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EDITO

PRÉSAGES “Pour moi, il n’y a que d’heureux présages ; car, quoi qu’il arrive, il dépend de moi d’en tirer du bien.” Epictète, 50-135

À l’aube d’une nouvelle année, il est d’usage de consulter les oracles de tous bords et d’analyser les signes qui nous permettront d’anticiper notre avenir, en tant qu’individu et pour le monde qui nous entoure.

Car si les temps difficiles que nous vivons, le sont, à des degrés divers, pour l’humanité dans son ensemble, c’est bien évidemment l’occasion pour chacun de nous, d’interpréter ce qu’ils signifient pour notre moi intime.

Mais nous voilà, finissant une année au cours de laquelle nous avons (ré)appris à penser l’impensable.

C’est notamment à cet examen que nous invite André Comte-Sponville dans le Grand Entretien qu’il nous a accordé et que vous découvrirez en début de magazine.

Tout au long de cette année, nous avons tenté, au fil des numéros d’Or Norme, de décoder notre présent, entre le désir, à chaque instant, et malgré tout, de jouir du monde tel qu’il est et avec ce qu’il nous propose de beautés parfois oubliées, et celui de le recréer afin qu’il soit plus juste, plus apaisé et encore plus beau. Alors, si, pour une fois, nous mettions enfin tout en œuvre pour accéder à nos rêves, qui sont souvent nos présages les plus signifiants, cette autre réalité à laquelle nous aspirons. Dans son ouvrage Vies de Job, Pierre Assouline nous interpelle ainsi : « Il ne faut pas seulement avoir le courage de vivre sa vie, mais aussi celui de l’imaginer ! ». C’est assurément le meilleur moyen de voir et faire le monde, non pas tel qu’il est mais tel que nous sommes. Prendre enfin conscience que l’Homme est co-créateur de l’univers dans lequel il évolue, c’est aussi assumer notre responsabilité et ne pas subir, sans réagir, le joug de la fatalité, qu’elle soit sanitaire, économique ou politique. Accepter son rêve, en transformant la souffrance réelle, accueillie alors comme une épreuve initiatique, en la reconnaissant comme sienne afin de l’affronter pour la traverser, voilà le défi auquel chacun doit se confronter aujourd’hui.

Avec son regard de philosophe, il nous livre son interprétation de la crise que nous vivons, et bien plus, des stratégies, parfois hallucinantes, qui nous sont proposées pour y faire face. Il nous pousse ainsi à faire l’effort, avec notre libre-arbitre, notre vigilance, notre conscience, de bien vouloir nous poser la question de savoir dans quel monde nous voulons vivre, et surtout dans lequel nous voulons faire vivre nos enfants ! C’est dans l’épreuve que nous serons jugés demain par les plus jeunes d’entre nous, c’est à eux qu’il faudra expliquer si nous avons été capables de ne renier ni nos rêves, ni nos valeurs. Alors, comme Epictète nous le suggère du fond des âges, observons les présages, tous les présages, comme de magnifiques opportunités pour nous demander de quelle manière, en responsabilité, nous pouvons, chacun à notre échelle, « en tirer du bien ».

Patrick Adler directeur de publication

Nous avons réalisé ce numéro 39 de Or Norme sans la bonhomie bienveillante et le talent de notre ami Gilles Chavanel, emporté le 1er octobre dernier par la maladie qu’il avait lui-même décrite dans nos colonnes avec son article si touchant, « Voyage en tête inconnue ». Gilles avait 72 ans et a toujours su exprimer avec entrain toutes les facettes de ses talents. Pour notre part, nous garderons éternellement le souvenir de notre bien trop courte collaboration et de son petit air et son sourire complices quand nous décryptions ensemble, et sans langue de bois, le fil d’une actualité que nous trouvions souvent désopilante. Adieu, l’Ami. JLF


OR NORME

THIERRY JOBARD

NICOLAS ROSES

RÉDACTEUR

PHOTOGRAPHE

VÉRONIQUE LEBLANC

ERIKA CHELLY

CHARLES NOUAR

JOURNALISTE

JOURNALISTE

JOURNALISTE

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JOURNALISTE

JOURNALISTE

JOURNALISTE


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JEAN-LUC FOURNIER

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OR NORME STRASBOURG ORNORMEDIAS 2, rue de la Nuée Bleue 67000 Strasbourg CONTACT contact@ornorme.fr DIRECTEUR DE LA PUBLICATION Patrick Adler patrick@adler.fr DIRECTEUR DE LA RÉDACTION Jean-Luc Fournier jlf@ornorme.fr

RÉDACTION redaction@ornorme.fr Alain Ancian Eleina Angelowski Isabelle Baladine Howald Erika Chelly Amélie Deymier Jean-Luc Fournier Thierry Jobard Véronique Leblanc Aurélien Montinari Charles Nouar Jessica Ouellet Barbara Romero Benjamin Thomas

PHOTOGRAPHES Franck Disegni Alban Hefti Abdesslam Mirdass Caroline Paulus Nicolas Roses Marc Swierkowski DIRECTION ARTISTIQUE Izhak Agency PUBLICITÉ Valentin Iselin 07 67 46 00 90 publicite@ornorme.fr

IMPRESSION Imprimé en CE COUVERTURE Izhak Agency TIRAGES 15 000 exemplaires Dépôt légal : à parution ISSN 2272-9461


LE GRAND ENTRETIEN 12 ANDRÉ COMTE-SPONVILLE “Nous avons commencé à glisser sur une pente dangereuse…”

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52

OR SUJET 18 L’EUROPE À STRASBOURG Parlement européen : Je suis venu te dire que je m’en vais… 28

PIERRE LOEB Interview

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AUSCHWITZ-BIRKENAU L’Ode à la Joie de Beethoven a sauvé le gamin juif

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ELIZABETH SOMBART “ Regarde Ludwig, regarde…”

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LES CONSULATS STRASBOURGEOIS Strasbourg, européenne et diplomate

OR CADRE 44 TABLE RONDE Paroles de profs

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NO BRA Lâchez-nous les boobs

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COSTA RICA Sarah et Luis Miranda ont filmé le réveil de la nature

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UN COUPLE IMPLIQUÉ ”On peut être heureux avec pas beaucoup“

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FICTION DU RÉEL Tu n’en as plus pour si longtemps

OR D’ŒUVRE 114 POÉSIE La beauté 116

ACCOMPAGNEMENT DE L’EMPLOI FOCALE, révélateur de talents et partenaire des entreprises

56 ÉDITION Christian Heinrich

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LE PARTI PRIS DE THIERRY JOBARD Ma sorcière bien-aimée

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ÉVÉNEMENTS OR NOME

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ORNORME N°39 PRÉSAGES

LA MAISON DE MARTHE ET MARIE Un cocon jusqu’au un an de bébé...

OR BORD 118 LIBRE OPINION Où va l’Alsace ? Où va Strasbourg ?

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SOMMAIRE

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52 ÉDITION Astrid Franchet

60 ÉDITION Mathilde Reumaux

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OR PISTE 90 DOUX SOUVENIR DE TARTE AUX FRAISES ”Je veux des madeleines de Proust à petites doses”

BIBLIOTHÈQUES IDÉALES 2021 Quatre jours exceptionnels en janvier WOUTER VAN DER VEEN Aux ”Racines“ de Van Gogh

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MAREN RUBEN La peau fragile du monde

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BAPTISTE BLANCHARD Les tee-shirts à nuls autres pareils

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GAËTAN GROMER “L’œuvre, c’est le son”

76 EXPOSITIONS Art nature en Alsace et dans les Vosges 80

JEAN-LUC NANCY ET SIMONE FLUHR INTERROGENT ”L’homme, ce vieil animal malade”

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PHILIPPE LOUBRY Cette forme d’élégance de titi-dandy distant...

128 PORTFOLIO Mélody Seiwert 134

À NOTER

142

JAK KROK’ L’AKTU

OR CHAMP 144 LESS IS MORE Isabelle Baladine Howald


LE GRAND ENTRETIEN

ANDRÉ COMTE-SPONVILLE

“ Nous avons commencé à glisser sur une pente dangereuse…”

Or Norme. Nous vivons une époque où l’accélération de l’information est impressionnante, en terme quantitatif du moins. Est-ce que la philosophie est encore la bonne adresse auprès de laquelle nous devons nous rapprocher pour essayer de comprendre ce qui nous arrive ? « Mais oui, c’est la meilleure adresse. Elle inclut d’ailleurs toutes les autres. Je dis souvent que la philosophie n’est pas un savoir de plus ; c’est une réflexion sur les savoirs disponibles. Si on prend l’exemple de la pandémie, il y a des choses qu’on apprend par les médecins, d’autres qu’on apprend par les sociologues, les économistes, les historiens… et le seul fait de réfléchir à tout ça, si vous le faites sérieusement, vous amène à faire de la philosophie. Si vous voulez savoir quelque chose sur le virus, il faut vous adresser à un infectiologue, mais si vous voulez réfléchir en profondeur sur les problèmes qu’il nous pose, vous allez arriver très vite à la philosophie.

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Or Norme. « Comment vivre dans le monde dont on est le contemporain ? » a toujours été au centre de la philosophie… Oui, comment vivre a toujours été la question philosophique principale. Camus dit que le suicide est la seule question philosophique vraiment sérieuse, mais il a tort. Il y a des tas de questions tout à fait sérieuses autres que le suicide, heureusement, mais toutes se ramènent peu ou prou au « comment vivre ? ».

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OR NORME N°39 Présages

LE GRAND ENTRETIEN

Entretien réalisé par : Jean-Luc Fournier

Photos : Franck Disegni

Rencontre fin novembre dernier avec un philosophe qui aura marqué ces mois de crise sanitaire, mais aussi économique et sociale, que nous vivons depuis le printemps. André Comte-Sponville parle de notre perception de la pandémie et de « la plus grande régression de nos libertés, par ordre de l’État, sur injonctions du pouvoir médical et sous le contrôle de la police, que les gens de notre génération n’aient jamais vécue ». Il dit aussi que « plus c’est complexe, plus on a besoin de la philosophie. » Des propos souvent décapants...

Or Norme. On peut imaginer que comprendre le monde a toujours été un objectif complexe. Mais ne

l’est-il pas infiniment plus aujourd’hui ? On peut se sentir complètement imbibé par le flot des informations qui nous atteignent, les réseaux sociaux étant le dernier avatar des médias qui les diffusent… Je n’ai pas dit que quand on philosophait, on s’y retrouvait toujours et que tout devenait simple ! Mais je dirais que plus c’est complexe, plus on a besoin de philosophie et de simplicité. La pensée doit être claire et simple quand on peut. Il n’y a pas de formule plus simple que E=MC2. Une vérité scientifique est souvent très simple : « Tous les corps s’attirent en raison directe de leur masse et en raison inverse du carré de leur distance ». Newton, la gravitation universelle, c’est très simple… Je crois que les thèses philosophiques, qui ne sont évidemment pas des vérités démontrées, ni démontrables, peuvent tendre à une forme de simplicité. Dans le Dictionnaire amoureux de Montaigne que je viens de publier, il y a cette citation : « Tu ne meurs pas de ce que tu es malade, tu meurs de ce que tu es vivant ». Quoi de plus simple ? Quoi de plus vrai ? Tout est complexe, dans le monde, mais c’est la simplicité qui est une vertu. Or Norme. Le philosophe de 2020 réfléchit-il sur les moyens de se faire entendre ? Pour ce qui me concerne, il est encombré de moyens pour se faire entendre… Pourquoi, au fond, ai-je tellement parlé de la pandémie, ces derniers temps ? Au départ, c’est un hasard : en mars, au tout début du confinement, je reçois un coup de fil d’une journaliste du Journal du


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Dimanche qui me demande un entretien sur la pandémie et le confinement. Je me revois au téléphone en train d’hésiter mais je finis par accepter et l’entretien paraît le dimanche suivant. Du coup, comme ce que j’y disais a paru un peu atypique par rapport à ce qui se disait par ailleurs, la télévision, l’émission « C à vous » sur la 5 m’invite, et c’est un véritable buzz qui s’en suit.

Bref, en ce qui me concerne, j’ai infiniment plus de moyens de me faire entendre que n’en avaient Aristote, Descartes ou Spinoza. La vraie question est : est-ce que ça sert à quelque chose ? Là, je suis plus dubitatif… Or Norme. C’était un peu le sens de ma question. Est-ce que chemin faisant depuis plusieurs années, puisque vous avez toujours été très présent sur les médias, vous avez éprouvé le réel impact obtenu ? Ce qui est étonnant, c’est que j’ai accepté de parler de la pandémie et du confinement. Parce qu’en règle générale, depuis des années, je refuse toute invitation à la télévision sauf pour parler de mes livres. Donc, là, j’aurais dû refuser. C’était imprémédité, comme aurait dit Montaigne. Mais il y a eu cet entretien paru le dimanche précédent et il faut dire aussi que j’étais un peu agacé par la façon dont tout le monde parlait de la Covid-19, comme si c’était la fin du monde, alors que c’est une pandémie tout à fait banale en vérité. J’ai fini par considérer que je n’avais pas à m’interdire de parler…

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Or Norme. Dans cette émission, vous avez fait un buzz considérable, pour reprendre votre expression, en déclarant en substance qu’on sacrifie les jeunes à la santé des personnes âgées, ce qui vous a valu d’être accusé de sacrifier des vies humaines pour sauver l’économie. C’était bien sûr aller très au-delà de vos propos. Comment l’avez-vous vécu ? Je n’ai bien sûr jamais dit qu’il fallait sacrifier des vies ! Il faut soigner tout le monde et sauver tous ceux qu’on peut sauver. En revanche, j’ai dit deux choses qui ont choqué.

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OR NORME N°39 Présages

LE GRAND ENTRETIEN

Entretien réalisé par : Jean-Luc Fournier

Photos : Franck Disegni

J’ai refusé 22 autres émissions de télé dans les semaines qui ont suivi ! Sans parler des radios et de la presse écrite. J’ai tout refusé parce que j’avais dit ce que j’avais à dire. Tout ça pour répondre à votre question : je ne manquais pas de moyens pour me faire entendre ! Mais comme il se trouve que je viens de sortir ce Dictionnaire amoureux de Montaigne, je reviens sur les plateaux, je ne peux quand même pas refuser toutes les émissions et cela fait à nouveau du buzz puisqu’aujourd’hui, une émission de télé, grâce à internet, reste disponible pendant des mois…

La première, c’est que tous les êtres humains étaient égaux en droit et en dignité mais que toutes les morts ne se valent pas. Il est plus triste de mourir à vingt ans que de mourir à soixante-huit ans, ce qui est mon âge, ou à quatre-vingt-un

ans, ce qui est l’âge moyen des décès de la Covid-19. Je disais ça pour relativiser l’ampleur de la pandémie, si on la compare avec la grippe espagnole qui a fait cinquante millions de morts au début du XXème siècle, parmi lesquels beaucoup de jeunes adultes qui avaient entre vingt et quarante ans. J’assume donc avoir dit que toutes les morts ne se valent pas. La deuxième chose qui a choqué, c’est que j’ai osé m’interroger sur le coût économique du confinement. Tollé ! Parler d’économie, alors qu’il était question de la santé, c’était sanitairement incorrect ! Raison de plus pour en parler ! La misère tue aussi ! J’ai donc rappelé que tous les ans dans le monde, neuf millions de personnes meurent de faim. Neuf millions, chaque année, tout le monde s’en fout, personne n’en parle ! Là, on en est à 1,3 million de personnes en ce qui concerne la pandémie et c’est l’affolement général. Il va falloir qu’on m’explique… Sur ces neuf millions de personnes, il y a trois millions d’enfants. Qu’est-ce qui est le plus grave : trois millions d’enfants qui meurent chaque année de malnutrition, ou 1,3 million de gens d’une moyenne d’âge de 81 ans qui meurent, exceptionnellement, de la Covid-19 ? J’ai donc attiré l’attention sur le fait que ce confinement allait coûter affreusement cher et que le coût économique allait peser essentiellement sur les jeunes générations. Et j’ai demandé s’il était raisonnable de sacrifier l’intérêt des jeunes générations à la santé de leurs grands-parents. Et je continue de penser qu’on ne peut pas le faire indéfiniment et sans limite. Ce que je crains depuis le départ, c’est que la catastrophe économique et sociale soit plus grave que la catastrophe sanitaire, et je crois qu’on est en train de le constater. La Banque mondiale nous apprend qu’il y a cent cinquante millions de gens qui sont redescendus en-dessous du seuil d’extrême pauvreté, ce qui veut dire que pour eux la question de la vie et de la mort se pose presque quotidiennement. Et le même organisme craint que dans quelques mois, ils soient quatre cent cinquante millions… Dans nos pays aussi, ceux qui souffrent de la crise économique et sociale ne sont pas les plus riches mais bien les plus pauvres. Des études aux USA ont montré que les plus riches le sont devenus encore plus qu’ils ne l’étaient avant la pandémie ! Donc oui, j’assume : on ne peut pas oublier l’économie au nom de la santé, d’autant moins que la santé coûte cher. Ce n’est pas en ruinant le pays qu’on va sauver nos hôpitaux ! Ce que j’appelle le sanitairement correct (par analogie avec le politiquement correct) doit être combattu car c’est contraire tout simplement à la liberté de l’esprit… Or Norme. Pour rester dans ce domaine de la santé, vous fustigez aussi ce que vous appelez le panmédicalisme, qui fait de la santé la valeur suprême de nos sociétés… Et qui tend dès lors à tout déléguer à la médecine… C’est une double-erreur. D’abord, la santé n’est pas une valeur mais un


bien. Un bien, c’est quelque chose qui est désirable, éventuellement enviable, alors qu’une valeur, c’est quelque chose qui est estimable ou admirable. Ce n’est pas du tout la même chose. Par exemple, je peux envier quelqu’un parce qu’il est plus riche ou en meilleure santé que moi. Mais si je l’admire pour cela, je suis un crétin. En revanche, je peux l’admirer parce qu’il est plus courageux que moi, plus généreux, plus juste ou plus aimant que moi.

gènes depuis des mois. On n’avait jamais vu des pays entiers arrêter toute leur économie pour une maladie dont le taux de mortalité se situe entre 0,3 et 0,7 %. J’en ai été très surpris et mon rôle de philosophe a été d’essayer de calmer le jeu… Il y a plus grave dans le monde et dans la vie qu’une épidémie de Covid-19 ! Quoi ? Par exemple la faim dans le monde et le réchauffement climatique, qui font ou feront beaucoup plus de morts, lesquels n’auront pas une moyenne d’âge de 81 ans !

Ça veut dire que le courage, la générosité, la justice ou l’amour sont des valeurs. Donc, quand on fait de la santé la valeur suprême, ça veut dire qu’on érige un bien matériel au rang de valeur et ça, c’est déjà le début du nihilisme. Le nihilisme, ce n’est pas n’attacher de l’importance à rien, c’est n’attacher de l’importance qu’aux biens et pas aux valeurs. J’ai compris le nihilisme en lisant Houellebecq. L’un de ses personnages disait dans un roman : « je ne m’intéresse qu’à ma bite ou à rien… » Ça, c’est du nihilisme phallique. Tout le monde s’intéresse à quelque chose ! Un autre vous dira : « Je ne m’intéresse qu’au fric ou à rien… » Nihilisme financier. Un troisième vous dira : « je ne m’intéresse qu’à ma santé ou à rien… » Nihilisme sanitaire. Heureusement que la solidarité en limite les effets ! En se protégeant soi, on protège aussi les autres, et réciproquement. Soit. Mais enfin, on peut fonder une civilisation sur l’amour, sur la justice ou la liberté, je n’ai jamais vu fonder une civilisation sur la santé. On peut prendre la santé comme un bien, elle peut même être individuellement, comme le pensait Montaigne, le bien le plus précieux, puisqu’il conditionne tous les autres biens, mais collectivement, politiquement, ce n’est pas vrai. Ce qui fait le bonheur d’un pays n’est pas seulement la santé de ses habitants ! Le pays où j’ai envie de vivre, ce ne sera pas forcément le pays qui aura le meilleur système de santé, ce sera peut-être le pays le plus démocratique, le plus prospère, le plus juste, le plus cultivé, le plus écologique, le plus tolérant ou le plus fraternel. Le panmédicalisme tend vers le nihilisme : tout sacrifier à la santé comme s’il n’y avait plus que la santé qui compte. Par exemple, on ferme les écoles, les collèges, les lycées pendant deux mois et ça ne choque personne. Est-ce que je suis le seul dans ce foutu pays à penser que l’éducation des enfants c’est plus important que la santé de leurs grands-parents ? Il y a des centaines de milliers de jeunes qui ne trouvent pas de boulot à cause de ce confinement et de ses suites. Est-ce que je suis le seul à penser que des dizaines de milliers de jeunes chômeurs qui sont confinés dans leur chambre de bonne, déprimés, perdus, c’est plus important que la santé de leurs grands-parents, d’autant que ceux-ci se portent dans l’ensemble plutôt bien ; car il ne faut pas croire que tous les vieux soient en train de mourir : même à quatre-vingt ans, le taux de mortalité de la Covid-19 n’est qu’à peine de 10 % ce qui veut dire que vous avez neuf chances sur dix de vous en sortir… Mais la panique s’est emparée de la société, surtout à cause de certains médias qui ont tenu des propos très anxio-

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Or Norme. Que dit cette pandémie sur notre sentiment conscient ou inconscient de complète vulnérabilité ? Mais vulnérables, on l’a toujours été ! Or Norme. Oui, mais au temps de la peste, la pandémie ne pardonnait pas… Certes, mais est-on aujourd’hui plus vulnérable qu’il y a deux ans ou dix ans ? L’espérance de vie a dû reculer de quinze jours depuis le début de l’année, soit presque rien statistiquement. Si la santé est la valeur suprême, du coup la maladie est la peur suprême et donc la moindre pandémie prend des allures de catastrophe. Et ce d’autant plus dans des pays déchristianisés, où les gens croient de moins en moins en Dieu et dans une vie après la mort. Du temps de la peste, les gens croyaient massivement qu’après la mort, il y avait une autre vie. Aujourd’hui, les gens croient massivement qu’après la mort, il n’y a rien. Même chez les chrétiens, les sondages le disent, il n’y a plus qu’une minorité qui croit à une vie après la mort ! Enfin, nous vivons dans un pays de vieux. Ce sont les vieux surtout qui se préoccupent de leur santé ; un jeune de vingt ans, sauf s’il est malade bien sûr, n’y pense même pas ! C’est pourquoi, en forme de boutade ou de provocation et pour faire référence au titre de Lénine qu’on lisait dans notre jeunesse, « Le gauchisme, maladie infantile du communisme », j’ai dit que le panmédicalisme c’est la maladie sénile


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OR NORME N°39 Présages LE GRAND ENTRETIEN

Entretien réalisé par : Jean-Luc Fournier

Photos : Franck Disegni


de l’humanisme. Humanisme, puisqu’il s’agit de sauver des vies humaines, ce qui est très bien ; mais sénile, parce que cela revient à faire des plus vieux « la priorité des priorités », comme disait Macron. Alors qu’en vérité, si on fait l’effort de ne pas penser qu’à la santé, les plus vulnérables ne sont pas les plus vieux, mais les plus jeunes ! Quel est le pire risque ? Mourir jeune ! Vous et moi, nous sommes préservés, nous ne risquons pas de mourir jeune. Nos enfants ne sont pas préservés. Deuxième risque : le chômage. Je suis retraité depuis des années, je suis invulnérable côté chômage. Mes enfants ne le sont pas. Troisième risque : le réchauffement climatique. Dans trente ans, la vie va devenir très difficile. Mais dans trente ans, vous et moi, selon toute vraisemblance, nous serons morts ! Nos enfants seront vivants.

“ Que penseriez-vous d’un pays dont la priorité des priorités serait le sort de ses octogénaires ?” Autrement dit, moi, ma vie est faite, quel risque je cours, à part la santé ? Mes enfants, eux, sont exposés à tous les risques de la vie, car leur vie est à faire. Je suis sidéré quand je vois le sort réservé à notre jeunesse, ces milliers de chômeurs, ces milliers d’étudiants enfermés dans leur chambre qui n’ont pas le droit de sortir, pas le droit de voir leurs copains, qui doivent suivre des cours sur leurs écrans d’ordinateur ou de téléphone, comme si c’était la même chose que dans un amphi… J’ai le sentiment qu’on est en train de leur voler leur jeunesse, de sacrifier leur avenir au nom de gens comme vous et moi dont la vie est faite et qui, objectivement, risquent beaucoup moins de choses qu’eux, sauf en matière de santé. C’est là où le piège du panmédicalisme se referme. Que penseriez-vous d’un pays dont la priorité des priorités serait le sort de ses octogénaires ? C’est ça qu’on veut pour nos enfants et petits-enfants ?

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Or Norme. Nous sommes une vieille société de vieux, c’est ça ?

J’ai parlé dans un article de « notre vieux pays vieillissant »… Entre les deux confinements, il y a eu quelques semaines où on pouvait de nouveau retrouver nos lecteurs dans les librairies. J’en ai profité pour y parler de mon « Montaigne ». Je me souviens d’une jeune fille d’une vingtaine d’années qui m’a dit : « je n’ai pas dansé depuis huit mois… » Elle avait les larmes aux yeux. On me dira : « Elle dansera plus tard, l’année prochaine… » Mais elle n’aura pas vingt ans très longtemps ! Je ne supporte pas cette idée qu’on leur vole leur jeunesse, que l’on compromette leur avenir, et qu’en plus on leur fasse des reproches permanents sous prétexte qu’ils osent quelquefois sortir, flirter, danser, voir leurs copains. Arrêtons de leur faire la leçon ! Or Norme. Pour finir, et à regret, certains pensent que les lois d’exception qui ont été votées pendant cette crise sanitaire risquent de perdurer longtemps après une éventuelle sortie de la crise sanitaire. Et qu’en conséquence, notre démocratie aura été profondément abimée et pour longtemps… Je suis partagé entre l’agacement que me procurent les complotistes (par exemple le film Hold up, que j’ai regardé en entier parce qu’on m’a dit que j’y étais cité vers la fin, et qui n’est qu’un tissu d’âneries) et le constat que nous venons de vivre – par décision de l’État, au nom de la santé, sur injonctions du pouvoir médical et sous le contrôle de la police – la plus forte réduction de nos libertés que les gens de notre génération aient jamais vécue. Le danger c’est de passer du panmédicalisme et du sanitairement correct, qui sont des réalités d’aujourd’hui, à l’ordre sanitaire, qui est plutôt une menace : une réduction drastique et durable de nos libertés au nom de la santé ! C’est moins une réalité, pour l’instant, qu’une menace. Ceux qui dénoncent une dictature Macron n’ont jamais connu ce qu’est une vraie dictature. Mais nous avons incontestablement commencé à glisser sur une pente dangereuse. Il faut donc être très vigilant, car si la santé est érigée en valeur suprême, alors, par définition, il n’y a rien au-dessus : on peut donc lui sacrifier la liberté. Je persiste donc à dire que la liberté est une valeur très supérieure à la santé, qui n’est qu’un bien, je le répète… Bref, il faut combattre à la fois le complotisme, qui est une forme d’obscurantisme numérique, et l’ordre sanitaire qui menace. À nous de résister aux deux ! » André Comte-Sponville sera présent aux Bibliothèques Idéales le samedi 23 janvier prochain www.bibliotheques-ideales.strasbourg.eu


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PRÉSAGES

OR SUJET

Texte : Jean-Luc Fournier

Photos : Nicolas Roses - Marc Swierkowski - DR


L’EUROPE À STRASBOURG

Parlement européen : Je suis venu te dire que je m’en vais… Notre interlocuteur, qui a souhaité conservé l’anonymat, est un connaisseur de premier plan puisqu’il commencé sa carrière européenne au service de l’Etat au tout début des années 2000. Il a depuis servi quatre présidents de la République, six ministres des Affaires européennes dans le cadre du ministère des Affaires étrangères dont trois premiers ministres dans le cadre du Secrétariat Général des Affaires européennes, la structure interministérielle qui coordonne les stratégies françaises au Quai d’Orsay. « Mes fonctions ont toujours tourné autour de l’influence française dans les Institutions européennes et les relations françaises avec ces instances » nous raconte-t-il. « Évidemment, la question du siège du Parlement à Strasbourg fait partie de ce périmètre et il y a beaucoup à dire sur ce dossier… ». Il a beaucoup dit, comme vous allez le lire ici.

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Photos : Nicolas Roses - Marc Swierkowski - DR Texte : Jean-Luc Fournier OR SUJET OR NORME N°39 Présages

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Quand on lui demande de briser la doxa sur la question du siège du Parlement européen à Strasbourg, il accepte de nous livrer le dessous des cartes et précise qu’ « il faut rappeler qu’on s’est enfoncé depuis toujours dans une posture défensive inextricable sur cette question du siège. Cette posture repose sur des présupposés qui sont entièrement faux. On s’est toujours contenté de riposter aux attaques régulières dont le siège de Strasbourg était l’objet mais jamais on a mis en place une riposte plus offensive et plus vive pour faire vivre le siège et son écosystème d’une façon plus dynamique. Cette riposte a vite trouvé ses limites, y compris devant la Cour de Justice de l’Union européenne. Je faisais partie de l’équipe qui a plaidé il y a trois ans à Luxembourg dans l’affaire du calendrier des sessions ; le réquisitoire de l’Avocat général a certes littéralement étrillé le Parlement européen mais on en a déduit aussitôt qu’on était intouchable, alors qu’en fait, on ne venait juste que de gagner qu’un peu de temps… Cette approche très défensive repose depuis toujours aussi sur des présupposés faux car la classe politique française et la haute fonction publique d’Etat à Paris, de même que les élus locaux et régionaux à Strasbourg, sont dans un déni incroyable : personne n’accepte de voir la réalité en face, tout le monde s’abrite derrière une approche complètement folle qui consiste en fait à tuer le débat en ne mentionnant que le traité. « On est protégé par le traité, il n’y a donc pas de sujet ». Mais il faut expliquer aux gens que ça, penser qu’il ne faut surtout pas l’ouvrir, c’est de la pure folie. Et je dois reconnaître qu’à chaque fois que j’ai essayé de changer ce paradigme, je me suis cassé les dents. Les portes sont restées fermées. Et pourtant, on voit bien que ça ne tient pas et comme la situation s’est très significativement détériorée depuis des années, ça n’ira pas loin. Attention : ce n’est pas la Covid qui va tuer le siège de Strasbourg, ce n’est pas vrai ; Le siège est incroyablement fragilisé depuis très longtemps, la Covid ne sera juste que le petit truc en plus qui va tout faire basculer. Ce qu’il faut que les gens comprennent vraiment, c’est que le traité ne nous prémunit en rien. Un traité, ça se change, ça évolue tout le temps. En France, dès qu’on a un problème, on fait évoluer la Constitution, donc faire évoluer le droit primaire n’est pas un problème. En fait, seriner l’idée qu’il faut l’unanimité des états membres pour changer le traité et que la France dira non et que donc il n’y a pas de problème, c’est raisonner d’une façon extrêmement pauvre. Ça ne pourra pas suffire… 

« CA S’APPELLE UN ENCHAINEMENT FATAL… » Au bout de cette longue introduction, quand on demande à cet expert des questions européennes ce qui aurait pu être mis en œuvre pour éviter de se retrouver acculé dans une telle impasse, la réponse fuse, et elle est cinglante : « Ce que j’ai dit à certains de mes interlocuteurs, et même à des ministres, c’est : posez-vous donc la question de ce qu’aurait fait l’Allemagne si le Parlement européen avait été installé à Düsseldorf ou à Stuttgart… Je suis absolument certains que les Allemands auraient transformé toute la ville-siège en une véritable machine de guerre pour servir leurs intérêts, en créant des convergences entre le monde économique, le monde culturel, le monde associatif, celui de la presse et des médias et bien sûr le microcosme politique local, pour que ce siège tourne à plein régime. J’exagère à peine. Regardez ce qu’ils ont fait autour de la Banque Centrale Européenne à Francfort, alors que le potentiel de la BCE est cent fois moindre que celui du Parlement. Pour moi, je ne comprends pas, et depuis toujours, pourquoi on n’a pas pratiqué ainsi… Je me souviens qu’à une époque, on avait listé tous les lieux prestigieux de Strasbourg, et il y en a une quantité phénoménale tant la ville est d’une richesse stupéfiante…

‘‘  La classe politique française et la haute fonction publique d’Etat à Paris, de même que les élus locaux et régionaux à Strasbourg, sont dans un déni incroyable. ’’ On s’est vite aperçu d’une forme d’apathie de la part des élus locaux : comment se fait-il qu’ils n’ont jamais su faire pression sur l’Opéra du Rhin pour qu’il aligne sa programmation sur les dates des sessions pleinières du Parlement ? On m’a expliqué dix fois la raison : cette programmation court sur deux autres sites, Colmar et Mulhouse… Multipliez ce genre d’arguments par le nombre de tous les lieux culturels, multipliez par toutes les opportunités d’offrir des occasions de sorties à tous


La cérémonie de signature du dernier plan triennal. De gauche à droite : Roland Ries, alors maire de Strasbourg, Jean Rottner, président de la Région Grand Est, Emmanuel Macron, président de la République et Jean-Luc Marx, alors préfet du Bas-Rhin

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les parlementaires et leurs assistants, parce qu’il ne faut pas se mentir, c’est aussi l’avis des assistants sur la vie à Strasbourg qui tue le siège à petit feu. L’écosystème strasbourgeois a perdu beaucoup d’opportunités de profiter de la présence du Parlement chaque semaine mensuelle de session. Peu à peu, il s’est dit qu’il ne se passait plus rien à Strasbourg, alors plus personne n’a eu envie de se déplacer ici. Ça s’appelle un enchainement fatal, une prophétie auto-réalisatrice. Depuis 2002, j’ai travaillé brièvement dans le privé, mais dans le même périmètre européen. A chaque fois que j’essayais de monter une opération de lobbying avec les parlementaires européens, je proposais toujours Strasbourg parce que j’étais, et je reste, attaché à la cause de la ville. Et bien, immanquablement, on me disait non, il ne se passe plus rien à Strasbourg et donc, on choisissait Bruxelles… Alors, dans ces conditions, pourquoi insister sur Strasbourg alors que vous savez très bien que la Ville va vous emmerder pour vous prêter le Palais de Rohan ou que, de toute façon, il n’y a rien à tenter à la résidence du représentant permanent de la France auprès du Conseil de l’Europe parce que ça serait se lancer dans des mois de négociation avec

le Quai d’Orsay… A un moment, vous vous dites que finalement, tout est tellement plus facile à Bruxelles… Parce que c’est vrai qu’à Strasbourg, on y croise toujours moins de monde. Cette idée-là, finalement, s’est enracinée et le capital relationnel de Strasbourg s’en est trouvé considérablement affecté. Il est affreusement compliqué de remonter cette pente-là. » « PETITE MÉDIOCRITÉ APRÈS PETITE MÉDIOCRITÉ … » « Je suis pour ma part convaincu que les élus locaux ont une part de responsabilité considérable dans cet état de fait et qu’ils auraient mieux fait de créer des synergies plutôt que de marteler à leurs citoyens que l’Etat était le seul responsable. Leur obsession, c’était le fameux plan triennal. Mais de quoi parle-t-on ! J’ai participé à trois des quatre dernières négociations sur le triennal… Ça relève du pathétique, cette idée qu’on se met autour de la table, le cabinet du premier ministre, tous les ministères contributeurs et l’ensemble des collectivités locales concernées pour essayer d’imaginer tout ce qui pourrait être projeté à l’échelle locale afin de l’empiler dans le plan triennal. Le but est que la


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les services déconcentrés de l’Etat et j’en passe… pour dénicher cinq ou six petites entreprises de l’aérien capables de desservir Strasbourg les lundi et jeudi de séances pleinières du Parlement et qu’à la fin de ce marathon, les Collectivités locales vous disent qu’elles sont incapables de mettre 80 000 € pour renouveler la concession de l’accueil VIP de leur aéroport... Il faut savoir qu’à leur arrivée à Bruxelles, les parlementaires sont traités comme des rois…

Nicolas Sarkozy, président de la République de 2007 à 2012

participation de l’Etat soit la plus conséquente possible afin d’éviter que les élus locaux se répandent dans la presse locale pour nous expliquer que la participation de l’Etat serait à la baisse de zéro et quelques pour cent par rapport au triennal précédent. Sincèrement, vous croyez que ça émeut qui, au Parlement européen, ça ? Une année, on a dépensé 850 000 € pour soutenir le Festival international des marionnettes du Bas-Rhin… Sincèrement, vous croyez que les parlementaires vont se dire : cher collègues, on va arrêter un peu plus tôt la réunion de notre commission parce qu’il faut absolument qu’on aille tous à l’ouverture du Festival international des marionnettes du Bas-Rhin ? C’est comme ça qu’on organise le déploiement du potentiel international d’une Collectivité ? Bon, tout le monde savait bien depuis longtemps que tout ça était pathétique mais ça n’a pas empêché qu’ils s’enferment dans ces vieux schémas de relation entre l’Etat et les Collectivités, les préfets jouant parfois double-jeu, ce qui est leur vie quotidienne,au fond… Le truc le plus intelligent jamais fait, ce sont les OSP, les obligations de service public pour l’aérien. Ce fut très compliqué, très onéreux et ça a mobilisé des ressources considérables de la part de la puissance publique. L’Aéroport de Strasbourg a d’ailleurs très bien joué le jeu mais c’est quand même très compliqué quand vous mobilisez le Quai d’Orsay, la Représentation permanente, la Préfecture de Région, le ministère des Transports, les administrations régulatrices de l’aérien,

Petite médiocrité après petite médiocrité -et il y en a eu !-, on n’a jamais été capable d’envisager cet objectif avec suffisamment de grandeur. Et le secrétariat général du Parlement en a toujours été très conscient : il a toujours perçu ce manque d’envie, ce manque de moyens attribués, ces maladresses dans les actions menées. Sincèrement, pour prendre un exemple qui pourrait paraître avoir été caricatural mais qui s’est cependant bel et bien avéré vrai : ça coûtait quoi de conserver le dîner aux asperges à Hoerdt, offert chaque printemps par la Ville de Strasbourg ? Franchement ? Ça faisait passer une agréable soirée aux parlementaires chaque année en mars, et ça permettait de valoriser le patrimoine gastronomique régional… On a supprimé tout ça. Je ne dis pas que ça aurait changé le sens de l’histoire mais c’est cet entassement de microsymboles qui, mis bout à bout, ont donné légitimement à l’administration du Parlement européen le sentiment qu’on ne tenait pas tant que ça à ce que le siège reste à Strasbourg… Et du coup, il y a ce gigantesque décalage entre la France qui s’en vient pilonner le Parlement devant la Cour de Justice européenne à Luxembourg et cette même France qui, sur des micro-sujets de protocole, de prestige ou de diplomatie parlementaire a tout ramené vers le bas parce que l’Etat et les Collectivités locales sont au cœur d’un jeu totalement pourri…» On fait alors remarquer à notre expert des questions européennes que, même si elles sont amplement justifiées, évoquer les seules responsabilités des élus locaux pour expliquer la situation actuelle très précaire du maintien du siège du Parlement européen à Strasbourg nous parait largement insuffisant. Et quand on lui suggère qu’aucun président de la République, garant constitutionnellement du respect des traités, n’a jamais tapé le point sur la table, il ne se fait pas prier pour acquiescer : « J’adhère à 100% à ce que vous me faites remarquer là. Jamais, en effet, un président de la République ne l’a fait. Il aurait suffi d’un mot venu de la bouche d’un président français pour que la donne change dans l’instant. C’est évident. En 2008, Sarkozy, lors de la présidence française du Conseil de


l’Union, a déployé une machine de guerre française qui, à l’époque, a impressionné toute l’Europe. Il est venu au moins cinq fois à Strasbourg en faisant un numéro de charme incroyable au Parlement, ce qui lui a fait bénéficier d’une couverture presse insensée et dans toute l’Europe, de plus. Je me souviens très bien des innombrables échanges avec son cabinet : le président avait une idée extrêmement claire et brillante des enjeux. Il pensait que dans le système européen tel qu’il était, la France accusait un retard conséquent en matière d’influence au Parlement, il souhaitait inverser cette tendance en profitant du créneau de la présidence française. J’entends encore ses mots : « J’y prendrai toute ma part ». Sincèrement, sur ce sujet, on avait enfin « un avion de chasse ». Et ça a fonctionné au-delà du raisonnable, on a capitalisé sur les bénéfices de ça pendant des années. Sauf que, mystérieusement, il n’a jamais inclus Strasbourg dans sa brillante stratégie ! Et pourtant, on lui a destiné note sur note à ce sujet. Moi-même, j’ai discuté d’arrache-pied avec ses collaborateurs les plus proches en leur disant qu’il suffirait de pousser à fond notre avantage pour qu’on règle définitivement la question du siège, que c’était le moment ou jamais après que toute l’énergie dégagée nous ait donné le vent en poupe… Ce fut un véritable refus d’obstacle, au sens équestre du terme et je n’ai jamais réellement compris pourquoi. Je pense qu’il a lui aussi été atteint par cette approche très conservatrice : le traité, tout le traité, rien que le traité... Il ne lui manquait que de dire quelques mots, il ne l’a jamais fait… Son successeur, François Hollande, s’est totalement désintéressé de cette question-là, il n’en avait rien à faire. Quant aux différents ministres qui se sont succédés, tous ont adopté le même raisonnement, « de toute façon, ce truc est perdu et avec un peu de chance, ce ne sera pas sous mon mandat. Je ne vais pas cramer une cartouche sur le maintien du siège à Strasbourg alors que nous sommes protégés par le traité et que je dois absolument convaincre mes homologues européens sur d’autres enjeux très importants… » ET MAINTENANT ?

