CERVEAU & PSYCHO #158 - Octobre 2023

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LA « BRAIN FITNESS »

RENFORCE-T-ELLE LE CERVEAU ?

Les 5 révolutions £

DOSSIER CENTRAL

de la santé

mentale

ÂŁ L’avĂšnement des psychĂ©dĂ©liques

£ La psychiatrie personnalisée

ÂŁ L’essor de l’e-santĂ©

ÂŁ La neurostimulation

ÂŁ L’ùre de la prĂ©vention

L 13252 - 158 S - F: 7,00 € - RD N°158 Octobre 2023 Cerveau & Psycho Cerveau & Psycho LES 5 RÉVOLUTIONS DE LA SANTÉ MENTALE N° 158 Octobre 2023 DOM : 8,50 € – BEL./LUX. : 8,50 € – CH : 12,00 FS – CAN. 12,99 CA$ – TOM : 1 100 XPF

Le rendez-vous de la santé mentale

Vendredi 13 octobre 2023

Réinventer les parcours de soins, penser les prises en charge de demain.

Évùnement hybride

PariSanté Campus Paris 15e

Ou en ligne

Une journĂ©e de confĂ©rences et d’ateliers participatifs Ă  destination de tous les praticiens, pour :

‱ RĂ©ïŹ‚Ă©chir ensemble aux parcours de soins en santĂ© mentale

‱ DĂ©couvrir les innovations organisationnelles et technologiques qui en favorisent l’accĂšs.

Programme complet et inscription gratuite sur : doctolib.info/rendezvoussantementale

N° 158

NOS CONTRIBUTEURS

ÉDITORIAL

p. 12-13

AgnĂšs Florin

Professeuse Ă©mĂ©rite de psychologie de l’enfant et de l’éducation Ă  Nantes UniversitĂ©, elle rĂ©alise des Ă©valuations de la qualitĂ© de l’éducation de l’enfance et des enquĂȘtes sur la satisfaction de vie des jeunes pour amĂ©liorer leur bien-ĂȘtre Ă  l’école.

SÉBASTIEN BOHLER

Rédacteur en chef

p. 26-28

Lucie Berkovitch

Psychiatre, chercheuse Ă  l’universitĂ© Yale, aux États-Unis, elle explore le pouvoir thĂ©rapeutique des substances psychĂ©dĂ©liques, au sein de l’Institut de neuromodulation de l’hĂŽpital Sainte-Anne, Ă  Paris.

p. 42-47

Stéphane Mouchabac

Psychiatre et chercheur Ă  l’Icrin Psy Innovation, Ă  l’Institut du cerveau oĂč il codirige la section e-santĂ© de l’Association française de psychiatrie biologique et de neuropsychopharmacologie, dans le but de promouvoir les outils numĂ©riques auprĂšs des usagers et des professionnels.

Selon le ministĂšre de la SantĂ© et de la PrĂ©vention, 13 millions de Français sont concernĂ©s par des problĂšmes de santĂ© mentale et de troubles psychiques. Cela reprĂ©sente une personne sur cinq. Dans ce numĂ©ro, la psychologue de l’enfance AgnĂšs Florin nous apprend en outre qu’un enfant sur huit est dĂ©jĂ  touchĂ© par des troubles Ă©motionnels ou oppositionnels avant l’ñge de 11 ans (page 12). Et que ce n’est probablement pas nouveau. Le psychiatre Antoine Pelissolo estime quant Ă  lui que le coĂ»t de ces troubles pour la sociĂ©tĂ© avoisine 100 milliards d’euros chaque annĂ©e.

Notre cerveau est-il fondamentalement fragile ? De fait, la maladie mentale est une constante de l’histoire humaine. Avant l’invention des psychotropes dans les annĂ©es 1950, la situation Ă©tait bien pire, les asiles Ă©taient saturĂ©s et les « fous » mis au ban de la sociĂ©tĂ©. À la PrĂ©histoire, la paranoĂŻa aurait Ă©voluĂ© comme un systĂšme de dĂ©fense effcace mis au point par notre cerveau pour nous prĂ©munir des factions hostiles dans une sociĂ©tĂ© clanique (page 58). Mais aujourd’hui, cette propension vire parfois au dĂ©lire psychotique ou Ă  la thĂ©orie du complot dans un monde perçu comme trop complexe...

p. 82-83

Nikil Mukerji

Philosophe Ă  l’universitĂ© Ludwig-Maximilian, Ă  Munich, il se penche sur des questions anciennes des neurosciences, comme la part de notre cerveau que nous utilisons au quotidien.

Mais le cerveau dĂ©veloppe ses propres parades. Cinq rĂ©volutions que nous vous exposons pour franchir le nouveau cap dans la lutte contre la souffrance psychique (notre dossier central). De nouveaux mĂ©dicaments, des tests plus prĂ©cis, des diagnostics numĂ©riques, des approches de prĂ©vention plus poussĂ©es et des techniques de stimulation Ă©lectrique du cerveau : serions-nous Ă  la veille d’un bouleversement Ă©quivalent Ă  l’invention des psychotropes il y a soixante-douze ans ? ÂŁ

3 N° 158 - Octobre 2023
Un cerveau si fragile

SOMMAIRE

LES 5 RÉVOLUTIONS DE LA SANTÉ MENTALE

DÉCOUVERTES

p. 6 ACTUALITÉS

Un programme ïŹtness
 pour le cerveau !

Méditer avant le sport

améliorerait les performances

Une respiration anti-Alzheimer ?

L’anosognosie Ă©lucidĂ©e

Quand les insomnies favorisent l’AVC

Enfance maltraitĂ©e : les neurones n’oublient pas

p. 12 FOCUS

Un enfant sur huit atteint de trouble mental !

Une Ă©tude inĂ©dite en France vient de rĂ©vĂ©ler que 13 % des jeunes ĂągĂ©s de 6 Ă  11 ans sou riraient d’un trouble Ă©motionnel, oppositionnel ou d’un TDAH.

AgnĂšs Florin

p. 14 PERCEPTION

Synesthésie : la vie en couleurs

Voir le A en rouge, le E en vert et la premiÚre lettre de son prénom en rose ?

Pour les synesthĂštes, ces associations sont bien rĂ©elles et suggĂšrent de nouvelles mĂ©thodes d’apprentissage accessibles Ă  tous.

Kayt Sukel

p. 20 MÉMOIRE

Comment nos souvenirs

Ă©clairent l’avenir

Le souvenir des Ă©vĂ©nements passĂ©s inïŹ‚uencerait la façon dont le cerveau stocke ou rejette les informations futures.

Yasemin Saplakoglu

p. 26 PHARMACOLOGIE

L’AVÈNEMENT DES PSYCHÉDÉLIQUES

Comment la psilocybine et le LSD soignent la dĂ©pression, les addictions et l’anxiĂ©tĂ©.

Lucie Berkovitch et Guillaume Jacquemont

p. 36 PSYCHIATRIE

« LA PSYCHIATRIE DE DEMAIN SERA PERSONNALISÉE »

Entretien avec Antoine Pelissolo

p. 42 DÉPISTAGE

L’ESSOR DE L’E-SANTÉ MENTALE

Quand les données numériques des patients détectent de possibles troubles mentaux.

Stéphane Mouchabac

p. 48 NEUROLOGIE

LA NEUROSTIMULATION, THÉRAPIE DE L’HUMEUR

Des ondes envoyées à travers le crùne, et la sou rance psychique recule...

Alexis Bourla

p. 54 ÉPIDÉMIOLOGIE

L’ÈRE DE LA PRÉVENTION

Ce numĂ©ro comporte un encart d’abonnement Cerveau & Psycho, brochĂ© en cahier intĂ©rieur, sur toute la di usion kiosque en France mĂ©tropolitaine. Il comporte Ă©galement un courrier de rĂ©abonnement, posĂ© sur le magazine, sur une sĂ©lection d’abonnĂ©s. En couverture : © Cerveau & Psycho d’aprĂšs Erta/Shutterstock

Changer l’image de la maladie mentale permet d’agir plus tît et e cacement.

Bruno Falissard et Bénédicte Salthun-Lassalle

N° 158 OCTOBRE 2023
6-23
p.
p. 6 p. 12 p. 14 p. 20 Dossier
p. 25
p. 25-57
4 N° 158 - Octobre 2023

ÉCLAIRAGES VIE QUOTIDIENNE LIVRES

p. 58 PSYCHOLOGIE Tous paranos ?

La paranoĂŻa remonterait aux origines de l’humanité  et resurgit Ă  travers les thĂ©ories du complot.

Kayt Sukel

p. 64 RAISON ET DÉRAISON

NICOLAS GAUVRIT

« DYOR ! » la formule magique des complotistes

« Do your own research » – faites vos propres recherches : c’est la parade des complotistes face Ă  quiconque leur demande d’étayer leurs thĂ©ories.

p. 68 L’ENVERS DU DÉVELOPPEMENT PERSONNEL

YVES-ALEXANDRE THALMANN

« Travail de deuil » : un parcours obligé ?

Nul n’est tenu de passer par des Ă©tapes prĂ©dĂ©ïŹnies au cours d’un deuil. On peut se laisser surprendre – parfois en bien !

p. 72 LINGUISTIQUE D’oĂč viennent les mots des ados ?

Quoicoubeh ! Apanyae ! Le renouvellement permanent du vocabulaire des jeunes interroge les linguistes
 Tanguy Sourd

p. 78 L’ÉCOLE DES CERVEAUX

JEAN-PHILIPPE LACHAUX

Notre cerveau serait tolérant

Des neurones de notre cerveau envisagent systématiquement plusieurs points de vue.

p. 82 LA QUESTION DU MOIS Utilise-t-on seulement 10 % de son cerveau ?

Nikil Mukerji

p. 84 NEUROBIOLOGIE Ma douleur, ta douleur

Certains pleurent pour une Ă©gratignure, d’autres rient des plaies et des bosses. Nous ne sommes pas Ă©gaux face Ă  la douleur ! Sina Horsthemke

p. 92 SÉLECTION DE LIVRES

Mourir sur ordonnance, ou ĂȘtre accompagnĂ© jusqu’au bout ?

Désenchanter le corps

Les Enfants et les écrans

La Robotique : entre science, technologie et imaginaire Dans la tĂȘte des HPI

La Thérapie par le rire

p. 94 NEUROSCIENCES ET LITTÉRATURE

SEBASTIAN DIEGUEZ

L’Invasion des profanateurs : qui a peur du grand mĂ©chant

sosie ?

En 1955, le romancier Jack Finney imagine une invasion de sosies dans une ville de Californie. Un délire bel et bien décrit en psychiatrie !

p. 58-70 p. 72-90 p. 92
97
-
p. 58 p. 68 p. 72 p. 64 p. 84 p. 94 p. 92
5 N° 158 - Octobre 2023

PLASTICITÉ CÉRÉBRALE

Un programme ïŹtness
 pour le cerveau !

Un entraĂźnement cĂ©rĂ©bral individualisĂ© associĂ© Ă  un traitement de neurofeedback – le « brain ïŹtness program » – remet e cacement en forme les neurones et amĂ©liore ainsi les troubles de l’humeur, de l’attention, de la mĂ©moire, du sommeil


Àce jour, il n’existe malheureusement aucun mĂ©dicament Ă  la fois universel et e cace contre l’hyperactivitĂ©, les pertes de mĂ©moire, le stress et l’anxiĂ©tĂ©, ou les troubles du sommeil. Et pourtant, ces symptĂŽmes que chacun peut connaĂźtre dans sa vie sont exacerbĂ©s avec l’ñge et chez les personnes atteintes de maladies psychiatriques, que ce soit de troubles de l’attention avec ou sans hyperactivitĂ© (TDAH), de dĂ©pression, de stress post-traumatique, mais aussi de maladies neurodĂ©gĂ©nĂ©ratives, comme Alzheimer. Alors pourquoi ne pas se tourner vers des approches non mĂ©dicamenteuses pour traiter ces symptĂŽmes mentaux ?

C’est ce que prĂŽnent Majid Fotuhi, de l’universitĂ© George-Washington, et ses collĂšgues en rĂ©vĂ©lant que leur brain ïŹtness program, ou programme de remise en forme cĂ©rĂ©brale, Ă  raison de deux sĂ©ances par semaine pendant trois mois, est e cace chez tous les volontaires (au total 223), ĂągĂ©s de 7 Ă  80 ans, qui ont bien voulu l’expĂ©rimenter : 60 Ă  90 % des participants ont amĂ©liorĂ© leurs performances Ă  des tests des fonctions cognitives et tous ont constatĂ© une diminution de leurs

troubles mnésiques, attentionnels, émotionnels ou du sommeil. Parmi les sujets, 71 sou raient de TDAH, 88 de symptÎmes cognitifs persistant plus de trois mois aprÚs une commotion cérébrale, et 64 de troubles mnésiques liés au vieillissement cérébral.

Chaque sĂ©ance de la semaine consistait, d’abord, en 45 minutes de coaching cĂ©rĂ©bral personnalisĂ© ; certaines sĂ©ances – de psychoĂ©ducation –visaient Ă  ce que chacun adopte un meilleur comportement au quotidien vis-Ă -vis de l’alimentation (par exemple, en suivant un rĂ©gime mĂ©diterranĂ©en), du sommeil, de l’exercice physique, ainsi que de la gestion du stress, par exemple avec la pratique de la

mĂ©ditation. D’autres sĂ©ances Ă©taient consacrĂ©es Ă  des entraĂźnements cognitifs grĂące Ă  des jeux cĂ©rĂ©braux sur ordinateur ou rĂ©els, ayant pour objectif d’amĂ©liorer l’attention, la mĂ©moire, la vitesse de traitement ou les fonctions exĂ©cutives, comme la planiïŹcation, le raisonnement ou l’inhibition. Selon les troubles rencontrĂ©s par chaque sujet, il s’agissait de jeux d’échecs, de dames, de Sudoku, Scrabble, Memory
 ou bien d’exercices de mĂ©morisation de listes de 100 mots, entre autres. Puis ce coaching et cet entraĂźnement cĂ©rĂ©bral Ă©taient suivis de 45 minutes de thĂ©rapie par neurofeedback oĂč, grĂące Ă  l’électroencĂ©phalographie (EEG),

© Shirstok/Shutterstock
M. Fotuhi et al., Journal of Alzheimer’s Disease Reports, 2023.
6 N° 158 - Octobre 2023 DÉCOUVERTES p. 12 Un enfant sur huit atteint de trouble mental ! p. 14 SynesthĂ©sie : la vie en couleurs p. 20 Comment nos souvenirs Ă©clairent l’avenir ActualitĂ©s Par la rĂ©daction

chaque participant Ă©tait capable de visualiser son activitĂ© cĂ©rĂ©brale en temps rĂ©el pour apprendre Ă  la « maĂźtriser ». Ainsi, si une personne Ă©tait atteinte d’anxiĂ©tĂ©, elle voyait sur un Ă©cran les ondes cĂ©rĂ©brales correspondant Ă  cet Ă©tat et s’e orçait de les « faire disparaĂźtre » en temps rĂ©el, par exemple en pratiquant des exercices de respiration. De mĂȘme, pour un patient sou rant d’un trouble de l’attention : il observait les frĂ©quences cĂ©rĂ©brales associĂ©es tout en rĂ©alisant un jeu nĂ©cessitant d’ĂȘtre concentrĂ©. RĂ©sultat aprĂšs douze semaines de ce programme ïŹtness : tous les volontaires ont vu leurs troubles mentaux

anxiĂ©tĂ©, inattention, perte mnĂ©sique, insomnie
 – diminuer et tous ont amĂ©liorĂ© leurs performances cognitives, notamment exĂ©cutives, les meilleurs rĂ©sultats Ă©tant obtenus avec des changements de comportements quotidiens bĂ©nĂ©ïŹques (davantage de sport, une meilleure alimentation
).

TOUT EST QUESTION

DE « PLASTICITÉ »

Comment ce programme de remise en forme agit-il ? On sait dĂ©sormais que l’activitĂ© physique, une bonne alimentation et un sommeil rĂ©parateur entretiennent la santĂ© mentale, et que les exercices cognitifs en tout genre amĂ©liorent la mĂ©moire, l’attention, les fonctions exĂ©cutives
 La combinaison de ces interventions agit Ă  plusieurs niveaux, tous stimulant, au bout du compte, ce que l’on nomme

Méditer avant le sport améliorerait les performances

la « plasticitĂ© cĂ©rĂ©brale ». Les chercheurs ont notamment constatĂ© une diminution du cortisol sanguin, une hormone du stress, et de l’inïŹ‚ammation cĂ©rĂ©brale – que l’on sait dĂ©lĂ©tĂšres pour les neurones –, ainsi qu’une augmentation des facteurs de croissance des neurones, comme le BDNF, et de l’élimination des dĂ©chets cĂ©rĂ©braux par le systĂšme dit « glymphatique ». Par ailleurs, l’entraĂźnement cĂ©rĂ©bral accroĂźt la quantitĂ© de vaisseaux sanguins dans le cerveau et la neurogenĂšse – la production de nouveaux neurones –, ainsi que le nombre de synapses, leurs zones de connexion. D’oĂč une diminution de l’atrophie du cerveau liĂ©e Ă  l’ñge, voire un dĂ©veloppement de la surface de certaines rĂ©gions, en particulier, chez certains sujets de cette expĂ©rience, du cortex prĂ©frontal et de l’hippocampe, respectivement impliquĂ©s dans les fonctions exĂ©cutives et la mĂ©morisation.

