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MEA Le Rhin bâtisseur

Amélie Fleury, responsable et coordinatrice des Journées de l'architecture.

AMÉLIE FLEURY

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LE RHIN BÂTISSEUR

Le festival des Journées de l’architecture impulsé par la Maison européenne de l’architecture s’est tenu dans notre région et pour la sixième année consécutive. Amélie Fleury, responsable et coordinatrice du festival, nous explique les raisons du succès de cette rencontre entre spécialistes et usagers, et comment la programmation aborde les enjeux sociétaux et écologiques contemporains.

Cette année, le festival des Journées de l’architecture fête ses 22 ans, quel bilan ?

C’est une impressionnante histoire puisqu’elle part d’architectes qui se sont mis ensemble à la base pour faire de la médiation et rendre visible leurs projets et leurs travaux d’architecture. Il n’y avait que quelques personnes au début pour la première manifestation qui était alors une simple visite. Ensuite cela a pris de l’ampleur, on a commencé à faire des parcours à vélo, des conférences, puis d’autres types d’événements. Il faut préciser que c’est vraiment un travail de bénévoles, tout émerge de la force de ces personnes, architectes et artistes, des deux côtés du Rhin puisque c’est une initiative franco-allemande. Aujourd’hui nous sommes sur un festival avec 200 manifestations chaque année, ce n’est pas rien !

« Épigones, touristes et visiteurs, nous nous promenons à présent dans ces symétries ordonnées, entre ces limites et ces mesures que nous aimons, semblables aux figurants d’une mise en scène. »

Claudio Magris

En 2010, l’association éponyme devient la Maison européenne de l’architecture et fédère l’ensemble du territoire : l’Alsace (France), le Bade-Wurtemberg (Allemagne) et les deux cantons de Bâle (Suisse). Pourquoi ce rayonnement trinational ? Comment organiser la synergie de ces trois régions ?

Vous imaginez que c’est difficile, parce que l’on est centralisé à Strasbourg et que l’on doit animer un territoire très grand. C’est organisé à travers des réunions de programmation. Les bénévoles se retrouvent dans chaque ville à partir de janvier. Dès que le thème est connu, nous planifions des réunions avec les bénévoles et les personnes de notre réseau dans chaque ville. De là émergent des projets, des idées, même des amitiés, des rencontres et c’est comme ça que l’on crée le programme depuis 20 ans. Cela fonctionne très bien, c’est très dynamique. Institutions, associations, architectes, c’est un panel très varié d’acteurs qui se retrouvent lors de ces réunions. Chaque région a son vice-président, c’est la figure motrice du groupe sur place. Pour ma part, je suis présente aux réunions avec le vice-président ou la vice-présidente de la région et l’on guide les personnes, on leur donne des conseils, on les aide de manière logistique, financière, à monter le projet qu’ils ont prévu pour le festival. Nous, ensuite, nous gérons la communication, la mise en place, tout le reste !

La MEA aspire à l’émergence d’un espace rhénan commun de l’architecture. À quel niveau se situe cette homogénéité ? Est-ce que l’on peut parler de pensée architecturale rhénane ?

Ce qui est bien dans notre festival, c’est que l’on organise des manifestations où l’on peut échanger justement sur cette thématique. Les rencontres, visites conférences ou expositions permettent aux architectes et au grand public de discuter des différences d’architecture ou de comment construire, des démarches administratives ou même de questions portant sur les assurances… Le panel de sujet est très large ! Nous avons notamment organisé une année une exposition sur l’architecture du Rhin supérieur, c’est la MEA qui sélectionnait les projets, cela nous a permis de montrer des projets vraiment uniques.

« LE MEILLEUR MOYEN DE NE PAS POLLUER C’EST ENCORE DE NE PAS CONSTRUIRE ! »

nous avons eu la chance d’avoir Diébédo Francis Kéré, premier Africain à obtenir ce prix. C’est magnifique et cela s’inscrit totalement dans notre thématique des ressources, ou comment construire avec la communauté, dans une approche de bottom-up qui inclut les habitants à la base.

Pouvez-vous nous parler des temps forts de l’édition 2022 qui s’est tenue en octobre dernier ?

Nous avons eu de nombreuses manifestations sur le thème des ressources avec des parcours à vélo pour aller visiter des projets construits en bois. Nous avons organisé des ateliers autour du matériau terre. En partenariat avec l’Université de Strasbourg, il y a eu un mini week-end avec de nombreuses personnalités invitées sur le rapport ville-nature, avec notamment des philosophes. Cette année le programme était ouvert sur l’interdisciplinarité. Le grand temps fort fût la clôture avec Diébédo Francis Kéré au Zénith de Strasbourg.

