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N°156 Mars 2013 www.poly.fr

Magazine Zingaro Fête la mort au galop Politique culturelle de Strasbourg Le flou artistique ? Jochen Gerner Efface les frontières entre BD et art Emanuel Gat Chorégraphie organique

Lou Doillon son jardin secret


BRÈVES

PAS DE BOOGIE WOOGIE AVANT VOS PRIERES DU SOIR Huitième édition du festival international de jazz classique Marckolswing qui fête l’arrivée du printemps en swinguant, du 21 au 23 mars à Marckolsheim. Soirée dansante avec le Hot Jazz Band, moment de charme avec la chanteuse et contrebassiste Nicki Parrott en trio, instants festifs avec le Tuxedo Big Band (photo), véritable usine à groove… Une belle affiche pour les mélomanes fans de boogie woogie, de guitare manouche ou de standards jazzesques. www.marckolswing.fr

PAIN IN MY HEART

Le très barbu Matthew E. White, en concert lundi 8 avril à la Kaserne de Bâle, semble s’être échappé de ZZ Top. Les fans de rock texan et électrique vont être déçus : c’est dans les archives soul et folk que ce grand gaillard va fureter. Arrangements classieux, voix veloutée, mélodies douillettes, chœur gospel… L’imposant Matthew se drape dans des habits soyeux qui lui vont à ravir. www.kaserne-basel.ch

Mille et un

Iran

© Shawn Brackbill

Après une année de pause, la Quinzaine culturelle iranienne fait son retour à Strasbourg, du 11 au 24 mars. L’occasion de découvrir les superbes dessins et masques de Saba Niknam (voir photo) dans la grande salle de l’Aubette qui sera aussi le lieu de tables-rondes sur la poésie, la BD et la politique, ou encore des films au Star (Les Tortues volent aussi, Le Ballon blanc de Jafar Panahi, Caméra d’or à Cannes en 1995). Ne manquez pas le Chaharshanbeh souri (la Fête du feu) célébrant la veille du nouvel an perse, mardi 12 mars dans la salle du Baggersee. www.semaineiranienne.eu

RUDE BOIS STORY

Modèle Basic, simple et élégant. Bowling, pour faire des strikes érotiques. Lemon, offrant des plaisirs acidulés. Plug, élancé et branché, ou Peeper, pour poivrer ses soirées… Les sextoys 100% naturels signés Bobtoys sont réalisés en bois brésiliens, guyanais ou africains. Tous ces joujoux intimes (50 € en moyenne), conçus artisanalement par un charpentier vosgien, sont à la fois design et bio, doux et résistants. Envie de commander une pièce sur mesure ? Contactez Thierry Germain. www.bobtoys.fr Poly 156 Mars 13

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MARS


BRÈVES

LES VOIX

DES ANCIENS

Nourries de la mémoire vive des peuples andins, amérindiens et aborigènes d’Australie, trois artistes de générations et d’horizons différents, Agnes Denes, Monika Grzymala et Cecilia Vicuña, proposent un voyage sensoriel et poétique au cœur des préoccupations politiques qui animent nos sociétés du Premier monde. L’exposition Les Immémoriales est à découvrir au Frac Lorraine (Metz), du 2 mars au 23 juin. www.fraclorraine.org

HIGH ENERGY

Le Parc Expo de Colmar accueille, du 15 au 18 mars, le trente-quatrième Salon Énergie Habitat. Sur plus de 16 000 m2, 350 professionnels présentent les dernières innovations en matière de construction ou de rénovation. Le salon, qui se penche sur les solutions durables pour un habitat économe et respectueux de l’environnement, propose cette année Les Recyclades, hall dédié au recyclage où l’on découvre notamment des habitations insolites : yourte, tipi, etc. www.energiehabitat-colmar.fr Monika Grzymala, The River, 2012 (détail)

COUR

MIRACULEUSE L’accueil du magnifique musée de La Cour d’Or-Metz Métropole fait peau neuve. Le Cabinet Explorations Architecture, lauréat du concours pour son aménagement, offrira notamment à l’institution une belle ouverture sur la ville, grâce à une grande façade de verre d’une extrême clarté. Transparence et immatérialité… http://musee.metzmetropole.fr www.explorations-architecture.com

SAGA

FAMILIALE

© Pierre Grosbois

La Maison du Peuple de Belfort accueille la mise en scène signée Catherine Marnas d’une pièce adaptée du célèbre roman de Nancy Huston, Lignes de faille (vendredi 15 mars). Une fascinante réflexion en forme de flashback (de 2004 à 1944) sur les blessures secrètes et intimes du passé qui marquent les existences actuelles. Bouleversant ! www.legranit.org Poly 156 Mars 13

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présente

BRÈVES

PLUIE THÉÂTRALE

Sous la direction artistique de Michel Didym (directeur de la Manufacture de Nancy), La Mousson d’hiver répond à celle d’été à l’Abbaye des Prémontés. Du 25 au 27 mars, les amateurs d’écriture émergente peuvent découvrir des mises en espace de textes contemporains, avant d’échanger avec les auteurs présents à Pont-à-Mousson : cinq Français mais aussi un Japonais, un Écossais et un Mexicain. www.meec.org

• conception graphique Julien Cochin - www.juliencochin.fr

du 25 au 27 mars 2013

ateliers - lectures - rencontres à l’Abbaye des Prémontrés Pont-à-Mousson – Lorraine 03 83 81 20 22 www.meec.org

La galerie strasbourgeoise Radial Art contemporain impose l’Omertà en exposant le travail de Hugo Schüwer-Boss. L’artiste franco-suisse, auteur de toiles abstraites influencées par les arts graphiques, la musique ou le ciné, présentera une série de tableaux hypnotiques, faisant référence à l’art optique, mais comme « rendus muets par de sombres glacis ».

© Nick Helderman

LA LOI DU SILENCE

JACCO

LE CRAQUANT

Dans le cabinet de curiosités de Jacco Gardner, il y a des chapeaux démodés, des fringues vintage, tout un tas de vieux instruments (ce gars-là est un vrai homme-orchestre) et plusieurs piles de vinyles de Syd Barrett, Beach Boys ou Zombies. Tout ça est très poussiéreux, patiné, d’une autre époque. Le jeune hollandais est complètement à côté de la plaque et personne ne s’en plaindra : rares sont les chansons aussi virtuoses que les symphonies pastorales de Jacco. En concert, lundi 8 avril, au Troc’afé strasbourgeois. www.facebook.com/panimix

http://radial-gallery.eu

PRIMÉ

Prix du Jury Augenblick 2012, festival du cinéma en langue allemande en Alsace (voir Poly n°153), Le Mur Invisible (Die Wand en V.O.) du réalisateur autrichien Julian Roman Pölsler sort sur les écrans mercredi 13 mars. Cette adaptation du best-seller de l’Autrichienne Marlen Haushofer met en scène une femme (Martina Gedeck révélée dans La Vie des autres) se heurtant à l’inconcevable : un mur invisible l’isolant du reste du monde. www.alsace-cinemas.org – www.lemurinvisible-lefilm.com

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jazz À La fiLature

Nino Ferrer par Denis Colin et Ornette marDi 12 mars 2013

jeune public traVersÉe Cie Hippolyte a mal au cœur danse BriLLiant COrners Emanuel Gat théâtre La DerniÈre BerCeuse Louis Arene jeune public OH BOY ! Olivier Letellier théâtre La Vie est un rÊVe Calderón – Jacques Vincey ciné-concert Les LumiÈres De La ViLLe Charlie Chaplin, Timothy Brock avec l’OSM

sCÈne natiOnaLe – muLHOuse – t +33 (0)3 89 36 28 28 – www.LafiLature.Org

Création graphique : Atelier 25

et aussi en mars


Le Centre socioculturel propose une exposition des différentes œuvres réalisées dans le cadre de ses activités et par les écoles de Haguenau partenaires de l’opération. Une projection du film d’animation « La colline aux coquelicots » de Gor Miyazaki est également prévue pour les classes, ainsi que des ateliers thématiques (Origami, dessin, manga, calligraphie…) Du 18 au 22 mars, sauf le mercredi, CSC du Langensand Entrée libre Renseignements et inscriptions au 03 88 73 49 04

BRÈVES

AT

Da du Lu Pa

CO

Ve du se au le Me de Pa No

JAPON, AR(T)CHITECTURE Octave Cowbell, lieu d’exposition associatif à Metz, dédie une exposition à Ludovic Mennesson : intitulée Échantillons, elle se déploie du 7 au 30 mars. Passionné d’architecture, il construit des œuvres qui questionnent notre appréhension de l’espace urbain et de ses limites. « Face aux murs de l’architecture, l’art m’apparaît comme une sorte de résistance passive, une tentative de compréhension de l’espace qui nous entoure », détaille l’artiste. www.octavecowbell.fr

MON

ST

Ini Pr Me Pa No

AMOUR

Les structures culturelles de Haguenau – Médiathèque, Musée historique, Cinéma Mégarex… – nous invitent à une escapade (du 9 au 23 mars) au Pays du soleil levant. La manifestation Destination Japon est émaillée d’expositions (Mieux comprendre le manga…), projections (Goshu le violoncelliste…) ou de spectacles (l’Ensemble Sakura…)… Banzaï ! www.ville-haguenau.fr

EN MOUVEMENT

Le Petit Chaperon Rouge, conte chorégraphique de la Compagnie Divergences à découvrir, mercredi 13 mars (à 16h, dès 5 ans), à la Maison des Arts de Lingolsheim, traite de l’innocence et de sa perte. Dans ce spectacle, la peur (du loup, de l’inconnu…) prend littéralement corps. www.lingolsheim.fr

TECHNO DE CHAMBRE

© Érik Damiano

Des nœuds pap’ sur le dance floor ! Ils font de la techno vitaminée, mais avec un sérieux papal, se produisant endimanchés et une partition devant les yeux, comme dans les orchestres. Le trio allemand Brandt Brauer Frick, en concert jeudi 14 mars aux Trinitaires de Metz (accompagné d’Om’Mas Keith au chant), compose de l’électronique minimale à partir d’un instrumentarium 100% acoustique et fait le pont entre Steve Reich et Carl Craig. Tenue correcte exigée ? www.lestrinitaires.com

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EXPOSITION

l’autre par Solange Arama-Chouchana

du 7 au 28 mars 2013 1 place adrien Zeller • StraSbourg •DuLunDiauvenDreDi •De9hà 18h•entrÊeLibre


20 PIGES

BRÈVES

EN 80 PAGES

On consulte le fanzine célébrant les vingt ans de Hiéro Colmar (10 €, en vente par correspondance) comme on parcourt un album de famille. Photos souvenirs (Yo La Tengo, Chain and the Gang, les membres de la fédé ou les “habitués”… plus ou moins à leur avantage), témoignages dessinés, écrits autobiographiques (plus ou moins glorieux) et autres révélations jalonnent cet ouvrage à la fois foutraque et chiadé, DIY et classos. Entre récit d’une aventure rock’n’roll collective et journal intime. www.hiero.fr

CRÂNEUR

T’AS DU

Rodolphe Huguet, plasticien mêlant techniques traditionnelles et contemporaines, réalise un travail résolument politique. En résidence cette année au Pavé Dans La Mare, il présente au centre d’art de Besançon Camarde Camarade (du 4 avril au 24 mai), exposition d’œuvres issues de ses voyages. À partir du 4 avril, l’artiste proposera également une série de crânes affichée à la gare et au Frac Franche-Comté.

RÉSEAU ?

Le Réseau art contemporain Alsace, dont le but est de faciliter l’accès à la création artistique contemporaine, fait peau neuve et change de nom : Trans Rhein Art devient VERSANT EST. Actualité chaude pour le réseau qui propose, les 16 et 17 mars, le Week-end de l’art contemporain : expos, ateliers, performances ou projos, partout dans la région, dans des lieux d’art.

Skull de Rodolphe Huguet, 2011

www.pavedanslamare.org

www.artenalsace.org

EX CENTRIQUE

Événement ethno rock de haut vol, mercredi 6 mars, à la péniche L’Astrophone, quai des régates à Metz, où se produira The Ex en compagnie de Zerfu Demissie. Le groupe hollandais culte, toujours avide de rencontres insolites (on se souvient de sa collaboration avec Getatchew Mekurya, saxophoniste d’Addis-Abeba), se produira aux côtés du musicien éthiopien qui joue de la Benega, harpe à huit cordes ancestrale. Un moment punk éthiopique, dans un cadre aquatique, proposé par l’association Fragment. www.fragment-asso.com Poly 156 Mars 13

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sommaire

20  Lou Doillon se dévoile avant son passage au Festival des Artefacts

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24 La politique culturelle de la Ville de Strasbourg : état des lieux à partir de trois exemples

28 Entretien avec David Cascaro, directeur de la Haute École des Arts du Rhin

30 Entre bande dessinée et art contemporain, Jochen Gerner expose à Nancy

32 Dans Brilliant Corners, Emanuel Gat fait naître un organisme vivant de neuf danseurs

34

Bartabas et sa troupe du Théâtre équestre Zingaro sont à Mulhouse

34

36 La compagnie Roland Furieux s’attaque à Manque de Sarah Kane

40  Limen et Anubis au TJP : un diptyque méditatif autour de la vie et de la mort

42

Olga Mesa poursuit ses expérimentations, entre danse et vidéo, à Pôle Sud

52 Pour le festival colmarien Supersounds, Piano Chat a concocté un show musical en compagnie de chorales du coin

76

28

54 Entretien avec Jean-Louis Hourdin autour de Jean la Chance de Brecht

64 Les Berliner philharmoniker, le meilleur orchestre du monde à Baden-Baden

76 À la découverte des charmes du Climont, montagne ressemblant à un phare qui veille sur la plaine

COUVERTURE 24

Jolie garçonne à bretelles qui s’habille volontiers “en fille” – rien que pour marquer sa différence avec maman et son sempiternel duo jean / t-shirt –, Lou Doillon (lire le grand entretien page 20) ne boude pas les flashes. Il faut dire qu’elle bouffe la pellicule, surtout devant l’appareil des photographes fashion Bruce Weber, Mario Sorrenti ou Kate Barry, la mode étant un domaine qu’elle affectionne. Et défend : « C’est très français d’être à ce point fasciné par la mode et de ne l’assumer aucunement ! » Ici, elle est face à l’objectif de Mathieu Zazzo, auteur de photos qui documentent l’histoire du rock : Nick Cave, John Cale, Pete Doherty, Daniel Darc, Chan Marshall… et Lou Doillon. www.matzazzo.com

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OURS / ILS FONT POLY

Emmanuel Dosda Il forge les mots, mixe les notes. Chic et choc, jamais toc. À Poly depuis une dizaine d’années, son domaine de prédilection est au croisement du krautrock et des rayures de Buren. emmanuel.dosda@poly.fr

Ours

Liste des collaborateurs d’un journal, d’une revue (Petit Robert)

Thomas Flagel Théâtre moldave, danse expérimentale, graffeurs sauvages, auteurs algériens… Sa curiosité ne connaît pas de limites. Il nous fait partager ses découvertes depuis quatre ans dans Poly. thomas.flagel@poly.fr

Dorothée Lachmann Née dans le Val de Villé cher à Roger Siffer, mulhousienne d’adoption, elle écrit pour le plaisir des traits d’union et des points de suspension. Et puis aussi pour le frisson du rideau qui se lève, ensuite, quand s’éteint la lumière. dorothee.lachmann@poly.fr

Benoît Linder Cet habitué des scènes de théâtre et des plateaux de cinéma poursuit un travail d’auteur qui oscille entre temps suspendus et grands nulles parts modernes. www.benoit-linder-photographe.com

Stéphane Louis Son regard sur les choses est un de celui qui nous touche le plus et les images de celui qui s’est déjà vu consacrer un livre monographique (chez Arthénon) nous entraînent dans un étrange ailleurs. www.stephanelouis.com

Éric Meyer Ronchon et bon vivant. À son univers poétique d’objets en tôle amoureusement façonnés (chaussures, avions…) s’ajoute un autre, description acerbe et enlevée de notre monde contemporain, mis en lumière par la gravure. http://ericaerodyne.blogspot.com/

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Devinette d'Épinal © Imagerie Pellerin Épinal www.poly.fr RÉDACTION / GRAPHISME redaction@poly.fr – 03 90 22 93 49 Responsable de la rédaction : Hervé Lévy / herve.levy@poly.fr Rédacteurs Emmanuel Dosda / emmanuel.dosda@poly.fr Thomas Flagel / thomas.flagel@poly.fr Dorothée Lachmann / dorothee.lachmann@poly.fr Ont participé à ce numéro Henry Greiner, Mr. Myself, Pierre Reichert, Laura Sloane, Irina Schrag, Daniel Vogel, Vyvyan Vog et Raphaël Zimmermann Graphiste Anaïs Guillon / anais.guillon@bkn.fr Maquette Blãs Alonso-Garcia en partenariat avec l'équipe de Poly © Poly 2013. Les manuscrits et documents publiés ne sont pas renvoyés. Tous droits de reproduction réservés. Le contenu des articles n’engage que leurs auteurs. ADMINISTRATION / publicité Directeur de la publication : Julien Schick / julien.schick@bkn.fr Administration, gestion, diffusion, abonnements : 03 90 22 93 38 Gwenaëlle Lecointe / gwenaelle.lecointe@bkn.fr Publicité : 03 90 22 93 36 Julien Schick / julien.schick@bkn.fr Françoise Kayser / francoise.kayser@bkn.fr Nathalie Hemmendinger / nathalie.hemmendinger@bkn.fr Vincent Nebois / vincent.nebois@bkn.fr Magazine mensuel édité par BKN / 03 90 22 93 30 S.à.R.L. au capital de 100 000 e 16 rue Édouard Teutsch – 67000 STRASBOURG Dépôt légal : Février 2013 SIRET : 402 074 678 000 44 – ISSN 1956-9130 Impression : CE COMMUNICATION BKN Éditeur / BKN Studio – www.bkn.fr


GALERIE pAsCALe FroesseL PrÉseNTe

yves siffer_

peintures sous-verre

i Exposition du 9 mars au 14 avril 2013

1 4 r u e d e s d e n t e l l e s 6 7 0 0 0 s t r a s b o u r g I tél. 33 3 88 32 74 48 I www.galerie-pascale-froessel.fr


ÉDITO

a question of time Par Hervé Lévy Illustration signée Éric Meyer pour Poly

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Poly 156 Mars 13

P

rague, 1968. Les chars soviétiques dans les rues. L’exil pour de nombreux Tchèques. Ces événements historiques forment un des cadres de L’Insoutenable légèreté de l’être dont une des héroïnes, Tereza, débarque en Suisse. Elle rencontre le rédacteur en chef d’un magazine, lui propose des photographies des émeutes écrasées dans le sang. Mais c’est trop tard. Même si en Tchécoslovaquie rien n’est fini, le canard s’intéresse désormais aux plages naturistes… « L’événement était maintenant trop éloigné », écrit Milan Kundera, impitoyable. Le temps médiatique est un animal étrange, déconnecté de la réalité des choses, se faisant parfois cyclique – avec l’éternel retour des marronniers saisonniers – mais, le plus souvent se confondant avec l’instant. Internet a bouleversé la donne, accentuant encore la vitesse et le tourbillon des événements : le “temps réel” est devenu agressif. Aujourd’hui, un soldat français est tué au Mali, le Premier ministre tunisien Hamadi Jebali démissionne, le PDG de Titan traite les ouvriers de Goodyear de fainéants… So what ? Demain, la matière qui forme le suc médiatique de cette journée ne sera plus qu’une branche morte plongée, pourrie et glacée, dans les limbes de l’actualité. En voie d’effacement. Progressivement, presque insidieusement, le temps politique s’est calqué sur cette tempo-

ralité médiatique, l’instant devenant le mètre étalon et l’oubli un moyen de gouvernance. L’enjeu majeur du politique ? Contrôler, par tous les moyens possibles, ce temps dont le quatrième pouvoir pense être le maître, afin de dicter son propre rythme à grands coups de conférences de presse, de communiqués, de propos off… Ce règne de l’immédiat, celui de la com’ et du storytelling, cet art de forger de belles histoires pour justifier une action, ouvre toute grande la porte aux bidouillages… Et les “citoyens électeurs” se laissent emporter dans le tourbillon du vide, réagissant de manière épidermique aux différents stimuli auxquels ils sont soumis, toute réflexion abolie parce que noyée dans un flot incontrôlable de mots et d’images. On en connaît les dangers depuis Gustave Le Bon et sa Psychologie des foules (1895) : « Les foules ne connaissent que les sentiments simples et extrêmes. Les opinions, idées et croyances qui leur sont suggérées sont acceptées ou rejetées par elles en bloc, et considérées comme des vérités absolues ou des erreurs non moins absolues. Il en est toujours ainsi des croyances déterminées par voie de suggestion, au lieu d’avoir été engendrées par voie de raisonnement. » Et pendant ce temps Dave Gahan chante : « It’s just a question of time / It’s running out for you / It won’t be long / Until you’ll do / Exactly what they want you to. » 


THÉÂTRE / AUSTRALIE

GANESH VERSUS THE THIRD REICH

pREMIèRE fRANçAISE EN ANGLAIS SURTITRÉ EN fRANçAIS

MISE EN SCÈNE BRUCE GLADWIN / BACK TO BACK THEATRE

www.maillon.EU

03 88 27 61 81 | facEBook.com/lEmaillon

Photo © Jeff Busby

JEU 4 + VEN 5 AVRIL / 20H30 MAILLON-WACKEN


LIVRES – BD – CD – DVD

IF

On ne présente plus Éric Genetet, ancien journaliste vedette d’une télévision alsacienne, officiant désormais à Canal Schilick. Auteur de romans (Chacun son Foreman, Le Fiancé de la lune) questionnant les dégâts du temps et de l’étiolement du sentiment amoureux sur les êtres, il publie en ce début d’année Et n’attendre personne. Le héros de ce livre, Alberto, est au mitan de sa vie, à l’un de ces croisements où l’on tangue sur les flots, bien obligé de laisser sa femme expérimenter ses envies d’ailleurs et d’accomplissement professionnel, mais aussi de voir partir son fils vivre sa musique à New York. De l’onde de ces bouleversements naît une quête de soi renvoyant Alberto à son passé pour mieux inventer les possibles d’un avenir qu’il pourra, dès lors, regarder dans les yeux. L’abandon de ces masques qu’on endosse pour paraître être, sonne comme un premier pas inévitable pour marcher dans ceux du poème de Kipling, Tu seras un homme, mon fils. (T.F.) Et n’attendre personne, Éditions Héloïse d’Ormesson (15 €) www.editions-heloisedormesson.com

ROYAL CANIN

Le Chien dans la botte se présente sous forme de grandes planches où évolue un tout petit toutou blanc qui se croit gigantesque. Léon Maret (voir Poly n°150) indique régulièrement l’emplacement de notre héros par des flèches tant il se perd dans le paysage. Un beau jour, l’animal bondit dans une botte géante qu’il juge à sa taille… et reste coincé. Le pauvre cabot parcourt alors le vaste monde afin de trouver de l’aide et s’extraire du godillot. Les actions s’enchaînent comme des dominos qui chutent et l’intrigue mène de mésaventures en catastrophes : tempête, guerre ou éruption volcanique. Cet album jeunesse format XXL à plusieurs degrés de lecture fourmille de détails croustillants : un aigle emportant un mouton, des oiseaux qui se font un döner sur un nuage, un volatile terroriste posant une bombe, là-haut, dans le ciel… L’auteur, diplômé des Arts déco, met son trait précis et son art du non-sens au service d’une impressionnante fluidité narrative. À la fin, le chien botté trouvera-t-il chaussure à sa patte ? (E.D.) Le Chien dans la botte, édité par Albin Michel Jeunesse (16,90 €) www.albin-michel.fr – www.leonmaret.com

