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Bienheureuse Marguerite de Metola


William R. Bonniwell, O. P.

L’histoire de la bienheureuse

Marguerite de Metola Illustrations de la comtesse Félix de Beauffort

 Quentin Moreau, éditeur mmxv


The story of Margaret of Metola Traduit de l’américain par E. Aimont

Cette nouvelle édition est dédiée à tous les enfants rejetés, tués, abandonnés, victimes de nos sociétés dégénérées, & dont la bienheureuse Marguerite est la patronne.


Introduction

L

’histoire de Mar­gue­rite de Metola se situe en Italie, à   la veille de la Renaissance. À cette époque, une furieuse tourmente bouleversait ce pays. Le génie et la stupidité, l’héroïsme et la plus abjecte lâcheté, la résignation béate et l’ambition la plus effrénée, l’humanité et la cruauté la plus révol­tante, poussés à des limites extravagantes, se côtoyaient et se succédaient à un rythme vertigineux. Nulle part en Europe la guerre à mort entre un genre de vie profondément enraciné dans les siècles passés, et les nouvelles idées révolutionnaires, qui enflammaient les esprits, la lutte entre l’ancien et le nouvel ordre de choses ne déchaînèrent des violences et des atrocités plus sauvages qu’en Italie. De la Sicile aux Alpes, le pays fut ravagé par une interminable série de guerres entre les Guelfes, qui haïssaient la domination étrangère, et les Gibelins, partisans de l’empereur d’Allemagne. Dans ces farouches conflits, non seulement les Guelfes s’armaient contre les Gibelins, mais les villes se battaient entre elles, et, dans les campagnes, la noblesse et les classes populaires discutaient âprement sur la politique, et chaque partie se divisait invariablement en de furieuses factions. 1


Introduction Ces querelles féroces suscitèrent des aventuriers tels que Ezzelin de Romano, qui fit subir d’affreuses mutilations à des milliers d’hommes, de femmes et d’enfants, et ordonna d’horribles massacres ; les Visconti, famille de tyrans, qui par la trahison, la torture, l’assassinat, essayèrent de s’emparer de toute l’Italie ; les condottieri qui pillaient sans répit les campagnes, et, par les incendies, les rapts et les meurtres, jetèrent le pays dans la désolation. Les brutes monstrueuses dépeintes par Dante dans son Enfer n’étaient pas des fictions de son imagination de poète, mais des personnages réels, qui vivaient dans la seconde moitié du xiiie siècle et la première partie du xive. Ce fut pourtant dans une pareille atmosphère que l’aimable Nicolas de Pise produisit ses chefs-d’œuvre en sculpture et en architecture ; que Cimabué et son illustre élève Giotto, écartant le vieux symbolisme, introduisirent le naturalisme en peinture ; que Dante Alighieri, exilé à Ravenne, composa son immortelle Divine Comédie ; que Pétrarque et Boccace enchantèrent leurs lecteurs, le premier avec ses sonnets amoureux, le second avec ses satires et ses histoires. Assurément, nul biographe ne pouvait souhaiter, comme arrière-plan de ses récits, époque et pays plus hauts en couleurs et plus exaltants. Mais de grands événements supposent de grands personnages, des hommes réputés dans le monde des arts, de la littérature ou de la politique ; et, s’il s’agit de femmes, une dame célèbre au moins par sa beauté, son esprit, ou même par ses crimes. En cela, un biographe de Mar­gue­ rite de Metola se trouve désavantagé, car Mar­gue­rite ne remplit aucune de ces conditions ; elle ne commit pas de crime ; elle ne fut pas une femme d’esprit, et certainement elle n’était pas belle. Elle n’a pas écrit de poème sublime, peint de tableau célèbre, ni occupé une situation politique éminente. Elle n’a pas non plus entretenu de relations avec de grands hommes 2


