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Magazine N°151 septembre 2012 www.poly.fr

Entretiens Frédéric Taddeï, Pierre Assouline, Bertrand Burgalat, Wim Delvoye, Rudy Ricciotti, Ruedi Baur, Jeff Koons, André Wilms, Angélica Liddell, Bruno Mantovani… Cartes blanches Erick Beltrán, mounir fatmi, The Plug…

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du 21 septembre au 12 octobre 2012

Direction de la Communication CG Bas-Rhin / Impression CG67.

EXPOSITION PHOTO dans le cadre de la semaine Alzheimer

Hôtel du Département Place du Quartier Blanc à Strasbourg

ENTRÉE LIBRE

du lundi au vendredi de 10h à 18h, le week-end de 14h à 18h. Sans titre-2 1

28/08/12 18:06


OURS / ILS FONT POLY

Agathe Demois (née en 1985) Après ses études aux Arts Décoratifs de Strasbourg et un Diplôme de Métiers d’Art Typographie à Paris, ainsi qu’une expérience dans la presse jeunesse chez Bayard, Agathe travaille à son compte comme graphiste et illustratrice. www.agathedemois.fr

Ours

Liste des collaborateurs d’un journal, d’une revue (Petit Robert)

Emmanuel Dosda (né en 1974) Il forge les mots, mixe les notes. Chic et choc, jamais toc. À Poly depuis une dizaine d’années, son domaine de prédilection est au croisement du krautrock et des rayures de Buren. emmanuel.dosda@poly.fr

Thomas Flagel (né en 1982) Théâtre moldave, danse expérimentale, graffeurs sauvages, auteurs algériens… Sa curiosité ne connaît pas de limites. Il nous fait partager ses découvertes depuis trois ans dans Poly. thomas.flagel@poly.fr

Dorothée Lachmann (née en 1978) Née dans le Val de Villé, mulhousienne d’adoption, elle écrit pour le plaisir des traits d’union et des points de suspension. Et puis aussi pour le frisson du rideau qui se lève, ensuite, quand s’éteint la lumière. dorothee.lachmann@poly.fr

Berliner Bär by Anaïs Guillon www.poly.fr RÉDACTION / GRAPHISME redaction@poly.fr – 03 90 22 93 49 Responsable de la rédaction : Hervé Lévy / herve.levy@poly.fr

Benoît Linder (né en 1969) Cet habitué des scènes de théâtre et des plateaux de cinéma poursuit un travail d’auteur qui oscille entre temps suspendus et grands nulles parts modernes. www.benoit-linder-photographe.com

Stéphane Louis (né en 1973) Son regard sur les choses est un de celui qui nous touche le plus et les images de celui qui s’est déjà vu consacrer un livre monographique (chez Arthénon) nous entraînent dans un étrange ailleurs. www.stephanelouis.com

Éric Meyer (né en 1965) Ronchon et bon vivant. À son univers poétique d’objets en tôle amoureusement façonnés (chaussures, avions…) s’ajoute un autre, description acerbe et enlevée de notre monde contemporain, mis en lumière par la gravure. http://ericaerodyne.blogspot.com/

Rédacteurs Emmanuel Dosda / emmanuel.dosda@poly.fr Thomas Flagel / thomas.flagel@poly.fr Dorothée Lachmann / dorothee.lachmann@poly.fr Marie-Camille Chicaud / stagiaire de la rédaction Ont participé à ce numéro Erick Beltrán, Collectif 3RS, François Duconseille & Jean-Christophe Lanquetin, Pierre Fraenkel, Patrick Lopokin, mounir fatmi, The Plug, Pierre Reichert, Maxime Stange, Daniel Vogel et Fanny Walz Graphistes Pierre Muller / pierre.muller@bkn.fr Anaïs Guillon / anais.guillon@bkn.fr Maquette Blãs Alonso-Garcia en partenariat avec l'équipe de Poly © Poly 2012. Les manuscrits et documents publiés ne sont pas renvoyés. Tous droits de reproduction réservés. Le contenu des articles n’engage que leurs auteurs. ADMINISTRATION / publicité Directeur de la publication : Julien Schick / julien.schick@bkn.fr Co-fondateur : Vincent Nebois / vincent.nebois@bkn.fr Administration, gestion, diffusion, abonnements : 03 90 22 93 38 Gwenaëlle Lecointe / gwenaelle.lecointe@bkn.fr Nathalie Hemmendinger / gestion@bkn.fr Publicité : 03 90 22 93 36 Julien Schick / julien.schick@bkn.fr Catherine Prompicai / catherine.prompicai@bkn.fr Vincent Nebois / vincent.nebois@bkn.fr Magazine mensuel édité par BKN / 03 90 22 93 30 S.à.R.L. au capital de 100 000 e 16 rue Édouard Teutsch – 67000 STRASBOURG

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Dépôt légal : septembre 2012 SIRET : 402 074 678 000 44 – ISSN 1956-9130 Impression : CE COMMUNICATION BKN Éditeur / BKN Studio – www.bkn.fr

Poly 151 Septembre 12

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1997-  2012

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2 0 0 4 D É C E M B R E

KAROLE ARMITAGE RENCONTRE

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AVEC LA CHORÉGRAPHE AMÉRICAINE : ENTRE ROCK ET BAROQUE

N ° 8 1

REGIONALE 5

3 PAYS – 11 EXPOSITIONS

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182 ARTISTES

G I R O U D

MICHEL GIROUD

Poste 4

Le Théâtre-en-Ciel / Roland Shön et le Cheptel Aleïkoum / 15e promotion du CNAC, École supérieure des arts du cirque

ET DE L’ÉDITION

ARTS COLLECTION III – LES FRAC EN ÉCOSSE / FRIEDER BURDA / GABRIEL MICHELETTI

MUSIQUES

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DÉCEMBRE 2004

MULTI-ACTIVISTE DE L’ART

M I C H E L

NOUVEAU CIRQUE / FRANCE

DANIEL KLAJNER / PRAXIS

R É G I O N A L E

5

22 + 23 + 28 + 29 + 30 + 31 / 20 H 30 25 + 26 / 17 H

MICROPOLY WILLIAM KAREL / KOOL SHEN / MIKE LADD / BERNARD RAPP / ALAIN VEINSTEIN / GUILLAUME CANET

SCÈNE EUROPÉENNE

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03 88 27 61 81 WWW.LE-MAILLON.COM

A R M I T A G E

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CHAPITEAU / MAILLON-WACKEN STRASBOURG

TOUTES LES UNES FREE _ N° 123 - DÉCEMBRE 08 / JANVIER 09

FR E E _ N° 122 - N OVE M B R E 200 8

Free _ n° 121 - sePteMBre / octoBre 2008

rencontre entre danse et technologie 3d

musica // ososphère // FesTiVaL eNFaNT-phare // JourNÉes De L’archiTecTure // NTm // BerLiN par roGer DaLe // eXpo James BoND À LoNDres…

FR E E _ N° 127 - J U I LLET/AOÛT 200 9

FREE _ N° 128 - SEPTEMBRE 2009

FREE _ N° 130 – DÉCEMBRE/JANVIER 2010

FRANçOIS MORELLET AU MUSÉE WÜRTH // ABD AL MALIK // DOSSIER JAZZ // KARTON // ST-ART 2008 // MARK TOMPKINS à PôLE SUD // BYZANCE PAR ANTOINE HELBERT…

L’ASSOCE PIKANTE // MOMIX // DOSSIER MEISENTHAL // BERNARD QUESNIAUX ART IS ARP // JULIE BROCHEN DIRECTRICE DU TNS // CASTELLUCCI AU MAILLON

N ° 1 3 1 – F É V R I E R 2 0 1 0 – w w w. p o l y. f r

n ° 1 3 2 – M a r s /Av r i l 2 0 1 0 – w w w. p o l y. f r

À chaque pas, e ma bancassuranc est là !

N ° 1 3 3 – M a i / J u i n 2 0 1 0 – w w w. p o l y. f r

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SANTÉ

LIKA, DORETTE, HELLA...

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Pour avancer sereinement dans la vie, il est important que votre assurance soit à vos côtés au jour le jour. Avec l’Assurance Santé du Crédit Mutuel, vous profitez de la Carte Avance Santé pour régler votre médecin, pharmacien, dentiste, opticien… sans avancer d’argent ! Simple et pratique, elle prend soin de vous et de votre budget. Avec le Crédit Mutuel, à chaque pas, votre bancassurance est là.

eNtrée libre

Lundi : 14 h - 18 h

Mardi au Vendredi : 12 h -18 h

Fermée les samedis et dimanches, les jours fériés et le 13 juillet

bibliothèque NatioNale et uNiversitaire

médiapop + brokism

6 place de la République à Strasbourg 03 88 25 28 00 / www.bnu.fr

BEELITZ-HEILSTÄTTEN PAR STÉPHANE LOUIS // THÉÂTRE DU PEUPLE DE BUSSANG FOIRE AUX VINS // FEMMES AFFICHISTES // PIERRE ARDOUVIN // EUROCKS // ÉTÉ COUR, ÉTÉ JARDIN

MENTAL FINLAND AU MAILLON // L’OSOSPHÈRE // ANNE TERESA DE KEERSMAEKER // LES JUSTES LE MÉCÉNAT // SÉLEST’ART // RICHARD III À MUSICA // SUPERSOUNDS // PORTRAIT GUY CASSIERS

DOSSIER : LES TOURNAGES EN ALSACE // SOULAGES // RADIO MUEZZIN COLLECTIF KIM // TOMI UNGERER // TEMPEST : WITHOUT A BODY // ANITA MOLINERO

SEXAMOR AU TNS // MOMIX // RAYMOND WAYDELICH // MUSTANG // SAUL STEINBERG DOMINIQUE A // DOCUMENTATION CÉLINE DUVAL // ARIADNE AUF NAXOS // ADAMS APPELS pub.indd 1

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N° 134 – Été 2010 – www.poly.fr

Cahier

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Remboursé avant d'être débité*

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URBAN SCÉNOS // VOYAGES EXTRAORDINAIRES À ALTKIRCH // SUPERSOUNDS & EMPREINTES À COLMAR * GIBOULÉES Avec la carte CB Avance Santé dansLA la limite de 30 jours. Cette offre est soumise conditions dont le détail pourra vous être précisé par votre conseiller Crédit Mutuel. TRANS(E) À MULHOUSE // PHILOCTÈTE & Caisse LESFédérale DE MARIONNETTE ÀàSTRASBOURG du Crédit Mutuel Centre Est Europe et Caisses affiliées (Aquitaine, Alsace, Bourgogne, Champagne, Franche-Comté, Ile-de-France, Lorraine, Midi-Pyrénées, Rhône-Alpes).

MY WAY // GÜNTER GRASS À ERSTEIN // FOULES, FOOLS À MULHOUSE // LES ATELIERS OUVERTS // FESTIVAL PREMIÈRES & FESTIVAL NOUVELLES À STRASBOURG // DOSSIER : L’ÉCOLE DU TNS

N° Orias 07003 758 affiliée à la Caisse Fédérale du Crédit Mutuel Centre Est Europe. ACM IARD - SA au capital de 142 300 000 euros, RCS 352 406 748, siège social : 34, rue du Wacken Strasbourg, entreprise régie par le code des assurances.

26/02/10 17:56:03

N° 141 – Été 11 – www.poly.fr

Cahier

spécial été

aU crédit mUtUel, mon chargé de clientèle n’est pas commissionné. Le Crédit Mutuel est une banque coopérative. Ce que ça change ? C’est une banque qui appartient à ses clients-sociétaires. Elle a les mêmes intérêts qu’eux. C’est pourquoi, dans chaque Caisse locale, les chargés de clientèle ne touchent pas de commission sur les produits qu’ils proposent. Une banqUe qUi privilégie votre intérêt, ça change toUt.

Caisse Fédérale de Crédit Mutuel et Caisses affiliées (Aquitaine, Alsace, Lorraine, Bourgogne, Champagne, Franche-Comté, Ile-de-France, Midi Pyrénées, Rhône-Alpes) 34, rue du Wacken – 67913 Strasbourg Cedex 9 – S.A. Coopérative à capital variable – RCS B 588 505 354.

CAROLINE CUTAIA // FOIRE AUX VINS & NATALA À COLMAR // BASQUIAT À BÂLE // LES EUROCKÉENNES À BELFORT LANDSCAPE PIECES & MÉTÉO À MULHOUSE // ÉTÉ COUR, ÉTÉ JARDIN & RICHARD DEACON À STRASBOURG

LES FESTIVALS DE L’ÉTÉ // GRAND ENTRETIEN : PIERRE MOSCOVICI // NEO RAUCH À BADEN-BADEN BRANCUSI & SERRA À BÂLE // BARU & MICHEVILLE // LE MUSÉE LALIQUE À WINGEN-SUR-MODER

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Magazine Entretiens Frédéric Taddeï, Pierre Assouline, Bertrand Burgalat, Wim Delvoye, Rudy Ricciotti, Ruedi Baur, Jeff Koons, André Wilms, Angélica Liddell, Bruno Mantovani…

n°151 septeMbre 2012 www.poly.fr

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Cartes blanches Erick Beltrán, mounir fatmi, The Plug…

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À tous ceux qui ont participé, de près ou de loin, à cette aventure depuis 15 ans… Emmanuel Abela • Valérie Adolf • Blãs Alonso-Garcia • Olivier Antoni • Vincent Arbelet • Patrick Baeumlin • Sophie Barthélémy • Pascal Bastien • Alexis Beauclair • Franck Beauvais • Klara Beck • Robert Becker • Cécile Becker • Richard Bellia • Erick Beltrán • Virginie Bergeret • Julie Berlizon • Frédérique Bertrand • Nicolas Blind • Emmanuel Blondeau • Denis Boeglin • René Bohn • Olivier Bombarda • Thomas Bombled • Stévy Bourgeais • Agnès Boukri • Vincent Bourgin • Sébastien Bozon • Luc Buckenmeyer • Alexandra Bucur • Annabelle Buxton • Thomas Calinon • Audrey Canalès • Miss Candy • Antoine Cazin • Isabelle Chalier • Geneviève Charras • Bruno Chibane • Marie-Camille Chicaud • Ismaël Chouaib • Anne-Claire Cieutat • Michel Cieutat • Laurent Cipriani • Laurence Clément • Jeanne-Aurore Colleuille • Charles Combanaire • Myriam Commot • Marie-Noëlle Conveaux • Lea Crespi • Caroline Cutaia • Fanny Dalle-Rive • Lauriane Debrock • Alexis Delon • Fanny Delque Agathe Demois • Serge Derossi • Valérie Dietrich • Emmanuel Dosda • Éline Dormoy • Sylvia Dubost • François Duconseille • Thomas Dudrap • Olivier Erouart • mounir fatmi • Pierre Filliquet • Jérémie Fischer • Thomas Flagel • Christophe Fourvel • Pierre Fraenkel • Sherley Freudenreich • Isabelle Freyburger • Alain Froehlicher • Gérald Fuchs • Yann Galle • Lulu Garcia • Garou Garou • David Geiss • Éric Genetet • Audrey Gessat • Catherine Gier • Laure Girard Vincent Godeau • Mélanie Goerke • Henry Greiner • Jacques Gros • Anaïs Guillon • Cyrille Guir • Claire Hannicq Nathalie Hemmendinger • Marie-Aude Hemmerlé Joël Henry • Léo Henry • Estelle Hoffert • Paul Hoistènes • Laurent Husser • Michaël Husser • Amélie Jackowski • Arlette Jacq • John John • Catherine Jordy • Pierrick Juin • Victoria Karel • Sophie Kauffenstein • KellyLips • Valérie Kempf • Paul Kersey • Geoffroy Krempp • André S. Labarthe • Dorothée Lachmann

Stéphanie Lampert • Jean-Christophe Lanquetin • Gwenaëlle Lecointe • Brice Le Core • Benjamin Lefort • Orély Lenoir Virginie Lette • Cécile Liénaux • Anne Lienhart • Benoît Linder • Mathieu Linotte • Patrick Lopokin • Fouzi Louahem Stéphane Louis • Denis Lutz • Lucie LuX • Jérôme Mallien • Léon Maret • Marianne Maric • Madeleine Marquardt • Nathalie Martin • Barbara Martinez • Tatjana Marwinski • Paul Mauricey • Kay-Uwe May • Delphine Mentré • Catherine Merckling • Sébastien Messerschmidt • Patrick Messina • Alexandre Metzger • Olivier Metzger • Arnaud Meyer • Audrey Meyer • Éric Meyer • Chloé Michaut • Valentin Michaut • Alexandre Mimouni • Aurélien Mole • Pierre Muller • Paul Munch • Vincent Nebois • Néonmaster • Antoine Neumann • Michel Nicolas • Nicopirate • Naohiro Ninomiya • Hugues Paris • Maëlle Partouche • Clement Paurd • Claire Perret • Marie-Lise Perrin • Éric Petigny • Yves Petit • Caroline Petit-Château • Alexandra Pichard • Laure Piekielko • The Plug • Cyril Pointurier • Clémence Pollet • Catherine Prompicai • Nicolas Querci • Pierre Reichert • Matthieu Remy • Lt Replay • Éloïse Rey • Anouk Ricard • Caroline Rich • Juliette Riegel • Lou Rihn • Stéphane Ripoche • Denis Ritter • Florian Rivière • Marion Roger • Olivier Roller • Dorian Rollin • Laure Roman • John Ross • Hugo Roussel • Simon Roussin • Sébastien Ruffet • Rémi Saillard • Loïc Sander • Philippe Schalk • Nicolas Schelté • Julien Schick • Catherine Schickel • Irina Schrag • Philippe Schweyer • Thomas Schwoerer • Fantec Scouvart • Jean-Philippe Senn • Philippe Servent • Lionel Shili • Serge Simon • Ariane de Solere • Manu Somot • David Soyer • Annika Spenlé • Maxime Stange • Charlotte Staub • Philippe Stirnweiss • Caroline Strauch • Fabien Texier • Marc Troonen • Jenny Ulrich • Christophe Urbain • Lisa Vallin • Vincent Vanoli • Séverine Vaissaud • Nicolas Valette • Gil Varela • Jack Varlet • Wouter van der Veen • Fabien Velasquez • Franck Vialle • Thomas Viffry • Vyvyan Vog • Daniel Vogel • Fabienne Wagenaar • Marion Wagner • Nicolas Waltefaugle • Fanny Walz • Julien Wautier • Arnaud Weber • Gretel Weyer • Julien Welter • Laureen Wojcieckowski • Wonder★dim • Sandrine Wymann • Jennifer Yerkes • Quentin Zimmermann • Raphaël Zimmermann

Toutes nos excuses à celles et ceux que nous aurions oubliés… 6

Poly 151 Septembre 12


édito

Projection de Pierre Fraenkel sur la Fonderie de Mulhouse © Pierre Fraenkel

Quinze ans. Incroyable, quinze ans. Que reste-t-il de cette épopée initiée en 1997 ? Quelque 15 000 pages, des milliers d’articles, de portraits, d’entretiens, de photographies. De belles rencontres, des coups de cœur, des coups de gueule et la joie jamais tempérée de partager nos découvertes. Le souvenir doux-amer des nuits de bouclage et des quelques bouteilles de bière qui les accompagnent. Des lecteurs attendant le magazine avec impatience, qui nous écrivent, nous téléphonent, nous aiguillonnent… La conscience d’avoir évolué – pas uniquement sur le plan graphique – de coller sans cesse plus à l’actualité, d’être devenu un creuset où résonnent les mouvements émergents et les questions épineuses du temps (dans le prochain numéro, par exemple, nous évoquerons la destinée de l’Ancienne Douane). Mais aussi la simple joie d’être encore là, dans un secteur culturel qui semble être devenu le parent pauvre de toutes les politiques (municipales, départementales, régionales, nationales, européennes…), alors que, paradoxalement, tous se gargarisent de son importance symbolique. On se souvient d’Armand Peter fondateur de BF éditeur et ardent défenseur de la poésie, de passage dans nos locaux qui lâchait, il n’y a pas un an :

« Faites mieux que moi, les gars, tenez le coup ». On essaie, Armand, on essaie. Alors, bien évidemment quinze ans, ça se fête ! Au Mexique, lorsqu’une jeune fille atteint cet âge, une Quinceañera est organisée, où elle apparaît, vêtue d’une robe de princesse aux frous-frous colorés et kitsch, coiffée d’un diadème jetant mille feux. Pour marquer symboliquement l’arrivée à l’âge adulte, elle change de chaussures passant des talons plats aux stilettos. Voilà un joli rite… Nous avions quelques idées pour l’occasion. Nous regarder le nombril avec jubilation ? Cela n’aurait guère eu de sens. Il était aussi possible de ne rien changer, laissant l’écoulement des ans glisser sur nous telle l’eau sur les plumes du canard. Un peu triste. On vous passe les idées burlesques : publier Poly Gadget (avec une mini machine à caca de Wim Delvoye), sortir un magazine relié en plein maroquin sur papier bible de 15 000 pages, s’essayer au Pop-Hop, faire un mag’ en tissu (comme cela lorsqu’il tombe dans le bain, il demeure intact) ou encore tenter, comme une ouverture sur l’avenir, 100 pages… blanches. Finalement nous avons choisi de composer patiemment une mosaïque faite

d’une quinzaine d’entretiens de fond avec des personnalités (re)connues couvrant un large spectre allant de l’architecture à la musique contemporaine, en passant par le théâtre, la littérature ou le design. Un patchwork qui a la semblance d’un état des lieux forcément subjectif, où se retrouvent des visions innovantes, des prises de position réactionnaires, des coups de gueule, des interrogations… À ces dialogues s’ajoutent plusieurs cartes blanches laissées à nos complices de toujours et à des artistes que nous aimons. Le résultat ? Une “incohérence cohérente”, un kaléidoscope iridescent dont le but est de gratter, de questionner, de faire aimer, de réfléchir… Une tentative de tracer les contours de la culture en 2012 afin de poursuivre vaillamment notre chemin au cours des quinze prochaines années. Au moins… 

Par Hervé Lévy

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brèves

SEXY SUSHI

La Foire européenne, rendez-vous incontournable de la rentrée, fête son 80e anniversaire (du 7 au 17 septembre) en mettant à l’honneur le Japon, ses spécialités culinaires (dégustations de sashimis et soupe miso), culturelles (douceur des musiques traditionnelles), artisanales ou touristiques et de ses arts martiaux. Les autres pavillons proposent un tour de l’Europe en explorant les us et coutumes des pays du drapeau étoilé. www.foireurop.com

WAITING FOR THE (WO)MAN Avec Waiting for the Revolution, exposition monographique (au Mudam Luxembourg jusqu’au 16 septembre) l’artiste Croate Sanja Iveković expose des œuvres politiques et critiques réalisées entre 1975 et aujourd’hui. Qu’il s’agisse de performances filmées, d’installations ou de photographies, beaucoup de ses travaux traitent de la condition féminine (et humaine en général) depuis le régime communiste en Europe de l’Est jusqu’à sa conversion au libéralisme. www.mudam.lu The Right One (Pearls of Revolution) © Sandra Vitaljić

Gesaffelstein © Marco Dos Santos

WHO’S WOOD ?

OÙ EST OSO ?