EN EAUX TROUBLES Écrit par Joël Henry, notamment fondateur du Laboratoire de tourisme expérimental (www.latourex.org), ce neuvième opus des Enquêtes rhénanes débute par la découverte d’un notable strasbourgeois, Armand Schneider-Schmidt (surnommé ASS), adjoint au Maire et PDG en vue, dans les eaux de l’Ill. Suicide, comme il l’avait annoncée ? Meurtre ? Un flic obstiné, surnommé Pénélope parce qu’il mène ses interrogatoires en brodant des reproductions de tableaux, se saisit de l’affaire. Entre tripatouillages économiques, magouilles politiques et souvenirs historiques (avec Malgré Nous en option), l’enquête se déploie sous une plume alerte, parfois tranchante, et la petite mécanique policière bien huilée fait mouche, tenant le lecteur en haleine pendant près de 300 pages. (H.L.) Pêche mortelle à Strasbourg, Le Verger (10 €)

www.verger-editeur.fr

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LIVRES – BD – CD – DVD

L’ÂGE

Étienne Martin Marc Walter

Rohan

CLASSIQUE

Rohan

Depuis quelques années la Cathédrale de Strasbourg avait son ouvrage de référence (paru à la Nuée bleue) : il était légitime que le Palais Rohan, autre monument emblématique de la cité, ait le sien. C’est chose faite avec ce magnifique ouvrage signé Étienne Martin, conservateur du Musée des Arts décoratifs de Strasbourg et Marc Walter, fin connaisseur de

PA L A I S

PA L A I S

LE

LE

Étienne Martin / Marc Walter

9 782351 250983

49 € TTC

l’architecte du lieu, Robert de Cotte, un photographe qui sait capter l’âme de tels lieux. Ils nous entraînent dans une promenade érudite et inspirée au cœur d’une des plus belles réalisations du XVIIIe siècle français, faisant découvrir au lecteur la complicité entre le commanditaire, le cardinal Armand-Gaston de Rohan-Soubise, prince-évêque de Strasbourg, et son architecte qui a permis l’érection de ce chef-d’œuvre. Richement illustré, ce très beau livre d’un peu plus de 200 pages fait d’ores et déjà autorité. (H.L.) Le Palais Rohan, éditions des Musées de Strasbourg (49 €) www.musees.strasbourg.eu

DE L’OMBRE

À LA LUMIÈRE La petite musique (de nuit) qui nous accueille, évoquant Danny Elfman, annonce la couleur. Bienvenue dans un univers burtonien, souvent sombre, parfois cruel, mais où les histoires finissent toujours bien. Ce DVD en quatre versions — Français, Allemand, Anglais et Alsacien – est une invitation à l’évasion : Promenons-nous dans les contes se compose d’une vingtaine de formats courts, de films animés en ombres chinoises rappelant Lotte Reiniger ou Princes et Princesses de Michel Ocelot. Nous y croisons une élégante chatte (manucurée !) de Schiltigheim fricotant avec un gros matou dévergondé ou encore un fantôme faisant la bringue avec ses potes squelettes et loups-garous dans un vieux manoir. Nous faisons également la connaissance d’une Mammema qui décide de balancer la télé par la fenêtre afin de resserrer les liens familiaux… en racontant des histoires. Nous lui conseillons le visionnage du Petit Chaperon rouge en alsacien sous-titré en français : le conte prend une nouvelle dimension plus… locale. (E.D.) Promenons-nous dans les contes (15 € environ)

Ce DVD est le projet commun de l’Office pour la Langue et la Culture d’Alsace, de France 3 Alsace et Innervision www.innervision.fr

… je les nourris chaque fois que je me brosse les dents.

L’ARMÉE DES

12 SINGES

L’imagination débordante d’un enfant qui se brosse les dents donne vie à l’incroyable incursion d’animaux exotiques et de créatures tout droit sorties des légendes urbaines. Boas constrictors et autres crocodiles dans les égouts, King Kong au milieu des buildings et flopée de bêtes sauvages envahissant les rues comme libérées par le groupuscule écologiste de L’Armée des douze singes. Hélène Georges, illustratrice marseillaise passée par les Arts déco strasbourgeois, crée à grands renforts d’aplats de couleurs criardes un bestiaire dans lequel elle glisse avec malice les silhouettes de Karaté kid, Mario Bros, Godzilla, du monstre du Loch Ness ou encore d’Humprey Bogart. Saurez-vous les trouver ? (T.F.) Safari dans le lavabo, Rouergue Éditions, dès 4 ans (16 €) www.lerouergue.com

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GRAND ENTRETIEN

humeur anthracite Égérie de Givenchy, actrice de cinéma1, comédienne au théâtre… Lou Doillon2 est aujourd’hui une chanteuse dont la voix de clopeuse a vite séduit public et critique. Ou agacé… À l’occasion de sa venue au Festival des Artefacts, entretien avec une artiste cafardeuse, mais radieuse, s’exprimant dans la langue de Birkin.

Par Emmanuel Dosda Photos de Kate Barry

À Dijon, à La Vapeur, jeudi 7 mars 03 80 48 86 00 www.lavapeur.com À Strasbourg, au Zénith, dans le cadre du Festival des Artefacts, dimanche 28 avril 03 88 237 237 www.festival.artefact.org/2013

Places, édité chez Barclay www.universalmusic.fr

Lou Doillon était récemment à l’affiche d’Un Enfant de toi de Jacques Doillon

1

Artiste féminine de l'année aux Victoires de la Musique 2013

2

3

La photographe Kate Barry

La romancière, biographe et journaliste Marie-Dominique Lelièvre

4

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Vous n’êtes ni ange, ni démon ? On me fantasme comme une personne extrêmement rock’n’roll et démoniaque, ce que je ne suis pas, au risque de décevoir. Je ne suis pas non plus toujours d’une grande douceur et d’une extrême gentillesse. Ça se balade. Mon père et son cinéma m’ont fait aimer l’ambiguïté, la zone de gris. Le clip d’I.C.U., premier titre de votre album, vous montre flâner, puis écrire dans un café parisien ou sur le banc d’un parc. On vous imagine travailler de cette manière, observant le monde avec distance. Avec la notoriété, je ne peux plus vraiment me le permettre. Il y a quelques années, lorsque je vivais à New York, je passais ma vie sur les escaliers d’incendie des immeubles, à faire la concierge, à épier. Pour I.C.U., le réalisateur Antoine Carlier est venu me chercher chez moi dans le onzième pour aller jusqu’à la Place de la Concorde. Il m’a suivi dans un parcours que j’empruntais quotidiennement au cours de cette période un peu sombre durant laquelle j’écrivais les chansons qui allaient se retrouver sur l’album. La mélancolie est un moteur ? Je dessine beaucoup, je tiens un journal intime où j’écris ce qu’il se passe dans mon quotidien et dans ma tête. Lorsque ça va très bien, que je suis dans le présent, il n’y a aucun désir de mettre ça sur papier. Le procédé d’écriture vient quand je suis dans des moments de doute ou de solitude, quand je me sens coincée dans le passé. Pour composer, vous prétendez avoir utilisé une méthode proche de celle de

votre père, Jacques Doillon, lorsqu’il tourne des films… Mes chansons et les mélodies arrivent généralement comme des évidences. Par contre, je n’avais jamais rien enregistré et j’ai eu cette chance qu’Étienne Daho, qui a produit le disque, ressemble étrangement à mon père dans son exigence et sa sobriété. Avec lui, ce fut presque scolaire : nous étions au studio de 8h à 19h durant dix jours, point, à la ligne. De vrais horaires de bureau…  Oui et tout était planifié d’avance ! On opère ainsi lorsqu’on n’a pas beaucoup d’argent, ce qui rejoint les méthodes de mon père. Étienne a eu cette élégance qui lui est propre de toujours vouloir être dans la retenue, de ne jamais rentrer dans une sorte de complaisance. Tout artifice fut strictement interdit. Durant l’enregistrement, nous avons imposé le “plan séquence” : chaque morceau a été joué live, en une seule prise. L’amour impossible, le manque, l’absence… Les thèmes présents sur votre disque le sont également dans le cinéma de Jacques Doillon. C’est exact, mais mon père est quelqu’un qui va de l’avant. Son dernier film, Un Enfant de toi, est un questionnement sur la nostalgie qu’il ne comprend pas du tout. Il l’a fait comme un scientifique désirant étudier un phénomène. La mélancolie me vient de ma mère, Jane Birkin, qui est entourée de fantômes, de photos de gens morts, d’objets : nos colliers de nouilles, nos dents de lait… Si elle avait pu garder nos nombrils, elle les aurait mis dans des boîtes ! On est à deux doigts de la névrose et des gros tocs. J’ai hérité d’elle et ça se retrouve dans mon disque… que


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GRAND ENTRETIEN

mon père ne doit sûrement pas écouter. C’est vexant que votre album ait été reçu comme une “bonne surprise” ? Non, mais ce problème de légitimité est irrésolvable. Je suis la fille de ma mère et je n’ai aucune idée de ce que j’aurais fait dans la vie si cela n’avait pas été le cas. Je suis rongée de l’intérieur car je me pose souvent la question. Ça fait dix ans que des gens me proposent de faire un album, sans même savoir que je chantais, pour “faire un coup”, la pire raison du monde. Il faut avoir les épaules en béton armé pour refuser et beaucoup d’actrices qui se mettent à chanter n’en sont pas forcément dotées. Au sein de votre famille, vous vous êtes longtemps perçue comme un “vilain petit canard”… qui n’a cependant pas coupé le cordon, tournant avec son père, jouant avec sa mère ou posant pour sa sœur3. Vous y avez une place à part ? Ma famille, typique des années 1970, a la bizarrerie d’être totalement recomposée : je n’ai pas rencontré tous les frères et les sœurs de mes six sœurs ! C’est un joyeux bordel qui fonctionne très bien en interne, mais qui est complexe vu de l’extérieur. On pensait que j’étais la fille de Serge – mon “papa deux” –, que Lulu était le fils de Jane, etc. Kate est vue comme l’avant-Charlotte et moi comme l’après-Charlotte. Le statut d’“enfant de” ne demande aucune compassion car c’est une grande chance, mais j’ai dû vivre avec une image faussée, déformée de ma famille.

cinquante nuances de grey La musique accompagne le spleen de Lou Doillon. Leonard Cohen, les Kinks et Nick Drake (ou encore Guns N’Roses… mais c’est une fausse piste) composent la BO de sa vie. Depuis des années, elle écrit et compose, en cachette, plutôt que de s’allonger sur le divan d’un psy. Un jour, alerté par Jane Birkin, Étienne Daho découvre les talents de Lou et la pousse à sortir un disque regroupant quelques vieilles chansons choisies parmi une centaine et des nouvelles qu’elle enregistre vite fait, bien fait, en studio, dans des conditions live. Le résultat ? Un camaïeu, entre gris clair et gris foncé. Un folk sans âge évoquant Feist, Cat Power ou Patti Smith dont elle vénère « la musique et la présence sur scène ». La mode (« une langue universelle »), le théâtre, le cinéma et à présent la musique : Doillon, une girouette ? « Je n’appartiens à aucune famille », se défend-elle. « On a tendance à sectionner des pratiques qui sont les reflets d’un même métier, lié à l’imaginaire et à l’enfance : celui de raconter des histoires. » Places, édité chez Barclay – www.loudoillon.fr

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Comment avez-vous vécue la féroce quatrième de couv’ de Libé qui disait notamment qu’en tant qu’« enfant d’oligarques » vous pouviez « jouir des privilèges de [votre] caste sans faire [vos] preuves » ? Il s’agissait aussi d’une attaque virulente à l’encontre de ma mère, de ma grand-mère et même de mon fils. Si Libé n’avait pas aimé mon album, il fallait le dire sur dix lignes et éviter cet appel à la haine. En tant que “fille de”, j’ai subi beaucoup d’insultes dans ma vie, mais là, c’était une parodie. J’aurais dû voir venir le truc car l’auteure4 de l’article, qui a écrit sur Serge, a un énorme problème avec la famille Gainsbourg… dont je ne fais pourtant pas partie. Quel est le fond du problème ? Serge lui a mis une main au cul, il y a trente ans, dans une boîte de nuit ?


Vendredi 18h—23h

12h—19h

1 5 -1 7 mars

AVANT PREMIÈRE L’ e x p o s i t i o n é t u d i a n t e Haute école des arts du rHin anciennement école supérieure des arts décoratifs

1 r u e d e l’ac a d é m i e / s t r a s b o u r g

Entrée libre dans la limite des places disponibles La Haute école des arts du Rhin reçoit le soutien de la Ville et de la communauté urbaine de Strasbourg, de la Ville de Mulhouse, du Ministère de la Culture et de la communication, du Conseil régional d’Alsace et du Conseil général du Bas-Rhin

Visuel Kathleen Rousset, graphisme Polo

LA PETITE TRILOGIE KEENE

ENTRE AUJOURD’HUI ET DEMAIN, AVIS AUX INTÉRESSÉS, LA VISITE

DE DANIEL KEENE, ÉDITIONS THÉÂTRALES MISE EN SCÈNE LAURENT CROVELLA ASSISTÉ DE PASCALE LEQUESNE CIE LES MÉRIDIENS STRASBOURG – CRÉATION 2013

TAPS SCALA DU MER. 20 AU SAM. 23 MARS À 20H30 DIM. 24 À 17H 03 88 34 10 36 www.taps.strasbourg.eu


DOSSIER

question de culture Les élections municipales de 2014 en ligne de mire, voici, avec Strasbourg, le premier volet d’une réflexion sur les politiques culturelles des villes du Grand Est. Trois équipements d’importance – Pôle créatif Seegmuller, Théâtre de Hautepierre et Hall des Chars – dans différents domaines (art contemporain, nouveau cirque, théâtre et danse) ont retenu notre attention. État des lieux.

Par Thomas Flagel

À

défaut d’officialiser sa volonté de conserver son bureau au neuvième étage du Centre administratif, le Maire de Strasbourg est bel et bien entré en campagne. Une des épines dans le mandat qui s’achèvera l’an prochain risque fort d’être la question culturelle, secouée par les dossiers du cinéma Odyssée et du choix du marché bio aux dépends de l’art contemporain à l’Ancienne douane. Il y a des réussites incontestables : l’Espace culturel Django Reinhardt au Neuhof (voir page 50), le travail mené par les Taps, notamment avec les compagnies régionales, et le développement du réseau des Médiathèques autour du vaisseau amiral de Malraux, aussi actif qu’attractif. Les « chiffres clés »1 ont beau être ressortis à l’envi – 25% du budget municipal consacré à la culture, plus de 9 000 événements dont 3 000 gratuits, 10 musées pour plus de 500 000 visiteurs annuels, etc. – assénant l’immuable et incontestable force d’un paysage culturel que nous envient bien des villes, nombreuses sont les voix discordantes, les démissions de protestation et les sujets qui fâchent, portant ombrage au bilan municipal. En préfiguration des joutes verbales et des coups, plus ou moins bas, qui ne manqueront pas de

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fleurir durant la campagne, la presse s’est vue remettre en octobre 2012 un livret jaune2 recensant « 35 actions emblématiques de la politique culturelle ». Autant de propositions en forme de programme pour « soutenir, impulser, fédérer » le secteur de 2014 à 2020. Les positions de l’équipe en responsabilité se tendent et le syndrome du “tout participatif ” ressurgit de plus belle : en écho au désenchantement post-Assises de la culture de 20093 répondent de nouvelles consultations sous forme d’Ateliers du spectacle vivant. Tout le monde aura été entendu. Reste à voir qui aura été écouté.

Le grand événement

Daniel Payot, Adjoint en charge de l’action culturelle4, se félicite que « le budget culture n’ait pas bougé depuis le début de mandat, comme l’avait annoncé Roland Ries durant la campagne. Nous sommes une des rares collectivités publiques à le maintenir. » Et de répondre aux accusations de saupoudrage : « Nous avons stabilisé les subventions des institutions en régie. Certaines ont même un peu baissé pour pouvoir donner un peu plus aux initiatives émergentes. Le bilan n’est pas spectaculaire mais je le revendique ! » Droit dans ses bottes, tout juste concède-t-il « un raté », celui d’avoir déplacé le Village culturel à


DOSSIER Le ciné dancing © M. Bertola

L’Aubette où la fréquentation a considérablement chuté. La parade des Europhonies et leur 270 000 € de budget (Village culturel inclus) ? « Très réussie. Ce sont surtout les six mois de travail avec des compagnies professionnelles pour des amateurs de nombreux quartiers qui m’intéressent. » De là à en faire le grand rendezvous participatif censé lancer la saison culturelle, il y a un gouffre que l’absence d’événement d’ampleur auquel adosser Les Europhonies ne permettra guère de combler à l’avenir. Une parade d’essence similaire, mais dansée, existe depuis 1996 à Lyon, en lien avec la Biennale de la Danse, lui conférant sa légitimité et assurant son rayonnement. Le souhait de Roland Ries de réunir les grands festivals de musique de rentrée (Musica, L’Ososphère, Jazzdor, le Festival de Musique de Strasbourg) au sein d’une seule entité, “Les Équinoxes musicales de Strasbourg”5, n’a pas survécu aux grincements de dents des différents directeurs concernés. La décision du Festival L’Ososphère d’essaimer toute l’année au cours de plusieurs rendez-vous délocalisés – jusqu’à s’implanter sur le site de la Coop en décembre dernier, lieu qui « devrait être pérennisé avec notamment deux salles dédiées aux musiques actuelles, ce qui pourrait être le grand chantier du prochain mandat », dévoile l’élu – a définitivement scellé son sort. La promesse faite d’un grand événement fédérateur attendra donc. Déjà celle d’un nouvel Opéra sur le Rhin n’avait pas

résisté à la conjoncture économique. Mais la parole est sauve, 40 millions d’euros étant mis sur la table pour le rénover (agrandissement de la fosse d’orchestre tout en conservant une jauge minimale de 900 places) et le remettre aux normes. Après cinq années de gouvernance, il était moins une.

De la difficulté de choisir

Le devenir du Pôle créatif Seegmuller, du Théâtre de Hautepierre ou encore du Hall des Chars a retenu notre attention. Ils fonctionnent pour tout ou partie en régie directe, une alternative à la délégation de service public (DSP) octroyant l’utilisation d’un lieu à une association suite à une convention. Daniel Payot a beau clamer haut et fort que « le politique n’a pas à se mêler de la programmation des institutions culturelles », c’est pourtant bien ce qu’il fait en conservant la régie du Théâtre de Hautepierre depuis sa réouverture, en avril 2009. Un lieu fourre-tout, utilisé tour à tour par Les Migrateurs pour des résidences d’artistes de cirque contemporain, Les Percussions de Strasbourg, Le Maillon pour certains spectacles dont la forme se prête mieux à cette salle qu’aux grands espaces du Wacken, ou encore les services de la Ville qui y placent des résidences d’artistes. Nul recours à un programmateur porteur d’un quelconque projet à long terme pour un équipement construit au cœur d’un quartier. L’ambition était d’y créer

Le leg de Denise Renée prendra-t-il place dans les salles de l’Aubette ? « Nous étudions les possibilités car cela ferait de Strasbourg une capitale européenne de l’art moderne », estime Daniel Payot.

Sortis par la Ville lors des Assises de la Culture, en 2009, sans être réactualisés depuis. Consultables sur www.strasbourg.eu/culture

1

La politique culturelle de la ville – soutenir, impulser, fédérer, consultable et téléchargeable au www.strasbourg.eu

2

3 Voir notre dossier consacré aux Assises de la culture dans Poly n°126 ou sur www.poly.fr

Retrouvez l’intégralité de l’entretien réalisé avec lui le 5 février 2013 sur www.poly.fr

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Déclaration faite dans le n°138 de notre magazine (janvier 2011), à relire dans Le Pouvoir en partage sur www.poly.fr

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DOSSIER

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6 Il était aussi président de Circus Next (anciennement Jeunes talents cirque europe), dispositif d’accompagnement des jeunes créateurs qui vise à soutenir l’émergence de nouvelles formes, les échanges entre artistes et leur mobilité à l’échelle européenne – www.circusnext.eu

Il vise à faire découvrir ou mieux connaître des initiatives défendant les valeurs de liberté d’expression, droits de l’homme, solidarité, dialogue entre cultures et religions, expression de l’Europe des citoyens 7

8 Écho à la baisse de 100 000 € du Maillon, détails à retrouver dans l’interview de Daniel Payot sur www.poly.fr

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un rayonnement culturel et d’amener ses habitants à de nouvelles pratiques et découvertes artistiques. « L’échec est grandiose de ce point de vue », concède l’Adjoint en charge de l’action culturelle. La vacuité du projet municipal ralentit et menace la création d’un Pôle national des Arts du Cirque soutenu par le Ministère et porté conjointement par Les Migrateurs et le Festival Pisteurs d’Étoiles à Obernai. La tournure des négociations avec Strasbourg – et pour l’instant leur échec – a entraîné, fin janvier, la démission de Claude Véron6, le président des Migrateurs, en guise de protestation. En cause, l’inadéquation entre le projet et le budget consenti, mais aussi le refus d’établir de manière pérenne et entière Les Migrateurs à Hautepierre. Une installation menacée aujourd’hui par le projet de rénovation urbaine du quartier remettant en cause la destination purement culturelle du bâtiment, le vide laissé par le déménagement de la bibliothèque attenante au théâtre étant en suspens et attirant les convoitises. Est évoqué un restaurant d’insertion. « Même l’espace libéré par le concierge nous est passé sous le nez », maugrée Jean-Charles Herrmann, directeur des Migrateurs, « au profit… des Restos du cœur ! » De quoi décourager une association promouvant depuis trois ans les arts du cirque à grands renforts de Voix off, résidences de création coréalisées avec Le Maillon, et d’ateliers avec le public et les écoles du quartier. Si le projet achoppe, Yan Gilg pourrait se porter candidat avec la Compagnie Mémoires Vives. Le récent lauréat du Prix Michelle Bur7 faisait part, aux vœux du Club de la Presse, de sa volonté de voir naître un Pôle dédié aux arts urbains. « Il m’avait remis un projet dans ce sens il y a deux ans », rapporte Daniel Payot. « Certains, dans l’entourage du Maire, pensaient que placer ce pan de la culture dans un quartier n’était pas

une bonne idée. Mais rien n’est figé… » Deux projets portés par deux associations. Reste pour la Ville à trouver le sien.

