Skip to main content

POUR LA SCIENCE #552 - Octobre 2023

Page 1

L 13256552F: 7,00 €RD POUR LA SCIENCE DOM 8,50 € –BEL./LUX. 8,50 € –CH 12,70 FS –CAN. 12,99 $CA –PORT. CONT. : 8,50  € –MAR. 78 DH –TOM : 1 100 XPF Édition française de ScientiïŹc American –Octobre 2023n° 552 10/23 Physique quantique LA RÉALITÉ OBJECTIVE EST-ELLE EN PÉRIL ? MathĂ©matiques UN MULTIVERS DANS LA THÉORIE DES ENSEMBLES Histoire des sciences DANS LE SECRET DE L’OPÉRATION « PAPERCLIP » COGNITION SOCIALE Quand les cerveaux se synchronisent Les dĂ©couvertes de Guillaume Dumas neuroscientiïŹque Des aquifĂšres inattendus
 et fragiles DE L’EAU DOUCE SOUS LA MER
N°116 SEPT/OCT2023 desbibliothùques DE LA SCIENCE TOUS SES ÉTATS Retrouvez toute la programmation septembre-octobre des bibliothùques de la Ville de Paris
NumĂ©ro spĂ©cial Automne de la science avec pour thĂšme l’eau dans tous ses Ă©tats.
bibliotheques.paris.fr
GRATUIT © Unsplash /Ivan Torres

Directrice des rédactions : Cécile Lestienne

MENSUEL POUR LA SCIENCE

Rédacteur en chef : François Lassagne

Rédacteurs en chef adjoints : Loïc Mangin, Marie-Neige Cordonnier

Rédacteurs : François Savatier, Sean Bailly

HORS-SÉRIE POUR LA SCIENCE

Rédacteur en chef adjoint : Loïc Mangin

Développement numérique : Philippe Ribeau-Gésippe

Community manager et partenariats : Aëla Keryhuel aela.keryhuel@pourlascience.fr

Directrice artistique : Céline Lapert

Maquette : Pauline Bilbault, Raphaël Queruel, Ingrid Leroy, Ingrid Lhande

Réviseuses : Anne-Rozenn Jouble, Maud BruguiÚre et Isabelle Bouchery

Assistant administratif : Bilal El Bohtori

Responsable marketing : Frédéric-Alexandre Talec

Direction du personnel : Olivia Le Prévost

Fabrication : Marianne Sigogne et Stéphanie Ho

Directeur de la publication et gérant : Nicolas Bréon

Ont également participé à ce numéro : Anne Galy, Yasmine Amhis

PUBLICITÉ France

stephanie.jullien@pourlascience.fr

ABONNEMENTS

www.boutique.groupepourlascience.fr

Courriel : serviceclients@groupepourlascience.fr

Tél. : 01 86 70 01 76

Du lundi au vendredi de 8 h 30 Ă  12 h 30 et de 13 h 30 Ă  16 h 30

Adresse postale :

Service abonnement groupe Pour la Science

20 rue Rouget-de-Lisle

92 130 Issy-les-Moulineaux.

Tarifs d’abonnement 1 an (12 numĂ©ros)

France mĂ©tropolitaine : 59 euros – Europe : 71 euros

Reste du monde : 85,25 euros

DIFFUSION

Contact kiosques : À Juste Titres ; Alicia Abadie

Tél. 04 88 15 12 47

Information/modiïŹcation de service/rĂ©assort : www.direct-editeurs.fr

DISTRIBUTION

MLP

ISSN 0 153-4092

Commission paritaire n° 0927K82 079

DĂ©pĂŽt lĂ©gal : 5636 – Octobre 2023

N° d’édition : M077 0552-01

www.pourlascience.fr

170 bis boulevard du Montparnasse – 75 014 Paris

Tél. 01 55 42 84 00

SCIENTIFIC AMERICAN

Editor in chief : Laura Helmuth

President : Kimberly Lau

2023. ScientiïŹc American, une division de Springer Nature America, Inc.

Soumis aux lois et traitĂ©s nationaux et internationaux sur la propriĂ©tĂ© intellectuelle. Tous droits rĂ©servĂ©s. UtilisĂ© sous licence. Aucune partie de ce numĂ©ro ne peut ĂȘtre reproduite par un procĂ©dĂ© mĂ©canique, photographique ou Ă©lectronique, ou sous la forme d’un enregistrement audio, ni stockĂ©e dans un systĂšme d’extraction, transmise ou copiĂ©e d’une autre maniĂšre pour un usage public ou privĂ© sans l’autorisation Ă©crite de l’éditeur. La marque et le nom commercial «ScientiïŹc American» sont la propriĂ©tĂ© de ScientiïŹc American, Inc. Licence accordĂ©e Ă  «Pour la Science SARL». © Pour la Science SARL, 170 bis bd du Montparnasse, 75014 Paris. En application de la loi du 11 mars 1957, il est interdit de reproduire intĂ©gralement ou partiellement la prĂ©sente revue sans autorisation de l’éditeur ou du Centre français de l’exploitation du droit de copie (20 rue des Grands-Augustins, 75006 Paris).

Origine du papier : Autriche

Taux de ïŹbres recyclĂ©es : 30 %

« Eutrophisation » ou « Impact sur l’eau » : Ptot 0,007 kg/tonne

DITO É

Imprimé en France

Maury Imprimeur SA Malesherbes

N° d’imprimeur : 272 758

SUR LA RÉSERVE

En mars dernier, l’Organisation des Nations unies convoquait une confĂ©rence exceptionnelle sur l’eau douce, et avertissait que le monde s’exposait Ă  une crise imminente. Selon l’institution, chacun devrait pouvoir compter sur une source d’eau potable Ă  moins d’un kilomĂštre ou de trente minutes de son domicile. Un quart de la population mondiale fait face Ă  des conditions d’accĂšs plus diïŹƒciles, et les tensions sur les ressources d’eau douce se multiplient.

La conïŹrmation rĂ©cente, par d’importantes campagnes de relevĂ©s, qu’existent sous le fond des mers des aquifĂšres riches d’eau douce semble une aubaine. La bande des 150 kilomĂštres cĂŽtiers en abriterait, sous le sol marin, 1 million de kilomĂštres cubes. Paris consomme « seulement » 0,23 kilomĂštre cube annuellement.

Au plus prĂšs des cĂŽtes mĂ©diterranĂ©ennes, le phĂ©nomĂšne est connu, et exploité  avec parcimonie et prĂ©caution. PrĂ©lever de l’eau douce en milieu marin prĂ©sente toujours le risque de voir le sel venir dĂ©naturer la prĂ©cieuse ressource.

Les gĂ©ologues qui approfondissent aujourd’hui l’étude de nombreux aquifĂšres sous-marins, dans un large Ă©ventail de contextes gĂ©ologiques, aïŹƒchent donc une grande prudence. S’ils soulignent que ces structures hydrogĂ©ologiques devraient occuper une place bien plus importante dans notre comprĂ©hension du cycle de l’eau, ils en pointent aussi, d’emblĂ©e, la fragilitĂ©.

Au siĂšcle dernier, les neuroscientiïŹques qui Ă©coutĂšrent certains de leurs pairs assurant que les cerveaux humains Ă©taient synchronisĂ©s furent tout aussi rĂ©servĂ©s. On les comprend. Dans Science en 1965, des chercheurs rapportĂšrent dĂ©tenir une preuve de la tĂ©lĂ©pathie entre des jumeaux, sur la foi de la mesure d’activitĂ©s Ă©lectriques synchrones dans leurs cerveaux respectifs, rappelle Guillaume Dumas, professeur de psychiatrie computationnelle. Les temps ont changĂ©, les techniques et mĂ©thodes d’investigation du cerveau aussi.

Le phĂ©nomĂšne de synchronisation intercĂ©rĂ©brale, conïŹrmĂ© expĂ©rimentalement, existe non seulement chez les humains mais plus gĂ©nĂ©ralement chez les espĂšces sociales. Il serait essentiel au dĂ©veloppement cognitif, Ă  l’émergence de la conscience de soi et d’autrui, et ouvrirait de nouvelles voies de comprĂ©hension de certains dĂ©ïŹcits cognitifs. Des perspectives enthousiasmantes
 sans rĂ©serve ! n

POUR LA SCIENCE N° 552 / OCTOBRE 2023 / 3
François Lassagne Rédacteur en chef

s

OMMAIRE

N° 552 / Octobre 2023

ACTUALITÉS GRANDS FORMATS

P. 6

ÉCHOS DES LABOS

‱ Janus, l’étoile aux deux faces

‱ Aux avant-postes de la pollution marine plastique

‱ ThĂ©rapie gĂ©nique in vivo

‱ Course de drones : l’IA se hisse au niveau des champions

‱ Un supercondensateur en bĂ©ton

‱ TĂ©traquarks exotiques

‱ Des cycles bloquĂ©s

‱ Neptune, au rythme du Soleil

P. 20

LES LIVRES DU MOIS

P. 22

DISPUTES

ENVIRONNEMENTALES

Une novlangue « bio »

Catherine Aubertin

P. 24

LES SCIENCES À LA LOUPE Quand le genre s’invite en science

Yves Gingras

P. 38

PHYSIQUE QUANTIQUE

LA RÉALITÉ OBJECTIVE

EST-ELLE EN PÉRIL ?

Anil Ananthaswamy

Le problĂšme de la mesure en mĂ©canique quantique taraude les chercheurs depuis la naissance de cette thĂ©orie quasi centenaire. Sa rĂ©solution nĂ©cessiterait d’abandonner certains principes les plus fondamentaux de la physique De quoi renverser notre vision du monde.

P. 46

NEUROSCIENCES

DES CERVEAUX SUR LA MÊME

LONGUEUR D’ONDE

Lydia Denworth

Quand deux individus d’une espĂšce sociale sont en interaction, l’activitĂ© de leurs cerveaux se synchronise À la clĂ©, un traitement cognitif partagĂ©, susceptible de faciliter l’apprentissage, mis en Ă©vidence aussi bien chez les chauves-souris que chez les humains

P. 60

HISTOIRE DES SCIENCES

P. 68

SCIENCE ET FICTION

LETTRE D’INFORMATION

NE MANQUEZ PAS

LA PARUTION DE VOTRE MAGAZINE

GRÂCE À LA NEWSLETTER

‱ Notre sĂ©lection d’articles

‱ Des offres prĂ©fĂ©rentielles

‱ Nos autres magazines en kiosque

Inscrivez-vous www.pourlascience.fr

En couverture : © korkeng/Shutterstock

Les portraits des contributeurs sont de Seb Jarnot

Ce numĂ©ro comporte un courrier de rĂ©abonnement posĂ© sur le magazine sur une sĂ©lection d’abonnĂ©s.

DANS LE SECRET DE L’OPÉRATION

« PAPERCLIP »

Johannes-Geert Hagmann

La conquĂȘte spatiale est loin d’ĂȘtre le seul domaine qui, aux États-Unis, a proïŹtĂ© de l’expertise de chercheurs et d’ingĂ©nieurs europĂ©ens recrutĂ©s pendant la guerre froide

PHYLOGÉNIES : MACHINES

À CRÉATION

Entretien avec John Boswell et Jean-Sébastien Steyer

Les arbres phylogĂ©nĂ©tiques aident Ă  tisser les parentĂ©s des organismes. Ils inspirent les artistes qui imaginent la vie dans un passĂ© lointain, dans le futur
 ou sur d’autres planĂštes. Regards croisĂ©s sur la puissance crĂ©atrice de la phylogĂ©nie.

4 / POUR LA SCIENCE N° 552 / OCTOBRE 2023
fr

P. 56

COGNITION SOCIALE

« L’ÉTUDE DE LA SYNCHRONISATION INTERCÉRÉBRALE RENOUVELLE LE REGARD SUR NOS CERVEAUX »

Entretien avec Guillaume Dumas

Pistes de recherche en psychiatrie, axes de dĂ©veloppement pour l’intelligence artiïŹcielle


L’étude des diïŹ€Ă©rentes formes de synchronisation intercĂ©rĂ©brale ouvre de nouvelles perspectives.

P. 26 GÉOSCIENCES DE L’EAU DOUCE SOUS LA MER

Rob Evans

RENDEZ-VOUS

P. 76

LOGIQUE & CALCUL DES MONDES PARALLÈLES EN MATHÉMATIQUES ?

Jean-Paul Delahaye

Certaines Ă©trangetĂ©s mathĂ©matiques laissent penser que plusieurs versions du monde ensembliste seraient possibles. Comme en physique, cela suggĂšre l’existence d’un multivers

P. 84

ART & SCIENCE

Les dessous du « Jardin des délices » Loïc Mangin

P. 88

IDÉES DE PHYSIQUE

Les planchers ocĂ©aniques cĂŽtiers recĂšlent des rĂ©servoirs d’eau douce, qui pourraient aider un jour Ă  alimenter les rĂ©gions menacĂ©es par la sĂ©cheresse.

P. 34

HYDROGÉOLOGIE

« L’EXPLOITATION DES SOURCES

KARSTIQUES SOUS-MARINES EST TRÈS RISQUÉE »

Entretien avec Perrine Fleury

Toutes les eaux souterraines cĂŽtiĂšres parviennent en mer, mais leur dĂ©bit dĂ©pend Ă©troitement des prĂ©cipitations en surface. Cela limite l’intĂ©rĂȘt de leur exploitation, voire invite Ă  y renoncer, au risque sinon d’en dĂ©grader la qualitĂ©.

Des dĂ©mĂȘlĂ©s dans la mĂȘlĂ©e

Jean-Michel Courty et Édouard Kierlik

P. 92

CHRONIQUES DE L’ÉVOLUTION

Qui a sauté la ligne Wallace ? Hervé Le Guyader

P. 96

SCIENCE & GASTRONOMIE

Quelle eau pour le thé ?

Hervé This

P. 98 À PICORER

POUR LA SCIENCE N° 552 / OCTOBRE 2023 / 5

JANUS, L’ÉTOILE AUX DEUX FACES

Vue d’artiste de l’étoile Janus, une naine blanche dont une face, brillante, est riche en hydrogĂšne, l’autre, sombre, est dominĂ©e par l’hĂ©lium.

Une Ă©toile Ă©tonnante prĂ©sente une face riche en hydrogĂšne tandis que l’autre est dominĂ©e par l’hĂ©lium. Son champ magnĂ©tique est-il la clĂ© de cette Ă©nigme ?

Ce n’est pas sans raison que l’étoile ZTF J1901 + 1458 est surnommĂ©e Janus. Ilaria Caiazzo, de l’institut de technologie de Californie, et ses collĂšgues ont dĂ©couvert cet astre unique en son genre alors qu’ils traquaient des naines blanches prĂ©sentant un fort champ magnĂ©tique.

« GrĂące Ă  la mission Gaia de l’Agence spatiale europĂ©enne, nous connaissons dĂ©sormais 350 000 naines blanches », indique Pier-Emmanuel Tremblay, de l’universitĂ© de Warwick, au RoyaumeUni. Mais Janus sort du lot du fait de sa luminositĂ© oscillant sur une pĂ©riode de quinze minutes, au rythme de la rotation de l’astre qui prĂ©sente alternativement une face brillante et une face sombre. AprĂšs analyses, il s’avĂšre que cette variation est due au fait qu’une face de l’étoile

est riche en hydrogĂšne alors que l’autre est dominĂ©e par l’hĂ©lium. Comment expliquer une structure aussi surprenante ? « Ces observations suggĂšrent qu’un mĂ©canisme trĂšs ïŹnement rĂ©glĂ© est

Le champ magnĂ©tique freinerait la convection dans l’étoile ÂŁ

en mesure de sĂ©parer les atomes d’hydrogĂšne et d’hĂ©lium, en fonction de leur masse ou de leur charge Ă©lectrique », prĂ©cise l’astrophysicien.

L’équipe d’astrophysiciens a avancĂ© deux scĂ©narios possibles. La premiĂšre

piste repose sur un Ă©pisode rare dans l’évolution des naines blanches Ces astres sont les restes d’étoiles de quelques masses solaires, qui en ïŹn de vie ont d’abord enïŹ‚Ă© en gĂ©ante rouge Elles ont alors souïŹ„Ă© une grande partie de leur masse dans le milieu environnant avant de se refroidir et de se contracter en un petit objet , typiquement de la taille de la Terre mais avec une masse proche de celle du Soleil Elles sont donc trĂšs denses (de l’ordre de 1  tonne par centimĂštre cube ) et leur tempĂ©rature diminue lentement.