Pourquoi cette thématique « Architecture et ressources » cette année ?

Cela fait longtemps que nous avons ce thème en tête, c’était une évidence pour nous de parler de transition écologique. L’année dernière notre thème était « Alternative ? Architecture ! » Cette année nous voulions plus approfondir le sujet, ouvrir la réflexion surtout au vu de ce qu’il se passe dans le monde avec la guerre en Europe… Les architectes ont des problèmes pour construire actuellement, ce ne sont pas les mêmes essences, le bois qu’ils utilisaient avant venait de Russie, de Sibérie ou d’Ukraine. Les prix flambent, construire en ce moment c’est compliqué, donc il faut trouver des solutions. J’ajouterai que 40% des déchets sont liés à la construction, ce n’est pas négligeable ! Les architectes ont un rôle à jouer dans cette transition, ils en ont conscience et s’engagent dans ce sens.

Les actions de la MEA mettent particulièrement en avant la promotion de l’architecture contemporaine. Pourquoi ce choix ?

On a déjà beaucoup abordé bien sûr les monuments historiques dans les éditions précédentes et à présent on se dirige vers l’architecture contemporaine. C’est quand même le point fort, car les gens veulent voir ce qui se fait aujourd’hui et comment on avance sur les nouvelles façons de bâtir. Bien sûr le patrimoine reste toujours important et on aime aussi aborder les sujets de comment réhabiliter l’existant, parce que le meilleur moyen de ne pas polluer c’est encore de ne pas construire !

Justement, dans la région, est-ce que nous sommes riches en projets de ce type ?

Oui, il y en a beaucoup. L’actuelle municipalité à Strasbourg aimerait vraiment ne plus construire et essayer de nouvelles choses comme l’habitat intercalaire, utiliser un bâtiment vacant pour loger des personnes en précarité pendant un certain moment. Il y a une grande réflexion sur comment le paysage se forme pour et par un usage temporaire. Il y a plein de nouveaux modes d’habitats et d’usages qui sont en train de se développer et que l’on aborde dans notre programmation.

L’objectif de la MEA est de promouvoir la culture architecturale auprès du grand public. Au vu du succès grandissant de l’événement des Journées de l’architecture, il est évident qu’elle y parvient. Comment expliquer un tel engouement du public non spécialisé pour un domaine pourtant trop souvent vu comme réservé aux seuls initiés ?

Je pense que les personnes sont concernées directement dans leur quotidien. L’architecture c’est vraiment quelque chose qui vous entoure tous les jours. Je pense également que nous avons trouvé une approche ludique pour parler de ce sujet avec des formats qui permettent de toucher tout le monde. Parfois cela va être un parcours à vélo, une installation dans l’espace public, ou une performance artistique couplée à une visite d’un bâtiment… Nous faisons toujours visiter des projets récents qui concernent directement les habitants du quartier, c’est ça qui fait la force du dispositif. Les bénévoles font aussi le relais du festival auprès de leurs communautés et des personnes qu’ils connaissent ce qui capte du monde. Ce sont les temps forts du festival, où il y a le plus de monde. On invite des architectes internationalement connus, des grands noms tels que Wang Shu, Eduardo Souto de Moura, qui sont des prix Pritzker, et là il y a jusqu’à 2000 personnes qui viennent. Il s’agit des conférences les plus importantes sur l’architecture en Europe ! L’année dernière nous avions invité Anne Lacaton qui est la première femme française à obtenir le Pritzker Architecture Prize. Cette année

Selon l’anthropologue italien Franco La Cecla, « pour les architectes, être réellement contemporain, c’est prendre en compte l’imminence du désastre. » Comment l’architecture peut-elle être un élément de réponse aux problématiques sociétales et environnementales présentes et à venir ? À quoi ressemblera la ville de demain ?

Comme on le disait tout à l’heure, le désastre est là puisque 40% des émissions de déchets sont liées à la construction. L’architecte a son rôle à jouer et il souhaite être acteur de cette transition. Il y a un mouvement mondial en ce moment qui s’appelle « Frugalité heureuse et créative » et que nous mettons en avant, car ce sont des architectes allemand et français qui en sont à l’origine, Dominique Gauzin-Müller et Philippe Madec. Il s’agit de construire avec les ressources locales de manière à revenir à des techniques ancestrales, mais revisitées et en respectant le moderne. C’est construire par exemple en terre coulée, ou avec de la paille, de la pierre… Cette année nous avons organisé à Mulhouse un cycle de conférences entièrement consacré à ces matériaux-là, ainsi qu’une exposition sur ce thème à Freiburg. C’est un potentiel qui est encore largement mésestimé. a