà un grand artiste. Mais le message qu’il essaye de faire passer aux personnes qui en ont besoin, devait avoir ce son. Les gens de mon environnement, ceux qui volent et tuent, avec les drogues et tout, ils veulent écouter de la trap. » Il peut sembler incongru que quelqu’un d’aussi croyant et dévoué que Zayotven évoquent ses « proches » avec autant de franchise. Mais d’une certaine manière, il n’a jamais cherché de compromis dans son engagement au sein de deux mondes si distincts. Tout producteur de rap légendaire qu’il soit, il n’a jamais loupé la messe du dimanche. Quand il se rend à des concerts avec ses potes le samedi soir, à des centaines de bornes, et quand tout le monde est bourré à deux heures du matin, Zaytoven, lui, est sobre, prêt à reprendre la route vers la Georgie, où il sera dispo le lendemain matin pour accompagner la chorale de l’église avec son clavier. Un jour, se souvient le pasteur Meredith, Zaytoven a abandonné Snoop Dogg en studio pour assurer ses fonctions à l’église. « Je suis le musicien leader à l’église, ça fait un paquet d’années, dit Zaytoven à propos de son rôle. C’est une place qui m’attend toujours, où je peux retrouver un équilibre, et rester focus. » Quand le pasteur mentionne « Zay » dans ses sermons, c’est sans jugement : l’église soutient ce que Zaytoven développe en dehors de ses murs. L’un de ses pasteurs a même présenté l’album Hard to Kill de Gucci Mane depuis la chaire – pas pour le critiquer, mais pour en faire la promotion. « Les gens me demandent comment on peut le laisser dehors faire cette musique et revenir le dimanche matin pour s’installer à l’orgue, dit Meredith. Je ne vois rien d’autre qu’un gars qui crée de la musique. Ce fidèle qui me questionnait n’honore-t-il pas un job tous les jours, lui aussi ? »

M

ême au sein de la scène trap ­d’Atlanta, où grouillent dealers et criminels, Zaytoven a toujours été accepté tel qu’il est. Ses parents ont ouvert la porte de leur cave à des rappeurs et producteurs, mais refusaient que s’y déroule le folklore habituel d’une telle clique. Il y était donc strictement ­interdit de fumer, de boire, de jurer et d’apporter des armes. Si l’une de ces THE RED BULLETIN 

L « Ces mecs qui vendent de la came ont encore une âme. » La furie et la foi : son studio envahi de marlous, il a gagné leur respect en restant lui-même.

règles se trouvait transgressée, les parents se ­pointaient au sous-sol pour rectifier l’invité récalcitrant et Zaytoven lui-même. Cette persistance de Zaytoven à rester lui-même, loin de freiner son ascension de producteur, lui a permis d’être un talent encore plus solide. « Tout ce qu’il faisait dans la vie, l’église, le job de coiffeur, ces beats qu’il fabriquait dans la cave, tous ces gars qui venaient, faisaient de nous une famille heureuse », déclare son père Joe. Parallèlement, Gucci Mane fait l’éloge de Zaytoven auprès d’autres artistes en racontant qu’il ne fume pas, ne boit pas et ne jure pas, car c’est ainsi qu’il a été élevé. Son père et le « Trap God » attestent qu’il est rare de rencontrer quelqu’un d’aussi cohérent, qui reste toujours lui-même quelle que soit la personne qui se tient en face de lui, et qui sera toujours là quand on aura besoin de lui.

