Page 1


www.uneviedavance.fr www.premedit.net

Tous droits de reproduction, de traduction et d'adaptation réservés pour tous pays.

© Prem'Edit 77, 2012 ISBN : 979-10-91321-00-6


Yoann Vallier ______________________________

Une vie d’avance


Si vivre c’est aimer, alors j’ai déjà vécu cent ans. Mon inspiration, c’est toi. ______________________________

Merci à tous ceux qui ont rendu ce rêve possible. Merci à Papa et Maman, qui ont eu la bonne idée d’offrir une machine à écrire à un petit garçon qui s’inventait des histoires. Merci aux premiers lecteurs enthousiastes qui ont partagé mes doutes : Marielle, Graziella et Benoît, Flo, Delphine, Monique, Stéphanie, Bérangère, Mathilde et Virginie. Merci à Stéphanie pour la magnifique photo de couverture C’était sympa de partager l’aventure avec toi ! (www.stephaniephotographie.com). Merci aux frangins pour leur implication sans faille. Merci à mon petit bonhomme et à ma femme de donner un sens à ma vie. Merci à la ville de Fontainebleau. Et enfin merci à tous ceux qui croient en l’être humain et s’obstinent à chercher du bon dans le mauvais.


_______________ Chapitre 1

Le jour où sa vie bascula Lundi 9 septembre 1968 Cher journal, Tu permets que je te tutoie ? Je me présente, je m’appelle James. Tenir un journal, c’est sans doute un peu banal. Ils n’osent pas me le dire, mais je sais que Simon et Gilou en tiennent un en secret. Je ne vois pas ce qu’il y a de honteux à vouloir écrire sur sa vie, sur ses sentiments. Je me dis que plus tard, je serai content de pouvoir relire ces lignes. Je les ferai lire à mes enfants qui les feront lire à leur tour. Non pas que ma vie soit exceptionnelle. Mais je pense que si l’on ne laisse pas de trace, la vie passe, le temps s’écoule, et il ne reste rien. On est tous mortels, non ? Ces quelques phrases me survivront. Elles témoigneront de ma petite existence, de ce que je suis, ce que j’ai fait. Pourquoi, comment, où. Tu es ma résolution pour la nouvelle année scolaire. Je ne sais pas si je vais m’y tenir. C’est si facile de commencer quelque chose mais tellement dur de le finir. À chaque rentrée, quand j’ouvre mes cahiers neufs, je m’applique à écrire droit et à tirer de jolis traits. Quelques mois plus tard, ces mêmes cahiers sont devenus de vrais chiffons. Ce serait bien que je m’y tienne. Cher journal, on se connaît à peine et déjà je sens qu’on se comprend. C’est tellement difficile de parler devant les adultes. Je ne peux compter sur personne pour me confier. Alors je sais que toi, au moins, tu me comprendras. Tu m’écouteras sans me juger. Tu me laisseras divaguer, faire des fautes, dire du mal parfois. L’idée de te créer trottait dans ma -6-


tête depuis un petit moment. Mais c’est hier que je me suis décidé. Je te laisse, mon ami, mon confident pour la vie. À demain, James. *** Comment aurait-il pu lui dire ? Que le Benjamin qu'elle a connu n'existait plus. Que plus rien ne serait comme avant. Et que leur lien fraternel s'était transformé en course contre la mort. Comment lui répondre ? Affalé sur le canapé du salon, le regard dans le vague, le pouls palpitant, Benjamin ne pensait qu'à une chose : ne pas affoler sa sœur. Par tous les moyens, ne pas délivrer d'indice sur son état de choc. Ne pas laisser transparaître la terreur qui avait pris possession de son esprit. Et ne pas lui faire comprendre qu'elle allait mourir. Car Benjamin en était sûr. Sophie allait mourir. Bientôt. Devant ses yeux. — Ça te dirait de me répondre ? Sophie tapait du pied nerveusement contre le carrelage en scrutant son frère d'un regard noir. Ce regard que Benjamin détestait tant. Ce regard qui symbolisait à lui seul le fossé qui s'était creusé entre eux ces dernières années. — Eh, oh, Benjamin ? T'es avec moi ? insista t-elle. Benjamin releva la tête, ferma les yeux un instant, puis répondit enfin : — Pardon, tu disais ? -7-


— Je te demandais si ça ne te dérangeait pas de garder la petite ce soir ? Tu sais, Maman travaille encore, et j'ai prévu de sortir. À tout juste 15 ans, Benjamin avait appris à endosser le rôle d'homme de la maison. Avec sa mère, sa sœur, et la petite Leelou, née d'une énième histoire amour sans lendemain, ils formaient une drôle de famille où les rôles avaient été étrangement redéfinis. Le passé rôdait sur la famille Merry comme une ombre menaçante. Il compliquait tout, liait les langues, cloisonnait les sentiments, ne laissant que le silence et l’incompréhension. Benjamin, lui, avait décidé de se construire un cocon protecteur au sein duquel sa famille n’avait que peu de place. Ses amis et son piano étaient les deux portes de sortie. Depuis longtemps déjà il avait décidé d’occulter les vagues à l’âme de sa famille pour se concentrer sur celle qu’il s’était choisie. Et assurément, Sophie n’en faisait plus partie. Il ne restait entre eux qu’une étonnante ressemblance physique. Comme elle, il avait un visage poupin. Leurs yeux d’un vert profond tranchaient avec le brun de leurs cheveux. Une petite fossette sur leurs joues trahissait la moindre de leurs émotions. Tous deux n’avaient pas l’apparence d’une gravure de mode, ni trop grands, ni trop petits. Ils n’étaient pas de ceux qui attirent les regards ou qui suscitent la jalousie. Mais en détaillant les traits de leurs doux visages, on ne pouvait distinguer aucun défaut, aucune faille, aucune cassure. Seulement des courbes harmonieuses, généreuses et bien ordonnées. Benjamin et Sophie faisaient partie de ces beautés anonymes que l’on voit à peine, comme de petits trésors cachés derrière une façade de timidité et d’humilité. -8-


— Bien sûr, finit-il par répondre dans un souffle, comme soulagé. Apparemment, elle n'avait rien remarqué. Elle n'avait pas vu les gouttes de sueur perler le long de ses tempes, ni ses mains trembler frénétiquement. Pour Benjamin, c'était une première victoire. — Super, j'y vais alors. Elle tourna les talons sans même un regard. Pas un au-revoir, ni un geste tendre. Pas même de regard complice. Sophie était une étrangère dans cette famille depuis quelques temps. Et Benjamin un simple baby-sitter non rémunéré. Il attendit qu'elle ait claqué la porte pour tenter de se relever, prenant le soin de poser une main sur le canapé pour ne pas risquer de s'effondrer. Une fois debout, sa tête se mit à tourner. Mais cette fois-ci, il ne sentit pas son corps se soulever. Rassuré, il tenta de se rappeler. Surtout, mémoriser chaque détail, même le plus anodin. , ne pas oublier. À mesure que les secondes s'égrainaient, les souvenirs refaisaient surface. Quand Sophie était entrée dans la pièce, il avait senti sa tête tourner, puis son corps s'élever irrésistiblement. Il se souvint avoir tenté de résister et de se débattre. Peut-être même d'avoir lâché un cri de désarroi. Mais il n'y avait rien à faire : Benjamin avait été envahi par un tourbillon sonore, violent et effrayant dont il ne pouvait s'échapper. Après quelques secondes de trouble, il se rappela avoir atterri au beau milieu d'une fête. Autour de lui, des jeunes pour la plupart éméchés se dandinaient, certains le bousculant sans ménagement. Il ne reconnaissait personne, ne distinguait rien entre les fumigènes. Est-ce le besoin vital de quitter la salle et de chercher une -9-


issue, l'instinct ou bien encore le destin qui a guidé ses pas vers l'entrée de la cuisine ? Impossible à dire. Mais après s'être frotté les yeux pour reprendre ses esprits, il n'eut plus aucun doute. La fille qui dansait maladroitement au fond de la pièce inondée par la lumière froide et violente des néons, c'était bien Sophie. Elle était ivre et tenait par l'épaule un homme à la carrure imposante. Jamais Benjamin n'avait vu ce faux sourire exagéré inonder le visage de sa sœur. Il aurait aimé avoir la force de l'appeler, oublier sa tête qui tournait, son cœur qui battait à tout rompre et la peur qui tordait ses entrailles. Il aurait tout donné pour pouvoir l'aider. Mais il n'en eut pas le temps. Il entendit son rire résonner dans la cuisine, puis il la vit se diriger vers l'arrière-cuisine, entraînée par l'effrayant inconnu. — So... Sophie murmura t-il en tendant le bras vainement. Quand elle disparut de son champ de vision, Benjamin se laissa tomber sur les genoux. Sophie allait mourir. Là, dans quelques secondes, au milieu d'inconnus qui faisaient la fête. Le message était clair. La démonstration implacable. Sophie allait mourir, il en était persuadé. Et il était le seul à pouvoir l'empêcher.

- 10 -


_______________ Chapitre 2

Cool ou ringard ?

Mardi 10 septembre 1968 Cher journal, Je me demande sérieusement ce qui cloche chez moi. C’est vrai que je ne suis pas ce qu’on pourrait appeler un canon. Je suis loin d’être « cool », il faut bien que je m’y fasse. J’ai l’impression de ne pas appartenir à la même espèce que mes congénères. Je ne les comprends pas, et visiblement eux non plus. Je n’ai presque pas d’amis et je sens leur regard moqueur dans mon dos quand je marche dans les couloirs du collège. Et pour ce qui est des filles, je préfère éviter le sujet. C’est le néant total. C’est comme si un bouclier d’invisibilité m’entourait dès qu’une représentante du sexe opposé s’approche de moi. Je ne dirais pas qu’elles m’ignorent parce que cela voudrait dire qu’elles ont remarqué ma présence. C’est bien plus grave que ça : elles ne se rendent même pas compte que j’existe. Peut-être devrais-je me mettre à fumer ? Ça, c’est cool. Il faudrait que j’en parle à Simon et Gilou, ils seront peut-être d’accord. Je me dis, pour me consoler, que ce sont les autres qui ne sont pas intéressants. Peut-être. Mais il n’en reste pas moins que je me sens seul. Parce que franchement, Simon et Gilou, comme meilleurs copains, il y a vraiment mieux ! Je te laisse, mon ami, mon confident pour la vie. À demain, James. - 11 -


*** Ce matin-là, Benjamin eut les pires difficultés à s’extirper de son lit. Toute la nuit, il s’était demandé s’il n’allait pas à nouveau plonger dans un inquiétant voyage spatio-temporel à peine endormi. Benjamin avait toujours été confronté aux angoisses du sommeil. D’aussi loin qu’il puisse se souvenir, l’heure du coucher avait toujours été un combat. Et cette nuit encore, les images de ses angoisses d’enfance avaient tourné en boucle dans sa tête. Il s’était senti revenir au temps pas si lointain ou presque chaque soir il descendait les escaliers pour venir chercher du réconfort auprès de sa mère installée devant le téléviseur du salon — Je n’arrive pas à dormir, lui disait-il. — Ce n’est pas grave, je vais te chercher de l’aspirine, lui répondait gentiment sa mère. Ce remède fonctionnait presque à tous les coups. Ce n’est que bien plus tard que Benjamin découvrit que l’aspirine magique n’était rien d’autre que de l’eau et du sucre. Comme au plus profond de son enfance, Benjamin avait donc lutté toute la nuit contre ses pensées envahissantes qui l’empêchaient de dormir. Il avait fini par s’écrouler quelques heures avant que le réveil sonne. Au moment de sortir de sa chambre pour prendre son petitdéjeuner, Benjamin fut saisi par l’angoisse. Allait-il croiser Sophie ? À mesure qu’il descendait les escaliers, il entendait de plus en plus distinctement les voix de sa sœur et de sa mère en pleine discussion. Sophie était assise dans la cuisine devant un bol de - 12 -


café au lait et quelques tartines. Leur mère, Marie, s’attaquait avec ardeur à la vaisselle qui débordait de l’évier. — Leelou dort de mieux en mieux, je crois qu’on tient le bon bout, dit-elle à sa fille sans réussir à dissimuler un bâillement. — Ah ? Oui, c’est bien. Tu sais, ça ne me dérange pas de me lever, répondit Sophie, avec un air qu’elle souhaitait distant. — Je sais que je vous demande beaucoup en ce moment, relança Marie. Mais je n’ai pas réussi à changer les horaires au travail. Ils ne veulent pas me laisser mes soirées. C’est incroyable après vingt ans de boîte ! — Tu sais ce que j’en pense… marmonna Sophie. — Oui, mais c’est trop tard maintenant ! répondit Marie en râlant. — Pourquoi tu dis ça ? Beaucoup de mères de famille reprennent leurs études. Tu mérites quand même mieux que ce boulot de caissière, non ? lança Sophie, légèrement agacée. — Sans doute, je ne sais pas. Peut-être que c’est ce que je mérite après tout, souffla Marie qui avait toutes les peines du monde à cacher sa tristesse. Car Marie n’était pas destinée à passer vingt ans de sa vie dans un supermarché. Avant de tomber enceinte de Sophie, elle était promise à des études brillantes. Bien qu’elle n’eût jamais osé l’avouer, Sophie se sentait responsable d’être née trop tôt. Si sa mère avait eu son diplôme d’architecte, peut-être auraitelle eu une vie plus belle. Peut-être aurait-elle pu réaliser ses rêves. Au lieu de cela, elle s’était retrouvée maman très jeune, contrainte d’élever un enfant alors qu’elle n’était elle-même pas encore une adulte. — Salut, lança faiblement Benjamin qui avait volontairement attendu un moment de silence entre sa mère et sa sœur pour - 13 -


