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Internet « IL FAUT RÉGULER LE MARCHÉ DE L’INFORMATION »

Neurosciences

FAKE NEWS La science face

à la désinformation

UN CERVEAU PROGRAMMÉ POUR CROIRE

Éducation LES RECETTES POUR CULTIVER SON ESPRIT CRITIQUE


ÉDITO

FAKE NEWS ET THÉORIES DU COMPLOT : IL EST URGENT DE RÉSISTER

L Philippe Ribeau

Responsable éditorial Web

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a Nasa exploite des enfants dans des camps sur Mars. Les compteurs électriques intelligents permettent de vous espionner. Les attentats contre Charlie Hebdo ont été organisés par le gouvernement. Les vaccins provoquent l’autisme. Etc. Sur Internet, la déferlante de fausses informations, des canulars les plus farfelus aux théories conspirationnistes les plus élaborées, est massive et continue. À tel point que 80 % des Français croiraient à une théorie conspirationniste au moins. Même si ce chiffre doit être relativisé, la situation est préoccupante pour nos démocraties, fondées sur le débat public éclairé par les faits. La faute aux nouvelles technologies, évidemment. Les fausses informations ont toujours existé, mais Internet et les réseaux sociaux ont démultiplié à l’infini leur potentiel de diffusion. Mais pas seulement. Si les fake news séduisent tant, c’est que notre cerveau est le jouet de biais cognitifs qui nous poussent par exemple à croire les informations que nous ne pouvons pas vérifier ou que nous lisons en premier. Est-ce à dire qu’il faut se résigner à vivre dans un monde de désinformation, guidé par des croyances infondées ? Évidemment non. Une première solution tient à la régulation du marché de l’information sur Internet, pour redonner de la visibilité et de la crédibilité aux sources fiables et légitimes. L’autre est de cultiver notre esprit critique et d’enseigner comment distinguer le vrai du faux. De nombreuses initiatives voient le jour en ce sens, notamment à l’école. Ce n’est pas en vain : des études montrent que l’argumentation finit toujours par payer ! Et ceci n’est pas une fausse information…

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SOMMAIRE

P/4/FAKE NEWS, L’HISTOIRE SECRÈTE DE LEUR SUCCÈS WALTER QUATTROCIOCCHI

P/16/DÉSINFORMATION : LE BIAIS DE LA PREMIÈRE IMPRESSION SUR INTERNET GÉRALD BRONNER

P/18/« IL FAUT RÉGULER LE MARCHÉ DE L’INFORMATION SUR INTERNET » GÉRALD BRONNER

P/25/ARGUMENTEZ, IL EN RESTERA QUELQUE CHOSE CORALIE CHEVALLIER ET HUGO MERCIER

P/4

P/29/LE CRÉATIONNISME EST-IL UN COMPLOTISME ? SEAN BAILLY P/32/LES THÉORIES DU COMPLOT RÉCONFORTENT LES PERDANTS GÉRALD BRONNER

P/35/COMPLOTISME : LES MÉDIAS EN FONT-ILS TROP ? NICOLAS GAUVRIT ET CARINE AZZOPARDI

P/35

P/41/POURQUOI L’HOMME EST-IL SI CRÉDULE ? FABRICE CLÉMENT

P/25

Thema / Fake news : la science face à la désinformation

P/49

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P/49/COMMENT ENSEIGNER L’ESPRIT CRITIQUE N. GAUVRIT ET E. PASQUINELLI P/57/LES NEURONES DE LA PENSÉE LIBRE OLIVIER HOUDÉ


L’histoire secrète de leur succès WALTER QUATTROCIOCCHI

© Shutterstock.com/FGC

FAKE NEWS


Les internautes diffusent massivement des fausses informations et des théories conspirationnistes. Quels mécanismes expliquent cet inquiétant phénomène ? Des études statistiques sur Facebook éclairent cette question.

