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www.premedit.net www.premedit.net/pyrite.htm

Tous droits de reproduction, de traduction et d'adaptation réservés pour tous pays. © Prem'Edit 77, 2012 Illustration de couverture : © Jean-Paul Comparin ISBN : 979-10-91321-03-7


Stephano Baldi ______________________________

Pyrite


Ce roman est une fiction purement imaginaire. Toutes ressemblances avec des personnes existantes ou ayant existÊ, des lieux ou des faits, relèveraient de pures coïncidences.


L

es trois hommes arrêtèrent leur véhicule sur le

parking réservé aux usagers du port de Royan en CharenteMaritime. Celui qui se trouvait au volant, un solide gaillard d’une trentaine d’années, ouvrit le coffre et chacun récupéra son sac. Le conducteur verrouilla soigneusement la voiture et le groupe se dirigea rapidement vers le ponton numéro trois. Ils s’arrêtèrent devant un magnifique catamaran blanc, un Privilège 435. Celui qui paraissait être le chef inspecta rapidement les lieux et ne relevant rien d’anormal, sauta prestement à bord en faisant signe aux deux autres de le rejoindre. Glissant la main dans sa poche, il saisit une clef au moyen de laquelle il déverrouilla le battant vitré qui permettait d’accéder à l’intérieur du voilier. Chacun déposa ses affaires et le chef se tourna vers eux. — Ne perdons pas de temps ! Michel tu t’occuperas de la grand-voile et toi David du génois. Comme vous pouvez le voir l’ensemble des voiles sont montées sur enrouleurs, donc pas de problème. Pour l’instant dépêchez-vous d’ôter les aussières d’amarrages que l’on puisse manœuvrer. — OK Alexi, on y va. Celui qui se prénommait Alexi, visiblement le capitaine, s’installa sur le siège du skippeur et inséra la clef de contact dans le tableau de bord. Le premier moteur diesel démarra, puis le second.

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— C’est bon pour la manœuvre ? demanda Alexi. — Tout est en ordre, allons-y ! À quatorze heures pile ce mardi 15 février, il enclencha la marche arrière et le bateau décolla doucement du ponton. Adroitement, il remit légèrement les gaz vers l’avant compte tenu de la réglementation de vitesse imposée dans l’enceinte du port, et guida l’unité vers la sortie. Un peu nerveux Alexi évita de justesse un petit bateau pneumatique qui entrait et qui avait la priorité. Les instructions qu’il avait reçues étaient strictes : quitter le port au plus vite le plus discrètement possible et gagner rapidement la pleine mer. La pluie redoublait et formait un écran qui réduisait fortement la visibilité. Le vent soufflait par rafales et le bateau tanguait en s’engageant dans le chenal de sortie. Chacun des équipiers enfila une veste de quart chaude et étanche pour se préparer à la manœuvre. — C’est bon David, tu peux envoyer la grand-voile et demande à Michel de faire la même chose pour le génois. — OK, Chef ! Les deux hommes placèrent les écoutes autour des gros winches motorisés et déroulèrent les voiles en commençant par la grand-voile de couleur rouge et ensuite le génois immaculé blanc. Une fois sorti de la baie de la Grande Conche de Royan, Alexi coupa les moteurs et prit en main la manœuvre. Les écoutes étant maintenant ramenées au cockpit sur le piano, il vérifia son cap et enclencha le pilote automatique. Il quitta son siège et entreprit de régler les voiles. Il actionna les winches pour border les quelque cent mètres carrés de voilure. Immédiatement le bateau sembla bondir en avant. Ses voiles gonflées par un vent soutenu de force six, le -6-


majestueux catamaran s’éloignait rapidement de la côte en direction de la haute mer. À la barre, Alexi maîtrisait parfaitement la situation et il jugea qu’il était temps de faire l’inventaire du bateau. — David, vérifie les provisions en eau et carburant, et toi Michel tu t’installes à la table à carte afin d’effectuer un relevé GPS de notre position. À tout hasard allume aussi la VHF sur le canal 9, on ne sait jamais. Les deux acolytes s’affairèrent. David inspecta le compartiment moteur et la jauge confirma que le réservoir de gasoil était plein, soit environ trois cent quatre-vingts litres. Il se dirigea vers l’avant du bateau dans la coursive du flotteur droit pour atteindre le compartiment où se trouvait la réserve en eau potable. Comme pour le réservoir de carburant, celui-ci était rempli et les six cents litres leur assuraient une autonomie confortable. Quant à Michel, il alluma le poste radio VHF et se positionna sur le canal 9. Il s’installa ensuite à la table à cartes devant un superbe ordinateur portable Apple. Il lança le programme et la carte marine de la région s’afficha. Aussitôt il connecta le GPS et fit un relevé de leur position. Il nota soigneusement les éléments sur un petit carnet qu’il sortit de sa veste. De son côté, Alexi alluma son téléphone cellulaire et composa un numéro. Le correspondant décrocha aussitôt. — Allô ? — Bonjour, Madame Dupuis, Alexi. — J’espère que vous avez de bonnes nouvelles pour moi ? — Nous n’avons rencontré aucun problème. Nous sommes sur le bateau et en ce moment nous nous dirigeons -7-


vers la haute mer. D’ici environ trente minutes, nous ne serons plus joignables sur le cellulaire. Si vous voulez communiquer avec nous, vous devrez utiliser le téléphone satellite. — Très bien, Alexi et bravo ! Foncez et tenez-moi informé pour l’instant toutes les deux heures de votre position. Sinon concernant l’objet que je vous ai remis, j’espère qu’il est bien sous votre contrôle. — Oui naturellement, je l’ai placé en lieu sûr. — Vous me rassurez. Je vais vous laisser et j’attends votre appel dans deux heures, soit à vingt-deux heures. — OK, à tout à l’heure. * **