undi, Zaytoven et son père iront en salle de sport. Ils reviendront à la maison pour ranger un garage déjà propre. Lorsque ses enfants ­tendront la tête au-dessus de la rampe pour dire : « Papa, j’ai faim », il leur donnera à manger. Il fera quelques maquettes dans la cave, comme lorsque sa fille avait six mois et qu’il la berçait d’un bras tout en faisant les beats pour First Day Out de Gucci Mane de l’autre. Mardi, il pourrait aller à l’enregistrement en studio de Wild ’N Out, un show télévisé populaire présenté par Nick Cannon, en ville. Mais il a sa répétition de chorale. « Mon père est un gars sur qui l’on peut compter, dit Zaytoven. Lorsque vous me voyez dans cette petite église, voilà ce qui est ancré en moi : être une personne cohérente et fiable. C’est comme ça que je veux être. » Cette année pourrait bien apporter la plus grande visibilité que Zaytoven ait connue jusqu’à présent, avec un visage devenu aussi reconnaissable que sa musique est importante. Son propre label ­Familiar Territory Records s’est associé avec Motown pour son premier album Trapholizay, qu’il a inauguré avec une tournée en solo. Il se remet au R’n’B et sort un EP avec Tiffany Bleu, qui vient de signer un contrat chez lui. Et il figurera dans la suite de Birds of A Feather, film sur sa vie sorti en 2012, avec également Metro Boomin, Kash Doll et Trouble. Cette énergie constante est due à son indéniable talent, pour sûr. Mais elle est aussi liée à son unique « double vie », cette implication notoire dans deux communautés totalement différentes, et sa capacité à les rapprocher. « Ce truc de musique n’a jamais été un rêve, un truc que je voulais absolument faire, dit-il. Je pense que si Dieu m’a mis dans cette position, c’est peut-être à cause de mon caractère, ou parce que je peux influencer des gens, d’une certaine manière. Les mères de nombre de ces types sont probablement à l’église, et y étaient peut-être déjà étant jeunes, mais leur mode de vie a sûrement changé entre temps. L’église est la colonne vertébrale de la communauté, la trap et l’église se ­retrouvent donc quelque part au milieu. Beaucoup de ces types qui vendent de la came ou autre, ont encore un cœur. Ils ont encore une âme. »

zaytovenbeatz.com   83


DES AIIILES POUR L’HIVER. AU GOÛT DE PRUNE-CANNELLE.

AU NOUVE

STIMULE LE CORPS ET L‘ESPRIT.


guide Voir. Avoir. Faire.

THE ADVENTURIST/TUKKIN BONKERS

LES LUBIES ­D’INSTAGRAM

OBJECTIF LUNE

Envie de schtroumpfer votre latte ? On vous dit comment procéder.

Omega révèle la face cachée de la lune en hommage à la mission Apollo 8.

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SAVE THE DATE

Le guide des rendez-vous sportifs et culturels à ne pas manquer. Page 94

3 ROUES ET 7 CHEVAUX

L’Himalaya en tuk-tuk ? Oui, oui ! Un plan voyage osé et chaotique sur les pistes du nord de l’Inde. Page 86

THE RED BULLETIN 

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Faire.

Arrêt étape : le pilote de l’équipe belgo-kéniane « Stealth Snail » admire la vue avant l’arrivée au Checkpoint de Sarchu en Inde.

RICKSHAW RUN

TROIS-ROUES SUR LE TOIT DU MONDE D’un côté la paroi rocheuse, de l’autre le vide et entre les deux : vous, dans un rickshaw. Êtes-vous prêt à vivre les 1 000 kilomètres les plus fous de votre vie ?

P

osée sur le bord du sentier, l’inscription sur la stèle annonce la couleur : « ­Taglang La. Altitude : 5 328 m. Vous êtes sur le deuxième col le plus élevé au monde. » Éboulis et rochers bordent les deux côtés du sentier boueux avec en toile de fond les

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sommets enneigés de l’Himalaya. Le vent glacial fait tourbillonner les flocons de neige dans l’air. À l’horizon, pas âme qui vive. Soudain, un tuk-tuk sort du virage en épingle. Un rickshaw dans l’Himalaya est en soi étonnant. Et qui plus est si le conduc-

En cas de panne, les concurrents ne disposent pas d’un numéro d’urgence, ils doivent se débrouiller seuls.

THE RED BULLETIN


GUI D E Inde

CONSEILS DE VOYAGE

VOTRE ITINÉRAIRE EN HIMALAYA

Pour se lancer en tuk-tuk sur les routes isolées de montagne, mieux vaut savoir demander son chemin… Leh

arrivée

Shimla

départ New Delhi

Avant le départ : chaque équipe personnalise son rickshaw et ses tenues vestimentaires.

