L 13256552F: 7,00 âŹRD POUR LA SCIENCE DOM 8,50 ⏠âBEL./LUX. 8,50 ⏠âCH 12,70 FS âCAN. 12,99 $CA âPORT. CONT. : 8,50  ⏠âMAR. 78 DH âTOM : 1 100 XPF Ădition française de ScientiïŹc American âOctobre 2023n° 552 10/23 Physique quantique LA RĂALITĂ OBJECTIVE EST-ELLE EN PĂRIL ? MathĂ©matiques UN MULTIVERS DANS LA THĂORIE DES ENSEMBLES Histoire des sciences DANS LE SECRET DE LâOPĂRATION « PAPERCLIP » COGNITION SOCIALE Quand les cerveaux se synchronisent Les dĂ©couvertes de Guillaume Dumas neuroscientiïŹque Des aquifĂšres inattendus⊠et fragiles DE LâEAU DOUCE SOUS LA MER
N°116 SEPT/OCT2023 desbibliothĂšques DE LA SCIENCE TOUS SES ĂTATS Retrouvez toute la programmation septembre-octobre des bibliothĂšques de la Ville de Paris
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SCIENTIFIC AMERICAN
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Origine du papier : Autriche
Taux de ïŹbres recyclĂ©es : 30 %
« Eutrophisation » ou « Impact sur lâeau » : Ptot 0,007 kg/tonne
DITO Ă
Imprimé en France
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SUR LA RĂSERVE
En mars dernier, lâOrganisation des Nations unies convoquait une confĂ©rence exceptionnelle sur lâeau douce, et avertissait que le monde sâexposait Ă une crise imminente. Selon lâinstitution, chacun devrait pouvoir compter sur une source dâeau potable Ă moins dâun kilomĂštre ou de trente minutes de son domicile. Un quart de la population mondiale fait face Ă des conditions dâaccĂšs plus diïŹciles, et les tensions sur les ressources dâeau douce se multiplient.
La conïŹrmation rĂ©cente, par dâimportantes campagnes de relevĂ©s, quâexistent sous le fond des mers des aquifĂšres riches dâeau douce semble une aubaine. La bande des 150 kilomĂštres cĂŽtiers en abriterait, sous le sol marin, 1 million de kilomĂštres cubes. Paris consomme « seulement » 0,23 kilomĂštre cube annuellement.
Au plus prĂšs des cĂŽtes mĂ©diterranĂ©ennes, le phĂ©nomĂšne est connu, et exploité⊠avec parcimonie et prĂ©caution. PrĂ©lever de lâeau douce en milieu marin prĂ©sente toujours le risque de voir le sel venir dĂ©naturer la prĂ©cieuse ressource.
Les gĂ©ologues qui approfondissent aujourdâhui lâĂ©tude de nombreux aquifĂšres sous-marins, dans un large Ă©ventail de contextes gĂ©ologiques, aïŹchent donc une grande prudence. Sâils soulignent que ces structures hydrogĂ©ologiques devraient occuper une place bien plus importante dans notre comprĂ©hension du cycle de lâeau, ils en pointent aussi, dâemblĂ©e, la fragilitĂ©.
Au siĂšcle dernier, les neuroscientiïŹques qui Ă©coutĂšrent certains de leurs pairs assurant que les cerveaux humains Ă©taient synchronisĂ©s furent tout aussi rĂ©servĂ©s. On les comprend. Dans Science en 1965, des chercheurs rapportĂšrent dĂ©tenir une preuve de la tĂ©lĂ©pathie entre des jumeaux, sur la foi de la mesure dâactivitĂ©s Ă©lectriques synchrones dans leurs cerveaux respectifs, rappelle Guillaume Dumas, professeur de psychiatrie computationnelle. Les temps ont changĂ©, les techniques et mĂ©thodes dâinvestigation du cerveau aussi.
Le phĂ©nomĂšne de synchronisation intercĂ©rĂ©brale, conïŹrmĂ© expĂ©rimentalement, existe non seulement chez les humains mais plus gĂ©nĂ©ralement chez les espĂšces sociales. Il serait essentiel au dĂ©veloppement cognitif, Ă lâĂ©mergence de la conscience de soi et dâautrui, et ouvrirait de nouvelles voies de comprĂ©hension de certains dĂ©ïŹcits cognitifs. Des perspectives enthousiasmantes⊠sans rĂ©serve ! n
POUR LA SCIENCE N° 552 / OCTOBRE 2023 / 3
François Lassagne Rédacteur en chef
s
OMMAIRE
N° 552 / Octobre 2023
ACTUALITĂS GRANDS FORMATS
P. 6
ĂCHOS DES LABOS
âą Janus, lâĂ©toile aux deux faces
âą Aux avant-postes de la pollution marine plastique
⹠Thérapie génique in vivo
âą Course de drones : lâIA se hisse au niveau des champions
⹠Un supercondensateur en béton
⹠Tétraquarks exotiques
⹠Des cycles bloqués
âą Neptune, au rythme du Soleil
P. 20
LES LIVRES DU MOIS
P. 22
DISPUTES
ENVIRONNEMENTALES
Une novlangue « bio »
Catherine Aubertin
P. 24
LES SCIENCES Ă LA LOUPE Quand le genre sâinvite en science
Yves Gingras
P. 38
PHYSIQUE QUANTIQUE
LA RĂALITĂ OBJECTIVE
EST-ELLE EN PĂRIL ?
Anil Ananthaswamy
Le problĂšme de la mesure en mĂ©canique quantique taraude les chercheurs depuis la naissance de cette thĂ©orie quasi centenaire. Sa rĂ©solution nĂ©cessiterait dâabandonner certains principes les plus fondamentaux de la physique De quoi renverser notre vision du monde.
P. 46
NEUROSCIENCES
DES CERVEAUX SUR LA MĂME
LONGUEUR DâONDE
Lydia Denworth
Quand deux individus dâune espĂšce sociale sont en interaction, lâactivitĂ© de leurs cerveaux se synchronise Ă la clĂ©, un traitement cognitif partagĂ©, susceptible de faciliter lâapprentissage, mis en Ă©vidence aussi bien chez les chauves-souris que chez les humains
P. 60
HISTOIRE DES SCIENCES
P. 68
SCIENCE ET FICTION
LETTRE DâINFORMATION
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DANS LE SECRET DE LâOPĂRATION
« PAPERCLIP »
Johannes-Geert Hagmann
La conquĂȘte spatiale est loin dâĂȘtre le seul domaine qui, aux Ătats-Unis, a proïŹtĂ© de lâexpertise de chercheurs et dâingĂ©nieurs europĂ©ens recrutĂ©s pendant la guerre froide
PHYLOGĂNIES : MACHINES
Ă CRĂATION
Entretien avec John Boswell et Jean-Sébastien Steyer
Les arbres phylogĂ©nĂ©tiques aident Ă tisser les parentĂ©s des organismes. Ils inspirent les artistes qui imaginent la vie dans un passĂ© lointain, dans le futur⊠ou sur dâautres planĂštes. Regards croisĂ©s sur la puissance crĂ©atrice de la phylogĂ©nie.
4 / POUR LA SCIENCE N° 552 / OCTOBRE 2023
fr
P. 56
COGNITION SOCIALE
« LâĂTUDE DE LA SYNCHRONISATION INTERCĂRĂBRALE RENOUVELLE LE REGARD SUR NOS CERVEAUX »
Entretien avec Guillaume Dumas
Pistes de recherche en psychiatrie, axes de dĂ©veloppement pour lâintelligence artiïŹcielleâŠ
LâĂ©tude des diïŹĂ©rentes formes de synchronisation intercĂ©rĂ©brale ouvre de nouvelles perspectives.
P. 26 GĂOSCIENCES DE LâEAU DOUCE SOUS LA MER
Rob Evans
RENDEZ-VOUS
P. 76
LOGIQUE & CALCUL DES MONDES PARALLĂLES EN MATHĂMATIQUES ?
Jean-Paul Delahaye
Certaines Ă©trangetĂ©s mathĂ©matiques laissent penser que plusieurs versions du monde ensembliste seraient possibles. Comme en physique, cela suggĂšre lâexistence dâun multivers
P. 84
ART & SCIENCE
Les dessous du « Jardin des délices » Loïc Mangin
P. 88
IDĂES DE PHYSIQUE
Les planchers ocĂ©aniques cĂŽtiers recĂšlent des rĂ©servoirs dâeau douce, qui pourraient aider un jour Ă alimenter les rĂ©gions menacĂ©es par la sĂ©cheresse.
P. 34
HYDROGĂOLOGIE
« LâEXPLOITATION DES SOURCES
KARSTIQUES SOUS-MARINES EST TRĂS RISQUĂE »
Entretien avec Perrine Fleury
Toutes les eaux souterraines cĂŽtiĂšres parviennent en mer, mais leur dĂ©bit dĂ©pend Ă©troitement des prĂ©cipitations en surface. Cela limite lâintĂ©rĂȘt de leur exploitation, voire invite Ă y renoncer, au risque sinon dâen dĂ©grader la qualitĂ©.
Des dĂ©mĂȘlĂ©s dans la mĂȘlĂ©e
Jean-Michel Courty et Ădouard Kierlik
P. 92
CHRONIQUES DE LâĂVOLUTION
Qui a sauté la ligne Wallace ? Hervé Le Guyader
P. 96
SCIENCE & GASTRONOMIE
Quelle eau pour le thé ?
Hervé This
P. 98 Ă PICORER
POUR LA SCIENCE N° 552 / OCTOBRE 2023 / 5
JANUS, LâĂTOILE AUX DEUX FACES
Vue dâartiste de lâĂ©toile Janus, une naine blanche dont une face, brillante, est riche en hydrogĂšne, lâautre, sombre, est dominĂ©e par lâhĂ©lium.
Une Ă©toile Ă©tonnante prĂ©sente une face riche en hydrogĂšne tandis que lâautre est dominĂ©e par lâhĂ©lium. Son champ magnĂ©tique est-il la clĂ© de cette Ă©nigme ?
Ce nâest pas sans raison que lâĂ©toile ZTF J1901 + 1458 est surnommĂ©e Janus. Ilaria Caiazzo, de lâinstitut de technologie de Californie, et ses collĂšgues ont dĂ©couvert cet astre unique en son genre alors quâils traquaient des naines blanches prĂ©sentant un fort champ magnĂ©tique.
« GrĂące Ă la mission Gaia de lâAgence spatiale europĂ©enne, nous connaissons dĂ©sormais 350 000 naines blanches », indique Pier-Emmanuel Tremblay, de lâuniversitĂ© de Warwick, au RoyaumeUni. Mais Janus sort du lot du fait de sa luminositĂ© oscillant sur une pĂ©riode de quinze minutes, au rythme de la rotation de lâastre qui prĂ©sente alternativement une face brillante et une face sombre. AprĂšs analyses, il sâavĂšre que cette variation est due au fait quâune face de lâĂ©toile
est riche en hydrogĂšne alors que lâautre est dominĂ©e par lâhĂ©lium. Comment expliquer une structure aussi surprenante ? « Ces observations suggĂšrent quâun mĂ©canisme trĂšs ïŹnement rĂ©glĂ© est
Le champ magnĂ©tique freinerait la convection dans lâĂ©toile ÂŁ
en mesure de sĂ©parer les atomes dâhydrogĂšne et dâhĂ©lium, en fonction de leur masse ou de leur charge Ă©lectrique », prĂ©cise lâastrophysicien.
LâĂ©quipe dâastrophysiciens a avancĂ© deux scĂ©narios possibles. La premiĂšre
piste repose sur un Ă©pisode rare dans lâĂ©volution des naines blanches Ces astres sont les restes dâĂ©toiles de quelques masses solaires, qui en ïŹn de vie ont dâabord enïŹĂ© en gĂ©ante rouge Elles ont alors souïŹĂ© une grande partie de leur masse dans le milieu environnant avant de se refroidir et de se contracter en un petit objet , typiquement de la taille de la Terre mais avec une masse proche de celle du Soleil Elles sont donc trĂšs denses (de lâordre de 1 tonne par centimĂštre cube ) et leur tempĂ©rature diminue lentement.
La composition chimique des naines blanches dĂ©pend surtout de la masse de son Ă©toile progĂ©nitrice et des rĂ©actions de fusion thermonuclĂ©aire qui sây sont rĂ©alisĂ©es Pour les plus lĂ©gĂšres, on trouve de lâhydrogĂšne et de grandes quantitĂ©s dâhĂ©lium Pour les plus massives, on dĂ©tecte du carbone, de lâoxygĂšne, etc. Lorsque la naine blanche se forme, les Ă©lĂ©ments les plus lourds tendent Ă sâaccumuler au centre de lâastre Mais Ă mesure que ce dernier refroidit (et passe sous un seuil
6 / POUR LA SCIENCE N° 552 / OCTOBRE 2023
P. 6 Ăchos des labos
P. 20 Livres du mois
P. 22 Disputes environnementales
ĂCHOS DES LABOS
P. 24 Les sciences Ă la loupe
ASTROPHYSIQUE
© K. Miller, Caltech/IPAC
ÂŁ
dâenviron 30 000 kelvins), la part dâhĂ©lium augmente dans lâatmosphĂšre de la naine blanche Ă cause de phĂ©nomĂšnes de convection au sein de lâĂ©toile. Janus pourrait avoir Ă©tĂ© observĂ©e Ă ce moment particulier oĂč la transition est en cours et lâhĂ©lium commence Ă fortement dominer dans les couches supĂ©rieures En eïŹet, la tempĂ©rature de surface mesurĂ©e par les chercheurs est dâenviron 35 000 kelvins, soit proche du seuil. Mais pourquoi la remontĂ©e de lâhĂ©lium a-t-elle commencĂ© sur une face et pas de façon plus homogĂšne ? Ilaria Caiazzo et ses collĂšgues suggĂšrent que le fort champ magnĂ©tique de lâĂ©toile en serait la cause Si ce champ est plus intense sur une face, il pourrait freiner les processus de mĂ©lange
Autre piste , le champ magnĂ©tique inïŹuerait sur la pression et la densitĂ© du gaz de lâatmosphĂšre de lâĂ©toile. LĂ oĂč le champ serait le plus fort, les conditions seraient favorables Ă la formation dâun « ocĂ©an » dâhydrogĂšne
Lâorigine du champ magnĂ©tique de Janus est elle-mĂȘme une Ă©nigme « Pour lâinstant, nous nâavons que des hypothĂšses et pas de rĂ©ponse dĂ©ïŹnitive, note PierEmmanuel Tremblay. Il est possible que le champ magnĂ©tique Ă©merge de façon hĂ©tĂ©rogĂšne en surface, mais quâil soit plus homogĂšne Ă lâintĂ©rieur Pour Janus, qui pourrait ĂȘtre le produit de la fusion de deux Ă©toiles (un scĂ©nario suggĂ©rĂ© par la courte pĂ©riode de rotation et le fort champ magnĂ©tique), il est possible que cet Ă©vĂ©nement catastrophique et asymĂ©trique ait créé un champ hĂ©tĂ©rogĂšne. »
Reste Ă dĂ©partager toutes ces hypothĂšses. Pour cela les scientiïŹques continuent de chercher dâautres naines blanches de type Janus avec lâinstrument ZTF (Zwicky Transient Facility) de lâobservatoire du mont Palomar, prĂšs de San Diego, qui balaie le ciel toutes les nuits. Un renfort de taille devrait venir avec la mise en fonction de lâobservatoire Vera - Rubin , au Chili , qui est prĂ©vue pour 2024. Il sera alors beaucoup plus simple de dĂ©masquer ces Ă©toiles variables tout Ă fait surprenantes n
Sean Bailly
ENVIRONNEMENT
Aux avant-postes de la pollution marine plastique
OĂč la faune est-elle le plus exposĂ©e aux dĂ©chets plastiques en mer ?