L

e saviez-vous ? Le 11 octobre 2017 Google a racheté Apple. La Nasa exploite des enfants parqués dans des camps sur Mars. À Padoue, un restaurant chinois sert des pieds humains en hors-d’œuvre. Vous avez nécessairement vu passer ces informations. Faut-il préciser qu’il s’agit de rumeurs infondées... ? Pourtant, elles ont été amplement colportées ou au moins commentées. Qu’est-ce qui a donc changé dans notre façon de nous informer, et donc de nous forger une opinion ? Quel rôle les médias sociaux tels que Facebook jouent-ils dans

la diffusion de fausses informations ou de thèses conspirationnistes ? Quels sont les ressorts de cette mésinformation ou désinformation ? Est-il possible d’endiguer ces phénomènes ? De nombreux sociologues se sont penchés sur les phénomènes sociaux liés à Internet et à ses médias, et notamment sur la « viralité » des informations infondées ou fausses. Ils ne sont pas les seuls. Depuis plusieurs années, des mathématiciens, des physiciens, des chercheurs en informatique se sont aussi intéressés à ces problématiques, en apportant leurs propres outils

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et méthodes d’analyse. Ainsi a émergé un nouveau champ de recherche : les « sciences sociales computationnelles ». Grâce à l’analyse de grandes masses de données, cette discipline étudie les phénomènes sociaux de façon quantitative. Il s’agit d’exploiter les très nombreuses traces numériques que laissent les internautes sur les différents médias sociaux tels que Facebook, Twitter, YouTube, etc. lorsqu’ils sélectionnent, partagent ou commentent des informations. On peut ainsi étudier certains phénomènes sociaux à un niveau de précision sans précédent.

Les racines de la désinformation Nos travaux s’inscrivent pleinement dans cette démarche. Notre groupe s’intéresse aux dynamiques de contagion sociale et à l’utilisation des contenus sur les différents réseaux sociaux d’Internet. Nous étudions en particulier la viralité des informations et la façon dont se forgent et se renforcent les opinions dans le cyberespace, une scène où les contenus sont mis en ligne et lus sans aucun intermédiaire ni contrôle.


Désinformation : le biais de la première impression sur Internet GÉRALD BRONNER


En matière de mésinformation et de désinformation, l’ordre dans lequel les moteurs de recherche sur Internet affichent leurs résultats est loin d’être anodin.

C

es quinze dernières années, il s’est enregistré plus d’informations que depuis l’invention de l’imprimerie. Celles-ci étant beaucoup moins sélectionnées qu’auparavant, on peut parler d’une forme de dérégulation du marché de l’information d’une ampleur jamais connue par l’humanité. Nous le savons à présent, cette dérégulation confère des avantages concurrentiels à certaines formes de crédulité. Il n’y a donc rien d’étonnant à ce que, à l’heure de la « société de la post-vérité », une loi sur les fake news soit en préparation en France. Beaucoup réclament que cette régulation s’opère par un retrait de certains

contenus problématiques, c’est-à-dire par censure. Mais cela comporte une charge liberticide et n’a guère été couronné de suc-

questions de santé publique sensibles et complexes, on trouve prioritairement des contenus qui contredisent le consensus scientifique ? « La première impression est toujours la bonne, surtout quand elle est mauvaise », affirmait avec humour l’écrivain et critique Henri Jeanson. Cette idée qu’une première impression nous dit quelque chose de la vérité d’un individu ou d’une idée que nous rencontrons n’est peut-être pas toujours fausse, mais elle peut aussi nous tromper souvent. Elle est donc particulièrement problématique lorsque nous effectuons sur Internet une recherche sur un sujet que nous

Lorsque les qualités d’un individu sont présentées avant ses défaut, on a une meilleure opinion de lui cès jusqu’à présent, les flux d’informations s’affranchissant aisément de la géographie et des lois nationales. En revanche, il est légitime de s’interroger sur la visibilité de certains contenus, par exemple l’ordre dans lequel l’information nous est proposée par un moteur de recherche. Est-il normal que, sur des