La composition chimique des naines blanches dĂ©pend surtout de la masse de son Ă©toile progĂ©nitrice et des rĂ©actions de fusion thermonuclĂ©aire qui s’y sont rĂ©alisĂ©es Pour les plus lĂ©gĂšres, on trouve de l’hydrogĂšne et de grandes quantitĂ©s d’hĂ©lium Pour les plus massives, on dĂ©tecte du carbone, de l’oxygĂšne, etc. Lorsque la naine blanche se forme, les Ă©lĂ©ments les plus lourds tendent Ă  s’accumuler au centre de l’astre Mais Ă  mesure que ce dernier refroidit (et passe sous un seuil

6 / POUR LA SCIENCE N° 552 / OCTOBRE 2023
P. 6 Échos des labos P. 20 Livres du mois P. 22 Disputes environnementales
ÉCHOS DES LABOS
P. 24 Les sciences Ă  la loupe
ASTROPHYSIQUE
© K. Miller, Caltech/IPAC
ÂŁ

d’environ 30 000  kelvins), la part d’hĂ©lium augmente dans l’atmosphĂšre de la naine blanche Ă  cause de phĂ©nomĂšnes de convection au sein de l’étoile. Janus pourrait avoir Ă©tĂ© observĂ©e Ă  ce moment particulier oĂč la transition est en cours et l’hĂ©lium commence Ă  fortement dominer dans les couches supĂ©rieures En eïŹ€et, la tempĂ©rature de surface mesurĂ©e par les chercheurs est d’environ 35 000  kelvins, soit proche du seuil. Mais pourquoi la remontĂ©e de l’hĂ©lium a-t-elle commencĂ© sur une face et pas de façon plus homogĂšne ? Ilaria Caiazzo et ses collĂšgues suggĂšrent que le fort champ magnĂ©tique de l’étoile en serait la cause Si ce champ est plus intense sur une face, il pourrait freiner les processus de mĂ©lange

Autre piste , le champ magnĂ©tique inïŹ‚uerait sur la pression et la densitĂ© du gaz de l’atmosphĂšre de l’étoile. LĂ  oĂč le champ serait le plus fort, les conditions seraient favorables Ă  la formation d’un « ocĂ©an » d’hydrogĂšne

L’origine du champ magnĂ©tique de Janus est elle-mĂȘme une Ă©nigme « Pour l’instant, nous n’avons que des hypothĂšses et pas de rĂ©ponse dĂ©ïŹnitive, note PierEmmanuel Tremblay. Il est possible que le champ magnĂ©tique Ă©merge de façon hĂ©tĂ©rogĂšne en surface, mais qu’il soit plus homogĂšne Ă  l’intĂ©rieur Pour Janus, qui pourrait ĂȘtre le produit de la fusion de deux Ă©toiles (un scĂ©nario suggĂ©rĂ© par la courte pĂ©riode de rotation et le fort champ magnĂ©tique), il est possible que cet Ă©vĂ©nement catastrophique et asymĂ©trique ait créé un champ hĂ©tĂ©rogĂšne. »

Reste Ă  dĂ©partager toutes ces hypothĂšses. Pour cela les scientiïŹques continuent de chercher d’autres naines blanches de type Janus avec l’instrument ZTF (Zwicky Transient Facility) de l’observatoire du mont Palomar, prĂšs de San Diego, qui balaie le ciel toutes les nuits. Un renfort de taille devrait venir avec la mise en fonction de l’observatoire Vera - Rubin , au Chili , qui est prĂ©vue pour 2024. Il sera alors beaucoup plus simple de dĂ©masquer ces Ă©toiles variables tout Ă  fait surprenantes n

ENVIRONNEMENT

Aux avant-postes de la pollution marine plastique

OĂč la faune est-elle le plus exposĂ©e aux dĂ©chets plastiques en mer ?

En MĂ©diterranĂ©e et en mer Noire, rĂ©pond l’écologue Marie-Morgane Rouyer, qui a participĂ© Ă  une analyse d’envergure de donnĂ©es de localisation d’oiseaux marins.

Propos recueillis par Isabelle Bellin

MARIE-MORGANE ROUYER

Centre d’écologie fonctionnelle et Ă©volutive, Ă  Montpellier

Pourquoi avoir choisi les pĂ©trels pour Ă©tudier l’impact sur la faune de la pollution plastique en mer ?

Ces espĂšces permettent de cartographier ce risque Ă  grande Ă©chelle, car elles sont prĂ©sentes sur toute la planĂšte, y compris en haute mer dans des zones peu Ă©tudiĂ©es, et sont trĂšs sensibles au plastique qu’elles ingĂšrent et rĂ©gurgitent peu Ă  cause de la forme de leur estomac. De quoi cibler les mesures de conservation les plus e caces Ă  l’échelle internationale, but de l’organisation non gouvernementale BirdLife International qui a menĂ© l’étude. Nous avons suivi 77 espĂšces, surtout des pĂ©trels et des pu ns (7 137 oiseaux au total). Ces oiseaux marins pĂ©lagiques – se nourrissant au large – se dĂ©placent sur d’immenses surfaces pour trouver leur nourriture, notamment dans les zones trĂšs poissonneuses de remontĂ©e d’eau. Et ils se rĂ©unissent en colonies pour se reproduire, souvent sur des Ăźles isolĂ©es ou des falaises inaccessibles, Ă  l’abri des prĂ©dateurs. En gĂ©nĂ©ral, ïŹdĂšles Ă  leurs partenaires, ils reviennent chaque annĂ©e sur le mĂȘme site et y restent trois Ă  six mois selon les espĂšces.

Comment avez-vous réuni autant de données ?

Plus de 200 chercheurs ont contribuĂ©, en fournissant leurs donnĂ©es collectĂ©es entre 1995 et 2020 Ce sont des suivis du mouvement des oiseaux grĂące Ă  des petites balises enregistrant leurs positions, posĂ©es puis rĂ©cupĂ©rĂ©es l’annĂ©e suivante quand l’oiseau revient dans la colonie. Leur prĂ©cision, de 200 kilomĂštres, est su sante Ă  l’échelle du globe, la plupart de ces espĂšces parcourant tout l’ocĂ©an pour chercher leur nourriture, celle de leurs poussins ou pour hiverner.

Comment Ă©valuez-vous leur risque d’exposition Ă  la pollution plastique ? Nous avons analysĂ© ces donnĂ©es pour estimer le temps passĂ© par les oiseaux

dans des zones de 10 kilomĂštres carrĂ©s, que nous avons superposĂ©es avec une carte de distribution de la pollution plastique marine. Pour cette derniĂšre, nous avons combinĂ© les donnĂ©es de trois modĂ©lisations existantes pour estimer les densitĂ©s par kilomĂštre carrĂ© de dĂ©chets plastique de 0,333 millimĂštre Ă  40 centimĂštres (ce que les pĂ©trels ingĂšrent le plus souvent). Nous localisons ainsi oĂč les oiseaux risquent le plus de rencontrer ces dĂ©chets, de s’y empĂȘtrer, de les ingĂ©rer en les confondant avec de la nourriture ou de manger des animaux contaminĂ©s. Avec de nombreuses consĂ©quences physiologiques, voire mortelles, dont une ïŹbrose intestinale rĂ©cemment identiïŹĂ©e, la plasticose.

Quelles sont les zones les plus préoccupantes ?

La MĂ©diterranĂ©e et la mer Noire reprĂ©sentent, Ă  elles deux, plus de la moitiĂ© des risques d’exposition au plastique. Viennent ensuite le PaciïŹque nord-est et nord-ouest, l’Atlantique sud et le sud-ouest de l’ocĂ©an Indien oĂč se trouvent les gyres de plastique, ces vortex formĂ©s par les courants marins qui accumulent les dĂ©chets (nous manquons de donnĂ©es ornithologiques en Asie de l’Est et du Sud-Est). Mais les rĂ©gions Ă  risque sont plus Ă©tendues que les gyres, elles incluent les endroits oĂč se reproduisent et se nourrissent beaucoup d’oiseaux, comme autour de l’üle de Tristan da Cunha dans l’Atlantique sud, au large du BrĂ©sil ou prĂšs des cĂŽtes japonaises. Cela dit, on sait aussi que les oiseaux ingĂšrent du plastique partout. CĂŽtĂ© espĂšces, les oiseaux marins les plus exposĂ©s aux plastiques sont aussi parmi les plus menacĂ©s, faisant face Ă  de nombreuses autres perturbations comme la capture dans les ïŹlets de pĂȘche ou la prĂ©dation par des espĂšces invasives. C’est notamment le cas du pu n yelkouan et du pu n des BalĂ©ares (oiseau marin le plus menacĂ© en Europe) en MĂ©diterranĂ©e, du pu n de Newell et du pĂ©trel de Cook dans le PaciïŹque. n

POUR LA SCIENCE N° 552 / OCTOBRE 2023 / 7
I. Caiazzo et al., Nature, 2023. B. L. Clark et al., Nature Communications, 2023.

THÉRAPIE GÉNIQUE IN VIVO

Il est possible de modiïŹer gĂ©nĂ©tiquement une cellule directement dans l’organisme. Un pas considĂ©rable pour le traitement de certaines maladies gĂ©nĂ©tiques.

Depuis quelques annĂ©es, la thĂ©rapie gĂ©nique est un outil eïŹƒcace dans la lutte contre certaines maladies gĂ©nĂ©tiques du sang et de l’immunitĂ©, Ă  l’instar de la drĂ©panocytose. Pour ce faire, les mĂ©decins utilisent les cellules souches hĂ©matopoĂŻĂ©tiques (CSH) des patients. Ces cellules sont situĂ©es dans la moelle osseuse et sont capables de se diïŹ€Ă©rencier en tous les types de cellules du sang, comme les lymphocytes du systĂšme immunitaire ou encore les globules rouges. Les praticens doivent les prĂ©lever en grandes quantitĂ©s, puis rĂ©aliser une modiïŹcation gĂ©nĂ©tique ex vivo – hors du corps – aïŹn de corriger les mutations Ă  l’origine des maladies. EnïŹn, le patient doit subir une chimiothĂ©rapie de conditionnement qui vise Ă  rĂ©duire ses rĂ©serves naturelles de cellules souches hĂ©matopoĂŻĂ©tiques, ce qui libĂšre de la place pour la greïŹ€e des cellules modiïŹĂ©es. Or le caractĂšre laborieux et toxique de ce processus limite grandement l’application de ces traitements, pourtant vitaux. La donne pourrait cependant bientĂŽt changer. En eïŹ€et, Laura Breda, de l’hĂŽpital pour enfants de Philadelphie, et ses collĂšgues viennent de dĂ©montrer qu’il est possible de contourner ces problĂ©matiques en modiïŹant les CSH in vivo, donc directement dans la moelle osseuse.

Pour y parvenir, les biologistes se sont appuyĂ©s sur les avancĂ©es eïŹ€ectuĂ©es dans le cadre de l’élaboration des vaccins contre le Covid-19, en particulier dans la manipulation de l’ARN messager ou ARNm, une molĂ©cule formĂ©e lors de la lecture de l’ADN et qui prĂ©cĂšde la synthĂšse de la protĂ©ine correspondante. Ils ont incorporĂ© les modiïŹcations gĂ©nĂ©tiques correctrices durant la synthĂšse de l’ARNm d’intĂ©rĂȘt, puis l’ont Ă©quipĂ© Ă  son extrĂ©mitĂ© d’une molĂ©cule qui le protĂšge contre de potentielles dĂ©gradations sans empĂȘcher sa traduction en protĂ©ine GrĂące Ă  ces modiïŹcations, l’ARNm, d’une nature habituellement transitoire, est trĂšs stable Les chercheurs l’ont ensuite encapsulĂ© dans des nanoparticules lipidiques, ou NPL, des vecteurs de choix pour la livraison prĂ©cise d’un cargo dans des tissus et des cellules cibles

Les biologistes ont donc produit ces ensembles NPL-ARNm et ont tapissĂ© leur surface d’anticorps dirigĂ©s contre les rĂ©cepteurs

La capacitĂ© de modiïŹer in vivo certains gĂšnes permettrait de soigner des maladies dont le traitement actuel repose sur une procĂ©dure particuliĂšrement lourde pour le patient.

CD117, que l’on trouve typiquement sur les membranes des CSH Ils ont eïŹ€ectuĂ© leurs tests sur la moelle osseuse de souris RĂ©sultat : l’équipe de Laura Breda a observĂ© une livraison eïŹƒcace de leur cargo, un ARNm qui code l’enzyme Cre, capable d’eïŹ€ectuer des recombinaisons de l’ADN, Ă  savoir d’en dĂ©couper des fragments et de les rĂ©assembler entre eux, ce qui ouvre la porte Ă  de futures thĂ©rapies gĂ©niques Par ailleurs : les scientiïŹques ont employĂ© des molĂ©cules capables de dĂ©truire prĂ©cisĂ©ment les CSH, plutĂŽt que de recourir Ă  l’approche bien plus toxique de la chimiothĂ©rapie, afin de rĂ©duire les rĂ©serves de CSH. Ces travaux in vivo sont pour l’heure limitĂ©s Ă  la souris, mais cet exploit est une preuve de concept fondamentale : ils montrent qu’il est eïŹ€ectivement possible d’éditer le gĂ©nome de maniĂšre stable dans des conditions in vivo Des Ă©tudes prĂ©cliniques supplĂ©mentaires seront nĂ©cessaires pour conïŹrmer la portabilitĂ© de ces dĂ©couvertes dans des conditions propres aux maladies contre lesquelles elles devraient permettre de lutter n

8 / POUR LA SCIENCE N° 552 / OCTOBRE 2023 ÉCHOS DES LABOS © Phonlamai Photo/Shutterstock
MÉDECINE
L. Breda et al., Science, 2023.

EN BREF

46 000 ans dans la glace

Certaines espĂšces ont la capacitĂ© de ralentir leur mĂ©tabolisme si les conditions se dĂ©gradent (sĂ©cheresse, gel, etc.), on parle de « cryptobiose ». C’est le cas du nĂ©matode retrouvĂ© et ravivĂ© par Philipp Schi er, de l’universitĂ© de Cologne, en Allemagne, et une Ă©quipe internationale. Celui-ci Ă©tait pris dans le pergĂ©lisol sibĂ©rien depuis 46 000 ans. Ce ver femelle, d’une espĂšce jusque-lĂ  inconnue, a depuis donnĂ© naissance Ă  une nouvelle gĂ©nĂ©ration de nĂ©matodes.

Plos Genetics, 27 juillet 2023.

Chromosome Y séquencé

RĂ©alisĂ© il y a vingt ans, le sĂ©quençage du chromosome Y Ă©tait incomplet (Ă  prĂšs de 50 %), du fait de la di cultĂ© de l’étudier en raison de sa structure trĂšs complexe. Une nouvelle initiative, menĂ©e par Adam Phillippy, de l’Institut amĂ©ricain de la santĂ©, et ses collĂšgues a comblĂ© ce manque. Les chercheurs ont utilisĂ© le matĂ©riel gĂ©nĂ©tique de 43 personnes, couvrant ainsi 182 900 ans de l’histoire Ă©volutive humaine. Ces travaux rĂ©vĂšlent une trĂšs grande variabilitĂ© de ce chromosome d’un individu Ă  un autre.

Nature, 23 août 2023.

Fourmi de feu en Europe

Originaire d’AmĂ©rique du Sud mais implantĂ©e accidentellement en AmĂ©rique du Nord, en Chine et en Australie, Solenopsis invicta, aussi nommĂ©e « fourmi de feu » Ă  cause de sa piqĂ»re douloureuse, avait Ă©tĂ© inscrite Ă  titre prĂ©ventif sur la liste des espĂšces exotiques envahissantes prĂ©occupantes pour l’Union europĂ©enne en 2022
 Mauvaise nouvelle, Mattia Menchetti, de l’Institut de biologie Ă©volutive, en Espagne, et ses collĂšgues rapportent dĂ©jĂ  son arrivĂ©e en Sicile. Current Biology, 11 sept. 2023.

MATHÉMATIQUES

OMNIPÉRIODIQUE !

La vie prend parfois des airs d’éternel recommencement. Et c’est d’ailleurs le cas de certaines conïŹgurations du Jeu de la vie, un automate cellulaire imaginĂ© en 1970 par le mathĂ©maticien britannique John Conway. Les rĂšgles du Jeu de la vie sont simples. Sur une grille bidimensionnelle, les cases (nommĂ©es cellules) occupĂ©es sont dites « vivantes », les autres sont « mortes ». À chaque tour, des rĂšgles sont appliquĂ©es pour dĂ©terminer le destin de chaque case. Une cellule morte qui a trois cellules voisines vivantes (parmi les huit qui l’entourent) devient vivante. Et une cellule vivante qui a deux ou trois cellules voisines vivantes reste vivante, sinon elle meurt.

En partant de conïŹgurations particuliĂšres, il est possible de crĂ©er des « oscillateurs » qui Ă©voluent et retrouvent leur conformation intiale On connaissait des oscillateurs pour presque n’importe quelle longueur de cycle. On monte ainsi presque sans problĂšme jusqu’à une pĂ©riode de durĂ©e Ă©gale Ă  43. On connaĂźt alors une conïŹguration nommĂ©e « snark », qui peut ĂȘtre ajustĂ©e pour n’importe quelle longueur de cycle supĂ©rieure ou Ă©gale Ă  43.

PALÉOANTHROPOLOGIE DES SPHÈRES INTENTIONNELLES ?

Aussi bien en Afrique qu’en Asie ou en Europe, les chercheurs ont retrouvĂ© sur de nombreux sites prĂ©historiques des centaines d’artefacts en pierre prĂ©sentant une forme de boule de quelques centimĂštres de diamĂštre. Ces « sphĂ©roĂŻdes » ont-ils Ă©tĂ© fabriquĂ©s de façon intentionnelle (mais sans fonction connue) ou ont-ils Ă©tĂ© obtenus indirectement lors du façonnage d’outils ? Pour trancher ce dĂ©bat, Antoine Muller, de l’universitĂ© de JĂ©rusalem, et ses collĂšgues ont scannĂ© en 3D 150 sphĂ©roĂŻdes provenant d’Ubeidiya, un site dans le nord d’IsraĂ«l et vieux de 1,4 million d’annĂ©es. Ils ont dĂ©veloppĂ© une mĂ©thode d’analyse de la gĂ©omĂ©trie prĂ©cise de ces objets. D’aprĂšs les chercheurs, cette forme aurait Ă©tĂ© obtenue volontairement Ă  partir d’une surface plane primaire, puis en Ă©brĂ©chant progressivement les bords jusqu’à obtenir des contours arrondis. Pour Antoine Muller, ce rĂ©sultat indique qu’ Homo erectus , qui aurait vĂ©cu Ă 

Les mathĂ©maticiens suspectaient donc que le Jeu de la vie Ă©tait omnipĂ©riodique, c’est-Ă -dire qu’il existe au moins une conïŹguration cyclique de n’importe quelle pĂ©riode. Cependant, deux oscillateurs manquaient Ă  l’appel, ceux correspondant Ă  des pĂ©riodes Ă©gales à 19 et à 41. Les deux ont Ă©tĂ© dĂ©couverts en juillet 2023. Le premier a Ă©tĂ© trouvĂ© le 14 juillet par Mitchell Riley, de l’universitĂ© de New York, Ă  Abu Dhabi, aux Émirats arabes unis. Et le second a Ă©tĂ© dĂ©couvert le 21  juillet par Nico Brown, un spĂ©cialiste du Jeu de la vie. n

La conïŹguration nommĂ©e Cribbage a une pĂ©riode Ă©gale Ă  19 5 cm

SphĂ©roĂŻdes retrouvĂ©s sur le site de Ubeidiya et scannĂ©s aïŹn d’analyser les dĂ©tails de leur gĂ©omĂ©trie.