En MĂ©diterranĂ©e et en mer Noire, rĂ©pond lâĂ©cologue Marie-Morgane Rouyer, qui a participĂ© Ă une analyse dâenvergure de donnĂ©es de localisation dâoiseaux marins.
Propos recueillis par Isabelle Bellin
MARIE-MORGANE ROUYER
Centre dâĂ©cologie fonctionnelle et Ă©volutive, Ă Montpellier
Pourquoi avoir choisi les pĂ©trels pour Ă©tudier lâimpact sur la faune de la pollution plastique en mer ?
Ces espĂšces permettent de cartographier ce risque Ă grande Ă©chelle, car elles sont prĂ©sentes sur toute la planĂšte, y compris en haute mer dans des zones peu Ă©tudiĂ©es, et sont trĂšs sensibles au plastique quâelles ingĂšrent et rĂ©gurgitent peu Ă cause de la forme de leur estomac. De quoi cibler les mesures de conservation les plus e caces Ă lâĂ©chelle internationale, but de lâorganisation non gouvernementale BirdLife International qui a menĂ© lâĂ©tude. Nous avons suivi 77 espĂšces, surtout des pĂ©trels et des pu ns (7 137 oiseaux au total). Ces oiseaux marins pĂ©lagiques â se nourrissant au large â se dĂ©placent sur dâimmenses surfaces pour trouver leur nourriture, notamment dans les zones trĂšs poissonneuses de remontĂ©e dâeau. Et ils se rĂ©unissent en colonies pour se reproduire, souvent sur des Ăźles isolĂ©es ou des falaises inaccessibles, Ă lâabri des prĂ©dateurs. En gĂ©nĂ©ral, ïŹdĂšles Ă leurs partenaires, ils reviennent chaque annĂ©e sur le mĂȘme site et y restent trois Ă six mois selon les espĂšces.
Comment avez-vous réuni autant de données ?
Plus de 200 chercheurs ont contribuĂ©, en fournissant leurs donnĂ©es collectĂ©es entre 1995 et 2020 Ce sont des suivis du mouvement des oiseaux grĂące Ă des petites balises enregistrant leurs positions, posĂ©es puis rĂ©cupĂ©rĂ©es lâannĂ©e suivante quand lâoiseau revient dans la colonie. Leur prĂ©cision, de 200 kilomĂštres, est su sante Ă lâĂ©chelle du globe, la plupart de ces espĂšces parcourant tout lâocĂ©an pour chercher leur nourriture, celle de leurs poussins ou pour hiverner.
Comment Ă©valuez-vous leur risque dâexposition Ă la pollution plastique ? Nous avons analysĂ© ces donnĂ©es pour estimer le temps passĂ© par les oiseaux
dans des zones de 10 kilomĂštres carrĂ©s, que nous avons superposĂ©es avec une carte de distribution de la pollution plastique marine. Pour cette derniĂšre, nous avons combinĂ© les donnĂ©es de trois modĂ©lisations existantes pour estimer les densitĂ©s par kilomĂštre carrĂ© de dĂ©chets plastique de 0,333 millimĂštre Ă 40 centimĂštres (ce que les pĂ©trels ingĂšrent le plus souvent). Nous localisons ainsi oĂč les oiseaux risquent le plus de rencontrer ces dĂ©chets, de sây empĂȘtrer, de les ingĂ©rer en les confondant avec de la nourriture ou de manger des animaux contaminĂ©s. Avec de nombreuses consĂ©quences physiologiques, voire mortelles, dont une ïŹbrose intestinale rĂ©cemment identiïŹĂ©e, la plasticose.
Quelles sont les zones les plus préoccupantes ?
La MĂ©diterranĂ©e et la mer Noire reprĂ©sentent, Ă elles deux, plus de la moitiĂ© des risques dâexposition au plastique. Viennent ensuite le PaciïŹque nord-est et nord-ouest, lâAtlantique sud et le sud-ouest de lâocĂ©an Indien oĂč se trouvent les gyres de plastique, ces vortex formĂ©s par les courants marins qui accumulent les dĂ©chets (nous manquons de donnĂ©es ornithologiques en Asie de lâEst et du Sud-Est). Mais les rĂ©gions Ă risque sont plus Ă©tendues que les gyres, elles incluent les endroits oĂč se reproduisent et se nourrissent beaucoup dâoiseaux, comme autour de lâĂźle de Tristan da Cunha dans lâAtlantique sud, au large du BrĂ©sil ou prĂšs des cĂŽtes japonaises. Cela dit, on sait aussi que les oiseaux ingĂšrent du plastique partout. CĂŽtĂ© espĂšces, les oiseaux marins les plus exposĂ©s aux plastiques sont aussi parmi les plus menacĂ©s, faisant face Ă de nombreuses autres perturbations comme la capture dans les ïŹlets de pĂȘche ou la prĂ©dation par des espĂšces invasives. Câest notamment le cas du pu n yelkouan et du pu n des BalĂ©ares (oiseau marin le plus menacĂ© en Europe) en MĂ©diterranĂ©e, du pu n de Newell et du pĂ©trel de Cook dans le PaciïŹque. n
POUR LA SCIENCE N° 552 / OCTOBRE 2023 / 7
I. Caiazzo et al., Nature, 2023.
B. L. Clark et al., Nature Communications, 2023.
THĂRAPIE GĂNIQUE IN VIVO
Il est possible de modiïŹer gĂ©nĂ©tiquement une cellule directement dans lâorganisme. Un pas considĂ©rable pour le traitement de certaines maladies gĂ©nĂ©tiques.
Depuis quelques annĂ©es, la thĂ©rapie gĂ©nique est un outil eïŹcace dans la lutte contre certaines maladies gĂ©nĂ©tiques du sang et de lâimmunitĂ©, Ă lâinstar de la drĂ©panocytose. Pour ce faire, les mĂ©decins utilisent les cellules souches hĂ©matopoĂŻĂ©tiques (CSH) des patients. Ces cellules sont situĂ©es dans la moelle osseuse et sont capables de se diïŹĂ©rencier en tous les types de cellules du sang, comme les lymphocytes du systĂšme immunitaire ou encore les globules rouges. Les praticens doivent les prĂ©lever en grandes quantitĂ©s, puis rĂ©aliser une modiïŹcation gĂ©nĂ©tique ex vivo â hors du corps â aïŹn de corriger les mutations Ă lâorigine des maladies. EnïŹn, le patient doit subir une chimiothĂ©rapie de conditionnement qui vise Ă rĂ©duire ses rĂ©serves naturelles de cellules souches hĂ©matopoĂŻĂ©tiques, ce qui libĂšre de la place pour la greïŹe des cellules modiïŹĂ©es. Or le caractĂšre laborieux et toxique de ce processus limite grandement lâapplication de ces traitements, pourtant vitaux. La donne pourrait cependant bientĂŽt changer. En eïŹet, Laura Breda, de lâhĂŽpital pour enfants de Philadelphie, et ses collĂšgues viennent de dĂ©montrer quâil est possible de contourner ces problĂ©matiques en modiïŹant les CSH in vivo, donc directement dans la moelle osseuse.
Pour y parvenir, les biologistes se sont appuyĂ©s sur les avancĂ©es eïŹectuĂ©es dans le cadre de lâĂ©laboration des vaccins contre le Covid-19, en particulier dans la manipulation de lâARN messager ou ARNm, une molĂ©cule formĂ©e lors de la lecture de lâADN et qui prĂ©cĂšde la synthĂšse de la protĂ©ine correspondante. Ils ont incorporĂ© les modiïŹcations gĂ©nĂ©tiques correctrices durant la synthĂšse de lâARNm dâintĂ©rĂȘt, puis lâont Ă©quipĂ© Ă son extrĂ©mitĂ© dâune molĂ©cule qui le protĂšge contre de potentielles dĂ©gradations sans empĂȘcher sa traduction en protĂ©ine GrĂące Ă ces modiïŹcations, lâARNm, dâune nature habituellement transitoire, est trĂšs stable Les chercheurs lâont ensuite encapsulĂ© dans des nanoparticules lipidiques, ou NPL, des vecteurs de choix pour la livraison prĂ©cise dâun cargo dans des tissus et des cellules cibles
Les biologistes ont donc produit ces ensembles NPL-ARNm et ont tapissĂ© leur surface dâanticorps dirigĂ©s contre les rĂ©cepteurs
La capacitĂ© de modiïŹer in vivo certains gĂšnes permettrait de soigner des maladies dont le traitement actuel repose sur une procĂ©dure particuliĂšrement lourde pour le patient.
CD117, que lâon trouve typiquement sur les membranes des CSH Ils ont eïŹectuĂ© leurs tests sur la moelle osseuse de souris RĂ©sultat : lâĂ©quipe de Laura Breda a observĂ© une livraison eïŹcace de leur cargo, un ARNm qui code lâenzyme Cre, capable dâeïŹectuer des recombinaisons de lâADN, Ă savoir dâen dĂ©couper des fragments et de les rĂ©assembler entre eux, ce qui ouvre la porte Ă de futures thĂ©rapies gĂ©niques Par ailleurs : les scientiïŹques ont employĂ© des molĂ©cules capables de dĂ©truire prĂ©cisĂ©ment les CSH, plutĂŽt que de recourir Ă lâapproche bien plus toxique de la chimiothĂ©rapie, afin de rĂ©duire les rĂ©serves de CSH. Ces travaux in vivo sont pour lâheure limitĂ©s Ă la souris, mais cet exploit est une preuve de concept fondamentale : ils montrent quâil est eïŹectivement possible dâĂ©diter le gĂ©nome de maniĂšre stable dans des conditions in vivo Des Ă©tudes prĂ©cliniques supplĂ©mentaires seront nĂ©cessaires pour conïŹrmer la portabilitĂ© de ces dĂ©couvertes dans des conditions propres aux maladies contre lesquelles elles devraient permettre de lutter n
William Rowe-Pirra
8 / POUR LA SCIENCE N° 552 / OCTOBRE 2023 ĂCHOS DES LABOS © Phonlamai Photo/Shutterstock
MĂDECINE
L. Breda et al., Science, 2023.
EN BREF
46 000 ans dans la glace
Certaines espĂšces ont la capacitĂ© de ralentir leur mĂ©tabolisme si les conditions se dĂ©gradent (sĂ©cheresse, gel, etc.), on parle de « cryptobiose ». Câest le cas du nĂ©matode retrouvĂ© et ravivĂ© par Philipp Schi er, de lâuniversitĂ© de Cologne, en Allemagne, et une Ă©quipe internationale. Celui-ci Ă©tait pris dans le pergĂ©lisol sibĂ©rien depuis 46 000 ans. Ce ver femelle, dâune espĂšce jusque-lĂ inconnue, a depuis donnĂ© naissance Ă une nouvelle gĂ©nĂ©ration de nĂ©matodes.
Plos Genetics, 27 juillet 2023.
Chromosome Y séquencé
RĂ©alisĂ© il y a vingt ans, le sĂ©quençage du chromosome Y Ă©tait incomplet (Ă prĂšs de 50 %), du fait de la di cultĂ© de lâĂ©tudier en raison de sa structure trĂšs complexe. Une nouvelle initiative, menĂ©e par Adam Phillippy, de lâInstitut amĂ©ricain de la santĂ©, et ses collĂšgues a comblĂ© ce manque. Les chercheurs ont utilisĂ© le matĂ©riel gĂ©nĂ©tique de 43 personnes, couvrant ainsi 182 900 ans de lâhistoire Ă©volutive humaine. Ces travaux rĂ©vĂšlent une trĂšs grande variabilitĂ© de ce chromosome dâun individu Ă un autre.
Nature, 23 août 2023.
Fourmi de feu en Europe
Originaire dâAmĂ©rique du Sud mais implantĂ©e accidentellement en AmĂ©rique du Nord, en Chine et en Australie, Solenopsis invicta, aussi nommĂ©e « fourmi de feu » Ă cause de sa piqĂ»re douloureuse, avait Ă©tĂ© inscrite Ă titre prĂ©ventif sur la liste des espĂšces exotiques envahissantes prĂ©occupantes pour lâUnion europĂ©enne en 2022⊠Mauvaise nouvelle, Mattia Menchetti, de lâInstitut de biologie Ă©volutive, en Espagne, et ses collĂšgues rapportent dĂ©jĂ son arrivĂ©e en Sicile. Current Biology, 11 sept. 2023.
MATHĂMATIQUES
OMNIPĂRIODIQUE !
La vie prend parfois des airs dâĂ©ternel recommencement. Et câest dâailleurs le cas de certaines conïŹgurations du Jeu de la vie, un automate cellulaire imaginĂ© en 1970 par le mathĂ©maticien britannique John Conway. Les rĂšgles du Jeu de la vie sont simples. Sur une grille bidimensionnelle, les cases (nommĂ©es cellules) occupĂ©es sont dites « vivantes », les autres sont « mortes ». Ă chaque tour, des rĂšgles sont appliquĂ©es pour dĂ©terminer le destin de chaque case. Une cellule morte qui a trois cellules voisines vivantes (parmi les huit qui lâentourent) devient vivante. Et une cellule vivante qui a deux ou trois cellules voisines vivantes reste vivante, sinon elle meurt.
En partant de conïŹgurations particuliĂšres, il est possible de crĂ©er des « oscillateurs » qui Ă©voluent et retrouvent leur conformation intiale On connaissait des oscillateurs pour presque nâimporte quelle longueur de cycle. On monte ainsi presque sans problĂšme jusquâĂ une pĂ©riode de durĂ©e Ă©gale Ă 43. On connaĂźt alors une conïŹguration nommĂ©e « snark », qui peut ĂȘtre ajustĂ©e pour nâimporte quelle longueur de cycle supĂ©rieure ou Ă©gale Ă 43.
PALĂOANTHROPOLOGIE DES SPHĂRES INTENTIONNELLES ?
Aussi bien en Afrique quâen Asie ou en Europe, les chercheurs ont retrouvĂ© sur de nombreux sites prĂ©historiques des centaines dâartefacts en pierre prĂ©sentant une forme de boule de quelques centimĂštres de diamĂštre. Ces « sphĂ©roĂŻdes » ont-ils Ă©tĂ© fabriquĂ©s de façon intentionnelle (mais sans fonction connue) ou ont-ils Ă©tĂ© obtenus indirectement lors du façonnage dâoutils ? Pour trancher ce dĂ©bat, Antoine Muller, de lâuniversitĂ© de JĂ©rusalem, et ses collĂšgues ont scannĂ© en 3D 150 sphĂ©roĂŻdes provenant dâUbeidiya, un site dans le nord dâIsraĂ«l et vieux de 1,4 million dâannĂ©es. Ils ont dĂ©veloppĂ© une mĂ©thode dâanalyse de la gĂ©omĂ©trie prĂ©cise de ces objets. DâaprĂšs les chercheurs, cette forme aurait Ă©tĂ© obtenue volontairement Ă partir dâune surface plane primaire, puis en Ă©brĂ©chant progressivement les bords jusquâĂ obtenir des contours arrondis. Pour Antoine Muller, ce rĂ©sultat indique quâ Homo erectus , qui aurait vĂ©cu Ă
Les mathĂ©maticiens suspectaient donc que le Jeu de la vie Ă©tait omnipĂ©riodique, câest-Ă -dire quâil existe au moins une conïŹguration cyclique de nâimporte quelle pĂ©riode. Cependant, deux oscillateurs manquaient Ă lâappel, ceux correspondant Ă des pĂ©riodes Ă©gales Ă Â 19 et Ă Â 41. Les deux ont Ă©tĂ© dĂ©couverts en juillet 2023. Le premier a Ă©tĂ© trouvĂ© le 14 juillet par Mitchell Riley, de lâuniversitĂ© de New York, Ă Abu Dhabi, aux Ămirats arabes unis. Et le second a Ă©tĂ© dĂ©couvert le 21 juillet par Nico Brown, un spĂ©cialiste du Jeu de la vie. n
S. B.
La conïŹguration nommĂ©e Cribbage a une pĂ©riode Ă©gale Ă 19 5 cm
SphĂ©roĂŻdes retrouvĂ©s sur le site de Ubeidiya et scannĂ©s aïŹn dâanalyser les dĂ©tails de leur gĂ©omĂ©trie.