Julien Rey, jeune ébéniste diplômé de l’Ésad (qui exposa cet été au Musée de L’Œuvre Notre-Dame de Strasbourg), joue avec les frontières qui séparent l’art, le design et l’artisanat. Revisitant des

savoir-faire ancestraux et des pratiques oubliées (marqueterie, etc.), ses créations oscillent entre sculpture artistique et mobilier fonctionnel, à l’image de sa chaise ironiquement nommée La Crise (voir photo). Dans un “style De Stijl” de bric et de broc, il s’offre une relecture povera de la célèbre réalisation de Gerrit Rietveld. www.reyjulien.com

Jouons à Où est Oso ? La règle : trouver le festival electro dans Strasbourg. L’an passé, il avait lieu sur la presqu’île Malraux et cette année… à La Laiterie. La prog’ d’Ososphère (28 septembre au 6 octobre) dénote un retour à la techno pure et dure avec des artistes comme Gesaffelstein, Français qui se produira sur le plateau Bromance, ou les électroniciens du label Kompakt. À voir aussi : la new wave mythique de Kas Product, le groove moderne de WhoMadeWho ou le nouveau projet de deux De La Soul qui se cachent derrière les pseudos Plug 1 & 2. Veulent-ils jouer à Où est De La Soul ? www.ososphere.org

Présentations de saison Au Point d’Eau d’Ostwald, samedi 15 septembre à 19h30,avec concert de Samarabalouf (jazz manouche). Réservations au 03 88 30 17 17 ou pointdeau@ostwald.fr – www.samarabalouf.com Le Carreau de Forbach le samedi 29 septembre à partir de 16h. www.carreau-forbach.com 8

Poly 151 Septembre 12


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ARTY- SHIRT

Quatre strasbourgeois fous de nouvelles tendances et de musiques défient la mode avec une nouvelle griffe : Inktie. Les jeunes concepteurs réalisent de “l’art sur T-shirt” : ils partent de gravures, de tatouages ou de dessins faits mains pour créer des hauts graphiques et colorés. En un seul mot, Inktie – ink (encre) et tie (cravate) – résume le concept de leur univers mêlant élégance et esthétisme sur textile. www.inktie.com

PLASTIC

Photo : Jean-Luc Beaujault

brèves

PUPPETS

La compagnie Non Nova présente L’Après-midi d’un foehn – version 1 durant le Week-end d’ouverture (du 21 au 23 septembre) du TJP de Strasbourg. Au gré du vent, libres comme l’air, des marionnettes de sachets plastiques entament un ballet fluide, empli de couleurs et de lyrisme. Au son de la musique de Claude Debussy, les êtres malléables ondulent poétiquement et partent à la rencontre de nouveaux horizons. Phia Ménard, artiste atypique, interroge les transformations provoquées par la vie. www.tjp-strasbourg.com

VROUM ! Jusqu’au 30 septembre, la Cité de l’Automobile met à l’honneur le 9e art, en présentant l’exposition Marvano & Olivier Marin. Marvano (voir visuel), Mark Van Oppem, de son vrai nom, explore l’ambiance du sport automobile grâce à la série Grand Prix dont il livre le dernier tome. Olivier Marin est quant à lui l’auteur des enquêtes de Margot. Le quatrième volume, réalisé en binôme avec Callixte, met en scène les secrets de la Fiat 500. Des planches pour retracer l’histoire de la voiture et plonger au cœur de la mécanique. www.citedelautomobile.com

Filantes Étoiles

David Bobee VS William Shakespeare, Round 2. À la morgue humide de son Hamlet de 2010 répondent la chaleur et la sensualité du décor de Roméo et Juliette, sa nouvelle création. Le leader de la cie Rictus a chargé Pascal Collin d’établir une nouvelle traduction afin de retrouver « l’impact » de la langue de l’auteur. Dans une scénographie toute métallique et cuivrée la troupe d’acrobates-danseurs-comédiens nous emporte dans l’âpreté de l’archaïsme vandettal bafoué par la sublimation de l’être aimé, où la loi des pères est renvoyée à la barbarie. À voir au Théâtre de la Manufacture de Nancy (25 au 29 sept), à La Filature de Mulhouse (19 & 20 déc), au Granit de Belfort (31 janv & 1er fév) et au Carreau de Forbach (26 & 27 mars). www.rictus-davidbobee.net

Présentations de saison Au Taps Scala (Strasbourg), elles se déroulent mardi 11 et mercredi 12 septembre à 20h30. www.taps.strasbourg.eu Le Théâtre national de Strasbourg déroule sa saison les vendredi 7 (à 20h) et samedi 8 septembre (à 18h) en présence de nombreux metteurs en scène programmés. www.tns.fr Jeudi 6 et vendredi 7 septembre, au Théâtre de Haguenau la saison du Relais culturel se dévoile à 20h, avec les surprises de trois artistes de la Compagnie Décalée usant de leur polyvalence (mime, jazz, cirque, magie). Réservation au 03 88 73 30 54 www.relais-culturel-haguenau.com 10

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MAIL


ARBEIT

lA vIE

Al MEnoS DoS cARAS Danse / Espagne, Israël 26 + 27 + 28 MARS

Tr’espace

les 7 doigts de la main

Cirque, théâtre d’objets / Suisse 1ER + 2 + 3 + 4 ocToBRE

Cabaret, cirque / Canada 12 + 13 + 14 + 15 DécEMBRE

TRIo KRoKE

TAgE unTER

RévoluTIon

Théâtre / France, Allemagne 22 + 23 JAnvIER

Danse / France 26 + 27 ocToBRE

THIS IS How You wIll DISAPPEAR

cHIlDHooD JouRnEYS

Danse, musique, théâtre / France 30 + 31 JAnvIER

Arne lygre / Stéphane Braunschweig / Düsseldorfer Schauspielhaus

Musique / Pologne 19 ocToBRE

olivier Dubois

gisèle vienne

Andy Emler Megaoctet & les Percussions de Strasbourg

gHoST RoAD

fabrice Murgia / Dominique Pauwels / loD & cie Artara

Musique / France 9 novEMBRE

Sul concETTo DI volTo nEl fIglIo DI DIo Romeo castellucci / Socìetas Raffaello Sanzio

Théâtre, musique / Belgique 5 + 6 + 7 févRIER

fAcE noRD

compagnie un loup pour l’homme

Théâtre, arts visuels / Italie 14 + 15 novEMBRE

Cirque / France Du 11 Au 16 févRIER

THE fouR SEASonS RESTAuRAnT Romeo castellucci / Socìetas Raffaello Sanzio

l’ATElIER volAnT

Théâtre, arts visuels / Italie 20 + 21 novEMBRE

Théâtre / France 6 + 7 MARS

Au-DElà

BRIllIAnT coRnERS

valère novarina

Koen Augustijnen / les ballets c de la B

Emanuel gat

Danse / Belgique 22 + 23 + 24 novEMBRE

Danse / France 12 + 13 + 14 MARS

DAncIng wITH THE SounD HoBBYIST

KIll YouR DARlIngS! STREETS of BERlADElPHIA

Zita Swoon group & Rosas Musique, danse / Belgique 27 + 28 novEMBRE

DoPo lA BATTAglIA Pippo Delbono

Théâtre, danse / Italie 30 novEMBRE + 1ER + 2 DécEMBRE

René Pollesch / volksbühne Berlin

Sharon fridman

gAnESH vERSuS THE THIRD REIcH Bruce gladwin / Back to Back Theatre Théâtre / Australie 4 + 5 AvRIl

PouR lE MEIllEuR ET PouR lE PIRE cirque Aïtal

Cirque / France 7 + 8 + 9 + 10 AvRIl

HAnS wAS HEIRI

Zimmermann & de Perrot Danse, musique, cirque, théâtre / Suisse 2 + 3 + 4 + 5 MAI

TESTAMEnT She She Pop

Théâtre / Allemagne 15 + 16 MAI

JJ’S voIcES

Benoît lachambre / Ballet cullberg Danse / Suède 23 + 24 MAI

TwIn PARADox

Mathilde Monnier Danse / France 29 + 30 MAI

cRASH couRSE cHIT cHAT Sanja Mitrovic´

Théâtre / Pays-Bas, Serbie 4 + 5 JuIn

Théâtre / Allemagne 21 + 22 MARS

fESTIvAl PREMIÈRES

DIE ZEIT SIngT DIcH ToT

6 + 7 + 8 + 9 JuIn / KARlSRuHE

Jeunes metteurs en scène européens

fabian Hinrichs / Jakob Ilja Théâtre, musique / Allemagne 24 MARS

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MAILLON Presse saison 12-13 Poly 200x270.indd 1

19/07/12 10:53


BRÈVES

TERRE MÉTISSE Les Nuits européennes reviennent et se placent sous le signe de la diversité, promettant une semaine riche en découvertes. Cette 17e édition (du 9 au 13 octobre à la Salle du Cercle de Bischheim, au PréO d’Oberhausbergen ou à la Salle des Fêtes de Schiltigheim) accueille le jazz gnawa d’Aziz Sahmaoui, le funk groove de Bibi Tanga & The Selenites (voir photo) ou la bossa nova de Flavia Coehlo. Entre exubérance latine et mélodies méditerranéennes, ce rendez-vous pulse au rythme d’énergies novatrices et festives. www.lesnuits.eu

MÉTÉO INSTABLE Avec Avancée de la fiction sur le réel, vents forts et perturbations à l’Est (du 14 septembre au 11 novembre à la galerie strasbourgeoise Stimultania), les artistes russes Viktoria Sorochinski (voir photo) et Tim Parchikov reflètent les préoccupations d’une société en pleine mutation. Les photographes usent d’un sens inédit de la mise en scène pour interroger les thèmes fédérateurs de la nostalgie, de l’exil, de la recherche d’identité et de la mort.

MAGIC COLORS

www.stimultania.org

’ROUND

MIDNIGHT

Muriel Hasse Collin, designeuse textile et plasticienne, habille les intérieurs avec ses créations psychés, ses peintures et ses mosaïques. Dans son atelier, l’artiste customise les bijoux et le mobilier grâce à ses collages qui mêlent végétaux et pin-up sexy au look rétro. La Mulhousienne personnalise, à coup de couleurs acidulées, tous les objets, chaises ou vêtements. À découvrir également, ses séries limitées de sacs, trousses ou cabas hyper colorés. http://atelierdartmobile.free.fr

Le sobrement nommé Festival jazz de Colmar (10 au 15 septembre) nous offre quelques jours en présence de la crème des musiciens, pour une ambiance swing et groove. Au programme, la formation du trompettiste américain Ronald Baker, la célèbre scatteuse américaine Michele Hendricks, la chanteuse franco-béninoise Mina Agossi (voir photo) qui voyage entre pop, rock, jazz et blues. Ne pas rater la carte blanche confiée à l’icône du jazz : le pianiste américain Harold Mabern. www.colmar.fr Présentations de saison Rendez-vous le 14 septembre à Pôle Sud (dès 20h30) avec l’installation vidéo du film Ice dream signé Daniel Larrieu (visible une semaine durant). Deux apéros-prog au bar strasbourgeois Le Raven (mardi 11 et jeudi 20 septembre) permettront de voir l’ensemble des spectacles en images. www.pole-sud.fr Le Relais culturel de Vendenheim vous accueille jeudi 13 et vendredi 14 septembre à 19h30 avec Pascal Rousseau, la Cie Mira ou encore la Cie Estro. Réservation au 03 88 59 45 50 – www.vendenheim.fr 12

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Création graphique : Atelier 25

OUVERTURE DES LOCATIONS

achetez vos places à l’unité dès mardi 4 septembre à 13h30

À PARTIR DE 3 SPECTACLES

pensez à vous abonner !

La Filature Scène nationale Mulhouse

T +33 (0)3 89 36 28 28 www.lafilature.org


BRÈVES

Sang pour

SANG

Amateurs de monstres, revenants et autres aliens. Fans de cinéma bis, de SF ou d’ambiances “fin du monde” (la rétrospective Post-apocalypse). Amoureux de séances frissonnantes (le film Eddie – the Sleepwalking Cannibal) et de moments bizarroïdes (le doc sur Paul le Poulpe !). Tous se rendront à la cinquième édition du Festival européen du film fantastique de Strasbourg, aux cinémas Star et Vox, au C.A.U.E., place des Meuniers… du 14 au 22 septembre. Au programme : la sanglante Zombie walk, des ciné-concerts (sur Aelita de Jacob Protozanov), des rencontres apéritives et des projos flippantes. www.strasbourgfestival.com

OSCILLATIONS Les fous de Can, Suicide, Spacemen 3 ou – plus récent – de Beak>, apprécient forcément la musique electro psyché et hyper répétitive de Silver Apples, groupe avant-gardiste new-yorkais de la fin des années 1960. Simeon Coxe, aujourd’hui seul aux commandes de la machinerie électronique, se produira aux Trinitaires de Metz le 28 septembre dans le cadre des 10 ans de l’espace d’exposition Octave Cowbell. Au cours de cette soirée dédiée à la formation culte, une conférence et le concert des Néo-Zélandais d’Orchestra of Spheres. Bienvenue dans l’Hypersphere. www.lestrinitaires.com

Diabol(o)ique

Porté par Roman Müller, l’un des artistes ayant révolutionné l’utilisation du diabolo sur les scènes du nouveau cirque, ArbeiT ou l’éloge de l’éphémère (présenté par Le Maillon et Les Migrateurs) explore avec humour la dépendance de l’homme aux machines. Inventeur génialement fou, Roman en a bricolé avec une machine à coudre, un vélo ou encore un four pour accélérer des sphères de diabolo avec lesquelles il évolue, tel un poète des Temps modernes. Une création à voir au Théâtre de Hautepierre, du 1er au 4 octobre. www.maillon.eu

Portrait of the 21ST

CENTURY

Philippe Parreno est connu pour la réalisation (avec Douglas Gordon) du film Zidane, a portrait of the 21st century, long métrage artistique qui avait dérouté jusqu’aux fans de Zizou. Dix-sept caméras HD avaient capté tous les gestes du footballeur (et uniquement lui) durant un match. À la Fondation Beyeler (jusqu’au 30 septembre), le plasticien français s’est attaqué à un autre personnage iconique (Parenno fait explicitement le parallèle entre les deux), Marilyn se voulant comme le “portrait d’un fantôme” de la star du ciné. À voir aussi, le film C.H.Z. (Continuously Habitable Zones). www.fondationbeyeler.ch

Marilyn (arrêt sur image, Courtesy Pilar Corrias Gallery)

Présentations de saison En remplacement du traditionnel Village culturel, le Forum des saisons culturelles est organisé à l’Aubette (Place Kléber) les vendredi 28 et samedi 29 septembre. Au programme, tout pareil : stand, rencontres, plaquettes de saison de toutes les structures culturelles de la CUS. www.strasbourg.eu La MAC de Bischwiller vous invite, samedi 15 septembre à 20h30. La soirée se poursuit avec un concert de tango argentin signé El Umbral – www.mac-bischwiller.fr 14

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S A I S ON

Difé Mizik t danse

Musique e e saison Lancement do Cie Difé Kak bre // 20h Jeudi 4 octo

Flix

Théâtre es nus Cie Les Ang um de jeunesse lb d’après l’a erer de Tomi Ung bre // 19h Jeudi 18 octo Dès 6 ans

Piano Chat

Concert al avec le Festivlantes o V Musiques nov. // 19h Mercredi 14

Le petit n rouge chapero We Are Anlls America

Concert al JazzOr avec le Festiv . // 20h30 Jeudi 22 nov

lle Venus On t’appeD ifé Kako

Danse / Cie embre // 20h Jeudi 13 déc Dès 11 ans

Sirènes

Théâtre uge Théâtre Cie Le Fil Ro janvier // 16h Mercredi 15 Dès 4 ans

Antigone

Danse ces Cie Divergen mars // 16h 3 1 Mercredi Dès 5 ans

La Ronde

Théâtre e Instant Cie Au Mêm ercredi 27 et Mardi 26, mrs // 20h30 jeudi 28 ma

t Le miroirae u e t r a le m

Concert avril // 19h Mercredi 10

u’un Il y a queelq n dans le vt chtant

Musique e mai // 16h Théâtre Mercredi 15 s o Cie Sac à D al Momix Dès 5 ans h Avec le festiv 9 1 // r e ri v Vendredi 8 fé s n a 9 Dès im.fr ww.lingolsherts@lingolsheim.fr w im e h ls o g hâteau - Lin maisondesa s - 8 rue du C ons : 03 88 78 88 82 ou olsheim Mairie » rt A s e d n o g ati Mais tes - Arrêt « Lin ents et réserv Renseignem irection Lingolsheim Alouet Bus 15 arrêt d

Welcome Byzance - photo : Istock - Licence(s) n°: n°1-1037726, n°2-1037727, n°3-1037728

2012 2013


BRÈVES

Sonorités © Philippe Stirnweiss

contemporaines

50 compositeurs, 80 œuvres, dont dix créations mondiales : l’édition 2012 du festival Musica (principalement à Strasbourg, du 21 septembre au 5 octobre, voir page 90) rend hommage à John Cage. Parmi les instants les plus attendus, Thanks to my Eyes, opéra d’Oscar Bianchi, mis en scène par Joël Pommerat (La Filature de Mulhouse, vendredi 28 septembre). www.festivalmusica.org

Parce qu’on est jeunes

1 + 1 = 1

Pour fêter son 40e anniversaire, le Centre européen de la jeunesse ouvre ses portes toutes grandes (dimanche 16 septembre). L’occasion de découvrir un bâtiment strasbourgeois mal connu, représentatif de l’architecture scandinave. Ce bijou contemporain est signé des Norvégiens Kjell Lund et Nils Slaatto. www.coe.int/youth

Du 17 au 23 septembre se déroulera dans toute la France, avec le slogan Votre invité est notre invité, la troisième édition de Tous au Restaurant. Le principe ? Pour un menu spécialement créé pour l’occasion, l’addition du deuxième convive (hors boissons) est offerte. Plus de 60 établissements alsaciens y participent (Le Crocodile, le 1741, La Fourchette des Ducs, L’Auberge de l’Ill, 7e Continent…). Ouverture des réservations sur le site, le 5 septembre. www.tousaurestaurant.com

© Tous au Restaurant

Le Zénith se met © Pascal Bastien

au classique

Le Requiem de Verdi au Zénith ? On en rêvait, l’Opéra national du Rhin (en coproduction avec la Ville de Strasbourg et la CUS) l’a fait… Sous la baguette de Marko Letonja, les cent musiciens de l’OPS et 160 choristes seront sur scène, jeudi 20 septembre, pour un concert grandiose autour d’une page religieuse pleine de lyrisme où la puissance de la musique et des voix transporte l’auditeur dans un autre monde. www.operanationaldurhin.eu

Présentations de saison Les apéros de saison du Maillon se tiennent à l’excellent Gobelet d’Or, mardi 4 et jeudi 13 septembre à 19h, mais aussi vendredi 14 septembre pour les germanophones. Cadre plus feutré jeudi 6 (19h) dans l’Auditorium de la Cité de la musique et de la danse. Réservation au 03 88 27 61 71 www.le-maillon.com Le Cheval Blanc vous convie Salle des Fêtes de Schiltigheim vendredi 14 septembre à 19h30, avec les chansons farfelues et bouleversantes de la Cie Sostenuto. Réservation avant le 10 septembre au 03 88 83 84 85 – www.ville-schiltigheim.fr 16

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SEPTEMBRE

4 jours d ’ i n au g u r at i o n yuksek + mad sin + a state of mind + the bewitched hands

Conception : médiapop + starHlight

CARTE BLANCHE

65 mines street

Invités : Roy Ellis aka Symarip, MAP, La Canaille, Moon Invaders, Two Tone Club

+ powersolo + hellbats + alb + the irradiates + hibou + the napoleons

www.lemoloco.com

C O N C E R T S S T U D I O S D E R E P E T I T I O N S C E N T R E D E R E S S O U R C E F O R M AT I O N S S O U T I E N A L A S C E N E L O C A L E A C T I O N C U LT U R E L L E R E S I D E N C E S D E C R E AT I O N


sommaire

A tect s front A te gren

24 La culture globalisée par Frédéric Martel 28  Bertrand Burgalat, producteur star ou musicien confidentiel ?

32  Frédéric Taddeï décrypte Ce soir (ou jamais !)

38

36 Le dessinateur François Schuiten et sa ville, Bruxelles

38 Marseille-Provence 2013 ? Rudy Ricciotti l’ouvre en grand !

42 Avec son design graphique, Ruedi Baur questionne le monde

50  Wim Delvoye dit merde au marché de l’art 54  Jean Clair : le réac attaque… la massification de la culture

58  André Wilms, une vraie (grande) gueule de ciné et de théâtre

50

28

64 L’avenir du livre avec Pierre Assouline 66  Michka Assayas, dictionnaire vivant du rock 78 L’image dans les Révolutions arabes, carte blanche signée mounir fatmi

88  Zimmermann & de Perrot n’arrêtent pas leur cirque

92 Le théâtre et les tourments d'Angélica Liddell 58

COUVERTURE « Happy Birthday, Baby. » Avec cette photo, on imagine Elvis, des étoiles plein les yeux, entonner un « Happy Birthday, Poly ». Une image qui a le goût de l’Amérique… mais prise lors du Morgenstraich, le fameux carnaval de Bâle qui débute à 4h du mat’, par notre complice Benoît Linder. Issue d’Errances, série d’une trentaine de photographies – où «  les éléments divers sonnent, se mélangent, s’opposent » –  elle fut exposée au Caveau du Taps Scala, à Strasbourg, durant la saison 2007 / 2008. Poly a 15 ans : It’s alright ! www.benoit-linder-photographe.com

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5 numéros 10 numéros

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90


ArchiArchi tecture Ar ecture sans tect sans frontière sa ntière Archi- fronti Ar Archi tektur tektur grenzen- tek grenz enzen los los imprimerie CUS

les journées de l’architecture die Architekturtage

Papier PEFC

www.ja-at.eu

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architecture


Musique

LA VÉRITÉ SI JE MENS

Le meilleur groupe de rock de ces dernières années ? Liars, sous ses airs nonchalants, bosse dur pour livrer des albums qui regardent, à chaque coup, dans une direction différente et mixent les genres. Post-punk, noise, no wave ? Qu’importe, les New-Yorkais ne cessent de se réinventer pour écrire de ténébreuses messes pour le temps présent. Composé de longues plages tripantes et planantes, leur dernier opus, WIXIW, lorgne sérieusement du côté de l’électronique. Sans mentir… WIXIW, édité par Mute – http://mute.com

En concert à Strasbourg, jeudi 25 octobre à La Laiterie – www.artefact.org

UNCHAIN MY HEART

Chain & The Gang, c’est Ian Svenonius, ex-Make Up, le showman le plus insensé que nous ayons rencontré. J’exagère à peine : ce type, croisement entre un James Brown (pour le sens du rythme) rock’n’roll et un Elvis (les tenues immaculées) soul, est un furieux. Ses disques sont des bombes atomiques et ses concerts, de grands moments de perdition. Enregistré en mono, brut de décoffrage, le nouvel album de ce forçat du rock, In Cool Blood, respire le soufre et a le goût du sang. In Cool Blood, édité par K Records http://krecs.com En concert à Strasbourg, mardi 30 octobre au Troc’afé, dans le cadre du Festival Musiques volantes – www.musiques-volantes.org

MÉLANCOLIQUEMENT VÔTRE Difficile d’en aimer un et de ne pas apprécier l’autre. Impossible d’en évoquer un sans penser à l’autre. C’est comme ça : le destin des Américains de Lambchop et des Anglais de Tindersticks semblent liés. Même époque, même spleen, même constance, même excellence… Surtout que les deux groupes ont livré simultanément, début 2012, un nouveau recueil de chansons (tristes), respectivement Mr. M (dédicacé à feu Vic Chesnutt) et The Something Rain, deux magnifiques disques aux accents soul. À compléter avec l’écoute d’Algiers, septième album de folk US signé Calexico qui a quitté son Arizona chéri, région ayant tant nourri sa musique, le temps d’un enregistrement à la Nouvelle-Orléans. Tindersticks, The Something Rain, édité par City Slang – www.cityslang.com En concert à Strasbourg (avec Thomas Belhom), samedi 13 octobre à La Laiterie Lambchop, Mr. M, édité par City Slang En concert à Vendenheim, vendredi 16 novembre à L’Espace culturel www.vendenheim.fr Calexico, Algiers, édité par City Slang En concert à Strasbourg, samedi 24 novembre à La Laiterie – www.artefact.org

Élu PRODUIT DE L’

ANÉ

Mieux que le Jubilé de la reine d’Angleterre, les vingt ans de carrière de Dominique A ! 2012 a été son Ané, avec la réédition de l'intégral des albums du chanteur, la parution de son bouquin (Y revenir, aux éditions Stock), et la sortie de Vers les lueurs. Un disque lumineux ? Pas tant que ça… Loin du soleil ? On ne sait pas trop… Très dense, en tout cas. Peut-être faudra-t-il s’y replonger, Y revenir pour apprécier à leur juste valeur ces treize titres décidemment très éloignés du style ascétique de La Fossette (1993) ? Mais pour l’instant nous avons huit magnifiques albums à réécouter. Encore et encore. (E.D.) Vers les lueurs, Cinq 7 – www.cinq7.com En concert à Nancy, jeudi 8 novembre à L’Autre Canal et Strasbourg, vendredi 9 novembre à La Laiterie www.artefact.org – http://lautrecanalnancy.fr

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ART – TECHNIQUE – NATURE – HISTOIRE – CHÂTEAUX – JARDINS

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LIVRES

Roman 2.0 Pour son premier roman, Aurélien Bellanger, déjà auteur de l’essai Houellebecq, écrivain romantique, balance près de 500 pages dans un style précis et neutre qui évoque parfois celui de l’auteur des Particules élémentaires. Entrecroisant la trajectoire de Pascal Ertanger (inspiré du fondateur de Free, Xavier Niel), les différentes étapes de l’informatique à la française (ahh, le Minitel) et des pans entiers de théorie scientifique à l’âpre poésie, il plonge le lecteur dans l’épopée économico-télématique des quarante dernières années. On y croise des personnages réels (J2M ou Sarko) et les souvenirs pas si lointains du 36 15 Ulla dans une histoire qui fascine autant qu’un processeur informatique, désincarnée et glacée, mais contenant tous les possibles du monde… En ce sens, la fin du livre, à l’onirisme débridé et au lyrisme 3.0, est d’une stupéfiante beauté. (H.L.) Aurélien Bellanger, La Théorie de l’information, Gallimard (22,50 €) – www.gallimard.fr Aurélien Bellanger © La Demeure du Chaos www.abodeofchaos.org

Les nouvelles Tome VII du Dernier Royaume, pharaonique aventure de Pascal Quignard (initiée en 2002 avec Les Ombres errantes) aux confluences du roman, du poème et de l’essai, ces Désarçonnés évoquent « ceux qui tombent et se relèvent ». Chacun, au cours de son existence, plonge dans des abîmes, ceux de la dépression au premier chef, revient à la “case départ” pour renaître. De la chute de cheval – celle de Montaigne qui va ensuite écrire les Essais ou de Saint Paul qui devient chrétien – comme métaphore du début d’une nouvelle vie. Changer de femme, de maison, de pays…  Changer. (P.R.) Rencontre avec l’auteur, vendredi 14 septembre à 17h30, à la Librairie Kléber dans le cadre des Bibliothèques idéales www.bibliotheques-ideales.strasbourg.eu Pascal Quignard, Les Désarçonnés, Grasset (20 €) ­ www.grasset.fr

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vies

Shaggå Antoine Volodine aime jouer des masques, endossant des identités imaginaires d’auteurs pour enrichir le courant littéraire dont il est le chef de file : le post-exotisme. Dans Herbes et Golems, Manuela Draeger développe son amour immodéré des listes de mots-valises à la Valère Novarina, ode d’un mystérieux Comité de soutien aux ivraies inconnues et aux herbes folles « qui frémissent sous la lune » ou « qui ne craignent pas les orages d’automne » mais haïssent les « deux pieds sans plumes » et leurs troupeaux. Volodine œuvre dans les contraintes formelles de la “shaggå”  : sept séquences rigoureusement comparables en volume sur un sujet qui privilégie l’incertitude dans un parti-pris de détachement et de tranquillité poétique. Les trois que nous susurrent des guerrières vaincues, croupissant dans un quartier de haute sécurité sans espoir de sortie, forment une autre réalité possible face à l’oppression. Elles y revisitent le mythe du golem, refusant de rendre aux puissants rabbins et à leur magie le mot secret qu’ils lui ont tatoué sous la langue pour lui insuffler la vie. (T.F.) Manuela Draeger, Herbes et Golems, Éditions de l’Olivier (13 €) – www.editionsdelolivier.fr


LIVRES

© Raymond Depardon/Magnum – Courtesy éditions Points

Le Procès

Hors Stade Voilà une réédition augmentée comme on les aime. Photographe officiel de l’homme “normal”, Raymond Depardon resort J.O., paru au Seuil en 2004, au format poche. 256 pages de textes et photos en noir et blanc, dont de nombreuses inédites dévoilant les coulisses politiques de cinq olympiades, nous menant des Jeux de Tokyo (1964) à Moscou (1980). On y découvre les émeutes en marge de Mexico (1968) et les protestations des champions afro-américains au poing ganté de noir, le carnage de Munich (1972), l’épopée et le destin tourmenté de Nadia Comăneci ou encore les éclats d’un communisme finissant en URSS. Autant de preuves de la stupidité de reléguer les photoreporters de sport à de simples presse-boutons dévertébrés. Une invitation, aussi, à repenser la domination télévisuelle sur l’image arrêtée… (T.F.)