faire son entrée. — Salut chéri. Bien dormi ? interrogea Marie. — Oui, oui, répondit Benjamin qui, contrairement à son habitude, ne relança pas la conversation. Il prit surtout le soin d’éviter le regard de sa sœur pendant tout le petit-déjeuner. Il n’avait qu’une idée en tête. Quitter cette cuisine, cette maison et très vite retrouver ses amis. Benjamin n’était pourtant pas un grand fanatique du collège et l’idée de retrouver ses professeurs pendant toute la journée ne l’enchantait guère. Mais tout ce qui pouvait distraire son esprit après la terrible soirée qu’il venait de passer lui semblait bienvenu. Il était par définition un collégien sans souci. Ni turbulent, ni brillant, il avait mené habilement sa barque en profitant de ses évidentes capacités intellectuelles. Il n’avait jamais voulu fournir les efforts nécessaires pour devenir un premier de la classe. Éviter les remous et ne pas se faire remarquer. Pour Benjamin, se fondre dans la masse était devenu un véritable art de vivre. Mais au sein de son petit noyau d’amis, ceux avec qui il se sentait bien, il perdait toute insignifiance. Avec Fred Poupin, Julia Genova et Adrian Grey, Benjamin se sentait exister. Ces quatre adolescents n’avaient pas pris en marche le wagon qui menait vers la “popularité” au collège. Le groupe des “cools”, ceux que l’on entend de loin, dont on parle et que l’on envie, ce n’était pas le leur. Au sein de leur petite bande, pas d’amourette à rebondissement, pas de sortie dantesque le samedi soir ni de scandale qui pourrait nourrir les amateurs de ragots du collège. Leur solide amitié était devenue un bouclier qui les repoussait - 14 -


en marge du reste des collégiens. Dans leur petit monde à part, ils ne suscitaient ni l’admiration, ni la crainte, ni l’envie. Une situation qui convenait parfaitement à Benjamin, Julia et Fred. Adrian, lui, semblait depuis quelques mois déjà en retrait, comme pris entre deux feux. Dix minutes avant l’heure de rendez-vous habituelle, Benjamin fit les cent pas devant le coin de rue qui leur servait de point de rencontre chaque jour de classe. C’est là, à deux pas de chez lui, que les quatre complices avaient l’habitude de se retrouver pour emprunter le chemin du collège. Si Adrian était le voisin de Benjamin, ce n’était pas le cas de Julia et de Fred qui vivaient à l’autre bout de Casteville. Leurs parents, chaque matin, venaient pourtant les déposer au point de rendez-vous. Après avoir jeté au moins cinq fois un regard inquiet sur sa montre, Benjamin vit enfin la voiture qui transportait Julia et Fred s’approcher de lui. C’était une douce matinée de septembre. Aucun nuage menaçant dans le ciel, des visages rassurants qui lui souriaient : Benjamin commençait déjà à se sentir mieux. — Salut vieux, quoi de neuf ? lança Fred en guise de bonjour. — Rien, que du vieux ! répondit Benjamin comme chaque matin, avant de taper la main de son copain comme le voulait leur fameux signe de ralliement. — Salut Ben, sourit Julia. Bien dormi ? — Euh, oui, oui, répondit Benjamin qui eut du mal à cacher que quelque chose n’allait pas. — Il est où Adrian, encore en retard ? relança Fred. Il n’a pas été à l’heure une seule fois la semaine dernière. Je vous - 15 -


préviens, s’il n’est pas là dans cinq minutes, je pars sans lui. Il va vraiment finir par nous mettre en retard et j’ai pas besoin de ça en ce moment. Je ne vais pas me faire coller parce que « Monsieur » a une mèche de travers, ajouta-t-il en soupirant. Fred était pourtant lui aussi du genre à passer des heures devant sa glace. Ce jeune homme était un sportif doué qui soignait son apparence. Ses cheveux blonds étaient particulièrement courts et il dégageait une impression globale de puissance. Il était sans doute le plus costaud du collège sans pour autant que cet avantage physique lui apporte la moindre reconnaissance de la part des autres. — C’est vrai qu’il est un peu bizarre en ce moment, acquiesça Julia. Il ne nous a même pas attendus hier soir. Il fait la tête ou quoi ? Benjamin, à nouveau plongé dans ses pensées, peinait à suivre le fil de la conversation. Il ne pouvait ôter de son esprit les images de sa sœur ivre dans cette inquiétante cuisine. Il se passait en boucle le film, comme pour essayer de mieux comprendre ce qu’il avait cru voir. — Vous avez terminé le devoir de Physiques ? questionna Fred pour changer de conversation et éviter de trop maudire son copain retardataire. — Oui, enfin, si on peut dire, répondit Julia. C’est incroyable tous ces devoirs. Je n’y comprends strictement rien. On dirait qu’il ressort chaque année les mêmes feuilles d’exercices. Elles sont aussi vieilles que lui ou quoi ? Fred éclata de rire. Benjamin, qui n’avait pas écouté un seul mot de la conversation, esquissa un sourire poli pour donner l’illusion qu’il était bien présent. — Mais elles sont aussi vieilles que lui, répondit Adrian - 16 -


d’une voix assurée et volontairement sonore, comme pour scénariser son arrivée. Mon cousin avait eu droit exactement aux mêmes interros. Mon oncle a conservé tous ses anciens cahiers dans le grenier. Je crois que je vais aller fouiller ce soir, peut-être qu’on va réussir à trouver le sujet des prochains contrôles. Adrian était un grand jeune homme dont se dégageait une insolente confiance en lui. Ses traits étaient fins, sa silhouette longiligne et son apparence, que l’on aurait pu juger négligée au premier coup d’œil, n’avait rien d’improvisée. Tout, dans ses choix vestimentaires, sa façon de parler ou de marcher, était savamment étudié pour dégager une impression de désinvolture et de confiance en soi. Adrian était ce que l’on appelle dans le jargon collégien un “beau gosse”. Sa coupe de cheveux digne d’un dessin animé japonais était à elle seule un résumé du personnage : un désordre on ne peut plus soigné. On aurait dit que ses cheveux n’avaient jamais croisé le moindre peigne tant les épis se mariaient aux mèches rebelles dans un savant tourbillon étrangement harmonieux. Quand il passait sa main dans son épaisse crinière, sa coupe prenait comme par magie une nouvelle forme, encore plus déstructurée… encore plus “cool”. Sa chevelure était en somme le point culminant d’un look totalement assumé qui cultivait l’art de la différence, mais toujours avec goût. Ses jeans semblaient avoir fait la guerre mais il en arborait de nouveaux chaque semaine. Certains subissaient parfois quelques coups de ciseaux stratégiques pour donner l’impression qu’ils avaient survécu à d’hypothétiques batailles. Ses pulls, ses vestes de cuir, ses larges - 17 -


écharpes tombantes et délavées et bien sûr ses baskets “rétro” faussement salies venaient parfaire ce méli-mélo de matières et de couleurs qui définissaient son style. Un style parfois décrié à voix haute par les autres collégiens, mais le plus souvent envié à voix basse. Adrian, à n’en pas douter, forçait l’admiration. À tel point que nombreux étaient ceux qui s’interrogeaient sur les raisons de sa présence au sein du groupe des “ringards”. Certes, Benjamin avait toujours été son voisin et son meilleur ami, mais très peu de choses les unissaient vraiment, qu’il s’agisse de leur façon de s’habiller (ce qui est un critère plus que déterminant quand on a quinze ans), de penser et tout simplement de voir la vie. Et chaque année passée semblait devoir creuser implacablement un fossé entre eux, même si aucun des deux adolescents n’était prêt à l’admettre. Un silence pesant s’installa entre les quatre copains. Jamais leur marche autrefois joyeuse vers le collège n’avait été aussi silencieuse. Fred semblait bougonner dans son coin et devançait ses camarades de plusieurs mètres, imposant volontairement un rythme bien plus cadencé qu’à l’habitude. Adrian et Julia suivaient côte à côte mais n’échangeaient pas la moindre parole. Benjamin, lui, restait à la traîne la tête rivée sur ses chaussures. Après quelques longues minutes, Adrian qui ne supportait plus ce silence interpella Fred. — Dis, ça te dirait d’aller un peu moins vite. Tu as le feu aux fesses ou quoi ? Sentant la colère bouillonner en lui, Fred fit mine de ne pas avoir entendu et continua sa marche effrénée. Mais Adrian insista. - 18 -


— Eh, oh ? Tu réponds quand je te parle ? Mais qu’est-ce que tu as ce matin ? Fred fit un demi-tour sur lui-même ponctué par le crissement énergique de ses baskets contre le bitume. — Qu’est-ce que j’ai ? Tu sais très bien ce que j’ai ! réponditil d’une voix éraillée par la colère. — Tu peux me le dire alors ? rétorqua Adrian. — J’ai que je ne te reconnais plus, voilà ! C’est quoi cette façon d’arriver en retard ? De ne plus nous calculer pendant la récré ? Si tu as honte de nous, tu n’as qu’à nous le dire tout de suite. On peut très bien vivre sans toi tu sais. Fred était rouge de colère, le visage grimaçant. Il pointait son doigt en direction d’Adrian et semblait essoufflé. Jamais ses copains ne l’avaient vu dans un tel état. Craignant les effets dévastateurs que pourrait avoir la réponse d’Adrian, Julia s’interposa aussitôt et fit un pas en direction de Fred. — Du calme Fred, dit-elle d’une voix douce. Si tu as des choses à dire à Adrian, fais-le gentiment. Ça ne sert à rien de s’énerver. — Laisse le parler, soupira Adrian avec un ton volontairement détaché. Je crois qu’il nous fait sa crise d’ado. Il se remit à marcher et se retrouva à hauteur de Fred, sans pour autant tourner la tête en sa direction. — Quoi ? Ma crise d’ado ? Mais tu t’es vu ? tempêta Fred en agrippant le bras d’Adrian d’une main ferme pour le forcer à stopper sa marche. — Du calme, du calme ! s’interposa Benjamin, qui cette foisci était bien présent avec ses camarades. Explique-toi, Fred. Et sans t’énerver. - 19 -


L’intervention de Benjamin eut le mérite de calmer Fred qui se figea instantanément. Il affichait toujours sur son visage une expression ulcérée et son teint était écarlate. — Tu es de quel côté, toi ? lança Fred en direction de Benjamin avec un regard implorant. — Je ne suis d’aucun côté. Je ne veux pas qu’on se fâche pour des bêtises, c’est tout. Les paroles de Benjamin avaient toujours eu un effet apaisant sur lui. — On en reparlera plus tard, bougonna Fred à voix basse. On va vraiment être en retard à ce train-là. Adrian n’avait pas attendu la réponse de Fred pour reprendre sa marche. Il sortit son baladeur de sa poche et enfila ses oreillettes, comme pour signifier que la discussion était close. C’est lui qui menait la marche et imprimait le rythme désormais. Benjamin et Julia suivaient de près sans parler. Fred, lui, traînait des pieds et semblait avoir totalement oublié son empressement des dernières minutes. C’est finalement avec quelques minutes d’avance que le groupe se présenta devant les grilles du collège Des Champs. Avec soulagement, chacun entendit les cris et les rires des autres collégiens masquant le silence de mort qui s’était installé entre eux. Adrian aperçut Grégory Martial et Mathieu Maury qui fumaient sur le trottoir. — Alors les mecs, ça roule ? lança-t-il pour attirer leur attention. — Ouais ça va, répondit Grégory en laissant échapper de manière théâtrale une bouffée de cigarette. - 20 -


Benjamin, Julia et Fred restèrent en retrait et se dirigèrent sans s’arrêter vers la grille du collège. Fred, qui conservait sur son visage les signes de son coup de colère, prit le soin de défier Adrian longuement du regard avant d’entrer dans la cour. C’était l’heure d’affluence au collège des Champs. Les bus venaient déposer des flots d’élèves en file indienne. Les vélos zigzaguaient entre les véhicules et croisaient les petits groupes de collégiens dans une joyeuse chorégraphie. Le soleil de cette matinée de septembre 1995 semblait avoir un effet bienfaisant sur les élèves. La cour du collège n’avait pourtant rien de bien engageant. Son sol bitumé laissait apparaître plusieurs bosses qui trahissaient l’âge avancé de l’établissement. Un panier de basket sans arceau trônait au milieu de l’esplanade. Sa peinture était défraîchie et il était certain qu’il n’avait pas rencontré le moindre ballon depuis des dizaines d’années. Deux arbres survivants d’une époque lointaine trônaient au centre, maltraités par des générations successives de collégiens qui avaient gravé de multiples inscriptions sur leur tronc. Figée et raide sur ses jambes, les bras croisés et le regard noir, Madame Dorange surveillait le ballet des collégiens de son poste d’observation, le perron de son bureau. La surveillante en chef autrefois crainte et respectée était devenue en quelques mois seulement la risée des élèves. Ses méthodes radicales faisaient jadis trembler le plus coriace des adolescents rebelles. Mais son autorité semblait s’effriter à mesure que l’âge prenait prise sur elle. Sa voix stridente si reconnaissable ne semblait plus faire trembler qui que ce soit, et sa traditionnelle surveillance de cour était devenue la dernière moquerie à la - 21 -


mode. Deux collégiens imitaient sa posture quelques mètres derrière elle, accompagnés des rires encourageants d’une poignée de camarades. Fred, Ben et Julia n’y prêtèrent pas attention et se dirigèrent vers leur classe. Benjamin hésitait à crever l’abcès et à demander à Fred d’expliquer son attitude. Julia quant à elle préférait fredonner les notes du dernier tube à la mode pour combler les blancs. C’est en silence qu’ils se postèrent devant leur salle de sciences physiques. Benjamin redoutait particulièrement depuis la rentrée scolaire cette première heure de classe du lundi matin. Bien sûr, elle signifiait que le week-end était vraiment terminé. Mais elle coïncidait surtout avec l’entrée en scène du professeur le plus redouté du collège : Monsieur Piais. Les trois amis étaient les premiers à attendre que la porte s’ouvre, comme c’était d’ailleurs le cas la majeure partie du temps. Ce n’est pas la perspective de rester assis pendant deux heures ni d’écouter les enseignements du professeur qui les motivait. Mais contrairement à leurs camarades, ils avaient rapidement fait le tour des "copains" à saluer. Pendant que les collégiens s’apostrophaient pour se raconter les histoires passionnantes survenues pendant leur week-end, Fred, Ben et Julia avaient parfois l’impression d’être totalement transparents. Personne ne venait leur demander comment ils avaient occupé leur samedi et leur dimanche. Benjamin se disait souvent pour se consoler que « c’était mieux ainsi », puisque de toute façon il n’aurait rien de bien croustillant à raconter. Au fil des minutes, les collégiens de la classe de 3 e F se - 22 -