Mumbai

Les routes rocailleuses entre Shimla et Leh ne sont ouvertes qu’entre juin et septembre, du moins, lorsqu’elles ne sont pas bloquées par la neige, la boue ou les épaves des accidents. Point culminant du voyage : le col Taglang La à 5 328 m d’altitude.

THE ADVENTURISTS, THE ADVENTURISTS/I SEE YOU BABY, CHICKEN MADRAS, THE ADVENTURISTS/MILA KIRATZOVA FLORIAN OBKIRCHER

Quand les pilotes débarquent dans les villages de l’Himalaya, les habitants exultent.

teur est déguisé en renne et son copilote en poulet ! Il s’agit de l’équipe britannique « Bums of Anarchy » qui, après six jours de course, atteint le point culminant de son périple en tête de la course la plus folle au monde. La première édition de la Rickshaw Run a lieu il y a douze ans en Inde. Trente-quatre équipes venues du monde entier parcourent en tuk-tuk la distance entre Kochi au sud à ­Darjeeling au nord-est du pays, soit 3 000 kilomètres. L’itinéraire n’est pas imposé. Les organisateurs britanniques de The ­Adventurists fournissent aux participants le rickshaw et les coordonnées GPS des stations-

THE RED BULLETIN 

« Un rickshaw dans l’Himalaya est en soi étonnant. Et si en plus, le conducteur est déguisé en renne ! » service et des zones interdites. Pour le reste, les équipes sont ­livrées à elles-mêmes. Et pour cause : « Celui qui emprunte l’itinéraire le plus rapide a déjà perdu », préviennent les organisateurs. L’objectif du Rickshaw Run est d’aller à la rencontre de la population locale hors des

DEVISE

VACCINATION

Roupie indienne 1 euro = env. 80 roupies 1 roupie = 100 paisa

Hépatite A, B Typhus Rage

PHRASES CLÉS Namaste Dhaniyavad Haa/Nahin Apka nam kya hai ? Mera nam … hai. Mujie ye walah chayje ! … kahan hai ? Kitna dhur hai? Hamen madad kee zarurat hai !

Bonjour, Salut Merci Oui/Non Comment vous appelez-vous ? Je m’appelle… Je voudrais ceci ! Où se trouve…? C’est à quelle distance ? Nous avons besoin d’aide !

À ESSAYER

À ÉVITER

Rajma madra ; Paneer makhani ; Chole bhature.

La nourriture de marchands ambulants ; les aliments crus ; l’eau du robinet.

À VISITER Le monastère Shashur (Keylong) ; Suicide Point (Kalpa) ; le lac Tso Kar (près du Lotus Camp)

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GUI D E

Faire.

Inde

L’ENGIN

TOUT SAVOIR SUR LE RICKSHAW

Il est lent, bruyant et après un jour au volant, on a la sensation d’avoir été botté par un éléphant – le rickshaw est pourtant le véhicule de prédilection de l’Asie du Sud-Est.

L’INVENTEUR

MOTEUR Deux-temps à ventilation forcée

En 1947, l’ingénieur aéronautique et inventeur de la Vespa, Corradino D’Ascanio, met au point un scooter à trois roues pour relancer l’industrie d’après-guerre en Italie : le premier rickshaw est né (Piaggo Ape).

CYLINDRE 1 PUISSANCE 7 ch RÉGIME POINT MORT 5 000 t/min VITESSE 4, plus la marche arrière PNEUS 3 CEINTURE DE SÉCURITÉ 0 AIRBAG 0 RÉSERVOIR 8 litres / 1,4 réserve VITESSE MAX. 55 km/h (en descente) CYLINDRÉE 145,45 cm3 BATTERIE 12 V

LE CHAMPION Jagathish M est le conducteur de rickshaw le plus rapide au monde : en 2015, il parcourt 2,2 km à 80 km/h. Cela a valu à l’Indien une entrée dans le Guinness des Records.

LA STAR DE CINÉMA Le rickshaw le plus célèbre est le tuk-tuk vu dans le James Bond ­Octopussy, avec lequel Roger Moore traverse un marché à Delhi. Le v­ éhicule jaune se trouve aujourd’hui ­exposé au London Film Museum.

Quand le moteur ne repart pas, la bougie d’allumage est la première chose à tester.