POUR LA SCIENCE N° 552 / OCTOBRE 2023 / 9
A. Muller et al., Royal Society Open Science, 2023. Ubeidiya Ă  cette Ă©poque, avait la capacitĂ© de se reprĂ©senter le concept de la sphĂšre. Mais tous n’en sont pas convaincus, le mystĂšre demeure. n S. B.
En haut : © Wikimedia Commons ; en bas : © A. Muller et al./R. Soc. open sci.
26 / POUR LA SCIENCE N° 552 / OCTOBRE 2023 GÉOSCIENCES

L’ESSENTIEL L’AUTEUR

Des mesures gĂ©ophysiques e ectuĂ©es au large du New Jersey et du Massachusetts suggĂšrent la prĂ©sence d’immenses rĂ©servoirs d’eau douce sous le fond marin.

De tels aquifÚres sousmarins existent dans le monde entier et pourraient représenter un million

de kilomùtres cubes d’eau douce.

> Leur mise en exploitation est problĂ©matique : intĂ©ressante dans certains cas, elle pourrait s’avĂ©rer dangereuse dans d’autres.

ROB EVANS gĂ©ophysicien, chercheur Ă  l’institut ocĂ©anographique de Woods Hole, dans le Massachusetts, aux États-Unis.

De l’eau douce sous la mer

Les planchers ocĂ©aniques cĂŽtiers recĂšlent des rĂ©servoirs d’eau douce, qui pourraient aider un jour Ă  alimenter les rĂ©gions menacĂ©es par la sĂ©cheresse.

Par une belle journĂ©e de septembre  2015, mon collĂšgue Kerry Key et moi - mĂȘme avons embarquĂ© Ă  bord du R/V Langseth Nous touchions au but : aprĂšs avoir passĂ© dix ans Ă  rassembler le financement nĂ©cessaire pour affrĂ©ter ce navire de recherche de la Fondation nationale pour la science des États-Unis, nous allions enïŹn en disposer pour cartographier le gisement d’eau douce situĂ© Ă  quelque 100 mĂštres sous le fond ocĂ©anique rocheux au large du New Jersey. Le R/V Langseth a quittĂ© les docks de l’institut ocĂ©anographique de Woods Hole, oĂč il est amarrĂ© normalement, et nous voilĂ  partis en mer pour dix jours !

Notre expĂ©dition s’explique par d’étonnantes constatations faites dans les annĂ©es 1960 par l’institut d’études gĂ©ologiques des États - Unis ( United States Geological Survey, connu aussi par son sigle USGS). À la recherche de gisements de sable et d’autres ressources , ses Ă©quipes Ă©taient en train de

procĂ©der Ă  une sĂ©rie de forages au large du New Jersey quand elles tombĂšrent sur de l’eau douce. Des annĂ©es plus tard, l’analyse chimique d’échantillons prĂ©levĂ©s dans la mĂȘme zone rĂ©vĂ©la un mĂ©lange d’eau de mer et d’eau de pluie rĂ©cente De l’eau de pluie sous le plancher ocĂ©anique Ă  65 kilomĂštres en mer ?

C’est vers ce secteur que se dirigeait le R/V Langseth . Une fois sur place , l’équipage dĂ©ploya Ă  l’arriĂšre du bateau une longue ligne ïŹ‚ottante portant un Ă©metteur et des capteurs d’ondes Ă©lectromagnĂ©tiques La pĂ©nĂ©tration de ces ondes dans la roche constituant les premiĂšres centaines de mĂštres du fond marin induit un signal rĂ©ïŹ‚Ă©chi, recueilli par les capteurs Remorquant ce dispositif Ă  petite vitesse sur les 130 kilomĂštres qui correspondaient Ă  la ligne dessinĂ©e par les forages des annĂ©es 1960, nous avons aussi larguĂ© d’autres capteurs pour enregistrer, depuis le fond, les signaux de notre Ă©metteur et les champs Ă©lectromagnĂ©tiques naturels locaux À partir de l’ensemble des donnĂ©es obtenues, nous avons

POUR LA SCIENCE N° 552 / OCTOBRE 2023 / 27

reconstituĂ© une image des structures souterraines situĂ©es sous le fond de la mer. Une fois cette zone de forages de l’USGS au large du New Jersey ainsi explorĂ©e , le R/V Langseth s’est dirigĂ© vers l’üle de Martha’s Vineyard, oĂč nous avons acquis le mĂȘme genre d’informations En effet , certains de nos collĂšgues avaient avancĂ© que le sous-sol marin entourant cette Ăźle situĂ©e face au Massachusetts contenait de l’eau douce. Traiter les donnĂ©es ainsi amassĂ©es nous a demandĂ© des mois, mais les rĂ©sultats obtenus, publiĂ©s en 2019, ont fait sensation Le titre de l’un des articles de presse de l’époque – « Un mystĂ©rieux rĂ©servoir d’eau douce dĂ©couvert sous l’ocĂ©an » –rĂ©sume l’intĂ©rĂȘt soulevĂ© par la dĂ©couverte Pour autant , quelle est la taille de ce rĂ©servoir ? Comment s’est-il formĂ© ? Et de tels gisements sont-ils communs ? Nous l’ignorions !

D’autres questions nous tarabustaient Pas plus de 2,5 % environ des eaux de surface de notre planĂšte ocĂ©an sont douces D’ici à 2100, la Terre devrait compter 10  milliards d’habitants, de sorte que l’approvisionnement en eau va devenir de plus en plus problĂ©matique, tout particuliĂšrement dans les rĂ©gions cĂŽtiĂšres, oĂč vit 60 % de la population mondiale. Par ailleurs, le rĂ©chauïŹ€ement climatique modiïŹe le rĂ©gime des prĂ©cipitations ; la pollution fait peser des risques sur les masses d’eau existantes et l’agriculture et le dĂ©veloppement Ă©conomique tendent Ă  Ă©puiser les aquifĂšres DĂšs lors, se demande-t-on, s’il existe Ă  seulement quelques dizaines de kilomĂštres des cĂŽtes de grands rĂ©servoirs d’eau douce, peuvent-ils sauver des vies et contribuer Ă  l’irrigation ? En existe-t-il partout sur la planĂšte, notamment dans les rĂ©gions oĂč la pĂ©nurie d’eau est dĂ©jĂ  un Ă©norme dĂ©ïŹ ? Si c’est le cas, comment exploiter eïŹƒcacement ces surprenants gisements sousmarins ? Notre dĂ©couverte a dĂ©clenchĂ© des recherches, notamment au large de San Diego, de Hawaii, de la Nouvelle-ZĂ©lande et de Malte, et nous commençons Ă  obtenir des rĂ©ponses.

ENTERRÉS SOUS LA MER

La prĂ©sence d’eau douce au large des cĂŽtes est attestĂ©e depuis les annĂ©es 1800. Au large de la Floride , des pĂȘcheurs ont ainsi parfois signalĂ© des « bouillonnements » d’eau Ă  la surface de la mer, qu’ils ont supposĂ© provenir du fond. Certains ont prĂ©levĂ© des Ă©chantillons dans ces « bouillonnements », et, de fait, ils ne prĂ©sentaient pas de goĂ»t salĂ© : il s’agissait de masses d’eau douce, moins denses que l’eau de mer, qui s’élevaient Ă  travers la colonne d’eau.

En 1996, deux ans aprĂšs mon arrivĂ©e Ă  l’institut ocĂ©anographique de Woods Hole, six collĂšgues et moi - mĂȘme avons a ïŹ€ rĂ©tĂ© un petit navire de recherche pour tester en mer un systĂšme de cartographie des sĂ©diments, tout juste mis au point au Centre gĂ©oscientifique du

PaciïŹque, au Canada Ce dispositif Ă©tait fondĂ© sur la dĂ©tection Ă©lectromagnĂ©tique, une technique alors marginale en gĂ©ophysique marine Notre travail s’intĂ©grait dans une vaste Ă©tude du transport des sĂ©diments en mer Une fois parvenus au large d’Eureka, en Californie, la cĂŽte toujours visible au loin, nous nous sommes servis de notre systĂšme de mesure pour dĂ©terminer la proportion d’eau de mer dans les sĂ©diments jusqu’à environ 30 mĂštres sous le fond. Nous nous trouvions dans une zone oĂč tous les indices suggĂ©raient la prĂ©sence de boues Ă  grains ïŹns fortement imprĂ©gnĂ©es d’eau salĂ©e, mais c’est autre chose que nous a rĂ©vĂ©lĂ© le signal Il indiquait la prĂ©sence d’eau douce sur pas moins de 50 kilomĂštres carrĂ©s, ce qui traduisait une inïŹltration d’eau souterraine sous le fond Ă  travers des ïŹssures et des failles dans

la roche. C’est par cette dĂ©couverte que nous avons pris conscience du potentiel de la dĂ©tection Ă©lectromagnĂ©tique pour dĂ©celer de l’eau douce sous le fond marin

Un continent ne s’arrĂȘte pas Ă  ses rives, mais au bout d’un « plateau continental » rocheux s’étendant bien au-delĂ  Ce dernier se termine par une pente abrupte, transition brutale vers les grands fonds ocĂ©aniques Les plateaux continentaux du monde sont en outre constituĂ©s de sĂ©diments et de roches imbibĂ©s d’eau , car certaines se ïŹssurent et laissent pĂ©nĂ©trer la mer En outre, la plupart de ces plateaux sous-marins sont recouverts d’épaisses couches de roches sĂ©dimentaires contenant, telles des Ă©ponges solides, des pores interconnectĂ©s qui se remplissent d’eau

Ces sĂ©diments prĂ©sentent typiquement une porositĂ© de 40 Ă  50 %, ce qui veut dire que le volume de l’ensemble de leurs pores correspond Ă  la moitiĂ© environ de leur volume total ! À l’intĂ©rieur de ces roches sĂ©dimentaires, la pression hydrostatique pousse l’eau intercalaire aussi loin que possible vers le bas. Les gĂ©ologues marins dĂ©battent encore sur la profondeur maximale qu’elle peut atteindre, mais

28 / POUR LA SCIENCE N° 552 / OCTOBRE 2023 GÉOSCIENCES DE L’EAU DOUCE SOUS LA MER
Des roches poreuses, remplies d’eau, recouvrent les plateaux sous-marins £

il est dĂ©jĂ  clair qu’elle dĂ©passe plusieurs kilomĂštres, mĂȘme si les inïŹltrations s’amenuisent Ă  mesure qu’elles s’approfondissent : l’accroissement de la pression ïŹnit par fermer les ïŹssures et les espaces interstitiels La permĂ©abilitĂ© de la roche, c’est-Ă -dire la facilitĂ© avec laquelle l’eau s’y Ă©coule, dĂ©pend du degrĂ© d’interconnexion des pores.

Le plateau continental Ă©tant le prolongement du continent, les modĂšles d’écoulement des eaux souterraines dans les terres le long de la cĂŽte nord-est des États-Unis suggĂšrent qu’il pourrait y avoir d’importantes quantitĂ©s d’eau douce cachĂ©es dans les roches et les sĂ©diments situĂ©s sous le plancher ocĂ©anique de la pente continentale Mais des thĂ©ories contradictoires existent sur la façon dont cette eau y parvient et y sĂ©journe

Sur terre , l’eau souterraine est stockĂ©e dans des couches gĂ©ologiques poreuses : ce que l’on nomme des « aquifĂšres » . Certains , peu enfouis , sont rĂ©approvisionnĂ©s par les prĂ©cipitations. D’autres, beaucoup plus profonds , sont emplis d’eaux fossiles en place depuis des millĂ©naires, voire davantage, par exemple depuis la derniĂšre glaciation Partout dans le monde, la structure des aquifĂšres varie d’une rĂ©gion Ă  l’autre Aux États - Unis , par exemple, il y en a dans les couches calcaires sous-jacentes Ă  la Floride, dans les couches plus sĂ©dimentaires du Nord-Est,  etc. La proportion d’eau potable en provenance des aquifĂšres est de 25 % dans le monde, de 65 % en Europe Aux États-Unis encore, un pays oĂč se

À LA RECHERCHE DES AQUIFÈRES SOUS-MARINS

trouvent beaucoup d’aquifĂšres, les eaux souterraines reprĂ©sentent 90 % de l’eau douce disponible , mĂȘme en tenant compte des riviĂšres et des lacs. Les municipalitĂ©s ou des personnes privĂ©es y pompent 50 % de l’eau potable consommĂ©e.

Au large de la cĂŽte est des États-Unis, le plateau continental s’étend en mer sur plus de 300 kilomĂštres DĂšs lors, sans doute n’est-il pas surprenant que les couches gĂ©ologiques formant les aquifĂšres ne s’arrĂȘtent pas au rivage, mais s’étendent dans le plateau continental. Lorsque de la pluie tombe sur les terres cĂŽtiĂšres, elle s’inïŹltre dans les aquifĂšres et traverse des roches permĂ©ables passant sous et Ă  travers le littoral, de sorte qu’elle se retrouve sous le fond de la mer. Pour que cet Ă©coulement sur de longues distances d’eau restant douce soit possible, l’aquifĂšre marin doit ĂȘtre surmontĂ© d’une couche impermĂ©able, le plus souvent des sĂ©diments compacts, riches en argiles L’argile est une roche paradoxale : capable de retenir beaucoup d’eau lorsqu’elle est meuble, elle devient quasi impermĂ©able une fois constituĂ©e . La prĂ©sence alors de pareille couche d’argile empĂȘche l’eau douce, moins dense que l’eau salĂ©e, de remonter vers le fond marin, puis de s’échapper vers la surface (lire l’encadrĂ© page 32).

Un mĂ©canisme entiĂšrement diïŹ€Ă©rent pourrait aussi expliquer le stockage d’eau douce sous le plancher ocĂ©anique Au cours des glaciations, des banquises gĂ©antes et des calottes glaciaires se sont formĂ©es, qui ont immobilisĂ©

Transmises depuis un navire vers le fond marin, des ondes Ă©lectromagnĂ©tiques pĂ©nĂštrent dans le substrat rocheux et y engendrent des ondes rĂ©ïŹ‚Ă©chies que captent des rĂ©cepteurs ïŹ‚ottants. Le signal reçu varie selon la salinitĂ© de l’eau prĂ©sente dans les ïŹssures et les pores de la roche : l’eau salĂ©e conduit en e et mieux le courant que l’eau douce. Des capteurs prĂ©alablement envoyĂ©s au fond complĂštent cette acquisition de donnĂ©es.

POUR LA SCIENCE N° 552 / OCTOBRE 2023 / 29
Roche poreuse Sédiments Capteur de fond Ondes électromagnétiques émises vers le fond Eau douce Eau salée Ondes électromagnétiques réfléchies
1
Capteurs tractés par cùble
Émetteur
400 mĂštres

COMMENT DE L’EAU DOUCE PEUT-ELLE SE RETROUVER SOUS LE FOND MARIN ?

L’eau douce des aquifĂšres souterrains terrestres peut s’inïŹltrer Ă  travers les ïŹssures et les roches poreuses qui s’étendent sous le plancher ocĂ©anique, les roches impermĂ©ables empĂȘchant l’eau salĂ©e d’y pĂ©nĂ©trer.

Par des canaux souterrains depuis le littoral

Il arrive que de l’eau douce issue des aquifĂšres terrestres suinte Ă  travers des fissures et des roches poreuses s’étendant sous le plancher ocĂ©anique. Si une strate impermĂ©able recouvre les roches la contenant, elle empĂȘche l’eau douce de s’élever jusqu’au fond de la mer.

Couverture rocheuse imperméable

d’importants volumes d’eau de mer Le niveau de la mer Ă©tant beaucoup plus bas pour cette raison, de grandes parties des plateaux continentaux aujourd’hui immergĂ©es Ă©taient exposĂ©es aux Ă©lĂ©ments La derniĂšre glaciation est passĂ©e par son maximum il y a 20 000 ans et s’est terminĂ©e il y a quelque 12 000 ans : alors qu’elle Ă©tait en cours, la pluie a pu s’inïŹltrer Ă  travers de larges surfaces Ă©mergĂ©es des plateaux continentaux jusque dans des piĂšges rocheux, oĂč elle serait restĂ©e aprĂšs la remontĂ©e du niveau des mers. Selon une troisiĂšme thĂ©orie, le poids important de la glace des inlandsis – autre nom des calottes glaciaires – aurait forcĂ© de l’eau douce en profondeur bien avant le retour de la mer

LA DÉTECTION

PAR ÉLECTROMAGNÉTISME

À SOURCE CONTRÔLÉE

Par

des précipitations en période de basses eaux marines

Pendant les glaciations, le niveau de l’ocĂ©an mondial est souvent descendu de plus de 100 mĂštres, ce qui mettait hors d’eau de grandes parties des plateaux continentaux. La pluie tombant sur ces rĂ©gions pouvait s’infiltrer Ă  travers les fissures existant dans une couche gĂ©ologique impermĂ©able, puis se stocker dans des couches rocheuses poreuses situĂ©es dessous.