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L

’Audi A3 remontait l’avenue de Saxe en direction

de la place Breteuil. Ce soir-là dans le septième arrondissement de Paris la nuit était noire et les rues désertes. La voiture tourna à droite dans la rue Pérignon et se gara à hauteur du numéro 19. Une femme sortit de la voiture et actionna le verrouillage centralisé. Elle revint un peu sur ses pas pour sonner à l’interphone du numéro 10. Un léger bourdonnement retentit et elle pénétra dans l’entrée de l’immeuble. Empruntant l’ascenseur, elle appuya sur le bouton du troisième étage. Arrivé sur le palier un homme l’attendait et s’effaça pour la laisser entrer. Sans plus attendre elle se jeta dans ses bras et ils s’embrassèrent passionnément. Elle lui prit la main et sans un mot, ils empruntèrent l’escalier en colimaçon du petit duplex deux pièces pour se rendre à l’étage en dessous où se trouvait la chambre. Elle tira les doubles rideaux et régla le potentiomètre de la lumière sur la position "tamisé". Elle s’allongea sur le lit et lui tendit les bras. Il la rejoignit et serrés l’un contre l’autre ils se déchaînèrent. Les vêtements jonchaient le sol autour du lit, au même titre que la multitude de coussins, et se retrouvèrent totalement nus, libres d’explorer leurs corps. Elle se fit tendre et amoureuse et se mit à l’embrasser partout sensuellement. Elle le regarda puis se plaça face à lui entre ses jambes en l’agaçant de ses lèvres et de sa langue. C’était divin, il lui maintenait la tête avec sa main sur sa nuque. La respiration de l’homme s’accéléra. Il voulait jouir, mais pas de cette façon, aussi il l’allongea sur le ventre et la pénétra sauvagement. Elle sursauta en réussissant à contenir son indignation et simula son plaisir au bout de quelques minutes. Ils s’embrassèrent fougueusement en savourant ce -9-


magnifique orgasme à sens unique. — Je voudrais que tu restes cette nuit, je t’aime tant. — Écoute, tu sais bien que je ne peux pas, pas encore… Sois patient tu ne le regretteras pas… — Tu ne l’aimes plus, alors qu’attends-tu ? — Le bon moment, le moment que j’aurais choisi, mais tu t’inquiètes pour rien mon chéri… — Tu as raison comme toujours et pour l’instant profitons encore des derniers instants qui nous restent. Ils flirtèrent encore un moment et l’homme décida de passer sous la douche dans la salle de bain située en face de la chambre. Aussitôt elle se leva et fouilla rapidement la veste de son amant. Parfaitement lucide, elle resta encore quelques instants étendue sur le lit à réfléchir. Soudain son visage s’éclaira car elle venait d’imaginer la manière de s’y prendre. Satisfaite, elle rejoignit son amant sous la douche et le quitta quinze minutes plus tard. * **

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D

avid et Michel sortirent du carré pour rendre

compte et informer leur chef que les réservoirs étaient pleins. Le vent forcissait et l’anémomètre annonçait une montée sur force sept à huit. Les conditions météorologiques n’étant guère favorables, Alexi pour plus de sécurité décida de réduire un peu la voilure. Bien que naviguant parfaitement à plat, le catamaran sera plus véloce avec moins de toiles et la sécurité s’en verrait accrue. Il déverrouilla le piano et prit un ris sur la grand-voile. — David, je vais enrouler le génois et tu vas lancer le petit foc. — OK Alexi, c’est comme si c’était fait ! Le bateau filait maintenant un bon vingt nœuds au cap trois cent vingt et Alexi commençait à se décontracter. Sous pilote automatique, le bateau conservait immuablement son cap sous réserve toutefois des courants marins qui pourraient le dévier de sa route. Les trois hommes s’installèrent sur les banquettes du carré afin de se détendre enfin au sec. — Bon, à présent, c’est les vacances, lança David. — Pas vraiment, rétorqua Alexi. Nous avons une longue route à faire, aussi nous allons régler maintenant notre organisation concernant les tours de quarts. Je prends le premier jusqu’à minuit et ensuite ce sera Michel de minuit à quatre heures et toi David de quatre à huit heures. Des questions ? — Oui précisa Michel. Peux-tu nous dire où nous - 11 -


allons ? — Non, pas pour l’instant. Les instructions que j’ai reçues sont formelles. Mais ne vous inquiétez pas, le lieu d’arrivée ne posera aucun problème. — OK, c’est comme tu voudras, dit David. Mais ce n’est pas tout ça, je commence à avoir une petite faim. — Vérifie le contenu du réfrigérateur et du congélateur, cherche aussi dans les placards des plats déshydratés et tout ce que tu peux trouver. Normalement il y a tout ce qu’il faut. Pour l’instant il serait imprudent de nous arrêter dans un port afin de nous approvisionner, ce serait trop dangereux. Ils découvrirent effectivement un assortiment de provisions et de boissons variées qui leur permettront de tenir un certain temps. — Regarde Alexi, j’ai même trouvé deux bouteilles de whisky ainsi qu’une caisse de six bouteilles de champagne. — Parfait, mais ce sera pour plus tard, décréta leur chef. Pour l’instant je souhaite que vous conserviez toute votre lucidité tant que nous ne sommes pas sortis des eaux territoriales. * **

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D

aniel Granville, PDG de la société anonyme

« Granville Technologies » de formation ingénieur en électronique avait fondé la société anonyme vingt ans auparavant et s’était installé dans la zone industrielle d’Emerainville en Seine et Marne. Bel homme de cinquante-six ans, élégant, intelligent, il avait épousé sa femme Estelle neuf ans plus tôt, mais n’avait malheureusement pas pu avoir d’enfants. De ce fait ils s’étaient lancés l’un et l’autre à corps perdu dans leur travail. Daniel Granville avait su s’entourer d’une équipe fiable et professionnelle pour profiter des marchés porteurs qu’offrait l’éclosion des nouvelles technologies, notamment en matière de réseaux et d’énergie. L’entreprise fonctionnait sur ses acquis face à une vive concurrence. Pour se démarquer, « Granville Technologies » œuvrait sur des projets innovants liés à l’évolution constante du marché. Il participait activement au développement industriel et commercial de son entreprise en la dirigeant, mais surtout participait assidûment à la recherche et développement en coordination avec son ami et collègue Alain Clément, Directeur du Centre Recherche et Développement. Par conséquent il déléguait de nombreuses tâches à responsabilités à son assistante personnelle Ambre Vermont, en qui il avait toute confiance. * **