POUR LA SCIENCE N° 552 / OCTOBRE 2023 / 9
A. Muller et al., Royal Society Open Science, 2023.
Ubeidiya Ă cette Ă©poque, avait la capacitĂ© de se reprĂ©senter le concept de la sphĂšre. Mais tous nâen sont pas convaincus, le mystĂšre demeure. n
S. B.
En haut : © Wikimedia Commons ; en bas : © A. Muller et al./R. Soc. open sci.
26 / POUR LA SCIENCE N° 552 / OCTOBRE 2023 GĂOSCIENCES
LâESSENTIEL LâAUTEUR
Des mesures gĂ©ophysiques e ectuĂ©es au large du New Jersey et du Massachusetts suggĂšrent la prĂ©sence dâimmenses rĂ©servoirs dâeau douce sous le fond marin.
De tels aquifÚres sousmarins existent dans le monde entier et pourraient représenter un million
de kilomĂštres cubes dâeau douce.
> Leur mise en exploitation est problĂ©matique : intĂ©ressante dans certains cas, elle pourrait sâavĂ©rer dangereuse dans dâautres.
ROB EVANS gĂ©ophysicien, chercheur Ă lâinstitut ocĂ©anographique de Woods Hole, dans le Massachusetts, aux Ătats-Unis.
De lâeau douce sous la mer
Les planchers ocĂ©aniques cĂŽtiers recĂšlent des rĂ©servoirs dâeau douce, qui pourraient aider un jour Ă alimenter les rĂ©gions menacĂ©es par la sĂ©cheresse.
Par une belle journĂ©e de septembre  2015, mon collĂšgue Kerry Key et moi - mĂȘme avons embarquĂ© Ă bord du R/V Langseth Nous touchions au but : aprĂšs avoir passĂ© dix ans Ă rassembler le financement nĂ©cessaire pour affrĂ©ter ce navire de recherche de la Fondation nationale pour la science des Ătats-Unis, nous allions enïŹn en disposer pour cartographier le gisement dâeau douce situĂ© Ă quelque 100 mĂštres sous le fond ocĂ©anique rocheux au large du New Jersey. Le R/V Langseth a quittĂ© les docks de lâinstitut ocĂ©anographique de Woods Hole, oĂč il est amarrĂ© normalement, et nous voilĂ partis en mer pour dix jours !
Notre expĂ©dition sâexplique par dâĂ©tonnantes constatations faites dans les annĂ©es 1960 par lâinstitut dâĂ©tudes gĂ©ologiques des Ătats - Unis ( United States Geological Survey, connu aussi par son sigle USGS). Ă la recherche de gisements de sable et dâautres ressources , ses Ă©quipes Ă©taient en train de
procĂ©der Ă une sĂ©rie de forages au large du New Jersey quand elles tombĂšrent sur de lâeau douce. Des annĂ©es plus tard, lâanalyse chimique dâĂ©chantillons prĂ©levĂ©s dans la mĂȘme zone rĂ©vĂ©la un mĂ©lange dâeau de mer et dâeau de pluie rĂ©cente De lâeau de pluie sous le plancher ocĂ©anique Ă 65 kilomĂštres en mer ?
Câest vers ce secteur que se dirigeait le R/V Langseth . Une fois sur place , lâĂ©quipage dĂ©ploya Ă lâarriĂšre du bateau une longue ligne ïŹottante portant un Ă©metteur et des capteurs dâondes Ă©lectromagnĂ©tiques La pĂ©nĂ©tration de ces ondes dans la roche constituant les premiĂšres centaines de mĂštres du fond marin induit un signal rĂ©ïŹĂ©chi, recueilli par les capteurs Remorquant ce dispositif Ă petite vitesse sur les 130 kilomĂštres qui correspondaient Ă la ligne dessinĂ©e par les forages des annĂ©es 1960, nous avons aussi larguĂ© dâautres capteurs pour enregistrer, depuis le fond, les signaux de notre Ă©metteur et les champs Ă©lectromagnĂ©tiques naturels locaux Ă partir de lâensemble des donnĂ©es obtenues, nous avons
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reconstituĂ© une image des structures souterraines situĂ©es sous le fond de la mer. Une fois cette zone de forages de lâUSGS au large du New Jersey ainsi explorĂ©e , le R/V Langseth sâest dirigĂ© vers lâĂźle de Marthaâs Vineyard, oĂč nous avons acquis le mĂȘme genre dâinformations En effet , certains de nos collĂšgues avaient avancĂ© que le sous-sol marin entourant cette Ăźle situĂ©e face au Massachusetts contenait de lâeau douce. Traiter les donnĂ©es ainsi amassĂ©es nous a demandĂ© des mois, mais les rĂ©sultats obtenus, publiĂ©s en 2019, ont fait sensation Le titre de lâun des articles de presse de lâĂ©poque â « Un mystĂ©rieux rĂ©servoir dâeau douce dĂ©couvert sous lâocĂ©an » ârĂ©sume lâintĂ©rĂȘt soulevĂ© par la dĂ©couverte Pour autant , quelle est la taille de ce rĂ©servoir ? Comment sâest-il formĂ© ? Et de tels gisements sont-ils communs ? Nous lâignorions !
Dâautres questions nous tarabustaient Pas plus de 2,5 % environ des eaux de surface de notre planĂšte ocĂ©an sont douces Dâici Ă Â 2100, la Terre devrait compter 10 milliards dâhabitants, de sorte que lâapprovisionnement en eau va devenir de plus en plus problĂ©matique, tout particuliĂšrement dans les rĂ©gions cĂŽtiĂšres, oĂč vit 60 % de la population mondiale. Par ailleurs, le rĂ©chauïŹement climatique modiïŹe le rĂ©gime des prĂ©cipitations ; la pollution fait peser des risques sur les masses dâeau existantes et lâagriculture et le dĂ©veloppement Ă©conomique tendent Ă Ă©puiser les aquifĂšres DĂšs lors, se demande-t-on, sâil existe Ă seulement quelques dizaines de kilomĂštres des cĂŽtes de grands rĂ©servoirs dâeau douce, peuvent-ils sauver des vies et contribuer Ă lâirrigation ? En existe-t-il partout sur la planĂšte, notamment dans les rĂ©gions oĂč la pĂ©nurie dâeau est dĂ©jĂ un Ă©norme dĂ©ïŹ ? Si câest le cas, comment exploiter eïŹcacement ces surprenants gisements sousmarins ? Notre dĂ©couverte a dĂ©clenchĂ© des recherches, notamment au large de San Diego, de Hawaii, de la Nouvelle-ZĂ©lande et de Malte, et nous commençons Ă obtenir des rĂ©ponses.
ENTERRĂS SOUS LA MER
La prĂ©sence dâeau douce au large des cĂŽtes est attestĂ©e depuis les annĂ©es 1800. Au large de la Floride , des pĂȘcheurs ont ainsi parfois signalĂ© des « bouillonnements » dâeau Ă la surface de la mer, quâils ont supposĂ© provenir du fond. Certains ont prĂ©levĂ© des Ă©chantillons dans ces « bouillonnements », et, de fait, ils ne prĂ©sentaient pas de goĂ»t salĂ© : il sâagissait de masses dâeau douce, moins denses que lâeau de mer, qui sâĂ©levaient Ă travers la colonne dâeau.
En 1996, deux ans aprĂšs mon arrivĂ©e Ă lâinstitut ocĂ©anographique de Woods Hole, six collĂšgues et moi - mĂȘme avons a ïŹ rĂ©tĂ© un petit navire de recherche pour tester en mer un systĂšme de cartographie des sĂ©diments, tout juste mis au point au Centre gĂ©oscientifique du
PaciïŹque, au Canada Ce dispositif Ă©tait fondĂ© sur la dĂ©tection Ă©lectromagnĂ©tique, une technique alors marginale en gĂ©ophysique marine Notre travail sâintĂ©grait dans une vaste Ă©tude du transport des sĂ©diments en mer Une fois parvenus au large dâEureka, en Californie, la cĂŽte toujours visible au loin, nous nous sommes servis de notre systĂšme de mesure pour dĂ©terminer la proportion dâeau de mer dans les sĂ©diments jusquâĂ environ 30 mĂštres sous le fond. Nous nous trouvions dans une zone oĂč tous les indices suggĂ©raient la prĂ©sence de boues Ă grains ïŹns fortement imprĂ©gnĂ©es dâeau salĂ©e, mais câest autre chose que nous a rĂ©vĂ©lĂ© le signal Il indiquait la prĂ©sence dâeau douce sur pas moins de 50 kilomĂštres carrĂ©s, ce qui traduisait une inïŹltration dâeau souterraine sous le fond Ă travers des ïŹssures et des failles dans
la roche. Câest par cette dĂ©couverte que nous avons pris conscience du potentiel de la dĂ©tection Ă©lectromagnĂ©tique pour dĂ©celer de lâeau douce sous le fond marin
Un continent ne sâarrĂȘte pas Ă ses rives, mais au bout dâun « plateau continental » rocheux sâĂ©tendant bien au-delĂ Ce dernier se termine par une pente abrupte, transition brutale vers les grands fonds ocĂ©aniques Les plateaux continentaux du monde sont en outre constituĂ©s de sĂ©diments et de roches imbibĂ©s dâeau , car certaines se ïŹssurent et laissent pĂ©nĂ©trer la mer En outre, la plupart de ces plateaux sous-marins sont recouverts dâĂ©paisses couches de roches sĂ©dimentaires contenant, telles des Ă©ponges solides, des pores interconnectĂ©s qui se remplissent dâeau
Ces sĂ©diments prĂ©sentent typiquement une porositĂ© de 40 Ă 50 %, ce qui veut dire que le volume de lâensemble de leurs pores correspond Ă la moitiĂ© environ de leur volume total ! Ă lâintĂ©rieur de ces roches sĂ©dimentaires, la pression hydrostatique pousse lâeau intercalaire aussi loin que possible vers le bas. Les gĂ©ologues marins dĂ©battent encore sur la profondeur maximale quâelle peut atteindre, mais
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Des roches poreuses, remplies dâeau, recouvrent les plateaux sous-marins ÂŁ
il est dĂ©jĂ clair quâelle dĂ©passe plusieurs kilomĂštres, mĂȘme si les inïŹltrations sâamenuisent Ă mesure quâelles sâapprofondissent : lâaccroissement de la pression ïŹnit par fermer les ïŹssures et les espaces interstitiels La permĂ©abilitĂ© de la roche, câest-Ă -dire la facilitĂ© avec laquelle lâeau sây Ă©coule, dĂ©pend du degrĂ© dâinterconnexion des pores.
Le plateau continental Ă©tant le prolongement du continent, les modĂšles dâĂ©coulement des eaux souterraines dans les terres le long de la cĂŽte nord-est des Ătats-Unis suggĂšrent quâil pourrait y avoir dâimportantes quantitĂ©s dâeau douce cachĂ©es dans les roches et les sĂ©diments situĂ©s sous le plancher ocĂ©anique de la pente continentale Mais des thĂ©ories contradictoires existent sur la façon dont cette eau y parvient et y sĂ©journe
Sur terre , lâeau souterraine est stockĂ©e dans des couches gĂ©ologiques poreuses : ce que lâon nomme des « aquifĂšres » . Certains , peu enfouis , sont rĂ©approvisionnĂ©s par les prĂ©cipitations. Dâautres, beaucoup plus profonds , sont emplis dâeaux fossiles en place depuis des millĂ©naires, voire davantage, par exemple depuis la derniĂšre glaciation Partout dans le monde, la structure des aquifĂšres varie dâune rĂ©gion Ă lâautre Aux Ătats - Unis , par exemple, il y en a dans les couches calcaires sous-jacentes Ă la Floride, dans les couches plus sĂ©dimentaires du Nord-Est, etc. La proportion dâeau potable en provenance des aquifĂšres est de 25 % dans le monde, de 65 % en Europe Aux Ătats-Unis encore, un pays oĂč se
Ă LA RECHERCHE DES AQUIFĂRES SOUS-MARINS
trouvent beaucoup dâaquifĂšres, les eaux souterraines reprĂ©sentent 90 % de lâeau douce disponible , mĂȘme en tenant compte des riviĂšres et des lacs. Les municipalitĂ©s ou des personnes privĂ©es y pompent 50 % de lâeau potable consommĂ©e.
Au large de la cĂŽte est des Ătats-Unis, le plateau continental sâĂ©tend en mer sur plus de 300 kilomĂštres DĂšs lors, sans doute nâest-il pas surprenant que les couches gĂ©ologiques formant les aquifĂšres ne sâarrĂȘtent pas au rivage, mais sâĂ©tendent dans le plateau continental. Lorsque de la pluie tombe sur les terres cĂŽtiĂšres, elle sâinïŹltre dans les aquifĂšres et traverse des roches permĂ©ables passant sous et Ă travers le littoral, de sorte quâelle se retrouve sous le fond de la mer. Pour que cet Ă©coulement sur de longues distances dâeau restant douce soit possible, lâaquifĂšre marin doit ĂȘtre surmontĂ© dâune couche impermĂ©able, le plus souvent des sĂ©diments compacts, riches en argiles Lâargile est une roche paradoxale : capable de retenir beaucoup dâeau lorsquâelle est meuble, elle devient quasi impermĂ©able une fois constituĂ©e . La prĂ©sence alors de pareille couche dâargile empĂȘche lâeau douce, moins dense que lâeau salĂ©e, de remonter vers le fond marin, puis de sâĂ©chapper vers la surface (lire lâencadrĂ© page 32).
Un mĂ©canisme entiĂšrement diïŹĂ©rent pourrait aussi expliquer le stockage dâeau douce sous le plancher ocĂ©anique Au cours des glaciations, des banquises gĂ©antes et des calottes glaciaires se sont formĂ©es, qui ont immobilisĂ©
Transmises depuis un navire vers le fond marin, des ondes Ă©lectromagnĂ©tiques pĂ©nĂštrent dans le substrat rocheux et y engendrent des ondes rĂ©ïŹĂ©chies que captent des rĂ©cepteurs ïŹottants. Le signal reçu varie selon la salinitĂ© de lâeau prĂ©sente dans les ïŹssures et les pores de la roche : lâeau salĂ©e conduit en e et mieux le courant que lâeau douce. Des capteurs prĂ©alablement envoyĂ©s au fond complĂštent cette acquisition de donnĂ©es.
POUR LA SCIENCE N° 552 / OCTOBRE 2023 / 29
Roche poreuse Sédiments Capteur de fond Ondes électromagnétiques émises vers le fond
Eau douce Eau salée Ondes électromagnétiques réfléchies
1
Capteurs tractés par cùble
Ămetteur
400 mĂštres
COMMENT DE LâEAU DOUCE PEUT-ELLE SE RETROUVER SOUS LE FOND MARIN ?