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ne connaissons pas. Les premiers arguments que nous y rencontrons nous font prendre le risque d’inscrire en nous une impression durable et éventuellement fausse. Cet effet de la première impression fautive a été mis en relief par de nombreuses expériences de psychologie. La plus connue, réalisée à la fin des


GÉRALD BRONNER

shutterstock.com/ranjith ravindran

« Il faut réguler le marché de l’information sur Internet »


Internet bouleverse la façon dont les gens s’informent et permet à chacun de s’exprimer. Mais ces libertés nouvelles s’accompagnent d’effets pervers comme la diffusion massive de fausses informations et de thèses conspirationnistes. Entretien avec le sociologue Gérald Bronner, spécialiste de ces questions.

L

a désinformation, qu’elle soit intentionnelle ou inconsciente, a trouvé avec Internet un puissant moyen d’amplification : des idées fausses se propagent massivement et influencent l’opinion publique, comme l’illustre en France la méfiance qui s’est installée vis-à-vis des vaccins. Le nouveau marché de l’information constitué par le Web et ses « réseaux sociaux » pose ainsi aux sociétés démocratiques un défi majeur. Il est essentiel de comprendre les rouages de ce marché si on veut l’améliorer. Mais comment ? Nous avons interrogé Gérald Bronner, sociologue

de la croyance et des opinions, qui a notamment publié La Pensée extrême. Comment des hommes ordinaires deviennent des fanatiques ( PUF, rééd. 2016) et La Démocratie des crédules (PUF, 2013).

Quelle portée ont pour la sociologie les travaux de « sciences sociales computationnelles » ? D’abord, ces analyses effectuées sur une masse impressionnante de données permettent de confirmer un certain nombre d’études sociologiques. En particulier, elles corroborent l’amplification par Internet

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du biais de confirmation et l’autoenfermement cognitif qui en résulte (point souligné notamment dans mon livre La Démocratie des crédules). Et elles montrent que cela est valable tant pour les partisans de théories conspirationnistes que pour les autres catégories d’internautes. Un autre aspect très intéressant des travaux de l’équipe italienne est de montrer que quand des individus se laissent prendre par une théorie du complot, ils s’attachent avec le temps aux autres théories du même type, et intègrent ainsi la nébuleuse conspirationniste. C’était depuis longtemps une intuition des sociologues de la croyance, mais la voilà confirmée. De façon plus générale, les travaux de ce type, qui analysent de nouvelles « traces sociales » disponibles en quantité, obligent les sciences sociales à discuter sur du matériau précis et tangible. Ils pourraient aussi révolutionner les sciences sociales en questionnant les catégories théoriques avec lesquelles on appréhendait généralement les acteurs sociaux. Par exemple, les catégories socioprofessionnelles se révèlent inadéquates pour étudier certains


CORALIE CHEVALLIER ET HUGO MERCIER

© Igor Kisselev / shutterstock.com

Débats publics : argumenter n’est jamais inutile


À l’ère de la post-vérité, on est parfois tenté de baisser les bras et de renoncer à voir la raison l’emporter. C’est une erreur. Les recherches en psychologie montrent que l’argumentation finit par payer.

L’

argumentation semble bien mal en point, par les temps qui courent. Au cœur des débats publics – et surtout sur Internet – l’indigence des commentaires en ligne ou la facilité avec laquelle se répandent les fakes news, donne parfois envie de tout abandonner. Et même dans nos cercles de connaissances privées, qui n’a jamais été tenté de jeter l’éponge devant la mauvaise foi d’un interlocuteur ? Le refus d’admettre la validité de notre raisonnement, la pauvreté de certains discours politiques, la large diffusion d’arguments fallacieux sur les réseaux

sociaux nourrissent notre pessimisme chaque jour davantage. Dans ces conditions, est-il même vraiment utile d’échanger des arguments dans le domaine de la politique, de l’enseignement, de l’écologie ? Oui, c’est utile. Si l’on prend la peine de le faire de la bonne façon, les résultats seront au rendez-vous.

