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Tous droits de reproduction, de traduction et d'adaptation réservés pour tous pays. © Prem'Edit 77, 2012 Photo de couverture : © by-studio - Fotolia.com ISBN : 979-10-91321-01-3


Paul Beauvais Avec la participation de Pascal Varambon, DaphnĂŠ Beauvais et Anne Beauvais

Carnets de plage


− Prem'Edit 77 est une maison d'édition de nouvelle génération. Elle publie de nouveaux talents Seine-et-Marnais en donnant le pouvoir de décision à un comité de lecture composé de 100 lecteurs. www.premedit.net − Découvrez un carnet de plage inédit, apprenez-en plus sur l'auteur et communiquez avec Paul Beauvais sur le site www.premedit.net/carnetsdeplage.htm


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AVERTISSEMENT

C

es carnets de plage, que vous êtes en train de

savourer confortablement installés sur votre petit transat ou votre serviette de bain face à l’Océan, sont l’?uvre de la « familia », comme la mafia italienne. Oui, on s’y est mis à plusieurs. En effet, mes enfants se sont pris au jeu du « qui a vu quoi » quand le soir je leur lisais les notes de ma journée passée sur la plage, et ont suggéré d’ajouter quelques pierres à mon édifice. Le but étant de vous faire passer un bon moment et de vous amener le sourire aux lèvres en vous disant après avoir regardé à gauche et à droite : « merde, mais ils ont raison ! ». Pas de littérature à la d’Ormesson que j’adore (je n’en suis pas capable !), ni de phrases tarabiscotées style le désopilant Houellebecq dans le seul but mercantile d’avoir le Goncourt, nous on est peinards, on l’aura jamais ! Ici, on vit le moment présent. Ça te saute aux yeux, toc ça passe dans le cerveau, et hop, au bout de ta main y’a ton stylo pour ne pas louper le plus petit détail, voler la moindre conversation. Et hop, vous voila en pleine lecture, c’est pas beau ça ? Tous ces braves gens, on les a surveillés, épiés, pistés, traqués sur toute la longueur de la plage, à toutes les heures de la journée, au risque d’y laisser notre peau sous les brûlures du soleil au troisième degré ou mordus par un chien pas vraiment errant, coursés par des mécréants qui n’aimaient pas le rouge de mon maillot de bain, jaloux des abdos de mon gendre ou


du sourire éclatant de mes filles. Même ma femme a bien voulu jouer, bien que très occupée à travailler son crawl. Pour finir, merci d’avoir acheté ce petit chef d’?uvre, surtout ne le prêtez pas, dites seulement à vos amis de passer chez le libraire l’acheter (ou le voler), nous on touche que 10%, faut bien manger ! Bonne lecture et à bientôt pour de nouvelles aventures !


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LES DUPLESSY A LA PLAGE NORD

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M

ais enfin ! Jean-Philippe, ne faites pas traîner

votre canard ! J’crois rêver ou j’deviens sourd ? Où qu’est-ce ! Est-ce la boniche ou la mère qui vouvoie le gamin ? - Jean-Philippe, je ne vous le dirai pas deux fois, ces choses là coûtent cher, mettez-le sur votre épaule, regardez Père avec les parasols, prenez exemple ! Il en a rien à carrer le p’tit Jean-Philippe ; le canard bouée ainsi que ses tongs continuent à racler le sable du chemin qui mène à la plage. Même que le môme n’a pas l’air vraiment emballé d’aller tremper ses petites noisettes dans l’eau relativement froide de l’Atlantique. Faut quand même que je vous dise dans quel coin de notre France chérie nous nous trouvons, c’est à Contis, petite bourgade des Landes sur la côte Atlantique, qui n’a pas trop changé depuis 50 ans (un miracle !) avec sa plage immense qui s’étend à l’infini et où la vie s’égrène au fil des marées et les odeurs des pinèdes qui nous envahissent. J’vous en dirai pas plus, si vous voulez venir voir, vous avez qu’à chercher sur une carte et encore ! Même que sur la carte Michelin « indéchirable », c’est pas marqué. On veut pas être envahis -9-


comme à Saint Tropez, Biarritz ou la Grande Motte. Au secours ! Jean-Phi renâcle toujours un peu mais bon, il trottine, vraiment bougon…. Ce que ça peut être chiant parfois les gosses ! Pour venir à la plage nord de Contis, faut être drôlement futé, grâce aux nouveaux panneaux de signalisation que nous a concocté la commune et qui nous obligent à faire trois fois le tour de la petite bourgade pour trouver la bonne route, là vous tombez sur un panneau qui vous indique « accès plage 150 m » pompeusement baptisé « Boulevard de la Plage » qui en réalité est un chemin mi sable mi caillasse où tu peux arriver à trouver une place pour ta caisse si t’es pas trop con sans tomber dans le piège de trop mordre sur le sable ! Sinon, basta ! Quand tu voudras repartir, je ne serai pas là pour pousser. Évidement ce Boulevard de la Plage pour tout corser est sens interdit, mais nous sommes en France et tout le monde s’en fout et les gendarmes aussi. Il y a une trentaine de voitures qui sont garées tant bien que mal et que j’te sors les surfs, les moreys, les poussettes, les parasols, serviettes, sacs à dos, glacières et tutti quanti ! Olé ! Y’en aura pour tout le monde. Une fois que tu as garé ta poubelle où les BMW, Multivan, Porsche Cayenne, Volvo frayent allègrement entre Peugeot, VTT, VTC, et que tu as ramassé tout ton bordel, tu attaques une petite montée de 100 m sur laquelle est en train de galérer Jean-Philippe. La commune a installé des planches de 40 cm de large de chaque côté de la montée séparées par une bande de sable, et c’est là que le canard de Jean-Philippe rabote un - 10 -


coup les planches ou tressaute sur le sable selon la traction exercée sur la ficelle par le sus nommé. - Enfin Charles André, mon ami, dites quelque chose, cet enfant n’avance pas, et moi j’ai un caillou dans ma tong, et ce sac Lacoste qui n’est pas du tout adapté à notre escapade sur la plage, avec toutes ces crèmes, les serviettes, les bouteilles d’eau, nos livres, j’en peux plus, Charles André, j’en peux plus ! - Écoutez, Elisabeth, j’ai les trois parasols, votre pliant sur le sac dans mon dos et mon arthrose au genou qui me titille, comprenez, ma chère que Jean-Phi est votre domaine tudieu ! Je ne pouvais pas imaginer que l’accès serait aussi compliqué ! Puis se retournant et jetant un regard au môme qui a ses lunettes de soleil qui lui tombent sur le nez, rouge de surcroît les lunettes, son bonnet de travers pour le protéger du soleil et la gueule bariolée de crème tel un Cheyenne sur le sentier de la guerre : - Courage, Jean-Philippe, nous voici arrivés, encore 10 mètres et l’Océan nous ouvre ses bras. C’est bien, tu vois mon chéri, ton canard… c’est mieux sur l’épaule. Moi je suis aux anges, j’ai tout entendu, c’est fabuleux, tu te croirais dans une pièce de Marivaux ! En attendant, comme si de rien n’était, mon maillot de bain rouge, mon petit sac à dos, tongs, lunettes de soleil et chapeau de brousse, je trotte allègrement derrière Elisabeth qui d’ailleurs entre parenthèses à un très beau cul bien moulé dans son maillot de bain Erès. Et allons y, on grimpotte, un petit coup à gauche, un petit - 11 -


coup à droite, je suis la cadence des yeux, c’est pas désagréable, rien n’échappe à mon ?il d’expert et je ne pense pas qu’elle se doute qu’elle a quelqu’un derrière elle sur les planches. D’un seul coup elle s’arrête net de monter pourtant il n’y a plus que 10 mètres avant l’arrivée en haut du raidillon et là elle se lâche : - Vraiment, à la réflexion, je crois que je ne suis pas faite pour ce genre de plage, c’est pas mon style, trop compliqué et puis ce môme qu’il faut toujours houspiller même en vacances, vraiment, j’en peux plus ! J’ai chaud, j’ai soif, ah les Blanchard quand ils nous ont proposé leur villa, tu parles du cadeau empoisonné ! … Et dire qu’il y a encore huit jours à tirer ! Charles André, stoïque, lui, a amorcé sa descente sur la plage. Elle parle fort, elle parle toute seule, incroyable comme elle est énervée. Ça fait drôle de voir ce genre de gonzesse maillotée Erès, lunettée Louis Vuiton, tonguée Ipanema, muter en hyène enragée. Évidemment, j’arrive à sa hauteur, et en la doublant je lui décroche mon meilleur sourire, celui avec lequel j’ai fait un malheur dans les années 70 lorsque j’étais Cover boy. Y'a pas de doute, ceux-là faut pas que je les quitte des yeux, je sens que je vais me régaler. Charles André est arrivé au milieu de la plage, se retourne et attend Jean-Philippe et son canard, suivi de la hyène qui les rejoint. Conciliabule, décision au sommet. - Bon alors, lance Élisabeth en enlevant ses tongs, où on se met ? Vous comprenez Charles André, nous ne sommes pas sur la plage centrale qui est surveillée par les maîtres - 12 -