Numérique vs Européen

Du côté du futur Môle Seegmuller situé aux Docks sur la presqu’île Malraux, doit ouvrir un Pôle des arts numériques en 2014, dans les 2 000 m2 achetés par la Ville. Un projet culturel de résidences d’artistes avait émergé après les Assises de la culture. Dimitri Konstantinidis, ancien directeur du Frac Alsace (1991-97) et directeur d’Apollonia (association d’échanges artistiques européens) plancha dans ce sens pour Icade, promoteur finalement retenu par la municipalité, sur le versant culturel du futur bâtiment. De son projet interdisciplinaire proposant pour moitié un espace d’exposition tourné vers l’Europe et pour le reste un lieu de médiation culturelle et d’accueil de résidences d’artistes, la Ville ne veut finalement pas, tournant le dos au réseau européen développé de longue date par l’association. Une claque pour le directeur d’Apollonia qui a constaté « l’impossibilité de toute adaptation ou ajustement de notre projet car la Ville ne voulait pas réellement de projet culturel, mais plutôt d’un espace de co-working, d’économie créative et numérique. Le projet culturel, on l’attend toujours… » Daniel Payot n’est guère rassurant sur le sujet : « Notre idée est de privilégier la création numérique, tous domaines confondus. » Et d’énumérer les entreprises du secteur et celles de l’image susceptibles d’entrer dans cette case. Une orientation qui laisse perplexe le directeur d’Apollonia : « Réduire l’art contemporain à un support est dépassé, à moins de faire de ce lieu une annexe de ce que fait déjà très bien Thierry Danet avec L’Ososphère à la Coop ». Pour lui, la déception a été grande et « l’occasion d’aller chercher des fonds européens pour monter de


1. Maquette de Strasbourg, en bronze, signée Raymond Waydelich et Egbert Broerken, installée à l’automne 2012 sur la place d’Austerlitz, une certaine idée de l'inscription de l'art contemporain dans la ville © Irina Schrag 2. Lähtö, création de la compagnie finlandaise WHS au Théâtre de Hautepierre, les 28 et 29 mars 3. Photo signée de l’artiste polonaise Dorota Walentynowicz, en résidence à Strasbourg à l’automne 2012, exposée par Apollonia à la Villa Kaysersguet, du 31 mai au 16 juin

3 grands projets artistiques rayonnant dans plusieurs pays du continent, manquée. Dommage pour une ville censée être “europtimiste” ». La page est tournée, reste le constat de précarité dont souffre l’art contemporain à Strasbourg : « Le CEAAC va bientôt être confronté à des problèmes couteux de rénovation et de mise aux normes de sécurité, Stimultania bénéficie d’un loyer arrangé avec CUS Habitat qui ne durera pas éternellement, voilà la situation. Tout n’est pas question de subvention : les structures existantes ne fonctionnent pas assez en réseau et mutualisent trop rarement les coûts. La Ville n’a pas entendu les besoins des acteurs et n’est, semble-t-il, pas consciente de l’importance du rôle des artistes dans la cité. » Après la fermeture de son espace strasbourgeois en juin 2012, Apollonia rebondit en installant ses bureaux à Schiltigheim et devrait créer l’événement avec une grande exposition au Hall des Chars en fin d’année, E.Cité – Europe, doublée de colloques et workshop avec la Haute École des Arts du Rhin (voir page 28).

Un Hall des Chars en friche

Le Hall des Chars serait-il condamné au tumulte ? Quatre mois de négociations houleuses avec la Ville ayant amené cinq membres du Conseil d’administration sur douze à démissionner mi-janvier, épuisés par les discussions autour du renouvellement de la convention de mise à disposition d’espaces permettant à l’association La Friche Laiterie d’occuper les lieux, semblent l’indiquer. Pour Pierre Poudoulec, président démissionnaire, « le dépeçage d’un lieu qui vivotait déjà sous l’ère Keller/Grossmann continue. La Friche Laiterie, ce sont 110 adhérents réunissant compagnies de théâtre, de danse, de musiques actuelles, d’art… pour une subvention de 120 000 €. Comparés aux 270 000 € des Europhonies, on comprend tout

de suite le degré d’engagement de la Ville. » De son côté, Daniel Payot signait début février, la Convention avec le restant de l’équipe de La Friche Laiterie, collant sur le dos de Pierre Poudoulec l’échec des négociations : « Il n’a eu de cesse de faire monter les enchères, dans une stratégie de rupture. La preuve puisqu’il est parti ! » Avec une subvention en baisse de 30 000 €8 pour des frais de chauffage en moins sans tenir compte du coup de la mise en place d’un projet artistique audacieux redéfinissant une ligne et une communication claire, mais aussi un forcing de la Ville pour passer d’un taux d’occupation annuel des salles de 9% (30 jours par an en 2010-11) à 45%, « il n’était pas question d’être le concierge de la Ville, qui est en improvisation avec des envies de programmer directement des choses n’entrant pas dans la ligne artistique de l’association », assume l’ancien président. Difficile de penser qu’il ne paie pas là ses revendications en tant que président de la Fédération Hiéro Strasbourg, regroupant 200 associations de musiques actuelles et secouant vigoureusement le monopole de La Laiterie sur ce domaine. Il conclut d’ailleurs : « Si le Hall des Chars doit être ouvert à d’autres que La friche laiterie, pourquoi me dit-on que Hiéro fait de l’ingérence dans le projet d’Artefact quand je réclame en vain quelques dates par an dans cette Smac (Scène de musiques actuelles) dont le cahier des charges impose de travailler avec les associations locales pour organiser des concerts dans leur petite salle ? » « Gouverner c’est prévoir » disait Émile de Girardin. Et prévoir c’est choisir. Face aux grandes institutions portant haut l’image de Strasbourg, les parents pauvres du paysage culturel de la ville pourraient contribuer à son rayonnement futur. Tout est question de choix…

À voir ME 109, spectacle dansé de la Cie Astragale, les 7 et 8 mars au Hall des Chars 03 88 22 46 71 www.halldeschars.eu Concerts de Staer (jazz punk), Schnaak (punk pop) et Black Packers (noise expérimental), dimanche 10 mars au Hall des Chars 03 88 22 46 71 www.halldeschars.eu Lähtö, création de la compagnie WHS au Théâtre de Hautepierre, jeudi 28 et vendredi 29 mars 03 88 79 98 15 www.lesmigrateurs.org Portraits du Caucase, exposition photographique proposée par Apollonia au Cheval Blanc (Schiltigheim), jusqu’au 10 mars www.ville-schiltigheim.fr E.Cité – Europe, d’octobre à décembre au Hall des Chars www.apollonia-art-exchanges. com

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DOSSIER

Légendes photos


ENTRETIEN

can you hear me ? L’École supérieure des Arts décoratifs de Strasbourg, l’École supérieure d’Art de Mulhouse et l’Académie supérieure de Musique de Strasbourg ne font plus qu’un depuis un an, réunis dans la Haute École des Arts du Rhin (HEAR). Entretien avec David Cascaro, son directeur, qui désire que se créent des passerelles et s’inventent de nouvelles pédagogies.

Par Emmanuel Dosda Photos de Benoît Linder pour Poly

À voir en mars à la HEAR L’exposition Avant-première, du 15 au 17, à Strasbourg, et réunissant à leur initiative des travaux des élèves de la HEAR L’événement Tranche de Quai #21, jeudi 28, à Mulhouse, présentera le résultat d’une semaine de workshops www.hear.fr

Quelle est votre définition d’une école d’art ? Une fabrique d’artistes ? C’est l’endroit où l’on forme amateurs et professionnels. Nous sommes dans des secteurs qui ne préparent pas seulement à un métier, mais à une autonomie et à un regard sur le monde. Que ce soit en musique ou en arts plastiques, suivre une formation artistique supérieure permet souvent de formuler un vrai projet de vie. Ceci dit, ces écoles sont devenues une extension du monde professionnel et un lieu carrefour où énormément de gens passent : beaucoup des grands musiciens, artistes, designers ou graphistes y enseignent ou y sont invités. Elles sont aujourd’hui complètement imbriquées au monde de la création. Diplômé en droit et docteur en sciences politiques, vous avez été directeur des publics au Palais de Tokyo avant de diriger Le Quai à Mulhouse, à partir de 2006. C’est un parcours atypique pour un directeur ? Non car les écoles ont changé en devenant des établissements publics. Aujourd’hui, un directeur d’école d’art doit gérer des équipes importantes, collaborer avec les collectivités publiques (l’État, les Villes de Strasbourg et Mulhouse), générer des ressources nouvelles, cultiver les partenariats, etc.

1 Afin d’harmoniser les diplômes et les cursus supérieurs, les écoles d’art ont été obligées de devenir des établissements publics de coopération culturelle. Les EPCC offrent aux écoles une autonomie financière et juridique, et un cadre renouvelé de gouvernance, les villes restant les principales contributrices. 2

Voir Poly n°130 ou sur www.poly.fr

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Il y a moins d’artistes à la tête des écoles… Il y a quarante ans, la majorité l’était, aujourd’hui, il y a moins de cinq artistes à la tête de la quarantaine d’écoles d’art. Ceci est dû à la part indéniable de gestion qui s’est accrue… Mais on ne gère pas une école d’art comme un autre établissement, il faut être sensible à la chose artistique… Bien sûr, l’art est un domaine qui déborde le champ professionnel et anime la plupart

d’entre nous. Les enseignants étant majoritairement des artistes, il est important de se sentir en forte proximité avec leurs recherches, aussi variées soient-elles. Dans le domaine de la musique, il faut souligner que les directeurs sont encore tous des musiciens. Au-delà de ma passion constante pour les arts et la musique – j’ai très longtemps pratiqué le chant –, la question de l’éducation, de la transmission, a traversé toutes mes expériences professionnelles. Mon désir est encore vif de faire partager à d’autres mon goût pour l’art. L’Ésad, Le Quai et l’enseignement supérieur du Conservatoire ont été regroupés en un seul EPCC1. Selon vous, en quoi cette fusion “nécessaire” est-elle une bonne chose ? Nous avons désormais la capacité et la responsabilité d’offrir des services de meilleure qualité aux étudiants. Jusqu’à présent Le Quai à Mulhouse ne bénéficiait pas d’une politique Erasmus. La fusion a ouvert cette possibilité. La HEAR offre aujourd’hui des partenariats internationaux avec 70 écoles de 26 pays différents. Autre grande nouveauté, les profs, le personnel et les étudiants de l’école sont associés au projet d’établissement au sein du Conseil d’administration où les grandes décisions sont votées. C’est un indice de démocratie ! Globalement, nous essayons de tirer le meilleur de chaque site pour le généraliser à l’échelle de la HEAR. Il faut rappeler qu'elle est l’école d’art qui propose en France le plus de diplômes autour de nombreux ateliers en musique et en arts plastiques. Décloisonnement et temps d’échange sont vos maîtres mots. Comment construire des passerelles entre les trois pôles ? C’est une évidence pour certains domaines comme les arts sonores, où des profs sont très


la HEAR en chiffres (2012) - 725 étudiants 639 en arts plastiques (155 à Mulhouse & 484 à Strasbourg) 86 en musique - 20 diplômes préparés : en Art, Communication, Design et Musique - 157 professeurs, assistants et techniciens - 80 événements : concerts, conférences ou expositions

investis, à Strasbourg avec le labo Phonon2, et à Mulhouse avec Sonic. Ils se réunissent autour de workshops et de séminaires partagés. Il y a aussi la semaine Hors Limites, session de travail ouverte à tous les élèves ou encore des projets musique / arts plastiques qui réunissent notamment percussionnistes et illustrateurs durant des concerts dessinés. Nous encourageons ce type d’initiatives émanant des professeurs mobilisés dans ce sens. Est-il prévu, dans le futur, de spécialiser les sites sur des options précises, par exemple le textile à Mulhouse ? Non, c’est structurel : dans les statuts, il doit aussi y avoir de l’art à Mulhouse. Il n’est pas question de n’y proposer que du design

textile ! Il faut cependant clarifier la répartition des formations et des diplômes, mettre en évidence les forces et les qualités de chaque site. Nous avons ainsi créé un groupe qui travaille sur un concours d’entrée unique. Notre ambition est de diversifier le profil des étudiants qui passeront leur diplôme à la HEAR, que ce soit à Strasbourg ou à Mulhouse. Le changement de nom et d’échelle est un enjeu qu’il faut accompagner. Avec Estelle Pagès, directrice des études en arts plastiques, Vincent Dubois, directeur de l’Académie supérieure de Musique, et les enseignants, nous essayons de rendre le plus lisible possible l’offre de formation. Mon rôle est de mettre en musique l’école avec ses deux départements et ses trois sites. Il faut rester à l’écoute pour trouver le bon équilibre ! Poly 156 Mars 13

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la disparition Inlassable explorateur des frontières éminemment poreuses entre bande dessinée et art contemporain, Jochen Gerner procède par addition et soustraction. Entre caviardage et gommage, sa nouvelle exposition nancéienne, Chloroforme Mazout, constitue une passionnante réflexion sur l’image.

Par Hervé Lévy

À Nancy, à la galerie My monkey, jusqu’au 29 mars 03 83 37 54 08 www.mymonkey.fr www.jochengerner.com

1 Paru à L’Ampoule www.lampoule.com

Ouvroir de bande dessinée potentielle (fondé en 1992)

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Paru à L’Association www.lassociation.fr

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E

n 2002, avec TNT en Amérique 1 , Jochen Gerner frappait un grand coup, renouvelant considérablement le propos, souvent ronronnant, sur la bande dessinée. En recouvrant de noir les pages d’un des premiers albums d’Hergé et en retranscrivant certains mots des dialogues originaux de sa main – il fallait aller « jusqu’au bord du bord de la falaise que représentent les droits, sans tomber » et l’écriture manuscrite de Georges Rémi ne peut être reproduite sans autorisation –, il a réalisé un étonnant portrait de la face sombre des États-Unis. « Mon travail n’est pas contre Tintin, ni pour Tintin, mais sur Tintin. Il s’agit d’une archéologie dont le but est de déceler différentes couches de sens dans l’album » explique-t-il, en nous faisant visiter une exposition où Hergé tient une belle place. Même si Jochen avoue « ne pas s’intéresser à lui plus qu’à d’autres auteurs, il est tellement présent dans l’histoire de la BD qu’on ne peut pas passer à côté. En outre, la

ligne claire se prête aux exercices et aux étirements. C’est une pâte qu’on peut aisément modeler. »

Plaisir de la contrainte

En parcourant la galerie My monkey, on découvre deux références au père de Tintin avec un Faux faux Hergé (« Histoire de faire croire que j’avais un faux Hergé, signé par un inconnu, mais que j’ai dessiné, en fait ») et une planche du Lotus bleu « réduite à sa structure. Je la trouvais très graphique et souhaitais retranscrire le jeu existant entre horizontales et verticales en ne conservant que son squelette. » Le résultat ? Une œuvre qui évoque l’abstraction géométrique, comme si on avait hybridé Ellsworth Kelly et François Morellet. C’est dans cette dualité d’apparence entre recouvrement (une planche ensevelie à 99% sous l’encre noire) et évaporation de l’existant (une autre gommée à l’extrême) que se situe Chloroforme Mazout. En effet, qu’on


ART CONTEMPORAIN

caviarde l’image originelle ou qu’on la gratte, le résultat est le même : le support disparaît et un sens nouveau apparaît ou, s’il l’on préfère, le support originel apparaît dans sa vérité, révélée par sa disparition ! Fasciné par les jeux intellectuels qu’autorise la BD – un « champ encore très largement inexploré » – Jochen Gerner est membre de l’OuBaPo2, qui est à la bande dessinée ce que l’OuLiPo est à la littérature, dont les membres aiment créer sous une contrainte artistique volontaire permettant à Jochen « d’avancer. Nous sommes une dizaine et chacun œuvre dans sa direction. Certains sont plus mathématiciens, d’autres plus littéraires. Pour ma part, je m’intéresse à l’art contemporain. » Pas un hasard donc, si celui dont le surnom est “Beaubourgmestre” dans le groupe expose ici huit étonnantes planches. La contrainte ? Prendre des classiques de “l’âge d’or” du neuvième art (La Grande menace de Jacques Martin, La Marque jaune d’Edgar P. Jacobs ou encore Zig et Puce millionnaires d’Alain Saint-Ogan), les lire attentivement et en dégager de minuscules détails évoquant d’autres œuvres, le plus souvent contemporaines, redessiner ces derniers, isolés, dans de nouvelles cases. Ainsi croise-t-on, sans surprise, le design seventies de Pierre Paulin chez André Franquin, mais aussi les toiles de Gerhart Richter dans une BD de Jean Graton. Le visiteur explore également les “liens” entre un des plus célèbres Blake et Mortimer et Fenêtre sur cour d’Alfred Hitchcock ou Les Gommes d’Alain RobbeGrillet. « J’ai voulu mettre en lumière des passerelles invisibles et la relation possible entre deux univers qui se regardent, le plus souvent, en chiens de faïence » affirme Jochen avec comme idée avouée de « refaire, plus tard, toute une histoire de la BD sous cet angle ».

taires évoquent Hans Arp, des motifs proches de ceux de Sol LeWitt jaillissent où on ne les attend pas, une marée noire rappelle les idées de la même couleur de Franquin… Au milieu de la galerie trône, comme un tombeau, une poule noire emplie de dizaines de dessins originaux de l’artiste, méticuleusement passés à la broyeuse… comme une métaphore de Chloroforme Mazout où la dialectique création / destruction est poussée à ses limites extrêmes, donnant un nouveau sens aux “petits Mickeys” trop souvent réduits à leur dimension d’entertainment. En 2008, avec Contre la bande dessinée3, Jochen Gerner secouait déjà les esprits : se référant explicitement au Contre Sainte-Beuve de Marcel Proust, il proposait le premier ouvrage de « critique de la critique » dans le monde de la BD, vision roborative construite à partir de centaines de citations patiemment collectées. Il montre avec cette exposition qu’il est toujours contre la BD. Tout contre.

Le prochain livre de Jochen Gerner, Panorama du froid, paraîtra à L’Association le 15 mai – www.lassociation.fr

Joie de la libération

En mazoutant des supports imprimés préexistants (noircissage de pages entières de Tarzan, d’histoires dessinées populaires de type Elvifrance, de cartes postales, etc.) et en chloroformant d’autres (blanchissage de Tintin ou recadrages extrêmes), Jochen Gerner libère l’image initiale, proposant une nouvelle grille de lecture, laissant loin derrière elle la narration de départ et passant du figuratif à l’abstrait. Véritable alchimiste, l’auteur – avec son œuvre au noir (ou au blanc) – transcende d’innocents papiers, en tirant la substance intime et mettant à jour « les multiples strates et niveaux de lecture existants dans de simples BD, par exemple ». Des cartes miliPoly 156 Mars 13

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DANSE

le monde selon gat

Dans Brilliant Corners, le chorégraphe israélien Emanuel Gat s’inspire, de manière fort lointaine, puisqu’il est totalement absent de la pièce, du jazz de Thelonious Monk pour faire naître et croitre un organisme vivant de neuf danseurs balloté par les flots.

Par Thomas Flagel Photos d’Emanuel Gat Dance

À Strasbourg, au Maillon (coréalisé par Pôle Sud), du 12 au 14 mars 03 88 27 61 81 www.maillon.eu 03 88 39 23 40 www.pole-sud.fr À Mulhouse, à La Filature, vendredi 15 mars 03 89 36 28 28 www.lafilature.org www.emanuelgatdance.com

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ans un rectangle de lumière blanche et crue, un groupe d’hommes et de femmes va et vient, comme une houle animée, chacun se laissant happer par les courants. Nous connaissions le dénuement des pièces d’Emanuel Gat, l’absence de décor, de costumes particuliers et de tous ces artifices jonchant les plateaux. Voilà qu’il réinvente l’individu dans le collectif : les lignes brisées par ses interprètes concourant quasi incroyablement à l’expression globale d’un corps de ballet éphémère fonctionnant comme un organisme vivant en pleine croissance dont les tentacules l’orienteraient en de multiples désaxements. Les ondes provoquées par les sauts des uns se transmettent en échos aux diagonales des autres avant les chutes en toupie sur eux-mêmes des derniers. Une certaine alliance des contraires s’y dévoile, entre fluidité déliée et pauses statuaires. Avec des matériaux chorégraphiques communs et apparemment simples, la personnalité des danseurs se révèle au milieu de l’écrin du collectif bouillonnant de vie. Les jeux de miroir, les duos opposés ou alignés

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virevoltent en d’immenses vagues dont le chaos n’est qu’apparence. Aux éclats verticaux répondent de folles rondes et d’étonnantes ellipses. Le souffle de leurs cassures est rythmé par de rares pauses, respirations au coeur d’une partition musicale expérimentale bien loin de celle (attendue) de Thelonious Monk – Brilliant Corners étant le titre d’un de ses albums sorti en 1957, chéri par Emanuel Gat. Le chorégraphe signe pour la première fois la bande son d’un spectacle. Pour cela, il a mixé des centaines de samples avec son ordinateur, contrepoint séduisant et décalé à « l’organisme chorégraphique » créé par ses soins où interagissent des solitudes dans un conflit qui les dépasse autant qu’elle les rassemble. L’intimité humaine se laisse approcher comme rarement, l’œil happé par des détails conserve malgré tout une vue d’ensemble stupéfiante. Cette leçon de simplicité et de complexe harmonie renvoie les dernières tentatives (géo)métriques d’Anne Teresa de Keersmaeker à une écume d’échec échoué sur la plage de son cadet israélien.


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SPECTACLE ÉQUESTRE

la mort lui va si bien C’est l’événement du printemps alsacien. Bartabas et sa troupe du Théâtre équestre Zingaro posent leurs valises à Mulhouse pour quatorze représentations de Calacas. Inspiré de la tradition mexicaine de la Fête des Morts, ce grand carnaval macabre est un prodigieux hymne à la vie.

Par Dorothée Lachmann Photo d’Agathe Poupeney

À Mulhouse, au Parc des Expositions, du 12 au 30 avril 03 89 36 28 02 www.lafilature.org

www.bartabas.fr

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es squelettes qui virevoltent, emportés vers le ciel par des hordes de chevaux au grand galop. Des crânes qui ricanent à pleines dents, lancés dans le tourbillon effréné de cavaliers en apesanteur. Des ossements déchaînés, s’étourdissant dans une danse endiablée. La joie explose de toutes parts. La mort est en fête. Avec Calacas (squelettes, au Mexique), Bartabas plonge une nouvelle fois dans les entrailles de l’humanité, poursuivant son voyage au cœur des cultures lointaines. « Au départ, nous sommes partis sur le thème des danses macabres du MoyenÂge. Rapidement il nous est apparu que c’était la célébration de la mort au Mexique qui proposait le plus de matière pour le spectacle. Le travail de José Guadalupe Posada1, la façon dont il dépeint la société mexicaine avec ces squelettes, m’a beaucoup inspiré, par exemple », explique le créateur du Théâtre équestre Zingaro.

Danse macabre

Dessinateur et graveur mexicain (1852-1913) qui utilisa souvent les squelettes dans ses créations

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Sorte d’homme-orchestre ambulant, il porte sur son dos un tambour surmonté de cymbales. Traditionnellement, le chinchinero joue en sautant à petits pas et en tournant sur lui-même

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« Le propre de nos créations est de puiser dans telle ou telle culture pour servir notre univers. Je pars d’un principe simple : dans chaque culture existe une part d’universel, une émotion accessible à tous. On s’appuie sur une tradition musicale et une représentation pour traiter de thèmes plus personnels, souvent récurrents chez Zingaro. Dans Calacas, cela ressemble à des danses macabres dont l’évolution est très lente. On s’installe. Il

y a ce côté répétitif qui m’intéresse. L’œil de chacun digère un certain aspect de l’image, puis va en regarder un autre. J’installe tout, comme un carnaval, et après je laisse le public voyager dans l’image. » La mort, Bartabas l’invite dans chacune de ses productions, de façon plus ou moins suggestive. Cette fois, il en fait l’héroïne absolue. En l’abordant de front, il met le spectateur face à cette image dont le nom est habituellement prononcé du bout des lèvres. « L’art permet de traiter de certains tabous. Dans notre société, la mort est cachée, alors qu’au Mexique, on la célèbre à travers ces fêtes traditionnelles. Comme ils disent là-bas : la mort n’a jamais tué personne, seul le hasard tue. » La célébrer pour l’apprivoiser, rire alors qu’on voudrait pleurer. Un paradoxe que le poète Octavio Paz résume dans son Labyrinthe de la solitude. « Il n’y a rien de plus joyeux qu’une fête mexicaine, mais il n’y a aussi rien de plus triste. La nuit de fête est aussi une nuit de deuil ». Barta-


bas aime ces contrastes, métaphores de l’âme humaine qu’il fouille et polit de création en création. Des variations qui s’appuient aussi sur une fantastique scénographie, grâce à une seconde piste installée en haut des gradins. On oscille ainsi « entre moments telluriques et célestes, avec ces chevaux qui semblent galoper entre ciel et terre sur un anneau suspendu et ces hommes entre les deux ».