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Quand on le pousse à imaginer ce qui peut se passer à court terme, même si c’est une question d’années, sur la présence du Parlement européen à Strasbourg, notre interlocuteur n’est pas très optimiste : « Je pense que c’est foutu » dit-il clairement. « Les temps ont changé. L’argument du traité ne pèse plus rien devant l’argument budgétaire. On vient de se prendre 200 milliards d’euros de dette budgétaire supplémentaire, alors ça va vite devenir intenable de persister à expliquer aux gens qu’il

faut continuer à gaspiller l’argent public dans l’existence d’un double siège. De même avec cette obsession environnementale et le gaspillage carbone induit par les transferts mensuels de toute la logistique matérielle et humaine à Strasbourg. Ce sont de lourdes tendances de fond qui expliquent qu’on s’achemine vers une issue fatale. Entre des parlementaires qui veulent de plus en plus majoritairement tout rapatrier à Bruxelles et une opinion publique qui n’est pas sensible au sujet, comment voulez-vous qu’il en soit autrement ? De plus, le seul pays qui nous soutenait était l’Allemagne. Mais le soutien allemand est en train de s’effilocher et de façon très nette. Ils envoient des ballons-sondes de plus en plus nombreux dans ce sens. Moi, j’ai le souvenir que quand un ministre allemand des affaires européennes, au Bundestag, avait un simple mot qui n’était pas totalement encourageant pour Strasbourg, dans les 48 heures qui suivaient, l’ambassadeur français en Allemagne obtenait un entretien à la Chancellerie

‘‘  Je pense que c’est foutu ! Les temps ont changé. L’argument du traité ne pèse plus rien devant l’argument budgétaire. ’’ et l’ambassadeur allemand en France était convoqué au Quai d’Orsay. Aujourd’hui, vous avez celle qui se pensait la successeur putative d’Angela Merkel qui a ouvert de façon incroyable toutes les vannes et ce, dans l’indifférence générale de la France qui n’a même pas répondu ! Vous savez comme moi le poids écrasant de l’Allemagne au Conseil : et bien si les Allemands continuent à envoyer des signes aussi forts sur le fait qu’ils ne nous soutiendront pas au moment où ça va barder sur le sujet du maintien du siège du Parlement à Strasbourg, tout le reste des pays européens va se déchainer. Les Pays-Bas détestent que le siège soit à Strasbourg car, là-bas, cette question est comme un marqueur de ce qu’ils estiment être la gabegie financière de l’Europe, la fameuse ligne 5 du budget de la Communauté qui fixe le niveau des dépenses de fonctionnement des Institutions. Et je ne parle même pas des nouveaux pays de l’Est, eux qui n’ont le


François Hollande, président de la République de 2012 à 2017

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siège d’aucune institution européenne sur leurs territoires. Non, c’est certain, ça finira mal… » Pour conclure, nous avons bien sûr poussé cet interlocuteur de premier plan à se hasarder sur la prospective politique française à court terme, en évoquant un éventuel second mandat du président actuel durant lequel il pourrait peut-être enfin s’emparer à bras-le-corps de l’ensemble de cette problématique, y compris une sorte de plan B de compensation économique si le départ de Strasbourg du Parlement européen venait à être définitivement acté. Là aussi, ses réponses ont été limpides : « Pourquoi pas, car ça reste de toute façon une question de volonté politique. Vous n’êtes pas le premier à évoquer avec moi cette question de second mandat, d’autres l’ont fait, quelquefois des proches du président Hollande par exemple. J’ai le souvenir de ce qu’ils disaient : « C’est un très bon sujet pour un deuxième mandat, quand le président n’a plus rien à perdre puisqu’il ne peut plus être candidat.» Et peut-être en effet faut-il se pencher sur ce que veulent réellement les Strasbourgeois, du moins le monde de la restauration, de l’hôtellerie et de l’événementiel. Veulent-ils absolument que le Parlement reste, en tant qu’institution la plus démocratique de l’Union ou, plus prosaïquement, veulent-ils que cette vache à lait subsiste dans leur ville ? Pardon pour ce langage direct mais

il faut peut-être se rendre compte que son impact est quand même assez limité, car le Parlement est là en fait deux nuits par mois puisque tout le monde s’en va le mercredi, les sessions du jeudi étant notoirement désertées... Peut-être faut-il en fait s’asseoir sur la question du prestige puisqu’il n’est pas possible d’avoir mieux en la matière que le siège du Parlement dans une démocratie. C’est peut-être le prix politique à payer. Mais en revanche, si la question est de préserver l’égo français et le tissu économique local, alors là je pense qu’il y a plein de choses à réaliser. S’il faut lancer une négociation, il faut le faire au moment où on est fort. Alors peut-être faut-il s’adresser aux autres pays : « Écoutez chers collègues, je ne suis pas totalement hostile à l’idée qu’on puisse renégocier à la marge les traités en modifiant le protocole sur les sièges des institutions. Mais avant ça, je veux qu’on mandate la Cour des comptes européennes et la Commission du contrôle budgétaire du Parlement européen pour qu’elle réalise un rapport sur les surcoûts liés à la présence de toutes les institutions et tous les organes dans tous les lieux européens où ils œuvrent aujourd’hui. Quel est le coût de la location mensuelle d’un palais des Habsbourg à Vienne pour l’hébergement de l’Agence des Droits fondamentaux, dont personne n’a compris ce qu’elle faisait de ses journées ? Quel est le coût carbone du fonctionnement des 41 agences exécutives dont celles qui sont à Vilnius ou d’autres villes improbables ? Les exemples sont très nombreux et ça, il va bien falloir qu’on en parle également. Ça permettrait de se rendre compte que

‘‘ C’est un très bon sujet pour un deuxième mandat, quand le président n’a plus rien à perdre puisqu’il ne peut plus être candidat.  ’’ le Parlement européen de Strasbourg est loin d’être l’institution qui dépense l’argent de façon la plus scandaleuse et qu’en tous cas, ce n’est certainement pas à Strasbourg que les coûts carbone sont les plus délirants. Donc ça signifiera que tout le monde doit se calmer car la gabegie financière est partout, puisqu’on a voulu servir à peu près tout le monde, ce qui n’était pas historiquement une mauvaise idée d’ailleurs mais du coup, on a engagé d’un bout à l’autre de l’Union et pas seulement à Strasbourg,


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Texte : Jean-Luc Fournier

Photos : Nicolas Roses - Marc Swierkowski - DR

Emmanuel Macron, président de la République depuis 2017

des coûts de fonctionnement énormes. Reste que le coût du fonctionnement du Parlement européen à Strasbourg, c’est quand même l’arbre qui cache la forêt ! Tous les chiffres existent, il serait simple de les faire agréger par un cabinet d’audit indépendant et en trois mois, la question serait réglée. Du coup, tout serait remis d’équerre et on pourra alors négocier avec moins de pression sur les épaules… La première question est celle des bâtiments existants : pas question que le site de Strasbourg et ses 285 000 m2 deviennent une friche industrielle. Il faut donc lui accorder un nouvel usage et pas seulement trois jours par mois. Et sur ce sujet, il faudrait s’adresser aux parlementaires : c’est vous qui voulez partir, alors la France attend de votre part une offre acceptable pour que puisse s’ouvrir une négociation. Quant à la destination de ces bâtiments… Barroso (l’ex-président de la Commission européenne – ndlr) avait un temps évoqué comme un MIT européen (Massachusetts Institute of Technology, un institut de recherche américain doublé d’une université, spécialisés dans les domaines de la science et de la technologie. Le MIT est considéré comme la première université mondiale en la matière – ndlr). Pour le coup, si on vient à imaginer une communauté de chercheurs, d’étudiants, d’enseignants et les innombrables événements internationaux venant à s’agréger à tout ça, vous auriez un bâtiment et une institution européenne de premier plan qui vivraient tous les jours de l’année. Je ne dis pas que c’est une idée géniale, je dis juste qu’il y aurait des alternatives intéressantes à examiner… Ce serait en fait une

nouvelle histoire à écrire » proclame sans ambage notre expert. « Strasbourg peut rester dans une vision très franco-française de son titre de capitale européenne parce qu’elle est le siège d’une institution politique majeure, mais cette ville peut aussi prendre le terme de capitale au sens bien plus large, c’est-à-dire un lieu symbolique qui concentre quelque chose de très fort. Je ne dis pas que c’est simple mais si on décide demain de concentrer les ressources de la puissance publique pour que Strasbourg devienne la capitale universitaire de l’Europe, on n’y perdra peut-être pas au change par rapport à la situation d’aujourd’hui avec tous ces coups de boutoir, tous ces alliés qui nous lâchent, toute cette exaspération qui monte et ces critiques qui se coagulent… Alors oui, peut-être qu’une autre histoire plus positive pourrait s’écrire qui s’inscrirait dans un contexte socio-économique et politique mondial un peu différent et qui apporterait des perspectives infiniment plus intéressantes que la situation actuelle qui, en fait, ne se comprend qu’en ayant conscience que tout cela s’inscrit dans cette super-rationalisation du travail des parlementaires européens que les observateurs les plus attentifs ont vu s’installer il y a une quinzaine d’années. En fait, les sessions pleinières sont complètement désubstantialisées, il ne s’y passe quasiment plus rien. Le temps fort de la négociation des amendements s’est déplacé très en amont de la Commission pleinière, juste avant le vote en commission parlementaire. Ça n’a rien à voir avec Strasbourg, c’est juste une mode qui se calque sur le fonctionnement du Congrès américain, Klaus Welle (le secrétaire général allemand du Parlement -ndlr) a toujours eu l’obsession d’y parvenir… Je me souviens avoir écrit une note à ce sujet à l’époque, je l’ai d’ailleurs conservée : j’y disais : attention, on met le doigt dans un engrenage qui va vider la pleinière de sa substance et Strasbourg deviendra une coquille vide. C’est exactement ce qui s’est passé. Ça aussi, c’est un vrai sujet : il y a moins de délégations nationales d’Etats membres qui viennent à Strasbourg les jours de session pleinière et les Commissaires n’y sont que le mardi et pas beaucoup plus… Et ça n’a rien à voir avec toute l’histoire dont je viens de vous parler… ».


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PIERRE LOEB

“ La bombe du départ de Strasbourg du Parlement européen peut exploser à tout moment… ”

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Texte : Jean-Luc Fournier

Photos : Nicolas Roses - Marc Swierkowski - DR

Président de Strasbourg Pour l’Europe (SPE) et auteur de trois rapports successifs (2012, 2014 et 2017) très remarqués, même bien au-delà de l’Alsace, Pierre Loeb est un fin connaisseur du dossier du siège du Parlement européen à Strasbourg. Il exprime remarquablement l’historique qui a fragilisé la position de Strasbourg lors de la décennie passée.

Or Norme. Pour l’essentiel, est-ce que vous pouvez rappeler les principaux enseignements qu’on a pu lire dans vos trois rapports successifs de la dernière décennie ? Volontiers. En 2012, je présidais l’association des Jeunes Entrepreneurs européens que j’avais co-fondée deux ans auparavant et c’est à ce titre que j’ai rencontré, lors des deux années précédentes, nombre de parlementaires européens, de tous les bords, pour qu’ils me disent simplement ce qu’ils pensaient vraiment de Strasbourg, en regard des critiques qui pleuvaient déjà sur le maintien du siège ici. Au passage, je dois vous dire qu’à l’époque, une énorme majorité d’entre eux m’ont fait remarquer que c’était bien la première fois qu’un Strasbourgeois leur demandait leur avis… Et j’ai été extrêmement surpris car on avait une oreille globalement très favorable : unanimité sur la qualité de la vie à Strasbourg, de la qualité du travail loin de la pression bruxelloise mais confirmation, aussi bien chez les pro-Strasbourg que chez les anti-Strasbourg, des trois griefs principaux bien connus : l’hébergement, l’accessibilité et les conditions de travail. Les tout premiers rapports qui dataient du tout début des années 90 faisaient déjà apparaitre ces points-là. Plus de 300 articles dans la presse nationale et européenne ont repris les conclusions de notre rapport. Depuis il y en a eu deux autres : celui de 2014, que nous avions appelé « Le siège dans tous ses états » nous a permis d’effectuer plus de 2 000 entretiens (730 parlementaires, sur 751, plusieurs centaines de leurs collaborateurs, des journalistes…) qui préconisaient

bien sûr des solutions concrètes pour travailler sur les trois points qui posaient problème mais aussi le renforcement de la communication dont la parution d’un magazine, Eurometropolitan, spécifiquement dédié aux parlementaires et à leurs collaborateurs. A cette époque-là, nous étions soutenus à très haut niveau, par l’Elysée, par Arnaud Magnier le secrétaire général aux affaires européennes, par le Ministère des affaires étrangères… Je me souviens très bien qu’à Paris, ils disaient : enfin, ça bouge à Strasbourg, vous vous mobilisez et c’est tant mieux car on a besoin que ce sujet du siège ne soit pas seulement traité par le filtre politique. En 2014, ce sont aussi les élections municipales. On alerte tous les candidats sur le fait que sur les 22 recommandations émises, beaucoup n’avaient pas été mises en place. Et surtout, on leur explique à tous que le rapport de force est en train de basculer : en 2011, on était à 50/50 dans les votes sur le maintien du siège, Joseph Daul était le président du PPE (la droite européenne – ndlr) et sa consigne de vote était : « On soutient Strasbourg ». Mais la donne a changé un an plus tard (le règlement prévoit désormais les « free votes », aucun député ne peut plus être obligé à voter comme son groupe -ndlr) et les premiers éléments du PPE ont commencé à faire défection. Bref, en 2014, le rapport était plutôt du 70/30 en défaveur de Strasbourg. L’opposition a alors bénéficié de gros moyens pour démolir le siège de Strasbourg et on s’est aperçu que ce n’était certainement pas avec les seuls moyens locaux que nous allions pouvoir lutter. Je dois dire qu’ensuite on a pu mener de belles opérations au niveau de la ville, à commencer par l’édification du quartier d’affaires près du Parlement et pas mal d’actions spécifiques en faveur des parlementaires. Mais ça ne pouvait pas suffire.. Notre troisième rapport, en 2017, on le titre « Strasbourg, l’évidence » mais bien sûr, le monde a changé : il y a l’impact du terrorisme depuis 2015, le Parlement s’est refermé sur lui-même car il y a cette crainte d’être une cible évidente pour les terroristes soit à Strasbourg soit à Bruxelles… Et la crise actuelle du Covid nous démontre une fois de plus qu’on aura du mal à inverser cette tendance sécuritaire. Enfin, il y a aussi la crise des budgets publics et l’impact environnemental des transports. Ça fait beaucoup, et maintenant, on sait que la bombe du départ de Strasbourg du Parlement européen peut exploser à tout moment.


En tous cas, au niveau associatif, nous avons fait notre boulot. Ça marche ainsi de façon immuable : les associations et les ONG sont là pour mobiliser les collectivités territoriales, elles-mêmes sont là pour mobiliser l’Etat et enfin, c’est à l’Etat de négocier avec les autres états membres. C’est aussi basique que ça… Or Norme. Est-ce que l’idée d’un siège unique à Strasbourg reste d’actualité, ou du moins peut encore être soutenue au plus haut niveau ? C’est tout à fait envisageable mais je ne suis sûr de rien, évidemment. Ce que je sais en revanche, c’est qu’il y aura un siège unique tôt ou tard, que ce soit à Bruxelles ou que ce soit ici. On a un atout : ici, on a un hémicycle qui est debout alors qu’à Bruxelles, il faudrait entre 500 millions et un milliard d’euros pour en reconstruire un. En tout cas, ce débat est celui de l’Europe qu’on veut pour demain : l’Europe de la séparation des pouvoirs. Le Parlement est la seule institution dont les membres sont élus démocratiquement par les citoyens alors il ne doit

‘‘ Le Parlement est la seule institution dont les membres sont élus démocratiquement par les citoyens... ’’ pas se situer à Bruxelles, au milieu des autres institutions dirigées par les chefs d’Etats ou les haut-fonctionnaires. Le Parlement gagnerait en indépendance et en légitimité d’être éloigné de l’hyper-centre des institutions européennes. Or Norme. Franchement, ça relève encore du possible, vous y croyez vraiment ? Oui, si on reprend l’éternel triptyque. Ici, à Strasbourg, pouvoir montrer qu’il y a un attachement très fort au Parlement européen, et ça passe par mobiliser les citoyens. Oui, si les collectivités territoriales locales se prennent vraiment en main et s’en vont ensemble, fermement et résolument, porter la chose au niveau de l’Etat, y compris en tapant du poing sur la table. Et oui, si l’Etat le veut vraiment, bien sûr. Il faut entamer cette bataille-là et y mettre le paquet. C’est cette ferme volonté politique qui ferait la différence. Mais à l’heure actuelle, je suis bien conscient qu’elle n’existe probablement pas… En tout cas, les derniers épisodes laissent circonspects : bien sûr, la lettre adressée au

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président du Parlement européen par le président de la République peut être considérée comme un soutien à la présence du siège du Parlement à Strasbourg. Dont acte. Mais la réalité des choses amène à se faire écho de considérations moins positives : beaucoup, et dans tous les camps, pensent qu’il s’agit là, en fait, d’une faute politique majeure car depuis quand le président de la République française écrit à un président que personne ne connait, avec copie à la presse qui plus est ? Si Emmanuel Macron avait ressenti le besoin impérieux d’exprimer avec force tout cela, pourquoi ne l’a-t-il pas fait dans l’enceinte du Conseil européen, face à tous ses collègues, ce qui est l’endroit prévu pour cela dans les institutions européennes ? Ou, à défaut de la présence physique du chef de l’Etat au Conseil, pourquoi n’a-t-il pas privilégié l’envoi de son courrier à ses 26 homologues des autres pays européens membres ? Aucun parti-pris partisan dans mon propos, juste un regret qu’on n’ait pas, à cette occasion, privilégié les règles établies depuis si longtemps maintenant. Pourquoi ?.. »


COMMENTAIRE

Alors, de qui se moque-t-on ?

Jean-Luc Fournier

Une confidence : cela fait des années que nous envisagions de sortir ce dossier sur le siège strasbourgeois du Parlement européen. Des années durant lesquelles l’inévitable langue de bois sur ce sujet sensible commençait à se fendiller doucement et laissait entrevoir la réalité brute des choses. Ou plutôt les réalités tant l’équation est complexe selon qu’on se trouve à Strasbourg, à Paris, à Bruxelles, à Berlin ou même, dans un passé encore récent… à Londres. En fait, il nous semblait qu’en matière de discours officiel, tout avait été dit. Et par tous : élus locaux, régionaux, parlementaires européens, présidents « élus à vie » de vénérables associations, et bien sûr présidents de la République, encore que, depuis vingt ans, on ne peut pas dire que, sur ce sujet du siège strasbourgeois, la parole de nos grands timoniers républicains ait encombré le fil des dépêches de presse…

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Donc, quelques années ont passé. Et la donne a changé… Il nous fallait un témoignage de première grandeur livré « cash », comme on dit. Il est enfin arrivé. Cet expert de tout premier plan des questions européennes (à qui nous avons garanti l’anonymat en toute connaissance de cause) a accepté de se livrer comme si nous nous parlions « entre quatre oreilles » et ça, nous ne l’avions pas obtenu auparavant de quiconque, je veux dire à ce degré de franchise décomplexée. Et Pierre Loeb, actuel président de SPE, a suffisamment œuvré pour Strasbourg (trois rapports officiels rendus en moins de dix ans, dont le sérieux a été unanimement salué) pour que ses propos puissent être reçus avec crédibilité aujourd’hui… Cette réalité des choses, on l’entend en off dans les couloirs des institutions européennes à Bruxelles ou à Strasbourg, voire dans ceux des ministères ou du palais présidentiel, à Paris. La réalité des choses, sur les prétendues gabegies financières des déplacements mensuels des députés, assistants ou commissaires européens, c’est que cette transhumance mensuelle coûte dix cents par an à chaque citoyen européen. Vous avez bien lu : dix cents. Par an. Récemment, un autre expert de premier plan, bruxellois celui-ci, nous disait : « Le coût de la démocratie, au siècle dernier, c’étaient des bains de sang entre les peuples européens. Aujourd’hui, c’est le prix d’un timbre-poste… »

Alors, de qui se moque-t-on ? Ecoutez cet autre familier des sessions européennes depuis vingt ans, strasbourgeois celui-là: « Avant 2010, on entendait dire souvent : « Ne craignez rien, il ne peut rien arriver sans l’accord de la France, grâce au traité elle est incontournable » De 2010 à 2013, on disait : « Il ne peut rien arriver sans l’accord de la France et de l’Allemagne ». Et, depuis 2013, on dit : « Il ne peut rien se passer sans l’accord de l’Allemagne.. » Ce raccourci dit l’essentiel avec une remarquable économie de mots… Alors, de qui se moque-t-on ? Un journaliste, vétéran des questions européennes : « Sa grande déclaration en faveur de l’Europe de Strasbourg contre l’Europe technocrate et centralisée de Bruxelles, Emmanuel Macron l’a faite lors d’une séance de questions-réponses dans une université, en Lituanie le 20 septembre dernier. C’était la première fois depuis son élection qu’il parlait du siège et du rôle du Parlement européen. Mais c’était à Vilnius, devant des étudiants… » Alors, de qui se moque-t-on ? Et ce même journaliste : « Il y aurait bien un moyen d’affirmer, avec toute la force de la détermination de la République, que la France exige que Strasbourg soit le siège à part entière du Parlement européen, ce serait de baser notre ministère des Affaires européennes à Strasbourg. Le coût induit serait négligeable et le symbole hautement parlant… » Aucun président français ne renversera-t-il donc la table ? Alors, de qui se moque-t-on ? Un dernier mot : la prochaine présidence française du Conseil européen se déroulera au cours du premier semestre 2022, de janvier à juin inclus, période lors de laquelle est également prévue l’élection présidentielle française, en mai. Alors, peut-on espérer la même énergie que celle déployée par le président français d’alors, lors de la dernière présidence française, en 2008 ? Mais sans oublier, cette fois, de verrouiller la présence du Parlement européen à Strasbourg ? Chiche ? Pour le coup, ce serait vraiment disruptif. Et ça aurait de la gueule, je trouve…


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AUSCHWITZ-BIRKENAU

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Texte : Jean-Luc Fournier

Photos : Or Norme - DR

L’Ode à la Joie de Beethoven a sauvé le gamin juif C’est une histoire qui fait se côtoyer un petit garçon juif que l’histoire avait presque oublié et qui a survécu à Auschwitz grâce à la musique de l’immense Ludwig van Beethoven, c’est aussi l’histoire d’une de ses œuvres chantée à tue-tête au cœur de l’enfer, c’est encore l’histoire d’une pianiste à la renommée internationale, originaire de Strasbourg, qui a voulu se reconnecter à la mémoire des victimes de l’holocauste en faisant ce qu’elle sait faire le mieux : jouer. C’est une belle histoire qui dit la victoire de l’humanité…


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C’est au départ un coup de fil de Sophie Rozenzweig, journaliste à Arte, il y a quelques mois : « Il faudrait qu’on se voit. On va fêter en décembre à Cracovie le 250ème anniversaire de la naissance de Beethoven. Et je vais tourner un film à Auschwitz, avec une grande pianiste strasbourgeoise à la renommée internationale. Elle va jouer les concertos de Beethoven sur la Judenrampe (le quai où les juifs descendaient des wagons en arrivant au camp d’extermination – ndlr) et ce film sera diffusé lors d’un grand concert au Musée national de Cracovie le 16 décembre prochain… »

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Texte : Jean-Luc Fournier

Photos : Or Norme - DR

UNE HISTOIRE INCROYABLE On a donc fini par se rencontrer et les questions-réponses ont fusé. Mais, quel rapport entre Auschwitz et Beethoven, et même la Pologne ? « D’abord, il faut savoir que de nombreuses partitions originales de Beethoven ont été retrouvées juste après la guerre en Pologne, en Silésie précisément, où elles avaient été stockées secrètement par les nazis. » raconte Sophie. « Elles sont conservées depuis à la Biblioteka Jagiellonska de Cracovie. Ensuite, on sait qu’il y avait deux orchestres philarmoniques qui jouaient quotidiennement dans le camp d’Auschwitz-Birkenau. Ils étaient majoritairement composés de musiciens juifs. Ces orchestres avaient pour mission de rythmer le travail des prisonniers et de distraire les SS avec pour répertoire, des marches et des musiques dites « légères » car, depuis 1933, date de l’arrivée de Joseph Goebbels au ministère de la Propagande, les Juifs, accusés de dénaturer la culture allemande, n’étaient pas autorisés à jouer la musique de compositeurs « aryens », comme Beethoven. Outre l’orchestre masculin, il y avait également un philarmonique réservé aux femmes qui avait à sa tête Alma Rosé, une violoniste professionnelle réputée qui était également la nièce du compositeur Gustav Mahler. Aucun autre lieu de l’univers concentrationnaire n’a eu un philarmonique féminin… » Donc, Beethoven n’a jamais été joué par ces orchestres philarmoniques ? « Non. Mais Beethoven a été chanté… » Chanté ?… C’est à dire ? « A l’automne 1943, 285 enfants, tous âgés de moins de quatorze ans, sont arrivés à Auschwitz-Birkenau. Les nazis voulaient présenter un concert d’enfants à la Croix Rouge qui devait visiter le camp. Une vitrine culturelle, une imposture... Alors,

les nazis les ont autorisés à créer une chorale avec un répertoire de mélodies folkloriques sans intérêt mais imposées. Cette programmation n’enchantait guère le chef de chœur et il a décidé de la modifier. Alors, en catimini, dans les latrines d’Auschwitz, la chorale d’enfants s’est mise à répéter une musique plus inspirante mais interdite aux Juifs car appartenant au répertoire allemand. Le concert n’eut jamais lieu. Les enfants furent tous assassinés le 7 mars 1944 sauf un – Otto Dov Kulta- qui avait dix ans à son arrivée à Auschwitz et qui se trouvait par chance à l’infirmerie quand ses compagnons furent exécutés. Otto Dov Kulta a donc réussi à survivre et ce n’est qu’après la guerre qu’il a découvert que ce morceau si important pour tous les enfants et qu’ils chantaient clandestinement dans les latrines était « l’Ode à la joie », ce chant qui lui avait permis de survivre face à l’enfer concentrationnaire ». Ce même « Ode à la Joie » qui est devenu l’hymne de la Communauté européenne, en 1972… » Près de huit décennies nous séparent désormais de l’arrivée de ces 285 enfants à Auschwitz. C’est évidemment à eux que nous pensons quand nous roulons en direction du camp début octobre dernier. C’est Iwona, notre interprète, une ex-journaliste d’une chaine de télévision locale de Cracovie, qui conduit. Une ex-journaliste, car il lui a fallu quitter la chaîne, son indépendance éditoriale n’ayant pas fait que des heureux au sein de sa hiérarchie. La Pologne de 2020 n’est pas un havre de démocratie… La veille, Iwona nous a accueillis à l’aéroport de Cracovie, en même temps qu’une équipe de Télé-Matin, l’émission de France 2, venue tourner ce sujet si surprenant. Et le soir-même, nous avons fait la connaissance d’Elizabeth Sombart (lire son portrait page 38) lors d’un diner organisé au restaurant Klezmer Hois à la lisière du quartier juif de la ville. Une belle et chaleureuse soirée passée dans un endroit incroyable puisque le restaurant a trouvé sa place dans un bâtiment qui accueillit jadis une école juive. Intelligemment, les nouveaux propriétaires ont su conserver tous les rayonnages et les livres anciens ainsi que les boiseries d’origine… Une quarantaine de kilomètres avant l’arrivée à notre destination, c’est le nom Oświęcim qui apparait de plus en plus sur les panneaux routiers.

En haut : Elisabeth Sombart En bas : L’entrée du camp d’Auschwitz « Le travail rend libre » À droite : Le camp de Birkenau


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D’un mouvement de la main, l’officier SS condamnait à la mort immédiate ou donnait un sursis aux malheureux déportés.

Nous ne parlons pas le polonais mais bien sûr, nous savons où nous allons…

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Texte : Jean-Luc Fournier

Photos : Or Norme - DR

Nous pénétrons dans la petite ville d’Auschwitz sous un pâle soleil automnal. Et tout de suite, nous remarquons, le long de certaines grandes avenues, des rails très anciens rongés par la rouille. Il suffit de suivre ces vestiges pour arriver, un peu à l’écart de la ville, au camp de Birkenau. Et, le long d’une petite route anodine, à proximité immédiate de quelques villas pimpantes qui forment un petit quartier résidentiel, apparait au loin la silhouette de deux anciens wagons… Nous y sommes. C’est précisément ici que se situait l’ancienne rampe d’arrivée des déportés (elle fut en fonction jusqu’au 15 mai 1944) qui vit notamment transiter près de 73 000 juifs français dont 11 000 enfants qui trouvèrent tous la mort dans cet enfer. Cette ancienne rampe était un des points d’entrée du camp de Birkenau dont les premières barrières de barbelés électrifiées ne sont qu’à quelques centaines de mètres. Ce qui est le plus surprenant, quand on arrive ici pour la première fois et c’est notre cas, c’est la présence de ces petites villas coquettes qui bordent la route d’accès. Pendant que les machinistes installent le praticable et le piano à queue sur lequel Elizabeth Sombart jouera, Sophie Rozenzweig nous apprend qu’il y a toujours eu des maisonnettes à cet endroit. Il y a soixante-quinze ans, en plein mois de janvier 1945, quand le camp a été libéré par l’armée russe qui fonçait vers l’ouest en pourchassant les armées allemandes, les habitants d’alors se sont précipités sur les baraques en bois des déportés pour les démembrer à la hâte afin d’alimenter leur cheminée intérieure… Et devant les maisonnettes d’aujourd’hui, on ne peut s’empêcher d’imaginer l’état d’esprit des habitants d’alors, dont aucun bien sûr ne

pouvait ignorer qu’il habitait aux portes de l’enfer… Tandis que Wissam Charaf, le cadreur qui a accompagné la journaliste d’Arte lors de tant de reportages dans le monde, donne ses dernières consignes à Maciej Giericha, le pilote du drône qui fournira les images aériennes du tournage, Sophie nous précise encore que les ruines de murs en briques qui longent le site sont celles des bâtiments dans lesquels les déportés étaient dépouillés de leurs affaires personnelles avant de revêtir le sinistre uniforme rayé pour certains et pour les autres, l’énorme majorité, rejoindre directement la chambre à gaz. A cette simple évocation, la gorge se noue et peu de paroles sont émises.

‘‘ N’oublie jamais. Et raconte ce que tu as vu ici…’’ Ces lieux sont là pour dire l’indicible et se souvenir de la tragédie qui s’est déroulée dans cette si paisible plaine de Silésie. Un peu plus tard dans la matinée, le tournage proprement dit débutera. Sur le praticable adossé à un des deux wagons d’origine de la SNCF qui ont été convoyés là par l’association présidée par Serge Klarsfeld lors de la réhabilitation de la Judenrampe en 2005, Elizabeth Sombart, chaudement vêtue et les mains protégées du petit vent par des mitaines en laine, jouera inlassablement les concertos de Beethoven pendant plus de deux heures, sous l’œil de la caméra de Wissam. Entre l’infinité des plans à réaliser (du drône aux gros plans des doigts qui enfoncent les touches du clavier), l’attente pour qu’un nuage passe et laisse de nouveau le soleil éclairer la scène, les raccords de maquillage, l’indispensable tasse de thé ou de café pour se réchauffer, c’est très long un tournage… Vers 13h, après que Wissam ait checké une dernière fois quelques plans tournés dans la matinée, c’est enfin terminé. Un rapide repas plus tard, il faut se rendre de nouveau au cœur de la petite ville d’Auschwitz, là où se dressent encore les casernes d’un ancien régiment de l’armée polonaise. Créé dès avril 1940, ce premier camp accueillit tout d’abord des opposants politiques polonais, socialistes ou communistes pour la plupart, des suspects de résistance, hommes politiques, intellectuels, des Allemands condamnés par les tribunaux, des prisonniers politiques, ainsi que ceux que les nazis appelaient des « éléments asociaux » : Tziganes, prostituées, 


homosexuels, handicapés, Témoins de Jéhovah, Juifs… Prévu à l’origine pour un millier de soldats, les bâtisses du camp furent occupés par 23 000 déportés. C’est là que, de bâtiment en bâtiment, après être passés sous la sinistre inscription « Arbeit macht frei », on découvre ces vitrines d’objets entassés dont les images ont fait le tour du monde : des monceaux de valises, de chaussures, de paires de lunettes, de prothèses orthopédiques… et aussi les visages des déportés disparus qui s’alignent le long des murs : ces regards émaciés aux grands yeux vides qui nous fixent, obstinément, comme s’ils nous disaient : « N’oublie jamais. Et raconte ce que tu as vu ici… »

Il témoigne encore de l’impact vital qu’avait la musique sur les déportés : « Beethoven m’a sauvé la vie. Parfois, je pense que cet air et ce texte étaient une magnifique manifestation des valeurs universelles qui peuvent survivre même aux actes les plus inhumains jamais accomplis de la main de l’homme. C’était une protestation et une résistance de l’esprit face au crime et à la violence de masse. »

Tout le groupe marche silencieusement, chacun se recueillant ci ou là, méditant devant une photo d’archive, un mur, une porte ou le long des barbelés de l’enceinte. Elizabeth a souvent les mains jointes, dans une prière silencieuse. Sophie, pour qui c’est la énième visite dans ces lieux, finit par ne plus rien expliquer, l’émotion étant parfois trop forte… C’est enfin, alors que le jour commence à décliner, l’arrivée à l’entrée principale du camp de Birkenau, devant ce bâtiment tout en longueur et ce porche central où les rails convergent avant de pénétrer dans le camp. On a beau avoir vu des centaines de fois cette image, le cœur se serre encore un peu plus… Le soleil qui décline se reflète sur l’acier des rails, le crépuscule qui tombe découpe en ombres chinoises les poteaux de soutien des barbelés électriques et les quelques baraques reconstituées, noyées dans l’immensité du camp.