nageurs, il est vrai aussi qu’avec tout ce peuple qui braille avec leurs marmots, je suggère que l’on aille un peu à droite, nous serons plus tranquilles pour surveiller Jean-Phi. - Je suis d’accord avec vous, répond Charles André. Mais n’oubliez pas ce que vous avez lu sur le panneau au pied de la dune « Baignade à vos risques et périls » et dans le triangle, hein ! Dans le triangle vous avez bien lu Élisabeth ? « Danger baïne courant violent » Vous savez ce que c’est une baïne ? Pas de réponse. Ben moi … Si. - Je sais, mon chéri, « monsieur je sais tout ». Heureusement que vous êtes là, tiens je vais vous étonner, j’ai même lu un panneau « Danger, rouleaux de bord », alors vous voyez, je ne suis pas si con que vous avez l’air de le laisser supposer. - Enfin je vous en prie, Zabeth, pas devant le petit. Et les voilà qui repartent en longeant le bord de la plage où les jambes commencent à être mouillées par les vagues qui viennent mourir. - Ah elle est froide, crie le gamin. - Mais non rétorque Charles André en se baissant pour ramasser un de ses trois parasols qui a glissé et en lâchant un merde retentissant. Je me suis renseigné, elle est à 22°, pour l’Atlantique c’est correct, on n’est pas à la Barbade. - Là ! crie Élisabeth, en désignant un endroit un peu à l’écart, on va être bien. Vite Chouchou (voila qu’elle l’appelle Chouchou son Charles André !). Les parasols ! Chouchou s’active, l’orientation des parasols est capital sur la - 13 -


plage : comme le soleil tourne il faut orienter, bien enfoncer le pied, incliner de façon à ne pas avoir trop de soleil, si, un peu, non, comme ça ! Élisabeth dirige tout ; pour le petit c’est important pas trop de soleil ! Enfin ça convient à Madame. Chouchou fait la pause. D’ailleurs, il est plutôt pas mal comme mec dans son vieux maillot Vilebrequin, ses cheveux en brosse et ses Ray Ban vintage. Un peu de bide, bon d’accord il doit avoir 45 balais, c’est pas Clooney mais y'a pire alentour. On déploie les serviettes, chacun la sienne. Madame a sa Dior, Jean-Phi sa Lacoste et Chouchou une merde quelconque qui doit dater de son époque Scout de France ! - Charles André (tiens, ça change !) Mettez-moi mon pliant ici, je vais me crémer un peu dit-elle en plongeant dans son sac sa main aux ongles rouges parfaitement manucurés. Et je te farfouille et je te farfouille à la recherche de la crème ou huile solaire qui lui permettra d’être plein soleil avec un indice de protection pour le visage de 25/30. Nom de Dieu, on n’est pas sorti de l’auberge ! Elle en est à son quatrième tube qui vient d’atterrir sur la serviette. Pourtant elle a toute la panoplie : Estée Lauder, Nivéa Sun, La Roche Posay, Lancôme. Non ! Tout ça ça ne va pas. Elle est très énervée, mais étonnamment elle se contrôle. Se tournant vers Charles André qui est en train d’installer pelle, seau, râteau enfin tout le bordel pour le petit Jean-Phi : - Chéri vous n’auriez pas par hasard dans votre sac mon huile solaire de L'Oréal ? Hésitation de Charles André : - 14 -


- Ah oui, celle de Liliane Betancourt ? - Ah bon, c’est un mannequin ? C’est curieux, j’connais pas ! - C’est pas grave, chérie, c’est pas grave, il y en a tellement vous savez ! Ça y est, l’huile solaire est retrouvée, elle était plongée dans le seau de Jean Phi. Le crémage de Madame peut commencer. Le temps s’écoule et la plage se remplit calmement. Ça descend de la dune en rangs serrés et beaucoup de gens vont au plus près ; surtout ne pas trop marcher … On est en vacances. Jean-Phi fait des châteaux de sable avec Papa, le canard bouée est en attente de bain et Élisabeth, épuisée par son crémage recto verso s’est endormie sur sa serviette. D’un seul coup le calme a envahi l’espace des Duplessy. Je passe mon chemin, la plage est encore longue.

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LA FILLE TATOUEE

I

l est 10 h du matin sur la plage nord. Ciel bleu

magnifique, pas un nuage à l’horizon, soleil pas trop fort et vagues en sourdine. Le Top ! Elle est assise sur une serviette rose et noire, elle doit avoir la trentaine et ses quelques rides naissantes sur son beau visage m’ont aidé à lui donner un âge. Tous ses cheveux sont teints en rose et elle a une fleur rouge coincée dans un peigne en écaille près de l’oreille. Les baigneurs qui passent devant elle marquent le pas, ralentissent, jettent un ?il puis détournent le regard très vite pour regarder à la dérobée. Les gens ne font que passer à la recherche un peu plus loin d’un coin pour étaler leur serviette et déballer tout l’attirail du parfait plagiste. Personne ne rit ni ne sourit. Elle a un rouge à lèvres écarlate et en a cerné le contour au crayon noir, je trouve ça magnifique. Je remarque un Panama blanc posé à côté d’elle sur sa serviette. Ses lunettes de soleil sont des Dolce et Gabbana, je le sais parce que c’est marqué sur les branches : DG. Autour du cou les menottes de Dinh Van, sobre, classe, y'a rien à dire. Je suis subjugué à 10 mètres de ce météorite féminin que je viens de découvrir et je n’ose pas bouger, regardant ailleurs… Enfin, faisant semblant. Son short est noir et brillant et à un de ses bras un bracelet de perles sur cinq rangs, une bague relativement discrète à chaque - 16 -


doigt. À l’autre bras, une montre toute noire qui est rarement portée par une femme c’est une Bell and Ross. Décidément cette fille est pleine de surprises. Ses yeux sont maquillés de noir, j’ai pu les apercevoir le temps d’un éclair lorsqu’elle s’est mis un peu de crème sur le visage mais je découvre quelque chose de nouveau qui m’interpelle : en la regardant de plus près, elle a un tatouage noir et violet qui monte de sa jambe droite ; c’est un arbre avec des branches qui partent sur le côté et rejoignent le bras opposé pour s’arrêter en haut de l’épaule. En regardant bien, cela ne fait qu’un. Son dos est une véritable constellation d’étoiles de toutes les couleurs. Assise bien droite sur sa serviette, elle écoute de la musique, se trémousse en rythme, très sobrement et sans aucune vulgarité. Chaque ongle de pieds est peint d’une couleur mate et différente mais les tons ne sont pas criards et cela passerait presque inaperçu si elle ne les faisait pas frétiller de temps en temps. Même les doigts de pied suivent le rythme. Elle a ouvert son parasol puis l’a refermé en regardant le ciel comme si elle s’en prenait au soleil. Elle va quitter la plage, délicatement elle prend son Panama et l’ajuste sur sa tête qui ne bouge pas pendant quelques secondes. Puis dans des gestes très étudiés, elle ramasse ses sandales noires à lanières sur lesquelles elle souffle très délicatement pour en enlever le sable … alors qu’elle va marcher dans le sable, mais peu importe. Le n?ud qui ferme la lanière de la jambe gauche à la même longueur que celui de la jambe droite. Ah ! Mystère des femmes, à quoi peut-elle penser en faisant les deux mêmes n? uds identiques à ses sandales ? Je suis fasciné ! Je n’ose même - 17 -


pas l’abandonner pour aller me tremper deux minutes, j’aurais peur de la perdre. Je me suis légèrement rapproché d’elle l’air de rien, toujours avec mes lunettes de soleil vissées sur le nez. Je suis troublé, le temps semble suspendu, elle regarde longuement des mouettes majestueuses tournoyer autour des cerfs volants des enfants qu’elles prennent pour des intrus. Elle se lève, ramasse son parasol, secoue et plie sa serviette avec les gestes d’une geisha puis avec une démarche de déesse, quitte la plage. Là, son téléphone se met à sonner alors qu’elle passe devant moi. Elle le porte délicatement à son oreille et je l’entends dire en même temps que je vois un léger sourire s’accrocher à son visage : - J’arrive chéri, je t’aime. Puis elle baisse le bras, continue son chemin, petit à petit elle disparaît de ma vue, accompagnée par le flux des vagues qui viennent mourir sur la plage. Sa façon de marcher est envoûtante. Il émane de son corps une grâce et une volupté, elle ne marche pas sur le sable, elle l’effleure.

