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Première partie

Réflexions dialectiques Ordres & perspectives


Chapitre I

L’option du maître dominicain

estla teneur matérielle des écrits politiques de saint Thomas ? Quelle   Quelle est leur signification formelle ? Où a-­t-­il puisé ses doctrines

et à la lumière de quels principes en a-­t-­il réalisé l’ordonnance ? Quels ont été ses lieux d’inspiration et à quelle systématique politico-­sociale a-­t-­il soumis la documentation matérielle qu’il en a recueillie ? Problème préalable à toute exégèse doctrinale et dont il nous faut disposer brièvement avant de nous livrer à l’interprétation directe de sa pensée. Saint Thomas se situe sur le cours de l’histoire au confluent de deux courants de pensée. Il eut à arrêter son choix entre deux idéologies amorcées à des principes presque radicalement opposés : celle issue du droit romain et transmise par l’augustinisme latin, toute sub­jective, prétend-­on, ne reposant que sur les assises du juridisme et de la légalité purs ; et cette autre, dérivée de l’aristotélisme, puisée même au texte du Philosophe, objective, fondée sur les permanences essentielles de notre nature. Il va sans dire qu’il prit parti. Et il semble bien, a priori, que ses préférences allèrent d’instinct à celle des deux conceptions qui se manifestait cohérente à sa synthèse générale et qui, partant, était susceptible d’y être intégrée. On ne saurait admettre, ainsi qu’on l’a insinué *, qu’il a introduit dans la chaîne si rigide de son raison­ne­ ment des données flottantes, sans attaches logiques avec l’ensemble de sa 17

** BThom 4 (1934-1936) 720. Nous ne partageons pas ces vues. Voir Le droit et les droits de l’homme, pp. 35-60.


L’option du maître dominicain coordination. Nous voulons bien concéder que les liens n’ont pas toujours le degré de visibilité souhaité par le consulteur d’occasion, mais ils sont en évidence suffisante à celui qui a acquis l’habitude d’apercevoir la trame des liens, parfois si ténus qui enveloppent et unifient les éléments de sa pensée. Et donc, bien qu’une connaissance rudimentaire de l’histoire des doctrines suffise à dévoiler que la teneur de ses raisonne­ments est souvent une sorte de florilège, un assemblage de notions politico-­sociales helléniques, de conceptions juridiques gréco-­romaines et de données exclusivement chrétiennes, nous n’hésitons pas à affirmer que la fusion de ce mélange a été réalisée suivant une formule purement aristotélicienne. Si on nous permet une autre comparaison, nous concédons que les matériaux de l’édifice soient disparates, mais nous maintenons que le style soit jalousement grec. Et qui oserait prétendre que la signification d’une doctrine dépend plus des éléments combinés que de leur alliage, plus des matériaux assemblés que des lignes architecturales qui en commandent l’ordonnance ? Dans une construction, c’est l’ordre imprimé par la pensée qui parle ; dans une cristalli­sation, c’est la formule, et non les éléments fusionnés, qui intéresse 1. À l’effet d’étayer notre avancée et d’en corriger à l’occasion la teneur trop absolue, on nous permettra un bref excursus historique.

1. « Tout en ajoutant beaucoup au monde d’Aristote, saint Thomas reste, en effet, fidèle à son esprit en donnant au monde positif une valeur que ses prédécesseurs soulignaient avec moins de vigueur ». G. de Lagarde, op. cit., p. 62.

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i. Le problème de l’État se rattache à celui de l’Un & du Multiple L’Étatest une forme unitaire. Les forces qu’il exerce travaillent à l’unifica­ tion d’éléments humains. Il prend l’aspect d’un paradoxe concret en lequel des termes opposés, tels que l’un et le multiple, le singulier et le pluriel, se réaliseraient simultanément sans se confondre ni se supprimer. Il serait donc une application analogique de la théorie de l’un et du multiple. Telle apparaît sa texture ! Du moins, telle est incontestablement la manière dont saint Thomas le conçoit *. C’est à l’intérieur de ce moule, dérivé de la métaphy­sique, qu’il a coulé les conceptions partielles recueillies de diverses traditions. Or, le problème de l’un et du multiple se situe au cœur même de la spécu­ lation métaphysique des Grecs. Il est le noyau primitif autour duquel elle s’est formée tout entière. Dès ses premières démarches l’intelligence abstraite fut amenée à le considérer ; et les diverses attitudes prises à son endroit donnèrent suite à des lignées de penseurs de physionomies tout à fait distinctes : monistes et pluralistes, pluralistes absolus et pluralistes relatifs. Le premier des philosophes de la Grèce qui parvint à se libérer plus ou moins du mode sensible de ses représentations, le premier qui sut se donner des idées dégagées des modalités du singulier, Parménide, le posa avec une vigueur et une acuité telles qu’on fut condamné à piétiner sur place tant qu’on ne l’eut pas résolu. En réaction contre Héraclite, le sombre et mélancolique jongleur d’Éphèse, qui ne croyait pas que les êtres de la nature eussent une structure, eussent des lignes déterminées, des contours précis, une forme les qualifiant, les spécifiant et contenant leur mystère d’être de vie et d’activité, mais qui pensait, au contraire, un peu à la manière de quelques modernes, que tout est indétermination, perpétuel recommencement, devenir pur…, en réaction contre Héraclite, disions-­nous, Parménide s’attacha à l’idée d’être et l’étreignit avec tant d’opiniâtreté et d’audace qu’on ne parvint jamais à s’en détacher. Et pendant deux siècles, deux courants antagonistes de pensée issus de ces deux philosophies, se disputèrent l’adhésion des esprits sans espoir de conciliation. 19

** Comparer les textes cités au cours de cet ouvrage avec le livre X du commentaire des Métaphysiques et la question 11 de la Prima Pars.