Lâeau douce des aquifĂšres souterrains terrestres peut sâinïŹltrer Ă travers les ïŹssures et les roches poreuses qui sâĂ©tendent sous le plancher ocĂ©anique, les roches impermĂ©ables empĂȘchant lâeau salĂ©e dây pĂ©nĂ©trer.
Par des canaux souterrains depuis le littoral
Il arrive que de lâeau douce issue des aquifĂšres terrestres suinte Ă travers des fissures et des roches poreuses sâĂ©tendant sous le plancher ocĂ©anique. Si une strate impermĂ©able recouvre les roches la contenant, elle empĂȘche lâeau douce de sâĂ©lever jusquâau fond de la mer.
Couverture rocheuse imperméable
dâimportants volumes dâeau de mer Le niveau de la mer Ă©tant beaucoup plus bas pour cette raison, de grandes parties des plateaux continentaux aujourdâhui immergĂ©es Ă©taient exposĂ©es aux Ă©lĂ©ments La derniĂšre glaciation est passĂ©e par son maximum il y a 20 000 ans et sâest terminĂ©e il y a quelque 12 000 ans : alors quâelle Ă©tait en cours, la pluie a pu sâinïŹltrer Ă travers de larges surfaces Ă©mergĂ©es des plateaux continentaux jusque dans des piĂšges rocheux, oĂč elle serait restĂ©e aprĂšs la remontĂ©e du niveau des mers. Selon une troisiĂšme thĂ©orie, le poids important de la glace des inlandsis â autre nom des calottes glaciaires â aurait forcĂ© de lâeau douce en profondeur bien avant le retour de la mer
LA DĂTECTION
PAR ĂLECTROMAGNĂTISME
Ă SOURCE CONTRĂLĂE
Par
des précipitations en période de basses eaux marines
Pendant les glaciations, le niveau de lâocĂ©an mondial est souvent descendu de plus de 100 mĂštres, ce qui mettait hors dâeau de grandes parties des plateaux continentaux. La pluie tombant sur ces rĂ©gions pouvait sâinfiltrer Ă travers les fissures existant dans une couche gĂ©ologique impermĂ©able, puis se stocker dans des couches rocheuses poreuses situĂ©es dessous.
DĂ©terminer comment un rĂ©servoir spĂ©ciïŹque sâest formĂ© â son Ă©tendue et sâil est connectĂ© aux aquifĂšres terrestres â requiert de nombreuses mesures Les forages fournissent des Ă©chantillons , mais ils sont coĂ»teux et limitĂ©s Ă quelques endroits isolĂ©s Avant notre croisiĂšre sur le R/V Langseth, une technique dâacquisition de donnĂ©es relativement peu onĂ©reuse et facile dâemploi manquait pour explorer de vastes rĂ©gions du plancher ocĂ©anique.
Par la pression des inlandsis sur leurs eaux sous-jacentes
En pĂ©riode glaciaire, lâĂ©norme poids des calottes glaciaires mettait les eaux sâĂ©coulant Ă leur base et sous elles sous pression, les forçant Ă pĂ©nĂ©trer les roches poreuses sous-jacentes, sâĂ©tendant Ă©ventuellement jusquâĂ la mer.
Dans les annĂ©es 1970 et 1980, des chercheurs ont commencĂ© Ă dĂ©velopper des instruments Ă©lectromagnĂ©tiques pour mesurer les propriĂ©tĂ©s des fonds marins. Ils Ă©taient en partie motivĂ©s par lâintĂ©rĂȘt de la marine amĂ©ricaine pour les communications sous-marines Ă longue distance Au cours des annĂ©es 1980 et 1990, la technologie de lâĂ©lectromagnĂ©tisme Ă source contrĂŽlĂ©e (connue aussi par son sigle CSEM, de lâanglais controlled source electromagnetic ) sâest peu Ă peu perfectionnĂ©e Lâindustrie pĂ©troliĂšre a commencĂ© Ă lâutiliser Ă la fin des annĂ©es  1990 et au dĂ©but des annĂ©es 2000 pour rechercher du pĂ©trole sous le fond de la mer, ce qui a entraĂźnĂ© des amĂ©liorations signiïŹcatives de lâinstrumentation Ă la disposition des scientiïŹques.
Par la mĂ©thode de lâĂ©lectromagnĂ©tisme Ă source contrĂŽlĂ©e, on mesure essentiellement la capacitĂ© du plancher ocĂ©anique Ă laisser circuler le courant Ă©lectrique. Sur le plateau continental, cette propriĂ©tĂ© dĂ©pend de la quantitĂ© dâeau de mer contenue dans les pores et les ïŹssures, ainsi que de sa salinitĂ© et de sa tempĂ©rature. Porteurs de charges, les ions sodium et chlorure du sel augmentent en eïŹet la conductivitĂ© Ă©lectrique, de sorte que lâeau salĂ©e est plus conductrice que lâeau douce Une section du plancher ocĂ©anique imprĂ©gnĂ©e dâeau de mer rĂ©sistera moins au courant Ă©lectrique quâune section imprĂ©gnĂ©e dâeau moins salĂ©e
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;
: D.
© Julia Ditto
source
Cohen et al., Origin and Extent of Fresh Paleowaters on the Atlantic Continental Shelf, USA, Ground Water, 2010
Saumure Ancien
Socle rocheux Roche poreuse Eau douce Interface eau douce/saumure
Sédiments
niveau marin Ancien niveau marin
La pression de la glace force lâeau du sol Ă travers une strate poreuse sous-jacente.
sous-jacente et eau du
Fissures dans la roche de couverture étanche
Eau
sol
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GUILLAUME DUMAS est professeur de psychiatrie computationnelle Ă lâuniversitĂ© de MontrĂ©al, directeur du laboratoire de Psychiatrie de prĂ©cision et physiologie sociale (PPSP), au centre de recherche du CHU Sainte-Justine. Il conduit Ă©galement des recherches au sein de Mila â Institut quĂ©bĂ©cois dâintelligence artiïŹcielle.
LâĂ©tude de la synchronisation intercĂ©rĂ©brale renouvelle le regard sur nos cerveaux
Nouvelles pistes de recherche en psychiatrie, axes de dĂ©veloppement pour lâintelligence artiïŹcielle, meilleure comprĂ©hension du dĂ©veloppement cognitif⊠Les voies quâouvre lâobservation des diffĂ©rentes formes de synchronisation intercĂ©rĂ©brale sont nombreuses. Explications.
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COGNITION SOCIALE © InnovaxiomTimeworld
Comment se sont développées les études sur la synchronisation intercérébrale ?
Je suis assez amateur dâarchives scientiïŹques. Si lâon veut vraiment remonter loin dans le temps, on peut citer un article publiĂ© dans Science, en 1965, par deux chercheurs de lâuniversitĂ© Thomas-JeïŹerson, Ă Philadelphie, qui sâintĂ©ressaient à ⊠la tĂ©lĂ©pathie. Ils aïŹrmaient avoir dĂ©montrĂ© lâexistence de la tĂ©lĂ©pathie entre des jumeaux, en enregistrant leur activitĂ© cĂ©rĂ©brale en Ă©lectroencĂ©phalographie Les signaux enregistrĂ©s Ă©taient rĂ©putĂ©s synchrones. Peut-ĂȘtre ce passĂ© a-t-il nui Ă la recherche sur la synchronisation cĂ©rĂ©brale, car on ne trouve ensuite presque plus trace de travaux visant Ă mesurer lâactivitĂ© cĂ©rĂ©brale de deux personnes en interaction, Ă lâexception de travaux menĂ©s dans le champ de la parapsychologie, oĂč lâenregistrement simultanĂ© de lâactivitĂ© cĂ©rĂ©brale de plusieurs personnes a Ă©tĂ© utilisĂ© Il faut attendre ensuite les travaux de Read Montague ( aujourdâhui directeur du centre pour la recherche en neuroscience humaine Ă lâuniversitĂ© Virginia Tech), publiĂ©s en 2002, pour que la recherche sur la synchronisation cĂ©rĂ©brale retrouve une assise scientiïŹque reconnue Ce sont ces travaux qui ont introduit le terme dâ« hyperscanning » , car le chercheur a eu recours Ă lâimagerie par rĂ©sonance magnĂ©tique nuclĂ©aire (lâIRM, souvent appelĂ© « scanner »), pour deux personnes en mĂȘme temps. Cette approche va inspirer dâautres expĂ©rimentations, le cadre le plus frĂ©quent Ă©tant celui du jeu Ă©conomique : on sâintĂ©ressait alors beaucoup aux Ă©changes entre joueurs devant prendre des dĂ©cisions, le plus souvent sans interaction instantanĂ©e.
Comment le cadre expĂ©rimental de ces recherches sâest-il consolidĂ© ?
En 2006, Fabio Babiloni, Ă lâuniversitĂ© de Rome a enregistrĂ© en Ă©lectroencĂ©phalographie (EEG) lâactivitĂ© cĂ©rĂ©brale de quatre volontaires jouant aux cartes. La synchronisation Ă©tait plus marquĂ©e entre les paires de participants qui jouaient ensemble. Mais ces rĂ©sultats relevaient davantage dâune moyenne obtenue sur lâobservation dâensemble de la tĂąche rĂ©alisĂ©e que sur lâinteraction entre les joueurs en temps rĂ©el. En 2009, Ulman Lindenberger, Ă lâinstitut Max-Planck pour le dĂ©veloppement humain, a prĂ©sentĂ© les rĂ©sultats de lâenregistrement de lâactivitĂ© Ă©lectrique cĂ©rĂ©brale de guitaristes jouant au rythme du mĂȘme mĂ©tronome LâactivitĂ© cĂ©rĂ©brale, mesurĂ©e Ă une rĂ©solution temporelle trĂšs fine , sâest avĂ©rĂ©e indĂ©niablement synchrone, attachĂ©e au « top » du mĂ©tronome.
Ces rĂ©sultats posaient une question : la synchronisation peut-elle se passer de mĂ©tronome ? Câest Ă cette question que jâai cherchĂ© Ă rĂ©pondre lors de ma thĂšse, et câest ce que nous
avons montrĂ© en 2010, avec mes collĂšgues du Lena (laboratoire dâĂlectroencĂ©phalographie et de neurophysiologie appliquĂ©e) : oui, quand on prĂ©sente des sujets Ă qui lâon demande dâimiter les mouvements dâun autre individu, sans rĂ©fĂ©rence externe, leurs activitĂ©s cĂ©rĂ©brales se synchronisent Câest lâinteraction sociale qui entraĂźne la synchronisation . Au passage , Francisco Varela, qui fut directeur de recherche au Lena, avait dĂ©jĂ , dans les annĂ©es 1990, apportĂ© la dĂ©monstration que la prise de conscience de la perception dâun stimulus induit une synchronisation de lâactivitĂ© de diffĂ©rentes aires cĂ©rĂ©brales On quittait la reprĂ©sentation modulaire du cerveau pour aller vers lâobservation de lâactivitĂ© entre diffĂ©rentes rĂ©gions ; ce que nous faisons avec lâhyperscanning, et lâEEG multicerveaux, câest Ă©tendre cette approche Ă lâactivitĂ© de plusieurs cerveaux SâintĂ©resser Ă la synchronisation intercĂ©rĂ©brale câest aussi avoir un regard moderne sur le cerveau ; on quitte la vue centrĂ©e sur ce seul organe pour sâinscrire dans le courant de la cognition incarnĂ©e, et en intĂ©grant que nous sommes tout autant le produit de notre ancrage biologique dans le corps que de nos interactions avec notre environnement, notamment social.
Quand on parle de synchronisation, de quels signaux parle-t-on précisément ?
Câest , dâabord , la synchronisation des signaux Ă©lectriques cĂ©rĂ©braux enregistrĂ©s en EEG : trĂšs simplement, on considĂšre lâĂ©volution de lâactivitĂ© rythmique de deux systĂšmes (ou plus), dont les oscillations vont, ou non, se mettre en phase Quand on fait de lâIRMf, on observe un signal â le signal « Bold », assimilĂ© Ă lâactivitĂ© cĂ©rĂ©brale localement â qui nâest pas une onde Ă©lectrique ; on ne peut pas Ă proprement parler Ă©voquer la notion de phase On peut simplement observer des corrĂ©lations entre les activitĂ©s de certaines rĂ©gions cĂ©rĂ©brales de cerveaux diïŹĂ©rents La rĂ©solution temporelle nâest pas la mĂȘme : de lâordre de la milliseconde pour lâEEG, de lâordre de la seconde pour lâIRMf. LâEEG mâa ainsi permis, dĂšs 2010, de faire une observation Ă©tonnante : la synchronisation sâeïŹectue avec une finesse temporelle de lâordre des millisecondes. Comment expliquer cela, alors que les interactions sensorimotrices, indispensables pour que les mouvements des deux personnes de nos expĂ©riences initiales se synchronisent, sont beaucoup plus lentes ? Mon Ă©quipe de recherche a trouvĂ© une rĂ©ponse trĂšs rĂ©cemment par des mĂ©thodes de modĂ©lisation : de maniĂšre rappelant la modulation de frĂ©quence dans le domaine des tĂ©lĂ©communications radio , la synchronisation des frĂ©quences basses (mouvements) inïŹue sur celle des frĂ©quences Ă©levĂ©es, oĂč se manifeste la synchronisation intercĂ©rĂ©brale
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De maniĂšre plus gĂ©nĂ©rale, quand on parle de synchronisation, il faut sâinterroger sur ce qui peut la provoquer Elle peut ĂȘtre le fruit dâune communication , unidirectionnelle ou rĂ©ciproque Elle peut aussi ĂȘtre favorisĂ©e par des similaritĂ©s cĂ©rĂ©brales, elles-mĂȘmes fruit dâun environnement culturel (partagĂ© ou non), dâun comportement (similaire ou non), ou de traits neurobiologiques particuliers, similaires, ou non, chez deux individus. Les variables et types dâenregistrements cĂ©rĂ©braux les plus pertinents pour rendre compte du phĂ©nomĂšne dĂ©pendent de la nature du couplage considĂ©rĂ© Et la synchronisation est susceptible dâĂȘtre induite par des activitĂ©s indĂ©pendantes de tout rythme : câest le cas par exemple du toucher aïŹectif, comme nous lâavons montrĂ© en  2018 avec Pavel Goldstein et son Ă©quipe Ce rĂ©sultat est important Ă mes yeux : Ă lâheure de la dĂ©corporation du systĂšme de santĂ© oĂč lâon met en avant la tĂ©lĂ©mĂ©decine, outre la mise en Ă©vidence dâune meilleure synchronisation cĂ©rĂ©brale par le fait dâavoir un soignant ou un proche aux cĂŽtĂ©s du patient, câest aussi lâimpact important sur la perception de la douleur dâun individu que ces travaux nous ont donnĂ© lâoccasion dâĂ©tablir
Outre ce lien avec la perception de la douleur, dans quelles situations la synchronisation cĂ©rĂ©brale se manifeste-t-elle avec le plus dâimpact ?
