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EDITO

VERTIGES ‘‘Lire, c’est oser le vertige. On peut lire, comme on s’incline, révérencieux, ébloui par la fulgurance d’un bel esprit. Aveuglément ! Qui ne me guide pas me perd ! Or, je veux seulement trouver mon chemin. Qu’on nous laisse donc un œil ouvert !’’ Le Vieil Homme sur la barque (2010), Fatou Diome

Les inégalités, le réchauffement climatique, l’avènement de l’intelligence artificielle, le refus de vieillir et même de mourir, le terrorisme, l’hyperconnexion, la fin des religions, la corruption… ce n’est pas franchement le vertige de l’amour auquel nous invite l’époque, ces derniers temps. C’est en partie pour tenter de retrouver notre équilibre, bigrement mis à mal depuis l’émergence de l’ère du numérique, que Yasmina Khouaidjia et son équipe de la Biennale d’art contemporain de Strasbourg, ont voulu donner un espace d’expression aux artistes/hackers qui seront présents sur ce premier opus intitulé « Touch me ». Souvent les artistes nous permettent d’accéder à des niveaux de conscience qui nous autorisent à mieux saisir la complexité de notre quotidien qui est devenue une source infinie de maux, de malaises, de vertiges. La solitude, pour ceux qui se sentent exclus de ce nouveau monde en devenir, mais aussi pour ceux qui se leurrent en ayant tant d’amis sur les réseaux sociaux et ne sont plus capables de tisser des liens intimes et forts avec de vrais gens, dans la vraie vie ; voilà le grand vertige auquel la jeune génération va devoir se confronter.

Elle semble, bien plus que les précédentes, ne plus attendre de solutions toutes faites, notamment quand elles proviennent du pouvoir politique (voir notre dossier sur les 18-25 ans dans ce numéro). Les arts, que ce soit la musique, la littérature, le cinéma ou bien encore les arts plastiques sont parfois pour elle, le chemin le plus visionnaire, celui qui va forger ses nouveaux rêves et permettre l’émergence d’une société plus juste, plus aimante et plus bienveillante. Or Norme vous propose en cette fin d’année, de partager le seul vertige qui vaille, celui vers lequel nous entraîne l’amour, la littérature, les œuvres d’art mais aussi l’imagination et la créativité des femmes et des hommes qui jamais ne se résignent, et inlassablement ne cessent de créer. Très bonnes fêtes à toutes et tous, et un grand merci pour votre fidélité et vos encouragements enthousiastes tout au long de cette année.

Patrick Adler directeur de publication


CONTRIBUTEURS

OR NORME

VÉRONIQUE LEBLANC

ERIKA CHELLY

La plus française des journalistes belges en résidence à Strasbourg. Correspondante du quotidien « La Libre Belgique », elle est un des piliers de la rédaction de Or Norme, depuis le n° 1. Sa douceur est réelle mais trompeuse : elle adore le baroud et son métier. On l’adore aussi.

Elle hante les « backstages » parisiens (souvent) et alsaciens (parfois), elle est incollable sur l’art et les artistes contemporains. Malgré ses 35 ans, elle a tout lu de Kerouac et de la « beat generation » et elle écoute Tangerine Dream en boucle. Décalée avec son époque. Or Norme.

ÉRIC GENETET

ALAIN ANCIAN

Journaliste, il écrit aussi des livres édités par Héloïse d’Ormesson. Fan de football et de tennis, il a également touché à la radio et même à la télé.

Journaliste à Or Norme depuis le n° 1, il se passionne pour les sujets sociétaux et n’a pas son pareil pour nous expliquer en réunion de rédaction toutes les incidences de telle ou telle mesure sur la vie des « vrais gens ». L’honnêteté pousse à dire que les faits lui donnent rarement tort…

CHARLES NOUAR Journaliste, à Or Norme depuis le n° 1, il écrit également des pièces de théâtre et se passionne pour… la cuisine thaï. Fan de l’Ailleurs sous toutes ses formes, véritable citoyen du monde, il est capable de citer de mémoire des pans entiers de textes d’écrivains lointains.

BENJAMIN THOMAS Ce journaliste est d’une polyvalence rare tant sa curiosité personnelle et professionnelle est insatiable. Sport, culture, cinéma, opéra, théâtre, mais aussi pêche à la ligne, rando dans les Vosges, vététiste, acteur de théâtre amateur. Où s’arrêtera-t-il ?


ALBAN HEFTI

VINCENT MULLER

Ch’timi de naissance et alsacien d’adoption, ce jeune photographe est arrivé à Strasbourg il y a sept ans, sans la moindre ligne sur son carnet d’adresses mais avec une volonté de fer. La photo de presse et de reportage est sa passion, son œil est innovant et très créatif.

C’est avant tout l’un des plus réputés des photographes portraitistes en Alsace. Ses clichés des écrivains des Bibliothèques idéales ont fait le tour des réseaux sociaux. Il n’a pas son pareil pour, très rapidement, créer une ambiance particulière qu’on retrouvera sur les visages qu’il capture.

RÉGIS PIETRONAVE

JEAN-LUC FOURNIER

Son nom sonne comme celui d’un bandit corse mais il n’a jamais vécu sur l’Île de Beauté. Il est le responsable commercial de Or Norme, c’est dire si notre revue qui ne vit que grâce à ses annonceurs compte sur lui. Il a la pression mais son large sourire ne le quitte jamais.

ORNORME STRASBOURG ORNORMEDIAS 2, rue de la Nuée Bleue 67000 Strasbourg CONTACT contact@ornorme.fr DIRECTEUR DE LA PUBLICATION Patrick Adler patrick@adler.fr DIRECTEUR DE LA RÉDACTION Jean-Luc Fournier jlf@ornorme.fr

Directeur de la rédaction, il a créé Or Norme en 2010 avec une forte conviction : la presse gratuite n’a aucune raison de se cantonner à quelques vagues articles publi-rédactionnels au milieu de nombreuses pubs. Pari réussi : Or Norme est reconnu comme un magazine de journalistes.

RÉDACTION redaction@ornorme.fr Eleina Angelowski Alain Ancian Erika Chelly Amélie Deymier Jean-Luc Fournier Éric Genetet Thierry Jobard Véronique Leblanc Charles Nouar Barbara Romero Benjamin Thomas

PHOTOGRAPHES Franck Disegni Sophie Dupressoir Alban Hefti Vincent Muller Nicolas Rosès

ILLUSTRATEUR Julien Schleiffer

CORRECTION Lisa Haller

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JULIEN SCHLEIFFER Graphiste, animateur, généraliste 3D et développeur web, notre illustrateur Julien Schleiffer est aussi un spécialiste en image animée. Il développe également ses talents en écriture filmique. Outre son travail qu’il exerce en indépendant, il enseigne également à l’Université de Strasbourg.

PATRICK ADLER Directeur de la publication de Or Norme, il est aussi le co-fondateur de Aedaen Place et de Aedaen Gallery, deux lieux qui sont vite devenus le QG de la rédaction. Décidé à travailler « dans le plaisir permanent », il adore également écrire et la rédaction a accueilli bien volontiers sa belle plume.

PUBLICITÉ Régis Pietronave 06 32 23 35 81 publicite@ornorme.fr CONCEPT & CRÉATION GRAPHIQUE Izhak Agency

IMPRESSION Imprimé en CE DISTRIBUTION Impact Media Pub TIRAGES 15 000 exemplaires Tous déposés dans les lieux de passage de l’agglomération. Liste des points de dépôt sur demande. Dépôt légal : Décembre 2018 ISSN 2272-9461 Photo de couverture : Vincent Muller


GRAND ENTRETIEN 12 PAUL LANG “Mon métier comporte un enjeu éthique de civilisation en matière de transmission…” OR SUJET 18 MAMCS Le Musée-Maison-Monde de Joana Vasconcelos

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YASMINA KHOUAIDJIA De “Thrill ” à “Touch me”

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MIRO AU GRAND PALAIS Cette extraordinaire liberté…

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BASQUIAT / SCHIELE À LA FONDATION VUITTON Tous deux, incandescents et surgis de nulle part…

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DOROTHEA LANGE La mythique ‘‘Migrant Mother’’ et la photographe

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EXPOSITION GENÈSES À l’AEDAEN Gallery

44 ORLAN ‘‘On est en train de tomber dans une forme d’idiocratie’’ 46

EXPO WACKEN Le petit théâtre de la grande histoire

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DOSSIER : ÊTRE JEUNE AUJOURD’HUI Le printemps des Millenials Amélie Le colibri

58 ARTISTE Auxiliaire de Vie 36 26

SOMMAIRE

ORNORME N°31 VERTIGES

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62 INDÉPENDANTS Le retour aux espaces partagés


OR CADRE 66 LE MAILLON Dans les coulisses 68

MARIANNE CLÉMENT Barkouf, ou un chien au pouvoir

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MIKE SAPWE De Kinshasa à Stras, les maux pour royaume

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ARTHUR ELY L’envolée

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74 ROMOR Le Frisson de l’instant

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ORNORME N°31 VERTIGES

LE JAZZ À STRASBOURG Philippe Ochem, on l’écoute en vrai…

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SYLVIE CHANTRIEUX La force du Gamelan

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ANNE LEROY Femme Flamme

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LOIC BLAISE “Nous sommes totalement hors sol”

OR PISTE 92 VOYAGE En absurdie

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SOMMAIRE

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LE PIÉTON DE STRASBOURG

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FRANCIS HENTZ Jouer aux grandes voitures

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THIERRY BATTEUX “Bleu de chauffe” : le rebond est dans le sac

ÉVÉNEMENTS 108 LES ÉVÉNEMENTS OR NORME 114

VU D’ICI

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PORTFOLIO Michel Grasso

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C’EST NOTÉ

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CADEAUX LOCAL-MADE

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OR CHAMP ORLAN sculpteur et sculpture vivante


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OR NORME N°31 Vertiges LE GRAND ENTRETIEN

Photos : Nicolas Roses

Texte : Jean-Luc Fournier


GRAND ENTRETIEN

PAUL LANG

“Mon métier comporte un enjeu éthique de civilisation en matière de transmission…” Il est arrivé au printemps en droite ligne d’Ottawa où il était directeur adjoint et conservateur en chef de la National Gallery canadienne. En mars dernier, dans sa toute première interview publique (lire Or norme n°29 de mars 2018), il nous avouait avoir dit oui « dans la seconde » à la proposition de postuler pour Strasbourg. Neuf mois plus tard, nous avons de nouveau rencontré cet alsacien passionné et si heureux de s’être réinstallé sur sa terre natale, à la tête des Musées de Strasbourg… Or Norme. Les hasards de votre naissance vous ont doté d’emblée d’une double culture qui, on l’imagine en tout cas, a dû vous être fort utile ensuite. Vous êtes né à Bâle en 1958, d’un père alsacien et d’une mère suisse alémanique…

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« Oui, c’est exactement ça. J’ai passé mon enfance dans le Sundgau jusqu’à l’âge de dix ans. Et mes parents, qui souhaitaient que je sois parfaitement bilingue, m’ont ensuite inscrit dans une école de langue allemande, à Bâle, une forme de parfaite immersion en quelque sorte. J’ai de nouveau rejoint le système français en 4ème au collège de Saint-Louis où j’ai passé ensuite mon bac. En obtenant ce diplôme, je savais déjà que je souhaitais faire des études universitaires d’histoire de l’art pour devenir conservateur. Ce fut un peu plus compliqué que prévu : pour mes parents, conservateur n’était pas un métier, ils m’imaginaient plutôt avocat. J’ai donc fait une année de Droit à Genève, année qui s’est évidemment plutôt

mal passée. J’ai donc pu ensuite faire ce que j’aimais en intégrant histoire de l’art, un cursus qui, à l’époque, comprenait une matière principale et deux matières secondaires dont une langue étrangère. J’ai donc choisi la littérature française en matière secondaire et la littérature allemande en matière tertiaire. Le tout conduisait à une licence, la maîtrise n’existant pas encore. J’ai soutenu ma thèse en 1989, toujours à Genève. À partir de 1983 j’ai été pendant trois semestres assistant au département d’histoire de l’art de l’Université de Neuchâtel, puis j’ai travaillé pour l’Institut suisse pour l’étude de l’art, d’abord à mi-temps. Après avoir soutenu ma thèse, ce fut à plein temps et j’y suis finalement resté quinze ans. Je peux dire que j’ai appris mon métier dans cet Institut central qui travaille pour l’ensemble des musées suisses : j’y ai appris ce qu’était un inventaire de collection, j’y ai rédigé des catalogues de collection également : c’est de là que provient ma conviction profonde qui est que la chose la plus importante pour un musée est son propre patrimoine et qu’il faut bâtir son programme à partir de ce qu’est cette collection, ou de ce qu’elle devrait être. En 1994, j’ai réalisé mon premier commissariat d’exposition à part entière sur le thème d’« Amour et Psyché à l’âge néoclassique » au Kunsthaus de Zurich. J’ai ensuite été conservateur en chef du département des beaux-arts du Musée d’art et histoire de Genève jusqu’en 2011… Or Norme. Comment vous retrouvez-vous ensuite à Ottawa, si loin de l’Europe où vous n’aviez cessé de vivre et œuvrer auparavant ? C’est en plein montage d’une exposition sur Corot que je reçois un courriel puis un appel d’un chasseur de têtes, dans la plus parfaite tradition du mode de fonctionnement nord-américain qui consistait donc à mettre en concurrence un certain nombre de conservateurs canadiens, américains et européens. Cette proposition m’a séduit car, onze ans après avoir pris mes fonctions à Genève, j’avais un peu envie de changement. De plus, je pensais déjà à l’époque qu’une expérience


Photos :

Nicolas Roses Jean-Luc Fournier

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OR NORME N°31 Vertiges

LE GRAND ENTRETIEN

Texte :

nord-américaine serait fondamentale dans l’évolution de ma carrière, je l’avais constaté pour d’autres collègues qui l’avaient réalisée, dans d’autres grands musées. J’étais tellement obnubilé par cet accrochage que je n’ai même pas eu le temps de rédiger une vraie lettre de motivation. Je me suis donc contenté, un soir très tard, de mettre mon CV à jour ! Ça ne m’a pas empêché d’être retenu pour un premier entretien, à Londres, et je me suis retrouvé de fil en aiguille dans la short-list de deux candidats. J’ai été invité à passer une semaine à Ottawa où j’ai longuement rencontré les équipes, le directeur et le conseil d’administration de la National Gallery, ainsi qu’un certain nombre de collectionneurs, de mécènes et de sponsors. De retour à Genève ensuite, j’ai appris huit jours plus tard que ce poste m’était proposé…

‘‘Ce défi, j’en avais besoin, j’ai donc eu très envie de le relever. Et je n’ai rien regretté.” Or Norme. En dehors de cette expérience nordaméricaine qui vous paraissait nécessaire, qu’est-ce qui vous a spécialement attiré là-bas ? L’attrait pour un mode de fonctionnement loin des standards européens ? Plusieurs choses, pour être franc. D’abord, à titre purement privé, je venais de me séparer et changer de ville me paraissait être une bonne chose. Ensuite, ayant suivi mes études supérieures en Suisse, je n’ai pas été formaté comme la plupart de mes collègues français au sein de l’Institut national du patrimoine. J’avais donc très envie de collaborer à une institution bénéficiant de moyens nord-américains, avec une autre ouverture d’esprit, bénéficiant de budgets d’acquisition et, de plus, le poste de directeur-adjoint correspondait à une progression dans ma carrière professionnelle qui me faisait passer de conservateur de département à un poste de numéro 2. Ce défi, j’en avais besoin, j’ai donc eu très envie de le relever. Et je n’ai rien regretté. Or Norme. Qu’en avez-vous retiré ? D’abord, l’importance de la médiation culturelle, qui est un secteur très important en Amérique du Nord et plus particulièrement au Canada qui est le pays qui a inventé ce métier qui n’existait pas encore. D’ailleurs j’en profite pour rappeler qu’en France, Strasbourg est considéré

comme pionnier en matière de création d’un service éducatif et culturel très performant dans un musée. Cela s’est fait ici sous la direction de Mme Pfenninger qui est, comme par hasard, américaine d’origine… (Margaret Pfenninger était jusqu’en 2017 la responsable du Service éducatif des musées de Strasbourg – ndlr). J’ai donc collaboré là-bas avec un service éducatif et culturel très performant, doté d’un vrai souci, celui d’être à l’écoute des nouvelles technologies. Elles ont fortement perturbé notre rapport à l’image, et plus particulièrement en ce qui concerne les nouvelles générations. J’ai appris quelque chose de fondamental durant les sept années passées au Canada : si la reproduction à l’infini des œuvres, grâce à ces nouvelles technologies, donne le tournis, elle peut et doit être maitrisée. Elle ne doit pas servir de substitution à la découverte directe et traditionnelle de l’œuvre, ce qui signerait à coup sûr la mort des musées. On entend déjà certains professionnels, heureusement encore fort rares, qui disent qu’on n’aura bientôt plus besoin de musées, la confrontation à l’original n’étant selon eux plus nécessaire… C’est pourquoi je pense qu’il faut développer ce rapport aux nouvelles technologies en mettant en avant sa fonction incitative. Je n’hésite pas à dire, mais c’est sans la moindre prétention, croyez-le bien, que mon métier comporte un enjeu éthique de civilisation en matière de transmission. La relève des publics est une mission essentielle pour des gens comme moi. Sinon, on ne verra bientôt que des gens de ma génération dans les musées qui seront alors plein de têtes blanches et là, il sera trop tard pour agir car avant trente ans, les musées seront fermés ! Notre obsession est donc de transmettre, par tous les moyens. C’est un idéal qui vient directement de l’âge des Lumières, c’est une vocation formidable que nous nous devons d’assumer. Et j’en viens encore à l’objet de votre question : au Canada, j’ai appris à acquérir les moyens de cette ambition-là. La relève des publics est l’objectif majeur que doit atteindre cette mission de médiation culturelle. Et Strasbourg, grâce à la tradition déjà acquise grâce à Mme Pfenninger et à l’humanisme de Roland Recht est le meilleur endroit pour agir en ce sens. (Roland Recht, grand historien de l’art et universitaire, fut directeur de Musées de Strasbourg de 1986 à 1993 et initia, notamment, la construction du Musée d’art moderne et contemporain inauguré en 1998 – ndlr). Cela va bien sûr de pair avec l’élargissement de l’accès à la culture. J’ai déjà expérimenté la mise en place de synergies pour y parvenir au sein des musées où j’ai travaillé et particulièrement à Genève : il est évident que le public amateur d’art contemporain n’est pas le même que celui du musée des beaux-arts, par exemple. À Genève, j’avais monté une exposition sur la résonance de l’œuvre de Richard Wagner dans les beaux-arts, de Renoir à Anselm Kiefer (un artiste plasticien allemand qui vit et travaille aujourd’hui en France – ndlr). Une collaboration parfaite


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entre le musée d’art et d’histoire, l’Opéra de Genève, l’Orchestre de la Suisse-Romande, le Conservatoire et un cinéma d’art et d’essai. Cette exposition a connu un immense succès. J’envisage dès cette saison une collaboration étroite avec l’Opéra du Rhin, dont on aura l’occasion de reparler. Le décloisonnement culturel est donc une de mes fortes motivations.

les excès du culte de l’argent pour l’argent, quand il est utilisé comme seul moyen de pouvoir… J’aime bien cette tradition de l’humanisme rhénan qui proclame que « la propriété responsabilise », je l’entends souvent à Strasbourg et c’est rassurant, à mon sens. Quand un partenariat public/privé est bien conçu dans cet esprit, il peut parfaitement fonctionner…

Or Norme. Tout cela nécessite évidemment des budgets qui peuvent être très importants. On connaît le caractère contraint que recèle désormais l’apport de budgets publics. Il va donc falloir, pour la culture comme pour d’autres secteurs de la vie de la cité, se tourner vers d’autres sources financières. On pense bien sûr au mécénat privé. J’imagine que votre expérience nord-américaine vous a également beaucoup appris dans ce domaine…

Or Norme. Le poste que vous occupez désormais à Strasbourg est, par nature, très en vue puisque vous dirigez dix musées. En fait, ce périmètre génère forcément un vrai défi à relever, non ?

Déjà, à Genève, j’avais été amené à explorer la voie du privé, notamment pour acheter des œuvres. J’ai même pu mener une campagne de restauration d’une partie de la collection grâce à un mécène privé. Cependant, ce rapport au mécénat et au sponsoring est assez différent en Amérique du Nord et je vous avoue que je ne vais pas chercher à l’importer intégralement tel qu’il se pratique là-bas. J’ai pu en mesurer certains excès… Disons aussi que j’ai appris à ne pas être naïf et rester lucide devant

Oui, c’en est un, assurément. Il ressemble à celui que je relevais déjà à Ottawa, puisque je supervisais sept départements de conservation différents en tant que directeur-adjoint. Ce qui représentait vingt et un conservateurs, le double d’ici. Le vrai défi, ici, à Strasbourg, c’est l’équilibre à trouver entre les dix institutions sous ma responsabilité, avec des moyens qui ne sont pas énormes. Ce furent mes premiers mots aux équipes quand je les ai rencontrées pour la première fois après mon arrivée. Je n’ai bien sûr pas de musée préféré mais par nature, certains d’entre eux ont de plus gros besoins que d’autres, en terme d’acquisitions par exemple : un tableau pour le Musée d’art moderne et contemporain n’a pas le même prix sur le marché qu’un objet à caractère ethnographique


“Selon moi les programmes d’expositions doivent se bâtir à partir des collections existantes, pour les rendre plus intelligibles, plus accessibles, pour les mettre en perspective et les contextualiser.”