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JOUR DE MARCHE A CONTIS (Pascal) (Toute ressemblance avec des personnages existants serait fortuite)

A

ujourd’hui c’est jour de marché, je parle de celui de

Contis. C’est un marché typique. Quand je dis typique je ne veux pas parler d’un bon vieux marché de pays, non par typique j’entends le marché de bord de mer, celui où l’on achète des fringues, des objets de déco, des bijoux fantaisies et à titre anecdotique un peu de victuailles. Ce marché n’est pas très grand, au plus fort de la saison il doit y avoir une quarantaine de stands. Parmi eux il y a les irréductibles, ceux qui font partie du décor. Je commence par mon préféré, Tam Tam Musique. C’est un petit stand qui présente des instruments de musiques du monde entier. Le vendeur à la particularité de savoir jouer de tout et plutôt bien. On peut toucher aux instruments et tenter sa chance. Personnellement je vous conseille la flûte nasale indienne avec de vraies crottes de nez dedans ou le sifflet anal d’Ouzbékistan, mais pour ce dernier il est déjà plus difficile de l’essayer en public. Je me suis laissé dire que le sifflet ouzbek ferait un malheur sur la plage Nord, en effet les nudistes portent la tenue traditionnelle pour jouer de cet instrument - 19 -


original et sympathique. De plus il est préconisé d’en jouer au grand air, je ne comprends toujours pas pourquoi ? Trêve de plaisanterie, il est vrai qu’au stand de Tam Tam Musique je me laisse vite prendre au jeu. J’achète de petites babioles, mais évidemment, quand je rentre à la maison et que c’est à mon tour de jouer, ça ne sonne jamais pareil qu’au stand. Ce n’est pas la faute des instruments, force est de constater que je ne serai jamais un bon musicien. Maintenant j’ai trouvé l’astuce, je ne prends que des instruments de percussions, comme ça je peux suivre n’importe quelle zicos en battant le rythme, ça me donne l’impression de faire partie du groupe… J’ai remarqué quelque chose d’amusant, Tam Tam Musique habituellement très enjoué avec une pêche d’enfer a tendance à perdre son sang froid devant les minos qui touchent à tout. J’ai pu observer à plusieurs reprises cette étonnante scène où des parents laissent leurs gamins essayer tous les instruments, faisant un bruit pas possible au point de ne même plus pouvoir se parler devant le stand. Jusqu’au moment où Tam Tam Musique perd patience et confisque l’instrument de musique devenu un objet de torture dans les mains du chiard. Évidemment cette situation arrive toujours à l’heure de pointe, mettez vous à la place de ce pauvre Tam Tam Musique ; qui sait, peut être qu’à la fin de la saison il part en cure de repos dans un chalet suisse, bercé par le son reposant des cornes. Plus loin il y a les vendeurs africains, un marché estival n’a pas de raison d’être sans eux. Ils se sont garés avec leurs camions - 20 -


hors d’âge, chargés à bloc. Ils nous proposent les dernières imitations de tout ce qui accessoirise nos vacances d’été : casquette en léopard des neiges, lunettes noires avec logo Jacob et Delafon en grosses lettres dorées (au lieu de Dolce Gabanna), chaussettes en cuir clouté, ceinture en bois d’arbre de forêt tropicale et bracelets en vrai plastique. Le tout venant de Chine, que voulez vous, les traditions se perdent. Aujourd’hui le plus authentique sur ce genre de stand ce sont les vendeurs eux-mêmes. Joviaux et sympathiques, ils auront le bon mot qui va vous retenir et d’un geste de la main vous accorderont le rabais que vous êtes venu chercher. La discussion sur le prix était prévue d’avance, il faut savoir flatter le client, lui donner ce qu’il veut sans être trop direct. Ainsi tout le monde part satisfait. J’entends souvent une femme qui parle assez fort, elle est grande et sèche. Elle vend des chaussures en cuir qu’elle fait fabriquer. À chaque fois que je passe devant elle je l’entends faire la vente des ses chaussures avec une efficacité déconcertante. À tous les coups elle captive son auditoire (essentiellement féminin), elle explique que ses chaussures sont tellement bien que des personnes lui achètent la même paire dans tous les coloris, elle n’arrive même plus à fournir la demande… Les gens se les arrachent, d’ailleurs ma femme, ma belle s?ur et sa copine lui en ont toutes acheté une paire. Je pense que cette femme a un pouvoir, j’ai peur de passer devant son stand et de me retrouver avec une paire de sandales roses à lacets en cuir. À chaque fois que je regarde le spectacle de loin, je ne peux m’empêcher de penser qu’elle envoûte les gens. J’ai demandé au vendeur africain de me dire - 21 -


ce qu’il en pensait, pour lui tout est normal, mais j’ai remarqué plus tard que lui aussi portait des sandales roses à lacets en cuir, il est sûrement tombé sous l’emprise de la vendeuse de chaussure. VADE RETRO SAVATAS ! Je passe mon chemin et je remonte vers le haut de la place pour acheter des olives et autres amuses gueules qui iront très bien à l’heure de l’apéro. Je fais la queue à un stand qui propose toutes sortes d’antipasti. - Allez-y messieurs dames, goûtez. Le vendeur en propose à tout le monde, ça passe devant moi, mais c’est raté, je n’ai pas eu le temps de goûter la terrine et l’olive qui vont bien ensemble. Plus j’approche du vendeur et plus mes papilles se dilatent, je suis même très proche. Et hop un nouveau tour dégustatif offert par le chef, mais une fois de plus sa main n’a pas ralenti devant moi, et… rien. Bon ce n’est pas grave, je vais faire mes achats et je me vengerai sur eux à la maison. Mon tour arrive. Mais le vendeur fait comme s’il ne me voyait pas et s’adresse directement à la mère de famille qui est derrière moi. J’en reste bouche bée ! Le pauvre il y a beaucoup de monde, il est sûrement dépassé, je tente une nouvelle fois ma chance mais à nouveau le gentilhomme m’ignore avec un culot qui n’a d’égal que le gras de ses préparations. Et à nouveau il passe à un joli couple d’une quarantaine d’année. Cette fois j’ai compris, je pense que ce brave monsieur a arbitrairement décidé que je ne répondais pas à l’image qu’il se - 22 -


fait d’un bon client. Il faut dire qu’avec ma gueule j’ai plus le style d’un mord la paille qui traîne en camion que celui du gentil petit père de famille qui vient claquer sa tune en vacances. Pourtant moi aussi j’étais venu dépenser ma bourse sur son stand, mais ses ?illères et son petit monde étriqué n’ont pas permis que nous fassions commerce, et finalement c’est mieux ainsi, il n’avait pas besoin de mon argent et je n’avais pas besoin de ses olives. Un peu énervé, je pars sans rien dire vers le stand ou un brave charcutier m’accueille avec un grand sourire. Il sait sans doute que les barbus à cheveux longs sont des épicuriens. Je ne faillis pas à cette réputation, et je repars avec mon lot de terrine de canard et quelques autres graillons de bon aloi. Quand aux olives du commerçant précédent, il me reste une petite frustration que cette prose vengeresse viendra apaiser : Oh toi petit commerçant sans envergure, Saches que l’allure ne fait pas la monture. Un petit regard aimable t’aurait évité la torture, D’une olive piquante j’en prenne la mesure Pour qu’aussitôt je te la fourrasse dans ton … Indice pour chez vous, le mot final ne rime pas et il peut souffrir de quelques irritations.

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CEUX QUI VOUS SAUVERONT LA VIE PENDANT VOS VACANCES … OU PAS

A

lors !