Le cas de lâinteraction entre un professeur et ses Ă©lĂšves doit ĂȘtre soulignĂ©. Ma collĂšgue
Suzanne Dikker et David Poeppel, Ă lâuniversitĂ© de New York, ont montrĂ© lâimportance de la synchronisation intercĂ©rĂ©brale Ă lâĂ©chelle dâun groupe dâindividus : douze Ă©tudiants en classe avec le professeur Ils ont Ă©tabli que la mesure de la synchronisation intercĂ©rĂ©brale Ă©tait corrĂ©lĂ©e avec lâattention conjointe des Ă©tudiants vis-Ă -vis de leur professeur Nous avons montrĂ© aussi rĂ©cemment avec ma collĂšgue Ruth Feldman et son Ă©quipe en IsraĂ«l que, dans la lignĂ©e des recherches sur le toucher aïŹectif, lâolfaction aussi aïŹectait les synchronisations intercĂ©rĂ©brales. Ainsi, chez des bĂ©bĂ©s, si on dispose un tee-shirt portant lâodeur de leur maman sur une autre femme, les synchronisations cĂ©rĂ©brales sont rĂ©tablies et lâengagement social prĂ©sent comme avec leur mĂšre. Avec cette mĂȘme Ă©quipe, nous avons Ă©galement apportĂ© la preuve que ces synchronisations intercĂ©rĂ©brales Ă©taient fortement altĂ©rĂ©es pendant un Ă©change en visioconfĂ©rence par rapport Ă un face-Ă -face.
La synchronisation cĂ©rĂ©brale met-elle en jeu des rĂ©gions cĂ©rĂ©brales spĂ©ciïŹques ?
Dans le contexte non verbal, on observe souvent des synchronisations impliquant la jonction temporo-pariĂ©tale droite, en jeu dans lâintĂ©gration entre le soi et autrui Pour comprendre , disons quâon peut distinguer la
reprĂ©sentation de soi et dâautrui et la reprĂ©sentation du comportement de soi et dâautrui Ce nâest pas la mĂȘme chose de reprĂ©senter, dans son cerveau, lâidentitĂ© de la personne et de reprĂ©senter dans son cerveau le comportement ou le mouvement de la personne En 2021, nous avons prĂ©sentĂ© des rĂ©sultats dâune expĂ©rience utilisant un dispositif dâinteraction humain-machine, avec un avatar virtuel. Cela donnait la possibilitĂ©, en EEG, de suivre en temps rĂ©el lâactivitĂ© des rĂ©seaux cĂ©rĂ©braux associĂ©s au mouvement de soi et aux mouvements dâautrui. Nous avons observĂ©, dans ce contexte, que câest notamment au niveau de la jonction temporo-pariĂ©tale que se manifeste un recouvrement entre le rĂ©seau impliquĂ© dans le mouvement de soi et le rĂ©seau impliquĂ© dans la comprĂ©hension du mouvement dâautrui Anatomiquement, cette rĂ©gion se comporte un peu comme le carrefour entre lâinformation liĂ©e Ă soi et celle qui est liĂ©e Ă lâautre LâactivitĂ© des neurones prĂ©sents dans cette rĂ©gion tend statistiquement Ă se synchroniser davantage entre deux personnes.
Y a-t-il un lien entre la synchronisation cérébrale et le concept de « neurones miroirs » ?
LâidĂ©e quâexistent des neurones « miroirs », codant dans le cerveau dâun individu une rĂ©plique de lâactivitĂ© des neurones de lâindividu quâil observe, a Ă©tĂ© trĂšs mĂ©diatisĂ©e Mais comme lâexpose le livre The Myth of Mirror Neurons ( littĂ©ralement « le mythe des neurones miroirs », non traduit en français), de Gregory Hickok , une mythologie sâest construite autour de cette idĂ©e, trĂšs exploitĂ©e par la littĂ©rature du dĂ©veloppement personnel Personnellement, je trouve quâil sâagit, souvent, dâun cul-de-sac explicatif AssurĂ©ment, il Ă©tait intĂ©ressant de constater que certains neurones dans le cerveau rĂ©agissent Ă soi et Ă autrui. Mais alors, il faut se demander comment ces cellules sont formĂ©es par lâexpĂ©rience , et quel rĂŽle elles jouent sur le plan
Les situations dâinteraction sociale dans lesquelles lâĂ©lectroencĂ©phalographie a mis en Ă©vidence le phĂ©nomĂšne de synchronisation intercĂ©rĂ©brale sont nombreuses : conversations en visioconfĂ©rence, Ă©changes entre un enseignant et sa classe, relation entre une mĂšre et son bĂ©bĂ©âŠ
58 / POUR LA SCIENCE N° 552 / OCTOBRE 2023 COGNITION SOCIALE ENTRETIEN AVEC GUILLAUME DUMAS
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physiologique et le traitement de lâinformation Christian Keysers et Valeria Gazzola, Ă lâInstitut des neurosciences dâAmsterdam , esquissent une rĂ©ponse En substance, si on a des rĂ©seaux qui rĂ©pondent Ă soi et Ă autrui dans le cerveau, et des neurones Ă lâinterface entre les deux, la synchronisation de lâactivitĂ© de part et dâautre va induire la formation de synapses entre les deux, et ainsi dâun rĂ©seau qui rĂ©pond Ă la fois Ă soi et Ă autrui Câest trĂšs intĂ©ressant, parce que cette idĂ©e suggĂšre que les synchronisations intercĂ©rĂ©brales sont susceptibles dâagir dans le mĂ©canisme de formation, dâapprentissage de la reprĂ©sentation conjointe entre soi et autrui au cours du dĂ©veloppement.
Les mécanismes de synchronisation sont-ils une piste de recherche en psychiatrie ?
Je suis convaincu que le champ des neurosciences multicerveaux et les recherches menĂ©es sur les synchronisations intercĂ©rĂ©brales aideront la psychiatrie à « sortir de la boĂźte crĂąnienne » et Ă mieux considĂ©rer les troubles psychiatriques sur le plan interpersonnel Dans le cas de lâautisme, par exemple, lâidĂ©e de construction de reprĂ©sentations issues de lâinteraction entre le soi et autrui, et par consĂ©quent non associĂ©es Ă lâagent, est susceptible dâexpliquer pourquoi les autistes ont des di ïŹ cultĂ©s Ă interagir avec des personnes neurotypiques , et dâĂ©clairer aussi le phĂ©nomĂšne de double empathie (le fait que les neurotypiques ont tout autant de problĂšmes Ă interagir et Ă comprendre, Ă empathiser avec des personnes autistes).
Tom Froese, philosophe Ă lâuniversitĂ© dâOkinawa, a rĂ©cemment proposĂ© un lien entre les Ă©tudes sur la synchronisation cĂ©rĂ©brale et la notion de conscience collective. Quâen pensez-vous ?
Je partage tout Ă fait cette position. Les travaux de Francisco Varela sur la cognition incarnĂ©e montraient dĂ©jĂ quâil faut voir au-delĂ de la
boĂźte crĂąnienne, inclure le corps, mais aussi lâenvironnement, y compris social Si on veut remonter plus loin dans le temps, signalons aussi les rĂ©ïŹexions de Teilhard de Chardin sur la noosphĂšre ou encore celles qui portent sur la conscience collective chez Ămile Durkeim (voir G. Dumas, 2011). Il faut bien sĂ»r recontextualiser historiquement mais ces idĂ©es Ă©taient visionnaires pour leurs Ă©poques. Cette idĂ©e que les synchronisations intercĂ©rĂ©brales soient un point dâentrĂ©e pour approcher la conscience de maniĂšre moins intra-individuelle me semble prometteuse. Câest dâailleurs un axe de recherche que jâai la possibilitĂ© de poursuivre dans le champ de lâintelligence artiïŹcielle au Mila â institut quĂ©bĂ©cois dâIA, en collaboration avec Yoshua Bengio Si lâon souhaite concevoir un jour des consciences artiïŹcielles, il va falloir se poser la question de la socialitĂ©, et tenir compte du fait que la conscience se construit en interaction avec dâautres consciences On le voit dĂ©jĂ avec ChatGPT Ce systĂšme a Ă©tĂ© entraĂźnĂ© en multipliant lâexposition aux utilisateurs humains, pour corriger les indices qui font penser quâil sâagit dâune machine. Mais câest trĂšs artiïŹciel Pour dĂ©velopper un agent artificiel conscient, capable dâautorĂ©ïŹexion, je dĂ©fends lâidĂ©e quâil faut trois Ă©lĂ©ments Dâabord, la prise en compte de la dynamique. Aujourdâhui, les rĂ©seaux de neurones nâont pas de dynamique intrinsĂšque, pas de « vie interne ». Pour les en doter, une approche consiste Ă utiliser des Ă©quations diïŹĂ©rentielles plutĂŽt que de lâalgĂšbre linĂ©aire Ensuite, il me paraĂźt essentiel de nous inspirer du cerveau biologique. JusquâĂ preuve du contraire, le meilleur modĂšle de cerveau conscient reste le cerveau humain. EnïŹn, il me paraĂźt nĂ©cessaire de mobiliser des agents artiïŹciels dotĂ©s dâune incarnation corporelle, Ă©voluant parmi dâautres agents , dans un monde partagĂ© â cela nâimplique pas forcĂ©ment la conception de robots, les plateformes de dĂ©veloppement de jeux vidĂ©o peuvent oïŹrir un terrain propice n Propos recueillis par François Lassagne
BIBLIOGRAPHIE
G. Dumas et M. T. Fairhurst, Reciprocity and alignment : Quantifying coupling in dynamic interactions, Royal Society Open Science, 2021.
Y. Endevelt-Shapira et al., Maternal chemosignals enhance infant-adult brain-to-brain synchrony, Science Advances, 2021.
G. Dumas et al., The human dynamic clamp reveals the fronto-parietal network linking real-time social coordination and cognition, Cerebral Cortex, 2020.
P. Goldstein et al., Brain-to-brain coupling during handholding is associated with pain reduction, PNAS, 2018.
G. Dumas, Towards a two-body neuroscience, Communicative & Integrative Biology, 2011.
G. Dumas et al., Inter-brain synchronization during social interaction, Plos One, 2010.
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HISTOIRE DâUNE RENCONTRE
> Lorsque Jean-SĂ©bastien Steyer a visionnĂ© les premiers Ă©pisodes de la sĂ©rie Life Beyond, rĂ©alisĂ©e par John Boswell, le palĂ©ontologue a Ă©tĂ© immĂ©diatement frappĂ© par la place accordĂ©e aux connaissances scientiïŹques, inspirant manifestement lâĆuvre de lâartiste. Le premier a contactĂ© le second pour lui suggĂ©rer de dĂ©velopper des formes de vie extraterrestres fossiles, aïŹn de complĂ©ter son musĂ©e de la Vie extraterrestre, concept Ă la fois esthĂ©tisant et pĂ©dagogique, imaginant un MusĂ©um dâhistoire naturelle qui prĂ©sente tous les types de vies extraterrestres possibles.
LES AUTEURS
JEAN-SĂBASTIEN STEYER
palĂ©ontologue au CNRS et au MusĂ©um national dâhistoire naturelle, Ă Paris, auteur notammenr de Anatomie comparĂ©e des espĂšces imaginaires (Le Cavalier Bleu, 2022) et La Vie alien (Le BĂ©lial, 2022) avec Roland Lehoucq et Laurent Genefort
JOHN BOSWELL
RĂ©alisateur, designer dâe ets spĂ©ciaux, auteur de nombreux ïŹlms consacrĂ©s Ă lâexploration spatiale et Ă lâorigine de la vie, dont la sĂ©rie en trois volets Life Beyond
Phylogénies Machines à création
Les arbres phylogĂ©nĂ©tiques sont prĂ©cieux pour les palĂ©ontologues : ils aident Ă identiïŹer les organismes et Ă reconstruire leurs parentĂ©s. Ils sont une source dâinspiration aussi pour les artistes qui imaginent ce quâa pu ĂȘtre la vie sur Terre dans un passĂ© lointain, les formes quâelle pourrait prendre Ă lâavenir⊠ou sur dâautres planĂštes. Regards croisĂ©s sur la puissance crĂ©atrice de la phylogĂ©nie.
Les illustrations sont de John Boswell
SCIENCE ET FICTION
© John Boswell (melodysheep.com)
68 / POUR LA SCIENCE N° 552 / OCTOBRE 2023
« LES FORMES DE VIE ANCIENNES SONT EXTRATERRESTRES Ă LEUR MANIĂRE »
John Boswell
Quâest-ce qui vous a amenĂ© Ă vouloir crĂ©er un musĂ©e de la Vie extraterrestre ?
J. B. : Jâai toujours Ă©tĂ© fascinĂ© par la question de la vie extraterrestre. La vie terrestre elle-mĂȘme est dĂ©jĂ incroyable Ă Ă©tudier et Ă observer Mais la conception dâune vie extraterrestre stimule lâesprit dâune maniĂšre tout Ă fait diïŹĂ©rente et sollicite intensĂ©ment lâimagination Jâai fait le constat quâil y avait peu de documentaires modernes sur le sujet et, parce que la crĂ©ation dâeïŹets visuels et la rĂ©alisation de ïŹlms en 3D sont ma spĂ©cialitĂ©, je me suis aventurĂ© dans ce domaine pour voir si je pouvais transmettre un point de vue original et unique sur le sujet Le concept dâun musĂ©e de la Vie extraterrestre est par ailleurs nĂ© non seulement dâun besoin crĂ©atif, mais aussi dâune nĂ©cessitĂ© : prĂ©senter de nombreuses crĂ©atures dans des poses statiques dans le contexte dâun musĂ©e me donne la possibilitĂ© dâĂ©conomiser temps et eïŹorts, pour construire un musĂ©e riche sans disposer dâun budget et dâune Ă©quipe considĂ©rables
Pourriez-vous prĂ©senter quelques exemples dâespĂšces quâon y dĂ©couvre ?
Dans le troisiÚme volet de Life Beyond, je dépeins un écosystÚme assez complet de créatures sur une planÚte extraterrestre, inspiré des savanes africaines Les espÚces ressemblant à des insectes au début de la scÚne ont pour modÚles des
Jean-Sébastien Steyer
Comment les phylogĂ©nies nous aident-elles Ă comprendre lâĂ©volution ?
J.-S. S. : Une phylogĂ©nie est un arbre de relations de parentĂ© entre unitĂ©s dites « taxonomiques opĂ©rationnelles », câest-Ă dire entre espĂšces ou taxons Ă©tudiĂ©s (genres, familles, etc., selon la systĂ©matique traditionnelle). Cet arbre, qui rĂ©sulte dâune analyse phylogĂ©nĂ©tique, est une hypothĂšse de travail sur les degrĂ©s de cousinade entre taxons : câest ce que les auteurs anglo-saxons nomment le pattern, câest-Ă -dire la structure, lâarborescence mĂȘme. Elle permet ensuite de disserter sur le process, autrement dit lâĂ©volution du groupe en question Câest ce que font typiquement les palĂ©ontologues qui, une fois lâarbre obtenu, prennent par exemple en compte lâextension stratigraphique de chaque taxon pour proposer un ou plusieurs scĂ©narios Ă©volutifs du groupe Une phylogĂ©nie rĂ©sulte dâun long travail dâanatomie comparĂ©e, mais câest juste le dĂ©but dâune aventure !
Avec quels Ă©lĂ©ments les palĂ©ontologues construisent-ils des phylogĂ©nies aujourdâhui ?