Nicolas Roses Jean-Luc Fournier

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LE GRAND ENTRETIEN

Texte :

Photos :

pour le Musée Alsacien. Mais je me dois de garantir une visibilité et un équilibre entre les dix musées. C’est un challenge que je me dois de relever au quotidien avec les équipes, d’autant qu’il manque toujours un espace d’exposition temporaire qui serait à la disposition de ces dix institutions… Or Norme. Vous allez bien sûr pouvoir, au fil des mois qui viennent, détailler vos projets concrets d’expositions ou d’événements. Peut-être pouvezvous nous parler ici de quelques-uns d’entre eux sur lesquels vous vous êtes déjà mis au travail depuis cet été… Je vais vous en citer quatre, mais bien sûr d’autres sont en cours de réflexion ou de montage et ils seront communiqués largement en amont. Je vous l’ai dit tout à l’heure, selon moi les programmes d’expositions doivent se bâtir à partir des collections existantes, pour les rendre plus intelligibles, plus accessibles, pour les mettre en perspective et les contextualiser. Je parle bien sûr de ce qui figure dans les collections mais aussi de ce qui pourrait y être. À l’automne-hiver 2010/2021, deux grandes expositions s’appuieront sur le patrimoine de Strasbourg. « Goethe à Strasbourg » à la Galerie Heitz du Palais Rohan, puisque c’est à Strasbourg, en un an et demi, que Goethe a en quelque sorte construit le laboratoire de sa pensée et l’exposition sur « La Marseillaise » qui fait partie intégrante du patrimoine de la ville et qui est conçue par le Musée Historique au Musée d’Art moderne et contemporain en partenariat avec le Musée Historique de Marseille et le Musée de la Révolution française de Vizille. Il me semble que les temps que nous vivons méritent que l’on fasse réfléchir sur la distinction entre le patriotisme et le nationalisme. J’ajoute que ce ne sera pas seulement une expo franco-française puisqu’elle permettra de présenter l’iconographie suscitée par d’autres grands hymnes européens. L’année suivante, lors de l’automne/hiver 2021/2022, nous prévoyons une grande exposition sur le Sida dans la créa-

tion contemporaine au MAMCS. Cette maladie terrible a également irrigué la création depuis son apparition dans les années 80 jusqu’à nos jours. Au Musée de l’œuvre Notre-Dame, en résonnance, Cécile Dupeux montrera comment d’autres maladies considérées comme infâmantes comme la peste par exemple, ont été traitées dans l’art du Moyen-âge et de la Renaissance. Puis, encore un an plus tard, en 2022/2023, s’ouvrira l’exposition sur Jean-Baptiste Pigalle en collaboration avec le département des Sculptures du Musée du Louvre. On l’oublie un peu mais avec le tombeau du Maréchal de Saxe qui se trouve dans l’église protestante Saint Thomas depuis 1777, Strasbourg possède un chef d’œuvre absolu de la sculpture française du XVIIIème siècle qu’il sera très intéressant de remettre en perspective. La seule présence de ce tombeau à Strasbourg en dit long sur la perception que le pouvoir royal et centralisateur avait de la ville… Enfin, selon moi, Pigalle est l’exemple-même de l’artiste pétri par l’ailleurs. Qu’aurait-il été s’il n’avait pas été en Italie, s’il n’avait pas en permanence été à l’écoute de tout ce qui l’entourait, dans l’Europe entière ? Toute proportion gardée, je pense aussi à Tomi Ungerer en vous disant ça : l’exemple même qui prouve qu’on peut être patriote sans être nationaliste. Tomi est alsacien, français et citoyen du monde. Populaire partout, à New-York, en Allemagne, en Suisse alémanique où se trouve sa maison d’édition et en Alsace et à Strasbourg, bien sûr. Il est resté naïf, enthousiaste mais aussi lucide. Je l’aime beaucoup… »


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MAMCS Le Musée-Maison-Monde de Joana Vasconcelos

Photos :

Documents Remis Alain Ancian

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OR SUJET

Texte :

Joana Vasconcelos, « I want to break free ». Rock et baroque comme on l’a beaucoup écrit, l’exposition-événement du MAMCS mêle l’humour et la fantaisie au questionnement du monde. On ne s’en lasse pas. La preuve, nous l’avons visitée quatre fois. Avec une guide d’exception lors de notre dernière incursion dans ce « Home sweet home » si particulier : Estelle Pietrzyk, conservatrice des collections et commissaire de l’exposition. Estelle Pietrzyk voulait une expo plus « domestique » pour marquer les vingt ans du Musée d’art moderne et contemporain, une de celles qui donne envie de revenir dans un lieu où l’on a passé un bon et beau moment. « L’envie était de dire au public : « Venez, vous êtes chez vous ! » Elle s’est alors souvenue de l’artiste portugaise Joana Vasconcelos rencontrée à Lisbonne en 2009, lors d’une visite d’ateliers d’artistes. « Il faut qu’on fasse quelque chose ensemble » s’était-elle dit à l’époque… Pour les vingt ans du MAMCS, elle lui a demandé de réfléchir à un « Musée-MaisonMonde », non pas un intérieur cosy où on traîne en pantoufles, mais un espace à la fois intime et ouvert, drôle et intelligent. Une exposition que chacun peut s’approprier puisqu’elle s’appuie sur le quotidien mais qui permette de rebondir sur le monde et ses vertiges. ENTHOUSIASME DE L’ARTISTE « Joana s’est montrée très vite enthousiaste et nous avons défini ensemble le parcours : une grande salle qui donne le ton avant de “se pincer” en des couloirs plus intimes. » Avec un début et une fin : la « Material Girl » rose qui accueille le visiteur dans la splendeur monumentale de son intrigante féminité et la cabane de « Spot me » qui clôt le parcours de manière plus inquiétante qu’il n’y paraît. Ces petits miroirs du quotidien sont des objets douloureux, souligne Estelle Pietrzyk. On se perd de vue dans cette guérite militaire. On accepte l’inacceptable. On ne peut plus se regarder en face ».

ÉNIGMES DU QUOTIDIEN La grande salle s’ouvre avec « Betty Boop » vertigineux escarpin constitué de… casseroles. « Un mirage, un rêve » pour Joana Vasconcelos. Une œuvre que chacun perçoit à sa manière, confirme Estelle Pietrzyk. Si à Versailles où elle a été exposée en 2012, une lecture sophistiquée s’imposait, « ici, les gens se demandent de quelle femme on nous parle, de nouvelles lectures apparaissent, se juxtaposent… Pour moi, c’est une belle surprise ». L’interrogation est d’autant plus forte que la raffinée « Betty Boop » voisine avec « Menu do Dia » (menu du jour), un vieux frigo auquel sont accrochés des manteaux de fourrure. Confrontation du trivial et du luxueux ? Du froid et du chaud ? Pas si simple quand on sait qu’au soleil du Portugal, les femmes conservaient leurs fourrures dans leur frigo. Pratique déroutante qui « stockait » des dépouilles d’animaux au plus frais de la cuisine. Le quotidien a des affres que l’artiste explore sans imposer de clés… Que suggèrent les « Esposas » (Épouses) exposées non loin ? Trois mannequins homme veulent partir, les femmes veulent les retenir. Tous sont entravés mais personne ne regarde personne. Seule une femme dont la photo est exposée au mur plonge son regard dans le nôtre… Plus loin, « Flores do Meu Desejo » (Fleurs de mon désir) intrigue dans la douceur de ses plumeaux mauves agencés en une matrice originelle. On pense aux ustensiles de nos grands-mères. Et l’approche se fait psychanalytique…

En haut : Joana Vasconcelos, WarGames, 2011 En bas : Joana Vasconcelos


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Photos :

Documents Remis

Texte :

Alain Ancian

ARTISANAT MAGNIFIÉ L’artisanat prend une place singulière dans le travail de Joana Vasconcelos, particulièrement les pratiques dites « féminines » telles que la couture ou le crochet. Intégrées à ses œuvres, elles participent à leur splendeur, annulent la hiérarchie des arts et pérennisent ces gestes transmis de génération en génération. Leur chatoiement est dicté par le hasard du changement de couleur au gré de l’épuisement des pelotes de fil. C’est le cas dans les « Lave-mains » ou les « Big Boobies »… Le somptueux « Coração Independente Vermelho #1 » (Cœur indépendant rouge) doit sa forme au célèbre Cœur de Viana, motif ancestral de l’orfèvrerie portugaise. Il est ici monumentalisé et réinterprété par un entrelacs de couverts en plastique fondu soudés les uns aux autres. Le bijou se fait démesuré et vibre au son d’un fado interprété par Amália Rodrigues, un chant qui vient du cœur et touche au cœur. COMME FREDDIE MERCURY, OUVRIR LA PORTE DU PLACARD… Cœur indépendant rouge

Dans la salle suivante, la box de « Vue intérieure » rassemble les vestiges d’un quotidien si loin-si proche : téléphone en bakélite, cassettes vidéo etc.

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UN MONDE PAS ENCORE CONNECTÉ. Non loin, « Stranger in the night » attire par l’éclat de ses phares de voiture enserrant un matelas. La chanson de Franck Sinatra tourne en boucle. « Étrangers dans la nuit, s’échangeant des regards furtifs…» Et si c’était la prostitution que chante le crooner ? L’exposition se veut multisensorielle, visuelle, tactile dans l’envie de toucher ces casseroles rutilantes, ces textiles, ces plumeaux… et elle n’oublie pas l’odorat sollicité par « Menu do Dia » mais aussi par « Brise », canapé de fleurs à l’odeur de… naphtaline. Des cheveux aussi, parfois aux allures de créature fantastique – méduse aux bigoudis de « Mise » -, parfois évoqués comme dans « Spin », flotille de sèche-cheveux… décoiffant ou bien encore « Choucroute », chariot de coiffeur débordant de tubulures au crochet.

« War Games » surprend dans la salle suivante. Une voiture dont l’habitacle déborde de douceur tout en peluches et jouets d’enfant mais dont la carrosserie est hérissée d’armes. « Une œuvre sur la résilience » dit l’artiste dans le catalogue mais aussi sur « la dualité entre sphère privée et monde extérieur, entre enfance et âge adulte », sur le danger avec lequel il faut composer lorsqu’on embarque dans le voyage de la vie. « I want to break free ». Il faut sortir de la maison. Ouvrir la porte du placard comme le faisait Freddie Mercury dans son clip légendaire. « Tiré d’une chanson du groupe Queen le titre de l’exposition s’est imposé à l’artiste » raconte Estelle Pietrzyk… « Au fond, le fil c’est un peu nos vingt ans à Joana et moi. L’écho de cette époque dans la nôtre qui n’a pas évacué la question de l’autoritarisme à la Salazar. Aujourd’hui il y a Trump, la question des armes, l’eau que l’on gaspille… On peut rester à la surface des œuvres mais souvent on revient pour les interroger plus en profondeur. Je n’avais jamais vu ça. » conclut-elle. Joana Vasconcelos, I want to break free Jusqu’au 19 février prochain, au Musée d’art moderne et contemporain.


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OR SUJET Photos : Vincent Muller

Texte : Patrick Adler


BIENNALE D’ART CONTEMPORAIN DE STRASBOURG

YASMINA KHOUAIDJIA De “Thrill ” à “Touch me”

Rencontre avec une commissaire d’exposition qui a de la suite dans les idées et qui nous revient pour un grand rendez-vous plein de belles et bonnes surprises…

Or Norme. On vous a connu à l’époque de l’organisation de votre première grande exposition, « Thrill » en 2011 à l’Ancienne Douane, mais quel est votre parcours ? « Je suis née à Strasbourg, j’y ai fait mes études et j’y ai construit ma famille. Après un DEEA en droit privé à l’université Robert Schumann j’en ai fait un autre à Paris et puis j’ai commencé à travailler à mi-temps dans une banque, mais dès la fin de mes études, avec quelques amies nous avons créé la galerie associative Impact qui existe donc depuis l’an 2000. On a fait plusieurs expos et la deuxième avait lieu dans les anciennes glacières… C’était très impressionnant.

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Entre 2000 et 2005 on a réussi à faire une exposition par an que nous financions nous-mêmes. À la ville, Norbert Engel fut notre premier soutien et je me souviens très bien d’une première aide de 10 000 Fr. qui représentait beaucoup pour nous à l’époque. Entre 2005 et 2011 je me suis consacrée essentiellement à l’éducation de mes enfants mais la quarantaine arrivant je me suis rapprochée d’une autre association avec l’idée et l’envie de monter « Thrill » ensemble. Et comme toujours depuis nos premières expos avec ce goût pour l’échange avec le public autour des œuvres et autour de la vie des gens. Et « Thrill » c’était beaucoup ça ! J’en suis ressortie épuisée mais cette exposition m’a beaucoup appris sur moi, sur ma force de travail : en même temps que je cherchais les artistes et que j’organisais le catalogue j’ai assumé mon rôle de maman… Et je me suis aperçu que les gens me faisaient confiance y compris les politiques et les artistes. Alors bien sûr tout n’était pas parfait et on a fait des erreurs, mais je crois avoir réussi à tirer

les leçons de cette expérience et en 2015, j’ai quitté mon job à la banque car j’avais déjà en tête une prochaine exposition. Or Norme. Alors quelle est la genèse de cette biennale d’art contemporain ? J’avais très envie d’organiser un événement d’envergure à Strasbourg car je ne supporte plus la centralisation à la française, et comme je passe beaucoup de temps à Berlin, je constate qu’il y’a une ouverture d’esprit et un regard sur l’avenir très différents grâce à la sensibilité de cette ville pour l’art contemporain. C’est là que j’ai compris à quel point cette sensibilité pouvait donner une vision de l’avenir différente sur notre époque et j’ai considéré que c’était important pour moi, pour mes enfants et qu’en fait ça concernait tout le monde. Alors j’ai commencé par aller voir Alain Fontanel pour faire le bilan de « Thrill » et valider avec lui s’il était possible que Strasbourg puisse accueillir un événement encore plus ambitieux. De suite, je lui ai dit que le lieu serait fondamental. Alors j’ai écrit le projet, je suis repartie à Berlin plusieurs

‘‘ J’ai besoin de comprendre où on va mais je refuse le langage négatif de la peur qui engendre des positionnements politiques dans la fermeture et la haine.’’


‘‘Mon souhait est que quand les gens sortiront de cette exposition, ils aient le sourire et aussi la conscience qu’ils ont encore le contrôle...’’

Photos :

Vincent Muller Patrick Adler

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Texte :

fois et je suis retournée le voir en évoquant différents lieux possibles. J’avais d’abord pensé à la Manufacture des tabacs mais j’ai très vite découvert que l’Hôtel des postes allait changer de destination. J’ai réussi à rentrer en contact avec un responsable de chez Bouygues à qui j’ai parlé du projet et qui s’est montré de suite intéressé mais ensuite ça a duré encore un an jusqu’à obtenir un accord écrit de la Poste. Ce lieu était devenu ma priorité car il est complètement connecté avec le sujet sur les télécommunications et le numérique qui est l’axe central de la biennale. Or Norme. Pourquoi avoir choisi ce thème ? C’est en aidant ma fille à faire un exposé sur Léonard de Vinci que j’ai compris à quel point notre époque ressemblait à celle de la Renaissance. Même si je n’ai pas fait d’histoire de l’art je prends la mesure de ce qu’on traverse et là, j’ai le sujet de cette exposition qui arrive, et en me demandant qui peut nous guider sur la vision de ce que peut engendrer l’arrivée du numérique, je pense de suite aux artistes et aux hackers. En tant que citoyenne, mais aussi en tant que maman, j’ai besoin de comprendre où on va mais je refuse le langage négatif de la peur qui engendre des positionnements politiques dans la fermeture et la haine. Je n’ai pas envie d’élever mes enfants là-dedans, voilà pourquoi j’ai pensé que les artistes étaient les mieux à même de nous montrer des chemins différents… Or Norme. Comment avez-vous sélectionné les artistes présents ? Il y a des artistes que j’avais découverts dans des expositions à Berlin et d’autres que j’avais vus à Paris. Puis en discutant avec mon scénographe, la liste s’est enrichie. Ce qui nous a guidés, c’était l’envie de montrer une exposition qui ne soit ni

sur une approche trop technique ni trop anxiogène. Cette expo va s’adresser à tous, aux parents, aux enfants, et à tous ceux qui ont du mal à comprendre la transformation que nous vivons. Il y a beaucoup de gens qui se sentent exclus de ce que nous traversons, quelque soit leur âge ou leur condition. Alors je me suis dit que ce serait bien de trouver des artistes qui mettent le public à l’aise et qui nous offrent un miroir où l’on peut aussi rire de nos propres usages, et nous regarder à travers leurs œuvres. Et vous verrez en même temps que derrière chaque œuvre, il y a une prise de position très forte de chacun de ces artistes qui sont avant tout des citoyens engagés. Il y a quelque chose de très politique dans leur démarche. Mon souhait est qu’à la sortie de cette exposition, les gens aient le sourire et aussi la conscience qu’ils ont encore le contrôle, qu’ils ont encore le choix et la possibilité de ne pas dire oui à tout ! Tous les artistes sont pour un usage intelligent du numérique, notamment pour partager nos connaissances afin de mieux communiquer, d’échanger, et d’arrêter d’avoir peur… mais l’arrivée des GAFA et les contrôles mis en œuvre par les États ont douché l’enthousiasme des débuts d’Internet. C’est tout ça qui m’interroge, et voilà pourquoi je me suis dit que ce n’était pas un seul sujet, mais plusieurs sujets et qu’on allait donc imaginer une biennale autour de ce thème du numérique : cela fait 25 ans qu’on est rentré dans cette ère et les questions ne vont cesser d’arriver… On est sur un temps long et voilà pourquoi je suis persuadée que cette biennale peut durer sur ce thème. Et le faire à Strasbourg où Gutenberg a inventé l’imprimerie me paraissait une évidence !.. »

Biennale d’art contemporain de Strasbourg 1ère édition « Touch Me » — du 15.12.18 au 03.03.19 Hôtel des Postes de Strasbourg www.biennale-strasbourg.eu


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Successió Miró Photo The Metropolitan Museum of Art - Rmn-Grand Palais Didier Plowy – Adagp, Paris 2018 – Or Norme – DR

Texte :

Jean-Luc Fournier

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EXPO TGV

MIRO AU GRAND PALAIS Cette extraordinaire liberté… Trente-cinq ans déjà que le merveilleux peintre « touche-à-tout » catalan Joan Miró s’est évadé dans l’azur infini de son monde éthéré. Et Paris ne lui avait jamais consacré une rétrospective… L’injustice est réparée et comment ! Plus de 150 de ces œuvres majeures sont réunies au Grand Palais.


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Bleu I, II ET III : un triptyque rarement réuni


Photos :

Successió Miró Photo The Metropolitan Museum of Art - Rmn-Grand Palais Didier Plowy – Adagp, Paris 2018 – Or Norme – DR Jean-Luc Fournier

Texte : OR SUJET

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En pénétrant dans les salles du Grand Palais, en essayant de laisser son regard gambader aussi légèrement que Joan Miró a pu peindre l’immense majorité de ses œuvres, on ne peut s’empêcher de se laisser gagner presque immédiatement par un profond sentiment de jubilation qui nous transporte loin, très loin… Et on ne peut s’empêcher non plus d’avoir une pensée pour Jean-Louis Prat, le commissaire de l’exposition, qui a réussi ce prodige de réunir dans ces murs (donc, nous offrir…) la plus belle des rétrospectives consacrée à l’artiste catalan qui soit. Ce réputé commissaire d’expositions indépendant, jadis directeur de la Fondation Maeght, fut, malgré leur importante différence d’âge, très proche de Joan Miró. Nul doute que cette formidable rétrospective au Grand Palais aura été vécue par Jean- Louis Prat comme un aboutissement, lui qui avait déjà organisé avec succès deux grands rendezvous avec Miró, le premier en 2010, au musée de la Fondation Burda à Baden-Baden (Les couleurs de la poésie) et le second, absolument magnifique, dans l’écrin somptueux de l’Albertina à Vienne en 2015 (Entre terre et ciel). Les passionnés pourront, s’ils parviennent à le dénicher, comprendre l’attachement profond qui a lié Jean-Louis Prat à Joan Miró, en dévorant le somptueux catalogue réalisé alors par le directeur de la Fondation Maeght lors de l’exposition qu’il lui avait consacré, en 2001 (Joan Miró – Métamorphose de formes Edition : Fondation Maeght)

‘‘Fais exactement comme si tu attendais l’autobus, ton tour viendra...’’

« TON TOUR VIENDRA… » Celles et ceux qui ont déjà eu le plaisir de pouvoir pousser les portes de la Fondation Miró sur les hauteurs du parc de Montjuich qui surplombe Barcelone, sa ville natale, savent bien à quel point cet artiste a été si généreux dans ses expressions au point d’en être devenu quasi inclassable. Ni abstrait ni figuratif, il a été tour à tour (et parfois en même temps (!) et là ça devient délicieusement vertigineux…) cubiste, surréaliste, minimaliste, détailliste… tout en étant également céramiste et sculpteur ! Dans les années 70, pas loin de ses quatre-vingts printemps, il a même réalisé une série de « Toiles brûlées » de grandes dimensions qu’il a littéralement déchiquetées au cutter avant d’imbiber leurs boursouflures d’essence et les enflammer au chalumeau. D’ordinaire, ces toiles uniques ne quittent jamais la Fondation de Barcelone en raison de leur évidente fragilité. Jean-Louis Prat a réussi l’exploit de parvenir à en faire venir une au Grand Palais, renforçant ainsi le caractère quasi exhaustif de cette expo-événement… Car tout Miró est là, de ses tout premiers tableaux où la couleur explose littéralement jusqu’au style si dépouillé auquel il a abouti lors de ses années à Palma sur l’ile de Majorque où il confiera alors avoir « dépassé la peinture de chevalet » pour accéder à cette si impressionnante légèreté de ses toiles dépouillées avec tant de grâce. « J’éprouve le besoin d’atteindre le maximum d’intensité avec le minimum de moyens… » disait-il alors… Entretemps, le divin Catalan se sera frotté à l’exubérance effervescente du Paris des années vingt où son compatriote Pablo Picasso, son aîné d’une quinzaine d’années, le prit en affection et lui prodigua sans doute un de ses conseils les plus avisés après l’échec de sa première exposition à Barcelone en 1918 : « Fais exactement comme si tu attendais l’autobus, ton tour viendra... » Et bien sûr son tour est venu dans la décennie suivante avec cette rencontre avec les surréalistes qui l’auront tant marqué sans toutefois qu’il ne s’abandonne à leurs délires les plus extrêmes. S’évadant dans son inconscient sans jamais s’y perdre totalement, Joan Miró


peindra toute une kyrielle de formes, de signes ésotériques produisant un grouillement souvent impressionnant dont le tableau le plus représentatif est très certainement le Carnaval d’Arlequin, peint en 1924 et qui est une des pièces-maîtresses de la rétrospective parisienne dont le superbe titre « Ceci est la couleur de mes rêves » est aussi celui du si célèbre tableau éponyme, qu’on admire à Paris, où une simple tache bleue est associée à la calligraphie du mot Photo. Le clin d’œil est évident : on ne peut certes pas photographier ses rêves mais cette simplissime tache bleue en ouvrent des portes insoupçonnées… Quel génie !