Comment

devient-on

Maître

Nageur

Sauveteur ? Je me trouve dans le cabanon amélioré, style bunker, des Maîtres Nageurs Sauveteurs (appelés MNS ou M&M’s comme les bonbons pour rigoler !), sur la plage centrale. En face de moi, le responsable, disons le chef du jour. La trentaine, sympa, évidemment bien foutu, sans pour cela ressembler à Schwarzenegger ni à Stallone, mais je ne voudrais pas pour autant qu’il me file une tarte dans la gueule ! - On passe un examen, cher Monsieur, c’est un diplôme d’État et croyez-moi, on ne l’a pas par hasard et ça ne se trouve pas dans une pochette surprise à la Foire du Trône. Tenez, pour vous donner une petite idée de la chose : on reçoit dans l’année près de 7.000 dossiers. Ensuite pendant trois jours fin Avril ou début Mai, ils se retrouvent 700 à passer les tests. Sur ce nombre il y en aura 400 qui seront reçus et iront travailler sur la côte Landaise. - Et c’est quoi alors les tests ? - C’est tout simple, dit-il en se marrant. Il faut être capable de nager trois km en lac, évidemment sans traîner ou - 24 -


jouer aux touristes, comme vous vous en doutez ! Ensuite un test en mer, puis arrive un truc pas facile : nager 25 mètres sous l’eau, aller ramasser un mannequin de 70 kg à deux mètres de profondeur et le ramener sans qu’il ait bu une goutte d’eau, sinon vous êtes éliminé. - Ah, c’est marrant, lui dis-je, j’ai fait le même test lorsque j’étais au 11° Choc dans les paras à Collioure pour mon brevet d’instruction nautique et préparer nageur de combat ! - Ben ça alors, c’est bizarre la vie, mon père aussi il y était ! Et vous l’avez eu votre brevet ? - Non, je l’ai loupé, mon mannequin avait trop bu ! - Comme mon père, vous étiez peut-être ensemble ? Il doit calculer dans sa tête pour savoir il y a combien de temps mais il a la gentillesse de ne pas me poser la question ! Toutefois ça rend la conversation encore plus cool. Il me dit de l’appeler par son prénom, Éric. Tout à coup, deux ravissantes nanas font irruption dans le bureau, bien roulées, maillot de bain rouge, t-shirt rouge sur lequel est inscrit en blanc « Nageur Sauveteur ». Elles se dirigent carrément vers moi et me font la bise, comme si j’étais de la maison. Je trouve ça plutôt sympa ! (encore l’effet maillot de bain rouge !) - Je vous présente deux Nageurs Sauveteurs, elles sont étudiantes, 21 ans, ont réussi leurs deux examens (BNSSA et BEESAN, je vous fais grâce de la traduction !), passeront par la suite leur PSE 1 et 2, diplômées secouristes, diplôme d’État - 25 -


qui leur permettra d’enseigner la natation (j’espère que je ne me suis pas gouré dans les examens !). En plus mignonnes, non ? - Vous m’étonnez, Éric, si demain elles sont sur la plage au boulot en haut de leur mirador, à surveiller tout ce petit monde avec leurs jumelles, je veux bien essayer de me noyer ! On éclate de rire tous les quatre ! - Bon, soyons sérieux encore un peu. Le boulot de MNS (je vous le fait en abrégé, maintenant que vous connaissez), c’est plein de petites choses. Il faut avoir l’?il, on n’est pas à Saint Tropez. L’Atlantique ne se laisse pas apprivoiser facilement, Pays Basque, Landes, Gironde, tous les ans il y a un stage d’évaluation de vos capacités. Pour faire un bon MNS, il faut trois à quatre ans. Avoir une bonne lecture de l’océan, gérer les moments de stress, les baïnes qui peuvent parfois vous jouer des tours et ça c’est pas marqué dans le manuel. - Ok Éric, ok ! Mais c’est quoi une journée type d’un MNS ? - C’est simple. Déjà avant le début de la surveillance il doit nager une bonne demi-heure, affronter les vagues, faire des aller-retours, bref se mettre en conditions au cas où, vous voyez ce que je veux dire ! Ensuite placer les drapeaux bleus de la baignade qui varie tous les jours en fonction de la marée et des courants, puis installer le mirador au milieu pour pouvoir y surveiller un maximum de baigneurs. Le but du jeu c’est d’accorder un maximum d’espace à la baignade sans en - 26 -


entraver la sécurité. Sur un effectif de cinq, il y en a trois sur le mirador et deux en surveillance ici, communication radio constante entre eux. Vous savez les jumelles quittent rarement nos yeux, même quand tout va bien, pas de vent, vagues pas trop méchantes, on est toujours prêts à intervenir. Toujours intéressé par la gente féminine, je lui demande : - Et les nanas là-dedans, avec vos Ondines professionnelles, comment ça se passe ? - Ça se passe plutôt bien, il y a une femme par poste et leur présence est appréciée par nous tous. Dans la saison on se partage la plage : Juin et Septembre ce sont les MNS civils et Juillet-Août, avec une certaine mixité, ce sont nos collègues CRS. Chacun respecte l’autre, on travaille dans une bonne ambiance et je tiens à faire respecter une certaine discipline mais le soir, lorsque l’on siffle la fin de la récréation des baigneurs, pour nous les vacances commencent ! - Mais Éric, y a-t-il des gens qui refusent d’obtempérer à vos injonctions ? La prudence recommandée, les conseils, ça doit pas être de la tarte ! - M’en parlez pas, on tombe parfois sur des gens qui nous prennent de haut, des réflexions genre « mais enfin, Monsieur, je sais nager ! » ou alors « j’fais c’que j’veux, on est en République » ou un autre qui nous a sorti « permettez, Monsieur, j’ai été sous-marinier, moi, les vagues, j’connais ». On n’a pas vu le rapport mais on lui a quand même dit de ne pas partir trop au large car le temps de mettre en route notre sous-marin … ça ne l’a pas fait rire ! Tenez, la dernière y’a pas plus de deux jours : une femme un peu forte qui se dirige - 27 -


droit vers les vagues. À trois quatre mètres derrière elle, c’est le mari qui suit. Il lui parle fort, on a même l’impression qu’il est en train de l’engueuler. Il s’agite, lève les bras dans tous les sens, on pense qu’il essaie de lui faire comprendre que là, maintenant, c’est pas raisonnable qu’elle aille plus loin, mais têtue la gamine ! Elle continue d’avancer, roulée dans son maillot mauve à bourrelets, c’est sûrement pas Esther Williams. Le sémaphore s’est arrêté net, éc?uré. J’envoie un gars derrière à 10 mètres prêt à tout. De toute façon, si elle continue je sens bien qu’elle va merder et que l’on va devoir intervenir. Pourtant son mari fait une dernière tentative, ça discutaille sec, nous prenant même à témoin en désignant le mirador où sont les collègues qui eux aussi ont tout compris. Bon ! Ben ça marche pas, elle continue d’avancer, la première vague la loupe mais la deuxième, c’est pour sa gueule ! Balayée comme un fétu de paille. Elle monte légèrement à l’horizontale puis retombe et commence à être chahutée, un coup à gauche, un coup à droite, les bras dans tous les sens. Bref, elle ne peut pas se relever, elle a bien essayé encore une fois mais elle retombe aussi sec. C’est mal barré ! Alors on y va ! Mon collègue qui la pistait derrière et moi qui saute du mirador. On va ramasser notre pin-up avant qu’elle ait bu ses trois litres d’eau ! Remise sur ses courtes pattes, la v’la t’y pas qu’elle se met à nous engueuler, une vrai furie ! - Mais foutez-moi la paix, j’vous ai rien demandé, je pouvais très bien me relever toute seule ! - Chère Madame, je ne crois pas, nous étions quand même deux pour vous aider !

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Elle répond : - Y'a mon mari là bas, il serait venu ! - Je ne pense pas ! C’est lui qui nous a fait signe de vous surveiller. Elle se calme, on la ramène sur la plage, brasdessus bras-dessous. Retrouvailles avec le mari qui ne pipe pas un mot mais qui nous fait un grand sourire. Vous voyez ce genre d’histoire il nous en arrive une dizaine par jours. On a aussi un gros boulot de prévention : expliquer aux Mamans sur la plage avec leurs adorables créatures de bien surveiller les petites vagues qui arrivent et qui fauchent littéralement les petits gosses de quatre, cinq ans, toujours leur tenir la main et leur expliquer les dangers, plus vous commencez tôt, mieux c’est. Enfin, il faut que les gens lisent les panneaux à l’entrée de la plage, les arrêtés municipaux, tout ça c’est pas fait pour les chiens. D’ailleurs les CRS peuvent dresser des PV pour non respect des arrêtés. Nous on peut pas donc discussion, dialogue, etc… - Et à quoi ça sert le 4x4 garé derrière le mirador ? - On peut être appelé à tout moment à l’autre bout de la plage, sud ou nord où l’on fait des patrouilles régulièrement, histoire de voir s’il n’y a pas trop d’imprudents ou des surfeurs qui se lancent bien au-delà de leurs moyens physiques. Bien que ces plages ne soient pas surveillées, on jette un ?il et au porte-voix on diffuse l’info et on rappelle les inconscients. S’il y en a un qui lève le bras, on a compris, il faut y aller et ne pas traîner en chemin, les minutes sont comptées. Si les conditions sont normales on y va avec un moyen de flottaison ou gilet gonflable, pour les conditions de merde, fortes vagues, - 29 -