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E

stelle Granville jeune femme très séduisante à

l’aube de ses trente-six ans était particulièrement occupée par ses fonctions à l’ « Association française pour la recherche sur la trisomie » située à Paris dans le septième arrondissement 149 rue de Sèvres. Celle-ci élue par le Comité directeur dont elle faisait d’ailleurs partie se consacrait dans le cadre d’importantes responsabilités à la collecte des fonds nécessaires à la recherche pour vaincre cette terrible maladie. De ce fait, elle était très demandée et il lui arrivait fréquemment de se déplacer à Paris et en province à l’occasion de différents séminaires ou colloques afin de sensibiliser les institutions sur son action. Parfois même, elle rentrait fort tard à leur domicile de Lésigny en Seine et Marne, retenue par des réunions importantes internes à l’association. Épanouie, cette jeune femme blonde aux yeux cobalt ne laissait pas les hommes indifférents, elle était même souvent courtisée. D’ailleurs ce midi, elle devait déjeuner avec Hubert Dubreuil ex-Ministre de la santé. * **

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L

a

société

« Granville

Technologies »

d’une

superficie de trois cents mètres carrés au sol se composait d’un corps de bâtiment moderne composé de structures vitrées et d’aluminium sur deux niveaux. La nuit était tombée, la société fermée depuis déjà plusieurs heures et la zone industrielle déserte. Dans la pénombre une ombre se profila. Quelqu’un approchait dans le noir et s’arrêta devant le porche d’entrée. L’individu fouilla dans son sac et pénétra à l’intérieur du bâtiment sans qu’aucune alarme ne se déclenche. Muni d’un stylo lampe à la lumière bleutée, objet atypique mais discret et efficace, l’inconnu se dirigea sans hésiter dans les couloirs de l’entreprise. Il s’arrêta devant une armoire forte imposante, d’un modèle ancien c’est-à-dire dépourvu de digicode, dont il déverrouilla le lourd battant. C’est en ouvrant le troisième tiroir qu’il reconnut la pochette contenant le DVD convoité. Il alluma un ordinateur et inséra le média dans le lecteur. Ayant vérifié qu’il s’agissait bien des éléments recherchés, il lança la copie sur un DVD vierge. Ensuite il rangea soigneusement la copie gravée dans son sac, éteignit l’ordinateur, remis tout en place et commença à refermer le battant de l’armoire forte. Au même moment, il aperçut une clef USB rouge qui était placée juste à côté du DVD. Sans réfléchir il s’en empara et la fourra dans sa poche. Il éteignit son stylo lampe et se dirigea rapidement vers la sortie. C’est d’un pas hâtif qu’il rejoignit sa voiture et qu’il disparut dans la nuit. * **

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L

es employés de la Capitainerie du port de plaisance

de Royan vaquaient à leurs occupations sous la responsabilité du chef de port, Antoine Gaillac. La journée avait été rude pour lui. Trois nouveaux plaisanciers avaient pris possession de leur emplacement et il avait fallu orchestrer le ballet de la grue afin de mettre à l’eau ces trois grosses unités. Épuisé en cette fin de journée éprouvante, il se renversa dans son fauteuil en pensant à l’agréable soirée qu’il allait passer avec sa nouvelle femme et son chien devant la cheminée. Il observait nonchalamment à la jumelle les allées et venues dans son port noyé par une pluie battante. En scrutant devant lui de gauche à droite, il enregistra de façon subliminale une information. Sans savoir pourquoi il revint un peu sur la gauche et son regard se fixa sur la place B5 du ponton numéro trois. Incrédule, il ne réalisa pas de suite ce qu’il voyait et ce qu’avait accroché son subconscient. Justement il ne voyait rien… La place numéro trois ��tait vide. Immédiatement il réagit en s’adressant à son équipe, mais particulièrement à son adjoint, présent près de lui. — Mais bon dieu, ce n’est pas vrai, où est passé le bateau de Daniel ! Didier ! Sais-tu quelque chose à propos du « Kim » ? Didier Muyal sans savoir pourquoi commençait à paniquer. Daniel était un ami d’enfance de son patron et une formidable complicité liait les deux hommes depuis toujours. — Mais non, Antoine… Je ne suis au courant de rien ! — Mais depuis quand il est sorti ? Daniel n’est pas venu, il me l’aurait dit ! - 16 -


— Désolé… En l’état actuel des choses, je ne peux pas t’en dire plus… Didier Muyal se décomposait. Il était de sa responsabilité de contrôler les entrées et sorties des bateaux, et ainsi garantir aux usagers du port un service optimum de sécurité. Dans le cas présent, il avait failli à ses obligations et se trouvait dans une posture particulièrement inconfortable entre son client Daniel Granville et son patron Antoine Gaillac. Personne n’avait vu sortir le « Kim ». Se ressaisissant il se déplaça latéralement sur son siège à roulettes et sur une intuition, saisit le micro de la VHF. — Kilo India Mike, me recevez-vous ? J’appelle Kilo India Mike, me recevez-vous ? répéta plusieurs fois Didier Muyal. Il laissa passer quelques secondes en entendant seulement le faible crachoti du haut-parleur et reprit : — Kilo India Mike, me recevez-vous ? Ici la Capitainerie du port de Royan. Je m’adresse au voilier le « Kim ». Qui que vous soyez, je vous somme de me répondre ! Le haut-parleur central restait muet. Antoine Gaillac avait repris espoir dans l’initiative de son second, mais de toute évidence, soit la VHF n’était pas branchée sur le bateau, soit celui-ci avait été volé. Il n’arrivait pas à envisager cette seconde solution, d’autant que concernant un bateau de plaisance, il n’avait pas les moyens de déclencher un plan ORSEC ! Il réfléchissait à toute vitesse. Si le « Kim » avait été volé, depuis combien de temps avait-il quitté le port. Il se revoyait rentrant - 17 -


de déjeuner vers treize heures trente, passer devant ce magnifique voilier de treize mètres qui appartenait à son ami Daniel Granville et que jamais il ne pourrait s’offrir. Il était maintenant dix-neuf heures, donc au pire cela faisait cinq heures et demie que le « Kim » avait disparu. Cinq heures trente, certes, se disait-il, mais on peut en faire du chemin avec ce vent et cette bête de course durant ce laps de temps !