Toutefois, selon les chercheurs, d’autres Ă©tudes, utilisant des donnĂ©es issues d’IRM cĂ©rĂ©brales et de biomarqueurs sanguins, seront nĂ©cessaires pour identiïŹer les mĂ©canismes biologiques exacts mis en jeu par ce programme ïŹtness. MalgrĂ© tout, il serait temps de considĂ©rer ce dernier comme une thĂ©rapie contre de nombreux troubles mentaux ou contre le vieillissement cĂ©rĂ©bral, aïŹn de rĂ©duire la consommation de mĂ©dicaments ou lorsque celle-ci n’est pas indiquĂ©e chez un patient. ÂŁ BĂ©nĂ©dicte Salthun-Lassalle

Tout sportif vous le dira : il est indispensable de s’échau er avant une compĂ©tition. Mais Ă©chau er quoi exactement ? On pense tout de suite aux muscles, rarement au cerveau. Or les neurones sont aussi mis Ă  contribution, qu’il s’agisse d’ĂȘtre attentif Ă  un ballon ou de faire abstraction d’autres stimuli comme le score, l’hostilitĂ© des spectateurs ou d’éventuelles pensĂ©es perturbatrices. Les chercheurs Qian Gao et Liwei Zhang, de l’universitĂ© des sports de PĂ©kin, ont alors montrĂ© que « s’échauffer le cerveau » par une sĂ©ance de mĂ©ditation de pleine conscience amĂ©liore les performances. Les participants Ă  cette expĂ©rience devaient passer vingt minutes Ă  mĂ©diter, avant de se livrer Ă  un exercice de tir au pistolet en rĂ©alitĂ© virtuelle. RĂ©sultat : des performances en hausse par rapport Ă  un groupe tĂ©moin. La clĂ© : leur regard et leur attention se focalisaient mieux sur les cibles et se dĂ©tachaient plus aisĂ©ment des Ă©ventuelles sources de distraction. Dans leur cerveau, le cortex prĂ©frontal dorsolatĂ©ral, qui assure le contrĂŽle de l’attention, devenait alors plus actif.

La mĂ©ditation est en grande partie un entraĂźnement de l’attention. Un exercice typique consiste Ă  se concentrer sur sa respiration en se dĂ©tournant de ses pensĂ©es parasites. Verra-t-on alors bientĂŽt les footballeurs s’asseoir sur la pelouse pour mĂ©diter avant une sĂ©ance de tirs au but, ou les athlĂštes de disciplines comme le tir Ă  l’arc, la gymnastique, le golf ou la natation faire de mĂȘme avant une compĂ©tition ? C’est en tout cas ce que recommandent les chercheurs. ÂŁ Guillaume Jacquemont

PSYCHOLOGIE
© Ollyy/Shutterstock
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7 N° 158 - Octobre 2023
RETROUVEZ NOUS SUR

AGNÈS FLORIN

Professeuse Ă©mĂ©rite en psychologie de l’enfant et de l’éducation, Ă  Nantes UniversitĂ©.

SANTÉ MENTALE

Un enfant sur huit atteint de trouble mental !

à prendre en compte dans les politiques de prévention et de soins en pédopsychiatrie.

Juin 2023 : Santé publique

France publie les premiers rĂ©sultats d’une Ă©tude appelĂ©e Enabee, concernant le bien-ĂȘtre et la santĂ© mentale des enfants en France mĂ©tropolitaine. La premiĂšre conclusion choque : 13 % des Ă©coliers ĂągĂ©s de 6 Ă  11 ans souffriraient d’au moins un trouble mental. Il s’agit d’un des premiers chiffres de prĂ©valence sur la santĂ© mentale des jeunes, issus d’une enquĂȘte rigoureuse.

En effet, les chercheurs ont collectĂ© les donnĂ©es entre dĂ©but mai et fin juillet 2022 auprĂšs de 8 172 enfants scolarisĂ©s en Ă©lĂ©mentaire, dans 706 Ă©coles publiques ou privĂ©es sous contrat avec l’Éducation nationale, toutes tirĂ©es au sort. Ces Ă©lĂ©ments ont Ă©tĂ© obtenus de trois façons diffĂ©rentes : en interrogeant, au moyen de questionnaires, Ă  la fois les enseignants (sur tablette ou sur internet), les parents (par tĂ©lĂ©phone ou sur internet) et les Ă©coliers euxmĂȘmes (du CP au CM2), par exemple avec des tests interactifs sur tablette, en classe, sous la supervision d’enquĂȘteurs spĂ©cialisĂ©s.

Les enseignants ont rempli, pour chaque enfant participant, un questionnaire en ligne reposant sur une Ă©chelle d’évaluation appelĂ©e « Strengths and diffculties questionnaire » (SDQ), qui rend compte, au cours de l’annĂ©e scolaire, non seulement de diffcultĂ©s relationnelles avec les pairs, mais aussi de comportements associĂ©s Ă  un trouble Ă©motionnel – qui se caractĂ©rise par un dĂ©faut de contrĂŽle des Ă©motions comme dans l’anxiĂ©tĂ© ou l’autisme –, Ă  un trouble oppositionnel – correspondant souvent Ă  des actes provocateurs et dĂ©sobĂ©issants – ou encore Ă  un trouble du dĂ©fcit de l’attention avec ou sans hyperactivitĂ© (TDAH).

UNE ENQUÊTE SUR LES TROUBLES MENTAUX

Les parents ont renseignĂ© la version du SDQ qui leur est destinĂ©e et ont rĂ©pondu Ă  des questions relatives Ă  l’environnement de leur enfant, Ă  sa santĂ© et Ă  la leur. Quant aux Ă©lĂšves, ils complĂ©taient sur tablette deux Ă©chelles psychomĂ©triques validĂ©es scientifiquement : le « Dominique

interactif », pour les symptÎmes de troubles mentaux, et le « Kid-Kindl-R », pour la qualité de vie.

Le rĂ©sultat principal de cette Ă©tude Ă©pidĂ©miologique – et non diagnostique – est l’importance de « troubles probables de santĂ© mentale des enfants » : 13 % des jeunes ĂągĂ©s de 6 Ă  11 ans, en France, seraient concernĂ©s par au moins un trouble Ă©motionnel, oppositionnel ou un TDAH. On emploie l’adjectif « probable » parce qu’il faudrait confrmer le diagnostic pour chaque petit – or l’enquĂȘte est anonyme. Mais cela reste un chiffre Ă©levĂ© – plus d’un Ă©colier sur dix ! – qui intĂšgre les points de vue des adultes (parents et enseignants) et celui des enfants. D’ailleurs, le chiffre obtenu est un peu plus faible, Ă  11,4 %, en ne considĂ©rant que les rĂ©ponses des adultes, d’oĂč l’intĂ©rĂȘt d’interroger aussi les enfants, notamment pour estimer la prĂ©valence de leurs symptĂŽmes anxieux ou dĂ©pressifs. En effet, l’étude a rĂ©vĂ©lĂ© des disparitĂ©s : 5,6 % des Ă©lĂšves souffriraient de troubles anxiodĂ©pressifs si on les interroge, alors qu’ils ne seraient ©

12 N° 158 - Octobre 2023 DÉCOUVERTES Focus
Selon une Ă©tude inĂ©dite en France, 13 % des jeunes ĂągĂ©s de 6 Ă  11 ans sou riraient d’un trouble Ă©motionnel, oppositionnel ou d’un TDAH. Une donnĂ©e
M7Studio/Shutterstock

que 3,8 % si l’on en croit les parents ou les enseignants.

Doit-on ĂȘtre surpris par une prĂ©valence si Ă©levĂ©e de troubles mentaux chez les plus jeunes ? Non : ce rĂ©sultat concorde avec ceux d’autres Ă©tudes europĂ©ennes publiĂ©es rĂ©cemment, depuis quelques annĂ©es, et confrme ce que pressentaient probablement depuis longtemps nombre de professionnels de l’enfance, pĂ©dopsychiatres, psychologues et enseignants.

De façon plus dĂ©taillĂ©e, il semblerait que le trouble Ă©motionnel, en particulier anxiodĂ©pressif, soit plus frĂ©quent chez les flles que chez les garçons – 6,6 % contre 4,6 % – et les troubles du comportement, Ă  savoir le trouble oppositionnel et le TDAH, seraient plus rĂ©pandus chez les garçons – 15,6 % contre 10,6 %. Par ailleurs, l’enquĂȘte ne met pas en Ă©vidence de variations selon l’ñge des enfants ni le type d’école (Ă©coles publiques en rĂ©seau d’éducation prioritaire, ou REP, Ă©coles privĂ©es ou publiques hors REP).

PRÉVENIR LE MAL-ÊTRE DES JEUNES

Ce premier rĂ©sultat d’Enabee souligne la nĂ©cessitĂ© absolue de prĂ©venir le mal-ĂȘtre des jeunes, notamment Ă  l’école, et de mieux accompagner leur santĂ© mentale avec des moyens suffsants, pour une prise en charge prĂ©coce. On sait en effet

dĂ©sormais traiter, sinon attĂ©nuer, nombre de ces troubles psychiques, et ce d’autant plus qu’ils sont dĂ©tectĂ©s tĂŽt. Ce qui suppose une prise de conscience collective et politique pour dĂ©velopper la prĂ©vention, les traitements et les suivis sur le long terme. Car, aujourd’hui, une proportion certainement non nĂ©gligeable de ces Ă©coliers ne bĂ©nĂ©fcie d’aucun soin ni accompagnement.

Qui plus est, les analyses de la mĂȘme enquĂȘte mais concernant les enfants ĂągĂ©s de 3 Ă  6 ans, scolarisĂ©s en maternelle en France, seront rĂ©alisĂ©es au second semestre 2023
 On peut en attendre des enseignements tout aussi importants. Des donnĂ©es supplĂ©mentaires sont Ă©galement prĂ©vues en 2023 et en 2024 pour identifer les facteurs associĂ©s au bienĂȘtre mental, ainsi que les causes de certains troubles Ă©motionnels et oppositionnels, afn de prĂ©venir les difficultĂ©s quand c’est possible. L’étude devrait mĂȘme ĂȘtre reconduite Ă  intervalles rĂ©guliers sur plusieurs annĂ©es pour suivre l’évolution de la santĂ© mentale des jeunes. Elle devrait aussi ĂȘtre adaptĂ©e et dĂ©ployĂ©e dans les dĂ©partements et rĂ©gions d’outremer (Drom), trop souvent laissĂ©s de cĂŽtĂ© par les Ă©tudes statistiques nationales. EspĂ©rons que le fait d’obtenir des rĂ©sultats rigoureux sur la santĂ© des enfants va permettre de s’attaquer au problĂšme Ă  grande Ă©chelle et avec les moyens nĂ©cessaires. ÂŁ

Sur le web

Santé publique France : www.santepubliquefrance.fr

Enabee, Étude nationale sur le bien-ĂȘtre des enfants, juin 2023 : https://www.santepubliquefrance.fr/ etudes-et-enquetes/ enabee-etudenationale-sur-le-bienetre-des-enfants

« La pĂ©dopsychiatrie », rapport de la Cour des comptes, mars 2023 : www.ccomptes.fr/fr/ publications/lapedopsychiatrie

« Quand les enfants vont mal : comment les aider ? », rapport du HCFEA, mars 2023 : https://www.hcfea.fr

13 N° 158 - Octobre 2023
Les troubles Ă©motionnels seraient plus frĂ©quents chez les ïŹlles, et les troubles du comportement plus rĂ©pandus chez les garçons.

Comment nos souvenirs Ă©clairent l’avenir

20 N° 158 - Octobre 2023

Notre passé conditionne-t-il nos actions futures ?

EN BREF

ÂŁ Le souvenir d’un Ă©vĂ©nement inïŹ‚uence la propension qu’aura le cerveau Ă  stocker ou rejeter de nouvelles informations prĂ©sentes dans son environnement, et donc Ă  former de nouveaux souvenirs.

ÂŁ Ce « tri », e ectuĂ© par un rĂ©seau de neurones spĂ©ciïŹques, se rĂ©vĂšle indispensable pour prĂ©server les ressources Ă©nergĂ©tiques de l’organisme, mais Ă©galement pour favoriser sa survie.

ÂŁ Si de telles caractĂ©ristiques de mĂ©moire sĂ©lective ont Ă©tĂ© observĂ©es chez une espĂšce d’escargot aquatique, elles pourraient Ă©galement avoir Ă©tĂ© conservĂ©es chez l’humain au cours de l’évolution.

Et si nos souvenirs, bien qu’appartenant au passĂ©, Ă©clairaient notre avenir ? Telle est la possibilitĂ© que laissent prĂ©sager de rĂ©centes Ă©tudes en neurosciences, aussi bien chez des humains que sur des animaux. Ces recherches suggĂšrent que nos souvenirs rĂ©guleraient l’attention que nous portons Ă  ce qui nous entoure, et auraient une infuence sur nos apprentissages futurs. « Nous savons que nos expĂ©riences passĂ©es infuencent notre façon de rĂ©agir aux expĂ©riences Ă  venir », explique Loren Frank, neuroscientifque Ă  l’universitĂ© de Californie, Ă  San Francisco. « DĂ©terminer comment cela se produit prĂ©cisĂ©ment, voilĂ  qui est plus dĂ©licat. »

Une toute nouvelle Ă©tude, publiĂ©e dans la revue Science Advances, apporte des Ă©lĂ©ments de rĂ©ponse Ă  cette question. C’est en menant des expĂ©riences sur des escargots que des neuroscientifiques de l’universitĂ© d’Essex, au Royaume ­ Uni, ont dĂ©couvert un mĂ©canisme qui modife la perception d’un individu sur son environnement en fonction des souvenirs qui lui reviennent Ă  ce moment-lĂ . ConcrĂštement, les souvenirs accumulĂ©s par des escargots les rendraient plus susceptibles de mĂ©moriser de nouvelles informations qu’ils auraient autrement ignorĂ©es. Et ce Ă  long terme.

21 N° 158 - Octobre 2023 DÉCOUVERTES MĂ©moire
De rĂ©centes dĂ©couvertes sur des escargots aquatiques montrent que le souvenir d’un Ă©vĂ©nement inïŹ‚uence bel et bien la façon dont le cerveau stocke ou rejette de nouvelles informations...
Par Yasemin Saplakoglu, journaliste Ă  Quanta Magazine.
© D’aprĂšs lohloh/SHuttesrtock

Pour arriver Ă  une telle dĂ©monstration, les chercheurs ont Ă©tudiĂ© la façon dont les apprentissages passĂ©s conditionnent l’acquisition de compĂ©tences ultĂ©rieures. Ils sont mĂȘme parvenus Ă  Ă©tudier cette infuence au niveau de cellules isolĂ©es, Ă  un niveau de dĂ©tail trĂšs poussĂ©, explique David Glanzman, biologiste cellulaire Ă  l’universitĂ© de Californie. Le chercheur, qui n’a pas participĂ© Ă  l’étude, juge le procĂ©dĂ© intĂ©ressant dans la mesure oĂč il constitue un exemple d’utilisation d’un organisme simple pour essayer de comprendre des phĂ©nomĂšnes comportementaux assez complexes.

Si ces rĂ©sultats ont Ă©tĂ© obtenus sur les crĂ©atures rustiques que sont les escargots, ils rapprochent les scientifques de la comprĂ©hension des bases neuronales de la mĂ©moire Ă  long terme chez les animaux plus Ă©voluĂ©s – dont les humains.

L’ÉCONOMIE DU SOUVENIR

Bien que nous n’y prĂȘtions pas nĂ©cessairement attention, la formation de la mĂ©moire Ă  long terme est « un processus qui demande beaucoup d’énergie », explique Michael Crossley, chercheur Ă  l’universitĂ© de Sussex et premier auteur de la nouvelle Ă©tude. Car de tels souvenirs dĂ©pendent en fait de l’établissement de connexions synaptiques plus durables entre les neurones, nĂ©cessitant de la part des cellules cĂ©rĂ©brales le recrutement de nombreuses molĂ©cules pour y parvenir. Pour Ă©conomiser des ressources [l’un des principaux dĂ©fs du vivant, ndlr], un cerveau doit donc ĂȘtre capable de distinguer les situations qui valent la peine de former un souvenir de celles qui le nĂ©cessitent moins. Cela reste valable, que ce soit pour le cerveau d’un humain ou le cerveau d’un « petit escargot au budget Ă©nergĂ©tique limitĂ© », explique-t-il.

QualifĂ© de « superbe » par Michael Crossley, un spĂ©cimen de mollusque du genre des limnĂ©es [un gastĂ©ropode d’eau douce, ndlr] a ainsi Ă©tĂ© flmĂ© et sa vidĂ©o diffusĂ©e en ligne par le chercheur. Alors qu’un cerveau humain compte 86 milliards de neurones, celui de l’escargot n’en compte que 20 000 – soit 4,3 millions de fois moins –, mais chacun de ses neurones est 10 fois plus volumineux que les nĂŽtres et, pour cette raison, beaucoup plus facile Ă  Ă©tudier. Ces neurones gĂ©ants et leur circuit cĂ©rĂ©bral bien cartographiĂ© en font mĂȘme un objet d’étude privilĂ©giĂ© pour la recherche en neurobiologie.

Les limnées sont également de remarquables apprenants, capables de se rappeler un objet ou une information aprÚs y avoir été exposés une seule fois, explique le scientifque. Dans leur nouvelle étude, les chercheurs ont décortiqué le

fonctionnement du cerveau de ces escargots pour comprendre ce qui s’y produisait au niveau neurologique lorsqu’ils acquĂ©raient des souvenirs. ConcrĂštement, ils ont soumis les gastĂ©ropodes Ă  deux types d’entraĂźnement, dits « fort » et « faible » respectivement. Au cours de l’entraĂźnement fort, ils ont d’abord pulvĂ©risĂ© de l’eau aromatisĂ©e Ă  la banane sur les animaux, qui en avalaient une partie, puis en recrachaient une autre – signe que cette solution avait pour eux un attrait neutre. Puis ils leur ont donnĂ© du sucre, qu’ils ont dĂ©vorĂ© avec aviditĂ©.

Quel Ă©tait l’effet de cette mĂ©morisation du goĂ»t sucrĂ© ? Un jour plus tard Ă  peine, les escargots Ă©taient beaucoup plus disposĂ©s Ă  avaler l’eau aromatisĂ©e Ă  la banane. Ils avaient associĂ© la saveur de la banane au sucre, et semblaient la trouver plus dĂ©sirable aprĂšs le conditionnement. Rien de semblable en cas d’entraĂźnement dit « faible », oĂč une solution parfumĂ©e Ă  la noix de coco Ă©tait suivie d’une friandise faiblement concentrĂ©e en sucre. Les mollusques continuaient en effet Ă  avaler et Ă  recracher indiffĂ©remment l’eau aromatisĂ©e Ă  la noix de coco.