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Le quotidien des pilotes : panoramas exceptionnels et absence de glissières de sécurité.

sentiers battus, de goûter au ­terroir loin des buffets d’hôtel et de gérer des problèmes dont on ne soupçonnait pas l’existence au départ. En somme, une véritable aventure sans filet de sécurité. Une préparation est déconseillée. Après dix-huit courses en Inde et au Sri Lanka, The ­Adventurists décident en juillet dernier de pousser l’aventure d’un cran en déplaçant la compétition dans l’Himalaya. En une semaine, les participants parcourent 1 000 kilomètres entre Shimla et Leh. Soit un départ à 2 276 mètres pour culminer à 5 328 mètres d’altitude avant de redescendre à 3 500 mètres, le tout à travers des sentiers rocailleux ­sinueux et sans glissières de s­ écurité, coincés entre la paroi rocheuse et le vide. Parcourir une telle distance dans un véhicule bigarré de sept chevaux est pour le moins audacieux, voire « irresponsable » selon les locaux. « C’est ainsi que l’un des habitants nous a qualifiés », explique Alby du Team Bums of Anarchy dans son blog. Ce dernier a plus d’une fois songé à balancer son rickshaw par-dessus la falaise et à abandonner (entre autres à cause du mal de l’altitude, de la fatigue et

des crampes aux fessiers dues aux douze heures de conduite cahotante par jour). Une fois, lui et son copilote Don ont failli être précipités dans le vide à cause d’un autobus qui les dépassait ; dans la vallée de Spiti, ils ont dû pousser leur véhicule dans une eau glacée à hauteur de genou, sans oublier les fréquentes nuits glaciales sous la tente. Alors pour quelle raison s’infliger un tel calvaire ? Pour Albi, sans hésitation : pour les paysages époustouflants qui s’offrent au détour de chaque ­v irage, de vastes espaces vierges dominés par les monts enneigés. Mais aussi pour les échanges chaleureux avec les habitants et la s­ olidarité entre les concurrents, lesquels s’entraident lorsque l’un d’eux connaît des difficultés ou nécessite de l’aspirine pour traiter une gueule de bois après une soirée bien arrosée dans un bar en tôle ondulée. Et enfin, surtout pour la nuit dans l’hôtel Ladakh ­Residency au terme de la course. Après les secousses du rickshaw, rien de tel qu’un bon lit douillet. Les organisateurs recommandent aux curieux une participation en Inde ou au Sri Lanka avant de tenter l’Himalaya. Rickshaw Run : inscription et information sur theadventurists.com

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THE ADVENTURISTS/RICHARD FOX/I SEE YOU BABY, CHICKEN MADRAS, THE ADVENTURISTS/MILA KIRATZOVA, GETTY IMAGES FLORIAN OBKIRCHER

CARACTÉRISTIQUES


P RO M OT I O N

must-haves

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1 UN CLASSIQUE RENOUVELÉ

La bouteille ORIGINAL de SIGG est ­fabriquée en aluminium pur d’un seul tenant avec une peinture intérieure innovante sans bisphénol. Floqué du logo SIGG de 1929, le bouchon à vis en acier inoxydable assure l’étanchéité. La bouteille est disponible en deux tailles différentes de couleur alu, rouge ou cuivre. Polyvalente, elle ­séduira aussi bien le citadin stylé que l’aventurier fan de nature. sigg.com

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2 NEW BALANCE FUEL CELL IMPULSE

Pour tous les coureurs à foulée universelle en quête de vitesse. Portée en entraînement ou en compétition, la Fuel Cell Impulse est l­ égère, souple, dynamique et enveloppe le pied comme une chaussette. Dotée à l’avant-pied d’une technologie révolutionnaire avec une mousse imprégnée d’azote, elle donne aux athlètes la sensation d’une foulée encore plus rapide. chrissports.ch

3 SAMSUNG FLIP

Samsung Flip met le flipchart analogique au rebut : fini le stylo spécial ! Corrigez, effacez, modifiez passages de texte ou dessins en un coup de main. Le rouleau numérique peut à l’instar du papier être déroulé mais aussi, entre autres, être sauvegardé ou importé via une clé USB. Utilisable en mode portrait ou paysage, Flip peut également servir d’écran. flip.samsung.ch