Mana Neyestani n’a pas choisi son destin d’opposant au régime iranien. En 2006, ce dessinateur de presse voit l’un de ses dessins – une anodine conversation entre un enfant et un cafard – déclencher les foudres de la minorité Azéri, mécontente qu’il ait mis dans la bouche de la bête un mot de leur langue. Ces Iraniens d’origine turque vivant au nord du pays sont depuis longtemps opprimés et prennent cela comme une provocation de trop. Aux émeutes déclenchées, le régime perse répond par l’arrestation de Mana Neyestani et de son éditeur Mehrdad Qasemfar. Dans Une Métamorphose iranienne, il raconte la torture subie dans la section 209, une section officieuse de la prison d’Evin. Une dénonciation crue de la violence, de la manipulation et des tourments subis, entièrement au trait noir hachurant les cases blanches rappelant un certain Topor. (T.F.) Mana Neyestani, Une Métamorphose iranienne, éditions Çà et Là & Arte Éditions, 2012 (20 €) www.caetla.fr www.arteboutique.com Rencontrez l’auteur à la librairie Soif de Lire, à Strasbourg, pendant les Bibliothèques Idéales, le 20 septembre à 19h www.soifdelire.fr

Raymond Depardon, J.O., éditions Points (9 €) – www.lecerclepoints.com

En Patagonie En plus de 280 pages signées Jorge González (épaulé, pour le scénario, par trois fameux auteurs argentins : Alejandro Aguado, Hernán González et Horacio Altuna) se déploient les multiples visages d’une des régions les plus fascinantes du globe, cette Terre de feu qui a suscité bien des fantasmes, de la fin du XIXe siècle à aujourd’hui. Bande dessinée-monde, Chère Patagonie croise les destinées de plusieurs générations et brasse des thématiques essentielles, de l’extermination des

Yamanas et des Onas – habitants originels de l’endroit – à l’expropriation des terres des Mapuches par Benetton, qui possède plus de 900 000 hectares, en passant par la dictature de Pinochet. Dans ce roman graphique époustouflant célébrant des immensités argentines, le lecteur se laisse happer par un trait d’une intense beauté, entre noirceur absolue et éclats d’une lumière crue. (H.L.) Jorge González, Chère Patagonie, Dupuis, collection Aire Libre (26 €) – www.dupuis.com

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Grand entretien

la bataille de la culture Docteur en sociologie devenu journaliste1, Frédéric Martel signait, en 2010, Mainstream2, passionnante enquête sur cette culture globalisée et dominante « qui plait à tout le monde ». Interview avec un observateur averti de la guerre géo-politico-culturelle que se livrent, en coulisses, les grandes puissances du monde et les pays émergents.

Vous vous êtes payé le règne de Sarkozy dans J’aime pas le Sarkozysme culturel3. Vous y fustigez les entêtements sur Hadopi, la Maison de l’Histoire de France, les nominations d’amis et la fameuse « culture pour chacun ». Il fallait que ça sorte ? C’est un livre de circonstance, contrairement à tous mes autres livres qui sont sérieux et de longue haleine, très indépendants de l’actualité. Celui-ci est un pamphlet de gauche, assumé comme tel, qui avait pour objectif de proposer une critique du Sarkozysme. Vous résumez le sarkozysme à son passage d’Edgar Morin en 2008 à Claude Guéant en 2012 : de la « politique de civilisation » à la « hiérarchie des civilisations »… C’est une formule qui résume ce qu’a été le Sarkozysme en général et plus particulièrement au niveau de la culture : pas une idéologie mais une sorte d’opportunisme attrape-tout, qui jouait avec les idées de manière extrêmement peu cohérente. Quelles en seront les conséquences à l’avenir ? Si on se place du point de vue des politiques culturelles, il faut reconnaître, 24

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malgré les critiques que j’ai formulées avec d’autres, que le Ministère de la Culture n’a pas fondamentalement changé la donne. On ne peut dire que l’appareil ait été cassé. Paradoxalement, nous avons assisté à une certaine continuité, mis à part sur Hadopi et quelques autres points mineurs. Vous avez été conseiller de l’ancien Premier Ministre Michel Rocard mais aussi de Martine Aubry. Comment analysez-vous les débuts d’Aurélie Filippetti qui s’est déjà fait rabrouer à plusieures reprises ? Traditionnellement, je suis fair-play avec les Ministres pendant leur première année. Je trouve qu’il faut leur laisser une chance et le temps d’agir. Aurélie Filippetti devra être jugée sur l’action de son cabinet, ses nominations et la défense de ses positions devant le Parlement. La question est de savoir, indépendamment de la titulaire du portefeuille, si la gauche aura les moyens financiers et idéologiques de renouveler la politique culturelle française. Tous les Ministres de la Culture depuis Jack Lang se sont plantés parce qu’il y a moins d’argent et que notre système est en bout de course. Quand vous avez une croissance forte comme

en 1981, des outsiders rentrent dans le système. Mais quand le budget est constant, voire déclinant, le système devient totalement asséché. Au rayon des priorités, il y a le renouvellement, les transformations du secteur liées à Internet mais aussi le statut de l’intermittence qui menace à nouveau d’exploser ? Il y a deux gros problèmes structurels assez nouveaux qui se posent  : comment agir dans un ministère de la culture française à l’heure de la mondialisation de la culture et comment se positionner face au basculement numérique ? Nous ne sommes pas du tout prêts à affronter ces questions auxquelles s’ajoutent d’autres, plus structurelles et franco-françaises : l’intermittence et la diversité culturelle. Tout cela est très compliqué dans un ministère rempli d’egos et de personnes de haut niveau qui se croient indispensables et ne pensent qu’à leur pomme, leur nomination. En 2007, Time Magazine annoncait « La Mort de la culture française » en Une. Dans Mainstream, vous rappelez la force industrielle de la culture française, leader


© Anaïs Guillon pour Poly

« La France est un petit pays à l’échelle du monde, mais avec des groupes rivalisant avec les dix plus gros en contenus culturels au monde. »

mondiale de l’industrie du disque (Vivendi possédant les deux plus grandes maisons : EMI et Universal Music). Pourtant notre rayonnement est sur le déclin. Le problème est-il culturel, notre anti-mainstream viscéral ? Ou structurel, nous ne savons pas en produire ? Je fais partie de ceux qui pensent que la culture française va bien, en tout cas “à domicile”. Elle est influente, importante, relativement diverse et possède un bon mélange entre la part publique, le marché et son ouverture. Deux problèmes se posent : la capacité à renouveler la culture, c’est-à-dire de faire en sorte que les Français, découvrent, aiment, consomment et défendent la culture française. Ils en ont besoin d’autant que la culture, même dans notre époque de globalisation et de gé-

néralisation, reste très locale. Ensuite se pose la question de son exportation. Évidemment, ce n’est pas qu’elle va mal mais qu’on arrive moins bien à la vendre dans d’autres pays. Vous dites que le tour de force américain est d’imposer son modèle d’entertainment et de promouvoir ses valeurs. Les récents rachats de médias, d’événements sportifs mais aussi de canaux de production et de diffusion par des pays comme le Qatar, Dubaï ou la Russie sont-ils à lire comme une bataille de valeurs ? Je suis l’un des premiers à avoir montré qu’il y a une mondialisation de la culture et que les pays émergents n’émergeaient pas qu’avec leur économie et leur démographie, mais aussi au travers de leur culture et de leurs

médias : je parlais d’Al Jazeera bien avant qu’elle ne joue le rôle qu’on lui connaît dans les Révolutions arabes, mais aussi des télénovelas d’Amérique latine ou de la culture indienne. La France est un petit pays, donc nous ne sommes globalement pas très puissants à l’échelle du monde, mais nous avons tout de même des groupes mondiaux rivalisant avec les dix plus gros groupes de contenus culturels au monde. Vous défendez l’idée que ce n’est pas la quantité de productions qui compte mais les stratégies mises en place pour les imposer au monde. Hollywood souffre peu des productions pléthoriques de Bollywood et Nollywood (le Nigéria produit près d’un millier de films par an), mais Warner peut boire la tasse quand le Poly 151 Septembre 12

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Graffitis réalisés à La Demeure du Chaos (www.demeureduchaos.org) mélangeant, à gauche, le visage de Julian Assange et le masque des Anonymous (emprunté au film V pour Vendetta), baillonné par un drapeau américain et, à droite, la figure de Mona Lisa tenant dans sa main un pistolet de pompe à essence, lecture ironique de l'argent des pétrodollars innondant le marché de l'art

régime chinois bloque au dernier moment l’ouverture de multiplexes en Chine… Je crois qu’il existe des logiques de marché et de politiques. Le Qatar et la Chine entrent totalement dans la seconde. Les pays ne luttent pas de la même manière. Ainsi, les ÉtatsUnis choisissent d’inonder le marché. Mais il faut souligner que les entreprises privées vendent leurs produits avec moins d’idéologie qu’on ne le croit. C’est du business et le meilleur exemple est celui des studios de cinéma. Le but est de vendre partout, pas de faire de la propagande. Hong Kong et la Corée du Sud sont dans des logiques de soft power, pas d’hégémonie. Quant aux pays du Golfe comme le Qatar et l’Arabie Saoudite, ils pensent la culture comme une zone d’influence qu’ils traitent, à l’image de la Chine, au bulldozer sans avoir peur d’user de la censure. Ils ont pour eux de ne pas avoir de problèmes financiers. Reste que la Chine aura toujours du mal à exister au box-office, car le Parti reste obsédé par la propagande, même si elle est très puissante à domicile. À l’inverse de ce que l’on croit, l’Internet chinois, malgré son fort contrôle, est un incroyable foyer de créativité, en dehors de toute influence américaine ce qui est unique au monde pour l’instant. 26

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Le plus gros de la bataille sur le front des valeurs est-il à venir ? Pour moi cette bataille n’existe pas. On parle souvent des valeurs véhiculées par les films américains, Disney et les blockbusters. Mais l’idéologie qui y est défendue n’est pas américaine. La famille, les gentils et les méchants, l’absence de sexualité, la foi sont autant de valeurs mondiales, proches de celles que l’on retrouve chez Confucius ou dans le Coran et auxquelles souscrivent les Chinois, les Latinos, les Indiens et les Arabes… Tout cela n’est qu’une bataille nationaliste d’influence et d’égo qui consiste à exister pour contrecarrer les autres. Si vous voulez réussir au niveau mondial, la banalisation des valeurs est la seule et unique solution.

Par Thomas Flagel Retrouvez l’intégralité de cet entretien sur www.poly.fr www.fredericmartel.com Il animait, le dimanche sur France Culture, l’émission Soft Power, le magazine global des industries créatives et des médias. Il dirige aussi la rédaction de nonfiction.fr tout en étant chroniqueur à L’Express.fr

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Mainstream, Enquête sur cette culture qui plaît à tout le monde, Flammarion (2010), actualisé et ressorti en 2011 dans la collection Champs Actuel sous le titre Mainstream, enquête sur la guerre globale de la culture et des médias (9 €)

2

3 J’aime pas le Sarkozysme culturel, Flammarion, 2012 (15 €)


Anne-Sophie Tschiegg

III LIVING !

Compagnie Décalée JEU 6 ET VEN 7 SEPTEMBRE À 20 H

SAMEDI 26 JANVIER À 17 H

entrée gratuite sur réservation

A voir en famille à partir de 3 ans

III ANDROMAQUE, FANTAISIE BAROCK’

Daniel Keene / Compagnie Les Méridiens

MARDI 9 OCTOBRE

A voir en famille à partir de 8 ans

D’après Racine/Les Epis Noirs

III EX-VOTO

Xavier Durringer / Christophe Luthringer

III LECTURE PARENTS-ENFANTS

SAMEDI 2 FÉVRIER À 17 H

III UN FIL À LA PATTE

Georges Feydeau / Isabelle Starkier

MARDI 16 OCTOBRE

MAR 12 ET MER 13 FÉVRIER

III LA GRANDE SOPHIE EN CONCERT

CREATION

MARDI 23 OCTOBRE

III LECTURE PARENTS-ENFANTS

Fabrice Melquiot / Compagnie Les Méridiens SAMEDI 27 OCTOBRE À 17 H

A voir en famille à partir de 8 ans CREATION

III LA TECTONIQUE DES NUAGES

José Rivera / Pascal Holtzer / Unique & Cie MARDI 13 NOVEMBRE

III FATOUMATA DIAWARA EN CONCERT MARDI 27 NOVEMBRE

III CAPAS

Compagnie eia MARDI 11 DÉCEMBRE

III TALE OF VOICES EN CONCERT MARDI 18 DÉCEMBRE

III NIQUE LA MISÈRE

Nouara Naghouche

MARDI 8 JANVIER

Le programme 2012-2013 des médiathèques est disponible

III PETIT MONSTRE

Compagnie Rouge les Anges

III LA PETITE TRILOGIE KEENE

Daniel Keene / Laurent Crovella Compagnie Les Méridiens JEUDI 7 ET VENDREDI 8 MARS

III ENSEMBLE SAKURA

QUINZAINE CULTURELLE LE JAPON À HAGUENAU MARDI 12 MARS

III 2084, UN FUTUR PLEIN D’AVENIR

Compagnie Flash Marionnettes SAMEDI 16 MARS À 17H

A voir en famille à partir de 9 ans

III BEAUCOUP DE BRUIT POUR RIEN

Shakespeare / Clément Poirée

MARDI 26 ET MERCREDI 27 MARS

III L’ENNEMI

Mic Mac Théâtre SAMEDI 6 AVRIL À 17 H

A voir en famille à partir de 7 ans

III L’HUMOUR DES NOTES 22E DU 2 AU 11 MAI 2013

III AH ! ANABELLE

Compagnie Grizzli Philibert Tambour SAMEDI 12 JANVIER À 17 H

A voir en famille à partir de 7 ans

III LE GARDIEN DES ÂMES

REPRÉSENTATIONS À 20 H 30 AU THÉÂTRE DE HAGUENAU

(sauf indications contraires)

III ENCORE QUELQUES ILLUSIONS

Renseignements et réservations Relais culturel de Haguenau 11 rue Meyer - À côté du Théâtre Tél. : 03 88 73 30 54

Compagnie Propos / Denis Plassard

www.relais-culturel-haguenau.com

MARDI 22 JANVIER

IIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIII

Pierre Kretz / Olivier Chapelet MARDI 15 JANVIER


musique

goûte mes hits Éternel fan des sixties, producteur, musicien, le boss de Tricatel a créé le label il y a un peu plus d’une quinzaine d’années… presque comme Poly. Entretien avec Bertrand Burgalat (qui vécut un temps à Colmar, dans les 70’s), improbable trait d’union entre Valérie Lemercier, Michel Houellebecq, Marc Lavoine et Ingrid Caven.

Pour faire votre propre Portraitrobot, titre de votre album de 2005, quels adjectifs utiliseriezvous? Ah, j’en sais rien… Quelle image je véhicule ? Je ne me vends pas comme un personnage : je mets mon énergie dans la réalisation de disques et me présente comme je suis, n’essayant pas d’exprimer quoi que ce soit au travers de ma personne. Quand on me pose des questions sur mes lunettes ou mes fringues, ça me gène… enfin, surtout pour celui qui me les pose. Je ne suis ni puritain ni pudibond, mais ça ne m’intéresse pas de mettre une toge ou un sous-pull mauve pour passer au Grand journal. Je suis assez sûr de ce que je fais pour ne pas avoir besoin de jouer sur le côté Brigitte Fontaine. Vous proposeriez quoi, vous, me concernant ? Persévérant, esthète…  Persévérant, sans doute, car je me suis souvent dit que j’allais tout arrêter, mais je suis toujours là  ! Esthète  ? C’est gentil, mais je ne peux pas le dire de moi-même. C’est comme se définir comme “intellectuel” ou “artiste”… Ceux qui le font ne le sont pas, en général. Dans mon quartier, un mec qui a ouvert un restaurant se dit “artiste de la pizza”. C’est super la pizza, mais de là à en vendre comme des œuvres d’art… C’est si dur d’avoir à poser un regard sur soi-même ? C’est dangereux. Regardez Beigbeder, un type plutôt agréable mais qui, dès qu’il dit quelque chose, intègre déjà la critique qu’on peut lui faire. J’aurais pu 28

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J’aurais pu écrire une critique négative accompagnant la sortie de mon nouveau disque, du genre : « Il nous emmerde avec son côté petit marquis pop proustien qui n’a jamais lu un livre de Proust. » écrire une critique négative accompagnant la sortie de mon nouveau disque, du genre : « Il nous emmerde avec son côté petit marquis pop proustien qui n’a jamais lu un livre de Proust. » Mais je ne l’ai pas fait… On évoque très souvent votre dandysme et c’est vrai que vous êtes davantage « Armani et nœud pap’ » que « survet’ vert et mauve fluo » pour paraphraser une de vos nouvelles chansons…  On dit ça car je ne suis pas la mode. Je n’essaye pas non plus d’être à contrepied. Je ne résiste pas à l’air du temps même si les emprunts au passé, les “réminiscences idéalisées” permettent d’aller de l’avant. Les années 1960 que j’ai connues, enfant, ne me rendent pas nostalgique. Mélancolique, mais pas nostalgique. Passionné par Kraftwerk, vous avez débuté comme producteur, notamment pour Jad Wio…  Pourquoi la musique ? De toutes les formes d’expression, c’est la plus immatérielle, celle qui nous arrache le plus de la vie quotidienne, qui nous sort du réel, surtout la musique instrumentale. Ensuite, je

me suis rendu compte que des artistes moins “spaciaux”, comme les Kinks ou les Beach Boys, pouvaient transcender la réalité. Pourquoi pas le ciné ou les arts plastiques ? Je tire la langue depuis quarante ans pour m’exprimer à travers la musique alors je ne vais pas sortir de bouquin ou de film de manière dilettante, ça serait du foutage de gueule ! Il faut faire les choses de manière engagée, pas uniquement pour paraître ou avoir un statut social. Étiez-vous, dès le départ, intéressé par le travail des producteurs, les arrangements d’André Popp ou de David Whitaker, deux influences des sixties qui irriguent vos propres productions ? C’était mystérieux tout ça pour moi. Lors des premiers concerts où je me suis rendu, j’essayais d’analyser les sons et c’était très chouette. Lorsque je voyais le crédit “Produced by Nick Mason of Pink Floyd” sur certains disques comme celui de Robert Wyatt, je me disais : « Je ne comprends pas exactement ce qu’il fait, mais son boulot de producteur est pas mal. »


Š Maxime Stange

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est d’être encouragé. C’est pour ça que je suis très sensible aux critiques. Les gens qui font des trucs qui cartonnent s’en foutent de se faire défoncer par la presse, ils disent que le public a toujours raison. Quand on est plus en marge et qu’on sent de l’incompréhension ou de l’indifférence, c’est hyper dur. Les gens ont tendance à nous surestimer, à imaginer les artistes du label plus forts qu’ils ne le sont.

À l’époque, il ne suffisait pas de taper sur Wikipédia pour percer les mystères, faire son éducation. J’ai découvert les arrangeurs dans les années 1980 quand j’ai remonté la pelote en lisant les noms sur les pochettes, celles de Gainsbourg notamment. En 1995, vous lancez votre label, Tricatel. Considérez-vous le mitan des années 1990 comme un âge d’or ? Pour moi, c’est une période horrible ! Du rock bourrin épouvantable d’un côté, Oasis, un groupe passéiste et scolaire qui a tué le rock anglais, de l’autre… Bon, il y avait High Llamas, Saint Etienne, Stereolab ou Pulp, qui perpétuait l’esprit des Kinks, mais je trouve que tout était assez moche dans les années 1990. Actuellement, la musique est moins moche ? Aujourd’hui, c’est la dictature du bon goût, mais les choses n’avancent pas. 30

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© Serge Leblon

« Jean-Louis Aubert a fait toute la promo de son dernier album en expliquant que son papa était mort. La prochaine fois, il nous parlera du fait qu’on lui a retiré son permis ? »

Comment expliquer ce succès commercial relatif ? C’est dommage car beaucoup de gens pourraient aimer ce qu’on fait. Si je savais comment vendre des albums, je le ferais. Mettre des billets de cinq euros dans nos disques ?

Elles bougent dans des moments où on a l’impression qu’il ne se passe rien : au début des années 1960, par exemple, où l’Angleterre était complètement anesthésiée. Tricatel a connu des crises. Com­ ment avez-vous tenu la barque ? Pas très bien. Mais le label est un outil, pas une fin en soit. C’est une structure qui ne me rapporte pas d’argent, mais m’en coûte. Je fais parfois des boulots à la con comme une sélection musicale pour une boutique et l’argent permet de payer les déficits. Je gagne ma vie comme compositeur, plus ou moins bien selon les rentrées à la Sacem… Et les musiques de films pour Les Nuits fauves, Quadrille, Palais royal ou, plus récemment, My Little Princess ? Ça ne nous rapporte rien car nous le faisons pour des films qui n’ont pas de budget pour la musique. C’est un pari sur l’avenir : notre seule récompense

Et des passages à la radio ? Pour la première fois, Bardot’s Dance, extrait de mon dernier album, est largement diffusé sur France Inter, mais quelles sont les conséquences ? C’est un peu mon mantra actuellement : si j’en avais la possibilité, j’irais directement vers le grand public, non pas pour son fric, mais pour son côté plus instinctif. Je ne fais pas de musique pour les trentenaires snobs. Vous avez fait connaître Peter Van Poehl… qui vole aujourd’hui de ses propres ailes. Ça vous séduit ou vous désole ? Le disque de Peter est sorti sur Tôt ou Tard et a bénéficié d’appuis et de moyens qu’il n’aurait jamais eu en sortant chez nous. Nous cherchons à faire émerger des gens singuliers et intéressants, mais notre rôle s’arrête au moment où on veut nous les piquer. La guerre “majors versus indépendants” a-t-elle encore lieu ? Non, je vois plutôt une guerre entre petits et gros indépendants. J’ai commencé le métier avec des préjugés très anti-majors, mais avec le temps je trouve qu’il y a une complémentarité. Nous ne sommes jamais gênés par les trois ou quatre majors. En revanche, les préoccupations des petits sont accaparées par les grands, souvent financés par l’État ou par Lagardère. Ils sont une poignée à se partager toutes les


musique

aides et les labels de notre taille, plus artisanaux, tels que Born Bad (Magnetix, Frustration, Cheveu, Hunx and his Punx, NDLR), Versatile (I:Cube, Zombie Zombie, Château Flight…) ou Record Makers (Klub des Loosers, Kavinsky, Sébastien Tellier…) ne sont pas pris en compte car les gens censés nous représenter ne pensent qu’à leurs intérêts. Cette industrie change et sera de plus en plus tributaire d’un financement public ou semi-public… avec le risque de tomber dans l’arbitraire, le copinage et l’injustice. En musique, on passe d’Eddie Barclay à Jean-Michel Ribes et je ne sais pas si c’est si bien que ça. Comment écoutera-t-on des morceaux dans quinze ans ? 45 tours, mp3… ? Je ne suis pas un fétichiste du vinyle, même si nous en éditons. En tant qu’auditeur, j’achète énormément de choses sur les plateformes numériques. Je déplore néanmoins que les gens écoutent de la musique dans de mauvaises conditions, sur de mauvais haut-parleurs. C’est une régression. La musique est trop chère ? Beaucoup de gens trouvent que c’est trop élevé un disque à dix euros surtout si ces mêmes personnes vont dépenser des millions pour une chaise à la vente Saint-Laurent ou s’acheter de l’art pour échapper au fisc. Certains essayent de redonner de la valeur à la musique en la marketant comme de l’art contemporain. C’est un peu ce qu’a fait un des artistes Tricatel, Etienne Charry…  Oui, il a fait soixante morceaux uniques et en a vendu un paquet… à 1000 euros pièce alors que nous avons sorti deux albums avec lui et personne n’en voulait. On marche sur la tête ! Vous faites le grand écart entre Christophe Willem et Robert Wyatt, Marc Lavoine et Ingrid Caven, Alizée et Jonathan Coe, Michel Houellebecq et Valérie Lemercier, des artistes que vous avez produit ou signé. Le titre de votre dernier disque, Toutes

directions, vous définit-il ? C’est vrai que j’oscille entre des choses un peu obscures et plus grand public, mais je ne m’adapte pas  : si je fais une chanson pour Marc Lavoine, je la compose exactement de la même manière que si c’était pour moi. JeanJacques Schuhl a dit quelque chose comme « Le chemin entre le souterrain et le sommet est plus court qu’on croit. » J’aime la philosophie du designer Raymond Loewy qui avait pour slogan « Most Advanced, Yet Acceptable » et qui disait que la laideur ne se vend pas. Ensuite, je pense que les gens qui font des choses très grand public sont sincères : je n’imagine pas que David Guetta, lorsqu’il rentre chez lui, écoute du Pharoah Sanders ou du Béla Bartók. Il y croit à son truc. Avec Toutes directions, je me remets en question : je ne change pas de ligne, mais je ne me complais jamais dans le semi-succès. Vos paroles, même les plus intimes, ne sont pas écrites par vous. Pourquoi ce besoin de distance ? Ça me permet d’être un interprète. Encore une fois, je ne vends pas ma propre personne, je ne veux pas ouvrir mon journal intime. Un disque, c’est un projet personnel et collectif avec l’apport des autres, des musiciens. Je ne fais pas la pub Marie : « C’est moi qui l’ai fait ! » C’est vrai qu’aujourd’hui, c’est difficile de vendre un disque si on ne vend pas une “histoire” comme Jean-Louis Aubert qui a fait toute la promo de son dernier album en expliquant que son papa était mort. La prochaine fois, il nous parlera du fait qu’on lui a retiré son permis ? Si on n’a pas d’histoire, il faut faire l’énergumène comme Sébastien Tellier. Si demain, il se rasait la barbe et arrêtait de s’habiller comme Raël, les médias ne voudraient plus de lui. 

Par Emmanuel Dosda

Dernier album, Toutes directions, paru chez Tricatel www.tricatel.com

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MÉDIAS

un direct dans ton paf Depuis 2006, Frédéric Taddeï présente Ce soir (ou jamais !), émission qui scrute l’actualité par le prisme culturel. Un ovni dans le paysage audiovisuel français (où les invités peuvent finir leurs phrases !) conduit par un journaliste pas peu fier de son bébé. Entretien, là, maintenant, tout de suite (ou jamais !).