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À un critique d’art qui lui disait après-guerre que ses délires surréalistes l’avaient fait voyager si loin, Joan Miró répliqua : « Le surréalisme m’a mené au cœur de la poésie, au cœur de la joie » et précisa malicieusement que ses hallucinations étaient parfaite-

ment naturelles, « seulement causées par la faim à une époque où je ne parvenais pas encore à vivre de mon art…». « MIRÓ, C’ÉTAIT LA GRANDE LIBERTÉ… » Plus de 150 pièces, donc, et une explosion de symbolique et de formes. Une vie passée à restituer l’invisible mais pas l’impalpable. Des premières œuvres aux dernières, la liberté, la couleur, la légèreté, la poésie… partout, tout le temps. Inutile de chercher à analyser quoique ce soit, juste se laisser emporter par les émotions et ces vagues de sensations qui déferlent quasi constamment. Chez Miró, on peut être incroyablement impressionné : ses trois toiles monumentales Bleu de 1961, pour une fois et enfin réunies dans une salle qui leur est spécialement dédiée au sein de l’expo du Grand Palais. Joan Miró considéra quelques années plus tard que ce triptyque avait été

À droite : Mujer pajaro estrella Homenaje a Picasso En haut à gauche : Photo, ceci est la couleur de mes rêves En bas à gauche : Toile brûlée II


Successió Miró Photo The Metropolitan Museum of Art - Rmn-Grand Palais Didier Plowy – Adagp, Paris 2018 – Or Norme – DR

Photos :

Au sein de l’expo, l’un des espaces est spécialement consacré aux amitiés qui ont parsemé l’existence de l’artiste : on y retrouve avec émotion les visages des Breton, Leiris, Masson, Artaud, Aragon, ou autres Picasso. Un peu partout, Jean-Louis Prat n’oublie jamais de mettre en résonance avec les œuvres accrochées les événements tragiques qui ont environné la vie de Joan Miró : la terrible guerre d’Espagne et plus tard, la résistance au franquisme qui a marqué le pays jusqu’en 1975 à la mort du dictateur. La scénographie de la rétrospective, complète comme jamais mais cependant très aérée, concourt parfaitement au plaisir intense qu’on ressent, même en passant quelquefois de l’émerveillement à des troubles plus profonds.

Jean-Luc Fournier

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Texte :

‘‘Le spectacle du ciel me

bouleverse. Je suis bouleversé quand je vois, dans un ciel

immense, le croissant de la lune ou le soleil.’’

« l’aboutissement de tout ce que j’ai essayé de OR NORME N°31 Vertiges

faire. Bien sûr, il ne m’a fallu qu’un instant pour tracer cette ligne au pinceau. Mais il m’a fallu des mois, peut-être des années de réflexion, pour la concevoir » avait-il aussi ajouté (voir notre double-page d’ouverture).

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C’est Giacometti, d’ordinaire assez peu avare de compliments mais compagnon de galère de Miró

Au final, on se surprend à rendre un hommage posthume à ces profs de l’Ecole de commerce barcelonaise qui l’ont accueilli très jeune (il n’avait pas quinze ans) puis les responsables de cette entreprise de quincaillerie que son père l’obligea à intégrer et qui tentèrent de le convaincre qu’il pouvait devenir un parfait employé chargé des écritures… Le commerce catalan a réussi à se développer sans les talents de Joan Miró. Et l’art universel a hérité d’un génie !

dans les difficiles années vingt, qui aura peut-être fourni la plus belle phrase sur le génial Catalan :

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Miró a écrit : « Le spectacle du ciel me bouleverse. Je suis bouleversé quand je vois, dans un ciel immense, le croissant de la lune ou le soleil. Il y a, d’ailleurs, dans mes tableaux, de toutes petites formes dans de grands espaces vides. Les espaces vides, les horizons vides, les plaines vides, tout ce qui est dépouillé m’a toujours beaucoup impressionné... » Il a aussi merveilleusement synthétisé ses fulgurances : «Un galet qui est un objet fini et immobile me suggère non seulement des mouvements, mais des mouvements sans fin. Cela se traduit, sur mes toiles, par des formes semblables à des étincelles sortant du cadre comme d’un volcan. » 

« Miró, c’était la grande liberté. Quelque chose de plus aérien, de plus dégagé, de plus léger que tout ce que j’avais jamais vu jusque-là… »

Joan Miró - Ceci est la couleur de mes rêves Au Grand Palais (Métro Champs-Elysées-Clémenceau) Ouvert tous les jours sauf le mardi de 10h à 20h, ouvert jusqu’à 22h le mercredi. Jusqu’au 4 février 2019 www.grandpalais.fr


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BASQUIAT / SCHIELE À LA FONDATION VUITTON

Douglas M. Parker Studio, Los Angeles - Mitro Hood - Private collection, all rights reserved - DR

Pour autant, en matière d’art, Bernard Arnault est à coup sûr un collectionneur privé d’envergure mondiale et un vrai connaisseur, éclairé et bien sûr, qui bénéficie de la

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Jean-Luc Fournier

Disons le tout net et d’entrée. On peut ne pas avoir une admiration sans bornes pour Bernard Arnault, l’un de ces « maîtres du monde » créateur de multinationales tant décriées qui, à la tête de LVMH, son empire mondial du luxe - Louis Vuitton, donc, mais aussi Guerlain, Dior, Givenchy… et plus d’une soixantaine d’autres marques prestigieusesest devenu ni plus ni moins que la quatrième fortune mondiale selon le magazine américain Forbes. On peut même aller jusqu’à s’indigner du montage fiscal très favorable et même partiellement illégal (selon le magazine Marianne qui l’a révélé il y a un mois, sans être démenti depuis) qui a permis l’édification et le confort de fonctionnement de la Fondation Louis Vuitton dans sa superbe clairière du bois de Boulogne et son élégant voisinage avec le Jardin des Plantes…

Texte :

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Une nouvelle exposition-événement dans le grand vaisseau futuriste du bois de Boulogne. La Fondation Vuitton accroche une quasi rétrospective de Jean- Michel Basquiat, comète surgie de nulle part qui s’est éteinte à l’aube de ses 28 ans et la plus importante exposition depuis près d’un quart de siècle à Paris d’Egon Schiele, également mort au même âge. Un dialogue formidable entre art contemporain et art moderne qui fait sans doute mieux mesurer, un siècle plus tard, l’apport inouï à l’histoire de l’art des deux premières décennies du XXème siècle et dont Vienne a été l’épicentre…

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Photos :

Tous deux, incandescents et surgis de nulle part… puissance de frappe financière pour acquérir ses collections. Sa Fondation est là pour que le public puisse voir de ses yeux les merveilles acquises : et ce serait faire preuve d’une coupable malhonnêteté intellectuelle que d’inciter à bouder des expositions incroyables comme celle sur la collection de Sergueï Chtchoukine ou sur les plus belles pièces des cimaises du MOMA qui ont précédé Basquiat et Schiele en ces lieux. Il faut sans doute s’appeler Jérémy Piette et signer des articles dans Libération pour oser écrire, le 8 octobre dernier, que rapprocher Basquiat et Schiele est « une démarche factice qui relève plutôt d’un coup de com ». Même si le propos qui suit argumente justement sur le fait que les deux expos, concomitantes mais au billet d’entrée commun, occupent deux espaces bien différenciés, les analogies entre les deux peintres, à soixante-dix ans d’intervalle, sautent aux yeux et valident immédiatement les parti-pris

Egon Schiele


artistiques de la brillante Suzanne Pagé qui œuvre à la Fondation depuis son ouverture après avoir fait les (très) beaux jours du musée d’art moderne de la ville de Paris. Pas la peine d’en dire beaucoup plus pour préciser qui a eu l’idée d’associer ces deux artistes pour cette exposition évidemment magnifique… EGON SCHIELE, LE MAGNIFIQUE INSOUMIS Ce sont deux comètes qui, à soixante-dix ans de distance, ont zébré à jamais l’histoire de l’art durant chacune une décennie avant de s’évanouir dans le noir sidéral, non sans nous avoir légué des trésors éternels. Egon Schiele est né en Autriche en 1890. Dès l’âge de quinze ans, il intègre l’Académie des beaux-arts de Vienne, tant son talent de dessinateur est évident. Il ne lui faudra que deux ans de plus, après sa rencontre avec Gustav Klimt et la fréquentation jubilatoire et assidue des sécessionnistes réunis autour du génial instigateur de l’Art nouveau viennois, pour rompre lui-même avec la plupart des codes artistiques et moraux de l’époque. Il n’a pas encore vingt ans, en 1909, quand quatre de ses toiles figurent déjà aux côtés de celles de Van Gogh, Munch, Matisse, Bonnard, Gauguin et autres Kokoschka (un de ses plus proches mentors viennois) sur les cimaises de l’Internationale Kunstschau de Vienne, une des plus grandes manifestations mondiales d’art du début du XXème siècle.

Basquiat, Sans titre, 1981

‘‘ Ce sont deux comètes qui, à

soixante-dix ans de distance, ont zébré à jamais l’histoire de l’art

durant chacune une décennie. ’’

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Jean-Michel Basquiat

Sa première grande exposition personnelle aura lieu deux ans plus tard, toujours à Vienne. Dès lors, son ébouriffante liberté artistique ne cessera de se développer, il n’aura de cesse de bousculer et provoquer toutes les autorités installées, peignant et dessinant des œuvres d’une audace insensée, en permanence « sur le fil du rasoir », harcelés de toutes parts par la Justice pour sa vie pseudo-libertine et sans retenue, dénoncé pour son « obscénité » picturale. Même son incorporation dans les rangs de l’armée autrichienne, en 1915, ne le fera pas taire. À Vienne, mais aussi à Munich, Amsterdam, Stockholm, Copenhague…, les publics, enflammés par l’audace de cet


Douglas M. Parker Studio, Los Angeles - Mitro Hood - Private collection, all rights reserved - DR Jean-Luc Fournier

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JEAN-MICHEL BASQUIAT, LE DYNAMITEUR URBAIN

Egon Schiele, Femme nue

Art nouveau qui a déjà dépassé ses frontières d’origine de la Mitteleuropa, plébiscite Egon Schiele à l’égal des Klimt, Moser, Kokoshschka. Gustav Klimt meurt le 6 février 1918 des suites d’une hémorragie cérébrale. Egon Schiele, qui l’aura veillé sans discontinuer lors de ses 48 dernières heures, réalisera le lendemain le portrait mortuaire de celui qui l’aura propulsé très tôt au firmament du Jugendstil. Quelques mois après, Schiele sera un des piliers de la

‘‘ Les œuvres de ces deux séditieux racontent mieux que tout la frénésie qui peut s’emparer des artistes quand ils sont si connectés avec leur époque.’’ 49ème exposition de la Sécession viennoise. Au mois d’octobre suivant, sa compagne, Edith, enceinte de six mois, succombe à la tristement célèbre grippe espagnole qui fait rage à Vienne. Egon Schiele la dessine quelques heures avant sa mort. Ce sera sa dernière œuvre. Il tombe malade à son tour. Au matin du 31 octobre il est emporté lui aussi par cette maladie, au même titre que les 50 millions d’autres victimes de cette pandémie mondiale.

Il est né au lendemain de noël 1960 en plein centre de Brooklyn à New-York d’un père haïtien et d’une mère portoricaine. Cette dernière va jouer un rôle déterminant, s’arrangeant pour que le petit Jean-Michel quitte le plus souvent possible son quartier d’enfance de Park Slope pour des destinations peu communes pour les jeunes enfants de cet âge dans ces années-là : le Brooklyn Museum, le Museum of Modern Art, et là-bas, juste de l’autre côté de l’East River et de la pointe sud de Manhattan, le déjà prestigieux MOMA. Dès l’âge de huit ans, le petit Basquiat dessine en s’inspirant des comics qui lui tombent sous les yeux. Et vers l’âge de quinze ans commencera la sarabande des graffs urbains, la rue comme une immense toile infinie. En cavale de fin de scolarité, il sera hébergé un peu partout, sa signature, SAMO (acronyme de Same Old Shit), apparaissant très souvent. Des amis sans lendemain mais aussi, d’autres, plus fidèles, certains marquants comme un certain Keith Haring par exemple… Première expo à l’âge de vingt ans, Times Square Show avec d’autres graffeurs. Ses œuvres sont déjà plébiscitées. Toujours sous le même pseudo, il expose déjà en Europe, à Modène en Italie, en 1981. En 1982, en participant à un shooting photo à la Factory, il fait la connaissance (déterminante) du propriétaire des lieux, Andy Warhol… Au mois d’octobre 1983, quatre de ses œuvres sont présentées à la galerie Beyeler, à Bâle. Suzanne Pagé, l’actuelle directrice artistique de la Fondation Vuitton, le présente dans une exposition de jeunes artistes émergents en 1984, au Musée d’art moderne de Paris (le hasard n’existe décidément pas…). Les années suivantes, entre Hawaï où il s’installe un temps et des expositions de plus en plus nombreuses lui sont consacrées, notamment à New-York ou au Japon mais aussi en Europe (Zürich, Edinbourg, Londres, Hanovre, Paris encore…). Une seule ombre à ce tableau de flamboyant succès : sa toxicomanie, encore renforcée après la mort de son mentor, Andy Wahrol, en


Basquiat, Riding with Death, 1988

1987. Le 12 août 1988, Jean-Michel Basquiat disparaît, victime « officiellement » d’une intoxication médicamenteuse aiguë. Il n’avait que 28 ans. 300 personnes, amis et admirateurs, lui rendront un ultime hommage dans une église sur Lexington Avenue et 54 th Street. À peine à deux pas du MOMA, où le petit Jean- Michel Basquiat serrait la main de sa maman qui l’emmenait admirer des merveilles, vingt ans auparavant…

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NE LES MANQUEZ PAS ! Faute donc d’être réunies stricto-senso dans le même espace dédié, les œuvres de ces deux séditieux racontent mieux que tout la frénésie qui peut s’emparer des artistes quand ils sont si connectés avec leur époque. Schiele, embarqué à corps perdu dans l’ébouriffante Sécession viennoise et ses libertés artistiques insensées et Basquiat qui fit de la rue son

atelier et explosa les derniers bastions de l’art « wasp » (white anglo-axon protestant) lui qui, au détour d’une interview, raconta si bonnement : « J’avais bien vu que dans les musées, il n’y avait de Noirs ni dans les salles ni sur les murs… ». Ce sont 120 œuvres de Basquiat (dont énormément de très grands formats parmi lesquels le fameux Riding with Death, une de ses dernières peintures, jamais présenté en Europe auparavant) et, pour Schiele, une centaine de dessins, gouaches avec un choix plus restreint de peintures (car le Musée du Belvédère et le Léopold Museum de Vienne ne prêtent que très parcimonieusement) qui résonnent ensemble à la Fondation Vuitton. Pour un seul billet, vous pouvez profiter de ce bonheur et vous fondre dans les audaces de ces deux épris de liberté, tous deux incandescents et surgis de nulle part. Ne les manquez pas !


EXPO TGV

The Dorothea Lange Collection, Oakland Museum of California, City of Oakland—DR Jean-Luc Fournier

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Photos:

DOROTHEA LANGE AU MUSÉE DU JEU DE PAUME

La mythique ‘‘Migrant Mother’’ et la photographe Durant ce XXème siècle béni qui vit l’essor de la photo, combien de clichés peuvent-ils incontestablement recevoir le label d’image mythique qui, en un clin d’œil, agrège à la perfection identité de l’auteur, pays, époque, contexte événementiel et vibration émotionnelle intemporelle ? Allez, les doigts des deux mains suffisent… Et parmi ces images, il y a la Migrant Mother de Dorothea Lange dont une merveilleuse exposition parisienne nous raconte l’histoire… Son nom ne vous dira rien et c’est sans doute ce qu’elle aura le plus revendiqué jusqu’au bout de la tâche qu’elle se sera fixée dès son arrivée à la tête du musée du jeu de Paume en 2006 : ne pas monopoliser elle-même les feux de la rampe mais, au contraire, braquer les projecteurs sur 180 expositions monographiques et thématiques en douze ans. L’Espagnole Marta Gili quitte donc la direction du jeu de Paume, ce centre d’art consacré à la diffusion de l’image à Paris en confirmant ses options de toujours sur la place occupée par les femmes photographes dans l’histoire de cet art : quasiment la moitié des expos que le musée aura présentées auront été celles de femmes photographes. Et, pour clore ses douze années de présence à Paris, cette formidable et exigeante professionnelle nous gratifie du feu d’artifice de la centaine de clichés originaux de la photographe américaine Dorothea Lange, disparue il y a un peu plus d’un demi-siècle, auteure d’une œuvre lumineuse qu’on (re) découvre avec jubilation au Jeu de Paume. IN THE MIDDLE OF NOWHERE…

de ces bleds d’à peine quelques milliers d’âmes qui parsèment la Highway 101 au nord de Los Angeles, à quelques kilomètres de l’Océan Pacifique. Bien que ces terres-là soient alors à cent pour cent agricoles, ce sont des lieux secs et arides, balayés constamment par des tourbillons venteux qui lèvent de vicieux nuages de poussière et où l’on se demande bien ce qui peut y pousser et surtout qui s’occupe des productions locales. Ce jour-là, le froid intense, malgré le soleil, rabote encore un peu plus le peu d’humanité qu’augure ce village improbable… Tout près du ruban de bitume, il y a là un campement sordide d’environ 2 500 cueilleurs de pois. Tous, hommes, femmes, enfants ont été jetés par dizaines de milliers sur les routes de l’ouest américain par la grande dépression des années trente qui les a étranglés les années auparavant. La plupart ne sont alors qu’en situation de survie et vivent dans une misère sans nom. Trois ans plus tard, John Steinbeck publiera le célébrissime Les raisins de la colère (The Grapes of Wrath), le roman qui, à travers le calvaire du fermier Tom Joad et de

Dorothea Lange, photographe de San Francisco, 41 ans. Florence Owens Thompson, fermière du Middle West, 32 ans. Ces deux femmes n’avaient que peu de chances de se croiser, ne serait-ce qu’une fraction de seconde. Et pourtant…

sa famille, gravera dans le marbre ces années de

Nous sommes à Nipomo, en Californie. C’est un jour lumineux et glacial de février 1936. Nipomo est un

de bonne portraitiste auprès de la bonne société de

désespérance et de drames. Ce matin-là, une voiture a frôlé ce campement miséreux. À son bord, une photographe californienne, Dorothea Lange. Elle a acquis une petite réputation San Francisco, à 250 miles au nord de Nipomo.


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Photos:

The Dorothea Lange Collection, Oakland Museum of California, City of Oakland—DR Jean-Luc Fournier

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Texte :

L’HISTOIRE D’UN CLICHÉ CÉLÉBRISSIME Dorothea Lange prépare sa chambre grand format (4 X 5 pouces) et l’installe sur son trépied, sous les yeux de quelques dizaines de cueilleurs de pois. Tous sont affamés et attendent l’aide gouvernementale qu’on leur a promise : la plupart se sont contentés quelques heures auparavant d’une bouillie tiède composée à partir de légumes gelés.

Dorothea Lange en pleine prise de vue - 1936

‘‘Elle ne sait pas encore que ce demi-tour là va marquer à jamais sa vie…’’ Elle est déjà depuis un mois sur le terrain. Sa mission lui a été commandée par la Farm Security Administration (FSA), l’agence fédérale chargée des programmes contribuant à l’endiguement de la pauvreté dans les régions rurales. La FSA a demandé à Dorothea Lange de rendre compte par l’image de la contribution du New Deal de Rooselvet au combat contre la misère en Californie. En un mois, la photographe a déjà plus de 2 000 négatifs en stock… Elle rentre chez elle, fatiguée par ce labeur quotidien intense, ces milliers de kilomètres rendus encore plus pénibles par les conséquences fatigantes d’une claudication prononcée qui la handicape depuis l’adolescence, où elle a été victime de la poliomyélite… Plus tard, Dorothea Lange dira qu’elle avait tout d’abord hésité à photographier ce campement avant de décider de continuer sa route. Mais, prise d’une forme de remords, trente miles plus loin, elle décide de faire demi-tour pour retrouver le camp de Nipomo. Elle ne sait pas encore que ce demi-tour là va marquer à jamais sa vie…

« J’ai aperçu cette femme affamée et désespérée, et me suis approchée d’elle comme attirée par un aimant » racontera-t-elle quelques années après. « Je ne me rappelle pas comment je lui ai expliqué ma présence ou celle de mon appareil photo, mais je me souviens bien qu’elle ne m’a posé aucune question. J’ai fait sept prises de vue, en travaillant de plus en plus près dans la même direction. Je ne lui ai demandé ni son nom ni son histoire. Elle m’a dit son âge : trente-deux ans. Elle m’a aussi expliqué qu’ils se nourrissaient de légumes gelés provenant des champs environnants et d’oiseaux que les enfants chassaient. Elle venait de vendre les pneus de sa voiture pour acheter de quoi manger. Elle était assise là sous cette tente à un pan, ses enfants blottis contre elle, elle semblait savoir que mes photographies pourraient l’aider, c’est pourquoi elle m’a aidée. Il y avait comme une sorte d’égalité… » En témoignant ainsi, Dorothea Lange révèle que pour des raisons éthiques, elle ne préférait pas photographier les gens à leur insu. Le plus souvent, elle tenait à mettre en place un dialogue et créer les effets d’un début de complicité lui permettant de recueillir l’accord tacite de prendre ses clichés. Habituellement, et ses archives en témoignent, la photographe prenait un grand nombre de notes sur chacun de ses clichés. Est-ce l’effet du demi-tour soudain et de la légère impréparation de ce reportage ? Hormis le lieu, la date et un descriptif sommaire des vues réalisées, elle n’aura rien consigné par écrit… De retour chez elle, à Berkeley, Dorothea Lange développe ses négatifs et en tire des premières épreuves papier. Le 10 mars suivant, le quotidien San Francisco News publie un reportage sur les dix tonnes de l’aide alimentaire gouvernementale qui est enfin arrivée au campement de Nipomo. Deux des sept clichés de Dorohea Lange illustrent l’article mais ce qui allait devenir une des images les plus célèbres de l’histoire de la photographie n’y figure pas… Elle sera publiée le lendemain, dans la suite de l’article du 10 mars titré : « What does the New Deal Mean to this Mother and her Child » (Que signifie le New deal pour cette mère et son enfant ?). La mise en page met particulièrement en valeur cette seule photo. C’est le


début de l’extraordinaire destin de ce cliché… qui, à ce moment précis, n’est absolument pas légendé. Il ne le sera pas plus quand il sera publié quelques mois plus tard dans la prestigieuse revue US Camera 1936, seuls le nom de Lange et les spécificités techniques de la photo (chambre 4 X 5 Graflex ; objectif Zeiss Tessar 7 ½ ; diaphragme f/8 ; exposition 1/15 s, pellicule S.S. Pan) apparaissant. Mais dans les années qui suivront immédiatement, le cliché sera très souvent publié un peu partout. La locution « Migrant Mother » n’est pas apparue tout de suite. La première légende retrouvée sera « Destitute pea pickers in California. Mother of seven children. Age thirty-two. Nipomo, California » (Cueilleurs de pois indigents en Californie. Une mère de sept enfants. Trentedeux ans. Nipomo, Californie). Cinq mois après la prise vue, le New-York Times utilisera l’image pour illustrer un article plus générique sur les aides fédérales apportées aux cueilleurs de fruits californiens. Le quotidien « retouchera » l’image, faisant disparaître les enfants. Le visage plus serré de l’inconnue sera ainsi légendé : « A worker in the peach-bowl – Une travailleuse du peach-bowl ». Au final, ce qui est assez incroyable en soi, on ignore encore aujourd’hui quand est apparue pour la première fois la légende « Migrant Mother » qui, depuis, accompagne ce cliché célébrissime dans ses tours du monde… ET AU FAIT, QUI ÉTAIT LA « MIGRANT MOTHER » ? Ce qui est également merveilleux dans cette histoire unique est le statut acquis par Dorothea Lange grâce à cette photo et aux autres qui l’accompagnaient dans ce travail commandé par la FSA. Sa technique, son engagement, son « œil » si particulier et cette distance idéale avec les sujets photographiés ont vite « signé » l’éclosion de cet incroyable talent de la photographie documentaire. L’exposition du Musée du Jeu de Paume le montre admirablement comme par exemple ces centaines de clichés réalisés lors d’un épisode longtemps caché de l’entrée en guerre des Etats-Unis après l’agression japonaise brutale à Pearl Harbor. Du jour au lendemain, des milliers d’Américains d’origine japonaise, établis pour la plupart depuis des décennies dans les grandes villes californiennes, ont été dépossédés de leurs biens, spoliés, regroupés, déportés et incarcérés dans des camps d’accueil, passant du jour au lendemain du statut de citoyen américain à part entière à celui d’ennemi national. Dorothea Lange fut là aussi pour figer sur la pellicule ces visages et ces attitudes. Longtemps interdites de diffusion et soumises au « Secret Défense » avant d’être déclassifiés (il y a douze ans seulement !). Les images de Dorothea Lange que l’on découvre sur ce sujet sont là encore incroyables : toutes ont cette