QUAND LA BANANE INFLUENCE

LA NOIX DE COCO

Jusque ­lĂ , rien de bien diffĂ©rent d’un simple conditionnement qu’avait mis en Ă©vidence le neurologue Ivan Pavlov dĂšs les annĂ©es 1890, quand il avait dĂ©couvert que des chiens Ă  qui l’on fait entendre le son d’une cloche que l’on fait suivre d’une ration de nourriture finissaient

Les circuits de l’apprentissage, dans le systĂšme nerveux des limnĂ©es (escargots d’eau) se composent de quatre neurones dont on voit ici les embranchements. Ce cĂąblage permet de garder la trace d’une expĂ©rience et de modiïŹer la façon dont les nouveaux Ă©vĂ©nements seront traitĂ©s Ă  l’avenir.

22 N° 158 - Octobre 2023
COMMENT NOS SOUVENIRS ÉCLAIRENT L’AVENIR
DÉCOUVERTES MĂ©moire
© Michael Crossley and Kevin Staras

par saliver rien qu’en entendant la cloche. L’originalitĂ© est venue ensuite : les scientifques ont observĂ© ce qui se passait lorsque les escargots recevaient un entraĂźnement fort avec une saveur de banane, suivi quelques heures plus tard d’un entraĂźnement faible avec une saveur de noix de coco. Les limnĂ©es ont alors commencĂ© Ă  apprendre lors de l’entraĂźnement faible, c’est­à­ dire qu’ils commençaient Ă  apprĂ©cier la saveur coco. Lorsque les chercheurs ont inversĂ© l’ordre des deux entraĂźnements, ils n’ont pas observĂ© de tels rĂ©sultats. Et le fait d’échanger les saveurs utilisĂ©es dans les entraĂźnements fort et faible n’a eu aucun effet.

Conclusion : l’entraĂźnement fort fait entrer les escargots dans une pĂ©riode « riche en apprentissages », oĂč le seuil de formation des souvenirs est abaissĂ©. Cela leur permet d’apprendre des choses qu’ils n’auraient pas retenues autrement (c’est ainsi qu’ils associent la noix de coco Ă  l’ingestion de sucre diluĂ© lors de l’entraĂźnement faible). Un tel mĂ©canisme pourrait aider le cerveau Ă  mobiliser les ressources Ă©nergĂ©tiques nĂ©cessaires Ă  l’apprentissage au moment opportun. Ainsi, la dĂ©couverte de sources de nourriture avantageuses rendrait les gastĂ©ropodes plus attentifs par la suite aux sources de nourriture comparables ; et les rencontres avec le danger aiguiseraient leur sensibilitĂ© Ă  de futures potentielles menaces


Toutefois, cet effet reste assez fugace. La pĂ©riode « riche en apprentissages » n’a durĂ© que de trente minutes Ă  quatre heures aprĂšs l’entraĂźnement fort. AprĂšs cela, les escargots cessaient de former des souvenirs Ă  long terme. Et ce n’était pas parce qu’ils avaient oubliĂ© leur entraĂźnement fort, expliquent les chercheurs, car ce souvenir persistait pendant des mois.

L’existence d’une telle fenĂȘtre temporelle semble faire sens. En effet, si le processus ne s’arrĂȘtait pas, « cela pourrait ĂȘtre prĂ©judiciable Ă  l’animal », explique Michael Crossley. Celui­ ci risquerait non seulement d’investir trop de ressources dans l’apprentissage, mais aussi d’apprendre des associations nuisibles Ă  sa survie.

LA DOPAMINE DE L’APPRENTISSAGE

GrĂące Ă  des Ă©lectrodes implantĂ©es sur l’animal, les chercheurs ont dĂ©couvert ce qui se passait dans le cerveau d’un escargot lorsqu’il formait des souvenirs Ă  long terme Ă  l’issue des deux entraĂźnements fort et faible. Deux ajustements de l’activitĂ© cĂ©rĂ©brale se produisaient en parallĂšle. Le premier ajustement permettait d’encoder le souvenir lui­mĂȘme. Le second Ă©tait « purement impliquĂ© dans la modifcation de la perception de

l’animal lors d’autres Ă©vĂ©nements », explique Michael Crossley. Cet ajustement « changeait la façon dont l’animal interprĂ©tait les informations nouvelles en fonction de ses expĂ©riences passĂ©es ». L’équipe a Ă©galement dĂ©couvert qu’elle pouvait induire le mĂȘme changement dans la perception des escargots en bloquant les effets de la dopamine, le neurotransmetteur produit par le neurone qui activait le comportement de recrachement. En effet, cela dĂ©sactivait le neurone responsable du recrachement et laissait constamment activĂ© le neurone responsable de l’ingestion. L’expĂ©rience a eu le mĂȘme effet de prolongation que l’entraĂźnement fort dans les expĂ©riences prĂ©cĂ©dentes : plusieurs heures plus tard, les mollusques formaient un souvenir Ă  long terme Ă  l’issue de l’entraĂźnement faible.

Cet article a initialement paru dans Quanta Magazine, sous le titre « Memories help brains recognize new events worth remembering ».

Selon Pedro Jacob, chercheur postdoctoral Ă  l’universitĂ© d’Oxford, qui n’a pas participĂ© Ă  l’étude, « les chercheurs ont minutieusement cartographiĂ© ce phĂ©nomĂšne, depuis le niveau du comportement jusqu’à celui des bases Ă©lectrophysiologiques de cette interaction entre souvenirs passĂ©s et nouveaux. Il est particuliĂšrement intĂ©ressant d’avoir identifiĂ© le mĂ©canisme sousjacent, car il est probablement commun Ă  de nombreuses espĂšces ». Cependant, Loren Frank n’est pas entiĂšrement convaincu par le fait que l’incapacitĂ© des escargots Ă  ingĂ©rer de l’eau aromatisĂ©e aprĂšs l’entraĂźnement faible signife qu’ils n’avaient aucun souvenir de celui­ ci. Vous pouvez avoir le souvenir d’un Ă©vĂ©nement sans ĂȘtre pour autant capable d’agir sur le comportement associĂ© Ă  cet Ă©vĂ©nement, explique ­t­il : pour mettre au jour une nuance de cet ordre, il faudrait probablement tenter des expĂ©riences au long cours.

DES ESCARGOTS ET DES HOMMES

Bibliographie

M. Crossley et al., A circuit mechanism linking past and future learning through shifts in perception, Science Advances, 2023

Bien que l’infuence des souvenirs sur les apprentissages ultĂ©rieurs n’ait pas Ă©tĂ© Ă  ce jour dĂ©montrĂ©e chez l’homme, note Michael Crossley, « il [pourrait] s’agir d’une caractĂ©ristique largement conservĂ©e et donc digne d’une attention plus poussĂ©e ». Les mĂ©canismes de l’apprentissage et de la mĂ©moire sont Ă©tonnamment similaires chez les mollusques et les mammifĂšres, confrme David Glanzman. DĂšs lors, il serait intĂ©ressant d’étudier si un changement similaire de la perception des Ă©vĂ©nements futurs se produit chez les humains ou d’autres animaux, et comment cela se traduit au niveau neuronal. Ces rĂ©sultats aideraient alors Ă  Ă©clairer notre comprĂ©hension de la formation des souvenirs et des mĂ©canismes cĂ©rĂ©braux associĂ©s, ce qui pourrait avoir des implications dans le traitement des troubles de la mĂ©moire et de l’apprentissage. ÂŁ

23 N° 158 - Octobre 2023
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LES 5 RÉVOLUTIONS DE LA SANTÉ MENTALE

p. 26

L’avĂšnement des psychĂ©dĂ©liques

p. 36 Interview

La psychiatrie de demain sera personnalisée

p. 42

L’essor de l’e-santĂ© mentale

p. 48

La neurostimulation, thĂ©rapie de l’humeur

p. 54

L’ùre de la prĂ©vention

Plus d’un Français sur quatre consomme des anxiolytiques, des antidĂ©presseurs, des somnifĂšres ou d’autres psychotropes. L’état psychique de la population a Ă©tĂ© aggravĂ© par deux ans de pandĂ©mie, et pourrait empirer face aux menaces liĂ©es au climat, Ă  l’accĂšs aux ressources et aux inquiĂ©tudes gĂ©ostratĂ©giques. Comment rĂ©agir face Ă  ces enjeux ? En investissant massivement dans un secteur psychiatrique en sou rance, souligne Antoine Pelissolo. Et en comprenant que tous les patients ne se ressemblent pas, ce qui nĂ©cessite une approche plus personnalisĂ©e, appuyĂ©e sur l’analyse de biomarqueurs sanguins, gĂ©nĂ©tiques ou cĂ©rĂ©braux de la maladie. Voire, prĂ©cise StĂ©phane Mouchabac, en exploitant les donnĂ©es numĂ©riques de chacun pour a ner son proïŹl psychologique et mieux cibler les traitements.

D’autres innovations bouleversent le champ de la psychiatrie, comme les psychĂ©dĂ©liques, extrĂȘmement e caces dans le traitement de la dĂ©pression ou des addictions, ou la neurostimulation, qui revigore le cerveau et attĂ©nue la sou rance psychique. Sans oublier le nerf de la guerre : la prĂ©vention, qui pourrait rĂ©duire de beaucoup la prĂ©valence des maladies mentales. Ces cinq grandes rĂ©volutions nous concernent tous. Il Ă©tait temps de vous en parler.

25 N° 158 - Octobre 2023
SOMMAIRE
Dossier

L’AVÈNEMENT DES PSYCHÉDÉLIQUES

26 N° 158 - Octobre 2023
Dossier

Par Lucie Berkovitch, psychiatre responsable des recherches sur les psychĂ©dĂ©liques Ă  l’hĂŽpital Sainte-Anne, Ă  Paris, et chercheuse Ă  l’universitĂ© Yale, aux États-Unis, et Guillaume Jacquemont, journaliste Ă  Cerveau & Psycho.

EN BREF

ÂŁ Les psychĂ©dĂ©liques ont suscitĂ© de grands espoirs dans les annĂ©es 1960 pour traiter de nombreux troubles psychiques, avant que les recherches ne soient abandonnĂ©es Ă  la suite de la prohibition de ces substances, puis ne reprennent il y a une vingtaine d’annĂ©es.

ÂŁ CombinĂ©s Ă  une psychothĂ©rapie, ils ont montrĂ© des rĂ©sultats trĂšs prometteurs dans le traitement de la dĂ©pression, des troubles anxieux et des addictions, mĂȘme si ces derniers doivent ĂȘtre conïŹrmĂ©s par des essais menĂ©s Ă  plus grande Ă©chelle. Lorsqu’ils sont administrĂ©s avec un accompagnement mĂ©dical adĂ©quat, leurs e ets secondaires restent limitĂ©s.

ÂŁ Ils agiraient par de multiples mĂ©canismes, notamment en attĂ©nuant l’activitĂ© de zones cĂ©rĂ©brales associĂ©es aux ruminations et aux Ă©motions nĂ©gatives, et en augmentant la plasticitĂ© du cerveau.

Adrien n’a plus de motivation pour rien, est constamment d’humeur sombre et ne trouve plus aucun plaisir dans les activitĂ©s qu’il aimait auparavant : il s’est vu diagnostiquer une dĂ©pression, qui persiste malgrĂ© la prise successive de quatre antidĂ©presseurs diffĂ©rents. Pour Lise, tout s’est arrĂȘtĂ© lors de l’annonce de son cancer. MalgrĂ© de nombreuses sĂ©ances de psychothĂ©rapie, elle reste terrorisĂ©e par la perspective d’une mort prochaine, enchaĂźne les crises de panique et ne trouve plus la force de suivre son traitement, ce qui rĂ©duit encore ses chances de survie. Quant Ă  Julien, il a un problĂšme d’alcool dont il n’arrive pas Ă  se sortir : les multiples verres qu’il consomme quotidiennement altĂšrent son humeur, perturbent son sommeil et augmentent son risque de dĂ©velopper des pathologies graves – cancer, maladies cardiovasculaires, cirrhose


Chez tous ces patients, la mĂ©decine s’est rĂ©vĂ©lĂ©e impuissante. Et ils sont loin d’ĂȘtre les seuls dans ce cas : les traitements mĂ©dicamenteux ou psychothĂ©rapeutiques existants laissent un nombre considĂ©rable de personnes sur la touche. On estime ainsi que les antidĂ©presseurs sont insuffsamment effcaces chez un tiers des patients, dont la dĂ©pression est alors qualifĂ©e de « rĂ©sistante ». Une situation qui toucherait quelque 100 millions de personnes dans le monde ! Mais les choses pourraient bientĂŽt changer, grĂące Ă  l’arrivĂ©e dans le domaine mĂ©dical de substances plutĂŽt inattendues : les psychĂ©dĂ©liques.

27 N° 158 - Octobre 2023
Les psychĂ©dĂ©liques comme la psilocybine ou le LSD sont porteurs d’immenses espoirs pour soulager la sou rance psychique. Moyennant un accompagnement psychologique adĂ©quat.
© Alex Tooth/Shutterstock

L’AVÈNEMENT DES PSYCHÉDÉLIQUES

Ces substances comprennent un certain nombre de molĂ©cules au puissant pouvoir psychoactif : la psilocybine (extraite de champignons hallucinogĂšnes), le LSD (produit Ă  partir d’ergot, un champignon parasite des cĂ©rĂ©ales), la dimĂ©thyltryptamine (ou DMT, le principe actif de plantes consommĂ©es dans un breuvage traditionnel d’Amazonie appelĂ© ayahuasca)
 Elles provoquent toutes sortes de distorsions visuelles et sont mĂȘme susceptibles d’induire un sentiment de « dissolution du soi », c’est-Ă -dire une impression de fusion avec le monde.

« CHAQUE CELLULE DE MON CORPS ÉTAIT BOULEVERSÉE »

L’intensitĂ© de cette expĂ©rience est absolument hors normes, comme l’illustrent les tĂ©moignages d’usagers recueillis par le journaliste Benjamin Billot dans son podcast « Substance ». « J’étais bouleversĂ© au niveau molĂ©culaire, chaque cellule de mon corps Ă©tait bouleversĂ©e », raconte ainsi Pano.

« C’était d’une force, d’une puissance et d’une beautĂ© que je n’avais jamais rencontrĂ©es dans ma vie », s’émerveille quant Ă  elle ZoĂ©. Avant de dĂ©tailler : « Mon esprit Ă©tait complĂštement

silencieux, mes perceptions Ă©taient tellement exacerbĂ©es que mon mental n’avait plus le temps de les interprĂ©ter. »

Un tel bouleversement psychique aurait-il des vertus thĂ©rapeutiques ? Bien des psychiatres en sont convaincus depuis longtemps. Dans les annĂ©es 1960, une premiĂšre vague de recherche s’est intĂ©ressĂ©e aux applications thĂ©rapeutiques de ces substances, avant d’ĂȘtre brutalement arrĂȘtĂ©e par leur interdiction. Ce n’est qu’à partir de 2006 que les Ă©tudes ont repris. À travers le monde, de plus en plus de chercheurs et de mĂ©decins Ă©valuent l’effcacitĂ© de « thĂ©rapies psychĂ©dĂ©liques », fondĂ©es sur l’administration de ces substances dans un cadre supervisĂ© incluant un solide accompagnement psychologique : un thĂ©rapeute prĂ©pare le patient, puis l’accompagne lors de la prise de la substance et « dĂ©briefe » avec lui (voir l’encadrĂ© page ci-contre).

Et les premiers rĂ©sultats sont au rendez-vous ! On dĂ©couvre que ces substances ont de puissants effets sur le cerveau et la santĂ© mentale, avec un rapport entre bĂ©nĂ©fces et risques qui semble trĂšs favorable. À tel point que de nombreux spĂ©cialistes considĂšrent qu’elles vont un jour rĂ©volutionner la

L’EXPÉRIENCE PSYCHÉDÉLIQUE

LespsychĂ©dĂ©liques provoquent des distorsions visuelles frappantes, comme la sensation d’une acuitĂ© visuelle dĂ©cuplĂ©e ou l’impression que les objets environnants se dĂ©placent, respirent ou ondulent. Ces distorsions peuvent se transformer en franches hallucinations, le plus souvent trĂšs esthĂ©tiques : formes gĂ©omĂ©triques fractales, kalĂ©idoscopes, sortes de bourgeonnements qui envahissent le champ visuel
 En parallĂšle, la perception du temps et de l’espace est altĂ©rĂ©e. Sur le plan psychologique, les consommateurs rapportent frĂ©quemment un sentiment de dĂ©tente, de bien-ĂȘtre et d’hilaritĂ©, mais aussi parfois d’anxiĂ©tĂ©. Outre ces dimensions perceptives et Ă©motionnelles, ils dĂ©crivent une expĂ©rience de nature spirituelle, voire mystique : l’impression d’accĂ©der Ă  des choses plus importantes, voire (Ă 

fortes doses) de ne faire qu’un avec le monde – ce qu’on appelle la « dissolution du soi ». Les modalitĂ©s varient quelque peu, le LSD provoquant par exemple plus d’hallucinations visuelles que la psilocybine, mais ces dimensions sont prĂ©sentes avec toutes ces substances.

28 N° 158 - Octobre 2023
LES
RÉVOLUTIONS
MENTALE
DOSSIER
5
DE LA SANTÉ
© Brian Kenney/Shutterstock

prise en charge de la dĂ©pression rĂ©sistante, mais aussi des troubles anxieux ou des addictions – et peut-ĂȘtre de bien d’autres pathologies encore. Ce ne serait qu’une question de temps
 et de lĂ©gislation, les psychĂ©dĂ©liques Ă©tant interdits dans la plupart des pays, en dehors de leur utilisation dans le cadre de la recherche.

DES BIENFAITS CONTRE LA DÉPRESSION,

LES TROUBLES ANXIEUX, LES ADDICTIONS


RĂ©volutionnaires, les psychĂ©dĂ©liques le sont notamment par leur temporalitĂ© : quand ils sont effcaces, ils agissent tout de suite, durablement, souvent en une seule sĂ©ance. Des protocoles avec deux ou trois prises, espacĂ©es de quelques semaines, sont aussi testĂ©s, mais le progrĂšs serait dans tous les cas majeur pour les patients. En effet, la plupart des traitements utilisĂ©s actuellement en psychiatrie doivent ĂȘtre pris quotidiennement et mettent plusieurs semaines Ă  produire leur effet.