Le nom de vos émissions D’art d’art et Ce soir (ou jamais !) traduisent une urgence. Êtes-vous impatient de nature ? Pas du tout  ! Pour D’art d’art, qui fête ses dix ans en octobre, il s’agit de parler d’art, mais en une minute trente, donc le titre reflète cette brièveté. En revanche, Ce soir (ou jamais !) annonce que chaque émission est unique et en direct. À part le décor et moi, tout change. Il y a quand même l’impératif d’analyser, à chaud, le monde actuel… Non, simplement la nécessité d’entendre un autre type de commentaires. L’actualité a été longtemps le domaine réservé des journalistes et des politiques. Ici, on introduit une autre dimension, celle des intellectuels et des artistes qui influencent le plus notre compréhension du monde. Les films vus, les livres lus ou les musiques qu’on écoute rendent palpable la complexité du monde. Frank Capra et Charlie Chaplin ont dit les choses les plus intéressantes sur la Crise de 1929. Qui se souvient de ce qu’ont pu écrire les journalistes à l’époque ? Donc il faut laisser la parole à ceux qui écrivent ces livres ou réalisent ces films ? Exactement, leur avis, leurs emporte32

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ments, leurs passions sont importants. Pour éviter le côté “café du commerce”, je fais en sorte que les gens viennent traiter de sujets sur lesquels ils ont travaillé. Pour résumer, Soir 3, ou n’importe quel JT, parle de l’écume des choses et Ce soir (ou jamais !) de la mer qui est en dessous. Aviez-vous des modèles en tête au moment de créer Ce soir (ou jamais !) : Apostrophes ou Droit de réponse ? Il n’y a aucun précédent, c’est ce qui explique sa longévité. Elle est d’une grande intensité et peut donner lieu à des éclats. Ce soir (ou jamais !) est basé sur le spectaculaire intellectuel et sur l’interactivité entre les invités qui savent que vous les entendez au moment même où ils parlent. C’est du direct, c’est le réel. Le direct implique que les intervenants sont plus ou moins naturels ? La question ne se pose pas. Tolstoï était-il naturel lorsqu’il écrivait Guerre et Paix ? On s’en fout. Le naturel était important lorsque je faisais Paris dernière qui se passait dans la vraie vie, la nuit, dans les bars, la rue, les restaurants ou les boîtes de nuit. Les gens arrivaient plus facilement à oublier la caméra. Dans Ce soir (ou jamais !), je ne leur demande pas d’être naturels,

mais d’être brillants, imaginatifs et créatifs car nous abordons des sujets sur lesquels tout le monde a déjà donné son opinion. Parlons de la mise en scène de l’émission Vous êtes passé de Paris dernière, construit comme une virée nocturne, à une émission statique… Paris dernière, tournée entièrement en numérique avec une petite caméra, était ce qu’on pouvait faire de plus moderne à la télévision. C’était ancré dans son époque, et là, on me proposait une émission avec des invités autour d’une table ! Je voulais un bar pour que le public soit à l’aise – même s’il ne doit pas parler, ni applaudir – et le décor le plus beau possible car la télé est d’une laideur extraordinaire. Personne ne vit dans des décors aussi laids qu’à la télévision ! Je désirais également que la lumière soit belle pour que les femmes soient belles. Surtout, je ne voulais pas d’escaliers d’où arrivent les artistes ou de rideau qui s’ouvre… toutes ces conneries qu’on voit depuis des lustres. La télévision à du mal à se renouveler, à trouver de nouvelles formes, à avoir un propos original ? On pense que les téléspectateurs n’aiment que ce qu’ils connaissent déjà. Difficile alors de proposer quelque chose de radicalement différent. Ce


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n’avaient pas vu le film. Ça n’était primordial car nous avons parlé de la lutte des classes. Est-ce que je pense que Mammuth est meilleur que les autres films quand je lui accorde autant de place dans mon émission ? Oui, peut être, mais je peux me tromper et ça n’a pas d’importance. C’est difficile de juger de l’impact d’une œuvre sur la société… Je fais des paris. soir (ou jamais !) est l’émission culturelle de référence depuis ses débuts. Avant, on s’inspirait d’Apostrophes et aujourd’hui de Ce soir (ou jamais !)… C’est partout pareil, mais c’est pire à la télé car c’est un média de masse. Vos inconditionnels gardent à l’esprit le clash entre Jean-Jacques Beineix et Frédéric Mitterrand. Ce type d’incident est un hic à éviter ou un moment de télé apprécié ? C’est mon plus mauvais souvenir de Ce soir (ou jamais !). Beineix et Mitterrand étaient venus à plusieurs reprises, tous les deux. En fait, la chaîne avait un peu au travers de la gorge le fait que j’ai refusé d’avoir des chroniqueurs sur le plateau et elle me poussait à réinviter des mêmes personnes, récurrentes. Au début de leur altercation, j’ai cru à un gag. Ils avaient l’air de bien s’aimer, mais je ne sais pas ce qu’il s’est passé et cette espèce de règlement de compte a eu lieu. J’aurais dû intervenir plus tôt. Vous refusez le show tout en prétendant apprécier les perturbateurs… Je suis pour les perturbateurs. Pas ceux qui perturbent le cours d’une émission, comme Laurent Baffie, mais ceux qui perturbent votre raisonnement, les idées reçues : Picasso, Artaud, Nietzsche… Mais qui sont les grands perturbateurs actuels ? Je ne vous le dirais pas car je refuse de donner mon avis. Je risquerais de vexer certaines personnes si je ne les citais pas… Et je ne veux pas faire le tri parmi mes 3 000 invités. Pas de box office personnel. 34

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Pourquoi est-ce si important de demeurer « illisible » ? C’est parce que personne ne connaît mon avis et que je suis impartial, neutre, que l’on vient dans mon émission. Les invités savent que je ne ferai pas pencher la balance d’un côté ou de l’autre. Je ne dis jamais ce que les téléspectateurs doivent penser. C’est pour ça que vous ne me verrez jamais au Sidaction. Je dois être un des seuls animateurs de France Télévision à ne pas y aller. Votre plateau mêle « l’establishment et les contestataires ». C’est la combinaison idéale ? En général, à la télé, on invite l’establishment et les opposants officiels. C’est une cartographie politique qui est reflétée, pas des idées. J’appelle contestataire toute personne en rupture avec la lecture classique qu’on a des événements : les économistes ultralibéraux, marxistes ou les anti-euro, par exemple. Les contestataires sont de tous les domaines et de tous les bords. Pourquoi ne pas aborder davantage de sujets plus directement culturels, les films ou les expositions ? Je le fais s’ils changent notre vision du monde. Quand un artiste vient parler d’un livre ou d’un film, c’est affilié à de la promo, il donne l’impression de vendre son dernier produit. Ma parade est de proposer une émission non pas sur la culture, mais culturelle. Et quand vous invitez l’équipe de Mammuth de Benoît Delépine et Gustave Kervern ? En face de Depardieu, il y avait Daniel Cohen et Dominique Méda qui

Êtes-vous passé à côté d’événements importants ? Bien sûr et pour beaucoup de raisons. Par exemple, je n’ai pas pu réunir le plateau télé que j’espérais autour de l’exposition Picasso et les maîtres. Alors j’ai préféré ne pas faire l’émission. Surtout que l’an passé encore, la fréquence de l’émission imposait de convier les intervenants au jour le jour. Si je faisais une émission sur l’actualité culturelle, mon carnet de bal serait rempli trois mois à l’avance. Quand je travaillais pour Nulle part ailleurs, nous connaissions les invités trois semaines avant. Comme nous traitons de l’actualité, je vais chercher les gens le matin pour le soir. Vous citez régulièrement Picasso. Vous prétendez notamment que l’opinion d’une personne de sa stature ne peut qu’être captivante. Un bon artiste a-t-il forcément un avis pertinent sur le monde ? Celui qui écrit de bons livres a des choses plus intéressantes à dire que celui qui en écrit de mauvais. Je suis persuadé que tout ce qu’a à nous dire un grand artiste est intéressant ! Ça ne sera pas automatiquement un “bon client”, qui fera de longues tirades à la télé, mais ce qu’il dira n’appartiendra qu’à lui.  Par Emmanuel Dosda Portraits signés Éric Vernazobres – FTV

Ce soir (ou jamais !), tous les mardis après Le Soir 3 sur France 3 http://ce-soir-ou-jamais.france3.fr


Ouverture de saison

Vendredi 14 septembre 19h30 l Salle des Fêtes

Priorité aux abonnés - Réservation indispensable

Emily Loizeau I Stephan Eicher Olivia Ruiz I Babx I Dick Annegarn San Severino I Ahmad Jamal Gregory Porter I Patricia Barber John McLaughlin and the 4th Dimension tour Cabaret New Burlesque Sissoko - Segal Jean-Jacques Vanier Gaspard Proust I François Bourcier Chilly Gonzales I Christine Ott Luz Casal I Lo’Jo I Weepers Circus

Photographisme : www.semeurdepourpre.fr

Abonnez-vous !

Schiltigheim Culture

2012 l 2013

Cheval Blanc Salle des fêtes Le Brassin

L’Échappée Belle Réservations et abonnements au 03 88 83 84 85

et sur www.ville-schiltigheim.fr


La Théorie du grain de sable, tome 1, page 10, Casterman, 2007

une architecture de papier

Victor Horta, la folie tentaculaire d’Urbicande, Bruxelles (devenu Brüsel)… L’architecture irrigue l’œuvre de François Schuiten et son monument central, le cycle des Cités obscures. Rencontre avec le dessinateur belge autour de la ville, la sienne, les autres, réelles ou imaginaires, et celles de demain. On vous qualifie souvent de “dessinateur architecte” : cette appellation finit-elle par vous agacer ? Un peu, mais je ne vais pas me plaindre, je l’ai cherchée. J’ai donné le bâton pour me faire battre. Mon père, ma sœur, mon frère, mon beau-frère… Tous sont architectes. Je n’ai jamais voulu le devenir : la dimension d’imaginaire que véhicule l’architecture m’attire cependant, les récits qu’elle permet de structurer par sa dimension graphique 36

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et visuelle également. Du coup, elle forme l’ADN, la matrice de mes dessins. Mais elle n’existe pas sans vie, sans corps, sans sensualité : ce qui donne sens à l’espace sont les existences qu’on y place. Pourtant vous êtes aussi intéressé par la ruine… Parce que l’homme y est présent, en creux. Je suis fasciné par la vision d’un univers à l’abandon, où la nature a repris ses droits

– comme, parfois, chez Piranèse – qui permet de rappeler la fragilité du monde dans lequel nous évoluons. Les villes sont au bord de l’épuisement, asphyxiées de voitures. Nous sommes dans l’obligation d’une révolution, d’une réinvention de l’espace urbain, même si l’utopie semble avoir déserté les grands projets. Quelle est votre vision de Bruxelles, où vous êtes né et vivez encore au-


jourd’hui, ville étonnante sur le plan architectural au point d’avoir généré le néologisme “bruxellisation” ? Dans les années 1960, Bruxelles, une cité déjà très perturbée et brouillée par l’histoire, a subi un coup de boutoir supplémentaire : son équilibre et son harmonie ont été irrémédiablement brisés. Si ce mouvement se retrouve à cette époque dans bien des villes d’Europe – à Paris avec le Front de Seine ou la Tour Montparnasse, par exemple – il a été particulièrement intense ici, d’où le terme “bruxellisation” qui rime avec destruction du patrimoine. Mais on ne peut résumer la capitale belge à cela : par nature, elle est un patchwork où se côtoient des influences multiples : espagnoles, françaises, hollandaises, anglaises même… Bruxelles est un chaos où l’on découvre des merveilles et des cohérences sublimes à côté de ruptures violentes et choquantes. Quelle est sa place dans votre œuvre ? Je suis un enfant de Bruxelles : son histoire m’a construit et profondément innervé. Le travail d’un auteur est d’être une éponge. Le cycle des Cités obscures que nous avons imaginé avec Benoît Peeters est né ici, dans cette “ville des villes” aux multiples influences qui ne possède pas d’unité, ce qui nous a permis de parler de mondes différents. Je ne pense pas qu’on puisse connaître beaucoup de villes dans sa vie : ce n’est pas parce qu’on aime un endroit qu’on peut le dessiner. Si on ne l’appréhende pas dans sa globalité, avec un point de vue, le risque de la carte postale est immense. Avec Benoît, nous allons nous confronter à Paris sous peu, de manière frontale…  Au delà du puzzle architectural et de la diversité stylistique, c’est aussi une certaine démesure qui vous attire à Bruxelles ? Évidemment. Un bâtiment monumental comme le Palais de Justice construit par Joseph Poelaert habite mon œuvre  : il exprime une forme de folie. Qu’un si petit pays ait accouché d’un tel monstre est porteur de fiction. Voilà ce qui m’attire à Bruxelles… mais aussi tous ses fantômes, comme la Maison du peuple construite par Victor Horta et rasée en 1965. L’architecte, même s’il est moins connu que Gaudi ou Guimard, est un géant. Le personnage, avec son radicalisme, et sa folie, me fascine. Il

hante les Cités obscures1. C’est cela qui est intéressant dans une ville, les lieux disparus, les formes et les contres-formes. Les choses oubliées, à moitié effacées, mais qui résistent encore, créent son étrangeté. Comment imaginer la ville du futur ? C’est extrêmement difficile : à Paris, on a la possibilité d’entrevoir les contours des trente années à venir avec le Grand Paris, mais Bruxelles est en manque total de vision, se bornant à avancer au jugé, tentant d’éviter les catastrophes. C’est une ville au statut instable et c’est ce qui lui enlève la capacité à se projeter dans l’avenir. Une dose plus importante de rêve est-elle nécessaire ? On ne peut pas se limiter à n’avoir qu’une vague vision, à poser une éolienne sur un toit ou un capteur solaire. Ce n’est que du rapiéçage ! Il faut effectivement se remettre à rêver les villes, à laisser de côté des projets désincarnés dont la matérialisation – maquettes ou esquisses – évoque des jeux vidéo factices. Il est primordial de réintroduire l’émotion, le plaisir de vivre la ville… Voilà une tâche extraordinairement complexe : pourquoi, en effet, Blade Runner reste-t-il un des derniers films bluffants dans sa vision de la ville ? Car il est très noir, surchargé, oppressant, la

pluie est incessante… Nous étions pétrifiés devant une telle puissance d’évocation, mais il est plus facile de générer une vision cohérente négative que positive, alors qu’il faut réinventer la cité dans ce sens. Le travail mené par mon frère Luc autour de la notion d’archiborescence2 et de la ville végétale est, selon moi, une des pistes possibles. Nous sommes les deux faces d’une même médaille : j’explore une dimension dramatique, tandis que lui est beaucoup plus solaire.  Par Hervé Lévy Photo de Stéphane Louis pour Poly

La Douce, somptueuse variation sur une locomotive à vapeur vient de paraître chez Casterman (18 €) www.casterman.com Des Murailles de Samaris, « un hommage à l’Art nouveau » à La Fièvre d’Urbicande qui « parlait de la manière dont un architecte peut prédestiner la vie dans une maison », en passant par La Théorie du grain de sable 1

2 Une architecture utilisant, comme matériaux de construction principaux, des formes d’organismes vivants www.archiborescence.net

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ARCHITECTURE

de la planète mars Un toit flottant au-dessus de la cour Visconti qui, telle une aile de libellule, coiffe le département des Arts de l’Islam du Musée du Louvre. Un Musée de Civilisations pour l’Europe et la Méditerranée sur le Vieux Port de Marseille, entre béton et lumière, voilà les deux derniers grands projets de Rudy Ricciotti. Grand Prix national d’Architecture en 2006, ce Marseillais à la gouaille légendaire se met à table pour Poly et croque l’organisation de MarseilleProvence 2013, Capitale européenne de la Culture. Vous avez dessiné le Mucem 1 , dont l’ouverture est prévue au printemps 2013, qui redonne de la gueule au Vieux Port de Marseille. Dans quel esprit l’avez-vous conçu ? J’ai travaillé sur ce projet avec anxiété. C’est un site historique chargé de violence, lui-même fondé sur une notion de luttes contre la république. Le Fort Saint-Jean, où furent brûlés les soldats jacobins, était plus chargé de défendre Marseille contre elle-même que contre les agressions venues de l’extérieur. D’ailleurs personne n’a jamais voulu de Marseille ! Le Capitaine d’armes des lieux s’en souvient encore, lui qui vit 38

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ses tripes fumantes promenées au bout d’une fourche par les Marseillaises en fureur. Dans ces conditions, j’ai du faire face à un sentiment d’inquiétude, sans aucune vision de ce qu’il y avait à réaliser. J’ai également trouvé la commande inquiétante en elle-même. Qu’est-ce qu’un musée anthropologique? Se sont alors posées les questions suivantes : Où est le contexte ? Quelle architecture quand tout est déjà là ? Des interrogations qui naviguent avec le doute. La question existentielle prend toujours l’architecture à la gorge. Il est apparu évident de refuser la brillance blingbling qui pourrait être considérée comme une affirmation d’impérialisme

matériologique rivalisant avec le Fort. À sa massivité du Fort répondra la dématérialisation du Mucem. Ce musée ne rivalise pas avec le Fort. Il est mat, ne porte pas les stigmates tardifs de la néo-modernité ni les signes névrotiques de la déconstruction. Il ne se situe pas sur les affirmations esthétiques de l’architecture internationale. Il est plutôt osseux, féminin, fragile et même maniéré. En un mot, il est provincial, localisé, provençal, contextuel, comme l’imaginaire de Frédéric Mistral. La circulation extérieure par rampes périphériques au musée procède du mouvement de la ziggourat2 et devient cheminement long et


Vue du chantier du MUCEM © Lisa Ricciotti

initiatique pour arriver sur la terrasse reliée au Fort Saint-Jean par une passerelle. La spécificité de ce projet relève aussi de l’archétype ancien. Elle est une linguistique irrationnelle du point de vue de la dictature fonctionnaliste. Le Mucem, avec la peau et les os, sa maigreur structurelle, son absence de reflet et de brillance renvoie à la métaphore de l’espace méditerranéen. Ce projet fut dessiné il y a dix ans, en 2002, et porte la question du remord et de la difficulté d’être comme l’est le Sud. Il est un extrait de voyage et non un extrait de naissance. C’est par croyance que l’on se situe au Sud et non par crispation identitaire. La filiation avec un désha-

billé orientaliste lointain marque cet édifice. Il porte ses ombres sur la figure. Ce projet est nostalgique comme l’est l’Alsacien après avoir bu « ein liter » ! Même si ce n’est pas votre premier projet architectural à Marseille, c’était un rêve de pouvoir mettre votre patte sur votre ville ? Marc Boucherot, artiste marseillais rebelle, m’a dit : « Tu as niqué l’entrée du port ! » Pour lui c’est l’éloge maximum ! C’est mon premier véritable projet. Le précédant était un braquage pour l’extension de l’École d’Architecture où je recevais un tir de barrage de la milice locale.

Finalement, “le label MarseilleProvence 2013” a permis au projet d’aboutir et n’aura donc pas amené que des tripatouillages politiques, retraits de certaines villes, querelles entre collectivités ou encore coups bas entre artistes. Il y a quelque chose de bon dans Marseille 2013 ? Gémissons, espérons ! Je n’attends rien de la Capitale Européenne de la Culture, les Marseillais non plus d’ailleurs. Il faut s’interroger sur le caractère non durable de cet investissement de 92 millions d’euros. Je suis plutôt excité par les allumés du OFF qui ont déposé le titre « Marseille 2013 » Poly 151 Septembre 12

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Vue du chantier du MUCEM © Lisa Ricciotti

bien avant que la ville ne l’obtienne. Eux travaillent avec zéro euro public et sont totalement acteurs de la vraie dynamique marseillaise des arts vivants. Vous devriez publier leur programme3 ! Dans cette cité vivent au moins 10 000 artistes, c’est considérable. Ce chiffre regroupe toutes les disciplines : mode, poésie, graphisme, etc. Vous en feriez quoi de ces 100 millions d’euros ? Votre cité idéale ? Je diviserais cette somme en dix mille parts pour dix mille artistes. Cela fera 10 000 € par artiste. Ce vrai projet esthétique à profondeur politique se heurterait au procès “ en démagogie ” que l’administration culturelle ne manquerait pas de faire. Là est l’éternel débat où le budget de fonctionnement bouffe le budget d’investissement… Mais il ne faut rien dénoncer au risque de paraître poujadiste. Ce sont peut-être les organisateurs du OFF qui ont raison en pastichant les mauvais côtés des Marseillais avec les quatre sousprogrammes : Poubelle la ville (belle & laide), Mytho City (se transforme & se la raconte grave), Merguez Capitale (cosmopolite & un village) et Kalachnik’OFF (inégalitaire & solidaire). Finalement 40

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le problème de Marseille, ce sont les Marseillais ? L’autodérision est une marque d’élévation spirituelle. Les artistes du OFF non subventionnés inscrivent la question esthétique sur une perspective politique. En ce sens, ils sont au cœur du projet artistique. L’héroïsme de l’art est de se situer à la limite de la visibilité politique. Les artistes se mettent en danger. Les premiers, les plus exposés, sont les poètes. Ils sautent sur les champs de mines, ceux sont les fantassins de l’expérimental. Puis suivent les plasticiens souvent aéroportés. Puis quand tous ont subi la boucherie, arrivent les architectes en chars lourds. Cette hiérarchie des engagements au combat esthétique fabrique une culpabilité réciproque. Mais au-delà, derrière le miroir de la création, le cynisme reste entier. Olivier Amsellem, grand photographe marseillais reconnu au niveau international, s’est vu opposer un refus d’aide de quelques milliers d’euros au principe qu’il n’y a pas d’argent. Vous soutenez depuis plusieurs années la maison d’édition Al Dante qui édite des poètes libertaires mais aussi des personnalités comme le photographe Bernard Plossu, la body artist Orlan ou encore Jean-Marc

Rouillan d’Action directe. Un engagement rare pour un architecte… Al Dante défend les écritures expérimentales et des auteurs de toutes générations. Voilà bientôt cinq ans que je maintiens cet engagement. Mais vous citez un photographe, une plasticienne et un ancien terroriste ayant purgé sa peine. Allez sur le site4 et vous verrez que de nombreux poètes radicaux dans la forme de leur écriture y sont publiés. Si nous ne le faisons pas, qui le fera ? Par Thomas Flagel Portrait de René Bohn pour Poly www.rudyricciotti.com 1

www.mucem.org

Édifice mésopotamien en forme de pyramide à étages cubiques superposés, en retrait les uns sur les autres et reliés par des escaliers extérieurs, dont la fonction demeure floue même s’il s’agirait plutôt d’un lieu de culte et de sacrifices 2

Programme complet, appels à participation et goodies savoureux au www.marseille2013.com, pour le site officiel du IN aller au www.mp2013.fr

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www.al-dante.org


DOM JUAN Molière / Julie Brochen 3 > 13 octobre LES ESTIVANTS Maxime Gorki / tg STAN 19 > 26 octobre TOBOGGAN Gildas Milin 13 > 30 novembre SALLINGER Bernard-Marie Koltès / Catherine Marnas 20 novembre > 7 décembre AU BOIS LACTÉ Dylan Thomas / Stuart Seide 13 > 21 décembre WHISTLING PSYCHE Sebastian Barry / Julie Brochen 10 janvier > 2 février MÉTAMORPHOSE Franz Kafka / Sylvain Maurice 17 > 31 janvier ÉRIC VIGNER & L’ACADÉMIE 3 LA PLACE ROYALE Pierre Corneille 5 > 16 février GUANTANAMO Frank Smith 9, 10 et 16 février JEAN LA CHANCE Bertolt Brecht / Jean-Louis Hourdin 5 > 24 mars MAÎTRE PUNTILA ET SON VALET MATTI Bertolt Brecht / Guy Pierre Couleau 19 > 27 mars ATTILA VIDNYÁNSZKY 3 LES TROIS SŒURS Anton Tchekhov 3  > 7 avril LE FILS DEVENU CERF Ferenc Juhász 10  > 12 avril GRAAL THÉÂTRE GAUVAIN ET LE CHEVALIER VERT Florence Delay, Jacques Roubaud / Julie Brochen 21 mai > 7 juin 8e FESTIVAL PREMIÈRES à Karlsruhe Jeunes metteurs en scène européens 6 > 9 juin

03 88 24 88 24 / www.tns.fr


Médiathèque André Malraux

signes du temps À 56 ans, Ruedi Baur, star du design graphique, n’en finit plus de questionner le monde au travers de dizaines de projets internationaux avec ses Ateliers Intégral1 de Paris et Zurich. Cet éclaireur de signes – auteur notamment de la signalétique intérieure et extérieure de la Médiathèque Malraux à Strasbourg – impose sa patte à des espaces urbains pensés dans leurs aspects sociaux, écolos et politiques. Entretien avec l’artisan de Civic City2.

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Exposition à l'École supérieure des Arts décoratifs de Strasbourg, 1999

Comment vous définissez-vous aujourd’hui ? Graphiste, designer graphique ou urbain, typographe, scénographe ? En prenant de l’âge, le cœur et le centre de gravité de ce que nous faisons se définit plus clairement qu’au départ, où l’on a envie de dépasser les domaines de tous côtés. Je me sens de plus en plus typographe. Ce moyen d’expression est devenu bien plus central que l’image dans mon travail. Cette question de l’écriture, je la pousse de plus en plus loin vers le développement de villes, de quartiers, de rapport avec des choses les plus diverses : architecture, espace, temps, mouvement… C’est une sorte de recentralisation pour aller plus loin. Vous êtes un militant d’un graphisme que vous qualifiez « d’utilité publique ». En quoi l’est-il ? Je crois fortement en l’être humain et sa capacité à se développer d’une manière communautaire dans ces espaces restreints que sont les villes. J’aime ces grandes agglomérations qui font que des personnes d’origines, d’intentions et de cultures différentes savent vivre et faire des choses ensemble. Ma question est de savoir comment le graphisme est capable de travailler à la qualification de cet élément civique ? L’expression “militant du design” est juste car j’essaie d’être critique. Je suis un militant insatisfait de cette discipline afin qu’elle acquiert de nouveau l’importance sociale qu’elle pouvait avoir, le rôle dans le devenir de nos sociétés qu’elle revendiquait à une certaine époque. Le design ne s’est pas affaibli.