Face au groupe, les arguments portent Les recherches récentes en psychologie suggèrent que le pessimisme en la matière est sans fondement. En guise d’illustration,

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attardons-nous un instant sur un problème mathématique très simple : « Un bonbon et une baguette valent 1,10 euro ensemble. La baguette vaut 1 euro de plus que le bonbon. Combien le bonbon vaut-il ? » Ce problème a été posé à des centaines de participants et a conduit à plusieurs observations. Tout d’abord, la plupart des participants se trompent et répondent que le bonbon vaut 10 centimes. Or, si la baguette vaut 1 euro de plus que le bonbon et que le bonbon vaut 10 centimes, la baguette vaut 1,10 euro. Le total serait alors de 1,20 euro. Deuxième constat, la majorité des gens estiment que discuter de ce type de problèmes en petit groupe n’apportera aucun bénéfice et n’améliorera pas les performances. Pourtant, les performances en groupe sont bien meilleures que les performances individuelles, puisque après délibération la réponse collective est généralement la bonne, à savoir que la baguette coûte 1,05 euro et le bonbon 0,05 euro. Que cela signifie-t-il ? Pour Mercier et Sperber, la supériorité du raisonnement en groupe révèle que la minorité de participants qui parviennent à trouver la bonne réponse


SEBASTIAN DIEGUEZ

shutterstock.com/PXLR Studio

Le créationnisme est-il un complotisme ?


Le créationnisme et le complotisme reposeraient en partie sur un mécanisme psychologique commun, le biais téléologique, qui est aussi un obstacle pour accepter la méthode scientifique. Explications du neuroscientifique Sebastian Dieguez.

Qu’est-ce que le biais téléologique ? La pensée téléologique, ou biais téléologique, est une notion complexe. C’est l’idée que tout objet ou événement a une fin en soi. Dès l’Antiquité, Aristote distinguait quatre types de causes dans la formation des choses, dont la cause finale. Cette dernière implique que toutes les choses ont une fin en soi. Voltaire s’est moqué de cette idée dans Candide au travers des commentaires de Pangloss : « Remarquez bien que les nez ont été faits pour porter des lunettes ; aussi avons-nous des lunettes. » Une grande partie de l’histoire des sciences a été un long combat pour comprendre

que la bonne question était « comment » sont les choses, et non « pourquoi ». En effet, cette dernière question ne conduit pas à des réponses satisfaisantes pour comprendre le monde. Au niveau individuel, on retrouve la pensée téléologique chez les enfants, qui demandent avec insistance « pourquoi ? ». Cette pensée s’estompe grâce à l’éducation et à la science, qui apportent des outils de réflexion et des explications complexes et moins intuitives.

Ce biais persiste-t-il chez l’adulte ? On retrouve le biais téléologique dans bien des situations. Certains pensent, par exemple, que les événements de leur vie

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personnelle ont un sens caché, sont le signe du destin. Dans les documentaires animaliers, on entend souvent qu’un animal se comporte de telle ou telle façon « pour préserver l’espèce ». Cette façon simple de présenter les choses est efficace, mais elle est finaliste et incorrecte. Le créationnisme, qui affirme que le monde a été créé avec un but, une finalité, est l’exemple le plus marquant de pensée téléologique. Plusieurs études ont montré une forte association entre biais téléologique et croyances créationnistes.

Quel lien établissez-vous entre le biais téléologique et le complotisme ? Les adeptes de théories du complot pensent que certains événements sont planifiés par des conspirateurs qui ont un objectif. Il y a donc des similarités entre créationnisme et complotisme. Le créationnisme serait d’une certaine façon la théorie du complot ultime, celle de la création de toutes choses avec une fin en soi. Pascal Wagner-Egger, Sylvain Delouvée, Nicolas Gauvrit et moi-même avons voulu


GÉRALD BRONNER

© Shutterstock.com/M-SUR

Les théories du complot réconfortent les perdants


Le conspirationnisme tend à séduire ceux qui ressentent une perte de contrôle sur leur vie et leur environnement.