* **

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F

aisant route par vent de travers, ils se trouvaient

actuellement en haute mer. Devant, derrière, à gauche comme à droite, on voyait la mer, uniquement la mer. Le temps gris et maussade ajoutait sa sinistrose à la couleur grise de l’eau. Les déferlantes cognaient contre les flotteurs, mais le catamaran croisait facilement à vingt nœuds. Alexi demeurait à la barre tandis que ses deux associés étaient confortablement installés dans le carré en train de préparer le dîner. Soudain ils sursautèrent, comme tétanisés en entendant le haut-parleur de la VHF crachoter : « Kilo India Mike, me recevez-vous ? J’appelle Kilo India Mike, me recevez-vous ? » Michel et David se ruèrent à l’extérieur. Alexi avait entendu. C’est quand même un peu surpris de la situation qu’il déclara : — Pas de panique, les gars. Nous sommes déjà loin, et… Le haut-parleur lui coupa la parole. — Kilo India Mike, me recevez-vous ? Ici la Capitainerie du port de Royan. Je m’adresse au voilier le « Kim ». Qui que vous soyez, je vous somme de me répondre ! Alexi consulta sa montre qui annonçait dix-neuf heures trente. — Ça fait cinq heures et demie que nous naviguons et de plus ils ignorent quelle direction nous avons pris. Ils se sont aperçus de la disparition du bateau, c’est tout. Ça ne m’inquiète pas plus que ça. — OK c’est toi qui vois lui rétorqua David. * ** - 19 -


A

ntoine Gaillac méditait dans son fauteuil face aux

pontons du port. Il n’arrivait pas à se résoudre à rentrer chez lui car il avait désormais quelque chose à faire, une chose désagréable, annoncer à son ami Daniel le vol de son bateau flambant neuf. Il décida d’attendre le lendemain, la nuit portant conseil. Le lendemain matin, vers dix heures, il décrocha son téléphone. — « Granville Technologies », bonjour ! — Bonjour, pouvez-vous me passer Granville, s’il vous plaît ? — Bien sûr, qui dois-je annoncer ? — Antoine Gaillac. — Ne quittez pas, Monsieur.

Monsieur

Il patienta quelques secondes et eut une personne en ligne. — Ambre Vermont à l’appareil. Je suis l’assistante de Monsieur Granville. Que puis-je faire pour vous ? — Passez-moi Monsieur Granville, je vous prie. — C’est à quel sujet ? — C’est personnel. — Très bien, je vais voir s’il peut vous prendre. Il attendit une petite minute. — Salut Antoine, ça me fait plaisir de t’entendre. Que me vaut le plaisir ? — Écoute Daniel, c’est un peu délicat… - 20 -


— Vas-y je t’écoute. — As-tu prêté ton bateau à quelqu’un ? — Non, pourquoi ? — Voilà : le « Kim » a disparu… — Quoi ? Mais qu’est-ce que tu me racontes ! Et depuis quand bon sang ?! — Apparemment, sans être vraiment sûr, il aurait quitté le port hier entre treize heures trente et dix-neuf heures… — Mais c’est insensé ! Je n’arrive pas à y croire ! — Écoute Daniel, du temps s’est écoulé entre le moment où j’ai vu ton bateau et le moment où mon équipe s’est aperçue qu’il n’était plus là, soit environ cinq heures. Nous avons immédiatement alerté les garde-côtes, mais aucun résultat pour l’instant. Je suis vraiment désolé… — Pas tant que moi, rétorqua Daniel Granville en lui coupant la parole. Bon, je dois te laisser, tiens-moi au courant si tu as du nouveau. — OK. Tu peux compter sur moi. À bientôt. — C’est ça à bientôt ! Granville raccrocha. Seul dans son bureau, il réfléchissait, quand on frappa à sa porte. Son assistante se présenta devant lui et constata la mine soucieuse de son patron. — Que se passe-t-il, rien de grave j’espère ? — On vient juste de m’annoncer le vol de mon bateau… — Mais comment ?... — Je ne sais pas grand-chose et d’ailleurs personne ne sait grand-chose à ce sujet ! — Mais qu’allez-vous faire ? — Dans un premier temps, attendre un jour ou deux et - 21 -


ensuite contacter la compagnie d’assurance. — Voulez-vous que je m’en occupe, demanda son assistante? — Non, non merci Ambre, je vais m’en occuper personnellement. — Très bien, Daniel, si vous avez besoin de moi je suis là à côté. — Merci, à plus tard. Elle quitta le bureau présidentiel et Daniel Granville ne put malgré la situation s’empêcher d’admirer la silhouette de cette superbe femme de trente-quatre ans. Élancée, rousse aux yeux verts, impeccablement vêtue d’un tailleur parfaitement coupé, elle possédait indéniablement une classe folle. Il n’était d’ailleurs pas insensible à son charme…

* **

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L

’Assurance Française, bonjour, Amélie pour

votre service. — Bonjour, Daniel Granville à l’appareil. Je vous appelle pour vous signaler un sinistre concernant mon bateau. — Ne quittez pas Monsieur Granville, je recherche la personne qui s’occupe de votre contrat. Voilà, je vous passe Monsieur Duval. — Merci. — Bonjour, Monsieur Granville, ici Christophe Duval, que puis-je faire pour vous ? — Je vous appelle pour vous signaler le vol de mon bateau. — Ah… Croyez bien que je suis réellement navré Monsieur Granville. J’ouvre immédiatement un dossier en ligne. Dites-moi Monsieur Granville, le port d’hébergement de votre bateau le « Kim », est toujours Royan ? — Oui, tout à fait. — Bien. Pouvez-vous me dire quand a eu lieu le vol ? — Apparemment hier dans l’après-midi. — Je note, mais j’aurais besoin que vous m’adressiez un e-mail relatant les faits, c’est indispensable. — Oui bien sûr, je le fais à l’instant. — À réception, je lancerai immédiatement un enquêteur sur place. — Merci et de grâce tenez-moi informé… — Vous pouvez compter sur moi et surtout si vous avez de nouveaux éléments n’hésitez pas à me les communiquer, c’est très important. À bientôt M. Granville. * ** - 23 -