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Il n’y a pas grand monde par ces temps de pandémie, l’atmosphère incite encore plus au recueillement. La boule au ventre, les visages entrevus quelques heures plus tard réapparaissent et c’est peut-être le souffle léger du vent d’automne qui emporte leurs murmures et nous empêche de les entendre... Evidemment, on sait qu’on ne sortira pas indemne d’une telle journée, chaque pas ayant mieux fait saisir l’inhumanité absolue de ces lieux et l’ampleur tragique de l’holocauste. 1,1 million de personnes ont trouvé la mort dans ce lieu d’épouvante dont 900 000 gazées le jour-même de leur arrivée. Les autres ont été battues à mort, abattues ou pendues. 90% de ces personnes étaient juives… Bien plus tard, Sophie nous citera les mots d’Otto Dov Kulta, le gamin de dix ans qui chantait l’Ode à la Joie dans les latrines du camp, le seul rescapé des 285 enfants arrivés à l’automne 1943. Celui qui est aujourd’hui âgé de 97 ans et qui vit à Jérusalem a fait à son retour d’Auschwitz une belle carrière d’historien à l’Université hébraïque de Jérusalem et au Mémorial de Yad Vashem.

Otto Dov Kulka en 2003

Le film réalisé par Sophie Rozenzweig devait être projeté le 16 décembre dernier en ouverture du concert du 250ème anniversaire de la naissance de Beethoven au Musée national de Cracovie où Elizabeth Sombart devait être accompagnée par le Philarmonique de Cracovie sous la baguette du chef d’orchestre Pierre Vallet. A l’heure où ce numéro de Or Norme était sous presse, la Pologne, en raison de la crise sanitaire, n’avait toujours pas annoncé la réouverture de son territoire. Si le concert de Cracovie devait être annulé, il est prévu de le donner à la Salle Cortot à Paris, le 9 janvier 2021.


ENTRETIEN AVEC ELIZABETH SOMBART

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Texte : Jean-Luc Fournier

Photos : Nicolas Roses

“ Regarde Ludwig, regarde…”

« Je suis née à Strasbourg puisque mon père avait été nommé au Conseil de l’Europe mais je suis comme un quatre-quarts au niveau de mes origines : un quart roumaine, un quart allemande, un quart écossaise et le dernier quart géorgienne. Mon sang coule de l’Atlantique à l’Oural… » dit joliment celle qui obtint, à l’âge de quinze ans, le premier Prix du Conservatoire de Strasbourg avant de rejoindre Paris - « comme une grande » sourit-elle - et d’y rencontrer le grand pianiste argentin Bruno Leonardo Gelber qui lui offrit l’opportunité de perfectionner son art à Buenos-Aires. Et depuis, Elizabeth Sombart, au sommet de son talent, ne cesse de parcourir le monde… Or Norme. Très tôt donc, vous avez été habituée à prendre tous les risques pour vivre votre passion jusqu’au bout… Oui et ça a débuté à l’âge de seize ans quand j’ai trouvé le courage d’annoncer à mon père que j’abandonnais mes études, que je n’aurais jamais le Bac car je voulais me consacrer à 100% à la musique et au piano. Je suis donc partie à Paris où ma grand-mère a accepté de veiller sur moi, elle n’a pas été qu’un point d’accueil, elle a été un point d’amour de ma vie. Mais c’est à Strasbourg que j’ai rencontré le très grand pianiste Bruno Leonardo Gelber, que les Strasbourgeois connaissent bien, et il m’a proposé de rejoindre Buenos-Aires, où lui-même et sa mère s’engageaient à me faire progresser. Je me suis dit : là, c’est une belle opportunité pour moi. J’ai donc abandonné le Conservatoire de Paris. Ensuite, j’ai toujours choisi mes maîtres : Peter Feuchtwanger à Londres, Hilde Langer-Rühl à Vienne et bien sûr Sergiu Celibidache, le grand chef d’orchestre roumain, avec qui j’ai appris la phénoménologie de la musique qui est la spécialité que j’enseigne aujourd’hui au sein de la Fondation Résonnance que j’ai créée il y a trente ans sur le concept d’une école gratuite, sans examen et sans limite d’âge.

Or Norme. S’en est suivie ensuite une carrière qui très vite est devenue exceptionnelle… J’ai joué en effet dans les plus grandes salles et dans le monde entier, le Théâtre des Champs-Elysées à Paris, le Carnegie Hall à New-York, le Wigmore Hall à Londres, le Suntory Hall à Tokyo et j’en passe de nombreuses autres, bien sûr avec toujours chevillé au corps, ce désir de partager la musique avec le plus grand nombre… Or Norme. Et puis, assez soudainement, il y eut un vrai coup d’arrêt, prélude à une traversée du désert assez pénible. Que s’est-il passé ? A un certain moment, j’ai proposé à la télévision de faire cinquante émissions sur la thématique de Bach à Bartok et le fait que j’y sois parvenue a déchaîné envers moi une jalousie et un flot de méchanceté incroyables, alors que ces émissions rencontraient un grand succès d’audience. Il y a eu une vraie cabale instiguée contre moi, à grands coups de rumeurs colportées dans des articles de presse. En fait j’étais toute jeune et je cachais un manque de confiance en moi assez flagrant. Je ne pouvais pas comprendre ce qui se passait soudain car j’vais fait ces émissions de tout mon cœur, en y mettant ma passion et mon désir de partager, comme toujours. Ce fut comme un assassinat mais aujourd’hui, avec le recul et la maturité, je me dis que je rends grâce à ce qui s’est passé car si je n’avais pas connu tout ça, je n’aurais jamais fait tout ce qui s’est déroulé ensuite, et jusqu’à ce jour. Quand tu es la proie de cette incompréhension de ce que certains êtres humains peuvent te faire vivre, il y a en toi comme une résilience qui se met en marche et qui te rapproche de ce point où tu ne juges pas, où tu acceptes juste les choses et tu entends, au cœur de ce lieu intime qui est inviolable, ce à quoi tu es vraiment appelée… Tout s’est mis à venir très simplement à moi. Et j’en suis arrivée peu à peu à la seconde raison d’être de ma Fondation qui est d’apporter la musique dans les lieux de souffrance. Je m’y attelle au moins deux cent fois par an dans les hôpitaux, dans des camps de réfugiés, dans des prisons et ce sur les sept pays où nous œuvrons. Récemment, lors de la pandémie, j’ai joué dans un funérarium près de chez moi, à Lausanne. Une journaliste m’accompagnait et elle s’est étonnée en me disant que je jouais « pour les morts ». Je lui ai répondu : « Ne croyez pas ça. On entend la


‘‘ Beethoven est cet homme qui nous fait emprunter le chemin de la gratitude et de la grâce. ’’ musique avant d’arriver sur terre et quand on quitte la terre ». J’ai senti ça de façon tellement intense, en jouant là-bas trois heures par jour ces six derniers mois… Or Norme. Ce que vous avez voulu vivre à Auschwitz en tournant ce film répondait donc à une attente similaire…

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2020 devait être l’année où on fêtait le 250ème anniversaire de la naissance de Beethoven et, à cause du virus, tout, absolument tout a été annulé. Cet homme nous a laissé peut-être le message le plus puissant de ce qui révèle à l’être humain son autonomie, sa vérité. Beethoven est le prophète de la liberté et, de son vivant, il a dû transcender la défection de l’organe par lequel passait ce qu’il entendait. Si vous êtes un musicien et que vous devenez sourd, alors vous devez tout faire pour entendre le son de l’intérieur de vous-même. Pour préparer les trois albums qui viennent de sortir, j’ai passé dix heures par jour

pendant trois ans avec lui. Beethoven est cet homme qui nous fait emprunter le chemin de la gratitude et de la grâce. En allant à Auschwitz, là où les nazis interdisaient aux juifs de jouer les grands musiciens allemands, je me suis demandé ce que Beethoven aurait pensé de son propre pays qui interdisait à des musiciens de jouer sa musique. Pour moi, être et jouer à Auschwitz, ça a permis de consoler toutes ces âmes disparues ici dans le mensonge le plus ignoble, être et jouer à Auschwitz ça a permis de dire à Beethoven qu’il y eut quand même des gens qui l’ont joué en cachette. Regarde Ludwig, il y a eu ces 285 gosses qui ont chanté ton Ode à la Joie dans les latrines, regarde Ludwig, ta musique et ton message ont été plus forts que la barbarie ! Auschwitz et Birkenau sont aujourd’hui de gigantesques cimetières à ciel ouvert et l’interprète que je suis n’a été qu’un simple instrument qui a permis de créer ce pont entre le visible et l’invisible…


LES CONSULATS STRASBOURGEOIS Strasbourg, européenne et diplomate

Photos : Nicolas Roses — DR

Il y en a plein les beaux quartiers : demeures somptueuses, bâtiments qui en imposent ou plaques discrètes à l’entrée des immeubles, on compte 71 consulats à Strasbourg, deuxième ville diplomatique de France. Des États-Unis au Maroc en passant par la Turquie, le Honduras, les Philippines, ou encore la Namibie, quelles sont leurs missions ? Que font-ils et pour qui ?

Nous accédons au premier étage par un escalier de marbre blanc pour y retrouver Lakdhar Messoussi. En poste depuis de nombreuses années, il est une sorte de super conseiller, la mémoire du consulat. Il nous conduit un étage plus haut dans l’antichambre du cabinet de « Monsieur le Consul ». En attendant d’être reçu, Lakdhar nous explique que le consulat du Maroc est ouvert à Strasbourg depuis 1956, année de fondation de l’État indépendant du Maroc resté sous protectorat français durant plus d’un demi-siècle. C’est le troisième consulat à s’y être installé après celui de la Suisse en 1920 et celui des États-Unis en 1866. 28 personnes travaillent ici pour une circonscription consulaire qui englobe l’Alsace, la Lorraine et le Territoire de Belfort, avec 141 000 Marocains immatriculés.

Texte : Amélie Deymier

Driss El Kaissi, le Consul Général du Royaume du Maroc à Strasbourg, par ailleurs chargé des relations avec le Conseil de l’Europe et le Parlement européen, nous reçoit dans son bureau. Il vient tout juste de prendre ses fonctions pour un mandat de quatre ans. L’homme est calme et cordial, le langage rompu aux codes de la diplomatie.

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marocaine préposés au service des passeports qui se trouve au rez-de-chaussée.

Passer le seuil d’un consulat c’est comme traverser une frontière, entrer sur un territoire étranger alors même que l’on se trouve sur le sol français. Le 14 octobre dernier, à 10 heures tapantes, nous sommes entrés sur le territoire marocain, au numéro 55 de la rue du Conseil des Quinze. Première impression, premier étonnement, l’agitation à l’intérieur du bâtiment en total décalage avec le calme de la rue. Des dizaines de personnes, hommes, femmes, enfants attendent dans une salle d’attente d’être reçus par les agents de la police

Passées les présentations d’usage et le traditionnel service du thé et des pâtisseries, Driss El Kaissi nous rappelle les missions d’un consulat, ratifiées par la convention de Vienne en 1963 : protéger sa communauté en lui portant assistance que ce soit sur le plan social ou judiciaire, lui offrir différents services administratifs : tenir l’état civil, délivrer les pièces d’identité et les visas, dresser les actes notariés, permettre aux expatriés de voter. Mais aussi organiser les migrations légales de main-d’œuvre saisonnière qui s’inscrivent dans la longue histoire des migrations économiques entre le Maroc et l’Europe, comme par exemple en Corse chaque année au moment de la récolte des clémentines. Ou bien prendre en charge les retours au Maroc


Consulat de Turquie

en cas de situation irrégulière. Et bien entendu, créer et entretenir les échanges qu’ils soient commerciaux, scientifiques ou culturels entre l’État accréditant à savoir le Maroc et l’État accréditaire, la France.

les délais impartis, question de sécurité, et bien sûr de contraintes sanitaires liées à la Covid-19 -comme il est difficile d’entrer sur le territoire américain, il est difficile de pénétrer dans son consulat -.

Driss El Kaissi insiste sur l’ouverture d’esprit de son consulat : « Les gens viennent avec des idées, nous sommes à l’écoute, chaque marocain pour nous est une ressource ». Et quand nous demandons au consul un commentaire sur l’islamisme radical, les tensions que cela génère en France et quel rôle peut-il jouer dans cette crise, il répond que le consulat « ne s’occupe pas des questions françaises » mais que bien entendu il fait « la promotion d’un Islam modéré » et soutient toute initiative allant dans ce sens.

En outre, la nouvelle consul général, Darragh Paradiso, qui a pris ses fonctions au mois d’aout dernier, étant bookée jusqu’au mois de janvier 2021, nous n’avons pas pu obtenir de rendez-vous, nous avons donc Driss El Kaissi, Consul Général du Royaume du Maroc

AUTRE ADRESSE, AUTRE AMBIANCE… Le premier consulat qui a ouvert ses postes à Strasbourg est celui des États-Unis. C’était en 1866, au numéro 6 de la place Broglie. Objectif de l’époque : « Promouvoir les échanges bilatéraux qu’ils soient politiques, commerciaux ou culturels entre la région et les ÉtatsUnis ainsi que les intérêts commerciaux américains (…) Faciliter l’émigration vers les États-Unis d’un nombre important d’Alsaciens à une époque où la région connaissait une croissance démographique importante et pendant laquelle les États-Unis étaient le premier pays récepteur des flux migratoires internationaux », peut-on lire sur le site du consulat des États-Unis.

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Fermé en 1871 après l’annexion de l’Alsace-Lorraine par l’Allemagne, rouvert en 1919, refermé en 1939 en prévision d’une nouvelle annexion, le consulat des États-Unis finit par rouvrir en 1946 et n’a depuis cessé ses activités. Aujourd’hui il se trouve 15 avenue d’Alsace dans un imposant bâtiment bien gardé, entouré de hautes grilles, abords bien différents de ceux du consulat du Maroc. D’ailleurs il nous a été impossible d’y entrer dans

échangé par mail avec l’adjoint aux relations publiques et culturelles, Felipe Tello. Un tout autre style que celui du Maroc donc, mais les mêmes « services consulaires : demande de passeports, services notariaux, enregistrement de citoyenneté, vote, etc. ». Sur ce dernier point, et bien qu’il nous ait été expressément notifié que le consulat ne ferait aucun commentaire sur l’élection américaine, Felipe Tello a souligné l’importance de la mission du consulat en période électorale : « le Consulat met en place une campagne de sensibilisation sur les réseaux sociaux auprès des


‘‘ Les États-Unis jouent un rôle important en tant qu’employeur dans la région Grand Est avec plusieurs sociétés à capitaux américains implantées .’’

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Texte : Amélie Deymier

Photos : Nicolas Roses — DR

écoles et différentes associations américaines. Cette campagne permet de communiquer sur les dates clés, de promouvoir le site internet dédié aux élections www. FVAP.gov, de recevoir le bulletin de vote pour ceux qui ne souhaitent pas l’envoyer par la poste ». Ces bulletins seront ensuite acheminés vers les États-Unis par valise diplomatique.

Liste non exhaustive des consulats à Strasbourg Algérie, Allemagne, Autriche, Brésil, Centrafrique, Chili, Chine, Équateur, Espagne, Estonie, États-Unis, Finlande, Grèce, Guatemala, Honduras, Hongrie, Islande, Israël, Italie, Japon, Kosovo, Lettonie, Lituanie, Luxembourg, Malte, Maroc, Monaco, Mongolie, Norvège, Pays-Bas, Pérou, Philippines, Portugal, Roumanie, Russie, SaintMartin, Serbie, Slovaquie, Suède, Suisse, Tchad, République Tchèque, Turquie Source : centre d’information Europe Direct Strasbourg

Felipe Tello estime à 5000 le nombre d’Américains présents sur la circonscription du consulat des États-Unis à Strasbourg qui couvre tout le Grand Est, mais ce chiffre reste « difficile à estimer car il n’y a pas une obligation d’inscription sur la liste consulaire ». Outre sa mission principale de protection et de service aux citoyens américains, le consulat des États-Unis « travaille également sur plusieurs fronts, tant au niveau bilatéral avec la France qu’au niveau multilatéral avec le Conseil de l’Europe (…) La présence du Consulat à Strasbourg permet de faire un travail de fond sur des défis communs tels que la lutte contre le terrorisme et la lutte contre l’antisémitisme ». Sans compter que « les États-Unis jouent un rôle important en tant qu’employeur dans la région Grand Est avec plusieurs sociétés à capitaux américains implantées ». Des intérêts qu’il faut défendre tout « en collaborant avec les organisations publiques locales ». Et à la question quels sont les projets, les priorités, l’empreinte que souhaite laisser la nouvelle Consul des États-Unis à Strasbourg, Felipe Tello répond : approfondir au niveau local les « quatre priorités de la mission diplomatique des États-Unis en France : garantir la sécurité

grâce à l’engagement politique ; lutter contre l’antisémitisme et toute forme d’antisionisme ; maintenir la diplomatie commerciale et encourager l’autosuffisance »… Nous avons sollicité plusieurs consulats pour la rédaction de cet article. Le Maroc n’a pas failli à son hospitalité légendaire et les États-Unis sont restés fidèles à leurs contraintes sécuritaires tout en se montrant très communicants. En revanche, il nous a été impossible de nouer quelque dialogue que ce soit avec la Turquie qui n’a pas daigné répondre à nos multiples sollicitations. Même chose pour le Honduras, que nous pardonnerons puisqu’il s’agit d’un simple consulat honoraire. QUELLES SONT LES DIFFÉRENCES ENTRE UN AMBASSADEUR, UN CONSUL GÉNÉRAL ET UN CONSUL HONORAIRE ? L’ambassadeur a une fonction diplomatique et politique, il est le représentant de son État dans un État étranger. Avec l’aide de la chancellerie politique, il met en œuvre la politique étrangère de son pays et joue un rôle d’influence sur le plan politique, économique et culturel. Le consul est un représentant administratif. Il dirige le consulat qui est une sorte d’antenne délocalisée de l’administration de son pays. Il a pour mission de protéger les ressortissants de son pays. Quant aux consuls honoraires, ce ne sont pas des agents de carrière et ils ne sont pas rémunérés. Ils exercent leurs fonctions bénévolement tout en exerçant une autre activité professionnelle et sont sous la responsabilité d’un consul général à qui ils doivent rendre des comptes.


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TABLE-RONDE

Annabelle Lecointre (professeur de Sciences et Vie de la Terre dans un collège de la banlieue nord de Strasbourg, Gwenola Tupin (professeur d’histoire-géographie au collège de Truchtersheim), Gilles Gatoux (professeur de français au collège de Rosheim) et Robert Betscha (professeur d’histoire-géographie au collège du Ried à Bischheim). Ces quatre enseignants ont accepté de participer à la table-ronde organisée par notre magazine le 25 novembre dernier, après l’assassinat de leur collègue Samuel Paty le 16 octobre, lors d’un attentat islamiste où l’horreur et le tragique se sont mêlés. Leurs propos éclairent sur les réalités quotidiennes de leur métier, bien loin des clichés et des discussions de café du commerce…

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sanctuaires encore protégés. Là, on a dépassé un stade, on touche à l’ignominie... Annabelle Lecointre. A ce jour, je ne parviens toujours pas à imaginer l’acte, je ne parviens pas à passer ce cap-là. L’école est tellement l’endroit où l’application de la laïcité est la plus complète que malheureusement, on pouvait s’attendre à ça. Car il faut être clair : on ne l’a pas tellement défendue notre laïcité. Depuis les années 80, on l’a affublée de divers adjectifs, tantôt laïcité ouverte, tantôt saine laïcité ou encore laïcité positive, comme si notre laïcité française était négative, malsaine ou fermée. L’école, c’est là où la laïcité est appliquée de la façon la plus aboutie et moi, je suis très satisfaite de ça, il faut que l’école républicaine reste ce sanctuaire qu’on connaît. Alors, oui, il fallait s’attendre à ce que l’extrémisme religieux cherche à s’attaquer à nos valeurs par le biais de l’école. Je ne suis pas la seule enseignante à penser ça : en 2018, Charlie-Hebdo avait fait paraître un hors-série titré « Profs : les sacrifiés de la laïcité » dans lequel figuraient une soixantaine de témoignages d’enseignants qui disaient qu’ils n’étaient pas soutenus par leur hiérarchie, qu’ils manquaient de soutien et qu’ils se sentaient parfois démunis devant les entorses faites à la laïcité à l’école… Robert Betscha. Je vais dans le sens de ma collègue. Moi aussi, je m’attendais à ce genre de crime, mais pas forcément à un endroit comme ce collège de Conflans-Sainte-Honorine qui est un établissement scolaire loin des zones sensibles. Je m’attendais plus à un événement aussi grave dans un établissement où il y a des classes beaucoup plus difficiles, là où la question de la religion est beaucoup plus criante

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Paroles de profs

Samuel Paty

LE CHOC DE L’ASSASSINAT DE SAMUEL PATY Robert Betscha. « Samuel Paty est mort tout près de son collège. Alors, dès que j’ai appris que l’attentat était lié à sa profession, ce fut pour moi un énorme choc. Je pensais jusqu’à ce moment-là que les établissements scolaires étaient comme des

Gwenola Tupin. Je me suis sentie littéralement assommée. On s’apprêtait à partir en vacances , ma famille et moi étions dans des perspectives joyeuses et tout à coup, tout s’est refermé brutalement. Je ne m’y attendais pas du tout car j’avais l’impression que, contrairement aux autres lieux institutionnels, l’école incarnait encore des valeurs majeures et que nous étions protégés par notre relation d’adultes en direction des enfants. Je n’ai pas intégré immédiatement cette triste nouvelle car, contrairement à toi Annabelle, j’avais le sentiment


De gauche à droite : Gilles Gatoux - Gwenola Tupin - Jean-Luc Fournier (Or Norme) - Annabelle Lecointre - Robert Betscha

qu’on avait énormément travaillé sur la laïcité. Quand j’ai commencé à enseigner, on avait des élèves voilées au collège de Solignac à qui on a expliqué qu’elle ne devait pas porter le voile à l’école. En 2015, après les attentats, on a repris tout ça et ça a été intégré dans les programmes officiels l’année suivante. Donc, je pensais qu’on avait bien travaillé socialement et que nous étions donc à l’abri. C’est vrai qu’il y avait eu le précédent de l’école Ozar-Hatorah de Toulouse mais notre collègue là-bas avait été visé en tant que juif, pas en tant qu’enseignant…

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Gilles Gatoux. L’attentat s’est produit à la veille même des vacances. Chacun s’est donc retrouvé chez soi juste après. Du coup, personne n’a pu exprimer ce qu’il ressentait. En premier lieu, le terme de décapitation a été tellement choquant que pour moi aussi, au début, il y a eu cette difficulté à croire qu’un enseignant soit décapité à la sortie de son collège. Mais ce qui m’a choqué le plus, c’est de constater les difficultés que nous avons rencontrées pour nous exprimer là-dessus à la rentrée et à pouvoir élaborer quelque chose avec nos élèves pour rendre hommage à notre collègue. Ça a été très difficile à vivre… LE PREMIER MATIN DE RENTRÉE Gwenola Tupin. On a appris extrêmement tard les directives du ministre. Les toutes dernières, après les

“ Mais ce qui m’a choqué le plus, c’est de constater les difficultés que nous avons rencontrées pour nous exprimer làdessus à la rentrée ” GILLES GATOUX ordres, contre-ordres etc… sont tombées la veille-même de cette rentrée, le dimanche soir à 19h… Gilles Gatoux. Il avait d’abord été question qu’on ne travaille pas avec nos élèves le lundi matin pour que nous puissions nous concerter, et même que toute la journée du lundi soit neutralisée pour cela. Au final rien de ces deux options… Gwenola Tupin. La version officielle c’est que le Conseil de défense aurait demandé le renforcement sanitaire. C’est sans doute vrai, mais il a fallu quinze jours pour ça ? Ca ne tient pas la route une seule seconde ! Il y a quand même 12 millions d’élèves dans le primaire et le secondaire et 800 000 enseignants… Annabelle Lecointre. En fait, on nous a littéralement volé un moment de concertation essentiel. C’était déjà difficile de rester seul chez soi avec cette information, le minimum aurait été qu’’on puisse en parler ensemble.


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Gwenola Tupin

“ On a appris extrêmement tard les directives du ministre...” GWENOLA TUPIN

Réduire cet instant à une minute de silence avec la lecture d’une lettre qui ne faisait pas forcément écho dans la tête de tous les élèves a été ahurissant. Gilles Gatoux. Ce lundi matin-là, je ne devais pas travailler. J’avais demandé quand même à pouvoir être là mais cette minute de silence avec l’ensemble des élèves n’a pas eu lieu dans mon collège. La lecture de cette lettre et la minute de silence ont eu lieu dans la salle de permanence, avec les élèves. On nous a certes enlevé ce moment tous ensemble, mais on nous a enlevé aussi la possibilité de rendre vraiment hommage à notre collègue. Robert Betscha. Au lendemain de l’attentat, au début de vacances donc, je me suis senti très vite seul. Même si j’ai pu moi-même contacter ensuite mes collègues par téléphone, il y a eu cette communion collective qui ne s’est pas faite. D’un attentat national, on est passé au fait divers. Il y eut la minute de silence, la lecture de cette lettre qui était incompréhensible pour les élèves. En fait, la décision du ministère a été de tout laisser au bon vouloir de chaque

établissement. Et je regrette pour ma part qu’il n’y ait pas eu une directive nationale assez forte, par exemple la neutralisation d’une demi-journée pour qu’on puisse se parler entre enseignants. Avec les élèves que j’avais devant moi le matin de la rentrée, j’ai été surpris par un fait inattendu : un bon tiers d’entre eux n’étaient même pas au courant du drame. Mais est-ce si surprenant, au fond ? Ils ne suivent pas l’actualité, un événement chasse l’autre… D’autres élèves m’ont aussi parlé des élèves du collège de Samuel Paty puisqu’ils savaient que le terroriste avaient payé certains d’entre eux pour avoir des renseignements sur leur professeur. Leur question était de savoir s’ils avaient pu garder l’argent reçu des mains de l’assassin !.. J’ai bien sûr eu droit aussi à la réflexion : il n’avait pas à faire ça… Gilles Gatoux. Nous avions entre collègues pas mal échangé de mails durant les vacances pour exprimer notre mécontentement face aux décisions de M. Blanquer. Notre principal a finalement décidé de nous réunir à midi. Mais cette réunion d’un quart d’heure a été essentiellement constituée de jérémiades. Ce n’est pas ce que j’attendais… Gwenola Tupin. Nous, nous sommes réunis en conseil pédagogique, pour essayer de construire quelque chose. Mais très vite, nos collègues se sont retournés vers nous, les profs d’histoire-géo en considérant que nous étions les plus aptes à faire ce travail. Ils n’avaient pas complètement tort, on avait reçu de notre inspecteur pédagogique, trois jours avant la rentrée, treize pages de liens et de contenus dans lesquelles on s’est vite noyé… Annabelle Lecointre. Pour essayer qu’il y ait une suite à cette rentrée, je me suis retournée vers la professeur documentaliste de mon établissement et j’ai pu récupérer des documents pour mes élèves, que j’ai pu mutualiser avec les autres professeurs. On ne les sollicite pas assez nos collègues documentalistes, la nôtre avait des quantités de dessins de presse, par exemple ceux de Cartooning for Peace (le mouvement animé par le dessinateur Plantu -ndlr) et on a invité le dessinateur Piet qui vient régulièrement chez nous. Notre axe a donc plutôt été de trouver des marges d’actions collectives. Notre chef d’établissement a su fédérer ses équipes à cette occasion, ce fut plutôt une avancée… LES RÉACTIONS DES ÉLÈVES Annabelle Lecointre. Il n’y a pas eu de réactions négatives chez nous. Sincèrement, il me semble qu’ils sont attachés à la laïcité mais je me rends bien compte que c’est loin d’être le cas partout. J’ai été heureuse qu’une élève me dise : « mais finalement, la laïcité, elle nous protège, Madame… » Ca veut dire que lorsqu’on prend bien le temps d’expliquer cette notion-là, les élèves se rendent bien compte qu’elle est pacificatrice et émancipatrice. Je vois là une lueur d’optimisme : ce combat pour la laïcité est certes difficile mais il faut vraiment y mettre le paquet. Il faut continuer à expliquer ce qu’est la laïcité, dépasser ce qu’on lit dans les


Robert Betscha

de décortiquer ça avec eux. C’est évident qu’on marche alors sur des œufs, alors que je suis dans un établissement hyper calme où tout va bien… Gwenola Tupin. La commande institutionnelle est là. Dans les programmes d’enseignement moral et civique de 2002, on n’avait pas les dessins de presse, les caricatures, les satires… Mais je pense que des enfants de onze ou douze ans n’ont pas forcément la maturité nécessaire pour bien appréhender ces questions… Le côté délicat est là, assurément : je pense sincèrement qu’un enfant de onze ans n’est pas en capacité de décrypter les Unes de Charlie-Hebdo… Les plus âgés ont un problème concernant la reconnaissance de la légitimité de la caricature de la religion dans Charlie Hebdo. Comme on leur enseigne aussi notre liberté d’expression et son cadre, ne pas attenter à la vie privée, ne pas diffamer, ils nous disent que la caricature de la religion c’est tout bonnement de la diffamation… Rien n’est simple.

journaux, ce qu’on entend ici et là et surtout chez les adultes, cette petite musique relativiste : « oui, mais ils l’ont bien cherché… ». Certains enfants l’ont dit eux aussi mais je suis bien plus choquée quand ces mots sortent de la bouche de certains adultes et même, parfois de certains politiques ou de gens de lettres. « Vous êtes des laïcards extrêmistes » nous disent-ils. Quand on veut défendre les valeurs de la République, on se fait traiter d’extrêmistes, c’est quand même incroyable, non ? Sincèrement, avec les enfants, j’ai quand même bon espoir, je suis assez optimiste… Même si on a eu des réflexions sur cette école où on ne peut pas avoir de signes ostentatoires d’appartenance à une religion mais qui organise quand même des enseignements religieux. Et oui, évidemment... Ça a été l’occasion de faire un point d’histoire, sur le droit local Alsace-Moselle. Et c’est aussi l’occasion de redire qu’elle est perfectible cette laïcité, qu’elle n’est pas partout aboutie.

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Gilles Gatoux. Ce que j’ai réalisé en traitant de la religion avec mes élèves, je parle de ceux de 3ème, c’est qu’il y a un flou, un tabou et beaucoup d’affect. Ca reste très compliqué. Ce « Ils l’ont bien cherché », je l’ai effectivement entendu chez deux ou trois élèves dans une classe, pas plus, mais honnêtement, je ne m’y attendais pas. Je sens certains très en délicatesse avec Charlie Hebdo sur la question de la satire et qui n’osent pas en parler, qu’ils ne comprennent pas et qui disent qu’il ne faut pas toucher à la religion. C’est donc à moi

Annabelle Lecointre. Voilà pourquoi je pense qu’il faut que l’école s’ouvre vers des forces vives extérieures : des scientifiques, des journalistes, la télé, un dessinateur de presse comme je le disais tout à l’heure… Il faut se saisir de toutes les opportunités car, en ce qui nous concerne nous les enseignants, on ne se sent pas forcément à l’aise partout et tout le temps. Moi, je ne suis pas journaliste et, en tant qu’adulte, décrypter un dessin de presse, ce n’est pas toujours évident… LE FAIT RELIGIEUX Robert Betscha. Il y a deux choses que je voudrais souligner. La première est la place occupée par les parents dans ce drame. On sait maintenant que tout est parti d’une rumeur colportée par un père qui s’est immiscé dans le cours de Samuel Paty, pratiquement, sans que sa fille d’ailleurs n’ait été présente physiquement ce jour-là. C’est donc ce père qui a colporté des mensonges et des rumeurs et qui a lancé une cabale contre l’enseignant. On a déjà ouvert une boite de Pandore depuis longtemps dans le domaine de la place des parents : je rappelle tout de même que c’est un inspecteur qui nous guide, nous conseille et nous guide. Et personne d’autre… Sur la question religieuse, j’enseigne depuis dixneuf ans et je suis depuis quatre ans dans mon collège actuel. Je constate que la religion est de plus en prégnante. Je le constate par exemple durant le Ramadan. Mes élèves le font tous alors qu’ils sont bien trop jeunes pour ça, il suffit de relire le Coran pour s’en persuader. Non seulement ils le font, mais ils le font très sérieusement. De plus en plus, ils jurent sur la Mecque, c’est une expression qu’on entend très souvent. Je m’interroge vraiment sur les raisons de tout ça, peut-être une perte d’identité qu’ils retrouvent dans la religion… En tout cas, la question religieuse est de plus en plus présente chez nos élèves, c’est net…


Gwenola Tupin. Quand on essaie de faire le crash-test de l’analyse de tout ce qui a été mis en place auparavant et qui nous en a fait arriver à ce drame, on trouve la difficulté réelle d’enseigner cette notion de laïcité et la faire vivre, il y a aussi la difficulté de trouver la place du rôle des parents et des intervenants extérieurs car quand tu signales le rôle de ce père, il faut bien dire qu’il n’est pas intervenu seul, qu’il était accompagné d’un imam qui était connu comme le loup blanc pour avoir lutté contre l’interdiction des foulards il y a quinze ans. Il a quand même été reçu dans l’établissement ! En vertu de quelle disposition dans le règlement intérieur ?