présentèrent devant la salle qui allait devenir le théâtre de Monsieur Piais pour les deux heures à venir. Contrairement à l’habitude, Adrian n’était toujours pas là et Fred était sûr qu’il continuait à discuter avec ses "nouveaux amis". La sonnerie stridente et agressive du collège retentit. Presque instantanément, Monsieur Piais se présenta devant la porte, muni de la clé qui permettait de l’ouvrir, sans un seul regard pour ses élèves. Benjamin avait toujours observé avec amusement la façon dont les professeurs établissaient le contact avec leurs élèves. Il y avait ceux qui comme Monsieur Piais semblaient nier leur existence en dehors de la salle de cours. Ceux qui s’évertuaient à instaurer un peu d’ordre dans les rangs avant d’entrer en classe. Et puis il y avait ceux qui baissaient les armes et oubliaient leur rôle de professeur, plaisantant avec tel ou tel élève, avant de reprendre un air grave de circonstance une fois la leçon commencée. C’est dans un silence de cathédrale que les vingt-neuf élèves de la classe entrèrent dans la blanche et froide salle de chimie. Chacun avait sa place attitrée selon les exigences du professeur qui avait bien du mal à identifier l’ensemble des adolescents. Ce placement imposé était aussi, Benjamin en était convaincu, un moyen de repérer les élèves les plus destructeurs qui prenaient un malin plaisir à graver les tables plus vieilles qu’eux, et à y laisser des chewing-gums desséchés dont certains semblaient avoir toujours été là. Benjamin prit sa place au troisième rang aux côtés de Julia. Fred était déjà assis et commençait à sortir son classeur quand il aperçut son habituel voisin Adrian prendre la direction du dernier rang, juste derrière Mathieu et Grégory. Monsieur Piais ne s’aperçut pas de ce petit jeu de chaises musicales, trop - 23 -


occupé à trier les différents livres écornés qu’il venait de sortir de son sac. Fred, lui, était aussi rouge que lors de sa colère du matin et conservait une expression figée. Julia le chercha du regard et semblait vouloir lui dire : "Ne t’inquiète pas, tout va bien". — Nous reprenons notre cours sur la combustion du carbone, déclara Monsieur Piais, rompant ainsi le silence pesant qui régnait dans la salle. Il n’avait jamais changé ses méthodes d’enseignement en trente ans d’exercice. Son allure de savant fou aurait pu faire de lui la victime désignée des élèves perturbateurs. Mais la puissance et la dureté de sa voix, sa capacité à noter sévèrement même le plus doué des élèves et ses coups de colères faisaient de lui le professeur le plus craint du collège. Il régnait sur sa classe comme un souverain sur sa cour, chaque sujet étant mis au pas à chaque tentative de rébellion. Son système de notation, unique en son genre, n’avait rien de scientifique et tous ceux qui avaient essayé de trouver une explication à leur note s’y étaient cassé le nez. En additionnant les totaux des différents exercices, on obtenait des chiffres fantaisistes qui laissaient supposer que le système de notation de Monsieur Piais était on ne peut plus arbitraire. — Prenez votre livre à la page trente-six, continua-t-il, l’air grave. C’est pendant que Benjamin esquissait un bâillement que la porte de la classe s’ouvrit. Comme un seul homme, les vingtneuf collégiens se levèrent conformément aux consignes de la directrice. Madame Dorange entra dans la salle et fit signe aux élèves de s’asseoir. — Excusez-moi de vous déranger, dit-elle en direction de - 24 -


Monsieur Piais. — Je vous en prie, grommela-t-il dans sa barbe, sur un ton qui aurait tout aussi bien pu vouloir dire "qu’est-ce qu’elle veut encore celle-là…" — Je viens vous présenter une nouvelle camarade, annonça d’une voix claire Madame Dorange. Entre donc, Sarah. C’est alors qu’elle fit son entrée. Dans un silence pesant, une jeune fille aux cheveux d’un blond étincelant fit quelques pas pour se poster aux côtés de la surveillante. Elle tenait fermement son sac entre ses mains et n’osait visiblement pas lever les yeux pour ne pas avoir à affronter le regard des autres élèves. — Voilà, je vous présente Sarah Colson. Elle fait partie de votre classe et je compte sur vous pour bien l’accueillir. — Tu peux compter sur nous, chuchota Grégory depuis l’avant-dernier rang, récompensé par quelques ricanements de la part de ses camarades. Benjamin, lui, ne riait pas. Il ne réussissait pas à détourner le regard de cette nouvelle venue. Jamais il n’avait ressenti cette sensation de chaleur qui l’envahissait depuis que Sarah avait franchi la porte. Son cœur battait, ses mains étaient moites et ses yeux semblaient comme hypnotisés. Ses longs cheveux, son corps menu bien proportionné, ses lèvres charnues et ses grands yeux bleus l’avaient envoûté. — Tu vas t’installer… euh… Madame Dorange balaya la classe du regard et pointa du doigt la place vide située à côté d’Adrian. — Là ! Sarah leva la tête pour estimer le chemin qu’elle avait à parcourir pour enfin s’asseoir et cesser d’être ainsi dévisagée. - 25 -


Elle se mit à marcher, toujours sous les regards curieux et un brin amusés de ses nouveaux camarades, pour prendre la place désignée. Benjamin ressentit un léger soulagement, heureux de constater que Madame Dorange n’avait pas vu la place vacante près de Fred. N’ayant plus "la nouvelle" sous les yeux, il se remit à respirer. — Elle a l’air sympa, non ? lança Julia Benjamin mit un peu de temps à répondre, visiblement encore sous le choc. Se forçant à prendre un air détaché, il finit par répondre : — Oui ! Enfin, non… Comment tu veux que je le sache ? — Je dis ça comme ça, rétorqua Julia, piquée au vif. Mais qu’est-ce que vous avez tous ce matin ? Benjamin ne répondit pas, à nouveau plongé dans ses pensées. Il ne savait pas réellement ce qu’était l’amour. Jusqu’ici, il n’avait guère ressenti d’attirance particulière pour une fille de son collège. Mais l’arrivée de Sarah semblait l’avoir chamboulé. À son souvenir, jamais il n’avait éprouvé un tel sentiment. Sarah, assise à côté d’Adrian qui semblait l’ignorer royalement, sortit sa trousse de son sac. Elle était couverte d’inscriptions et de dessins. Autant de vestiges de son ancienne vie, dans un autre collège et avec d’autres amis. De temps à autre, quelques élèves tournaient la tête pour l’observer. Pendant tout le cours, elle prit soin de ne lever les yeux que quand cela était strictement nécessaire, pour ne pas avoir à exposer son doux visage aux joues rougies. — Reprenons, dit Monsieur Piais de retour sur son pupitre. Page trente-six. Sarah n’avait de toute évidence pas encore pu se procurer les - 26 -


manuels scolaires obligatoires. Sentant son embarras, Adrian glissa son exemplaire au milieu de leur table pour qu’elle puisse suivre, mais sans prononcer le moindre mot ni échanger un regard. — Merci, murmura Sarah, à la fois gênée par l’attitude désinvolte de son voisin et soulagée de trouver une solution à son problème. Pendant toute la durée du cours, Benjamin parut plus absent que jamais. Fred, lui, continuait à ressasser les événements de la matinée. Un soupir de soulagement collectif accompagna la sonnerie de fin des cours. Presque tous les élèves avaient commencé à ranger leurs affaires pour ne pas perdre une miette des dix précieuses minutes de récréation. Ils étaient tous prêts à se lever quand Monsieur Piais cria, au milieu du brouhaha, la liste des devoirs à faire pour la prochaine séance. La salle se vida rapidement. Seule Sarah semblait ne pas être pressée de quitter la pièce, rangeant méticuleusement ses affaires pour gagner du temps et ne pas avoir à affronter la cour de récréation. Fred quitta sa place sans attendre ses copains. Julia et Benjamin décidèrent d’attendre Adrian qui lui aussi ne semblait pas si pressé. — Vous n’êtes pas obligés de m’attendre, leur dit Adrian sur un ton de défi. — Mais si, on a toujours fait comme ça. Pourquoi ça changerait ? répondit Julia avec un sourire avant de relancer la conversation. Alors, tu as parlé avec la nouvelle ? — Non, pas du tout. — Tu ne crois pas qu’on devrait aller lui parler ? insista-telle. Elle avait toujours eu tendance à venir au secours des - 27 -


camarades en difficulté. — Tu fais ce que tu veux, moi elle ne m’intéresse pas, rétorqua Adrian. Bon je vous laisse. J’ai promis à Grégory de le retrouver pour la récré. On a des trucs à faire. Enfin, vous comprenez… — On comprend… répondit Benjamin d’une voix triste. Adrian, déjà parti en direction de la cour de récréation, n’entendit pas la réponse. Julia se tourna vers Benjamin et fit une moue circonspecte. — Et toi, qu’est-ce que tu en penses Ben ? — Fais ce que tu veux… répondit-il à voix basse. Benjamin en réalité rêvait de parler à Sarah. Mais paralysé par sa timidité, il se rendait compte qu’il en était tout simplement incapable. Julia n’eut pas le temps d’exprimer son agacement devant les réactions hostiles à répétition de son petit groupe d’amis. Elle fut interrompue par une clameur qui venait de la cour du collège. Au pas de course, Julia et Benjamin traversèrent le couloir étroit qui desservait les classes de cours pour quitter le bâtiment. Benjamin craignait d’avoir deviné les raisons de ce raffut. Malgré le son de leurs pas qui résonnaient, il était sûr d’avoir reconnu la voix hurlante de Fred. — Mais qu’est-ce qu’il se passe ? Attends-moi ! cria Julia qui peinait à suivre Benjamin. Quand il pénétra dans la cour, il sentit son cœur chavirer. C’était bien Fred qui vociférait. Il était au sol, la main posée sur son nez ensanglanté. Adrian lui tournait le dos et marchait en direction de Grégory et de Mathieu. Un cercle dense d’élèves s’était formé pour mieux assister à la scène. - 28 -


Benjamin et Julia eurent les pires difficultés à se frayer un chemin. Ils se présentèrent devant Fred, toujours assis et groggy, qui essuyait rageusement avec sa manche le sang qui s’échappait de son nez. — Tiens, prends ça, dit Julia en lui tendant un mouchoir en papier sorti de son sac. — Merci, susurra Fred qui avait du mal à contenir son envie de pleurer. Benjamin aida son copain à se relever sans recevoir d’aide des autres collégiens qui semblaient ravis d’assister à un tel spectacle. — Viens, on t’emmène à l’infirmerie lui dit-il doucement en baissant la tête pour ne pas croiser le regard des élèves. Après avoir fait quelques pas en direction du bâtiment administratif et s’être assuré que personne ne pouvait les entendre, Julia finit par interroger Fred. — Tu vas nous dire ce qu’il s’est passé ? — Il est vraiment pas bien, répondit Fred en grimaçant. Je n’ai rien dit ! Rien du tout ! Il m’a sauté dessus sans raison ! — Tu es sûr ? interrogea Benjamin qui connaissait assez bien son ami pour savoir qu’il mentait. — Oui, enfin… Je lui ai juste demandé s’il n’avait pas l’intention de s’excuser pour son comportement de ce matin. Il m’a dit que ce n’était pas le moment de lui prendre la tête. Et là, il m’a frappé. Il me le paiera, je vous le dis… Dans la cour, les collégiens avaient repris leurs occupations. Plusieurs groupes s’étaient formés et chacun donnait sa version de la scène qui allait assurément donner du grain à moudre aux amateurs de ragots. Adrian, accompagné de Grégory et de Matthieu, affichait un - 29 -


sourire de façade. Il semblait vouloir prouver à l’assistance que son coup d’éclat ne l’avait pas plus chamboulé que ça. Sarah, elle, avait trouvé un banc vide en retrait et s’y était installée pour lire. Personne n’était venu lui parler et son livre semblait être un compagnon d’infortune tout trouvé. Avant d’entrer dans l’infirmerie, Fred prit le second mouchoir que lui tendait Julia pour éponger son nez. — J’en ai peut-être un peu rajouté, dit-il sur un ton posé… Je lui ai juste dit qu’il devenait comme son père.

- 30 -


_______________ Chapitre 3

L’interminable chute

Dimanche 15 septembre 1968 Cher journal, Le dimanche est le jour le plus triste que je connaisse. En plus, aujourd’hui, il pleut et il fait froid. Le dimanche, c’est à la fois le jour où tous les devoirs de la semaine, repoussés maintes fois, finissent par vous rappeler à l’ordre, et le jour où l’on doit se résoudre à préparer son sac de classe pour le lundi. Le pire, ce n’est pas le lundi et ses deux heures de maths, les yeux embrumés, dans la salle 17 en compagnie de Madame Blachon à huit heures du matin. Non, le pire, c’est le jour d’avant, celui où l’on se dit « le week-end, c’est fini. Demain, c’est lundi ». Je te laisse, mon ami, mon confident pour la vie, À demain, James *** Quelques petites minutes. Précieuses, éphémères, paisibles. Pendant ces quelques petites minutes qui s’écoulaient entre le moment où il quittait l’école de musique et celui où il franchissait la porte de chez lui, Benjamin avait l’impression que Casteville était à lui. À l’heure où les volets des pavillons étaient fermés et où les voitures étaient soigneusement - 31 -


rentrées dans les garages, Benjamin se plaisait à prolonger ce court instant en marchant le plus lentement possible. Si proche de sa maison, il se sentait ailleurs. Seul avec lui-même, avec pour uniques guides les néons complices des rues plongées dans une semi-pénombre. Pendant ces si précieux instants, Benjamin pouvait faire le point. Sur lui, sur sa vie. Sur tous ceux qui gravitent autour de lui, ceux qu’il aimerait tellement aider. Mais comment aider les autres quand on n’est pas sûr d’être soi-même heureux ? Peut-on se satisfaire d’une vie ordinaire d’adolescent quand l’avenir semble si inquiétant ? Est-il possible de simplement prétendre au bonheur quand tout autour de soi n’est que rancœur, déchirement et malheur ? Depuis quelque temps déjà, la précieuse traversée de son quartier aux portes de la nuit n’avait plus rien d’apaisant. À mesure qu’il grandissait, Benjamin avait la sensation de mieux connaître le monde qui l’entourait, et de moins en moins l’aimer. Il n’y a pas si longtemps, il lui suffisait de penser au piano pour se laisser bercer d’illusions. Tout semblait si facile, orchestré comme une belle partition. Son amour de la musique allait le rendre heureux. C’était écrit. Évident. Mais pourquoi donc l’évidence n’avait-elle plus rien de réconfortant désormais ? Pourquoi les cours de son professeur Elena Boleva qui semblait fonder en lui tous ses espoirs ressemblaient désormais à des séances de torture ? Pourquoi l’image de la douce Sarah qui ne quittait pas son esprit était à la fois si belle et si cruelle ? Benjamin craignait d’avoir déjà grandi bien trop vite. L’amour avait frappé à sa porte sans qu’il s’en rende compte, et la perspective de plonger ainsi dans l’inconnu le terrifiait. Non, rien ne serait plus comme avant. Ses rêves et ses plaisirs - 32 -