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distance magique, toutes orientent irrésistiblement le regard vers l’essentiel, toutes racontent une histoire qu’on lit au premier coup d’œil : un admirable travail de reportage et de témoignage avec, en filigrane, un engagement qui n’est certes pas ostentatoire mais qui n’est pas absent d’un seul cliché… Le siècle a ensuite déroulé ses épisodes dramatiques et, à chaque fois, il y eut des photographes pour être présents et témoigner. Plus tard, à partir des années 70/80, les médias du monde entier ont parfaitement saisi la valeur emblématique de ces images et l’immense concours qu’elles apportent à la mémoire collective de ces grands événements qui ont marqué l’histoire de l’humanité. En même temps que leur valeur patrimoniale, ces clichés recèlent un trésor humain considérable et il est remarquable, là encore, de constater à quel point on a déployé tant d’efforts pour retrouver la trace de ces êtres humains que les infimes dixièmes de seconde d’ouverture de l’objectif ont à chaque fois figé à jamais comme une balise importante de notre histoire. La célèbre « Migrant Mother » immortalisée par Dorothea Lange sur le campement de Nipomo en février 1936 a été retrouvée par Emmet Corrigan, un anonyme journaliste local du Modesto Bee, un petit quotidien de cette ville située à mi-chemin enter San Franciso et Sacramento. En 1978, quand Emmet Corrigan l’a retrouvée, Florence Owens Thompson avait 75 ans. Elle venait juste de prendre sa retraite après avoir été longtemps ouvrière. En discutant avec elle, le localier apprendra que dans ses veines coulait du sang Cherokee, un fait totalement ignoré lors de la publication du cliché et qui « renforce » encore plus l’aspect légendaire de la « Migrant Mother » dont les ancêtres étaient donc déjà là bien avant que le tout premier blanc ne mette le pied sur la terre du « Nouveau Monde ». C’est une femme passablement amère qu’Emmet Corrigan a alors interviewée : elle lui déclara « quelle aurait préféré ne jamais avoir été photographiée par Dorothea Lange, que la photographe lui aurait promis de ne jamais publier ses clichés, qu’elle ne lui avait même pas demandé son nom et qu’elle n’avait pas gagné un seul dollar » malgré le succès mondial de cette image de légende… Florence Owens Thompson ne pouvait évidemment pas savoir que la photographe étant alors missionnée et rémunérée pour son travail par l’administration américaine lorsqu’elle réalisa la « Migrant Mother », sa photographie était alors immédiatement tombée dans


Photos:

The Dorothea Lange Collection, Oakland Museum of California, City of Oakland—DR Jean-Luc Fournier

Texte : OR SUJET

Aujourd’hui, les tirages d’origine de la « Migrant Mother » peuvent atteindre des sommes considérables. En 1998, Sotheby’s en a vendu un à New-York qui portait à son dos des mentions manuscrites originales de Dorothea Lange. Il a atteint la somme de 244 500 $. Mais la reproduction du cliché reste toujours gratuite, comme au premier jour…

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le domaine public et que sa reproduction, incroyablement prolifique, devenait automatiquement libre de droits, y compris quant à ses droits personnels selon les principes d’une loi américaine très différente de son équivalente française.

pitée à la rencontre de la « Migrant Mother » pour vivre ces retrouvailles. Cette femme était la tendresse même, forte d’une incroyable humanité comme le montre si bien un court documentaire diffusé en boucle dans le cadre de l’expo du Jeu de Paume et qui est basée sur une interview filmée par une télévision américaine quelques mois avant son décès.

Bien sûr, Dorothea Lange aura bénéficié quelques années de la très forte notoriété apportée par le succès de la « Migrant Mother » mais sans plus.

Peu importe : sa vision est toujours aussi puissante et émouvante plus de 80 ans après. Le temps n’a rien gommé : on y voit et on y lit toujours la misère qui accable les plus démunis mais aussi leur farouche volonté de la surmonter en protégeant les plus fragiles : les enfants.

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‘‘Peu importe : sa vision est toujours aussi puissante et émouvante plus de 80 ans après. Le temps n’a rien gommé.’’

En 1975, quand Emmet Corrigan a retrouvé Florence Owens Thompson, Dorothea Lange n’était déjà plus de ce monde depuis dix ans. Si elle avait vécu jusqu’à cette date, nul doute qu’elle se serait préci-

Et on y lit aussi, sans formellement la voir même si c’est éclatant, la jeune femme claudicante dont le talent incroyable lui permit, appareil photo en main, de devenir un légendaire témoin de son siècle…


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EXPOSITION « GENÈSES » À L’AEDAEN GALLERY Quatre artistes contemporains de renom et… ORLAN !

DR Benjamin Thomas

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Photos :

On ne chôme pas à l’Aedaen Gallery de la rue des Aveugles. Et les événements se succèdent à rythme rapproché. L’expo « Genèses », outre quatre artistes contemporains qui comptent sur la scène internationale, va afficher ORLAN, une artiste majeure de l’art contemporain depuis quarante ans… « Genèses » était au départ une occasion de présenter une collection de bijoux créés par des artistes. Mais en s’élargissant à la confrontation de ces « micro sculptures » avec des œuvres d’une échelle plus importante, elle offre au public une occasion unique de remonter aux fondements de la production des artistes et d’en saisir l’essence. Fruit d’un savoir-faire artisanal d’exception au service de l’imagination, les bijoux présentés qu’ils soient créations inédites ou prolongement d’œuvres existantes - ont en commun d’avoir véritablement ramené tous les artistes à leur histoire personnelle et/ou artistique. Le sacré, la métaphysique et le symbolique sont les champs explorés par les artistes dans l’exposition. Les ADNs en spirales infinies (Thomas BAYRLE), l’autel des « Dieux des petites

choses » (Luz BLANCO), l’œil protecteur Anatolien (Osman DINC), le drapé baroque devenant extase mystique et sexe féminin (ORLAN) ou le trait qui prenant vie en se mélangeant à l’eau (de l’Alsacien Nicolas SCHNEIDER) sont autant d’œuvres, manifestes de cette volonté de mieux comprendre notre monde et ses origines. C’est donc un ensemble de pièces remarquables et pour certaines historiques - photographies, sculptures et dessins d’artistes majeurs - qui seront réunies simultanément dans les deux espaces principaux de la galerie Aedaen. Genèses — Œuvres et bijoux d’artistes Thomas BAYRLE – Luz BLANCO – Osman DINC – ORLAN – Nicolas SCHNEIDER Jusqu’au 3 février 2019, du jeudi au dimanche de 12 h à 20 h.

‘‘Elle offre au public une occasion unique de remonter aux fondements de la production des artistes et d’en saisir l’essence.’’


ORLAN Deux doigts baroques pour une belle main Bague en argent (dĂŠtail)

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ORLAN ‘‘On est en train de tomber dans une forme d’idiocratie…’’

DR Jean-Luc Fournier

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Photos :

« Depuis aussi longtemps que je me rappelle de moi, j’ai fait de l’art… » se souvient-elle sans l’ombre d’une quelconque forfanterie. Toute jeune, elle n’aura même pas fait une année complète aux Beaux-arts, claquant la porte, car « insupportée » par l’obligation de dessiner « un plâtre de David » ou « quelques châtaignes avec leurs feuilles d’automne ». Un caractère ! Quarante ans plus tard, ORLAN est une figure majeure de l’art contemporain en France… Or Norme. On a une idée bien ancrée vous concernant. Celle d’une artiste qui n’aura cessé d’explorer à tout va, depuis plusieurs décennies maintenant… C’est ça. Quand j’étais petite, je rêvais de devenir soit exploratrice, soit batteuse car j’aimais beaucoup l’idée de faire de la musique avec tout le corps. Oui, j’ai beaucoup exploré : j’ai commencé par l’abstraction lyrique avant de découvrir le baroque car l’idée d’aller voir de près ce qui était synonyme de mauvais goût m’a beaucoup intéressée. J’ai beaucoup travaillé, notamment en Italie, sur cette thématique, j’ai notamment réalisé des robes à partir des draps de mon trousseau, puis avec du tissu cartonné qui m’a permis de faire comme des sculptures que je portais sur moi-même, même chose ensuite avec du skaï qui avait le mérite de ressembler à du marbre sur les photos, toute cette période a duré au moins une dizaine d’années et j’y reviens encore souvent, tant le baroque m’a beaucoup appris, même si je n’ai pas été baigné d’entrée dans la culture chrétienne qui nous enrobe et

“On cherche aujourd’hui

le moindre sein qui pointe

sur Facebook pour le flouter sans pitié.”

nous somme de choisir entre le bien et le mal. Un de ses symboles, l’image de Sainte-Thérèse qui jouit de la flèche de l’ange dans une extase érotique et extatique à la fois. C’est sur ce « et » que sont basées presque toutes mes œuvres… Or Norme. Une de vos œuvres s’appelle « Tentative de sortir du cadre ». C’est ce que vous avez toujours tenté de faire, durant toute votre vie, qu’elle soit artistique ou personnelle, non ? Oui, très certainement. J’ai fait beaucoup de peintures, au début, mais très vite finalement, il y a un moment où je me suis dit que c’était le corps qui m’intéressait le plus. Je suis d’une génération où pendant longtemps il fallait le cacher, ce corps. Les femmes avaient très peu de liberté. D’ailleurs, ça revient, à l’évidence… C’est terrible, on cherche aujourd’hui le moindre sein qui pointe sur Facebook pour le flouter sans pitié ou bien on ferme un site où il y a de la nudité. J’ai peint « L’origine de la guerre », le pendant de « L’origine du monde » de Courbet, et bien Facebook traque impitoyablement les posts qui montrent ma toile !


Skaï and Sky et vidéo (détail) - 1983

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Or Norme. Vous êtes allée au bout d’une forme assez extraordinaire de radicalité en utilisant à tout va votre propre corps. Une exploration totale de toutes les pistes possibles et imaginables : la chirurgie esthétique, la mise en scène de vousmême dans toutes les postures…

certain facisme qui repointe le bout de son nez. Je

En tout cas, m’exprimer est passé par là, c’est vrai. On peut voir sur mon site que le corps que je montre, mon corps, est lourd, solide, une sorte d’anti-corps des corps qu’on exhibe sur les podiums de mode. Dans une société comme celle où nous vivons aujourd’hui, si normée par la technique et technologie, l’espace de liberté que représente notre corps et cette idée d’en faire ce qu’on en veut, comme on veut ou presque, est une idée presque dangereuse pour l’ordre établi. Essayer de nous empêcher de montrer un sein, un sexe est d’un ridicule incroyable puisque chacun ayant un corps, tout le monde sait ce qu’il est. Si la religion revient et en rajoute une couche, c’est de pire en pire ! Finalement, l’époque que je vis aujourd’hui fait de moi quelqu’un d’inconsolable : c’est le retour de pas mal de choses qu’on croyait si ce n’est éradiquées mais du moins bien calmées, une forme d’oppression, un

que j’appelle une idiocratie. Récemment, j’en parlais

continue toujours à me battre intensément, du matin au soir, dans ma vie privée ou dans ma vie artistique mais c’est terrible : tout semble se refermer sur ce à quoi j’ai cru, ce pour quoi j’ai travaillé. Ça fait vraiment peur… On est en train de tomber dans ce à des jeunes étudiants, lors d’une conférence. Je leur disais : mais qu’attendez-vous pour créer ces porosités qui vont rendre la paroi sur laquelle nous sommes tous en train de glisser moins lisse et plus rugueuse, pour qu’on puisse se raccrocher à quelque chose, quoi ! On voit bien que les gens ont de moins en moins de mots pour parler, alors ils se lâchent complètement. J’ai toujours pensé qu’il n’y avait rien de pire : où sont les attitudes d’écoute, de débat, d’analyse, de synthèse censés nous conduire ensuite à l’action ? Ces gens-là, on peut les manipuler en permanence et en tous sens : regardez ce qui se passe au Brésil, en Italie… Tout ce qu’on fait nous construit : si on ne lit rien, si on ne s’informe sérieusement sur rien, si on n’a aucune réflexion sur ce qui nous entoure, on régresse… »


EXPO

WACKEN

Le petit théâtre de la grande histoire Bientôt un pas dans l’avenir pour Le Maillon avec son nouvel écrin en construction mais avant de le franchir, le théâtre a voulu faire acte de mémoire en rendant hommage au passé d’un quartier qui a vu passer drapeaux rouges, village africain, aigles nazis sans oublier Gainsbourg, Eddy Merckx et tant d’autres.

Alban Hefti Véronique Leblanc

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Texte :

Photo :

Claude Grétillat s’est attelé à la tâche avec le concours d’historiens et de collectionneurs strasbourgeois. Un exercice inédit pour le graphiste qu’il est mais que ce féru d’histoire a trouvé « passionnant ». « Au départ, le projet était uniquement éditorial », précise-t-il. « Bernard Fleury, ancien directeur du Maillon, voulait qu’une publication conserve la mémoire de ces lieux voués à la destruction mais lorsque Barbara Engelhardt lui a succédé elle a souhaité qu’une exposition in situ accompagne le livre. » AVANT LA FOIRE-EXPO Accessible essentiellement lors des spectacles et des heures d’ouverture de la billetterie, l’expo déroule en images et en vidéo l’histoire d’un quartier où s’est mis en scène « le petit théâtre de la grande histoire du monde », avant et après la construction des bâtiments en dur de la FoireExposition entre 1927 et 1930, dans la droite ligne des principes du Bauhaus qui venait d’éclore Outre-Rhin. Sait-on que c’est sur l’île du Wacken que furent regroupées les batteries d’artillerie prussiennes lors du bombardement de Strasbourg de 1870 ? Remodelée par l’empire germanique au début du XXe siècle, la ville verra naître une « Neustadt » dont le Wacken sera un prolongement voué aux loisirs et surtout connu par son vélodrome. En 1923, s’y élèvera la cité Ungemach sur un bras de l’Ill comblé. Le quartier s’urbanise mais c’est dans le parc que

se presse le public lors de l’« Exposition coloniale, agricole et industrielle » de 1924. Il ne faut alors surtout pas rater le « Village africain », véritable zoo humain à ciel ouvert, où l’on peut « prendre plaisir à voir la vie des indigènes » en observant des Africains recrutés dans leur village natal pour des tournées dans les foires européennes. Rien de tel pour « se rendre compte de l’action bienfaisante de notre civilisation », précisait le guide à l’époque... Le succès est tel que l’on décide la création d’une grande Foire-Exposition pour laquelle seront construits des bâtiments en dur. APRÈS Le tramway poursuivra la mutation du quartier et, en 1933, la Foire sera estampillée « Européenne ». En mars 1936, elle accueille un meeting du Parti communiste couvert par le photographe Robert Capa, de retour d’Espagne…

Claude Grétillat

En 1941, ce sont « les aigles d’Hitler » qui viennent « nicher au Wacken », écrit Claude Grétillat. Le IIIe Reich transforme le bâtiment et y organise quatre expositions au succès… décroissant.

‘‘Au début du XXe siècle, la ville

verra naître une Neustadt dont le

Wacken sera un prolongement voué aux loisirs’’


Réouverte en 1947, la Foire-Exposition accueille le XIe Congrès du Parti communiste et se modernise. Le Wacken devient un quartier d’affaires dans les années 1970 et s’inscrit au cœur des institutions européennes avec la construction du Palais de l’Europe (1977) et de la Cour européenne des droits de l’homme (1988) suivie par celle du Parlement européen en 1994.

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AUJOURD’HUI ET DEMAIN Quartier d’affaires et de culture car en 1995, le TNS s’installe au Parc des expositions pour deux saisons. Il sera suivi par le Maillon qui investira

les halls des années 1920 avant que « fissures et développement urbain aient raison des lieux ». Place aujourd’hui au quartier international « Archipel » qui ne préservera qu’un seul vestige de l’ancien Wacken : l’entrée historique de la Foire, comme un dernier signet d’une histoire mise en mots et en images dans l’ouvrage coordonné par Claude Grétillat. Une ligne du temps court au long des pages de ce livre où l’on trouve aussi un abécédaire aux allures d’inventaire à la Prévert : C comme « char », G comme « Gainsbourg », K comme « Knacks », « L » comme « Lépine », T comme « Thorez »… Et bien sûr M comme « Maillon ».

Pour remonter le temps du Wacken, procurez-vous sans plus attendre l’ouvrage coordonné par Claude Grétillat et l’Atelier Poste 4 : « Un siècle sans entracte - Une histoire du Wacken 1924/2019 ». Disponible au Maillon, au prix compétitif de… 5 euros.


DOSSIER

Photos :

Alban Hefti – Or Norme – DR Amélie Deymier

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OR SUJET

Texte :

ÊTRE JEUNE AUJOURD’HUI

Le printemps des Millenials

Ils sont nés entre la fin d’un siècle et le début d’un nouveau millénaire. Ils appartiennent aux générations Y et Z. Ce sont des digital natives hyperconnectés. Y, Z la fin de l’ère de l’imprimé, le début de celle des NTIC, les nouvelles technologies de l’information et de la communication. Ils s’appellent Nil, Francisco, Amélie, Lucas ou Laura. On a l’impression de ne plus les comprendre, on les trouve étranges, inquiétants, voire dangereux, ou au contraire on les envie pour leur liberté, leur créativité... Qui les connaît vraiment ? Qui sont les Jeunes d’aujourd’hui ?


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Photos :

Alban Hefti – Or Norme – DR

Texte :

Amélie Deymier

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‘‘Ce que la révolution industrielle a détruit, la révolution digitale doit le reconstruire’’ Bourdieu disait : « La jeunesse n’est qu’un mot » derrière lequel il y a autant de conditions et d’expériences qu’il y a de jeunes. Au sociologue François Dubet (1) d’ajouter : « (…) Elle est aussi, et plus encore, un ensemble de représentations ». Une sorte d’écran noir sur lequel on peut idéalement projeter tous nos désirs, toutes nos peurs et nos angoisses d’adultes ou de vieux cons, c’est selon. Alors comment définir les limites de ce qui par définition est multiple et mouvant, de ce qui relève des faits comme des jugements ?

« TOUT EST À REFAIRE... TOUT RESTE À INVENTER » Il se trouve que ces jeunes, outre leur âge, partagent un point commun et pas des moindres : leur époque. Ce moment de l’Histoire qui nous met face à des enjeux sans précédent. Enjeux « environnementaux, sociétaux et anthropologiques d’une ampleur inédite qui ne pourront être relevés que si nous accélérons notre mue digitale », comme l’explique Gilles Vermot Desroches, Directeur développement durable de la Fondation Schneider Electric, auteur de Le printemps des Millennials (2). Ce que le groupe d’experts scientifiques mandatés par l’UISG (3) appelle le passage de l’ère holocène — cette période de stabilité climatique qui depuis la dernière glaciation a permis à l’humanité de se développer — à l’ère anthropocène. Ou comment l’Homme, par ses actions, a atteint un niveau d’influence tel sur son écosystème qu’il lui appartient désormais d’inventer une nouvelle civilisation capable de créer les conditions de sa propre survie.


« Tout est à refaire... tout reste à inventer » écrit Michel Serres. Ce que la révolution industrielle a détruit, la révolution digitale doit le reconstruire. Et c’est à ces jeunes, digito-natives, de mener cette révolution, à ces « Petites Poucettes » et « Poucets », comme les appelle Michel Serres (4), qui n’ont « plus la même tête que leurs parents ». Ces « jeunes bâtisseurs d’aujourd’hui » à qui on a encore bien du mal à faire confiance et qui pourtant « font preuve d’un désir de sens, d’une appétence pour le salut de l’humanité que nous n’avons sans doute jamais eus, persuadés que nous étions que notre planète était illimitée (5) ». Il s’agit donc moins de savoir qui sont ces jeunes que de chercher à comprendre ce que signifie être jeune aujourd’hui. UN QUART DES JEUNES ACTIFS SONT AU CHÔMAGE Outre leur époque, ces jeunes ont un autre point commun : la nécessité de grandir, de devenir des adultes autonomes et responsables. Avec le démantèlement de la société industrielle au profit d’une société plus démocratique « affaiblissant » le déterminisme de classe, chacun est désormais « tenu responsable de son parcours et de sa réussite au nom de l’égalité des chances » analyse François Dubet. Pour autant, cet individualisme libéral n’a pas diminué les inégalités, bien au contraire. Si les NTIC (les nouvelles technologies de l’information et de la communication) débrident les possibles et les aspirations, il n’en reste pas moins que nous vivons dans une société de marché ultra concurrentielle dans laquelle il est difficile de trouver sa place, d’autant plus lorsque l’ont est issu de quartiers populaires. Aujourd’hui en France, un quart des jeunes actifs sont au chômage. En Europe, ce taux est deux fois plus élevé que celui des adultes. Non seulement la plupart des jeunes vivent dans la précarité et l’incertitude, mais en plus ils en sont tenus pour responsables. « À l’individualisme libéral se juxtapose celui des marchés qui deviennent les juges de paix de la valeur des actions et des personnes » conclut François Dubet. Difficile de garder le moral dans de telles conditions et pourtant selon une enquête effectuée en 2016 par la DREES, la Direction de la recherche, des études, de l’évaluation et des statistiques, 70 % d’entre eux restent optimistes quant à leur avenir professionnel.