mauvais temps, il faut saisir le moment d’accalmie et là, filin, treuil, signaux, on met le paquet, on sait faire. - Je vois souvent l’hélico, il fait quoi ? - Selon la difficulté du sauvetage, on fait appel à lui, c’est nous qui décidons et croyez-moi, les gars à bord, ils sont vachement pointus. Juillet, Août c’est un Écureuil médicalisé avec à bord médecin, infirmier, plongeur. Il vient de Mimizan et en quinze minutes il est là ! Noyade, arrêt cardiaque, blessure, évanouissement, si vous devez vous en sortir, ils le feront et ce sera aussi un peu grâce à nous de ne pas avoir trop attendu pour prendre la bonne décision et les appeler. Par contre, Juin et Septembre, l’hélico, il vient de Cazaux, et là c’est 45 minutes ! Je le coupe et lui dit : - Si je comprends bien, si je veux me suicider à l’eau de mer, en Septembre c’est bien, 45 minutes d’attente j’ai toutes mes chances et tout mon temps ! - Vous êtes un marrant, vous ! me dit-il. Tout à coup le téléphone grésille. Il prend l’appareil d’une main et de l’autre les jumelles. - Comment ça un cormoran ? Oui, je vous vois bien autour du 4x4. Ah bon ? C’est des gens qui l’ont récupéré sur la plage ? Mettez le dans le 4x4 ! Quoi, il donne des coups de bec ? Mettez-lui une couverture dessus et virez moi tous ces gens autour. J’arrive ! Et il raccroche.

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-Vous, venez avec moi, ils ont récupéré un cormoran blessé qui s’est échoué sur la plage ! On se demande bien d’où il vient ! Vous voyez, Nageur Sauveteur c’est un job plein de surprises !

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UNE JOURNEE DE PLAGE ORDINAIRE

M

idi, plage nord. En passant par la plage centrale,

surveillée, je vous lis ce qu’il y a sur le panneau des Nageurs Sauveteurs : Eau : 22°, Température extérieure : 30°. Cool, on va pas avoir froid. Si tu vas à la plage nord tu es surveillé par que dalle. Tu as parfaitement le droit de te noyer si tel est ton bon plaisir, et même entraîner tes gosses ou ta belle mère si tu es malin ! Ni vu ni connu, j’t’embrouille. - Venez, Belle Maman, avancez là, oui là, suivez-moi, y a encore pied ! Comme t’es malin, tu as fait cent mètres plus loin après le blockhaus, et là tu es comme sur une plage déserte. Petite brise marine, juste ce qu’il faut, le rouleau de l’océan qui s’est calmé et un ciel bleu à te faire hurler de joie. Elle marche bien Belle Maman, dans la portion de sable humide où viennent mourir les vagues et où ses pieds ne s’enfoncent pas trop. Ses petites filles courent dans tous les sens, font les fofolles, l’éclaboussent en la frôlant, c’est le bonheur partout. Le soleil, on rit, on gueule, des mouettes tournoyant au dessus de nos têtes comme si elles avaient envie de venir jouer avec nous. - Allez Mamy, allez, Mamy ! Elle n’en peut plus, ma belle-mère. En réalité, je l’aime bien, je crois que c’est réciproque bien que je lui ai piqué sa fille. Il - 32 -


fallait que ça lui arrive un jour, moi ou un autre ! Elle me traite souvent de libertin, va savoir pourquoi ! Il y a une certaine complicité entre nous et on ne va pas chercher plus loin le pourquoi des choses. Je crois qu’elle aime mon côté déconne, j’aime son côté fataliste. Dans sa jeunesse, elle a usé ses fonds de culottes en crapahutant sur le pic du Midi d’Ossau et quand il fait trop chaud, ne supportant pas la chaleur paloise des mois d’été, elle va se planquer dans sa résidence secondaire. En réalité une très vieille maison de famille, située aux Eaux Bonnes, où, tenez-vous bien l’Impératrice Eugénie en son temps, venait prendre les eaux. Mais bon, je ne vais pas vous emmerder plus longtemps avec ma belle-mère. Je ne vais quand même pas l’entraîner aujourd’hui dans la baïne pour la noyer, elle peut encore servir ! Quoi la baïne ? C’est quoi ce truc la ! Ah, oui, la baïne, je vous ai pas encore expliqué, toutes mes excuses, j’y arrive. La baïne c’est une spécialité régionale des Landes. Mais faut faire très gaffe, si tu en manges trop, tu peux en mourir. En fait et scientifiquement, c’est une dépression sableuse formée par l’avancée des vagues et créant de forts courants vers le large. Voilà, comme ça expliqué ça a l’air con mais le mieux c’est d’être sur place pour comprendre. Tu peux te baigner dans la baïne à marée basse. Là c’est une belle piscine trois étoiles. Mais dès que la marée monte ça devient chaud quand tu sens qu’à deux mètres du bord, tu ne peux plus revenir, que tu es entraîné par un fort courant vers le large, tu comprends que ça va être coton de rallier la plage. Donc là, faut pas s’énerver, seulement se servir des vagues pour revenir, en un mot te faire porter quitte à ce que cela soit un peu violent, - 33 -


après tout c’est de la survie. Parce que l’hélico, comme t’es pas dans la zone de la plage surveillée, il est pas prêt d’arriver ! Tu as le temps de compter les poissons qui viennent jouer avec toi. Voilà, je ne voudrais pas vous faire peur mais fallait bien vous le dire, l’Atlantique, ça se mérite ! Bon, mais là, aujourd’hui, j’ai pas envie de jouer les Nageurs Sauveteurs. Allez hop, demi-tour, je rapatrie ma petite troupe vers le centre de la plage nord en passant devant mes culs nuls préférés et retrouve Anne sur sa serviette qui est en plein « Chuchoteur » de Donato Carrisi (excellent thriller). Ça descend de la dune sur la plage à la queue leu-leu. Et là, encore un couple qui je le sens, va nous réserver des surprises. Tu en as qui ont vraiment le chic pour se mettre dans des situations à la con ! Le mec il tient la glaciaire qui est assez balaise, collée contre sa poitrine dans ses deux petits bras musclés. Évidemment il a du casser la poignée et du coup, il voit pas vraiment où il met ses pinceaux au bout desquels il a gardé ses tongs, très chiant à marcher dans le sable avec les tongs, mais bon, quand t’es con c’est pour un moment ! Derrière suit Bobonne, maillot une pièce style Deauville des années trente, cabas, parasol et le môme qui ferme la marche en se faisant copieusement engueuler par sa mère car cela fait deux fois déjà qu’il perd sa pelle et son râteau qui tombent de son seau. Évidemment il traîne et maman gueule ! - Mais Simon, ça fait trois fois que je te dis de coincer ta pelle avec ton râteau, c’est quand même pas compliqué ça ! Le môme a capté, un peu chougnasse, mais recolle au cul de Maman. - 34 -


Tout à coup, devant moi, je vois passer une glaciaire à l’horizontale accompagnée d’un cri perçant. Papa s’est embourbé la tong dans un trou de sable et vient de se casser la gueule de tout son long. Le drame c’est que le couvercle s’est ouvert sous le choc et tout s’est déballé : les abricots, les pêches, bouteilles d’eau, le tupperware avec le riz, les merguez qui restaient du BBQ d’hier soir, les yaourts. Le thermos, lui, il reste bien droit bravant tout le monde tel le Phare de Contis. - Putain Louis, qu’est-ce que tu as fait ? - Ben, tu vois bien ce que j’ai fait ! D’après toi hein, j’ai pas glissé sur une peau de banane ! Il se penche sur le sable, très énervé, ramasse un yaourt «éclaté » et le jette dans l’eau, frôlant au passage un couple qui passe sur la plage et qui n’a rien demandé. - Bon, on n’a qu’a se mettre là, dit Louis, comme ça on est arrivé, c’est parfait ! Allez Simon, viens m’aider on ramasse tout, j’ai faim moi ! Après ce grand moment burlesque, mes oreilles sont attirées par un bruit de sifflet qui se rapproche de plus en plus, sur un rythme brésilien, on se croirait au carnaval de Rio. Tut tut tut…tut tut tut tut… C’est Sébastien. Ça fait des années qu’il arpente la plage, La centrale, la nord de long en large, pas fainéant le mec ! Il a son petit panier en bandoulière, vous savez comme les ouvreuses de notre jeunesse qui pendant l’entracte nous vendaient les esquimaux, les caramels ou les chewing-gums que l’on collait sous les fauteuils quand la lumière s’éteignait parce qu'on s’était trompé de parfum. Dans son panier, des pralines et des chouchous « Deux Euros, - 35 -