DĂ©terminer comment un rĂ©servoir spĂ©ciïŹque s’est formĂ© – son Ă©tendue et s’il est connectĂ© aux aquifĂšres terrestres – requiert de nombreuses mesures Les forages fournissent des Ă©chantillons , mais ils sont coĂ»teux et limitĂ©s Ă  quelques endroits isolĂ©s Avant notre croisiĂšre sur le R/V Langseth, une technique d’acquisition de donnĂ©es relativement peu onĂ©reuse et facile d’emploi manquait pour explorer de vastes rĂ©gions du plancher ocĂ©anique.

Par la pression des inlandsis sur leurs eaux sous-jacentes

En pĂ©riode glaciaire, l’énorme poids des calottes glaciaires mettait les eaux s’écoulant Ă  leur base et sous elles sous pression, les forçant Ă  pĂ©nĂ©trer les roches poreuses sous-jacentes, s’étendant Ă©ventuellement jusqu’à la mer.

Dans les annĂ©es 1970 et 1980, des chercheurs ont commencĂ© Ă  dĂ©velopper des instruments Ă©lectromagnĂ©tiques pour mesurer les propriĂ©tĂ©s des fonds marins. Ils Ă©taient en partie motivĂ©s par l’intĂ©rĂȘt de la marine amĂ©ricaine pour les communications sous-marines Ă  longue distance Au cours des annĂ©es 1980 et 1990, la technologie de l’électromagnĂ©tisme Ă  source contrĂŽlĂ©e (connue aussi par son sigle CSEM, de l’anglais controlled source electromagnetic ) s’est peu Ă  peu perfectionnĂ©e L’industrie pĂ©troliĂšre a commencĂ© Ă  l’utiliser Ă  la fin des annĂ©es  1990 et au dĂ©but des annĂ©es 2000 pour rechercher du pĂ©trole sous le fond de la mer, ce qui a entraĂźnĂ© des amĂ©liorations signiïŹcatives de l’instrumentation Ă  la disposition des scientiïŹques.

Par la mĂ©thode de l’électromagnĂ©tisme Ă  source contrĂŽlĂ©e, on mesure essentiellement la capacitĂ© du plancher ocĂ©anique Ă  laisser circuler le courant Ă©lectrique. Sur le plateau continental, cette propriĂ©tĂ© dĂ©pend de la quantitĂ© d’eau de mer contenue dans les pores et les ïŹssures, ainsi que de sa salinitĂ© et de sa tempĂ©rature. Porteurs de charges, les ions sodium et chlorure du sel augmentent en eïŹ€et la conductivitĂ© Ă©lectrique, de sorte que l’eau salĂ©e est plus conductrice que l’eau douce Une section du plancher ocĂ©anique imprĂ©gnĂ©e d’eau de mer rĂ©sistera moins au courant Ă©lectrique qu’une section imprĂ©gnĂ©e d’eau moins salĂ©e

30 / POUR LA SCIENCE N° 552 / OCTOBRE 2023 GÉOSCIENCES DE L’EAU DOUCE SOUS LA MER
;
: D.
© Julia Ditto
source
Cohen et al., Origin and Extent of Fresh Paleowaters on the Atlantic Continental Shelf, USA, Ground Water, 2010
Saumure Ancien
Socle rocheux Roche poreuse Eau douce Interface eau douce/saumure
Sédiments
niveau marin Ancien niveau marin
La pression de la glace force l’eau du sol à travers une strate poreuse sous-jacente.
sous-jacente et eau du
Fissures dans la roche de couverture étanche
Eau
sol

2 OFFERTES semaines sans

POUR VOUS

p Le quotidien, du lundi au vendredi

p La Croix L’Hebdo, chaque vendredi

p Tout le numérique 24h /24 et 7 j/7

RENDEZ
Simple, sûr, rapide !
-VOUS SUR la-croix.com/PLS23
engagement Découvrez

GUILLAUME DUMAS est professeur de psychiatrie computationnelle Ă  l’universitĂ© de MontrĂ©al, directeur du laboratoire de Psychiatrie de prĂ©cision et physiologie sociale (PPSP), au centre de recherche du CHU Sainte-Justine. Il conduit Ă©galement des recherches au sein de Mila – Institut quĂ©bĂ©cois d’intelligence artiïŹcielle.

L’étude de la synchronisation intercĂ©rĂ©brale renouvelle le regard sur nos cerveaux

Nouvelles pistes de recherche en psychiatrie, axes de dĂ©veloppement pour l’intelligence artiïŹcielle, meilleure comprĂ©hension du dĂ©veloppement cognitif
 Les voies qu’ouvre l’observation des diffĂ©rentes formes de synchronisation intercĂ©rĂ©brale sont nombreuses. Explications.

56 / POUR LA SCIENCE N° 552 / OCTOBRE 2023
COGNITION SOCIALE © InnovaxiomTimeworld

Comment se sont développées les études sur la synchronisation intercérébrale ?

Je suis assez amateur d’archives scientiïŹques. Si l’on veut vraiment remonter loin dans le temps, on peut citer un article publiĂ© dans Science, en 1965, par deux chercheurs de l’universitĂ© Thomas-JeïŹ€erson, Ă  Philadelphie, qui s’intĂ©ressaient à
 la tĂ©lĂ©pathie. Ils aïŹƒrmaient avoir dĂ©montrĂ© l’existence de la tĂ©lĂ©pathie entre des jumeaux, en enregistrant leur activitĂ© cĂ©rĂ©brale en Ă©lectroencĂ©phalographie Les signaux enregistrĂ©s Ă©taient rĂ©putĂ©s synchrones. Peut-ĂȘtre ce passĂ© a-t-il nui Ă  la recherche sur la synchronisation cĂ©rĂ©brale, car on ne trouve ensuite presque plus trace de travaux visant Ă  mesurer l’activitĂ© cĂ©rĂ©brale de deux personnes en interaction, Ă  l’exception de travaux menĂ©s dans le champ de la parapsychologie, oĂč l’enregistrement simultanĂ© de l’activitĂ© cĂ©rĂ©brale de plusieurs personnes a Ă©tĂ© utilisĂ© Il faut attendre ensuite les travaux de Read Montague ( aujourd’hui directeur du centre pour la recherche en neuroscience humaine Ă  l’universitĂ© Virginia Tech), publiĂ©s en 2002, pour que la recherche sur la synchronisation cĂ©rĂ©brale retrouve une assise scientiïŹque reconnue Ce sont ces travaux qui ont introduit le terme d’« hyperscanning » , car le chercheur a eu recours Ă  l’imagerie par rĂ©sonance magnĂ©tique nuclĂ©aire (l’IRM, souvent appelĂ© « scanner »), pour deux personnes en mĂȘme temps. Cette approche va inspirer d’autres expĂ©rimentations, le cadre le plus frĂ©quent Ă©tant celui du jeu Ă©conomique : on s’intĂ©ressait alors beaucoup aux Ă©changes entre joueurs devant prendre des dĂ©cisions, le plus souvent sans interaction instantanĂ©e.

Comment le cadre expĂ©rimental de ces recherches s’est-il consolidĂ© ?

En 2006, Fabio Babiloni, Ă  l’universitĂ© de Rome a enregistrĂ© en Ă©lectroencĂ©phalographie (EEG) l’activitĂ© cĂ©rĂ©brale de quatre volontaires jouant aux cartes. La synchronisation Ă©tait plus marquĂ©e entre les paires de participants qui jouaient ensemble. Mais ces rĂ©sultats relevaient davantage d’une moyenne obtenue sur l’observation d’ensemble de la tĂąche rĂ©alisĂ©e que sur l’interaction entre les joueurs en temps rĂ©el. En 2009, Ulman Lindenberger, Ă  l’institut Max-Planck pour le dĂ©veloppement humain, a prĂ©sentĂ© les rĂ©sultats de l’enregistrement de l’activitĂ© Ă©lectrique cĂ©rĂ©brale de guitaristes jouant au rythme du mĂȘme mĂ©tronome L’activitĂ© cĂ©rĂ©brale, mesurĂ©e Ă  une rĂ©solution temporelle trĂšs fine , s’est avĂ©rĂ©e indĂ©niablement synchrone, attachĂ©e au « top » du mĂ©tronome.

Ces rĂ©sultats posaient une question : la synchronisation peut-elle se passer de mĂ©tronome ? C’est Ă  cette question que j’ai cherchĂ© Ă  rĂ©pondre lors de ma thĂšse, et c’est ce que nous

avons montrĂ© en 2010, avec mes collĂšgues du Lena (laboratoire d’ÉlectroencĂ©phalographie et de neurophysiologie appliquĂ©e) : oui, quand on prĂ©sente des sujets Ă  qui l’on demande d’imiter les mouvements d’un autre individu, sans rĂ©fĂ©rence externe, leurs activitĂ©s cĂ©rĂ©brales se synchronisent C’est l’interaction sociale qui entraĂźne la synchronisation . Au passage , Francisco Varela, qui fut directeur de recherche au Lena, avait dĂ©jĂ , dans les annĂ©es 1990, apportĂ© la dĂ©monstration que la prise de conscience de la perception d’un stimulus induit une synchronisation de l’activitĂ© de diffĂ©rentes aires cĂ©rĂ©brales On quittait la reprĂ©sentation modulaire du cerveau pour aller vers l’observation de l’activitĂ© entre diffĂ©rentes rĂ©gions ; ce que nous faisons avec l’hyperscanning, et l’EEG multicerveaux, c’est Ă©tendre cette approche Ă  l’activitĂ© de plusieurs cerveaux S’intĂ©resser Ă  la synchronisation intercĂ©rĂ©brale c’est aussi avoir un regard moderne sur le cerveau ; on quitte la vue centrĂ©e sur ce seul organe pour s’inscrire dans le courant de la cognition incarnĂ©e, et en intĂ©grant que nous sommes tout autant le produit de notre ancrage biologique dans le corps que de nos interactions avec notre environnement, notamment social.

Quand on parle de synchronisation, de quels signaux parle-t-on précisément ?

C’est , d’abord , la synchronisation des signaux Ă©lectriques cĂ©rĂ©braux enregistrĂ©s en EEG : trĂšs simplement, on considĂšre l’évolution de l’activitĂ© rythmique de deux systĂšmes (ou plus), dont les oscillations vont, ou non, se mettre en phase Quand on fait de l’IRMf, on observe un signal – le signal « Bold », assimilĂ© Ă  l’activitĂ© cĂ©rĂ©brale localement – qui n’est pas une onde Ă©lectrique ; on ne peut pas Ă  proprement parler Ă©voquer la notion de phase On peut simplement observer des corrĂ©lations entre les activitĂ©s de certaines rĂ©gions cĂ©rĂ©brales de cerveaux diïŹ€Ă©rents La rĂ©solution temporelle n’est pas la mĂȘme : de l’ordre de la milliseconde pour l’EEG, de l’ordre de la seconde pour l’IRMf. L’EEG m’a ainsi permis, dĂšs 2010, de faire une observation Ă©tonnante : la synchronisation s’eïŹ€ectue avec une finesse temporelle de l’ordre des millisecondes. Comment expliquer cela, alors que les interactions sensorimotrices, indispensables pour que les mouvements des deux personnes de nos expĂ©riences initiales se synchronisent, sont beaucoup plus lentes ? Mon Ă©quipe de recherche a trouvĂ© une rĂ©ponse trĂšs rĂ©cemment par des mĂ©thodes de modĂ©lisation : de maniĂšre rappelant la modulation de frĂ©quence dans le domaine des tĂ©lĂ©communications radio , la synchronisation des frĂ©quences basses (mouvements) inïŹ‚ue sur celle des frĂ©quences Ă©levĂ©es, oĂč se manifeste la synchronisation intercĂ©rĂ©brale

POUR LA SCIENCE N° 552 / OCTOBRE 2023 / 57

De maniĂšre plus gĂ©nĂ©rale, quand on parle de synchronisation, il faut s’interroger sur ce qui peut la provoquer Elle peut ĂȘtre le fruit d’une communication , unidirectionnelle ou rĂ©ciproque Elle peut aussi ĂȘtre favorisĂ©e par des similaritĂ©s cĂ©rĂ©brales, elles-mĂȘmes fruit d’un environnement culturel (partagĂ© ou non), d’un comportement (similaire ou non), ou de traits neurobiologiques particuliers, similaires, ou non, chez deux individus. Les variables et types d’enregistrements cĂ©rĂ©braux les plus pertinents pour rendre compte du phĂ©nomĂšne dĂ©pendent de la nature du couplage considĂ©rĂ© Et la synchronisation est susceptible d’ĂȘtre induite par des activitĂ©s indĂ©pendantes de tout rythme : c’est le cas par exemple du toucher aïŹ€ectif, comme nous l’avons montrĂ© en  2018 avec Pavel Goldstein et son Ă©quipe Ce rĂ©sultat est important Ă  mes yeux : Ă  l’heure de la dĂ©corporation du systĂšme de santĂ© oĂč l’on met en avant la tĂ©lĂ©mĂ©decine, outre la mise en Ă©vidence d’une meilleure synchronisation cĂ©rĂ©brale par le fait d’avoir un soignant ou un proche aux cĂŽtĂ©s du patient, c’est aussi l’impact important sur la perception de la douleur d’un individu que ces travaux nous ont donnĂ© l’occasion d’établir

Outre ce lien avec la perception de la douleur, dans quelles situations la synchronisation cĂ©rĂ©brale se manifeste-t-elle avec le plus d’impact ?

Le cas de l’interaction entre un professeur et ses Ă©lĂšves doit ĂȘtre soulignĂ©. Ma collĂšgue

Suzanne Dikker et David Poeppel, Ă  l’universitĂ© de New York, ont montrĂ© l’importance de la synchronisation intercĂ©rĂ©brale Ă  l’échelle d’un groupe d’individus : douze Ă©tudiants en classe avec le professeur Ils ont Ă©tabli que la mesure de la synchronisation intercĂ©rĂ©brale Ă©tait corrĂ©lĂ©e avec l’attention conjointe des Ă©tudiants vis-Ă -vis de leur professeur Nous avons montrĂ© aussi rĂ©cemment avec ma collĂšgue Ruth Feldman et son Ă©quipe en IsraĂ«l que, dans la lignĂ©e des recherches sur le toucher aïŹ€ectif, l’olfaction aussi aïŹ€ectait les synchronisations intercĂ©rĂ©brales. Ainsi, chez des bĂ©bĂ©s, si on dispose un tee-shirt portant l’odeur de leur maman sur une autre femme, les synchronisations cĂ©rĂ©brales sont rĂ©tablies et l’engagement social prĂ©sent comme avec leur mĂšre. Avec cette mĂȘme Ă©quipe, nous avons Ă©galement apportĂ© la preuve que ces synchronisations intercĂ©rĂ©brales Ă©taient fortement altĂ©rĂ©es pendant un Ă©change en visioconfĂ©rence par rapport Ă  un face-Ă -face.

La synchronisation cĂ©rĂ©brale met-elle en jeu des rĂ©gions cĂ©rĂ©brales spĂ©ciïŹques ?

Dans le contexte non verbal, on observe souvent des synchronisations impliquant la jonction temporo-pariĂ©tale droite, en jeu dans l’intĂ©gration entre le soi et autrui Pour comprendre , disons qu’on peut distinguer la

reprĂ©sentation de soi et d’autrui et la reprĂ©sentation du comportement de soi et d’autrui Ce n’est pas la mĂȘme chose de reprĂ©senter, dans son cerveau, l’identitĂ© de la personne et de reprĂ©senter dans son cerveau le comportement ou le mouvement de la personne En 2021, nous avons prĂ©sentĂ© des rĂ©sultats d’une expĂ©rience utilisant un dispositif d’interaction humain-machine, avec un avatar virtuel. Cela donnait la possibilitĂ©, en EEG, de suivre en temps rĂ©el l’activitĂ© des rĂ©seaux cĂ©rĂ©braux associĂ©s au mouvement de soi et aux mouvements d’autrui. Nous avons observĂ©, dans ce contexte, que c’est notamment au niveau de la jonction temporo-pariĂ©tale que se manifeste un recouvrement entre le rĂ©seau impliquĂ© dans le mouvement de soi et le rĂ©seau impliquĂ© dans la comprĂ©hension du mouvement d’autrui Anatomiquement, cette rĂ©gion se comporte un peu comme le carrefour entre l’information liĂ©e Ă  soi et celle qui est liĂ©e Ă  l’autre L’activitĂ© des neurones prĂ©sents dans cette rĂ©gion tend statistiquement Ă  se synchroniser davantage entre deux personnes.

Y a-t-il un lien entre la synchronisation cérébrale et le concept de « neurones miroirs » ?