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« NUL N’A PLUS BESOIN DES PORTE-VOIX D’ANTAN » À 17 ans, Nil et ses copains ont beau être encore au lycée, ils sont déjà dans une dynamique créative et entrepreneuriale. Réunis depuis le collège autour d’une passion commune pour le rap et la culture hip-hop, la bande se retrouve dès qu’elle le peut dans le studio de l’oncle d’un des membres du groupe pour faire de la musique, développer une marque de vêtements, créer un magazine, produire des clips, etc. Ce qui leur plaît dans le rap ? Ça « parle de notre société et permet de l’analyser du point de vue des gens qui sont dans la misère sociale ». Si Nil appartient à la classe moyenne, la plupart de ses copains sont issus des quartiers populaires de Strasbourg, comme le Neuhof ou Hautepierre, mais pour lui cela ne fait aucune différence.

‘‘ Une génération qui peut

changer les choses, qui peut se lever, se faire entendre,

d’autant plus sur les questions d’environnement.’’

Chacun apporte son savoir-faire, tournage de clips vidéo, montage, graphisme, musique, etc. Et s’ils assurent en classe ce n’est pas pour se préparer un avenir professionnel, mais plutôt pour que leurs parents leur « fichent la paix » et les laissent se retrouver. Car l’école, affirme Nil, ne leur apprend rien qui leur soit utile dans la concrétisation de leur projet. « Petite Poucette » n’a plus besoin de remplir sa tête de savoir, puisqu’elle « tient là, hors d’elle, sa cognition jadis interne », analyse Michel Serres. Elle n’a qu’à ouvrir son ordinateur pour accéder à un savoir bien plus large que ce que sa seule mémoire ne pourrait en contenir. Un savoir « accessible par web, Wikipédia, portable, par n’importe quel portail. Expliqué, documenté, illustré, sans plus d’erreurs que dans les meilleures

25% Chômage chez les jeunes En France, un quart des jeunes actifs sont au chômage. En Europe, ce taux est deux fois plus élevé que celui des adultes.


qui lui permettrait de gagner beaucoup d’argent et un job intéressant peu rémunérateur, son choix est fait. Ses modèles, des rappeurs américains issus du ghetto, comme Kendrick Lamar, et qui aujourd’hui sont immensément riches... « JE SUIS POUR LA MONDIALISATION DES LUTTES »

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Alban Hefti – Or Norme – DR Amélie Deymier

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OR SUJET

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Francisco lui a une autre philosophie. Il a 25 ans, il est ingénieur de formation, mais a décidé de changer de voie pour être plus en accord avec ses convictions : « je ne veux pas travailler pour un système qui pousse vers le progrès au détriment des sociétés et de la planète, je trouve ça illogique » dit-il. Aujourd’hui, il est étudiant en géographie à Strasbourg et très engagé dans diverses associations qui luttent pour l’environnement, comme Campus Vert « une association de sensibilisation aux thématiques environnementales ». Arrivé d’Équateur à l’âge de 18 ans pour faire ses études « dans un modèle de société qui ne me correspond plus » dit-il, Francisco refuse de se laisser embobiner par la pensée dominante selon laquelle les jeunes d’aujourd’hui sont désintéressés et préfèrent rester scotchés à leurs écrans plutôt que de s’investir dans la société, la politique ou l’environnement. Au contraire, Francisco dit appartenir à une génération « qui peut changer les choses, qui peut se lever, se faire entendre, d’autant plus sur les questions d’environnement ». En haut : Laura En bas : Lucas

encyclopédies (…) Nul n’a plus besoin des portevoix d’antan », ajoute-t-il, ces professeurs que l’on n’écoute même plus dans les amphis du supérieur. Débarrassée de la nécessité d’apprendre, Petite Poucette peut à loisir laisser aller son « intuition novatrice et vivace (…) Là réside le nouveau génie ». Malgré tout, le Bac reste un diplôme important pour Nil. Si le projet qu’il nourrit avec ses amis ne se concrétise pas et ne lui permet pas de vivre, le Bac lui permettra de faire des études supérieures, si possible loin de Strasbourg, d’intégrer une école de journalisme et pourquoi pas de réaliser son plus grand rêve : rejoindre la rédaction de Booska-P, un magazine sur la culture hip-hop dont il est un fervent lecteur. Mais plus important que les rêves il y a l’argent avoue-t-il, même si il trouve que « c’est triste de dire ça », c’est une réalité. Sauf à intégrer la rédaction de Booska-P, entre un job peu épanouissant

Francisco est intarissable sur les problèmes écologiques que rencontre la planète. Il a une connaissance aigüe des enjeux, que ce soit ceux de l’exploitation des mines de charbon à Rembach en Allemagne ou du problème de la déforestation en Amazonie. « Il faut mondialiser les luttes » dit-il, « ce qui se passe au Pérou, en Équateur, en Guyane, en Colombie face aux entreprises minières et l’extractivisme, qui est nocif aux modes de vie des populations locales et à l’environnement, on l’a ici, à 400 bornes de chez nous en Allemagne ! Il se passe la même chose, des personnes occupent le site, elles se font attaquer par la police, par l’armée, par des milices privées (…) Ce qui se passe à un endroit du monde fait écho à ce qui se passe à l’autre bout » et peut inciter les peuples à se mobiliser. « Le militantisme social ou écologique a tout à gagner de la mondialisation ». Dans dix ans, Francisco voudrait « parler aux gens », pouvoir partager ses expériences, comme ce voyage


qu’il a fait en stop il y a deux ans, de Göteborg à Toulouse, et dont il a entrepris d’écrire le récit. Car il n’a peur de rien... à part peut-être « de passer à côté de quelque chose de génial que j’aurais pu faire ». La peur de ne pas profiter de tous les possibles qui s’offrent à lui. Une sorte de vertige face à cette infinie fenêtre ouverte sur le monde. « IL FAUT QUE J’AILLE VOIR CE QUI SE PASSE DEHORS, SINON JE VAIS ME FAIRE NIQUER PAR LA VIE » Lucas aussi est angoissé à l’idée de devoir choisir. À 24 ans, il dit avoir toujours beaucoup de choses à dire car il est passionné par toutes sortes de sujets. « Apprendre un métier, dit-il, c’est comme si on se résignait à faire une seule tâche. Moi ça m’embête parce que je suis vraiment multipôles, je m’intéresse à tout, la science, le sport, la musique, la culture, la danse, j’aime lire... ».

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Lucas ne veut pas « se résigner à une seule chose (...) Je suis déjà frustré avant d’avoir commencé, je suis étouffé même » et il a peur de s’ennuyer. Il a commencé des études de physique-chimie, mais sur les bancs de la fac à l’âge de 19 ans il s’est dit : « il faut que j’aille voir ce qui se passe dehors, sinon je vais me faire niquer par la vie ». Dépité par le modèle de vie qui se profilait devant lui, auquel tous ses camarades semblaient aspirer, et habituer à vivre sur les routes du monde entier depuis sa plus tendre enfance grâce au travail de son père chercheur

en géologie, il a pris la clef des champs. Il y a quelques mois, une amie l’a invité à venir voir une pièce de théâtre à Strasbourg, il est monté dans un train et il est resté. Certains diront que c’est son esprit d’aventure qui lui donne autant de liberté. Lucas l’analyse plutôt comme un contre-pied à l’excès d’exigence et de rigueur qu’il a subi étant enfant et qui l’empêche paradoxalement de trouver sa place aujourd’hui. Car derrière l’apparence bohème de son mode de vie il y a la rue. Nous l’avons rencontré au sein de l’association L’Étage à Strasbourg qui s’occupe des jeunes en très grande difficulté « une bouée de sauvetage » qui lui permet aujourd’hui de se poser, de retrouver un peu de stabilité et de recommencer à chercher sa voie. « CE QU’ON M’A DONNÉ, J’AI ENVIE DE LE RENDRE » Laura, 24 ans, a aussi trouvé une aide et un soutien précieux à L’Étage. Arrivée à Strasbourg il y a quelques années après un « événement familial assez difficile », elle a connu la rue, les centres d’hébergement, la galère et puis le Réseau Express Jeune (YEN), un réseau européen d’associations qui œuvre pour l’inclusion sociale des jeunes au niveau local, régional et européen. Grâce aux programmes proposés par ce réseau, elle a pu effectuer plusieurs séjours en Europe, rencontrer d’autres jeunes de nationalités

Ci-dessus : Francisco


Photos :

Alban Hefti – Or Norme – DR

Texte :

Amélie Deymier

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différentes, en difficulté comme elle, partager son histoire, découvrir qu’elle n’est pas seule à être « hors norme, à sortir du cadre ». C’est lors d’un de ces séjours qu’elle a pu travailler sur une thématique qui l’anime particulièrement, la communauté LGBT : « avant ce projet (en Roumanie), je me posais beaucoup de questions sur mon orientation sexuelle (…) sur le genre », car Laura dit ne pas se sentir forcément femme. Mais grâce à ses différentes expériences à travers l’Europe, elle a pu reprendre confiance en elle : « C’est un tremplin, ça m’a fait grandir, réfléchir (…) voyager ça forge ». Aujourd’hui, Laura fait un Bac Pro SPVL, Service de proximité et de vie locale. Cela lui permettra de travailler dans l’animation auprès de différents publics : « ce qu’on m’a donné, j’ai envie de le rendre (…) de me rendre utile pour la société ». Elle a par exemple créé une antenne strasbourgeoise du collectif Les amoureux des bancs publics qui milite pour les couples franco-étrangers et les aide dans leurs démarches administratives. Elle est aussi membre de l’association Femmes d’ici d’ailleurs, qui propose à des familles monoparentales défavorisées de sortir de leur quartier pour leur faire découvrir autre chose. Et enfin elle est bénévole pour l’association Regard qui permet à des familles ayant des enfants en situation de handicap de leur offrir un temps de répit plusieurs week-ends par an. Son Bac en poche Laura se verrait bien poursuivre ses études ou repartir à l’étranger via un SVE, un service

‘‘ Une génération qui peut changer les choses, qui peut se lever, se faire entendre, d’autant plus sur les questions d’environnement.’’ volontaire européen. « J’ai envie de voir du pays, de découvrir de nouvelles cultures, de rencontrer de nouvelles personnes ». Nil, Francisco, Lucas, Laura... Ils n’ont rien des clichés que l’on a l’habitude de plaquer sur ces fameuses générations Y et Z, à commencer par celui selon lequel ils vivraient dans un monde virtuel et perdraient le sens des réalités. Au contraire, les réseaux sociaux et plus globalement les NTIC, sont pour eux le moyen de rester connectés les uns aux autres, d’entretenir des relations bien réelles, de s’informer, et d’avoir une conscience du monde dans sa globalité, et c’est sans doute ce qui pourra le sauver. 1 Trois jeunesses, la révolte, la galère, l’émeute (Ed. Le bord de l’eau, 2018) 2 Gilles Vermot Desroches, Le printemps des Millénnials. Débats Publics, 2018. 3 La Commission internationale de stratigraphie de l’Union internationale des sciences géologiques 4 Michel Serres, Petite Poucette. Le pommier, 2013. 5 Gilles Vermot Desroches, op. cit.


ET TOI, TU FERAS QUOI PLUS TARD ? LES « AFTER SCHOOL » DE L’ACADÉMIE DE L’ORIENTATION proposent aux lycéens et post-bac des ateliers thématiques consacrés à trouver des réponses aux problématiques de chacun.

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LES ATELIERS DES « AFTER SCHOOL » :

• Choix d’orientation

• Prise de parole en public

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ÊTRE JEUNE AUJOURD’HUI

AMÉLIE Le colibri

Alban Hefti – Or Norme – DR Amélie Deymier

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Texte :

Photos :

Elle « fait sa part » convaincue que cela pourrait bien changer le monde. Portrait d’Amélie Worms, une jeune femme de 20 ans lucide et engagée. D’aucuns appelleront ça le destin, d’autres un signe de l’Univers, nous dirons simplement qu’il y a des moments où le hasard fait plutôt bien les choses. Nous avons rencontré Amélie à la terrasse d’un café de la Petite France, en plein été indien, alors même que nous discutions de ce dossier sur les jeunes d’aujourd’hui. Elle a surgi de nulle part, un grand panneau entre les mains sur lequel on pouvait lire  : « C’était comment la canicule cet été ? ». Un dispositif de rue appelé « porteur de paroles » qui consiste à interpeller les passants avec une question simple, mais percutante pour les amener à s’interroger, à s’exprimer et pourquoi pas débattre. Le ton était donné. TROUVER DU SENS Amélie a 20 ans, elle est étudiante en Sciences Politiques. C’est une jeune femme simple, réfléchie, calme, posée et... pragmatique : « J’ai choisi une voie très généraliste avec plein de débouchés possibles car le diplôme c’est la clef » assure-t-elle. « On n’a pas le choix. La première chose qui est demandée quand on postule quelque part c’est quel est votre diplôme ». Elle ajoute : « J’aimerais bien faire un Master en stratégie territoriale urbaine, tout ce qui est gouvernance des villes. Je pense que c’est là qu’il y a beaucoup de travail à faire et des défis intéressants à relever ». En attendant, elle profite

‘‘ Aujourd’hui on est amené à bouger d’une ville, d’un pays à l’autre. On sait très bien qu’on n’aura pas un seul métier dans notre vie. ’’

d’une année de césure avant de partir étudier à l’étranger pour effectuer son service civique au sein des Petits débrouillards : « une association strasbourgeoise d’éducation populaire qui fait de la médiation scientifique sur de grandes thématiques comme la transition numérique et écologique et tout ce qui a trait à l’humain et au vivre-ensemble ». Pour Amélie le service civique c’est l’opportunité de gagner en expérience professionnelle sans avoir de qualification particulière. Une manière de parfaire sa formation universitaire, de mettre de côté la théorie pour s’engager concrètement sur le terrain, car « participer à des activités tournées vers les autres ça donne du sens à notre quotidien » assure-t-elle. La solidarité, le vivre-ensemble, le partage, l’équité... ces valeurs, Amélie dit les avoir héritées de sa grand-mère qui a toujours été engagée et l’est encore aujourd’hui à l’âge de 85 ans, « un véritable exemple ». Et puis, treize années chez Les scouts et guides de France cela vous forge aussi ce genre de tempérament. Cela vous donne envie de monter une antenne jeune Amnesty International dans votre lycée, de passer l’été au Cambodge dans le cadre d’un projet solidaire, ou d’aller toutes les semaines dans une école pour le compte d’ATD Quart Monde afin de transmettre le goût de la lecture à des enfants issus de quartiers défavorisés. Et quand on lui fait remarquer qu’elle compte parmi les exceptions, voilà ce qu’elle répond : « Contrairement à ce qu’on a l’habitude d’entendre, je pense qu’on est une


génération engagée, qui a envie de faire bouger les choses. Beaucoup de personnes sont prêtes à s’investir. Il n’y a qu’à voir le nombre d’associations qui existent à la Fac ou ailleurs ». Amélie a réponse à tout, mais dans le bon sens du terme. Ce qui est frappant en l’écoutant c’est le regard lucide et informé qu’elle porte sur le monde : « Si on est curieux dans cette société, il y a beaucoup à découvrir…». CROIRE EN L’EUROPE De la curiosité, Amélie n’en manque pas. C’est ce qui l’a poussée à participer à plusieurs projets européens comme l’European Youth Evens (EYE) qui permet aux jeunes de faire entendre leur voix sur les grandes problématiques européennes. Ou encore l’European Youth Convention (EYC) : 4 jours, 150 jeunes venus de 38 pays réunis à Strasbourg pour rédiger une Constitution européenne simplifiée et accessible à tous. L’idée, imaginer une Constitution pour créer du lien politique entre les différents États membres, en valorisant les fondements de l’Union et en simplifiant la compréhension de son fonctionnement : « Je pense que les gens n’aiment pas l’Europe parce qu’ils ne la comprennent pas. Beaucoup ne connaissent pas le fonctionnement de l’UE et du coup s’en méfient. Ce qui est assez naturel. Mais aujourd’hui si on n’avait pas l’UE beaucoup de choses n’iraient pas ». Cette Constitution est aujourd’hui entre les mains des députés : « Si ils y trouvent un intérêt on aura réussi quelque chose ». Et si les députés n’y trouvent pas l’intérêt escompté, le programme aura au moins servi à forger une solide conscience européenne dans la tête de ces jeunes qui en sont tout de même l’avenir. Amélie est convaincue que l’Europe peut être un moteur pour faire changer les choses, surtout sur le plan écologique  : « Si l’UE arrête d’importer tel ou tel produit, ça peut servir d’exemple et se répercuter à l’échelle mondiale ». Elle cite le cas de l’huile de palme : « S’il n’y a plus de demande en UE, on arrêtera d’en produire. Et si on arrête d’en produire, on réduit la destruction des forêts ».

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La logique est peut-être implacable, mais l’optimisme n’est pas sans faille : « Est-ce que notre petite action isolée va servir à quelque chose ? Parfois on se demande ». Car Amélie dit quand même trouver le monde inquiétant. Ses parents et ses grands-parents avaient conscience des problèmes à venir, mais dans leur tête, ça n’allait pas concerner leurs enfants. Amélie et ses amis eux se questionnent ouvertement quant à la responsabilité d’avoir des enfants

aujourd’hui. C’est une chose dont ils parlent entre eux : « On se demande réellement quelle planète ils auront ». PENSER L’AVENIR Malgré tout Amélie pense à l’avenir. Pour elle, pas question de traverser la rue et de trouver un job : « Un travail ce n’est pas uniquement des ressources financières, c’est aussi une valorisation dans la société. C’est d’ailleurs souvent le premier thème qu’on aborde quand on rencontre quelqu’un » faitelle remarquer, « preuve que c’est important. »

‘‘ Je pense qu’on est une

génération engagée, qui a envie de faire bouger les choses. ’’ Dans 10 ans, elle se verrait donc bien travailler pour des villes et développer des projets de Smart Cities. Autrement dit, des villes intelligentes auto-gérées, avec des constructions durables qui produisent plus d’énergie qu’elles n’en consomment. Des villes qui arrivent à réduire leurs déchets. Des villes dans lesquelles il y aurait plus de vélos que de voitures, dans lesquelles les citoyens pourraient s’engager et sentir qu’ils sont force de proposition. Agir au niveau local dans une pensée globale. Selon elle, quelqu’un qui doit prendre une décision pour une grande région alors qu’il ne la connaît pas cela a beaucoup moins de sens que si il appartient à cette région. Elle ajoute : « La subsidiarité est un principe important dans l’UE », l’Europe, encore... Elle conclut : « Je pense qu’on est une génération pleine de ressources, pleine d’idées, avec une forte capacité d’adaptation. Aujourd’hui on est amené à bouger d’une ville, d’un pays à l’autre. On sait très bien qu’on n’aura pas un seul métier dans notre vie. On suit des filières généralistes et après on s’adapte sur le terrain. On a les réseaux sociaux, le fait d’être connecté, de pouvoir échanger... Ce sont des atouts qui vont nous permettre d’être acteurs du monde de demain. Mais si on n’est pas capable d’être acteur à son échelle, on ne peut pas prétendre l’être à plus grande échelle. Il faut déjà être actif dans sa ville, dans son quartier, etc. C’est le principe du Colibri. Je fais ma part, tant pis si cela ne fonctionne pas, mais au moins je l’aurais faite ».


ARTISTE

Auxiliaire de Vie

« April is the cruellest month » T.S. Eliot

Les chants d’oiseaux se bousculent dans l’air chargé de lumière. Et cette folle respiration de la verdure après l’orage d’hier soir, le bourdonnement des abeilles dans les buissons et les arbres en fleur… que de promesses d’aube que nos vies ont du mal à tenir la journée.