DĂ©jĂ , des substances apparentĂ©es ouvrent la voie. En France, la kĂ©tamine a Ă©tĂ© validĂ©e pour traiter la dĂ©pression rĂ©sistante (voir l’encadrĂ© page 33). La dĂ©pression est d’ailleurs la pathologie pour laquelle les recherches avec les psychĂ©dĂ©liques « classiques » sont les plus avancĂ©es. En 2022, par exemple, le psychiatre anglais Guy Goodwin et ses collĂšgues ont testĂ© la psilocybine chez plus de 200 patients souffrant de dĂ©pression rĂ©sistante. Trois semaines aprĂšs la sĂ©ance, les symptĂŽmes avaient diminuĂ© de plus de moitiĂ© chez 37 % des participants, et disparu chez 29 % d’entre eux. Pour confrmer ces rĂ©sultats, le psychiatre a lancĂ© une nouvelle Ă©tude, dite de « phase 3 », incluant encore plus de patients et de centres de soin Ă  travers le monde – un prĂ©requis essentiel pour faire valider la psilocybine comme mĂ©dicament. En France, plusieurs institutions, dont l’hĂŽpital Sainte-Anne, Ă  Paris, participeront Ă  cette Ă©tude.

Les donnĂ©es scientifques concernant le traitement des troubles anxieux sont Ă©galement trĂšs prometteuses. En 2022, Friederike Holze, de l’hĂŽpital universitaire de BĂąle, en Suisse, et ses collĂšgues ont proposĂ© du LSD Ă  une quarantaine de patients souffrant d’anxiĂ©tĂ© gĂ©nĂ©ralisĂ©e (une inquiĂ©tude quasi permanente), de phobie sociale ou de trouble panique (caractĂ©risĂ© par des crises d’angoisse trĂšs frĂ©quentes). Les Ă©valuations rĂ©alisĂ©es quatre mois plus tard montrent une nette amĂ©lioration de leur Ă©tat : les deux tiers des participants ont ainsi vu leurs symptĂŽmes anxieux diminuer de plus de 30 %.

C’est justement pour tenter d’apaiser une angoisse bien particuliĂšre, celle liĂ©e Ă  la fn de vie, que plusieurs Ă©tudes sur les psychĂ©dĂ©liques ont Ă©tĂ© conduites dans les annĂ©es 2000, inaugurant

UNE THÉRAPIE SOUS HALLUCINOGÈNES

Les thĂ©rapies psychĂ©dĂ©liques prĂ©voient systĂ©matiquement un accompagnement psychologique poussĂ©, qui se dĂ©roule en trois Ă©tapes : prĂ©paration, accompagnement, intĂ©gration. Le patient rencontre d’abord le thĂ©rapeute aïŹn de verbaliser ses di cultĂ©s et ses attentes, d’ĂȘtre informĂ© des e ets habituels de ces substances et de mettre en place d’éventuelles stratĂ©gies en cas d’inconfort. Cette prĂ©paration diminue fortement le risque de bad trip et permet de dĂ©ïŹnir les objectifs de la prise de psychĂ©dĂ©liques. L’administration de la substance psychĂ©dĂ©lique s’e ectue ensuite dans une piĂšce spĂ©cialement amĂ©nagĂ©e, souvent avec quelques plantes et de petits objets dĂ©coratifs, Ă  l’abri du capharnaĂŒm hospitalier. Le patient s’allonge, un masque d’avion sur les yeux, un casque di usant de la musique sur les oreilles. Le thĂ©rapeute est lĂ , disponible. Il ne sollicite pas expressĂ©ment le patient, mais se tient prĂȘt Ă  rĂ©pondre Ă  ses demandes et Ă  ses besoins. Il peut Ă©galement pratiquer le « toucher thĂ©rapeutique », en posant par exemple une main sur son Ă©paule pour le rassurer ou l’apaiser – aprĂšs avoir recueilli son consentement en amont. AprĂšs l’administration du psychĂ©dĂ©lique vient la phase d’intĂ©gration, oĂč l’on reprend ce qui s’est passĂ©, Ă  travers une ou plusieurs sĂ©ances de psychothĂ©rapie. L’objectif : extraire du matĂ©riel utile Ă  la poursuite du travail sur soi et consolider les bĂ©nĂ©ïŹces obtenus. Tout cet accompagnement est essentiel, car on sait que le contexte (ou setting) joue Ă©normĂ©ment sur la façon dont les gens rĂ©agissent aux psychĂ©dĂ©liques. Ce qui est logique, puisque ces substances ampliïŹent le ressenti du monde extĂ©rieur. L’état d’esprit (le set) et notamment les attentes du sujet ont Ă©galement une inïŹ‚uence majeure. la renaissance de la recherche dans ce domaine. L’annonce d’une maladie incurable ou potentiellement lĂ©tale entraĂźne souvent une « dĂ©tresse existentielle » – mĂ©lange de dĂ©pression, d’anxiĂ©tĂ© et de peur face Ă  la mort –, qu’il peut ĂȘtre diffcile de soulager. On estime ainsi qu’environ un tiers des patients atteints de cancer souffrent de troubles anxieux ou dĂ©pressifs. Avec un cortĂšge de consĂ©quences nĂ©gatives : augmentation du dĂ©sespoir, baisse de la sociabilitĂ©, moindre adhĂ©sion aux traitements (et donc plus faible espoir de survie), et mĂȘme risque de suicide.

FAIRE FACE À LA MORT

Et les psychĂ©dĂ©liques semblent bel et bien effcaces dans ce contexte. En 2016, Stephen Ross, de l’universitĂ© de New York, et ses collĂšgues ont administrĂ© de la psilocybine Ă  29 patients touchĂ©s par un cancer en phase avancĂ©e.

29 N° 158 - Octobre 2023

À QUOI RECONNAÎTON UN RAT QUI HALLUCINE ?

Avant d’ĂȘtre expĂ©rimentĂ©s sur des humains, les psychĂ©dĂ©liques et leurs dĂ©rivĂ©s sont le plus souvent testĂ©s sur des rongeurs. Dans ces expĂ©riences, les chercheurs identiïŹent la prĂ©sence d’hallucinations grĂące Ă  un signe spĂ©ciïŹque : le head twitch, un balancement de tĂȘte trĂšs particulier. Seuls les animaux qui ont absorbĂ© des psychĂ©dĂ©liques manifestent ce comportement, qui n’est pas observĂ© lorsqu’on neutralise le pouvoir hallucinogĂšne des substances. Peut-ĂȘtre que les rongeurs cherchent ainsi Ă  rĂ©duire les e ets visuels des produits ingĂ©rĂ©s, qui sont particuliĂšrement forts quand on ïŹxe quelque chose du regard.

L’AVÈNEMENT DES PSYCHÉDÉLIQUES

RĂ©sultat : sept semaines aprĂšs la sĂ©ance, 58 % d’entre eux Ă©taient considĂ©rĂ©s comme « rĂ©pondeurs » (l’intensitĂ© de leurs symptĂŽmes anxieux avait Ă©tĂ© divisĂ©e par deux, voire davantage). Une amĂ©lioration qui semble particuliĂšrement durable, comme l’a constatĂ© la chercheuse amĂ©ricaine Gabrielle Agin-Liebes quand elle s’est penchĂ©e quatre ans plus tard sur l’état psychologique des patients toujours en vie de cette Ă©tude. Les psychĂ©dĂ©liques se sont aussi rĂ©vĂ©lĂ©s trĂšs effcaces pour traiter les addictions, en particulier Ă  l’alcool et au tabac. En 2022, Michael Bogenschutz, de l’universitĂ© de New York, et ses collĂšgues ont Ă©valuĂ© le potentiel de la psilocybine auprĂšs d’une centaine de patients ayant une dĂ©pendance Ă  l’alcool. Avec des rĂ©sultats impressionnants : six mois aprĂšs le traitement, les patients avaient divisĂ© par 5 leur consommation quotidienne (passĂ©e Ă  1,17 verre par jour), et ne s’alcoolisaient fortement (5 verres ou plus dans la journĂ©e) qu’un jour sur dix en moyenne, contre plus d’un jour sur deux auparavant. En France, Luc Mallet, psychiatre au CHU Henri-Mondor et chercheur Ă  l’Institut du cerveau (ICM) Ă  Paris, et ses collĂšgues vont lancer une grande Ă©tude portant sur 150 patients, cette fois avec du LSD, pour confrmer le potentiel thĂ©rapeutique des psychĂ©dĂ©liques dans la prise en charge de la dĂ©pendance Ă  l’alcool.

Les chiffres ne sont pas moins spectaculaires pour le tabagisme : dans une Ă©tude Ă  petite Ă©chelle publiĂ©e en 2017 par Matthew Johnson, de l’universitĂ© Johns-Hopkins, 60 % des fumeurs chroniques ayant reçu deux doses de psilocybine (voire une troisiĂšme optionnelle pour ceux qui le souhaitaient) Ă©taient devenus totalement abstinents six mois aprĂšs le traitement, alors qu’ils fumaient en moyenne un paquet par jour et avaient dĂ©jĂ  tentĂ© six fois d’arrĂȘter de fumer. Soit le double du taux de succĂšs observĂ© avec les traitements classiques, comme les patchs de nicotine ou les thĂ©rapies cognitivo-comportementales. Des travaux plus exploratoires suggĂšrent que les psychĂ©dĂ©liques aideraient aussi Ă  dĂ©crocher des opioĂŻdes, du cannabis ou des psychostimulants (comme la cocaĂŻne ou les amphĂ©tamines).

Enfn, les psychĂ©dĂ©liques sont Ă  l’étude pour traiter les troubles obsessionnels-compulsifs (une Ă©tude sur une dizaine de patients a donnĂ© de premiers rĂ©sultats encourageants), l’autisme, la douleur ou les troubles du comportement alimentaire (en particulier l’anorexie mentale).

LE CERVEAU SOUS HALLUCINOGÈNES

Mais comment ces molĂ©cules agissent-elles sur notre cerveau ? Elles ont deux grands types d’action : d’une part, elles modulent l’activitĂ© de

divers rĂ©seaux neuronaux et structures cĂ©rĂ©brales (par exemple, dans le cas de la dĂ©pression, les rĂ©seaux impliquĂ©s dans les ruminations et les structures chargĂ©es de traiter les Ă©motions) ; d’autre part, elles stimulent les capacitĂ©s de remodelage du cerveau.

Toutes les substances psychĂ©dĂ©liques ont pour caractĂ©ristique d’activer de petits rĂ©cepteurs situĂ©s Ă  la surface des neurones, appelĂ©s « rĂ©cepteurs 5-HT2A ». PrĂ©sents un peu partout dans le cerveau, notamment dans les zones frontales et sensorielles, ils rĂ©agissent habituellement Ă  la prĂ©sence d’une molĂ©cule produite par l’organisme, la sĂ©rotonine. Une fois activĂ©s par cette derniĂšre, les neurones relarguent du glutamate, un neurotransmetteur excitateur qui va stimuler les neurones environnants. Les psychĂ©dĂ©liques se font en quelque sorte passer pour de la sĂ©rotonine, avec un potentiel d’activation de ces rĂ©cepteurs bien supĂ©rieur, d’oĂč leur propension Ă  moduler largement l’activitĂ© de l’encĂ©phale.

Les rĂ©gions sensorielles sont ainsi prises d’une frĂ©nĂ©sie visible Ă  l’imagerie cĂ©rĂ©brale, qui participe probablement aux fameuses hallucinations caractĂ©ristiques des psychĂ©dĂ©liques. Mais dans d’autres rĂ©gions, l’activation initiale provoquĂ©e par le glutamate enclencherait secondairement des mĂ©canismes inhibiteurs : on presse les freins du cerveau, en quelque sorte.

Parmi les zones cĂ©rĂ©brales soumises Ă  ce freinage : le « rĂ©seau du mode par dĂ©faut ». Ce rĂ©seau cĂ©rĂ©bral est habituellement mis Ă  contribution lorsque nous sommes inactifs, que nous rĂȘvassons ou sommes focalisĂ©s sur nos propres pensĂ©es. On l’appelle parfois « rĂ©seau du vagabondage mental », et il est notamment impliquĂ© dans les ruminations qui surviennent dans les Ă©pisodes dĂ©pressifs. DĂšs lors, en rĂ©duisant l’activitĂ© du rĂ©seau du mode par dĂ©faut, les psychĂ©dĂ©liques diminueraient la tendance Ă  ressasser ses pires souvenirs et Ă  imaginer qu’il va arriver des catastrophes, tout en rendant le patient plus disponible Ă  ses perceptions (rĂ©elles ou hallucinatoires) et concentrĂ© sur elles.

En 2012, le neuroscientifque Robin CarhartHarris, de l’Imperial College London, et ses collĂšgues ont examinĂ© le cerveau de volontaires sains ayant pris de la psilocybine, grĂące Ă  un appareil d’IRM fonctionnelle. Ils ont mesurĂ© une baisse d’activitĂ© neuronale particuliĂšrement importante dans deux rĂ©gions qui participent au sentiment de soi : le cortex prĂ©frontal ventromĂ©dian et le cortex cingulaire postĂ©rieur. Une dĂ©sactivation qui expliquerait le phĂ©nomĂšne de dissolution du soi, observĂ© lorsque les doses absorbĂ©es sont importantes.

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DOSSIER LES 5 RÉVOLUTIONS DE LA SANTÉ MENTALE

Cortex associatif préfrontal

Cortex ventromédian

Zone sous-active

Zone hyperactive

Amygdale

Cortex cingulaire postérieur Cortex visuel primaire

Maladie mentale

Dendrites

Axone

AprĂšs la prise d’un psychĂ©dĂ©lique

Facteur de croissance

BDNF

Nouvelles branches dendritiques

Les psychĂ©dĂ©liques activent fortement le cortex visuel (d’oĂč les hallucinations), mais ont au contraire un e et inhibiteur sur plusieurs autres rĂ©gions ou rĂ©seaux cĂ©rĂ©braux : l’amygdale (impliquĂ©e dans les Ă©motions nĂ©gatives), le cortex ventromĂ©dian et le cortex cingulaire postĂ©rieur (deux rĂ©gions qui participent Ă  crĂ©er le sentiment de soi et qui sont aussi des Ă©lĂ©ments clĂ©s du « rĂ©seau du mode par dĂ©faut », impliquĂ© dans les ruminations), et les zones du cortex dites « associatives » (car elles intĂšgrent de multiples informations). Ces derniĂšres zones, en particulier le cortex prĂ©frontal, sont essentielles Ă  la prise de dĂ©cision

En 2015, Rainer Kraehenmann, de l’universitĂ© de Zurich, et ses collĂšgues constatent Ă  leur tour que ces substances diminuent la rĂ©activitĂ© de l’amygdale, un important centre Ă©motionnel, impliquĂ© notamment dans les Ă©motions nĂ©gatives. Ils ont en effet observĂ© que lorsque les participants de leur Ă©tude avaient pris des psychĂ©dĂ©liques, cette structure s’activait moins face Ă  des stimuli menaçants, par exemple un regard hostile – ce qui pourrait diminuer le ressenti des Ă©motions dĂ©sagrĂ©ables au quotidien. Cette Ă©tude a d’ailleurs mis en Ă©vidence une corrĂ©lation entre la baisse de la rĂ©activitĂ© de l’amygdale et une amĂ©lioration de l’humeur. Avec une nuance : elle portait sur des sujets sains. Les travaux menĂ©s chez des patients ayant une dĂ©pression donnent pour l’instant des rĂ©sultats contradictoires, d’oĂč la nĂ©cessitĂ© de poursuivre les recherches !

Le gros avantage des psychĂ©dĂ©liques est la durĂ©e des bĂ©nĂ©fces potentiels aprĂšs une prise unique de mĂ©dicament. Un effet que l’on explique par le fait qu’ils stimulent la plasticitĂ© cĂ©rĂ©brale, c’est-Ă -dire la capacitĂ© du cerveau Ă  se remodeler.

et Ă  la planiïŹcation des comportements, de sorte que leur perturbation pourrait instaurer une fenĂȘtre de ïŹ‚exibilitĂ© mentale. Les psychĂ©dĂ©liques stimulent en outre la plasticitĂ© cĂ©rĂ©brale : les neurones se mettent Ă  « bourgeonner », Ă©tablissant de multiples connexions nouvelles, ce qui faciliterait l’adoption durable de nouveaux modes de pensĂ©es et corrigerait l’appauvrissement des connexions observĂ© dans de multiples maladies mentales (Ă  droite). Les mĂ©canismes en cause incluent de complexes cascades molĂ©culaires, provoquant notamment la libĂ©ration d’un facteur de croissance neuronal, le BDNF.

En 2018, le neuroscientifque Calvin Ly, de l’universitĂ© de Californie Ă  Davis, et ses collĂšgues ont montrĂ©, Ă  la fois sur des cultures cellulaires et chez des rongeurs, que le LSD et la DMT (le principe actif de l’ayahuasca) stimulent la formation de nouvelles connexions neuronales, ou synapses. Sous l’effet de ces substances, les neurones se mettent littĂ©ralement Ă  bourgeonner.

UN PRINTEMPS NEURONAL

Parmi les hypothĂšses Ă©mises pour expliquer ce phĂ©nomĂšne : en se fxant sur certains rĂ©cepteurs neuronaux comme les rĂ©cepteurs TrkB et mTOR, les psychĂ©dĂ©liques provoqueraient la libĂ©ration d’un facteur de croissance neuronal, le BDNF, qui agit comme un engrais cĂ©rĂ©bral. Autre mode d’action envisagĂ© : les psychĂ©dĂ©liques activeraient des gĂšnes impliquĂ©s dans la neuroplasticitĂ©, comme les gĂšnes Fos, Arc, ou Egr2. Quel qu’en soit le mĂ©canisme, ce « printemps neuronal » serait d’autant plus prĂ©cieux que dans un certain nombre de pathologies psychiatriques, comme la dĂ©pression ou les troubles anxieux, la

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© Marie Marty

L’AVÈNEMENT DES PSYCHÉDÉLIQUES

connectivitĂ© cĂ©rĂ©brale s’étiole, de mĂȘme que chez les personnes subissant un stress chronique. L’effcacitĂ© durable et Ă  large spectre des psychĂ©dĂ©liques pourrait ainsi passer par la restauration de ces connexions perdues.