M’sieurs Dames, qui veut mes chouchous ? » D’ailleurs c’est aussi marqué sur son t-shirt rouge au dos, tu peux lire : « Pralines 2 € ». Il a même un chèche sur la tête qui n’a pourtant rien à voir avec la musique de son sifflet, c’est pas le même coin. Surtout qu’en plus il habite le village à côté ! Mais bon, on s’en fout. Ce qui compte c’est que les pralines sont excellentes et qu’il est vachement sympa. D’ailleurs, c’est même pas la peine de l’appeler, y' a un rite sur la plage, tu lèves le bras et Sébastien arrive. Comme ça, peinard, il fait la saison, comme on dit. « Juillet, Août, début Septembre, si le soleil reste avec nous. Et après, basta, la bulle, la montagne peut-être, pour prendre quelques thunes, on verra bien ! » - Toutes fraîches, mes pralines, Allez les enfants deux euros mes pralines ! Tut tut tut…tut tut tut tut ! Et ça y est, au bout de quelques minutes il y en a un autre qui déambule. Putain, il est suivi à la trace ou quoi ! Et non, là, c’est une fille. Plutôt bien roulée la gamine et je l’entends héler : « Allons-y mesdames, messieurs, mes deux beignets pour deux euros cinquante ! Ils sont bons, ils sont beaux, ils sont frais ! Y en aura pas pour tout le monde ». Je tente une approche : - Ils sont bons vos beignets, mes filles se sont régalées hier. - Alors là, sûrement pas, à 15 h j’avais tout vendu et j’ai pas été recharger, j’en avais marre. J’avais mal aux cannes. - Ah bon, je dois me gourer alors, ça devait être avanthier.

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Elle se marre, comme quoi, il faut faire gaffe à ce que l’on dit ! Je la questionne : - Ça fait longtemps que tu arpentes le bitume ? en lui désignant la plage. - T’es un rigolo toi, me dit-elle en me tutoyant. Eh bien mon gars, ça fait quinze piges que je vends mes beignets et tu veux que je te dise, je fais un malheur parce qu’ils sont vachement bons, et puis j’suis connue, mon surnom est « poison ». Dès qu’ils me voient arriver, ils préparent la monnaie et les mômes me courent après. En plus entre Sébastien et moi, il n’y a pas de problème, on vend chacun nos trucs et on a pas de concurrent parce qu'on a une autorisation communale, comme ça pas d’emmerde. Bon, ben j’y vais ! - Et puis tiens, me dit-elle en s’arrêtant de marcher, c’est les deux derniers, j’te les donne. Tu sais … pour tes filles. 17 h. Des gens continuent d’arriver sur la plage et c’est la bonne heure car le soleil tape moins fort. Ceux qui sont là depuis le matin commencent à quitter les lieux. C’est un peu comme le métro aux heures de pointe sauf qu’ici les gens font pas la gueule, manquerait plus que ça ! T’as ceux qui montent et ceux qui descendent. Aujourd’hui tu peux rester jusqu’à 20h c’est l’idéal. Un couple arrive avec leur gamine qui doit bien avoir une dizaine d’années. La môme est plutôt bien habillée, petite robe avec des fleurs partout, un beau petit chapeau qui cache une chevelure blonde magnifique. Elle a de longs cheveux retenus par un élastique, ses yeux sont bizarres et j’ai l’impression - 37 -


qu’ils me regardent sans me voir. Sensation étrange d’un seul coup, pas un truc ordinaire. Pourtant j’en vois plein des gosses déambuler sur la plage, crier, courir, jouer, là c’est pas ça. Ils sont en train de se poser et je me rends compte en l’observant un peu mieux, que la petite a un bras un peu déformé, polio, accident ? Je chasse tout ça de ma tête,… il fait trop beau ! Elle tient bien collé contre son petit buste une poupée de chiffon, toute désarticulée, une poupée triste. Papa a un jean troué aux genoux et sur ses épaules par contre un beau sweat Lacoste mauve. Maman short et chemisette rose. C’est un couple qui a une bonne gueule, y'en a comme ça, tu les trouves sympa, même avant qu’ils aient ouvert la bouche ou jeté un regard, y'a un truc qui passe ! Papa installe le parasol « Vittel » et commence à tartiner la petite avec de la graisse à traire, parfum vanille. J’ai reconnu le pot qui est déconseillé aux enfants car il n’y a pas de filtre solaire. Attention je m’y connais, on m’a offert le même dans un magasin, sans doute un vieux stock à écouler ! Je m’approche, prêt à me faire rembarrer mais comme j’ai aucun complexe et que j’en ai rien à foutre, je lance : - Bonjour ! Vous savez c’est pas très bon pour votre enfant, comme crème… A part le parfum ! - Oui, je sais. Merci monsieur, mais on reste pas longtemps. Et puis avec la petite… Et il arrête là sa phrase. C’est curieux, dans ces 20 mètres carrés de plage qui nous entourent, j’ai l’impression qu’il n’y a que nous, les autres gens n’existent pas. Il y a même un calme - 38 -


et un silence olympien. Puis la maman, avec un beau sourire s’adresse à la petite : - Claire, tu vois, je gonfle la bouée pour Patricia, c’est bien ce que tu voulais ? La petite môme ne répond pas mais d’un seul coup un grand sourire inonde son visage et se petite tête bouge de haut en bas en voulant dire « oui ». Elle n’a toujours pas prononcé un mot. - Comme ça tu pourras aller te baigner avec elle, hein ma puce ? Les yeux ! Ah les yeux de cette enfant ! Je ne sais pas trouver les mots pour exprimer ce que je vois se passer dans son regard, en quelques secondes à la fois la joie, la tristesse, le vide ! Et puis comme une résignation dans le regard fixe qu’elle me lance, je suis scotché et je me trouve un peu bêta. Alors je lui souris, pour une fois, je manque d’air. La bouée prend forme, Claire ne quitte pas sa mère des yeux. Elle attrape délicatement sa poupée et commence à lui mettre un maillot de bain. Ses petits gestes sont saccadés, un peu gauches, elle s’y reprend à plusieurs fois mais ne se décourage pas. Le père regarde la scène mais détourne son regard. Elle installe Patricia dans la bouée que lui tend sa mère avec des gestes malhabiles et désordonnés qui sembleraient inutiles à d’autres enfants, mais qui pour elle paraissent la rassurer. Elle est dans son monde, attentive à ses gestes. Enfin, la poupée installée, ses yeux s’illuminent et son regard plein de fierté va - 39 -


de son père à sa mère. Toujours pas une parole n’est sortie de sa bouche. Maman enlève la robe de Claire qui a déjà son maillot et lui dit : - Allez, vas-y ma chérie, je te laisse faire. Fais bien attention à Patricia dans sa bouée. Je te suis ! Elle avance doucement, en tenant bien fort sa « progéniture » comme font toutes les petites filles sur la plage. Je regarde le père, des larmes coulent de ses yeux.

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LE VENT L’EMPORTERA (Daphné)

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’y vais ou j’y vais pas… Si j’ai à peine chaud sur la

terrasse de la maison, qu’est-ce que ça va être en maillot sur la plage… Le vent ! C’est à cause du vent. Le soleil, lui est à peu près là. Quoique. À bien y regarder, y’a quand même quelques nuages qui se profilent. Et vous avez remarqué que c’est souvent quand un nuage masque le soleil, qu’une bourrasque bien tonique vous fouette le paletot ? Allez, j’y vais. Mais avant, je prends soin de réorganiser mon sac : lunette ? Oui : c’est un excellent rempart contre le sable et les embruns que le vent me projettera sur la gueule. La crème solaire ? Au cas où d’un coup les nuages s’écartent, et de toute manière il paraît qu’il faut quand même en mettre. Serviette ? Évidemment, quitte à m’en servir comme couverture… Dans ce cas-là, je vais prendre aussi mon paréo sur lequel je m’allongerai. Le journal ? Inutile, illisible. Mon chapeau ? Trop léger face à la brise. Parasol ? In-dis-pen-sable !! Allez, hop c’est parti. J’enfourche mon fidèle biclou et en avant. C’est sûr, à présent : j’ai froid. Plus je me rapproche de la plage, plus je me demande pourquoi ! Il paraît que l’océan est super beau et qu’il n’y a pas grand monde (tu m’étonnes !). - 41 -