Art majeur

Si l’art équestre a toujours été pour Bartabas « un art majeur », au point d’inventer une forme d’expression inédite en le conjuguant à la danse, à la musique et au théâtre, les chevaux ont ici une place singulière. « Ils peuvent être vus comme des personnages célestes, chamaniques, vecteurs d’un déplacement vers l’au-delà. Celui qui a l’énergie vitale dans ce spectacle, c’est le cheval, pas l’homme, puisque l’être humain n’a plus que la structure. » Le deuxième pilier de Zingaro,

c’est bien sûr la musique, « point de départ du travail de création. En général, je privilégie des sonorités live. Pour Calacas, j’ai voulu piocher dans un spectre très large allant de musiques chamaniques indiennes jusqu’aux fanfares du début du XXe siècle. Nous avons donc forcément dû utiliser des enregistrements, des pièces rares et très anciennes. Ils sont accompagnés par une section rythmique – composée de deux chinchineros2 chiliens et de deux musiciens français – qui, elle, joue en direct ». Les tonitruants instrumentistes entraînent cavaliers et chevaux dans ce voyage entre deux mondes, jusqu’au lieu de l’ultime rendez-vous. « La mort est présentée comme un personnage, on la rencontre comme on rencontrerait l’amour », assure le metteur en scène. Qui, de la faucheuse ou du vivant, séduira l’autre en premier ? « Comme disait un vieux monsieur venu voir Calacas : si c’est ça la mort, alors je veux bien y aller ! »

Il n’y a rien de plus joyeux qu’une fête mexicaine, mais il n’y a aussi rien de plus triste

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THÉÂTRE

love me or kill me En 1999, le suicide de Sarah Kane, à 28 ans, entraînait un peu plus la dramaturge anglaise dans la légende initiée par une œuvre enragée et bouleversante. La compagnie messine Roland Furieux s’attaque à Manque où les personnages ne sont qu’apparitions.

Par Thomas Flagel Illustration d'Anaïs Guillon pour Poly

À Thionville, au NEST, du 21 au 24 mars 03 82 34 69 17 www.nest-theatre.fr À Nancy, au Théâtre de la Manufacture, du 16 au 19 avril 03 83 37 42 42 www.theatre-manufacture.fr Concert de Xavier Charles et Nikos Veliotis, jeudi 18 avril à la Manufacture www.compagnierolandfurieux. fr

E

nfant terrible du théâtre anglais de la fin du XXe siècle, Sarah Kane est de ces comètes lumineuses et écorchées vives qui se sont brûlées les ailes du haut du gouffre de leur lucidité. En cinq pièces, elle disputât à Edward Bond son trône de conteur de déflagrations poétiques révélatrices de l’étau de violence tenaillant la société contemporaine. Manque est peuplé de cris sourds, lancés haut et fort par les quatre personnages : A, B, C et M. Il en faut de la sensibilité pour recevoir ce flot familier livré dans un langage cru de voix mélangées. Comme si l’écriture était un moyen de prendre à sa charge la cruauté du monde et les blessures sanguinolentes de l’âme, l’auteure élabore un poème halluciné, écriture déconstruite reposant sur autant d’assemblages polyphoniques et de juxtapositions, atteignant cette zone du désir où la pensée nous vrille. Le metteur en scène Patrick Haggiag imagine « les quatre protagonistes dans ces sortes d’espaces publics, gradins de stade, gymnase amphithéâtre d’université où les générations, les mémoires, les combats de l’existence ont

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fixé leur empreinte ; où coexistent jadis et maintenant, l’absence et la proximité, la cause et l’effet, les vivants et les morts. » Malgré la violence des propos, ce sont de longues incantations amoureuses, flot incontrôlable de supplications désespérées qui précède le long silence de la mort à venir, écho au suicide de Sarah Kane. Pas question de se limiter au caractère expérimental que l’on colle trop souvent à ses pièces, mais plutôt rechercher à « développer les fils narratifs, bribes d’histoires, confessions, citations, courts récits et tirades poignantes au sein d’une même chair d’humanité, et autant que possible, d’intelligibilité », poursuit-il. La musique, loin d’adoucir les mœurs, devrait, à travers la clarinette et le violoncelle de Xavier Charles et de Nikos Veliotis, contribuer, au même titre que les comédiens à faire exister des apparitions plutôt que des personnages. Comme autant de fulgurances approchant la plus pure intimité de l’âme, défleurie par le souffle passionnel d’une poétesse « chantant sans espoir sur la frontière », de la vie comme de l’amour.


Compagnie hervé koubi

starHlight ~ Photo : © Abdel Wahab Boulahid

Ce que le jour doit à la nuit

ven. 22.03 20:30 www.lacoupole.fr

03 89 70 03 13

N° de licence d’entrepreneur du spectacle : 1050935-936-937


ACCORDÉON

jamait content Pour son Printemps des Bretelles, L’Illiade invite un troubadour des temps modernes. Un air d’accordéon sur des textes au couteau, telle est la recette diablement authentique d’Yves Jamait.

Par Dorothée Lachmann Photo de Stéphane Kerrad / KB Studios

À Illkirch-Graffenstaden, à L’Illiade, vendredi 22 mars 03 88 65 31 06 www.illiade.com www.jamait.fr

N

e lui parlez pas de Gavroche, ça l’énerve. Son indéboulonnable casquette à lui, c’est une irlandaise. Rien à voir. Pourtant on l’imaginerait bien en gamin de Paname, chantant crânement sur les barricades « Je suis tombé par terre, c’est la faute à Voltaire ». Sauf qu’il est… dijonnais. Décidément, les clichés ne sont plus ce qu’ils étaient, ce qui n’empêche pas Yves Jamait de ressusciter une forme de chanson populaire qui vécut ses beaux jours au coin des rues de Paris, dans un temps que les moins de vingt ans ne peuvent pas connaître. Une chanson populaire qui transpire le vécu, celui d’un quinqua dont les valises ont vu du pays. Chez Jamait, les chagrins d’amour ne pleurent pas, ils saignent. Les colères ne dénoncent pas, elles s’insurgent. La douceur ne caresse pas, elle enlace. Et les morceaux de vie brillent de cette patine qui laisse entrevoir l’authentique

beauté sous la surface. Avec sa voix rugueuse et sa poésie décapante, il raconte les galères de l’existence, la solitude, le quotidien des humbles, leur détresse et leur pudeur. Loin des paillettes et du show-biz, Yves Jamait reste un artisan. Quand on commence à chanter à quarante balais, c’est parce qu’on a des choses à dire, pas pour se faire voir. Après avoir été cuistot et manœuvre dans le bâtiment, ce n’est qu’en 2001 qu’il sort son premier album, De verre en vers. Depuis, la recette n’a pas changé : une guitare, un accordéon, des textes à vif, tantôt tendres, tantôt acides. Sur scène, il offre des moments d’humanité rares. En 2011, Saison 4 est plus sombre et plus nostalgique. Plus rock aussi. Il confirme la puissance verbale de cet auteur magnifique, qui avoue n’avoir jamais ouvert un livre avant l’âge de vingt ans. « Le Nez dans le ruisseau, c’est la faute à Rousseau. »

accordéon ! Pour sa 16e édition, le Printemps des Bretelles propose un nouveau tour du monde de l’accordéon. Coup de cœur du public l’année dernière, la pétulante Bonbon est de retour, avec L’Ice-cream était presque parfait. Après avoir incarné Fréhel, elle se glisse cette fois dans la peau d’une avocate, pour défendre Riton Lambert, accordéoniste de son état et accusé d’avoir tué sa femme. Ponctué de chansons à l’humour joliment noir – de Brassens à Bobby Lapointe, en passant par Anne Sylvestre ou Jean Yanne – , ce procès n’est pas sans rappeler le Tribunal des flagrants délires d’un certain Pierre Desproges. Très belle soirée aussi en perspective pour célébrer la Saint-Patrick, en compagnie de l’ensemble Caladh Nua qui fait revivre avec grâce les traditions anciennes d’Irlande. À Illkirch-Graffenstaden (à L’Illiade et dans toute la ville), du 16 au 23 mars 03 88 65 31 06 – www.illiade.com

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ART CONTEMPORAIN

les fruits de la passion Pour fêter son dixième anniversaire, Art Karlsruhe sort le grand jeu. La foire allemande dédiée à l’art moderne et contemporain est désormais solidement positionnée dans le paysage culturel rhénan. Revue d’effectifs.

Par Raphaël Zimmermann Photo de Roland Forberger /  Badisches Landesmuseum Karlsruhe À Karlsruhe, à la Messe, du 7 au 10 mars +49 721 3720 5200 www.art-karlsruhe.de

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our sa dixième édition, Art Karlsruhe attend près de 50 000 visiteurs sur 35 000 m2. On pourra y découvrir les œuvres de 220 exposants venus de 13 pays (dont 33 nouvelles galeries) au nombre desquels figurent plusieurs Alsaciens : Chantal Bamberger, Rémy Bucciali et Jean-Pierre

Ritsch-Fisch. Le dénominateur commun de tous les présents ? Une réelle passion pour l’art, comme l’explique le galeriste Ewald Karl Schrade, commissaire de la manifestation : « Alors que l’art est, à de nombreux endroits, surtout considéré comme un capital à rentabiliser, où l’on voit plus de spéculateurs que de collectionneurs, on ressent partout sur notre salon l’intérêt pour les tableaux, les sculptures et les photographies. C’est la confrontation avec l’art lui-même qui incite le public à acquérir une œuvre. Je ressens en permanence cet enthousiasme », conclut-il. Autour d’exposants présentant des œuvres modernes et contemporaines, se déploient de multiples manifestations, de la désormais traditionnelle installation d’une vingtaine de sculptures monumentales à la présentation de photographies de Gisèle Freund appartenant à la collectionneuse Marita Ruiter (avec des fascinants portraits de Simone de Beauvoir, Walter Benjamin, Bertolt Brecht, Frida Kahlo…) ou encore l’organisation d’ARTIMA art meeting proposant une roborative réflexion sur le marché de l’art. Notre coup de cœur ? Une présentation intitulée Liebe, Glaube, Hoffnung (Amour, Foi, Espoir) dédiée à Stefan Strumbel (né en 1979 à Offenbourg) placée dans une imposante chapelle aux murs réfléchissants. Celui dont la création plonge ses racines dans le street art – adolescent, il bombait les murs et les trains, laissant sa signature dans l’espace public – est devenu une star avec ses coucous new look (teintes fluos, coulis complexes et colorés, adjonction de têtes de morts et de M16…). Revisitant de manière ironique le patrimoine iconique et folklorique de la Forêt noire, il est désormais collectionné par les plus grands, Karl Lagerfeld en tête. Stefan Strumbel, Konservativ, 2012

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MARIONNETTES

le royaume Limen et Anubis constituent un diptyque méditatif autour de la vie et de la mort. Uta Gebert s’y inspire des légendes anciennes et de Kafka pour insuffler le souffle à ses marionnettes.

Par Daniel Vogel

Anubis (dès 14 ans), au TJP Petite Scène à Strasbourg, du 21 au 24 mars Limen (dès 14 ans), au TJP Petite Scène à Strasbourg, du 22 au 24 mars 03 88 35 70 10 www.tjp-strasbourg.com

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«L

a marionnette me permet de faire s’exprimer ma voix intérieure, rendre l’invisible visible », lance la metteuse en scène. « Elle est un médiateur entre les deux mondes de l’animé et de l’inanimé. Ce grand écart continuel entre la vie et la mort. » Le propos est planté, le décor, onirique. Tout est question d’atmosphère chez Uta Gebert qui travaille jusqu’à la plus pure épure pour concevoir des images contemplatives sources de mondes fantastiques dans lesquels les personnages se réinventent à l’envi. Née à Dresde, dans ce qui est encore l’Allemagne de l’Est, la jeune artiste se forme à l’Académie d’Art dramatique Ernst Busch de Berlin avant d’intégrer l’École nationale supérieure des Arts de la Marionnette à Charleville-Mézières. Son univers repose sur une utilisation minimaliste des mouvements rendant toute leur magie aux marionnettes dont les expressions de visage sont magnifiées par une poésie visuelle quasiment dénuée de mots. Anubis ouvre l’envoutant diptyque

autour de la mort qui laisse le spectateur sur un (étrange) sentiment de sérénité. Ce dieu des morts et de l’embaumement de l’Égypte ancienne a la tête allongée d’un squelette de chacal, des ailes de papillon ornant son crane comme un masque coloré de rose et de rouge. Chargé de conduire les défunts au royaume des enfers, le voilà voguant au-dessus de la scène, capuche sur les os, manipulé avec doigté et subtilité dans la pénombre par Uta Gebert, toute de noire vêtue. Anubis danse, vit et s’amuse comme il peut au milieu de sa solitude de Dieu craint par les vivants. Sa rencontre avec une personne en deuil lui permettra de tomber le masque, lui le descendant de Vénus et le fils de Dionysos. Limen quant à elle, rêverie au milieu des steppes enneigées, regorge de personnages aux “peaux” laiteuses et aux visages expressifs de marionnettes errant dans des espaces glacés sur fond d’univers musicaux entêtants créant une ambiance joliment contemplative. Un art de l’épure, tout en suggestion.


paradis perdu Le Musée de l’Image d’Épinal convie les contemplateurs de miracles et de ciels étoilés au Mystère des choses, exposition regroupant tableaux, gravures, revues et films auxquels s’ajoutent les intrigantes photos de Corinne Mercadier.

Par Thomas Flagel Photo de Corinne Mercadier, La Jetée

Le Mystère des choses, au Musée de l’Image d’Épinal, jusqu’au 17 mars 03 29 81 48 30 www.museedelimage.fr Black Screen, exposition simultanée de Corinne Mercadier, à l’Arsenal de Metz, jusqu’au 10 mars 03 87 74 16 16 www.arsenal-metz.fr www.corinnemercadier.com

C

omme « Tombés du ciel », sous-titre de l’exposition, les légendes et miracles ont toujours fasciné les hommes, nourri leur imaginaire et suscité des représentations allégoriques ou fantasmées de cet inaccessible qui nous attire. Si nous y avons exilé nos dieux, les cieux sont aussi un passage transitionnel pour les disgraciés et autres déchus à l’image d’Icare, immortalisé dans sa chute sur une estampe d’Hendrick Goltzius en 1588. La traversée des siècles ne change rien à l’attirance des artistes. En témoignent les fascinantes gravures de Gustave Doré illustrant le poème épique de John Milton, Le Paradis perdu, à la fin du XIXe siècle ou encore l’expressionnisme douloureux d’Anselm Kiefer que l’on découvre avec Der Engel (1976-78). L’ange du peintre allemand, balloté par une tempête, erre vers un avenir incertain, au cœur des ténèbres. Suivent un regroupement de Préjugés populaires sur le temps, d’imageries d’Épinal voisinant avec des copies en plâtre de météorites provenant du Penjab indien ou encore du royaume de Bohême. La conquête du ciel a sa voix au chapitre avec diverses maquettes

d’aéroplanes, bande dessinées et revues faisant place, début XXe, aux avions avant que la science-fiction ne s’impose au cinéma, dans la littérature et la presse (Cosmos, Famous fantastic mysteries ou encore Monde futur) dans les années 1950. Depuis, ovnis, envahisseurs, martiens et petits hommes verts n’ont pas quitté la tête d’affiche. Pour chaque exposition, le musée met en regard des collections qu’elle réunit le travail d’un photographe. Troquant le polaroid SX70 et les doubles prises de vue de ses débuts pour un appareil numérique, Corinne Mercadier compose des images évanescentes et étranges dans lesquelles des objets géométriques flottent dans l’espace, comme figés par le temps. De la série Solo, ici présentée, se dégage une délicate poésie entre l’humain et l’abstrait : la liseuse de La Jetée tournant le dos à un bloc de pierre en apesanteur, quasi menaçant, ou encore Bazar, dans laquelle une femme marche sur du sable, enveloppée dans un halo d’ombres. Une magicienne des temps modernes tenant un bâton clair / obscur forgeant les éléments constitués de boules blanches ? L’invitation au rêve est lancée…

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la danse et son double Entre la sortie d’un livre et la création de la version scénique de son projet chorégra-filmique LabOfilm – La Lamentation de Blanche-Neige, la performeuse et chorégraphe espagnole Olga Mesa, installée depuis de nombreuses années à Strasbourg, signe un retour de poids. Rencontre avec une danseuse, la caméra chevillée au corps.

Par Thomas Flagel Photo de Susana Paiva

LabOfilm&1 – La Lamentation de Blanche-Neige, mercredi 20 et jeudi 21 mars, à Pôle Sud (Strasbourg) 03 88 39 23 40 www.pole-sud.fr Tu crois que je voulais te tuer ? exposition-parcours d’installations audiovisuelles de la série LabOratoire / LabOfilm, du 12 au 22 mars au Hall des Chars (Strasbourg) www.halldeschars.eu www.olgamesa.eu

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2012 était l’année des vingt ans de votre compagnie. Quel regard portez-vous sur votre parcours ? Je vois beaucoup plus de choses que ce que j’imaginais. En tant qu’artiste, nous sommes toujours dans la projection vers le futur et l’on n’a pas conscience de la pertinence de ce que l’on a vécu. J’observe une cohérence dans mon expérimentation du corps au sein des arts vivants mais aussi des moments de grande fragilité que seul le temps et la distance me révèlent. Qu’est-ce qui a le plus changé dans votre approche de la performance ? Le temps entraîne une amplification de la conscience. Jeune, on fait les choses dans l’intuition, la force du désir. Avec l’expérience,

on commence à se voir avec une focale plus large, à avoir conscience de l’inscription de son travail dans le monde qui l’entoure. Comment avez-vous traversé la Movida, à Madrid, dans les années 1980 ? J’ai une formation classique. Mais entre 1982 et 1984, j’ai joué dans une comédie musicale, entourée de tous les gens de la Movida, des actrices d’Almodovar, des auteurs… Nous avions tout à faire, à découvrir et à vivre suite à la fin de la dictature franquiste. C’était une explosion de fêtes, de libertés et de sentiments, une grande libération artistique et une ouverture de tous les champs après une chape de plomb de 40 ans. Les gens expérimentaient les drogues, le sexe, le danger, fascinés par l’exploration des sens. J’en ai été protégée


danse

par ma vocation pour la danse, ma discipline très forte et un training classique quotidien jusqu’à mes 28 ans. Je vivais alors avec La Ribot, nous faisions la fête mais nous avions un but avec la danse. Dans le livre à paraître, Olga Mesa et la Double Vision, vous dites que votre génération a manqué de maîtres… En 1986, j’ai commencé à travailler avec la Bocanada Danza* dirigée par La Ribot et Blanca Calvo. Nous recherchions un langage du corps mais nos références étaient lointaines, voire inexistantes. On devait tout inventer, de manière naïve. Nous voulions trouver plus de vie dans la danse contemporaine pour parler de ce qui nous entourait. Nous questionnions le rapport de la relation danseur / chorégraphe sans rien inventer puisque la danse post-moderne américaine, depuis Merce Cunningham, avait déjà exploré ces questions. Des festivals se sont créés, des compagnies françaises invitées et l’on a commencé à voir les corps qui tombent par terre ! Pina Bausch n’est venue qu’à la fin des années 1980. Depuis votre première utilisation de la vidéo dans le désert d’Arizona pour un solo en 1992, elle ne vous a plus quitté. Une expérience fondatrice ? J’ai passé trois ans à New York grâce à une bourse et j’avais rencontré un cinéaste catalan qui avait travaillé dans le désert Mojave au Sud de la Californie. On m’a proposé un budget pour faire ce que je voulais à Madrid Capitale européenne de la Culture. Commençant à écrire, la question du paysage dans lequel je voyais mon corps s’est posée. Le désert était pour moi un espace dénué de référence, métaphysique. Pas vide, mais fait de bruits, de carcasses comme tombées du ciel, sorties des films de Wim Wenders. Avec la caméra, je formais un duo. Ma manière de la laisser me regarder faisait de moi aussi, une caméra, car j’étais observatrice de tout. Je travaillais le cadre et les points de vue en jouant sur les échelles. La caméra m’a révélé l’architecture du corps à l’intérieur d’une autre architecture. Dans le vide du désert, la caméra le délimitait. Autant d’éléments qui constituent mon travail aujourd’hui encore… Quelle est la place du rêve en tant que matière première inspiratrice ? Ma première chorégraphie, pour un concours à Madrid qui m’a permis de partir étudier à New York, est venue d’un rêve en trois parties avec Pina Bausch. Dans la première, un train

tourne en boucle, s’arrêtant à la même gare. La seconde me voit descendre près d’un grand bâtiment, comme un théâtre ou un stade olympique avec d’immenses escaliers et une musique au loin. Une personne s’approche lentement de moi, c’est une magnifique aristocrate en talons. Elle lève sa robe, enlève sa culotte et fait caca. Je m’approche pour lui dire que ce n’est pas possible, lui faisant des reproches. Dans la troisième partie, je danse sur un plateau, faisant un mouvement répétitif au sol. Une personne s’approche de loin, comme une apparition. C’est Pina Bausch, une coupe à la main. Arrivée tout proche de moi, elle me lance : « Champagne ? » Tout cela revenait comme une boucle. L’état du corps qui rêve est celui d’un corps abandonné, sans conscience, très libre. La danse qui m’intéresse est intermittente, liée à des impulsions, des fragments. De l’ordre de l’inattendu et de l’involontaire, elle doit questionner la volonté comme un objet de désir. LabOfilm&1 – La Lamentation de blanche-neige est un duo chorégraphique et filmique, sorte d’expérience pour le public dans laquelle deux danseuses avec des caméras performent et tournent un film en direct dont le montage est révélé à la fin… Se pose ainsi la question de ce qu’on a vu, de ce qui s’est vraiment passé, mais aussi de ce qu’on a vécu ensemble, public et performeurs réunis ? Sara Vaz est, avec moi, le second “corpsopérateur” sur le plateau. Nous créons un montage en direct avec trois points de vue synchronisés dans un plan séquence qui constitue un rewind de ce à quoi nous venons d’assister auquel s’ajoutent des choses qu’on n’avait pas vues, qui existaient mais étaient cachées. Le “corps-opérateur” travaille une mécanique de la sensation qui fait de LabOfilm une architecture pour construire une dramaturgie questionnant le regard du spectateur et de l’interprète. C’est vertigineux car nous avons la possibilité d’empiler de nombreuses couches, sans perdre le spectateur en chemin pour l’amener à une question sur la mémoire de la chose vécue. J’en arrive à la conclusion que le corps est là pour échapper au contrôle de l’image. Ce n’est pas l’image dans sa composition qui est importante mais dans son désir d’apparaître, dans l’émergence des choses. Nous sommes dans une pratique de perception simultanée en montant, dansant et étant présent face au public.

Présentation du livre, Olga Mesa et la Double Vision (français et portugais), mercredi 13 mars à 18h30, à la Librairie Quai des Brumes www.quaidesbrumes.com

Une des premières compagnies indépendantes de danse contemporaine en Espagne

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un regard

Par Irina Schrag

Exposition Love Maps, au Musée des Beaux-Arts de Mulhouse, jusqu’au 24 mars 03 89 33 78 11 www.musees-mulhouse.fr http://mattalabass.tumblr.com

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visages / figures par matthieu stahl « Des visages, des figures / Dévisagent, défigurent / Des figurants à effacer / des faces A, des faces B » chantait Noir Désir. « Des corps, des esprits me reviennent / Des décors, des scènes, des arènes / Hantez, hantez, faites comme chez vous, restez… » Des mots qui collent à la peau des œuvres érotico-symboliques du musicien et plasticien mulhousien Matthieu Stahl, relecture des jeux de l’amour

et du hasard par le prisme (dé)complexifié du mélange des sexes et de l’égalitarisme homme / femme étendu au transgenre. Multiplication des combinaisons, ode à l’envie, voie royale au plaisir et à la satisfaction du désir, cartographie des nouveaux rapports humains. « Amor, death, kiss, sexe, hate, love » et cætera ! 