DĂšs lors s’ouvre une fenĂȘtre de plasticitĂ© dans le cerveau, durant laquelle les rĂ©seaux neuronaux, supports des schĂ©mas de pensĂ©e, deviennent plus aisĂ©ment reconfgurables. On ignore encore combien de temps cette fenĂȘtre reste ouverte, mais des travaux publiĂ©s en 2023 par Patrick Skosnik, de l’universitĂ© Yale, et ses collĂšgues suggĂšrent une durĂ©e de plusieurs semaines. En effet, des ondes cĂ©rĂ©brales typiques d’un Ă©tat de neuroplasticitĂ© persistent deux semaines aprĂšs une administration de psilocybine et leur intensitĂ© augure de l’amĂ©lioration des symptĂŽmes dĂ©pressifs.

Durant cette fenĂȘtre de tir, il est alors possible d’infuencer positivement la façon dont la reconfguration cĂ©rĂ©brale se produit, notamment avec la psychothĂ©rapie. Ainsi, en 2023, Rafael Moliner, de l’universitĂ© de Helsinki, et ses collĂšgues ont montrĂ© qu’en plus d’engendrer de nouvelles connexions, la psilocybine et le LSD renforcent de façon sĂ©lective les synapses actives, celles qui transmettent des signaux. Or quand le patient discute avec le thĂ©rapeute de nouvelles façons de penser plus productives, son cerveau allume des circuits neuronaux spĂ©cifques. En consolidant ces circuits, les psychĂ©dĂ©liques graveraient ces nouveaux schĂ©mas de pensĂ©e dans le marbre neuronal. Mieux vaut alors avoir un bon psy !

DES PSYCHÉDÉLIQUES SANS HALLUCINATIONS ?

Mais quel est le rĂŽle des hallucinations dans ces bĂ©nĂ©fces thĂ©rapeutiques ? Le « voyage psychĂ©dĂ©lique » lui-mĂȘme et son cortĂšge de visions extraordinaires sont-ils nĂ©cessaires Ă  l’acquisition de ces nouveaux schĂ©mas de pensĂ©e, et plus gĂ©nĂ©ralement aux bienfaits de ces substances ? AprĂšs tout, la plasticitĂ© est une affaire purement chimique, qui pourrait avoir lieu indĂ©pendamment d’une expĂ©rience subjective. En outre, plusieurs travaux ont constatĂ© que l’effcacitĂ© des psychĂ©dĂ©liques persistait lorsqu’on neutralisait leur pouvoir hallucinogĂšne Ă  l’aide d’« antidotes » qui bloquent les rĂ©cepteurs Ă  la sĂ©rotonine 5-HT2A.

Pour autant, la place des effets subjectifs reste trĂšs controversĂ©e. Dans certaines Ă©tudes, l’amĂ©lioration est corrĂ©lĂ©e Ă  ces effets (typiquement Ă  l’intensitĂ© de l’expĂ©rience mystique ressentie par le patient), dans d’autres non. Le problĂšme est d’autant plus Ă©pineux que la prĂ©sence de ces effets permet aux participants de deviner s’ils ont

LES BÉNÉFICES EN QUELQUES CHIFFRES

AprĂšs la prise d’un psychĂ©dĂ©lique :

29 % des patients touchés par une dépression résistante entrent en rémission (disparition des symptÎmes).

Source : G. Goodwin et al., The New England Journal of Medicine, 2022

65 % des patients sou rant de troubles anxieux ont vu leurs symptîmes diminuer de plus de 30 %.

Source : F. Holze et al., Biological Psychiatry, 2022

5 fois moins de verres : c’est la rĂ©duction de la consommation observĂ©e chez des patients alcooliques.

Source : M. Bogenschutz et al., JAMA Psychiatry, 2022

60 % des fumeurs qui avaient dĂ©jĂ  tentĂ© au moins six fois d’arrĂȘter y sont parvenus.

Source : M. Johnson et al., The American Journal of Drug and Alcohol Abuse, 2017

Avertissement : ces bĂ©nĂ©ïŹces ont Ă©tĂ© obtenus avec un solide accompagnement thĂ©rapeutique ; l’automĂ©dication est Ă  Ă©viter absolument, en raison des risques associĂ©s Ă  ces substances.

Ă©tĂ© affectĂ©s au groupe tĂ©moin, qui reçoit un placebo, plutĂŽt qu’à celui qui reçoit la substance active. Avec parfois mĂȘme un effet « nocebo », c’est-Ă -dire une aggravation des symptĂŽmes liĂ©e Ă  la dĂ©ception de ne pas avoir reçu la substance testĂ©e, ce qui peut artifciellement accentuer les diffĂ©rences entre les deux groupes.

Une partie des spĂ©cialistes restent en tout cas convaincus que les bienfaits des psychĂ©dĂ©liques viennent, au moins en partie, du vĂ©cu subjectif associĂ©, et craignent que priver ces substances de leur pouvoir hallucinogĂšne « n’assĂšche » le matĂ©riel psychique disponible pour la thĂ©rapie. De fait, les tĂ©moignages des patients qui ont participĂ© Ă  ces expĂ©riences, recueillis par le journaliste amĂ©ricain Michael Pollan dans son ouvrage Les Nouvelles Promesses des psychotropes (Pocket, 2021), sont Ă©difants. Une femme dans la soixantaine, touchĂ©e par un cancer du sein, raconte ainsi : « Ce dont je me souviens, c’est que l’instant d’aprĂšs, je suis sous la terre, dans une forĂȘt magnifque Ă  la vĂ©gĂ©tation dense et au sol brun et argileux. Il y a des racines tout autour de moi, je vois les arbres pousser, et je fais partie d’eux. J’étais morte, mais j’étais lĂ , dans le sol, avec toutes ces racines, et je ne me sentais ni triste ni heureuse, mais tout simplement

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DOSSIER LES 5 RÉVOLUTIONS DE LA SANTÉ MENTALE

satisfaite et apaisĂ©e. Je n’étais pas partie, j’étais une partie de la Terre. »

QUAND LE SOI SE DISSOUT

Il s’agit lĂ  d’un cas typique de dissolution du soi, potentiellement utile pour soulager bien des souffrances, notamment l’anxiĂ©tĂ© liĂ©e Ă  la fn de vie. Si le soi n’existe plus, l’angoisse qu’il disparaisse s’évanouit, si l’on peut dire
 De fait, cet effacement semble bel et bien changer le rapport que les patients entretiennent avec la mort. Ceux-ci dĂ©crivent une sensation de connexion au monde extĂ©rieur, de faire partie de quelque chose de plus grand aussi bien sur le plan spatial

(ĂȘtre un Ă©lĂ©ment parmi d’autres dans l’univers) que temporel (vivre un moment parmi d’autres dans l’histoire de l’humanitĂ©). La mort apparaĂźt alors comme moins inquiĂ©tante, et dans l’ordre naturel du monde.

L’impression de se trouver connectĂ© Ă  un ensemble plus vaste que soi prend souvent la forme d’un sentiment d’osmose avec les autres, qui aide sans doute les patients, parfois repliĂ©s sur eux-mĂȘmes en raison de leur trouble psychique, Ă  se rapprocher de leur entourage, et plus largement des autres. C’est ce qu’on cherche notamment Ă  exploiter dans les Ă©tudes sur l’autisme.

KÉTAMINE, MDMA
 LES SUBSTANCES APPARENTÉES OUVRENT LA VOIE

Outre les psychĂ©dĂ©liques dits « classiques », d’autres substances apparentĂ©es sont Ă  l’étude, voire dĂ©jĂ  autorisĂ©es. La kĂ©tamine, utilisĂ©e comme anesthĂ©sique Ă  forte dose, est ainsi un traitement validĂ© de la dĂ©pression rĂ©sistante depuis quelques annĂ©es. Disponible sous forme de spray nasal, elle provoque des e ets dissociatifs, comme un sentiment de dĂ©connexion du corps (« Est-ce que c’est ma main ? », « Je suis aspirĂ© hors de mon corps »), ainsi qu’une sensation d’ébriĂ©tĂ©, d’hilaritĂ©, et plus rarement des hallucinations visuelles. Les mĂ©canismes de son action antidĂ©pressive sont encore dĂ©battus, mais incluent probablement une stimulation de la plasticitĂ© cĂ©rĂ©brale.

La kĂ©tamine partage deux atouts majeurs avec les psychĂ©dĂ©liques. D’une part, elle est e cace chez de nombreux patients qui ne rĂ©pondent pas aux traitements classiques. D’autre part, elle agit immĂ©diatement, lĂ  oĂč les antidĂ©presseurs mettent plusieurs semaines Ă  donner des rĂ©sultats. En revanche, contrairement aux psychĂ©dĂ©liques, son action ne dure que pendant quelques jours ; c’est pourquoi elle est administrĂ©e de façon rĂ©pĂ©tĂ©e et en association avec un antidĂ©presseur classique, en attendant que celui-ci fasse e et. Le protocole actuel prĂ©voit deux ou trois sĂ©ances Ă  l’hĂŽpital par semaine pendant un mois, puis on poursuit en espaçant de plus en plus les visites.

L’autre substance apparentĂ©e qui sera sans doute bientĂŽt disponible en tant que mĂ©dicament est la MDMA, plus connue sous le nom d’ecstasy. Elle est actuellement en phase 3 d’essais cliniques pour traiter l’état de stress post-traumatique. Cette substance dĂ©clenche la libĂ©ration de plusieurs neurotransmetteurs, comme la sĂ©rotonine ou l’ocytocine, entraĂźnant un sentiment de bien-ĂȘtre. Les patients parviennent alors plus facilement Ă  Ă©voquer l’évĂ©nement traumatisant, voire le revivent sous forme de ïŹ‚ash-back, tout en restant dans cet Ă©tat Ă©motionnel apaisĂ©, ce qui favorise le travail psychothĂ©rapeutique.

La MDMA a aussi un e et empathogĂšne, ou e et « bisounours », les usagers ayant envie de se faire des cĂąlins, de se prendre dans les bras), sans doute car l’ocytocine libĂ©rĂ©e Ă  la suite de sa consommation

est une hormone du lien. Cet e et est Ă©galement prĂ©cieux dans le cadre de la thĂ©rapie. Tout d’abord, il augmente l’empathie et la tolĂ©rance que l’on a vis-Ă -vis de soi-mĂȘme. Or les gens qui ont vĂ©cu un traumatisme Ă©prouvent parfois une culpabilitĂ© trĂšs forte, se sentant responsables de ce qui leur est arrivĂ©. La MDMA peut donc soulager ce sentiment. De plus, son e et empathogĂšne renforce le lien avec le thĂ©rapeute, ce qui bĂ©nĂ©ïŹcie Ă  la psychothĂ©rapie. Si le traitement de l’état de stress post-traumatique est l’application la plus avancĂ©e, le pouvoir de cette substance sur l’humeur et les interactions sociales pousse les chercheurs Ă  l’explorer pour bien d’autres troubles : l’autisme, la dĂ©pression, l’anxiĂ©tĂ©, les addictions


5 CENTRES QUI PROPOSENT DES THÉRAPIES À

En France, la kĂ©tamine est disponible dans quelques centres (voir les exemples ci-dessous). Elle est rĂ©servĂ©e Ă  des patients prĂ©sentant des tableaux dĂ©pressifs sĂ©vĂšres et rĂ©sistants aux traitements, Ă  la demande de leur psychiatre rĂ©fĂ©rent ou d’un mĂ©decin travaillant dans un centre expert spĂ©cialisĂ© dans la dĂ©pression.

– CH Sainte-Anne, Paris, Pîle Hospitalo-Universitaire Paris 15ùme, Service Hospitalo-Universitaire

– CH du Rouvray, Sotteville-lĂšs-Rouen, service hospitalo-universitaire de psychiatrie de l’adulte, CETIP, UnitĂ© START

– CHU de Clermont-Ferrand, service de psychiatrie adultes B, unitĂ© spĂ©cialisĂ©e dans la prise en charge des troubles de l’humeur

– CHU d’Angers, service de psychiatrie, CETIP ResisTH

– CHU Lapeyronie, Ă  Montpellier, Centre expert dĂ©pression rĂ©sistante

– CHU de Besançon, service de psychiatrie de l’adulte

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LA KÉTAMINE EN FRANCE

La psilocybine, substance psychédélique la plus étudiée, est extraite de champignons hallucinogÚnes variés, dont ceux du genre psylocibe (ici des champignons Psilocybe semilanceata), qui poussent un peu partout dans le monde.

L’AVÈNEMENT DES PSYCHÉDÉLIQUES

Dans le cas des addictions, certains racontent aussi que fumer ou boire leur a soudain semblĂ© futile, face Ă  la perspective plus vaste qu’ils avaient entrevue. Pour d’autres, c’est un sentiment de dĂ©goĂ»t qui s’impose. Ainsi de Savannah Miller, fumeuse invĂ©tĂ©rĂ©e d’une trentaine d’annĂ©es : « Vous savez Ă  quoi ressemblent les gargouilles, ces crĂ©atures ramassĂ©es sur elles-mĂȘmes ? C’est ce que j’ai eu l’impression d’ĂȘtre, une sorte de petit golem, dĂ©pourvu de libre arbitre, aspirant la fumĂ©e sans la recracher, jusqu’à ce que ma poitrine devienne douloureuse et que j’étouffe. C’était Ă  la fois puissant et Ă©cƓurant. Je la revois, cette affreuse gargouille crachotante, chaque fois que je m’imagine en train de fumer. »

Il se pourrait donc que ce voyage psychĂ©dĂ©lique, dĂ©crit par beaucoup comme l’une des expĂ©riences les plus importantes de leur vie et souvent associĂ© Ă  une prise de conscience, contribue Ă  sortir les patients des routines mentales dans lesquelles ils sont enfermĂ©s. Une sorte de pas de cĂŽtĂ© qui devient possible dans cet Ă©tat second. Par la suite, les sĂ©ances de psychothĂ©rapie consolideraient les acquis, qui s’inscriraient dans le cerveau d’autant plus facilement que celui-ci est rendu plus mallĂ©able par les psychĂ©dĂ©liques.

D’UNE DROGUE À L’AUTRE ?

Mais il reste une question essentielle : n’est-il pas risquĂ© d’utiliser ces molĂ©cules ? La rĂ©ponse est un peu complexe, car les psychĂ©dĂ©liques ne comportent pas les mĂȘmes dangers que la plupart des autres drogues. En effet, bon nombre de substances psychoactives stimulent les Ă©motions

PETIT LEXIQUE CLINIQUE

Pour ĂȘtre autorisĂ©, un nouveau mĂ©dicament doit passer avec succĂšs toute une sĂ©rie de tests : Essais prĂ©cliniques : tests sur des cellules, des tissus et des animaux Essais cliniques : tests sur l’humain

- Phase 1 : premiĂšres observations sur un petit groupe de volontaires sains ou malades, notamment pour vĂ©riïŹer l’absence de toxicitĂ©

- Phase 2 : premiĂšre Ă©valuation de l’e cacitĂ© et de la dose Ă  prescrire, en gĂ©nĂ©ral chez quelques dizaines de patients

- Phase 3 : essais à grande échelle, sur plusieurs centaines, voire milliers, de patients

Les tests sur les psychédéliques ont passé avec succÚs des essais cliniques de phase 2 pour les applications contre la dépression, les troubles anxieux et les addictions. Des essais de phase 3 sont déjà lancés pour la dépression.

positives en entraĂźnant une libĂ©ration massive de neurotransmetteurs comme la dopamine ou la sĂ©rotonine dans le cerveau. Cette libĂ©ration Ă©puise les stocks neuronaux, si bien que l’usager va expĂ©rimenter une « descente », c’est-Ă -dire un contrecoup caractĂ©risĂ© par un ressenti opposĂ© Ă  celui obtenu grĂące Ă  la drogue (tristesse, anxiĂ©tĂ©, ralentissement, fatigue, etc.). C’est l’un des mĂ©canismes qui pousse Ă  chercher une nouvelle prise et qui risque, in fne, de conduire Ă  la dĂ©pendance. Les psychĂ©dĂ©liques classiques ne prĂ©sentent pas ce risque, car ils ne provoquent pas de libĂ©ration de la sĂ©rotonine naturellement produite par les neurones, mais se substituent Ă  elle, en activant directement les rĂ©cepteurs de cette molĂ©cule. Ils ne laissent donc pas le cerveau vidĂ© de sa sĂ©rotonine naturelle.

Autre piĂšge, plus subtil, qu’on ne trouve pas avec les psychĂ©dĂ©liques : certaines drogues, typiquement la cocaĂŻne, plongent leur usager dans un Ă©tat parfois diffcile Ă  distinguer d’un fonctionnement psychique normal. On se sent plus heureux, plus Ă©nergique, moins timide, mais rien de dĂ©mesurĂ© ni d’incompatible avec nombre de situations de la vie quotidienne. En consĂ©quence, les usagers ont tendance Ă  rĂ©pĂ©ter les prises et prennent parfois des risques inconsidĂ©rĂ©s, causant notamment des accidents de la route, puisqu’ils ne se rendent pas compte que leurs facultĂ©s mentales sont en rĂ©alitĂ© diminuĂ©es. À l’inverse, lors d’un trip sous LSD, le consommateur ne risque pas de se mĂ©prendre ! L’expĂ©rience est mĂȘme tellement intense qu’il ne cherche en gĂ©nĂ©ral pas Ă  la rĂ©pĂ©ter trop souvent et consacre un temps spĂ©cifque Ă  la consommation, en dehors de ses obligations personnelles et professionnelles.