4 BAGAGE MALIN POUR ­VOYAGER LÉGER

Pour un week-end, un voyage d’affaires ou au quotidien, les sacs à dos et les sacs de voyage de la collection Vx Touring de Victorinox répondent à vos attentes ! Fabriqués avec des ­matériaux légers et durables, ils fournissent un espace de rangement conséquent et élégant. Aussi fonctionnels, fiables et pratiques que les couteaux de poche fabriqués par le même Victorinox depuis plus de 130 ans. victorinox.com

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GUI D E

Voir.

food

TOP NIVEAU

SLOOOW FOOD

Pour quel resto devez-vous ­attendre des années avant d’obtenir une table ?

Le « smurf latte » du Matcha Mylkbar de Melbourne a enflammé la toile : 87 000 abonnés sur Instagram et des demandes worldwide.

#SMURFLATTE

CHÉRIE, J’AI SCHTROUMPFÉ TON LATTE ! Repéré sur Instagram, voici le latte Schtroumpf, ­inventé en Australie. On vous dit comment lui ­donner son i­ ncomparable couleur bleue.

T

out d’abord : le nom est trompeur. La préparation de ce latte ne nécessite ni schtroumpf ni café, car l’invention du Matcha ­Mylkbar de Melbourne en Australie est 100 % vegan et a un goût de lait de coco chaud et citronné enrichi de spiruline. Cette dernière fournit de la vitamine B12 et des acides aminés, apporte une saveur marine (minimale) et procure la couleur

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bleue tant que la bonne poudre est utilisée. La spiruline disponible sur le marché ne donne que du vert et le résultat est souvent appelé « ninja latte ». Pour le bleu schtroumpf, il faut de la phycocyanine, une teinture végétale extraite des ­algues bleu-vert, disponible entre autres sous le nom de Magic Blue. Ce brevage n’a pas de propriété hallucinogène. Instagram : @matcha_mylkbar

INGRÉDIENTS POUR 1 VERRE • 120 ml de lait de coco • 1 bout de gingembre (taille d’un pouce) • 1 cuillère à thé de jus de citron frais • 1 cuil. à thé de sirop d’agave (alter­native non vegan : miel) • ½ cuil. à thé d’extrait d’algues bleu-vert

La raison de cette ­attente  : ­Baehrel est un one man show et ne prépare pour ses menus de 15 à 20 services que ce qu’il cultive sur sa parcelle de 12 hectares. Il fait même sa propre farine à partir de glands de chêne. Prix : à partir de 375 €/ personne. Le vin et les conseils sont évidemment à payer en extra.

PRÉPARATION Réchauffez lentement le lait de coco (ne portez pas à ébullition car la poudre d’algues ne conserve sa couleur que jusqu’à 70 degrés). Écrasez le gingembre dans un presse-ail et mélangez avec le jus de citron et le sirop d’agave. Incorporez le tout au lait chaud et ajoutez la spiruline. Damon Baehrel : vous avez le temps ? Il vous attend.

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@BRUNCHINGINTHEBURBS/TRISH O'FLAHERTY, SOLSTICE SUPERFOODS, JONNO RATTMANN, GETTY IMAGES

Cela est d’autant plus étonnant que son ­restaurant, qui ne compte que 20 places, se trouve à Earlton, un ­village de 1 500 âmes dans l’État de New York, à deux heures au nord de Manhattan.

WALTRAUD HABLE

Damon Baehrel (56 ans) n’a pas de ­formation en cuisine. Pourtant, vous devez attendre entre deux et cinq ans pour obtenir une table dans le ­restaurant qui porte son nom.


Avoir.

montres

OBJECTIF LUNE ET RETOUR : LE TRAJET DE LA MONTRE OMEGA DANS L’ESPACE

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6 Voici à quoi ressemble la face cachée de la lune.

OMEGA

UN SATELLITE AUTOUR DU POIGNET Un rendez-vous quotidien avec la lune – pas depuis la voûte céleste, mais en toute intimité, avec une réédition artistique signée Omega.