d’enfants faisaient partie du passé. Et en voyant le monde changer autour de lui, Benjamin avait l’impression de ne pas se sentir prêt à l’affronter. Si un génie lui proposait de réaliser son souhait, il lui demanderait d’avoir huit ans pour l’éternité. Pas de responsabilité, pas de craintes, pas de sentiments amoureux. Juste le plaisir de vivre sans se poser de question. Et de rester un enfant. Pour toujours. Quand il entra dans le salon, Benjamin était encore perdu dans ses pensées. Ce n’est qu’après avoir fait quelques pas en direction du réfrigérateur qu’il vit Adrian, assis dans le canapé en face de Sophie. — Ah, t’es là ? Je ne t’avais pas vu, dit Benjamin sur un ton interrogatif. Il se souvint que sa mère travaillait ce soir encore et que le bébé devait déjà dormir à l’étage. Adrian ne semblait pas avoir entendu. Il était visiblement absorbé par la conversation qu’il tenait avec la sœur de Benjamin. Sophie parlait à voix basse et Adrian acquiesçait de temps à autre d’un mouvement de la tête. Ce n’est que quelques secondes plus tard que Sophie s’aperçut de l’arrivée de son frère. — Salut Ben, finit-elle par dire d’un ton distant. — Ah, salut Ben, relança Adrian avec un sourire qui ne semblait pas naturel. J’étais venu te voir justement. — À cette heure-ci ? répliqua Benjamin légèrement agacé. À son souvenir, Benjamin n’avait jamais vu Sophie et Adrian se parler sans s’insulter. Elle avait toujours tenu son rôle de "grande sœur " et n’avait jamais voulu faire d’effort pour se rapprocher de la petite bande. Benjamin fut surpris de le voir - 33 -


ainsi installé chez lui en grande conversation avec elle. — Tu voulais quoi ? demanda Benjamin qui peinait à masquer son incompréhension. — Je voulais que tu viennes m’aider à fouiller dans le grenier de mon oncle. Je suis sûr qu’on peut trouver les sujets des prochains contrôles de monsieur Piais, répondit Adrian. Mais tu n’étais pas là et Sophie m’a tenu compagnie. — Mais tu es là depuis combien de temps ? — Je ne sais pas, quelle heure il est ? Benjamin regarda sa montre. — Presque vingt heures. — Déjà ? Il faut que je rentre, ma mère va me tuer, répondit Adrian qui se leva d’un bond du fauteuil. On en reparlera demain Sophie, d’accord ? — Oui si tu veux, répondit-elle dans un sourire. Elle se leva à son tour et fit une bise à Adrian. On aurait dit que ces deux-là avaient toujours été proches. Figé dans la cuisine ouverte qui donnait sur le salon, Benjamin n’avait toujours pas bougé. Il semblait vouloir rester en poste d’observation et laisser Adrian venir à lui. C’est effectivement Adrian qui se dirigea vers lui en lui tendant la main. — Bon, je dois filer. On se voit demain, OK ? — Oui, oui, répondit Benjamin. Essaie de ne pas frapper Fred cette fois. — Ah, ah ! s’exclama Adrian dans un rire qui sonnait faux. N'ayant de toute évidence aucune envie de parler de ce sujet, il enfila sa veste et prit la direction de la porte. À peine était-il sorti que Benjamin se dirigea en direction de sa sœur, l’air grave. - 34 -


— Tu peux m’expliquer à quoi tu joues ? Depuis quand Madame fait la causette avec Adrian ? Benjamin avait le visage fermé et ses sourcils froncés témoignaient de son agacement. — Il a été sympa, j’ai quand même le droit de parler avec qui je veux ? répliqua Sophie qui ne semblait pas surprise par l’agressivité de son frère. — Je ne comprends rien, soupira Benjamin. Tu m’as toujours dit que c’était un petit morveux et d’un seul coup c’est ton meilleur ami. Vous êtes tous bizarres aujourd’hui. — On peut changer d’avis, non ? répondit Sophie. Elle prit quelques secondes, comme pour réfléchir au poids de ses mots, avant de poursuivre. — Écoute, j’en ai marre que tu me juges comme ça en permanence. Si j’aime bien parler avec Adrian, qu’est-ce que ça peut te faire ? C’est ton copain après tout, tu devrais être content. — Mais je… Sophie interrompit Benjamin. — Il a porté plus d’intérêt à ma personne en une heure que toi en quinze ans, si tu veux savoir. Contrairement à toi, ce n’est plus un ado. Tu devrais un peu plus t’inspirer de lui. Benjamin semblait hébété. — M’inspirer de lui ? s’agaça-t-il. Tu sais ce qu’il a fait aujourd’hui ? — Oui je sais, il m’en a parlé. Et je crois que Fred est un gamin qui ne comprend rien à rien. — Mais depuis quand tu juges notre bande maintenant ? Tu nous as toujours ignorés. Il suffit que « Monsieur Adrian » arrive, te monte le bourrichon, et « Madame Sophie » donne - 35 -


ses leçons de morale. Tu ne sais pas de quoi tu parles. Tu ne sais pas qui est Adrian ! Cette fois, Benjamin était hors de lui. Il avait dû faire preuve de retenue pendant ces dernières vingt-quatre heures et semblait se résigner à laisser exploser sa rage. — Je crois que je le connais mieux que toi, répondit Sophie d’un ton glacial. Benjamin s’apprêta à répondre mais il n’en eut pas le temps. La très désagréable sensation qui l’avait plongé dans l’inconnu semblait refaire surface. Sa tête se mit à tourner et l’impression de chute le submergea à nouveau. Il essaya de crier, de se débattre tout en ne cessant de se répéter : « Mais c’est pas vrai, qu’est ce qu’il m’arrive ? » C’est au terme d’une chute qui lui sembla interminable que Benjamin reprit le contrôle de son corps. Cette fois, il ne se trouvait pas dans une cuisine mais dans une salle remplie de jeunes gens. Une musique assourdissante et agressive résonnait. Des lumières tournoyantes et aveuglantes l’empêchaient de comprendre où il se trouvait. Autour de lui, il distinguait à peine des dizaines de garçons et de filles qui se dandinaient au son des basses. Certains avaient un verre à la main. Benjamin eut besoin de quelques minutes pour réaliser qu’il se trouvait au beau milieu d’une fête. Il balaya du regard l’ensemble de la salle à la recherche d’un réconfort, d’un indice sur l’endroit où il se trouvait mais il ne reconnut personne. Il était difficile de distinguer le moindre visage dans cette immense pièce plongée dans la pénombre. Benjamin resta figé sur ses jambes pendant quelques minutes avec l’impression d’avoir produit un effort considérable. Le souffle court, il était incapable d’esquisser le moindre geste. - 36 -


C’est lorsqu’un danseur le bouscula sans ménagement qu’il se décida enfin à bouger. — Ne reste pas là en plan, lui cria l’adolescent aux cheveux gominés qui venait de le percuter. Benjamin n’eut pas le réflexe de lui répondre et commença à se diriger vers le fond de la salle. À mesure qu’il reprenait ses esprits, il réalisa que la musique qui malmenait ses tympans était la même que lors de son premier saut dans le temps. Il était sans aucun doute au même endroit, presque au même moment. Mais pourquoi alors n’était-il pas dans la fameuse cuisine blanche et froide ? Résolu à retrouver les traces de sa sœur, il se mit à zigzaguer entre les danseurs en bousculant certains d’entre eux au passage. Personne ne semblait porter attention à sa présence. Benjamin balaya du regard la pièce dont il ne parvenait pas à discerner les murs. Impossible de savoir si elle était grande ou petite. Une insupportable sensation d’étouffement le saisit soudain. Bousculé par les danseurs qui ne semblaient pas remarquer sa présence, il chercha à reprendre son souffle par une large inspiration. Mais il sentit sa tête tourner davantage et son envie de quitter au plus vite les lieux prit le dessus. Il se mit en quête de la sortie, heurtant au passage plusieurs silhouettes. Il crut entendre quelques-unes d’entre elles l’apostropher sur son passage, mais il ne prit pas le temps de leur répondre ni même de tourner le regard vers elles. Sortir de cette pièce était une question de survie. Le mauvais rêve dans lequel il était à nouveau plongé allait s’arrêter quand il pourrait respirer l’air extérieur. La fuite lui - 37 -


paraissait, dans son esprit chamboulé, la seule issue possible. — Tu ne peux pas faire attention Benjamin ? Où tu vas comme ça ? Benjamin mit quelques secondes à réaliser que la voix qui venait de l’interpeller était familière. Matthieu était là, un verre à la main. Il semblait trouver l’expression étrange et effrayée de Benjamin particulièrement drôle. Benjamin se retourna et cria à l’oreille de Matthieu : — Où est la sortie ? — Hein ? — La SORTIE ? Elle est où la sortie ? hurla Benjamin. — Par là ! répondit Matthieu en pointant du doigt une porte que l’on distinguait à peine. Benjamin se mit à courir dans la direction indiquée par Matthieu, qui n’eut même pas le temps de l’interroger sur les raisons de sa hâte. Quelques mètres seulement le séparaient de la porte de sortie. Mais à chaque pas, il sentait sa tête tourner davantage. À bout de souffle et après avoir écarté du bras deux jeunes filles en pleine conversation, il franchit enfin la porte et sortit de la pièce. Il fit quelques pas en respirant à pleins poumons avant de s’écrouler dans l’herbe. En ouvrant les yeux, Benjamin était incapable de savoir s’il était resté là une seconde ou une heure. Lorsqu’il vit la Lune qui éclairait le ciel, un énorme sentiment de déception l’envahit. Il avait tant espéré sortir de ce cauchemar, se retrouver tranquillement chez lui en pleine conversation avec sa sœur. Jamais il n’avait autant souhaité se disputer avec elle. Il était pourtant toujours là, dans cet endroit inconnu, - 38 -


assourdissant et effrayant. La fête continuait à battre son plein. En se relevant, il fut surpris que personne n’ait constaté sa chute dans la pelouse. Il remarqua un petit groupe d’adolescents discutant à vive voix tout en fumant. Prenant une large inspiration, Benjamin chercha le courage nécessaire pour interpeller les jeunes fêtards. Il savait que la question qu’il allait poser leur semblerait stupide. Mais comment faire autrement ? Il ne savait pas où il était, ni quand ni pourquoi. — Excusez-moi… lança-t-il d’une voix tremblante. Ses interlocuteurs, toujours en pleine conversation, ne l’avaient pas entendu. Le groupe était composé de trois garçons et de deux filles. Ils arboraient la panoplie complète de ces jeunes "cool" que Benjamin préférait éviter. Le genre de jeunes qu’il n’aurait jamais osé aborder. Et pourtant, il fallait bien leur adresser la parole, ici et maintenant, pour leur poser une question dont il redoutait la réponse. — Pardon ! cria Benjamin en tapotant l’épaule du plus grand d’entre eux. Il se retourna et posa son regard accusateur sur celui qui osait interrompre sa conversation. En une demie seconde, Benjamin sentit un vent glacial traverser son corps de haut en bas. Cette sensation qu’il ne connaissait que lorsqu’il attendait son tour à un examen. — Ouais ? finit par marmonner le grand jeune homme. — Excusez-moi, dit Benjamin dans un sourire qui ne cachait pas son malaise. Quelle heure est-il ? — Elle ne marche pas ta montre ? Car Benjamin avait bien une montre. S’il n’avait pas pensé à la consulter, c’est qu’une tout autre information l’intéressait. - 39 -


— Euh, non… répondit-il en fixant ses chaussures. — Presque minuit, lança-t-il. Sans attendre de réponse, il tourna la tête pour continuer sa conversation avec ses copains. Pendant un instant, Benjamin pensa fuir en courant. Mais il devait continuer à l’interroger. Tout de suite. Sans réfléchir. Un vrai défi pour celui qui avait plutôt tendance à peser le pour et le contre et à se chercher volontiers les meilleures excuses du monde pour ne pas avoir à affronter ses peurs. — Et quel jour on est ? Et où on est ? lança-t-il avec une voix anormalement perchée. Cette fois, c’est le groupe en entier qui se retourna. Tous scrutaient Benjamin comme s’ils avaient devant les yeux un spécimen rare. Rarement il n’avait senti son cœur battre aussi fort dans sa poitrine. — Samedi, répondit la plus jolie des filles. On est samedi. Et ici, c’est la salle des fêtes de Prévillars. — Voilà… Tu peux nous laisser tranquille maintenant ? ajouta le grand jeune homme, apparemment ravi de prouver son autorité à ses amis. — Oui mais samedi quand ? Je perds la notion du temps en ce moment ! rétorqua Benjamin. Le petit groupe se mit à éclater de rire. — On est samedi 22 octobre 1995, c’est la sainte Élodie, il a fait beau et demain la météo annonce de la pluie, répondit en rigolant la seconde jeune fille. Ça te va comme indication ? Tu veux aussi connaître la force du vent, la position de la Lune ? Cette réponse fut accompagnée par les gloussements moqueurs des autres adolescents. La tête basse, Benjamin ne trouva rien à dire pour se justifier. Lui qui avait toujours craint ces bandes de "cool" venait d’être - 40 -


ridiculisé, quelques minutes après avoir vécu l’expérience la plus traumatisante de sa vie. Imaginer une riposte qui lui sauverait la mise était au-dessus de ses forces. — Merci… finit-il par répondre dans un soupir. Ses yeux étaient mouillés, sa gorge sèche. Il n’entendait plus les basses ni les cris des danseurs qui s’égosillaient dans la salle. Il n’entendait plus que son cœur qui battait à tout rompre et les rires cruels de ceux qu’il venait d’apostropher. Au moins ces jeunes ne faisaient pas partie de son établissement. Cette humiliation n’alimenterait pas les ragots du collège. Maigre consolation. S’éloignant du groupe, il se laissa tomber à terre et prit sa tête entre les mains. Samedi 22 octobre… Il avait fait un bon dans le temps de cinq jours. Il était bel et bien dans le futur, si bien sûr il n’était pas en train de rêver. Prévillars. Benjamin avait déjà entendu parler de ce village situé à quelques kilomètres de Casteville. Mais il n’était jamais venu ici. Décidant d’admettre l’impossible, il se leva d’un bond, bien décidé à retrouver sa sœur. Car s’il n’avait aucune idée de ce qu’il était en train de vivre, il était sûr d’une seule chose : Sophie était là, et elle n’était pas en bonne compagnie. Il entreprit de faire le tour de la salle. La perspective de rentrer à nouveau dans cette pièce bondée lui était insupportable. Il fit de son mieux pour se convaincre qu’en longeant ainsi l’extérieur, il finirait par tomber nez à nez avec Sophie. Lors de son premier flash, il l’avait vue sortir d’une cuisine au bras d’un jeune homme éméché. Il fallait qu’il la retrouve. Après cinq bonnes minutes de marche et de slalom entre les jeunes de la fête qui ne semblaient toujours pas se soucier de lui, il entendit un crissement de pneu, suivi de plusieurs cris. - 41 -


Il sentit son cœur se retourner, presque certain que sa sœur était en danger. Il se mit à courir en direction de la rumeur de plus en plus persistante, de plus en plus inquiétante. Il finit par apercevoir un attroupement autour d’une voiture. Bousculant tout le monde sur son passage, le souffle court, Benjamin réalisa qu’une personne était à terre et que plusieurs jeunes essayaient de la réanimer. — Poussez-vous, poussez-vous ! cria-t-il en battant des bras pour se frayer un chemin. Il finit par atteindre le lieu de l’accident et tomba à genoux. La jeune fille étendue sur le sol, les yeux sans vie, c’était Sophie. Alors qu’il s’apprêtait à hurler, le temps se figea à nouveau. Happé et projeté du sol vers le ciel, il ferma les yeux et se boucha les oreilles de toutes ses forces pour ne plus rien entendre ni ressentir. Quand il reprit ses esprits, il réalisa qu’il était à nouveau dans son salon, face à sa sœur qui lui était apparue morte il y a quelques secondes seulement. — Tu fais quoi samedi ? lança-t-il sur un ton empressé. — Je vais à une fête, pourquoi ?