Eleina Angelowski

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Une fois dans l’escalier de l’immeuble, Il essaie de ne pas faire de bruit en montant l’escalier en bois. Le samedi les gens dorment encore à cette heure-ci. Il y a deux mois, on lui a donné la clé pour qu’il puisse entrer seul pour lui faire sa toilette et l’aider à prendre le petit-déjeuner. Elle ne pouvait plus se lever facilement, mais s’accrochait à la décision de rester chez elle, jusqu’à la fin. Comme ce papy aussi, pour qui Félix faisait la cuisine trois fois par semaine. Il le trouvait toujours dans la même position : assis sur sa chaise, le regard fixé sur un point de sortie vers l’inexistence. Il l’avait photographié, une façon de s’assurer de la réalité de son propre regard face à une situation sans témoin et sans issue. Ce boulot d’auxiliaire de vie n’était pas qu’alimentaire. C’était le contact avec l’inverse de lui-même (jeune, fort, artiste, promis au futur) qui lui donnait le sentiment de franchir une frontière, d’accéder à une sorte de Pôle Nord au cœur de la ville. Exploration, engagement… il avait besoin de se donner du sens, comme quand il faisait ses films et ses photos avec les sans domiciles fixes qui squattaient les friches où il graffait… Ses affaires posées dans le couloir, Félix s’avance vers la chambre à coucher, il n’entend pas la voix de Rose qui, d’habitude, l’accueille avec un léger râle en guise de « Bonjour, mon garçon ! ». Le silence est pesant dans l’air enfermé comme un toit qui menace de s’effondrer à tout instant. Il sent l’odeur de l’absence planer au-dessus des draps rose pale, avant de la percevoir au milieu du grand lit nuptial. Elle ne porte sur elle qu’une couche. Ses mains ridées paraissent si petites couvrant le visage maigre. Un vieux bébé, décharné, en position fœtale. La peau sur les os est presque transparente. Il n’en reste plus que la coquille, évacuée. Il respire à peine, comme

‘‘ Comment est-ce possible que nos vieux soient si isolés, comme sur une autre planète, triste et abandonnée ? ’’ vidé de toute pensée, suspendu à son regard, médusé. Ses dernières semaines Rose refusait de manger. Félix attendait patiemment que la cuillère s’approche de ses lèvres. Parfois elle accélérait un peu le mouvement comme si un vieux réflexe de vie s’en saisissait. « Manger seule… je n’ai plus de force ! Il n’y a plus que toi qui me voit manger… qui me voit, à part les aides-soignants, les infirmières et le docteur de temps à autre. Mais non, je ne veux pas que tu me nourrisses à la bouche. Ça me fait de la gymnastique, bouger mon bras... » Il pensait soudainement à sa grand-mère : « Pouvait-elle se sentir aussi seule et désespérée parfois ? Comment est-ce possible que nos vieux soient si isolés, comme sur une autre planète, triste et abandonnée ? Finirais-je aussi seul moi aussi ? » Il n’y a plus rien à faire, ni la toilette, ni le petit déjeuner… Il se sent paralysé. Puis enfin une pensée… La photographier ? Il s’accroche très fort à cette idée pendant un instant, comme pour sortir de la stupeur et fait quelques pas jusqu’au couloir pour chercher son appareil photo. Quel mot étrange ! Il pense appareil, appareillée… Mais à la moitié du chemin, il se réveille et s’arrête. Non, ça il n’a pas envie de le faire. Le mot « sacré » ne fait pas vraiment partie de son vocabulaire, mais là, il se voit seul pour la première fois, face à la mort. Comme si le bruit de l’appareil, son objectivité machinale, allait trahir cette intimité qui s’est soudainement imposée à lui, comme si l’absence de Rose demandait haut et fort à se faire respecter... Ce n’est pas comme s’il craignait un jugement moral des autres. L’art contemporain est au contraire


tellement fasciné par la mort. On expose même des macchabées. Cette année il avait vu aussi le corps en cire d’une très vieille dame, toute nue, au Musée d’Art contemporain, la peau tamponnée de partout avec des logos de marques : Mc Donald’s, Nescafé, Ford, Bayer… Comment faire la part des choses entre la critique engagée et le conformisme morbide de cet art officiel de la mondialisation ? À l’état brut, sans âme, la vieillesse paraissait plus violente que la mort. Comme une mort simulant le vivant… Comme tous ces gens qui écrivent dans les journaux que la fin du monde est imminente et qu’il n’y a rien à faire, juste gérer la fin… un article dans Libération, pas sur un site de complotistes avérés. Non, ce n’est pas la mort, c’est bien la vie qui demande à se faire respecter, d’urgence, dans toute sa réalité, surréalité et puissance… Félix se précipite sur les fenêtres, les ouvrant les unes après les autres pour faire entrer la lumière, l’air, le bruit de la rue… Il est saisi par un sentiment inconnu : un mélange concentré de peine et de bonheur qui se traduit dans un éveil des sens, une luminosité douloureuse à l’intérieur de soi. Comme si le regard de Rose le pénétrait de partout. Il l’avait photographiée il y a quelques semaines. Elle regardait la neige tomber par la fenêtre. Sa soupe avait refroidi. Dans ses yeux le soleil du janvier. Son visage ridé paraissait presque minéral. Il en avait fait une gravure à la pointe sèche qu’il pensait lui offrir. Une œuvre où la beauté s’aiguisait sous les griffes de la vieillesse. Il la porte aujourd’hui, dans sa sacoche, mais ne l’avait montré encore à personne. Et là, face à l’impassibilité de la mort, il ressent soudain l’impératif de bouger, saisi par une poussée d’énergie. Il les appellera une ou deux heures plus tard, les services sociaux. Là il faut y aller… comme dans le temps, en course contre la montre pour réaliser un graffiti en catimini. Prendre la voiture et foncer vers le port du Rhin. Il a dans le coffre de sa voiture un mini atelier, en tout cas un pot de peinture de sous-couche, quelques bombes blanches et noires. Ça doit suffire.

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Une demi-heure plus tard Félix est déjà sur place, sous les grands ponts, près des rails abandonnés du train. Face au mur, à la matière brute, vivant ! Il n’a pas le temps de faire une préparation et un quadrillage parfaits, tellement le désir est pressant de libérer le regard de Rose, le voir s’épanouir au milieu de la végétation, à l’état sauvage, près des rails, son visage comme une gare solitaire au bord d’une voie ferrée disparue des cartes. Elle sortira enfin de ces longs mois de réclusion et d’hiver. Il plantera là son regard assoiffé de pluie,

de vents et de saisons. Il est assailli par un étrange éblouissement qu’il n’avait ressenti depuis longtemps. Parcouru de frissons, il se rappelle la première fois, dans la maison abandonnée au cœur de la forêt… là où il avait décidé de peindre son premier graffiti. Il avait tout juste 14 ans. Avec ses parents, Félix habitait dans un ancien manège à chevaux, transformé en résidence d’artistes. Un monde à part, aux environs de Paris. Sa famille y partageait le quotidien de plein de gens de la Comédie-Française, de chanteurs comme Jacques Higelin et… Comme c’est bon ce goût de verdure et de liberté où il jouait avec ses potes en pleine forêt. Au milieu des herbes folles, il se réveillait pour une chasse aux miracles, arrachés de force au quotidien des adultes… Tiens, sur le mur la peau de visage de Rose commence à ressembler à une peau d’animal, parcourue par des fils électriques, les énergies vitales se répandent sur le mur, pénètrent la terre, montent et descendent… Les heures ont filé sans qu’il s’en aperçoive. Puis les jours, les mois… *** Cet automne, tout va bien pour Félix. Il vient de terminer une commande pour la Ville, rue de la Fonderie, sur deux murs qui bordent un petit


Eleina Angelowski

Texte et photos : OR SUJET

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‘‘L’intérêt de leur travail ? La provoc ! Rentrer dans la peau de personnages qui interrogent le spectateur sur leur identité : femmes ou hommes ? ’’ terrain de basket, abrité de la pluie, où des jeunes se rassemblent pour jouer tous les jours. C’était dans le cadre de l’anniversaire du MAMCS qui fête ses vingt ans, mais les gros sous sont allés à deux artistes américains, installés à Brooklyn à qui on a commandé une fresque de 1000 m2,, des dessins sur la verrière de la gare et sur les trams : que du pop art aux influences des comic strips  américains ! Puis on a distribué quelques restes de l’argent public aux artistes de la région, dont Félix pour décorer des murs en ville, ici et là. Le journal de la région, les DNA, a parlé de la « fresque du graffeur Félix Wysocki-Apaiz, sur les murs du terrain de street ball de la rue de la Fonderie. Fonderie qui fait, d’ailleurs, le thème de ce magnifique décor réalisé dans le cadre des vingt ans du Musée d’art moderne de Strasbourg. » Un décor ? Félix avait hésité quant au thème. Il avait carte blanche, mais...

Il a joué la carte du patrimoine. C’était pourtant une des rares fois où il n’avait pas pu utiliser une photo personnelle car il ne s’était jamais rendu lui-même dans une fonderie. Du coup, la force du dessin n’est pas la même. Il aurait aimé sentir la chaleur, percevoir les lumières, les bruits et le rythme des gestes d’une vraie Fonderie avant de la peindre… Tant pis. De toute façon de nos jours il ne faut pas trop pousser sur les exigences. Tiens, aujourd’hui il a partagé sur sa page Facebook un article du Monde titré : « Débrouille et petits jobs : les artistes débutants entre coups de bol et ras-le-bol. Précarité, incertitude, tâtonnements... » On lisait plus loin : « C’est un milieu particulier que celui de l’art, un milieu où on est choisi plus qu’on ne choisit » Choisi, mais par quel critère ? L’article suggère la réponse en racontant l’histoire exceptionnelle d’Elsa et Johanna, deux photographes de 27 ans, qui, à peine deux ans après la sortie de l’Ecole nationale des arts décoratifs (Ensad) et de l’Ecole nationale supérieure des beaux-arts de Paris (ENSBA), ont le privilège d’exposer leur travail à la Galerie La Forest de Divonne. L’intérêt de leur travail ? La provoc ! Rentrer « dans la peau de personnages qui interrogent le spectateur sur leur identité : femmes ou hommes ? Déguisés ou travestis ? »… Certes, sa fresque rue de la Fonderie n’était rien de cela. Était-ce un manque de courage, de radicalité ? Était-ce de la vraie radicalité que de travailler sur des sujets à la mode comme la transsexualité ou d’autres genres de transgressions ? Félix n’avait pas non plus peint la mort, à la manière des deux pop artistes américains qui ont dessiné une sorte de Death army à gauche de l’entrée du MAMCS. Avec une petite


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fille accrochée au pantalon d’un de ces orques, macabres et menaçants, engagés dans une marche contre l’humanité, une humanité médusée, fascinée par leur gigantisme…

« L’unique devient multiple », c’était encore une

Qu’en pensera une petite fille qui viendra visiter le musée avec sa classe pour la première fois ? C’est la fête du musée !? La fête de la mort qui écrase des petites filles, de la désensibilisation par l’horreur décorative, la fête de l’ambiguïté qui fait croire que tout est pour du faux ? « Les sabliers coulent dans le spectacle de la Mort », écrivent ces artistes qui dénoncent le spectacle par le spectacle.

Que faire alors ? Aujourd’hui, chaque fois qu’il se

La mort… Félix vient de se rappeler le visage de Rose, toujours là, près des rails au Port du Rhin… Mais elle n’y est plus toute seule. Depuis deux ans, il a dessiné autour d’elle d’autres visages, d’autres corps, toujours en noir et blanc, des personnages de divers projets se sont réunis ici… Pourtant, ce n’est plus pareil. Ils étaient nés d’une commande dans le cadre d’un projet financé par la ville de Schiltigheim et des promoteurs immobiliers… Il s’y était baladé il n’y a pas longtemps et avait ressenti une sorte de lassitude et de tristesse. Il n’arrivait plus à s’imaginer seul face au mur, face à la matière, source qui jaillit d’un pur désir créateur…

elle aussi devient titre d’un projet subventionné ?

citation du « poème » associé au projet des artistes de Brooklyn. Oui, Walter Benjamin en avait déjà parlé en son temps…

retrouve devant un mur, quelque part dans une zone abandonnée, à l’intérieur de lui une petite voix lui dit que son dessin sera peut-être remarqué par les institutions et on lui en commandera plus et plus grand… Ce serait fini avec la spontanéité et la gratuité du geste qui nourrissent l’inspiration ? Comment retrouver sa liberté dans un monde où C’est pour cela qu’il a osé dire non à la proposition de la mairie de Schiltigheim de conserver une de ses fresques dans le cadre de la reconversion urbaine de la friche Istra… Dire non, sans monnayer ce geste, c’est parfois salutaire pour préserver quelques arbres de sa forêt vierge intérieure. C’est pour cela aussi qu’il continuera à faire des petits boulots même s’il a déjà gagné le prix de la SAAMS, exposé à START, ressenti le goût d’avoir été choisi… Il aime cette idée d’être artiste - auxiliaire de vie.


INDÉPENDANTS

Le retour aux espaces partagés

Photos :

Izhak Barbara Romero

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Texte :

Ils ont pour la plupart connu le travail en entreprise ou le boulot à la maison. Éprouvé le sentiment « corporate » dans une société, ou le mélange d’excitation, de liberté, et d’isolement de l’entrepreneur. Pour trouver un entre-deux, ils ont opté pour le coworking, des espaces de travail partagés qui se développent à Strasbourg depuis quelques années déjà. Rencontre avec ces coworkers, salariés ou indépendants, à la plénitude retrouvée. Réseauter, partager les frais, rompre la solitude… Voilà les trois piliers du coworking, impulsé par la génération Y en quête d’un nouveau sens au travail. Une génération qui a besoin d’évoluer au sein d’une communauté, sans forcément être « corporate ». Une génération qui recherche une certaine flexibilité et une liberté d’aller et venir. Une génération qui fuit en revanche l’isolement. « J’ai travaillé pendant un an et demi chez moi, jusqu’à ce que je me rende compte que ça rend fou », confie ainsi Pauline Robert, rédactrice, community manager et traductrice de 29 ans. Ne pas séparer ses espaces professionnels et privés n’est pas très sain. » Un sentiment partagé par l’ensemble des coworkers interrogés. « Insidieusement, des choses négatives se mettent en place, on réalise qu’on sort moins de chez soi, que l’on ne met même plus ses chaussures, un geste pourtant naturel quand on travaille… », se souvient Céline ChamplonNussli, 30 ans, illustratrice en reconversion. « LORSQUE L’ON EST PLUS OUVERT, LES OPPORTUNITÉS ARRIVENT » Mieux : en quittant son domicile pour prendre un bureau chez Hello Working il y a deux mois, Céline a boosté sa carrière.  J’ai fait plus en un mois et demi qu’en un an, sourit-elle. Je suis sortie de mon isolement, je me suis sentie revivre. Et lorsque l’on est plus ouvert, les opportunités arrivent ! Je suis aussi plus

productive, je participe à davantage de soirées professionnelles, je consulte plus d’annonces… Bref, j’ai désormais une démarche proactive. » Car même si les coworkers travaillent dans des branches différentes, une émulation naturelle se fait. « À la base de l’association Alsace Digitale, il y avait deux entrepreneurs qui souhaitaient mutualiser leurs moyens et rompre la solitude », souligne Emmanuelle Ebel-Jost, vice-présidente. « Depuis, la Plage digitale est devenue un vivier d’indépendants, qui peuvent à un moment ou un autre confier une mission à un coworker. Cela permet de travailler de manière plus agile. » « On ne travaille pas forcément ensemble, mais l’on peut connecter avec le réseau d’un réseau », rebondit Vivien, chercheur salarié installé à Quai numéro 10. Salarié ? Oui. Aussi surprenant que cela puisse paraître, la tendance se généralise. « Nous sommes face à des entreprises qui ont du mal à recruter sur place ou qui s’ouvrent au télétravail, soit par souci d’économie – ça coûte toujours moins cher que les charges de locaux - soit pour répondre à une demande du salarié, » confie Romain, vice-président de Quai numéro 10, lui-même salarié de sa boîte basée à Aix-en-Provence. Un fait que confirme David Bourguignon, ingénieur en informatique de 47 ans, preuve à lui tout seul que les espaces de coworking ne


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‘‘On ne travaille pas forcément ensemble, mais l’on peut connecter avec le réseau d’un réseau’’


Photos :

Izhak Barbara Romero

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OR SUJET

Texte :

COOL WORKING

“Les coworkers prennent plaisir à partager un café, un petit déj improvisé, à jouer au baby...” sont plus l’apanage des « Y indépendants ». « Ma société est à Paris et a du mal à recruter. On est répartis partout en France. Tant que le travail est fait, elle s’en fiche qu’on soit au Maroc, à Strasbourg ou à Lyon ! Elle me paye mon espace. C’est important pour moi d’aller dans un lieu pour travailler, cela compense le manque de relationnel et nous met en mode travail. J’ai travaillé

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dans une entreprise, mais cela me convient mieux d’avoir un petit peu plus de liberté. De temps en temps, je peux rester chez moi pour réceptionner un colis par exemple. »

Chaque espace de coworking propose des services plus ou moins poussés, une cuisine partagée, une salle de réunion, parfois même un espace de détente. Les coworkers prennent plaisir à partager un café, un petit déj improvisé, à jouer au baby, à parler d’autre chose que de travail, voire même à se retrouver à la sortie du « bureau ». S’ils réunissent essentiellement des individus qui peuvent choisir entre des tarifs « flex » ou à plein temps, une autre tendance émerge : l’installation de plusieurs entreprises dans les mêmes locaux, à l’instar du « Share Hotel » proposé par l’agence Izhak et qui réunit à ses côtés Pokaa, Teewii, Badakan et la régie d’Or Norme. « C’est plus un espace de “ Cool working”, un lieu où l’on peut s’exprimer à fond, partager notre temps et du business », confie Sébastien Lopez, cofondateur d’Izhak. « On partage tous une vision, personne ne doit se sentir exclu. » Un modèle nouveau où personne n’a de bureau attitré, et divisé en plusieurs espaces, du plus calme pour une concentration maximale, à l’espace partagé où l’on peut mettre de la musique, faire du skate ou se détendre sur un hamac, jusqu’à la « plus petite boîte de nuit de Strasbourg » avec boule à facettes pour s’éclater sur de good vibes ! Le train du « cool working » productif semble en marche !


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Photos :

Michel Nicolas – Alban Hefti Véronique Leblanc

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OR CADRE

Texte :

DANS LES COULISSES du Maillon « Poser les valises au Maillon ». Créée la saison dernière, l’invitation faite à des artistes de passer du temps dans les murs du théâtre se poursuit en 2018-2019 avec deux noms retenus : la metteuse en scène franco-syrienne, Leyla-Claire Rabih et l’artiste circassien Clément Dazin. Tous deux présenteront un spectacle dans le cadre de la programmation officielle, « Chroniques d’une révolution orpheline » en mai pour l’une, « Humanoptère » pour l’autre, également en mai. Mais quel est leur projet mené en parallèle ? L’EXODE POUR LEYLA RABIH « C’est le sentiment de ne pas être au bon endroit au bon moment qui est à l’origine de mon projet » confie Leyla Rabih. Une impression de « déphasage » éprouvée au Liban, en 2015, dans le cadre d’une résidence de travail autour de sa pièce consacrée à la révolution syrienne. « J’étais là-bas, au plus près des événements pendant que des centaines de milliers de Syriens débarquaient en Europe pour y demander l’asile ». S’est alors posée la question de l’exode. « Comment se reconstitue-t-on lorsqu’on a dû fuir son pays ? » Une problématique qu’elle a commencé à explorer et qu’elle va creuser lors de cette saison du Maillon. « Lorsque j’en ai discuté avec Barbara Engelhardt – directrice du théâtre – elle a eu l’idée de travailler avec le Musée d’art moderne et contemporain, raconte Leyla, et cela m’a séduite. » « Quel regard peuvent avoir de nouveaux arrivants sur des collections d’art européen ? », « Font-elles écho à certains aspects de leur vie ? », « Comment perçoivent-ils la culture de leur nouveau cadre de vie ? » « C’EST DIFFICILE D’ÊTRE LOIN DE CHEZ SOI » En cette soirée de novembre où nous rencontrons, « tout est prêt en ce qui concerne le Maillon, le MAMCS et moi » annonce Leyla. « Reste à travailler avec les organisations qui feront le lien avec les participants. » Foyer Notre-Dame, C.A.D.A (Centre des demandeurs d’asile)…

Et elles sont là, au bar du Maillon, prêtes à entamer la réunion qui suivra l’interview. Leyla sait que ce ne sera pas simple de tenir le rythme des ateliers car « c’est difficile d’être loin de chez soi ». L’assiduité n’est pas évidente quand il faut jongler avec les convocations administratives, les rendez-vous médicaux… « mais il est important de tout qu’un groupe se structure pour que naisse le lien. » Baptisé « Traverse », l’atelier commencera en mars. Mêlant pratique théâtrale et découverte du musée, il fera l’objet d’une restitution au Maillon-Hautepierre et au MAMCS en mai. Les participants auront quant à eux eu l’occasion d’assister à plusieurs représentations dans le cadre de la programmation officielle d’un Maillon soucieux de créer de nouveaux rapports au public. LE RAPPORT AU TRAVAIL POUR CLÉMENT DAZIN Bien connu à Strasbourg où sa compagnie « La Main de l’homme » a déjà travaillé avec « Les Migrateurs » et « Pôle Sud », Clément Dazin pose lui aussi ses valises au Maillon durant cette saison. Son spectacle « Humanoptère » sera présenté à la Reithalle d’Offenburg dans le cadre des échanges franco-allemands auquel tient la structure strasbourgeoise et il fera l’objet d’ateliers entamés en janvier avec des travailleurs et demandeurs d’emploi venus des deux côtés du Rhin. « C’est notre rapport au travail qui sera exploré à travers le corps et le jonglage », explique-t-il. Phénomène de répétition bien sûr mais aussi définition même du travail – peut-il être un jeu ? – ou bien encore rapport à la réussite ou à l’échec. APPRENDRE DE L’ÉCHEC, RALENTIR POUR NE PAS SE TROMPER « L’échec est essentiel dans l’apprentissage du jonglage, on en a besoin pour apprendre. Dans la société, il est vu différemment ce qui, à mon sens, c’est une erreur ». Le rapport à la lenteur est un autre des paradoxes que Clément voudrait explorer avec les participants. « Parfois il faut aller lentement pour ne pas se tromper et aller vite… » C’est si vrai…


Leyla Rabih

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ClĂŠment Dazin


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OR CADRE Photos : Pietro Spagnoli

Texte : Nathalie Bach


MARIAME CLÉMENT Barkouf, ou un chien au pouvoir Pour sa dixième production à l’Opéra national du Rhin, rencontre avec Mariame Clément qui revisite et met en scène l’œuvre censurée de Jacques Offenbach.

avec la qualité artistique de son œuvre. Il est évident que son génie de mélodiste est opérant comme jamais. Dès la première semaine de répétitions nous avions en tête tous les airs, paroles et musiques. C’est d’autant plus flagrant qu’il n’existe aucun enregistrement. Or Norme. Vous avez réécrit les dialogues ?

Or Norme. Quel est votre rapport avec Strasbourg et l’Opéra national du Rhin ? On vous y sent attendue de façon toujours plus chaleureuse. « J’adore cette ville. L’Opéra national du Rhin est l’endroit où j’ai le plus travaillé et j’ai chaque fois le sentiment de revenir chez moi. J’y ai débuté comme assistante avant que l’on ne m’y confie une première création, ce qui est rare. Et plus ça va plus je me dis que pour moi c’est le genre de maison idéale par sa taille, son niveau artistique extrêmement bon et ses ateliers dont la réputation est assez unique. Tout cela sans avoir l’inconvénient des énormes maisons qui peuvent être des machines à produire. J’ai traversé trois changements de direction qui sont toujours plus de raisons de faire ses preuves. J’ai pu y faire des choses très différentes, on m’a laissé avoir de l’audace. Simplement pour dire que si je suis attendue, ce qui me ravit, je m’attends moi-même ! Or Norme. En termes d’audace, cette nouvelle production l’est à plusieurs égards.