A

ux États-Unis, trois chercheurs en science politique – Christina Farhart, Joanne Miller et Kyle Saunders  – ont fait récemment une curieuse constatation. Alors que dans ce pays, les partisans du Parti républicain sont statistiquement plus enclins à endosser des théories du complot que les Démocrates, la tendance paraît s’inverser ces derniers mois. Immédiatement après les élections de novembre, une enquête sur un échantillon représentatif a en effet montré que la disposition à croire des énoncés conspirationnistes classiques a augmenté chez les Démocrates, alors qu’elle a baissé chez les Républicains, passant de 28 % à 19 % ! L’enquête portant sur l’adhésion aux mêmes énoncés, comment expliquer cette curiosité sociologique ?

Ceux qui se sont penchés sur les mythologies du complot ont parfois expliqué que le sentiment de perte de contrôle, de vivre dans un environnement sur lequel on ne pouvait plus agir, favorise les propositions intellectuelles de type conspirationniste, lesquelles visent à expliquer les phénomènes du monde comme étant dus à des volontés puissantes et occultes.

victoire de Donald Trump, les électeurs démocrates, conscients de ne plus être dans le camp des vainqueurs, développeraient donc un peu plus cette appétence pour des modes d’explication donnant un sens à ce sentiment de dépossession. C’est par exemple la thèse forte que développent Joseph Uscinski et Joseph Parent, de l’université de Miami, dans leur livre dont l’un des chapitres porte le titre provocateur : Conspiracy theories are for losers. Selon eux, le complotisme frappe particulièrement les groupes sociaux qui, pour une raison objective ou fantasmée, ont ce sentiment de dépossession ou de déclassement. Il devient une forme de stratégie mentale pour lutter contre une situation anxiogène.

En croyant qu’ils sont manipulés, les gens donnent un sens à leur sentiment de dépossession ou de déclassement En ce sens, les interprétations conspirationnistes permettent d’évacuer le caractère arbitraire des événements en les rapportant à des intentions. Depuis la

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Ce n’est sans doute pas l’unique facteur de la vitalité actuelle du conspirationnisme dans le monde, mais si le sentiment d’absence de contrôle et de dépossession


Les médias en font-ils trop ? NICOLAS GAUVRIT ET CARINE AZZOPARDI

© Shutterstock.com/De Elena Schweitzer

Complotisme


Selon un sondage paru début 2018, huit Français sur dix seraient adeptes des théories du complot. Pourtant, tout porte à croire que ce chiffre est surestimé.

D

aech ? Une organisation manipulée par les gouvernements occidentaux. Le sida ? Inventé en laboratoire. L’attentat de Charlie Hebdo ? Commandité par des sbires du pouvoir politique. Les théories du complot, dont nous n’avons cité que quelques exemples, se portent à merveille et se propagent de façon préoccupante sur la toile numérique. Un sondage récent de l’institut Ifop, le plus important mené en France sur l’adhésion à ces théories, est venu renforcer cette inquiétude. À sa suite, les annonces alarmistes se sont multipliées dans les médias :

« Huit Français sur dix croient aux théories du complot », titre par exemple Les Échos du 8 janvier 2018. Que l’on ne se méprenne pas : la montée des thèses conspirationnistes dans la population, et spécialement sur Internet, est un vrai problème ! Mais ces titres vont largement au-delà de ce qu’on peut conclure de l’enquête, laquelle présente de sérieuses lacunes. Puisque tout le monde semble s’accorder sur le fait que l’esprit critique nous aidera à lutter contre l’épidémie conspirationniste, appliquons-le à la lecture de ce sondage.