D

eux mois s’étaient écoulés depuis sa déclaration

de vol à la société « Assurance Française » sans résultats probants. Du côté d’Antoine Gaillac chef de port à Royan, il n’avait lui non plus rien de nouveau à lui apprendre. N’en pouvant plus d’attendre, Granville reprit contact avec son assureur et demanda à parler à son conseiller. — Christophe Duval, bonjour. — Bonjour, Daniel Granville à l’appareil. Je vous appelle au sujet du vol de mon bateau. — Je suis désolé, mais pour l’instant nous n’avons toujours aucune information. — Mais enfin, ce n’est possible, mon bateau ne s’est quand même pas volatilisé ! — Croyez bien que nous faisons le maximum, Monsieur Granville. — Je voudrais quand même vous faire remarquer qu’il s’est déjà écoulé deux mois, deux mois sans aucun résultat ! Dans ces conditions remboursez-moi mon bateau aux conditions définies dans le contrat ! — C’est malheureusement impossible, Monsieur Granville. Contractuellement nous disposons d’un délai de six mois pour retrouver la trace de votre bateau. Il s’agit de la clause 3.4 des conditions particulières, et… Furieux, celui-ci lui raccrocha violemment au nez. Entendant des éclats de voix venant du bureau attenant, Ambre Vermont passa la tête dans l’entrebâillement de la porte.

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— Ça ne va pas, Daniel ? — Mais si, mais si… — Mais non, dit-elle, je vois bien que vous êtes contrarié, vous ne voulez pas m’en parler ? — La compagnie d’assurance commence à m’énerver sérieusement. Cela fait deux mois qu’ils me promettent monts et merveilles et globalement ils me sortent une quelconque clause de six mois durant laquelle ils se réservent le droit d’éviter de me dédommager ! — Donc si je comprends bien, ils n’ont toujours pas trouvé d’indices ? — Voilà, c’est exactement ça. — Et maintenant que comptez-vous faire ? — Je ne sais pas encore. Pouvez-vous me laisser Ambre, j’ai besoin d’être seul. — Très bien Daniel, si vous avez besoin de moi… — Oui, merci, à tout à l’heure. Resté seul, Granville cogitait. Visiblement l’assurance ferait des problèmes. Il devait coûte que coûte retrouver son bateau. N’ayant jamais eu les deux pieds dans le même sabot, il se tourna vers la console de droite où se trouvait son ordinateur portable et se connecta sur Internet. Il interrogea les « pages jaunes » et aussitôt une liste s’afficha. Il la consulta longuement et finalement nota des coordonnées sur son smartphone.

* **

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L

a Ferme Vauvenargues, située en Seine et Marne à

Férolles-Attilly, était plantée au beau milieu d’un terrain de dix hectares. Bordée à sa droite par les bois, elle était environnée sur ses autres côtés par les champs de la Brie qui s’étendaient à perte de vue. Pour y accéder il n’y avait qu’une seule possibilité, emprunter un chemin carrossé de pierres blanches sur sept cents mètres bordés par des champs céréaliers où se côtoyaient aussi bien les tracteurs que les chevreuils ou autres petits gibiers. Isolée de tout urbanisme, elle respirait le calme et la sérénité. Le bâtiment principal était encadré par trois autres corps séparés. Celui-ci possédait un étage destiné à l’habitation, le rez-de-chaussée en partie à usage professionnel et un autre affecté à la vie de la Ferme. La surface au sol avoisinait les trois cents mètres carrés ce qui permettait par conséquent d’y être à l’aise. — Gascogne-Dutilleux bonjour, Marjorie à votre service. — Bonjour. Je souhaiterais parler soit à Monsieur Gascogne, soit à Monsieur Dutilleux. — Dans ce cas, ce sera avec Monsieur Gascogne. Qui dois-je annoncer ? — Daniel Granville. — Ne quittez pas Monsieur Granville, je préviens immédiatement Monsieur Gascogne. Il était de règle de ne jamais poser de questions à un client sauf, si le patron le demandait. Il patienta une vingtaine de secondes et Marjorie revint en ligne. — Pourriez-vous me communiquer la nature de votre appel, Monsieur Granville ? - 26 -


— N’en prenez pas ombrage chère Madame, c’est assez personnel et je souhaiterais m’entretenir en personne avec Monsieur Gascogne. — Très bien, je vous le passe. Daniel Granville avait choisi l’Agence Gascogne-Dutilleux sur son seul flair, mais aussi par l’originalité des lieux pour une telle profession. Il ne pouvait s’agir que de gens « particuliers »… De plus lui-même résidait à proximité de Férolles-Attilly où se trouvait la Ferme Vauvenargues, proximité qui n’était pas pour lui déplaire. — Gilles Gascogne, bonjour. — Bonjour, Monsieur Gascogne, Daniel Granville. — Que puis-je faire pour vous ? — Je souhaite vous rencontrer afin de vous entretenir d’une affaire. — Très bien, j’ai un créneau demain matin à dix heures. — C’est parfait pour moi. — Savez-vous comment nous rejoindre, car nous sommes dirons-nous, un peu isolés… — Oui, je connais la région et aujourd’hui avec les GPS, je vous trouverai. — Très bien Monsieur Granville. Dans ce cas à demain. « Mais qui sont ces gens ?», s’interrogeait Granville. Il s’était attendu à rencontrer des êtres bourrus, et visiblement ce n’était pas vraiment le cas : une secrétaire charmante, un Gilles Gascogne plus homme d’affaires qu’autre chose… De deux mots, il faut toujours choisir le moindre. Sans savoir vraiment pourquoi il se sentait à présent rassuré, dans de bonnes mains. * ** - 27 -