SARREGUEMINES MUSEE DE LA FAIENCE

De 10h à 12h et de 14h à 18h. Tljs sauf lundi www.sarreguemines-museum.com

01mars 02 juin 2013

Sous nos yeux

14.02 —— 28.04

(partie 1)

www.kunsthallemulhouse.com Visuel : Gabriella Ciancimino, The Flowers of Resistance, Collective Interventions in the landscape, Expedition 9 / Montagne du Rif (L’appartement 22) Beni – Boufrah village, Morocco, 2011 Conception : médiapop + STARHLIGHT


THÉÂTRE

l’amour au temps du capitalisme Avec un monologue râpeux et jubilatoire intitulé Kill your Darlings ! Streets of Berladelphia, René Pollesch fait exploser, dans un immense éclat de rire, les structures étouffantes du capitalisme qui corsètent notre société.

Par Hervé Lévy Photos de Thomas Aurin

À Strasbourg, au Maillon, jeudi 21 et vendredi 22 mars 03 88 27 61 81 www.maillon.eu À voir également Die Zeit schlägt dich tot, une soirée gospel électrifiante de Fabian Hinrichs, au Maillon, dimanche 24 mars à 17h30

Texte paru à L’Arche en 1992 www.arche-editeur.com

1

2 Entretien entre René Pollesch et David Sanson réalisé en 2012 pour le Festival d’Automne www.festival-automne.com

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L

e rideau s’ouvre. Six corps descendent des cintres, se désarticulant avec lenteur et lascivité sur l’obsédante rengaine du Boss Bruce Springsteen, Streets of Philadelphia. Ils demeurent allongés, comme morts, puis se relèvent lentement. La voix électrisante de Fabian Hinrichs, le seul à parler, nous enveloppe. On l’observe, stupéfaits, évoluer devant ce muet chœur de gymnastes / acrobates qui se renforcera au fil des minutes. Hypnotique. « Où sommes nous ? Dans une pièce trop étroite. Ou alors trop grande pour notre amour. Ce n’est pas notre faute, si l’amour ne nous réussit pas. » Le ton est donné. Le texte de René Pollesch, inspiré par Fatzer, ouvrage fait de fragments de Bertolt Brecht (d’une pièce inachevée qui aurait dû s’appeler La Ruine de l’égoïste Johan Fatzer) rassemblés par Heiner Müller1 est une réflexion sur l’individu et le groupe, une matière théâtrale et poétique dans laquelle « le rapport à la réalité n’est plus garanti par l’imitation ou l’illustration de la réalité, mais qui cherche à mettre à disposition des

outils pour voir la réalité, comme le font les sociologues et les philosophes. »2 Entre références brechtiennes – le chariot bâché symbolique de Mère Courage et ses enfants trône en permanence sur scène – et réminiscences pop, Pollesch gratte les relations humaines au plus profond, utilisant toutes les ressources d’un kitsch signifiant (dans son costume de poulpe, Fabian Hinrichs, son acteur fétiche, est irrésistible) pour poser la question de l’individu et du collectif, de la place de l’homme considéré comme une monade isolée, perdue dans un univers se déployant de plus en plus en réseau. Le groupe a-t-il encore un sens ? N’est-il pas devenu, sous des apparences cool, une structure oppressive ? Quel est l’espace dévolu à l’amour là-dedans ? Ultime avatar du collectivisme à vocation totalitaire, le capitalisme à l’ère d’Internet broie l’individu… Ce n’est certes pas une nouveauté, mais le prolifique metteur en scène allemand le montre avec une acuité, une poésie et un humour rarement atteints.


festival

j’aime regarder les filles Quand Les Femmes s’en mêlent, la France entière frémit. Le festival itinérant dédié aux filles du rock passe dans l’Est, envoyant notamment la sensation SKIP&DIE en première ligne. Par Emmanuel Dosda Photo de SKIP&DIE par Alexander Dahms

À Dijon, au Café de l’Atheneum, lundi 25 mars (Liesa Van Der Aa) et au Consortium, mercredi 27 mars (Go Chic + SKIP&DIE) http://atheneum.u-bourgogne.fr www.leconsortium.fr À Strasbourg, à La Laiterie, mardi 26 mars (Phoebe Jean and the Air Force + SKIP&DIE) www.laiterie.artefact.org À Metz, aux Trinitaires, jeudi 28 mars (Molly Gene One Whoaman Band + Talk Normal + TEEN) www.lestrinitaires.com À Belfort, à La Poudrière, vendredi 29 mars (Kaki King + Mai Lan) www.poudriere.com www.lfsm.net

L

es Françaises Françoiz Breut, Helena Noguerra et Muriel Moreno (Niagara). Les stars internationales Kim Gordon (Sonic Youth), Lisa Germano (Dead Can Dance) ou Neneh Cherry. Les enragées (et mamies des Pussy Riot) Robots in Disguise, Cobra Killer, Lesbians On Ecstasy ou Peaches… Dès sa première édition en 1997 (avec Cornu ou La Grande Sophie), le festival parisien, qui devint itinérant à peine deux ans plus tard, a l’idée folle de se consacrer à la « scène musicale féminine indépendante ». Drôle de ligne directrice… même si les organisateurs se défendent en rappelant le contexte peu propice aux filles dans lequel fut créée la manifestation. Dans les nineties, combien de PJ Harvey ou de Cat Power parmi toute la flopée de mâles sévissant sur les planches des salles de musiques actuelles ? Surtout, année après année, nous applaudissons des deux mains l’excellence de l’affiche, 100% féminine, certes, mais terriblement pertinente. Cet événement qui fête sa seizième édition nous gâte une fois de plus, rassemblant, rien que sur l’Est de la France, quelques-unes des meilleures représentantes du renouveau pop, chacune officiant dans un style bien différent. Citons la songwriteuse américaine et as de la guitare, Kaki King, mêlant virtuosité et sensi-

bilité, ou le blues roots en solo de Molly Gene, sorte de Bob Log III au féminin. Évoquons la musique urbaine et vrombissante made in USA de Phoebe Jean and the Air Force (esprit de M.I.A., es-tu là ?) ou la pop orchestrale et étrange de Liesa Van Der Aa. Mention spéciale à TEEN, quatuor venant de Brooklyn impliquant notamment Kristina Lieberson, clavier d’Here We Go Magic. Signé sur un des meilleurs labels du moment, Carpark Records (Memory Tapes, Dan Deacon…), et produit par le génial Sonic Boom de Spacemen 3, TEEN façonne une musique insolente et insouciante comme l’adolescence. La tête d’affiche ? SKIP&DIE, groupe mené par la charismatique sud-africaine nommée Cata.Pirata, autre héritière de M.I.A., et par le musicien hollandais Jori Collignon. Hip-hop broussailleux, electro cradingue, dub “afro”disiaque, rock vert fluo ou world music qui fait dresser les cheveux sur la tête… Le combo, auteur du détonnant Riots in the Jungle (Crammed Discs), mixe sitars Bollywood et déguisements en poils synthétiques, chant en anglais, en afrikaans ou en zoulou, poses sexy et slogans altermondialistes. Avec SKIP&DIE, j’ai vu Soweto comme si j’y étais… 

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THÉÂTRE

éclats d’âmes Avec sa compagnie Les Méridiens, Laurent Crovella, en résidence depuis deux ans au Théâtre de Haguenau, crée La Petite trilogie Keene. Rencontre en pleine répétition à l’Agence culturelle d’Alsace, à un mois de la première.

son économie de mots et ses révélations sensibles gorgées de pudeur confèrent une grande profondeur aux situations, pourtant communes.

Par Thomas Flagel Photo de répétition de Michel Nicolas

Au Théâtre de Haguenau, jeudi 7 et vendredi 8 mars 03 88 73 30 54 www.relais-culturel-haguenau. com À Colmar, à la Comédie de l’Est, du 13 au 15 mars 03 89 24 31 78 www.comedie-est.com À Strasbourg, au Taps Scala, du 20 au 24 mars 03 88 34 10 36 www.taps.strasbourg.eu

* Voir l’article Ciseaux, papier, caillou sur l’auteur australien dans Poly n°137 ou sur www.poly.fr

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«À

ce stade, nous avons des certitudes et des doutes. Peu des unes et beaucoup des autres », rigole d’entrée le metteur en scène. La scénographie unique choisie pour les trois textes de Daniel Keene* juxtaposés pour cette Petite trilogie en impose. Le casse-tête de la gestion des espaces n’a pas été simple : chambre d’hôtel (Entre aujourd’hui et demain), zinc de bar, appartement, quai d’une gare et autres lieux de voyage (Avis aux intéressés) ou encore train (La Visite) s’inscrivent dans une structure mobile en demi-lune signifiant les lieux sans les montrer. Une rampe ajourée, montant sur deux niveaux d’arcs de cercles métalliques, imaginée depuis le début du projet en lien étroit avec la dramaturgie, « l’un nourrissant l’autre ». Dans ces pièces de “famille”, des gens de peu tutoient la grandeur humaine. La poésie de Daniel Keene,

Coincées dans un temps suspendu, littéralement Entre aujourd’hui et demain, une mère et sa fille fuient la violence du père. Réfugiées à l’hôtel, les voilà tiraillées entre avant et après, peur du passé et des incertitudes de l’avenir. Aux questions de l’ado répond la lassitude de l’adulte. Et l’on plonge habillement dans un rêve éveillé ou dans l’imaginaire de la demoiselle convoquant son père dès que sa mère s’éclipse ou s’endort. Souvenirs de leur rencontre, jeux affectueux, mais aussi, et surtout, interrogations sur l’enfance d’un papa mécanicien, touchant lorsqu’il évoque pêle-mêle le toit troué, les mains calleuses du grand-père et sa veste en cuir, toute usée, la voix maternelle chantant dans la cuisine, ses fâcheries avec l’orthographe et l’école… L’importance des silences, au-delà des mots. De ceux qui disent plus encore, jusque dans les colères, soudaines et effroyables, marquées à vif dans la mémoire. Au pays des taiseux, tout flamboie dès que quelqu’un l’ouvre : l’amour filial qu’un père et son enfant se renvoient à demi-mots lors du voyage en train jusque chez la mère (La Visite). Mais aussi celui qui accompagne la lucidité froide et l’inquiétude d’un vieil homme, sachant que la mort le rattrape, soucieux du devenir de son fils de 40 ans ne sachant dire que « ‘pa » dont personne ne veut prendre la charge (Avis aux intéressés). « Chez Keene, les héros d’aujourd’hui sont des personnes de tous les jours, traversées les unes par les autres », livre Laurent Crovella. « Reste à polir les dess(e)ins ici esquissés ».


ENTRETIEN

django unchained Depuis 2010, dans le quartier strasbourgeois du Neuhof, L’Espace culturel Django Reinhardt, abritant une médiathèque, une école de musique et une salle de spectacle, est dédié aux cultures du monde. Entretien avec Jean-François Pastor, son directeur.

Par Emmanuel Dosda Photo de Benoît Linder pour Poly

En mars à L’Espace culturel Django Reinhardt : Lolomis (musique des Balkans), samedi 9 ; Susana Baca (Pérou), jeudi 14 ; Fatoumata Diawara (Mali), jeudi 21 et Fawzy Al-Aiedy (Irak), jeudi 28 03 88 79 86 64 www.strasbourg.eu

Nous avons entendu du jazz manouche en entrant. Faut-il être fan de Django Reinhardt pour diriger L’Espace culturel ? Pas forcément [rires]. D’ailleurs, je viens plutôt des musiques actuelles… Notons que deux grands noms enseignent ici : Mandino Reinhardt et Francko Mehrstein qui était dernièrement en tournée aux États-Unis avec Dorado Schmitt. L’Espace fait partie d’un plan de rénovation du Neuhof… Il a été construit dans le cadre d’un programme qui s’inscrit sur une dizaine d’années afin de repenser l’aménagement urbain et de rendre le cadre de vie plus agréable. Ce territoire a bien évolué, notamment avec l’arrivée du Tram. La médiathèque, qui se trouvait place de Hautefort, a quadruplé son nombre d’adhérents depuis qu’elle est située ici et l’école de musique a vu ses effectifs tripler. Le rayonnement de L’Espace culturel est indéniable.

* Des spectacles familiaux organisés en partenariat avec la médiathèque et l’école de musique du Centre socioculturel du Neuhof

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Pourquoi le choix d’une ligne éditoriale autour des cultures du monde ? Les musiques du monde n’étaient pas assez représentées à Strasbourg et j’avais envie de valoriser la diversité culturelle, de faire venir des artistes de Sierra Léone, de Mongolie ou d’Argentine. Ces musiciens, qui transmettent des valeurs humanistes, viennent avec leur propre histoire et celle de leur pays. Une proximité s’installe naturellement avec le

public et les voyages que nous proposons se prolongent après les concerts. Comment sensibiliser les gens du quartier ? À l’ouverture, des journalistes en herbe sont allés demander aux habitants s’ils connaissaient la programmation. Allez faire la même chose autour du Palais des congrès ou du Scala, les réponses seront également négatives ! Évidemment, dans la cité, les pratiques culturelles ne sont pas une priorité. Pour habituer les gens à utiliser ce lieu, nous nous appuyons sur des professionnels du secteur éducatif, social et socioculturel. Il y a aussi des manifestations comme les Rendez-vous du Django*. Sur la musique du monde, nous voulons mobiliser un public de proximité, mais aussi de l’agglomération, voire de plus loin. Un Texan est venu ici rien que pour assister au concert de Vicente Pradal ! Il y a eu Mory Kanté ou Sierra Léone’s Refugee All Stars, mais des artistes locaux comme Fawzy Al-Aiedy, Ozma et les musiciens de l’Assoce Pikante sont également invités… Nous avons des talents à Strasbourg et un tiers de la programmation leur est dédié. L’Assoce Pikante est d’ailleurs impliquée dans l’opération Les Transistors du monde : des moments d’échange et de musique dans des lieux incongrus comme le döner d’en face. Nous installons les choses en nous laissant le temps.


ART CONTEMPORAIN

les rêveries du promeneur solitaire

Avec son Journal d’un Vosges-trotter à nouveau exposé, Jean Claus invite à une errance inspirée, esthétique et philosophique, dans le massif vosgien. Si loin, si proche. Par Hervé Lévy

À Sainte-Marie-aux-Mines, à La Mine d’Artgens, du 1er mars au 1er avril 03 89 58 51 79 www.mine-artgens.fr www.jeanclausartistepeintre sculpteur.com http://clausartmeteo.blogspot.fr

O

n avait découvert cette suite d’aquarelles au format A4 en 2004, au CEAAC. Une pièce avait suivi, un an plus tard, au Maillon, en forme de dialogue imaginaire, espiègle et érudit, entre J.C. Tannebaum et Jacob Alzheimer autour de la série projetée en fond de scène. Voilà qu’elle ressurgit à Sainte-Marie-aux-Mines : dans son atelier, Jean Claus (né en 1939) a longtemps fait apparaître d’étonnantes images forestières, des « randonnées mentales » héritées de longues déambulations solitaires, sans but, dans les forêts. « Ce ne sont que des reconstitutions de mémoire. Les lieux n’existent pas, si ce n’est dans mon esprit. Je ne peins jamais d’après nature. » Les centaines d’aquarelles du Vosges-trotter strasbourgeois représentent ainsi des archétypes de forêt. Formellement, elles sont des utopies, des vues qui ne se situent en aucun lieu, des idéaux qui mettent en lumière « l’intemporalité de paysages complètement indifférents à l’homme ». Polymérisées et marouflées sur polystyrène (ce qui leur donne une étrange brillance) pour éviter un aspect naturaliste trop XIXe siècle, les vues sont réparties par groupes de

trois, « comme des séquences cinématographiques », signées J.C. Tannebaum et datées de manière fantaisiste au hasard des envies de leur auteur (1913, 1942, 1969…), histoire d’abolir tout repère temporel. Certaines ont même été faites dans l’avenir… Avec l’aquarelle, médium subtil et désuet, qui, par sa dilution, représente une « forme de dérobade », Jean Claus transfigure de manière intimiste un genre daté, nous entraînant, tel un habile Wanderer, sur les chemins de traverse de notre imaginaire. Sous-bois humides, troncs élancés, combes emplies de brouillard, chaos de rochers aux formes abracadabrantesques, atmosphères sylvestres gorgées de rosée… Il « plante des arbres sur la feuille de papier » de manière obsessionnelle, chacun y trouvant ce qu’il souhaite. Les uns se laissant aller à la contemplation romantique, les autres dissertant sur les mille et une vertus intellectuelles de la marche et les derniers admirant l’habile irruption de l’art contemporain dans un médium qu’il semblait impossible d’investir avec tant de finesse. Finalement, l’artiste a tort et raison à la fois, lorsqu’il affirme, l’œil rieur, que ces sentiers « ne mènent nulle part ». Poly 156 Mars 13

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chacun cherche son chat Outre les nombreux concerts proposés, Supersounds présentera le résultat de la résidence du one man band de Marceau Boré. Durant celle-ci, des chorales de la région colmarienne ont donné leur langue à Piano Chat. Par Emmanuel Dosda

Restitution de la résidence, dimanche 24 mars, au Grillen de Colmar www.grillen.fr www.pianochat.fr

1

Scènes de musiques actuelles

Du 30 janvier au 3 février. Ce projet a reçu le soutien financier de la Caisse d’Épargne dans le cadre de son programme d’intérêt général 2012

2

Membre de Fox Heads, duo hip-hop signé sur Platinum www.platinumrds.com

3

M

arceau, alias Piano Chat, est « tigre en signe astrologique chinois, mais préfére le chaton, plus facile à assumer. C’est mignon, faible et parfois une vraie saloperie ! » Une voix aigre, une guitare stridente, un mini clavier, une batterie métronomique et un sampler lui permettant de “boucler” les sons qu’il crée, live… Notre homme-orchestre juge le show solo comme un drôle d’exercice, « qui impose d’être impliqué pleinement, chaque seconde. C’est épuisant, mais intense ! » En solitaire, il écume ainsi les salles d’ici ou d’ailleurs, assurant par exemple la première partie de Yann Tiersen. « C’était surréaliste. Juste avant le premier concert, j’ai avoué à Yann que, ayant pour habitude de me produire dans la fosse, je n’avais jamais joué sur une scène avec Piano Chat. En fait si, une fois, mais au bout de trois morceaux, les gens s’étaient barrés… »

supersounds better with you Nouveau : une partie de la prog’ du festival biannuel Supersounds est confiée à un “ami” de Hiéro Colmar. Pour cette édition printanière, Kem des Eurockéennes va « essuyer les plâtres » en programmant le temps fort, du 28 au 30 mars, au Grillen. La dominante du jeudi ? « Rock cramé » avec J.C. Satàn, « la réponse française à Thee Oh Sees et Ty Segall », Feeling of Love et Otto. Vendredi, place à Wall of Death et

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La forme légère de son projet l’a amené à jouer dans des endroits, des configurations et devant des publics très différents : « Festivals bretons à 2h du mat’, SMAC1, prisons, écoles, bars, squats ou houses of blues de New Orleans. » En résidence2 à Colmar, Marceau, épaulé par son comparse Funken3, a écrit deux chansons avec des chorales de l’École de musique de la Vallée de Kaysersberg, des jeunes et des adultes de 16 à 70 ans. « Sous le nom Yes Family, nous avons répété et passé une journée complète d’enregistrement : un petit défi, mais une super expérience. » Graphiste de formation, Piano Chat va travailler à la conception de la pochette du vinyle qui sortira à l’occasion du concert, en mars. « Les choristes, étonnés au départ, ont été d’une générosité folle. Il me tarde de les retrouver sur scène  », se réjouit Marceau, annonçant « un joyeux bordel costumé et plein de confettis ».

aux groupes dark et « divisionesques » Camera et O.Children, combo anglais mené par un charismatique chanteur black hanté par Joy Division. Le samedi sera electro avec Publicist, Superpoze ou la musique « poisseuse » de Zombie Zombie. À voir également : Frustration (à Fribourg), The Lumerians (Strasbourg) ou Psychic Ills (Mulhouse). Festival Supersounds, du 20 mars au 2 mai, à Colmar (Grillen…), mais aussi à Mulhouse, Strasbourg et Fribourg 03 89 41 19 16 – www.hiero.fr


W E E K- E N D C RO I R E OU DEVINER “Entre vie et mort, un théâtre de très grande magie“ BARBARA FUCHS, ZITTY BERLIN

LIMEN

14+ 20’ TOUT

ANUBIS

30’

WE

PUBLIC

LIMEN ANUBIS

> UTA GEBERT

ALLEMAGNE JEU 21 MARS VEN 22 MARS

À 14H30

À À SAM 23 MARS À À DIM 24 MARS À

14H30 20H30 & 22H 16H30 & 18H30 20H30 & 22H30 14H30 & 16H30

Chantiers, projets en cours, clubs, complèteront le programme du week-end.