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L’essentiel de l’enquête portait sur dix théories du complot, ainsi que sur le créationnisme. Pour chacun de ces onze thèmes, les sondés devaient d’abord indiquer s’ils avaient entendu parler de la théorie en question. Les résultats ont par exemple montré que 75 % des sondés ont déjà eu vent de la théorie selon laquelle la CIA serait impliquée dans l’assassinat de John F. Kennedy, mais que seulement 17 % ont entendu parler de celle indiquant que les États-Unis auraient développé une arme secrète pour déclencher tempêtes, cyclones ou séismes. Une écrasante majorité des sondés ignore au moins une des théories mentionnées. Dans un second temps, et c’est là que le bât blesse, les participants devaient se prononcer sur ces mêmes théories, qu’ils en aient déjà entendu parler ou non. Le choix de poser cette seconde question à l’ensemble de l’échantillon est assumé par l’Ifop, qui avertit que la lecture des résultats doit en tenir compte. Mais cette mise en garde a été largement ignorée des médias ! Or cette seconde série de questions pose plusieurs


Pourquoi l’homme est-il si crédule ? FABRICE CLÉMENT © M. Cornelius/Shutterstock.com


Pourquoi croit-on parfois des informations non vérifiées ? Comment notre jugement est-il mis en défaut ? Peut-on exercer son esprit critique ? La psychologie de la crédulité éclaire ces questions.

S

avez-vous que la consommation d’eau du robinet peut déclencher une maladie d’Alzheimer ? Ce type d’information entraîne en général une réaction de peur ou de surprise. Il est rare que l’on réagisse en pensant : « C’est faux. » En l’absence de preuves confirmant ou infirmant une telle thèse, on est porté à la crédulité, à l’indignation, à l’inquiétude. Qu’est-ce qui provoque cet effondrement des capacités de jugement ? La psychologie n’en est qu’à ses débuts quand il lui faut expliquer ce qui nous fait croire une information ou en douter.

Toutefois, certains éléments de réflexion existent d’ores et déjà. Ainsi, la phrase citée (concernant le lien entre la consommation d’eau du robinet et la maladie d’Alzheimer) représente le type même d’information pouvant susciter une forte crédulité. Devant de telles affirmations, le cerveau humain est placé face à une donnée dont il ne peut vérifier rapidement la véracité. Sinon, il faudrait mener une enquête personnelle longue et laborieuse. Or la rapidité de décision est un paramètre essentiel dans la façon dont nous forgeons nos convictions.

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Qui plus est, l’esprit critique a tendance à s’affaiblir d’autant plus qu’une telle affirmation est reprise par beaucoup de personnes. Si vous lisez ce type d’information sur plusieurs sites Internet, la mécanique de la crédulité s’enclenche. En outre, il peut y avoir quelque chose d’agréable à se faire le relais de telles rumeurs, ce qui représente, pour le cerveau, une « incitation à croire »… Nous allons examiner tous ces points, mais commençons par rappeler le concept-clé qui est à la base de toute réflexion sur la crédulité : le concept de croyance.

Définir les croyances Par croyance, on entend une représentation tenue pour vraie par un individu. De telles représentations jouent un rôle crucial, car elles modulent en permanence nos raisonnements et nos comportements. L’approche scientifique dite naturaliste vise à identifier et à décrire les états neurophysiologiques qui sous-tendent nos croyances, ainsi que les mécanismes qui, chez un individu et dans les relations entre individus, règlent leur dynamique.


NICOLAS GAUVRIT ET ELENA PASQUINELLI

© Marina Linchevska / shutterstock.com ©Shutterstock.com/

Comment enseigner l’esprit critique


Le flot d’informations disponibles aujourd’hui est tel qu’il est nécessaire d’exercer son esprit critique en permanence. Une façon de penser que nous devons enseigner aux jeunes.

S

elon votre bord politique, peutêtre Selon votre bord politique, peut-être avez-vous pensé que tels ou tels votants ont manqué de discernement lors des dernières élections présidentielles en France. Qu’ils n’ont pas su distinguer les hypothèses des faits, les suppositions des conséquences logiques. Qu’ils sont tombés dans les pièges rhétoriques les plus grossiers, incapables d’analyser les arguments égrenés au fil des discours de candidats déloyaux. Ou bien encore qu’ils ont voté

avec leurs tripes plutôt qu’avec leur cerveau. En quelques mots : qu’ils ont manqué d’esprit critique. C’est pourtant bien sur cet esprit critique, supposé acquis chez les citoyens responsables, que repose la légitimité de l’élection.