- 42 -


_______________ Chapitre 4

La fille aux cheveux d’or

Lundi 16 septembre 1968 Cher journal, il faut absolument que je te parle d’une fille. J’ai l’impression que si je n’écris pas tout de suite ce que je ressens, le temps me fera tout oublier. Et je ne veux surtout pas oublier. Cher journal, elle s’appelle Katia. Elle est nouvelle. Je t’en parlerai demain parce qu’il se fait tard. Maman va finir par se demander pourquoi je n’éteins pas la lumière. Si elle savait. Si elle savait à quel point elle ne me connaît pas. Toi, tu vas apprendre à me connaître. Et on va bien s’entendre, je le sens. Je te laisse, mon nouvel ami, mon confident pour la vie. À demain, James. *** Un silence de cathédrale régnait dans la salle de classe. Cet instant de calme précédait toujours les traditionnelles distributions de copies de Monsieur Machaut. Le professeur de français se délectait de ce moment de pouvoir, rare et furtif instant de domination absolue sur ses élèves. En une petite minute, il allait bousculer la vie de ces adolescents, qu’ils courent après les honneurs ou qu’ils cherchent à profiter du bon temps sans s’attirer les foudres des - 43 -


adultes. Être adolescent, c’est jongler entre les millions de tentations qui détournent des études et des parents, redresseurs de tort et implacables censeurs. Pas encore grands, mais plus vraiment des enfants, les élèves de la 3e F jouaient gros sur une seule copie. Un seul devoir pour un trimestre de punitions ou de félicitations. Et Monsieur Machaut n’aimait pas faire les choses à moitié. Ses contrôles étaient minutieusement préparés et parmi tous les exercices, c’est bien celui de la rédaction qu’il préférait. Un miroir de la personnalité de ses élèves, pensait-il. Un collégien brillant pouvait baisser en flèche dans son estime s’il était incapable de coucher sur le papier le reflet de ses émotions. Comme à chaque fois, le professeur balaya du regard l’ensemble de sa classe avant d’ouvrir son tiroir. Il en sortit une pile de copies parfaitement alignées. Les élèves savaient très bien que celui qui avait la chance de figurer tout en haut allait passer une belle journée. Et que celui qui fermait la marche avait des raisons de trembler. — Bien, bien, bien… dit-il avec une voix faussement mystérieuse. Je vais donc vous remettre vos copies. Le sujet de la rédaction était : "L’autre". Il s’agissait de me faire part de votre perception d’un membre de votre entourage. Je pense que ce n’était pas bien difficile à comprendre. Et je constate que certains d’entre vous sont passés à côté du sujet. Un murmure se fit entendre dans les rangs. Satisfait de son effet, Monsieur Machaut poursuivit. — Il y a quelques bonnes et beaucoup de mauvaises surprises. Sabine, la surdouée de la classe qui s’effondrait en sanglots dès que ses notes n’atteignaient pas les 18 sur 20 se mit à tousser. - 44 -


— Comme d’habitude, je vais procéder de manière décroissante. De la meilleure à la plus mauvaise. À une exception près. Un nouveau murmure s’éleva au grand plaisir de Monsieur Machaut, si heureux de torturer les nerfs de son auditoire. — Je vais commencer par la meilleure note. C’est Sarah, avec un 19 sur 20. Ton texte sur ta maman était magnifique. Sarah prit la feuille que lui tendait son professeur, en prenant soin de ne pas laisser transparaître sa joie. La nouvelle élève était décidément très douée, et ses résultats n’en finissaient plus d’étonner ses professeurs. Désormais bien intégrée, elle n’avait pas tardé à gagner sa place parmi les "populaires" du collège. Une petite bande de filles studieuses et coquettes l’avait prise sous son aile, bien consciente de son formidable potentiel en terme d’image et de popularité. Sabine accueillit son 18,5 sur 20 d’une moue dont elle avait le secret. Le genre de grimace qui exaspérait les autres élèves qui auraient donné leur cartable dernier cri pour avoir de si "mauvaises notes". Benjamin et Julia ne furent pas surpris d’obtenir une confortable moyenne, laissant échapper au passage un léger soupir de soulagement. — Nous passons aux notes en dessous de la moyenne, déclama sur un ton triomphant Monsieur Machaut. Il restait une petite dizaine d’élèves sans copie, dont Fred et Adrian. Fred se tenait la tête dans les mains. Adrian, lui, préférait plaisanter avec son voisin Grégory. — Fred… 9 sur 20. Je n’ai rien à dire, si ce n’est que c’est comme d’habitude : plat, sans imagination, ennuyeux. Quand allez-vous enfin me surprendre ? - 45 -


— Je me réserve pour la prochaine fois, répondit-il avec un sourire. Cette repartie lui permit de sauver la face en provoquant le rire de ses camarades. Après avoir fustigé les habituels cancres de la classe, Monsieur Machaut se réinstalla derrière son pupitre. Il n’avait plus qu’une copie en main, alors que deux élèves n’avaient toujours pas été cités : Adrian et Eliot. — Adrian, vous ne serez pas surpris par votre note, un zéro pointé, puisque vous n’avez rien rendu. Quelle est votre excuse cette fois-ci ? — Si je vous dis que c’est mon chien, vous ne me croirez pas ? répondit-il en ricanant, provoquant l’hilarité de l’assistance. — Non, effectivement, jeune homme. Je ne suis pas sûr que l’ironie et la suffisance soient vos meilleurs alliés, Monsieur Grey. Votre moyenne chute en flèche alors que vos résultats étaient jusque-là très corrects. Monsieur Machaut fronçait les sourcils. Il semblait sincèrement inquiet pour son élève. — Je préfère laisser de l’avance à mes camarades, répondit Adrian avec insolence. Rire général. Adrian, triomphant, se leva et salua à la façon d’un acteur de théâtre. — Ça suffit, cria le professeur, très agacé. On n’est pas au cirque ici ! Allez faire vos pitreries ailleurs ! — C’est bon, je connais le chemin ! Adrian rangea ses affaires à toute vitesse et se leva en direction de la porte. Il semblait ravi d’avoir attiré l’attention sur lui. Quelques applaudissements ponctuèrent sa sortie de scène. - 46 -


— Du calme ! Du calme ! Quand un silence relatif s’installa, il se leva en brandissant l’ultime copie. — J’ai gardé le meilleur pour la fin. C’est une surprise. Une très belle surprise. Tous les regards se tournèrent vers Eliot. Comme toujours, il était seul au dernier rang de la classe. Eliot n’était pas un adolescent comme les autres. Toujours à la traîne en classe, il n’avait pas tardé à devenir la tête de turc de tout le collège. Sa silhouette bien trop ronde, ses habits dépassés d’au moins dix ans, sa voix qui déraillait dès qu’il ouvrait la bouche et sa peau couverte de boutons constituaient aux yeux des collégiens des arguments bien suffisants pour justifier ce traitement de faveur. Il n’était pas rare de le voir poursuivi au milieu de la cour par quelques-uns d’entre eux. Chahuté, moqué, singé, Eliot portait son désarroi sur son visage. Personne ne le connaissait vraiment car rares étaient ceux qui osaient lui parler sérieusement. Chaque jour de cours occasionnait son lot de moqueries et d’humiliations. Particulièrement introverti, il faisait son possible pour éviter toute confrontation avec les autres collégiens. Seule Julia avait tenté de l’approcher, en vain. Les professeurs, conscients du problème mais désemparés, assistaient impuissants à la descente aux enfers de leur élève. Monsieur Machaut faisait partie de ceux qui prenaient soin de ne pas l’accabler, en notant généreusement ses copies pourtant remplies de fautes grossières. — La surprise, c’est Eliot. Est-ce que tu peux venir au tableau, Eliot ? - 47 -


Il se leva péniblement, et rejoint le pupitre à la vitesse d’un escargot. L’ensemble de la classe semblait stupéfait. Quelques ricanements venus des derniers rangs ponctuaient sa marche. — Bien, bien, bien. J’ai mis à Eliot la note de 13 sur 20. Estce que tu veux bien lire ta rédaction à toute la classe ? Il n’avait jamais été aussi rouge. Des gouttes de sueur dégoulinaient de son visage. — Non, non, monsieur, répondit-il dans un murmure. — Moi je crois que tu devrais le faire. Je veux qu’ils l’entendent. Monsieur Machaut lui tendit sa copie. Après avoir rempli ses poumons d’air, il se mit à lire. — "La fille aux cheveux d’or". La voix d’Eliot dérailla sur le dernier mot, provoquant le rire de la classe. — Silence ! cria leur professeur. Écoutez-le ! Ayez un peu de respect pour vos camarades ! Il posa une main sur l’épaule de son élève. — Continue, s’il te plaît. Eliot tenta de s’éclaircir la voix, puis replongea le nez sur sa copie. — "La fille aux cheveux d’or. La fille aux cheveux d’or Est un ange tombé du ciel Bien que ne prononçant que rarement de jolis mots. La fille aux cheveux d’or A touché mon cœur Bien qu’elle n’en sache rien". Tous les regards se tournèrent vers Sarah, qui préféra cacher sa tête derrière ses deux mains. - 48 -


"La fille aux cheveux d’or Est entrée dans ma vie Au moment où je n’espérais plus rien La fille aux cheveux d’or Pourrait être mon amie Si seulement elle voulait me parler". Le murmure de la salle devenait de plus en plus insistant. Presque tous les élèves regardaient Eliot d’un air moqueur et pointaient Sarah du doigt. Levant les yeux, il jeta sa copie au sol et quitta la salle en courant. Son coude cogna violemment sur la poignée de la porte. Un éclat de rire général accompagna son départ fracassant et maladroit. — Silence ! Silence ! hurla Monsieur Machaut. Julia se leva en demandant : — Monsieur, je peux ? — Oui, bien sûr Julia ! La salle continuait de rire à gorges déployées. Ce brouhaha allait assurément alerter l’ensemble des autres classes, et l’anecdote pourrait alimenter les ragots des couloirs du collège pour la semaine à venir. Désemparé, Monsieur Machaut n’eut pas la force d’exiger le silence. Il laissa le vacarme envahir sa salle de cours, se répandre dans les couloirs jusque dans la cour. La copie d’Eliot n’avait rien d’exceptionnel. Elle était remplie de fautes et les vers du poème ne rimaient pas. Mais pour la première fois, le dernier de la classe avait su structurer sa pensée, faire preuve d’imagination et de courage. En l’incitant à lire son texte devant ses camarades, Monsieur Machaut espérait créer un déclic chez lui et chez ceux qui le torturent. - 49 -