TARIF UNIQUE : 5,5 € RENSEIGNEMENTS & RÉSERVATION 03 88 35 70 10

TJP PETITE SCÈNE 1, RUE DU PONT ST MARTIN 67000 STRASBOURG


THÉÂTRE

sur la brecht Jean-Louis Hourdin, ancien pensionnaire de l’École du TNS à la fin des années 1960, revient avec une pièce de jeunesse de Bertolt Brecht, Jean la Chance. Un anti-héros fraternel et un poil benêt, dupé par le monde des humains dans des échanges qui tournent toujours à son désavantage. À moins que l’essentiel ne soit ailleurs…

Par Thomas Flagel Photos de Vincent Arbelet

À Strasbourg, au Théâtre national de Strasbourg, du 5 au 24 mars + Cabaret BBB (« Bœuf Bertolt Brecht ») à l’issue de la représentation du samedi 16 mars 03 88 24 88 24 www.tns.fr À Nancy, au Théâtre de la Manufacture, du 9 au 13 avril 03 83 37 42 42 www.theatre-manufacture.fr www.jeanlouishourdin.com

Lire Ainsi play-t-il, dans le n°151 de Poly ou sur www.poly.fr

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De la difficulté de la traduction naît une première interrogation : Hans im Glück, est-ce Jean la Chance ou Jean le Veinard ? On peut ajouter Jean le Bonheur ! Le mystère du titre laisse chaque spectateur libre de choisir la traduction qui lui conviendra, à la fin de la pièce. La traductrice m’a convaincu que c’était la meilleure. Personnellement, j’aime beaucoup Jean le Bonheur et j’aimerais que le public y pense lui aussi. André Wilms me rappelait une phrase de Brecht* : « Il faut organiser le scandale et chier sur l’ordre du monde. » Si nous sommes touchés par la bonté et la naïveté de Jean, nous sommes aussi scandalisés par son absence de révolte. En quoi est-ce une fable politique sur les crises que nous traversons ? Cette histoire est d’actualité et, quelque part, incroyable car elle échappe à toute volonté d’une définition trop précise de sa dramaturgie : on peut dire que Jean n’est pas suffisamment courageux, qu’il reste assis en laissant passer les choses. Mais aussi qu’il s’allège en ne se mêlant pas à la rouerie et la méchanceté des autres dont il se dégage totalement pour être simplement lui-même. Une mise en scène forçant la pièce dans le coté politique me semblerait fausse, tout autant que celle qui tenterait d’imposer son côté zen d’un homme traversant le chaos du monde dénué

de tout. Il s’agit à mon sens de développer la fable de Brecht en ce qu’elle a d’ouverte pour nos étonnements : surtout ne pas être impérialiste, mais essayer de trouver une humanité surprenante chez Jean. C’est en cela que je me dis être le frère de cet idiot, mot que j’emploie avec une inouïe tendresse. Il reste dans les schémas de cette pièce inachevée plusieurs fins différentes. Quel choix effectuez-vous ? Il en existe trois. Nous en avons joué une, puis deux successives mais ce n’était pas concluant. Dans la première, Jean finit seul, dénué de tout, allongé dans l’herbe en communion avec les éléments. Dans la seconde, il est au bord de la route avec un orgue de barbarie et les gens continuent de l’insulter et de le déposséder de tout. S’ils le pouvaient, ils lui arracheraient la peau et les organes pour les vendre à un laboratoire. J’ai choisi de trahir le texte qui est en état d’éclats. Je fais mourir Jean dans l’eau. Il retrouve sa femme Jeanne, noyée dans la rivière noire. Pour Strasbourg, la discussion est encore en cours au sein de la troupe, rien n’est décidé. Avec cet anti-héros que tout le monde dépouille et utilise, Brecht nous raconte comment la perte de la propriété et des biens matériels peut être une quête de l’essentiel, d’humanité… C’est ce qui m’a séduit. C’est l’obstination de


Brecht à la renier qui me surprend le plus. Je suis touché par cette pièce et sa question corolaire : comment trouver une humanité du monde ? Il abandonne ce texte pour écrire ses chefs-d’œuvre, inventer son système de l’anti-héros, du spectateur tenu à distance du romantisme et de l’identification avec le personnage principal. Ce sera la guerre avec l’idéalisme. Toutes les bribes des comportements humains qu’il va développer de manière superbe par la suite sont déjà là. Nous sommes face à un jeune homme en passe d’inventer un grand mouvement, totalement nouveau, qui va bouleverser la dramaturgie occidentale en essayant de dire au spectateur de regarder comment les hommes se comportent et pour essayer d’apprendre de cela. Il essaie, comme Büchner un siècle plus tôt, d’inventer une dramaturgie poétique et politique contre le scandale de l’injustice de l’ordre du monde qui l’entoure. Büchner fait partie des météorites poétiques comme Lautréamont et Rimbaud. Brecht ferait partie du club s’il était mort aussi jeune ! Avez-vous eu la tentation d’actualiser la pièce, en la transposant dans un décor d’aujourd’hui, ou bien êtes-vous restés dans la fable ? Pour moi les acteurs sont les transparents du verbe. Le poète et le public sont nos deux patrons. Nous sommes au milieu, tel des transmetteurs de l’un à l’autre. L’empê-

chement est : pour l’acteur, le cabotinage, le tempérament, la psychologie, chez le décorateur, une inflation, l’éclairagiste, ses effets, le metteur en scène, d’avoir des idées… autant d’éléments qui empêchent la fable primitive et le secret du poème. J’essaie donc de les enlever car j’ai été élevé ainsi, avec des tréteaux nus, dans la nudité du poème. Il ne faut surtout pas tomber dans un naturalisme dégueulasse, pâle copie de la réalité donnée à la télévision. Le théâtre doit être autre chose : ouvrir le champ de l’imaginaire et de la pensée, ne pas jouer à imiter mais, plutôt, essayer de bousculer le monde. Les décors et costumes sont signés Raffaëlle Bloch, ancienne pensionnaire de l’École du TNS… Comment rendre ces ciels violets, cette nature si présente ? Le spectacle est une sorte de petit abécédaire brechtien pour faire du poème un récit chapitré, des rideaux font qu’on tourne les pages. Tout est à vue, la musique et les danses constituant une ronde enfantine. Les comédiens forment un chœur, chorégraphié par Cécile Bon. C’est lui qui énonce les didascalies, ce qui donne un côté enfantin à l’histoire car on entend la description d’un décor qui n’est pas là ! Les gens doivent prendre du plaisir à tout cela, pas dans la fascination mais dans la fabrication des choses : voir les mots, sans qu’on impose des visions pour qu’ils nous propulsent dans une pensée inventive. 

Il ne faut surtout pas tomber dans un naturalisme dégueulasse, pâle copie de la réalité donnée à la télévision

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MUSIQUE

amour, amours En 2001, pour le mariage d’Alain Bashung, Rodolphe Burger a mis en musique la traduction faite par Olivier Cadiot du Cantique des cantiques. À partir de ce matériau, il propose un double hommage au poète Mahmoud Darwich et au chanteur disparu.

Par Mr. Myself

À Nancy, à l’Ensemble Poirel, mercredi 13 mars 03 83 32 31 25 www.poirel.nancy.fr On pourra découvrir un autre projet de Rodolphe Burger autour du Velvet Underground, à L’Arsenal de Metz, jeudi 6 juin 03 87 74 16 16 www.arsenal-metz.fr

www.rodolpheburger.com

L

e Cantique des cantiques est un des livres les plus poétiques de la Bible. Il célèbre l’amour mutuel d’un BienAimé et d’une Bien-Aimée qui se joignent et se perdent, se cherchent et se trouvent. Son langage de l’amour aura entraîné une foule d’interprétations au fil du temps et selon les religions : allégorie rappelant l’amour de Dieu, allégorie nuptiale célébrant l’amour mutuel et fidèle qui scelle le mariage ou allégorie mystique évoquant l’union de l’âme et du Seigneur. Olivier Cadiot, dans le grand projet de la Bible parue chez Bayard dont la traduction a été confiée à des exégètes, des écrivains et des poètes, amplifiera encore la sensualité du texte : « Des baisers / Oh des baisers de sa bouche / c’est très bon tes amours de toi / mieux que le vin / Comme odeur / tes parfums sont si bons / Un parfum s’impose c’est ton nom. » Ce long texte, Rodolphe Burger l’a mis en musique pour le mariage de son ami Alain Bashung, en 2001, avec Chloé Mons sur fond de boucles électroniques hypnotiques. Mais cette lecture musicale hantée sort du cercle privé, finit par paraître en CD et parle à JeanLuc Godard. Le réalisateur helvète l’évoque avec Elias Sanbar qui voit immédiatement le

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rapport avec un poème de Mahmoud Darwich. L’idée de placer en miroir un texte vieux de plusieurs siècles et la poésie du Palestinien germe et se transforme en un symbolique projet musical transnational, orchestré par Rodolphe Burger dont on connaît la passion pour les mots et la musique la plus contemporaine. Burger n’est pas qu’un rocker épris de constructions verbales curieuses et un guitariste terrien au style reconnaissable entre tous, il a aussi un sens rare de l’atmosphère musicale et du mélange des genres. Cet hommage croise dès lors l’hébreu, l’arabe et le français ainsi que rock, blues, musiques traditionnelles arabes et électroniques. Sur scène, le spectacle prend une ampleur musicale et sonore inédite avec le joueur d’oud Mehdi Haddad et Yves Dormoy à la clarinette. Il fallait tout le talent d’expérimentateur et de passeur d’un Burger pour relier un texte de l’Ancien testament, trois langues, un mariage, un rocker français et un poète palestinien – tous deux désormais disparus – dans une vaste love song. «  S’envolent les colombes / S’envolent les colombes / Se posent les colombes / Préparemoi la terre, que je me repose / Car je t’aime jusqu’à l’épuisement / Ton matin est un fruit offert aux chansons / Et ce soir est d’or. » 


zigzag Sinué représente un chemin sinueux, celui de la vie. Toujours au bord du déséquilibre, entre peur et désir, les cinq acrobates de la compagnie Feria Musica se lancent le périlleux défi d’atteindre le sommet d’un arbre imaginaire. Par Dorothée Lachmann Photo d’Amandine Dooms

À Thaon-les-Vosges, au Théâtre de la Rotonde, mardi 19 et mercredi 20 mars 03 29 65 98 58 www.scenes-vosges.com À Montbéliard, au Théâtre, samedi 23 mars 0 805 710 700 www.mascenenationale.com www.feriamusica.org

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N

é de la plume et du dessin d’Anne Ducamp, le petit Jules est à l’origine le héros d’un conte initiatique pour enfants. Indissociable de son arbre fétiche, le garçonnet est tiraillé entre une folle envie de grandir et la crainte de l’inconnu. Parce que cette dualité anime toute une vie, et que grandir n’est ni une question d’âge, ni de taille, Feria Musica s’est glissée dans l’histoire pour créer un spectacle réunissant les générations. Cinq acrobates, incarnant autant de facettes du petit garçon, vont tous chercher leur place dans ce drôle de monde symbolisé par un arbre gigantesque. Cylindre métallique constitué de cercles et de tubes, habillé de plateformes de bois, il est enraciné au milieu de la scène parmi une forêt de cordages. « Sa conception ne reprend pas les éléments figuratifs d’un arbre mais simplement sa verticalité et ses invitations au jeu : la possibilité d’y grimper et d’y installer des cachettes. Sa structure épurée permet sa transformation successive en donjon, maison, bateau, vaisseau, au gré des pérégrinations de Jules », explique Philippe de Coen. Continuellement en quête d’expérimentations circassiennes, le directeur artistique de

la compagnie a imaginé ce nouvel objet scénographique « ouvert au mouvement, enclin à tous les balancements et tournoiements, propice à l’apparition d’un langage acrobatique surprenant » qui s’inspire d’abord du jeu, des défis lancés, des provocations. Les cinq Jules bravent l’interdit, se frottent à leur peur, flirtent avec leurs limites. Les acrobaties, impressionnantes de légèreté et pétries de malice, reflètent bien mieux que les mots les tentatives, les doutes et les fragilités de ce héros multiple. Pour Feria Musica, le mouvement n’existe pas sans la musique et la bande son des spectacles est toujours une étonnante découverte. Des machines – divers objets détournés – viennent ici s’ajouter aux compositions instrumentales et à la vidéo : « De la même façon que Jules expérimente pour avancer dans la vie, la musique trouve par endroit des sons chaotiques, des rythmes boiteux, des mouvements perpétuels, le tout généré par des petites mécaniques que nous complétons ou déstructurons en direct. » Au final, le petit Jules sort grandi de ses aventures. Mais comme les spectateurs, il va bien vite s’apercevoir que prendre de la hauteur est un éternel cheminement.


MUSIQUE CLASSIQUE

âge classique L’Orchestre philharmonique de Strasbourg a convié le violoncelliste Marc Coppey à une promenade dans l’ère classique. Sous le double signe de Haydn et Mozart, se déploie un programme aux accents néanmoins contemporains.

Par Hervé Lévy Photo d’Adrien Hippolyte

À Strasbourg, au Palais de la musique et des congrès, jeudi 7 et vendredi 8 mars 03 69 06 37 06 www.philharmonique. strasbourg.eu À Guebwiller, aux Dominicains de Haute-Alsace, samedi 4 mai 03 89 41 71 43 www.les-musicales.com www.marccoppey.com

1 Alain Lombard a été directeur musical de l’OPS entre 1972 et 1983 2 Mouvement politique et littéraire allemand de la fin du XVIIIe siècle

N

é à Strasbourg en 1969, Marc Coppey a connu ses premières émotions musicales avec l’OPS, au cours des scintillantes années Lombard1. Son premier concert ? À quatre ans, une prestation du «  Brahms Sextet, composé de solistes de l’Orchestre, dont Jean Deplace, son premier violoncelle solo, qui, plus tard, allait être mon professeur », narre-t-il. Très jeune, sa carrière prend une dimension internationale : lorsqu’il remporte, à 18 ans, les deux plus hautes récompenses du Concours Bach de Leipzig (le Premier prix et le Prix spécial de la meilleure interprétation de Bach), il est invité par les plus grands… 

Pour ce concert, il interprètera le Concerto pour violoncelle et orchestre n°2 de Haydn, une œuvre qui se situe « déjà au cœur du bel canto et se tourne vers le lyrisme du Sturm und Drang 2 ». Et de préciser : « Grâce au compositeur, le violoncelle s’affranchit de son rôle de continuo et développe de nouvelles possibilités expressives. Haydn utilise toute la variété des timbres de l’instrument, tour à tour basse, ténor et soprano. En cela il est

très en avance sur son temps. » Également au menu, une page de Mozart, sa Symphonie n°40 et le surprenant Moz-Art à la Haydn, œuvre de 1977 de Schnittke, compositeur habitué à chercher dans le passé le substrat de ses partitions : ici, il s’agit d’un étonnant jeu polystylistique entre les deux créateurs… Au milieu de ces ors classiques, le minimalisme altier du Silouans Song de Pärt ressemble à une respiration bienvenue. On retrouvera l’OPS à Guebwiller avec ce programme, dans le cadre des Musicales de Colmar, dont Marc Coppey est directeur artistique depuis 2004, un festival d’essence chambriste symboliquement placé « sous le patronage du grand baryton Julius Stockausen qui invitait ses amis, dont Clara Schumann, à Colmar et Guebwiller à participer à des soirées de musique de chambre. C’est dans cet esprit qu’une vingtaine de musiciens se réunissent chaque année et partagent la scène pour servir le répertoire, du XVIIIe siècle à aujourd’hui, construisant des ponts entre les styles et les époques » avec, cette année, le voyage pour thématique. Poly 156 Mars 13

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un regard

Par Emmanuel Dosda Photo de Mathieu Bertola © Musées de la Ville de Strasbourg

Tomi s’amuse. Jeux et jouets de la collection Tomi Ungerer, jusqu’au 31 mars au Musée Tomi Ungerer de Strasbourg 03 88 52 50 00 www.musees.strasbourg.eu

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composition faite de jouets collectionnés par tomi ungerer Un char d’assaut au canon menaçant. Un camion de pompiers, sa grande échelle levée vers le ciel. Une fourgonnette kaki de l’armée et une voiture de police arborant son gyrophare bleu. Une belle décapotable jaune et le tricycle d’un vendeur de glaces ambulant. Tous ces véhicules sont pris dans une course infernale. Pourquoi cette hâte ? Dans quelle direction ? Ces joujoux mécaniques en tôle peinte foncent vers Jean de la Lune, héros de l’ouvrage éponyme de Tomi Ungerer venant d’être adapté à l’écran par Stephan Schesch. Cette planche du livre reconstituée – à l’occasion

de l’exposition Tomi s’amuse – se compose de jouets de la collection personnelle de l’artiste (cédée aux Musées de Strasbourg), entamée à New York dans les années 1960. Dans Jean de la Lune, le dessinateur (et glaneur) met en scène un personnage tout rond quittant les étoiles pour se rendre sur terre où il est pourchassé comme un dangereux envahisseur. Le pauvre bougre lunaire devra retourner d’où il vient, là-haut. Nous sommes en 1966, un an avant la célèbre affiche antiraciste Black Power / White Power.


MARIONNETTES

les tribulations d’un ours Avec Otto, autobiographie d’un ours en peluche, la compagnie O’navio porte à la scène un des plus célèbres albums jeunesse de Tomi Ungerer1. Des rafles de la Gestapo aux USA d’après-guerre, des marionnettes narrent la destinée des enfants du XXe siècle.

Par Raphaël Zimmermann Photos de Thierry Laporte

À Ostwald, au Point d’eau, mercredi 20 mars 03 88 30 17 17 www.lepointdeau.com À Vendenheim, à l’Espace culturel, vendredi 22 mars 03 88 59 45 50 www.vendenheim.fr www.onavio.com

Paru en 1999 à L’École des loisirs www.ecoledesloisirs.fr

1

2 Célèbre auteur et illustratrice jeunesse

C’

est l’histoire d’un ours en peluche brinquebalé dans les errements d’un siècle en folie qui traverse une Allemagne où le nazisme est en pleine ascension. Offert à un enfant juif, il connaît toutes les persécutions, puis plonge dans les horreurs de la guerre, les bombardements, la violence, la haine et les cadavres. Au fil des ans, il passe de main en main jusqu’à se retrouver aux ÉtatsUnis. Un survivant. Tout couturé, il ressemble à une des ces peluches modèle Teddy Bear dont on ne peut se séparer, bien qu’elle soit toute râpée. C’est sa destinée que conte Tomi Ungerer dans un célèbre album dont s’est emparé Alban Coulaud, directeur de la compagnie O’navio (à qui l’on doit l’adaptation, la mise en scène et la scénographie) : « Parler de la guerre aux enfants ne me vient pas d’un goût du morbide, mais de la volonté d’offrir “des outils qui permettent, un tout petit peu, de penser l’impensable plutôt que de le fantasmer” pour reprendre les mots d’ Elzbieta2,

afin de donner à chacun, adulte ou enfant, la possibilité d’une veille citoyenne sur l’absurdité de notre monde », explique-t-il. Avec ses marionnettes manipulées à vue par des comédiens (26 au total, toutes confectionnées par Béatrice Courette) et une caméra dont les images sont projetées en direct sur différents éléments d’un décor extraordinairement mobile, Alban Coulaud propose une surprenante « dramaturgie silencieuse ». L’album originel – ses mots et ses dessins – se voit ici, à la fois, profondément respecté et étonnement transfiguré… Reste que le témoin de l’Histoire qu’est Otto se fait également trait d’union entre les hommes (les nations, les religions etc.). Avec toutes ses cicatrices, il incarne les meurtrissures d’un passé récent et devient l’interprète des toutes ces « intimités qui sont bouleversées, détruites, anéanties ». C’est fou ce qu’une simple peluche muette peut nous dire… 

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DANSE

la couleur des sentiments Avec sa nouvelle création, L’Amour en noir et blanc, la chorégraphe Marguerite Donlon puise dans les scènes les plus bouleversantes du septième art pour emporter ses danseurs dans un ouragan d’émotions.

Par Dorothée Lachmann Photo de Regina Brocke

À Forbach, au Carreau, jeudi 14 et vendredi 15 mars 03 87 84 64 34 www.carreau-forbach.com Workshop avec Marguerite Donlon samedi 16 mars

Q

ui n’a pas versé une larme au moment de la séparation déchirante d’Ingrid Bergman et Humphrey Bogart dans Casablanca ? Qui n’a pas été transi par l’érotisme magnétique de Rita Hayworth dans Gilda ? Qui n’a pas rêvé avec la Belle de découvrir le Prince sous la Bête de Cocteau ? L’amour filmé en noir et blanc a ce petit quelque chose de plus qui cristallise l’émotion et la fige dans notre souvenir comme une beauté suprême. C’est dans ce vivier d’amours intemporels, immortalisés par le cinéma, que Marguerite Donlon s’est plongée pour créer une chorégraphie passionnelle, LIEBE in schwarz-weiß. Née en Irlande, celle qui mène aujourd’hui la Donlon Dance Company a commencé par être danseuse à l’English National Ballet, avant de

devenir soliste au Deutsche Oper Berlin. Elle a notamment travaillé avec Jiří Kylián, Maurice Béjart, William Forsythe et Michael Clark. Désormais chorégraphe, sa recherche tourne essentiellement autour des possibilités et des limites du corps. « Je suis surtout intéressée par l’équilibre entre le corps et la personnalité », confie la directrice du ballet du Théâtre National de la Sarre. Alors quand la bouche de Rita Hayworth murmure à Glenn Ford qu’elle le hait, et que tout son corps affirme précisément le contraire, la danse survient pour dire la vérité. Plus forte que le mot ou l’image, c’est la sensation qui traduit l’amour. « J’ai passé des heures et des heures à choisir les extraits de tous ces films, en quête de gestes, d’un petit mouvement de la main qui parle mieux que des mots. Un hochement de tête, des yeux remplis de larmes… Pendant ma recherche, je regardais toujours les films sans le son. » Si elle a choisi les scènes où l’émotion atteint son point culminant, c’est pour le plaisir de retranscrire cette intensité dans le langage du mouvement. « La danse reste l’élément principal du spectacle, elle se nourrit de la pellicule et est portée par la musique », précise la chorégraphe. « Il n’y a pas de concurrence : quand les extraits sont projetés, le mouvement s’arrête ou passe au second plan. Mais souvent, un vrai dialogue s’installe entre les deux, quand le danseur fait écho à l’acteur. Parfois il semble même que ce soit l’acteur qui fait écho au danseur. » Pour raconter l’amour, Marguerite Donlon scrute la relation de couple depuis ses sommets jusque dans ses moindres failles. La passion, la tendresse, la confiance, le doute, la haine, la domination en composent les décors changeants comme un kaléidoscope, tandis que Wagner et Mahler insufflent en musique une formidable puissance émotionnelle.

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ANNE-SOPHIE TSCHIEGG


MAISONS D’OPÉRA

un alsacien à berlin Le Philharmonique de Berlin, souvent considéré comme le meilleur orchestre de la planète investit Baden-Baden pour les Osterfestspiele. Un des cinq musiciens français de la phalange, le trompettiste alsacien Guillaume Jehl, évoque une formation mythique.

Par Hervé Lévy Photo de Jim Rakete

www.berlinerphilharmoniker.de

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A

u téléphone, la voix de Guillaume Jehl rayonne. Il nous explique sortir d’une répétition, précisant immédiatement : « Ici, la musique c’est réellement important, on ne plaisante pas avec. L’Orchestre est composé de 128 passionnés… Je n’ai jamais le sentiment d’aller travailler. » Il est vrai que le Philharmonique de Berlin, où le natif de Ribeauvillé est trompettiste depuis 2009 (un instrument qu’il a commencé à étudier au Conservatoire de Mulhouse avec Gilbert Petit, un des fondateurs de La Follia 1) n’a guère d’équivalent dans le monde. Dans la salle à

l’acoustique parfaite où il se produit « flottent encore les ombres » de ses directeurs musicaux précédents, Herbert von Karajan (entre 1954 et 1989) évidemment, mais également Claudio Abbado (de 1989 à 2002) : « Nombre de collègues ont joué avec eux. Ils ont contribué à construire la personnalité de l’orchestre. » C’est justement cette pâte sonore éminemment germanique, dont Berlin représente la quintessence, qui a attiré le musicien de 34 ans, passé par l’Orchestre national Bordeaux Aquitaine, l’Orchestre national de France et le Sinfonieorchester Basel : « J’écou-


Dans l’orchestre, « chaque musicien exprime son individualité mais, en même temps, sait sacrifier son ego en se mettant en permanence au service de l’ensemble, ce qui génère une profonde harmonie. Un tel mélange entre investissement, liberté et contrôle est absolument hallucinant. » À l’écoute des Berliner Philharmoniker, on perçoit encore la patte de Claudio Abbado dont l’idéal est de réussir à faire, à très grande échelle, de la musique de chambre, un souhait que le maestro aime traduire avec le verbe allemand de zusammenmuzizieren (faire de la musique ensemble).

Depuis 2002, c’est Sir Simon Rattle qui préside aux destinées du Philharmonique de Berlin2 : le chef britannique a su « ouvrir le répertoire de l’orchestre, développer l’action éducative pour attirer de nouveaux publics et nous faire entrer de plain-pied dans le XXIe siècle avec le Digital Concert Hall 3 ». À côté de cette modernité qu’envient bien des formations, les Berliner ont su garder leurs traditions. Le concert d’ouverture de l’ère Rattle, le 7 septembre 2002, est symbolique de cette dualité, puisqu’y voisinaient Asyla de Thomas Adès, compositeur britannique né en 1971, et la Symphonie n°5 de Mahler. Autre héritage de l’histoire, les musiciens demeurent les seuls à « élire leur chef (à bulletins secrets) et sont impliqués, sur des bases démocratiques, dans toutes les décisions importantes ». Au sein de cette véritable Orchesterrepublik – fonctionnant, par exemple, pour les recrutements sur le mode 1 musicien = 1 voix, y compris pour le chef – les instrumentistes sont les véritables maîtres à bord, puisqu’il désignent même leur intendant. Chacun a ainsi la possibilité de défendre son opinion, de débattre, « dans l’intérêt supérieur de la musique », cela va sans dire. 