M

arceau vaquait à ses occupations dans la cour de

la Ferme en compagnie d’un petit chien noir au poil soyeux. En regardant au loin il remarqua un nuage de poussière blanche annonciateur d’une visite. En effet trois minutes plus tard, une grosse Audi A8 noire fit son apparition. Immédiatement le chien Ebourifeye, un Griniche pur race, c’est-à-dire en fait un croisement Griffon-Caniche, autrement dit une tête de mule mais très fidèle, aboya pour signaler une présence étrangère. La voiture se gara à côté de deux autres véhicules situés devant le bâtiment principal : un Porsche Cayenne S gris foncé aux vitres sur teintées noires et un ravissant petit Toyota Rav4 blanc nacré. Le visiteur descendit de sa voiture sous l’œil soupçonneux de Marceau, le fidèle gardien et homme à tout faire des lieux. Il grogna un indescriptible bonjour lorsque le visiteur le salua et qu’il lui demanda Monsieur Gilles Gascogne. Sans un mot, il lui indiqua du doigt une porte. Le visiteur se dirigea vers le bâtiment sous l’escorte d’Ebourifeye qui lui reniflait dangereusement les mollets en grondant. Il pénétra à l’intérieur et se trouva en présence d’une femme d’un certain âge qui avait dû être très jolie. Avant même qu’il ne puisse se présenter, elle prit les devants. — Monsieur Daniel Granville, je présume ? — Oui, tout à fait. — Suivez-moi. Monsieur Gascogne vous attend. Il passa devant une pièce dont la porte était entrouverte où il aperçut une ravissante jeune femme blonde. Marjorie frappa au battant d’une lourde porte en bois massif où trônait un - 28 -


digicode, et s’effaça pour le laisser entrer. Un homme d’une quarantaine d’années contourna son bureau et vint à sa rencontre. — Entrez Monsieur Granville, je suis Gilles Gascogne. Installez-vous, lui dit-il en lui désignant un confortable fauteuil en cuir noir. Il prit place à côté de son visiteur dans un siège identique. Granville inspecta les lieux du regard. Il se trouvait dans une grande pièce rectangulaire d’environ quatre-vingts mètres carrés aux pierres apparentes. Un feu de bois crépitait dans une cheminée ronde hypermoderne, placée au centre de la pièce et suspendue au fait de la charpente apparente. D’ailleurs tout le mobilier était résolument moderne et contrastait avec le reste. Il aperçut un objet bizarre en bois posé sur le coin gauche du bureau. En posant son regard sur son interlocuteur qui l’observait, il remarqua un homme solide d’âge mûr, le regard franc au travers d’yeux bleu gris, à l’allure sympathique et sportive, mais sûrement dangereux. Il ne s’était pas trompé d’adresse. — Je vous écoute Monsieur Granville, expliquez-moi le but de votre visite. — C’est malheureusement tout simple, on m’a volé mon bateau. — Et vous avez besoin de nos services pour cela ? — Oui. — Ne pensez-vous pas que votre compagnie d’assurance est davantage au fait pour ce genre d’affaire ? — Non. — Pourquoi ? — Voilà, je vais tout vous expliquer. Mon bateau, le - 29 -


« Kim » est un voilier catamaran de treize mètres ancré au port de Royan en Charente-Maritime. Je l’ai acquis neuf, il y a six mois, et il a disparu apparemment le 15 février… — Très bien, j'imagine que vous avez contacté votre compagnie d’assurance ? — Oui bien sûr, mais cela fait déjà plus de deux mois et ils n’ont obtenu aucun résultat. — De quelle compagnie s’agit-il ? — « L’Assurance Française », mais je préférerais dans la mesure du possible que vous n’interfériez en rien dans leurs recherches. De même et bien évidemment je ne les informerais pas de nos accords, si toutefois vous acceptiez la mission. — Ne vous inquiétez pas Monsieur Granville. C’était juste pour savoir au cas où nos chemins se croiseraient, si toutefois j’acceptais votre affaire, cela va sans dire. Donc vous voudriez que nous retrouvions votre cher bateau. — Tout à fait. — Et qu’est-ce qui vous fait croire que nous pourrions réussir là ou votre compagnie d’assurance a pour le moment échoué ? — Je ne sais pas, une intuition… — Bien. Résumons-nous. Votre bateau a été volé dans le port de Royan, il y a deux mois. Avez-vous des indices, des doutes, je ne sais pas moi, un début de piste ? — Non, rien, je ne vois vraiment pas, ce qui explique ma démarche… Les affaires de l’Agence Gascogne-Dutilleux étaient florissantes. Soit dit en passant, Gilles n’était pas vraiment ou seulement qu’un détective, mais plutôt un investigateur qu’on employait pour parvenir à ses fins là ou d’autres échouaient… Il fixa intensément son client et reprit : - 30 -


— Monsieur Granville, êtes-vous bien sûr de tout me dire ? — Mais oui, y aurait-il une raison qui vous ferait croire le contraire ? — Non juste une simple vérification, il est souvent utile de clarifier les choses. Donc si vous souhaitez me communiquer quoi que ce soit, ces informations seront les bienvenues. — Écoutez… J’ai bien un petit doute mais n’étant sûr de rien, et ce n’est sûrement qu’une simple impression, mais laissons cela pour l’instant. L’objet de votre mission est de retrouver absolument le « Kim » Monsieur Gascogne et ensuite nous verrons. L’instinct du chasseur prit le dessus. Gilles devina à cet instant qu’une grosse affaire se profilait. Mais il voulait en savoir un peu plus sur ce client et demanda le plus simplement du monde : — Puis-je connaître la nature de vos activités, Monsieur Granville ? — Je dirige mon entreprise « Granville Technologies » que j’ai créée, il y a une vingtaine d’années. Nous sommes sur le créneau High-tech réseaux et énergie. — Donc j’imagine que vous inventez quantité de choses ? — Des quantités non, mais quelques-unes oui, répondit-il avec un petit sourire plein de fierté. — Très bien Monsieur Granville, vous pouvez considérer que j’accepte votre affaire. Toutefois il me semble utile de vous préciser qu’il nous faudra peut-être un certain temps pour parvenir à nos fins. - 31 -


— Je comprends et je suis d’ailleurs prêt à en payer le prix. — Concernant nos honoraires, notre tarif journalier s’élève à deux mille euros hors taxes et hors frais avec un minimum de facturation de quinze mille euros. J’ajoute en outre que tous les frais, quels qu’ils soient, seront à votre charge sur présentations des justificatifs. — Pas de problème, j’accepte vos conditions. — Parfait Monsieur Granville, je vais vous faire préparer le contrat de mission. À propos, où pourrons-nous vous joindre ? — Voici ma carte avec mes coordonnées : mes numéros de téléphones lignes fixes et cellulaires, ainsi que mon e-mail. Gilles l’examina longuement et contourna son bureau. Il enclencha une touche du téléphone intérieur et demanda à Marjorie de préparer un contrat standard au nom de Daniel Granville. En attendant que Marjorie s’exécute, Gilles reprit. — Comment voulez-vous que nous fonctionnions ? — Je ne sais pas, je vous laisse juge, pourvu que vous me teniez au courant au fur et à mesure des résultats. Toutefois, je souhaiterais que vous me contactiez exclusivement sur mon portable ou par e-mail. — OK. Pour démarrer cette affaire, j’aurais besoin de certaines informations. Envoyez-moi par mail au plus tard pour demain matin, la fiche technique de votre bateau, la copie de la facture d’acquisition ainsi que les noms et qualité de l’ensemble des personnes vous touchant de près susceptibles de nous fournir des indices ou nous éclairer sur des points particuliers. — Très bien, je vous fais parvenir tout ça ce soir. Je - 32 -