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Photos : Nicolas Roses

“ Il s’agit d’expliquer aux élèves d’où nous venons : les extrémismes viennent de partout, il faut le rappeler aussi.” ANNABELLE LECOINTRE Annabelle Lecointre

Gwenola Tupin. Toi, tu évolues dans un collège de banlieue avec un public beaucoup plus urbain que mon collège à Truchtersheim. Et bien moi qui suis à la campagne, c’est la même chose. Ce n’est pas la même religion dominante, mais c‘est la même chose… Annabelle Lecointre. Ca ne m’étonne pas du tout. Les forces catholiques ont œuvré très longtemps pour démolir la laïcité. Le nombre d’arbres de la laïcité qui ont été déracinés est considérable. D’ailleurs, on aurait peut-être mieux fait de parler de Guy Georges le jour de la rentrée. Cet instituteur a été à la tête d’un syndicat d’enseignants très puissant et c’est lui qui a été à l’initiative de l’arbre de la laïcité. Nous en avons planté un le 9 décembre dernier dans notre collège, c’est le jour anniversaire de la loi de séparation des Eglises et de l’Etat. Nous l’avons fait pour que l’assassinat de Samuel Paty ne soit pas oublié… C’est très important d’expliquer aux enfants d’où vient cette loi sur la laïcité, de leur dire que durant plus de 1500 ans, c’est la religion catholique qui a dicté sa loi en dominant l’éducation et les consciences et ce même biais a longtemps entravé les avancées de la science, ou l’émancipation des femmes. C’est parce que nous n’avons plus voulu collectivement de tout ça que la laïcité est apparue. Il ne s’agit pas de stigmatiser l’une ou l’autre des religions, il s’agit d’expliquer aux élèves d’où nous venons : les extrémismes viennent de partout, il faut le rappeler aussi…

Il y aussi la difficulté à compter sur des gardes-fous, on nous envoie au charbon, on y va d’ailleurs très volontiers mais je trouve qu’on n’est pas si soutenu que ça et tant que le « pasde-vague » qui exprime cette crainte que tout transparaisse dans les médias et la vie publique existera, on n’y arrivera pas… TOUS CES MALAISES DE L’ÉCOLE… Annabelle Lecointre. Avec le système informatique qui a été mis en place, c’est l’avalanche de mails échangés entre l’enseignant et les parents et la porte grande ouverte à toutes contestations possibles. C’est quelquefois un énorme problème que les enseignants doivent gérer au mieux… Robert Betcha. C’est la solitude qui a été la nôtre qui m’aura le plus marqué, finalement. Je sais bien que nous y sommes habitués, mais tout de même. Moi, pour ma part j’ai reçu ces fameux documents seulement le lundi matin de la rentrée, sans aucun commentaire, débrouille-toi, quoi… Et à 11h, le matin de la rentrée, chacun était seul avec ses élèves, il n’y a pas eu de communauté… Gilles Gatoux. J’ai ressenti ça comme ça aussi. Avec l’illusion de cette minute de silence, de la lecture de cette lettre qui ne faisait pas sens pour nos élèves. C’était très clair : une fois de plus on ne s’adressait pas à nous les enseignants, on ne s’adressait pas aux élèves mais on s’adressait… à tous les autres. C’était de la com, voilà…


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Photos : Nicolas Roses

Gilles Gatoux

Annabelle Lecointre : Je ne suis pas si surprise que ça qu’il n’y ait pas eu de concertation et je ne suis pas plus surprise que ça non plus de cette absence d’un hommage plus conséquent. Tout ça nous montre que pour dépasser ça, pour dépasser ce gouffre qui sépare les gens d’en haut de ceux qui sont sur le terrain, c’est-à-dire nous les enseignants mais également les équipes de direction, il faut que nous travaillions tous encore plus collectivement. Depuis des années, je m’y efforce… On n’a pas besoin du rectorat ou du ministère pour ça, c’est à nous de nous en emparer… Gwenola Tupin. Bien sûr, mais c’est sans compter sur les modes de recrutement des chefs d’établissements et même des recteurs. Depuis trois ans, il y a un vrai problème de management ministériel à ce sujet puisque il n’y a plus besoin de provenir de l’Education nationale, il n’y a plus besoin de la culture inhérente à l’enseignement : on peut venir de la Pénitentiaire, du ministère des Armées, que sais-je et même du privé. En fait, on recherche des managers… Ce sont des choix politiques et de société et, j’insiste, des problèmes de choix gouvernemental et de pilotage ministériel. Gilles Gatoux. Ce qui n’empêche pas l’humanité. Moi, je n’ai rien à reprocher à mon chef d’établissement, il fait ce qu’il peut avec ce qu’il a… Après, ce qui rejoint ce que j’ai bien senti chez notre ministre et aussi chez mon chef d’établissement, c’est ce fameux « pas-de-vague » dans le sens où on sent une énorme pression venant des parents, à cause de la crise sanitaire : on est assailli de mails de parents sur tout et n’importe quoi à cause de cette angoisse générée par ce virus. On vit ça depuis la rentrée de septembre et encore plus, depuis la rentrée de novembre. C’est devenu vraiment très compliqué… Annabelle Lecointre. Je pense qu’il ne faut plus se faire d’illusions sur l’inertie, le manque d’actions concertées, l’inadéquation entre les injonctions qui nous viennent d’en haut

et la réalité du terrain… Je ne travaille pas pour les niveaux hiérarchiques supérieurs, je travaille pour mes élèves et c’est bien dans nos établissements qu’il va falloir, enseignants et administration, que nous trouvions des marges d’actions communes. C’est comme ça qu’on avancera malgré tous les problèmes qui nous tombent dessus, parce qu’on nous charge la barque depuis des années et des années et qu’elle est bien, bien pleine aujourd’hui, cette barque ! Ce terrible drame nous montre ça : c’est sur le terrain, du terrain que viendra la voie pour nous en sortir. Robert Betscha. Sincèrement, je voudrais dire que je ne me sens quelquefois plus prof : je suis policier, je suis assistante sociale, je suis quelquefois un père ou un grand frère, je suis surveillant… je suis tout. On fait trop de choses, nos écoles sont perméables à tout, des gens s’immiscent à l’intérieur, jugent notre façon d’enseigner, les contenus pédagogiques. On est en première ligne et malgré tout ça, on n’est clairement pas assez soutenus par notre hiérarchie et par notre ministère. Nos salaires n’ont pas été revalorisés depuis cinq ans, on est les plus mal payés de toute l’Union européenne. Aujourd’hui, devenir prof ne fait plus rêver. Sincèrement, si je pouvais revenir en arrière, je ne sais pas si je choisirais ce métier… Gwenola Tupin. Moi, je trouve que ce métier devient de plus en plus périlleux et fatigant. Peut-être aussi qu’il y a l’usure car nous ne sommes plus des jeunes profs depuis longtemps autour de cette table. Mais plus ça devient périlleux et fatigant, plus j’ai le sentiment que je peux être utile et plus je parviens à m’affranchir des commandes institutionnelles, des cadres, du « qu’en dira-t-on, du « pas-de-vagues » et donc, plus je me sens libre dans cette profession et plus je m’y sens bien, au fond. Mais, franchement, en m’y sentant de plus en plus en danger et de plus en plus usée…


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ÉDITION

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Texte : Jean-Luc Fournier

Photos : Nicolas Roses

Astrid Franchet Au moment de se raconter, Astrid Franchet se définit en peu de mots : 49 ans, allemande originaire de la Westphalie du nord. Arrivée en France « au siècle dernier, en 1999 » ditelle en souriant. « Par amour » ajoute-t-elle aussitôt. Elle survole ensuite rapidement son parcours, « vingt ans d’expérience dans la presse, chez Burda » (un énorme groupe de presse allemand, éditeur notamment de l’hebdo Focus), pressée d’en arriver à son nouveau métier d’éditrice qu’elle vit désormais à plein temps depuis le printemps dernier. Avec -déjà- de beaux ouvrages très remarqués… « En fait, j’ai décidé de franchir le pas en mars dernier, alors que j’étais au fond de mon lit et persuadée d’être victime de la Covid-19 » raconte Astrid. « J’en avais les symptômes mais j’ai été testée négative quelques jours plus tard. Depuis deux ans, je travaillais encore à 60% pour Burda, juste par sécurité financière. La maladie m’a fait franchir le pas. J’en ai juste parlé à mon mari qui a été OK. Voilà : il me restait à me donner à fond. Je ne me fais pas de souci : on verra bien, si ça ne marche pas, il y aura bien un plan B. Mais pour l’instant, je suis à fond dans le plan A… En fait, c’est un cadeau que je me fais : j’ai une grande fille qui est en Terminale et un fils qui a treize ans. Mes parents sont octogénaires. Donc, j’ai décidé d’exercer une activité professionnelle qui est pour moi une énorme passion mais aussi de consacrer beaucoup plus de temps à ma famille… » COUPS DE CŒUR « Depuis le printemps dernier, il n’y a pas un jour où je ne me sois levée avec la hâte de me mettre au travail. C’est fantastique. Il faut dire

que je travaille avec des auteurs extraordinaires et c’est évidemment source de motivation et de création… » raconte Astrid qui, lors de notre entretien, a tenu à apporter avec elle une partie des ouvrages récemment édités. « En fait, j’édite quatre livres par an, depuis 2017 où j’ai démarré ma maison d’édition. Je fonctionne beaucoup par coups de cœur et c’est ensuite le rythme des rencontres conjointes qui fait le reste. Par exemple, pour Promenades visuelles (un très beau livre-photos, un des tout premiers édités par sa jeune maison d’édition – ndlr) c’est vraiment la rencontre entre trois très bons photographes qui a permis au livre de naître. L’association entre l’univers photographique de Günther Berthold, qui est un ami, celui du Turc Cihan Serdaroglu et du Mosellan Yvon Buchmann a fonctionné à plein : tous les trois m’ont fait entièrement confiance, par exemple dans cette approche délibérée de ne pas avoir recours au texte qui, selon moi, accroche trop le regard. Vous ajoutez une ligne et immédiatement, les gens sont attirés par les mots et délaissent l’image. On a regroupé les légendes de chaque image dans les ultimes pages de l’ouvrage. Et ça fonctionne très bien comme ça… » ajoute Astrid qui, sans hésiter, s’empare d’un second livre dans la pile qu’elle nous a amenée, une BD pour enfants. « Ça, c’est un énorme coup de cœur » proclame-t-elle. « C’est l’histoire d’une vieille dame qui a peur de tout et qui vit seule et d’un tout jeune gamin, Emile, qui va faire irruption chez elle… Si je parle de coup de cœur, c’est parce que tout me parle dans ce livre : les superbes dessins d’Antje Damm qui est une maman de quatre enfants, qui est architecte et qui écrit de belles histoires depuis longtemps. En fait, pour La Visite, elle a dessiné ses décors de fond de page comme une mini-maquette en carton et elle a réalisé ses personnages à part, en les plaçant selon l’histoire qu’elle raconte ; tout cela donne une profondeur étonnante à ses dessins. J’adore cette approche qui me rappelle des livres qu’on avait déjà vu dans les années


elle avec un sourire radieux aux lèvres. Depuis, La Visite a rejoint les rayons de pas mal de bibliothèques et médiathèques publiques en France ainsi que ceux des écoles, un véritable « carton » en matière d’édition. DE BEAUX OBJETS Dans les pages suivantes, vous découvrirez deux des auteurs de la maison d’édition d’Astrid Franchet dont les ouvrages, édités ces derniers mois, reflètent bien le superbe parti pris d’excellence qui anime la jeune éditrice schilikoise. Le célèbre dessinateur Christian Heinrich (Les p’tites poules), schilikois lui aussi, a réuni ses plus belles aquarelles tirées de quarante carnets de voyage réalisés sur trente ans. Avec de nombreux textes de la propre plume du dessinateur, l’ouvrage est littéralement somptueux (lire le portrait de Christian Heinrich page 56). Il en va de même pour un autre magnifique livre, celui du photographe strasbourgeois Simon Woolf, bien connu des lecteurs de Or Norme. Astrid Franchet a été immédiatement séduite par son projet d’itinéraires photographiques d’atelier d’art en atelier d’art, à la rencontre de ces artisans et de leurs gestes ancestraux. Pour le photographe, quatre ans de travail qui ont trouvé leur place dans l’écrin édité par Astrid Franchet, amoureuse folle des beaux objets d’édition qu’elle fait naitre. (lire la chronique du livre de Simon Woolf page 136).

‘‘ J’ai décidé d’exercer une activité professionnelle qui est pour moi une énorme passion... ” 53

soixante-dix. L’édition originale allemande a été éditée par Moritz Verlag, une grande maison qui d’ailleurs édite en allemand les ouvrages de la prestigieuse maison française, L’École des Loisirs. Le combat a été rude et je n’ai rien lâché. Ils ont fini par dire oui. Je l’ai sorti en novembre 2018. En même temps que l’édition anglaise qui a obtenu le titre de meilleur livre pour enfants attribué par le New York Times ! Du coup, beaucoup de maisons d’éditions françaises se sont réveillées mais c’était trop tard pour elles !.. » se rappelle-t-

Et il y aussi cet émouvant livre de poésies et de dessins à l’encre signé Anne Romby, sorti au début de l’automne dernier. Dans Les chemins de Mò, la célèbre illustratrice strasbourgeoise de livres pour la jeunesse « emprunte les chemins de la poésie », illustrant ses mots à l’encre noire (Mò, en mandarin) dans un éblouissant étalage de tons subtils, variés et intenses qui ont représenté un véritable défi au moment de l’impression, tant les encres noires sont notoirement difficiles à reproduire sous presse.


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Texte : Jean-Luc Fournier

Photos : Nicolas Roses

ET DEMAIN ?

Dans son avant-propos, Anne Romby ne cache pas cette maladie qui la fait tant et tant souffrir. Elle écrit : « Comment tenir encore le fil de la merveille quand vos mains d’ouvrage vous abandonnent, quand votre colonne vertébrale chute dans sa verticalité, que les douleurs innommables l’enserrent, au point de douter furieusement de la puissance du souffle pour les transformer ? » De sa rencontre avec Anne Romby, Astrid Franchet dit avec une grande émotion : « Ses poèmes vont extrêmement loin. Anne danse avec ses douleurs et ses tremblements, avec tout ce qu’elle subit mais en même temps il y a comme une transcendance avec cette façon qu’elle a d’aller chercher la beauté au plus profond d’ellemême. Tout dans ce livre me parle si fort, il transperce, il transporte… » avoue l’éditrice. Quand on la questionne sur les financements importants nécessités à l’évidence par de si beaux livres, Astrid Franchet vante l’apport de la plate-forme Ulule, la star des financements participatifs. « La notoriété déjà acquise d’auteurs comme Christian Heinrich et Anne Romby est bien sûr un puissant levier pour activer l’effet de boule de neige mais ce n’est pas le seul apport de Ulule. En même temps que nous pouvons ainsi recueillir les pré-financements indispensables, Ulule déclenche aussi un phénomène de notoriété autour du projet. Les gens qui le financent s’en emparent, le diffusent en masse : au final, il devient très attendu, le bouche-àoreille fonctionne à merveille… » Fière d’avoir déniché « un bon distributeur national » (le maillon généralement faible des éditeurs régionaux – ndlr), Astrid Franchet continue à distribuer elle-même ses ouvrages sur cinq librairies régionales « juste façon de conserver des contacts-terrain avec les libraires, ils me sont très précieux » dit-elle.

La petite maison d’édition d’Astrid Franchet semble donc bien partie. Forte d’un bilan 2019 positif (2020 sera évidemment moins profitable en raison des événements sanitaires), sa créatrice parle volontiers de ses projets : « un livre pop-up, un livre-objet, en collaboration avec trois artistes renommées. Je suis en train de matérialiser ce contrat ; c’est un peu compliqué car ces artistes ont un univers qui a déjà tellement grandi sans moi. Mais je suis confiante, j’ai très envie de mener ce projet à bien. Un second projet me tient beaucoup à cœur également : ce n’est pas un livre mais une petite valise pédagogique très ludique à destination des enfants de maternelle et de CP, leur permettant d’apprendre les langues en jouant. Je le réalise avec deux enseignantes bilingues et une illustratrice, elle contiendra également une application. J’en ai déjà parlé à beaucoup de libraires, ils ont été très intéressés, le projet est donc déjà attendu. Il verra le jour en 2021… » Et un roman ? Ce Graal que quasiment tous les éditeurs se souhaitent d’atteindre est-il envisageable ? « Pourquoi pas ? J’aimerais bien, en effet. J’avais lu un très beau roman, déjà paru en anglais et en allemand et qui n’avait pas encore été traduit en français. Bon, je savais que je n’avais pas les moyens d’acheter les droits pour la France mais j’ai quand même demandé. Et on m’a répondu que Gallimard avait déjà acheté le livre. J’attends sa sortie, je vais voir ce qu’ils en ont fait… (rires) Je suis bien consciente que le roman, c’est un peu plus compliqué pour un éditeur. Il faut des regards différents, et pas un seul. Un comité de lecture, quoi. Mais il y a en permanence de vraies pépites à découvrir… » Au fil de notre entretien, Astrid Franchet déroulera tranquillement la véritable passion qui l’anime, n’hésitant pas « à sauter du coq à l’âne » et s’intéressant tour à tour à la presse, aux médias en général (pour y avoir tant travaillé) mais en s’arrangeant pour toujours retomber au final sur son métier d’éditrice : « Editer un livre est à chaque fois un moment unique. Mais quel qu’il soit, quel que soit son tirage, il aura toujours une durée de vie infiniment plus importante que celle d’un magazine. Pour moi, c’est un élément qui compte beaucoup » affirme-t-elle. « Je ne regrette évidemment pas ma vie d’avant, loin de là même. J’avais trop l’impression d’être comme le petit hamster qui pédale frénétiquement dans sa roue » conclue-t-elle en souriant. « Aujourd’hui, je pédale encore beaucoup mais c’est pour moi, et ça change tout. »


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ÉDITION

CHRISTIAN HEINRICH, LE CRÉATEUR DES P’TITES POULES

“ De toute façon, vous n’en ferez rien…”

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Texte : Jean-Luc Fournier

Photos : Nicolas Roses

Sa série d’albums Les P’tites Poules figure en bonne place dans nombre de chambres d’enfants dans toute la France. Son auteur, Christian Heinrich, s’apprête à quitter Schiltigheim et l’Alsace, sa région natale, pour vivre dans les montagnes de la Drôme. Avant ce départ, qui a des causes multiples, il nous fallait donc brosser le portrait de ce talentueux auteur, sensible et pétri de talents… Je suis un gamin de la campagne annonce spontanément Christian Heinrich quand nous l’incitons à se raconter. « Je suis né dans les années 60 à Sélestat et j’ai passé mon enfance pas très loin de là, à Ebersheim, au sein d’une famille sertie dans ce monde paysan du centre-Alsace. Mon enfance s’est partagée entre le monde des maraichers et celui

‘‘La P’tite Poule qui voulait voir la mer atteindra en 2021 le million d’exemplaires vendus ’’ de l’agriculture. J’ai travaillé aux champs et je dois dire que j’ai été un élève assez médiocre à l’école primaire. On disait de moi que j’étais un enfant rêveur, je l’ai évoqué dans mon ouvrage paru l’an passé (« Du vent dans les pinceaux » - ndlr), j’étais à l’ouest. Je le dis aussi dans ce livre, si j’ai toujours dans ma vie d’adulte voyagé vers l’est, c’est peutêtre pour compenser d’avoir été à l’ouest durant mon enfance. En plus d’être rêveur, j’étais un grand lecteur, je dévorais tous les livres qui me tombaient sous la main : j’ai découvert ainsi Jack London,

Jules Verne, les encyclopédies… toute une connaissance qui s’est ainsi installée peu à peu à travers les livres. Heureusement, car je me sentais terrorisé par l’école, ce qui conduit ma mère à décider mon entrée à l’internat de Sainte-Hyppolite, au pied du Haut-Koenigsbourg. “ Mettez-le où vous voudrez, lui avait dit mon instituteur, de toute façon vous n’en ferez jamais rien…”. J’avais dix ans.Et cette phrase a résonné en moi pendant des années. Aujourd’hui, je veux la lire presque comme une injonction qu’aurait faite cet instituteur à destination de mes parents : “ n’en faites rien, laissez-le libre ”. C’est ce que j’ai fait moi-même avec mes deux fils, qui sont grands aujourd’hui. Je leur ai donné les clés, les réflexions et tous les éléments et avec ça, ils vont faire leurs choix… Bon, pour être franc, je ne suis pas sûr que cette phrase ait été prononcée dans ce sens à l’époque, bien sûr…(rires) Dans cet internat chez les frères maristes, à la discipline très sévère donc, le jeune Christian retrouvera paradoxalement une belle confiance en lui (« les professeurs avaient le look de Dark Vador mais ils savaient reconnaitre les efforts faits par les élèves et les encourager… ») et il rend aujourd’hui un hommage prononcé à ces professeurs qui ont su le réconcilier avec la connaissance et ses apprentissages. « Ah ! mais je me rends compte que je vous parle pas du tout du dessin, c’est quand même incroyable, ça ! » se ravise-t-il soudain. « Il a toujours été en moi, aussi longtemps que je me souvienne.


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Au départ, je recopiais les bandes dessinées qui me tombaient sous la main et je les prolongeais, je poursuivais ces histoires sans attendre la livraison suivante. Je pense que je tiens ça de ma mère qui, dans les années cinquante, avait voulu devenir dessinatrice de mode et styliste, un désir étouffé par la dure réalité économique de cette époque où on incitait les jeunes à travailler dès que cela leur était possible. Cette passion, je l’ai entretenue durant mes années d’ado, au collège puis au lycée, comme une petite braise susceptible, un jour, de déboucher sur quelque chose de plus grand… Et c’est une prof de mon lycée à Colmar qui m’a parlé pour la première fois de l’Ecole des Arts-Décos (aujourd’hui HEAR - ndlr) à Strasbourg, moi je n’en avais jamais entendu parler… Je passe et réussis le concours en 1984 et je passe mes cinq années à découvrir la force et le langage du dessin et tout ce qu’on faire avec cette technique-là. Je comprends que comme tous les arts, le dessin et l’illustration ne sont plus depuis longtemps considérés simplement comme un art plastique mais qu’ils sont susceptibles de créer des élans de pensée, qu’ils sont des outils de réflexion. Passées les deux premières années assez difficiles où on nous bouscule beaucoup alors qu’on est tous pressés d’embrasser complètement les problématiques du dessin en trouvant son style et ce qu’on a envie de dire avec ça, on s’aperçoit de la masse de ce qu’on acquiert grâce à d’excellents profs et je pense essentiellement à Claude Lapointe (le fondateur de l’atelier d’illustration de l’École supérieure des arts décoratifs de Strasbourg et le forma-

teur de toute une génération d’illustrateurs français – ndlr) qui nous a transmis une technique narrative et une réflexion sur l’image ainsi qu’une mémoire de ce qui se joue dans l’espace rhénan, depuis les écoles de gravure du XVIème siècle. » « A ma sortie, je découvre notamment, en la prospectant, la maison Gallimard que j’apprends à bien connaître au fil des mois. Ma première commande aura été de dessiner un rhinocéros dans les hautes herbes de la savane africaine pour une collection pédagogique. Je me rappelle que j’ai sué sang et eau pendant huit jours sur cette image, j’étais tout à fait conscient que je n’avais pas le droit de me rater sous peine de voir les portes de cette prestigieuse maison se refermer à jamais. Tout s’est bien passé et j’ai enchainé les travaux du même genre dans la foulée… tout en étant très correctement payé. C’étaient les derniers feux de la belle époque, mais nous ne le savions pas… » LE SUCCÈS EXPLOSIF DES P’TITES POULES Peu à peu, Christian Heinrich se fait un nom grâce à des collaborations avec plusieurs autres maisons d’édition, toujours sur la thématique de l’image documentaire. Mais il sait déjà que la fiction l’attire. « Je ne me sentais pas encore les épaules pour y aller mais c’est vrai, ça


Photos : Nicolas Roses Texte : Jean-Luc Fournier OR CADRE OR NORME N°39 Présages

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me fascinait déjà » raconte-t-il. « Je me faisais mes histoires, je commençais déjà à en ficeler quelques-unes. Et puis je voyageais beaucoup, je prenais volontiers la poudre d’escampette grâce aux revenus de mon travail. C’est là que j’ai découvert et me suis mis à cultiver ce goût pour les carnets de voyage, qui ne m’a jamais plus quitté… »

dessiné, je goûte aussi cette liberté-là… Mais je sais que je vais y revenir, peut-être plus relâché, plus libre encore... »

En 1995, une rencontre déterminante va alors avoir lieu : celle avec Christian Jolibois, son ainé d’une quinzaine d’années. « Un véritable auteur comme je recherchais déjà, quelqu’un avec qui on ne fait pas que collaborer, mais avec qui on invente ensemble des histoires. Pendant trois ou quatre ans, on a essuyé les plâtres ensemble car l’époque était en train de beaucoup changer, dans les maisons d’édition chacun se sentait sur un siège éjectable et les équipes disparaissaient à la queue-leu-leu. On commençait un projet, on y passait six mois et là, on vous appelait au téléphone pour vous apprendre que l’équipe venait d’être virée et que le projet tombait donc à l’eau. »

« Depuis toutes ces années de voyages, j’ai beaucoup marché dans les montagnes et c’est ainsi que j’ai découvert cette région à la limite de la Drôme provençale où la montagne est superbe et où j’ai fait de la marche, des treks et du vélo. Je m’étais toujours dit que si un jour je devais quitter l’Alsace, je m’installerais par là-bas. Et l’amour m’a convaincu de franchir le pas. Ma compagne, qui pour l’heure habite Paris, avait aussi, depuis des années, l’envie de s’installer là-bas. Dans le village où nous allons nous installer, mais c’est aussi le cas dans les petites vallées aux alentours, je trouve qu’il y a encore tout à faire, je le sens. Il y a des associations, des collectifs de citoyens qui mènent une quasi politique de la ville, en partenariat avec les municipalités, qui les bousculent même, parfois. Je trouve ça extraordinaire, personnellement. Ca me rappelle le collectif des Rives de l’Aar que je présidais, bâti pour préserver ce dernier poumon vert à Schilick. De même que j’ai créé ici le salon du livre Schilick On Carnet, qui fêtera ses dix ans en 2021, et parce que j’ai l’impression d’avoir un peu fait le tour de ce que je pouvais faire ici, je vais essayer de créer son homologue là-bas… Ce qui me motive et ce qui est important pour moi, c’est de retrouver de la beauté dans mon environnement.

En 2000, « Les p’tites poules » vont donc naître de cette belle collaboration. Avec le succès qu’on connait, dix-huit albums se succédant en vingt ans (le 19ème est en cours de réalisation). Le succès est immédiat, « La p’tite poule qui voulait voir la mer » se vend à 13 000 exemplaires lors de sa première année en librairie, bénéficiant d’un boucheà-oreille impressionnant dans le milieu des enseignants. Il faudra trois ans de plus pour que le succès enfle, le temps que les gens intègrent l’esprit série. Et depuis, « Les p’tites poules » sont ancrées comme une référence dans la littérature jeunesse. « La p’tite poule qui voulait voir la mer » atteindra en 2021 le million d’exemplaires vendus, un chiffre faramineux qui s’appuie aussi sur un autre : pour l’ensemble de la série, plus de 4 millions d’exemplaires ont été vendus à ce jour… La série est traduite et vendue dans plus de vingt pays. En Chine (première traduction en 2008), « le succès est explosif » commente Christian Heinrich « car ils sont fascinés par la liberté et la facilité avec lesquels on invente… » Et puis, il y a ces innombrable et sublimes croquis accumulés pendant des années, nature, montagnes, mers, villes, visages… réunis dans le superbe « Du vent dans les pinceaux ».   «Ils ont tous un sens » commente le désormais auteur et illustrateur, « celui de rendre le voyage plus intéressant que le carnet lui-même et inversement, le carnet devenant plus intéressant que le voyage quand on le mène jusqu’au bout.Ces croquis sont de introspections et des partages sur place, puisque les personnes rencontrées peuvent voir immédiatement ce que je réalise. C’est très puissant. Cette maturité acquise durant trente ans de voyages et de dessins m’a poussé à mettre tout ça en forme dans ce beau livre. Aujourd’hui, je me sens libéré, d’ailleurs l’été dernier a été le premier été depuis très longtemps où je n’ai rien

Le livre a été édité par Astrid Franchet (lire page 52) « et il lui doit beaucoup » dit Christian Heinrich. D’AUTRES HORIZONS DÈS FÉVRIER PROCHAIN…

A 55 ans, j’ai besoin de ça et j’ai envie de m’offrir comme un retour aux sources, quand j’étais gamin et que j’usais mes fonds de culotte dans les forêts. J’ai choisi une maison qui se trouve en haut d’une colline, il y a les moutons qui paissent juste à côté, j’ai l’impression d’avoir trouvé mon endroit…»


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MATHILDE REUMAUX

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Texte : Isabelle Baladine-Howald

Photos : Abdesslam Mirdass

L’alsatique est mort, vive l’alsatique ! 

Un alsa-quoi ? Un alsatique ? C’est une particularité unique en France… Avez-vous entendu parler de « bretonique » ou de provencique » ? Non, jamais ! Alors, qu’estce ? Un gâteau ? vous n’y êtes pas ! Un plat ! Mais non ! Un objet typique, décoratif ? Pas du tout ! Un alsatique est un livre ! Qui ne parle que de l’Alsace, sous un angle historique, géographique, ça peut être également un recueil de photos, un livre d’art, de cuisine, de balades en vélo, il peut être écrit en français, en alsacien ou en allemand mais ne parle que de l’Alsace. Le moment était venu de s’interroger sur un phénomène en pleine métamorphose… « En effet, nous dit Daniel Bornemann conservateur du fonds alsatique de la vénérable et ultramoderne Bibliothèque Nationale Universitaire, les premiers alsatiques sont apparus à la fin du XVIIIème siècle, et concernent la petite patrie située entre la France et l’Allemagne, dans la région même du livre où fut rédigé le Serment de Strasbourg en 842 et montée l’imprimerie de Gutenberg. » Daniel Bornemann a la gentillesse de nous montrer la partie visible mais aussi la partie invisible de son iceberg comme il dit, les incunables, si vieux livres d’un patrimoine éblouissant, qui ne sortent jamais.

ouvrage sur le sujet est obligé d’en déposer un exemplaire à la BNU). Le moindre prospectus, la moindre carte, la moindre iconographie sont conservés ici. Tous les dictionnaires possibles sur l’Alsace également. On a également la surprise de découvrir médailles et monnaies, fonds de la famille de Türckheim, jusqu’au stück actuel. Daniel Bornemann voit son domaine évoluer mais sur un fond historique très stable. EDITEURS ET LIBRAIRES Du côté des éditeurs, à tout seigneur, tout honneur : les éditions de la Nuée Bleue aujourd’hui dirigée d’une main vive et moderne par Mathilde Reumaux.

Il gère le domaine des emprunts, le domaine de ce qui est consultable sur place et dans le dédale de la BNU, seconde bibliothèque de France, de vrais trésors.

Elle préfère la définition de livre régional plutôt que le désuet alsatique, et nous lance un joyeux « L’alsatique est mort, vive l’alsatique ! » C’est l’avenir qui l’intéresse, avec des livres aux couvertures choisies, des choix éditoriaux fondés sur le sérieux mais l’accessibilité à tous, comme une nouvelle collection de lecture pour la jeunesse ou un guide des promenades nature dans Strasbourg.

Achats de nouveautés, donations (récemment la superbe collection Schwilgué), en principe tous les ouvrages publiés en Alsace des deux côtés du Rhin sont à la BNU, également par l’effet du dépôt légal (tout éditeur publiant un

Les temps sont certes difficiles mais la Nuée bleue bénéficie d’une réputation inégalée, avec de temps en temps un best-seller comme le bel ouvrage sur la Cathédrale de Strasbourg. Mathilde Reumaux observe une évolution du


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Texte : Isabelle Baladine-Howald

Photos : Abdesslam Mirdass

Le Verger n’a pas peur de publier de la littérature (Sylvain Tesson, mais oui, ou Michel Quint !) et de la poésie, mais aussi le drôlissime Freddy Sarg. François Hoff et Jacques Fortier dirigent la collection Enquêtes rhénanes dont on attend toujours le dernier titre ! Albert Strickler a monté le Tourneciel il y a quelques années, qui s’attache à publier de la poésie (pas seulement alsacienne). Il a connu un beau succès avec « Au cœur de l’Europe humaniste » sur la Bibliothèque humaniste de Sélestat. Il y publie aussi son propre journal, tous les ans, aussi attachant que singulier.

lectorat, toujours passionné par l’Histoire, mais avec de jeunes lecteurs abordant celle-ci par d’autres biais. Il y eut quelques années de flottement, le lecteur lambda était masculin et les livres édités pour lui, mais les femmes reflètent actuellement dans leurs choix et dans leurs écritures une Alsace d’aujourd’hui. L’Appel de Saâles de Jean Vogel montre l’actuel intérêt pour les sujets de société. Mathilde Reumaux est une femme qui aime les rencontres, qui travaille avec des coups de cœur pour personnes et livres, elle se sent dépositaire d’une tradition patrimoniale mais aussi de transmission et infirment curieuse du Zeitgeist, dit-elle, l’esprit du temps.

‘‘ Tous s’accordent à dire que c‘est un secteur difficile mais passionnant.’’ Autres éditeurs, les éditions du Signe, spécialisées dans le domaine religieux. Ils furent les premiers à publier des livres sur Bugatti ou Peugeot, ou à s’intéresser à l’origine alsacienne des Amish. Mais un autre large choix concerne également la jeunesse ou les loisirs créatifs, tout en offrant douze tomes de l’Histoire de l’Alsace en bande dessinée.

Tous s’accordent à dire que c‘est un secteur difficile mais passionnant. Jean-Marc Collet, des jeunes éditions Vibrations qui publient des poètes de la région mais aussi des policiers, de la SF ou du théâtre, souhaite avoir plusieurs collections et plusieurs registres littéraires. Bien entendu, tous dans l’ensemble ont trouvé leur public. Passionné de cultures minoritaires, de dialectes, Yoran publie des bretons, des alsaciens, très attentif aux minorités nationales d’Europe. Ses crédos sont :  essayer  et  j’irai jusqu’au bout, et son succès actuel est :  Alsace, des questions qui dérangent par Joseph Schmittbiel. D’autres comme ID ont un catalogue très ouvert, qui va jusqu’à des ouvrages de santé qui nous concernent particulièrement ici, sur la maladie de Lyme, ou le burn-out, actuel fléau. Et du côté des libraires ? Guillaume Siebold, en charge du domaine des alsatiques à la Librairie Kléber, nous explique que le marché s’est stabilisé, après quelques moments difficiles, comme nous l’avons vu plus haut pour l’édition. La production a également baissé quelque peu, pour les mêmes causes, proposant moins de choix. C’est là que le renouvellement est arrivé, par les choix plus piquants et des auteurs plus jeunes ne reculant pas devant les sujets tabous. À l’évidence, le livre régional reste donc très dynamique… Quand on fait remarquer à Mathilde Reumaux que DNA (auxquelles est adossée la Nuée bleue) est l’anagramme d’ADN, elle sourit. Car l’ADN du livre régional est complexe mais ô combien vivant !


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BIBLIOTHÈQUES IDÉALES 2021

Quatre jours exceptionnels en janvier Décidée au printemps dernier, la nouvelle formule des Bibliothèques idéales, l’un des plus célèbres festivals français de littérature, prévoit désormais, outre ses traditionnels rendez-vous de la rentrée de septembre, l’organisation de quatre jours sur un long week-end en janvier. La scène de la Cité de la Musique et de la Danse de la place de l’Etoile va donc voir de nouveau défiler les auteurs lors de plateaux d’interviews suivis de dédicaces, pour le plus grand plaisir des spectateurs venus de toute l’Alsace… Première (petite) sélection d’auteurs présents.

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Texte : Erika Chelly

Photos : DR — Alfred Dott

François Wolfermann, le programmateur des BI, s’active depuis plusieurs mois déjà pour présenter au public l’affiche la plus dense et prestigieuse qui soit. Mais, en cette période de pandémie, rien n’est simple, on s’en doute. Si les dix jours de septembre ont quasiment été préservés, en sera-t-il de même pour les 21-22-23 et 24 janvier prochains ? A l’heure où nous bouclons ce numéro de Or Norme, impossible de le savoir avec certitude, bien sûr. Alors, François Wolfermann fait comme si, car au fond, ça avait très bien fonctionné en septembre. Les décisions finales sur les jauges seront déterminées en janvier prochain, en fonction de l’évolution des conditions sanitaires. On ira sans doute vers une reconduction de la réservation obligatoire par internet, pour les sessions dont l’entrée restera bien sûr gratuite. Pour l’heure, voici les dates et écrivains confirmés mais bien sûr, il ne s’agit là que d’une petite partie du programme complet (liste arrêtée au moment de notre bouclage le 9 décembre dernier…)

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JEUDI 21 JANVIER 2021

Sylvain Tesson

L’énergie vagabonde Grand entretien avec Sylvain Tesson Des plateaux du Tibet en passant par les steppes de l’Asie centrale, l’écrivain nous livre sa géographie intime. Sylvain Tesson est aux Bibliothèques idéales 2021 et interroge notre rapport à la nature, au vivant et à l’environnement en observant la France, ce pays tourmenté, lorsqu’il revient de ses expéditions...

Ibrahim Maalouf

« L’humanité a besoin d’un événement miraculeux » Grand entretien avec Amin Maalouf Littérature. Films. Chansons « Nous sommes déjà loin dans le processus d’autodestruction ». Avec son dernier roman Nos frères inattendus, une dystopie présentant des similitudes avec la crise qui ravage la planète, l’auteur franco-libanais tire l’alarme mais garde espoir. Amin Maalouf est aux Bibliothèques Idéales 2021 pour évoquer les grands thèmes de son œuvre : les identités meurtrières, la Méditerranée et le Liban. Des surprises au programme de la soirée. 


extrêmement conservatrice, puis de la tutelle intellectuelle de Jean-Paul Sartre pour vivre libre la vie intellectuelle et amoureuse qu’elle voulait mener ? Des surprises au programme de la soirée. Les Bibliothèques idéales rendent un hommage vibrant à celle qui incarne l’engagement féministe, en présence de deux universitaires allemande et anglaise. Philippe Besson

VENDREDI 22 JANVIER 2021 SAMEDI 23 JANVIER DIMANCHE 24 JANVIER 2021 Que se passe t-il dans le cœur d’une mère lorsque le dernier de ses enfants quitte la maison ? Philippe Besson / Sandrine Roudeix / Hélène de Fougerolles

Claude Vigée

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« Nous appartenons tous à la vie, c’est elle qu’il nous faut défendre » Hommage à Claude Vigée. Littérature. Films. Chansons Homme de verbe et de conviction, Claude Vigée était l’une des grandes voix de la poésie française et juive ouverte sur l’histoire et la destinée du peuple auquel il appartenait. Il est mort le 2 octobre, à l’âge de 99 ans. Les Bibliothèques idéales 2021 rendent hommage à l’immense écrivain qui aurait mérité un Prix Nobel de littérature. Voix de conscience, lyrisme exigeant et pensée ouverte. Des surprises au programme de la soirée. Devenir Beauvoir. La force de la volonté. Penser, aimer, lutter. Hommage à Simone de Beauvoir.  Littérature. Films. Chansons Kate Kirkpatrick & Julia Korbik Et si l’oeuvre la plus importante de Simone de Beauvoir était finalement sa vie, une vie qui l’a vue s’émanciper d’une tutelle parentale

« La langue de l’Europe, c’est la traduction »  Et que vivent les traducteurs tant nécessaires !  André Markowicz / Claire de Oliveira / Dominique Vittoz « La langue de l’Europe, c’est la traduction », a dit Umberto Eco. Les civilisations d’Europe et de Méditerranée se sont construites sur cette pratique paradoxale : dire « presque » la même chose, et inventer en passant, à la confluence des savoirs et des langues. C’est aussi un enjeu contemporain. La diversité des langues apparaît souvent comme un obstacle à l’émergence d’une société unie et d’un espace politique. Comment la traduction, savoir-faire avec les différences, peut être un excellent modèle pour la citoyenneté d’aujourd’hui. Trois des plus grands traducteurs sont réunis aux Bibliothèques idéales 2021… Ma vie avec Apollinaire. La Bibliothèque idéale de François Sureau – Grand entretien. En prenant le contre-pied des biographies, François Sureau a choisi de remonter le cours de la vie d’Apollinaire, pour mieux s’approcher de ce qui a hanté de manière permanente l’existence de Guillaume et fait de lui un frère : la mort, la vie, la guerre, les femmes, la France, l’étranger. Ce n’est pas tant le destin du poète qui importe à François Sureau, que son acuité à percevoir le monde dans lequel il vivait et la retranscription unique qu’il en livra dans son œuvre. Ma vie avec Apollinaire montre combien elle résonne encore, intacte, un siècle après que la grippe espagnole ait emporté l’écrivain. Géniaux salauds ? Céline et Morand face à leurs démons Pauline Dreyfus Légendes, petitesses et compromissions. Une biographie qui, sans être à charge, ne cache rien de la part sombre de l’écrivain et souligne l’importance de la littérature dans son existence. Programme complet www.bibliotheques-ideales-strasbourg.eu


À gauche : Le tableau « Racines » est conservé au Musée Van Gogh d’Amsterdam. À droite : La projection du tableau de Van Gogh sur la carte postale retrouvée par Wouter van der Veen.