Introduction et n’a pas été illuminée par le reflet de leur gloire ; elle ne fut pas l’inspiratrice du génie comme Béatrice le fut pour Dante et Laure pour Pétrarque. Au contraire, on la tenait pour si insignifiante que les his­ toi­res les plus détaillées de l’Italie médiévale ne daignent même pas mentionner son nom. Nous nous trouvons, cependant, devant un fait surprenant : dans l’espace de six cents ans, plus d’une quarantaine d’écrivains, presque tous d’une rare culture, ont eu, par hasard, entre les mains, le récit manuscrit de la vie de Mar­gue­rite ; l’histoire de cette jeune fille leur a paru vraiment digne d’être publiée, mais sa physionomie, depuis la fin du xive siècle jusqu’à nos jours, a été constamment défigurée par tous les biographes. La mémoire d’un grand nombre de personnages historiques a été altérée par des écrivains hostiles ; ce fut la singulière malchance de Mar­ gue­rite d’avoir été ensevelie dans un oubli quasi total par des auteurs bienveillants. En présentant au public la vie presque incroyable de Mar­gue­rite de Metola, j’essaye de rendre à cette jeune fille une tardive justice. Sa première biographie importante fut écrite vers l’an 1360 par un chanoine inconnu de la cathédrale de Città di Castello. Il est probable qu’il vit Mar­gue­rite très souvent, quand il était un petit garçon ; il était déjà un homme entre deux âges quand il se décida à écrire sa vie. Il s’y sentit poussé par un motif curieux : agacé d’entendre chacun raconter à son sujet les anecdotes les plus étranges, il prit à cœur de les démasquer comme des impostures. Il flétrissait avec indignation ces histoires comme autant de mensonges, ou, du moins, comme de grossières exagérations. Dans l’intérêt de la vérité, il voulut les réfuter. Bien des gens qui avaient connu Mar­gue­rite vivaient encore à Castello ; il se mit à leur recherche et les interrogea. Puis, il 3


Introduction fouilla les registres de l’hôtel de ville et y compulsa de nombreux documents officiels la concernant. Ses investigations achevées, il se vit forcé d’admettre que les anecdotes étaient véridiques. Alors, probablement pour réparer son incrédulité première, il écrivit la biographie de Mar­gue­rite. En raison de son scepticisme, son témoignage est d’une valeur inestimable. C’est à cet auteur anonyme que nous renvoyons chaque fois que, dans notre récit, nous parlons du « biographe ». Malheureusement, bien que notre chanoine fût un homme cultivé, son latin est plutôt barbare. Rebuté par son style, un dominicain, qui lut son manuscrit, traduisit cette vie dans un latin classique. C’était en 1397. Mais le dominicain supprima délibérément un certain nombre de faits qu’il jugea, évidemment, préférable de taire. En 1400, un autre dominicain, Thomas Caffarini, rédigea une biographie de Mar­gue­rite en italien. Bien qu’il eût sous les yeux le manuscrit original de 1360 et celui de 1397, il se laissa influencer par l’exemple de son confrère, et il omit pareillement un grand nombre de détails susceptibles de déplaire. Peu après, les deux versions latines furent perdues, de sorte que les écrivains qui se sont succédé n’eurent d’autre source que le texte italien de Caffarini. Il en est résulté que, pendant des siècles, les biographes, l’un après l’autre, ont présenté une image de Mar­gue­rite incomplète, sinon déformée. Par bonheur, de nos jours, plusieurs copies de la version latine de 1397 ont été retrouvées ; puis l’original « barbare », le manuscrit de 1360, a été exhumé au monastère dominicain de Bologne. Ainsi, il est maintenant possible, pour la première fois depuis cinq cents ans, de reconstituer l’histoire complète et véritable de Mar­gue­rite de Metola. Outre ces trois textes anciens, les historiens peuvent uti­ liser aujourd’hui d’autres sources d’information. Un certain 4


Introduction nom­bre de documents médiévaux concernant Città di Cas­ tel­lo et Massa Trabaria (où naquit Mar­ gue­ rite) ont été découverts par les érudits. De plus, il est maintenant certain que la mystérieuse jeune fille de Città di Castello, que, sans la nommer, Ubertin de Casale décrit dans son Arbor Vitae, n’est autre que notre Mar­gue­rite. L’auteur franciscain n’était pas seulement son contemporain, mais, de toute évidence, il la connut personnellement. Le résultat de mes recherches a été recueilli dans une étude critique sur la vie de Mar­gue­rite, mais son histoire est trop merveilleuse pour demeurer enfouie sous l’amas de discussions historiques au sujet des manuscrits et des dates. C’est pourquoi j’ai écrit le présent récit. W. R. B. Fête de saint Dominique, 4 août 1952.


Extrait marguerite de metola  
Extrait marguerite de metola  
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