L’idĂ©e qu’existent des neurones « miroirs », codant dans le cerveau d’un individu une rĂ©plique de l’activitĂ© des neurones de l’individu qu’il observe, a Ă©tĂ© trĂšs mĂ©diatisĂ©e Mais comme l’expose le livre The Myth of Mirror Neurons ( littĂ©ralement « le mythe des neurones miroirs », non traduit en français), de Gregory Hickok , une mythologie s’est construite autour de cette idĂ©e, trĂšs exploitĂ©e par la littĂ©rature du dĂ©veloppement personnel Personnellement, je trouve qu’il s’agit, souvent, d’un cul-de-sac explicatif AssurĂ©ment, il Ă©tait intĂ©ressant de constater que certains neurones dans le cerveau rĂ©agissent Ă  soi et Ă  autrui. Mais alors, il faut se demander comment ces cellules sont formĂ©es par l’expĂ©rience , et quel rĂŽle elles jouent sur le plan

Les situations d’interaction sociale dans lesquelles l’électroencĂ©phalographie a mis en Ă©vidence le phĂ©nomĂšne de synchronisation intercĂ©rĂ©brale sont nombreuses : conversations en visioconfĂ©rence, Ă©changes entre un enseignant et sa classe, relation entre une mĂšre et son bĂ©bé 

58 / POUR LA SCIENCE N° 552 / OCTOBRE 2023 COGNITION SOCIALE ENTRETIEN AVEC GUILLAUME DUMAS
© vectorfusionart/Shutterstock (visio) ; © ESB Professiona/Shutterstock (classe) ; © ïŹzkes/Shutterstock (bĂ©bĂ©)

physiologique et le traitement de l’information Christian Keysers et Valeria Gazzola, Ă  l’Institut des neurosciences d’Amsterdam , esquissent une rĂ©ponse En substance, si on a des rĂ©seaux qui rĂ©pondent Ă  soi et Ă  autrui dans le cerveau, et des neurones Ă  l’interface entre les deux, la synchronisation de l’activitĂ© de part et d’autre va induire la formation de synapses entre les deux, et ainsi d’un rĂ©seau qui rĂ©pond Ă  la fois Ă  soi et Ă  autrui C’est trĂšs intĂ©ressant, parce que cette idĂ©e suggĂšre que les synchronisations intercĂ©rĂ©brales sont susceptibles d’agir dans le mĂ©canisme de formation, d’apprentissage de la reprĂ©sentation conjointe entre soi et autrui au cours du dĂ©veloppement.

Les mécanismes de synchronisation sont-ils une piste de recherche en psychiatrie ?

Je suis convaincu que le champ des neurosciences multicerveaux et les recherches menĂ©es sur les synchronisations intercĂ©rĂ©brales aideront la psychiatrie Ă  « sortir de la boĂźte crĂąnienne » et Ă  mieux considĂ©rer les troubles psychiatriques sur le plan interpersonnel Dans le cas de l’autisme, par exemple, l’idĂ©e de construction de reprĂ©sentations issues de l’interaction entre le soi et autrui, et par consĂ©quent non associĂ©es Ă  l’agent, est susceptible d’expliquer pourquoi les autistes ont des di ïŹƒ cultĂ©s Ă  interagir avec des personnes neurotypiques , et d’éclairer aussi le phĂ©nomĂšne de double empathie (le fait que les neurotypiques ont tout autant de problĂšmes Ă  interagir et Ă  comprendre, Ă  empathiser avec des personnes autistes).

Tom Froese, philosophe Ă  l’universitĂ© d’Okinawa, a rĂ©cemment proposĂ© un lien entre les Ă©tudes sur la synchronisation cĂ©rĂ©brale et la notion de conscience collective. Qu’en pensez-vous ?

Je partage tout Ă  fait cette position. Les travaux de Francisco Varela sur la cognition incarnĂ©e montraient dĂ©jĂ  qu’il faut voir au-delĂ  de la

boĂźte crĂąnienne, inclure le corps, mais aussi l’environnement, y compris social Si on veut remonter plus loin dans le temps, signalons aussi les rĂ©ïŹ‚exions de Teilhard de Chardin sur la noosphĂšre ou encore celles qui portent sur la conscience collective chez Émile Durkeim (voir G. Dumas, 2011). Il faut bien sĂ»r recontextualiser historiquement mais ces idĂ©es Ă©taient visionnaires pour leurs Ă©poques. Cette idĂ©e que les synchronisations intercĂ©rĂ©brales soient un point d’entrĂ©e pour approcher la conscience de maniĂšre moins intra-individuelle me semble prometteuse. C’est d’ailleurs un axe de recherche que j’ai la possibilitĂ© de poursuivre dans le champ de l’intelligence artiïŹcielle au Mila – institut quĂ©bĂ©cois d’IA, en collaboration avec Yoshua Bengio Si l’on souhaite concevoir un jour des consciences artiïŹcielles, il va falloir se poser la question de la socialitĂ©, et tenir compte du fait que la conscience se construit en interaction avec d’autres consciences On le voit dĂ©jĂ  avec ChatGPT Ce systĂšme a Ă©tĂ© entraĂźnĂ© en multipliant l’exposition aux utilisateurs humains, pour corriger les indices qui font penser qu’il s’agit d’une machine. Mais c’est trĂšs artiïŹciel Pour dĂ©velopper un agent artificiel conscient, capable d’autorĂ©ïŹ‚exion, je dĂ©fends l’idĂ©e qu’il faut trois Ă©lĂ©ments D’abord, la prise en compte de la dynamique. Aujourd’hui, les rĂ©seaux de neurones n’ont pas de dynamique intrinsĂšque, pas de « vie interne ». Pour les en doter, une approche consiste Ă  utiliser des Ă©quations diïŹ€Ă©rentielles plutĂŽt que de l’algĂšbre linĂ©aire Ensuite, il me paraĂźt essentiel de nous inspirer du cerveau biologique. Jusqu’à preuve du contraire, le meilleur modĂšle de cerveau conscient reste le cerveau humain. EnïŹn, il me paraĂźt nĂ©cessaire de mobiliser des agents artiïŹciels dotĂ©s d’une incarnation corporelle, Ă©voluant parmi d’autres agents , dans un monde partagĂ© – cela n’implique pas forcĂ©ment la conception de robots, les plateformes de dĂ©veloppement de jeux vidĂ©o peuvent oïŹ€rir un terrain propice n Propos recueillis par François Lassagne

BIBLIOGRAPHIE

G. Dumas et M. T. Fairhurst, Reciprocity and alignment : Quantifying coupling in dynamic interactions, Royal Society Open Science, 2021.

Y. Endevelt-Shapira et al., Maternal chemosignals enhance infant-adult brain-to-brain synchrony, Science Advances, 2021.

G. Dumas et al., The human dynamic clamp reveals the fronto-parietal network linking real-time social coordination and cognition, Cerebral Cortex, 2020.

P. Goldstein et al., Brain-to-brain coupling during handholding is associated with pain reduction, PNAS, 2018.

G. Dumas, Towards a two-body neuroscience, Communicative & Integrative Biology, 2011.

G. Dumas et al., Inter-brain synchronization during social interaction, Plos One, 2010.

POUR LA SCIENCE N° 552 / OCTOBRE 2023 / 59

HISTOIRE D’UNE RENCONTRE

> Lorsque Jean-SĂ©bastien Steyer a visionnĂ© les premiers Ă©pisodes de la sĂ©rie Life Beyond, rĂ©alisĂ©e par John Boswell, le palĂ©ontologue a Ă©tĂ© immĂ©diatement frappĂ© par la place accordĂ©e aux connaissances scientiïŹques, inspirant manifestement l’Ɠuvre de l’artiste. Le premier a contactĂ© le second pour lui suggĂ©rer de dĂ©velopper des formes de vie extraterrestres fossiles, aïŹn de complĂ©ter son musĂ©e de la Vie extraterrestre, concept Ă  la fois esthĂ©tisant et pĂ©dagogique, imaginant un MusĂ©um d’histoire naturelle qui prĂ©sente tous les types de vies extraterrestres possibles.

LES AUTEURS

JEAN-SÉBASTIEN STEYER

palĂ©ontologue au CNRS et au MusĂ©um national d’histoire naturelle, Ă  Paris, auteur notammenr de Anatomie comparĂ©e des espĂšces imaginaires (Le Cavalier Bleu, 2022) et La Vie alien (Le BĂ©lial, 2022) avec Roland Lehoucq et Laurent Genefort

RĂ©alisateur, designer d’e ets spĂ©ciaux, auteur de nombreux ïŹlms consacrĂ©s Ă  l’exploration spatiale et Ă  l’origine de la vie, dont la sĂ©rie en trois volets Life Beyond

Phylogénies Machines à création

Les arbres phylogĂ©nĂ©tiques sont prĂ©cieux pour les palĂ©ontologues : ils aident Ă  identiïŹer les organismes et Ă  reconstruire leurs parentĂ©s. Ils sont une source d’inspiration aussi pour les artistes qui imaginent ce qu’a pu ĂȘtre la vie sur Terre dans un passĂ© lointain, les formes qu’elle pourrait prendre Ă  l’avenir
 ou sur d’autres planĂštes. Regards croisĂ©s sur la puissance crĂ©atrice de la phylogĂ©nie.

Les illustrations sont de John Boswell

SCIENCE ET FICTION
© John Boswell (melodysheep.com)
68 / POUR LA SCIENCE N° 552 / OCTOBRE 2023

« LES FORMES DE VIE ANCIENNES SONT EXTRATERRESTRES À LEUR MANIÈRE »

Qu’est-ce qui vous a amenĂ© Ă  vouloir crĂ©er un musĂ©e de la Vie extraterrestre ?

J. B. : J’ai toujours Ă©tĂ© fascinĂ© par la question de la vie extraterrestre. La vie terrestre elle-mĂȘme est dĂ©jĂ  incroyable Ă  Ă©tudier et Ă  observer Mais la conception d’une vie extraterrestre stimule l’esprit d’une maniĂšre tout Ă  fait diïŹ€Ă©rente et sollicite intensĂ©ment l’imagination J’ai fait le constat qu’il y avait peu de documentaires modernes sur le sujet et, parce que la crĂ©ation d’eïŹ€ets visuels et la rĂ©alisation de ïŹlms en 3D sont ma spĂ©cialitĂ©, je me suis aventurĂ© dans ce domaine pour voir si je pouvais transmettre un point de vue original et unique sur le sujet Le concept d’un musĂ©e de la Vie extraterrestre est par ailleurs nĂ© non seulement d’un besoin crĂ©atif, mais aussi d’une nĂ©cessitĂ© : prĂ©senter de nombreuses crĂ©atures dans des poses statiques dans le contexte d’un musĂ©e me donne la possibilitĂ© d’économiser temps et eïŹ€orts, pour construire un musĂ©e riche sans disposer d’un budget et d’une Ă©quipe considĂ©rables

Pourriez-vous prĂ©senter quelques exemples d’espĂšces qu’on y dĂ©couvre ?

Dans le troisiÚme volet de Life Beyond, je dépeins un écosystÚme assez complet de créatures sur une planÚte extraterrestre, inspiré des savanes africaines Les espÚces ressemblant à des insectes au début de la scÚne ont pour modÚles des

Jean-Sébastien Steyer

Comment les phylogĂ©nies nous aident-elles Ă  comprendre l’évolution ?

J.-S. S. : Une phylogĂ©nie est un arbre de relations de parentĂ© entre unitĂ©s dites « taxonomiques opĂ©rationnelles », c’est-Ă dire entre espĂšces ou taxons Ă©tudiĂ©s (genres, familles, etc., selon la systĂ©matique traditionnelle). Cet arbre, qui rĂ©sulte d’une analyse phylogĂ©nĂ©tique, est une hypothĂšse de travail sur les degrĂ©s de cousinade entre taxons : c’est ce que les auteurs anglo-saxons nomment le pattern, c’est-Ă -dire la structure, l’arborescence mĂȘme. Elle permet ensuite de disserter sur le process, autrement dit l’évolution du groupe en question C’est ce que font typiquement les palĂ©ontologues qui, une fois l’arbre obtenu, prennent par exemple en compte l’extension stratigraphique de chaque taxon pour proposer un ou plusieurs scĂ©narios Ă©volutifs du groupe Une phylogĂ©nie rĂ©sulte d’un long travail d’anatomie comparĂ©e, mais c’est juste le dĂ©but d’une aventure !

Avec quels Ă©lĂ©ments les palĂ©ontologues construisent-ils des phylogĂ©nies aujourd’hui ?

Pour construire une phylogĂ©nie, les palĂ©ontologues disposent typiquement de fossiles, c’est-Ă -dire de restes d’organismes : la morphologie des organismes est codĂ©e en « caractĂšres morpho-anatomiques » Chaque caractĂšre est dĂ©ïŹni selon diïŹ€Ă©rents « Ă©tats ». Par exemple le caractĂšre « type de phanĂšre » (un phanĂšre est une production dermique en surface) peut ĂȘtre visible sous plusieurs formes, « Ă©cailles », « plumes simples », « plumes pennacĂ©es » (avec branchement secondaire), « poils » ou autre selon le groupe Ă©tudiĂ© On rĂ©alise alors un tableau (« une matrice », dans le jargon des phylogĂ©nĂ©ticiens) regroupant taxons et caractĂšres Les cases – ou les boĂźtes – de la matrice correspondent Ă  des Ă©tats de caractĂšres. Chaque Ă©tat est ensuite codĂ© « 0 », « 1 », « 2 » ou plus selon diïŹ€Ă©rents critĂšres Par habitude, l’état 0 est considĂ©rĂ© comme archaĂŻque, c’est-Ă -dire prĂ©sent

[...]

« LA FORCE DE LA PHYLOGÉNIE EST QU’ELLE PERMET D’IMAGINER DES BIOLOGIES SPÉCULATIVES »
[...]
POUR LA SCIENCE N° 552 / OCTOBRE 2023 / 69

colĂ©optĂšres et des palourdes (qui contiennent de petites perles Ă  l’intĂ©rieur de leurs coquilles). Viennent ensuite des plantes carnivores, qui se nourrissent des « insectes » Elles s’apparentent Ă  celles que l’on trouve sur Terre, mais avec une particularitĂ© : elles ont une langue collante et ïŹ‚exible, inspirĂ©e des camĂ©lĂ©ons Plus tard apparaissent des « Ă©toiles volantes », analogues Ă  des oiseaux, mais inspirĂ©es des Ă©toiles de mer Des crĂ©atures plus grandes entrent aussi en scĂšne, comme l’espĂšce que j’appelle « parapluie », dont la forme ressemble Ă  une main. Elle joue le rĂŽle d’espĂšce proie des grands prĂ©dateurs – comme les impalas dans une savane –, et de certains grands oiseaux. Nous la voyons poursuivie par le prĂ©dateur suprĂȘme de cet Ă©cosystĂšme qui saute d’un arbre, l’« arachnopard », et qui joue le rĂŽle des lions et des lĂ©opards dans leur environnement respectif

Dans quels mondes extraterrestres, passés, actuels ou futurs, avez-vous inventé de nouvelles espÚces ?

J’ai essayĂ© de couvrir une grande variĂ©tĂ© de mondes dans mes explorations artistiques. Je m’intĂ©resse Ă  l’inïŹ‚uence des diïŹ€Ă©rents types d’étoiles sur la vĂ©gĂ©tation : les planĂštes situĂ©es autour d’étoiles naines rouges de faible luminositĂ© pourraient abriter des plantes noires Ă©voluant de maniĂšre Ă  absorber le maximum de la lumiĂšre solaire minimale Les « super-Terres » Ă  forte gravitĂ© nĂ©cessiteraient des corps trapus et Ă©pais et de

gros cƓurs pour pomper le sang dans la pesanteur plus forte Mais les planĂštes terrestres ne sont pas les seuls endroits oĂč nous pourrions trouver de la vie. Certains pensent que nous pourrions en dĂ©couvrir des formes trĂšs exotiques, qui se comporteraient de maniĂšre totalement diïŹ€Ă©rente de notre vie carbonĂ©e, Ă  l’intĂ©rieur des Ă©toiles Ă  neutrons, oĂč l’on rencontre une sorte de soupe dense et ïŹ‚uide de particules subatomiques

Quelles ont Ă©tĂ© vos sources d’inspiration pour le musĂ©e de la Vie extraterrestre ?

Les travaux de Carl Sagan sont une source d’inspiration majeure, car il a toujours su adopter le juste Ă©quilibre entre science et spĂ©culation. Par exemple, il a imaginĂ© des formes de vie dans l’atmosphĂšre de Jupiter : des ïŹ‚otteurs et des chasseurs formant un Ă©cosystĂšme complet dans les nuages de cette gĂ©ante gazeuse. Un certain nombre de documentaires sur la biologie spĂ©culative m’ont Ă©galement inspirĂ©, notamment Alien Planet (Discovery Channel, 2005), basĂ© sur l’Ɠuvre incroyable de Wayne Barlowe Les livres du palĂ©ontologue Peter Ward ont Ă©galement Ă©tĂ© une source d’inspiration

Quels principes suivez-vous pour garantir la plausibilité de vos créations ?

Je ne suis pas un scientiïŹque et mes Ɠuvres s’inspirent donc principalement de ceux qui possĂšdent les

[...]

70 / POUR LA SCIENCE N° 552 / OCTOBRE 2023 SCIENCE ET FICTION PHYLOGÉNIES, MACHINES À CRÉATION
[...] JOHN BOSWELL

VARIATIONS ÉVOLUTIVES

Dans le musĂ©e de la Vie extraterrestre, de John Boswell, les espĂšces exposĂ©es prĂ©sentent souvent des traits familiers, rejouant des chemins Ă©volutifs terrestres. Sur Terre, l’Ɠil animal est un exemple Ă©loquent de la diversitĂ© produite par l’évolution pour assurer une mĂȘme fonction : capter la lumiĂšre. Quels yeux favoriserait la lumiĂšre d’une Ă©toile au spectre diffĂ©rent de celui du Soleil ?

[...] JEAN-SÉBASTIEN STEYER

dans un groupe externe de rĂ©fĂ©rence nommĂ© « extragroupe », et l’état 1 (ou 2, ou plus) comme dĂ©rivĂ©(s). Ainsi, si l’on souhaite rĂ©aliser une phylogĂ©nie des thĂ©ropodes (dinosaures plutĂŽt carnivores et bipĂšdes incluant les oiseaux ), on considĂ©rera la prĂ©sence d’écailles comme un Ă©tat archaĂŻque (codĂ© 0) en prenant par exemple les sauropodes (tel le Diplodocus) comme membre du groupe externe La matrice contenant des 0, 1, 2 (ou plus) est ensuite traitĂ©e par un logiciel de parcimonie qui regroupe les taxons selon le nombre minimum de caractĂšres dĂ©rivĂ©s qu’ils partagent entre eux Le rĂ©sultat obtenu est un (ou plusieurs) arbre(s) le(s) plus parcimonieux

Quel est l’intĂ©rĂȘt spĂ©ciïŹque de cette mĂ©thode ?