L’option du maître dominicain Socrate, Platon et Aristote eurent à envisager cette antinomie et s’évertuèrent à la lever. Le premier parvint à sortir provisoirement de l’impasse en opposant à la multiplicité mouvante du cosmos l’unité stable de nos objets de pensée ; le second eut recours à l’expédient de ses formes séparées, unifiées par une même participation à l’Être ; le troisième fut plus heureux en maintenant une multitude limitée de substances matérielles communiant à l’unité d’ordre. Mais a-­t-­on assez remarqué que les deux principaux ouvrages d’Aristote, à savoir les Métaphysiques et les Politiques, pivotent littéralement sur cette notion fondamentale ? Dans l’un et l’autre, des livres entiers sont consacrés à la conciliation rationnelle de ces deux données d’expérience. Pour ce qui est des Métaphysiques, il est clair que le plan général ne répond pas aux exigences de la logique abstraite, mais est conçu en fonction du problème soulevé par Parménide. Toute la table des catégories élaborées par Platon en vue de le résoudre y est reprise partie par partie et mise au point. Il ressort peut-­être avec moins d’évidence que les Politiques reposent sur la même théorie. Cela cependant nous semble aussi i­ndéniable. On s’en rendra facilement compte pourvu qu’on se représente que le principe unifiant n’y est pas l’être mais le vivre et que l’on n’a plus affaire à une notion primitive, mais à une notion analogique. On sait que Platon, qui ne fut pas le premier à envisager l’activité humaine du point de vue collectif, qui ne fut pas davantage le premier à écrire sur la politique 2, mais qui composa les deux plus anciens traités qui nous soient parvenus, voulut dans sa cité une unité d’une rigueur incompatible avec l’essence du multiple. Et comme moyen approprié à cette fin, il proposa le régime de la communauté des femmes, des enfants et des biens. Idéaliste opiniâtre, il inclinait à croire que cela réussirait à promouvoir la familiarité et l’amitié, et partant à engendrer une union profonde des citoyens. Il est assez piquant, surtout lorsqu’on sait que les auteurs sont unanimes à le charger des mêmes griefs, de noter que le plus grave reproche que lui adresse Aristote au cours de la critique plutôt verte dont il lui fait l’honneur au début du livre deuxième des Politiques, est précisément celui de 2. Aristote nous apprend que « Hippodame de Milet, fils d’Euryphon, est le premier qui, sans avoir pris part à l’administration des affaires publiques, entreprit d’écrire sur la meilleure forme de gouvernement ». Pol., II, 8, 1267b, 29 & 30.

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Le problème de l’État, l’Un & le Multiple rechercher une unité préjudiciable à la vie collective de la cité, incompatible même avec sa mission essentielle. Visant quelques passages du chapitre troisième du quatrième livre de la République, il écrit : « Il est évident que, le processus d’unification se poursuivant avec trop de rigueur, il n’y aura plus d’État : car la cité est par nature une pluralité, et son unification étant par trop poussée, de cité elle deviendra famille, et de famille individu : en effet, nous pouvons affirmer que la famille est plus une que la cité, et l’individu plus un que la famille. Par conséquent, en supposant même qu’on soit en mesure d’opérer cette unification, on doit se garder de le faire, car ce serait conduire la cité à sa ruine. La cité est composée non seulement d’une pluralité d’individus, mais encore d’éléments spécifiquement distincts  : une cité n’est pas formée de parties semblables, car autre est une symmachie et autre une cité »*. Et plus loin il poursuit en ces termes : « On voit donc clai­rement par ces considérations que la cité ne possède pas par nature cette unité absolue que certains lui attribuèrent, et que ce qu’on a indiqué comme étant le plus grand des biens pour les cités est en réalité ce qui les conduit à la ruine ; et pourtant il est sûr que le bien de chaque chose est ce qui la conserve »* *. « À un autre point de vue, dit-­il ensuite, chercher à unifier la cité d’une façon excessive, n’est certainement pas ce qu’il y a de meilleur  : car une famille se suffit davantage à elle-­même qu’un individu, et une cité qu’une famille, et une cité n’est pas loin d’être réalisée quand la communauté devient assez nombreuse pour se suffire à elle-­même. Si donc nous devons préférer ce qui possède une plus grande indépendance économique un degré plus faible d’unité est aussi préférable à un plus élevé »*. Comme on le voit par ce simple extrait, la raison de fond des divergences entre Aristote et Platon réside dans la manière différente dont ils conçoivent la conciliation de l’un et du multiple. Chez Aristote, l’un au sens absolu est l’individu, tandis que, selon les vues de Platon, il serait l’État. Celui-­ci va même jusqu’à professer que l’individu est à tel degré absorbé par la collectivité que, de leur conjonction, résulte une entité unique. En conséquence, leur action est confondue au point de ne plus former que l’objet d’un seul et même savoir. Aristote, au contraire, maintient que la cité n’a qu’une unité relative, et que l’un, bien que compris dans le multiple, ne se résorbe pas en lui – chacun possédant et conservant une activité spécifique. Sans 21

** Pol., II, 2, 1261a, 16-25.

*** Ibid., 1261b, 6-9.

** Ibid., 1261b, 10-15.

Extrait humanisme politique  
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