Au contraire, l’homme politique sait aujourd’hui la force qu’il peut avoir même s’il est souvent utilisé à tort et à travers : l’usager, l’utilisateur, l’habitant, le participant, cette personne qui devrait être absolument centrale ne l’est plus vraiment. Les villes européennes sont saturées de signes et d’images, le citoyen noyé sous un flot continu de communication. L’évolution de votre métier consiste à changer de focale, à se recentrer sur le destinataire, sur l’humain ? J’essaie car c’est pour moi le cœur du design. Je fais partie de ceux qui pensent que l’un des plus grands fléaux du capitalisme est le marketing : cette idéologie qui consiste à faire vendre. Je souffre qu’une grande partie du design se soit soumise à cette idéologie et participe de cette stratégie. Je vois dans le design des rôles plus nobles et des problématiques de société bien plus urgentes à résoudre : nous pouvons répondre à des questions de citoyenneté, participer au rétablissement de l’espace public et de la République à l’heure où l’extrême droite monte de manière inquiétante. Votre intérêt pour l’espace public, que vous pensez comme un espace civique à construire, vous pousse à imaginer des « utopies urbaines de proximité », à dessiner l’avenir par ce prisme… La question de l’utopie est importante car lorsqu’on travaille dans des quartiers périphériques où les situations semblent bloquées, on est dans une

sorte de désillusion qui fait que personne n’ose réenclencher de processus positif. D’une certaine manière, arriver à croire que cela est possible et développer ce petit rêve, dans le sens où il est très proche de soi, permet d’imaginer des choses et de redonner envie de l’impossible, ou du presque impossible. Cela me fait penser à Michel Foucault qui développait l’idée, dans Surveiller et punir, que contrôler les corps c’est contrôler la pensée. Votre volonté de réappropriation des signes et des espaces par les utilisateurs apparaît comme une lutte contre cette domination… Il y a bien entendu de cela, même si nous le faisons en étroit lien avec les urbanistes. Cet espace de discussion et de contradiction a malheureusement aussi donné des lieux d’échec majeurs d’un point de vue urbanistique. Mais nous n’avons pas toujours les moyens financiers pour tout raser et recommencer à zéro, ce qui ne serait d’ailleurs pas une solution. Je m’inscris dans la réparation, la réhabilitation, la requalification. Sans me mettre à la place des urbanistes et des architectes, je crois qu’il existe une couche extrêmement plus proche de ces éléments là qui est souvent inactive, car les problèmes sont tellement grands que l’on commence par faire des grands gestes sur de grands axes. Finalement, ce qui touche vraiment le quotidien n’est pas abordé ou alors sous le prisme sécuritaire et de critères non qualitatifs. En écho au rôle politique du graphisme que vous revendiquez, Poly 151 Septembre 12

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que j’ai fait en 1983 a été notifié par le Conseil municipal de Grenoble comme « un scandale ». Cette municipalité de droite m’a ainsi fait une publicité énorme, me permettant de travailler avec de nombreuses structures culturelles et artistiques. J’ai pu exercer mon métier de manière très libre.

Projet typographique pour la future de place du château, à Strasbourg

vous dénoncez souvent une certaine « esthétique sécuritaire » des signalétiques urbaines. Quel est votre rôle, celui d’enrayer la machine ? Je pense malheureusement que l’on peut créer un environnement de haine. Quand on traverse certains quartiers et situations urbaines, on a l’impression que l’être humain n’y est plus respecté. J’avais analysé la ville de Vitrolles après qu’elle soit tombée dans le giron du FN dans les années 1990 et l’on s’était aperçu que les Socialistes avaient quasiment préparé le terrain à l’extrême droite en mettant des caméras et en créant des espaces de peur et de sécurité. J’étais très choqué à l’époque. Depuis, je n’ai eu de cesse de montrer ces lieux agressifs où l’Homme n’obéit plus qu’à des commandements, entouré de grilles et d’expressions visuelles rappelant l’enfermement. Vous aviez raison de faire référence à Foucault, nous avons construit des villes remplies de ces espaces sécuritaires qu’il dénonçait. Cela crée de l’incivisme. Or au centre du civisme réside un contrat moral entre le citoyen et l’instance qui le représente. Si ce n’est pas respecté d’un côté, le pouvoir doit donner l’exemple et malheureusement l’incivisme des hommes politiques est criant depuis quelques années. Ce contrat m’intéresse dans une analyse micro comme dans une gouvernance mondiale qui a des lacunes toutes aussi importantes. Les questions de représentation et de démocratie de ces organisations mondiales sont très fortement critiquables. 44

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Votre travail sur le Palais des Nations à Genève s’inscrivit dans cette envie d’agir à une échelle internationale ? Cette expérience était passionnante mais extrêmement difficile car nous sommes dans ces lieux de négociation maximum, et de négociation par la négative. Il y a une addition de choses impossibles qui sont basées sur les contraintes imposées par chaque pays. Du coup, une sorte de consentement mutuel minimum rend difficile tout travail exceptionnel. Je suis tout de même fier d’y avoir réintroduit de l’humain. Tous les panneaux placés en ce lieu comporteront des photos d’hommes et de femmes pour bien rappeler à ceux qui travaillent dans ce palais qu’ils agissent pour les êtres humains du monde et que le reste est de seconde importance. Je ne sais si cela a des effets mais c’est la modeste contribution que l’on peut y apporter. Le champ culturel est sensible à votre approche globale. Vous avez beaucoup travaillé pour des lieux d’art (Musée Rodin, Beaubourg, Villa Arson à Nice, etc.). Cela est dû à votre intérêt pour l’art ou à celui d’institutions qui ont considéré le design graphique à sa juste valeur ? Un peu des deux  ! Les deux modes d’expression qui me nourrissent le plus sont l’architecture et l’art. Il y avait donc une certaine évidence à se situer dans ces domaines. Il y a aussi une part de hasard : par exemple, un des premiers catalogues assez radical

Quel regard portez-vous sur l’évolution des techniques et des possibilités ? On peut dire que j’ai commencé avant l’ordinateur. Nous travaillions en team avec des typographes, des photograveurs… Pour faire une affiche, le travail était divisé entre au moins quatre compétences. Aujourd’hui, le graphiste fait tout, sauf l’impression. Et encore, il peut fournir des données quasiment complètes à l’imprimeur qui n’a plus qu’à exécuter. On a développé le domaine du graphisme sans que l’économie ne suive. L’ordinateur a en même temps introduit une sorte d’appauvrissement visuel que j’ai essayé de théoriser par l’accès à la perfection. Auparavant nous essayions d’être le plus parfait possible. On découpait, collait des lignes, soignant les choses au maximum. Aujourd’hui, tout cela est géré mathématiquement, donc parfaitement. Une sorte de tension est tombée à cause de cette perfection. L’esthétique née dans les années 1980 et 1990 est consciemment ou inconsciemment faite de stratégies pour y pallier : le flou, la superposition, l’introduction de complexité, de perspectives… On a donc développé une toute autre esthétique que celle qui précédait à la machine. Elle comporte des points positifs et négatifs. Mais la perception est une donnée majeure de ce qui se fait avec l’ordinateur. Elle est sous théorisée et l’on voit bien quand on regarde l’être humain à quel point la perfection est particulière : que serait Marilyn Monroe sans son grain de beauté, Rudolph Valentino sans son regard asymétrique… Toutes les icones de la beauté n’ont rien à voir avec ce que recrée Photoshop. Les facilités nées des avancées techniques comportent aussi de grandes faiblesses.

Par Thomas Flagel 1

 ww.irb-paris.eu – www.irb-zurich.eu w www.ruedi-baur.eu

2 Réseau européen basé à la Haute École d’Art et de Design de Genève – www.civic-city.org


Les temps satellites Photographies

Media Création / D. Schoenig - Photo : François Deladerrière

contemporaines et anciennes

Musée des Beaux-Arts tous les jours (sauf mardis et jours fériés) du 15 septembre au 10 novembre de 13h à 18h30 Une proposition de L’Agrandisseur

TAPS THÉÂTRE ACTUEL ET PUBLIC DE STRASBOURG

Visuel Kathleen Rousset, graphisme Polo

SAISON 2012-13 TAPS SCALA-NEUDORF TAPS GARE-LAITERIE tél. 03 88 34 10 36 www.taps.strasbourg.eu


carte blanche à urban scénos

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Carte blanchE Ă agathe demois

www.agathedemois.fr

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THÉÂTRE

Face de cuillère – Cie la mandarine blanche Toreadors – Cie théatrino De l’importance d’être Wilde – Cie Philippe Person A mon âge je me cache encore pour fumer – de Rahyana Otto, autobiographie d’un ours en peluche – O’Navio Théâtre Motobécane – Cie Macartan Max, la véritable histoire de mon père – de Sophie Forte

MUSIQUE

Musica Nuda – jazz vocal Lambchop – pop rock Chœur Lyrique de Centre Alsace – lyrique Eric Bib & Habib Koite – blues Kerakoum – rap / musique du monde Chloé Lacan – chanson française Les Doigts de l’homme – swing manouche

DANSE

Abrazos – cie Estro Recyclables – cie Magic Electro Cuerpo – cie Mira

CIRQUE ET CLOWN Gregor Wollny & Philippe Beau Capas Pascal Rousseau Baccala clown

HUMOUR-DIVERTISSEMENT Les Sea Girls Le Quatuor Capitaine Sprütz

Renseignements et réservations

03 88 59 45 50

OCTOBRE

Aziz Sahmaoui

Mardi 9 octobre / 20h30 Maroc / Groove gnawa

Oz

Mercredi 24 octobre / 15h Marionnettes à partir de 5 ans NOVEMBRE

Grace

Vendredi 9 novembre / 20h30 Folk voyageuse

Gosses de Tokyo

Mercredi 21 novembre / 20h30 Musique : Pascal Contet

Molière dans tous ses éclats

Mercredi 28 novembre / 15h00 Théâtre et musique à partir de 6 ans JANVIER

Hôtel des Hortensias

Mercredi 23 janvier / 10h30 Théâtre et musique à partir de 2 ans

Oneira

Vendredi 25 janvier / 20h30 Grèce, Iran, France FEVRIER

POPUP

Mercredi 6 février / 15h00 Livre pop-up à partir de 4 ans

Le Petit Fugitif

Vendredi 8 février / 20h30 Musique : Pierre Fablet MARs

The Cameraman

Vendredi 8 mars / 20h30 Musique : Pierre Bœspflug trio

Fa Mi par Si, famille par là

Mercredi 13 mars / 10h30 et 15h00 Contes et comptines à partir de 3 ans

Las hermanas Caronni

Vendredi 22 mars / 20h30 Argentine AVRIL

La Belle et la Bête Mercredi 3 avril / 15h00 Théâtre à partir de 6 ans

Capitaine Sprütz

Vendredi 12 avril / 20h30 De Jean-Luc Falbriard, le Kafteur MAI

Les Tambours du Burundi

Vendredi 17 mai / 20h30 Afrique, Burundi

Les Voix du Bois

Mercredi 22 mai / 10h30 et 15h Théâtre d’objets à partir de 2 ans


art contemporain

art is anal Pelleteuses gothiques en fer forgé, empreintes d’anus, cochons tatoués, sculptures classiques déformées… Wim Delvoye, souvent qualifié de trublion par des médias qui en font leur miel, porte un regard acerbe sur la « bulle spéculative de l’art contemporain ». Et si l’essence de sa provocation était ailleurs que dans les outrances fécales de Cloaca ? Dans un éloge de la lenteur et de l’artisanat, par exemple… 

Après le Musée Rodin en 2010, vous investissez aujourd’hui le Louvre : est-ce un signe que vous vous êtes “assagi” ? Terminée, la provocation ? Vous savez, je n’ai jamais recherché cela : si les gens ont été choqués par Cloaca, mes machines reproduisant le processus de la digestion humaine, ou les cochons tatoués, c’est bien malgré moi. Je pense cependant qu’il y a encore, dans ces tiroirs (il pointe son front avec l’index), des choses qui vont être jugées provocantes. Je travaille beaucoup, aujourd’hui, sur le religieux. Présenter des crucifix de métal torsadé au Louvre, ça va… mais j’ai envie d’aller plus loin et de fonder ma propre religion. Allez-vous devenir le nouveau Raël ? Si vous voulez : je vais aller en Inde – où toute la société est irriguée par le sacré – pour créer une religion active avec ses codes, ses rituels. Ce sera une œuvre d’art, mais également un univers complet, cohérent et fonctionnel, dont je serais le fondateur. Le designer, plutôt. Ce sera une religion agnostique… mais je ne peux pas vous en dire plus pour l’instant, c’est encore en gestation là (il pointe à nouveau son front avec l’index). L’art contemporain ressemble, lui aussi, à une religion… D’une certaine manière, oui. Une dose de croyance est nécessaire  : si une jolie fille affirme que cette chose (il roule une boule de papier dans sa main et la pose sur la table, narquois) coûte 30 000 €, il faut avoir la foi pour le croire. Suppo, acier inoxydable découpé au laser © 2012 Musée du Louvre / Olivier Ouadah, © ADAGP

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Lors de notre dernière rencontre, vous affirmiez également : « Le gothique,


c’est le printemps de l’Europe. Aujourd’hui, nous sommes dans notre automne… voire notre hiver. » Une phrase qui renvoie au titre d’un livre de Jean Clair1. Ne seriez-vous pas un brin réactionnaire ? Je suis fasciné par ceux qui critiquent l’art contemporain et ai réuni une petite bibliothèque sur ce thème. Des gens comme Robert Hughes2 m’ont beaucoup inspiré. Quant à Jean Clair, les alternatives qu’il propose sont inexistantes. Lorsque je dis que l’art contemporain est un peu nul et que je trouve l’art ancien plus excitant, c’est différent : je ne pars jamais d’un postulat négatif et essaie toujours d’imaginer des choses, d’aller de l’avant. Le vrai réactionnaire, c’est lui… Je ne fais que douter.

Dans votre création, les références gothiques sont omniprésentes, comme dans Suppo, une sculpture monumentale en forme de flèche installée sous la Pyramide du Louvre… J’adore ce mot. “Suppositoire”, c’est très chic quand on ne parle pas le français. En Flandres, par exemple, le terme est d’une grande élégance. La sculpture fait référence au Duomo de Milan, à la Cathédrale de Cologne et à Notre-Dame de Paris, empruntant des éléments à chacun de ces édifices. Quelle est votre vision de l’art contemporain, dont on découvre ici, à Art Basel, les plus vifs éclats ? En visitant la foire, j’ai le sentiment d’être un extra-terrestre. Le temps

moyen pour produire une œuvre est de 15 minutes. Il y a des œuvres de trois heures, d’autres de quelques secondes. Sans compter le téléphone, le networking et le bla-bla-bla avec les marchands, évidemment ! Pour moi, tout le plaisir est dans l’atelier. Voilà ma nouvelle manière de choquer : la lenteur. J’essaie de me réapproprier des savoir-faire artisanaux pré-modernistes qui n’existent plus dans le monde de l’art depuis cent ans au moins. Aujourd’hui, la majorité des œuvres sont le fruit de la vitesse : il y a “l’expressionisme des nuls” – toutes ces peintures maladroites –, le ready made, la photographie… Est-ce qu’il y encore beaucoup de place pour autre chose ? Quel est le modus operandi de votre création ? Combien de Poly 150 Été 12

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Un peu comme dans les ateliers de la Renaissance… Je cherche à m’épater moi-même à chaque instant en utilisant – et j’insiste là-dessus – des techniques ancestrales. L’artisanat est une aventure, il ne faut pas en avoir honte. Il y en a assez des artistes en costume noir, il importe d’aller au-delà de la taxinomie 3. Au petit déjeuner, s’il y a, sur la table, une boite de céréales Kellogg’s, je ne cesse d’étudier les images, les couleurs et les

Votre tentative de définition n’estelle pas paradoxale ? Vous êtes un des acteurs majeurs de ce marché de l’art…  Vous savez, je n’ai rien contre le système, mais j’ai envie de devenir plus grand que le monde de l’art, car le monde de l’art contemporain est tout petit : le premier fait une œuvre, le deuxième dit qu’elle est bien – vous êtes dans ce rôle – et le troisième le croit et l’achète. Je suis ravi de cet univers qui semble avoir été créé pour moi, mais ces dernières années je souhaite expérimenter, sortir du cadre et travailler sur le long terme. J’en ai assez de l’arrogance de certains artistes qui ne savent rien faire. Comme employeur, lorsque je cherche un assistant, il est impossible de recruter quelqu’un qui vienne d’une école d’art… Elles forment des incapables !

d’artistes, aujourd’hui, collectionnent les œuvres du passé comme Jeff Koons, Damien Hirst ou Richard Prince. J’ai très peu de moyens en comparaison avec eux. Pour l’art contemporain, le travail pour vendre et distribuer est essentiellement récompensé : cela induit que le “produit” est nul, que son coût est marginal… Avec les voitures au moins, il est impossible de tricher, elles doivent rouler ! L’art contemporain, c’est le rêve ultime du capitalisme, le marché gone wild, comme un énorme abcès qui va péter. Quand la bulle de l’art contemporain va-t-elle exploser ? Encore une année… Dans douze mois, on va se rencontrer à Bâle, ici même, vous et moi. Je souhaite que votre revue fête alors son seizième anniversaire, mais la bulle aura explosé, tout aura

© 2012 Musée du Louvre / Olivier Ouadah © ADAGP

temps une œuvre met-elle à naître ? C’est un travail de délégation à des équipes, à des gens différents, mais en même temps je suis toujours présent. La création d’une œuvre dure entre six mois et deux ans… Il faut donc mener de multiples chantiers de front pour sortir quelque chose chaque mois.

« L’art contemporain, c’est le rêve ultime du capitalisme, le marché gone wild, comme un énorme abcès qui va péter. » Kashan, tapis de soie indienne sur un moule en polyester (tapisdermie)

textes. J’adore les boîtes Kellogg’s, elles sont pleines de choses à voir. Mes premières œuvres étaient des choses très kitsch : j’utilisais cette iconographie pour éviter toute taxinomie. Pensez-vous que le monde de l’art contemporain soit trop fermé ? Aujourd’hui, il ressemble à une matrice où les foires durent cinq jours et montrent des œuvres faites en moins de cinq jours. L’art contemporain est fait par un petit nombre, des “élus” qui disent à la masse : « Nous sommes déjà dans le XXIe siècle, vous êtes restés au XXe. » J’essaie de ne pas être discriminant, de sortir cet “art VIP” du carcan où on l'enferme. 52

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L’art contemporain est-il fini ? Pour moi, ce qui est fini c’est l’art occidental. Le meilleur est derrière nous, c’est l’art ancien : les Chinois et les Hindous qui ont repris le flambeau, dans l’avenir, vont nous apprécier pour les cathédrales, le style gothique, les dessins de Dürer… Quand la bulle de l’art contemporain va éclater, il y aura une chute énorme. Vos œuvres seront entrainées dans cette chute… J’espère qu’elles ne vont pas trop descendre, mais tout va baisser. Peut-être vais-je mieux sauver ma peau que d’autres. Mais en tout cas ma collection d’art ancien va se maintenir. Beaucoup

changé et vous me direz : « Waouh, Wim, vous aviez raison ». Par Hervé Lévy Photo de Stéphane Louis pour Poly

Le Louvre a invité Wim Delvoye à intervenir dans divers espaces du musée jusqu’au 17 septembre 01 40 20 53 17 – www.louvre.fr www.wimdelvoye.be

1 Auteur de L’Hiver de la culture, Flammarion, collection Café Voltaire, 2011 (12 €). Lire notre interview de Jean Clair page 54 – www.editions.flammarion.com 2 Critique d’art australien dont les prises de position sur l’art contemporain sont violentes 3 Science dont l’objet est de décrire les organismes vivants, de les regrouper, de les nommer et de les classer


la position du réactionnaire Historien de l’art, ancien directeur du musée Picasso, auteur d’expositions cultes – comme Mélancolie, génie et folie en Occident –, commissaire général de la Biennale de Venise du centenaire, Académicien… Jean Clair est surtout un indigné (sans la bien-pensante Stéphane Hessel’s touch) brocardant avec verve les dérives de l’art contemporain, le mercantilisme des musées et la massification de la culture. 54

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« L’urgence aujourd’hui n’est plus de changer le monde, mais de le conserver. » Un an après la parution de L’Hiver de la culture, comment la situation a-t-elle évolué ? L’art contemporain sonne-t-il toujours aussi creux, à votre sens ? Rien n’a changé. Tout s’est aggravé, car il existe une logique imparable traversant tout le corps social et toutes les institutions…  M. Aillagon a été remercié, mais Mme. Pégard qui lui a succédé à la tête de Versailles poursuit, par exemple, la même politique aberrante, accrochant des fanfreluches et des Tampax1 dans les salons royaux. Nous sommes dans l’ère glaciaire de la culture, une situation qui va bien au-delà du cas de l’art contemporain. Ce dernier est néanmoins le symbole de la situation que vous dénoncez. Aujourd’hui, Jeff Koons est ainsi exposé à la très sérieuse Fondation Beyeler… Elle a été créée par un homme remarquable, qui était un ami, un des plus grands marchands du monde. Il possédait un goût tout à fait étonnant et faisait les choix les plus exquis dans l’art moderne. Depuis sa disparition, la politique a changé… Pour assurer la pérennité du lieu, il faut attirer un maximum de visiteurs en se tournant vers la kermesse et le Disneyland, en choisissant le coup d’éclat permanent pour faire venir les foules. Je préfère retenir la merveilleuse exposition Bonnard 2, sans doute la plus belle depuis la mort du peintre… et j’en sais quelque chose puisque j’en ai monté deux, à l’Orangerie en 1967 et à Beaubourg en 1984. J’ai peur que la Fondation n’avance désormais clopin-clopant entre le sérieux et l’extravagance. Hormis les arts plastiques, quels sont les autres domaines concernés par cette « ère glaciaire de la culture » ? Elle les atteint tous. Un des symptômes les plus flagrants est l’effondrement de la langue française telle qu’elle est parlée ou écrite, y compris dans des quotidiens qui nous avaient habitués à plus de respect.

Mais en invitant Wim Delvoye3 au Louvre, par exemple, il sera peutêtre possible de faire découvrir le musée à des gens qui n’y seraient pas venus sans lui… La fréquentation n’est pas un signe de succès. Si vous estimez la réussite d’une exposition à l’aune du nombre d’entrées, vous êtes à côté de la plaque. Aller voir au Louvre celui qui est devenu célèbre du jour au lendemain en fabriquant une pompe a merde… Un succès ? Auprès de qui ? Qui aime ces spectacles de foire ? Mon réflexe n’est pas élitiste –  je sors d’un milieu on ne peut plus prolétaire – mais je suis obligé de reconnaître qu’il n’y a plus de différence entre se rendre au Louvre et aller voir un match de football. C’est la même chose : un divertissement. Les musées auront rempli leur rôle de diffusion de la culture lorsqu’il y aura de plus en plus de gens qui lisent, de cours d’histoire de l’art… Nous en sommes loin ! Il n’y a plus d’histoire, plus d’histoire de l’art, plus de philosophie, plus de latin, ni de grec… et vous allez au Louvre visiter une exposition sur les subtilités de la Sainte-Anne de Vinci ? On rêve. C’est un cauchemar, plutôt. On couvre sous un voile de soi-disant démocratisation ce qui n’est qu’une massification grossière de la culture. Attirer le plus grand nombre avec l’esthétique manga de Murakami, par exemple, n’est-ce aussi pas donner la chance à chacun de subir un choc esthétique devant une toile du XVIIIe siècle ? Je ne suis pas certain que le choc esthétique se produise car il ne peut être dissocié de la compréhension. En écoutant un opéra de Strauss, si vous ne saisissez pas les enjeux de l’œuvre, vous aurez une vague impression d’ébriété sonore, mais pas de choc. Le crédo actuel qui martèle qu’il n’est pas nécessaire de comprendre pour aimer évite d’avoir à travailler, à penser, à réfléchir… Quelles sont les solutions possibles face à ce déclin ? Je ne suis pas Cagliostro… Ce mou-

vement dépasse de très loin les individus. Il ne s’agit pas d’une vague de fond – au moins les choses bougeraient  – mais d’un enlisement progressif. Nous tombons dans la vase, de plus en plus profondément. Dans cette nuit de l’art, continuent cependant de peindre quelques individus complètement isolés. Le plus bel exemple est Lucian Freud : en l’exposant à Beaubourg dans les années 1980, je me suis fait traiter de fasciste par M. Dagen dans Le Monde qui le qualifiait alors de « pompier de la couperose ». Il y a partout des peintres collectionnés par quelques amateurs, mais le boucan épouvantable entretenu par les institutions et le marché fait qu’on ne les entend pas… Vous considérez-vous comme un réactionnaire ? Le qualificatif me plait. Je prends le mot à son sens d’origine : être réactionnaire, c’est réagir et je réagis, effectivement, de plus en plus fort car je pense que l’urgence aujourd’hui n’est plus de changer le monde, mais de le conserver. Le courage est ainsi d’être conservateur, pas soi-disant révolutionnaire. Par Hervé Lévy Photo de Stéphane Louis pour Poly

L’Hiver de la culture, Flammarion, collection Café Voltaire, 2011 (12 €) www.editions.flammarion.com Vient de paraître : Hubris. La fabrique du monstre dans l’art moderne, Gallimard (28,50 €) www.gallimard.fr 1 Il fait référence à la présentation des œuvres de Joana Vasconcelos (jusqu’au 30 septembre). Sa pièce emblématique (non exposée) est un lustre fait de milliers de tampons hygiéniques – www.vasconcelos-versailles.com

Du 29 janvier au 13 mai 2012. Voir Poly n°146 ou sur www.poly.fr

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carte blanche à Erick Beltrán

Cette carte blanche fait écho à La Part abyssale, exposition de l'artiste au Centre d’art contemporain La Synagogue, à Delme (57), à voir jusqu’au 30 septembre www.cac-synagoguedelme.org

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ainsi play-t-il Comédien autodidacte ayant traversé les quarante dernières années sous la houlette des plus grands metteurs en scène (Goebbels, Grüber, Jourdheuil, Vincent), André Wilms fait partie de ces gueules mémorables qu’on aime retrouver au cinéma, notamment chez Kaurismäki dont il est l’un des acteurs fétiches. À 65 ans, il continue d’imposer son franc-parler corrosif et son refus du conformisme. Rencontre.