voulais vous dire aussi, pour des raisons qui me sont personnelles, j’aimerais que cette affaire reste confidentielle, aussi je compte sur votre discrétion et reste votre unique interlocuteur. — Naturellement, Monsieur Granville. — Sinon et par simple curiosité, qui est Monsieur Dutilleux, votre associé ? — On peut dire ça comme ça.... Marjorie entrait avec le contrat inséré dans une chemise cartonnée au nom de « Daniel Granville ». — Merci Marjorie. Voilà, Monsieur Granville. Je vous remercie de lire ce document, de parapher toutes les pages et de le signer à la dernière page avec les mentions d’usage : « lu et approuvé, bon pour accord de mission ». Daniel Granville lut le document en constatant que tous les détails qu’il avait exposés se trouvaient clairement décrits. Par conséquent le bureau avait été sur écoute durant tout l’entretien. Il parapha et signa le contrat puis le tendit à Gilles Gascogne. — Merci Monsieur Granville. Afin de sceller notre accord, je vous demanderais une avance de vingt mille euros, Marjorie vous établira un reçu. Sans sourciller Daniel Granville sortit son chéquier et établit un chèque sur le compte bancaire de l’entreprise du montant demandé qu’il déposât sur le bureau. Remarquant à nouveau l’objet insolite qui avait retenu son attention, il ne put s’empêcher de s’y intéresser. - 33 -


— Afin de satisfaire ma curiosité, à quoi sert cet objet ? demanda t-il en le pointant du doigt. — Cet objet, Monsieur Granville, est un nunchaku. Il s’agit d’un petit fléau en deux parties de bois dur réunies par une corde ou parfois une chaîne, servant à l’origine à battre la paille de riz, aussi appelé « so-setsu-kon ». De cet instrument de travail, les paysans d'Okinawa en firent une arme redoutable, et élaborèrent de nombreuses techniques relatives à son maniement. Il permet de frapper ou d’étrangler en toute discrétion et de tenir en respect plusieurs assaillants. — Ah oui, en effet…. Ils se séparèrent sur ces mots encourageants. Ebourifeye assis au pied de Marceau, regarda l’Audi s’éloigner sans broncher.

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I

l ouvrit la porte du bureau situé en face du sien.

— Diane, arrive, on a du boulot ! — OK chef ! Comme d’habitude Diane Romance s’installa nonchalamment dans un fauteuil de cuir les pieds reposant sur un pouf. Elle le regardait intensément de ses magnifiques yeux gris. Gilles et Diane s’étaient rencontrés deux ans auparavant au cours d’une sombre histoire de meurtre où Gilles avait été mêlé de très près. À cette époque, elle occupait les fonctions de capitaine de police judiciaire au DRPJ 94. Gilles Gascogne lui ayant proposé de venir le rejoindre, et après avoir longuement réfléchi, elle avait finalement accepté un an plus tard. Gilles était plus que sensible à son charme, car elle était ravissante, drôle et de plus extrêmement intelligente. Le charme était d’ailleurs partagé… — Alors de quoi s’agit-il ? demanda-t-elle. — J’ai reçu tout à l’heure un certain Daniel Granville, chef d’entreprise dans les produits High-tech, à qui l’on a volé son voilier basé au port de Royan en Charente-Maritime. — Donc si je comprends bien, il te demande de retrouver son bateau. — C’est ça, ou plutôt il nous demande de le retrouver — Nous ? — Oui, cette fois-ci je t’emmène. — Ça va être facile pour cette grande première, non ? — On verra… Ce n’est pas si sûr. - 35 -


— On procède comment ? — Normalement nous devrions recevoir ce soir ou demain matin au plus tard, des éléments précis. À réception, on les examine et nous partons immédiatement pour Royan, ça te va ? — Génial ! Un petit séjour au bord de la mer avec toi… — Mouais…On va commencer par Royan et l’on verra où tout ça nous mènera, d’autant que j’ai l’intime conviction que ce Monsieur ne m’a pas encore tout dit. Je sens que cette affaire pourrait être bien plus complexe qu’il n’y paraît. — Excitant, rêva-t-elle tout haut… — Prépare tes affaires pour un long séjour et équipetoi… — OK, chef, lança-t-elle malicieusement. Gilles ne put s’empêcher de sourire devant l’attitude de son associée. Parfois il avait tout simplement envie de la croquer toute crue. Elle regagna son bureau et il interrogea sa messagerie.

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R

entré chez lui Daniel Granville se précipita pour

réunir les pièces demandées par l’Agence Gascogne-Dutilleux. Il scanna la facture du bateau ainsi que les différentes pages de la notice technique. Concernant la liste de noms, il n’en voyait pour l’instant seulement quatre à mentionner : Antoine Gaillac : chef du port de Royan, ami d’enfance. Didier Muyal : le second d’Antoine Gaillac. Alain Clément : Directeur du département recherches et développements de « Granville Technologies ». Ambre Vermont : mon assistante de direction, en qui j’ai toute confiance. Il lança son logiciel de messagerie et créa un nouveau message dans lequel il inséra les trois pièces jointes : la facture, la notice technique et la liste de noms.