L’IMPORTANCE D’ÊTRE BIEN ACCOMPAGNÉ

Concernant la toxicitĂ©, ces molĂ©cules peuvent avoir divers effets secondaires – maux de tĂȘte, nausĂ©es, vomissements
 –, mais ils sont transitoires et s’évanouissent en mĂȘme temps que les effets des produits. Tout cela ne signife bien sĂ»r pas que les psychĂ©dĂ©liques sont sans danger. Chez certaines personnes, ils provoquent une forte anxiĂ©tĂ© – le fameux bad trip. Rien d’étonnant Ă  ce que la plongĂ©e dans un univers aussi Ă©trange, oĂč tout se dĂ©forme et se dissout, soit potentiellement inquiĂ©tante ! Il est alors essentiel d’ĂȘtre bien entourĂ© et de pouvoir ĂȘtre rassurĂ© par une personne de confance.

La fabilitĂ© des individus prĂ©sents lors de l’administration d’un psychĂ©dĂ©lique est d’autant plus importante que ces substances placent le sujet dans un Ă©tat de vulnĂ©rabilitĂ© susceptible d’entraĂźner des abus, notamment sexuels : des

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DOSSIER LES 5 RÉVOLUTIONS DE LA SANTÉ MENTALE
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cas ont été rapportés dans le cadre de thérapies underground conduites de maniÚre illégale. Les psychédéliques sont en outre fortement déconseillés aux personnes ayant des antécédents personnels ou familiaux de symptÎmes psychotiques (délires, hallucinations) ou de troubles bipolaires, chez qui ils risqueraient de déclencher une crise profonde.

DerniĂšre rĂ©serve : l’étude de phase 3 menĂ©e par le psychiatre amĂ©ricain Guy Goodwin et ses collĂšgues sur l’utilisation de la psilocybine dans la dĂ©pression rĂ©sistante laisse craindre une augmentation des idĂ©es suicidaires dans les moments qui suivent la prise du psychĂ©dĂ©lique. Peut-ĂȘtre est-ce la diminution de la peur de la mort qui rend ces idĂ©es sombres moins effrayantes et plus acceptables, ou un effet dĂ©sinhibiteur qui lĂšve certains freins mentaux (ce qu’on observe parfois avec l’alcool ou les antidĂ©presseurs). Ce facteur sera Ă  surveiller absolument dans les prochaines recherches, tant il est susceptible de provoquer des drames humains insupportables. En effet, mĂȘme si cela reste rare, plusieurs tentatives de suicide inexpliquĂ©es ont Ă©tĂ© observĂ©es chez des usagers sous l’emprise de psychĂ©dĂ©liques, laissant l’entourage dans un Ă©tat de choc et de chagrin incommensurable. De tels passages Ă  l’acte suicidaire sous psychĂ©dĂ©lique sont d’ailleurs Ă  l’origine du vent de panique ayant abouti Ă  leur prohibition dans les annĂ©es 1960.

Pour toutes ces raisons, l’examen pointu des antĂ©cĂ©dents du patient ainsi qu’un solide accompagnement psychologique sont indispensables. Dans ce contexte sĂ©curisĂ©, la survenue de bad trip peut ĂȘtre gĂ©rĂ©e et le risque de passage Ă  l’acte enrayĂ©.

Ces questions de sĂ©curitĂ© plaident en faveur du dĂ©veloppement de substituts qui ne dĂ©clenchent pas d’hallucinations, afn d’enrichir l’arsenal thĂ©rapeutique. D’autres raisons y poussent : elles sont d’ordre mĂ©thodologique (les participants des Ă©tudes ne parviendraient plus Ă  savoir s’ils sont dans le groupe « traitement » ou dans celui qui reçoit un placebo), pratique (les Ă©tudes et les soins seraient plus simples Ă  mettre en Ɠuvre et moins coĂ»teux, et la validation par les autoritĂ©s plus facile Ă  obtenir), ou relatives Ă  l’acceptabilitĂ© (bon nombre de patients ne souhaitent pas vivre une expĂ©rience psychĂ©dĂ©lique, voire sont effrayĂ©s par cette perspective)


DE QUELQUES MINUTES

À DOUZE HEURES DE DURÉE D’ACTION

Dans cette lignĂ©e, une autre piste est en cours d’exploration, celle de psychĂ©dĂ©liques Ă  durĂ©e d’action relativement courte. Les effets de la psilocybine durent quatre Ă  six heures, et ceux

Bibliographie

P. Skosnik et al., Sub-acute e ects of psilocybin on EEG correlates of neural plasticity in major depression, Journal of Psychopharmacology, 2023.

G. Goodwin et al., Single-dose psilocybin for a treatmentresistant episode of major depression, The New England Journal of Medicine, 2022.

F. Holze et al., Lysergic acid diethylamide-assisted therapy in patients with anxiety with and without a life-threatening illness, Biological Psychiatry, 2022

M. Bogenschutz et al., Percentage of heavy drinking days following psilocybin-assisted psychotherapy vs placebo in the treatment of adult patients with alcohol use disorder, JAMA Psychiatry, 2022

L. Berkovitch et al., E cacitĂ© des psychĂ©dĂ©liques en psychiatrie, une revue systĂ©matique, L’EncĂ©phale, 2021

du LSD jusqu’à douze heures, ce qui nĂ©cessite la mobilisation longue et coĂ»teuse de professionnels de santĂ© spĂ©cialement formĂ©s, sans compter le risque que le voyage se passe mal. Il existe certes des antidotes pour stopper les hallucinations, mais si les psychĂ©dĂ©liques doivent se rĂ©pandre dans le domaine du soin, autant limiter au maximum le risque d’un bad trip qui n’en fnit plus. C’est ce qui a conduit Ă  un regain d’intĂ©rĂȘt pour la DMT (ou la 5-Meo-DMT, un dĂ©rivĂ©), dont les effets ne durent que quinze Ă  trente minutes. À l’inverse, la mescaline, drogue dĂ©crite par le poĂšte français Henri Michaux dans son livre MisĂ©rable Miracle, n’est presque pas Ă©tudiĂ©e : Ă  la longueur de son action – une douzaine d’heures, comme le LSD – s’ajoutent des effets indĂ©sirables plus frĂ©quents.

De nombreux points restent Ă  prĂ©ciser pour maximiser l’effcacitĂ© de ces thĂ©rapies : l’importance respective du psychĂ©dĂ©lique et de la psychothĂ©rapie, le format et la durĂ©e de celle-ci, le meilleur dosage de la substance
 Il faudra Ă©galement dĂ©terminer si, sur le long terme, une seule sĂ©ance est suffsante, ou si l’administration doit ĂȘtre rĂ©pĂ©tĂ©e Ă  des intervalles de quelques mois ou quelques annĂ©es.

Sur tous ces points, les essais cliniques en cours devraient apporter des rĂ©ponses. Mais ces essais prennent du temps : pour le traitement de la dĂ©pression par la psilocybine, application la plus avancĂ©e, ils ne devraient se terminer que dans trois ou quatre ans minimum. Or les promesses de ces substances et l’enthousiasme qui les entoure sont si forts qu’ils bousculent dĂ©jĂ  les calendriers. L’Australie a ainsi rĂ©cemment dĂ©cidĂ© d’autoriser l’usage encadrĂ© de la psilocybine et de l’ecstasy Ă  des fns mĂ©dicales, sans mĂȘme attendre la fn des essais cliniques
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Quand ils sont e caces, les psychédéliques agissent tout de suite, durablement, et en une seule prise.
C’est un de leurs aspects rĂ©volutionnaires.

LA NEUROSTIMULATION, THÉRAPIE DE L’HUMEUR

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DOSSIER LES 5 RÉVOLUTIONS DE LA SANTÉ MENTALE

EN BREF

ÂŁ Cela fait tout juste trente ans que l’on a montrĂ© que la stimulation magnĂ©tique transcrĂąnienne rĂ©pĂ©titive du cerveau, ou rTMS, Ă©tait capable de modiïŹer l’humeur.

£ AprÚs de nombreux essais cliniques, on sait désormais que la technique représente un traitement e cace des dépressions et hallucinations résistantes aux médicaments.

£ Mais elle serait utile dans bien d’autres troubles mentaux, comme les addictions ou les TOC. Reste à la rendre accessible à tous


à la rendre accessible à tous ceux qui en auraient besoin


En 1985, lorsqu’il dĂ©veloppa le premier stimulateur magnĂ©tique pour cerveau, le physicien anglais Anthony Barker Ă©tait loin de se douter que, trente ans plus tard, sa machine allait rĂ©volutionner la psychiatrie en devenant un traitement de la dĂ©pression effcace, et reconnu internationalement.

Au dĂ©part, lui et son Ă©quipe Ă  l’universitĂ© de Sheffeld, en Angleterre, pensaient concevoir un outil utile pour poser des diagnostics : en effet, la stimulation magnĂ©tique permet d’activer Ă  distance certains neurones Ă  l’intĂ©rieur du crĂąne, grĂące Ă  un transfert d’énergie via un champ Ă©lectromagnĂ©tique. Par exemple, en appliquant une stimulation au niveau de la rĂ©gion cĂ©rĂ©brale qui contrĂŽle les muscles de la main, il est possible de provoquer une rĂ©action musculaire que l’on Ă©tudie alors, afn de voir si les nerfs reliant le cerveau Ă  la main fonctionnent correctement et conduisent bien l’infux nerveux.

D’ABORD, POUR VÉRIFIER LES NERFS

Ainsi, aujourd’hui encore, dans de nombreux services de neurologie, on utilise chaque jour la stimulation magnĂ©tique transcrĂąnienne, ou TMS

– comme on l’appelle maintenant –, Ă  des fns diagnostiques, pour vĂ©rifer l’intĂ©gritĂ© des nerfs. Pourtant, l’idĂ©e de se servir de l’électricitĂ© ou de champs magnĂ©tiques pour stimuler le cerveau n’était dĂ©jĂ  pas nouvelle. AprĂšs la dĂ©couverte, en 1831, de l’induction Ă©lectromagnĂ©tique par le physicien et chimiste britannique Michael Faraday, le mĂ©decin et physicien français Jacques ArsĂšne d’Arsonval dĂ©crivit pour la premiĂšre fois, en 1896, l’effet d’un champ magnĂ©tique dit « pulsĂ© » sur le cortex cĂ©rĂ©bral. Quelques annĂ©es plus tard, en 1910, une Ă©quipe de physiciens anglais rĂ©ussit Ă  montrer que la stimulation magnĂ©tique provoquait parfois des « phosphĂšnes », c’est-Ă -dire de petits points lumineux qui apparaissaient dans le champ visuel. Preuve de l’activation de neurones.

PUIS, POUR MODIFIER L’HUMEUR


Puis, en 1959, le professeur de biophysique Alexander Kolin, Ă  Los Angeles, arriva Ă  provoquer une contraction musculaire Ă  la suite d’une excitation magnĂ©tique du nerf sciatique d’une grenouille, avec un stimulateur magnĂ©tique ! Une expĂ©rience rĂ©pliquĂ©e chez l’homme en 1965, vingt ans avant que l’équipe d’Anthony Barker ne dĂ©veloppe enfn le premier stimulateur magnĂ©tique dans une forme trĂšs proche de celle des neurostimulateurs actuels (voir la fgure page 51). En prĂ©sentant leurs travaux sur les mouvements d’un muscle du pouce engendrĂ©s par la stimulation d’une rĂ©gion prĂ©cise du cortex moteur, les chercheurs anglais ont ainsi ouvert la voie Ă  la cartographie des aires motrices du cerveau.

Mais dans les annĂ©es 1990, alors que l’on utilisait de plus en plus la technique pour contrĂŽler

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© Wild Squirrels /Shutterstock Par Alexis Bourla, psychiatre dans le service de psychiatrie de l’hĂŽpital Saint-Antoine et au cabinet NeuroStim, ainsi que directeur des projets psychiatriques pour le groupe Clariane et prĂ©sident de Cline Research.
Presque par hasard, on a dĂ©couvert il y a trente ans qu’une stimulation magnĂ©tique sur le crĂąne modiïŹait l’humeur. Aujourd’hui, la technique – nommĂ©e rTMS – est en passe de devenir une thĂ©rapie pour de nombreux troubles mentaux, dont la dĂ©pression. Reste cependant

LA NEUROSTIMULATION, THÉRAPIE DE L’HUMEUR

l’état des nerfs, des praticiens frent une dĂ©couverte Ă©tonnante : ils remarquĂšrent que, lors de l’application de la stimulation, certains patients dĂ©crivaient un changement de leur humeur. Des chercheurs ont donc ensuite essayĂ© de stimuler d’autres rĂ©gions cĂ©rĂ©brales, notamment le cortex prĂ©frontal dont on sait qu’il s’agit – pour caricaturer – de la « tour de contrĂŽle » du cerveau et, ainsi, d’une zone trĂšs impliquĂ©e dans le contrĂŽle cognitif et Ă©motionnel. En renforçant l’activitĂ© de cette aire, on espĂ©rait la faire fonctionner mieux pour aider les patients atteints de troubles de l’humeur. De nombreux essais cliniques furent menĂ©s, d’abord sur de petits groupes de patients, puis sur des cohortes de plus en plus importantes. Tous les voyants Ă©taient au vert : la stimulation magnĂ©tique Ă©tait en mesure de modifer l’humeur.

DĂšs lors, depuis le dĂ©but du XXI e siĂšcle, des centaines d’autres essais cliniques ont Ă©tĂ© rĂ©alisĂ©s et plusieurs dizaines de mĂ©taanalyses ont confrmĂ© l’effcacitĂ© et la bonne tolĂ©rance de la technique, qui provoque peu d’effets secondaires et n’est pas invasive. Et au fl du temps, les scientifques continuent d’amĂ©liorer les protocoles, de prĂ©ciser les cibles cĂ©rĂ©brales, et comprennent de mieux en mieux les mĂ©canismes d’action de la pratique. La rĂ©volution de la TMS est en marche


UN MÉCANISME D’ACTION

NEUROBIOLOGIQUE

Comment fonctionne-t-elle ? Lorsqu’une stimulation magnĂ©tique est appliquĂ©e sur une rĂ©gion cĂ©rĂ©brale, Ă  travers le crĂąne, cela entraĂźne une « dĂ©charge » neuronale assez localisĂ©e, qui provoque Ă  son tour une dĂ©polarisation des membranes des neurones, de proche en proche, jusqu’à leur partie distale, puis leur nerf, d’oĂč une transmission du signal Ă©lectrique.

Une stimulation rĂ©pĂ©tĂ©e, comme on le fait avec la rTMS, consiste en une rĂ©pĂ©tition de dĂ©charges neuronales, dont la frĂ©quence engendre diffĂ©rents effets : une stimulation lente a plutĂŽt tendance Ă  diminuer l’amplitude des dĂ©polarisations neuronales – et donc l’activitĂ© de la rĂ©gion cĂ©rĂ©brale – et, Ă  l’inverse, une stimulation rapide provoque une « excitation » neuronale – donc une augmentation de l’activitĂ© de la zone.

Par ailleurs, on a montrĂ© que la stimulation modulait aussi la libĂ©ration de certains neurotransmetteurs impliquĂ©s dans l’humeur et la dĂ©pression, comme la sĂ©rotonine, la dopamine, le GABA et le glutamate. Et enfn, l’une des hypothĂšses actuelles pour expliquer l’effcacitĂ© Ă  long terme de la rTMS repose Ă©galement sur la libĂ©ration de facteurs de croissance cĂ©rĂ©braux tels que le BDNF, qui permet de crĂ©er de nouvelles

connexions entre neurones (ou synapses) et participe Ă  la neuroplasticitĂ© (dont on sait qu’elle est dĂ©faillante dans certaines formes de dĂ©pression). Tous ces mĂ©canismes interviennent non seulement au niveau de la rĂ©gion stimulĂ©e, mais aussi Ă  distance, via l’activation de rĂ©seaux cĂ©rĂ©braux. Autrement dit, cela amĂ©liore la capacitĂ© des aires cĂ©rĂ©brales Ă  fonctionner en synergie.

UNE TECHNIQUE PROMETTEUSE

POUR PLUSIEURS MALADIES

Ainsi, aujourd’hui, la stimulation magnĂ©tique transcrĂąnienne rĂ©pĂ©titive – rTMS – est dĂ©fnie par la Haute AutoritĂ© de santĂ© (HAS) comme un « acte thĂ©rapeutique mĂ©dical de neurostimulation non invasive cherchant Ă  moduler l’excitabilitĂ© de certaines zones du cerveau en vue d’amĂ©liorer les symptĂŽmes de pathologies neuropsychiatriques ». Mais contre quels symptĂŽmes, prĂ©cisĂ©ment, peuton l’utiliser Ă  l’heure actuelle ?

Comme des rĂ©gions cĂ©rĂ©brales diffĂ©rentes sont impliquĂ©es dans les diverses maladies mentales, il est nĂ©cessaire de paramĂ©trer les protocoles de stimulation – Ă  savoir la cible cĂ©rĂ©brale, ainsi que la frĂ©quence et l’intensitĂ© de la stimulation – de façon personnalisĂ©e, pour chaque patient. Depuis quelques annĂ©es, les recommandations mĂ©dicales françaises proposent d’y recourir essentiellement pour lutter contre les dĂ©pressions rĂ©sistantes, c’est-Ă -dire qui ne s’amĂ©liorent

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DOSSIER LES 5 RÉVOLUTIONS DE LA SANTÉ MENTALE
La stimulation magnĂ©tique transcrĂąnienne module la libĂ©ration de certains neuromĂ©diateurs impliquĂ©s dans l’humeur et la dĂ©pression.

pas malgré au moins deux traitements antidépresseurs bien conduits, à savoir donnés à dose appropriée et pour une durée suffsante, et contre les hallucinations résistantes aux médicaments de la schizophrénie.