J’attache mon vélo et commence à gravir la légère pente dunaire qui surplombe la plage : le vent a disparu, il fait bon. Mon petit trajet à vélo m’a un peu réchauffé, bref, je me demande même si je ne vais pas me baigner. C’est bizarre, j’ai du mal à distinguer le haut de la pente, il y a comme un léger flou au ras du sol. J’avance, confiante. Je me vois déjà les pieds dans l’eau. Merde, j’ai pas pris le journal. Tant pis, je taxerai celui d’un collègue de plage. Plus que quelques mètres avant de voir l’océan et la plage. Avez-vous déjà pris le souffle d’un réacteur d’A340 au décollage ? Jusqu’à cet instant-là, moi non plus…En l’espace de trois pas, me voilà malmenée par le vent et le sable. Ah, c’était donc ça ce léger flou au sol : un vent de sable digne d’un désert saharien. En une fraction de seconde, tous les pores de ma peau se sont refermés, je pense, pour toujours ; ma bouche en position « cul-de-poule » ambiance « pas un grain de sable ne doit entrer ». Je plonge la main dans mon sac, à l’aveugle, j’extirpe mes lunettes et m’en couvre les yeux. J’entre en résistance. Certains de mes collègues battent en retraite. Ils ont dû en baver les pauvres, ils se sont bien battus. La relève est assurée et la bleusaille débarque, prête à en découdre. La peur se lit dans certain regard. Et ouais, mon gars, t’as voulu voir du pays ? Parasol armé et verrouillé, on descend la dune. Dans une légère foulée, chacun prend ses positions. Impossible d’encercler l’ennemi. Le combat se fera face à face. Les premières victimes tombent déjà : un chapeau s’envole, un ballon remonte la pente, un enfant pleure. Je me concentre - 42 -


sur mon objectif : là, droit devant moi, à une dizaine de mètres, je vois un emplacement idéal, sûrement occupé par un collègue quelques minutes auparavant. Le sol fait comme une légère dépression : c’est sûr, c’est à coups de tong ou de crocs que collègue a créé son abri. Après avoir pris le contrôle de ma position, j’analyse le terrain. C’est pas beau à voir : certains abandonnent, d’autres sont faits prisonniers : debout, immobiles comme paralysés, le dos rond au vent. Les mains devant les yeux. Non, ne pas ouvrir la bouche, ne pas parler. Trop tard ! Je ne peux rien pour eux, ils sont trop loin. Heureusement, d’autres sortent l’artillerie lourde : la tente Queshua. Pas facile en plein combat. L’ennemi sait retourner nos armes contre nous. Eux sont sortis d’affaire. On échange un sourire, à peine rassurés. Il est temps pour moi de m’organiser. Je suis là pour un moment. Les salves sont trop fournies. Je rafraîchis les abords de ma tranchée et creuse davantage mon emplacement. Pas mal. Mais le vent me fouette toujours bien la gueule. Je me résous moi aussi à utiliser mon bouclier de protection. Déjà, mes voisins à la tente Queshua semblent inquiets. La femme me fait même un signe discret de la tête pour m’en dissuader. Elle a peur c’est sûr. Faut dire, ils sont légèrement derrière moi… J’ai pas le choix, j’y vais. J’empoigne mon parasol bleu et blanc en fibre non textile indéterminé (on dirait du papier mâché), je l’oriente face au vent, telle une épée, et amorce l’ouverture. Ma main est fébrile. Je sais que c’est ma seule chance pour m’en sortir. Je - 43 -


verrouille d’un coup sec l’armature. Le plus dur reste à faire : assurer l’ancrage dudit parasol dans le sable. Surtout ne pas trop offrir de prises au vent, sinon les Queshua essuieront des dommages collatéraux. Le plus important est de bien enfoncer le bord du parasol dans le sable. Quitte à faire un léger bourrelet par-dessus la toile pour plus de sécurité. Pour cela, je m’expose quelques secondes armée de ma tong pour créer mon petit rempart contre le parasol face au vent. Puis, d’un plongeon digne d’un GI, je replonge dans ma cache avec le sentiment d’avoir accompli mon devoir. Les Queshua m’applaudissent, et me sourient la bouche bien fermée. Le silence. Le calme. La sécurité. Je me love dans mon alcôve. Je suis enfin hors de portée. Le soleil perce de temps en temps. Bien à l’abri du vent, je sens la chaleur de l’astre. Je profite de ces instants, les yeux fermés. Je me paie même le luxe de m’assoupir. Mais bien vite un nouveau nuage gagne la partie. Le paréo sur les épaules, je me redresse et scrute l’horizon vers l’océan. Le vent fait moutonner des vagues déjà bien hautes et malmène la régularité du ressac. Au loin, quelques surfeurs prennent leur pied. Et là, droit devant moi, une forme beige attire mon regard. Tel Poséidon fils de Cronos et de Rhéa, cette silhouette d’apparence humaine se joue des éléments. Son jeu consiste non pas à éviter les rouleaux en plongeant dessous au dernier moment, mais au contraire à se les prendre en pleine gueule. Et plus c’est gros, plus ça a l’air de l’amuser. L’océan gonfle, une belle grosse vague en perspective. Dans ces cas-là, la plupart des baigneurs, tels autant de lapins dans les phares d’une voiture, se rendent à l’inexorable évidence - 44 -


d’un choc très prochain. Prenant leur respiration, comme si cela allait être la dernière avant très longtemps (ou la dernière tout court), ils plongent, parfois lamentablement, au plus profond. Certains ont le cul qui flotte (autant dire qu’ils sont perdus), d’autres ne remontent pas avant l’arrivée de la deuxième vague (trop tard !), sans parler de ceux, en fait c’est souvent « celles » qui se bouchent le nez et disparaissent à la vertical comme happées par le fond. Cette technique très féminine est aussi efficace que celle de l’autruche voulant se cacher ! Mais elle a l’avantage au moins de ramener immédiatement son utilisatrice sur le bord de la plage, comme si l’océan venait de la vomir. C’est d’ailleurs aussi leur impression, à en juger par leur tête, ou plutôt par le nouvel emplacement de leur maillot de bain… Bref, notre Poséidon à l’approche de ce monstre d’eau, sautille vers le large pour avancer plus vite, et prendre la vague comme il se doit, dans la gueule ! En fait, non. Il se retourne au dernier moment, rame avec ses bras et se laisse porter par son véhicule de demi-dieu. Bon, parfois ça rate, et il n’y a plus grand chose de divin dans ce corps désarticulé que l’on a peine à distinguer dans l’écume. À première vue, ça l’amuse autant, vu qu’il repart aussi sec (c’est une façon de parler) vers le large ses cheveux longs plaqués au visage, tel du varech sur un rocher. C’est le seul à se baigner. Quelques courageux au cul nu admirent le spectacle de l’océan déchaîné, sans trop oser y mettre les pieds. Comment font-ils pour être nus, à découvert à se faire fouetter le râble par le vent et le sable ! De vrais kamikazes !

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À quelques pas de moi, collés l’un à l’autre, un couple de jeunes est comme prisonnier : immobiles, le dos rond, les jambes repliées. On dirait les macaques du Japon sous la neige. Joue contre joue, le regard vague et le visage rougi par les griffures du sable et du vent (je crois). Dommage, aucune source d’eau chaude à l’horizon ! Et leurs bières ne semblent pas les réchauffer. J’ai du mal d’ailleurs à définir s’ils ont froid ou s’ils sont bourrés… Leur tenue vestimentaire n’est qu’un faible indicateur de la température extérieure, car en règle générale même avec un soleil de plomb, leurs tenues sont invariables : casquette et treillis kaki de l’armée, gros sweat délavé trop grand, godasses défoncées. J’ai vu leur camion sur le parking, kaki aussi, un vieux Merco. C’est un bon trip, j’avoue. Mais pour l’instant, ils ont les glandes ; j’me demande pas pourquoi, et eux non plus j’ai l’impression. Le soleil a capitulé pour aujourd’hui. On ne le reverra pas de sitôt. Je me rhabille, en prenant soin de ne pas sortir de mon périmètre de sécurité. Poséidon doit maintenant avoir le cerveau qui baigne dans l’eau salée. Toujours d’attaque, comme s’il attendait la dernière, avant de sortir… Les Queshuas essayent de replier leur bunker. Vous savez, c’est ces tentes qu’on appelle « tente 2 secondes ». C’est en fait le temps qu’il faut pour perdre son calme. Alors, avec le vent en plus... Je rassemble toutes mes affaires dans mon sac qui ne ferme pas. Le vent n’a pas faibli d’un pouce. J’enfile mon sweat-shirt à capuche et plie mon parasol. Une bourrasque bien soufflée - 46 -


me foudroie le visage. Tiens, le vent n’est pas si froid que ça, quand on est habillé ! Je me lève et m’époussette les fesses. La plage s’est vidée petit à petit. Quelques corps résistent encore. Certains donnent même l’impression qu’ils sont passés dans le camp adverse. Peut-être étais-je trop concentrée sur mon objectif en arrivant pour me rendre compte que certains se jouent de la situation. Sûrement des vétérans ! Cerf-volants et kitesurfs flirtent avec le vent. À ce moment, je me surprends à prendre une grande respiration chargée d’embrun. L’iode envahit mon nez, ma gorge, mes poumons. Une deuxième… Le sentiment de se réveiller dans un lit douillet après une bonne nuit de sommeil, et de voir clair. Une troisième… Mes cheveux s’en mêlent et s’emmêlent. Je m’étire, haut les mains. Je suis faite comme un rat, j’ai baissé la garde, j’ai écouté le chant des sirènes. Mais la plage me laisse repartir saine et sauve. Les larmes aux yeux (mais c’est à cause du vent !), je remonte tranquille vers la dune, vaincue et heureuse de l’être.