Mais il avait sous-estimé la cruauté de ses élèves. Il venait seulement de prendre la mesure de la difficulté de changer les choses au sein de cette microsociété aux codes et à la hiérarchie établis. Rien ni personne – et surtout pas un professeur – ne pouvaient la changer. Julia quitta la salle à toute vitesse. Elle dévala quatre à quatre les marches de l’escalier qui menait à la cour. En pleine heure de classe, elle était totalement vide. Quelques papiers chiffonnés volaient ici ou là emportés pas le vent. On entendait le chahut des élèves de sa classe à travers les fenêtres. Elle aperçut Madame Dorange, probablement alertée par le bruit, traverser la cour à grands pas en direction des salles de classe. Après quelques secondes d’hésitation, Julia se dirigea vers les toilettes des garçons. Elle savait qu’Eliot avait l’habitude de s’y réfugier. Elle pénétra dans l’immense pièce aux murs sales. Les différents miroirs ne reflétaient plus grand-chose, maltraités par des générations entières de collégiens peu soigneux. — Eliot ? Sa voix résonna entre les différentes cabines. Sans réponse. — Eliot ? insista-t-elle en se dirigeant à pas lents vers la cabine du fond. Elle crut percevoir un sanglot. — Eliot, c’est Julia, dit-elle avec sa voix la plus douce. Montre-toi s’il te plaît. Le sanglot s’intensifiait à mesure que Julia s’approchait du fond de la salle. — Eliot, écoute-moi. Je veux te parler. — Va-t’en, fit une voix depuis la dernière cabine. — Je vais te laisser tranquille, je te le promets. Mais avant, je - 50 -


veux que tu m’ouvres. Julia attendit quelques secondes une réponse qui ne vint pas. On n’entendait que les "plocs" des gouttes d’eau tombant des robinets défraîchis. — Ouvre-moi, Eliot, insista-t-elle. La porte de la cabine s’ouvrit dans un grincement. Eliot était recroquevillé par terre, les bras cachant son visage. — Oh, Eliot, sors de là. On va parler. — Je ne veux pas en parler ! Sa voix était encore plus éraillée qu’à l’habitude. Julia n’avait pas vu son visage mais jamais elle ne l’avait senti aussi bouleversé. — Ok, ne parle pas, dit-elle en s’asseyant en tailleur dans la cabine. Je voulais te dire que ton poème est magnifique. Il ne faut pas que tu accordes de l’importance à ces imbéciles. Ils sont méchants et ne cherchent qu’à blesser. S’ils ne t’embêtaient pas, ils auraient choisi quelqu’un d’autre. Moi, je crois connaître le vrai Eliot. Tu es gentil, drôle et sensible. Et je suis sûr que Sarah l’a ressenti. Car tu parlais d’elle, n’est-ce pas ? — Tout le monde l’a deviné, chuchota-t-il en reniflant. — Oui, mais moi je trouve qu’il n’y a pas de quoi se moquer. Au contraire. — Monsieur Machaut m’a trahi. Il a voulu me ridiculiser. — Non, je ne crois pas. Il était très fier de toi. Tu te rends compte, tu as eu un 13 ! C’est génial, non ? — Il a eu pitié de moi ! Julia tenta de poser sa main sur le visage d’Eliot. — Regarde-moi, Eliot. Il leva la tête, laissant apparaître ses yeux gonflés remplis de - 51 -


larmes. Julia esquissa un sourire bienveillant. — Écoute, on va se lever, tous les deux, puis on va retourner en cours, OK ? Je m’occupe des autres. On fait partie de la même bande maintenant, tu veux ? — Toi aussi, tu as pitié de moi ? — Non, je t’apprécie. Tu as beaucoup à nous apporter. Et je suis sûre que Ben et Fred t’accueilleront à bras ouverts. Les paroles de Julia semblaient avoir un effet apaisant sur Eliot. En quelques secondes, il avait séché ses larmes. — D’accord, on y va. — Bravo, Eliot. Quand je te dis que tu es un garçon super ! Elle l’aida à se lever et lui tendit un mouchoir. — Passe-toi de l’eau sur la figure, je t’attends dehors. Julia quitta la pièce. À l’autre bout de la cour, elle crut reconnaître Madame Dorange accompagnée de Grégory. Elle conclut qu’il avait été désigné comme responsable du remueménage par son professeur et qu’il s’apprêtait à finir sa journée en permanence. Quand Eliot sortit à son tour des toilettes, son regard croisa celui de son ennemi. Après les avoir dépassés, Grégory se retourna et fit un geste de menace, passant son pouce sous son cou avec un regard vengeur. — Ne fais pas attention à lui, dit Julia. — Je suis désolée, mais je ne pourrai pas. Sans que Julia puisse le retenir, Eliot se mit à courir en direction de la sortie du collège. Après avoir donné un grand coup de pied dans la lourde porte pour l’ouvrir, il s’échappa. — Eliot, non ! Eliot, laisse-moi t’aider ! Mais il n’était plus là pour entendre son cri, qui se répéta en écho dans la cour désertée. - 52 -


Julia tomba sur les genoux, ne réussissant pas à retenir ses larmes. Elle se sentit envahie par un sentiment d’échec. Et plus jamais on ne revit Eliot au collège des Champs.

- 53 -


_______________ Chapitre 5

Les aveux

Mardi 17 septembre 1968 Cher journal, J’ai promis de te parler de Katia et je m’y tiens. Tu vois, tu peux me faire confiance. J’ai beaucoup de choses à te dire et je compte sur toi pour être très attentif. Elle s’appelle Katia. Ça tu le savais déjà. Elle s’appelle Katia et elle est la femme de ma vie. Je sais, tu vas me dire que je n’ai que quatorze ans, que je n’ai jamais connu le moindre flirt, que je vais en rencontrer des centaines, des filles. Je sais tout ça. Mais c’est elle. Comment je peux être aussi sûr de moi ? Quand j’ai croisé son regard hier à l’école, j’ai senti mon cœur faire un bond. Je suis resté en arrêt. C’était très bizarre, comme si elle marchait au ralenti. Oui, comme dans les films. La musique romantique en fond, elle était dans ma tête. Elle était là, à quelques mètres de moi. Je l’ai regardé marcher sans réussir à faire le moindre mouvement. Je ne crois pas qu’elle m’ait remarqué. Je ne connais pas le son de sa voix. Mais c’est elle. C’est Katia, la femme de ma vie. Si elle est belle ? Si tu la voyais ! C’est un ange tombé du ciel. Je ne pourrais pas dire ce que je préfère chez elle. Ses cheveux peut-être. Son allure. Ses mains ont l’air bien aussi. Non, je ne préfère rien, j’adore tout. Elle est belle, et elle est à moi. - 54 -


Cher journal, je dois te laisser sur ces quelques lignes. Je sais que tu voudrais en savoir plus sur Katia. Ne t’inquiète pas, tu auras l’occasion de me lire sur ce sujet. Chaque jour, j’userai ma plume pour te la décrire. Surtout, je veux que le moindre détail soit écrit noir sur blanc. Je ne veux rien oublier. Garder la trace de ce trésor. Je te laisse, mon ami, mon confident pour la vie. À demain, James. *** Pour la troisième fois, Benjamin jeta un coup d’œil sur sa montre. Cette fois, c’était sûr, tout le monde était en retard. Le parc des Quatre Vents commençait peu à peu à se vider. Les cris des enfants qui jouent se faisaient plus rares, moins intenses. Le soleil lui aussi semblait pressé de s’éclipser, ses quelques rayons déclinants formant de magnifiques ombres à travers les arbres. Le parc qui constituait le poumon de Casteville n’était jamais aussi beau qu’en fin d’après-midi. Contrairement à ses habitudes, Benjamin n’observait pas la beauté du paysage. Il restait immobile, la tête baissée. Parfois, il se redressait pour vérifier si ses amis ne pointaient pas le bout de leur nez. C’est avec une dizaine de minutes de retard que Fred et Julia se présentèrent devant lui. De toute évidence, ils ne s’étaient pas pressés pour venir. Comment auraient-ils pu deviner l’importance de ce qu’il avait à leur dire ? — Eh, Ben, on est là ! Tu dors ou quoi ? Plongé dans ses pensées, Benjamin n’avait pas remarqué leur arrivée. — Tu nous donnes rendez-vous et tu nous snobes ? insista - 55 -


Fred qui semblait d’humeur taquine. — Non, non. Merci d’être venu. Benjamin leur aurait sans doute reproché ce retard en temps normal. Mais il n’avait pas envie de batailler. Beaucoup de choses autrefois capitales à ses yeux lui semblaient désuètes désormais. — Bon alors, qu’est-ce que tu veux ? l’interrogea Julia en lui tapotant l’épaule. — On va attendre Adrian, si ça ne vous dérange pas. Le visage de Fred changea radicalement. Son expression joyeuse se transforma en une moue volontairement exagérée. — Tu remarqueras qu’il est encore en retard. N’allez pas me dire que j’invente ! bougonna-t-il en fronçant les sourcils. — Vous aussi vous êtes en retard, non ? rétorqua Benjamin. — Je suis venu pour te faire plaisir, répondit Fred en soufflant. Mais je note qu’il ne fait pas d’effort. — Je remarque surtout que tu as fait l’effort de venir. Ça me touche vraiment, répondit Benjamin, apaisant. Il va venir, il me l’a promis. — Ce sont des réconciliations que tu veux ? C’est pour ça que tu nous as tous demandés de venir ? Fred ne riait plus du tout. L’épisode du coup de poing au milieu de la cour du collège n’était toujours pas digéré. Depuis l’incident, ils ne s’étaient pas adressé la parole. — Non, pas vraiment. C’est quelque chose qui me concerne. Et j’ai besoin de vous en parler. Benjamin n’osait pas affronter le regard de ses deux amis. — Dis, tu m’inquiètes là ! répondit Julia sur un ton grave. Tu es malade ? — Non. Enfin, je ne crois pas. Attendons Adrian, tu veux - 56 -


bien ? Un silence pesant s’installa alors, simplement voilé par le chant des oiseaux. Ni Fred ni Julia n’osèrent ajouter le moindre mot. Tous deux connaissaient assez leur copain pour savoir qu’il ne jouait pas la comédie. Adrian se présenta enfin, les mains dans les poches en mâchouillant un bâton de sucette. Benjamin se leva pour l’accueillir. Un privilège qu’il n’avait pas réservé à ses deux autres amis. — Ah, te voilà, lança Benjamin avec une voix claire. Merci d’être venu. — Y’a pas de quoi, répondit-il en crachant son bâton sur la pelouse. Benjamin prit une longue inspiration. — Vous pouvez vous asseoir s’il vous plaît ? Je vais rester debout. Fred, Julia et Adrian s'exécutèrent avec la même expression d’incompréhension. — Bon, avant tout, je veux que vous me laissiez parler sans m’interrompre. J’ai des choses importantes à vous dire, et ces choses, je ne peux les dire qu’à vous. — Mais pourquoi tu… Fred n’eut pas le temps de finir sa phrase. — Ne m’interrompez pas ! Je vous en supplie, c’est très important. Benjamin prit quelques secondes pour reprendre ses esprits. — Donc, je disais… Ce que je vais vous dire, je ne le dirai qu’à vous. C’est pourquoi j’insiste pour que vous ne le répétiez à personne. À personne ! Vous êtes les seuls en qui j’ai confiance. Ce qui m’arrive est tellement incroyable que j’aurai - 57 -


préféré ne rien dire. Je sais que vous allez me voir autrement. Je sais que pas mal de choses vont changer. Mais je n’en peux plus de ce silence. Alors je vais tout vous dire. — Ah, je sais ! Tu es amoureux ! interrompit Adrian d’un rire forcé. Petit cachottier ! — Mais tais-toi ! T’es pas croyable toi ! cria Fred qui était devenu rouge écarlate en une fraction de seconde. — S’il vous plaît, écoutez-moi ! Je ne vous ai pas fait venir pour assister à une énième dispute, coupa Benjamin en écartant les bras. — On t’écoute. Ils vont se taire ne t’en fais pas, répondit Julia sur un ton apaisant. — D’accord, merci Juju. Debout face à ses trois amis, il restait parfaitement immobile, comme si ses deux jambes avaient été clouées au sol. — Vous êtes mes amis depuis toujours. Nous avons partagé beaucoup de choses et vous comptez beaucoup pour moi. Je sais que je ne suis pas toujours très bavard. Je ne sais pas toujours vous parler. Mais je vous aime. Tous les trois. Fred et Julia échangèrent des regards circonspects. — Depuis quelques jours, il se passe des choses. Des choses en moi que je ne parviens pas à expliquer. J’ai toujours tendance à couper les cheveux en quatre. À réfléchir sur tout et rien. À me prendre la tête sur des bêtises. Mais ça, c’est audessus de mes forces. Je ne comprends rien et j’ai besoin de votre aide. Pour la première fois, personne ne semblait prêt à interrompre le récit de Benjamin. Après quelques nouvelles secondes de silence, il poursuivit. — Depuis quelques jours, je sens des choses. Des choses - 58 -


désagréables. Vous savez, quand vous faites un mauvais rêve. Un de ces rêves où tout se passe mal, où vous ne voyez pas de porte de sortie. Quand on se réveille, on pousse un « ouf » de soulagement, on se dit « ce n’était qu’un cauchemar », puis on retourne à nos petites vies. Et bien moi, je fais des cauchemars… réels. Fred laissa échapper un rire étouffé. Sans se déconcentrer, Benjamin poursuivit. — Depuis une petite semaine, je fais des voyages dans le temps. Enfin, c’est comme ça que je l’analyse. Je me retrouve projeté dans le futur. Samedi qui vient exactement. Je me retrouve dans une fête, et j’assiste à la mort de ma sœur. Adrian baissa la tête. Fred et Julia semblaient sous le choc. Benjamin, qui regardait ses chaussures, poursuivit. — C’est arrivé en début de semaine. Je parlais avec Sophie quand j’ai senti mon corps s’élever. J’étais très conscient mais je ne pouvais pas bouger. Je subissais. J’ai juste eu le temps de voir qu’elle traînait avec un mec pas net. Puis c’est revenu trois jours plus tard. Cette fois, j’ai assisté à la mort de ma sœur, renversée par une voiture. — Mais tu as dû rêver, Ben… murmura Julia en se levant pour lui caresser affectueusement le bras. — Non, ce n’était pas un rêve, Juju. Je ne sais pas ce que c’était, mais j’ai absolument besoin que vous me croyiez. Si ce n’est pas le cas, je vais devenir fou. — Mais tu es fou ! Adrian s’était levé d’un seul bond. Jamais Benjamin ne l’avait vu autant en colère. — Tu es fou et tu nous racontes des salades ! Tu n’as rien trouvé d’autre pour te rendre intéressant ? - 59 -


Adrian était pratiquement en train de hurler sur Benjamin, qui ne trouvait d’autre défense que de baisser la tête et de subir. En une petite seconde, Adrian était passé de la désinvolture à la haine. — Ça ne tourne pas rond dans ta tête, cria-t-il encore un peu plus fort. Les gens comme toi, il faut les interner ! Ce n’est pas parce que tu as une petite vie pitoyable, avec des copains minables que tu dois inventer des trucs pareils pour te rendre intéressant. Ce n’est pas intéressant, c’est pathétique. Pathétique comme toi, comme ton blondinet de copain. Pathétique comme votre petit groupe de nazes. Il m’étouffe votre groupe, tu comprends ? — Attends, Adrian, laisse-moi t’expliquer ! répondit Benjamin en réprimant un sanglot. — M’expliquer quoi ? Que tu te fous de moi ? Je n’ai pas de temps à perdre. J’ai une vie assez compliquée comme ça. Tu es un petit égoïste, Ben. Un égoïste gâté qui ne sait plus ce qu’est la réalité. Et je ne parle pas de ton abruti de copain. Julia retint Fred par le bras pour éviter qu’il ne lui saute dessus. — Et toi, Julia. Tu ne vaux pas beaucoup mieux. Tu es une sacrée hypocrite dans ton genre. Pourquoi tu ne lui dis pas, hein ? — Non, Adrian, ne fais pas ça, supplia-t-elle dans un sanglot. — Tu veux que je lui dise ? Adrian semblait excédé. Il se tourna vers Benjamin qui n’avait toujours pas bougé. — Tu ferais bien de lui demander ce qu’elle pense vraiment. Tu serais surpris. Vous allez vraiment bien ensemble finalement : un fou, une menteuse et un imbécile ! - 60 -