DÉPRESSION, SCHIZOPHRÉNIE, ADDICTIONS, TOC

Cependant, de plus en plus d’études scientifques rĂ©vĂšlent aussi l’intĂ©rĂȘt de ce traitement contre les addictions, notamment le symptĂŽme de craving – l’envie irrĂ©sistible de craquer pour une cigarette, de la cocaĂŻne ou encore de la mĂ©thamphĂ©tamine –, et contre les troubles obsessionnels compulsifs, les troubles anxieux, les symptĂŽmes nĂ©gatifs – comme l’apathie – de la schizophrĂ©nie


Il est aussi utilisĂ© en neurologie, aprĂšs un accident vasculaire cĂ©rĂ©bral ou un traumatisme crĂąnien, pour faciliter la rĂ©cupĂ©ration des neurones, et des essais cliniques dĂ©butent actuellement pour Ă©valuer son effcacitĂ© dans les maladies d’Alzheimer et de Parkinson. Par ailleurs, en mĂ©decine de la douleur, la rTMS est pratiquĂ©e depuis longtemps pour diminuer les douleurs neuropathiques (en modulant l’activitĂ© des nerfs qui transmettent l’infux douloureux, l’une des indications les plus validĂ©es scientifquement) et

Ce patient est en train de vivre une sĂ©ance de stimulation magnĂ©tique transcrĂąnienne rĂ©pĂ©titive, ou rTMS : sans douleur, un casque Ă©lectromagnĂ©tique posĂ© sur sa tĂȘte active Ă  distance des neurones de son cortex moteur, aïŹn de dĂ©terminer si les nerfs entre le cerveau et la main, contrĂŽlant les mouvements des muscles, fonctionnent correctement.

pour lutter contre la fbromyalgie, un syndrome douloureux gĂ©nĂ©ralisĂ© trĂšs handicapant. Souvent, l’objectif de la rTMS dans le traitement de ces diffĂ©rentes maladies n’est pas de se substituer entiĂšrement aux mĂ©dicaments dĂ©jĂ  en place
 En effet, il s’agit plutĂŽt de potentialiser leurs effets, pour obtenir une vĂ©ritable rĂ©ponse thĂ©rapeutique, c’est-Ă -dire une rĂ©duction des symptĂŽmes ou, mieux, leur rĂ©mission, ainsi que pour prĂ©venir les rechutes. Certains patients, rĂ©ticents ou intolĂ©rants Ă  la consommation de mĂ©dicaments, sont aussi en mesure d’en bĂ©nĂ©fcier. Par exemple, en Angleterre, la rTMS est frĂ©quemment employĂ©e pour traiter la dĂ©pression durant la grossesse, car cela permet de se passer des antidĂ©presseurs sans aucun risque, donc, pour la patiente et son bĂ©bĂ©.

À l’heure actuelle, la rTMS fgure de ce fait dans de nombreuses recommandations mĂ©dicales internationales, comme aux États-Unis, en Angleterre, en Allemagne, en Australie, au Canada
 Et elle est remboursĂ©e dans la plupart de ces pays. Cependant, en France, mĂȘme si la HAS lui reconnaĂźt un excellent profl de tolĂ©rance, elle n’est pas remboursĂ©e pour le moment, car, bien que les avis d’experts donnent une place importante Ă  la technique, la preuve de son intĂ©rĂȘt

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© Avec l’autorisation du fabricant Deymed.

mĂ©dico-Ă©conomique n’est pas encore totalement Ă©tablie dans le systĂšme de santĂ© français
 EspĂ©rons que cela le soit prochainement.

UNE THÉRAPIE BIEN TOLÉRÉE

Car l’une des particularitĂ©s de la rTMS est d’ĂȘtre assez peu pourvoyeuse d’effets indĂ©sirables. Le risque principal de cette technique est liĂ© Ă  l’activation des rĂ©seaux neuronaux, ce qui augmente la probabilitĂ© de faire une crise d’épilepsie. Mais ce dernier est estimĂ© Ă  0,1 % chez les patients Ă©pileptiques, et Ă  moins de 0,01 % chez les sujets non Ă©pileptiques.

Par ailleurs, elle ne provoque aucun effet secondaire systĂ©mique : pas de prise de poids, pas de troubles de la libido, pas de troubles digestifs
 Contrairement Ă  la consommation d’antidĂ©presseurs, par exemple. Les seuls effets indĂ©sirables sont liĂ©s Ă  d’éventuels maux de tĂȘte, notamment sur le site de stimulation, mais qui passent plutĂŽt bien avec des antalgiques simples et ne nĂ©cessitent que rarement d’interrompre le traitement. De sorte qu’il s’agit d’une thĂ©rapie de choix pour les patients prĂ©sentant des intolĂ©rances ou des contreindications aux mĂ©dicaments.

TrĂšs rĂ©cemment, plusieurs experts se sont Ă  nouveau rĂ©unis pour proposer des recommandations de bonnes pratiques afn d’amĂ©liorer la qualitĂ© des soins en rTMS. Ainsi, il est nĂ©cessaire que le traitement soit coordonnĂ© par un psychiatre, un neurologue ou un algologue, et que l’opĂ©rateur, c’est-Ă -dire la personne qui positionne la

Bibliographie

J. M. Batail et al., No place in France for repetitive transcranial magnetic stimulation in the therapeutic armamentarium of treatment-resistant depression ?, Brain Stimul., 2023.

Y. Matsuda et al., Repetitive transcranial magnetic stimulation for preventing relapse in antidepressant treatment-resistant depression : A systematic review and meta-analysis of randomized controlled trials, Brain Stimul., 2023

A. Bourla et al., Acceptability, attitudes and knowledge towards transcranial magnetic stimulation (TMS) among psychiatrists in France, Encephale, 2020.

bobine de stimulation sur la tĂȘte, soit un infrmier affectĂ© Ă  un patient et formĂ© Ă  la technique.

Plusieurs critĂšres de qualitĂ© de la thĂ©rapie sont Ă©galement mis en avant : il est notamment dĂ©montrĂ© maintenant que, pour traiter la dĂ©pression, un nombre de trente sĂ©ances rapprochĂ©es – nommĂ©es « cure » – est le plus souvent nĂ©cessaire pour un effet durable, et il commence Ă  se dĂ©gager un consensus pour dire que la « consolidation », c’est-Ă -dire la poursuite de sĂ©ances Ă  un rythme plus espacĂ© aprĂšs la fn de la cure, est intĂ©ressante chez les patients qui ont bien rĂ©agi au traitement. Dans les autres indications mĂ©dicales, un nombre de sĂ©ances diffĂ©rent est en gĂ©nĂ©ral proposĂ© : par exemple, dix pour lutter contre les hallucinations, les addictions et les douleurs. Mais les praticiens expĂ©rimentĂ©s savent adapter et personnaliser les protocoles afin d’amĂ©liorer l’effet du traitement.

Aujourd’hui, la rTMS est pratiquĂ©e dans plusieurs centres en France, non seulement dans de nombreux centres hospitalo-universitaires (CHU), mais aussi dans des hĂŽpitaux non universitaires et dans des cliniques ou des cabinets libĂ©raux. L’enjeu actuel reste sans doute de permettre Ă  tous les patients souffrant de troubles psychiques rĂ©sistants aux mĂ©dicaments de pouvoir bĂ©nĂ©fcier de cette technique, en favorisant son accĂšs, ce qui passera, en France, par son acceptation totale en tant que thĂ©rapie et donc par sa prise en charge fnanciĂšre dans le systĂšme de soin de notre pays
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DOSSIER LES 5 RÉVOLUTIONS DE LA SANTÉ MENTALE
LA NEUROSTIMULATION, THÉRAPIE DE L’HUMEUR
La rTMS consiste en une rĂ©pĂ©tition de dĂ©charges neuronales ; si la stimulation est lente, elle a tendance Ă  diminuer l’activitĂ© de la rĂ©gion cĂ©rĂ©brale ; si elle est rapide, elle provoque en revanche une « excitation » de la zone.

LE MUSÉUM NATIONAL D’HISTOIRE NATURELLE ACCUEILLE

Scolaire / Du 11 au 19 octobre 2023

Grand Public / Du 26 au 30 octobre 2023

MusĂ©um national d’Histoire naturelle

Jardin des Plantes, Paris 5e

Suivez le festival en ligne / www.pariscience.fr

Tifariti vu par le satellite Pléiades © CNES/Distribution Airbus DS, 2012

YVES-ALEXANDRE THALMANN

Professeur de psychologie au collĂšge Saint-Michel et collaborateur scientiïŹque Ă  l’universitĂ© de Fribourg, en Suisse.

« TRAVAIL DE DEUIL » : UN PARCOURS OBLIGÉ ?

L’idĂ©e que le deuil serait un processus balisĂ© qu’il faudrait suivre au prix d’un « travail » est aujourd’hui contestĂ©e. Dans les faits, ce cheminement rĂ©serve des surprises et mĂȘme – parfois – de bonnes expĂ©riences.

Perdre un ĂȘtre cher est toujours une Ă©preuve. Le deuil est presque invariablement synonyme de chagrin et d’abattement. Mais s’agit-il pour autant d’un « travail Ă  effectuer », comme semblent le signifer l’expression populaire « faire son deuil » ou l’idĂ©e d’un « travail de deuil » ? Faut-il franchir des Ă©tapes sur un chemin menant Ă  l’acceptation et Ă  l’apaisement ? Entre idĂ©es reçues et fausses croyances, la rĂ©cente science du deuil vient Ă©clairer d’un jour nouveau ces Ă©preuves de la vie auxquelles personne n’échappe. Et dĂ©mentir nombre de conseils dispensĂ©s par la littĂ©rature du dĂ©veloppement personnel Ă  ce propos.

Commençons par l’idĂ©e que le deuil constituerait un travail. Ce concept se trouve dĂ©jĂ  sous la plume de Sigmund Freud, dans un article de 1917 intitulĂ© « Trauer und Melancholie » (« Tristesse et mĂ©lancolie »), oĂč Freud dresse quelques

similitudes entre la dĂ©pression et le chagrin de la perte. Les deux sont empreints de souffrance, cette derniĂšre Ă©tant alors considĂ©rĂ©e comme une part inhĂ©rente au « travail de deuil », suggĂšre le pĂšre de la psychanalyse. Il s’agirait de rĂ©cupĂ©rer l’énergie psychique qui avait Ă©tĂ© investie dans la personne aimĂ©e maintenant disparue. Ainsi, l’absence de souffrance lors du dĂ©cĂšs d’un proche traduirait soit une relation superfcielle sans rĂ©el investissement affectif, soit un dĂ©ni crasse, mĂ©canisme de dĂ©fense peu recommandable Ă  long terme pour l’équilibre psychique.

LE PARCOURS OFFICIEL EN 5 ÉTAPES

L’idĂ©e de travail de deuil a connu un regain de succĂšs populaire un demisiĂšcle plus tard grĂące Ă  la psychiatre suisse Elisabeth KĂŒbler-Ross et Ă  son modĂšle des Ă©tapes du deuil. D’aprĂšs elle, une personne confrontĂ©e Ă  la perte d’un ĂȘtre cher passe nĂ©cessairement par

diffĂ©rentes phases : le dĂ©ni (on n’arrive pas Ă  y croire), la colĂšre (on se rĂ©volte contre ce qui est perçu comme une injustice), le marchandage (on espĂšre retrouver sa vie d’avant en Ă©change d’un sacrifce), la dĂ©pression (le chagrin est Ă©crasant et fait perdre le goĂ»t Ă  tout) et enfn, si l’endeuillĂ© y parvient, l’acceptation, qui permet d’aller de l’avant. PrĂ©cisons toutefois, et cela a toute son importance, que ce modĂšle a Ă©tĂ© dĂ©veloppĂ© Ă  l’origine pour dĂ©crire le vĂ©cu de malades Ă  qui l’on annonçait une issue fatale, et non pour des personnes confrontĂ©es au dĂ©cĂšs d’un proche. Qu’importe ! De nombreux psychologues et coachs de vie s’en sont servi pour aider leurs clients sur ce chemin, en faisant bien attention qu’aucune Ă©tape ne soit escamotĂ©e ni nĂ©gligĂ©e. Quitte Ă  considĂ©rer avec mĂ©fance un deuil qui ne serait pas canonique selon ces normes.

Le problĂšme avec ces concepts de travail et d’étapes du deuil, c’est qu’ils

68 N° 158 - Octobre 2023 ÉCLAIRAGES
L’envers du dĂ©veloppement personnel

relĂšvent de spĂ©culations et d’observations circonscrites Ă  des domaines trĂšs prĂ©cis et donc diffcilement gĂ©nĂ©ralisables. Aucun n’a reçu la validation d’études systĂ©matiques suivant mĂ©ticuleusement les trajectoires d’individus confrontĂ©s Ă  la mort d’un proche. C’est ici qu’intervient George Bonanno, professeur de psychologie clinique Ă  l’universitĂ© de Columbia, initiateur de nombreux travaux de recherche qui ont rĂ©volutionnĂ© le domaine. Il est l’auteur d’un magnifque ouvrage sur le deuil au titre rĂ©vĂ©lateur : L’autre cĂŽtĂ© de la tristesse (titre original : The Other Side of Sadness). Une lecture paradoxalement
 rĂ©jouissante, tant elle souligne les capacitĂ©s de rĂ©silience de notre cerveau qui permettent de traverser ces Ă©preuves sans ĂȘtre anĂ©anti.

Parmi toutes les dĂ©couvertes rĂ©alisĂ©es, l’une des principales remet en question les modĂšles traditionnels : non, le

deuil n’est pas un travail Ă  faire, pas plus qu’il n’est constituĂ© d’étapes ordonnĂ©es Ă  franchir. La seule constante est la prĂ©sence de tristesse, plus ou moins intense, apparaissant par vagues successives dans le quotidien des endeuillĂ©s. Des vagues laissant place Ă  d’autres Ă©motions beaucoup plus agrĂ©ables. Il est tout Ă  fait normal d’éprouver des moments de joie, de contentement, de sĂ©rĂ©nitĂ© alors mĂȘme que le dĂ©cĂšs de l’ĂȘtre cher est encore rĂ©cent. Nulle contradiction Ă  cela : la tristesse s’invite lors d’occasions rappelant l’absence de l’autre, mais ne s’étend pas Ă  l’ensemble du vĂ©cu.

QUE FAIRE SI JE NE SUIS PAS ASSEZ TRISTE ?

De telles dĂ©couvertes s’opposent Ă  la croyance qu’un deuil calme et peu marquĂ© par la souffrance serait signe d’un dĂ©ni, voire d’un mĂ©canisme pathologique. Vouloir Ă  tout prix que de la colĂšre soit

exprimĂ©e pour respecter le modĂšle de KĂŒbler-Ross serait contre-productif. Tout comme considĂ©rer qu’une tristesse trop lĂ©gĂšre serait forcĂ©ment le rĂ©sultat d’un dĂ©ni. Les travaux du professeur George Bonanno rĂ©vĂšlent au contraire que la grande majoritĂ© des personnes endeuillĂ©es sont rĂ©silientes, autrement dit qu’elles traversent l’épreuve sans ĂȘtre anĂ©anties.

Mais au-delĂ  des gĂ©nĂ©ralitĂ©s, que nous apprennent ces Ă©tudes sur la maniĂšre de vivre le deuil ? Y a-t-il des Ă©lĂ©ments caractĂ©ristiques chez les personnes particuliĂšrement rĂ©silientes ? Pour le savoir, encore faudrait-il connaĂźtre la maniĂšre de fonctionner des personnes avant le dĂ©cĂšs du proche ! C’est ce qu’a rĂ©ussi Ă  rĂ©aliser George Bonanno et son Ă©quipe, en se servant d’une autre Ă©tude en cours sur la fĂ©licitĂ© conjugale. Il s’agissait ici de suivre des Ă©poux dans la durĂ©e et, inĂ©vitablement, certains se sont retrouvĂ©s veufs ou veuves. Le premier constat est que, contre

69 N° 158 - Octobre 2023

ÉCLAIRAGES L’envers du dĂ©veloppement personnel

« TRAVAIL DE DEUIL » : UN PARCOURS OBLIGÉ ?

toute attente, la qualitĂ© de la relation conjugale n’influence pas la maniĂšre dont le deuil est vĂ©cu. Autrement dit, une excellente relation ne prĂ©sente pas plus ou moins de risque de dĂ©boucher sur un deuil diffcile. La raison Ă  cela ?

Les chercheurs ont remarquĂ© un mĂ©canisme psychologique trĂšs prĂ©sent : l’idĂ©alisation de la personne qui s’en est allĂ©e – il sufft d’écouter les oraisons funĂšbres pour en ĂȘtre tĂ©moin. On ne pleure pas les faits, mais l’histoire que nous nous racontons
 À tel point qu’il pourrait s’agir d’un biais cognitif Ă  part entiĂšre, tirant parti de notre mĂ©moire reconstructive et de la mallĂ©abilitĂ© des souvenirs. Le deuil semble fonctionner comme une machine Ă  embellir les souvenirs et idĂ©aliser le disparu.

SOUVENIRS DE MOMENTS PASSÉS ENSEMBLE

Qu’est-ce qui distingue les personnes qui vivent bien le deuil de celles qui s’y abĂźment ? L’usage des souvenirs comme moyen de rĂ©confort. À nouveau, l’idĂ©e est contre-intuitive : on pourrait craindre que celui qui se complaĂźt dans les souvenirs des bons moments du passĂ©, dĂ©fnitivement rĂ©volus, n’en retire que frustration et chagrin. C’est apparemment le contraire qui se produit : les endeuillĂ©s y trouvent du rĂ©confort. Quand ils pensent au dĂ©funt, ce ne sont pas les affres de la perte qui l’emportent, mais la gratitude d’avoir vĂ©cu ces bons moments. À noter que dans les deuils pathologiques (oĂč la souffrance est Ă  la fois durable et handicapante), c’est l’inverse qui se produit : les souvenirs rappelĂ©s deviennent source de tristesse (George Bonanno risque cette analogie entre ces endeuillĂ©s et des personnes addicts : ils ne cessent de vouloir Ă  nouveau la prĂ©sence de l’autre, mais lorsqu’ils y pensent, ils souffrent, sans y trouver de soulagement).