La terre est plate et l’autisme causé par un vaccin… En politique, l’égarement des uns est la perspicacité des autres, car nous sommes au royaume de l’opinion. Dans d’autres

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domaines en revanche, plus scientifiques, plus tangibles, un manque d’esprit critique conduit parfois à des décisions dont on peut démontrer qu’elles sont absurdes, dangereuses pour soi et son entourage, voire pour l’humanité. On peut s’amuser des contorsions logiques de ceux qui, comme la légende du basket-ball Shaquille O’Neal, pensent que la Terre est plate. Il est moins réjouissant que des maladies invalidantes, parfois mortelles, réapparaissent – la rougeole en Europe ou la coqueluche en Angleterre –, parce qu’une partie de la population refuse la vaccination qu’elle considère comme dangereuse. Des célébrités prennent position contre les applications de la science, par exemple l’actrice Jenny McCarthy, convaincue que l’autisme de son fils Evan est la conséquence d’un vaccin. Le même rejet de la science touche le changement climatique, nié jusque dans l’entourage de Donald Trump quand ce n’est pas par le président étasunien lui-même… Avec pour conséquence probable la poursuite d’une politique environnementale catastrophique.


OLIVIER HOUDÉ

© EPFL / Human Brain Project

Les neurones de la pensée libre


Penser par soi-même nécessite de lutter contre ses propres automatismes mentaux. Notre cerveau contient des neurones dotés de cette capacité. En les entraînant régulièrement, nous progressons vers une pensée plus dynamique et robuste.

I

l y a quelques années de cela, j’ai eu une conversation avec des amis sur un sujet touchant à la politique. J’ai défendu mes opinions, mes interlocuteurs avaient les leurs. Nous nous sommes opposés, d’abord courtoisement puis de plus en plus frontalement. À mesure que la soirée avançait, j’étais davantage persuadé d’avoir raison, et que mes adversaires avaient tort. Il m’a fallu de sérieux efforts pour rester en bons termes avec eux, me rappelant que nos liens affectifs étaient plus forts que nos divergences d’opinions. Quelques années plus tard, je me suis rendu compte que je me trompais. J’ai

intégré de nouveaux éléments à ma vision du monde, en un mot j’ai changé d’avis. Mais surtout, en repensant à cet épisode, je suis frappé par le fait que mes opinions ce jour-là ne m’ont pas aidé à y voir plus clair. Elles m’ont plutôt freiné. Comme des entraves cognitives, elles m’ont empêché de raisonner librement et d’accéder à une proposition neuve et intéressante, à une compréhension plus juste de notre conversation. En fait, il est très difficile de penser librement. Nos croyances plongent des racines interminables dans notre passé

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lointain, notre éducation, le milieu social où nous vivons, le discours des médias et l’idéologie dominante. Parfois, elles nous empêchent de réfléchir au sens propre. Dans certains cas extrêmes, elles peuvent esquisser une vision dogmatique et meurtrière du monde. Mais si notre cerveau contient des entraves cognitives, pourquoi ne renfermerait-il pas aussi une fonction libératrice ? Si de tels neurones existaient, savoir les mobiliser serait alors la clé d’une pensée « libre », du moins d’une pensée affranchie de bien des défauts et idées reçues.

Nos entraves cognitives Aujourd’hui, je dirige un laboratoire de psychologie et de neurosciences qui explore en partie cette question des entraves cognitives. À l’aide d’appareils à IRM, d’outils psychométriques et d’études de comportement, j’essaie de comprendre ce qui distingue la pensée libre de la pensée automatique. Celles-ci portent dans mon domaine un nom scientifique : pensée algorithmique et pensée heuristique…

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