Avant l’avĂšnement de la mĂ©thode phylogĂ©nĂ©tique – que l’on doit Ă  l’entomologiste allemand Willi Hennig (1913-1976) –, les naturalistes dissertaient sur l’évolution des espĂšces sans aucun cadre, sans aucune structure vĂ©riïŹable. Ils dessinaient des arbres Ă©volutifs Ă  la main, selon leurs propres connaissances des groupes, mais aussi selon leurs propres conceptions ou a priori sur l’évolution des espĂšces (gradualisme, ïŹnalisme, etc.). D’ailleurs, l’humain Ă©tait souvent placĂ© au sommet de ces pseudo-arbres ! Avec la mĂ©thode phylogĂ©nĂ©tique (dite aussi « cladistique »), l’arbre devient testable , vĂ©rifiable et amĂ©liorable : les matrices – toujours publiĂ©es dans les bonnes revues scientiïŹques – permettent alors Ă  chacun de vĂ©riïŹer, corriger et amĂ©liorer les rĂ©sultats du voisin. C’est une rĂ©volution en soi !

Les phylogénies peuvent-elles donner des indices de la façon dont vivaient les espÚces disparues ?

Oui. La force d’une phylogĂ©nie repose sur deux choses D’abord la topologie, c’est-Ă -dire la structure mĂȘme de l’arbre, qui renseigne sur les relations de parentĂ© entre taxons Ă©tudiĂ©s, qu’ils soient fossiles ou actuels Ensuite la distribution des Ă©tats de caractĂšres le long de l’arbre renseigne sur les transformations morpho - anatomiques qui ont modelĂ© l’évolution du groupe : un Ă©tat dĂ©rivĂ© (prĂ©sence de plumes pennacĂ©es) peut ĂȘtre considĂ©rĂ© comme un trait ayant Ă©tĂ© retenu par la sĂ©lection naturelle au cours de l’évolution Il peut ĂȘtre caractĂ©ristique d’un groupe – les « pennaraptors » – et on peut parler d’innovation Ă©volutive Mais la phylogĂ©nie va encore plus loin ; elle peut donner des idĂ©es sur la ou les fonction(s) de ces Ă©tats de caractĂšres ! Le fait que les pennaraptors de taille respectable, donc incapables de voler (comme Oviraptor), aient Ă©tĂ© intĂ©grĂ©s dans des phylogĂ©nies a permis de conïŹrmer les fonctions thermorĂ©gulatrice et communicationnelle de ces plumes , avant celle d’allĂ©gement du corps Les palĂ©ontologues parlent d’« exaptations ».

POUR LA SCIENCE N° 552 / OCTOBRE 2023 / 71
[...]

connaissances nĂ©cessaires pour spĂ©culer sur la physique, la chimie et la physiologie des formes de vie extraterrestres. Cependant, je me rĂ©fĂšre Ă  la vie terrestre lorsque j’imagine des crĂ©atures, car notre planĂšte est riche d’espĂšces qui peuvent sembler extraterrestres, par leur Ă©trangetĂ© Il n’y a pas de rĂšgles strictes. Je pense que le vivant est susceptible de prendre des aspects que nous , les humains, trouverions invraisemblables, voire que nous ne pourrions pas reconnaĂźtre comme Ă©tant de la vie elle - mĂȘme . Nous devons faire preuve d’ouverture d’esprit

Qu’est-ce qui donne, Ă  l’écran, l’impression qu’un spĂ©cimen est vivant ?

La subtilitĂ© de ses mouvements et les imperfections de sa texture La façon dont les crĂ©atures en mouvement se dĂ©placent dans leur environnement doit ĂȘtre le reïŹ‚et de l’environnement luimĂȘme , car les deux sont inextricablement liĂ©s. Pour les crĂ©atures statiques du musĂ©e de la Vie extraterrestre, je pense que la posture des spĂ©cimens prĂ©sentĂ©s autant que leur mise en scĂšne

l’organisation de l’espace de prĂ©sentation , l’éclairage
 – jouent un grand rĂŽle pour emporter la conviction.

Quels sont les éléments de base que vous utilisez pour concevoir les spécimens des différentes espÚces présentées ?

Tous les individus reprĂ©sentĂ©s en 3 D sont conçus numĂ©riquement. Certains sont assemblĂ©s Ă  l’aide d’élĂ©ments en kit D’autres sont sculptĂ©s Ă  partir de zĂ©ro. D’autres encore, comme certaines formes de vie vĂ©gĂ©tales et microbiennes , sont créées Ă  partir de simulations qui engendrent des organisations complexes Ă  l’aide de forces et de modĂ©lisations physiques Dans ce dernier cas, ces formes complexes Ă©mergentes reïŹ‚Ăštent la façon dont la vie elle-mĂȘme croĂźt, mute et Ă©volue Ă  partir d’un simple ensemble de rĂšgles

Comment déterminez-vous la façon dont vos organismes bougent ?

Je travaille avec des animateurs pour Ă©tudier la vie rĂ©elle sur Terre et utiliser certains des mouvements observĂ©s dans des contextes variĂ©s . L’observation des crĂ©atures des profondeurs et de leur Ă©trange biomĂ©canique est, par exemple, une grande source d’inspiration : la diversitĂ© de leurs comportements moteur et schĂ©mas de dĂ©placement confĂšre Ă  nombre de ces espĂšces des caractĂ©ristiques qui les rendent volontiers « extraterrestres »

Les espÚces que vous concevez sont-elles « adaptées » à un environnement donné ?

Toute forme de vie doit ĂȘtre imaginĂ©e dans son environnement donnĂ©, car, en un sens, l’espĂšce et son environnement sont insĂ©parables La vie façonne son environnement et l’environnement

[...]

72 / POUR LA SCIENCE N° 552 / OCTOBRE 2023 SCIENCE ET FICTION PHYLOGÉNIES, MACHINES À CRÉATION
–

Une phylogĂ©nie peut-elle aussi renseigner sur d’éventuels fossiles non encore dĂ©couverts ?

Tout Ă  fait ! La phylogĂ©nie peut aider Ă  diïŹ€Ă©rents niveaux. Au niveau palĂ©oartistique d’abord, quand il s’agit de reconstituer (sous forme de dessin, de sculpture ou autre) l’espĂšce disparue en fonction des donnĂ©es scientiïŹques – exercice d’autant plus dĂ©licat que le fossile en question est fragmentaire La phylogĂ©nie vient alors Ă  la rescousse du palĂ©oart car les parties manquantes de l’organisme sont reconstituĂ©es d’aprĂšs celles du taxon le plus proche sur l’arbre – en attendant de plus complĂštes dĂ©couvertes bien sĂ»r ! Avec un peu plus d’imagination, la phylogĂ©nie peut aussi aider Ă  anticiper d’éventuelles futures dĂ©couvertes L’arbre phylogĂ©nĂ©tique porte des Ă©tats de caractĂšres aux extrĂ©mitĂ©s des branches (au niveau des taxons), mais aussi aux nƓuds, c’est-Ă -dire Ă  la base des embranchements. Ces Ă©tats sont optimisĂ©s par le logiciel de parcimonie Pour chaque nƓud, les phylogĂ©nĂ©ticiens parlent de « morphotype ancestral ». Un morphotype ancestral n’est pas un taxon fossile (celui-ci possĂšde sa propre branche), mais il peut renseigner sur d’éventuelles formes fossiles potentiellement trouvables D’aprĂšs les phylogĂ©nies, l’ancĂȘtre des

pennaraptors Ă©tait un dinosaure aux bras et Ă  la queue emplumĂ©s qui prĂ©sentait peut-ĂȘtre une crĂȘte : de quoi faire rĂȘver des gĂ©nĂ©rations de palĂ©ontologues ! La force de la phylogĂ©nie est qu’elle permet d’imaginer des biologies spĂ©culatives.

Certaines phylogĂ©nies sont-elles plus difïŹciles Ă  Ă©tablir ?

Les phylogĂ©nies les plus diïŹƒciles – ou les plus discutĂ©es –sont celles incluant des taxons fossiles qui, par dĂ©ïŹnition, prĂ©sentent des morphologies fragmentaires En palĂ©ontologie, certaines cases de la matrice « taxons caractĂšres » sont codĂ©es avec un « ? » car certaines parties du corps ne sont tout simplement pas conservĂ©es. Certes les logiciels optimisent aussi les « ? », comme ils le font avec les autres Ă©tats de caractĂšre, mais plus les points d’interrogation sont nombreux, plus le rĂ©sultat ïŹnal est discutable
 Un phylogĂ©nĂ©ticien doit garder Ă  l’esprit qu’un arbre est une hypothĂšse de travail, non un rĂ©sultat gravĂ© dans le marbre

De plus, une seule dĂ©couverte est susceptible de chambouler toute une partie de l’arbre du vivant ! Les palĂ©ontologues sont en eïŹ€et les premiers surpris par l’étrangetĂ© de leurs dĂ©couvertes : nombre de taxons prĂ©sentent des Ă©tats de caractĂšres si dĂ©rivĂ©s qu’ils sont diïŹƒcilement comparables et donc intĂ©grables dans une analyse phylogĂ©nĂ©tique. C’est le cas de l’exceptionnel Yi qi, petit dinosaure chinois, peut-ĂȘtre

Le musĂ©e de la Vie extraterrestre est constituĂ© de deux sections. Dans la premiĂšre sont prĂ©sentĂ©es des espĂšces supposĂ©es nĂ©es d’une physicochimie analogue Ă  celle de la vie terrestre – elles relĂšvent de la vie telle que nous la connaissons. On y croise des espĂšces Ă©voquant souvent des formes familiĂšres La seconde accueille des formes de vie « fondĂ©es sur une chimie

[...]
[...] JEAN-SÉBASTIEN STEYER

façonne la vie en retour. C’est l’histoire de la vie sur Terre : notre planĂšte est ce qu’elle est en raison de la maniĂšre dont la biosphĂšre a transformĂ© l’atmosphĂšre, les ocĂ©ans et une partie de la gĂ©osphĂšre comme les sols La vie extraterrestre ne sera pas diïŹ€Ă©rente : si elle est prĂ©sente sur d’autres planĂštes, ces derniĂšres partageront une histoire commune avec leurs formes de vie.

Avez-vous connaissance des systĂšmes de morphogenĂšse artiïŹcielle dĂ©veloppĂ©s en laboratoire – tels que les algorithmes gĂ©nĂ©tiques, les Biomorphes de Richard Dawkins, les automates cellulaires, les modĂšles de mĂ©tabolisme cellulaire, etc. ?

Vaguement, mais c’est un sujet trĂšs intĂ©ressant Je trouve fascinant que les humains puissent concevoir des morphogenĂšses alternatives et dĂ©velopper des idĂ©es aussi dĂ©taillĂ©es Cela nous aidera Ă©normĂ©ment si nous commençons Ă  dĂ©couvrir des preuves de l’existence d’une vie extraterrestre La limite entre le vivant et le non-vivant pourrait aussi ĂȘtre ïŹ‚oue sur les exoplanĂštes Sur Terre, les virus sont dĂ©jĂ  Ă  cheval sur la frontiĂšre entre ces notions, et cette zone grise pourrait ĂȘtre encore plus obscure sur d’autres planĂštes

Cherchez-vous des formes de continuité entre les différentes espÚces présentées ?

J’ai tendance Ă  reprĂ©senter des formes de vie issues d’environnements diïŹ€Ă©rents, ce qui signiïŹe que je ne reproduis gĂ©nĂ©ralement pas les mĂȘmes caractĂ©ristiques . Cela dit , il y a probablement un biais de conception dans la façon dont mes crĂ©atures sont dĂ©veloppĂ©es, car les seules formes de vie auxquelles je peux me rĂ©fĂ©rer sont terriennes Il est trĂšs possible que la vie extraterrestre soit si diïŹ€Ă©rente de la nĂŽtre que tous les modĂšles que j’ai produits aient en commun leur caractĂšre terrestre
 mais soient bien Ă©loignĂ©s de la rĂ©alitĂ©

Établissez-vous des liens de parentĂ© entre les diffĂ©rentes espĂšces extraterrestres ?

Dans quelques cas, j’ai créé des espĂšces qui font partie du mĂȘme Ă©cosystĂšme sur une planĂšte Cela permet de visualiser et de thĂ©oriser la façon dont leurs biologies pourraient se complĂ©ter et s’intĂ©grer au sein de niches Ă©cologiques dans des environnements extraterrestres. J’espĂšre continuer Ă  dĂ©velopper des crĂ©atures avec des histoires Ă©volutives et des liens de parentĂ© plus profonds Ă  l’avenir

Dans quelle mesure les formes fossiles inspirent-elles vos créations ?

Je possĂšde quelques petits fossiles et j’aime beaucoup les tenir dans ma main et imaginer leur existence passĂ©e Cela permet d’établir un lien tactile avec d’anciennes formes de vie Ă©tranges qui ont peuplĂ© la Terre.

La Terre du passĂ© lointain a tout d’une planĂšte Ă©trangĂšre, bien diïŹ€Ă©rente de celle d’aujourd’hui. Les formes de vie anciennes sont extraterrestres Ă  leur maniĂšre et je m’inspire souvent de leurs plans de corps et de leur morphologie

Qu’est-ce qui fait des formes de vie fossiles une source d’inspiration intĂ©ressante ?

Il semble possible que la vie extraterrestre fossile soit plus rĂ©pandue dans l’univers que les formes de vie vivantes, en particulier si les planĂštes subissent des Ă©vĂ©nements d’extinction frĂ©quents – les chances que nous soyons contemporains de formes de vie extraterrestres actuelles sont susceptibles d’ĂȘtre plus faibles que les chances de trouver les traces d’une vie Ă©teinte, dĂ©jĂ , depuis des millions d’annĂ©es. La dĂ©couverte d’une forme de vie fossilisĂ©e et la formulation d’hypothĂšses sur la façon dont elle a vĂ©cu constitueraient une expĂ©rience vraiment passionnante Nous en savons beaucoup sur les formes de vie Ă©teintes sur Terre, mais il serait beaucoup plus diïŹƒcile de spĂ©culer sur des fossiles extraterrestres. n

74 / POUR LA SCIENCE N° 552 / OCTOBRE 2023 SCIENCE ET FICTION PHYLOGÉNIES, MACHINES À CRÉATION

CONTRAINTES EXOTIQUES

Quelles pressions Ă©volutives trouverait-on Ă  l’Ɠuvre sur une planĂšte oĂč la gravitĂ© serait trĂšs rĂ©duite par rapport Ă  celle de la Terre ? Quelles contraintes devraient dĂ©jouer les systĂšmes vĂ©gĂ©taux d’un monde dominĂ© par la pĂ©nombre en permanence ? Pour imaginer les espĂšces du musĂ©e de la Vie extraterrestre, John Boswell intĂšgre Ă  la fois les pressions de l’environnement sur l’évolution des espĂšces et les interactions des espĂšces prĂ©sentes.

[...] JEAN-SÉBASTIEN STEYER

cousin des pennaraptors, qui, trĂšs Ă©trangement, arbore des ailes membraneuses, un peu comme les ptĂ©rosaures : ce fut un vrai casse-tĂȘte pour le placer dans un arbre phylogĂ©nĂ©tique !

Quelles phylogĂ©nies concentrent aujourd’hui le plus d’efforts ? Pourquoi ?

Nous avons encore du pain sur la planche ! En palĂ©ontologie des vertĂ©brĂ©s, les phylogĂ©nies non encore rĂ©solues – celles ne faisant pas consensus –sont relatives Ă  l’origine et Ă  l’évolution des tortues, des ptĂ©rosaures ou encore des amphibiens. Les tortues actuelles, dont l’origine remonterait Ă  environ 260  millions d’annĂ©es, prĂ©sentent une morphologie tellement « dĂ©rivĂ©e » – une double carapace ventrale et dorsale, un crĂąne naturellement fermĂ© – qu’il est parfois diïŹƒcile de les ancrer dans l’arbre phylogĂ©nĂ©tique des reptiles

Idem pour les ptĂ©rosaures, fantastiques reptiles qui volaient dans le ciel Ă  l’époque des dinosaures grĂące Ă  leur annulaire hyperallongĂ© soutenant une aile : Valentin Buffa , Ă  l’Evolutionary Studies Institute, de l’universitĂ© Witz, de Johannesbourg, Michel Laurin, du Centre de recherche en palĂ©ontologie de Paris, (CNRS) et moi avons notre propre hypothĂšse en cours de publication, mais manquons de fossiles de morphologie « intermĂ©diaire » – avec un annulaire semi-allongĂ©, par exemple – pour bien l’étayer. EnïŹn, concernant les amphibiens, il existe encore quelques discussions, mais leur origine remonterait Ă  il y a environ 340 millions d’annĂ©es, Ă  l’époque oĂč des sortes de « pseudo-salamandres » (dissorophoĂŻdes) se diversiïŹaient sur la PangĂ©e avant les dinosaures n

Propos recueillis par François Lassagne

BIBLIOGRAPHIE

L. Genefort, R. Lehoucq et J.-S. Steyer, La Vie alien, Le Bélial, 2022.

S. Steyer (illus. A. Rafaelian), Anatomie comparée des espÚces imaginaires, Le Cavalier Bleu, 2022.

P. Ward, Life as We Do Not Know It, Viking Adult, 2005.

Collectif, « Il était une fois la vie », Hors Série Pour la Science, n° 120, août 2023.

POUR LA SCIENCE N° 552 / OCTOBRE 2023 / 75

DES DÉMÊLÉS DANS LA MÊLÉE

En ces temps de Coupe du monde, la physique nous aide Ă  comprendre ce qui se joue dans une mĂȘlĂ©e au rugby et pourquoi les rĂšgles sont en constante Ă©volution.