Pour construire une phylogĂ©nie, les palĂ©ontologues disposent typiquement de fossiles, câest-Ă -dire de restes dâorganismes : la morphologie des organismes est codĂ©e en « caractĂšres morpho-anatomiques » Chaque caractĂšre est dĂ©ïŹni selon diïŹĂ©rents « Ă©tats ». Par exemple le caractĂšre « type de phanĂšre » (un phanĂšre est une production dermique en surface) peut ĂȘtre visible sous plusieurs formes, « Ă©cailles », « plumes simples », « plumes pennacĂ©es » (avec branchement secondaire), « poils » ou autre selon le groupe Ă©tudiĂ© On rĂ©alise alors un tableau (« une matrice », dans le jargon des phylogĂ©nĂ©ticiens) regroupant taxons et caractĂšres Les cases â ou les boĂźtes â de la matrice correspondent Ă des Ă©tats de caractĂšres. Chaque Ă©tat est ensuite codĂ© « 0 », « 1 », « 2 » ou plus selon diïŹĂ©rents critĂšres Par habitude, lâĂ©tat 0 est considĂ©rĂ© comme archaĂŻque, câest-Ă -dire prĂ©sent
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« LA FORCE DE LA PHYLOGĂNIE EST QUâELLE PERMET DâIMAGINER DES BIOLOGIES SPĂCULATIVES »
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colĂ©optĂšres et des palourdes (qui contiennent de petites perles Ă lâintĂ©rieur de leurs coquilles). Viennent ensuite des plantes carnivores, qui se nourrissent des « insectes » Elles sâapparentent Ă celles que lâon trouve sur Terre, mais avec une particularitĂ© : elles ont une langue collante et ïŹexible, inspirĂ©e des camĂ©lĂ©ons Plus tard apparaissent des « Ă©toiles volantes », analogues Ă des oiseaux, mais inspirĂ©es des Ă©toiles de mer Des crĂ©atures plus grandes entrent aussi en scĂšne, comme lâespĂšce que jâappelle « parapluie », dont la forme ressemble Ă une main. Elle joue le rĂŽle dâespĂšce proie des grands prĂ©dateurs â comme les impalas dans une savane â, et de certains grands oiseaux. Nous la voyons poursuivie par le prĂ©dateur suprĂȘme de cet Ă©cosystĂšme qui saute dâun arbre, lâ« arachnopard », et qui joue le rĂŽle des lions et des lĂ©opards dans leur environnement respectif
Dans quels mondes extraterrestres, passés, actuels ou futurs, avez-vous inventé de nouvelles espÚces ?
Jâai essayĂ© de couvrir une grande variĂ©tĂ© de mondes dans mes explorations artistiques. Je mâintĂ©resse Ă lâinïŹuence des diïŹĂ©rents types dâĂ©toiles sur la vĂ©gĂ©tation : les planĂštes situĂ©es autour dâĂ©toiles naines rouges de faible luminositĂ© pourraient abriter des plantes noires Ă©voluant de maniĂšre Ă absorber le maximum de la lumiĂšre solaire minimale Les « super-Terres » Ă forte gravitĂ© nĂ©cessiteraient des corps trapus et Ă©pais et de
gros cĆurs pour pomper le sang dans la pesanteur plus forte Mais les planĂštes terrestres ne sont pas les seuls endroits oĂč nous pourrions trouver de la vie. Certains pensent que nous pourrions en dĂ©couvrir des formes trĂšs exotiques, qui se comporteraient de maniĂšre totalement diïŹĂ©rente de notre vie carbonĂ©e, Ă lâintĂ©rieur des Ă©toiles Ă neutrons, oĂč lâon rencontre une sorte de soupe dense et ïŹuide de particules subatomiques
Quelles ont Ă©tĂ© vos sources dâinspiration pour le musĂ©e de la Vie extraterrestre ?
Les travaux de Carl Sagan sont une source dâinspiration majeure, car il a toujours su adopter le juste Ă©quilibre entre science et spĂ©culation. Par exemple, il a imaginĂ© des formes de vie dans lâatmosphĂšre de Jupiter : des ïŹotteurs et des chasseurs formant un Ă©cosystĂšme complet dans les nuages de cette gĂ©ante gazeuse. Un certain nombre de documentaires sur la biologie spĂ©culative mâont Ă©galement inspirĂ©, notamment Alien Planet (Discovery Channel, 2005), basĂ© sur lâĆuvre incroyable de Wayne Barlowe Les livres du palĂ©ontologue Peter Ward ont Ă©galement Ă©tĂ© une source dâinspiration
Quels principes suivez-vous pour garantir la plausibilité de vos créations ?
Je ne suis pas un scientiïŹque et mes Ćuvres sâinspirent donc principalement de ceux qui possĂšdent les
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[...] JOHN BOSWELL
VARIATIONS ĂVOLUTIVES
Dans le musĂ©e de la Vie extraterrestre, de John Boswell, les espĂšces exposĂ©es prĂ©sentent souvent des traits familiers, rejouant des chemins Ă©volutifs terrestres. Sur Terre, lâĆil animal est un exemple Ă©loquent de la diversitĂ© produite par lâĂ©volution pour assurer une mĂȘme fonction : capter la lumiĂšre. Quels yeux favoriserait la lumiĂšre dâune Ă©toile au spectre diffĂ©rent de celui du Soleil ?
[...] JEAN-SĂBASTIEN STEYER
dans un groupe externe de rĂ©fĂ©rence nommĂ© « extragroupe », et lâĂ©tat 1 (ou 2, ou plus) comme dĂ©rivĂ©(s). Ainsi, si lâon souhaite rĂ©aliser une phylogĂ©nie des thĂ©ropodes (dinosaures plutĂŽt carnivores et bipĂšdes incluant les oiseaux ), on considĂ©rera la prĂ©sence dâĂ©cailles comme un Ă©tat archaĂŻque (codĂ© 0) en prenant par exemple les sauropodes (tel le Diplodocus) comme membre du groupe externe La matrice contenant des 0, 1, 2 (ou plus) est ensuite traitĂ©e par un logiciel de parcimonie qui regroupe les taxons selon le nombre minimum de caractĂšres dĂ©rivĂ©s quâils partagent entre eux Le rĂ©sultat obtenu est un (ou plusieurs) arbre(s) le(s) plus parcimonieux
Quel est lâintĂ©rĂȘt spĂ©ciïŹque de cette mĂ©thode ?
Avant lâavĂšnement de la mĂ©thode phylogĂ©nĂ©tique â que lâon doit Ă lâentomologiste allemand Willi Hennig (1913-1976) â, les naturalistes dissertaient sur lâĂ©volution des espĂšces sans aucun cadre, sans aucune structure vĂ©riïŹable. Ils dessinaient des arbres Ă©volutifs Ă la main, selon leurs propres connaissances des groupes, mais aussi selon leurs propres conceptions ou a priori sur lâĂ©volution des espĂšces (gradualisme, ïŹnalisme, etc.). Dâailleurs, lâhumain Ă©tait souvent placĂ© au sommet de ces pseudo-arbres ! Avec la mĂ©thode phylogĂ©nĂ©tique (dite aussi « cladistique »), lâarbre devient testable , vĂ©rifiable et amĂ©liorable : les matrices â toujours publiĂ©es dans les bonnes revues scientiïŹques â permettent alors Ă chacun de vĂ©riïŹer, corriger et amĂ©liorer les rĂ©sultats du voisin. Câest une rĂ©volution en soi !
Les phylogénies peuvent-elles donner des indices de la façon dont vivaient les espÚces disparues ?
Oui. La force dâune phylogĂ©nie repose sur deux choses Dâabord la topologie, câest-Ă -dire la structure mĂȘme de lâarbre, qui renseigne sur les relations de parentĂ© entre taxons Ă©tudiĂ©s, quâils soient fossiles ou actuels Ensuite la distribution des Ă©tats de caractĂšres le long de lâarbre renseigne sur les transformations morpho - anatomiques qui ont modelĂ© lâĂ©volution du groupe : un Ă©tat dĂ©rivĂ© (prĂ©sence de plumes pennacĂ©es) peut ĂȘtre considĂ©rĂ© comme un trait ayant Ă©tĂ© retenu par la sĂ©lection naturelle au cours de lâĂ©volution Il peut ĂȘtre caractĂ©ristique dâun groupe â les « pennaraptors » â et on peut parler dâinnovation Ă©volutive Mais la phylogĂ©nie va encore plus loin ; elle peut donner des idĂ©es sur la ou les fonction(s) de ces Ă©tats de caractĂšres ! Le fait que les pennaraptors de taille respectable, donc incapables de voler (comme Oviraptor), aient Ă©tĂ© intĂ©grĂ©s dans des phylogĂ©nies a permis de conïŹrmer les fonctions thermorĂ©gulatrice et communicationnelle de ces plumes , avant celle dâallĂ©gement du corps Les palĂ©ontologues parlent dâ« exaptations ».
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[...] JOHN BOSWELL
connaissances nĂ©cessaires pour spĂ©culer sur la physique, la chimie et la physiologie des formes de vie extraterrestres. Cependant, je me rĂ©fĂšre Ă la vie terrestre lorsque jâimagine des crĂ©atures, car notre planĂšte est riche dâespĂšces qui peuvent sembler extraterrestres, par leur Ă©trangetĂ© Il nây a pas de rĂšgles strictes. Je pense que le vivant est susceptible de prendre des aspects que nous , les humains, trouverions invraisemblables, voire que nous ne pourrions pas reconnaĂźtre comme Ă©tant de la vie elle - mĂȘme . Nous devons faire preuve dâouverture dâesprit
Quâest-ce qui donne, Ă lâĂ©cran, lâimpression quâun spĂ©cimen est vivant ?
La subtilitĂ© de ses mouvements et les imperfections de sa texture La façon dont les crĂ©atures en mouvement se dĂ©placent dans leur environnement doit ĂȘtre le reïŹet de lâenvironnement luimĂȘme , car les deux sont inextricablement liĂ©s. Pour les crĂ©atures statiques du musĂ©e de la Vie extraterrestre, je pense que la posture des spĂ©cimens prĂ©sentĂ©s autant que leur mise en scĂšne
lâorganisation de lâespace de prĂ©sentation , lâĂ©clairage⊠â jouent un grand rĂŽle pour emporter la conviction.
Quels sont les éléments de base que vous utilisez pour concevoir les spécimens des différentes espÚces présentées ?
Tous les individus reprĂ©sentĂ©s en 3 D sont conçus numĂ©riquement. Certains sont assemblĂ©s Ă lâaide dâĂ©lĂ©ments en kit Dâautres sont sculptĂ©s Ă partir de zĂ©ro. Dâautres encore, comme certaines formes de vie vĂ©gĂ©tales et microbiennes , sont créées Ă partir de simulations qui engendrent des organisations complexes Ă lâaide de forces et de modĂ©lisations physiques Dans ce dernier cas, ces formes complexes Ă©mergentes reïŹĂštent la façon dont la vie elle-mĂȘme croĂźt, mute et Ă©volue Ă partir dâun simple ensemble de rĂšgles
Comment déterminez-vous la façon dont vos organismes bougent ?
Je travaille avec des animateurs pour Ă©tudier la vie rĂ©elle sur Terre et utiliser certains des mouvements observĂ©s dans des contextes variĂ©s . Lâobservation des crĂ©atures des profondeurs et de leur Ă©trange biomĂ©canique est, par exemple, une grande source dâinspiration : la diversitĂ© de leurs comportements moteur et schĂ©mas de dĂ©placement confĂšre Ă nombre de ces espĂšces des caractĂ©ristiques qui les rendent volontiers « extraterrestres »
Les espÚces que vous concevez sont-elles « adaptées » à un environnement donné ?
Toute forme de vie doit ĂȘtre imaginĂ©e dans son environnement donnĂ©, car, en un sens, lâespĂšce et son environnement sont insĂ©parables La vie façonne son environnement et lâenvironnement
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Une phylogĂ©nie peut-elle aussi renseigner sur dâĂ©ventuels fossiles non encore dĂ©couverts ?
Tout Ă fait ! La phylogĂ©nie peut aider Ă diïŹĂ©rents niveaux. Au niveau palĂ©oartistique dâabord, quand il sâagit de reconstituer (sous forme de dessin, de sculpture ou autre) lâespĂšce disparue en fonction des donnĂ©es scientiïŹques â exercice dâautant plus dĂ©licat que le fossile en question est fragmentaire La phylogĂ©nie vient alors Ă la rescousse du palĂ©oart car les parties manquantes de lâorganisme sont reconstituĂ©es dâaprĂšs celles du taxon le plus proche sur lâarbre â en attendant de plus complĂštes dĂ©couvertes bien sĂ»r ! Avec un peu plus dâimagination, la phylogĂ©nie peut aussi aider Ă anticiper dâĂ©ventuelles futures dĂ©couvertes Lâarbre phylogĂ©nĂ©tique porte des Ă©tats de caractĂšres aux extrĂ©mitĂ©s des branches (au niveau des taxons), mais aussi aux nĆuds, câest-Ă -dire Ă la base des embranchements. Ces Ă©tats sont optimisĂ©s par le logiciel de parcimonie Pour chaque nĆud, les phylogĂ©nĂ©ticiens parlent de « morphotype ancestral ». Un morphotype ancestral nâest pas un taxon fossile (celui-ci possĂšde sa propre branche), mais il peut renseigner sur dâĂ©ventuelles formes fossiles potentiellement trouvables DâaprĂšs les phylogĂ©nies, lâancĂȘtre des
pennaraptors Ă©tait un dinosaure aux bras et Ă la queue emplumĂ©s qui prĂ©sentait peut-ĂȘtre une crĂȘte : de quoi faire rĂȘver des gĂ©nĂ©rations de palĂ©ontologues ! La force de la phylogĂ©nie est quâelle permet dâimaginer des biologies spĂ©culatives.
Certaines phylogĂ©nies sont-elles plus difïŹciles Ă Ă©tablir ?
Les phylogĂ©nies les plus diïŹciles â ou les plus discutĂ©es âsont celles incluant des taxons fossiles qui, par dĂ©ïŹnition, prĂ©sentent des morphologies fragmentaires En palĂ©ontologie, certaines cases de la matrice « taxons caractĂšres » sont codĂ©es avec un « ? » car certaines parties du corps ne sont tout simplement pas conservĂ©es. Certes les logiciels optimisent aussi les « ? », comme ils le font avec les autres Ă©tats de caractĂšre, mais plus les points dâinterrogation sont nombreux, plus le rĂ©sultat ïŹnal est discutable⊠Un phylogĂ©nĂ©ticien doit garder Ă lâesprit quâun arbre est une hypothĂšse de travail, non un rĂ©sultat gravĂ© dans le marbre
De plus, une seule dĂ©couverte est susceptible de chambouler toute une partie de lâarbre du vivant ! Les palĂ©ontologues sont en eïŹet les premiers surpris par lâĂ©trangetĂ© de leurs dĂ©couvertes : nombre de taxons prĂ©sentent des Ă©tats de caractĂšres si dĂ©rivĂ©s quâils sont diïŹcilement comparables et donc intĂ©grables dans une analyse phylogĂ©nĂ©tique. Câest le cas de lâexceptionnel Yi qi, petit dinosaure chinois, peut-ĂȘtre
Le musĂ©e de la Vie extraterrestre est constituĂ© de deux sections. Dans la premiĂšre sont prĂ©sentĂ©es des espĂšces supposĂ©es nĂ©es dâune physicochimie analogue Ă celle de la vie terrestre â elles relĂšvent de la vie telle que nous la connaissons. On y croise des espĂšces Ă©voquant souvent des formes familiĂšres La seconde accueille des formes de vie « fondĂ©es sur une chimie
[...]
[...] JEAN-SĂBASTIEN STEYER
[...] JOHN BOSWELL
façonne la vie en retour. Câest lâhistoire de la vie sur Terre : notre planĂšte est ce quâelle est en raison de la maniĂšre dont la biosphĂšre a transformĂ© lâatmosphĂšre, les ocĂ©ans et une partie de la gĂ©osphĂšre comme les sols La vie extraterrestre ne sera pas diïŹĂ©rente : si elle est prĂ©sente sur dâautres planĂštes, ces derniĂšres partageront une histoire commune avec leurs formes de vie.