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« Koh Lanta, Roland Garros, les top-models érigés en modèles, Marc Lévy et les merdes qu’il écrit… Voilà l’apocalypse culturelle ! »

Vous avez grandi dans la Cité de l’Ill de Strasbourg, une cité ouvrière à l’époque. Sans tomber dans le cliché, en quoi cela compte-il dans votre parcours ? C’est un handicap, j’aurais préféré naître riche. C’est beaucoup mieux quand on l’est. Il n’y a d’ailleurs qu’à regarder le cinéma français qui n’est fait que par des riches. Même les acteurs le sont devenus. Il faut naître riche et beau. C’est con d’être pauvre ! Sortons de ce cliché où l’on dit : « Je me suis sorti de la merde, c’est ça qui m’a poussé à réussir… »

André Wilms avec Judith Henry dans Imprécation IV de Michel Deutsch, créée au TNS lors de la saison 1995-96

Vous avez été plâtrier, puis êtes devenu cintrier 1 à Toulouse avant d’être figurant et comédien sous la houlette du grand Klaus Michael Grüber2… Un parcours atypique. C’est ce qui fait de vous un comédien à part ? Je ne suis malheureusement pas un comédien à part. J’aimerais bien l’être mais je ne suis qu’un comédien banal sans rien d’exceptionnel. Être à part serait ne pas être comédien du tout. Ce métier vous happe, vous gangrène, vous pourrit et vous intoxique. Les comédiens à part n’existent pas, il n’y a que des méconnus dont je fais partie. Si vous demandez aux gens de la rue qui je suis, ils ne savent pas. Ils s’en tapent. Dans le petit landerneau, j’ai réussi, mais c’est tout. Pourtant vous parlez souvent du sentiment de légitimité, de la marginalité subie ou choisie… C’est quelque chose qui vous travaille ? Je ne sais pas si ma marginalité est

subie ou revendiquée. Avant je la disais revendiquée. Mais je pense que j’ai menti. Aujourd’hui j’affirme qu’elle est subie, car si l’on m’avait proposé cinq millions d’euros pour dire que « Nescafé c’est bon », j’aurais accepté. Ma marginalité est donc bien subie, non ? Il serait prétentieux de prétendre le contraire. N’importe qui me donnerait une grosse somme pour jouer mon cul sur une commode, je dirais oui ! On ne vous l’a donc jamais proposé… Souvent, les comédiens le clament pour dire qu’ils ont refusé. Je vous jure que personne ne me l’a jamais demandé. Des merdes, on m’en a proposées mais pas assez bien payées. Car une énorme merde très bien payée, j’aurais dit oui. Pour se faire mettre, ça coûte ! Sinon je connais des endroits où on le fait pour 50 €, mais c’est plutôt du côté de la rue Saint-Denis que du Carlton de Lille. Au Théâtre vous avez été marqué par vos collaborations avec JeanPierre Vincent, André Engel, Heiner Goebbels mais aussi par Armand Gatti. Dans un documentaire de Michel Deutsch sur les années Vincent au TNS (Ils étaient comme à la recherche de rêves perdus3), vous disiez : « Le théâtre français est devenu une sorte de chose mollassonne qui manque de punks. On fait des spectacles qui ne font qu’entretenir la machine. » C’est devenu une énorme machine kafkaïenne. Le théâtre français est alimenté par des scolaires qui n’y vont plus lorsqu’ils ont atteint l’âge adulte. Je Poly 151 Septembre 12

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Portraits signés Stéphane Louis

suis dans une phase très pessimiste. Il manque assurément d’une vague punk, ce qui n’a pas l’air de se profiler, au contraire. Il va y avoir les bons petits collectifs politically correct et bien sympathiques qui rendront tout le monde content. Le théâtre a-t-il perdu son engagement ? Son lien à la société ? La reflète-t-il trop ? C’est pire que cela. Le théâtre n'a pas d’importance dans la société. La seule chose qu’il pourrait avoir comme force, c’est le terrorisme. La solution qui lui reste est d’échapper à ce qui compte aujourd’hui : Koh Lanta, Roland Garros, les top-models érigés en modèles, Marc Lévy et les merdes qu’il écrit… Voilà l’apocalypse culturelle selon Marc Lévy ! Les salaires des footballeurs, le Qatar rachètant le PSG à prix d’or… sont les seuls exemples donnés à nos enfants. Là dedans, il y a 2% de gens qui résistent. Mais contrairement à notre époque, le capitalisme a compris qu’il avait gagné, qu’il pouvait nous écraser et que l’on ne broncherait pas. Ils auraient tort de se gêner. Tout le monde s’est mis à détester Sarkozy mais ils ont voté pour lui ! Il aurait dû un peu plus leur en mettre plein la gueule, puisqu’à peu de choses près, ils l’ont quasiment réélu. Vous dites que le Théâtre national de Strasbourg a été votre univer60

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sité intellectuelle. Le théâtre peut donc quelque chose ? Des gens extraordinaires comme les poètes étaient dans les théâtres, y travaillaient et y vivaient. J’ai eu la chance que ce soit mon université avec Labarthe, Nancy… Mais ils n’y sont plus et, surtout, ne sont pas remplacés ! Nancy s’est perdu et ils deviennent eux aussi un peu fous. C’est pas la joie quoi ! Vitez voulait un « théâtre élitaire pour tous ». Cette idée est enterrée ? Non, bien sûr. De jeunes gens peuvent le faire, mais plus nous, la vieille génération qui ne fait que se plaindre et pleurer. Tout mouvement qui essaie de changer quelque chose est le fruit de jeunes gens. Les vieux sont dans leur rôle de lamentation. Ils n’ont qu’à nous donner des coups de pied aux fesses pour nous chasser et nous massacrer. Mais ils ne le font pas donc on est encore là, dans la complainte, alors qu’ils auraient dû nous exécuter depuis bien longtemps. Tant pis pour eux… et pour nous ! Reste-t-il des pièces qui vous titillent, que vous aimeriez monter ? Non. À l’époque, quand on montait les choses, il fallait que ce soit un échec. Aujourd’hui, ils veulent en faire des réussites. Ce n’est pas un hasard

si Fassbinder a appelé son théâtre « anti-théâtre » ; si Brecht a dit : « Il faut organiser le scandale et chier sur l’ordre du monde » ; si ceux qui ont essayé de faire des choses ont toujours fait des choses “contre” et jamais “pour” ! On ne change que “contre”. Or notre époque est le royaume du “pour”  : tout faire pour sa carrière, pour gagner de l’argent, pour avoir de la drogue, pour jouer chez Luc Bondy… il faudra bientôt mettre des cravates pour aller à l’Odéon ! Merde, filez tout ça gratuitement et ne faites pas chier ! Bientôt ils nous demanderont de payer pour jouer. Personne ne dit plus qu’il faudrait brûler l’Odéon comme Boulez disait dans un autre siècle qu’il fallait brûler les Opéras. Plus personne ne le dit, même sans le crier ! Trop engagé pour l’époque actuelle, André Wilms ? Non, je tourne en boucle. On appuie sur le bouton et je déverse tout cela… je ne suis plus que le haut parleur de mon propre désespoir. Donc ce que je dis n’a pas beaucoup d’importance puisque c’est toujours la même chose… On sent que vous vieillissez bien… Ah ! Vous trouvez ? Vous avez bien de la chance… Je dis que vous vieillissez bien car vous ne reniez pas grand chose de ce qui vous animait plus jeune.


« Personne ne dit plus qu’il faudrait brûler l’Odéon comme Boulez disait dans un autre siècle qu’il fallait brûler les Opéras. Plus personne ne le dit, même sans le crier ! »

On vous a placé dans la case des “intellos de gauche”, comme votre idole Bob Dylan, alors même que vous n’avez de cesse d’éclater les cases… Je ne renie rien. Surtout pas le moment où nous étions les plus staliniens. Tout le monde dit aujourd’hui : « Oh vous étiez méchants, vous vouliez tuer les gens… » Et bien oui ! On voulait tuer des gens et alors ? Comme disait Robespierre, « vous voulez faire la révolution sans la révolution » ! Au moins Staline avait un bon programme pour exterminer tous ces paysans qui votent aujourd’hui Front National comme en Alsace alors même qu’ils ne voient pas un immigré. Ce sont ces paysans qui cherchent à assassiner une partie de la France. Que les jeunes des cités brûlent les voitures des zones périurbaines plutôt que de s’attaquer à celles de ceux qui vivent dans les mêmes conditions qu’eux. Que les jeunes à capuches brûlent les viticulteurs alsaciens ! Même ces jeunes sont cons, ils rêvent d’être comme les traders américains, d’avoir de grosses bagnoles… tant pis pour eux, ils se font avoir, comme nous avant eux, et c’est triste.

tobiographique un peu mou. Tout le monde croit qu’on s’intéresse à ce qu’ils pensent alors qu’on en a rien à foutre. On vous demande pas de penser, mais de travailler. Si en plus nous devons subir les « Vous savez quand j’étais petite ma mère m’a quittée et j’ai trouvé intéressant d’en faire un film… » ou « Je suis tombée amoureuse d’un type en même temps que d’un autre. C’est vraiment passionnant d’en faire un film… » On s’en moque ! Je salue la grande audace du cinéma français. Ceux qui gagnent aujourd’hui les prix sont les paralytiques, ceux à qui on bouffe les jambes et les très vieux essayant de baiser avant de mourir… Du coup j’ai encore toutes mes chances ! C’est bon pour avoir la palme.

Vous avez cette capacité à dire des répliques incroyables comme dans La Vie est un long fleuve tranquille : « Vous me faites bander Marielle » avec une simplicité et une grande profondeur intérieure, une dignité sans fioritures que l’on retrouve peu dans le cinéma actuel… Aujourd’hui, tout cela est fini. Les réalisateurs exigent qu’on joue comme dans la télé réalité. Même ceux qui pensent faire des films d’avant-garde écrivent comme ils parlent, ou comme ils pensent que nous devrions parler. Ils font une espèce de méli-mélo au-

La légende veut que Kaurismäki vous siffle pour vous diriger sur le plateau, comme Jean-Pierre Vincent à vos débuts au TNS… Jean-Pierre Vincent me sifflait vraiment. Kaurismäki ne me dit pas grand chose car il a compris que je suis assez con lorsque je joue. Et c’est nécessaire de l’être car si nous avions conscience de ce que nous faisons, nous ne le ferions pas. Quand je joue, il suffit de me siffler comme un chien, de me dresser comme une panthère ou encore de me dire une ou deux phrases que je suis susceptible de comprendre… Si on fait plus, je ne comprends rien

Vous jouez tout de même sous la direction de metteurs en scène, comme Kaurismäki, dont les films trouvent grâce à vos yeux… Il y a encore des choses bien, mais pas beaucoup. Il n’y en a jamais eu beaucoup de toute façon. Baudelaire et Rimbaud suffisent. Comme pour les poètes, on n’a pas besoin de 450 génies au cinéma. Simplement un ou deux.

(rires). Jean-Pierre Vincent avait bien pigé que me parler ne servait à rien car je n’étais pas assez intelligent donc il me sifflait. Avec l’âge, Kaurismäki s’est aperçu que j’étais devenu un tout petit peu plus intelligent. Donc il me dit trois ou quatre phrases comme « Play like an old gentleman », c’est tout. Mais on n’a que ce qu’on mérite.

Par Thomas Flagel Photo de Florian Tiedje

André Wilms sera en tournée mondiale avec Max Black de Heiner Goebbels à Sarajevo le 7 oct., Cluj le 27 nov. et Quimper le 25 mai 2013 Au cinéma, il vient de terminer le tournage d’Un château en Italie de Valeria Bruni-Tedeschi (sortie en 2013) et tiendra le premier rôle dans Wandering stars de Benjamin Heisenberg 1 Dans un théâtre, le cintre accueille les équipements fixes et mobiles des porteuses sur lesquelles peuvent être accrochées et manœuvrées des charges. Son fonctionnement est opéré par le cintrier, machiniste qualifié pour sa conduite

À lire (et à écouter dans le CD joint) l’hommage d’André Wilms à Klaus Michael Grüber dans l’ouvrage éponyme consacré, par le TNS, au metteur en scène allemand suite au baptême de la Salle Klaus Michael Grüber (anciennement Espace Kablé) – www.tns.fr

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Produit par Seppia – www.seppia.eu

DVD Le Havre, Pyramide (19,99 €)

LIVRE + CD, Klaus Michael Grüber (8 €) – www.tns.fr

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LITTÉRATURE

la rivière sans retour En une poignée de livres, Abdellah Taïa est devenu, par ses prises de position en faveur des droits des homosexuels et de la liberté de ses compatriotes, l’une des icônes du modernisme marocain. Son dernier roman, Infidèles, poursuit sa quête d’émancipation collective.

Par Thomas Flagel Photo d’Hermance Triay

Rencontre avec Abdellah Taïa dans le cadre des Bibliothèques Idéales de Strasbourg, lundi 17 septembre, à 18h, à l'Aubette www.bibliotheques-ideales. strasbourg.eu

Abdellah Taïa, Infidèles, Éditions du Seuil (16,50 €) – www.seuil.com

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écriture est vive. Furieusement vive. Emballée. Pleine de ces répétitions fiévreuses qui collent aux grands timides décidés. Déterminés. En ligne de mire, un régime marocain archaïque. L’enfermement doctrinal et social de l’islam. Abdellah Taïa n’en est pas à son coup d’essai, lui qui révéla en 2009 dans le magazine TelQuel son homosexualité dans une lettre à destination de sa mère. Publié fin août, Infidèles assume une subversion redonnant au roman ses lettres de noblesse. Son rôle politique et moteur face à l’essoufflement des idées émancipatrices surgies avec le Printemps arabe, réduites à petit feu par l’après révolution et la difficile instauration de nouveaux régimes.

L’histoire s’ouvre sur une ode à l’amour d’un fils pour sa mère Slima, prostituée salie par « des hommes à la morale religieuse de frustrés sexuels ». Utilisée, menacée et honnie par une populace prompte aux revirements et à l’oubli dans le quartier populaire de Hay Salam, dans la ville marocaine de Salé où le romancier a grandi. L’incantation de cet enfant d’une dizaine d’année est gorgée de haine et de menaces car il le sait : ceux-là même qui viennent discrètement chercher un peu de plaisir aux côtés de Slima, la nuit venue, « la lapideront un jour ». Le destin croisé de ces deux âmes tourmentées se tisse habilement en strates, au gré de changements de narrateurs. Jallal ne prend son nom, et ainsi son autonomie propre, qu’à la page 63. Avant, il n’est que voix intérieure en colère, qu’appât à proximité du hammam pour sa mère. Appât et objet de sévices dans ces moiteurs où l’intimité masculine règne. Dans ce

Maroc, les choses sont tues. On se conforme, sous peine de rejet pour sauver les apparences qui, elles, ne sauvent de rien. Au milieu d’un quotidien de misère en marche, un soldat, en attente d’affectation au cœur du Sahara pour une sanglante et inutile bataille pour l’honneur d’Hassan II, redonne le goût de vivre au couple maternel. Nous sommes en 1975. Slima, Jallal et ce bienveillant inconnu se prennent d’affection pour Marilyn Monroe, icône blonde sublimée par Otto Preminger dans River of no return. Même destin tourmenté, même rejet du monde. Une fois de plus le bonheur passe son tour. Slima endure trois ans, dans une geôle du sud, les coups de bambou d’un tortionnaire pour ses amours interdites avec ce soldat. La renaissance se fera loin d’un Maroc maudit, direction Le Caire et l’amour de Mouad, un Belge converti avec lequel elle retrouvera la foi, réinventera un islam fait de spiritualité. Son fils Jallal aura, lui aussi, besoin d’un autre pour trouver sa paix. Chétif mais charismatique, Mahmoud le guidera sur les terribles sentiers glissants d’une rivière funeste et sans retour. Utilisant l'islam de Rûmi qui, au XIIIe siècle, célébrait dans sa poésie pure les plaisirs de la vie et des femmes, il ouvrira un champ émancipé « des interdictions de penser, d'exister et de s'affranchir » défendus par les régimes en place. L’écrin subversif d’Abdellah Taïa se place ainsi au croisement de paradoxes existentiels, tapi au plus profond de chacun. Dans une liberté à trouver et à inventer en soi, au-delà des dogmatismes et des pressions sociales avilissantes. Un indispensable souffle de renouveau collectif.


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livre

voyage en amazon Le livre n’a pas de secret pour Pierre Assouline. Romancier inspiré, auteur notamment de Lutetia, biographe précis (de Simenon, Hergé…), blogueur frénétique, membre de l’Académie Goncourt, il répond avec un optimisme réfléchi à quelques angoissantes questions en ce début de XXIe siècle : la dématérialisation va-t-elle tuer le livre ? Quel avenir pour les librairies ?

Par Hervé Lévy Photo de C. Hélie / Gallimard Dialogue avec Amin Maalouf, vendredi 14 septembre à 20h à L’Aubette. Rencontre, samedi 22 à 14h30 à la Médiathèque Malraux www.bibliotheques-ideales. strasbourg.eu Au mois d’octobre paraitra, Une Question d’orgueil (Gallimard), une réflexion sur ce qui pousse un homme à trahir son pays à partir de la destinée du “Kim Philby français” www.gallimard.fr http://passouline.blog. lemonde.fr

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Dans quelle situation se trouvent les librairies françaises ? Les choses sont paradoxales : les libraires ont été sauvés – ou du moins ont subi des turbulences moindres qu’aux États-Unis – par la loi Lang sur le prix unique du livre, une exception française, aujourd’hui largement imitée. Récemment cependant, les baux commerciaux sont devenus prohibitifs et des maisons historiques – comme Castéla à Toulouse qui a fermé ses portes – ne peuvent plus suivre. Cela se conjugue avec la croissance du téléchargement et le succès des livres électroniques, même si ce double phénomène demeure embryonnaire. Au point que, pour la première fois, entre janvier et avril 2012, aux ÉtatsUnis, les ventes de livres numériques ont dépassé, en valeur, celles de livres papier. Allons nous suivre, comme souvent, leur exemple ? Cette évolution semble radicale et irréversible outre-Atlantique et l’on voit mal comment nous pourrions rester complètement hermétiques, même si le livre audio est un réel succès là-bas depuis des années et qu’il n’a jamais pris chez nous pour des raisons géographiques. En traversant ce pays immense, il est en effet possible d’écouter l’intégralité d’À la recherche du temps perdu, ce qui ne peut se faire dans l’Hexagone ! De grandes enseignes ont fermé aux USA, comme Borders en 2011. Pour moi, cela préfigure la fin de la Fnac telle qu’on l’a connue. Aujourd’hui à vendre, l’en-

seigne est en train de se métamorphoser, de devenir un “Darty bis”, proposant de plus en plus d’électroménager et réduisant la part du disque et du livre. Le slogan bien connu, La Fnac, premier libraire de France, ne veut plus dire grand-chose ! Dans ce contexte, comment les librairies peuvent-elles survivre ? À mon sens, il existe de la place pour la vente en ligne (Chapitre ou Amazon) et pour les librairies de quartier auxquelles je crois beaucoup. Lorsque Borders a fermé en 2011, j’ai fait une étude à Brooklyn : les librairies y fonctionnent très bien. Les gens du quartier les fréquentent, sont conseillés par des vendeurs passionnés, des écrivains viennent chaque jour ou presque faire des lectures, rencontrer leur public… Je ne sais pas s’il existe un salut entre la convivialité de la proximité et l’anonymat d’Internet, entre l’ultra local et l’ultra global. Heureusement, les grandes librairies – Kléber à Strasbourg ou Mollat à Bordeaux, par exemple – font un travail de terrain, tout en proposant un maximum de références : ce sont des endroits où il se passe toujours quelque chose, de véritables centres culturels privés. Cette métamorphose profonde des réseaux de distribution annonce-t-elle la fin du livre ? Pas du tout ! Au contraire, regardez la récente fermeture de The Village Voice, une librairie anglophone parisienne que j’aimais beau-


coup : les gens venaient regarder les livres, parler avec les auteurs… mais achetaient sur Amazon et lisaient sur tablettes. Ce n’est pas parce que les modalités du commerce du livre changent que le texte va mourir. Le problème est qu’il existe une confusion entre “l’objet livre” et son contenu. Nous assistons à la fin de la domination du premier qui offre d’immenses possibilités au second. Lire son journal sur une tablette – une pratique désormais très répandue – ne rime pas avec mort de l’information… Mais en France l’objet a été sacralisé ! Un des dangers de la dématérialisation est que chacun peut devenir auteur, éditeur et critique… Cela ne vous inquiète-t-il pas ? On n’a pas attendu le livre électronique pour ça, mais on en revient progressivement. Je le constate dans un domaine que je connais bien, l’information littéraire sur Internet. Nombreux sont ceux à se proclamer critiques, mais le phénomène est similaire à celui des radios libres il y a trente ans. Lorsqu’on avait libéré les ondes, tout le monde avait bricolé une radio dans sa salle de bains, mais le public s’était très rapidement dirigé vers les

stations – libres ou pas – faites par des gens dont c’était le métier. C’est pareil pour la critique littéraire sur le Net : il y a des milliers de sites tenus par des gens très sympas… On se tourne peu à peu vers l’expertise. Des tas de livres écrits par des inconnus sont en ligne. Et après ? Plus il existera ce chaos général, cette fausse démocratie participative consistant à dire « Vous êtres tous critiques, écrivains créateurs » – et pourquoi pas pilotes de ligne ou chirurgiens ? – plus on ira vers ceux qui possèdent un réel crédit. En somme, nous sommes dans une phase de transition : un écrémage est en cours… Dans tous les domaines : librairie, écriture, information… Passer du papier à l’immatériel est une révolution plus violente que de passer de la copie à la main à l’imprimerie au temps de Gutenberg. Depuis le mois de juin Le Monde en ligne se lit plus sur tablette et téléphone portable que sur ordinateur. Ce dernier deviendrait-il lui aussi obsolète ?

« Ce n’est pas parce que les modalités du commerce du livre changent que le texte va mourir. »

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le dico du rock Véritable encyclopédie musicale, le journaliste et écrivain Michka Assayas a dirigé la rédaction du volumineux Dictionnaire du rock*. Ce fan de Dylan, des Beatles ou de Joy Division continue d’avoir un rapport maladif avec le rock actuel qu’il défendait depuis 2008, tous les dimanches soirs, sur France Musique. Aujourd’hui, il peine pourtant à écouter un disque en entier…

Par Emmanuel Dosda Photo de Denis Rouvre

Édition d'In a lonely place, recueil de ses chroniques parues depuis 1980, chez Le Mot et le Reste http://atheles.org

Vous avez découvert la musique grâce à votre frère, le cinéaste Olivier Assayas, avec lequel vous avez entamé une collection depuis 1960. Où en est-elle ? La collection de vinyles est chez moi. Nous l’avons partagée jusqu’en 1985, lorsque nous avons cessé de vivre ensemble. Le CD a pris le relais, mais il n’a pas la même magie. Son arrivée a correspondu à une perte d’intensité dans la musique. Bien sûr, il y a eu des groupes comme Nirvana ou Radiohead qui m’ont beaucoup marqués, mais j’avais plus de trente ans et l’essentiel s’était déjà joué pour moi. Que représentait le rock pour l’ado studieux que vous étiez ? Un peu de sexe, de drogue et de rock & roll dans un monde de cahiers d’école et de stylos à encre ? C’était lié à l’ennui car je vivais dans un bled pas très loin de Paris, mais éloigné culturellement. Pas de télé, des stations de radio diffusant des chansons “rive gauche”… Le rock représentait une autre vie, loin des études, de la société, des traditions. Tout ça s’est mélangé avec Mai 68 et les manifestations gauchistes. J’étais jeune, mais espérais le grand chambardement. Il y avait quelque chose de prophétique dans la musique : j’attendais qu’elle anticipe ce que le monde allait devenir. Quand le punk est arrivé, je me suis rendu compte que la révolution n’allait jamais avoir lieu. Les Beatles, Bob Dylan, Roxy Music, King Crimson, John Cale, puis les Sex Pistols, Devo, B-52’s ou les Clash ont accompagné mes illusions et mes désillusions.

Dictionnaire du rock, coffret de deux volumes et un index (2 280 pages en tout), édité par Robert Laffont en 2000. Le Nouveau dictionnaire du rock paraîtra au printemps 2013… *

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Vous parlez de vous comme d’un “accumulateur compulsif”. Êtes-vous toujours victime de cette pathologie ? Oui, c’est difficile de l’éradiquer car j’ai été encyclopédiste avant de l’être professionnellement. J’ai gardé beaucoup de documents, des journaux, des numéros du New Musical

Express… J’ai entassé des 45 tours. Je suis de la génération de “l’archivisme”. Je savais que tout ce qui avait trait à cette musique allait devenir essentiel. C’était avant Internet et tout ça risquait de s’éparpiller, de disparaître. Alors j’ai constitué une sorte de caverne d’Ali Baba. Aujourd’hui, tout est immatériel, mais je vais toujours à la recherche d’artistes sur des sites de streaming et suis capable de rester trois heures chez Rough Trade à Londres. J’ai cette appréhension de passer à côté. Je ne guérirai jamais. En écrivant pour Actuel, Les Inrocks ou Rock&Folk, que cherchiez-vous à exprimer ? À 21 ans, je ne savais pas quoi faire après mes études de Lettres. Mon frère m’a poussé à contacter Rock&Folk et, à ma grande stupéfaction, ça a marché. J’étais très militant : je voulais parler de Joy Division, d’Echo and The Bunnymen ou de Gang of Four en France. Il y avait une vitalité existentielle chez eux et j’avais un combat à mener ! Et que retenez-vous des années 1990 ? J’ai connu le choc du double blanc des Beatles et de l’album des Sex Pistols et là, une autre histoire commençait. J’aurais pu écouter de la house, aller dans des raves un sifflet autour du cou, mais j’avais l’impression d’avoir déjà fait un tour de cadran. Vous prétendez ne pas écouter d’albums actuels en entier… Qui, aujourd’hui, écoute un album de bout en bout, un même artiste durant plus de 35 minutes ? Est-ce dû à la dictature du single et la surabondance de sorties ? Sans doute…  Vous offusquez-vous de notre époque qui recycle beaucoup ?