OMEGA (3), GETTY IMAGES

WOLFGANG WIESER

L’

astronaute Jim Lovell est conscient d’être sur le point de voir un spectacle jusquelà invisible aux hommes : le côté obscur de la lune. « Rendez-vous de l’autre côté », lance le commandant d’Apollo 8. Lorsque la capsule réapparaît 34 minutes plus tard, le 24 décembre 1968, il livre ses observations : nombreux cratères profonds gris et impact de météorite, agrémentées de commentaires humoristiques tels que « Sachez que le Père Noël existe » contribuant aussi à la populaJim Lovell rité de ce jeune homme aujourd’hui âgé de 90 ans. À l’occasion du cinquantième anniversaire de la mission, Omega lance la Dark Side of the Moon Apollo 8. La face avant claire du cadran squeletté a été gravée au laser, tandis que le dos de la montre en ­céramique à base d’oxyde de zirconium représente le côté obscur du satellite terrestre. Prix : 9 000 € ; omegawatches.com

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COMMENT APOLLO 8 A REJOINT LE CÔTÉ OBSCUR DE LA LUNE Un aller-retour en sept temps. Une ­formalité pour le commun des Terriens, un grand défi pour les astronautes. 1 2 3 4 5 6 7

Lancement et mise en orbite terrestre Sortie de l’orbite Séparation de l’étage S-IVB Entrée en orbite lunaire Collecte de données et prise de photos Sortie de l’orbite lunaire Retour sur Terre et atterrissage

PHASES DE LUNE

Résistant à l’espace, ce garde-temps réalise un tour de force dans les 60’s. Beaucoup ont été testés, mais seul le Speedmaster d’Omega résistera aux énormes contraintes : une température fluctuant rapidement entre − 18 °C degrés et + 93 °C, une ­pression massive et la rouille liée à l’humidité extrême. Le mouvement est protégé par du plexiglas antichoc, sans quoi les éclats de verre ­auraient provoqué l’étouffement des astronautes.

Boîtier avec mouvement visible et citation de l’astronaute.

Les aiguilles du chronographe sont ­vernies de jaune.

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GUI D E

Voir.

LE GRAND PLONGEON

Une bataille aquatique épique, le nec plus ultra en matière de breakdance et les meilleurs musiciens en direct dans votre salon : voici quelques-unes des raisons de vous connecter à Red Bull TV ce mois-ci.

REGARDEZ RED BULL TV PARTOUT

Red Bull TV est une chaîne de télévision connectée : où que vous soyez dans le monde, vous pouvez avoir accès aux programmes, en ­direct ou en différé. Le plein de contenus originaux, forts et ­créatifs. Vivez l’expérience sur redbull.tv

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septembre   EN DIRECT 

RED BULL CLIFF ­DIVING WORLD SERIES

Polignano a Mare, Italie. La dixième saison du Red Bull Cliff Diving se terminera à La Mecque européenne de la discipline. Les fans locaux ­espèrent que le plongeur wildcard ­Alessandro De Rose pourra répéter la ­victoire historique de l’an dernier chez lui, et les champions de 2018 se verront décerner le trophée King Kahekili. Le cadre est g­ randiose : les athlètes sont conduits à ­travers un salon privé pour accéder à des plateformes de plongée montées sur une terrasse sur le toit au-dessus de la mer Adriatique. Avant le grand plongeon.

Alessandro De Rose a remporté la ­victoire chez lui, en Italie, l’an dernier.

THE RED BULLETIN


L’Américain David Colturi s’est classé 2e à ­Polignano a Mare, en 2017.

THE RED BULLETIN 

ROMINA AMATO/RED BULL CONTENT POOL, DAMIANO LEVATI/RED BULL CONTENT POOL, CHAD WADSWORTH/RED BULL CONTENT POOL, JAANUS REE/RED BULL CONTENT POOL, LITTLE SHAO/RED BULL CONTENT POOL

 septembre / octobre

Musique de très haute qualité et interviews d’artistes influents. Restez à l’écoute…

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octobre   EN

DIRECT 

AUSTIN CITY ­LIMITS

Cette retransmission immanquable du festival de ­musique d’une durée de trois jours vous est proposée au cœur du Texas, depuis le parc Zilker. Soit la capitale mondiale autoproclamée de la musique live.