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A

u grand largue le voilier surfait sur les vagues qui

essayaient de se ruer à l’assaut des flotteurs. Ils atteignaient en ce moment une vitesse telle qu’un sillage d’un mètre de haut semblait poursuivre le « Kim ». Le temps hivernal ne s’était toujours pas amélioré. Force six à sept avec des pointes à huit, le voilier continuait immuablement sa route vers sa destination finale, destination seulement connue d’Alexi, le chef de groupe. Emmitouflé dans sa veste de quart et allongé sur le trampoline à l’avant du bateau, Alexi réfléchissait à la situation. Depuis déjà plusieurs heures, il n’avait plus enregistré d’appels sur la VHF. Il se laissait bercer par le léger tangage du bateau qui naviguait parfaitement à plat. Michel tenait la barre et David se reposait sans sa cabine. Visiblement personne ne s’était lancé à leurs trousses, ce qui le soulageait momentanément. Néanmoins et bien qu’il le cachait à ses compagnons de route, il était intrigué voire inquiet quant au contenu de l’objet qui lui avait été remis quelques jours avant leur départ. Il ne voyait pas le rapport entre le vol du bateau et cet objet. C’était la première fois qu’il traitait avec ces gens qui ne faisaient, par conséquent, pas partie de ses clients habituels. Il avait l’habitude de travailler avec Michel et David, et d’une certaine manière s’inquiétait pour eux. Ce secret au niveau de la destination ainsi que le mystère entourant l’objet faisait naître en lui une certaine anxiété. Machinalement il glissa la main sous son aisselle gauche et se sentit rassuré en constatant la proéminence de son arme de poing. Ils longeaient actuellement les côtes du Portugal. Le bateau très rapide fendait majestueusement les vagues de l’océan Atlantique par un vent soutenu de force six. Puis le temps se gâta, visiblement une tempête approchait. Un nuage épais et noir s'étirait alors comme un panache à l'horizon. Aussitôt ils réduisirent la - 38 -


voilure de la grand-voile en prenant deux ris et Michel lança le foc de route à la place du Génois. De force six, le vent forcit à force dix. Le catamaran bien à plat volait littéralement sur la crête des vagues. Les rafales se succédèrent alors comme de terribles coups de cravache et chassèrent des cumulus gonflés comme des éponges. Il devait être environ dix-sept heures. L'encre échappée de l'horizon, finissant par s'étaler, se transforma progressivement en nuit épaisse et arriva rapidement au-dessus de leurs têtes. La bise miaulait dans la mâture et le long des drisses. David et Michel se tenaient dans le carré bien à l’abri tandis qu’Alexi contrôlait la marche du catamaran à la barre. La nuit se peupla de bruits sinistres : des éclatements, des coups sourds, des rumeurs d'avalanches. Tout le bateau fut agité de soubresauts, de vibrations et de convulsions hystériques. Le vent soufflait et la nuit était noire. Cette furie dura toute la nuit et, lorsque le soleil pâle de l’aurore se leva à l'horizon, ils naviguaient au sud du Portugal au niveau de Lagos. La mer moutonnait à l'infini. Les flotteurs ronflaient en fendant des masses d'eau effervescente, ça bouillonnait de partout dans un clapot incroyable. Des vagues démentielles cherchaient à monter à l’assaut de la poupe. Alexi à la barre depuis plusieurs heures dans cet enfer commençait à fatiguer. Il brancha le pilote automatique afin de se restaurer sommairement. Il revint rapidement à la barre et coupa le pilote car la houle beaucoup trop forte ne le permettait plus. Michel remplaça Alexi et celui-ci se glissa dans son duvet, épuisé. Tout d’un coup, Il entendit un hurlement, Michel lui demandait de revenir rapidement sur le pont : « Dépêche-toi, hurla Michel, il y a un problème ! » Du pays de Morphée il retournait à celui de Poséidon. Enfilant ses habits en hâte, il découvrit le foc de route au prise avec le vent. Celui-ci était enroulé et ficelé. Aussitôt David accrocha sa sécurité à la ligne de vie, un câble fixe reliant l’avant et l’arrière du bateau et - 39 -


rampa jusqu’à l’avant du voilier. Alexi libéra l’écoute afin d’affaler la voile, et pour lancer cette fois-ci le tourmentin, petite voile de tempête. La voile changée, le voilier reprit une petite allure. Dans le carré, David pointa leur position avec le GPS et se repéra sur la carte. Ils avaient légèrement dérivé, alors Alexi corrigea le cap. L’aube pointait son nez et ils grignotèrent des barres de céréales en guise de petit-déjeuner. La journée s’annonçait longue et difficile, physique et humide, mais la nuit sera sans incident en avançant doucement mais sûrement. À l’aube quelques feux de signalisation côtiers leur indiquèrent qu’ils n’étaient pas loin de Faro. Fatigués, piquant du nez tour à tour, ils purent relâcher un peu la pression. Il était désormais six heures quinze et il faisait beau. Encore quelques nautiques et ils se présenteraient à l'entrée du Detroit de Gibraltar pour rejoindre la mer Méditerranée. — Qu’est-ce qu’on a pris, lança Michel ! — Tu as raison, mais c’est fini maintenant, il fait beau. Nous allons bientôt aborder Gibraltar et il faudra faire attention de ne pas nous faire remarquer dans le détroit. Le détroit de Gibraltar est un passage important car il symbolise la séparation entre l'océan Atlantique et la mer Méditerranée. Ils décidèrent de faire escale à Gibraltar où l’on y trouve beaucoup de bateaux en partance ou sur le retour. De ce fait ils pourraient se noyer dans la masse des voyageurs au long cours... Les marinas sont bien organisées, un peu bruyantes car situées en bout de piste de l'aéroport, mais il y a une zone de mouillage de l'autre coté de la piste d'atterrissage qui s'avance un peu dans la mer. C'est pratique pour ceux qui ne veulent pas stationner en marina, ce qui était leur cas. Ils restèrent deux heures à se reposer et Alexi décida du départ après avoir choisi l’heure en fonction des courants, qu’il avait - 40 -


consulté sur les cartes, car ceux-ci sont particulièrement forts dans le détroit. À gauche sur la côte Espagnole Tarifa et à droite sur la côte Africaine Tanger. La mer Méditerranée leur sembla d’huile par rapport aux vagues subies dans l’Atlantique, malgré un vent assez fort et les courants marins. Ils remontèrent le long des côtes d’Espagne avec comme prochaine étape les îles Baléares. Ils firent escale à Palma de Majorque où ils se ravitaillèrent en nourriture et en profitèrent pour faire une petite fête avec un peu d’alcool à la clef. Il leur restait environ trois cent cinquante miles nautiques à parcourir pour atteindre leur destination finale, soit l’équivalent de six cent cinquante kilomètres. * **

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Pyrite