— Mais Adrian, qu’est-ce qui te prend ? lança Julia, sanglotante. — Je vous rends service. Je vous aide à vous rendre compte de ce que vous êtes, de l’image que vous renvoyez au collège. Ben, je suis déjà sympa de ne pas aller crier sur tous les toits ta petite expérience. Ça ferait beaucoup rire je pense. — Alors va-t’en. Et ne nous reparle plus. Plus jamais, répondit Fred, les sourcils froncés, l’air grave. — Compte sur moi le neuneu ! lança Adrian en tournant les talons. Nous ne sommes pas du même monde. Je vous laisse avec votre médiocrité et je m’en vais essayer de rattraper tout le temps que j’ai perdu avec vous. Il se mit à marcher en direction de la sortie, les mains dans les poches et sifflotant, comme si l’altercation qu’il venait de provoquer n’avait aucune importance pour lui. Benjamin, Fred et Julia restèrent immobiles, incapables d’esquisser le moindre geste. Ils finirent par s’asseoir sur le banc sans prononcer un seul mot. Le parc était vide désormais. Personne n’avait assisté au coup de colère d’Adrian. Mais l’écho de sa voix semblait résonner avec insistance. C’est Fred qui brisa le silence. — Mais qu’est-ce qui lui prend ? Vraiment, c’est lui qui doit se faire soigner. Je savais qu’il ne tournait pas rond, mais là, ça dépasse tout ce que je pouvais imaginer. Benjamin et Julia ne réagissaient pas, laissant Fred poursuivre son monologue. — Et je ne veux plus vous voir prendre sa défense, hein ? Vous étiez là, vous avez tout entendu, comme moi. Et je suis désolé, mais c’est impardonnable. Impardonnable ! - 61 -


Il se tut, laissant le silence s’installer à nouveau. Julia se tourna vers lui en posant sa main sur son genou. — Je crois que j’ai des choses à dire à Ben. Tu veux bien nous laisser ? Ses larmes étaient sur le point de couler. De ses yeux se dégageait une déchirante impression de tristesse. — Si tu veux, répondit Fred d’une voix douce. Tu es sûre que ça va aller ? — Oui, ça va aller, merci. On en reparlera demain, tu veux ? Fred ne semblait pas pressé de partir. — D’accord, finit-il par répondre tristement. Si ça ne va pas ce soir, n’hésite pas à m’appeler, OK ? — OK, merci. Rentre chez toi, tu dois avoir besoin de te reposer. Benjamin n’avait toujours pas ouvert la bouche depuis le départ fracassant d’Adrian. Il avait repris la même posture que lorsqu’il attendait ses camarades quelques minutes plus tôt. Fred embrassa tendrement Julia sur la joue puis tendit la main à Benjamin. — À demain, les amis, dit-il avant de se diriger en direction de la sortie. À nouveau, le silence s’installa dans le parc. Benjamin ne laissait paraître aucune émotion sur son visage, son regard toujours fixé sur le sol. Julia semblait hésiter et choisir ses mots avant de prendre la parole. — Bon, je crois que nous devons parler, non ? dit-elle, visiblement embarrassée. Benjamin sortit enfin de sa torpeur et se tourna vers elle. — Tu sais, rien au monde ne pourrait me faire changer sur - 62 -


toi. On se connaît depuis si longtemps. Julia laissa échapper une grimace. — Oui, mais tu ne sais pas tout. — Tu n’es pas obligée de tout me dire. On a tous nos secrets. Et ce n’est pas Adrian qui doit régir ta vie. Si tu as envie de garder des choses pour toi, je peux le comprendre. Même si ça me concerne. Benjamin parlait à voix basse. Il semblait toujours sous le choc. — Mais tu te doutes de quoi il s’agit n’est-ce pas ? Jamais Julia n’avait semblé aussi vulnérable face à Benjamin. Cette grande jeune fille ne passait pas inaperçue avec ses longs cheveux noirs bouclés. Son visage fin, sa petite bouche et ses grands yeux tirant vers le vert faisaient d’elle l’une des plus jolies filles du collège. Elle qui rêvait de se fondre dans la foule attirait pourtant tous les regards. Mais elle n’en avait aucune conscience, préférant se cacher derrière des vêtements trop sombres. Sa fidélité envers Fred en Benjamin l’avait naturellement exclue des jeunes populaires qui faisaient la loi au collège. Mais jamais elle n’avait regretté ce choix, préférant traiter avec mépris celles et ceux qui auraient pu l’ériger au rang de star de l’établissement. Cette volonté farouche de s’opposer aux plus "puissants" forgeait son caractère, et forçait l’admiration silencieuse de tous. Elle paraissait aux yeux des autres mystérieuse, inabordable, inaccessible. Si pour beaucoup, Julia se "gâchait" en s’accrochant ainsi à son petit groupe de "ringards" et en ne suivant pas les codes vestimentaires en vogue, elle semblait pourtant épanouie. Et dès qu’elle se trouvait en compagnie de Benjamin, son visage s’illuminait. Il - 63 -


y avait entre eux une réelle complicité qui semblait pouvoir triompher de toutes les épreuves. Mais pour la première fois de sa vie, Julia peinait à trouver ses mots devant son ami. — N’est-ce pas ? insista-t-elle. — Franchement, non, répondit Benjamin. Mais tu as toute ma confiance. — Tu ne me facilites pas les choses, rétorqua Julia qui hésitait sur l’attitude à adopter. J’ai confié des choses à Adrian. Des choses qui sont évidentes. — Évidentes ? — Oui, vraiment évidentes. Même si je fais de mon mieux pour les cacher. Benjamin était sorti de sa torpeur. — Ça me concerne directement ? demanda-t-il. — Ça nous concerne toi et moi. — Et c’est quelque chose qui est censé me faire de la peine ? Cette fois, Benjamin était vraiment intrigué. — Non ! Enfin, je n’espère pas. Tu sais, entre une fille et un garçon, c’est toujours un peu compliqué. Surtout quand on est des ados comme nous, dit-elle avec embarras. Julia battait du pied contre le banc, un geste mécanique chez elle lorsqu’elle était anxieuse. Elle poursuivit, toujours en prenant beaucoup de soin à choisir ses mots. — On se connaît depuis si longtemps que je suis morte de trouille à l’idée que quelque chose se casse entre nous. Et ce que j’ai dit à Adrian, c’est précisément le genre de trucs qui pourrait créer un malaise. J’ai envie de te le dire, mais en même temps, j’ai très peur. Tu comprends ? — Non, pas vraiment, sourit Benjamin. C’est du charabia pour moi. - 64 -


— C’est pourtant très simple. Vous les garçons, vous êtes vraiment aveugles. Il y a toutes ces choses que l’on se dit, tous ces moments que l’on partage. Puis il y a tout ce que tu ignores, tout ce qui se passe dans ma tête. Je grandis, Ben. Je ressens des choses. Des choses très puissantes, plus fortes que tout ce que j’ai pu connaître. Et ces choses, je ne suis pas sûre que tu les ressentes de la même façon. J’attends pourtant un signe, un petit quelque chose qui me montrerait le chemin. Car au fond de moi, je sais ce que je veux. Même si je ne dis rien. Devant l’absence de réaction de Benjamin, Julia décida de se lever. — Écoute, je vais te laisser réfléchir à tout ça. On a eu assez d’émotions pour aujourd’hui. Je pense qu’on a tous besoin de se reposer. Pour ton histoire de saut dans le temps, je ne peux que te soutenir. Et te dire que je te crois. Le mieux, je pense, c’est que tu te rendes exactement au lieu et à la date de ta vision. Tu verras bien sur place. La Julia habituelle avait refait surface. — Oui, c’est un bon conseil. Merci Julia. Benjamin se leva à son tour, puis l’embrassa tendrement sur la joue. — Bonsoir, dit-il. Merci de m’avoir écouté. Je te promets de réfléchir à ce que tu m’as dit. Et quand tu seras prête, tu me diras tout. — On fait comme ça, répondit-elle visiblement soulagée. Benjamin se mit en marche en direction de la sortie. Julia qui avait fait quelques pas en direction de l’autre sortie, se retourna et cria : — Tu me jures que ça ne changera rien ? — Rien, je te le promets, répondit-il à voix haute. - 65 -


Incapable de dire si Benjamin avait fait semblant de ne pas comprendre, elle fit son maximum pour se contenter de cette réponse. Jamais son petit cœur n’avait été aussi chamboulé. Une chose, une seule chose était claire : son amour pour Benjamin n’avait jamais été aussi puissant.

- 66 -


_______________ Chapitre 6

Porte ouverte

Jeudi 18 septembre 1968 Cher journal, Ça y est ! Tu ne vas pas le croire ! J’ai enfin réussi à lui parler. Tu ne peux pas savoir à quel point je suis heureux. Maman m’a demandé pourquoi j’avais l’air si gai ce soir. Elle n’a rien compris, comme d’habitude. Je ne veux pas qu’elle vienne mettre son nez dans mes histoires. C’est entre toi et moi, d’accord ? Toi, tu ne me trahiras jamais. Je le sais. Ne t’inquiète pas, je vais tout te raconter. C’était juste avant la récré. Pendant tout le cours de chimie, je me suis dit qu’il était temps de faire quelque chose. Je t’ai déjà parlé de Thierry, le petit prétentieux qui se croit tout permis. Il commence à lui tourner autour. Alors il fallait que j’agisse. J’avais tout préparé dans ma tête. Quand la cloche a sonné, j’ai vite emballé mes affaires et je suis sorti de la classe. Je me suis posté dans l’angle du couloir et je l’ai attendue. Je sais qu’elle prend toujours ce chemin pour aller dans la cour. J’ai fait demi-tour pour être sûr de la croiser. Elle parlait avec Brigitte comme d’habitude. Quand elle est arrivée à ma hauteur, je l’ai interpellée en lui demandant si elle n’avait pas trouvé ma trousse sur son bureau. Elle a paru un peu surprise. Bien sûr, elle m’a dit qu’elle n’avait pas vu ma trousse. Normal, elle était toujours dans mon sac. Je ne sais plus ce que j’ai dit ensuite. J’ai dû marmonner - 67 -


quelque chose. Je me souviens juste qu’elle m’a souri. Elle a le plus beau sourire de la terre. Cher journal, mon cœur battait. J’espère que je lui ai fait bonne impression. Qu’elle ne m’a pas trouvé débile avec mon histoire de trousse. Tu crois qu’elle m’a cru ? Demain, je vais tenter autre chose. Il faut absolument que je trouve la force de lui parler à nouveau. Je veux qu’elle me connaisse, qu’elle me fasse la bise le matin. Qu’elle réclame ma compagnie. Qu’elle ne jure que par moi. Qu’elle m’aime comme je l’aime. Oui, cher journal, je l’aime. Je suis tombé d’amour il y a tout juste une semaine. Et je ne veux pas retomber de mon nuage. Tu m’aideras, dis ? Tu sais, je n’en ai parlé à personne jusqu’ici. J’aurais trop peur que Simon ou Gilou fassent tout capoter. Je vais réfléchir à une stratégie pour demain. Souhaite-moi bonne chance. Je te laisse, mon ami, mon confident pour la vie. À demain, James. *** L’impressionnante horloge de la salle de musique avait retenti sept fois depuis quelques minutes déjà. Des minutes qui paraissaient des heures pour Benjamin, pressé de prendre ses affaires et de rentrer chez lui. Mais Madame Boleva n’avait, ce soir encore, pas l’intention d’être ponctuelle. En difficulté sur un passage particulièrement technique, Benjamin plissait les yeux pour mieux lire la partition, tout en cherchant en lui un reste de motivation pour enfin satisfaire son professeur. L’ancienne demeure bourgeoise transformée en école de musique était quasiment déserte. Les autres élèves avaient déjà - 68 -


rangé leurs instruments et goûtaient au plaisir d’un repos mérité. Mais ce soir comme bien souvent, Madame Boleva ne semblait pas prête à faire de cadeau à son élève préféré. — Tu veux bien te concentrer un peu ? souffla-t-elle. — Je suis un peu fatigué, soupira Benjamin. — Justement, sers-toi de cette fatigue pour puiser en toi. La solution, tu dois la trouver tout seul. Elena Boleva était aussi exigeante avec Benjamin qu’elle l’appréciait. Elle voyait en lui un futur soliste capable de réussir de grandes choses. Ses "doigts en or", comme elle aimait le rappeler, devaient faire de lui une star de la musique classique. Par la réussite de son poulain, c’est toute la carrière de son professeur qui se trouverait sublimée. Une reconnaissance inespérée pour celle qui n’avait jamais connu le succès que son talent méritait pourtant. — Allez recommence. Benjamin inspira profondément avant d’entamer pour la centième fois le passage qu’il redoutait tant. Sans succès. Alors que Madame Boleva s’apprêtait à accabler Benjamin de nouveaux reproches, des coups énergiques dans la porte l’interrompirent. — Entrez ? Madame Boleva n’aimait pas être dérangée pendant ses cours. Elle ne nouait que des relations distantes avec les autres professeurs qui la jugeaient trop excentrique. Si tous saluaient son talent indiscutable, personne au sein de l’école n’avait pris le soin de chercher à la connaître, préférant échanger des "bonjours" et des "au revoir" à l’arrière-goût d’hypocrisie. Elena Boleva était pourtant promise à un avenir brillant. Très vite remarquée pour ses aptitudes exceptionnelles, la jeune - 69 -