DIGGIN’ IN THE CARTS

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au 7 octobre   EN

DIRECT 

FIA WRC ROYAUME-UNI

Le WRC Wales Rally donne le coup d’envoi de l’ultime phase de la saison 2018. Le Français Sébastien Ogier a remporté son 5e titre de champion sur le terrain de M-Sport l’an dernier. R ­ épétera-t-il son exploit ?

septembre   EN

DIRECT 

RED BULL BC ONE WORLD FINAL

Le battle de l’attitude, de l’adresse et du style atteint son paroxysme à Zurich où les 16 finalistes ­nationaux en découdront avec leurs meilleurs moves de breakdance.

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septembre  À L’ANTENNE 

La série populaire de Red Bull Radio consacrée aux musiques de jeux ­vidéo ­légendaires et ­oubliés (tous les jeudis jusqu’au 15 novembre) ­approche de sa troisième saison. Nick Dwyer, ­journaliste basé à Tokyo, a écouté des centaines de milliers de pièces des époques du 8 et du 16 bits jusqu’à aujourd’hui. En chemin, il s’est lié à quelques stars du genre dont le compositeur de Street Fighter II, Yoko ­Shimomura, et Hiroshi Kawaguchi de Out Run. À ÉCOUTER SUR REDBULLRADIO.COM

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GUI D E

Faire.

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septembre Blockchain & Marketing Blockchain est sur toutes les lèvres notamment grâce à Bitcoin. Mais cette technologie complexe et décentralisée ne fonctionne pas seulement avec les crypto monnaies, mais offre un large éventail d’applications possibles dont le marketing. La série d’événements Marketing Natives éclaire le sujet. Volkshaus, Zurich. Volkshaus, Zurich ; marketingnatives.ch

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octobre European Outdoor Film Tour 6 700 kilomètres en ski à roulettes, une virée avec le prodige de l’escalade Adam Ondra et un portrait intime d’un artiste rescapé de 82 ans. Le film est aussi un aperçu fascinant du monde des sports extrêmes. Volkshaus, Zurich ; eoft.eu ; Autres dates : 4.12 au National Bern-Theatersaal, Berne ; 5.12 au Apollo Kino, Bienne

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novembre Groove Session Seize des meilleurs danseurs au monde (huit adultes et huit enfants) affrontent des amateurs dans une formule aux sessions de groove passionnantes. Curieux, professionnels, amateurs et familles sont tous les bienvenus au plus grand concours de break de Suisse. Cité universitaire, N ­ euchâtel ; groovesession.ch

20 octobre

RED BULL 400

En l’espace d’un instant, cette course tourne à l’épreuve de ­torture jusqu’à la ligne d’arrivée, que la plupart atteignent en rampant après avoir parcouru 400 m de la mort (120 m de dénivelé et une pente à 37 degrés). Le Red Bull 400 arrive en Suisse, une ­première. Objectif : multiple ­ascension du tremplin Andreas Küttel à pied jusqu’à la ­finale.

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VINCENT CURUTCHET/RED BULL CONTENT POOL, MCH MESSE SCHWEIZ (ZÜRICH) AG, DAMIEN ROSSO/RED BULL CONTENT POOL

Tremplin Andreas Küttel, Einsiedeln ; redbull.com/400

au 7 octobre Fit X More Plus de 100 000 visiteurs firent le déplacement l’an dernier lors de la première édition. Le salon du fitness de Zurich ouvre les portes pour une seconde édition, ou les associations sportives se relaieront sur la scène comme les ZSC Lions, les Grasshopper Zürich ou le FC Zürich et ses graines de stars. Pour la compète de Crossfit, des équipes de trois se feront face (2 hommes, 1 femme). Sans ­oublier divers workshops. Messe Zurich ; fitxmore.com

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THE RED BULLETIN


septembre - novembre

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er

septembre au 15 octobre

RED BULL RIDGES

Duel de course à pied avec Rémi Bonnet (photo) et Fernanda Maciel. Les champions ont parcouru les crêtes du Moléson et du Hohe Kasten à la vitesse de l’éclair. Pour vous mesurer à eux, il vous suffit de télécharger l’application mobile Strava où les parcours sont enregistrés. Les trois hommes et femmes les plus rapides remporteront un coaching avec Rémi et F­ ernanda. redbull.com/ridges