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Texte : Véronique Leblanc

Photos : Alban Hefti - DR

WOUTER VAN DER VEEN,

Aux “ Racines ” de Van Gogh

« Ce fut d’abord une étincelle puis un vertige », se souvient Wouter van der Veen lorsqu’il raconte cette matinée du printemps dernier où il a fait le lien entre une carte postale ancienne scannée sur son écran d’ordinateur et le dernier tableau peint par Vincent Van Gogh, quelques heures avant son suicide le 27 juillet 1890 à Auvers-Sur-Oise. Intitulé « Racines », ce tableau est conservé au musée Van Gogh d’Amsterdam avec lequel Wouter van der Veen a collaboré à plusieurs reprises. Il s’agit d’une œuvre inachevée, au motif si enchevêtré que certains y voyaient le fruit d’une imagination malade, œuvre ultime d’un artiste maudit. « Avoir pu balayer cette théorie foireuse » réjouit Wouter. « Van Gogh n’est pas un « suicidé de la société » mais « un suicidé de Van Gogh » assène-t-il. « Un homme lucide qui, quelques heures avant de s’infliger un coup de pistolet, est venu peindre ces racines en bord de route, à un peu plus d’une centaine de mètres de l’Auberge Ravoux où il séjournait depuis le mois de mai. Jusqu’au bout de sa dernière journée, il a travaillé en pleine conscience de ce qu’il faisait. »

«COMMENT RESTER DIGNE DE CETTE DÉCOUVERTE ? » Cette auberge d’Auvers célèbre pour sa « Chambre du peintre » est gérée par l’Institut Van Gogh dont Wouter est le directeur scientifique et c’est somme toute assez logiquement qu’il a décidé de profiter du confinement pour se lancer dans des classements en avril dernier. La carte postale qui reproduit l’endroit exact du motif de « Racines » faisait partie d’un lot à numériser en haute définition, elle était à l’écran au moment où il a reçu un coup de fil qui s’est éternisé au point de le lasser. L’esprit s’échappe, le regard flotte, s’évade par la fenêtre et puis se pose avant de se figer sur l’enchevêtrement de racines et de troncs agrandi sur l’ordinateur. Wouter n’a pas crié « Eureka » en reconnaissant


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d’Arthénon, la maison d’édition fondée par Wouter. Si le lecteur souhaite participer aux frais, il peut le faire à sa convenance et recevra en remerciement la carte postale dédicacée par l’auteur. La version print, au tirage réduit de 1 800 exemplaires, est quant à elle disponible uniquement dans deux endroits : l’Auberge Ravoux à Auvers et la Librairie Kléber à Strasbourg.

Wouter Van der Veen

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Texte : Véronique Leblanc

Photos : Alban Hefti - DR

le motif. L’intuition était belle, encore fallait-il la vérifier… en se référant immédiatement au dernier tableau de Van Gogh, en comparant les éléments, en faisant, défaisant et refaisant le « puzzle » deux jours durant avant d’admettre que cette photo de 1910 reproduisait sans doute le tout dernier endroit où Van Gogh avait posé son chevalet. « Comment rester digne de cette découverte ? » s’est demandé Wouter avant de téléphoner à Dominique Janssens, le président de l’Institut Van Gogh qui lui a envoyé une vidéo de l’endroit concerné… Furent alors mis dans la confidence les chercheurs du musée d’Amsterdam avec lesquels il a l’habitude de collaborer, « des gens sérieux, hyper sollicités, qui n’ont aucun goût pour la perte de temps » mais qui, au bout de plusieurs semaines d’expertise et l’intervention d’un dendrologue, l’ont libéré de ses derniers doutes. « INVITER AU REGARD SANS DICTER CE QU’IL FAUT VOIR » Sitôt que ce fut possible, il s’est rendu sur place où l’attendait la souche momifiée sous le lierre. « Pièce centrale du tableau, elle semblait avoir traversé le temps patiemment, discrètement, cachée à la vue de tous mais massive au point d’avoir été surnommée « L’Eléphant » par les villageois. » Des mesures conservatoires furent mises en place en quelques jours et Wouter s’est attelé à la rédaction d’un livre composé en deux semaines pour partager cette découverte avec le plus grand nombre d’amoureux de l’œuvre de Van Gogh. « J’ai voulu « raconter au coin du feu », dit-il, ne pas forcer l’interprétation, inviter au regard sans dicter ce qu’il faut voir. » Titré « Attaqué à la racine, Enquête sur les derniers jours de Van Gogh », cet ouvrage couvre l’ensemble du séjour du peintre à Auvers. Il est en libre accès numérique sur le site

Cette manière à la fois rigoureuse et iconoclaste d’aborder la recherche et la publication, correspond bien à cet historien de l’art indépendant né à Arnhem aux Pays-Bas, passé par Strasbourg où il fut lycéen avant de se lancer dans des études de Lettres appliquées à l’Université d’Utrecht. L’occasion pour lui de découvrir une « pédagogie de l’enthousiasme » qu’il aimerait voir à l’œuvre en France… Revenu à Strasbourg à la fin des années 1990, il s’y est retrouvé livreur de meubles chez Strasser pendant quelques mois faute de boulot qui corresponde à sa formation. UNE CHAINE YOUTUBE DEPUIS NOVEMBRE Une expérience qu’il ne regrette pas mais qu’il a interrompue après l’appel de l’un de ses anciens professeurs. Il pensait devoir décliner un poste d’assistant universitaire, il s’est vu accepter la proposition qu’on lui faisait de travailler à l’édition de la correspondance de Van Gogh pour le musée d’Amsterdam. Féru de XIXe siècle et parfait bilingue français-néerlandais, ce « fan de Proust, Huysmans et Nietzsche » avait le profil idéal pour aborder ces plus de 900 lettres construites sur plusieurs lignes, sans accent ni ponctuation, « organiques et incompréhensibles si on ne les a pas sous les yeux ». « Il faut sentir ce qui se passe dans l’écriture, moment après moment. Repérer une phrase du « Candide » de Voltaire dans un texte chaotique… Van Gogh était un érudit qui lisait beaucoup et gardait tout en tête. Le travail d’annotations a été énorme avant la publication en 2009 ». Un érudit et un artiste acquis à la valeur « travail » comme l’a décrit Wouter dans son livre « Le Capital de Van Gogh » paru chez Actes Sud en 2018. Un homme de son siècle « vociférant », tout sauf fou, non pas victime mais acteur de sa vie et de sa mort. Un maître auquel Wouter consacre depuis novembre une chaine YOUTUBE baptisée « Autour de Van Gogh ». « Autour », dit-il parce qu’il ne se limitera pas aux « Tournesols » et qu’il n’évitera pas les sujets qui fâchent. A consommer sans modération par ces temps enfermés. Pour découvrir « Attaqué à la racine », rendez-vous à la librairie Kléber ou sur HYPERLINK « http://www.arthenon.com » www.arthenon.com Et pour retrouver Wouter Van der Veen parler de Van Gogh : HYPERLINK « https://bit.ly/3mgNfA6 » https://bit.ly/3mgNfA6 sur YouTube Sur Google, l’occurrence « Van Gogh root’s painting » compte 2 260 000 entrées !


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MAREN RUBEN

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Texte : Isabelle Baladine-Howald

Photos : Abdesslam Mirdass

La peau fragile du monde Presque au bout de la merveilleuse rue de R. à Strasbourg, artère peuplée de roses, anémones d’automne, asters et fleurs de campagne poussant à la diable vers les grilles des jardinets devant les vieux immeubles, au cinquième étage sans ascenseur travaille cette artiste d’origine allemande vivant à Strasbourg depuis près de vingt ans, Maren Ruben. Comment se définit-elle ? En langage contemporain « artiste visuelle », mais il faudrait plutôt dire artiste des matières tant les papiers japonais ou coréens, les tissus, la gaze mais aussi le bois sont mouvants sous ses mains, « une peau », dit-elle, regardant ce qu’elle accroche à ses murs blancs d’un regard bleu de Delft. Ce qu’elle aime, c’est les travailler, les retravailler, leur donner tout le temps dont ils ont besoin. Ce temps, ces dernières années, elle l’a beaucoup donné à faire connaître son travail dans des expositions. La dernière est en cours à Saint-Louis jusqu’au 10 janvier 2021, une autre vient de se terminer à Chemnitz en Allemagne, maintenant elle veut travailler, réfléchir, notamment à son expérience australienne. Un mois où elle a pu constater le terrible désastre écologique en cours : « à peine a-t-on enfin terminé de recenser et classer les milliers de coraux différents que la barrière de corail est quasiment morte. À quoi bon mettre dans des musées ce que nous n’avons pas réussi à préserver, à laisser en vie ? » Maren Ruben, dans son œuvre qui n’est « ni figurative ni décorative » travaille sur ce temps de la disparition à travers de superbes papiers irréguliers, parfois comme arqués, soutenus à l’arrière par des bandes de tissu collé qui donnent à la fois transparence et opacité, extériorité et intériorité. Certains sont criblés de signes minuscules,

comme une écriture de l’organique, porté à la diminution des choses. D’autres sont colorés, se recouvrants de teintes presque chatoyantes, l’évocation est celle d’oiseaux plein de couleurs, ou de morceaux de peaux qu’on dirait couverts de plumes ou de poils. C’est un travail de longue haleine, un travail magnifique. Maren Ruben aime la recherche, l’interrogation, le travail, elle cherche à travers cette approche qui se fait essentiellement par le toucher, une manière de poser sa question, la question du sens. Et sa transmission par la beauté, essentielle…Parfois le papier vieillit, se troue, s’abime. Maren Ruben aime le réparer voire le transformer, lui faire reprendre vie. L’Artothèque et le Musée d’art moderne et contemporain ont acquis de ses œuvres. La vie d’artiste reste toujours aussi précaire. Mais le prochain « processus » de Maren Ruben s’appellera Phœnix, c’est dire. Les fenêtres sont ouvertes, le soleil d’automne nous donne chaud, son regard rêve déjà à la prochaine « structure » à la fois fragile et vivante.On lui parle du titre du dernier livre de Jean-Luc Nancy, La peau fragile du monde, car on pense que ce livre a vraiment à voir avec ses travaux patients, translucides… Elle acquiesce. On repart par la merveilleuse rue des roses où travaille une artiste rare.


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BAPTISTE BLANCHARD

Les tee-shirts à nuls autres pareils

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OR CADRE

Texte : Véronique Leblanc

Photo : Alban Hefti

Chez Baptiste Blanchard, rue de la Broque, y a un chien qui dort, des plantes vertes increvables et des planches d’insectes accrochées au mur. Sans compter un crâne, des planches d’anatomie, des animaux empaillés… Ambiance cabinet de curiosités mais… joyeux. Il y a aussi une brodeuse avec logiciel acquise grâce à un financement participatif car ce garçon est un créatif qui a « besoin de vivre en atelier », « de mettre la main à l’ouvrage ». Bravant la pesanteur du temps, il lance en cette fin d’étrange année 2020 « sa boîte » baptisée « La Fabrique d’Icare ». « Fabrique » en hommage à Andy Warhol et « Icare » non par envie de se brûler les ailes mais parce qu’un des plus beaux moteurs de la vie c’est la curiosité. Cette curiosité plus forte que la flemme qui - « dès qu’il a pu conduire un scooter » - le lançait à l’assaut des vide-greniers au premières lueurs de l’aube. « J’en revenais avec de vieux appareils photos et des papillons sous cadre ce qui laissait ma mère assez interloquée. » L’ado collectionneur en Avignon est devenu étudiant à Strasbourg en « BTS design produits » au lycée Le Corbusier. Là encore, il détonne avec sa réflexion sur le temps qui passe et sa manière pas vraiment réaliste de traiter le modèle vivant en lui allongeant les doigts. « ça me fait penser à Egon Schiele », remarque un de ses profs qui ne pensait pas si bien dire. Baptiste a en effet une passion pour ce peintre viennois en qui il voit « son référent artistique ».

INSPIRATION EGON SCHIELE ET… LES COLÉOPTÈRES Au point d’en faire l’une des inspirations-phare de son nouveau projet professionnel : la création de tee-shirts brodés à partir de cartons inspirés, d’une part par les portraits de Schiele et, d’autre part, par ces bijoux volants que sont les coléoptères. La brodeuse est acquise, les modèles élaborés, reste à peaufiner la question de la fourniture de tee-shirts vierges qui soient en coton à la fois épais, bio et français. La commercialisation se fera via la plate-forme « Ethis Invest » porteuse de « projets à haute plus-value sociétale » mais aussi par l’intermédiaire de « Gooss », la boutique en ligne

‘‘ J’en revenais avec de vieux appareils photos et des papillons sous cadre ce qui laissait ma mère assez interloquée. ’’


dédiée aux créateurs locaux que vient de lancer la journaliste Caroline Boeglin. Baptiste est pour l’heure « à 100 % sur sa

73boîte »,il enregistre de premières commandes mais prévoit de ne pas laisser tomber l’expérience acquise pendant quatre ans au P’tit Baz’Art de Colmar. Dans cet atelier-boutique créé par l’association de réinsertion Espoir, il pu « re-designer » meubles et objets de récupération pour leur rendre leur puissance singulière.

Et il va continuer - avec une préférence pour les meubles - mais en consacrant l’essentiel de son activité à la broderie de « collections capsule » d’une centaine de tee-shirts. Un motif à chaque fois, défini, peaufiné, scanné, testé et re-testé à la brodeuse pour affiner le rendu. Baptiste cartonne sur Instagram ce qui donne des ailes à cet Icare 2.0 bien décidé à voler toujours plus haut et à faire mentir la mythologie. www.lafabriquedicare.com


GAËTAN GROMER,

DIRECTEUR ARTISTIQUE DES ENSEMBLES 2.2

“ L’œuvre, c’est le son ”

Compositeur de musique contemporaine, Gaëtan Gromer est un touche-à-tout inspiré qui aime travailler avec des artistes d’horizons différents. Une démarche qui l’a mené à cofonder le collectif Les Ensembles 2.2, projet pluridisciplinaire qui fait dialoguer arts sonores et nouvelles technologies et qui créé des interactions libres entre le son et les espaces, le temps, les mouvements et les formes. Interview.

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Texte : Aurélien Montinari

Photo : Alban Hefti

Or Norme. Quel est le projet artistique des Ensembles 2.2 et pourquoi ce nom ? Tout a commencé en 2009. Avec Antoine Spindler le cofondateur, nous cherchions alors à faire de la musique pour ou avec d’autres artistes. À cela s’est ajoutée l’installation sonore, ainsi que le croisement avec les technologies électro-acoustiques ; pour nous l’œuvre, c’est le son. Plus récemment, nous nous sommes intéressés au smartphone et aux possibilités qu’il offre, notamment dans l’espace public, via la littérature interactive. En ce qui concerne le nom, nous cherchions quelque chose qui allait symboliser le fait d’être au croisement de plein de choses, d’où la théorie des ensembles mathématiques. Le 2.2 c’est pour signifier la technologie, et nous étions 2 à créer ce projet. Ce qui est important, c’est cette idée d’intersection et la notion de pluralité : nous ne sommes pas un ensemble, mais des ensembles. Or Norme. Vous dites que « les questions qui animent les Ensembles 2.2 résident dans la dichotomie entre solutions potentielles et dérives possibles ». Comment s’organise le processus créatif du collectif ? Peut-on parler de subversion ? Il y a souvent un propos politique fort, parfois subversif mais pas toujours. En fait, il peut y avoir beaucoup de niveaux de lecture. Dans une œuvre récente, sur les conflits en cours actuellement dans le monde, je mets en scène des chiffres, des choses

très neutres, mais qui en fait ne le sont pas. L’installation sonore correspond à un conflit, il y a des civils et des militaires qui meurent, chaque note correspond à une catégorie de personnes, il y a des notes aigües et graves, et en écoutant les sons, on saisit très intuitivement le fait que les civils meurent en plus grand nombre ; tout est dit, c’est à la fois simple et complexe. Il peut y avoir aussi un propos écologiste dans ce que je fais. Par exemple avec Scintillements je cherche à démontrer l’ampleur hallucinante de la catastrophe qu’est le réchauffement climatique. Parce qu’on nous dit que ça fond, que tant et tant de mètres cubes de glace disparaissent à telle ou telle fréquence mais c’est là-bas, très loin, on s’en fout un peu… Dans l’installation Scintillements, il y a une lumière qui s’allume à chaque fois que l’équivalent en glace du volume de la pièce dans laquelle vous êtes a disparu définitivement des glaciers de la planète. C’est une manière de redonner corps à des chiffres. L’installation comprend également une dimension sonore avec des sons de glaciers qui fondent et craquent… Là on vit la catastrophe, on la ressent. Or Norme. Pourriez-vous nous parler du dispositif GOH ? En quoi est-il justement représentatif de l’approche des Ensembles 2.2 ? C’est une application pour smartphone qui permet de créer des contenus sonores, géolocalisés en extérieur, dans l’espace public, disponibles pour tout le monde, 24h/24, 7j/7. C’est très vite devenu un outil de croisement avec la littérature, la poésie. J’ai directement pensé au Livre dont vous êtes le héros. Je trouve ça cool d’impliquer le lecteur. Là, c’est la même chose, mais au niveau audio. Vous avez une voix qui vous raconte quelque chose, par exemple qu’il y a un couple devant vous, que l’on arrive à une intersection, qu’ils se séparent… et là on peut décider de suivre l’un ou l’autre. Ça ouvre un tas de possibilités car l’environnement géographique va influencer la perception que l’on a de l’histoire. Politiquement ça nous permet une sortie du temple culturel qu’est le musée, et qui parfois peut constituer un frein, certaines personnes n’osant pas aller dans ce type d’endroits parce qu’elles ne s’y sentent pas à l’aise


une photo d’un glacier qui sera quadrillée. Derrière chaque panneau on aura un monochrome et chaque panneau sera branché sur une donnée relative à la consommation en énergie des habitants du bâtiment. Les panneaux afficheront soit l’image du glacier, soit le monochrome. Le principe est donc que l’œuvre reste jolie quand on est vertueux, mais qu’elle se retourne quand on dépasse les seuils de consommation acceptables. Avec notre comportement on vient

‘‘ Ce qui est important c’est cette idée d’intersection et la notion de pluralité : nous ne sommes pas un ensemble, mais des ensembles. ’’

Gaëtan Gromer

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ou ne maîtrisent pas les codes… Avec ce dispositif on peut vivre une expérience artistique très simplement, dans la rue, seul ou avec des amis. Or Norme. Quelle est l’actualité des Ensembles 2.2 ? Il y a trois gros projets à venir pour nous. Tout d’abord, L’Industrie magnifique, qui aura lieu en juin 2021 et où l’on va présenter une œuvre monumentale sous la forme d’une sculpture d’animal… Puis il y a le projet Starlette, une œuvre évolutive. Sur une des façades du bâtiment, nous allons afficher

littéralement cribler la représentation d’un environnement sain. Le dernier projet enfin, concerne la ville frontalière d’Esch-sur-Alzette au Luxembourg, capitale européenne de la culture en 2022. Le projet consiste, là encore, à concevoir des livres audio sur le principe du Livre dont vous êtes le héros. On va créer six épisodes écrits par des binômes, un ou une auteur(e), avec un ou une musicien(ne). Pour l’ambiance sonore, nous allons travailler avec des sons pris en direct dans la région. Les auteurs doivent ensuite prendre en compte le terrain, le décor réel et impliquer l’utilisateur qui devra faire des choix. L’univers se situera sûrement dans la science-fiction, dans un futur lointain, quelque chose comme une frontière inter-espèces. L’idée, c’est de créer une œuvre d’art, mais surtout que les gens du coin y participent. Nous voulons faire ressentir un vrai ancrage dans le territoire.


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Le Sentier des Passeurs

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Texte : Quentin Cogitore

Photos : DR


EXPOSITIONS

Art nature en Alsace et dans les Vosges En 2021, l’enjeu est de taille pour les structures artistiques. Comment continuer à attirer les publics dans une période où les rassemblements en milieu clos ne sont pas recommandés ? Coup de projecteur sur le land art en Alsace et dans les Vosges qui offre un accès à l’art gratuit et en pleine nature. Une statue de chef indien sculptée dans le tronc d’un arbre mort au milieu d’une clairière, une locomotive en rondins de bois sur une chaume : voilà ce que le randonneur peut rencontrer le long du Sentier des Passeurs. Tous les deux ans, la Biennale d’Art du Sentier des Passeurs produit et expose une trentaine d’œuvres le long d’itinéraires en pleine nature. D’un versant à l’autre du col du Hantz, différents circuits proposent de partir à la découverte de ces créations dans un décor naturel de premier choix.

À l’origine de cette itinérance, l’association Hélicoop fondée par les artistes François Klein et Pierre Rich. C’est leur envie commune d’apporter un art de qualité et exigeant en milieu rural qui les a poussés à mobiliser autour d’eux une création originale et un réseau de bénévoles. « La force de cet itinéraire,»raconte Jean-François Gavoty, l’un des bénévoles et artiste-professeur à la Haute École des Arts du Rhin,«c’est son origine. Le Sentier des Passeurs était l’un des chemins permettant de rejoindre la France Libre pendant la Seconde Guerre mondiale, mais déjà au Moyen Âge, ces itinéraires parcouraient la Principauté de Salm d’une vallée à l’autre. » « Depuis la première édition en 2006, les artistes de la Biennale sont tous traversés par cette Histoire d’une manière ou d’une autre » continue Jean-François Gavoty. « Certains la prennent de manière littérale, d’autres imaginent des créations en référence à cette notion de passage. » La seconde caractéristique forte de ce parcours d’art nature est la grande diversité de paysages. Des vieilles forêts aux plateaux ouverts des chaumes, chacune des œuvres converse avec son environnement. Certaines sont cachées parmi la végétation, d’autres se découvrent dans la perspective des panoramas. Autre itinéraire d’art nature au Haut-du-Tôt : les Sentiers de la Photo. Chaque année de juillet à novembre, les visiteurs peuvent découvrir librement une exposition de photographies à ciel ouvert. Le long de 3 km d’itinérance, une centaine d’œuvres grand format sont présentées dans une prairie ou au cœur de la forêt, toujours dans un dialogue avec leur environnement direct.

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Jean-François Gavoty

« Nous invitons des photographes qui parlent du vivant, de la nature et de son respect »


explique Yann Godé, graphiste, photographe et l’un des fondateurs des Sentiers de la Photo. C’est avec trois autres amis photographes amateurs ou professionnels — dont Vincent Munier — qu’il crée en 2015 cette initiative artistique.

Texte : Quentin Cogitore

Photos : DR

Et cette année, les visiteurs pouvaient découvrir l’exposition « Du poil de la Bête », une sélection d’œuvres autour de la faune sauvage d’Europe. Du loup à l’ours en passant par l’hermine, chacune des photos mettait en lumière le mode de vie de ces animaux mal-aimés des hommes. Trois photographes européens étaient à l’honneur : Corentin Esmieu qui a suivi toute une saison une meute de loups dans les Hautes Alpes, Neil Villard avec un travail sur le lynx et Jacques Ioset qui racontait en photos l’ours des Balkans. Deux expositions collectives étaient également montées : la première autour des carnivores du Continent en partenariat avec l’Association pour la Protection des Animaux Sauvages et la seconde sur le renard en collaboration avec le Collectif Renard Grand Est. « Cette année était l’une des plus militantes ! » explique Yann Godé. « Je pense que grâce à ces associations, nous avons fait découvrir au grand public que la genette d’Europe existe toujours par exemple ».

Le Collectif Renard Grand Est œuvre pour l’information auprès du grand public sur le renard et son rôle dans l’écosystème

Rendez-vous donc à l’été 2021 sur les Sentiers de la Photo pour découvrir la prochaine exposition et dès à présent sur le Sentier des Passeurs où les œuvres sont toujours intégrées dans leur environnement.

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OR CADRE

INFOS PRATIQUES La Biennale d’Art du Sentier des Passeurs : toute l’année, accès libre depuis Le Saulcy (Vosges) ou le col du Hantz (Bas-Rhin, vallée de la Bruche). Près de 80 œuvres sont toujours installées et se découvrent pas à pas dans un environnement de toute beauté. Parcours et infos : sentier-des-passeurs.fr Les Sentiers de la Photo : généralement de juillet à novembre, accès libre depuis Les Jardins de Bernadette au Haut-du-Tôt (Vosges). Parcours et infos : sentiersdelaphoto.fr

Plusieurs photographes ont fait don de leur photo au Collectif Renard Grand Est pour les Sentiers de la Photo


“Segment de voie”, 2018, Pascal Zagarni, sur le Sentier des Passeurs

“Cabane en tôle”, 2018, Daniel Depoutot

79 “Ours - Medved” de Jacques Ioset


Jean-Luc Nancy et Simone Fluhr

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OR CADRE

Texte : Véronique Leblanc

Photos : Nicolas Roses

D O C U M E N TA I R E

JEAN-LUC NANCY ET SIMONE FLUHR INTERROGENT

“ L’homme, ce vieil animal malade ” Rencontré un des derniers après-midi d’octobre en compagnie de la réalisatrice Simone Fluhr qui lui a consacré un documentaire iconoclaste et déroutant, Jean-Luc Nancy nous a accueilli en s’interrogeant sur « l’air du temps » qui tourne en boucle dans sa tête de philosophe… « Il aimerait que l’école enseigne «le métier de penser le monde »… Simone à ses côtés, silencieuse, le regardait dérouler sa pensée. Comment lui est venue l’idée d’un film sur Jean-Luc Nancy ? « Elle est née de toutes les questions que je me pose depuis l’enfance et qui sans doute ne s’éteindront jamais… Je me suis tournée vers Jean-Luc que je connaissais un peu. Tout le monde n’a pas la chance d’avoir un philosophe sous la main ! Je ne cherchais pas des réponses, juste l’occasion de les travailler. » « PAS UN DOCUMENTAIRE DE PLUS » « C’est elle qui m’a entraîné dans son histoire », confirme Jean-Luc Nancy. « Je connaissais ses autres films, les

portraits qu’elle avait fait de réfugiés et de sans-abri. J’étais convaincu que ce qu’elle ferait avec moi serait « sa » chose et pas un documentaire de plus. » Une conviction renforcée par le principe posé d’emblée par la réalisatrice : l’écouter pendant des heures, toujours avec la même chemise. « Je savais qu’elle n’allait pas tout utiliser mais, au fond, ce qui comptait à ce stade c’était la conversation bien plus que le film. » Avec, pour le spectateur, le sentiment d’un « double portrait », celui du philosophe et celui de sa discrète interlocutrice qui, « une fois ou deux » a consenti à être à l’image. Comme dans cet étonnant moment théâtral où il interprète un extrait de Beckett alors qu’elle lui


S P É C I A L I S T E D E L’ A S S U R A N C E P O U R L’ E N T R E P R I S E

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« Tu procèdes de la même façon quand tu écris, non ? », demande Simone. « Bien sûr, il faut dégager le matériau… » Jean-Luc Nancy dit avoir vécu le tournage dans « un suspens un peu étrange ». « Que va-t-elle faire de toutes ces conversations ? Que seront les images ? »

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Texte : Véronique Leblanc

Photos : Nicolas Roses

‘‘ De bout en bout ce fut une découverte heureuse. Jamais je ne me suis senti trahi…’’

donne la réplique.« Je lui ai dit que j’aurais adoré jouer, elle a trouvé l’idée « vachement bien » et nous sommes montés sur scène ! » « J’aime l’idée de la page blanche qui laisse les choses venir à moi et me permet de retenir ce qui m’intéresse », répond Simone. Sans avoir l’air d’y toucher, elle a confronté son interlocuteur à des sujets qu’il n’avait jamais abordé en profondeur. Ces dessins d’enfant racontant la guerre et le péril de leur exil par exemple… « IIs m’ont laissé un peu interdit, que dire face à cela ? » Ou bien ce thème de la souffrance animale confrontant le philosophe au réel de la violence industrielle. « AVEC SIMONE, JE SAVAIS QUE JE POUVAIS Y ALLER » C’est par l’enfance que commence le film après une entrée en matière onirique où Simone met en scène les premières lignes d’un roman sur Kant, roman avorté préfigurant la destinée d’un garçon qui n’en aura jamais fini d’en appeler au maître de Königsberg. Une enfance marquée par la guerre et l’après-guerre. Hantée par des livres serrés dans l’armoire de la chambre parentale dont un rempli d’horreurs : « Croix gammée contre caducée » dont Simone a pu retrouver un exemplaire. « Je m’en suis souvenu et j’ en ai parlé. Je suis toujours prêt à parler, j’en dis toujours trop, j’ai du mal à répondre à une question précise. Avec elle je pouvais y aller, je savais qu’elle ferait le tri. »

Et au final, « de bout en bout ce fut une découverte heureuse. Jamais je ne me suis senti trahi », dit-il en revenant sur ce « moment magique » où après avoir évoqué l’épisode la folie de Nietzsche, Simone et lui se sont en même temps souvenu d’un même film : « Le Cheval de Turin » réalisé par le Hongrois Belá Tarr. LE PORTAIT D’UN PENSEUR AU QUOTIDIEN De ces images belles et fortes jaillira le titre du documentaire, « L’homme ce vieil animal malade », écho d’une célèbre citation de Nietzsche. Il semble correspondre à Jean-Luc Nancy qui écrivit un texte saisissant sur sa greffe cardiaque mais va bien au delà de cette condition particulière. Il s’agit ici d’interroger le monde, de dresser le portrait d’un penseur au quotidien en le confrontant à la diversité des situations du réel. Le philosophe y rencontre des enfants, répond aux questions d’une universitaire sur le monde concentrationnaire, prend le train et s’y endort, se perd dans les merveilles de la grotte Chauvet, discute avec un peintre contemporain. Le tout sous l’œil de « Charlot alias Emmanuel Kant », le chat de Simone recruté pour faire les coupes nécessaires à « ce philosophe agréablement bavard » qui parle d’abondance. Lui avoue en souriant n’être « pas forcément ami avec les chats qu’il ne comprend pas ».« T’en connais même pas ! », rétorque Simone mutine et complice. « L’homme ce vieil animal malade » de Simone Fluhr, disponible chez Dora Films : www.dorafims.com 03 88 37 95 28 6, rue Klein à Strasbourg


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PHILIPPE LOUBRY

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Texte : Jean-Luc Fournier

Photos : Nicolas Roses

Cette forme d’élégance de titi-dandy distant… « Comme mon père et mon arrière-grandpère, je suis né dans le XIIème arrondissement de Paris, à l’hôpital Saint-Antoine. C’était il y a soixante-cinq ans et quelques mois de nourrice… » ajoute cet authentique titi parisien en scrutant du coin de l’œil notre réaction à cette bonne vieille vanne qu’il doit faire depuis très longtemps. Le ton est donc donné et s’il nous arrive quelquefois de rester un tantinet dubitatif sur tout ce que nous racontent celles et ceux dont on dresse le portrait dans Or Norme, ce ne sera pas le cas durant près de deux heures d’entretien avec Philippe Loubry qui se fait toujours un point d’honneur à parler cash. Quoiqu’il arrive… Les réseaux sociaux, c’est une évidence, offrent constamment le pire et le meilleur. Et, très souvent, le meilleur c’est quand on y lit les réflexions vraies et non cosmétisées d’un homme que d’aucuns qualifieraient de « brut de décoffrage » alors qu’il ne sait au fond qu’exprimer sans fard et sans détour tout ce que la vie lui a appris ainsi. Oh ! bien sûr, Philippe Loubry s’est-il sans doute mordu parfois les lèvres après avoir livré sans précaution sa pensée vraie. Mais pas au point de se perdre dans la peau d’un autre, l’esprit propre et « bien sur lui », bien élevé et sage comme une image. « Philou  ! Loulou ! Brilou ! Loubry tête carrée, tête ronde, personnage atypique sortant de l’ordinaire, que l’on aime ou que l’on déteste, personnage vrai, écriture touchante, tranchante parfois ; mais empreinte d’une réalité troublante et qui secoue… ». Ce sont les mots que l’ami Alain Brau a écrit dans sa préface de “La claque et le bonbon !”,

le livre de Philippe Loubry paru à l’automne 2019. Seize mois plus tard, on lui a tendu ce livre comme un miroir. Du coup, la gouaille n’a pas pris toute la place. Et l’amour, la tendresse, l’urgence de la vie ont pointé le bout de leur nez…

SUR LE PÈRE… La claque et le bonbon ! pages 21-22 « J’ai commencé à me rebeller contre lui et de son côté, il prit la fâcheuse habitude de me cogner dessus (…) Entre deux larmes, je criais qu’un jour, je le tuerai. Il détestait ma mère qui ne l’aimait pas, j’aimais une grand-mère qui, j’en étais certain, m’aimait quelque part, la guerre devait donc être déclarée. Un matin, après avoir passé une nuit à ruminer, j’ai pris un tournevis dans la trousse à outils et j’ai crevé les quatre pneus de son Ami 6, je pense que c’est à ce moment que j’ai vécu mon premier orgasme. (…) Durant la nuit, j’écrivis une lettre à l’attention de ma grand-mère, « la dame de Montmartre » en lui disant que je l’aimais et qu’il fallait qu’elle me sorte de là, faute de quoi j’avais décidé de me jeter sous le métro à la Porte Doré. » « Mon père était quelqu’un de complexe. Il était ouvrier chez Citroën, délégué syndical CGT et communiste. À l’usine, il était un mec très bien, très serviable et très gentil et qui aimait tout le monde. Mais, une fois rentré à la maison, il gueulait et il cognait. J’en ai pris des gnons… mais du coup, ma grand-mère, qui était déjà une reine de la nuit à Montmartre où elle avait toujours travaillé comme danseuse puis tenancière de cabaret, est venue rencontrer ma mère qui était désespérée au point de lui avouer qu’elle craignait qu’il y en ait un qui finisse par tuer l’autre. Car il faut bien dire que j’étais un sale garnement. Elle a fini par m’emmener avec elle à Montmartre et elle s’est chargée de mon éducation… »


une prussienne, fumait comme un sapeur, une nana qui ne tenait jamais compte ce que l’on pouvait penser d’elle et qui vous rentrait dans le lard à la vitesse d’une Dauphine Gordini. » « Quatre ans après mon arrivée chez elle à Montmartre, Mémé m’emmenait déjà au cabaret le mercredi soir, puisqu’à l’époque on n’allait pas à l’école le jeudi et rebelote le samedi soir. Elle m’a demandé d’observer sans relâche les gens qui entraient, de la tête au pied. À treize ans, je suis donc devenu comportementaliste, (rires) ce qui m’a été très utile pour la suite. À quatorze ans, je suis passé derrière le bar, j’ai donc été très tôt balancé dans la fosse aux lions de la nuit parisienne. Mémé me disait toujours : « Je veux que tu sois un homme libre ». Alors, si je n’allais pas à l’école, elle s’en foutait. Plus tard, je me suis dit qu’elle aurait peut-être dû être plus exigeante là-dessus. Et donc, j’ai connu entre la rue Lepic, la rue Tholozé et les Abbesses une bande de potes qui étaient incroyables, qui m’ont pris avec eux et alors là, dès l’âge de quatorze ans, c’étaient les après-midi au bistrot, les nuits blanches dans les squares de la Butte, des embrouilles à gogo, bien loin du cursus normal d’un môme de cet âge. C’était l’école de la rue… » La claque et le bonbon ! page 51

SUR MÉMÉ La claque et le bonbon ! pages 33 et 38

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« J’avais à peine dix ans le soir de mon arrivée rue Tholozé au pied du « Moulin de la Galette ». Mémé, chez qui je venais d’atterrir sans filet, en avait soixante-cinq, elle s’exprimait comme Garance et avec la voix cassée des grands fumeurs, imitant sans le vouloir celle de Françoise Rosay. Je dois dire qu’elle m’intimidait un peu. (…) Comme elle aimait à le répéter sans cesse et la concernant : « Je ne suis pas celle que vous croyez mais rendez-moi ma culotte » ou encore « Je viens de la zone. J’ai traversé deux guerres, j’ai joué aux billes avec les Boches et les Amerloques, alors n’essayez pas de me la faire à l’envers ». Anarchiste de droite tout comme Arletty, Audiard et peut-être même Gabin, natif de Montmartre, c’était avant tout une épicurienne libertaire qui picolait comme

« Mémé est convoquée à l’école de la rue Lepic à dix heures du matin par le directeur, motif : « Concerne les absences répétées et injustifiées de votre petit-fils ». Elle râle : « À dix heures, c’est l’aube. Il est con, ton dirlo, dis-lui que je serai là à quatorze heures… » Le dirlo : « Madame, votre petit-fils a été absent quatorze jours le mois dernier, quelle en est la raison ? » Mémé : « Il avait certainement quelque chose d’autre à faire… » Le dirlo : « Vous êtes une drôle de grand-mère ! Vous avez la responsabilité de cet enfant… » Mémé : « Tu sais, dirlo, il y a deux sortes de grands-mères : celles qui font des confitures et celle qui taillent des pipes et, pour ma part, je n’ai jamais su faire les confitures… » Je ne vous raconte même pas la tronche du dirlo… Dans la rue : « Mémé, tu y es allée un peu fort, c’est un dirlo d’école quand même ! » Ce à quoi elle me répondit : « Tu es marrant, toi, c’est pas de ma faute si je ne sais pas faire les confitures… » Heureusement qu’elle avait les épaules assez larges pour porter son passé. Elle était née en 1898 sur les fortifications, fille d’un mec qui avait fait la Commune. Elle était une voleuse quand elle était petite puis elle est devenue une chanteuse des rues qui vendait des partitions sous le métro avant de faire cinquante-cinq ans de cabaret. Elle est rentrée au Mikado, le temple du tango, en tant que danseuse et elle a fini directrice générale, quand même ! Entretemps, elle s’est tapée 39-45. Attenant au Mikado,


Photos : Nicolas Roses Texte : Jean-Luc Fournier OR CADRE OR NORME N°39 Présages

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il y avait l’hôtel Carlton où la Marine allemande avait établi son QG. Les officiers finissaient leur journée directement au restaurant et au cabaret du Mikado. Elle a fait comme l’immense majorité des Français à l’époque, elle a découvert le « demerdensisich » comme elle disait, elle a été la maîtresse de deux ou trois gradés allemands mais en même temps, chaque semaine, elle allait deux nuits en Normandie remplir le coffre de sa voiture pour distribuer de la bouffe aux gens du quartier. Je l’ai entendu souvent dire : « Pendant la guerre, une femme intelligente, c’est une femme qui a un allemand dans son lit, un parachutiste anglais dans le placard de sa cuisine et un juif caché dans la cave. Les vingt dernières années de sa vie, elle partait du principe que 95 % des gens étaient des cons et qu’il fallait absolument le leur dire ! En revanche, ce que je lui dois absolument et qui est merveilleux, c’est que derrière cette vie de nuit et de débauches, elle m’a toujours mis en garde en me disant que tout ça ne suffirait pas

pour moi. Alors, elle me donnait la liste des bouquins qu’il fallait que je lise et là, je me suis tapé Germinal, Le Rouge et le Noir et la mère Bovary vers douze-treize ans et une fois par semaine, systématiquement, on allait au théâtre. Pour mon anniversaire, le jour de mes treize ans, elle m’a payé un abonnement à la Comédie Française et on ne ratait pas les premières de cinéma ou de music-hall, tout ce qui était Léo Ferré, Georges Brassens, Barbara ou Juliette Gréco qui passaient sur scène à Bobino, on y était ! Jusqu’à un des derniers tours de chant de Marlène Dietrich à l’Espace Cardin. Ça ne m’avait pas trop branché mais Mémé m’a dit : « Tu comprendras plus tard, quand t’auras soixante piges et que tu raconteras que tu as vu Marlène sur scène, tout le monde te baisera les pieds ». Elle a eu raison, bien sûr. Et attention ; à Pâques, pendant quinze jours, chaque année, on partait à Deauville, hein ! Et au mois d’août, c’étaient les vacances avec elle : la Sardaigne ou encore l’Andalousie. J’ai eu une adolescence à 450 à l’heure !