bulgare avait intégré le Conservatoire de Sofia dès l’âge de cinq ans. Les meilleurs spécialistes du milieu musical bulgare furent chargés d’exploiter au mieux les capacités de cette surdouée. Elle ne connut pas les joies d’une enfance ordinaire. Son quotidien n’était que travail, gammes et répétitions. Plusieurs fois lauréate aux concours nationaux, elle débuta une carrière internationale précoce, exportant son talent aux quatre coins du monde. Adolescente, on la décrivait comme un "phénomène". Mais le jour de ses quinze ans, elle décida de tout quitter pour suivre un Français dont elle tomba amoureuse. Elle mit sa carrière entre parenthèses, délaissant son piano pour le frisson de l’amour, quittant famille et amis sans un remords. Celle que l’on ne voyait que par son talent était lassée d’être au centre de l’attention et au cœur d’enjeux qui la dépassaient. Mais l’amour de sa vie ne dura pas, et Elena, à peine majeure, se retrouva seule dans un studio minuscule à Paris. Le milieu de la musique qui ne pardonne pas les faux pas avait déjà tourné la page en se concentrant sur de nouveaux petits prodiges. Pour réussir à payer son loyer, Elena se résigna à donner des cours dans une petite école de la capitale, avant d’intégrer Casteville deux années plus tard. Un moyen de subsister tout en préparant son grand retour sur scène. Mais ce come-back n’avait jamais eu lieu. Il ne restait en Elena que le souvenir amer d’une carrière ratée, un sentiment de gâchis et une profonde colère contre la vie qui lui avait tout donné en la dotant de doigts magiques, mais lui avait tout repris à cause d’une simple erreur. L’histoire d’Elena Boleva, personne ne la soupçonnait. Seule la directrice de l’école de Casteville, intriguée par son CV - 70 -


impressionnant, avait connaissance de ce potentiel exceptionnel. Mais elle préférait la tenir à l’écart des décisions concernant l’école, distillant ici ou là quelques ragots à son sujet pour s’assurer qu’elle resterait dans son rôle de professeur. À l’heure où la retraite approchait, Elena était résignée. Le salon de son appartement résonnait jusque tard dans la nuit aux sons des sonates et des concertos. Mais personne n’était là pour les entendre. Une fois la dernière touche enfoncée, elle n’avait personne à saluer. Juste le silence, pesant, implacable, destructeur. Cette solitude la tuait à petit feu. Et les gammes laborieusement récitées à longueur de journée par ses élèves pour la plupart médiocres n’amélioraient pas son moral. Seul Benjamin réussissait à la sortir de sa torpeur. Car si elle refusait de l’admettre, elle se reconnaissait en lui. Et elle était déterminée à faire son possible pour qu’il ne suive pas le même chemin qu’elle. Il était sa dernière chance d’accomplir son rêve, de transmettre son savoir et de ne pas mourir avec pour seul compagnon la peine et la rancœur. Benjamin était sa bouée de secours, la dernière petite étincelle qui la maintenait en vie en faisant briller ses yeux. Penchant sa tête à travers l’ouverture de la porte, le professeur de chant Madame Saligne semblait presque effrayée. Qu’elle soit triste ou gaie, elle donnait toujours l’impression de venir d’une autre planète. Ses cheveux épais et frisés n’avaient sans doute pas rencontré un peigne depuis des décennies, et ses vêtements semblaient avoir connu plusieurs siècles. Les traits de son visage, durs et marqués, reflétaient sa personnalité torturée. À tout moment, Madame Saligne pouvait exploser. - 71 -


Exploser de rire, ou exploser de colère. En tout cas, Benjamin, sans vraiment la connaître, ne l’aimait pas. Et de toute évidence, Elena non plus. — Bonsoir Madame Boleva, je ne vous dérange pas ? — Non, non, répondit-elle en ne faisant aucun effort pour dissimuler qu’elle mentait. — Je suis venu pour vous proposer quelque chose. À vous et à Benjamin. Madame Saligne entra dans la salle d’un pas hésitant et fit un signe vers le couloir. — Viens, ne te cache pas comme ça ! — Nous proposer quoi ? questionna Mme Boleva — Eh bien, je pense que cela va vous intéresser. Madame Saligne semblait peser le moindre de ses mots pour ne pas s’attirer les foudres de sa collègue. — Mais viens donc, Sarah ! Benjamin sentit son cœur faire un bond. De quelle Sarah pouvait-il bien s’agir ? C’est alors qu’elle apparut dans l’entrebâillement de la porte. Sarah. "Sa" Sarah. Celle qu’il aimait en secret depuis que son regard s’était posé sur elle quelques jours auparavant. Celle qu’il n’avait jamais osé aborder. Celle qui nourrissait ses pensées et hantait ses nuits. Rarement il avait eu l’occasion de la voir de si près. Ses joues rougies et son air intimidé semblaient la rendre encore plus vulnérable qu’à l’habitude. Benjamin la trouvait encore plus belle que dans ses rêves. — Voilà, je vous présente Sarah. Sarah Colson. C’est une nouvelle élève qui vient de commencer les cours avec moi. Elle chantait déjà dans son ancienne école. Et je dois dire - 72 -


qu’elle est vraiment très douée. Je sais que Benjamin est dans son collège et que vous en dites beaucoup de bien. — Il est capable, oui, répondit Madame Boleva sur un ton grave. Mais il doit travailler pour y arriver. Travailler bien plus que cela. Benjamin leva les yeux au ciel pour éviter le regard de son professeur. — J’ai pensé en entendant chanter Sarah que ces deux-là pourraient tout à fait travailler ensemble. Pourquoi ne pas préparer une chanson pour le spectacle de fin d’année ? Madame Boleva semblait abasourdie. — Une chanson ? Mais Benjamin a des examens à préparer ! Il ne travaille déjà pas assez pour moi, vous croyez qu’il va en plus perdre du temps pour amuser l’assistance ? — Mais je pense que ce serait une excellente expérience pour ces deux jeunes gens, rétorqua Madame Saligne qui semblait prendre un brin d’assurance. Je vous demande juste de faire un essai. On doit absolument proposer un spectacle de qualité si on veut que l’école survive. Vous savez comme moi que les inscriptions chutent de façon inquiétante ces temps-ci. — C’est du temps perdu. Merci d’avoir pensé à Benjamin, mais cela ne nous intéresse pas, lança Elena tout en se tournant vers son piano, prête à donner de nouvelles consignes à son élève et souhaitant ainsi mettre un terme à la conversation. — Permettez-moi d’insister, lança Madame Saligne sur un ton anormalement aigu. Pour tout vous dire, l’idée ne vient pas de moi, mais de la directrice. Elle verrait cette collaboration d’un très bon œil. Et elle n’aimerait pas qu’on s’y oppose, si vous voyez ce que je veux dire. - 73 -


Piquée au vif, Madame Boleva se leva. Son visage trahissait son sentiment de colère. — Si Madame la directrice le veut… finit-elle par dire sur un ton glacial. Elle savait que sa place à l’école ne tenait qu’à un fil, et que le moindre faux pas ne lui serait pas pardonné cette fois encore. Même pour une soliste surdouée comme elle. — Très bien, c’est entendu ! lança Madame Saligne avec un petit ricanement. Pendant la conversation, les regards de Benjamin et de Sarah ne s’étaient pas croisés. Chacun observait l’autre du coin de l’œil mais cherchait à éviter soigneusement toute confrontation visuelle. — Sarah, tu connais Benjamin ? — Il est dans ma classe, Madame, répondit Sarah dans un murmure. — Ah, très bien, vous êtes amis alors. — On ne se connaît que de vue. — Ce n’est pas grave, vous allez apprendre à vous connaître. N’est-ce pas Benjamin ? Benjamin sentit ses joues rougir et son pouls s’accélérer. — Euh, oui Madame. — Formidable ! Ils sont parfaits ! Je suis sûre qu’ils vont faire un tabac ces deux-là. Elena ne prit même pas le temps de répondre. Elle s’était levée et commençait à rassembler ses affaires. — Je te laisse répéter sur ton nouveau projet. Je veux que tu continues à travailler ce passage pour la semaine prochaine. Plus aucune faute, promis ? — Oui Madame Boleva, promis. - 74 -


Sans un bonsoir ni un regard vers sa collègue, elle se dirigea en direction de la sortie. Après quelques secondes d’un silence embarrassant, le professeur de chant qui avait repris son assurance habituelle, s’adressa à Benjamin. — Je veux que vous travailliez sur cette chanson. Elle brandit une partition neuve. — Tu accompagneras Sarah au piano et vous devrez être prêt pour la fin de l’année scolaire. Je pense que vous pouvez travailler chacun de votre côté et vous voir de temps en temps pour répéter ensemble. — Oui Madame, répondit Benjamin qui n’avait pas quitté le tabouret du piano. — Je vais devoir fermer l’école dans dix minutes. Profitez-en pour commencer à vous entraîner. Elle quitta la pièce en les laissant seuls pour déchiffrer la partition. Dans ses rêves les plus fous, Benjamin aurait sans doute donné tout ce qu’il possédait pour se retrouver ainsi en compagnie de Sarah. Ce moment, il en avait rêvé des milliers de fois. Et pourtant, il se sentait incapable d’esquisser le moindre geste, pétrifié à l’idée de devoir lui parler. C’est Sarah qui rompit le silence. — C’était un peu gênant, non ? — Ouais, carrément ! répondit Benjamin en faisant son maximum pour paraître sûr de lui. — Et ta prof, elle est toujours comme ça ? — Oh, il ne faut pas faire attention. Elle a l’air sévère comme ça, mais ce n’est pas quelqu’un de mauvais. Elle est exigeante, c’est tout. C’est Madame Boleva quoi ! - 75 -


Sarah esquissa un sourire et posa son regard sur celui de Benjamin. Cette fois-ci, il ne tourna pas la tête, s’abandonnant dans ses yeux d’un bleu profond. Une fois encore, son cœur s’emballa. Mais il fit de son mieux pour ne pas laisser paraître son émotion. — Bon, comment veux-tu qu’on fasse ? Je te chante la chanson ? — Oui, c’est quoi ? — C’est une chanson que ma mère a composée avant de mourir. Ça parle d’amour. — Elle était musicienne ? — Oui, auteur, compositrice, interprète et pianiste, réponditelle avec une voix douce. Elle avait beaucoup de talent. C’est moi qui ai proposé à Madame Saligne de la chanter au spectacle de fin d’année. Je veux lui rendre hommage. Que tout le monde connaisse son œuvre. Tu comprends ? Benjamin n’avait jamais vraiment entendu sa voix. Elle était douce et posée. Et en cet instant, cette voix ne s’adressait qu’à lui. — Oui je comprends très bien. Benjamin, en confiance, osa poser la question qui le tiraillait. — Tu n’es pas obligée de me répondre, dit-il à voix basse. Ta mère est morte quand ? — Il y a trois mois environ. Elle était très malade depuis plusieurs années. Je vis avec mon père désormais, ici à Casteville. — J’ignorais, je suis désolé, répondit Benjamin, sincèrement touché. En tout cas, tu as eu une magnifique idée. Je vais tout faire pour que ce soit réussi. - 76 -


— C’est très gentil, répondit-elle avec son plus beau sourire. C’est bizarre qu’on ne se soit jamais parlé avant. — Oui, ce collège est bizarre de toute façon. On passe notre temps à se faire du mal, à s’éviter. Benjamin ne tremblait plus. Son cœur avait repris son rythme de croisière et il se sentait prêt à vivre cette aventure avec elle. — Tu veux que je te chante la chanson ? — Oui, vas-y, je t’écoute. Sarah s’installa sur la chaise de Madame Boleva, tout près de Benjamin. Elle prit une longue inspiration avant de commencer à chanter. "Une porte ouverte, une pensée Le jour où tout a basculé Une porte ouverte, une pensée, Dans ton regard j’ai su plonger Je n’ai hélas rien à t’offrir, Ma seule richesse c’est mon sourire Si tu me laisses prendre ta main, Je te guiderai sur le chemin Une porte ouverte, une pensée Le jour où tout a basculé Une porte ouverte, une pensée, Mon tendre ami laisse moi t’aimer" Benjamin ne put cacher son émotion. Jamais il n’avait entendu une voix aussi belle. Sarah chantait magnifiquement bien. Mais l’amour que lui portait son nouveau partenaire semblait la magnifier encore un peu plus. Après s’être accordé quelques secondes pour reprendre ses esprits, il réussit enfin à parler. - 77 -


— C’est magnifique. Ta mère était vraiment très douée. — Merci, c’est gentil. Tu sais, c’est la première fois que je la chante devant quelqu’un d’autre qu’un professeur ! — Je suis content que ce soit moi, répondit Benjamin qui ne cherchait plus à peser ses mots. — Tu veux essayer de la jouer au piano ? interrogea Sarah tout en se penchant pour installer la partition. — C’est parti ! La partition n’était pas bien difficile à déchiffrer pour Benjamin qui était habitué à jouer les œuvres les plus exigeantes des grands auteurs classiques. Il laissa ses doigts glisser sur le piano, bercés par cette mélodie écrite par la mère de Sarah. En quelques secondes, ses mains et la mélodie ne firent qu’un. Sarah se mit à chanter les premières notes de la chanson. Benjamin eut l’impression de voir le temps se suspendre et la pièce si austère de ses cours de piano disparaître sous ses pieds. Il n’y avait plus que lui, elle, et la musique. La magie des notes semblait les unir, comme les cinq doigts d’une main. Il se laissa emporter dans ce tourbillon de bonheur, bercé par le son mélodieux de la voix de Sarah. Des applaudissements frénétiques interrompirent avec violence ce moment de grâce. Madame Saligne était entrée dans la pièce et battait des mains en écartant démesurément les bras. — C’est formidable ! Formidable ! Vous êtes des petits anges tous les deux. Je savais que j’avais raison ! Son sourire était tellement prononcé que son visage entier paraissait grimaçant. Elle jubilait. — Vous allez me travailler tout ça mes petits chéris. Vous - 78 -


êtes for-mi-dables ! Encore dans ses pensées, Benjamin se leva et rangea les partitions dans son sac. Quand il croisa le regard souriant de Sarah, il eut l’étrange sensation qu’il n’aurait plus besoin de lui parler pour la comprendre. Qu’une osmose était en train de naître. — Bonsoir Benjamin, mon père doit m’attendre dehors, finit-elle par dire. — Bonsoir Sarah. Dans sa tête, il se répéta : "Je t’aime Sarah. Je t’aime". Il la contempla pendant qu’elle descendait avec grâce le long escalier de l’école, et lui fit un signe de la main lorsqu’elle franchit la porte principale. Elle se retourna puis adressa un dernier sourire en direction de Benjamin. Un sourire qui ressemblait beaucoup à un : "Je t’aime aussi, Benjamin".

- 79 -

Une vie d'avance - Les 80 premières pages  

La vie de Benjamin Merry, adolescent sans problème, bascule le jour où il se retrouve parachuté dans le futur et découvre que sa sœur est en...

Read more
Read more
Similar to
Popular now
Just for you