Avez-vous connaissance des systĂšmes de morphogenĂšse artiïŹcielle dĂ©veloppĂ©s en laboratoire â tels que les algorithmes gĂ©nĂ©tiques, les Biomorphes de Richard Dawkins, les automates cellulaires, les modĂšles de mĂ©tabolisme cellulaire, etc. ?
Vaguement, mais câest un sujet trĂšs intĂ©ressant Je trouve fascinant que les humains puissent concevoir des morphogenĂšses alternatives et dĂ©velopper des idĂ©es aussi dĂ©taillĂ©es Cela nous aidera Ă©normĂ©ment si nous commençons Ă dĂ©couvrir des preuves de lâexistence dâune vie extraterrestre La limite entre le vivant et le non-vivant pourrait aussi ĂȘtre ïŹoue sur les exoplanĂštes Sur Terre, les virus sont dĂ©jĂ Ă cheval sur la frontiĂšre entre ces notions, et cette zone grise pourrait ĂȘtre encore plus obscure sur dâautres planĂštes
Cherchez-vous des formes de continuité entre les différentes espÚces présentées ?
Jâai tendance Ă reprĂ©senter des formes de vie issues dâenvironnements diïŹĂ©rents, ce qui signiïŹe que je ne reproduis gĂ©nĂ©ralement pas les mĂȘmes caractĂ©ristiques . Cela dit , il y a probablement un biais de conception dans la façon dont mes crĂ©atures sont dĂ©veloppĂ©es, car les seules formes de vie auxquelles je peux me rĂ©fĂ©rer sont terriennes Il est trĂšs possible que la vie extraterrestre soit si diïŹĂ©rente de la nĂŽtre que tous les modĂšles que jâai produits aient en commun leur caractĂšre terrestre⊠mais soient bien Ă©loignĂ©s de la rĂ©alitĂ©
Ătablissez-vous des liens de parentĂ© entre les diffĂ©rentes espĂšces extraterrestres ?
Dans quelques cas, jâai créé des espĂšces qui font partie du mĂȘme Ă©cosystĂšme sur une planĂšte Cela permet de visualiser et de thĂ©oriser la façon dont leurs biologies pourraient se complĂ©ter et sâintĂ©grer au sein de niches Ă©cologiques dans des environnements extraterrestres. JâespĂšre continuer Ă dĂ©velopper des crĂ©atures avec des histoires Ă©volutives et des liens de parentĂ© plus profonds Ă lâavenir
Dans quelle mesure les formes fossiles inspirent-elles vos créations ?
Je possĂšde quelques petits fossiles et jâaime beaucoup les tenir dans ma main et imaginer leur existence passĂ©e Cela permet dâĂ©tablir un lien tactile avec dâanciennes formes de vie Ă©tranges qui ont peuplĂ© la Terre.
La Terre du passĂ© lointain a tout dâune planĂšte Ă©trangĂšre, bien diïŹĂ©rente de celle dâaujourdâhui. Les formes de vie anciennes sont extraterrestres Ă leur maniĂšre et je mâinspire souvent de leurs plans de corps et de leur morphologie
Quâest-ce qui fait des formes de vie fossiles une source dâinspiration intĂ©ressante ?
Il semble possible que la vie extraterrestre fossile soit plus rĂ©pandue dans lâunivers que les formes de vie vivantes, en particulier si les planĂštes subissent des Ă©vĂ©nements dâextinction frĂ©quents â les chances que nous soyons contemporains de formes de vie extraterrestres actuelles sont susceptibles dâĂȘtre plus faibles que les chances de trouver les traces dâune vie Ă©teinte, dĂ©jĂ , depuis des millions dâannĂ©es. La dĂ©couverte dâune forme de vie fossilisĂ©e et la formulation dâhypothĂšses sur la façon dont elle a vĂ©cu constitueraient une expĂ©rience vraiment passionnante Nous en savons beaucoup sur les formes de vie Ă©teintes sur Terre, mais il serait beaucoup plus diïŹcile de spĂ©culer sur des fossiles extraterrestres. n
74 / POUR LA SCIENCE N° 552 / OCTOBRE 2023 SCIENCE ET FICTION PHYLOGĂNIES, MACHINES Ă CRĂATION
CONTRAINTES EXOTIQUES
Quelles pressions Ă©volutives trouverait-on Ă lâĆuvre sur une planĂšte oĂč la gravitĂ© serait trĂšs rĂ©duite par rapport Ă celle de la Terre ? Quelles contraintes devraient dĂ©jouer les systĂšmes vĂ©gĂ©taux dâun monde dominĂ© par la pĂ©nombre en permanence ? Pour imaginer les espĂšces du musĂ©e de la Vie extraterrestre, John Boswell intĂšgre Ă la fois les pressions de lâenvironnement sur lâĂ©volution des espĂšces et les interactions des espĂšces prĂ©sentes.
[...] JEAN-SĂBASTIEN STEYER
cousin des pennaraptors, qui, trĂšs Ă©trangement, arbore des ailes membraneuses, un peu comme les ptĂ©rosaures : ce fut un vrai casse-tĂȘte pour le placer dans un arbre phylogĂ©nĂ©tique !
Quelles phylogĂ©nies concentrent aujourdâhui le plus dâefforts ? Pourquoi ?
Nous avons encore du pain sur la planche ! En palĂ©ontologie des vertĂ©brĂ©s, les phylogĂ©nies non encore rĂ©solues â celles ne faisant pas consensus âsont relatives Ă lâorigine et Ă lâĂ©volution des tortues, des ptĂ©rosaures ou encore des amphibiens. Les tortues actuelles, dont lâorigine remonterait Ă environ 260 millions dâannĂ©es, prĂ©sentent une morphologie tellement « dĂ©rivĂ©e » â une double carapace ventrale et dorsale, un crĂąne naturellement fermĂ© â quâil est parfois diïŹcile de les ancrer dans lâarbre phylogĂ©nĂ©tique des reptiles
Idem pour les ptĂ©rosaures, fantastiques reptiles qui volaient dans le ciel Ă lâĂ©poque des dinosaures grĂące Ă leur annulaire hyperallongĂ© soutenant une aile : Valentin Buffa , Ă lâEvolutionary Studies Institute, de lâuniversitĂ© Witz, de Johannesbourg, Michel Laurin, du Centre de recherche en palĂ©ontologie de Paris, (CNRS) et moi avons notre propre hypothĂšse en cours de publication, mais manquons de fossiles de morphologie « intermĂ©diaire » â avec un annulaire semi-allongĂ©, par exemple â pour bien lâĂ©tayer. EnïŹn, concernant les amphibiens, il existe encore quelques discussions, mais leur origine remonterait Ă il y a environ 340 millions dâannĂ©es, Ă lâĂ©poque oĂč des sortes de « pseudo-salamandres » (dissorophoĂŻdes) se diversiïŹaient sur la PangĂ©e avant les dinosaures n
Propos recueillis par François Lassagne
BIBLIOGRAPHIE
L. Genefort, R. Lehoucq et J.-S. Steyer, La Vie alien, Le Bélial, 2022.
S. Steyer (illus. A. Rafaelian), Anatomie comparée des espÚces imaginaires, Le Cavalier Bleu, 2022.
P. Ward, Life as We Do Not Know It, Viking Adult, 2005.
Collectif, « Il était une fois la vie », Hors Série Pour la Science, n° 120, août 2023.
POUR LA SCIENCE N° 552 / OCTOBRE 2023 / 75
DES DĂMĂLĂS DANS LA MĂLĂE
En ces temps de Coupe du monde, la physique nous aide Ă comprendre ce qui se joue dans une mĂȘlĂ©e au rugby et pourquoi les rĂšgles sont en constante Ă©volution.
Depuis le 8 septembre 2023 se tient en France la Coupe du monde de rugby (et la Coupe internationale de rugby fauteuil). De quoi faire vibrer les amateurs au grĂ© de nombreux matchs, avec leurs temps forts, parmi lesquels compte la mĂȘlĂ©e (voir la ïŹgure ci-dessus). Dans sa forme initiale, cette phase donnait le sentiment dâun immense chaos. Le nombre de blessures trĂšs graves, notamment de la colonne vertĂ©brale, qui en rĂ©sultaient, ainsi que son rĂŽle central dans lâissue des matchs a motivĂ© de nombreux travaux de recherches oĂč il sâest agi de mesurer les forces mises en jeu, soit en condition rĂ©elle, soit contre des machines dâentraĂźnement. Lâambition Ă©tait dâalimenter les rĂ©ïŹexions pour adapter le jeu et prĂ©server la santĂ© des joueurs. Et de fait, la mĂȘlĂ©e a Ă©voluĂ© jusquâĂ sa forme actuelle : un aïŹrontement entre les avants durant lequel les
deux « packs » de huit joueurs se poussent mutuellement pour se faire reculer et gagner la possession du ballon. Analysons en physicien ces⊠transformations
LA PUISSANCE DE LâIMPACT
Ce nâest que dans les annĂ©es 1990 et  2000 que la mĂȘlĂ©e a commencĂ© Ă prendre la forme structurĂ©e que nous lui connaissons aujourdâhui avec un engagement dĂ©clenchĂ© par lâarbitre. Auparavant, dĂšs que celui-ci siïŹait une mĂȘlĂ©e, les avants de chaque Ă©quipe se liaient rapidement entre eux et se prĂ©cipitaient au contact des avants des autres Ă©quipes sans autre forme de procĂšs Trop dĂ©sordonnĂ© pour faire de la science !
Pour commencer Ă discuter de physique, nous retiendrons dâabord la version de 2007 qui se dĂ©compose selon quatre ordres de lâarbitre Pour se prĂ©parer, les
deux packs sâassemblent pour former une ligne de trois joueurs debout, puis une ligne de quatre qui ïŹĂ©chissent le buste et se positionnent pour pousser les fesses des joueurs de la premiĂšre ligne avec les Ă©paules, et enïŹn un joueur derriĂšre Les packs se font face, le front du groupe Ă©tant perpendiculaire Ă la ligne de touche Ă lâordre « ïŹexion », les joueurs ïŹĂ©chissent les jambes Ă lâordre « touchez », les joueurs de premiĂšre ligne avancent une main pour toucher lâadversaire et ainsi vĂ©riïŹer que les deux packs sont bien Ă une distance infĂ©rieure Ă la longueur dâun bras à « stop », ils se stabilisent et à « entrez » les deux packs se prĂ©cipitent lâun sur lâautre : câest lâimpact (voir la ïŹgure page ci-contre) !
Un bras de distance, câest environ 45 centimĂštres de prise dâĂ©lan pour chaque Ă©quipe, assez pour arriver au contact avec une vitesse mesurĂ©e Ă©quivalente Ă 3 mĂštres
88 / POUR LA SCIENCE N° 552 / OCTOBRE 2023 IDĂES DE PHYSIQUE LES AUTEURS
©
JEAN-MICHEL COURTY ET ĂDOUARD KIERLIK professeurs de physique Ă Sorbonne UniversitĂ©, Ă Paris
Illustrations de Bruno Vacaro
Demi de mĂȘlĂ©e Arbitre
TroisiĂšme ligne
par seconde Cela reprĂ©sente une accĂ©lĂ©ration de lâordre de 10 mĂštres par seconde carrĂ©e (m/s2), pratiquement Ă©gale Ă celle de la pesanteur g Ătant donnĂ© que la masse moyenne des joueurs impliquĂ©s dans la mĂȘlĂ©e est approximativement de 100 kg pour les internationaux et quâils sont huit, cela correspond en vertu des lois de Newton (la force est le produit de lâaccĂ©lĂ©ration par la masse) Ă une force de poussĂ©e au niveau du sol de 8 000 newtons (N), Ă peu prĂšs similaire Ă leur poids On comprend la nĂ©cessitĂ© de chaussures Ă crampons pour ne pas glisser sur la pelouse
Cet Ă©lan est brutalement interrompu lors de lâimpact La force de compression dâun pack sur lâautre a Ă©tĂ© mesurĂ©e Ă environ 16 000 N, soit deux fois la force de poussĂ©e. Puisque la dĂ©cĂ©lĂ©ration correspondante est le double de lâaccĂ©lĂ©ration lors de lâĂ©lan , si le pack Ă©tait
AprĂšs une infraction mineure comme une passe en avant, lâarbitre dĂ©cide dâune mĂȘlĂ©e. La premiĂšre ligne de celle-ci est composĂ©e du talonneur â entourĂ© des deux piliers, lâun avec une seule Ă©paule engagĂ©e â, et lâautre avec les deux â. DerriĂšre, les deux deuxiĂšmes lignes â et â ïŹanquĂ©s des troisiĂšmes lignes « aile » â et â. EnïŹn, le troisiĂšme ligne « centre » â complĂšte le pack. Câest le demi de mĂȘlĂ©e qui introduit la balle.
LâIMPACT DES PACKS
Avant 2013, la mĂȘlĂ©e se caractĂ©risait par un fort impact des deux packs et se dĂ©roulait au rythme de quatre ordres de lâarbitre : « ïŹexion », « touchez », « stop » et « entrez ». Les trois joueurs de la premiĂšre ligne sont au dĂ©part debout (en haut) et au dernier (en bas) ordre se prĂ©cipitent sur les adversaires. Le choc Ă©tait brutal et occasionnait de frĂ©quentes blessures.
parfaitement rigide , il lui faudrait une distance dâarrĂȘt moitiĂ© moindre que la distance de lâĂ©lan, soit 22,5 centimĂštres. Ici, cette distance se rapporte Ă lâavancĂ©e du centre de masse du pack. Elle est permise par le tassement de ce dernier dĂ» Ă la compression des muscles, au changement de postures et au rapprochement des joueurs dâun mĂȘme pack. Passer de 3 mĂštres par seconde au repos avec une dĂ©cĂ©lĂ©ration de 2 g nĂ©cessite selon Newton 1,5 dixiĂšme de secondes, comme le conïŹrment les mesures.
QUAND UN PACK AVANCE...
Par la suite, on observe une phase transitoire dâun peu moins dâune demiseconde oĂč la poussĂ©e dâun pack sur lâautre diminue jusquâĂ 2 000 ou 3 000 N ( probablement un effet rebond dĂ» Ă lâĂ©lasticitĂ© des packs) avant de remonter.
Elle se stabilise alors et devient constante vers 8 000 N, Ă peu prĂšs la mĂȘme valeur que la force produite durant lâĂ©lan.
Tant que les forces sont Ă©gales et opposĂ©es, la mĂȘlĂ©e reste immobile. Pour provoquer un dĂ©placement des adversaires , un des packs doit pousser plus vigoureusement que lâautre Les mesures sur le terrain semblent indiquer que pour vaincre, une force de 10 % supĂ©rieure est nĂ©cessaire . Dans notre cas, cela correspond Ă 800 N et donc Ă une accĂ©lĂ©ration 1 m/s2 : au bout dâune seconde , un des packs aura avancĂ© de
Les auteurs ont notamment publié : En avant la physique !, une sélection de leurs chroniques (Belin, 2017).