J’ai été un ado très privilégié. D’ailleurs, dans ma bande de potes, à part un qui était le fils d’une prostituée, il y avait le fils du poissonnier au coin de la rue Lepic, il y avait le fils d’un boucher, bref on était presque tous les enfants de gens qui n’avaient pas d’argent mais qui en dépensaient. En plus de tout ça, Mémé m’a ouvert le palais, elle a fait de moi un gastronome. Dix ans après ces années formidables, je tombe un peu par hasard sur le film de Truffaut, “Les 400 coups”. Et là, sincèrement, je me mets à chialer parce que, dans plus de la moitié du film, je me retrouve… Parce que, même séparé par un boulevard, c’est le même quartier et que je me suis reconnu dans le personnage joué par Jean-Pierre Léaud : le môme qui ne va pas à l’école, qui carotte le prof… Plus tard, vers l’âge de dix-sept ans, je rentrais de quelque part la nuit, je passais devant chez Michou, le cabaret, je sonnais. Lulu, qui était le vestiaire, me saluait et je lui disais que je venais juste boire un coup avant de rentrer. Après, je passais derrière la scène, je prenais l’escalier en colimaçon et je trainais dans les loges… Bref, j’étais heureux, j’étais un jeune mec qui faisait partie du quartier. Et comme personne n’osait faire chier ma grand-mère, ça m’arrangeait bien : quand il y avait une bande qui descendait de la porte de Saint-Ouen pour tirer nos blousons, ce qui se faisait bien à l’époque, il y avait toujours quelqu’un pour dire : attends, celui-là c’est le petit-fils à Élise, tu vas être dans la merde si tu le touches ! Bon, pour être honnête, elles étaient assez nombreuses à Montmartre les femmes comme elle, c’était vraiment le quartier de la gouaille, des engueulades interminables dans les cafés… Tu dois te dire que tout ça ressemble à de l’Audiard et bien, ça en est. Mémé disait toujours que le génie d’Audiard, ça avait été d’avoir été capable d’écouter et de retranscrire. Et c’était exactement ça : toute mon enfance, dans mon quartier, j’ai entendu les dialogues des Tontons flingueurs ou les répliques de Gabin… Et puis, vers l’âge de 18 ans, comme je chantais bien et que j’admirais Serge Reggiani, je me suis mis dans la tête de devenir chanteur à textes… »

l’invitant à produire trois 45-tours par an, dont seul le premier a vu le jour sans pour autant être distribué. Un soir, ou plutôt une nuit vers 4 heures du matin alors que je me pointais au « Coup de frein » rue Lepic pour bouffer un filet au poivre, j’entendis Pascal Sevran, qui parlait toujours très fort et adorait se faire remarquer, dire à ses convives : « Vous voyez le monsieur qui vient de rentrer ? C’est celui qui veut devenir chanteur sans coucher… » provoquant un rire spontané des clowns qui étaient à sa table et dont Jean-Luc Lahaye, qui avait beaucoup donné de sa personne avant d’épouser Aurélie, était l’hôte d’honneur. Je me suis alors approché de Sevran, j’ai sorti mon sexe et l’ai posé sur la table en lui disant : « Tu la vois celle-là ? Eh bien, regarde-là bien car tu ne la prendras jamais nulle part… » « Sincèrement, j’aurais peut-être pu me faire remarquer avec ce disque et qui sait entamer une carrière. Mais voilà, le sort en a voulu autrement car lors de vacances en Alsace, à la Petite-Pierre très exactement, j’ai mis enceinte une nana. Alors, au lieu de m’occuper de sortir mon disque, j’ai décidé de m’occuper d’élever mon môme… Mémé, elle, elle voulait sauter dans un train pour Strasbourg et aller expliquer aux parents de la fille qu’il fallait qu’elle aille avorter en Suisse. Elle avait 75 ans à l’époque, Mémé, tu imagines… Moi, j’ai pris mon courage à deux mains et j’ai décidé d’assumer. Et elle m’a dit : tu fais la connerie de ta vie. T’as tiré un coup, t’as fait un gosse et tu t’imagines maintenant que tu vas passer quarante piges avec cette nana et ce môme alors que tu aurais pu faire plein de choses… Je n’ai pas cédé, elle m’en a beaucoup voulu par la suite. Mais bon, il fallait donc que je bosse. Mémé m’a aidé pour l’appart et d’autres petites choses mais elle m’a dit : comme tu n’as rien foutu à l’école et que tu n’as aucun diplôme, il y a un seul secteur où tu peux te faire pas mal d’argent, c’est la restauration… Elle connaissait un maître d’hôtel qui travaillait chez Taittinger au Concorde Saint-Lazare, j’ai pu rentrer dans ce groupe où j’ai gravi les échelons : serveur, chef de rang, maître d’hôtel… et j’ai très vite bien gagné ma vie… »

LA MORT DE MÉMÉ

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UN JEUNE DU QUARTIER La claque et le bonbon ! page 100 « J’avais fait une maquette avec une chanson dont j’avais écrit les paroles et Pascal Auriat la musique, et je me baladais dans tout Paris avec ma chanson sous le bras sans pour autant que quelqu’un y trouve un quelconque intérêt… Puis j’ai fini par trouver un producteur qui me coinça avec un contrat d’exclusivité bidon,

La claque et le bonbon ! page 103-104 « Je flaire un truc qui ne me plait pas, depuis le jeudi précédent je la trouvais dans le gaz, très fatiguée. Je fonce rue Tholozé, enter dans l’appart et aperçois cash de la lumière dans sa piaule, je m’approche doucement, mais j’ai déjà compris et je la trouve presque assise dans son lit, lunettes sur le bout du nez, le dernier numéro de France Dimanche froissé entre


Elle était redoutable et elle l’est restée. Il y a quelques années, quand elle est venue présenter un de ses livres à la Librairie Kléber, François Wolfermann avait monté un petit diner ensuite. Pour être sûre que j’avais bien travaillé chez elle, elle m’a demandé de lui raconter une anecdote qui nous était arrivée à nous deux et seulement nous deux. Ce que j’ai fait en me souvenant qu’une nuit, à 5h du mat, elle m’avait invité en tête à tête au Pied de Cochon, aux Halles, après m’avoir demandé de conduire moi-même sa Rolls (rire), j’avais alors osé lui demander pourquoi au juste elle n’embauchait que des bruns de plus d’1,80 m. Alors elle m’a tapé sur le haut de la main et m’a répondu  ; tu sais, des blonds aux yeux bleus, j’en ai assez vu pendant la guerre ! Elle s’en est rappelée et m’a dit : « OK, c’est bon, mais dis donc, qu’est-ce que tu as changé ! » Et je lui ai répondu : « mais putain, c’était il y a quarante ans quand même ! J’ai donc travaillé trois ans chez elle. En fait, jusqu’à l’âge de 35 ans, ma vie a toujours tourné entre ces trois

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OR NORME N°39 Présages

OR CADRE

Texte : Jean-Luc Fournier

Photos : Nicolas Roses

femmes qui ont tellement compté dans ma vie : Mémé, ses mains d’une blancheur de porcelaine aux reflets bleutés par des veines trop apparentes… Quelques mégots de Pall Mall sans filtre dans le cendrier, une bouteille de Porto et un verre ayant envahi sa table de nuit… Sur la commode prétentieuse, une perruque tout aussi prétentieuse comme jetée à la hâte en sachant qu’on ne la portera plus. Élise vient de quitter la scène à quatre-vingt-neuf balais sans jamais avoir été un seul jour de sa vie à l’hosto…

Régine et Dalida… »

Le mercredi suivant sans curé, ni fleurs ni couronne, mais avec travelos, putes, folles tordues, loubards à deux balles, chanteuses alcooliques et trompettes, elle a rejoint son père au Boulevard des Allongés dans « le trou du cul de la vie », comme elle aimait à le dire. Voisines de leur vivant durant vingt-cinq ans, voisines dans la mort, Mémé envoie sans doute tous les jours un clin d’œil à Dalida (1,65 m) qu’elle appelait « ma grande »… C’est ce mercredi-là que j’ai décidé de quitter Paris, je n’avais plus rien à y faire. »

Au-delà, on s’est questionné sur ses posts savoureux

« Avant la mort de Mémé, j’avais donc passé trois ans chez Taittinger, puis coup de bol, j’ai eu l’opportunité de rentrer au Lido : trois ans à voir les plus belles girls de Paris, c’était quand même quelque chose, bien mieux que de vendre de filets de hareng sur les Grands Boulevards ! Et, un soir que je servais au bar VIP du premier étage, il y avait Régine à une table avec des hommes d’affaires libanais. Au bout de quelques heures, elle me prend à part et me dit : « C’est ton dernier jour ici » Sur le coup, j’ai cru qu’elle allait me faire virer.

avec des couches, on termine avec des couches. Entre

Ce jour d’octobre dernier où nous nous sommes longuement rencontrés pour cet entretien, la conversation avec Philippe Loubry s’est longtemps et délicieusement éternisée. Il a parlé de son installation définitive à Strasbourg, au lendemain de la mort de Mémé, de son long parcours dans le monde de la restauration mais aussi de ses engagements en politique.

qu’il publie régulièrement sur Facebook avec cette incomparable liberté de ton et ce vocabulaire fleuri « à la Audiard » qu’on adore tant. Tout cela sera une nouvelle fois raconté dans le tome 2 de  “ La claque et le bonbon ! ”  dont il termine l’écriture. Un tome 3 est même prévu… Le livre se clôt sur plus de 400 « fulgurances de Mémé », numérotées. On s’est permis ici de réunir la 401 et la 405 : « On commence les deux, on est dans la merde. La vie n’est qu’une étape entre le vide et le vide. » Il y a des désespoirs sombres comme des soirées de décembre quand il pleut et que leurs porteurs trimballent comme des fardeaux. Et puis, il y a cette légèreté dans la lucidité, cette forme d’élégance de titi-dandy distant qui se cachent derrière les mots qui font frémir les grenouilles de bénitier. Pour tout ça, on l’aime bien, Philippe Loubry…


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Photos : Caroline Paulus Texte : Jessica Ouellet OR PISTE OR NORME N°39 Présages

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DOUX SOUVENIR DE TARTES AUX FRAISES

“ Je veux des madeleines de Proust à petites doses… ” Dans un élan de rangement, j’ai fouillé dans ma boîte à mémoire. Ce petit lot de souvenirs berce mes repères, et accompagne ceux qui me restent gravés sur le cœur. L’étiquette aux lettres gaufrées m’apporte une bouffée d’allégresse entre un lot de chargeurs pour téléphone, et des cartes de souhaits vierges. Mon esprit cartésien trouve ce contenu disparate visuellement beau… Entre deux photos de ma Belle Province, j’ai retrouvé le

Avec les retailles de pâte, ma grand-mère fabriquait des

rouleau à pâtisserie qui a accompagné les premières

chaussons. Je trouvais ça magique. Sa douce bienveillance

popotes avec ma grand-mère maternelle. Un souvenir

et elle sont parties depuis, et le petit rouleau à pâtisserie

qui sent bon la tarte aux fraises…

est l’une des rares choses que j’ai gardées d’elles. Du bois

Dressée à bout de pieds sur un coin de chaise, j’aplatissais

raboté de sentiments...

la pâte avant de la tripoter vers un semblant de chef-

C’est que, récemment, j’ai rejoint le groupe des trente-

d’œuvre. Ma deuxième mère avait un don naturel pour

naires, qui fait drôlement plus sérieux que celui des sweet

mettre de la farine partout. Je n’ai rien perdu de ses bonnes

sixteen. À bout de poumons, j’ai souhaité que la prochaine

manières. Affairée pendant de longues minutes, j’étais fière

décennie enrichisse mon vocabulaire de mots qui gravitent

de ma production.

dans le champ lexical des adultes. Ceux qui se rapprochent


LES NOMBREUX AU CAS OÙ Il y a aussi ceux qui gardent tout – ou qui ne jettent rien, ça dépend du point de vue. Allergiques à la méthode de Marie Kondo, ils s’encombrent un peu plus à chaque saison. Dans toutes les pièces de leur chez eux, le passé est émietté entre les objets souvenirs, les choses à réparer, et les nombreux au cas où. Loin d’une envie de collection, les stylos qui ne fonctionnent plus côtoient un lot indécent de vieux magazines. À la cuisine, quelques décennies de verres à moutarde dépareillés garnissent les armoires. Idéal pour les réceptions improvisées certes, mais ils témoignent néanmoins d’un certain anachronisme vis-à-vis du confort de la société de consommation actuelle.

d’une maison et d’un petit humain… Puisque le premier projet arrivera certainement avant le deuxième, je m’intéresse aux palettes de couleurs. Notamment celles où flirtent toutes les nuances de blanc. Dans cet intérieur immaculé, le reposant s’invite plus rapidement dans mon esprit. Le moment venu, ma boîte à mémoire trouvera une nouvelle bibliothèque à égayer. Elle s’immiscera à pas feutrés pour m’aider à ne pas assoupir l’enfant que je suis toujours. LES FRINGUES BAUME AU CŒUR Mon grand-père paternel, lui, gardait des monticules de journaux dans sa cuisine. Son quotidien plaqué de nouvelles périmées lui donnait l’impression de capturer des fragments de temps. Et trahissait l’angoisse de sa propre fin. Tous les dimanches, une quinzaine de petits-enfants tournaillaient tout autour. Bien que fort bruyants, il adorait nous voir dans son bazar. Il devait y voir tout le beau de la circularité du temps. Les journaux, ça se range rapidement à coups de piles bien

Je ne me trouve pas plus maligne, avec mon envie d’intérieur blanc. Je trouve ça même plutôt pratique, d’avoir un peu de tout à proximité. Et il y a quelque chose de profondément humain dans l’envie de garder un objet qui contient un brin de nous-mêmes tant il nous a accompagnés. Mais je n’ai pas envie de vivre dans mon musée. Les objets n’ont pas d’âme, ils ont celle -parfois glorifiée- que nous leur attribuons. De l’autre côté de l’océan, mon doudou -écorché et maintes fois recousu- existe toujours. Sa vue m’accroche un sourire, mais malgré le doux qu’il me colle au cœur, je n’ai pas envie de le placarder dans mon quotidien. Je veux des madeleines de Proust à petites doses.

‘‘ Les objets n’ont pas d’âme, ils ont celle -parfois glorifiée- que nous leur attribuons.’’

91droites. Certains trésors sont largement plus encombrants.

C’est le cas de ceux qui ont une passion vertigineuse pour les vêtements. Ceux qui ont accompagné tout leur glorieux. Du trop petit, du trop grand, du fleuri jauni, et la paillette d’un temps révolu. L’espace du quotidien est alors réquisitionné de fringues baumes au cœur. Des placards souvenirs qui fatiguent le présent. Parfois il est bien de le laisser tel qu’il a été, le temps. Avec toute son éphémérité.

Parce que dans le regard de ceux qui chérissent les trésors de leur passé avec dévotion, il y a un étouffant brouillard de nostalgie. Je veux des madeleines de Proust à petites doses. Parce que la boulimie de souvenirs m’angoisse ; elle a cette vicieuse capacité à diluer le gout de toutes les tartes aux fraises…


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OR PISTE

Texte : Barbara Romero

Photos : Nicolas Roses

LA MAISON DE MARTHE ET MARIE

Un cocon jusqu’au un an de bébé… À Strasbourg, Lille, Paris, Lyon et Nantes, La Maison de Marthe et Marie accueille mamans ou femmes enceintes en difficulté, jusqu’au un an de bébé. Une colocation solidaire, grâce à un accompagnement de bénévoles qui vivent sous le même toit. Rencontre à Neudorf où la cohabitation n’est pas toujours facile mais où les colocataires vivent comme un tremplin et avec gratitude ce temps suspendu. À la rue, seule avec son bébé, à appeler chaque soir le 115

un relogement, un moyen de garde, précise Clémence, direc-

pour trouver un toit pour la nuit. Marina*, 26 ans, l’a

trice de l’antenne strasbourgeoise. Il faut également qu’elles

vécu. Sharon, 27 ans, tombe enceinte dans un mariage

aient une aide, car nous leur demandons un loyer de 310€, et

compliqué juste après avoir quitté l’Algérie. Que faire ?

elles ne doivent pas avoir d’addiction. » L’idée de la Maison

Fuir ? Rentrer ? « C’était impossible de revenir chez moi, je

de Marthe et Marie : offrir un cocon bienveillant et accompa-

préférais être seule que de me retrouver confrontée aux

gner les jeunes mamans sur le chemin de l’autonomie. « C’est

problèmes de mentalités là-bas si je quittais mon mari. »

une cause exceptionnelle d’accompagner ces femmes qui

L’assistante sociale de Marina et la sage-femme de Sharon

décident d’avoir un bébé en étant seules, ressent Clémence.

leur parlent alors de la Maison de Marthe et Marie. Une

Elles arrivent avec de lourdes difficultés, nous sommes là pour

association qui accueille les femmes enceintes ou les

les aider, les encourager, leur offrir un cadre propice à leur

jeunes mamans, jusqu’au un an de bébé. Sous certaines

épanouissement et à celui de bébé. »

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conditions bien sûr. « Il faut que ce soit son premier enfant, que la maman ou la future maman ait une vraie motivation à intégrer une collocation solidaire avec un règlement intérieur, une vraie envie d’avancer pour trouver un travail,

« LE LOGEMENT EST UN LOURD SOUCI » À Neudorf, la Maison de Marthe et Marie, c’est un accueillant appartement de 170 m2 avec six chambres, trois salles de


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OR NORME N°39 Présages

OR PISTE

Texte : Barbara Romero

Photos : Nicolas Roses

des volontaires est vraiment exceptionnelle », reconnaissent les deux mamans.

‘‘ Je découvre le travail au contact des travailleurs sociaux, ses difficultés, ses limites… Le logement est un lourd souci.’’ bains, un vaste espace de vie commun et deux terrasses. L’association peut y accueillir jusqu’à trois mamans et trois volontaires. Des jeunes femmes entre 25 et 35 ans, sans enfant, célibataires, qui se donnent pour mission d’accompagner ces mamans dans une colocation que l’association souhaite joyeuse. À Strasbourg, Marie, 22 ans, a décidé de se lancer dans cette mission avant de se marier l’été prochain. « J’avais envie de m’engager, de partager mon quotidien avec ces jeunes mères, confie cette jeune femme qui prépare son diplôme de professeur des écoles. Je m’attendais à plus de colocataires, mais cette expérience répond à mes attentes : les mamans sont sans filtres, elles ne jouent pas un rôle. Je ne suis ni un modèle, ni une nounou, je suis là pour passer du temps avec elle. » À la voir s’amuser avec les deux fillettes de 8 et 11 mois, on sent que la jeune femme, non plus, ne joue pas un rôle. « Le matin, elle nous écrit des petits mots avant de partir à la fac, on partage nos repas, elle met de l’ambiance dans la maison ! Cette idée de faire vivre des mamans qui ont des problèmes avec

La vie au sein de l’appartement n’est pourtant pas toujours rose. Sharon et Marina, qui étaient très proches au début, se sont brouillées. Ah… Les joies de la coloc ! « Au début c’était super, confie Sharon. Quand j’ai perdu les eaux par exemple, j’étais en train de manger une tarte flambée avec elle. J’ai paniqué, et elle m’a dit : « Tu vas avoir ton bébé ! ». L’ancienne directrice de l’antenne strasbourgeoise l’a accompagnée et lui a tenu la main durant toute la durée de son accouchement. « Je me sentais entourée et moins seule, confie Sharon. Je suis arrivée ici 15 jours avant d’avoir mon bébé, l’accueil chaleureux m’a tellement fait de bien… Aujourd’hui je me sens chez moi. » Mais la fin de la coloc entre les deux jeunes femmes se passe moins bien. « Je suis trop stressée, car j’ai peur de ne pas trouver de logement, confiait Marina qui devait quitter la Maison de Marthe et Marie quinze jours plus tard. C’est dommage, on se fait du mal alors qu’on s’entendait bien. Mais quand il y a des conflits, j’avoue, je n’arrive pas à faire le premier pas… » Le temps que l’on a passé avec elle a finalement permis de désamorcer la crise… Rien de tel que la communication pour en finir avec la rancœur ! Sans pouvoir prendre parti, Clémence est là pour s’assurer que l’entente cordiale règne au sein de la Maison. Bienveillance et respect sont les maîtres-mots de la Maison. Un nouveau planning de tâches ménagères à respecter se met en place. Les mamans prévoient des temps de jeux pour leurs deux filles. Surtout, toutes les deux, suivies par une assistante sociale, préparent l’avenir. Sharon, qui restera jusqu’en février prochain, envoie des CV pour être assistante administrative et veut suivre des cours d’allemand. Marina a passé un entretien prometteur pour devenir agent hospitalier. Mais les deux mamans partagent cette même peur de ne pas trouver de logement. « Je découvre le travail au contact des travailleurs sociaux, ses difficultés, ses limites… Le logement est un lourd souci », confirme Clémence. Fin novembre, Marina n’avait toujours pas trouvé d’appartement. « Nous sommes sur une piste sérieuse, mais c’est long… » En attendant une porte de sortie, la Maison de Marthe et Marie est définitivement un petit passage, un tremplin, qui construit ces jeunes mères, en période de grande fragilité… www.martheetmarie.fr * Le prénom a été changé


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NO BRA

Lâchez-nous les boobs !

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PRÉSAGES

OR PISTE

Texte : Barbara Romero

Photos : Nicolas Roses — Mary Long

Depuis le premier confinement, de plus en plus de jeunes femmes se laissent tenter par la tendance du No Bra, entendez ne plus porter de soutien-gorge. Entre motivation féministe et recherche de confort, elles revendiquent le droit de s’habiller comme elles le souhaitent sur fond de recrudescence du harcèlement de rue, notamment à Strasbourg.


Le confinement a libéré les seins. Une étude IPSOS révélait en juillet qu’une jeune femme sur six ne portait plus de soutien-gorge (18%) soit une proportion quatre fois supérieure à celle mesurée avant le confinement (4%). Certes marginale, cette tendance s’est confirmée durant le déconfinement. En tête des raisons de faire tomber le soutif, le désir de confort (pour 53% des sondées), découvert pendant ce confinement où les sorties étaient plus que limitées. Mais ce qui ressort surtout, c’est la position revendicatrice des plus jeunes qui sont 32% (versus 15% pour ces dames) à défendre que leur choix est déterminé par « le souhait de lutter contre la sexualisation des seins féminins qui impose de les cacher au regard d’autrui. » « J’ÉPROUVE UN VRAI SENTIMENT DE LIBERTÉ ET JE NE FOCALISE PLUS SUR MES SEINS » En témoigne Nina, Strasbourgeoise de 14 ans, qui refuse catégoriquement d’en porter, sauf en sport. « J’aime pas ça, je n’en ai pas besoin et je suis à l’aise sans. La majorité de mes copines n’en portent pas non plus. Je pense que le soutif, c’est quelque chose qui a été imposé par la société aux femmes, alors que c’est un peu inutile, c’est une légende que les seins tombent si on n’en met pas. » En rentrée de 4e l’an dernier, la CPE a interpellé l’une de ses amies qui portait un débardeur sans soutien-gorge. « Elle lui a dit qu’au collège on se devait d’avoir une tenue décente. On n’a pas le droit non plus de porter des tee-shirts courts ou des décolletés. » De quoi rappeler le débat autour du crop-top à la rentrée, notre ministre de l’éducation exhortant les collégiennes et lycéennes à porter « une tenue républicaine ». « Mon fils de 14 ans ne comprenait pas le problème de voir le nombril des filles, il n’y prêtait pas attention, témoigne Barbara Salerno-Lefèvre, 50 ans, commerciale chez Top Music. C’est en faisant des remarques que l’on attire l’attention… » Elle-même est désormais adepte du No Bra depuis le confinement. « J’éprouve un vrai sentiment de liberté. Mon mari n’a pas regardé d’un très bon œil que je parte au bureau sans, mais il s’y est habitué par la force des choses, sourit-elle. Au bureau, je n’ai subi aucune remarque. L’une de mes collègues de 20 ans n’en porte pas non plus. C’est plus commun pour cette génération que dans la mienne. Mais aujourd’hui, j’assume totalement ma petite poitrine et j’ai arrêté de me poser des questions sur mes seins. »

Dans le milieu professionnel pourtant, les barrières persistent. « Le nœud du problème, c’est qu’on est à l’aise seule, en famille, entre amie.s, mais dans la rue et la vie pro c’est autre chose. Le temps passant, j’ai persisté, mais ces regards sur des tétons apparemment visibles et donc indécents n’ont pas cessé... Alors j’ai récemment fait un peu marche arrière en achetant des brassières sans coutures. De cette façon je n’ai plus à m’interroger sur ce que l’on voit ou pas », témoigne Julie, enseignante et photographe de 42 ans.

Le nœud du problème, c’est qu’on est à l’aise seule, en famille, entre amie.s, mais dans la rue et la vie pro c’est autre chose. Idem pour cette prof en lycée et BTS qui préfère conserver l’anonymat. «J’ai commencé à ne plus en porter il y a deux ans. Mais j’ai eu des remarques comme quoi ça allait exciter les élèves mâles de la part d’une collègue et d’amis. Alors j’ai arrêté, ou je mettais des cache-tétons. Et puis cet été, pas mal de posts ont tourné autour de ça, du regard toujours sexualisé porté sur le corps des femmes. Ça m’a pas mal confortée dans ma décision d’arrêter d’en mettre. Mais je ne mettrais pas un tee-shirt blanc ou même un truc moulant clair. Alors que je n’ai pas un besoin physiologique d’en porter. » « LE NO BRA A LE MÉRITE DE METTRE EN LUMIÈRE LES LIMITES DE LA LIBERTÉ VESTIMENTAIRE DES FEMMES » Ce que révèle ce sondage, c’est aussi et surtout la peur d’être agressée. Chez les Françaises de moins 25 ans, les freins au « No Bra » sont les mêmes que ceux pour le topless sur les plages, à savoir la gêne d’exposer leurs tétons (69%) et « la crainte d’être l’objet d’agression physique ou sexuelle » (57%). « Le No Bra a le mérite de mettre en lumière les limites de la liberté vestimentaire des femmes dans une société où l’hyper-sexualisation des poitrines féminines les surexpose encore à des formes de harcèlement ou de


Photos : Nicolas Roses Mary Long Texte : Barbara Romero OR PISTE OR NORME N°39 Présages

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« Ensemble en jupe » pour dénoncer les violences sexistes à Strasbourg fin octobre.

« rappels à l’ordre » , confirme François Kraus, directeur du pôle « Genre, sexualités et santé sexuelle » de l’Ifop. L’étude révèle en effet que pour 20% des Français « le fait qu’une femme laisse apparaître ses tétons sous un haut, devrait être pour son agresseur une circonstance atténuante en cas d’agression sexuelle. » Une circonstance atténuante vraiment ? De quoi nous faire toutes flipper. En témoigne la recrudescence du harcèlement de rue, notamment à Strasbourg et Mulhouse, avec cette jeune femme agressée pour avoir dit « Non » au Baggersee, cette autre traitée de « sale pute » place Kléber. Pour dénoncer ces faits, deux Strasbourgeoises, Sophie Cambra et Marie Villienont ont organisé une marche pacifiste « Ensemble en jupe » fin octobre. Tiphany Hue, initiatrice de l’association Ru’elles pour dénoncer ces violences sexistes post-confinement, a créé une carte de Strasbourg où elle compile tous les lieux

où des agressions ont eu lieu les dernières semaines. « LA RUE EST À TOU·TE·S » Sur Instagram, les hashtags #Freethenipples #NoBrachallenge fleurissent. Comme pour rappeler que depuis la nuit des temps, la mode est un terrain d’émancipation des femmes. Durant la Première Guerre mondiale, elles ont laissé tomber leur corset pour une lingerie plus souple pour pouvoir assumer sans contrainte physique le travail de leur mari parti au front. En mai 1968, déjà, place au No Bra et au topless sur les plages. Dans les années 90, les femmes ont assumé la lingerie sexy mettant en avant leurs attributs – souvenez-vous de la pub avec Eva Herzigova... Alors si en 2020 nous avons envie de libérer nos seins par désir de confort ou tout simplement parce que nous n’en avons pas besoin physiologiquement, nous le ferons. « La rue est à tou·te·s ». En jupe, en jeans, avec ou sans soutif.


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OR PISTE

Texte : Véronique Leblanc

Photos : Alban Hefti - DR

Les Îles Murciélagos

COSTA RICA

Sarah et Luis Miranda ont filmé le réveil de la nature Fondateurs de la société de production audiovisuelle BambooDoc, Sarah et Luis Miranda ont fait plusieurs longs séjours au Costa-Rica pour y réaliser une suite de documentaires que la chaîne ARTE a diffusé en décembre. Ce petit pays d’Amérique centrale leur est familier. Luis y est né avant de s’installer à Strasbourg à l’adolescence et de s’y construire une solide réputation de réalisateur. Sarah, son épouse, est quant à elle originaire de l’Etat de Bahia au Brésil. « Celui où l’on a le moins voté pour Bolsonaro », tient à souligner cette anthropologue devenue productrice pour qui le contact avec la nature sauvage est un « besoin ». Véritable sanctuaire environnemental, le Costa Rica abrite aujourd’hui 5 % de la biodiversité mondiale. Flore, faune terrestre et maritime…

Un paradis sur terre dont le trailer de la série donne toute la magie. Splendeur des paysages, mystère des mangroves, espièglerie des singes capucins, chatoiement des aras, tortues, cétacés, pécaris et emblématiques jaguars… On se prend à respirer plus large en découvrant ce que ce petit pays est parvenu à restaurer et à préserver. « C’est le seul au monde qui soit parvenu à enrayer la déforestation dans les années quatrevingt pour retrouver aujourd’hui une couverture forestière équivalente à celle des années 1950 », précisent - admiratifs - Luis et Sarah.


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Photos : Alban Hefti - DR Texte : Véronique Leblanc OR PISTE OR NORME N°39 Présages

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APPRENDRE À COMPRENDRE LA NATURE Mais ce paradis est fragile, ils le savent désormais. La pandémie a mis à mal son économie et lorsque l’argent manque, les politiques environnementales sont souvent les premières sacrifiées comme le prouve, notamment, une loi sur la pèche au filet dérivant débattue au Parlement. Elle serait dévastatrice pour les écosystèmes marins très fragiles. « Le Costa Rica est un pays vert, pas encore un pays bleu », s’inquiète Sarah.

‘‘ Un film c’est fait pour réfléchir. ’’ « Notre chance disent-ils, est d’avoir pu aller au delà des images et de pouvoir échanger avec les scientifiques pour décrypter les échanges écologiques qui sont à l’œuvre ». Et de les mettre en connexion avec le facteur humain, ajoute Luis en évoquant Daniel Janzen, écologiste américain qui partage son temps entre sa chaire de biologie de la conservation à l’Université de Pennsylvanie et ses travaux sur le terrain au Costa Rica. Il y a créé des programmes de

Bioalphabétisation qui intègrent la population afin de lui apprendre à « lire » la forêt. Luis et Sarah sont certains qu’au delà des décisions politiques sans lesquelles rien n’aurait été possible au Costa Rica, l’éducation est l’une des clés du monde à (re)construire. C’est pour cela qu’ils travaillent aujourd’hui à un projet d’éducation à l’environnement destiné aux élèves du collège Erasme, tout proche de la Pépinière d’entreprises de Hautepierre où ils ont leurs locaux. Leur rêve est de combiner audiovisuel et bioalphabétisation lors de « cours » d’un genre nouveau qui apprendraient à lire la forêt rhénane alluviale et se concrétiseraient par la réalisation de courts métrages. « On ne protège que ce qu’on connaît », répètent Sarah et Luis pour qui « un film c’est fait pour réfléchir ». « COSTA RICA, LE RÉVEIL DE LA NATURE » Série de trois documentaires de Luis Miranda diffusés en décembre dans le cadre de « Voyages et découvertes » sur ARTE : « La Renaissance de la forêt sèche », disponible sur la plate-forme du 5 décembre au 10 janvier. « Le Retour des animaux » et « La mer, le dernier défi », disponibles du 15 décembre au 10 janvier. A noter : la diffusion des trois épisodes en rafale durant la soirée du 24 décembre !


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UN COUPLE IMPLIQUÉ “On peut être heureux avec pas beaucoup…”

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Texte : Alain Ancian

Photos : Marc Swierkowski

Une belle rencontre avec le québécois Christian Blanchard et sa compagne alsacienne, Marie Collin qui, avec leurs deux filles, traversent la vie sans n’être dupes de rien, bien conscients qu’on est sans doute à l’aube d’une prise de conscience nouvelle… La première rencontre avec Christian Blanchard s’était déjà inscrite dans un moment peu ordinaire. C’était le 21 mai 2019. Cette fin d’aprèsmidi là, la salle blanche de la Librairie Kleber était archi-comble (heureuse époque d’avant la Covid-19), trois cent personnes s’étant entassées pour écouter Ernie LaPointe, l’arrière petit-fils du mythique chef indien Sitting Bull, venu là pour raconter la véritable histoire de son ancêtre parue dans l’édition française d’un superbe livre déjà édité aux États-Unis quelques années auparavant. Un moment incroyablement délicieux et hors du temps à l’issue duquel, deux heures plus tard, nous avions l’occasion de faire connaissance avec Christian Blanchard, devant les vitrines de la librairie. Juste le temps d’entendre qu’il enseigne à l’Université Populaire, qu’il vient du Québec (son délicieux accent le trahissant bien vite), qu’il est passionné par l’histoire des Native Americans (ceux qui vivaient là depuis toujours, bien avant la colonisation européenne) et qu’il souhaite nous en parler. Ce qui fut fait à la fin de l’été dernier…

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RÉVÉLATIONS… « Je suis né il y a cinquante ans au Québec » raconte Christian. « Et ce n’est certainement pas la culture québécoise qui m’a incité à m’intéresser aux Indiens d’origine, elle n’encourage pas du tout ça, au contraire, alors, sincèrement il faut être un peu rebelle pour fouiller dans tout ça. Un des premiers éléments marquants est arrivé quand j’avais treize ou quatorze ans, j’ai choisi le thème “Culture amérindienne” parmi les activités complémentaires auxquelles nous pouvions accéder. Pas du tout parce que c’était déjà une passion en tant que telle à l’époque, mais

il y avait déjà un petit quelque chose, comme on dit. J’avais fini par fabriquer une maquette d’un campement indien, avec des matériaux récupérés un peu partout et une vague figurine indienne… C’est mon premier souvenir du genre. La passion s’est installée graduellement et c’est surtout la sortie du film “Danse avec les loups” (de et avec Kevin Costner, en 1990 — ndlr) qui a provoqué le déclic. J’étais allé voir ce film avec ma copine, et à sa sortie je suis resté deux heures totalement silencieux tellement le film m’avait plu et tant impressionné. Il y eut ensuite la venue dans ma ville natale d’un Français, le réalisateur Patrick Bernard, venu présenter un film qu’il avait réalisé sur la Chine et, pour financer ses activités, il vendait des livres, à l’entracte, où il tentait de préserver le souvenir des peuples premiers.