MENTIONS LÉGALES

THE RED BULLETIN WORLDWIDE

The Red ­Bulletin est actuellement distribué dans sept pays. L’édition mexicaine consacre sa couverture à la rappeuse ­espagnole Mala Rodríguez. Le plein d’histoires hors du commun sur redbulletin.com

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Rédacteur en chef Alexander Macheck Rédacteurs en chef adjoints Waltraud Hable, Andreas Rottenschlager Directeur créatif Erik Turek Directeurs artistiques Kasimir Reimann (DC adjoint), Miles English Directeur photos Fritz Schuster Directeurs photos adjoints Marion Batty, Rudi Übelhör Responsable de la production Marion Lukas-Wildmann Managing Editor Ulrich Corazza Rédaction Christian Eberle-Abasolo, Arek Piatek, Stefan Wagner Maquette Marion Bernert-Thomann, Martina de Carvalho-Hutter, Kevin Goll, Carita Najewitz Booking photos Susie Forman, Ellen Haas, Eva Kerschbaum, Tahira Mirza Directeur global Media Sales Gerhard Riedler Directeur Media Sales International Peter Strutz Directeur Publishing Development & Product Management Stefan Ebner Management par pays & Marketing Sara Varming (mánager), Magdalena Bonecker, Kristina Hummel, Melissa Stutz, Stephanie Winkler Directeur créatif global Markus Kietreiber Solutions créatives Eva Locker (Dir.), Verena Schörkhuber, Edith Zöchling-Marchart Maquette commerciale Peter Knehtl (Dir.), Sasha Bunch, Simone Fischer, Martina Maier Emplacements publicitaires Andrea Tamás-Loprais Production Wolfgang Stecher (Dir.), Walter O. Sádaba, Friedrich Indich, Michael Menitz (Digital) Lithographie Clemens Ragotzky (Dir.), Claudia Heis, Nenad Isailovi c,̀ Maximilian Kment, Josef Mühlbacher Fabrication Veronika Felder Office Management Kristina Krizmanic, Yvonne Tremmel Informatique Michael Thaler Abonnements et distribution Peter Schiffer (Dir.), Klaus Pleninger (Distribution), Nicole Glaser (Distribution), Yoldaş Yarar (Abonnements) Siège de la rédaction Heinrich-Collin-Straße 1, 1140 Vienne, Autriche Téléphone +43 (0)1 90221-28800, Fax +43 (0)1 90221-28809 Web redbulletin.com Direction générale Red Bull Media House GmbH, Oberst-Lepperdinger-Straße 11–15, 5071 Wals bei Salzburg, Autriche, FN 297115i, Landesgericht Salzburg, ATU63611700 Directeur de la publication Andreas Kornhofer Directeurs généraux Dietrich Mateschitz, Gerrit Meier, Dietmar Otti, Christopher Reindl

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THE RED BULLETIN


GUI D E

Le plein d’action.

makes you fly

Le skate mène partout ! Comme au Curious Corner, maison des illusions du village de Chamarel sur l’île Maurice (océan Indien), où le rider français Rémy Taveira se retrouve au plafond lors du tournage de The Lost Continent (à voir sur Red Bull TV). Sur l’île, Rémy fut séduit par l’abondance des spots.

Le prochain THE RED BULLETIN sortira le 21 octobre 2018

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SAM MCGUIRE/RED BULL CONTENT POOL

Un skateur qui adhère


Renault KADJAR

L’aventure vous tente?

Le SUV polyvalent à transmission intégrale. Kadjar Zen ENERGY dCi 130 4WD, 4,9 l/100 km (équivalent essence 5,5 l/100 km), 129 g CO2/km, émissions de CO2 liées à la fourniture de carburant et/ou d’électricité 22 g/km, catégorie de rendement énergétique D. Moyenne de toutes les voitures de tourisme immatriculées pour la première fois 133 g CO2/km. Renault recommande

www.renault.ch

The Red Bulletin Octobre 2018 - CHFR  
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