« Il faudrait créer avec une nouvelle pauvreté. Ce qui est stimulant en art, c’est la contrainte et les limites. C’est paradoxal, mais nous avons trop de possibilités, trop de matériel, trop de logiciels… »

Imiter les anciens, ça a toujours existé. L’Illiade et L’Odyssée ont été copiés, la peinture italienne de la Renaissance aussi… Si vous parlez des Beatles à un musicologue savant, il vous énumérera les emprunts à la musique baroque ou romantique. Ceux qui ont le monopole du discours sur la musique sont là pour ramener leur science et faire référence aux groupes du passé, mais on ne peut pas réinventer la roue à chaque fois. Comment avoir un propos original ? Il faudrait créer avec une nouvelle pauvreté. Ce qui est stimulant en art, c’est la contrainte et les limites. C’est paradoxal, mais nous avons trop de possibilités, trop de matériel, trop de logiciels…

Et la musique est très vite digérée… Il faut lutter contre l’insignifiance. La musique est considérée comme un accompagnement apportant du bien être. On cherche à la placer partout, dans les pubs, les magasins… Elle est devenue décorative et s’autodétruit rapidement. Elle n’a pas le temps d’entrer dans le cœur des gens. Selon vous, le rock, c’est « un mélange de naïveté, de mégalomanie, d’idéalisme, de mysticisme et, parfois, de folie ». Une bonne définition ? Le premier cri est important. Il faut faire comme si c’était la première fois.

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Carte blanche au collectif 3rs

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un regard

Par Patrick Lopokin Exposition à l’Arsenal de Metz, jusqu’au 30 septembre, avec la seconde lauréate, Leonora Hamill www.arsenal-metz.fr

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in situ d’éric pillot L’animal est un miroir fascinant pour l’homme. C’est sa part sauvage, non domestiquée et pourtant si proche de nous que réussit à capter Éric Pillot, lauréat 2012 du Prix HSBC pour la photographie. Avec ses formats carrés, sans aucunes retouches, il compose des clichés dans lesquels décors et animaux se fondent, comme s’ils avaient toujours été là. S’en dégage un onirisme sans fard et l’on oserait presque demander si ce gorille pensif a, luimême, peint les arbres verts et la flore murale de sa cage. Qui réprimera le premier, lorsqu’il

croisera une statue connue sur son chemin, cette appréhension de découvrir – comme Charlton Heston dans La Planète des singes – qu’elle n’est finalement pas… “humaine” ? 

In Situ d’Éric Pillot, Actes Sud (20 €) www.actes-sud.fr


carte blanche Ă fanny walz

www.fannywalz.com

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art contemporain

i need dollart Il est l’un des artistes les plus chers du XXIe siècle. Avec son look de trader au sourire carnassier, Jeff Koons se joue de son époque dans un art étudié du show à l’américaine et de la mise en scène débuté par l’utilisation médiatique de son mariage avec l'actrice porno Cicciolina. Revue en images de l'exposition consacrée par la Fondation Beyeler au pape du kitsch chic.

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« La publicité cible les gens par leur tranche de revenus pour en tirer un maximum de profit. Les gens à la recherche du luxe sont aussi comme des alcooliques insatiables. Ils perdent tout contrôle, jusqu'à la dépravation. »

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« Tout vient de ce moment où nous faisons l'expérience de l’Art qui est notre propre potentiel en tant qu'être humain. Nait alors l'excitation de possibilités infinies d’expérimentations. Les objets constituant le point de départ de mon travail sont vides, inutiles et dénués de sens. Ils ne sont que des transpondeurs, pas de l'Art. L'Art est dans celui qui regarde. »

Légendes des photos 1. Michael Jackson and Bubbles, 1988, porcelaine, 106,7 x 179,1 x 82,6 cm. The Broad Art Foundation, Santa Monica © Jeff Koons. Photo : Jeff Koons Studio / Douglas M. Parker Studio, Los Angeles 2. Jeff Koons devant Balloon Swan (Magenta), 2004–11, lors de l'inauguration de l'exposition. Photo : Irina Schrag 3. New Hoover Convertible, 1980, aspirateur, acrylique et tubes néon, 142,2 x 57,2 x 57,2 cm. Rubell Family Collection, Miami © Jeff Koons. Photo : Jeff Koons Studio / Douglas M. Parker Studio, Los Angeles 4. New Shelton Wet/Drys Tripledecker, 1981, trois aspirateurs, acrylique et tubes néon, 316,2 x 71,1 x 71,1 cm. Des Moines Art Center Permanent Collections, acquis grâce au produit de la vente d’un don de Roy Halston Frowick, 1991 © Jeff Koons. Photo : Jeff Koons Studio, New York

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« On peut voir au premier coup d'oeil de l'ironie dans mon travail... mais moi je n'en vois aucune. L'ironie cause trop de contemplation... »

Légendes des photos 5. Woman in Tub, 1988, porcelaine, 60,3 x 91,4 x 68,6 cm, Collection privée 6. Pink Panther, 1988, porcelaine, 104,1 x 52,1 x 48,3 cm, Courtesy The Brant Foundation, Greenwich, Connecticut © Jeff Koons. Photo : TASCHEN GmbH / Schaub / Höffner, Köln 7. Balloon Dog (Red), 1994–2000, Acier chromé inoxydable avec vernis coloré transparent, 307,3 x 363,2 x 114,3 cm. Collection privée, Europe © Jeff Koons. Photo : Irina Schrag 8. Balloon Flower (Blue), 1995–2000, installation au Berower Park de la Fondation Beyeler, Riehen / Basel. Acier chromé inoxydable avec vernis coloré transparent, 340 x 285 x 260 cm, Collection privée. © Jeff Koons, photo : Mark Niedermann

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carte blanche Ă maxime stange

Tchernobyl, septembre 2010 www.maxime-stange.com

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Fernand Léger, La Baigneuse, 1932, Musée national Fernand-Léger, Biot. Foto: © bpk/Musée national Fernand-Léger, Biot/Gérard Blot. VG Bild-Kunst, Bonn 2012 Henri Laurens, L’Automne, 1948, Centre Pompidou – Musée national d’art moderne, Paris. Foto: © bpk/CNAC-MNAM/Adam Rzepka. VG Bild-Kunst, Bonn 2012

Billetterie

ENVIE DE SORTIR ? LA FNAC VOUS INSPIRE

à la laiterie StraSbourg /

l’OsOsphèrE

lEs Nuits ÉlEctrONiquEs L e

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s e p t e m b r e

L e

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à pArtIr De 23H30

éLectro ALL oVer

LEGER LAURENS Tête-à-Tête

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s e b a s t i An

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Di – So 10 –18 Uhr | www.museum-frieder-burda.de

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part #4

part #2

23.06.– 04.11. 2012

s e p t e m b r e

part #3

part #1

«KOMPAKT All Night Long»

mIcHAe L m Ay er + WHomA D eW Ho + sA scHIe N N e + terrAN o VA + jeNNIF er c A rD IN I + co m A + D eNIs stoc KHAU seN

extrait de la programmation lun 24 sep

club

boy + jens lekman indie pop

mer 10 oct

club

animal collective pop 3d

club

purity ring

turntable Soul muSic

grande Salle

a place to bury strangers Shoega zing noiSe rock fréné tik

sam 13 oct

grande Salle

lun 5 nov

belleruche jeu 11 oct

sam 3 nov

grande Salle

tindersticks

club

wave machines indie Synth pop rock

ven 19 oct

mer 7 nov

grande Salle

skip the use bombe élec tro rock

sam 10 nov

grande Salle

eiffel rock fr anç aiS

pop élégante

mer 17 oct

élec tro dream pop SenSuelle

club

ven 16 nov

grande Salle

wax tailor

& the dusty rainbow experience trip- hop & hip- hop ciném atique

sam 24 nov

grande Salle

calexico

the hundred in the hands

indie folk a meric ana tucSon rock

élec tro pop goth

ven 30 nov

jeu 25 oct

lescop + juveniles

club

liars

ven 26 oct

club

the bewitched hands

grande Salle

Soirée c abare t fre akS # 2 avec

toxic avenger

+ le catcheur, la pute et le dealer

+ mr. magnetix + magie & performances

pop SongS

élec tro déguiSe part y

mar 30 oct

club

rubin steiner indie rock

ven 2 nov

new wave Synthpop

sam 1 déc

deStroy rock re vival dance

club

ven 7 déc

stupeflip

grande Salle nouveau Spectacle

élec tro hip- hop punk

grande Salle

totally enormous extinct dinosaurs élec tro pop dancefloor

Réservez vos billets en magasin, sur votre mobile et sur fnac.com

sam 8 déc

klub des loosers r ap indé

grande Salle


carte blanche à

mounir

fatmi

ain 1 revient pour Poly sur L'artiste et plasticien maroc s le monde arabe au traver la place de l’image dans s tion olu rév des et s mp nte d'une analyse critique du Pri ayant secoué 2011.

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Les Printemps Perdus, mounir fatmi, 3 balais de 3 mètres et 22 drapeaux de la Ligue arabe, vue de l'exposition The Future of A Promise à la 54e Biennale de Venise, 2011


Mon père a perdu toutes ses dents, maintenant je peux le mordre. Le magnétoscope de dieu

Je vais essayer d’être très prudent dans mes réflexions et mes jugements. Les informations vont très vite. On est en train de vivre une vitesse jamais égalée. Mais je suis sûr d’une chose : c’est que personne n’oubliera dans notre histoire contemporaine ce qu’il s’est passé durant le mois de février 2011 : deux révolutions dans deux pays arabes où tout était figé dans le temps depuis plus de 35 ans. C’est comme si dieu, s’il existe, avait fait un arrêt sur image dans cette région du monde et avait oublié d’appuyer sur Play. C’est comme si la plupart des gens dans les pays arabes étaient figés et que seuls les touristes occidentaux avaient le droit de bouger de circuler, de prendre des photos et des vidéos de leurs vacances en admirant les pyramides et en profitant des beaux hôtels à bas prix. Personne n’a vu ou voulu voir le malaise des sociétés arabes tant que le pétrole coulait à flot et qu’une pseudo stabilité politico-religieuse était installée. C’est fou de se rendre compte tout à coup que ces pays sont composés d’une population souvent très jeune, assoiffée de liberté, de démocratie, de justice et qui, tout simplement, aspire à un monde meilleur. Finalement dieu vient de se rendre compte que la touche “arrêt sur image” du magnétoscope est toujours enfoncée. Panique, je pense qu’il s’est trompé pendant un laps de temps et a appuyé sur le bouton “accélérer”. Les événements se sont succédés tellement vite que même les médias ont été pris de cours. Ils ont commencé à parler du printemps arabe avant même l’arrivée du printemps. C’est tellement fou qu’on peut tout se permettre en ce début d’année. Allez, je vais commencer par une histoire drôle. Deux fous se rencontrent, le premier demande au second  : «  Quelle heure est-il ? » Le second réfléchit et après un long moment il répond : « Je ne peux pas te dire, tu sais, elle change tout le temps. » Parler d’Internet, des réseaux sociaux, de Facebook, Twitter, Google, Myspace ou de Wikileaks, c’est se trouver à la place de ce fou et essayer de répondre logiquement à une question illogique. Le plus important ici c’est d’essayer de comprendre ce phénomène, et pour le comprendre il faut parler de l’image dans le monde arabe. Je ne veux pas parler ici du cinéma. Malheureusement, la qualité

des films qu’on a pu produire ces trente dernières années, est lamentable pour ne pas dire décevante, excepté quelques-uns. Cela est dû aux régimes dictatoriaux arabes et surtout au manque de moyens, de liberté d’expression et souvent à cause de l’autocensure des réalisateurs eux-mêmes. Parler de l’image dans le monde arabe m’oblige à sauter toute une période postcoloniale de création d’hôpitaux de lavage de cerveaux, je veux dire des télévisions d’État et commencer directement par la création, en 1996, de la chaine Al Jazeera au Qatar. Histoire. Une année avant, le fils Hamad ibn Khalifa Al Thani alors ministre de la défense destitue dans un coup d’état son père se trouvant alors en Suisse et prend le pouvoir. Je pense qu’on peut considérer cette date comme le début d’une nouvelle image du monde arabe. Une rupture avec le père et le lancement d’une chaine de télévision. Soyons d’accord, je ne suis pas là en train de faire l’apologie de la chaine Al Jazeera, qui peut être critiquée sur plusieurs points. Personnellement, je porte toujours une vision critique sur ce vieux média qu’est la télévision. Mais, la révolte du Printemps arabe aurait pris beaucoup plus de temps sans l’efficacité des réseaux sociaux mais aussi sans la diffusion d’Al Jazeera auprès de plus de 40 millions de téléspectateurs dans le monde. Bon, essayons de voir tout ça avec la cassette et le magnétoscope de dieu ; ce qui nous permettra d’avancer, de reculer, de ralentir et de faire des arrêts sur image. Il y a plusieurs dates sans lesquelles il serait difficile de parler de la naissance de cette nouvelle société d’information dans les pays arabes. Je choisis ici rapidement quelques événements symboliques, de la télévision au réseau Internet, qui ont marqué la rue arabe et qui m’ont marqué personnellement. Retour en arrière, vitesse rapide, arrêtons-nous en 1990, guerre du Golfe menée par Georges Bush père, invasion du Koweït par l’Irak. Janvier 1991, les États-Unis et la coalition protègent l’Arabie Saoudite et libèrent le Koweït. Titre de l’opération : Bouclier du désert qui devient ensuite Tempête du désert et qu’on peut qualifier à la fin de « Désert tout court ». Tous ces

noms qui ressemblent à des mauvais films hollywoodiens de série Z ont été donnés par le Département de la Défense des ÉtatsUnis. Toute l’information ou presque a été gérée par la chaine de télévision américaine CNN et quelques médias Européens. Avance rapide... stop. 11 septembre 2001 : le choc. Une grande partie des

images a été filmée par des amateurs avec leurs téléphones portables, exceptées quelques équipes de tournage qui se trouvaient par hasard au bon endroit au bon moment. L’image du monde arabe, ou plutôt des Arabes dans le monde, a pris un coup fatal. Il fallait tout refaire mais la machine médiatique était tellement puissante qu’elle a failli convaincre toute la jeunesse arabe que leur héros s’appelait Ben Laden, que leur cause était le djihad, que leur seule arme était leur corps et que la seule solution était le terrorisme. La suite des événements nous a prouvé le contraire. En réponse à ces attentats, George W. Bush fils a lancé sa doctrine de « guerre préventive » qui a justifié la guerre d’Afghanistan et l’invasion de l’Irak dite « opération Iraqi Freedom ». Première grande information : l’Irak n’avait pas la grande et puissante armée martelée depuis des années par la machine médiatique. Sa défaite a été rapide, ainsi que la capture, le jugement et l’exécution de Saddam Hussein. Une guerre-éclair, des images diffusées en temps réel, presque un jeu vidéo. On voit Bagdad éclairé par les lumières d’explosions de bombes et de missiles. « We got him. » On voit Saddam Hussein barbu dans un état sauvage. Un médecin militaire prélève son ADN ; lui, ouvre sa bouche comme un animal capturé. Fin du jeu. Cette fois l’information est reliée et suivie de très près par Al Jazeera ainsi que d’autres chaines arabes. Les images de l’exécution de Saddam Hussein filmées par le téléphone portable de son propre bourreau circulent sur YouTube. Date intéressante : ce que la télévision ne peut pas diffuser, Internet l’intègre et le digère facilement. Avance rapide, le 7 octobre 2001. Al Jazeera diffuse l’enregistrement de la vidéo d’Oussama Ben Laden. La chaine s’affirme alors sur la scène internationale. Accusée d’être anti-américaine, les médias américains avaient censuré ses images et ses Poly 151 Septembre 12

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locaux ont été bombardés en Afghanistan et en Irak. Avance rapide, stop. Autre date et autre image clé : 2009, manifestation de protestation contre le résultat de l’élection présidentielle iranienne et la réélection de Mahmoud Ahmadinejad. L’agonie d’une jeune femme tuée par balle est filmée par un téléphone portable. Rapidement posté sur Internet, diffusée sur les réseaux sociaux, la vidéo fait le tour du monde. La jeune Neda devient l’image de cette presque révolution iranienne. Retour en arrière, une scène qui mérite

d’être vue plusieurs fois au ralenti. Une chaussure qui vole en l’air, un objet volant non identifié dans une salle de conférence de presse hyper surveillée, protection maximale. Nous sommes à Bagdad le 14 décembre 2008, Muntadhar al Zaidi, correspondant de la chaine de télévision Al Baghdadia TV lance ses deux chaussures en direction du président George W. Bush; action pour laquelle il a été condamné à trois ans de prison, réduite à un an en appel. Cette image est devenue par la suite un symbole de résistance dans les pays arabes. Premier signe de révolte contre le paternalisme américain. Une très bonne leçon donnée aux terroristes d’Al-Qaïda : il n’y a plus besoin de s’exploser pour être écouté et faire la Une des médias. Retour en arrière, 12 juillet 2007, une vidéo captée à Bagdad à partir d’un hélicoptère Apache de l’armée américaine. En noir et blanc l’image ressemble toujours à un jeu vidéo. On entend les pilotes demander la permission de tirer sur un groupe de civils d’environ douze hommes. La permission a été donnée. Résultat : plusieurs 80

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blessés et des morts dont un journaliste de l’agence Reuters et son chauffeur. Wikileaks a montré la vidéo au National Press Club en avril 2010 et l’a qualifiée de « meurtre collatéral ». Avance rapide, stop. L’image est mentale, je n’arrive plus à l’effacer de mon cerveau. 17 décembre 2010, le désespoir d’un vendeur ambulant le pousse à s’immoler. Le feu encore le feu. Tout a commencé avec le feu. De l’évolution à la révolution. Cette image déchire le plan de mon regard. J’ai envie de couper mon globe oculaire, façon Chien Andalou. Luis Buñuel avait raison, il vaut mieux couper notre regard si on ne supporte plus ce que l’on voit. Mais cette image de ce jeune corps qui brûle en Tunisie ainsi que d’autres corps dans plusieurs pays arabes continue à me hanter même en fermant les yeux. Je pense qu’elle continuera aussi de hanter le président Zine el-Abidine Ben Ali jusqu’à sa tombe. Stop, retour en arrière, vitesse rapide. Octobre 2001, en visite au Qatar le pré-

sident égyptien Hosni Moubarak a tenu à visiter les locaux d’Al Jazeera. Après quoi il aurait dit : « C’est donc de cette boite d’allumettes que vient tout ce vacarme ! » Il était surement loin de penser qu’un jour une seule allumette suffirait à porter ce vent chaud qui souffle sur tout le monde arabe. Un grand décalage entre l’image et le son

Parlons maintenant des réseaux. Est-ce que j’aime les réseaux sociaux ? Non, mais j’aime ce que cela permet de faire. Soyons clairs, tout ça ce n’est que le début de quelque chose qu’on ne maîtrise pas encore. Quelque chose qui grandit vite,

qui change rapidement et qui se déplace instantanément. Et heureusement que c’est avec l’énergie des jeunes visionnaires, des passionnés et des révolutionnaires qu’elle fonctionne. On peut parler ici du miracle informatique, une vraie révolution. Surement que les présidents et les rois de certains pays arabes qui pensaient encore que la terre est plate ne pouvaient pas prévoir, ni comprendre que les conséquences de cette révolution technologique pouvaient être une des clés de leurs renversements. Ils ne savaient pas que le PC, hier, Parti communiste est devenu aujourd’hui un personal computer. Que grâce à Internet, cet outil de militaire dont les fondations ont vu le jour dans les années 1960 aux États-Unis et développées dans les années 1980 par les chercheurs du CERN ; et grâce au concept du personal computer qui a vu son succès dans les années 1990 avec la baisse des prix des ordinateurs, la rue arabe allait accoucher d’une jeunesse démocrate. Ils n’ont pas compris non plus l’intérêt des réseaux sociaux et non pas vu la naissance de cette société globale de l’information. Ils ne pouvaient heureusement pas prévoir que la fusion des technologies de communication (téléphonie portable) et de l’image pouvait être un vrai danger pour leurs stabilités confortables. Que n’importe quel portable peut prendre des photos, des vidéos, enregistrer des interviews et surtout transmettre ces données en temps réel sur un réseau mondial qui est le web. Bref, ils ne pouvaient pas imaginer que la diffusion de l’information via ces réseaux puisse être une vraie arme de destitution massive. Le décalage entre la jeunesse démocrate et les vieux dictateurs autocrates a accéléré l’organisation ou plutôt la synchronisation des manifestations et des mouvements contestataires en


« C’est donc de cette boite d’allumettes que vient tout ce vacarme ! » Hosni Moubarak

général. L’esprit du réseau a fait que cette jeunesse n’a pas demandé le pouvoir, mais le changement du pouvoir. Encore un point de décalage qui a déstabilisé l’ancienne vieille machine politique des pays arabes. Quand le président tunisien Ben Ali a voulu couper le réseau Internet, il ne savait pas que des militants du net, les Anonymous, allaient lancer un appel à la suite duquel 8 000 hackers ont attaqué plusieurs sites officiels ainsi que celui du ministère de l’Intérieur et de la Banque centrale. Le président Moubarak a fait la même erreur en coupant le réseau égyptien, ce qui a fait augmenter largement les manifestants sur la place Tahrir vu qu’ils ne pouvaient plus rester connectés sur le web. L’autre erreur, c’était de couper la transmission d’Al Jazeera, d’arrêter ses correspondants et de fermer son bureau au Caire. En direct, via un téléphone portable, un manifestant déclare à la journaliste de la chaine : « S’ils ont arrêté vos correspondants madame, sachez que plus de 10 millions de manifestants ici à la place Tahrir sont des correspondants d’Al Jazeera. » Comme Ben Ali, Moubarak a perdu son pouvoir en perdant la bataille médiatique. Les anciens instruments de censure et d’oppression ne fonctionnent plus. Le point essentiel dans cette révolution est le passage des jeunes arabes de la frustration et la soif d’information, à l’envie et l’obligation de la diffuser, où plutôt comme on dit sur le réseau de la « partager ». Le réseau dormant s’est réveillé. Une connexion au cerveau collectif du monde arabe a fait que ce mouvement s’est propagé à une vitesse phénoménale. La Tunisie, l’Égypte, la Libye, l’Algérie, le

Yémen, la Jordanie, le Maroc. Plus d’exception arabe. Je ne veux pas faire ici de la psychanalyse de bas étage. Mais c’est contre ce vieux concept de l’image du père que la jeunesse s’est révoltée. Ces pères qu’on a vu accepter l’inacceptable depuis plus de trente ans, ne sachant quoi faire, ni quoi décider, perdus entre les régimes autoritaires et les mouvements islamistes. C’est une révolte contre le paternalisme en général, qu’il vienne de l’extérieur (aides et hypocrisie) ou de l’intérieur (manipulation et protectionnisme). À ce titre, l’histoire retiendra que c’est en suivant la politique et les idées de son père que George W. Bush a attaqué l’Irak et volé une vraie démocratie à ce peuple qui aurait surement renversé Saddam Hussein dans le contexte actuel. Avec ou sans le roi

Très en retard. Le roi du Maroc a prouvé encore une fois qu’il était un faux jeune, je veux dire un vrai vieux. Il s’est adressé au peuple d’une manière paternaliste parlant du modèle marocain de démocratie et du développement, essayant de le rassurer alors que le malaise est visible à l’œil nu et que depuis le 20 février 2011 les manifestants demandent des réformes politiques et constitutionnelles profondes. Très en retard, l’installation du comité économique et social. Très en retard, la mise en place le 3 mars du nouvel organisme public chargé de la défense des droits de l’homme, remplaçant le précédent conseil au rôle uniquement consultatif créé par son père, le roi Hassan II, en 1990. Malheureusement le roi Mohamed VI a du mal à couper définitivement avec les idées et la politique de son père. Il suffit de voir les télégrammes diplomatiques des rapports secrets du Département d’État américain sur le site Wikileaks

concernant le Maroc, pour comprendre la situation et le malaise des marocains. Les pratiques de corruption se sont institutionnalisées. Tout le système repose sur trois personnes qui occupent toutes des positions privilégiées au cœur de la monarchie. Mohamed VI compte peut être sur le syndrome de Stockholm et l’amour absolu des marocains au trône Alaouite. Ou encore sur son vieux slogan dépassé : « Le roi des pauvres. » Il ne s’est pas rendu compte que ces pauvres qui l’ont soutenu et aimé à la veille de la mort de son père et son avènement en 1999, se sont appauvris et que leur situation est devenue plus que critique durant les onze années de son règne. Le Maroc a besoin d’un vrai changement, une vraie Révolution du roi et du peuple2. De toute façon, si le Roi est incapable de la faire, le peuple la fera. Je rejoins ici l’écrivais marocain Abdelhak Serhane dans sa lettre au roi publié dans le journal Le Monde du 4 mars 2011. « La révolution est en marche. Viendra-t-elle de vous ou se fera-t-elle contre vous ? [...] Si vous le faites, on se mobilisera tous derrière vous dans cette noble démarche. Si vous voulez continuer à faire de la simple figuration, la révolution se fera alors contre vous. Et dans ce cas, la houle emportera tout sur son passage. » 1

Lire son portrait à l’occasion de l’exposition Fuck Architects, au Frac Alsace en 2009, dans Poly n°125 ou sur www.poly.fr

La Révolution du roi et du peuple est une fête nationale commémorée chaque année, le 20 août, qui rappelle la déportation du Sultan Mohammed V vers Madagascar après que les autorités françaises l’aient destitué en 1953

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www.mounirfatmi.com Poly 151 Septembre 12

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Temple of Heaven, photographie tirée de la série Hide in the City, 2010. Courtesy Liu Bolin / Galerie Paris-Beijing Supermarket III, photographie tirée de la série Hide in the City, 2011. Courtesy Liu Bolin / Galerie Paris-Beijing


art contemporain

le caméléon qui fait non Peint sous toutes les coutures, y compris la peau, l’artiste chinois Liu Bolin se prend en photo dissimulé dans des lieux de pouvoir emblématiques de l’Empire du milieu, mais aussi de symboles de la modernité économique. Son travail, toléré par la République Populaire de Chine fait le tour du globe et montre un homme seul au milieu du chaos du monde, mis en scène, dénoncé et, paradoxalement, exhibé. Peintre caméléon, vous gardez les traces photographiques de vos disparitions, d’un effacement volontaire vous permettant de révéler ce qu’on ne voit plus ? La première inspiration de mon travail relevait d’une sorte d’inadaptation à la société moderne ainsi que d’une protestation silencieuse contre la destruction, en 2005, des ateliers d’artistes du Suojiacun Village où je vivais et travaillais, dans le nord de Pékin. J’étais pour la première fois directement touché par les choix du gouvernement. Mon travail consiste à réveiller les consciences, à tourner le regard des gens vers l’histoire que nous construisons ensemble mais aussi vers le type de société dans laquelle nous vivons. Le développement de la Chine est très important pour le pays. Mais il s’accompagne aussi de profonds dégâts sociaux. Je sème l’idée qu’il y a d’autres voies de développement. En mettant mon propre corps en scène, je signifie à chacun que c’est ce que produisent les hommes qui nous met en danger de disparition. Vous avez une grande conscience écologique, mais aussi historique, tournée vers l’humain… Les trois mille dernières années de civilisation semblent illustrer comment les êtres évoluent dans la destruction de leur environnement et dans l’exploitation d’autrui. Le coût de cette brillante civilisation humaine ? Les hommes oublient qu’ils sont encore des animaux,

ils oublient leurs propres instincts mais aussi qu’ils doivent toujours penser à comment survivre. Alors que l’humanité se réjouit de son développement, sa propre avidité creuse sa tombe. Plutôt que de dire que nous jouons un rôle clé, il serait préférable de dire que nous sommes simplement en train de nous assassiner avec nos propres mains. La faute en incombe à cette course effrénée vers le développement économique, en Chine comme ailleurs ? Le sens d’être humain est aujourd’hui troublé par le développement économique. Le corps disparaît avec la mort mais ce qui est, lentement, affaibli par la course au progrès, c’est l’esprit. Parce que la pensée est le sens de la vie, la mort de ce dernier est plus terrible encore. Les guerres dans la première moitié du XX e siècle et les changements dans l’économie mondiale dans la seconde ont affaibli notre capacité à créer du sens. Directement ou indirectement, volontairement ou à contrecœur, les êtres humains, qui pensaient être les maîtres sur Terre, sont maintenant contrôlés par les forces de la nature. Parfois, je trouve chanceux de ne pas être né dans les années 1950. Les gens de cette génération ont tout connu : le culte de masse du président Mao, la Révolution culturelle, un manque d’éducation à l’Université, le « bol de riz en fer », le logement public puis la pro-

Unify the Thought to Promote Education More, photographie tirée de la série Hide in the City, 2007. Courtesy Liu Bolin / Galerie Paris-Beijing

priété privée des maisons individuelles, les enfants qui vont à l’école à leurs propres frais et ainsi de suite. La force de la culture et de la tradition peuvent influencer la pensée de toute une génération. Aujourd’hui, les visions du monde sont différentes. Chacun décide de son propre chemin pour communiquer avec le monde extérieur. Je choisis de me fondre dans l’environnement. Plutôt que de dire que j’y disparais, il serait plus juste de dire que l’environnement m’a mangé et que je ne peux choisir d’être actif ou passif. Dans un contexte où le patrimoine culturel est mis en avant, la dissimulation n’est en réalité pas une manière de se cacher.