Depuis le 8 septembre 2023 se tient en France la Coupe du monde de rugby (et la Coupe internationale de rugby fauteuil). De quoi faire vibrer les amateurs au grĂ© de nombreux matchs, avec leurs temps forts, parmi lesquels compte la mĂȘlĂ©e (voir la ïŹgure ci-dessus). Dans sa forme initiale, cette phase donnait le sentiment d’un immense chaos. Le nombre de blessures trĂšs graves, notamment de la colonne vertĂ©brale, qui en rĂ©sultaient, ainsi que son rĂŽle central dans l’issue des matchs a motivĂ© de nombreux travaux de recherches oĂč il s’est agi de mesurer les forces mises en jeu, soit en condition rĂ©elle, soit contre des machines d’entraĂźnement. L’ambition Ă©tait d’alimenter les rĂ©ïŹ‚exions pour adapter le jeu et prĂ©server la santĂ© des joueurs. Et de fait, la mĂȘlĂ©e a Ă©voluĂ© jusqu’à sa forme actuelle : un aïŹ€rontement entre les avants durant lequel les

deux « packs » de huit joueurs se poussent mutuellement pour se faire reculer et gagner la possession du ballon. Analysons en physicien ces
 transformations

LA PUISSANCE DE L’IMPACT

Ce n’est que dans les annĂ©es 1990 et  2000 que la mĂȘlĂ©e a commencĂ© Ă  prendre la forme structurĂ©e que nous lui connaissons aujourd’hui avec un engagement dĂ©clenchĂ© par l’arbitre. Auparavant, dĂšs que celui-ci siïŹ„ait une mĂȘlĂ©e, les avants de chaque Ă©quipe se liaient rapidement entre eux et se prĂ©cipitaient au contact des avants des autres Ă©quipes sans autre forme de procĂšs Trop dĂ©sordonnĂ© pour faire de la science !

Pour commencer Ă  discuter de physique, nous retiendrons d’abord la version de 2007 qui se dĂ©compose selon quatre ordres de l’arbitre Pour se prĂ©parer, les

deux packs s’assemblent pour former une ligne de trois joueurs debout, puis une ligne de quatre qui ïŹ‚Ă©chissent le buste et se positionnent pour pousser les fesses des joueurs de la premiĂšre ligne avec les Ă©paules, et enïŹn un joueur derriĂšre Les packs se font face, le front du groupe Ă©tant perpendiculaire Ă  la ligne de touche À l’ordre « ïŹ‚exion », les joueurs ïŹ‚Ă©chissent les jambes À l’ordre « touchez », les joueurs de premiĂšre ligne avancent une main pour toucher l’adversaire et ainsi vĂ©riïŹer que les deux packs sont bien Ă  une distance infĂ©rieure Ă  la longueur d’un bras À « stop », ils se stabilisent et Ă  « entrez » les deux packs se prĂ©cipitent l’un sur l’autre : c’est l’impact (voir la ïŹgure page ci-contre) !

Un bras de distance, c’est environ 45 centimĂštres de prise d’élan pour chaque Ă©quipe, assez pour arriver au contact avec une vitesse mesurĂ©e Ă©quivalente Ă  3 mĂštres

88 / POUR LA SCIENCE N° 552 / OCTOBRE 2023 IDÉES DE PHYSIQUE LES AUTEURS
©
JEAN-MICHEL COURTY ET ÉDOUARD KIERLIK professeurs de physique Ă  Sorbonne UniversitĂ©, Ă  Paris
Illustrations de Bruno Vacaro
Demi de mĂȘlĂ©e Arbitre TroisiĂšme ligne

par seconde Cela reprĂ©sente une accĂ©lĂ©ration de l’ordre de 10  mĂštres par seconde carrĂ©e (m/s2), pratiquement Ă©gale Ă  celle de la pesanteur g Étant donnĂ© que la masse moyenne des joueurs impliquĂ©s dans la mĂȘlĂ©e est approximativement de 100 kg pour les internationaux et qu’ils sont huit, cela correspond en vertu des lois de Newton (la force est le produit de l’accĂ©lĂ©ration par la masse) Ă  une force de poussĂ©e au niveau du sol de 8 000  newtons (N), Ă  peu prĂšs similaire Ă  leur poids On comprend la nĂ©cessitĂ© de chaussures Ă  crampons pour ne pas glisser sur la pelouse

Cet Ă©lan est brutalement interrompu lors de l’impact La force de compression d’un pack sur l’autre a Ă©tĂ© mesurĂ©e Ă  environ 16 000  N, soit deux fois la force de poussĂ©e. Puisque la dĂ©cĂ©lĂ©ration correspondante est le double de l’accĂ©lĂ©ration lors de l’élan , si le pack Ă©tait

AprĂšs une infraction mineure comme une passe en avant, l’arbitre dĂ©cide d’une mĂȘlĂ©e. La premiĂšre ligne de celle-ci est composĂ©e du talonneur ➋ entourĂ© des deux piliers, l’un avec une seule Ă©paule engagĂ©e ➊, et l’autre avec les deux ➌. DerriĂšre, les deux deuxiĂšmes lignes ➍ et ➎ ïŹ‚anquĂ©s des troisiĂšmes lignes « aile » ➏ et ➐. EnïŹn, le troisiĂšme ligne « centre » ➑ complĂšte le pack. C’est le demi de mĂȘlĂ©e qui introduit la balle.

L’IMPACT DES PACKS

Avant 2013, la mĂȘlĂ©e se caractĂ©risait par un fort impact des deux packs et se dĂ©roulait au rythme de quatre ordres de l’arbitre : « ïŹ‚exion », « touchez », « stop » et « entrez ». Les trois joueurs de la premiĂšre ligne sont au dĂ©part debout (en haut) et au dernier (en bas) ordre se prĂ©cipitent sur les adversaires. Le choc Ă©tait brutal et occasionnait de frĂ©quentes blessures.

parfaitement rigide , il lui faudrait une distance d’arrĂȘt moitiĂ© moindre que la distance de l’élan, soit 22,5 centimĂštres. Ici, cette distance se rapporte Ă  l’avancĂ©e du centre de masse du pack. Elle est permise par le tassement de ce dernier dĂ» Ă  la compression des muscles, au changement de postures et au rapprochement des joueurs d’un mĂȘme pack. Passer de 3  mĂštres par seconde au repos avec une dĂ©cĂ©lĂ©ration de 2 g nĂ©cessite selon Newton 1,5 dixiĂšme de secondes, comme le conïŹrment les mesures.

QUAND UN PACK AVANCE...

Par la suite, on observe une phase transitoire d’un peu moins d’une demiseconde oĂč la poussĂ©e d’un pack sur l’autre diminue jusqu’à 2 000  ou 3 000  N ( probablement un effet rebond dĂ» Ă  l’élasticitĂ© des packs) avant de remonter.

Elle se stabilise alors et devient constante vers 8 000  N, Ă  peu prĂšs la mĂȘme valeur que la force produite durant l’élan.

Tant que les forces sont Ă©gales et opposĂ©es, la mĂȘlĂ©e reste immobile. Pour provoquer un dĂ©placement des adversaires , un des packs doit pousser plus vigoureusement que l’autre Les mesures sur le terrain semblent indiquer que pour vaincre, une force de 10 % supĂ©rieure est nĂ©cessaire . Dans notre cas, cela correspond Ă  800  N et donc Ă  une accĂ©lĂ©ration 1  m/s2 : au bout d’une seconde , un des packs aura avancĂ© de

Les auteurs ont notamment publié : En avant la physique !, une sélection de leurs chroniques (Belin, 2017).

POUR LA SCIENCE N° 552 / OCTOBRE 2023 / 89
PremiĂšre ligne DeuxiĂšme ligne

50  centimĂštres , sans doute su ïŹƒ samment pour enclencher un recul du pack adverse et s’emparer du ballon

LE POIDS NE FAIT PAS TOUT

Dans les commentaires, on Ă©voque souvent le poids total du pack comme dĂ©terminant pour la victoire et, d’ailleurs, ce qui prĂ©cĂšde donne l’impression que toutes les forces sont de l’ordre de grandeur du poids Plus de poids serait-il Ă©gal Ă  plus de poussĂ©e ? Cette idĂ©e reçue est cependant contredite par les mesures : il n’y a pas de corrĂ©lations entre le poids total et la victoire en mĂȘlĂ©e Ce qui est corrĂ©lĂ© en revanche, c’est la somme des forces des joueurs individuels composant le pack (mesurĂ©es individuellement par des sauts Ă  partir de la position accroupie, qui nous renseigne sur la force des quadriceps ou par une poussĂ©e sur une machine d’entraĂźnement). Mais cela ne su

t pas


Les mesures montrent que la force dĂ©veloppĂ©e par le pack ne vaut qu’entre 50 % pour les plus faibles techniquement et 75 % pour les meilleurs de la somme des forces de chacun des joueurs qui le composent pris isolĂ©ment. On en dĂ©duit qu’audelĂ  d’un aïŹ€rontement de force pure, la mĂȘlĂ©e est une phase de jeu trĂšs technique oĂč la coordination entre les rugbymans est essentielle.  Des tests eïŹ€ectuĂ©s sur une « machine Ă  mĂȘlĂ©e » avec une Ă©quipe universitaire – pas des internationaux donc –ont rĂ©vĂ©lĂ© quels joueurs contribuent le plus. Lorsque la mĂȘlĂ©e est complĂšte, c’est le talonneur, numĂ©roté (2) sur la ïŹgure 1, au centre qui participe le plus avec une force de 2 100  N Le pilier tĂȘte libre (1) avec une seule Ă©paule qui appuie apporte seulement 1 100 N, tandis que le pilier tĂȘte prise (3) avec les deux Ă©paules engagĂ©es contribue Ă  hauteur de 1 400 N. La poussĂ©e totale est de 4 600  N, soit presque moitiĂ© moins que pour un pack composĂ© d’internationaux

Si l’on enlĂšve les deux ailiers de troisiĂšme ligne, numĂ©rotĂ©s (6) et (7), on constate que la force totale ne baisse que de 700  N au lieu des 1 150 attendus si leur poussĂ©e Ă©tait la poussĂ©e moyenne du pack complet Plus qu’apporter de la force vers l’avant, leur rĂŽle est plutĂŽt de stabiliser les mouvements latĂ©raux, Ă©viter la dĂ©rive du pack et, en pratique, il semble plus judicieux de les faire pousser, vers l’intĂ©rieur, en exerçant leur force vers le talonneur Nous nous Ă©tonnons d’ailleurs du peu d’intĂ©rĂȘt pour la recherche que suscite la question de la stabilitĂ© verticale du pack, pour Ă©viter

UNE MÊLÉE TOUT EN « DOUCEUR »

Depuis 2013, les rĂšgles de la mĂȘlĂ©e ont changĂ©. Il n’y a plus que trois ordres : « ïŹ‚exion », « liez » et « jeu ». Les joueurs des deux premiĂšres lignes sont dĂšs le dĂ©part en ïŹ‚exion (ci-dessous), sans contact avec les adversaires. À « ïŹ‚exion », ils gardent la position, chacun ayant la tĂȘte Ă  gauche de son adversaire immĂ©diat, tandis que le talonneur (au centre de la premiĂšre ligne) place un pied « frein » au sol pour rĂ©duire la pression entre les packs et aider Ă  la stabilitĂ© de l’ensemble. À « liez », les piliers se lient en tenant le maillot de leurs adversaires
 Il n’y a toujours pas de poussĂ©e. À « jeu », le frein est levĂ©, et les Ă©quipes entrent en contact (en bas) un peu plus appuyĂ©, achevant ainsi la formation de la mĂȘlĂ©e. Ce n’est que lorsque le demi de mĂȘlĂ©e a introduit le ballon que les joueurs peuvent pousser.

soit l’eïŹ€ondrement des premiĂšres lignes, soit au contraire leur remontĂ©e. Il y a lĂ  sans doute un eïŹ€et de voĂ»te, avec une action des forces selon la verticale, mais ce n’est pas documentĂ© Toujours est-il que ce panorama nous montre que les forces de poussĂ©e qui s’exercent lors de l’impact et dans la phase stabilisĂ©e, notamment sur le talonneur, sont trĂšs Ă©levĂ©es et susceptibles de provoquer de graves blessures. Des mesures comparant diverses mĂ©thodes de mise en Ɠuvre d’une mĂȘlĂ©e ont rĂ©vĂ©lĂ© que l’impact n’est pas trĂšs utile et qu’il est tout Ă  fait possible d’avoir des performances en poussĂ©e stabilisĂ©e semblables avec une entrĂ©e en matiĂšre bien moins violente. C’est le cas de la sĂ©quence « Flexion, liez, jeu » en vigueur depuis 2013 (voir la ïŹgure ci-dessus) et des complĂ©ments ajoutĂ©s depuis. Sans impact, on diminue Ă©normĂ©ment les forces subies par les joueurs Il n’en demeure pas moins que le talonneur international qui pousse avec – et donc subit selon la 3e loi de Newton – une force de 3000 N doit supporter en mĂȘlĂ©e sur ses Ă©paules, son dos et sa tĂȘte un poids de 300  kilogrammes Pensez-y lors du prochain match des Bleus ! n

BIBLIOGRAPHIE

Vidéo « Evolution of the scrum, 1967-2023 », 2023 : https://youtu.be/ 8oPU3ZuynIo

A. Green et al., A review of the biomechanical determinants of rugby scrummaging performance, South African Journal of Sports Medicine, 2019.

E. Preatoni et al., Engagement techniques and playing level impact the biomechanical demands on rugby forwards during machine-based scrummaging, British Journal of Sports Medicine, 2015.

P. Milburn, Biomechanics of rugby union scrummaging : Technical and safety issues, Sports Medicine, 1993.

90 / POUR LA SCIENCE N° 552 / OCTOBRE 2023 IDÉES DE PHYSIQUE
ïŹƒ

OFFRE D’ABONNEMENT 1 AN

ABONNEZ-VOUS À

Le magazine papier 12 numéros par an

Le magazine en version numérique 12 numéros par an

Le hors-série papier 4 numéros par an

Le hors-série en version numérique 4 numéros par an

AccĂšs Ă  pourlascience.fr

Actus, dossiers, archives depuis 1996

BULLETIN D’ABONNEMENT

Une question ? Contactez notre service clients Ă  l'adresse : serviceclients@groupepourlascience.fr

☐ M. ☐ Mme

Nom : Prénom :

Adresse :

Je choisis ma formule (merci de cocher) 1

FORMULE PAPIER

‱ 12 n° du magazine papier

FORMULE PAPIER + HORS SÉRIE

‱ 12 n° du magazine papier

‱ 4 n° des hors-sĂ©ries papier

FORMULE INTÉGRALE

‱ 12 n° du magazine (papier et numĂ©rique)

‱ 4 n° des hors-sĂ©ries (papier et numĂ©rique)

‱ AccĂšs illimitĂ© aux contenus en ligne

Code postal : Ville :

Téléphone :

Courriel : (indispensable pour la formule intégrale)

J'accepte de recevoir les o res de Pour la Science ☐ OUI ☐ NON

J’indique mes coordonnĂ©es 2 Je retourne le bulletin d'abonnement et mon rĂšglement 3

J’émets un chĂšque Ă  l’ordre de Pour la Science du montant de l’abonnement. J’adresse le bulletin et mon chĂšque par courrier postal Ă  l’adresse suivante :

Abonn’escient – TBS Group

Service abonnement Groupe Pour la Science 20 rue Rouget de Lisle - 92130 Issy les Moulineaux

COMMANDEZ PLUS SIMPLEMENT !

Pour dĂ©couvrir toutes nos o res d’abonnement et e ectuer un paiement en ligne, scannez le QR code ci-contre avec votre tĂ©lĂ©phone ou rendez-vous sur boutique.groupepourlascience.fr

* RĂ©duction par rapport au prix de vente en kiosque et l’accĂšs aux archives numĂ©riques. DurĂ©e d’abonnement : 1 an. DĂ©lai de livraison : dans le mois suivant l’enregistrement de votre rĂšglement. O re valable jusqu’au 31/03/2024 en France mĂ©tropolitaine uniquement. Pour un abonnement Ă  l’étranger, merci de consulter notre site boutique.groupepourlascience.fr. Photos non contractuelles. Vous pouvez acheter sĂ©parĂ©ment les numĂ©ros de Pour la Science pour 7 € et les hors-sĂ©ries pour 9,90 € En souscrivant Ă  cette o re, vous acceptez nos conditions gĂ©nĂ©rales de vente disponibles Ă  l’adresse suivante : https://rebrand.ly/CGV-PLS. Les informations que nous collectons dans ce bulletin d’abonnement nous aident Ă  personnaliser et Ă  amĂ©liorer les services que nous vous proposons. Nous les utiliserons pour gĂ©rer votre accĂšs Ă  l’intĂ©gralitĂ© de nos services, traiter vos commandes et paiements, et vous faire part notamment par newsletters de nos o res commerciales moyennant le respect de vos choix en la matiĂšre. Le responsable du traitement est la sociĂ©tĂ© Pour la Science. Vos donnĂ©es personnelles ne seront pas conservĂ©es au-delĂ  de la durĂ©e nĂ©cessaire Ă  la ïŹnalitĂ© de leur traitement. Pour la Science ne commercialise ni ne loue vos donnĂ©es Ă  caractĂšre personnel Ă  des tiers. Les donnĂ©es collectĂ©es sont exclusivement destinĂ©es Ă  Pour la Science. Nous vous invitons Ă  prendre connaissance de notre charte de protection des donnĂ©es personnelles Ă  l’adresse suivante : https://rebrand.ly/charte-donnees-pls. ConformĂ©ment Ă  la rĂ©glementation applicable (et notamment au rĂšglement 2016/679/UE dit « RGPD ») vous disposez des droits d’accĂšs, de rectiïŹcation, d’opposition, d’e acement, Ă  la portabilitĂ© et Ă  la limitation de vos donnĂ©es personnelles. Pour exercer ces droits (ou nous poser toute question concernant le traitement de vos donnĂ©es personnelles), vous pouvez nous contacter par courriel Ă  l’adresse protection-donnees@pourlascience.fr.