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J’avais déjà monté La Belle Hélène à Strasbourg, mais Eva Kleinitz (directrice de l’OnR) m’a réellement surprise en me confiant Barkouf, ou un chien au pouvoir. C’est un honneur et une responsabilité de monter un opéra d’Offenbach qui n’a plus été joué depuis 1860. Il a été créé à l’Opéra-Comique, ce qui était très important pour Offenbach qui signait aussi sa collaboration avec Eugène Scribe, le grand librettiste de l’époque. Ils ont été détruits par la cabale et censurés, ce que l’on comprend très bien quand on lit le livret parce qu’il est explosif, irrévérencieux politiquement et absolument génial. C’est tout de même surprenant que Barkouf n’ait pas été repris jusqu’à ce jour. Or Norme. Dans le journal Le Figaro, Jacques Offenbach avait prévu les attaques qu’il allait subir. C’était brillant et courageux de sa part. Il avait compris que pour des raisons politiques, de jalousies et de rivalités aussi il s’exposait à ce qui allait arriver et cela sans rapport

Si la musique reste intemporelle, c’est quand même un répertoire où il est d’usage de réécrire les parties parlées, ce que nous avons fait avec Jean-Luc Vincent. C’est une tradition plutôt justifiée dans le sens où un certain humour assez référencé tout comme certains codes de narrations peuvent avoir vieilli. Barkouf, ou un chien au pouvoir fait partie de ces œuvres qui n’ont pas forcément été pensées pour la postérité mais conçues pour faire mouche. On pouvait couper où réécrire des scènes au gré des réactions du public. D’ailleurs, dans ce fil comique reliant cette époque à la nôtre, Louis de Funès pourrait représenter une sorte de chaînon. Nous avons beaucoup pensé à lui en travaillant. Or Norme. On vous sait sensible à la parole des femmes. D’une certaine façon vous réhabilitez celle d’un homme. Jacques Offenbach va être heureux, 2019 marque l’année du bicentenaire de sa naissance. En dehors de l’admiration que j’ai pour son œuvre il m’est extraordinairement sympathique. C’est un immigré qui représente typiquement l’esprit français du second empire alors qu’il est d’origine allemande, c’est merveilleux. Et ses personnages de femmes sortent complètement du moule et du carcan de l’opéra, il a cassé tous les codes. Dans Barkouf on a tout de même une femme qui gouverne, en traduisant les aboiements d’un chien ! Or Norme. Vous faites partie des rares femmes faisant de la mise en scène d’opéra. J’aime profondément l’opéra mais il est indéfendable sur la question des femmes. Alors la difficulté serait-elle de leur demander de mettre en scène des œuvres habitées de clichés sexistes ? Je dois dire que lorsque ces œuvres me sont confiées, il m’est particulièrement exaltant de les amener à travers un autre prisme ! Or Norme. Qu’auriez-vous envie de dire à Jacques Offenbach ? Bravo. Et merci. »


MIKE SAPWE

De Kinshasa à Stras, les maux pour royaume…

Photos :

Puja-Lys Plancade Charles Nouar

OR CADRE

Texte :

À l’heure où, pour exister, certains étalent leur intimité sur les réseaux sociaux, machinalement, comme de la margarine sur leurs tartines du petit déjeuner, un voile sur les yeux, il est important de savoir jusqu’où il est possible d’aller dans la révélation de ses secrets, de sa vie privée… Savons d’Hélène, Aedaen Place, Kitch’n, Strasbourg mon amour, Bibliothèques idéales, Forum mondial de la Démocratie... Pas forcément, les plus grandes scènes, même dans les cas les mieux couverts, mais sentiment, quand même de « fail » magistral. Parce qu’impossible de passer à côté. Impossible de ne pas le voir, dreads en vrac plantées sur le haut du crâne, bras de manchot et élégance des maux pour plus belle arme. Ce soir de resto, rue Déserte, des artistes, des journalistes, des auteurs, qui passent à table. Personne ou presque ne fait alors attention à Mike. Juste un gars sympa, fondu dans la petite foule de notables. Plusieurs musiciens passent tour à tour, pour faire découvrir leurs dernières compos. Musique et confidences entre deux verres de Che. La soirée passe ; se passe ; bien. Puis vient cet instant, où avec son groupe du Kinshasa Musée Poétique, fondé il y a deux ans à peine, Mike se met au mic.

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Deux notes, peut-être trois et la force des mots qui déchirent et se déclinent en Chienne de vie, écrite à Kinshasa, alors qu’il n’était pas encore là. 25 ans, alors : sa mère à qui il doit tout, partie rejoindre les anges. Un père absent qui, quelque temps après, s’est souvenu qu’il avait un premier fils, auquel il confiera dans un dernier souffle qu’il est fier de lui.

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CHIENNE DE VIE

Puis une situation précaire, qui se déchaîne. Sans revenus, l’héritage familial dilapidé, Mike vit de débrouillardise, rassemble des artistes peintres autour de lui, à qui il demande de réaliser des

portraits d’administrateurs d’entreprises privées ou d’artistes internationaux de passage. Puis ce slam, qu’il cherche à développer dans la capitale avec le soutien inconditionnel de quelques amis qui n’ont de cesse de le motiver : « Tu écris, tu as cette faculté, alors vas-y ». « Ils ont mis en place un conseil des ministres autour de moi et m’ont incité à reprendre l’écriture », en partie délaissée à l’âge de 14 ans, faute de trouver le bon flow. « Camille Dugrand qui était alors étudiante à Science-Po Paris a commencé à me rapporter des recueils de slam, de rap et d’autres romans à chaque fois qu’elle venait sur Kinshasa ». Mike accumule alors les griffonnages en bas de pages, travaille, tel Ferré, à donner du rythme à sa vie et à se susciter l’espoir de lendemains qui chantent. Son ami Djo Bolankoko y croit depuis le début, le pousse dans cette voie, du Congo jusqu’en France. L’Institut français, l’Académie des Beaux-arts, l’ambassade d’Espagne le suivent dans cette démarche : créer la première scène de slam locale. La chose marche, mais pas suffisamment encore pour franchir la marche qui le sépare d’une sécurité sociale. Puis vient cet échange universitaire avec la Hear, dans lequel il s’engouffre, pour finir ses études à Stras. REDÉCOLLER, TOUT SEUL, COMME UN MOINEAU… Les arts décoratifs lui apportent une nouvelle forme d’exigence, de rigueur, de remise en question. Rejet total du confort de création. Perte de confiance, un certain temps. Mike, incapable d’écrire, tel ce gamin de 14 ans. Flashback. « Puis, en observant le travail artistique de mon ami Arno Perf Luzamba, j’ai commencé à construire ma propre identité artistique de Voltaire à Handicapable, un projet sur le handicap, qui lui permet de “redécoller, tout seul, comme un moineau” ». Et puis, il y a Marie. Marie Otmesguine. Ancienne prof d’anglais à la fac. « Une dame juive-marocaine de 70 ans qui organise des cafés des poètes dans


Mike Sapwe « La Révolution Est L’Œuvre D’Art D’Une Femme» à l’Aubette en novembre 2018.

son numéro de téléphone, le rappelle le lendemain, lui offre un recueil avec une belle dédicace et l’encourage à son tour à ne rien céder de son talent d’écriture. Au café des poètes, Mike rencontre aussi Saida Theophile, qui l’invite en 2016 à déclamer ses textes à Strasbourg Mon amour. Suit une invitation à se produire la même année, Arno et lui, aux Bibliothèques idéales, en première partie de l’écrivain franco-congolais Alain Mabanckou, avec leur projet artistique développé à la Hear, « J’ai épousé Voltaire », en référence à cette langue que sa mère ne cessait de son vivant de lui rappeler avec fierté qu’elle était sienne. Suivent d’autres scènes entre Paris et Stras. Avec la mémoire, toujours, humble et discrète de ce parcours, jusqu’à la petite salle de l’Abyssinia : « Mon stylo et moi surfons sur les belles vagues du slam pour cette pratique qui est l’écriture », déclamet-il. « J’ai les armes/ma poésie n’attend pas le r.s.a/ elle prépare plutôt la vendetta/Prends ce sageme, comme un roi sans couronne/mais à 8.000 kilomètres déclenchant un extrême cyclone/des fois,

“ Les arts décoratifs lui apportent une nouvelle forme d’exigence, de rigueur, de remise en question.” 71

des bars de Strasbourg, « Pendant deux ans, cette femme sera comme une tante pour moi, m’apportera la lumière dans mes difficultés ». Marie lui présente les lieux, les personnes importantes de sa nouvelle capitale. Lui fait voir les choses autrement et, surtout, lui (re) donne force et courage. L’écrivaine Fatou Diome, aussi, en marge des Bibliothèques idéales, l’invite à lui déclamer dans la rue son poème Chienne de vie. Emue, elle prend

mon intellect déconne/et mon inspiration sans permission s’envole. /Malgré les difficultés, je garde mon stylo/ma fierté, mon royaume, ma couronne ». Avant, qui sait, visa artistique et piles de livres sous le bras, de s’envoler vers d’autres territoires, à l’occasion d’un premier EP et recueil de textes en prépa, pour rappeler, depuis une France de plus en plus fermée à sa propre altérité, que les mots peuvent encore écrire les plus belles pages de son Histoire.


ARTHUR ELY

L’envolée

Photos :

DR Nathalie Bach

OR CADRE

Texte :

Il est auteur, compositeur, interprète. À tout juste vingt-deux ans, l’artiste d’origine strasbourgeoise vient de sortir son premier E.P sous son propre label et en partenariat avec Universal. Il a belle allure, Arthur Ely. Son mètre quatre-vingtsept cerclé de son staff et associés, Matthieu Jolly et Benjamin Aubergé, il est rompu à l’exercice de l’interview mais garde sa fraîcheur. Parce que même s’il se dit prêt depuis longtemps, la sortie de son clip sur YouTube Le dernier homme réalisé par Hector Di Napoli a considérablement accéléré le temps. C’était il y a un peu plus d’un an, le succès est immédiat. Les maisons de disque sont nombreuses à le contacter mais c’est finalement avec Universal que la signature se fera pour l’édition. En première partie d’Eddy de Pretto puis de Thérapie Taxi, les tournées s’enchaînent. Le jeune homme mesure sa chance, les brèches et les pièges. Et dans l’urgence, prend le temps de construire les moyens de protéger sa liberté de création « Je me suis dit que la façon la plus sûre était aussi de créer mon label, ce que j’ai fait avec Benjamin et Matthieu. Un label que nous avons appelé 67000, évidemment ! » Strasbourg sa famille, sa ville, celle dont « il est fier », et il le chante, Strasbourg qu’il a quitté il y a bientôt quatre ans pour une licence de médiation culturelle. « C’est la raison pour laquelle je suis parti vivre à Paris, mais en réalité je savais très bien que ce que je voulais, c’était de continuer à faire de la musique et y trouver ma  place. »

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EN MANIANT PROVOCATION ET AUTODÉRISION… Le premier étonnement à l’écoute de ces cinq titres, en dehors d’une production impeccable, est certainement la sincérité et la force avec laquelle l’artiste se livre. Entre une écriture habile, quelques riffs sacrément balancés et une évidente qualité de mélodiste, le chanteur excelle sur un électro-rap qui claque. Rap dont il réfute toute appartenance en riant « Aucun rappeur ne me considèrerait comme tel et jamais je n’en aurai la prétention. Je suis avant tout un chanteur de variété. Je me sers du rap parce que c’est une forme qui me correspond en ce

moment. Le plus important pour moi est d’écrire des chansons. » En maniant provocation et autodérision à travers un genre qu’il affectionne « L’ego trip, c’est comme un registre un peu littéraire qui vient du rap, du hip-hop, c’est-à-dire d’inventer une façon de se mettre en valeur de façon mégalomane. Au début j’écrivais de la poésie et l’ego trip m’a permis de me connecter de manière plus directe, avec moins de filtres » À l’entendre et à le regarder dans cette concentration de maturité et de pudeur mélangée, il est facile de comprendre les chemins de traverses et autres sublimations d’une sensibilité à fleur de peau. Sur scène, « le gros son » d’Arthur Ely fait largement honneur à son E.P au même titre qu’une présence avec laquelle il faudra désormais compter. « Sois heureux nique le game fiston. C’est ce qu’aurait dit mon père s’il était là, j’en ferai trembler la Terre pour qu’il m’entende de là-bas, donc j’en veux encore et encore à raison ou à tort* » À raison, absolument. *Extrait de la chanson « À raison ou à tort »


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OR CADRE Photos : Edouard Lichtenauer

Texte : Eric Genetet


ROMOR

Le Frisson de l’instant Créé par Romain Faravarjoo il y a un an, le groupe Romor a déjà beaucoup fait parler de lui sur le vaste territoire de la scène française. Romor, un palindrome qui ne veut rien dire, un mélange de Romain et de remords, et même si c’est un peu tôt 26 ans pour avoir des remords, cela ressemble à ce qu’il est, un jeune mec un peu écorché, un jeune homme d’aujourd’hui qui se pose des questions : la vie, l’amour, dans quel état j’erre. Or Norme a rencontré le présent et l’avenir de la scène strasbourgeoise.

e Strasbourgeois Romain Faravarjoo est le grand frère de la chanteuse Claire Faravarjoo, pour elle, il est aussi guitariste. Les deux artistes ont été bercés aux sons de Genesis, Supertramp, mais aussi de Cabrel ou Ange, « à fond le dimanche matin », se souvient-il. Quand il se couchait, il entendait le piano de sa maman ; elle s’amusait, cherchait les notes, c’était sa berceuse, tous les soirs. À l’adolescence, il « touche » une guitare folk, et, un beau jour, ses parents rentrent d’une brocante avec une Stratocaster japonaise ; ils se disent que ça va lui plaire : « J’ai accroché à fond et je n’ai jamais lâché », raconte l’artiste qui joue du AC/DC, du Metallica. De Jimi Hendrix il reprend des riffs. Il apprend seul, sans prendre le moindre cours. Son père n’est pas musicien, c’est du côté de sa mère que tout se passe, un grand-oncle qui a fait des années de « baluches » et un oncle « Hardos de l’époque

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‘‘ J’ai toujours bricolé, la HIFI, les platines vinyles, j’ai fabriqué des amplis. J’aime autant jouer et créer que chercher le son parfait, je suis amoureux du son vintage. ’’

Trust et AC/DC » lui montrent des plans à la guitare pendant les fêtes de famille où l’on joue aussi de l’accordéon ou de la clarinette. C’est une chance de vivre dans cette ambiance-là, immergé dans la musique, car « à force d’entendre, d’avoir la justesse des notes à proximité des oreilles, j’ai commencé à aimer ça ». Quand il rentre du lycée, Romain fait deux heures de guitare, il joue jusqu’au moment où ses parents l’appellent pour manger, parfois il rate le repas. LE PROJET ROMOR Il aime la musique, mais il n’a pas encore l’envie d’en faire son métier. Il commence par devenir électrotechnicien, pendant huit ans. En fait, très jeune, avant la musique, il était passionné par l’électricité. Il finira par mêler les deux : « J’ai toujours bricolé, la HIFI, les platines vinyles, j’ai fabriqué des amplis. J’aime autant jouer et créer que chercher le son parfait, je suis amoureux du son vintage ». Romain participe à beaucoup de projets musicaux différents, mais il n’ose pas porter un projet sur ses épaules. Il ne se trouve pas assez bon en anglais, il ne sait pas s’il peut chanter, s’il va oser. Mais, il y a un an, Joël Beyer le président de label strasbourgeois #14 Records qui produit sa sœur Claire (passée par the Voice à l’âge de 16 ans, elle


Photos :

Edouard Lichtenauer

Texte :

Eric Genetet

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mène aujourd’hui sa carrière en solo) lui propose de rejoindre son écurie. Romain forme ROMOR avec deux amis de longue date, Kevin à la basse et Paul-François à la batterie. Il décide de chanter en français et il en est fier, sans clavier, avec une seule guitare, « pour faire de la place dans la musique. Notre musique est pure, simple, elle vient du cœur ». Pour un EP deux titres paru en septembre (Label #14 Records) et disponible sur Deezer, Spotify et Google Music, il a passé des mois à peaufiner ses sonorités, à aiguiser ses fuzz. Romor, c’est du Rock français comme on en fait plus, aux inspirations brutes de décoffrage, mais d’une modernité redoutable, comme le titre Taxi Tango qui a donné un clip en couleur très inspiré. Ce titre est un tube, il entre dans la tête et n’est ressort qu’au moment où… On nous appelle pour manger.

UN AVENIR QUI PASSE PAR LA SCÈNE Les trois membres sont prêts pour la scène, avec 9 chansons en français, et au milieu du spectacle un petit medley d’Hendrix « pour rappeler d’où l’on vient et ce que j’aime le plus ». Plus de cent personnes ont assisté au concert du Mudd Club, rue de l’Arc-en-ciel à Strasbourg en septembre, puis Romor a enchaîné avec des dates à Reims, Metz, etc. L’objectif est maintenant de partir sur les routes et de sortir un nouvel EP avec plus de titres, pour vivre de la musique rapido, son rêve, son désir. Quand on rencontre Romain Romor, on sait qu’il va tout miser pour vivre et être heureux, pour rencontrer encore et encore ce frisson de l’instant, quand quelque chose d’important se joue.


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LE JAZZ À STRASBOURG

Philippe Ochem, on l’écoute en vrai…

Nicolas Roses Erika Chelly

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OR CADRE

Texte :

Photos :

On était venu pour avoir la réponse à une énigme : comment se fait-il que, dans une ville comme Strasbourg, qui plus est si cosmopolite, il n’existe pas un lieu festif dédié au jazz, comme on en trouve dans toutes les grandes agglomérations et qui accueille le public qui plébiscite cette musique toujours si inventive ? Et puis, la rencontre avec Philippe Ochem nous a emmenés bien loin de là. On a swingué… Rue des Frères, au siège de l’association Jazz d’Or, c’est un bureau comme on les aime. Un léger bordel suffisamment discret pour ne pas être trop ostensible mais malgré tout visible, juste assez pour attester qu’on y bosse plutôt dur. Au mur, des étagères où se serrent des centaines de CD et des affiches polychromes d’anciennes éditions… Et, derrière le bureau, par-dessus le noir de bakélite de ses grosses lunettes, les yeux plein de malice de Philippe Ochem, la mémoire sur pattes du jazz dans notre ville… C’EST TOUT SAUF SIMPLE… Alors, une réponse à la question ? Pourquoi n’existet-il pas de lieu incontournable dédié au jazz à Strasbourg ? « Je connais évidemment très bien cette question » sourit-il. « Vous savez, la situation réelle est toujours plus compliquée qu’on ne l’imagine. Une correction d’abord. Il n’y a pas systématiquement de lieu de jazz dédié dans toutes les villes de la taille de Strasbourg, nous ne sommes pas une exception ici. Mais c’est vrai, des clubs de jazz il y en a eu par le passé, j’en ai même tenu un jusqu’en 1985 : il y a eu, entre autres, vers la fin des années 70 et les années 80 L’Ange d’Or dont le nom du festival Jazzdor découle directement d’ailleurs, le Café des Anges en a pris la suite avant d’être repris sous sa formule actuelle. Fin des années 80, le Funambule a réussi à durer quelques années… Tout ça montre que le modèle économique du club de jazz est un peu compliqué, on va dire ça comme ça. Il y a deux possibilités : le modèle privé avec mécène ou le modèle labellisé « Scènes de musiques actuelles, SMAC », un label d’État. Les SMACJazz, ce n’est pas

très compliqué, il y en a sept en France, dont nous. Avec Brest, nous sommes deux SMACJazz hors les murs, comme on dit, c’est à dire qu’on programme des concerts et des actions culturelles dans les murs des autres… À part ces sept villes, ce ne sont que des clubs privés mais là, on est dans une équation qui fait appel aux gros mécènes comme je le disais : à Paris, le Duc des Lombards appartient au groupe Pierre & Vacances dont le président est un fan de jazz qui finance d’ailleurs aussi la radio TSF. Le Sunside Sunset qu’on trouve également rue des Lombards appartient toujours au fils d’un très gros commerçant parisien qui continue à injecter beaucoup d’argent dans son club. Ici, à Strasbourg, nous avons essayé à plusieurs reprises de monter un lieu, on n’y est pas parvenu. Parvenir à faire tourner un lieu permanent, c’est tout sauf simple. On a même envisagé la barge ou la péniche, sans succès aussi… » raconte Philippe Ochem. UN QG AU CENTRE CULTUREL DU FOSSÉ-DES-TREIZE Alors, quid de Jazzdor ? « On a donc créé ce festival strasbourgeois et on vient de boucler la 33ème édition » souligne ce passionné. « Il se complète par un second festival que nous programmons à Berlin. Parallèlement, en dehors de ma casquette Jazzdor, je programmais une saison d’une quinzaine de concerts à Pôle Sud. Ça veut dire concrètement que l’amateur de jazz strasbourgeois peut trouver à peu près deux fois par mois de quoi nourrir ses oreilles. On n’oubliera pas non plus de saluer tout le bon travail, plus mainstream, effectué par le


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Cheval Blanc à Schiltigheim. Il y a toujours eu aussi des pianos-bar ou des restaurants qui organisent des scènes ouvertes… » Le bilan jazzy strasbourgeois est somme toute positif, à écouter Philippe Ochem : « Mais oui » affirme-t-il « on a un outil de travail conséquent : on a deux festivals, une saison, on fait de l’action culturelle, on est producteur-délégué d’un grand ensemble, on a un label discographique, on pilote une résidence en milieu rural avec un collectif, bref on a un champ d’action plutôt conséquent. Personnellement, je suis président du réseau national AJC, qui fédère 75 diffuseurs de jazz en France…. » Depuis deux saisons, Jazzdor mise beaucoup sur le centre culturel du Fossé-des-Treize, dans le quartier du Tribunal, près de la place de la République. « Tout le monde ne s’est pas encore nécessairement approprié le lieu et le programme » reconnaît Philippe Ochem. « On communique néanmoins très largement sur ce que l’on fait. Sincèrement, si on

s’intéresse vraiment au jazz et qu’on vit à Strasbourg, on sait ce qui se passe à Jazzdor… » Pour finir, il nous livrera un vrai plaidoyer pour le rajeunissement des publics du jazz, une œuvre de longue haleine selon lui : « J’en parle presque comme un coureur de fond, parce qu’on travaille cette question depuis trente ans : ça veut dire que tous les ans, sans faiblir, on va chercher les étudiants, on va dans les écoles et j’en passe ; tous les ans, on se dit qu’on travaille le public de demain car on voit bien que notre public de base vieillit. Il n’y aurait rien de pire que de voir sur la scène des musiciens vingtenaires ou trentenaires et dans la salle des gens de 70 ou 80 piges !.. Jazzdor s’inscrit résolument dans la promotion d’un acte artistique contemporain. On ne programme jamais de musiciens qui jouent des standards comme on les jouait dans les années 50 ou 60, on n’est plus du tout dans ce modèle-là. On programme le jazz comme on pourrait programmer