MAISONS D’OPÉRA

tais de plus en plus d’enregistrements, fascinés par les sonorités de Berlin et de Vienne et me suis mis à l’étude de la “trompette allemande”. En France, sont en effet utilisés des instruments américains à pistons, tandis que dans le monde germanique, on joue des trompettes à palettes », également appelées “à valves rotatives”. Après un premier concours infructueux en 2003 – au poste de soliste, où il était arrivé dans les trois finalistes – Guillaume Jehl, peut, sept années plus tard (car il y a douze mois probatoires) s’écrier : « Ich bin ein Berliner ».

1

www.la-follia.org

Il a annoncé en janvier qu’il quitterait son poste en 2018

2

Une salle de concert virtuelle sur Internet qui compte plus de 10 000 abonnés www.digitalconcerthall.com 3

de salzbourg à baden-baden

© Peter Adamik

© Monika Rittershaus

Révolution dans le landernau classique : le Philharmonique de Berlin quitte Salzbourg, où il jouait à Pâques depuis 1967, pour Baden-Baden et son extraordinaire Festspielhaus. Le début de cette nouvelle aventure musicale est prometteur. Son point d’orgue ? Quatre représentations d’une Zauberflöte de Mozart annoncée comme exceptionnelle (23, 26 et 29 mars, puis 1er avril), sous la baguette de Sir Simon Rattle, dans une nouvelle mise en scène signée Robert Carsen, avec une distribution d’exception (dont Simone Kermes en Reine de la nuit). Pendant dix jours, les musiciens berlinois investiront toute la cité avec des concerts symphoniques impatiemment attendus, dont une Symphonie n°2 “Résurrection” de Mahler (24 et 31 mars). Dans cette immense arche sonore qui exalte la nature d’une manière lumineuse, on pourra entendre les sublimes voix de Kate Royal et Magdalena Kožená. Bien d’autres rendez-vous, près d’une trentaine, sont programmés dans toute la ville, de la Stiftskirche au Théâtre. Notre coup de cœur dans ce feu d’artifices sonore ? Une fête musicale (samedi 30 mars) animée par Thomas Quasthoff avec de multiples ensembles de chambre composés de musiciens de l’Orchestre, comme les 12 violoncellistes de la formation ou un orchestre de cuivres dans lequel joue Guillaume Jehl. À Baden-Baden, au Festspielhaus (et dans d’autres lieux), du 23 mars au 1er avril +49 7221 3013 101 – www.festspielhaus.de

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ART MURAL

faites le mur Le Centre Pompidou-Metz expose les Wall drawings de Sol LeWitt. Une rétrospective qui nous plonge dans un art rigoureux et géométrique. Une superproduction complexe et éphémère.

Par Emmanuel Dosda Illustration de Laura Sloane d’après les œuvres Wall Drawing #542 et Wall Drawing #462 de Sol LeWitt

À Metz, au Centre PompidouMetz, jusqu’au 29 juillet 03 87 15 39 39 www.centrepompidou-metz.fr À voir aussi, Sol LeWitt collectionneur. Un artiste et ses artistes, du 20 avril au 29 juillet

E

n pénétrant dans la Galerie 2 du Centre Pompidou-Metz, nous découvrons le Générique d’une vaste exposition s’étendant sur 1200 m2. Le casting (scénographe, régisseurs, dessinateurs…) est impressionnant : la présentation des dessins muraux réalisés entre 1968 et 2007 par l’artiste conceptuel américain Sol LeWitt a nécessité une minutieuse préparation des murs et une stricte réalisation des dessins par sept de ses douze assistants, épaulés par des artistes diplômés et toute une armada d’étudiants en art. Un making off, diffusé en fin de parcours, permet de se rendre compte du déploiement de moyens durant les deux mois de montage. Difficile, dès lors, de se faire à l’idée que fin juillet les murs seront totalement repeints en blanc et les cimaises, détruites. Toutes les œuvres seront effacées… pour renaître ailleurs.

Trente-trois travaux muraux (sur 1 200 !) ont été choisis et reproduits au crayon à mine, au lavis d’encre ou au graphite, exclusivement en noir et blanc. Le scrupuleux Sol LeWitt (1928-2007) a laissé des règles rigoureuses (autorisant parfois une part de libre arbitre chez l’exécutant), des instructions détaillées, telles des partitions, permettant à son atelier de perpétuer ses créations. La notion de transmission est capitale chez le plasticien qui interroge le statut d’artiste et pour lequel les préparatifs sont autant, voire plus 66

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importants, que l’œuvre elle-même. Ne nous méprenons pas, aussi conceptuelles soit-elles, les fresques de LeWitt peuvent avoir d’insoupçonnables effets secondaires : on se sentira comme projetés dans le Vertigo d’Hitchcock en pénétrant dans certaines salles aux motifs tourbillonnants. Illustration de la “méthode” LeWitt avec la “niche” dédiée au Wall drawing #2 (première installation de cette œuvre à l’Ace Gallery de Los Angeles en 1968), vingt-quatre ensembles – tous différents – de seize carrés prouvant qu’on peut faire des compositions très alambiquées avec de simples lignes verticales, horizontales ou diagonales. Au cours de l’exposition, il s’agira bien souvent de combinaisons mathématiques, de suites logiques. Les dimensions des Wall drawings ne sont jamais stipulées, les dessins étant censés s’adapter aux espaces de monstration. Celui qui travailla comme graphiste dans le cabinet d’Ieoh Ming Pei (l’architecte de la Pyramide du Louvre, notamment) désirait que ses travaux jouent avec les lieux les recevant. Tout comme les peintures de Mondrian semblent se prolonger mentalement hors de la toile, les Wall drawings de Sol LeWitt se développent au-delà des larges baies vitrées du Centre Pompidou, se confondant avec les immeubles messins, les lignes de chemin de fer, l’horizon… À l’infini.


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un regard

Par Emmanuel Dosda

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le glacier d’argentière de walter niedermayr Tétanisé. Le spectateur reste pétrifié face à ce magistral glacier aux arrêtes acérées, fendant la montagne. Cet imposant diptyque (chaque panneau fait 131 x 104 cm) qui évoque la peinture romantique de Caspar David Friedrich expose la beauté et la force d’une nature menaçante, dangereuse… surtout lorsqu’on sait que le glacier d’Argentière – où a été pris ce cliché – fut, il y a peu, ébranlé par d’importantes secousses sismiques. L’image de Walter Niedermayr est placée haut, très haut, sur l’échelle de Richter : elle montre la

petitesse des êtres humains, réduits à l’état de fourmis devant ce spectacle naturel. Et rappelle qu’on n’arpente pas les chemins alpins sans risques. De la Haute-Savoie à l’Iran, le photographe italien sillonne le monde que les hommes modèlent et transfigurent. Ils doivent demeurer humbles, comme le sont ces personnages scrutant l’hélicoptère jaune survolant le site, sans doute à la recherche de promeneurs égarés ou tombés au fond d’un gouffre. De quoi rester de glace.


LITTÉRATURE

une immense solitude Mêlant depuis 30 ans dessins et pensée philosophique, Frédéric Pajak signe un Manifeste incertain, roman graphique où l’on croise Beckett, Van Gogh et Walter Benjamin. Une déambulation méditative dans l’histoire du XXe siècle, de la montée du nazisme à l’avènement de la culture de masse. Par Thomas Flagel

Frédéric Pajak, Manifeste incertain, volume 1, Éditions Noir sur Blanc (23 €) www.leseditionsnoirsurblanc.fr

L

e bord du gouffre : sept enfants aux gueules déconfites, alignés autour d’un drapeau. De jeunes fascistes, des gauchistes, des résistants, de simples scouts ? Nul ne sait. « On n’est rien quand on a cet âge là », glisse Frédéric Pajak. « On n’est déjà plus dans l’enfance mais jusqu’à 25 ans, on n’est rien. Une connerie et on le paye cher. » Ce premier volume d’une série annoncée de neuf – à raison d’un chaque année – a mis une vie à prendre forme. Ou presque. À 57 ans, celui qui passa son enfance à Strasbourg – « sans soleil dans la tête, juste un ciel mouillé » – chez sa grand-mère livre enfin le roman fragmenté qu’il n’aura eu de cesse de recommencer. Ce manifeste en creux de tous ceux ayant régi le monde est né de « [s]on dégoût absolu depuis [s]a jeunesse des idéologies, et de toutes les certitudes qu’elles entraînent ». Missionné pour plancher sur un scénario autour du séjour de Walter Benjamin à Ibiza en 1932, avant que l’île ne soit dévouée aux clubbers insomniaques gavés d’amphétamines, il finit par le troquer contre un livre en forme de traversée du siècle avec, pour compagnons, quelques penseurs, écrivains et artistes. Un cheminement personnel où l’intime se mêle aux grands événements pour graver dans le marbre une histoire de l’Histoire. Avec un pas de côté, toujours inattendu, en insatisfait des versions officielles « écrites

par les vainqueurs ». Il pioche tête baissée dans les œuvres de ceux qu’il invoque, usant, selon les mots de Walter Benjamin, de citations « comme des brigands sur la route, qui surgissent tout armés et dépouillent le flâneur de sa conviction ». 15 000 pages « laborieusement » lues, des centaines de notes. Viennent ensuite le dessin et la maquette, son « plus grand plaisir », qu’il réalise seul, de A à Z en d’innombrables versions. Les noirs de son encre de Chine envahissent la page, le blanc définissant le dessin, l’atmosphère des lieux et les portraits comme saisis sur le vif. Nous y croisons Beckett, Van Velde, Karl Kraus mais aussi Céline, Gide et un Walter Benjamin entouré de jeunes fascistes « qu’il ne connaît et ne comprend pas, à l’image de son secrétaire particulier à Ibiza qui devient un chef SS en le quittant ! » Sa lucidité sera tardive. Au café de Flore, de retour de Berlin en 1943, le philosophe répond aux questions sur la situation en Allemagne : « Désormais, lorsqu’on entend un Allemand parler de culture, il est bon de sentir un revolver dans sa poche. » Comme les fragments écrits par Benjamin sur Baudelaire formant un portrait en creux de lui-même, le Manifeste incertain s’attachant à l’immense solitude du penseur allemand dévoile en miroir celle d’un Pajak sensible et engagé.

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JAZZ

scofield soul Cela fait plus de trente ans que le guitariste John Scofield influence le jazz, parcourant les musiques populaires noires américaines avec un son électrique et tranchant. Son actuel trio soul, jazz et r’n’b fait vigoureusement revivre un style sixties. Par Vyvyan Vog

À Bâle, au Theater Basel, lundi 11 mars +41 61 295 11 33 www.theater-basel.ch À Strasbourg, à Pôle Sud, vendredi 22 mars 03 88 39 23 40 www.pole-sud.fr www.johnscofield.com

C’

est un lieu commun : on reconnaît un grand instrumentiste à sa capacité à sans cesse se renouveler, sans se ridiculiser dans un modernisme de mauvais aloi. Le guitariste John Scofield correspond à cette idée car il n’a jamais hésité à explorer et changer de genre, tout en conservant un style reconnaissable immédiatement. Depuis les années 1970, on ne compte plus les variations déployées sur une trentaine d’albums en leader et les collaborations (avec Miles Davis, mais aussi Billy Cobham, Joe Lovano…). D’autres jazzmen et jazzwoman, à l’instar de Diana Krall, se sont mis à fouiller du côté du blues, de la soul et des chansons de Tin Pan Alley avec un certain charme, preuve que l’époque est, plus que tout autre, à la relecture de certains fondamentaux de l’esprit afro-américain. La guitare jazz contemporaine se révèle à travers les styles, aisément reconnaissables, de trois interprètes légendaires : Pat Metheny est le passeur qui se promène dans les grands espaces et représente l’Amérique en apesanteur, tandis que Bill Frisell ressemble à un

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explorateur du patrimoine mythologique des États-Unis, qu’il tranche façon ultra-moderniste. John Scofield, lui, est le bohémien chic, qui plonge dans la soul, le funk, le blues, le gospel et le jazz-rock avec une force rare. Ce très grand instrumentiste est une des voix uniques de la guitare avec un style à la fois viscéral et cérébral. Pour ce spectacle, il sera sur scène avec Larry Goldings (piano et orgue) et Greg Hutchinson (batterie) : The Organic Trio plonge au cœur des musiques noires pour en extraire un son impeccablement vintage mais actuel. On croirait ainsi qu’ils viennent d’enregistrer ce matin dans les studios aux côtés de Bill Withers, Jimmy Smith ou Ray Charles. Larry Goldings est notamment un collaborateur régulier de Maceo Parker et Norah Jones, tandis que Greg Hutchinson a déjà été entendu aux côtés de Diane Reeves. Tous deux savent en outre écouter ce qu’un tel leader demande à ses acolytes. Mené par Scofield, l’Organic Trio fait nettement référence au genre soul jazz lié au hard-bop, mêlant mélodies d’inspiration blues et rythmiques énergiques. Il retourne ainsi à un jazz straight ahead enthousiasmant.


où trouver www.poly.fr – prochaine parution le 28 février Les lieux référents (plus de 120 exemplaires) Bas-Rhin

Strasbourg La Boutique Culture, CG67, Cinéma L'Odyssée, Graphigro, Restaurant la Victoire, CUS, Région Alsace, Pôle Sud Oberhausbergen PréO Haguenau Médiathèque, Théâtre, Mairie Sélestat Frac Alsace, Mairie Schiltigheim Mairie, École de Musique, Le Cheval Blanc Illkirch L’Illiade Bischwiller MAC

Haut-Rhin

Colmar Le Poussin Vert, CG68, Cinéma Colisée Illzach Espace 110 Kingersheim Espace Tival Mulhouse Cinéma Bel Air, Mairie, Filature Saint-

Louis Mairie, Musée Fernet Branca

Franche-Comté

Belfort Centre chorégraphique Montbéliard MA Scène nationale, Hôtel particulier Sponeck

Lorraine

Forbach Le Carreau Metz Opéra théâtre de Metz Métropole

Le Théâtre National de Strasbourg www.tns.fr

Luxembourg

Luxembourg MUDAM

Les lieux de diffusion ++ (entre 30 et 90 exemplaires) Bas-Rhin

Bischheim Mairie, Centre Culturel, Salle du Cercle, Bibliothèque (Cour des Bœcklin) Haguenau École de Musique, Musée Historique, Relais Culturel Hœnheim Mairie Illkirch Mairie Lingolsheim Mairie Obernai Espace Athic Ostwald Mairie, Château de l'Île, Le Point d'Eau Sélestat ACA Saverne Rohan Schiltigheim Ferme Linck Strasbourg Arte, CIRDD, Espace Insight, FEC, La Choucrouterie, L'Artichaut, Le Kafteur, Lisaa, La Maison des Associations, Stimultania, Strasbourg Événements, Café Broglie, Snack Michel, Trolleybus, Archives de la Ville de Strasbourg et de la CUS, CEAAC, CRDP, Restaurant Chez Yvonne, Cinéma Star St Éxupéry, IUFM, Afges, Électricité de Strasbourg, MAMCS, TJP Petite Scène et Grande Scène, Espace avenir de l'Université de Strasbourg, CCI de Strasbourg, La Laiterie, les Taps Gare et Scala, Pôle Sud, Le Vaisseau, l'École d'Architecture de Strasbourg, Fnac, BNU, Bibliothèques du Neudorf, Hautepierre, Kuhn, Meinau & de Cronenbourg, Creps Cube Noir, Le Maillon, l'Opéra National du Rhin, l'École supérieure des Arts décoratifs, Le Théâtre national de Strasbourg Vendenheim Espace Culturel

Haut-Rhin

Altkirch Crac Alsace Cernay Espace Grün, École de musique Colmar Hiéro Colmar, Lézard, Le Grillen, Civa, Bibliothèque Municipale, Musée d'Unterlinden, Fnac, École de musique, Comédie de l’Est, Théâtre municipal, Espace Malraux, Mairie Guebwiller Les Dominicains de Haute-Alsace, IEAC Huningue Triangle Kembs Espace Rhénan Kingersheim Créa Mulhouse Kintz Collection, Société Industrielle, Quartz, La Filature, Bibliothèque, Médiathèque, Musée des Beaux Arts, École Le Quai, CCI, Kunsthalle, Théâtre de la Sinne, Musée de l'Impression sur Étoffes, La Vitrine, École de danse Ribeauvillé Salle du

Parc Rixheim La Passerelle Saint-Louis Théâtre de la Coupole, Médiathèque Thann Relais Culturel

Franche-Comté

Belfort Mairie, Le Granit, Tour 46, Médiathèque, CNCFC, École d’art Gérard Jacot, Citadelle, CG 90, Cinéma des Quais Bourogne Espace Multimédia Gantner Montbéliard Le 19, Le Château (Musée), Les Bains, Médiathèque, La Maison d’Agglomération, Musée d'art et d'histoire Beurnier Rossel, Mairie

Kintz Collection – Mulhouse www.kintz-decoration-meuble-mulhouse.com

Lorraine

Forbach Office de tourisme, Mairie, Le Carreau, Le Castel Coucou, Restaurants Le Carré mauve, le Loungo, Studio Café Lunéville Mairie, Théâtre La Méridienne Meisenthal CIAV, Cadhame, Musée du Verre et du Cristal Metz L'Arsenal, Les Trinitaires, le FRAC Lorraine, Ville de Metz, Médiathèques : Pontiffroy, Sablon et Jean-Macé à Borny, Bibliothèques : Bellecroix, Magny, Patrotte, Musée de La Cour d'or Nancy Théâtre de la Manufacture, la Médiathèque de la Manufacture, l'Opéra national de Lorraine, Mairie, Musée des Beaux-Arts de Nancy, Bibliothèque Stanislas Phalsbourg Mairie, OT, Musées Saint Louis les Bitche Cristallerie Sarreguemines Mairie, Office de tourisme, Musée de la faience, Jardin des faienciers et moulin Blies, Restaurant café concert le “Terminus” Thionville Théâtre en Bois (NEST), Mairie, Bibliothèque municipale, L'Adagio, Centre Jacques Brel

Studio Café – Forbach www.studiocafe.e-monsite.com

Luxembourg

Luxembourg la Philharmonie, le Casino, l'Abbaye de Neumünster, Musée National d'Histoire et d'Art du Luxembourg

Abbaye de Neumünster – Luxembourg www.ccrn.lu

Et dans d'autres lieux (bars, restaurants, magasins…)

Les lieux de lecture (de 2 à 5 exemplaires de lecture) c L es salles d’attente des Hôpitaux

c 40 cabinets médicaux et dentaires

Universitaires de Strasbourg, Mulhouse, Montbéliard, Metz c 120 bars c 80 restaurants c 60 salons de coiffure

Si vous souhaitez vous aussi devenir un lieu de diffusion pour Poly, n’hésitez pas à nous en faire la demande. Contact : diffusion@bkn.fr

Espace Multimédia Gantner - Bourogne www.espacemultimediagantner.cg90.net


MAISONS D’OPÉRA

le portrait d’oscar wilde Avec L’Importance d’être constant, Nancy accueille la création scénique d’un opéra de Gerald Barry. Entre nonsens des situations et raffinement du verbe, cette adaptation d’un des grands classiques du théâtre anglais est une exquise plongée dans l’univers d’Oscar Wilde.

Par Hervé Lévy Visuels d’Anne-Marie Woods

À Nancy, à l’Opéra national de Lorraine, du 17 au 22 mars 03 83 85 33 11 www.opera-national-lorraine.fr

1 Il a été créé le 7 avril 2011, en version de concert, au Walt Disney Concert Hall de Los Angeles 2 La pièce a été créée le 14 février 1895

R

ejeton des avant-gardes de l’aprèsguerre, le compositeur irlandais Gerald Barry (né en 1952) fut l’élève de Karlheinz Stockhausen et Mauricio Kagel. Très vite cependant, il se débarrasse de tout carcan théorique, développant une musique marquée du sceau de la liberté dont il nous résume, lapidaire, l’essence, en trois mots : « Violence, virtuosité et humour ». Il avait ainsi mis sens dessus dessous le sacro-saint God save the Queen en 2001, en livrant une version oscillant entre déconstruction cubiste et élans surréalistes : « Je n’ai pas envie de

briser les règles, mais de choisir un autre point de vue pour regarder les choses afin de m’abstraire de la tradition. C’est extrêmement difficile… Le plus important demeure de me surprendre moi-même. » Pour ce faire, il explore les contours du merveilleux et développe « un goût pour le non-sens et l’absurde » – avouant être littéralement fasciné par Alice au pays des merveilles de Lewis Carroll – qui forment le substrat de L’Importance d’être constant (The Importance of being earnest, en version originale), opéra dont Nancy accueille la première mise en scène1. Gerald Barry s’est emparé d’une des pièces les plus célèbres d’Oscar Wilde2, coupant « deux tiers du texte original. Je n’ai conservé que les os, mais ce squelette est extraordinairement puissant », explique-t-il. Le compositeur (et auteur du livret) a néanmoins choisi de garder « toutes les références à la nourriture » devenue un leitmotiv, en venant à symboliser le rapport au monde des différents protagonistes. Avec son titre à double fond (Constant est à la fois un prénom et un adjectif ; il en va de même en anglais, où earnest et Ernest ont la même prononciation), l’œuvre ressemble à un intense imbroglio amoureux qui se joue avec raffinement et bonheur de la prude morale victorienne. Cette causticité, on la retrouve dans une mise en scène signée Sam Brown où les costumes rappellent l’Angleterre de la fin du XIXe siècle. La drôlerie débridée du propos fait alors écho de belle manière à l’atmosphère corsetée où évoluent les personnages dans un décalage so british.

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MAISONS D’OPÉRA

ÉPIQUE

© Jürgen Frahm

Voilà une rareté à voir d’urgence au Badisches Staatstheater de Karlsruhe : La Vestale de Spontini (2 et 12 mars, 11, 17 et 26 avril, 12 et 26 mai) narre l’histoire d’amour interdite entre Julia (la vestale du titre) et un général romain. À la (re)découverte d’une œuvre de 1807, un des grands succès de la musique au temps de l’Empire, qui peut être considéré comme la préfiguration du “grand opéra à la française”, ici mise en scène par Aron Stiehl. www.staatstheater.karlsruhe.de

DRAMATIQUE

© Opéra de Fribourg

L’histoire ? On la connaît… Elle est terrible. C’est celle d’un officier américain, Benjamin Franklin Pinkerton, qui épouse, par simple divertissement, la jeune Geisha Chio-Chio-San (dont le surnom donne son titre à l’opéra de Puccini). Il lui fait un enfant, elle va tout abandonner pour lui. Avec cette production, Saint-Louis nous propose un nouveau rendez-vous avec l’Opéra Eclaté, ses chœurs et son orchestre (sous la baguette de Dominique Trottein) : cette très belle Madame Butterfly (à La Coupole, samedi 9 mars) est un drame intimiste et psychologique parsemé de couleurs exotiques où tout converge vers une femme, jouet d’un conflit entre deux civilisations. La mise en scène d’Olivier Desbordes est inspirée par les événements tragiques mettant en exergue la fragilité du Japon, pays sans cesse soumis à typhons et tremblements de terre. Du souvenir de Nagasaki et Hiroshima à la catastrophe récente de Fukushima… www.lacoupole.fr

LUDIQUE

© P.Berger / Artcomart

Événement en vue au Grand Théâtre de Luxembourg (mercredi 20 et vendredi 22 mars) avec la découverte de la jolie mise en scène de La Finta giardiniera de Mozart créée par Vincent Boussard à Aix-en-Provence, en 2012. Le buffo et le seria, le comique et le sérieux, se mêlent avec subtilité dans cette Fausse jardinière pleine de rebondissements et de quiproquos, écrite par un compositeur mutin âgé de 19 ans ! www.theatres.lu Poly 156 Mars 13

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GASTRONOMIE

ultra moderne attitude À quelques kilomètres de Saint-Avold, à Faulquemont, il est possible de vivre une expérience gastronomique d’une intense contemporanéité : au Toya, où officie Loïc Villemin, sont servis des mets d’une ébouriffante élégance aux saveurs sublimées. et posé tel un ovni à l’entrée du golf de Faulquemont et à la sortie d’une improbable zone artisanale – le jeune chef à la dégaine cool, tatouages sur les bras et sneakers vertes aux pieds, développe une cuisine zen et élégante. Le dîneur découvre une épure savoureuse qui change fréquemment puisque, « nous repartons à zéro chaque semaine avec une carte intégralement renouvelée… sauf le pigeon » en train de devenir un “ingrédient signature”. Un mets conforme à la devise de l’endroit qui se proclame avec justesse « élévateur de saveur ».