“ Mon premier voyage m’a permis de planter des arbres dans l’ouest canadien et de gagner suffisamment d’argent pour pouvoir aller au Pérou. ”


Christian Blanchard et Marie Colin

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Ce fut une rencontre déterminante pour moi, elle m’a décidé à partir à la rencontre du monde et de ceux qui l’habitent. Mon premier voyage m’a permis de planter des arbres dans l’Ouest canadien et de gagner suffisamment d’argent pour pouvoir aller au Pérou. J’ai dû redimensionner mes ambitions et je me suis retrouvé au Guatemala, le pays d’Amérique centrale où il y a la plus grand densité de peuples amérindiens. J’y ai fait la connaissance d’une famille extraordinaire avec laquelle je corresponds encore vingt-cinq ans plus tard. Un autre voyage qui m’a beaucoup marqué, c’est l’Inde. Tant de choses sont venues incroyablement à moi là-bas, sur le plan personnel et spirituel. Y compris de très belles rencontres, comme celle avec Mère Teresa, quelques mois avant sa mort, avec qui j’ai travaillé dans un de ses centres. Je me souviens des belles petites fêtes que nous faisions chaque soir, entre bénévoles venus du monde entier… » À son retour, c’est en cherchant un projet englobant toutes ses passions (« le sport car j’ai toujours eu besoin d’une énorme activité physique, le voyage à la découverte de l’autre et une cause à soutenir ») que Christian imagine Vélo Pax (la paix

en pédalant) et cet objectif un peu fou de faire le tour des Amériques à vélo. « Je l’avais imaginé pour moi seul, au départ, mais voilà, je venais de faire la connaissance de Marie et on a décidé de partir ensemble… » LE GRAND ENVOL… On invite alors Marie (qui écoute Christian avec attention depuis le début) à nous raconter sa rencontre avec celui qui allait devenir son mari : « J’ai grandi à Hautepierre, alors pour moi le voyage, c’était plutôt discuter au quotidien avec mes copains-copines qui venaient un peu de partout. Mais les profs géniaux que j’ai eu là-bas m’ont permis de développer une très grande curiosité envers l’histoire, et du coup, je me suis retrouvée bien plus tard à passer un concours pour devenir archiviste, sans même trop savoir ce qu’était ce métier. Je ne remercierai jamais assez le directeur d’alors des archives municipales de Strasbourg qui a été favorable à ce qu’on m’ouvre les portes après que je sois juste venue lui demander de m’aider. Je me suis donc retrouvée assez vite à classer des registres matricules du XIXème siècle et j’ai vraiment kiffé. Ensuite,


avoir traversé la Cordillère des Andes, basculer en Argentine et entamer la remontée via le Brésil, puis Cuba, Haïti et la République Dominicaine, la Floride et la remontée vers Montréal. Soit 40 000 km, l’équivalent de la circonférence terrestre. Le tout en ponctuant le plus de haltes possibles avec des conférences improvisées sur les dernières étapes du voyage (un bon moyen d’assurer l’auto-financement) et de s’engager auprès d’actions concrètes avec les associations locales…)

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OR PISTE

Texte : Alain Ancian

Photos : Marc Swierkowski

Ce périple ne fut cependant réalisé qu’à moitié. Christian nous en révèle la raison surprise : « Dans une pièce voisine, il y a notre fille Éloise qui dort. Nous l’appelons aussi Chiripa. Made in Panama, born in Schiltigheim… » se marre-t-il. Le temps d’admirer le célébrissime Machu Picchu péruvien, l’épreuve du désert d’Acatama se présentait. Pas raisonnable avec une femme enceinte… Il a donc bien fallu envisager la fin du périple en vélo. Bus jusqu’à Santagio et retour en avion. 20 000 km en pédalant, 13 000 photos et de fabuleuses rencontres plus tard, atterrissage à Paris et, clin d’œil ultime pour respecter le deal initial, Paris-Strasbourg en vélo pour finir. Avec, avant l’accouchement, un entretien d’embauche pour un poste aux archives départementales du Bas-Rhin… où Marie travaille encore treize ans plus tard. Et le foyer s’est encore agrandi avec l’arrivée de Genelle, il y a huit ans… je suis allée faire une Prépa à Angers. Et l’école m’a proposé un échange universitaire d’étudiants avec le Québec. Où j’ai fini par rencontre Christian… avec lequel jamais je n’aurais à l’époque imaginé une seule seconde que j’aurais deux enfants et qu’il viendrait s’installer à Strasbourg avec moi. Je passe sur pas mal d’épisodes, notamment un autre stage aux États-Unis, cette fois, mais à un moment de notre vie commune là-bas, Christian s’était donné dix jours pour faire Washington-Montréal à vélo, pour préparer son périple du tour des Amériques. J’ai donc expérimenté dix jours de solitude et ça ne m’a pas vraiment plu. Alors, on a pas mal discuté et du coup, on a fini par décider de partir ensemble… » Initialement, le projet était un Montréal aller et retour via les États-Unis, l’Amérique centrale et l’Amérique latine mais le départ se fit finalement de Chicoutimi, au nord du Québec, grâce à l’apport providentiel d’une conséquente subvention liée à un fonds financier proche de l’université de la ville. Au départ, l’ambitieux projet était de descendre jusqu’au sud du Chili via la traversée du Canada jusqu’à Vancouver, puis Seattle jusqu’à San Diego avant de pénétrer au Mexique — Mexico, Oaxaca — et via l’Amérique centrale, de parvenir peu à peu au Chili puis, après

AUJOURD’HUI… Notre conversation s’est vite orientée vers l’époque inédite que nous vivons aujourd’hui. « Au début du premier confinement, j’ai pas mal étudié les chiffres disponibles sur la mortalité de la maladie » confie Christian. « Bien sûr, ce n’était pas difficile de constater qu’ils n’avaient rien à voir avec les chiffres des peuples amérindiens qui ont suivi l’arrivée des conquistadors européens, avec leurs virus. Parfois, en quelques vagues, sur deux ou trois ans, 90 % d’une population pouvait mourir d’une maladie jusqu’alors inconnue. Après, tous ces événements que nous vivons, je pense qu’ils font partie du voyage. Ce n’est pas un hasard si j’ai appelé mon association Kwe Mikan, qui veut dire “Accueille ta voie”, ajoute-t-il. « Ce que nous avons vécu et vivons encore récemment est venu encore conforter ce que je pense depuis longtemps » dit Marie. « La culture, pour moi, est un des biens essentiels, la reconnaissance de notre nourriture spirituelle comme étant un ingrédient essentiel pour notre construction humaine. Quand on est enfermé par la contrainte, c’est notre vie intérieure qui, elle, va devoir être vivante et nous sortir des limites de nos quatre murs. C’est pourquoi


je déplore tant que la culture se soit révélée comme le parent pauvre des budgets publics, quand notre gouvernement a décidé de soutenir l’activité du pays… »

“ Il va bien falloir revenir à une échelle plus modeste, à des communautés plus autosuffisantes… ” « Les Amérindiens disent souvent que tout est lié » rappelle Christian. « Un virus est un organisme vivant. Quelque part, avec cette société complexe dans laquelle nous vivons, je pense depuis plusieurs années qu’on a fini par créer un monstre : le système économique délirant avec ses crashs boursiers, les injustices, la surpopulation, la gouvernance centralisée et les échanges internationaux sans limite, et sans parler de l’état sanitaire aujourd’hui… On a créé un truc difficile à contrôler. Alors, quand un grain de sable parvient dans les rouages, c’est la catastrophe planétaire, ça affecte tout le monde. Il va bien falloir revenir à une échelle plus modeste, à des communautés plus autosuffisantes… j’ai vraiment ce regard-là, mais je vois bien qu’on manque de recul et de vision. J’ai trouvé très intéressant que Macron se moque ouvertement des Amish parce que moi, durant mon voyage à vélo de Washington au Québec, j’ai traversé le pays Amish et ils m’ont hébergé. Je suis allé visiter un centre d’interprétation et j’ai d’ailleurs trouvé ça si intéressant que j’en ai fait un article. Contrairement à ce qui est prétendu, ils ne refusent pas en bloc la technologie mais ils l’évaluent en permanence. Quand va-t-on s’inspirer d’eux pour se demander si on a vraiment besoin de la 5G ? On le fait parce que tout le monde le fait ? En fait, on fonce en permanence en avant mais la tête baissée… Pour nos enfants, on peut peut-être décider de créer quelque chose qui va peut-être être un peu compliqué ou pas facile à vivre mais quand on parle de simplicité volontaire ou de sobriété heureuse, il y a bien le mot “heureux” dedans, non ? On peut être heureux avec pas beaucoup… »

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« C’est un peu comme le vélo » va conclure Marie. « Au début, ça parait impossible, c’est une souffrance, puis après ça mûrit un peu, la première expérience n’est pas forcément agréable mais on y trouve des aspects positifs qui donnent envie de persévérer et peu à peu, ça devient plus facile et on parvient à trouver un vrai plaisir… »


FICTION DU RÉEL

Tu n’en as plus pour si longtemps

PRÉAMBULE

Photos : DR

Chers lecteurs, Ce texte de la série « Fiction du réel » s’inspire de ma rencontre avec le sculpteur Christian Fuchs, président de la Fremaa, qui a travaillé à la restauration de la Cathédrale de Strasbourg pendant plus de trente ans.

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Texte et collage : Eleina Angelowski

Eleina Angelowski

« Toi, au moins, tu n’en as plus pour si longtemps que moi et tu as vécu une belle vie ! » Il s’était senti mal à entendre ça au petit-déjeuner. Au début, il l’a pris comme une attaque de la jeunesse qui lui renvoie à la figure son capital espérance de vie, mais l’énervement passé, un autre frisson, sans se presser, glaçait du haut en bas sa colonne vertébrale : « Et si mon gosse avait raison de crier à l’injustice ?! Ils sont là confinés, prisonniers de luxe s’ils ont de la chance, ou dans une chambre pourrie à la Cité U, au zénith de leur jeunesse, hypnotisés par les écrans qui leur annoncent… no future ! On n’arrête pas de leur répéter qu’ils sont des privilégiés et n’ont qu’à se prendre en main, trouver un boulot pour changer le monde pendant que nous profitons des beaux restes de nos privilèges ! » Cerise sur le gâteau, cet après-midi Christian doit rencontrer le fils d’une vieille connaissance, comme s’il était en capacité de donner des conseils par les temps qui courent… Elle l’avait appelé au secours il y a quelques jours. Son plus grand, Thomas, venait de plaquer les Beauxarts de Paris en troisième année. Tout l’été il n’avait pas quitté sa chambre en prolongeant son confinement avec des tonnes de shit. Et là, depuis quelques jours il s’était mis à parler de devenir sculpteur restaurateur « Mais qu’est-ce que je peux lui dire, moi » se demande Christian en essayant de chasser le mal de tête qui monte. « Et si Macron avait raison ? Et si finalement les arts et la culture n’étaient pas essentiels au système néo-libéral ? En tout cas tout ce qui est vivant ! Car tout ce qui est reproductible, numérisable, n’est pas du tout en panne… Devrais-je remettre ce rendez-vous pour plus tard à cause du confinement ? Non, sa mère est mal et lui, bien confus… » Il avait l’habitude des apprentis dans son atelier de sculpture et ne pouvait pas se défaire de l’instinct de « guide » qui le flattait tout en l’obligeant à se remettre constamment en question… Heureusement, il a encore quelques heures avant que le jeune débarque à Niederhaslach en quête de « bonne parole ». Et là, il n’a franchement pas envie de


plonger dans le boulot de l’atelier. Il reprendra plus tard la gargouille pour l’église d’Obernai. Avec le reconfinement et l’annulation du salon Résonance(s), Christian a de plus en plus le sentiment qu’il n’a plus à se presser. En son rôle de président de la Fremaa1, il fallait répondre aux journalistes, sauvegarder le boulot des quelques salariés de l’association, puis essayer de limiter la casse en imaginant des solutions « en ligne ». Il croit pourtant peu au numérique, ce n’est pas sa came les pixels. Après tout, son travail de sculpteur n’a pas de sens sans le toucher, le corps à corps avec la matière. Contempler, profiter du café en s’abandonnant tranquillement aux effluves des souvenirs, ce matin il n’a envie de rien d’autre. Depuis la terrasse de sa maison à l’orée de la forêt, le soleil du début novembre rend toute la splendeur à la décrépitude de la nature. Elle est à la fois solennelle et nonchalante la danse en spirales descendantes de la feuille rouge et or, ou est-ce l’effet des accords des lieder de Schubert que l’on entend depuis la maison ? Christian a un faible pour la sehnsucht, ce « vague à l’âme » que certains lieux (vallalah) inspirent aux humains : les vallées embrumées, les forêts sombres, les ruines médiévales… Au fond de lui, il a toujours ressenti le ferment du romantisme rhénan qu’il identifiait avec l’amour pour les vielles pierres et la nature. Enfant, à Turckheim, il se rendait à la messe de la première heure sans que personne ne l’y oblige, attiré par le mystère de l’édifice, des odeurs et des chants. Une habitude qu’il a abandonnée aussitôt qu’il s’était aperçu de l’hypocrisie de l’institution en lui préférant définitivement les balades en solitaire qu’il avait pris l’habitude de faire avant d’aller à l’école. Il partait à quatre heures du matin pour marcher en forêt voir le soleil se lever sur la plaine, rêvant de devenir garde forestier à la sortie du collège. « La vie m’a fait faire un grand tour avant de me laisser quitter mon atelier à la Meinau pour revenir près de la forêt… » En pensant à Thomas, Christian retourne dans le passé en essayant de détecter les points de bifurcation. Afin d’éviter le lycée agricole en attendant le concours pour l’école des gardes forestiers, on l’avait inscrit en arts plastiques au lycée Fustel à Strasbourg. « Il est bon élève, dessine très bien et aime les arts, pourquoi en faire un paysan », se disaient ses parents ? Au début, le jeune Fuchs de Turckheim en a bavé de la vie citadine. Mon Dieu qu’il était loin du « savoir-vivre » et du paraître de ces gens ! Il se rappelle comment une serveuse eut pitié de lui quand elle l’avait vu blêmir face au steak tartare qu’il venait de commander. Naïvement il pensait trouver dans son assiette un steak bien cuit, accompagné d’une sauce tartare ! Comment imaginer les

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‘‘ La vie m’a fait faire un grand tour avant de me laisser quitter mon atelier à la Meinau pour revenir près de la forêt…’’ exquis citadins bouffer de la viande crue ? Pourtant, il s’était vite habitué au bitume, a trouvé une joyeuse bande de copains, puis finit par tomber amoureux de Strasbourg et de sa cathédrale sur laquelle il allait travailler presque toute sa vie de sculpteur et restaurateur. Quelle chance inouïe de laisser sa marque sur l’édifice d’un mythe fondateur que Strasbourgeois, visiteurs et pèlerins nourrissent avec leur imaginaire et leur amour depuis des siècles. « Tout ça a pu m’arriver par ce que j’ai eu la chance de prendre la bonne décision, bifurquer à temps… » Après quelques années d’études en fac d’arts plastiques et de dessin de nu aux arts déco à Strasbourg, Christian s’était aperçu qu’il était trop risqué de s’aventurer sur le chemin de l’artiste peintre pour en vivre. Fin des années 70, les figures de réussite dans le domaine prônaient de plus en plus la supériorité de l’art


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Texte et collage : Eleina Angelowski

Photos : DR

puis en nom propre, il allait y restaurer des statues, des frises, des chapiteaux… Il y revenait, toujours et encore, après d’autres prestigieuses commandes au château de Versailles, sur la place de la Concorde, la tour SaintJacques à Paris, la cathédrale de Metz2…

conceptuel. Le figuratif était banni des codes en vogue. C’était le début de l’époque de Sarkis aux Arts déco de Strasbourg. Christian ne collait pas à l’idéologie de l’art contemporain. Après s’être aperçu qu’il n’était pas fait non plus pour être prof, le jeune homme a décidé de prendre le large : les États-Unis, le Mexique… C’était aussi l’époque de la Road 66, des hippies et de la révolution sexuelle. Le sida n’était pas encore là pour gâcher la fête. Les corps et les esprits profitaient à fond de leur flower power. Au lieu de fumer du shit confiné dans sa chambre, Christian, depuis toujours à la recherche de la « fleur bleue », a découvert plutôt le peyotl dans les montagnes des Navajos, des Apaches et des Comanches. Ah, la plante chantée par Allen Ginsberg, Aldous Huxley, Carlos Castaneda, William S. Burroughs… « Pourraient-ils simplement ressentir une fois, nos gosses d’aujourd’hui, l’incroyable intensité avec laquelle on vivait la liberté du mouvement de nos âmes et de nos corps, déculpabilisés, libres, respirant la confiance en l’immense promesse du futur ? Il y avait encore des parcelles vierges dans la géographie physique et métaphysique de la planète ! » De retour à Strasbourg, Christian a su reconnaître le clin d’œil du destin. La rencontre avec le sculpteur colmarien Frédéric Schike qui restaurait alors la façade ouest de la Cathédrale de Strasbourg lui a ouvert la possibilité de se former sur le tas, non, plutôt sur un des monuments gothiques les plus célèbres d’Europe. De 1981 à 2015, d’abord sous la tutelle de son maître,

« Quand on a une statue du XIVème dans son atelier, on apprend l’humilité, le respect n’est pas forcé, il vient de l’intérieur. Mais mon Dieu que le métier a changé ces dernières années… ». Fixant la gargouille qui tend le cou vers le ciel près de la clôture du jardin qui tient en respect les trois moutons-tondeuses, il se rappelle l’époque où il devait refaire quelques-unes de la quarantaine de statues réalisées à la va-vite pendant la campagne de restauration de la Cathédrale dans les années 1850. En un an, les ouvriers de l’atelier du sculpteur qui avait créé la statue du général Kléber à Strasbourg n’avaient pas eu le temps d’y mettre de l’âme. L’architecte lui a donc donné carte blanche pour pallier au manque de souffle. Il jouissait alors d’une incroyable liberté. Quand il restaurait un chapiteau il y rajoutait souvent des petites bestioles, glissait ici et là un escargot ou un lézard, en respectant bien sûr la tradition gothique. « Si aujourd’hui, je me permettais les mêmes choses, je risquerais la prison. Que dire à ce jeune qui veut emboîter mes pas trente ans plus tard, quand on sait qu’actuellement c’est un général qui gère le chantier de restauration de Notre-Dame à Paris ? » Aujourd’hui on applique à la lettre La Charte de Venise interdisant toute restauration qui ne soit pas la copie conforme d’un original dont on doit pour le moins disposer de descriptions ou de photographies très précises. Pendant qu’il travaillait sur la Cathédrale de Strasbourg, Christian s’était effectivement rendu compte combien certaines restaurations, très arbitraires, du XIXème siècle pouvaient rationaliser et déformer le style foisonnant de l’art gothique, sa verve populaire, presque païenne. Les gargouilles et les frises gothiques parlaient la langue secrète des saints. Elles s’inspiraient de l’imaginaire populaire et n’avaient rien à avoir avec les proportions de la Renaissance ou le rationalisme des Lumières ni avec la rigidité du classicisme… Il fallait en effet de toute urgence protéger l’originalité de l’héritage culturel, mais aller jusqu’à figer la vie dans une version muséale extrême, n’est-ce pas un aveu d’épuisement de notre propre interprétation du monde, celle d’une civilisation qui congèle la vérité et n’excelle que dans les techniques de reproduction ?


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Photos : DR Texte et collage : Eleina Angelowski OR PISTE OR NORME N°39 Présages

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Cependant, que resterait-il des Cathédrales si le romantisme n’avait pas réinterprété l’héritage du Moyen-Âge ? Peut-être que sans le travail colossal de Violet le Duc, ses gargouilles et ses chimères qui ont inspiré le roman de Victor Hugo, on aurait plus de Notre Dame de Paris aujourd’hui. Des cathédrales on en avait démonté pas mal en France : elles ne peuvent tenir debout que si elles ont une place dans les cœurs…« Et si je lui disais à Thomas que bientôt des imprimantes 3D pourraient se mettre à réimprimer les Cathédrales ?! Plus besoin de sculpteurs restaurateurs, ni de leurs mains, ni de leur amour… »

jusqu’à y intégrer même des miroirs. Le voici, couvert de feuilles d’automne, l’immense coquillage qu’il a sculpté en grès rose plaçant entre les deux valves de l’huître un miroir qui détourne une partie du paysage extérieur pour en faire sa perle. Un peu comme les artistes qui condensent le temps en « volant » des bouts de réalité pour les faire vivre dans « l’ailleurs » de l’œuvre… « Que serait l’art en absence de l’élan transformateur de l’artiste qui crée par amour d’être au monde, de la main qui apprend la maîtrise du geste pour permettre à l’esprit de s’exprimer sans entraves ? »

Le reste du café séchait depuis longtemps en nuages sépia au fond de sa tasse. Christian se lève pour changer d’air et de pensées. La cour de la maison est un musée en plein air de ses sculptures. Il s’était souvent inspiré de la force vitale des gargouilles, de leur rapport à la nature sauvage de l’être, pour créer ses interprétations propres, un chemin d’artiste parallèle au chemin de l’artisan restaurateur. Sa pierre préférée restait le grès des Vosges qui, d’après lui, dispose d’un « épiderme » unique, même si l’aura du marbre l’attirait aussi. Il l’avait surtout utilisé dans la série abstraite « Ecritures », avait expérimenté la cohabitation de différentes pierres dans une seule œuvre,

Toutes ses sculptures avaient imprimé ses états d’âme, la trace vibrante de ses appels à la vie, une biographie secrète, plus essentielle que celle qui fait l’inventaire des prix prestigieux et des honneurs dont il n’a pas été privé3, même si certains l’avaient traité de ringard à cause de ses « excès » figuratifs… « Peu importe ce qu’on te dit de ton éventuelle réussite d’artiste ou d’homme, le plus important c’est de ressentir et d’incarner sans cesse ton désir de vérité intime ! » Voilà ce qu’il pourrait dire à Thomas. Il ne sait pas si le choix du jeune homme de quitter les Beaux-Arts de Paris était dicté par une révolte contre le discours


idéologique et prétentieux qu’on leur apprenait au détriment de la maîtrise de l’expression artistique… Il sait juste que l’art contemporain est devenu une entreprise de cercles fermés, coupés des racines populaires et de la tradition — on en retirait juste des citations, du folklore, pour mieux la dévitaliser. Christian avait longtemps essayé le compromis avec les censeurs qui distribuaient les subventions et les honneurs aux « rebelles » institutionnalisés. Jusqu’au moment où la mort est venue lui poser quelques questions alors qu’il fêtait son cinquantième anniversaire. C’est en 2008 qu’il a appris pour son cancer au poumon. Il s’était rappelé récemment les salles d’attente à l’hôpital du jour où il venait pour la chimio. Face à leur propre mort, certains devenaient agressifs envers les infirmières et les autres patients. D’autres semblaient déjà affaiblis, désabusés, résignés. Parmi les nouveaux arrivants, il y avait ceux dont le regard traversait souvent les larges baies vitrées de la salle d’attente pour s’échapper, rejoindre la vie dehors, leur vie d’avant. Un peu comme nous, pendant ces longues semaines de confinement et reconfinement… La mort, elle aussi, n’est pas très loin, sous la forme du virus ou d’une catastrophe climatique, économique et sociale annoncée. C’est comme si toute la société se retrouvait dans cette salle d’attente. À l’époque, Christian aimait lire des romans pour échapper au malheur ambiant. Là, il paraît aussi que les gens se sont remis à la lecture ou… aux séries Netflix. Il faut bien se projeter « ailleurs » quand « ici » pue la mort. Et pourtant, on a tort de fuir. C’est le face-à-face avec la mort qui avait transformé Christian plus que tout. Il en a reçu un puissant antidote contre la peur de vivre. Fini avec les complexes de « que dira-t-on de moi et de mon travail ? ». Il n’a plus eu besoin de cacher qui il était, ses choix artistiques ! Plus besoin d’autres honneurs que la vie ! Gracié, rescapé, il vivait « du bonus » tous les jours. Tout ce qui lui importait depuis c’était rendre service, autant qu’il peut, et créer, comme il aime.

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Sa dernière série représentait des fragments de regards. Il l’avait entamée quelque temps avant l’épidémie. Comme s’il avait pressenti l’arrivée des masques nous obligeant à guetter l’expression des yeux. Christian n’a pas foi en Dieu de la religion, mais croit à l’expérience de l’œuvre qui initie l’artiste à une autre forme de l’être qui rompt avec l’utilité et accède à la grâce en toute liberté. « L’artiste est un médium d’autres réalités possibles ! », allait-il dire à Thomas. « N’écoute pas ceux qui te disent que tout a déjà été créé et qu’il ne nous reste plus rien qu’à

copier, se conformer, obéir, c’est la mort ça. Même le restaurateur est créateur car rien dans la vie ne peut être réellement réparé. Tout est recréé à nouveau, la société aussi, on ne peut recoller les pièces du passé sans souffle créateur, sans y mettre nos tripes… »

‘‘ Le plus important c’est de ressentir et d’incarner sans cesse ton désir de vérité intime !’’ Happé par son monologue intérieur, Christian n’a pas vu le temps passer. Quelque chose en lui parle fort sans s’arrêter : « Ne te laisse pas castrer, jeune homme, ni bercer par les fantômes numériques qui t’isoleront de la vie ! Je ne peux te donner des conseils de carrière ! Je peux juste te dire que tu aurais tort d’attendre un cancer frappé à ta porte pour te débarrasser de la méfiance envers ton propre cœur, pour aimer la vie sans cette peur paralysante de l’échec… Tu ne peux que réussir. Il suffit de vivre. » Midi passé. En se dirigeant vers son atelier, la phrase de ce matin lui revient : « Toi, au moins, tu n’en as plus pour aussi longtemps que moi… ». Elle finit par lui rappeler un vers qu’il avait lu récemment : « Du temps, on crie, on veut du temps, mais le temps n’est qu’un exercice, insoutenable, de sincérité… »  Alors, il est temps de franchir à nouveau le seuil de l’atelier pour reprendre en main la gargouille de l’Église d’Obernai.

1. Frémaa : Fédération des Métiers d’Art d’Alsace. 2. Parmi les monuments qu’il a restaurés ou réalisés à Strasbourg : Cathédrale de Strasbourg : figures, chimères, gargouilles, ornements ; Figures sur frontons du Palais Universitaires ; Groupes d’anges musiciens sur fronton de l’Aubette ; Deux lions et têtes sculptées sur la CCI place Gutenberg. Chapiteau corinthien dans la cour des corbeaux ; Vasque sur pilier du Palais du Rhin ; Deux bustes pour l’église Catholique de l’Hôpital Civil etc...Créations dans l’esprit : Statue d’Argentora Palais Universitaire à Strasbourg ; Créations : Appliques et comptoir hôtel de l’Europe Fossé des Tanneurs (Strasbourg) ; Sainte Odile, entrée de la clinique Sainte Odile ; statue de Liebenzeller. 3. Christian Fuchs a obtenu la médaille d’argent des Métiers d’Art de l’Académie d’Architecture et a été promu Chevalier dans l’Ordre des Arts et des Lettres.


POÉSIE

La beauté Un éclair… puis la nuit ! – Fugitive beauté. Dont le regard m’a fait soudainement renaître, Ne te verrai-je plus que dans l’éternité ?

C’est Baudelaire bien sûr auquel on pense immédiatement, et qui de suite pose la question : la beauté peut-elle durer ou n’est-elle qu’éphémère, que fait le temps de la beauté ? Celle des mortels est assurément passagère, et due à la jeunesse, si toutefois l’on s’en tient aux canons esthétiques de notre époque, alors qu’il est de si beaux visages tard dans la vie. Mais la beauté d’un très vieil arbre est bien plus durable et celle des temples d’Angkor ou celle de la muraille de Chine sans parler d’une cathédrale chère à notre cœur quasiment éternelle… Il n’est souvent question de beauté qu’au sujet des femmes, si célébrées dans la poésie, de Ronsard et son Hélène, à Baudelaire (tu es belle ô mortelle comme un rêve de pierre) et sa Passante, Apollinaire à « son » Lou (toi mon amour unique et la seule beauté), Aragon à Elsa, ses célèbres yeux violets, Et ses cheveux dorés quand elle vient s’asseoir/et peigner sans rien dire un reflet d’incendie, et tant d’autres.

Photo : DR

Mais la nature est tout aussi largement célébrée dans les vers : le spectacle de la nature est toujours beau dit Aristote, là je ne partage nullement son avis, il y a des natures franchement laides, mais il faut dire qu’il vivait en Grèce ! Toutefois la beauté de la nature a souvent à faire avec le sentiment de l’infini (Hugo : cette obscure clarté qui tombe des étoiles) ou au contraire de la finitude. Je sais aujourd’hui saluer la beauté, écrit Rimbaud, lui qui adorait embrasser l’aube d’été, et imaginait les voyelles en couleurs A noir, I rouge, U Vert, O bleu soit un arc en ciel dans l’alphabet… PARCE QUE C’EST BEAU…

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Texte : Isabelle Baladine Howald

La beauté est d’abord ce qui nous déborde, nous laisse muets, elle provoque une forte émotion esthétique. Ainsi lors d’une visite à l’exposition Giacometti de la galerie Beyeler à Bâle, me trouvai-je rapidement en larmes devant les fines silhouettes solitaires puis en sanglots. Il s’agit, semble-t-il, du syndrome de Stendhal ou encore syndrome de Florence, ville d’art s’il en est, dont les splendeurs provoquent des larmes voire bien d’autres manifestations plus graves chez certains visiteurs très sensibles, dont fut l’écrivain de la Chartreuse de Parme. J’ai pleuré plusieurs jours encore dès que j’y pensais, cette beauté des statues m’ayant bouleversé en profondeur.

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La beauté c’est ce qui nous change. Pleurer pour la beauté est bien moins triste que tout autres pleurs, car ce sont des larmes qui viennent de bien plus loin que nous et remercient simplement le geste de l’art, le tout premier, inconscient de lui-même, traçant des mains et des chevaux sur les murs sombres et inégaux d’une grotte. Pourquoi, pourquoi ce désir de tracer ce à quoi l’on rêve, ce que l’on est, ce qui nous attire et nous fascine ? Nous ne le savons pas. Mais quand moi je les regarde, je n’ai qu’une réponse : parce que c’est beau.

Giacometti L’homme qui marche


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ACCOMPAGNEMENT DE L’EMPLOI

FOCALE, révélateur de talents et partenaire des entreprises «Tout le monde a des capacités à mobiliser», certifie l’équipe de FOCALE rencontrée dans les locaux de la Maison de l’insertion et du développement économique du Neuhof (MIDE). Hommes et femmes, jeunes et moins jeunes, fussent-ils hors des radars des accompagnements classiques de l’emploi. Encore faut-il les repérer, déterminer leurs compétences et les « accompagner dans les meilleures conditions pour révéler leur potentiel ».

La localisation ne s’est pas faite au hasard. Plus grand quartier prioritaire de la politique de ville de Strasbourg (QPV), Neuhof-Meinau compte le plus faible taux d’emploi du territoire (40 % contre 47 % en moyenne nationale des QPV et 56,5 % sur la commune de Strasbourg). Destiné - s’il se révèle probant - à être plus largement étendu, le projet FOCALE est l’un des 21 premiers

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lauréats de l’appel à projet national 100 % inclusion mené par le ministère du travail. Soutenu par la Préfecture du Bas-Rhin, il bénéficie d’un financement de 3,1 millions d’euros sur trois ans ainsi que d’une subvention du Fonds Social Européen. « NOUS AVONS UNE PRÉDISPOSITION À LA RÉACTIVITÉ » Notre logique est celle d’un « territoire apprenant », explique Liane Desseigne, coordinatrice du projet. « Nous sortons des dispositifs limités par des critères comme l’âge par exemple, nous réenvisageons les pratiques professionnelles, nous inventons « autre chose » pour amener d’autres formes de propositions ». Leur élan a-t-il été brisé par la crise sanitaire et le confinement mis en place en mars ? « Ces circonstances ont exacerbé les difficultés pour rester en contact avec les participants déjà engagés dans le processus, mais nous l’avons maintenu et nous avons même pu répondre aux besoins spécifiques de cette période. Nous avons une prédisposition à la réactivité ! » tient à ajouter Hodeifa Megchiche, coordinateur DACIP (dispositif d’accompagnement collectif et individuel de proximité)-FOCALE.

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Texte : Véronique Leblanc

Photo : Alban Hefti

C’est tout l’enjeu du projet FOCALE Neuhof-Meinau lancé en février 2020 par un consortium de sept acteurs de quartier en partenariat avec une dizaine d’entreprises partenaires.

L’équipe FOCALE - de gauche à droite : Caroline OLIVIER, Cheffe de projet Activités rémunérées à la carte, Maison de l’Emploi de Strasbourg, Hodeifa MEGCHICHE, Coordinateur Dacip/Focale, OPI ARSEA, Jérémie TSCHEILLER, Référent Dacip/Focale, OPI ARSEA, Liane DESSEIGNE, Coordinatrice Focale Neuhof-Meinau, Maison de l’Emploi de Strasbourg.

Fondé sur la libre adhésion et la motivation, le dispositif FOCALE fait du participant le co-auteur de son parcours. « Chacun apporte ses briques », commente Jérémie Tscheiller qui fait partie l’équipe de référents présents à chaque étape. Cent quarante-cinq personnes sont accompagnées au bout de presqu’un an de fonctionnement et elles ont pu travailler tant leur « savoir faire » que leur « savoir être ».


L’ENJEU DES ENTREPRISES Spécifique au programme, le volet « Activités rémunérées à la carte » est piloté par Caroline Olivier et Marie Supper. « Nous proposons aux entreprises de déterminer des activités de niche qui leur permettent de tester de nouvelles choses en profitant de l’appui ponctuel des participants à FOCALE qu’elles rémunèrent », explique Caroline. Une première expérience a été menée avec le groupe Eiffage qui a mis en place un binôme de deux personnes pour séparer le PVC du verre des fenêtres déposées sur l’un de ses chantiers de réhabilitation. Cette mission régulièrement renouvelée a bénéficié à une vingtaine de participants depuis le début de l’expérimentation. Une autre mission a permis de créer des missions d’ambassadeur de propreté auprès des nouveaux locataires d’Habitation Moderne. Une autre encore a permis à l’UMIH (Union des métiers de l’hôtellerie et de la restauration) de créer une application de conciergerie référençant un certain nombre d’hôtels pour le Parlement européen.

‘‘ Chacun apporte ses briques.’’ Toutes spécifiques et échappant au champ des recrutements conventionnels, ces missions sont rémunérées sur la base du SMIC au coût de 19,50 euros/heure dont 11 euros facturés à l’entreprise et 8,50 à la Maison de l’Emploi, le tout par le biais d’associations intermédiaires et sans lourdeur administrative pour l’employeur. A charge pour FOCALE de vérifier les pré-requis et d’assurer l’accompagnement en partenariat avec l’entreprise. « L’idée est de mettre en place une Responsabilité sociale de l’entreprise (RSE) innovante », conclut Liane. « Notre démarche permet d’identifier de potentielles recrues motivées par le retour à l’emploi mais craintives par rapport à la formation. » Une démarche qui implique de partir à la rencontre des publics dans les rues, les centres socio-culturels, les salles de sport etc. avec aussi « un travail important vers les mères de famille. On ne force personne, le bouche à oreille fonctionne, l’accueil est bon. » Et l’enthousiasme de l’équipe donne - vraiment - envie d’y croire.

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www.focale-strasbourg.fr Activités rémunérées à la carte : Caroline Olivier olivier@maisonemploi-strasbourg.org - 06 44 10 62 45


Photos : Haut-Rhin.fr - Frédéric Florin/AFP - Nicolas Roses Texte : Clara Jules OR BORD OR NORME N°39 Présages

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LIBRE OPINION

Où va l’Alsace ? Où va Strasbourg ? Chaque trimestre, vous retrouverez désormais une rubrique reflétant la vie publique de notre ville et de notre région. Ni partisane ni flagorneuse, cette rubrique se veut le reflet de l’actualité politique et citoyenne.


1er janvier 2021 : les Départements du Haut Rhin et du Bas-Rhin n’existent plus. Ils sont remplacés par l’Alsace, ou plus exactement, la Collectivité Européenne d’Alsace (la CEA). Qu’est-ce que cette nouvelle collectivité ? Remplacera-t-elle l’ancienne « Région Alsace » ? Est-ce l’occasion de rattraper le rendez-vous manqué du référendum de 2013 initié par Philippe Richert, qui proposait aux Alsaciens la fusion des deux Départements et de la Région ? À l’époque, tout le monde pensait que c’était un bon projet. Mais quelques-uns parmi les élus du Haut-Rhin notamment, y ont sans doute vu une menace pour leurs prérogatives, et leurs petites ambitions ont anéanti une opportunité historique. Quelle ironie de voir ensuite les politiques alsaciens pleurer sur l’absorption de l’Alsace dans le Grand Est ! LA FUSION DE DEUX DÉPARTEMENTS, ET QUELQUES COMPÉTENCES SUPPLÉMENTAIRES L’Alsace ne revient pas par la grande porte… les compétences de la Région resteront au Grand Est. Mais la CEA disposera de compétences particulières qui ne sont pas qu’anecdotiques. Outre les compétences des Départements, la nouvelle collectivité pourra prendre des initiatives dans le domaine du bilinguisme et de la promotion de la langue régionale ; elle pourra ainsi créer des postes d’intervenants bilingues destinés aux établissements scolaires.

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La CEA est également « chef de file » des collectivités territoriales dans le domaine des relations transfrontalières. Il lui appartiendra de coordonner l’action des collectivités (on peut imaginer quelques résistances du côté de Strasbourg et de la grande Région), et d’élaborer un schéma de coopération transfrontalière qui vaudra pour toute l’Alsace. La CEA aurait aimé récupérer la compétence économique, ce qui eût été cohérent à l’observation des territoires, tant il est vrai que l’Alsace a des spécificités très éloignées de celles de la Lorraine et de Champagne Ardennes ; mais le Parlement et le Gouvernement ont préféré ne pas toucher aux compétences de la Région, ne laissant à la CEA que le domaine du tourisme. Cela étant, la très puissante ADIRA (Agence de Développement de l’Alsace), présidée par Frédéric Bierry, fait déjà un large travail de promotion économique et d’accompagnement des entreprises… et ce domaine restera amplement couvert, de facto,

par la nouvelle collectivité. Enfin, l’État transférera la totalité du réseau des routes nationales non concédées (cela exclut donc les autoroutes payantes, dont l’A4 et le GCO, et l’A35 sera gérée par la CEA sur toute sa longueur, sauf pour la traversée de l’agglomération strasbourgeoise, l’Eurométrolope étant amenée à gérer ce tronçon). Tout cela est le fruit d’un équilibre savant et de compromis entre collectivités, qui n’ajoute pas vraiment à la clarté des rôles de chacun, ni à la simplification dans la gestion des grands projets alsaciens. Si cette question des compétences a été tranchée… il n’en est pas de même de bien d’autres sujets. JUSQU’À QUAND ÉVITER LES QUESTIONS QUI FÂCHENT ? Les conditions de création de la nouvelle collectivité restent floues au moment où nous écrivons ce texte, au tout début décembre. Qui sera le Président ? Où sera le siège de la CEA ?