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CE QUI PEUT RENDRE LA PLAGE INSUPPORTABLE

T

iens, justement, une fois que vous êtes bien

installé sur votre serviette de bain, ne vous croyez pas obligés de lire des conneries futiles et sans intérêt. Il n’y a pas que Guillaume Musso et Marc Levy, ces bouquins tenus en l’air et à bout de bras, à la fin c’est épuisant. 400 pages ! C’est quand même pas les aventures de Bibi Fricotin ; en plus avec le sable et parfois le vent, l’intrigue dure à suivre et le soleil qui tourne, c’est obligé, au bout d’un moment tu l’as en pleine gueule ! Bon, t’as les lunettes de soleil, mais si t’es bigleux, deux paires de lunettes superposées, ça devient délicat et ça commence à t’énerver. Remarquez j’ai rien contre Musso ou Levy, j’ai même lu certaines de leurs ?uvres et je ne me suis pas emmerdé, mais ne vous croyez pas non plus obligé de lire un livre de Soljenitsyne sur le goulag ou la délirante Simone de Beauvoir pour vous rendre intéressant à vos voisins de serviette. Non, faites comme moi, choisissez la formule « Livre de Poche », moins lourd, plus maniable et surtout moins cher, trois pour le prix d’un normal. En plus vous pourrez corner les pages ou le tartiner de crème solaire et l’abandonner en fin de vacances sur une étagère de votre maison de location. - 48 -


Donc, en principe, vous devriez être peinard un petit moment, y'a pas de vent, le ciel est d’un bleu des mers du sud, seul le bruit des vagues qui au bout d’un moment aurait tendance à vous faire sauter une ligne sur deux. Vous sentez bon parce que vous vous êtes huilé partout, partout, donc tout baigne, c’est le cas de le dire. Et d’un seul coup déboule de nulle part deux cons et ça se voit tout de suite, ils ressemblent à deux gnous échappés du troupeau, moyenne d’âge 40 balais, et qui viennent se poser à 3 mètres de vous … Putain ! Alors qu’il y a de la place partout, quel besoin, quelle manie ont les gens de se coller les uns contre les autres ? Faudra que je consulte un psy qu’il m’explique le pourquoi de la chose. On se regarde avec ma femme, elle est plutôt calme et réservée, ne cherche jamais l’affrontement et 5 ans de Karaté au compteur lui ont permis d’acquérir une sérénité et une zénitude dignes des grands maîtres japonais. Le sourire aux lèvres, elle tente : - Je m’excuse mais vous ne pourriez pas vous mettre un peu plus loin, y 'a de la place et ça nous donnerait un peu plus d’air à tous. L’air étonné, avec un regard circulaire à 360°, tel le commandant d’un sous marin qui vient de faire surface, le gars nous lâche : - C’est les plus gênés qui s’en vont ! Ok, connard, si tu le prends comme ça, tu vas être content du voyage. Je pince le bras de ma femme et mon regard lui dit « laisse tomber ». Je ne veux pas envenimer la situation et pour nous détendre, on va piquer une tête dans les vagues, droit - 49 -


devant. Ça détend ! S’il était à côté de moi je crois que je le noierai mais bon ! Retour à nos serviettes. Les deux bâtards sont en train de se marrer en jouant aux chuchoteurs. Puis je vois la nana se pencher sur son sac et là, stupeur, elle en extrait deux raquettes et la balle de « tennis pong ». On ne s’attendait pas à ça. Sandwich peut-être, bouquin, crème, mais le tennis pong ! On assiste aux préparatifs : - On se met où ? dit-elle à l’intention de son bellâtre - Ben, faut bien 8 mètres entre nous, chérie, on n’a qu’à se mettre derrière ces gens comme ça on gênera pas. Ces gens, qu’il nous appelle, non mais pour qui ils se prennent ! Bon, je sens qu’il va y avoir bavure. Et c’est parti pour le tennis pong : Tac…Tac…Tac…Tac…Tac…Tac Quand il y a un arrêt entre les Tac, c’est qu’ils ont fait tomber la balle dans le sable. Ils la ramassent et ça repart : Tac…Tac…Tac…Tac Je pense que vous avez déjà vécu ce genre d’occupation plagesque, parce que pour tout vous dire, le tennis pong se pratique à l’aide d’une raquette spéciale en bois, elle est plate, parfaitement ronde, son diamètre de 25 cm et épaisse de 1,2 cm. La balle est une balle spéciale de squash. Voilà, ça c’est le vrai tennis pong, qui date de 1973 ; comme vous voyez, ce n’est pas d’aujourd’hui. Bon ! Depuis il y a eu des copies, moins lourde, balle plus légère, plus gai quoi ! Mais pour l’instant, les deux joyeux drilles qui nous préoccupent ont le vrai tennis pong qu’ils ont dû retrouver dans le grenier de - 50 -


leurs grands- parents. Donc, pour résumer, quand tu as ce bruit qui devient vite hallucinant, à deux mètres de tes oreilles, Tac…Tac …Tac… Tac, accompagné forcément de commentaires de chaque joueur genre « Chéri tu tapes trop fort », « Non, moins haut la balle », « T’es pas en face de moi », alors là c’est le bouquet. Tu ne peux donc même plus lire, forcément t’es distrait, dormir, même fermer les yeux c’est plus possible, parce que instinctivement tu te mets à faire le parcours de la balle dans ta tête. Donc en réalité, tu joues avec eux…inconsciemment. Tac…Tac…Tac…Tac. Et même tu ouvres les yeux quand il n’y a plus le même intervalle entre les Tac, c’est que la balle est partie trop loin. Le temps de la récupérer, ça nous fait une pause. Et puis, changement de côté, because le soleil, et ça repart ! Putain, ils se croient à Roland Garros. Tac…Tac…Tac. De toute façon qu’est ce que l’on peut faire ? Rien, sinon abandonner la plage mais d’un autre côté notre fille doit nous rejoindre après sa partie de volley. Donc on reste, stoïques. Ma femme me regarde avec dans ses yeux l’amorce d’un sourire, accompagné d’un geste des épaules, voulant me dire « calmos Paul, t’énerves pas ». Des nerfs d’acier ma karaté girl ! Tac… Tac…Tac. Et puis d’un seul coup, la balle vient lui tomber sur le ventre. Erreur de trajectoire, le tac tac vient de s’enrayer et là je n’en crois pas mes yeux : elle se lève d’un bond, plus rapide que l’éclair, ramasse la balle et court vers la mer à 50 m devant nous, et là, dans un geste parfait comme un lanceur de - 51 -


grenade dans « Platoon », elle adore les film de guerre, elle balance la balle dans les vagues. - Voilà ! dit-elle en se retournant vers le mec qui l’a suivie sans bien comprendre, votre balle, vous pouvez aller la chercher là où elle est ! termine-t-elle dans un calme olympien. Puis elle remonte s’allonger sur sa serviette. Moi, j’ai tout suivi prêt au cas où ! Ambiance tendue ! Puis il s’adresse à sa moitié : - Chérie, nous partons ces gens sont malades, on ne peut même plus s’amuser sur la plage. Et les voilà en train de plier les gaules vite fait comme si un tsunami était annoncé. Je me tourne vers le mec en train de ramasser ses tongs et lui sort : - Ben oui quoi, c’est les plus gênés qui s’en vont ! - Alors t’arrive, chérie, allons plus loin, on trouvera bien une place. T’as pas oublié les raquettes ? Et ils disparaissent de notre vue. À ce moment là, notre fille arrive en courant, le sourire aux lèvres : - Alors les parents, la plage, sympa non ? Au fait j’ai gagné ma partie de volley et j’ai amené mes raquettes de tennis pong. Si on faisait une petite partie, Papa ? Nom de Dieu ! - Avec plaisir, chérie, après tout on gêne personne… nous !

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Carnets de plage