POUR LA SCIENCE N° 552 / OCTOBRE 2023 / 89
PremiĂšre ligne
DeuxiĂšme ligne
50 centimĂštres , sans doute su ïŹ samment pour enclencher un recul du pack adverse et sâemparer du ballon
LE POIDS NE FAIT PAS TOUT
Dans les commentaires, on Ă©voque souvent le poids total du pack comme dĂ©terminant pour la victoire et, dâailleurs, ce qui prĂ©cĂšde donne lâimpression que toutes les forces sont de lâordre de grandeur du poids Plus de poids serait-il Ă©gal Ă plus de poussĂ©e ? Cette idĂ©e reçue est cependant contredite par les mesures : il nây a pas de corrĂ©lations entre le poids total et la victoire en mĂȘlĂ©e Ce qui est corrĂ©lĂ© en revanche, câest la somme des forces des joueurs individuels composant le pack (mesurĂ©es individuellement par des sauts Ă partir de la position accroupie, qui nous renseigne sur la force des quadriceps ou par une poussĂ©e sur une machine dâentraĂźnement). Mais cela ne su
t pasâŠ
Les mesures montrent que la force dĂ©veloppĂ©e par le pack ne vaut quâentre 50 % pour les plus faibles techniquement et 75 % pour les meilleurs de la somme des forces de chacun des joueurs qui le composent pris isolĂ©ment. On en dĂ©duit quâaudelĂ dâun aïŹrontement de force pure, la mĂȘlĂ©e est une phase de jeu trĂšs technique oĂč la coordination entre les rugbymans est essentielle. Des tests eïŹectuĂ©s sur une « machine Ă mĂȘlĂ©e » avec une Ă©quipe universitaire â pas des internationaux donc âont rĂ©vĂ©lĂ© quels joueurs contribuent le plus. Lorsque la mĂȘlĂ©e est complĂšte, câest le talonneur, numĂ©roté (2) sur la ïŹgure 1, au centre qui participe le plus avec une force de 2 100 N Le pilier tĂȘte libre (1) avec une seule Ă©paule qui appuie apporte seulement 1 100 N, tandis que le pilier tĂȘte prise (3) avec les deux Ă©paules engagĂ©es contribue Ă hauteur de 1 400 N. La poussĂ©e totale est de 4 600 N, soit presque moitiĂ© moins que pour un pack composĂ© dâinternationaux
Si lâon enlĂšve les deux ailiers de troisiĂšme ligne, numĂ©rotĂ©s (6) et (7), on constate que la force totale ne baisse que de 700 N au lieu des 1 150 attendus si leur poussĂ©e Ă©tait la poussĂ©e moyenne du pack complet Plus quâapporter de la force vers lâavant, leur rĂŽle est plutĂŽt de stabiliser les mouvements latĂ©raux, Ă©viter la dĂ©rive du pack et, en pratique, il semble plus judicieux de les faire pousser, vers lâintĂ©rieur, en exerçant leur force vers le talonneur Nous nous Ă©tonnons dâailleurs du peu dâintĂ©rĂȘt pour la recherche que suscite la question de la stabilitĂ© verticale du pack, pour Ă©viter
UNE MĂLĂE TOUT EN « DOUCEUR »
Depuis 2013, les rĂšgles de la mĂȘlĂ©e ont changĂ©. Il nây a plus que trois ordres : « ïŹexion », « liez » et « jeu ». Les joueurs des deux premiĂšres lignes sont dĂšs le dĂ©part en ïŹexion (ci-dessous), sans contact avec les adversaires. à « ïŹexion », ils gardent la position, chacun ayant la tĂȘte Ă gauche de son adversaire immĂ©diat, tandis que le talonneur (au centre de la premiĂšre ligne) place un pied « frein » au sol pour rĂ©duire la pression entre les packs et aider Ă la stabilitĂ© de lâensemble. à « liez », les piliers se lient en tenant le maillot de leurs adversaires⊠Il nây a toujours pas de poussĂ©e. à « jeu », le frein est levĂ©, et les Ă©quipes entrent en contact (en bas) un peu plus appuyĂ©, achevant ainsi la formation de la mĂȘlĂ©e. Ce nâest que lorsque le demi de mĂȘlĂ©e a introduit le ballon que les joueurs peuvent pousser.
soit lâeïŹondrement des premiĂšres lignes, soit au contraire leur remontĂ©e. Il y a lĂ sans doute un eïŹet de voĂ»te, avec une action des forces selon la verticale, mais ce nâest pas documentĂ© Toujours est-il que ce panorama nous montre que les forces de poussĂ©e qui sâexercent lors de lâimpact et dans la phase stabilisĂ©e, notamment sur le talonneur, sont trĂšs Ă©levĂ©es et susceptibles de provoquer de graves blessures. Des mesures comparant diverses mĂ©thodes de mise en Ćuvre dâune mĂȘlĂ©e ont rĂ©vĂ©lĂ© que lâimpact nâest pas trĂšs utile et quâil est tout Ă fait possible dâavoir des performances en poussĂ©e stabilisĂ©e semblables avec une entrĂ©e en matiĂšre bien moins violente. Câest le cas de la sĂ©quence « Flexion, liez, jeu » en vigueur depuis 2013 (voir la ïŹgure ci-dessus) et des complĂ©ments ajoutĂ©s depuis. Sans impact, on diminue Ă©normĂ©ment les forces subies par les joueurs Il nâen demeure pas moins que le talonneur international qui pousse avec â et donc subit selon la 3e loi de Newton â une force de 3000 N doit supporter en mĂȘlĂ©e sur ses Ă©paules, son dos et sa tĂȘte un poids de 300 kilogrammes Pensez-y lors du prochain match des Bleus ! n
BIBLIOGRAPHIE
Vidéo « Evolution of the scrum, 1967-2023 », 2023 : https://youtu.be/ 8oPU3ZuynIo
A. Green et al., A review of the biomechanical determinants of rugby scrummaging performance, South African Journal of Sports Medicine, 2019.
E. Preatoni et al., Engagement techniques and playing level impact the biomechanical demands on rugby forwards during machine-based scrummaging, British Journal of Sports Medicine, 2015.
P. Milburn, Biomechanics of rugby union scrummaging : Technical and safety issues, Sports Medicine, 1993.
90 / POUR LA SCIENCE N° 552 / OCTOBRE 2023 IDĂES DE PHYSIQUE
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physicochimiste, directeur du Centre international de gastronomie moléculaire AgroParisTech-Inrae, à Palaiseau
QUELLE EAU POUR LE THĂ ?
Le temps dâinfusion et la tempĂ©rature comptent, bien sĂ»r. Mais goĂ»t et aspect du thĂ© dĂ©pendent aussi des caractĂ©ristiques de lâeau.
Il nâest pas besoin dâĂȘtre grand physicochimiste pour savoir que les conditions dâinfusion du thĂ© sont essentielles : trop peu de temps , et lâon a du bouquet sans beaucoup de matiĂšre en bouche, mais une infusion prolongĂ©e engendre de lâastringence et de lâamertume On connaĂźt les composĂ©s extraits : en phase aqueuse, des composĂ©s phĂ©noliques, des acides aminĂ©s, des minĂ©raux⊠et, en phase gazeuse, des composĂ©s souvent odorants En premiĂšre approximation, le goĂ»t augmente avec le temps dâinfusion, la tempĂ©rature dâinfusion et la proportion de thĂ© par rapport Ă lâeau. Mais la nature de cette derniĂšre ? Les publications aïŹuent de Chine ces derniers mois. En 2014, Ă Toulouse, AurĂ©lie Mossion et Philippe Behra avaient Ă©tabli que les fortes teneurs en ions calcium augmentent lâastringence des infusions de thĂ©. Cependant la mode actuelle du naturel a conduit les amateurs de thĂ© Ă utiliser de lâeau de source, parĂ©e de toutes les vertus. Serait-elle vraiment antioxydante, « bonne pour la santĂ© », et permettrait-elle dâobtenir des infusions plus odorantes ? Au dĂ©but de lâannĂ©e 2023, Sihan Deng et ses collĂšgues de Hangzhou ont repris lâĂ©tude de lâeïŹet de lâeau de source sur la qualitĂ© des infusions. Quatre eaux diïŹĂ©rentes ont Ă©tĂ© explorĂ©es, croisĂ©es chacune avec un thĂ© des six catĂ©gories principales.
Des diffĂ©rences de couleur apparaissent pour diïŹĂ©rentes eaux : des eaux plus acides font des infusions plus sombres quand le contenu minĂ©ral est notable (alors quâajouter du jus de citron, acide, Ă©claircit le thĂ©). Dâautre part, des eaux plus calcaires font des thĂ©s plus astringents, avec moins de goĂ»t de bouillon de poulet. Le degrĂ© de fermentation des thĂ©s
Câest dans les thĂ©s verts infusĂ©s avec de lâeau de table quâil y a le plus de composĂ©s odorants, et avec lâeau trĂšs minĂ©ralisĂ©e quâils sont le moins prĂ©sents.
dĂ©termine lâinïŹuence de lâeau : les thĂ©s pas ou peu fermentĂ©s sont trĂšs sensibles Ă ses caractĂ©ristiques. Pour ces thĂ©s, les eaux Ă faible contenu minĂ©ral favorisent particuliĂšrement lâextraction des phĂ©nols et la libĂ©ration des autres composĂ©s du goĂ»t. En revanche, lâinfusion avec des eaux Ă pH Ă©levĂ© et Ă forte minĂ©ralisation rĂ©duit le contenu en phĂ©nols, produisant des infusions plus sensibles au brunissement, lors dâune exposition prolongĂ©e Ă lâair. Pourquoi cet eïŹet du contenu minĂ©ral ? Une autre Ă©tude chinoise explore, pour le thĂ© vert, lâhypothĂšse selon laquelle les minĂ©raux de lâeau dâinfusion interagiraient avec les phĂ©nols et les autres composĂ©s organiques extraits, modiïŹant leur dissolution et leur extraction. Cinq eaux ont Ă©tĂ© testĂ©es. Les chimistes ont conïŹrmĂ© que le contenu minĂ©ral de lâeau dĂ©termine la dissolution des minĂ©raux des feuilles de thĂ©. Pour des raisons qui restent Ă comprendre, les thĂ©s Ă lâeau minĂ©ralisĂ©e sont plus brillants, et les thĂ©s Ă lâeau du robinet les plus clairs. Plus il y a de minĂ©raux dans lâeau dâinfusion, plus la couleur est profonde ; le pH, dâautre part, dĂ©termine la clartĂ© du thĂ©. Selon les eaux, le bouquet des thĂ©s est diïŹĂ©rent, tant en contenu total (dâun facteur trois) quâen composition (une cinquantaine de composĂ©s odorants ont Ă©tĂ© suivis). Câest dans les thĂ©s verts infusĂ©s avec de lâeau de table quâil y a le plus de composĂ©s odorants, et avec lâeau trĂšs
minĂ©ralisĂ©e quâil y en a le moins. Le bouquet est augmentĂ© par des ions fer et par les ions calcium â eïŹet plus faible avec les eaux les plus acides. Les bas pH contribuent Ă accĂ©lĂ©rer lâhydrolyse des esters (odorants), qui sont donc rĂ©duits : observĂ© pour les vins, lâeïŹet a Ă©tĂ© retrouvĂ© pour le thĂ©. Finalement, les auteurs recommandent des eaux de pH neutre, avec un faible contenu minĂ©ral, pour les thĂ©s verts. n
CREVETTES AU DEBYE DE THĂ
â Chau er un demi-litre de jus dâorange, et y verser 10 grammes de thĂ© noir. Puis, aussitĂŽt, couvrir avec 100 grammes dâhuile de pĂ©pins de raisin (elle fera un chapeau qui dissoudra les composĂ©s odorants qui sâĂ©vaporeraient).
â Laisser infuser pendant 5 minutes.
â DĂ©canter alors lâhuile, et lui ajouter 10 grammes du mĂȘme thĂ© aïŹn dâen renforcer le goĂ»t.
â Ă lâinfusion de thĂ©, ajouter 3 grammes dâagar-agar, et porter Ă Ă©bullition pendant 30 secondes.
â Quand le gel dâagar-agar est pris, le broyer au mixeur plongeant dans lâhuile dĂ©cantĂ©e qui aura Ă©tĂ© ïŹltrĂ©e ; on obtiendra une pommade nommĂ©e « debye », qui contiendra Ă la fois les composĂ©s hydrosolubles et les composĂ©s hydrophobes du thĂ©.
â Napper de ces debyes des crevettes dĂ©cortiquĂ©es, dont la chair aura Ă©tĂ© sautĂ©e Ă lâhuile dâolive.
96 / POUR LA SCIENCE N° 552 / OCTOBRE 2023 SCIENCE & GASTRONOMIE
LâAUTEUR
© Wiroje Pathi/Shutterstock
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ALEPH
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Avant le changement des rĂšgles du rugby en 2013, lors dâune mĂȘlĂ©e, la force de compression lors de lâimpact Ă©tait dâenviron 16 000 newtons, soit lâĂ©quivalent dâun poids de 1,6 tonne. Depuis, le contact est Ă©tabli sans Ă©lan, avant la poussĂ©e.
p. 56
Ă la ïŹn du XIXe siĂšcle, le mathĂ©maticien allemand Georg Cantor a montrĂ© quâil existe une inïŹnitĂ© de types dâinïŹnis diffĂ©rents, quâil a notĂ©s avec la lettre de lâalphabet hĂ©breu aleph : â”0, â”1, â”2, ⊠, â”k. LâinïŹni des nombres entiers est de type â”0, et celui des nombres rĂ©els, de type 2â”0. Quant Ă savoir si ce dernier correspond Ă â”1, la question est une des grandes Ă©nigmes mathĂ©matiques, connue sous le nom dâ« hypothĂšse du continu ».
Les synchronisations intercérébrales sont fortement altérées pendant un échange en visioconférence par rapport à un face-à -face £
DEBYE
16 000 NEWTONS AQUIFĂRE
TempĂ©rature, longueur, forces, unitĂ© de mesure⊠Le physicien et chimiste nĂ©erlandais Peter Debye a inspirĂ© nombre de noms de notions scientiïŹques. Le dernier en date : celui dâune suspension en phase aqueuse dâagrĂ©gats gĂ©liïŹĂ©s, utilisĂ©e en cuisineâŠ
Lâeau souterraine est stockĂ©e dans cette couche gĂ©ologique poreuse. Si les prĂ©cipitations rĂ©approvisionnent les aquifĂšres peu enfouis, les plus profonds sont emplis dâeaux fossiles en place depuis des millĂ©naires, voire davantage. La proportion dâeau potable en provenance des aquifĂšres est de 25 % dans le monde et de 65 % en Europe. Aux Ătats-Unis, les eaux souterraines reprĂ©sentent 90 % de lâeau douce disponible.
LOI DE TOCQUEVILLE
Quand lâinĂ©galitĂ© est la loi commune dâune sociĂ©tĂ©, on ne remarque pas les plus fortes inĂ©galitĂ©s, mais quand tout est Ă peu prĂšs Ă niveau, on note les plus petites, ce qui rend le dĂ©sir dâĂ©galitĂ© toujours plus insatiable Ă mesure que celle-ci grandit. ĂnoncĂ©e en 1848 par le penseur français Alexis de Tocqueville, cette loi est toujours dâactualitĂ©.
Plus connu sous le nom de « dĂ©tecteur de mensonge », cet appareil enregistre des donnĂ©es psychophysiologiques comme la respiration, le pouls et la conductivitĂ© de la peau aïŹn, en thĂ©orie, dâĂ©tablir si les personnes interrogĂ©es disent la vĂ©ritĂ©. LâarmĂ©e amĂ©ricaine lâa largement utilisĂ© pour recruter des physiciens europĂ©ens durant la guerre froide.
POLYGRAPHE
ÂŁ
GUILLAUME DUMAS professeur de psychiatrie computationnelle
p. 76
p.96 p. 24 p. 60 p. 26
LE MUSĂUM NATIONAL DâHISTOIRE NATURELLE ACCUEILLE
Scolaire / Du 11 au 19 octobre 2023
Grand Public / Du 26 au 30 octobre 2023
MusĂ©um national dâHistoire naturelle
Jardin des Plantes, Paris 5e
Suivez le festival en ligne / www.pariscience.fr
Tifariti vu par le satellite Pléiades © CNES/Distribution Airbus DS, 2012