La fexibilitĂ© Ă©motionnelle est Ă©galement Ă©voquĂ©e pour vivre un deuil constructif. PlutĂŽt que de considĂ©rer certaines Ă©motions comme nĂ©gatives – la tristesse, la colĂšre, le dĂ©goĂ»t, la peur
 – et

qui pour cette raison devraient ĂȘtre Ă©vitĂ©es, il s’agit de leur accorder de la place et d’accepter de les Ă©prouver sans vouloir Ă  tout prix privilĂ©gier des affects plus agrĂ©ables. En clair, se laisser vivre plutĂŽt que de chercher Ă  faire quelque chose, Ă  franchir des Ă©tapes d’un processus, ou Ă  rĂ©aliser un travail. Et peut-ĂȘtre aussi, nous rappelle George Bonanno, ne pas chercher Ă  forcĂ©ment exprimer nos ressentis selon les diktats d’une certaine psychologie populaire : mettre des mots sur les affects, parler Ă  la premiĂšre personne, voire coucher sur le papier ce que l’on ressent. Il semble qu’il y ait du bon dans certaines stratĂ©gies pourtant dĂ©criĂ©es par les spĂ©cialistes, d’oĂč leur nom de ugly coping, littĂ©ralement une « vilaine façon de faire face ». Vilaine Ă  l’aune de certaines normes, sans doute, mais effcace tout de mĂȘme dans certains cas. Pensons Ă  une soirĂ©e d’ivresse pour pleurer tout son saoul un disparu.

Il reste toujours un peu de parfum Ă  la main qui donne des roses. Ce dicton populaire capte peut-ĂȘtre l’essentiel de ce que le deuil nous amĂšne Ă  vivre : de la tristesse, certes, mais la prise de conscience de l’immense privilĂšge d’avoir connu une relation enrichissante qui laisse des souvenirs rĂ©confortants. Mieux encore : le deuil sublime cette relation dans notre mĂ©moire. Quitte Ă  donner un parfum de rose Ă  la main qui tenait un chardon ? ÂŁ

Bibliographie

G. Bonanno, The Other Side of Sadness. What the New Science of Bereavement Tells Us About Life After Loss, Basic Books, 2021

G. Bonanno et al., The importance of being ïŹ‚exible : The ability to both enhance and suppress emotional expression predicts long-term adjustment, Psychological Science, 2004

G. Bonanno et al., Resilience to loss and chronic grief : A prospective study from preloss to 18-months postloss, Journal of Personality and Social Psychology, 2002.

70 N° 158 - Octobre 2023
Le psychologue George Bonanno nous met en garde : ne cherchez pas forcĂ©ment Ă  exprimer vos ressentis selon les diktats d’une certaine psychologie populaire !

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94 N° 158 - Octobre 2023

SEBASTIAN DIEGUEZ

Docteur en neurosciences, auteur, enseignant et chercheur Ă  l’universitĂ© de Fribourg, en Suisse.

L’Invasion des profanateurs Qui a peur du grand mĂ©chant sosie ?

DLes habitants d’une ville sont persuadĂ©s que leurs proches ont Ă©tĂ© remplacĂ©s par des sosies. Pure invention du romancier Jack Finney en 1955 ? Non ! Ce trouble a bien Ă©tĂ© dĂ©crit en psychiatrie.

ans notre monde hyperconnectĂ©, l’usurpation d’identitĂ© est un risque rĂ©el : des faussaires contrefont les messages d’institutions comme les banques ou les impĂŽts, piratent les proïŹls numĂ©riques de vos amis avant de bombarder de messages tous leurs contacts
 Ils se font passer plus ou moins habilement pour un autre. Des intelligences artificielles commencent Ă  imiter des personnes rĂ©elles sur les rĂ©seaux sociaux, diffusant ainsi automatiquement certaines opinions pour donner l’impression qu’elles sont partagĂ©es par le plus grand nombre !

Bien avant ces dĂ©rives techniques, l’angoisse de la falsifcation d’identitĂ© avait trouvĂ© son expression dans une Ɠuvre littĂ©raire Ă©tonnante : L’Invasion des profanateurs (The Body Snatchers, en anglais), de Jack Finney, publiĂ© en 1955.

L’histoire met en scĂšne un simple mĂ©decin de famille, le docteur Miles Bennell, de la paisible et banale ville californienne de Mill Valley. Un jour,

EN BREF

ÂŁ L’impression que ses proches ont Ă©tĂ© remplacĂ©s par des sosies, dĂ©crite dans le roman de Jack Finney, est caractĂ©ristique de ce qu’on appelle le « syndrome de Capgras ».

£ Ce syndrome s’expliquerait par un dysfonctionnement neurologique dans la reconnaissance des visages.

ÂŁ La tendance Ă  imaginer des sosies, et plus gĂ©nĂ©ralement Ă  douter de l’authenticitĂ© d’autrui, est toutefois loin de se limiter Ă  ce trouble.

ce dernier est confrontĂ© Ă  un cas pour le moins inhabituel. Wilma, une jeune femme d’apparence normale, est convaincue que son oncle n’est pas son oncle, mais quelqu’un qui lui ressemble en tout point. Un « imposteur », selon elle. Tous les efforts du mĂ©decin ne suffsent pas Ă  lui faire admettre le contraire (voir l’extrait)

UN SYNDROME DÉROUTANT

Le roman prend un tour surrĂ©aliste quand, au fl des jours suivants, d’autres patients se succĂšdent avec la mĂȘme plainte : une personne de leur entourage proche a Ă©tĂ© remplacĂ©e par un sosie parfait. La raison de cette Ă©pidĂ©mie sera rĂ©vĂ©lĂ©e par la suite. Mais d’oĂč a pu venir une telle idĂ©e au romancier ? Il est frappant de constater qu’en psychiatrie, ce type de dĂ©lire existe bel et bien : on l’appelle « syndrome de Capgras », du nom du psychiatre français Joseph Capgras qui identifa le premier, en 1923, l’« illusion des sosies ».

95 N° 158 - Octobre 2023 LIVRES Neurosciences et littérature

Dans le syndrome de Capgras, les patients reconnaissent visuellement leurs proches, mais pensent qu’il ne s’agit pas vraiment d’eux. Ils croient que ce sont des individus qui leur ressemblent trait pour trait. Des imposteurs. Comment est-ce possible ? On interprĂšte aujourd’hui ce trouble comme une dissociation entre la perception visuelle que nous avons d’une personne et le sentiment de familiaritĂ© qu’elle Ă©voque en nous : si vous reconnaissez l’aspect physique de votre conjoint mais n’éprouvez plus le sentiment de familiaritĂ© auquel vous Ă©tiez habituĂ©, vous pourriez ĂȘtre tentĂ© de croire qu’il s’agit seulement de quelqu’un qui lui ressemble.

C’est ce diagnostic qu’établit le docteur Bennell chez sa patiente, comme on le voit dans l’extrait ci-dessous. En effet, il l’implore de faire la distinction entre « sentir » et « admettre » que son oncle est son oncle. Une scĂšne qui laisse penser que l’auteur avait connaissance de ces donnĂ©es psychiatriques. Autrement dit, l’idĂ©e que l’analyse

visuelle et le ressenti Ă©motionnel peuvent ĂȘtre dĂ©couplĂ©s dans certains cas pathologiques. On sait que c’est le cas chez des patients qu’on appelle « prosopagnosiques » : Ă  la suite d’une lĂ©sion cĂ©rĂ©brale, ils sont incapables d’identifier les visages, mais conservent souvent un ressenti affectif vis-Ă -vis de leurs proches ; leur visage n’est pas reconnu, mais il Ă©voque tout de mĂȘme « quelque chose », un sentiment de familiaritĂ©. Lorsqu’on rĂ©alise des mesures de la conductivitĂ© de la peau chez ces personnes, on observe Ă©galement une rĂ©ponse Ă©motionnelle Ă  la vue de ces visages, car les Ă©motions provoquent une lĂ©gĂšre sudation qui change cette conductivité 

« JE NE SENS PLUS QUE C’EST MON MARI »

Dans le syndrome de Capgras, quelques Ă©tudes suggĂšrent un phĂ©nomĂšne inverse : la personne est formellement identifĂ©e, mais faute du ressenti affectif attendu, elle n’est pas « reconnue », elle laisse l’impression d’ĂȘtre Ă©trangĂšre. Dans ces conditions, c’est un dĂ©ficit

EXTRAIT LE JEU DES DIFFÉRENCES

— Comment savez-vous qu’il n’est pas votre oncle, Wilma ? En quoi est-il di Ă©rent ?

— [
] Miles, il n’y a aucune di Ă©rence visible. J’avais espĂ©rĂ© que vous en dĂ©couvririez une quand Becky m’a dit que vous Ă©tiez venu
 que vous sentiriez quelque chose de di Ă©rent. Mais bien sĂ»r, vous ne pouvez pas, parce qu’il n’y a rien Ă  voir. [
] — Comprenez-moi bien. Je n’ai pas l’intention de vous faire admettre brusquement que tout ceci est une erreur, que votre oncle est bien votre oncle et que c’est Ă  vous qu’il est arrivĂ© quelque chose. Je n’attends pas de vous que vous cessiez de sentir Ă©motionnellement que ce n’est pas votre oncle. Mais je veux que vous admettiez qu’il est votre oncle, quel que soit votre sentiment, et que le dĂ©sordre est en vous. Il est rigoureusement impossible que deux personnes soient exactement semblables, peu importe ce que vous avez lu ou vu dans les ïŹlms. MĂȘme de vĂ©ritables jumeaux ïŹnissent toujours par ĂȘtre di Ă©renciĂ©s – toujours – par leurs proches. Aucun sosie au monde ne pourrait jouer le rĂŽle de votre oncle plus de quelques minutes sans que vous, Becky ou mĂȘme moi ne dĂ©couvrions un million de petites di Ă©rences.

Body Snatchers. L’invasion des profanateurs, Jack Finney, 1955/1976, Le BĂ©lial’, traduction de l’amĂ©ricain de Michel Lebrun, rĂ©visĂ©e par Erwann Perchoc, pp. 23-26.

Ă©motionnel, associĂ© Ă  une perturbation de l’hĂ©misphĂšre droit du cerveau, qui conduirait Ă  l’hypothĂšse d’un imposteur : « Il ressemble en tout point Ă  mon mari, mais je ne ressens rien en sa prĂ©sence, donc c’est un sosie. » S’y ajouterait une perturbation des capacitĂ©s de raisonnement, qui empĂȘcherait de rejeter cette hypothĂšse absurde.

À l’instar des personnages du roman, les patients touchĂ©s par le syndrome de Capgras ne parviendraient donc plus Ă  sentir Ă©motionnellement que leur proche est bien leur proche. Pour autant, Joseph Capgras lui-mĂȘme envisageait une autre explication. Il a dĂ©crit son syndrome en 1923 Ă  partir du cas de madame M., qu’il qualifait de dĂ©lire « imaginatif » et « interprĂ©tatif », Ă  travers lequel sa patiente Ă©crivait un « roman fantastique » en s’attachant Ă  des dĂ©tails infmes : « Les interprĂ©tateurs [
] tirent parti de trĂšs menus faits. Trop insignifants pour fxer une attention normale et ils leur attribuent une valeur dĂ©cisive. »

PlutĂŽt qu’un dĂ©fcit de reconnaissance Ă©motionnelle des visages, ce serait donc une tendance Ă  se focaliser sur des dĂ©tails nĂ©gligeables qui serait en cause chez une partie des patients : votre conjoint a mis deux sucres dans son cafĂ©, alors qu’il n’en prend qu’un d’habitude ? Ce n’est pas lui ! Votre pĂšre porte une cravate rouge, alors que vous ne lui en avez connu que des bleues ? On l’a remplacĂ© par un autre ! DerriĂšre la conviction d’avoir affaire Ă  des sosies se cacherait donc une tendance plus gĂ©nĂ©rale Ă  fabuler.

Cette hypothĂšse semble corroborĂ©e par les travaux du neuropsychologue Vaughan Bell et ses collaborateurs, de l’universitĂ© de Londres. Ceux-ci ont observĂ© que bon nombre des individus touchĂ©s par le syndrome de Capgras souffrent Ă©galement de dĂ©lires de persĂ©cution, de mĂ©galomanie (croyance en de superpouvoirs ou en une origine prestigieuse) ou de symptĂŽmes apparentĂ©s. Le cas de madame M.

96 N° 158 - Octobre 2023 LIVRES Neurosciences et littérature

lui-mĂȘme est assez spectaculaire. Cette dame de 53 ans a Ă©tĂ© hospitalisĂ©e aprĂšs s’ĂȘtre rendue dans un commissariat pour dĂ©noncer « la sĂ©questration d’un grand nombre de personnes, d’enfants surtout, dans le sous-sol de sa maison et de tout Paris ». Elle voit des imposteurs partout : son mari, sa fille, sa concierge, les policiers, les mĂ©decins
 DerriĂšre ce « dĂ©flĂ© » de sosies, elle perçoit l’opĂ©ration d’une « sociĂ©tĂ© des faussaires rastaquouĂšres et aigrefns », responsable d’ailleurs du fait qu’elle aurait Ă©tĂ© substituĂ©e Ă  sa naissance, la privant de ses origines princiĂšres et d’un hĂ©ritage monumental.

LE SOSIE DE PAUL MCCARTNEY

En lisant cette description clinique, diffcile de ne pas faire le rapprochement avec certaines manifestations du complotisme contemporain. De Joe Biden Ă  Emmanuel Macron, de la chanteuse Avril Lavigne Ă  Melania Trump, nombreux sont ceux qui doivent faire face Ă  l’accusation d’ĂȘtre ou d’utiliser des sosies. La fameuse rumeur sur Paul McCartney, qui serait mort en 1966 et remplacĂ© depuis par un sosie, a fait de multiples Ă©mules. Certaines personnes sont mĂȘme suspectĂ©es d’ĂȘtre des dĂ©mons ou des agents extraterrestres, comme John Key, ce ministre nĂ©o-zĂ©landais qui a dĂ» se dĂ©fendre publiquement d’ĂȘtre un « reptilien », un de ces ĂȘtres sauriens supposĂ©ment dĂ©guisĂ©s en humains et qui gouverneraient le monde. Ces accusations se doublent parfois d’extrapolations plus vastes sur l’existence d’un vaste trafc international d’enfants opĂ©rant dans des « tunnels secrets », dont on trouve la preuve en interprĂ©tant minutieusement des images, des discours et des dĂ©tails, censĂ©s rĂ©vĂ©ler l’affreuse vĂ©ritĂ© via des codes et allusions complexes.

Ce type de complotisme serait-il une forme atténuée du syndrome de Capgras, qui ne passe pas forcément par un défcit de reconnaissance émotionnelle des visages, mais avec

Il y a parfois des discordances frappantes entre la qualitĂ© intrinsĂšque d’une Ɠuvre et son succĂšs. Autant le dire, la longĂ©vitĂ© et l’inïŹ‚uence incroyable de L’Invasion des profanateurs ne tiennent pas au style littĂ©raire de son auteur, Jack Finney. La ïŹn du roman est expĂ©ditive, les dĂ©veloppements laborieux, les personnages peu profonds, et l’intrigue, au ïŹnal, aurait pu en rester Ă  celle d’un divertissement quelconque de sĂ©rie B. Et pourtant, Finney semble avoir devinĂ© juste avec un rĂ©cit qui ne cesse de rĂ©sonner avec son Ă©poque Ă  chaque dĂ©cennie qu’il traverse. C’est sans doute que la peur de l’inconnu dans l’autre, mĂȘme et surtout au plus proche de nous, y a trouvĂ© sa mĂ©taphore la plus puissante.

Bibliographie

G. Lupyan et al., Hidden di erences in phenomenal experience, Cognitive Science, 2023

E. Currell et al., Cognitive neuropsychiatric analysis of an additional large Capgras delusion case series, Cognitive Neuropsychiatry, 2019

J. Capgras et J. Reboul-Lachaux, L’illusion des « Sosies » dans un dĂ©lire systĂ©matisĂ© chronique, Bulletin de la SociĂ©tĂ© clinique de mĂ©decine mentale, 1923.

une tendance identique Ă  affabuler ? Un tel trouble ne serait plus cantonnĂ© Ă  certaines maladies psychiatriques ou neurologiques, mais rejoindrait de nombreuses autres « Ă©trangetĂ©s » longtemps confnĂ©es au rang des raretĂ©s psychopathologiques, avant d’ĂȘtre considĂ©rĂ©es comme frĂ©quentes dans la population : la synesthĂ©sie (l’association spontanĂ©e de couleurs et de lettres ou de sons, voire d’autres modalitĂ©s sensorielles, voir l’article page 14), la paranoĂŻa (voir l’article page 58), ou le fait d’entendre des voix


UN SENTIMENT D’ÉTRANGETÉ FACE À L’AUTRE

En 1956, le roman de Finney est adaptĂ© Ă  l’écran par Don Siegel. Il le sera Ă  nouveau en 1978 par Philip Kaufman, puis en 1993 par Abel Ferrara. Manifestement, l’auteur a touchĂ© lĂ  une fbre sensible de l’ñme humaine, qui interpelle bien au-delĂ  des cercles complotistes. Laquelle ?

Si le thĂšme des sosies nous parle autant, c’est peut-ĂȘtre parce qu’il fait Ă©cho Ă  une inquiĂ©tude universelle : l’authenticitĂ© de nos semblables ne peut jamais ĂȘtre garantie. Sans aller jusqu’à mettre en doute l’identitĂ© des personnes qu’il cĂŽtoie, chacun s’est un jour demandĂ©, Ă  propos d’une connaissance ou d’un collĂšgue : « Est-il vraiment celui que je croyais ? » Un questionnement qui surgit le plus souvent quand on a Ă©tĂ© surpris, déçu ou choquĂ© par le comportement de la personne – par exemple parce qu’elle a piquĂ© une violente colĂšre alors qu’elle s’était toujours montrĂ©e cordiale et policĂ©e. Nous avons donc tous dĂ©jĂ  Ă©prouvĂ© un sentiment d’étrangetĂ© face Ă  l’autre, facilement explicable par le fait que nous n’avons pas accĂšs Ă  son intĂ©rioritĂ©.

À moins, naturellement, que de sournois extraterrestres ne soient en cause : dans le roman, le remplacement par des sosies est bien rĂ©el, Mill Valley subissant l’attaque d’une espĂšce parasite dont l’objectif est de se substituer discrĂštement Ă  l’humanité  ÂŁ

97 N° 158 - Octobre 2023
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