‘‘ Le poids économique et financier, comme l’importance démographique, donnent naturellement un avantage à Strasbourg et au Bas-Rhin. ’’ Officiellement, le traitement de ces questions est reporté au lendemain des élections départementales. Certes, il appartiendra à la future assemblée de désigner le lieu du siège, et d’élire le nouveau Président. Le poids économique et financier, comme l’importance démographique, donnent naturellement un avantage à Strasbourg et au Bas-Rhin. Mais force est de constater qu’aucun accord a priori n’a pu aboutir, et que l’Alsace avance ainsi de façon divisée… Mais toute son histoire est ainsi, au moins depuis la création de la décapole en 1354. Mais comment envisager de ne pas profiter de la force de Strasbourg, capitale européenne et capitale du Grand Est ? Le pire serait un accord


à courte vue et très politique, sur le mode : « on élit un président Bas-Rhinois, et on choisit Colmar comme ville siège »… Quelques oreilles habituées aux couloirs des Départements ont entendu parler de ce scénario… Qu’en pense d’ailleurs la nouvelle équipe municipale de Strasbourg ? La Maire ne s’est pas exprimée publiquement sur le sujet. Comme sur beaucoup d’autres… OÙ VA DONC STRASBOURG ? S’il y a bien une question à laquelle les Strasbourgeois ne savent pas répondre aujourd’hui, c’est bien celle-ci : où va notre ville ? Quel est le grand projet des nouveaux élus, et quel est leur dessein pour la ville ? On peut dire que la nouvelle équipe a bien du mal à s’installer et à prendre les rênes du destin de Strasbourg. Au terme d’une élection surprise qui n’a mobilisé qu’un tiers des électeurs, les premières déclarations de l’équipe

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Texte : Clara Jules

Photos : Haut-Rhin.fr - Frédéric Florin/ AFP - Nicolas Roses

Pia Imbs

‘‘ Personne ne s’est exprimé autrement que par des propos galvaudés et insignifiants sur cette dimension pourtant capitale pour l’avenir du territoire. ’’

issue de l’ancienne majorité laissaient penser qu’il y aurait rupture, nouvelles priorités, et nouvelle gouvernance… De l’incantation à la réalité… six mois sont passés sans que l’on sache vraiment quels sont les grands objectifs poursuivis concrètement. Au contraire, la suppression du conseil municipal d’octobre, l’annonce du report du vote du budget, sont autant de « jamais vus » dans l’histoire de la mairie. En effet, la majorité n’était pas prête à gouverner. Revenons sur les faits qui ont ponctué le début de ce mandat. Il y a d’abord eu l’élection de Pia Imbs à la présidence de la métropole. Une élection quelque peu surprise par rapport à la tonalité de la majorité verte de Strasbourg, puisque Pia Imbs avait fait des offres de service à tous les candidats strasbourgeois, et qu’elle est connue comme maire pour ses positions plutôt droitières et conservatrices. En réalité, Danièle Dambach avait la possibilité mathématique de prendre la présidence de la métropole avec l’appui des Verts de Strasbourg ; mais ceux-ci ont pensé que la maire de Schiltigheim, confortablement élue dès le premier tour des municipales, deviendrait vite la personnalité référente des Verts sur l’ensemble du territoire si elle était aussi présidente de l’EMS. Ce qui s’apparentait à un crime de lèse-majesté à l’encontre de Jeanne Barseghian, qui lui a donc préféré la maire d’une commune de 3 500 habitants pour diriger l’agglomération de 500 000 habitants… et ce, même si celle-ci est marquée à droite. À défaut de projets, l’organisation tisse (lentement) sa toile. Le directeur de cabinet est remplacé près de six mois après le départ du précédent, et une nouvelle directrice générale a pris ses fonctions en même temps, le 1er décembre. Autre surprise : cette nouvelle DG, par ailleurs réputée compétente, ex-DG du Département du Bas Rhin, proche de Pia Imbs, est, elle aussi, marquée à droite. Militante RPR à l’université, elle a poursuivi sa carrière dans l’univers des collectivités de droite. Que ceux qui craignaient l’arrivée de l’extrême gauche à Strasbourg soient rassurés ! Et que ceux qui espéraient que les Verts allaient construire une alternative plus à gauche encore que l’ancienne majorité conduite par Roland Ries s’interrogent… C’est d’ailleurs le cas de nombreuses associations qui œuvrent dans le domaine social, et interrogent la municipalité avec inquiétude : elles ne voient rien venir de nouveau, et ce vide est souligné par la communication tonitruante et la mise en scène d’une décision de grande envergure : la création de


Brigitte Klinkert et Frédéric Bierry

104 nouvelles places pour les sans abris… Juste un an après que Roland Ries ait créé, plus discrètement il est vrai, 100 places nouvelles…

de logement social, et la volonté de malthusianisme, voire de décroissance, que l’on sent poindre dans certaines expressions d’adjoints ? Nous devrons encore attendre avec patience la détermination d’une politique claire dans ce domaine. Nous pourrions épiloguer sur la dimension internationale de Strasbourg (l’épisode du refus du statut de capitale européenne de la démocratie interrogera encore longtemps les chercheurs de Sciences Po : comment peut-on commettre une telle faute, même en tout début de mandat ?), sur le projet de développement économique (les contradictions sur le projet d’implantation de HuaweÏ : Jeanne Barseghian dit non, Pia Imbs dit… « on verra »…). Force est de constater qu’à ce jour, les Strasbourgeois n’ont aucune visibilité sur ce que va devenir leur ville, sur le chemin que la nouvelle équipe municipale leur propose d’emprunter concrètement…

ET EN MATIÈRE D’ENVIRONNEMENT ?

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C’est le grand silence. Au-delà des incantations, les premières décisions prises vont à contre-sens des engagements. Ainsi, les Verts ont décidé le report de la mise en place de la ZFE, la Zone à Faible Émission. Plus clairement, ils ont repoussé l’échéance interdisant aux véhicules les plus polluants (disposant d’une vignette de type Crit’air 5) de circuler dans Strasbourg. Comme beaucoup de grandes villes, dont Paris, l’ancien conseil municipal avait délibéré pour que cette mesure soit appliquée dès le mois de janvier 2021. Cela concerne 5 600 voitures sur un total de 280 000 voitures sur le territoire de l’agglomération… Pas une révolution donc… Mais la marque d’une hésitation et d’un manque de détermination, que l’on sent dans de nombreux dossiers. Autre exemple : celui du logement. Roland Ries était engagé dans une politique explicite ; celle qui privilégiait la densification de la Ville, pour éviter son extension dans les campagnes et les terres agricoles alentour. Cette politique était d’ailleurs parfaitement soutenue par Alain Jund, alors adjoint à l’urbanisme (l’homme qui signe les permis de construire), Syamak Agha Babei, alors vice-président de l’EMS en charge du logement, et Philippe Bies, alors président de CUS Habitat et d’Habitation Moderne, si proche des Verts qu’il en a été récompensé par la création d’un poste spécifique au sein de la SERS. Aujourd’hui, quel est le projet ? Personne ne s’est exprimé autrement que par des propos galvaudés et insignifiants sur cette dimension pourtant capitale pour l’avenir du territoire. Il est vrai qu’il y a un paradoxe ; comment concilier l’impératif de construction, ne serait-ce que pour répondre aux immenses attentes en matière

Jeanne Barseghian

Alors certes, il y a la pandémie de COVID, la jeunesse et l’inexpérience… Mais 160 jours après l’élection, à Lyon comme à Bordeaux, les deux autres grandes villes nouvellement dirigées par les Verts, les habitants savent où leur équipe municipale veut les emmener. Certains y adhèrent, d’autres non. Mais au moins, ils savent…


LE PARTI PRIS DE THIERRY JOBARD

Ma sorcière bien-aimée

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OR BORD

Texte : Thierry Jobard

Photos : DR

La mode est aux sorcières. On en voit sur des blogs qui nous expliquent comment jeter des sorts, d’autres ont manifesté contre Trump, d’autres encore, ou les mêmes, prônent un néo-paganisme de retour à la nature. On ne parle donc plus de « race de fumée ». On revient de loin. Ou peut-être n’en sommes-nous jamais vraiment partis...

de songer à toutes ces femmes qui ont été accusées, torturées, exécutées, qui ont souffert et qui sont mortes abandonnées de tous. Que le mot soit craché: sorcière! et bien souvent cela vous coûtait la vie, les vies, celle-ci et celle dans l’autre monde. De sorte que parler de ce féminin puissant les fesses au chaud en buvant son jus de papaye bio me semble assez déplacé vis-à-vis de ces femmes massacrées.

Il y a des métaphores plus plaisantes. « Race de fumée » c’est l’expression dont on se servait pour désigner les sorcières, voire leurs enfants. De fait, le don de sorcellerie étant considéré comme héréditaire, autant prendre ses précautions et brûler tout le monde. Nous n’en sommes plus là et je m’étonne du nombre de livres qui paraissent sur cette thématique. Non pas celle, historique, religieuse, anthropologique même, de la chasse aux sorcières mais celle, bien actuelle, d’une ouverture à un « féminin sacré ». Les titres parlent d’eux-mêmes: « Ame de sorcière, ou la magie du féminin » (1), « Toutes des sorcières, 60 rituels sacrés pour se reconnecter à sa puissance féminine » (2), ou bien « Devenez une sorcière, tous les rituels pour révéler votre féminin puissant », dans lequel l’auteure explique comment être « une femme forte, indépendante, et développer votre potentiel en changeant le monde! » (3)

La figure de la sorcière est bien implantée dans notre imaginaire. Davantage que celle du/de la magicien-ne, aux contours plus flous. Avant d’être renouvelée par le succès Harry Potter ou certaines séries, les images de vieilles femmes laides au nez crochu ont été abondamment diffusées par la pop culture, de même que celles des bûchers médiévaux. Or, et c’est là le premier intérêt de la question, ce n’est pas le Moyen-Age qui a brûlé les sorcières mais la période suivante, pour autant que ces périodisations soient pertinentes. Soit ce qu’on appelle Renaissance puis Temps Modernes, l’acmé de la persécution se situant entre 1550 et 1650. C’est-à-dire que ce délire est contemporain du rationalisme, incarné notamment par Descartes, selon lequel le réel est intelligible et repose sur des principes accessibles à l’entendement. Peut-on voir une coïncidence dans la simultanéité des deux phénomènes, affirmation du pouvoir de la raison d’une part, excès de passion destructrice de l’autre? Certainement pas.

On pourrait ne voir dans tout cela qu’un ramassis de foutaises mais ce serait bien peu charitable. Résistons à la tentation. On pourrait par exemple y déceler une forme de prosopopée. (4) Mais on retrouve là les thèmes et termes bien connus et faisandés du développement personnel. Ainsi cette idée que nous possédons tous un potentiel caché que, bien guidés par ceux qui savent, nous pouvons exploiter et exprimer de façon optimale. Ou bien cette conception d’une énergie de l’univers à laquelle il faut se connecter pour vivre ainsi en harmonie avec la nature ou ce qui en tient lieu. Enfin, mélasse du même tonneau, cette croyance selon laquelle il faut se changer soi-même pour changer le monde. Il se marre le monde (et je n’aurais pas résisté longtemps je l’avoue). En fait je ne peux m’empêcher

Le violent rejet de la sorcellerie se produit à la confluence de plusieurs mouvements de fond: le développement de la Réforme et celui de l’imprimerie qui l’accompagne, les Guerres de Religion, la canalisation de la violence au profit de l’Etat, la répression de la sexualité et le processus de civilisation des mœurs (5). En somme toute une mutation anthropologique qui est encore en grande partie la nôtre, ne serait-ce que dans la conception que nous avons de la nature comme ordonnée par des lois mathématiques (6). Ce qui peut surprendre, c’est la répartition géographique de la répression. Ce n’est pas dans les pays où l’Eglise était la plus puissante (Italie, Espagne) que le nombre de victimes fût le plus élevé mais dans le sud de l’Allemagne, en France ou dans les Flandres. Mais partout en


‘‘ Même si il y eût des sorciers condamnés, les femmes représentent environ les trois quarts des cas. C’est donc bien en tant que femmes qu’elles furent poursuivies. ’’

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Europe à peu de choses près. Autre signe des temps, alors que l’Eglise fût longtemps tolérante vis-à-vis de la sorcellerie, assimilée à de la superstition, à partir du XIIIème siècle et du concile de Latran IV, les choses changent. L’exclusion contre les Juifs et les Sarrasins se renforce et ils doivent porter un signe distinctif. La lutte contre l’hérésie devient un objectif prioritaire et l’Inquisition créée en 1231-1233. Les inquisiteurs n’auront de comptes à rendre qu’au Pape lui-même, ce qui leur laissera une liberté funeste. Si la répression de la sorcellerie appartient donc à l’époque moderne, elle plonge

ses racines loin dans le passé. Et si le Moyen-Age n’a pas allumé de bûchers pour les sorcières, il a en préparé le matériau. Une bulle du Pape Alexandre IV en 1260 qui distingue les sortilèges simples et ceux entachés d’hérésie, une autre de Jean XXII en 1327 qui fait des invocateurs de démons des hérétiques et l’appareil pénal est en place. C’est une sorte de continuum coercitif qui se met en place d’une hérésie à l’autre puis à la sorcellerie. D’ailleurs le terme de vauderie (de la secte des vaudois) sera un temps utilisé pour désigner la sorcellerie. Mais peu à peu (et bien que certains inquisiteurs soient


l’accusée, se réduisant souvent à quelques mots, et celui du juge, bien plus élaboré, guidant, orientant, enserrant l’autre. On voit clairement vers quelle issue il mène le débat. Dans l’ensemble, et même si il y eût des sorciers condamnés, les femmes représentent environ les trois quarts des cas. C’est donc bien en tant que femmes qu’elles furent poursuivies. La dévalorisation de la femme, elle aussi, avait des racines profondes dans la chrétienté. Alors que le Christ les traitait en égales des hommes, de Tertullien (« La femme est la porte du diable ») au Malleus Maleficarum (8) (« Une femme qui pense seule pense à mal »), une entreprise constante de rabaissement des femmes est menée. Je passe sur les défauts qu’on leur attribue, ils se résument à cela: elles sont connes et ne pensent qu’à ça.

Photos : DR

Les grandes catégories qui s’établissent ou se renforcent alors, incluent ou excluent de la communauté. Et il suffit de peu pour passer de l’une à l’autre: Bien ou Mal, pur ou impur, croyant ou hérétique, mais aussi citadins et paysans, élites et peuple, communauté et individu. Or tout passe par la communauté et un individu seul est d’emblée suspect. Comme est suspecte la moindre particularité physique (comme les cheveux roux) ou le handicap, la difformité. Dans ce monde des campagnes, la maladie n’est pas perçue comme un phénomène naturel mais comme une attaque.

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Texte : Thierry Jobard

Magic circle – John William Waterhouse

des plus zélés, condamnant plusieurs centaines de personnes dans certains diocèses, faisant disparaître jusqu’à 10% de la population dans d’autres) la répression sera partagée entre autorités religieuses et laïques. C’est ainsi qu’émerge une figure nouvelle, qui forme comme un double inversé de celle de la sorcière, celle du juge. De là aussi l’instauration d’une procédure qui fait entrer la justice dans la modernité avec la nécessité des aveux et de l’administration de la preuve. Or pour obtenir des aveux on utilisa la torture. Y recourir ne fût pas systématique et bien souvent la simple vue des instruments suffisait à déclencher des confessions. Fantaisistes d’ailleurs le plus souvent. Pour Nathan Wachtel, les procédures inquisitoriales constituent une première mouture de ce que deviendront les Grands Procès staliniens. (7) Avec pour ingrédient supplémentaire la délation, j’y reviendrai. A relire les minutes des procès, on se rend d’ailleurs vite compte que deux discours se font face. Celui de

‘‘ Une femme qui pense seule pense à mal. ’’ La nature n’est pas vécue comme mécaniste mais comme vitaliste, et la sorcière est celle qui fait augmenter ou diminuer la force vitale. Elle est celle qui « noue les aiguillettes » (9) ou fait crever les bêtes du voisin. A rebours du modèle prôné de la femme chrétienne, elle sera souvent veuve, âgée et sans enfants. Pour peu qu’elle ait un oeil qui dise merde à l’autre et son affaire est entendue. On ne manquera donc pas de bonnes âmes pour dénoncer aux autorités celles dont on voudra se débarrasser. La délation est une tradition bien établie en France. La sorcière faisait partie de cette communauté et y remplissait aussi les fonctions de guérisseuse ou de sage-femme, dépositrice d’un ensemble de pratiques,


de rituels et de remèdes plus ou moins cocasses mais comme le dit Durkheim: « Les croyances ne sont actives que parce qu’elles sont partagées ». Ce qui montre que, sous un vernis chrétien se sont perpétuées un certain nombre de traditions bien plus anciennes. Le culte des saints, le carnaval ou la Fête des morts en sont des exemples. Mais plus profondément, c’est tout un rapport au monde qui s’est maintenu à travers les millénaires. Comme en témoigne par exemple Cyrille Kaszuk (10) à propos des us et coutumes du Sundgau aprèsguerre et des autochtones qui avaient des sorciers comme ils avaient des curés ou des bouchers. Certes, c’est le Sundgau, mais quand même.

On retrace ainsi l’existence de croyances liées à des expériences extatiques (donc une forme de chamanisme) autour d’un culte rendu à une déesse nocturne aussi bien en Asie centrale qu’en Sicile, et ce dès le VIème siècle avant notre ère. Cette déesse avait la particularité d’avoir des mains velues, des mains d’ours. Ours se dit artio en gaulois, il se dit arctos en grec et arctus en latin. Artémis est la déesse grecque de la nature sauvage et des animaux, associée à la lune. Le sabbat était originairement une transe, un voyage mental, via une figure animale, dans le monde des morts. Ces femmes, les

‘‘ Les croyances ne sont actives que parce qu’elles sont partagées . ’’

Plus proche de nous encore, Jeanne Favret-Saada, anthropologue peu portée au départ sur le surnaturel, a vécu, dans les années 70 en Mayenne, des phénomènes d’ensorcellement. (11) Nous ne sommes jamais aussi rationnels qu’on le croit. Ce qui était licite est donc devenu, à la fin du Moyen-Age, illicite. Ce qui était habituel, coutumier a été réprimé. Il faut dire que la sorcière s’est trouvée confrontée aux deux plus puissantes entités de son époque: L’Eglise et l’Etat. C’est autre chose que Voldemort. L’une des images récurrentes de la sorcellerie est celle du sabbat (qui vient de shabbat, pas comme par hasard), une réunion nocturne des sorcières autour du diable (au cours de laquelle elles se livraient à des pratiques que la morale réprouve mais qui devaient être bien hot). Or si ce qui épouvantait l’Eglise c’était l’hérésie ou les restes de paganisme, l’Etat, lui, voyait dans le sabbat la manifestation d’une contre-société, la source de possibles soulèvements populaires, puisque tout y était inversé, notamment la soumission des femmes. Qu’elles profitent du sommeil des hommes pour s’y rendre de nuit, en pleine nature, assises sur un balai (je ne vous fais pas un dessin au niveau du symbole phallique), c’était, au sens propre, le monde à l’envers. Des élans de retour vers une foi plus pure et des espérances millénaristes se mêlant à des revendications sociales, cela donne un mélange ubéreux (12), la Guerre des Paysans venait de les démontrer à grands frais.

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sorcières, étaient ainsi les intermédiaires entre les vivants et les morts. Il n’est donc pas besoin d’inventer de nouveaux « rituels » artificiels. D’ailleurs cela ne se décide pas. Bien plutôt, s’agit-il de prendre la mesure de croyances qui nous ont constitués sans même que nous en ayons conscience. L’entrée dans la modernité a certes permis un progrès sans précédent, mais elle a du même coup tranché le fil de la tradition. Celle-ci n’est pas bonne par essence, mais elle avait au moins le mérite de nous situer dans le monde. A nous croire hors de lui, nous voyons où cela nous mène: nous perdre nous et lui. (1)

Odile Chabrillac, Ame de sorcière, ou la magie du féminin

(2)

Aurélie Godefroy, Toutes des sorcières, 60 rituels sacrés pour se

reconnecter à sa puissance féminine (3)

Mathilde Fouquet, Devenez une sorcière, tous les rituels pour révéler

votre féminin puissant. Voilà… (4)

Je ne sais pas ce que veut dire ce mot mais je le trouve joli.

(5)

Elias

(6)

Selon la formule fameuse de Galilée: « La nature est un livre écrit en

langue mathématique »

Mais c’est parce que tout s’est cristallisé autour de la figure du diable que les dimensions religieuses et politiques se sont combinées. Pourtant, jusqu’à présent, le diable ne dérangeait pas grand monde. C’était une figure de conte, blagueuse et pas si mauvaise. Mieux encore, ainsi que le démontre Carlo Ginzbourg, le sabbat existait bien avant qu’on accordât autant d’importance à la figure diabolique (13).

(7)

Nathan Wachtel, La logique des bûchers

(8)

Ou Marteau des sorcières, manuel de démonologie écrit par les

dominicains Heinrich Institoris et Jakob Sprenger et publié en 1486, réédité de nombreuses fois. (9)

Jolie formule qui signifie rendre impuissant les messieurs. Il faut bien qu’il

y ait une cause externe, voir surnaturelle, à cela. (10)

Cyrille Kaszuk, Les sorcières du Sundgau

(11)

Jeanne Favret-Saada, Les mots, la mort, les sorts

(12)

Ça aussi c’est un joli mot.

(13)

Carlo Ginzbourg, Le sabbat des sorcières, un grand livre d’histoire


LES ÉVÉNEMENTS

Contre vents et marées, les Internationaux de Strasbourg ont réussi à maintenir leur édition 2020 en la reportant du 20 au 26 septembre derniers.

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ÉVÉNEMENTS

Photos : Nicolas Roses

Ce fut l’occasion pour Or Norme, malgré les restrictions sanitaires, de retrouver bon nombre des membres du Club des Partenaires qui soutiennent votre magazine et vous permettent de le récupérer sur nos 350 points de distribution et de le lire gratuitement toute l’année.


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PORTFOLIO

MÉLODY SEIWERT

La lente mue des fleurs Photographe plasticienne, Mélody Seiwert développe depuis les années 80 un travail photographique protéiforme, sondant le monde aux confins du réel et de l’invisible. Aujourd’hui, elle explore le micro monde végétal en putrescence et y observe le renouvellement infini de la vie. Zhuangzi, un des pères du taoïsme, écrit au IVème siècle que « la nature a le pouvoir de transmuter le flétri et le pourri en merveilles ». C’est ce que les clichés de Mélody Seiwert essaient de montrer en révélant les images de la danse secrète des cellules végétales avec les bactéries et le temps qui passe… seiwert.melody@gmail.com  www.melodyseiwert.com


À NOTER LIVRES - CD - DVD… Ces trucs “non essentiels”, comme ils disaient… Petite sélection tout à fait partisane de quelques cadeaux à faire et à se faire (même en janvier…), juste façon de ne pas perdre nos très bonnes habitudes culturelles et fuck the virus !

BESTIAIRE

Bestioles VINCENT WACKENHEIM

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ÉVÉNEMENTS

Textes : Benjamin Thomas

Photos : DR

ED. L’ATELIER CONTEMPORAIN – 20 €

IL Y A CINQUANTE ANS…

La France pleure De Gaulle FRÉDÉRIQUE NEAU-DUFOUR ET STÉPHANE LOUIS ED. LA NUÉE BLEUE – 30 €

« Notre face à face avec les bêtes est une partie de cachecache. Nous nous contentons de les voir disparaître, et faute de mieux, nous les mangeons, en signe de reconnaissance. Chacun de son côté. » Que le lecteur prête l’oreille au grincement de ce coup d’archet initial. Comme le laisse deviner son titre suggestif, ce livre, sacrifiant à l’hommage animalier, y sacrifie selon ses termes. On s’en assurera en tournant la page et en découvrant aussitôt un éloge de la cochonnaille - en découvrant, surtout, que Vincent Wackenheim est fabuliste, et que les « bestioles », c’est aussi nous. Les dessins de Denis Pouppeville ponctuent superbement ce livre-ovni, trouvaille de l’éditeur strasbourgeois François-Marie Deyrolle.

Sous le choc de la disparition du Général de Gaulle le 9 novembre 1970, des millions de Français ont pris la plume pour adresser à sa veuve des lettres de condoléances qui furent aussi des dessins d’enfants, des poèmes, des télégrammes…Toutes les générations et les classes sociales ont tenu à dire leur peine à Yvonne de Gaulle. L’historienne Frédérique Neau-Dufour et le photographe Stéphane Louis ont puisé dans ces sources inédites pour restituer avec tendresse, humour et authenticité cette France de la fin des années soixante, un peuple divers dans sa composition et ses aspirations, mais où les différences ne font pas encore fracture…


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D’ATELIER EN ATELIER

Les métiers d’art

SIMON WOOLF ED. ASTRID FRANCHET – 35 €

GOUAILLE

La claque et le bonbon

PHILIPPE LOUBRY ED. PREMIÈRE IMPRESSION – 16 €

Photos : DR

On peut commander directement chez l’auteur : laclaqueetlebonbon@gmail.com

Confessions d’un chasseur de sorcières

ALEXIS METZINGER ED. LA NUÉE BLEUE – 21 €

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Textes : Benjamin Thomas

ALSACE, 1633…

STRASBOURG EN ÉTAT DE SIÈGE

L’incendie de la bibliothèque HUBERT BARI ED. LA NUÉE BLEUE – 21 €

Les lecteurs de Or Norme connaissent bien Simon Woolf, le photographe lui aussi hors normes qui sublime Strasbourg chaque matin aux aurores (un œil, un vélo, un talent…) et nous prouve, jour après jour, que nous ne connaissons même pas la ville que nous habitons… Comme nous n’osons généralement pas non plus pousser la porte des ateliers des artisans d’art, Simon Woolf l’a fait pour nous et il a saisi leurs gestes précieux. Dans sa préface, Stéphane Rosellier écrit magnifiquement : « Simon Woolf fixe le moment d’un humble drame : le passage de la matière à la forme, la tension d’une pensée à l’œuvre, l’accomplissement d’une vision dans l’objet fermement maintenu ». A lui seul, ce livre est un superbe objet artistique, des photos douces comme le talent de ces vingt-huit artisans « non essentiels » eux aussi mais si précieux… On a fait pour vous le portrait de l’auteur de ce livre page 84. Le titi parisien Philippe Loubry y raconte son enfance et sa jeunesse toutes entières axées autour de la rue Lepic qui escalade la butte Montmartre à Paris. Il revendique ses études (l’école de la rue) et son adolescence effrénée avec sa grand-mère, l’incroyable Elise qui, c’est le moins qu’on puisse dire, ne craignait ni Dieu ni le diable. Portraits acérés, la gouaille présente à chaque page, Philippe Loubry, désormais solidement ancré à Strasbourg, raconte sa liberté de tous les jours dans un Paris aujourd’hui disparu mais qui magnétise encore. Un tome deux est en préparation et il y aura un tome trois. Que du bonheur !

Alexis Metzinger, réalisateur de film dont c’est le premier roman, ne s’éloigne pas trop des documentaires qu’il a déjà réalisés et qui parlent de dragons, de châteaux, de sorcières, d’histoire et d’Alsace. Ce roman nous plonge dans la tête d’un chasseur de sorcières du XVIIème siècle et nous oblige à penser comme lui : rumeurs, vérité, humour, effroi, réel et fantastique sont bien sûr au rendez-vous mais l’histoire et la littérature aussi. Comme le veut le principe de cette collection L’histoire est un roman, un petit livret historique raconte l’histoire vraie de la sorcellerie, magnifiquement résumée en quelques pages par Daniel Fischer.

Strasbourg, 1870. Sous les obus incendiaires, au cœur de la ville assiégée par les Allemands, le bibliothécaire Auguste Saum confie à un collègue, qui réussit à fuir, le plus précieux de ses trésors, le Hortus Deliciarum… Ce roman captivant, qui mêle avec brio histoire et littérature, met en scène un drame des plus intolérables, la destruction d’une bibliothèque par le feu. Il s’agit d’une réédition très attendue d’un roman déjà paru en 1998, à l’occasion du 150ème anniversaire du siège de Strasbourg… Là encore, l’historien Daniel Fischer raconte en fin d’ouvrage l’histoire de cet événement fort de l’histoire de Strasbourg.


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CONTE DE NOËL

Lulu - Noël en Alsace

HUBERT BARI ED. LA NUÉE BLEUE – 21 €

LES PRINCES ET ÉVÈQUES DE STRASBOURG

La crosse et l’épée ERIC DE HAYNIN

Textes : Benjamin Thomas

Photos : DR

I.D. L’ÉDITION - 21 €

1470 – 1620 : L’ÂGE D’OR DE LA GASTRONOMIE DE L’ALSACE

Dans le ventre de l’Alsace GEORGES BISCHOFF

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ÉVÉNEMENTS

ED. LA NUÉE BLEUE – 25 €

GRAND LARGE

Du vent dans les pinceaux

CHRISTIAN HEINRICH ED. ASTRID FRANCHET – 35 €

Au fin fond de l’Alsace, un grand-père et sa petite-fille préparent Noël mais Lulu, le hibou qui vit dans leur grenier, a disparu. Tous deux partent alors à sa recherche dans les paysages enneigés… Les contes pour enfants n’ont pas besoin d’une trame laborieuse pour fasciner nos mômes. Simone Morgenthaler nous le prouve une fois de plus mais elle n’est pas toute seule pour raconter cette histoire : sa propre fille, Lucille Uhlrich, a réalisé les illsutrations de ce livre Et c’est peu dire qu’elles sont particulièrement réussies : il y a, sans plagiat cependant, du Tomi Ungerer dans ce coup de crayon-là. A la place de Simone et sa fille, on envisagerait bien un conte de Noël annuel, désormais…

L’érudit Eric de Haynin nous propose ce voyage où les récits parfois truculents de cape et d’épée se mêlent à la construction de nos institutions et aux défis d’un pays transfrontalier qui attire depuis ses origines les convoitises de plus grandes dynasties d’Europe, Hohenstaufen, Habsbourg et Bourbons. La découverte de l’histoire de ces princes et évêques permet de comprendre la construction de l’Alsace, sa singularité religieuse entre catholiques et protestants et l’émancipation exemplaire et précoce de sa capitale, Strasbourg, qui préfigure les temps modernes. Le livre se lit presque comme un roman d’aventure, tant son auteur l’a voulu abordable à tous. Une belle réussite !

Ce long siège qui commence avec les humanistes pour s’achever dans le fracas des armes de la guerre de Trente Ans est véritablement une époque bénie où on expérimente un nouvel art de vivre en déculpabilisant la gourmandise et en exaltant les saveurs. L’Alsace parvient à échapper aux menaces de disette et en même temps à la tyrannie du Carême. On y trouve aussi bien les harengs de la mer du Nord que les biftecks hongrois, le fromage de Hollande que le parmesan outre-alpin. Le délicieux Georges Bischoff nous écrit là une fresque très documentée et colorée, qui nous plonge dans le ventre de l’Alsace. Jubilatoire !

C’est la compilation de 30 ans des carnets de voyages dont Christian Heinrich parle page 56. Le papa des « P’tites Poules » n’a cessé durant tout ce temps de croquer les paysages et les hommes qu’il a rencontrés. Plus de 300 pages d’aquarelles somptueuses et d’histoires, introduites par une citation magnifique du poète écossais Kenneth White : « On ne peut tout de même pas se contenter d’aller et venir sans souffler mot » et magnifiées par une autre phrase de l’auteur, dans son introduction : « La question à l’arrivée n’est pas : « jusqu’où êtes-vous allés au plus loin ? » mais bien « jusqu’où êtes-vous allés au plus près ? ». Comme ça, tout est dit d’entrée et il ne vous reste plus qu’à admirer et voyager grâce à ce livre magnifiquement édité par Astrid Franchet dont, un bonheur n’arrivant jamais seul, nous vous parlons aussi dans ce numéro, page 52.


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UNE FAMILLE JUIVE SOUS L’OCCUPATION

Ces excellents français ANNE WACHSMANN

ED. LA NUÉE BLEUE – 25 €

UN CHEF-D’ŒUVRE RÉÉDITÉ

Voyage au bout de la nuit

LOUIS-FERDINAND CÉLINE

Textes : Benjamin Thomas

Photos : DR

ED. DENOËL – 28 €

MICHAEL ALIZON ET SON QUINTET

Expanding universe quintet

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ÉVÉNEMENTS

EXPANDING UNIVERSE QUINTET Michael Alizon (and friends) - CD et sur les plateformes payantes de téléchargementwww. michaelalizon.com

250ÈME ANNIVERSAIRE DE LA NAISSANCE DE BEETHOVEN

Beethoven piano concertos ELIZABETH SOMBART Trois CD distincts – wwwsignumrecords.com

L’avocate d’affaires Anne Wachsmann, née à Strasbourg, est associée au sein d’un des plus grands cabinets d’avocats anglo-saxons et professeure au Collège d’Europe à Bruges. Dans ce livre, avec sa rigueur de juriste, elle enquête sur les traces de sa famille juive, d’origine alsacienne et polonaise avec une écriture fluide et documentée où elle fait revivre le quotidien de cette famille qui a résisté aux lois antisémites avec l’aide précieuse de héros restés anonymes. Mathilde Reumaux, qui préside aux destinées des Editions de la Nuée Bleu , nous a parlé avec émotion du coup de cœur qu’elle a eu pour ce texte. Jean-Louis Debré signe la préface du livre…

La descente aux enfers de Ferdinand Bardamu, rescapé de la première guerre mondiale, racontée par le génial et salopard Louis-Ferdinand Céline, est devenue un chefd’œuvre de la littérature mondiale. Voyage au bout de la nuit a été publié il y a 88 ans et il s’ouvre sur cet exergue, extrait d’un chant des Gardes suisses de la fin du XVIIIème siècle : « Notre vie est un voyage / Dans l’hiver et dans la Nuit. / Nous cherchons notre passage / Dans le ciel où rien ne luit / Où tout est presque dit. » S’en suivent plus de 55 pages qui, par la magie de l’écriture, font presque oublier que l’auteur fut un collaborateur résolu de l’Allemagne nazie. Les Editions Denoël réédite ce livre essentiel sous la forme d’un gros pavé particulièrement travaillé et réussi…

Le bien connu saxophoniste Michael Alizon n’a pas perdu son temps lors du premier confinement au printemps dernier : le mixage de son dernier album s’est, pour une fois, effectué avec toute la quiétude nécessaire… Le résultat est formidable : avec Benjamin Loussay et Josef Dumoulin aux claviers (deux claviers, c’est rare…), Jean-Charles Richard, deuxième saxo à ses côtés et Franck Vaillant à la batterie, Michael Alizon livre huit de ses compositions mi-écrites et mi-improvisées où on relève facilement les pointes de jazzrock ou de free-jazz et de musique électro. Cet Expanding Universe Quintet là s’écoute et se déguste. Merci le confinement !

La pianiste strasbourgeoise Elizabeth Sombart a enregistré l’ensemble des concertos de Ludwig van Beethoven avec le Royal Philarmonique de Londres sous la direction du chef d’orchestre Pierre Vallet. Cet ensemble de trois CD, enregistrés en juillet dernier à Londres, figure déjà sur le podium des ventes 2020 des disques de musique classique. Elizabeth Sombart a en outre joué au camp d’Auschwitz-Birkenau en octobre dernier, dans le cadre de l’enregistrement d’un film devant être diffusé en commémoration du 250ème anniversaire de la naissance du compositeur allemand (lire notre reportage exclusif page 32 de ce même numéro)


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Fidèle à la volonté de racingstub.com de faire résonner l’histoire du Racing Club de Strasbourg, ce livre se veut être une sélection des meilleurs articles publiés sur le site, tout au long de ses 17 ans d’existence. Il permettra au lecteur de voyager à travers les époques et les lieux qui ont jalonné la vie de ce club plus que centenaire. Du temps des fondateurs aux méandres des ventes ratées, de la première finale de Coupe de France au fin fond de la Bulgarie ou des Vosges, du meilleur buteur de l’histoire Oskar Rohr à Dimitri Liénard, en passant par André Bord ou Éric Sold, vous pourrez découvrir ou redécouvrir ces petites et grandes histoires marquantes du Racing.

Voilà le tome 2 de la rétro des studios londoniens Hammer, bien connus à Strasbourg notamment grâce à la passion contagieuse de l’ami Daniel Cohen, le fondateur du Festival Européen du Film Fantastique. Evidemment, Dracula figure en très bonne place dans ces sept filmscultes pour la plupart tournées dans les années 70, mas il y aussi Frankenstein, le comte Zorn, le Dr Jekkyll et même une momie sanglante ce qui induit donc cette couleur si particulière du technicolor d’origine, du sang bien rouge, des dents luisantes et des actrices lascives et sensuelles qui émoustillent beaucoup avant leur dépeçage. Toute une époque !

Le loup est un animal qui fait à la fois peur et qui est fascinant. C’est par cet animal que Jean-Michel Bertrand est fasciné. Il nous avait déjà emmenés sur les traces des loups, il y a quelques années. Sa passion dévorante l’a reconduit sur les territoires de cet animal. Grâce aux paysages, aux loups, toute cette aventure est captivante, presque ensorcelante. A travers le loup, cet aventurier, scientifique, nous amène à nous poser la question : quelle place, sommes-nous prêts à accorder à la nature sauvage?

Il ne tourne plus, se concentrant désormais sur la peinture et la photo qu’il expose de par le monde, mais on l’a tant aimé, David Lynch… Dans ce coffret édité spécialement pour la FNAC, on retrouve cinq de ses succès, le déroutant Inland Empire, l’original Une histoire vraie, le troublant Elephant Man, l’énigmatique Mulholland Drive et le passionnant Sailor et Lula. Que de la bonne came survitaminée et surtout, une écriture cinématographique unique, la signature des très grands…


JAK KROK’ L’AKTU

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Retrouvez chaque semaine sur notre page Facebook le regard sur l’actualité de l’illustrateur Jak Umbdenstock !


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Less is more Isabelle Baladine Howald

Je - me rappelle mon père assis devant la table basse, légèrement penché, il fumait, le regard perdu. Il a du beaucoup s’ennuyer, maintenant je le sais irrégulière sa vie il aimait le cri et moi me taire : less is more, Papa. Et lui : mais d’où tu sors toi, avec ton silence je - fascinée par le détail, ne m’intéressait pas à la totalité crier est une totalité assourdissante insupportable. Je - mon père me rappelle « Oui ? » « Qui ? » j’entends mon père sourire et la fumée monte au-dessus de son épaule mon père - je me rappelle le lierre monte comme à Muzot j’ai comme toi les yeux couleurs du Rhin « limaille » près de vingt ans que - mort j’aimerais te redire : less is more.

Less is more : le moins est le mieux

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