Par Hervé Lévy Photo de Stéphane Louis

Toya se trouve avenue Jean Monnet, au golf de Faulquemont. Fermé dimanche soir, lundi et mardi. Menus de 35 € (au déjeuner, en semaine) à 89 € 03 87 89 34 22 www.toya-restaurant.fr

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D

epuis un an, les récompenses pleuvent sur Loïc Villemin (26 ans cette année) : une étoile au Guide Michelin, la présence sur la liste des “Six grands de demain” du Gault & Millau 2012… Pas de quoi néanmoins tourner la tête du cuisinier lorrain au regard bleu pâle qui affirme « qu’un style se forge en dix ou quinze ans », soutenant « ne pas avoir encore ce recul », malgré un parcours qui l’a mené de grande maison en grande maison (chez Jean-Georges Klein, Nicolas le Bec, Bernard Loiseau ou encore Arnaud Lallement). Aujourd’hui bien installé dans son restaurant – ouvert fin 2010

Le credo de Loïc Villemin ? Des plats graphiques au design minimaliste et gracieux – à l’image de la salle –, une créativité sans limites et l’usage à bon escient, c’est-à-dire « jamais pour le spectacle », des canons de la cuisine moléculaire. L’azote est, par exemple, utilisé pour réinterpréter le boudin noir, servi en fine poudre glacée et accompagné d’une aérienne purée de pommes de terre et d’un distillat de Granny Smith. Ajoutez à cela des influences japonaises rappelant que le jeune chef a travaillé chez Laurent Peuget (au Charlemagne de Pernand-Vergelesses, un fil tendu entre la Bourgogne et l’Empire du soleil levant), un des ses mentors, comme Alexandre Bourdas, rencontré à L’Arnsbourg, qui dirigea le restaurant ouvert par Michel Bras sur l’île d’Hokkaidō tout à côté du lac… Toya. Désormais, la référence nippone est présente en filigrane, sans jamais chercher à s’imposer. Le célèbre citron vert Sudachi et les algues Konbu pointent joliment le bout de leur nez sur une carte où s’épanouissent des plats au raffinement cristallin comme un Rouget, gribiche de truffes et émulsion de chocolat blanc évoquant la transparence délicate d’une partition de Maurice Ravel.


GASTRONOMIE

BLEUE

Valeur sûre du patrimoine gastronomique franc-comtois, L’Auberge de la Tour penchée de Sevenans (à une dizaine de kilomètres de Belfort) séduit avec son décor baroque. Dans cette charmante maison bleue, François Duthey imagine des plats aussi alléchants que les Dragées de caille, copeaux de foie gras et glace de cocotte ou un Turbot de pêche, écume et caviar de truffes. L’étoile au Guide Michelin est amplement méritée ! www.latourpenchee.com

BUZZ

© Apicius

C’est une des adresses qui monte dans le Grand Est : sous la houlette de Jonathan Birkenstock, L’Argousier (à Volmunster, en Moselle) propose une alléchante expérience gastronomique à prix très raisonnables (menu de midi entrée / plat / dessert à 18 €). Un coup de cœur ? Les Ravioles de saumon et gambas au gingembre, vinaigrette à la cacahuète. www.largousier.fr

BIB

Le Guide Michelin a octroyé un Bib Gourmand (récompensant des lieux où l’on doit pouvoir faire un repas complet pour une trentaine d’euros) à plusieurs établissements du Grand Est dont le Tire-Bouchon. Une adresse strasbourgeoise que nous aimons bien, reprise par Cédric Moulot il y a dix ans, où l’on déguste les classiques de la gastronomie alsacienne, sans contrefaçon ! www.letirebouchon.fr

BRAVO

Récemment réédité, le monumental diptyque intitulé Balade gourmande en Alsace qui regroupe, chaque fois, 320 recettes traditionnelles (salées pour le premier volume, sucrées pour le second) est à nouveau disponible. Agrémente de gravures de Jean Heine, l’ouvrage de référence de Marguerite Doerflinger et Georges Klein semble revivre dans une maquette repensée, aérée et contemporaine.

Balade gourmande en Alsace est publié par la SAEP

(23 € par volume)

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PROMENADE

solitudes glacées Partons à la découverte des charmes d’une des montagnes les plus célèbres d’Alsace. Aisément reconnaissable à sa silhouette caractéristique, le Climont ressemble à un phare qui veille sur la plaine dans son altier isolement. À l’assaut de ses pentes enneigées…

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Par Hervé Lévy Photos de Stéphane Louis pour Poly

Le trias désigne « un terrain sédimentaire dont les dépôts contiennent trois parties : le grès bigarré le calcaire coquillé et les marnes irisées » pour Le Petit Robert et, par extension, la période où se sont déposées ces roches au cours de l’ère secondaire, il y a 250 millions d’années

1

2 « Où trouverais-je un bouton de fleur / Où trouverais-je de l’herbe verte ? / Les fleurs sont mortes / L’herbe semble si terne » 3 Les Nabatéens sont un peuple de l’Antiquité dont la capitale était Petra (Jordanie)

Aujourd’hui, les Mennonites sont environ 1,3 millions dans le monde (un peu plus de 2 000 en France)

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L

e Col de Steige, notre point de départ, est silencieux, engourdi sous un manteau blanc d’une bonne quinzaine de centimètres. Les sons de la vallée nous parviennent, lointains et étouffés. Quelques flocons tourbillonnent mollement. Jour de neige… « Dans un grand pull qui me protège / Première neige / Vertige en moi comme un manège… » On s’égare, mais l’atmosphère est étrange, presque surréaliste. Comme dans une chanson d’Elsa. Face à nous, le Climont (également appelé Winberg) est enveloppé dans une épaisse couche de brume. Il est encore tôt, le brouillard va se lever, c’est sûr, et le matin chagrin se métamorphosera en midi ensoleillé. Tel est en tout cas le pari que nous avons pris en partant d’un des points les plus élevés de l’antique Route du sel reliant Alsace et Lorraine, où cette précieuse denrée était exploitée, depuis le néolithique, dans la vallée de la Seille.

La montagne

La neige colle aux semelles, elle s’accroche lourdement aux guêtres que nous avons pris la précaution de mettre. La marche est fatigante. Un air glacé rend les conversations erratiques et fragmentaires. Nous dépassons un calvaire et un rucher tout aussi silencieux que nous. Le terrain est marécageux et, par endroits, une boue brunâtre fait des taches disgracieuses sur le magnifique manteau d’albâtre qui recouvre la forêt. Soudain, le chemin se sépare en deux : le soleil s’est imposé et la silhouette massive

du Climont – qui culmine à 965 mètres d’altitude – se dégage sur fond de ciel bleu. Nous nous lançons à l’assaut des pentes de la montagne gréseuse qui a la semblance d’un cône vaguement écrasé – ou d’un trapèze – dont le nom vient du latin Clivus mons (c’est-àdire mont escarpé). Cette immense butte de grès triasique1 a été isolée par l’érosion. Sans doute n’est-ce pas un hasard si l’endroit en est venu à symboliser, dans l’imaginaire populaire et les légendes, la solitude et le splendide isolement. L’air est vif, le vent se fait de plus en plus violent au fur et à mesure que nous grimpons et que la végétation se raréfie pour se réduire à quelques futaies malingres avant le sommet, amplement boisé, pour sa part. « Wo find’ich eine Blüte / Wo find’ich grünes Gras ? / Die Blumen sind erstorben / Der Rasen sieht so blaß »2 écrivait Wilhelm Müller dans Erstarrung (Engourdissement) superbement mis en musique par Franz Schubert dans son Winterreise. Les pensées s’envolent, cotonneuses, au rythme des vers ce Lied de froid et de solitude. Nous arrivons au sommet du Climont où est plantée la Tour Julius, érigée en 1897 et ainsi nommée pour rendre hommage à Julius Euting (1839-1913), ancien président du Club vosgien et orientaliste de renom qui publia notamment un ouvrage de référence consacré aux inscriptions nabatéennes3. Le savant figure de profil sur une plaque de bronze surmontant un texte en allemand et en Poly 156 Mars 13

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PROMENADE

français : « Tour Julius, tel est mon nom / Je brave les tempêtes en toute saison / Je veille sur l’Alsace de mes hauteurs / Et confie notre sort aux mains du Seigneur ! » Le déjeuner est bienvenu. Une bouteille de Champagne – à juste température – réchauffe les âmes et les cœurs endoloris par le rythme lancinant de la montée. Quelques tranches de saucisse de jambon de la vénérable maison Frick-Lutz et les désormais traditionnels œufs durs nous redonnent des forces et de l’allant… Une lampée de “schnabot” sortie d’une élégante flasque gainée de cuir contribue à faire de ce pit stop gelé une absolue réussite. De quoi, en tout cas, nous donner du courage pour gravir les 78 marches de la tour bizarrement enchâssée au milieu des arbres, qui domine les plus hauts de quelques mètres seulement. La vue à 360° est un enchantement et le regard embrasse un immense paysage gorgé de soleil : le Donon, le Champ du Feu, le Val de Villé si cher à Roger Siffer, la Vallée de la Bruche, le riant département des Vosges… 

Le hameau

Nous quittons ces cimes paradisiaques en n’ayant croisé – ô bonheur – qu’un seul randonneur sur des chemins vierges de toute trace humaine où nous nous amusons à (tenter de) reconnaitre les empreintes laissées par sangliers, chevreuils, lièvres ou renards. La descente se poursuit dans des paysages enchanteurs vers le charmant hameau du Climont. Des maisons semblent avoir été jetées au hasard : éparpillées autour d’un temple protestant, les fermes (la plus ancienne datant de 1571) forment un paysage champêtre. S’il ne reste, depuis les années 1970, plus de Mennonites4 au Climont, l’endroit fut un des bastions de cette branche du protestantisme (issue du mouvement anabaptiste) née au début du XVIe siècle et venue de Suisse, ce qui en faisait une enclave germanique en territoire francophone et catholique. Quelques émouvantes tombes subsistent aujourd’hui d’une communauté qui compta jusqu’à 90 membres dans les années 1780. La nuit tombe, il nous faut rentrer… La descente, toujours plus pénible que la montée, est agrémentée de jeux plus ou moins intelligents – comme la douche à neige : se placer sous un jeune sapin à large corolle et agiter le tronc – et c’est trempés, mais heureux, que nous arrivons aux voitures dans l’obscurité naissante.

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Strasbourg 65km

PROMENADE

D Col de Steige

le climont

NORD

Départ Col de Steige Distance 15 km Temps estimé 5 h  Dénivelé 500 m

la reine des confitures

Saint-Dié 30km Le Climont

Tour Julius

Sélestat 30km

L'abus d'alcool est dangereux pour la santé, à consommer avec modération

Fermes du Climont

schnaps power Cela fait des générations et des générations qu’on est bouilleurs de cru dans la famille Nusbaumer mais ce n’est qu’en 1947 qu’est créée, dans une belle et vénérable bâtisse, une distillerie artisanale à cette enseigne, en plein cœur de Steige. Le secret de la maison ? Une sélection rigoureuse des fruits ! Le résultat ? Des eaux-de-vie de haute tenue, une trentaine au total, dont une Framboise sauvage d’une intense délicatesse. On allait oublier la merveille qu’est la Poire Williams rouge. La dernière innovation ? La surprenante liqueur de bergamote d’une belle fraîcheur née de fruits gorgés de soleil, récoltés en Sicile. En plus, il paraît que le fruit a des vertus pour lutter contre la dépression… Du coup, on va mieux ! 03 88 57 16 53 – www.jos-nusbaumer.com

À quelques hectomètres du Col de Steige, à La Salcée, se trouvent Les Confitures du Climont : fondées au milieu des années 1980, elles ont rapidement su s’imposer sur la scène artisanale, obtenant même le titre convoité de “meilleur confiturier de France” en 2010. Aujourd’hui, la maison vend aux gourmands plus de 30 sortes de confitures et gelées élaborées en suivant des recettes traditionnelles (uniquement du fruit et du sucre, sans gélifiant ni conservateur). L’entreprise qui produit annuellement près de 40 tonnes de confiote propose également des innovations comme la confiture de Carnaval, aux accents exotiques, contenant serpentins et confettis comestibles ! Notre variété préférée ? La gelée de coing. 03 88 97 72 01 www.confituresduclimont.com

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a serious method Maxwen ? La contraction des prénoms de Maxime Favard et Gwenaëlle Bertrand, un duo fusionnel, une approche conceptuelle du design. Rencontre avec des créateurs strasbourgeois pointilleux qui préfèrent la jugeote aux belles formes. Même leurs jouets sont sérieux.

Par Emmanuel Dosda Journée d’étude doctorale autour du design et ses enjeux organisée par Maxwen, lundi 15 avril à la Misha, 5 Allée du Général Rouvillois à Strasbourg www.misha.fr Maxwen a conçu la scénographie et la communication de l'exposition itinérante Envisage moi - Eric Vazzoler du 8 mars au 13 avril à l'Escarpe (Université de Strasbourg) www.la-chambre.org www.maxwen-studio.com

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ersuadés « que la phase créative se dessine moins qu’elle ne se pense » et convaincus qu’en France, « le design est encore trop considéré comme de la décoration », Gwenaëlle et Maxime ont récemment fondé le studio Maxwen. C’était en juillet 2012, suite à plusieurs commandes : de la Ville de Strasbourg (la scénographie et l’identité graphique de l’espace Carte blanche à… durant St-Art) et de La Chambre (un boîtier à tiroir pour tirages photos, édité en série limitée). Création d’un moule pour la cuisine, d’une bibliothèque modulable (avec une faible capa-

cité de rangement, en réponse à la dématérialisation du livre), d’une serre pour les plantes ou d’une méridienne (afin de remettre « la nonchalance à l’honneur »)… tous les instants de la vie quotidienne inspirent le couple qui parle comme il travaille : « L’un commence et l’autre poursuit, dans une parfaite alchimie. » Le tandem s’interroge tous les jours sur son environnement et pense ses objets « d’une manière globale ». Ils doivent raconter une histoire et questionner les utilisateurs. Être porteurs d’une réflexion. Maxwen cite Matali Crasset, créatrice « essayant, très logiquement, de modifier notre manière de vivre


DESIGN

et notre mobilier parce que nos moeurs ont changé. » Gwenaëlle et Maxime apprécient la démarche d’autres designers contemporains comme François Brument qui « permet à l’usager d’intervenir dans la production de son futur objet » ou François Azambourg1, « orientant sa conception d’objets en fonction des matériaux. Chez lui, il y a très peu de place pour le dessin : c’est une recherche expérimentale de la matière. » Ces personnalités déroutent avec leurs créations trop peu diffusées, selon le studio, alors qu’elles « pourraient être produites de manière sérielle, à prix abordables ».

Il ne suffit pas d’innover formellement, il faut trouver un objet juste

Le cadre et le cœur

Maxwen se méfie de « l’autosatisfaction du dessin » fait à la va-vite, sur le coin d’une table. Enseignants à l’Université, ils « bataillent pour que les étudiants ne se complaisent pas dans leurs premiers croquis. Il ne suffit pas d’innover formellement, il faut trouver un objet juste, dans ses usages et son ergonomie. Moholy-Nagy2 dit que faire du design, c‘est appréhender le cadre et le cœur des choses », développe Gwenaëlle. Ainsi, chez Maxwen, un jouet n’est surtout pas une simple forme marrante et colorée, c’est l’aboutissement de recherches poussées. Pour sa gamme d’Outils d’apprentissage pour les 3 mois (période de “découvertes et émerveillements”), 6 mois (“tâtonnements et expérimentations”) et 9 mois (“doutes et accomplissements”), le duo est tout d’abord allé à la rencontre de… houblonniers. « Au début, nous voulions partir du houblon, une économie alsacienne en déclin, où il y a de très nombreux déchets végétaux : tiges, feuilles, etc. Nous désirions les récupérer, les retravailler et les transformer en bioplastique. Comme nous ne sommes pas scientifiques, nous avons dû abandonner l’idée, mais par l’intermédiaire de la CCI, nous avons pu prendre contact avec le chercheur René Marchal. » Celui-ci a inventé Biomiscanthus, un bioplastique – fruit de dix ans de recherche – qui n’avait pas trouvé de réelles applications jusqu’alors.

Les roseaux (pas) sauvages

Cette matière – non nocive –, à base de miscanthus, une sorte de roseau, est biodégradable, naturelle et recyclable à l’infini. L’astuce de Maxwen ? Exploiter sa biodégradabilité précoce : « L’obsolescence de ce matériau convient à cette collection de jouets destinés à des moments où la croissance du bébé est la plus fulgurante. » La Boule à

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facettes texturées, l’Animal objet qui s’emboîte (« à six mois, les enfants comprennent que l’on peut assembler un objet creux et un autre convexe ») et le Poussoir (une sorte de trotteur simplifié qui aide le bambin à développer ses capacités musculaires) résultent d’études sur la psychologie enfantine, sur le développement cognitif et perceptif des petits. La forme de ces ustensiles extra-terrestres, non conventionnels (on est loin des Mickey en caoutchouc) et qui appellent à l’imaginaire, découle directement d’observations précises, d’études rationnelles. « Le designer s’intéresse aux nouvelles technologies et à l’innovation. En cela, il peut servir l’industrie… qui n’en est pas encore assez consciente », déplore Maxwen. Les prototypes des jouets ont été réalisés par le duo grâce à une imprimante 3D. L’objectif est aujourd’hui de trouver un distributeur pour financer le projet et lancer une production en série. Jeux ingénieux cherchent éditeur. Pas sérieux, s’abstenir.

Légendes 1. Poussoir, 9 mois et + 2. Animal objet, 6 mois et + 3. Boule à facettes, 3 mois et +

François Azambourg a notamment créé le vase Douglas avec le Centre International d’Art Verrier de Meisenthal – www.ciav-meisenthal.fr

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Artiste et théoricien hongrois ayant participé au mouvement Bauhaus

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LAST BUT NOT LEAST

gablé rock à la mode de caen

Par Emmanuel Dosda

À Dijon, à La Vapeur, jeudi 21 mars 03 80 48 86 00 www.lavapeur.com À Nancy, à L’Autre Canal, vendredi 29 mars 03 83 38 44 88 www.lautrecanalnancy.fr À Montbéliard, au Moloco, samedi 30 mars 03 81 31 88 36 www.lemoloco.com

Pop bricolée, hip-hop, old folk, rock lo-fi… Quel est le dernier genre musical auquel vous vous êtes frottés. Nous sommes en train de réadapter les morceaux de notre dernier album, MuRDeD pour le live et transformons un titre folk qui finit en techno hardcore. Vous faîtes de la musique à l’aide de perceuses ou de cagettes que vous brisez. Quel est le dernier ustensile insolite utilisé dans un morceau. Il y en a moins sur MuRDeD, mais nous nous sommes servis d’un truc que tu secoues et qui fait le bruit des sabres lasers dans Star Wars. Vos shows, dignes de Broadway, intègrent des effets spéciaux… comme des bulles de savon créées par une drôle de machine. Quelle est votre dernière trouvaille visuelle. C’est Thomas qui danse le rock ! Mais on ne sait pas encore si on gardera ça pour la tournée…

www.gableboulga.com

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Votre disque I’m OK, répond au Hi, how are You ? de Daniel Johnston, comme un hommage. Dernier clin d’œil. Un de nos morceaux s’appelle Solaire en référence à Jean-Louis Brossard, directeur des TransMusicales de Rennes, qui n’arrêtait pas de nous dire qu’il fallait qu’on reste un groupe « solaire ».

Je n’ai pas bien saisi la dernière strophe de Purée hiphop. Pouvez-vous m’aider. Les paroles sont pourtant claires : « Police take yeah woo take take Police take yeah woo take take paw paw paw paw crick a sea I never come come from Boston please help me Baby please help me I never come from hey tze I wanna crick a stay a print a go a stay a flick to stay oh now. » Dernière personne à laquelle vous avez eu envie de crier « Démission, démission ! » À Frigide Barjot et à la fille de Bouygues Telecom qui ne veut pas m’envoyer mon téléphone portable. Dernier Irish Coffee avalé. C’était il y a trois semaine, au Laos. Dernière fois que vous avez fait écouter votre musique à vos parents. Ils pensent que notre dernier album, qui part moins dans tous les sens, plaira aux gens de leur génération… ce qui me fait un peu peur. Nous allons tout faire pour leur rendre le live insupportable ! Bon, j’espère que les plus jeunes vont également aimer le disque. T’en penses quoi, toi ? Dernier album. MuRDeD, édité par Ici d’Ailleurs www.icidailleurs.com


e e l a t i enn Cap é p ro

Orchestre PHILHARMONIQUE DE STRASBOURG

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ORCHESTRE NATIONAL

MARS VendRedi 1eR PMC Salle ÉraSMe - 20h30

Philharmonische camerata Berlin Guy Braunstein violon

RAMon Ortega-QuerO hautbois

CONCEPTION REYMANN COMMUNICATION // MONTAGE BKN.FR // LICENCES D’ENTREPRENEURS DE SPECTACLES N° 2 : 104 79 64 ET N°3 : 104 79 65

Bach concerto pour hautbois en sol mineur BWV 1056 concerto pour violon en la mineur BWV 1041 concerto pour hautbois en fa majeur BWV 1053 concerto pour violon en mi majeur BWV 1042 concerto pour violon et hautbois en ré mineur BWV 1060

Jeudi 7 & VendRedi 8 PMC Salle ÉraSMe - 20h30 John nelsOn direction

MARc COppey violoncelle

schnittke Moz-Art à la Haydn pour deux violons, deux petits orchestres à cordes, contrebasse et chef d’orchestre

haydn concerto pour violoncelle et orchestre n° 2 en ré majeur hob.Viib Pärt Silouans Song Mozart Symphonie n° 40 en sol mineur K.550

MUSIQUe De ChaMBre

diMAnche 17StraSBoUrg aUDItorIUM De la CItÉ De la MUSIQUe et De la DanSe - 11h

SéBAStien giOt hautbois JeAn-Michel Cretet hautbois PhiliPPe Bertrand basson GilleS VenOt contrebasse eVA ValtOVá clavecin haendel / telemann / marais / Zelenka

MeRcRedi 27 PMC Salle ÉraSMe - 20h30 tAKuo yuasa direction les perCussiOns de strasBOurg Farr From the Depths Sound the Great Sea Gongs: Invocation of the Sea takemitsu From me flows what you call time resPhigi Les Fontaines de Rome, poème symphonique deBussy La Mer, trois esquisses symphoniques

>2013

SAISON 2012

Renseignements : 03 69 06 37 06 / www.philharmonique.strasbourg.eu Poly 156 Mars 13 83 Billetterie : caisse OPS entrée Schweitzer du lundi au vendredi de 10h à 18h Boutique Culture, 10 place de la cathédrale du mardi au samedi de 12h à 19h


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Poly 156 - Mars 2013  

Le magazine Culture et Société de référence en Alsace et dans le Grand-Est.

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