FORMULE PAPIER FORMULE PAPIER + HORS - SÉRIE FORMULE INTÉGRALE
VOTRE TARIF D’ABONNEMENT 59 € Au lieu de 84,00 € 79 € Au lieu de 123,60 € 99 € Au lieu de 183,60 € 3 FORMULES AU CHOIX 30 % de rĂ©duction * 36 % de rĂ©duction * 46 % de rĂ©duction *
Groupe Pour la Science - Siùge social : 170 bis, boulevard du Montparnasse, CS20012, 75680 Paris Cedex 14 - Sarl au capital de 32 000 € - RCS Paris B 311 797 393 - Siret : 311 797 393 000 23 - APE 58.14 Z 59 € Au lieu de 84,00
€ Au
99 € Au
€ 79
lieu de 123,60 €
lieu de 183,60 €
€
1-F-PAP-N-12N-59
1-F-INT-N-12N-99 € 1-F-HSPAP-N-12N-79 €
OUI , je
m’abonne pour 1 an à
PAG23STD

HERVÉ THIS

physicochimiste, directeur du Centre international de gastronomie moléculaire AgroParisTech-Inrae, à Palaiseau

QUELLE EAU POUR LE THÉ ?

Le temps d’infusion et la tempĂ©rature comptent, bien sĂ»r. Mais goĂ»t et aspect du thĂ© dĂ©pendent aussi des caractĂ©ristiques de l’eau.

Il n’est pas besoin d’ĂȘtre grand physicochimiste pour savoir que les conditions d’infusion du thĂ© sont essentielles : trop peu de temps , et l’on a du bouquet sans beaucoup de matiĂšre en bouche, mais une infusion prolongĂ©e engendre de l’astringence et de l’amertume On connaĂźt les composĂ©s extraits : en phase aqueuse, des composĂ©s phĂ©noliques, des acides aminĂ©s, des minĂ©raux
 et, en phase gazeuse, des composĂ©s souvent odorants En premiĂšre approximation, le goĂ»t augmente avec le temps d’infusion, la tempĂ©rature d’infusion et la proportion de thĂ© par rapport Ă  l’eau. Mais la nature de cette derniĂšre ? Les publications aïŹ„uent de Chine ces derniers mois. En 2014, Ă  Toulouse, AurĂ©lie Mossion et Philippe Behra avaient Ă©tabli que les fortes teneurs en ions calcium augmentent l’astringence des infusions de thĂ©. Cependant la mode actuelle du naturel a conduit les amateurs de thĂ© Ă  utiliser de l’eau de source, parĂ©e de toutes les vertus. Serait-elle vraiment antioxydante, « bonne pour la santĂ© », et permettrait-elle d’obtenir des infusions plus odorantes ? Au dĂ©but de l’annĂ©e 2023, Sihan Deng et ses collĂšgues de Hangzhou ont repris l’étude de l’eïŹ€et de l’eau de source sur la qualitĂ© des infusions. Quatre eaux diïŹ€Ă©rentes ont Ă©tĂ© explorĂ©es, croisĂ©es chacune avec un thĂ© des six catĂ©gories principales.

Des diffĂ©rences de couleur apparaissent pour diïŹ€Ă©rentes eaux : des eaux plus acides font des infusions plus sombres quand le contenu minĂ©ral est notable (alors qu’ajouter du jus de citron, acide, Ă©claircit le thĂ©). D’autre part, des eaux plus calcaires font des thĂ©s plus astringents, avec moins de goĂ»t de bouillon de poulet. Le degrĂ© de fermentation des thĂ©s

C’est dans les thĂ©s verts infusĂ©s avec de l’eau de table qu’il y a le plus de composĂ©s odorants, et avec l’eau trĂšs minĂ©ralisĂ©e qu’ils sont le moins prĂ©sents.

dĂ©termine l’inïŹ‚uence de l’eau : les thĂ©s pas ou peu fermentĂ©s sont trĂšs sensibles Ă  ses caractĂ©ristiques. Pour ces thĂ©s, les eaux Ă  faible contenu minĂ©ral favorisent particuliĂšrement l’extraction des phĂ©nols et la libĂ©ration des autres composĂ©s du goĂ»t. En revanche, l’infusion avec des eaux Ă  pH Ă©levĂ© et Ă  forte minĂ©ralisation rĂ©duit le contenu en phĂ©nols, produisant des infusions plus sensibles au brunissement, lors d’une exposition prolongĂ©e Ă  l’air. Pourquoi cet eïŹ€et du contenu minĂ©ral ? Une autre Ă©tude chinoise explore, pour le thĂ© vert, l’hypothĂšse selon laquelle les minĂ©raux de l’eau d’infusion interagiraient avec les phĂ©nols et les autres composĂ©s organiques extraits, modiïŹant leur dissolution et leur extraction. Cinq eaux ont Ă©tĂ© testĂ©es. Les chimistes ont conïŹrmĂ© que le contenu minĂ©ral de l’eau dĂ©termine la dissolution des minĂ©raux des feuilles de thĂ©. Pour des raisons qui restent Ă  comprendre, les thĂ©s Ă  l’eau minĂ©ralisĂ©e sont plus brillants, et les thĂ©s Ă  l’eau du robinet les plus clairs. Plus il y a de minĂ©raux dans l’eau d’infusion, plus la couleur est profonde ; le pH, d’autre part, dĂ©termine la clartĂ© du thĂ©. Selon les eaux, le bouquet des thĂ©s est diïŹ€Ă©rent, tant en contenu total (d’un facteur trois) qu’en composition (une cinquantaine de composĂ©s odorants ont Ă©tĂ© suivis). C’est dans les thĂ©s verts infusĂ©s avec de l’eau de table qu’il y a le plus de composĂ©s odorants, et avec l’eau trĂšs

minĂ©ralisĂ©e qu’il y en a le moins. Le bouquet est augmentĂ© par des ions fer et par les ions calcium – eïŹ€et plus faible avec les eaux les plus acides. Les bas pH contribuent Ă  accĂ©lĂ©rer l’hydrolyse des esters (odorants), qui sont donc rĂ©duits : observĂ© pour les vins, l’eïŹ€et a Ă©tĂ© retrouvĂ© pour le thĂ©. Finalement, les auteurs recommandent des eaux de pH neutre, avec un faible contenu minĂ©ral, pour les thĂ©s verts. n

CREVETTES AU DEBYE DE THÉ

➊ Chau er un demi-litre de jus d’orange, et y verser 10 grammes de thĂ© noir. Puis, aussitĂŽt, couvrir avec 100 grammes d’huile de pĂ©pins de raisin (elle fera un chapeau qui dissoudra les composĂ©s odorants qui s’évaporeraient).

➋ Laisser infuser pendant 5 minutes.

➌ DĂ©canter alors l’huile, et lui ajouter 10 grammes du mĂȘme thĂ© aïŹn d’en renforcer le goĂ»t.

➍ À l’infusion de thĂ©, ajouter 3 grammes d’agar-agar, et porter Ă  Ă©bullition pendant 30 secondes.

➎ Quand le gel d’agar-agar est pris, le broyer au mixeur plongeant dans l’huile dĂ©cantĂ©e qui aura Ă©tĂ© ïŹltrĂ©e ; on obtiendra une pommade nommĂ©e « debye », qui contiendra Ă  la fois les composĂ©s hydrosolubles et les composĂ©s hydrophobes du thĂ©.

➏ Napper de ces debyes des crevettes dĂ©cortiquĂ©es, dont la chair aura Ă©tĂ© sautĂ©e Ă  l’huile d’olive.

96 / POUR LA SCIENCE N° 552 / OCTOBRE 2023 SCIENCE & GASTRONOMIE
L’AUTEUR
© Wiroje Pathi/Shutterstock

ABONNEZ-VOUS À

3 FORMULES AU CHOIX

Le magazine papier 12 numéros par an

Le magazine en version numérique 12 numéros par an

Le hors-série papier 4 numéros par an

Le hors-série en version numérique 4 numéros par an

AccĂšs Ă  pourlascience.fr actus, dossiers, archives depuis 1996

VOTRE

TARIF D’ABONNEMENT

Commandez plus simplement ! Pour dĂ©couvrir toutes nos o res d’abonnement et e ectuer un paiement en ligne, scannez le QR code ci-contre

4,90 € PAR MOIS

6,50 € PAR MOIS

30 % de réduction * 36 % de réduction *

BULLETIN D’ABONNEMENT

OUI,

8,20 € PAR MOIS

46 % de réduction *

À renvoyer accompagnĂ© de votre rĂšglement Ă  : Abonn’escient – TBS Group – Service abonnement Groupe Pour la Science 20 rue Rouget de Lisle - 92130 Issy les Moulineaux Courriel : serviceclients@groupepourlascience.fr

je m’abonne Ă  Pour la Science en prĂ©lĂšvement

automatique

Je choisis ma formule (merci de cocher)

FORMULE

PAPIER

‱ 12 n° du magazine papier

FORMULE

PAPIER + HORS SÉRIE

‱ 12 n° du magazine papier

‱ 4 n° des hors-sĂ©ries papier

1 2 3

Nom :

FORMULE

INTÉGRALE

‱ 12 n° du magazine (papier et numĂ©rique)

‱ 4 n° des hors-sĂ©ries (papier et numĂ©rique)

‱ AccĂšs illimitĂ© aux contenus en ligne

Mes coordonnées Mandat de prélÚvement SEPA

Prénom :

Adresse :

Code postal Ville :

Tél. :

Courriel : (indispensable pour la formule intégrale)

J'accepte de recevoir les o res de Pour la Science ☐ OUI ☐ NON

* RĂ©duction par rapport au prix de vente en kiosque et l’accĂšs aux archives numĂ©riques. DĂ©lai de livraison : dans le mois suivant l’enregistrement de votre rĂšglement. O re valable jusqu’au 31/03/2024 en France mĂ©tropolitaine uniquement. Pour un abonnement Ă  l’étranger, merci de consulter notre site boutique.groupepourlascience.fr. Photos non contractuelles. Vous pouvez acheter sĂ©parĂ©ment les numĂ©ros de Pour la Science pour 7 € et les hors-sĂ©ries pour 9,90 €. En souscrivant Ă  cette o re, vous acceptez nos conditions gĂ©nĂ©rales de vente disponibles Ă  l’adresse suivante : https://rebrand.ly/CGV-PLS.

Les informations que nous collectons dans ce bulletin d’abonnement nous aident Ă  personnaliser et Ă  amĂ©liorer les services que nous vous proposons. Nous les utiliserons pour gĂ©rer votre accĂšs Ă  l’intĂ©gralitĂ© de nos services, traiter vos commandes et paiements, et vous faire part notamment par newsletters de nos o res commerciales moyennant le respect de vos choix en la matiĂšre. Le responsable du traitement est la sociĂ©tĂ© Pour la Science. Vos donnĂ©es personnelles ne seront pas conservĂ©es au-delĂ  de la durĂ©e nĂ©cessaire Ă  la ïŹnalitĂ© de leur traitement. Pour la Science ne commercialise ni ne loue vos donnĂ©es Ă  caractĂšre personnel Ă  des tiers. Les donnĂ©es collectĂ©es sont exclusivement destinĂ©es Ă  Pour la Science Nous vous invitons Ă  prendre connaissance de notre charte de protection des donnĂ©es personnelles Ă  l’adresse suivante : https://rebrand.ly/charte-donnees-pls. ConformĂ©ment Ă  la rĂ©glementation applicable (et notamment au RĂšglement 2016/679/UE dit « RGPD ») vous disposez des droits d’accĂšs, de rectiïŹcation, d’opposition, d’e acement, Ă  la portabilitĂ© et Ă  la limitation de vos donnĂ©es personnelles. Pour exercer ces droits (ou nous poser toute question concernant le traitement de vos donnĂ©es personnelles), vous pouvez nous contacter par courriel Ă  l’adresse protection-donnees@pourlascience.fr.

En signant ce mandat SEPA, j’autorise Pour la Science Ă  transmettre des instructions Ă  ma banque pour le prĂ©lĂšvement de mon abonnement dĂšs rĂ©ception de mon bulletin. Je bĂ©nĂ©ïŹcie d’un droit de rĂ©tractation dans la limite de 8 semaines suivant le premier prĂ©lĂšvement. Plus d’informations auprĂšs de mon Ă©tablissement bancaire.

TYPE DE PAIEMENT : RÉCURRENT

Titulaire du compte

Nom : Prénom :

Adresse :

Code postal : Ville :

Désignation du compte à débiter

BIC (IdentiïŹcation internationale de la banque) :

IBAN : (NumĂ©ro d’identiïŹcation international du compte bancaire)

Établissement teneur du compte

Nom :

Adresse :

Code postal : Ville :

Date

PAPIER FORMULE
SÉRIE
OFFRE D’ABONNEMENT FORMULE
PAPIER + HORS -
FORMULE INTÉGRALE
DURÉE LIBRE Groupe Pour la Science - Siùge social : 170 bis, boulevard du Montparnasse, CS20012, 75680 Paris Cedex 14 – Sarl au capital de 32 000 € – RCS Paris B 311 797 393 – Siret : 311 797 393 000 23 – APE 58.14 Z
et
Organisme CrĂ©ancier : Pour la Science 170 bis, bd. du Montparnasse – 75014 Paris N° ICS FR92ZZZ426900 N° de rĂ©fĂ©rence unique de mandat (RUM)
signature
4 MERCI DE JOINDRE IMPÉRATIVEMENT UN RIB
PAR MOIS – 46
6,50 € PAR MOIS – 36 % 4,90 € PAR MOIS – 30 % 1-F-INT-N-3PVT-8,2
1-F-HSPAP-N-3PVT-6,5
1-F-PAP-N-PVT-4,9
8,20 €
%
€
€
€
PAG23STD

PICORER À

p. 88

ALEPH

Retrouvez tous nos articles sur www.pourlascience.fr

Avant le changement des rĂšgles du rugby en 2013, lors d’une mĂȘlĂ©e, la force de compression lors de l’impact Ă©tait d’environ 16 000 newtons, soit l’équivalent d’un poids de 1,6 tonne. Depuis, le contact est Ă©tabli sans Ă©lan, avant la poussĂ©e.

p. 56

À la ïŹn du XIXe siĂšcle, le mathĂ©maticien allemand Georg Cantor a montrĂ© qu’il existe une inïŹnitĂ© de types d’inïŹnis diffĂ©rents, qu’il a notĂ©s avec la lettre de l’alphabet hĂ©breu aleph : â„”0, â„”1, â„”2, 
 , â„”k. L’inïŹni des nombres entiers est de type â„”0, et celui des nombres rĂ©els, de type 2â„”0. Quant Ă  savoir si ce dernier correspond Ă  â„”1, la question est une des grandes Ă©nigmes mathĂ©matiques, connue sous le nom d’« hypothĂšse du continu ».

Les synchronisations intercérébrales sont fortement altérées pendant un échange en visioconférence par rapport à un face-à-face £

DEBYE

16 000 NEWTONS AQUIFÈRE

TempĂ©rature, longueur, forces, unitĂ© de mesure
 Le physicien et chimiste nĂ©erlandais Peter Debye a inspirĂ© nombre de noms de notions scientiïŹques. Le dernier en date : celui d’une suspension en phase aqueuse d’agrĂ©gats gĂ©liïŹĂ©s, utilisĂ©e en cuisine


L’eau souterraine est stockĂ©e dans cette couche gĂ©ologique poreuse. Si les prĂ©cipitations rĂ©approvisionnent les aquifĂšres peu enfouis, les plus profonds sont emplis d’eaux fossiles en place depuis des millĂ©naires, voire davantage. La proportion d’eau potable en provenance des aquifĂšres est de 25 % dans le monde et de 65 % en Europe. Aux États-Unis, les eaux souterraines reprĂ©sentent 90 % de l’eau douce disponible.

LOI DE TOCQUEVILLE

Quand l’inĂ©galitĂ© est la loi commune d’une sociĂ©tĂ©, on ne remarque pas les plus fortes inĂ©galitĂ©s, mais quand tout est Ă  peu prĂšs Ă  niveau, on note les plus petites, ce qui rend le dĂ©sir d’égalitĂ© toujours plus insatiable Ă  mesure que celle-ci grandit. ÉnoncĂ©e en 1848 par le penseur français Alexis de Tocqueville, cette loi est toujours d’actualitĂ©.

Plus connu sous le nom de « dĂ©tecteur de mensonge », cet appareil enregistre des donnĂ©es psychophysiologiques comme la respiration, le pouls et la conductivitĂ© de la peau aïŹn, en thĂ©orie, d’établir si les personnes interrogĂ©es disent la vĂ©ritĂ©. L’armĂ©e amĂ©ricaine l’a largement utilisĂ© pour recruter des physiciens europĂ©ens durant la guerre froide.

POLYGRAPHE
ÂŁ
GUILLAUME DUMAS professeur de psychiatrie computationnelle
p. 76
p.96 p. 24 p. 60 p. 26

LE MUSÉUM NATIONAL D’HISTOIRE NATURELLE ACCUEILLE

Scolaire / Du 11 au 19 octobre 2023

Grand Public / Du 26 au 30 octobre 2023

MusĂ©um national d’Histoire naturelle

Jardin des Plantes, Paris 5e

Suivez le festival en ligne / www.pariscience.fr

Tifariti vu par le satellite Pléiades © CNES/Distribution Airbus DS, 2012

Turn static files into dynamic content formats.

Create a flipbook