Par Irina Schrag www.parisbeijingphotogallery.com

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carte blanche Ă stĂŠphane louis

Grabowsee, 2010 (en haut) et Gelsenkirchen, 2012 (en bas) www.stephanelouis.com

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Carte blanche Ă pierre fraenkel

Projection de Pierre Fraenkel (Ă la Fonderie de Mulhouse) www.pierrefraenkel.com 86

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the artists Depuis plus de dix ans, Martin Zimmermann & Dimitri de Perrot électrisent les scènes contemporaines avec des spectacles made in Zurich habités de clowns, de danseurs haletants et d’incroyables acrobates dans des scénographies innovantes et vivantes. Rencontre à Mulhouse avec l’imprévisible circassien et le trifouilleur musical, au lendemain de leur dernier spectacle, Hans was Heiri.

Par Thomas Flagel Photos d’Augustin Rebetez

Hans was Heiri, au MaillonWacken (Strasbourg), du 2 au 5 mai 2013 www.maillon.eu www.zimmermanndeperrot. com

Qu’est-ce qui rend vos spectacles à la fois inclassables et détonants ? Le point de départ de chacune de vos créations : un décor pensé comme une contrainte et une potentialité de jeu auquel vous consacrez énormément de temps ? Martin Zimmermann C’est le point de départ de notre dialogue. Nous sommes un duo de metteurs en scène, un musicien et un circassien, ce qui est rare et très particulier. Nous venons plus du visuel que de la musique et du corps. On invente un espace, on le bricole, le dessine. On en fait une maquette et, avec notre équipe, construisons un décor avant de choisir des interprètes pour y évoluer. Nous attirons des artistes avec beaucoup

de bagage qui veulent se heurter à notre univers et sortir des cases de leur technique pour s’exprimer plus librement. Vous aimez contrôler tous les aspects d’un spectacle ? MZ Nous travaillons énormément à base d’improvisations et essayons de créer une sorte de micro-société, avec des gens qui représentent le monde entier, que ce soit dans leurs caractères ou leurs physiques. Dans notre théâtre, les silhouettes des personnages ne ressemblent à aucun autre ! Ce sont d’étonnants clowns tragi-comiques. Cela prend du temps à construire et à comprendre. Nous travaillons beaucoup de manière individuelle. C’est cette personnalisation des rôles, dans l’approche de leur construction comme dans le rendu sur scène, qui rend les choses uniques, le mélange du corps avec le décor et la musique. Avec Dimitri en DJ sur scène, elle tient une grande place dans l’ambiance et la respiration de vos pièces. Comment nait la couleur musicale de vos spectacles ? Dimitri de Perrot Depuis le temps, nous nous connaissons tellement que tout se mélange. Durant le processus de création, il y a des moments où je joue et d’autres où je laisse de la place. Nous creusons beaucoup de pistes différentes dans notre atelier de recherche. Les premiers mois, la musique joue un rôle important pour guider, amener les interprètes à sortir d’eux. La création émerge d’elle-même à un moment donné. C’est ce qui est beau, elle nous échappe et se révèle à nous. Notre métier est de savoir reconnaître ces moments pour les conserver et les ordonner. Tout cela est le fruit de notre relation d’amitié, de notre écoute mutuelle, de ce qui nous travaille et nous anime. Toutes les disciplines que nous réunissons respirent. Nous n’utilisons pas de texte, pas de paroles. Tout réside dans l’histoire que l’on se fait, dans les sensations que l’on provoque et génère. Nous ne faisons qu’amener la vie sur le plateau.

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Votre manière de considérer le public est très intéressante. Vous jouez avec ceux qui vous regardent, provoquant énormément de réactions… MZ Cela fait partie de notre identité et de ce que nous avons toujours voulu développer. Je viens du cirque et, comme en musique, la communication avec le public est essentielle. D’autant plus que le théâtre est encore bien trop lié à une certaine élite intellectuelle. On devrait y comprendre des choses difficiles… DDP À l’inverse, nous disons souvent que nous ne proposons que 50% des choses. Au public d’apporter l’autre moitié. Avez-vous conscience de participer au nouveau regard que l’on pose sur le cirque contemporain ? MZ Une nouvelle forme a émergé depuis vingt ans. Le cirque est allé vers la danse et le théâtre. Mais il ne faut pas oublier que nous sommes suisses-allemands et totalement influencés par ce pays où l’on parle quatre langues, où l’artisanat est fort, les inventeurs nombreux… Nous avons

cette ouverture obligatoire vers d’autres pays car personne ne parle le suisseallemand ! Nous sommes donc ceux qui doivent s’adapter. Regarder ailleurs, sans peur, nous a ouvert de nombreuses portes. DDP Tout vient d’un besoin de s’exprimer, de s’inventer. En Suisse alémanique, la vraie vie est ailleurs, du côté de l’Allemagne par exemple. Nous sommes toujours les “faux”. Du coup tu pars avec une liberté totale. Si tu t’en fous d’être un “petit Suisse”, tout est plus facile ! Quelle est la dimension politique ou engagée de vos spectacles qui parlent du rapport à l’autre, de la place de l’humain dans la ville, de l’altérité, de la différence ? DDP Notre théâtre a une dimension politique à partir du moment où l’on revendique l’humain dans ses différences et ses ressemblances : il faut les aimer et les accepter. On aimerait que les gens apprennent à rire d’eux-mêmes. La tolérance et l’ouverture sont des thèmes politiques. Nous croyons en la beauté de l’humain, à des valeurs simples, belles et justes. Nous

essayons de toucher le public et de le pousser vers l’autre. L’humour vous permet aussi de faire passer des choses plus délicates… MZ Le rire est une arme très puissante. Plus on avance dans notre travail, plus on a envie d’aller vers cet humour tragi-comique où l’on rit de soi et des autres. Cela permet de se mettre en question. L’autre te renvoie ce rire, le décuple. Et le cinéma dans tout ça ? Vous, amoureux de l’image… DDP Nous n’avons pas encore eu le temps de nous y atteler mais l’envie est là. C’est un autre métier, une autre aventure excitante que de trouver comment transmettre ce que l’on fait dans le spectacle vivant sur pellicule. Ce serait génial de prendre le temps d’y toucher. MZ Quand on a vu The Artist, l’envie s’est décuplée. Il faudrait réussir à faire notre cinéma muet à nous tel que sur scène. S’enfermer dans une salle pendant un an avec des cameramen sur un projet serait génial… Poly 150 Été 12

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musique contemporaine

« la musique, où estelle aujourd'hui ? » Compositeur qualifié par certains de « Mozart du XXIe siècle », directeur du CNSMDP1 et chef d’orchestre à ses heures, Bruno Mantovani est aujourd’hui au cœur de la musique. Il nous livre sa vision du répertoire contemporain et bat en brèche des idées reçues qui ont la vie dure.

Par Hervé Lévy Photo de Pascal Bastien

Trois œuvres de Bruno Mantovani sont à découvrir au festival Musica de Strasbourg, du 21 septembre au 6 octobre - Concerto de chambre n°2, dans le cadre de la “tournée CG67”, jeudi 27 septembre à l’Espace Rohan de Saverne, mardi 2 octobre à la MAC de Bischwiller et samedi 6 ocotbre aux Tanzmatten de Sélestat - Suonare, vendredi 5 octobre à la Salle de la Bourse - Concerto pour deux pianos, samedi 6 octobre, au Palais de la Musique et des Congrès www.festivalmusica.org www.brunomantovani.com

1 Conservatoire National Supérieur de Musique et de Danse de Paris, établissement qui forme l’élite des musiciens français – www.cnsmdp.fr 2 Pianiste italien né en 1942, connu pour son amour du répertoire contemporain 3 Compositeur fondateur du système dodécaphonique

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Dans une chanson aux référents beethoveniens, Muss es sein ? Es muss sein !, Léo Ferré se moquait en 1976 d’une certaine musique contemporaine : « La Musique, où est-elle aujourd'hui ? / (…) Tu la trouves à Polytechnique / Entre deux équations, ma chère / Avec Boulez dans sa boutique / Un ministre à la boutonnière ». Qu’en pensez-vous ? J’ai pas mal de tendresse pour Ferré, politiquement et humainement, mais cette affirmation est symptomatique et caricaturale. D’abord, elle est absurde, puisque la musique de Boulez n’est pas écrite avec des équations et que longtemps – jusqu’à l’élection de Pompidou – il a été en conflit avec le politique, mais ce n’est pas le plus important. Derrière Boulez, c’est bien sûr toute la musique contemporaine – et je m’inclus dedans – qui est visée. En 2012, on en est toujours là, à affirmer que ce répertoire ne touche pas les gens. C’est faux : un véritable public existe, contrairement à ce que l’on dit, et tous les interprètes classiques font de la création : on est loin de l’époque où seuls des gens comme Maurizio Pollini2 défendaient à la fois les classiques et les contemporains ! La phrase de Ferré est une absurdité démagogique qui a malheureusement encore de beaux jours devant elle !

Que voulez-vous dire par là ? Au retour d’une des séances que j’évoquais, dans un état de grande joie, je tombe par hasard sur une quotidienne de Laurent Ruquier sur France 2. Nous étions quelques jours après le 11 septembre et l’animateur demandait qui avait prononcé la phrase comparant les attentats à « la plus grande œuvre d'art réalisée ». Un des chroniqueurs trouve la réponse : Karlheinz Stockhausen. À peine le nom prononcé, tous les participants de l’émission ont fait en chœur : « Tuut-Tuut !!! Pouet-Pouet !!! » En une seconde, tous les efforts que j’avais faits ont été anéantis par le service public audiovisuel dont une source de financement importante est la redevance. Le même Ministère, celui de la culture et de la communication, donne de l’argent à l’Ensemble intercontemporain et à Laurent Ruquier pour flinguer le répertoire que défend l’EIC. C’est schizophrénique et terriblement frustrant d’autant que le Ministère se démène vraiment pour soutenir la création.

Comment néanmoins rendre plus populaire un répertoire souvent considéré comme exigeant ? La pédagogie, encore et toujours ! J’ai toujours participé à une forme de vulgarisation de la musique avec grand plaisir et puis ma génération ouvre très facilement les portes de l’atelier. Un simple exemple : en 2001, j’étais en résidence au festival Octobre en Normandie où je créais une pièce pour basson et piano. J’y avais associé le public qui était convié, toutes

Finalement cette image d’Épinal de la musique contemporaine – chiante, élitiste, compliquée… – ne vient elle pas aussi de l’impression, fausse mais largement partagée, qu’elle est déconnectée de l’histoire et qu’elle est apparue ex nihilo ? Effectivement, avec un effet pervers supplémentaire : les compositeurs du courant néo-tonal affirment qu’ils sont au bout de toute une chaîne et regardent le passé d’un œil nostalgique. Cer-

les six semaines, à assister in vivo au processus d’élaboration du concert, des premières esquisses aux ultimes répétitions. À la création de l’œuvre, les gens étaient familiarisés avec mon univers… mais de telles initiatives sont noyées dans un immense flot.


tains le font avec une noble conviction que je respecte, mais bien d’autres ont un discours “politique” affirmant que, dans l’histoire de la musique, il y a une erreur, que celle-ci se nomme Schoenberg3. C’est ce discours idéologique réactionnaire que je n’accepte pas ! Aujourd’hui, quels sont les liens entre musiques savantes et sonorités populaires ? C’est une question que je ne me pose pas, pour moi c’est tellement naturel : j’ai fait des pièces fondées sur la techno ou le jazz comme sur Gesualdo, Bach ou

Schubert… De toute façon, notre oreille est conditionnée par la musique mainstream. Il est ainsi devenu impossible de faire des courses dans un supermarché sans y être soumis… Il y a du bon dans ces sonorités aussi, une forme de clarté du son, mais elles sont en train d’imposer des temps de concentration très courts à tout le monde. Le répertoire contemporain est-il contaminée par les canons de l’entertainement ? Aujourd’hui, beaucoup de compositeurs n’abordent plus la grande forme

ou considèrent qu’une œuvre de quinze minutes – une miniature pour moi – appartient déjà à cette catégorie. Je n’aime pas trop ce côté monothématique : prendre une idée, en faire une partition divertissante de sept ou huit minutes. Pour moi, il s’agit d’une attitude artistique très conservatrice, même si on est souvent et paradoxalement, dans le langage musical utilisé, à la pointe de ce qui se fait maintenant : on ne cherche que la pompe et la superficialité.

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hells angélica Révélation du Festival d’Avignon 2010 avec La Casa de la Fuerza, Angélica Liddell plonge dans son âme tourmentée pour créer un théâtre sombrement flamboyant, intensément cru et violemment désespéré. Rencontre avec l’Espagnole lors de son escale au Maillon, en avril à Strasbourg.

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théâtre

Vous faites partie de ces rares personnes qui puisent totalement dans leur expérience personnelle pour construire leurs pièces. Un besoin de raconter sa noirceur ou de véracité sur scène ? Le besoin c’est justement quand on n’a pas recours à ses expériences propres. La scène révèle ce que la réalité occulte. Le fait de raconter une expérience n’est pas un gage de vérité, car elle fait l’objet d’une construction et d’une mise en forme. L’objet de mon travail consiste simplement à chercher à provoquer des émotions, comme dans la vie. Dans La Casa de la Fuerza vous confessez être maniaco-dépressive et le faites éprouver au public. N’est-il pas difficile de se remettre dans cet état de rage, de colère et de souffrance chaque soir de représentation ? C’est totalement épuisant ! Mais j’ai fait ce choix délibéré de travailler avec cette matière là, avec cet “état” qui est pour moi une façon de me venger. J’utilise clairement la scène pour me venger du monde, de ma propre naissance et de tout ce qui m’empêche d’être heureuse. Votre théâtre dénonce le monde d’aujourd’hui : prostitution, violence morale et physique, domination masculine, etc. Aussi terrifiant, voire plus, qu’un siècle plus tôt… L’espoir ne m’intéresse pas. Il n’est en aucune façon, pour moi, une matière de travail. Ce à quoi je me confronte renvoie à une certaine immobilité. Je m’intéresse à ce qui appartient à l’Homme et je ne crois pas qu’il y ait un ordre social capable d’apporter une solution à la méchanceté, à la vilenie, à la capacité d’humilier… En assénant de telles choses, quelle est votre part de conscience politique, d’envie de changer les choses en les dénonçant ? J’en parlais avec de jeunes gens qui me posaient la même question et je leur disais que je n’avais pas besoin d’être féministe pour avoir conscience d’être femme. Cette conscience s’acquiert à coups de pied au cul et c’est ça qui crée

le sentiment de rébellion. Je n’ai pas besoin d’engagement politique si ce n’est de donner conscience du conflit d’être au monde. Ma conscience d’être femme crée la rébellion qui est mon moteur. Elle peut être source de révolte, mais cela ne m’appartient pas. Dostoïevski disait dans L’Idiot que « la Beauté sauvera le monde. » Votre art vous aide-t-il à vivre ? Dostoïevski avait raison. C’est ce qui me sauve effectivement. Quand on s’enlise et qu’on en a jusqu’au cou, que tout ce que l’on constate est de la méfiance, tout ce qu’on éprouve du dégoût, alors la beauté est une planche de salut. Qu’y a-t-il de l’Espagne et du Mexique d’aujourd’hui dans tout cela ? Feriez-vous le même théâtre ailleurs ? Les circonstances ont fait que je suis allée travailler au Mexique et que j’y ai rencontré les trois femmes du spectacle. C’est le pays par excellence du machisme, de la brutalité, de la barbarie. Peut-être la société qui m’a le plus répugnée. En découvrant ces femmes, j’ai compris à quel point il fallait être courageuse pour y vivre. J’ai eu envie de faire venir ces trois sœurs mexicaines pour travailler avec moi au théâtre. Que gardez-vous de la grande folie de l’époque de la Movida ? Je n’y ai pas vraiment participé. J’avais 17 ou 18 ans mais je n’étais encore qu’une ado qui avait bien trop peur pour toucher aux drogues qui circulaient partout. Un tas de gens, si jeunes et si beaux, disparaissaient à cause de l’héroïne, du sida et de ce mouvement totalement incontrôlé. Dans La Casa de la Fuerza, au-delà de l’horreur des meurtres et viols de Cieudad Juarez, je dois avouer – et c’est terrible de dire cela – avoir plus été touché par l’infinie solitude et la profondeur sans fin du désespoir que vous confiez dans votre pièce… Le sensible est-il le fil par lequel vous abordez vos créations ? Je me place face à des spectateurs donc cela est fondamental. C’est une grande

responsabilité pour moi et j’ai envie que le public comprenne cette solitude, qu’il fasse cet exercice de piedad (ce mot a deux sens en Français, à la fois piété et pitié, NDLR). Je voudrais qu’il comprenne ce conflit d’être vivant, cette obsession qui m’habite. Mais j’ai toujours peur de ne pas être comprise. Ce que je dis est comme une chanson pleine de dépit, qui culminerait dans cette solitude. J’aimerais qu’il la comprenne et je fais tout ce que je crois devoir faire pour. Souvent je dis aux comédiennes d’avoir conscience qu’on est en train de les regarder pour la première fois. Y a-t-il encore des sujets qui vous titillent, qui vous habitent ? C’est difficile à résumer mais je travaille actuellement sur les massacres des jeunes gens à Utøya, l’île norvégienne. Je construis une fiction autour de l’idée de l’irrémédiable, de la perte de la jeunesse, la sensation de ce qui est irrécupérable. La musique est très présente dans La Casa. On dit en français qu’elle adoucit les mœurs… La musique est pour moi ce qui dit la vérité. Elle permet d’établir des liens directs avec les émotions, les sentiments. Elle me met dans un état de transe, comme si j’étais dans une forêt et que l’on entendait des tambours qui résonnent. Ça m’aide à opérer cette transformation, comme une fête dionysiaque me permettant d’entrer dans cet état d’altération de la conscience. En dehors des peintures de la Renaissance, quels sont les artistes dont le travail vous inspire ? À dire vrai, je vis un peu à l’écart de la vie culturelle. Il y a des gens de théâtre qui peuvent m’influencer (Pipo Delbono, Alain Platel…) mais mes influences viennent plus du cinéma et de la peinture. Finalement c’est toujours le même qui gagne à la fin : Le Caravage. 

Par Thomas Flagel Photo de Benoît Linder pour Poly

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Carte blanche à Benoît Linder

Un dimanche après-midi chez mon père www.benoit-linder-photographe.com

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TOU -JOURS JA -MAIS PEUT -ÊTRE SAISON 2012 2013

JEAN-PIERRE LARROCHE > LES ATELIERS DU SPECTACLE

MICHAËL CROS > LA MÉTA-CARPE

AURÉLIE MORIN > THÉÂTRE DE NUIT

JULIKA MAYER

> MARIONNETTE CONTEMPORAINE

UTA GEBERT

RENAUD HERBIN

EXPOSITION

PIERRE MEUNIER

> LA BELLE MEUNIÈRE

DOROTHÉE SAYSOMBAT > COMPAGNIE À

EVE LEDIG > LE FIL ROUGE THÉÂTRE

ANTOINE DEFOORT > AMICALE DE PRODUCTION

GISÈLE VIENNE YNGVILD ASPELI

au fil de l ’ Jll DU 7 AU 28 SEPTEMBRE 2012

> COMPAGNIE PLEXUS POLAIRE

JEAN-PAUL LEFEUVRE & DIDIER ANDRÉ > ATELIER LEFEUVRE & ANDRÉ

PHIA MÉNARD > COMPAGNIE NON NOVA

MIET WARLOP BENOÎT SICAT > 16 RUE PLAISANCE

CHRISTELLE HUNOT > BOB THÉÂTRE

JACQUES TEMPLERAUD

La Région Alsace est devenue propriétaire de l’Ill, en particulier du tronçon Colmar - Strasbourg, par transfert de l’Etat. L’exposition organisée à cette occasion vous invite à vous immerger dans le quotidien de la gestion de l’Ill et à découvrir différentes facettes de ce cours d’eau emblématique de l’Alsace, à travers des documents inédits.

> THÉÂTRE MANARF

AGNÈS LIMBOS > CIE GARE CENTRALE

CHRISTOPH WERNER > PUPPENTHEATER HALLE

+33 (0)3 88 35 70 10 www.tjp-strasbourg.com

TIM SPOONER ETC…

1 place adrien Zeller • StraSbourg • du lundi au vendredi • de 9h à 18h • entrée libre


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www.the-plug.be

carte blanche à Éric Meyer


www.the-plug.be

Carte blanche Ă The Plug

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LAST BUT NOT LEAST

Naive New Beaters

trio pop-zouk-rap

Dernière fois qu’on vous a posé une question sérieuse. Hier, quelqu’un a demandé ce que signifiait le titre de notre nouvel album, La Onda, mais nous n’avons pas su répondre sérieusement. Je vais essayer de vous en poser une autre : que pensez-vous des derniers licenciements chez PSA. C’est mal, il faudrait tous les tuer ! Nous sommes un groupe engagé… à notre manière : le morceau Angry at 8, intégrant des bruits de marteau piqueur, parle des gens qui travaillent tôt le matin et nous empêchent de dormir. Dernière fois que vous étiez au creux de la vague. À notre retour de tournée, au bout de deux ans. Durant cette drôle de période, nous n’avons composé que des morceaux de pop glauque. C’était La Onda, le creux de la vague… 

Dernière fois que vous avez utilisé le mot “wallace”, votre “schtroumpf” à vous. On l’utilise tout le temps, d’ailleurs on est en train de faire une interview assez wallace.

La Onda peut se comprendre La Honda. Quel est votre dernier road trip en grosse cylindrée. Martin Luther BB King, guitariste qui s’y connaît pas mal en bagnoles, nous a emmenés en Ardèche en Cadillac pour passer des vacances.

Après la pub Nokia, quel est votre dernier plan thune. Nous sommes sur un gros projet immobilier : de l’architecture gonflable pour loger des étudiants dans des conditions insalubres.

Dernier “pull tricoté par maman” porté. David Boring, le chanteur, porte toujours des pulls tricotés par sa mère. Il rend hommage à son talent.

Dernier album. La Onda, Cinq7 (sortie le 24 septembre) www.cinq7.com

Le morceau La Onda contient des sifflements. C’est votre dernier clin d’œil au Pont de la rivière Kwaï. Non, c’est un petit supplément de bonne humeur. À part Le Prince de Bel-Air, nous ne connaissons pas grand-chose au cinéma. Alors que faisiez-vous à Cannes lors du dernier festival. Rien à voir avec le ciné, nous allons à Cannes pour croiser des people. Bon, le bilan est assez maigre : Mickey Rourke et Franck Dubosc. 98

Poly 151 Septembre 12

Par Emmanuel Dosda Photo de Tony Trichanh En concert vendredi 28 septembre à La Laiterie dans le cadre du festival Ososphère (lire page 8) www.ososphere.org www.naivenewbeaters.com


Hôtel

À la Petite France, dans le cœur historique de Strasbourg

spa / bar / salle de conférence / brunch

Le Bouclier d’Or – 1 rue du Bouclier – 67000 Strasbourg téléphone 03 88 13 73 55 – télécopie 03 88 13 73 89 – contact@lebouclierdor.com


POLY n°151  

Le magazine Culture et Société de référence en Alsace et dans le Grand-Est.

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