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Nicolas Roses Erika Chelly

Texte : OR CADRE

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Philippe Ochem avec Archie Shepp lors du récent festival Jazzdor

de la musique contemporaine ou de la musique classique, on le fait simplement de façon plus conviviale. Encore qu’eux y viennent aussi à cette convivialité, au Philarmonique, à Musica ou à l’Opéra, ils se rendent bien compte aussi qu’il y a un problème. On est tous dans le même bateau, même si nous, on traîne un imaginaire un peu particulier qui en effet n’est pas celui de la musique classique ou de la musique savante en général… Notre problématique est claire, Jazzdor doit se trouver aux confluences de tout ce que nous venons d’évoquer : il faut que ce soit convivial, dans un endroit le plus central possible, et qu’on soit en phase avec les pulsations les plus actuelles possibles. Il nous faut encore un peu de temps, c’est clair : même nos abonnés depuis trente ans ont encore un peu de mal avec notre structuration. Le festival en novembre, pas de problème, ils connaissent bien. Mais la saison qui se poursuit ensuite, c’est moins évident. Ah ! mais vous avez aussi une saison ? On leur dit oui, avant la saison c’était à Pôle Sud. Ah ! Pôle Sud c’est fini ? Ben, oui, ça fait trois ans maintenant… Ce n’est pas encore inscrit dans toutes les têtes, manifestement. »

Et Philippe Ochem de raisonner à voix haute sur ces moyens de communication modernes comme les vidéos virales sur les réseaux sociaux et de citer un exemple révélateur, comme un fil d’Ariane à suivre de temps à autre : « L’an passé, j’ai programmé Shabaka Hutchings et son groupe Sons of Kemet. Ce jeune anglais joue un peu comme Sonny Rollins : lui devant, long chorus, super son, deux batteurs et un tuba. Ca groove terrible. Il a à peine plus de trente ans, une vraie histoire qui se raconte derrière lui et qu’il entretient, via les réseaux sociaux, pour toute une tribu qui le suit sur internet. On l’a programmé comme toutes les autres affiches de la saison, sans plus. Aucune prévente. Et bien, le soir même du concert, on a vu débouler avec surprise deux cents vingtenaires ou jeunes trentenaires qu’on aurait dit issus de nulle part mais qui avaient bel et bien intégré son existence grâce à leurs smartphones. Pas un ne fréquentait habituellement le Fossé-desTreize et pourtant, ils étaient là… » se rappelle avec un grand sourire ce Montbéliardais d’origine qui, lui-même pianiste, est la figure du jazz à Strasbourg depuis le début des années 80…


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SYLVIE CHANTRIEUX La force du Gamelan

Photos :

Alban Hefti Véronique Leblanc

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Texte :

Flûtiste de formation, Sylvie Chantrieux était « un peu en rébellion avec son instrument » quand elle a découvert le Gamelan au Festival d’Avignon en 1989. Coup de foudre. Et départ pour Java, terre natale de cet instrumentorchestre composé essentiellement de percussions de bronze. Rencontre avec une musicienne lumineuse qui, toute petite, adorait déjà le son des cloches. Une salle de classe dans une école strasbourgeoise, après les cours… On y entre déchaussé, respectueux. Intrigué. Le Gamelan dort en ces lieux, emmitouflé dans ses housses vertes. Il faut « déshabiller » les instruments explique Sylvie Chantrieux qui attend ses élèves en cette soirée de novembre. Car le Gamelan est un orchestre mais un orchestre si particulier que d’aucuns considèrent qu’il ne constitue en réalité qu’un seul instrument. À Java, son apprentissage se fait en groupe et dès le plus jeune âge. Et aucun instrument n’a plus d’importance que les autres si ce n’est le gong-mère car toutes les notes découlent de sa sonorité. KYAI KUMANDANG, LA FORCE DU SON « On peut s’y mettre sans pré-requis de solfège » explique Sylvie qui a ramené ce gamelan en Alsace en novembre 2011 après avoir vécu sept ans à Java. L’instrument est magnifique. Vert et or, vieux de 140 ans. Il a même un nom, toujours lisible sur « la maison des gongs » : « Kyai Kumandang », ce qui veut dire «La force du son ». « C’est d’ailleurs le son du gong de ce Gamelan qui m’a appelée »,

raconte-t-elle en évoquant sa rencontre avec cet instrument devenu pour elle un « compagnon de vie ». « Je me suis dit “ Wow…“ et j’ai tout fait pour l’acquérir, le ramener en Alsace et l’installer sur deux lieux : au CFMI de Sélestat et dans cette école strasbourgeoise dont on taira le nom car le mystère sied bien à un Gamelan qui peut également répondre à des appels à résidence ponctuelle sur divers lieux. » UNE PRATIQUE OUVERTE À CHACUN Elle tenait à en faire découvrir la pratique au plus grand nombre. « Chacun peut pratiquer le Gamelan, explique-t-elle. Plus c’est varié, plus c’est riche. L’instrument révèle le joueur et le joueur révèle l’instru-

‘‘L’instrument révèle le joueur

et le joueur révèle l’instrument. Quelqu’un d’un peu timide se

libère, quelqu’un de plus expansif apprend à se calmer. ’’


Sylvie Chantrieux

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ment. Quelqu’un d’un peu timide se libère,

de Montbeliard. Etudiante au CFMI de

quelqu’un de plus expansif apprend à se

Sélestat, elle a « flashé » sur le Gamelan,

calmer. Le sens du collectif est essentiel.

sur les « résonances uniques de ces sons

Il faut être au minimum sept pour que

métalliques ».

chacun ait son rôle. » Chacun peut s’initier à la pratique de cet orchestre de percussions où le tambour mène la danse. 

Les joueurs jouent. Les sons naissent, vibrent… Tout est codé. Sylvie donne la mélodie en indiquant les hauteurs par des chiffres marqués par les doigts : 6-2-1-7

18 heures. Les élèves entrent dans la salle.

/ 6-2-1-7/2-3-4… Et on reprend… Et on

Marianna et Laurent arrivent en couple,

embarque au plus profond de soi, au plus

Margaux, Souad, Christine, Justine qui vient

lointain de l’Indonésie...

Contact : Pour en savoir plus et, qui sait, vous lancer dans la pratique du Gamelan lors d’ateliers découvertes ponctuels, ou d’initiation hebdomadaire sur l’année : Sylvie Chantrieux : 06 48 86 85 07 sylvie.chantriaux@gmail.com


L A C A P I TA I N E A U G O U V E R N A I L D U CENTRE CHOREGRAPHIQUE DE STRASBOURG

ANNE LEROY

Femme Flamme

Eleina Angelowski

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OR CADRE

Texte et photo :

Elle vient de rater son cours de danse africaine pour répondre à toutes nos questions. Tant pis ! Ça lui sera sûrement pardonné, parce que c’est elle - la directrice du Centre Chorégraphique de Strasbourg - mais surtout une passionnée qui ne manquerait pas un cours pour rien… ui, j’avais fait de la danse africaine il y a déjà des années. J’ai même été présidente d’une association de danse d’Afrique de l’Ouest, mais je n’ai jamais été une danseuse pro. Je fais ça pour mon plaisir ! », explique Anne Leroy. Alors, pourquoi devenir directrice d’un Centre chorégraphique ? « Justement, pour le plaisir d’expérimenter un nouveau chantier… La danse et les danseurs me fascinent ! Le Centre chorégraphique de Strasbourg cherchait à redéfinir sa mission après les travaux de rénovation de ses locaux rue Phalsbourg… J’ai accepté le défi ! » Des chantiers et des défis : c’est bien ce qui a toujours attirée cette femme, guidée par un instinct de pionnière. Après une école de journalisme à Paris, elle débarque à la Chambre de commerce à Strasbourg où elle s’occupera de conseil en entreprise, de communication, d’accueil, de création d’évènements, de logistique et même d’audit. « Après une douzaine d’années, quand j’ai senti qu’il n’y avait plus rien à apporter, je suis partie. J’ai

ramassé mes cliques et mes claques et on s’est envolé - mes deux enfants de 8 et 10 ans, mon compagnon et moi. On a réalisé un rêve : faire le tour du monde. Sans filet de sécurité au retour. » UN TOUT PREMIER CHANTIER PASSIONNANT Mais le destin n’hésite pas à ouvrir les portes à ceux qui ont le cœur prêt à bondir pour accomplir une idée. De retour en France, Anne ramène à nouveau ses valises à Strasbourg où elle avait déjà un réseau de contacts. Elle est engagée comme coordinatrice de projets à l’Association Courant d’Art où elle s’est passionnée à faire entrer davantage les arts à l’école... Après un passage au Conseil de l’Europe, c’est le début de sa carrière à la Mairie de Strasbourg : « Au service de l’éducation, j’ai appris à travailler avec les collectivités, à développer un sens de la stratégie et des ressources humaines. J’ai ensuite travaillé au Service de la démocratie locale qui s’occupe des liens entre les citoyens et les institutions de la ville et du quartier… Travailler pour le service public c’est avant tout penser au bienêtre des habitants d’un territoire. L’administratif pur ce n’est pas mon truc ! » En arrivant au Centre Chorégraphique, Anne était impressionnée par les efforts, l’engagement et la maitrise des danseurs, mais aussi par le lieu – tout à fait exceptionnel ! Au cœur de la Neustadt, l’architecture du Palais des


‘‘ Démocratiser, humaniser, sans perdre de vue la rigueur... ’’ Fêtes associe des éléments Renaissance à un décor Jugendstil que la rénovation a réinterprétés d’une manière résolument contemporaine. Dès la rentrée scolaire 2015, danseurs et professeurs sont accueillis par un espace qui aspire à la hauteur, au rêve de se dépasser. Sous sa nouvelle verrière, l’atrium baigne dans la lumière reflétée par la blancheur de la bâtisse. Une fois le seuil franchi, l’architecture intérieure offre une visibilité sur tous les étages où devant les six studios de danse, les couloirs-balcons sont aménagés avec des coins détente. Prendre un thé, échanger, même répéter… on s’y sent à l’aise. Ce fut une idée d’Anne : donner une âme à l’élégance du lieu créant une atmosphère chaleureuse où tout le monde se sent chez soi. Professeurs, administrateurs et élèves : une équipe ! Ce fut son premier chantier passionnant : installer un management basé sur la solidarité et l’enthousiasme du groupe. UNE AUTRE MANIÈRE DE CONCEVOIR L’ÉVALUATION

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Anne Leroy

« Il est important de gagner la confiance d’une équipe, faire naître le sentiment d’une mission partagée. Parfois, ça passe par un moment de détente, faire de la cuisine, se retrouver autour du cas d’un élève en difficulté ou en désir de poursuivre un parcours individualisé… On a neuf enseignants titulaires, huit vacataires et six musiciens qui accompagnent les cours au piano et aux percussions. La semaine de la rentrée les professeurs ont tous participé à des sessions de coordination avec les


Eleina Angelowski

n’est pas seulement de former des danseurs professionnels, mais aussi de sensibiliser le grand public à l’expression de la danse. Il fallait donc concilier la pratique amateur et l’orientation professionnelle. J’ai ainsi restructuré les cursus en enlevant la notion d’hors cursus. Les élèves peuvent choisir entre le cursus traditionnel ou le cursus libre moins contraignant, mais les élèves du cursus traditionnel peuvent suivre des cours du cursus libre, d’où un mélange des publics et une émulation positive. On pourrait s’inscrire qu’à une ou deux heures par semaine tout en profitant d’un enseignement de qualité. Après, je suis partie du principe que le processus est aussi important que le résultat, d’où une autre manière de concevoir l’évaluation de fin d’année – non pas comme une

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‘‘ Dans mon idéal, qui un jour pourrait devenir réalité, 20% de la note devra porter sur l’aide que vous apportez aux autres dans la poursuite de leurs objectifs.’’

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Texte et photo :

musiciens, alors qu’à la rentrée prochaine on planifie des ateliers communs avec Amala Dianor, danseur en résidence au Pôle Sud qui présentera en janvier prochain sa pièce Falling Stardust… » Démocratiser, humaniser, sans perdre de vue la rigueur, c’est la recette personnelle qu’Anne entendait appliquer aussi à l’organisation des cours : « En France les conservatoires privilégient parfois une approche élitiste alors qu’au départ elles sont destinées à la pratique amateur. Notre rôle

sanction, mais comme une étape de passage et de discussion sur les objectifs à atteindre par chacun. Dans mon idéal, qui un jour pourrait devenir réalité, 20% de la note devra porter sur l’aide que vous apportez aux autres dans la poursuite de leurs objectifs.» PORTE OUVERTE AUX ASSOCIATIONS ET ARTISTES L’école est donc devenue très populaire. Cette rentrée elle a fait le plein comme jamais avec 1450 élèves inscrits dont près de 900 sont des enfants et adolescents. « Notre centre chorégraphique attire divers publics », poursuit Anne. « D’autant plus que nous avons un cycle 3, en principe pas obligatoire pour un conservatoire municipal. On essaie de propulser nos plus brillants élèves vers une carrière pro en lien avec le conservatoire régional. On aimerait leur permettre de suivre des cours de répertoire en classique et en contemporain, leur donner même la possibilité de diriger des ateliers chorégraphiques, puis les aider à la diffusion de leur travail artistique… C’est compliqué car on manque parfois de moyens pour aller aussi loin. » Et puis, diriger une École qui a obtenu le label conservatoire, c’est aussi faire le grand écart entre l’idée d’apporter des cours adaptés aux adultes actifs ou aux séniors (65-85 ans) et le désir de lancer des projets pionniers, comme par exemple le développement d’un système référentiel d’enseignement et d’évaluation dans le domaine Hip Hop. En plus de la coopération avec Graines de cirque (création d’un spectacle commun), Jazzdor, le Maillon, Pôle Sud et d’autres, Anne a aussi ouvert la porte aux associations et aux artistes qui proposent des cours de danses indiennes, africaines, Qi gong etc. Sans oublier les photographes qui exposent ou travaillent avec les danseurs pour suivre les étapes de tel ou tel autre projet… Souhaitons « Bon vent ! » au grand bateau blanc qui atteint une vitesse de croisière avec sa capitaine qui sait tenir le gouvernail en gardant le sourire. Une femme-flamme qui prouve qu’il n’y a rien de mieux qu’un service public généreux et novateur !


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LOIC BLAISE

Photos :

Julien Masson - Life Odyssée Charles Nouar

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Texte :

“Nous sommes totalement hors sol” On l’avait quitté à l’occasion de la 12ème édition des Rendez-vous européens de Strasbourg, avant qu’il ne s’envole pour le grand nord. Un an après, l’explorateur Loïc Blaise est de retour en terre alsacienne. Dernière route aérienne restante ouverte. Zone arctique. Au-delà de la portée historique de l’événement, une autre histoire, en marge : celle d’une banquise qui fond bien plus vite que les palabres ne se transforment en actes. Des terres, des gens disparaissent, à vue d’oeil. Coup de gueule. Or Norme. Tour bouclé du 2 juillet au 15 août, mais non sans difficultés ? « Forcément, l’expédition avait ses contraintes : géopolitiques, météorologiques. Le givre, le froid, le vent. La technicité du vol aussi. Mais on a réussi. Premier tour du monde arctique, dernière route aérienne à ouvrir : on a réussi. Mais là n’est peut être finalement pas le plus important. Or Norme. C’est-à-dire ? Parce qu’au-delà de l’événement aéronautique, la vérité qu’on y découvre est tout autre. Partout, le constat est le même, de Sourgout, à l’est de l’Oural, à Norilsk, dans le Taïmyr, au nord de la Sibérie, en passant par Salekhard, Sisimiut ou Inuvic, au Canada. Partout autour du Cercle Arctique, la fonte du permafrost

‘‘Au Groenland, le petit village

de Nunatsiaq a disparu en trois heures de temps’’

libère des poches de méthane, des paléo-virus et des bactéries, emprisonnés jusqu’alors. Et puis, il y a ces maisons qui s’écroulent à mesure que le sol se déglace. Au Groenland, le petit village de Nunatsiaq

a disparu en trois heures de temps : 200 habitants, quatre morts, les autres relogés ailleurs. A Shishmaref, en Alaska, même scénario entamé il y a dix ans déjà ; par sécurité le village a dû être déplacé. Et cela ne fait que commencer : cet été, les températures se situaient entre 10 et 20° au dessus des normales saisonnières, avec un pic à 37° à Inuvic. Je vous laisse imaginer l’impact environnemental... Or Norme. Un impact qui n’est pas non plus sans répercussions économiques et sociales majeures... Les premiers effets visibles, humainement, sont les premiers réfugiés climatiques, non pas syriens, soudanais ou maliens qui font la Une de l’actualité politique en Europe. Non, ce sont des réfugiés climatiques européens. Les premiers du genre et qui, inévitablement, en amèneront d’autre à mesure que les dérèglements augmenteront. Le second effet est quant à lui économique et social : là où ils pouvaient chasser sur la banquise pendant 6 mois de l’année, les Inuits voient aujourd’hui leur activité limitée à 15 jours, faute de glaces. Du coup, que font-ils ? Pour survivre économiquement, ils achètent des bateaux de pêche à crédit. Puis, les poissons migrant vers les dernières eaux froides situés de plus en plus au nord, ceux-ci investissent une nouvelle fois dans des navires encore plus robustes, puissants, et onéreux pour les suivre. Surpêche, paupérisation, déculturation, problèmes sociaux en sont les corolaires. Entre autres


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conséquences sociales : un gamin groenlandais sur cinq essaie aujourd’hui de se foutre en l’air. Vous voyez, on n’en parle pas, on n’en a pas forcément conscience, mais, par ricochet, notre aveuglement devant le dérèglement climatique conduit aussi à ça.

Photos :

Julien Masson - Life Odyssée Charles Nouar

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OR CADRE

Texte :

Or Norme. Et de nouveaux risques à venir, sous couvert d’opportunités économiques, je présume ?

‘‘Ce n’est pas en tapant sur les plus pauvres, en développant une écologie punitive, que l’on suscitera l’adhésion.’’ On y est déjà en fait. Au rythme où fondent les glaces, le passage maritime du nord ouest sera déjà ouvert au printemps prochain. Et, ça, c’est loin d’être une bonne nouvelle, sauf peut-être pour certains tours opérateurs inconscients qui prévoient déjà d’y faire voguer leurs bateaux de croisière. Pour vous donner une idée, un seul de ces navires génère à lui seul l’équivalent d’une journée de la pollution à Paris. Les Groenlandais sont très inquiets et souhaiteraient les interdire dans leurs eaux territoriales. Mais la perversité de la chose est que ce nouveau business, que ses promoteurs ne manquent déjà pas de qualifier cyniquement d’éco-tourisme, est également une manne financière réelle. Se pose alors la question du choix : rentabilité à court terme ou préservation de ce qu’il reste d’environnement. Autre

exemple : l’extraction minière, pour laquelle la Chine est prête à investir sur place des sommes considérables, pour peu qu’au delà de faire venir sur place avions et cargos en tout genre, Pékin puisse établir sur le sol groenlandais 50 000 de ses ouvriers, soit une population similaire à celle du Groenland. Comme si, en échange d’un apport financier, elle faisait venir en France, plus de 60 millions de ses concitoyens. Imaginez l’impact : celui du doublement d’une population et de ses effets corolaires. Ironie de l’histoire, quand vous discutez avec les gens sur place, ce n’est pas pour eux qu’ils s’inquiètent mais pour nous. Il n’y a pas longtemps de cela, un pêcheur s’est confié à moi : « Tu sais, Loïc nous, ça fait 6 000 ans que l’on s’adapte et on continuera à le faire ; non, nous, c’est pour vous qu’on se soucie». Et il a raison : parce que nous sommes totalement hors sol et que nous ne savons pas gérer l’urgence, encore moins climatique. Or Norme. Pourtant les mesures environnementales se multiplient... Bien sûr. Sur le plan politique, on taxe le diesel. C’est bien, mais ce n’est pas en tapant sur les plus pauvres, en développant une écologie punitive, que l’on suscitera l’adhésion. Sur le plan économique, ce n’est pas non plus en nous vendant des voitures électriques, que la plupart des gens ne peuvent se payer et dont le cycle complet est aussi polluant qu’une voiture traditionnelle, que l’on avancera. Pas plus qu’en continuant à délocaliser en Asie notre production que l’on fait venir à grands renforts de super tankers, dont les quinze plus gros polluent autant que le parc automobile mondial. Les mesurettes, c’est bien mais encore faut-ils qu’elles aient du sens et que, sous couvert d’écologie, elles ne servent pas finalement qu’à entretenir des intérêts bien autres que collectifs Or Norme. Est-ce cela que vous qualifiez d’« humanité hors sol » ? En partie, oui. Mais nous sommes tous hors sol, déconnectés. Prenez des exemples très personnels : quand vous achetez un t-shirt chez Zara que vous ne mettez qu’une fois et qui a dû traverser toute la planète, utiliser des litres de fuel, de kérosène pour passer d’un atelier en Asie à votre dressing, cela a un impact sur l’environnement bien plus coûteux que le prix de l’étiquette. Pareil pour EasyJet : imaginer que multiplier les vols n’a pas d’impact sur l’environnement est une aberration. Quant à l’alimentaire, quand vous faites vos courses au


supermarché, autant dire que c’est festival ! Mais comprenez-moi bien : l’idée n’est pas de prôner une écologie punitive ; juste d’avoir conscience que chacun de nos actes, même anodin, a des conséquences. Les Inuits eux, le savent : on ne peut pas prendre à la nature plus que ce qu’elle a à offrir. Cela vaut pour nos pratiques de consommation, pour nos déplacements ou nos actes politiques. Or Norme. Les militaires sont concernés, si l’on prend le cas de Camp Century, qui sera l’une des étapes de votre prochain déplacement… D’une certaine façon, oui. J’avais prévu de partir en tournage au mois de février. L’idée : parcourir 800 km de banquise avec deux génération d’Inuits. Parler de ce qu’ils vivent, de leur quotidien, de leur regard sur ce qui s’y passe et nous concerne directement. Et puis, il y eu cette envie, en fin de périple. Poser un symbole de notre déconnexion, à commencer par celle de nos dirigeants. Camp Century est une base militaire secrète américaine construite en 1956 et abandonnée dans le milieu des années soixante. Les mecs sont partis, en laissant tout sur place. Wait and see. Pas l’urgence. Cette base regorge aujourd’hui de déchets radioactifs, de fuel lourd, de PCB, qui sont en train de remonter à la surface avec la fonte des glaces, sans que cela ne préoccupe le moins du monde nos gouvernants. Alors, oui, poser une balise de détresse là-bas est une façon de les rappeler à l’ordre, de leur dire : « Hey, les gars, prenez vos responsabilités et nettoyez ». Parce qu’il est grand temps d’en finir avec cette forme d’inconscience et d’impunité… Or Norme. Au-delà de l’impact médiatique espéré, cela peut-il suffire à faire changer les conduites ? Bien sûr que non, mais c’est un symbole politique et citoyen important. Ce qu’il faut ce sont des actes concrets, personnels, politiques, technologiques Penser différemment, à commencer, en ce qui me concerne, par l’aviation pour lequel nous travaillons avec quelques industriels à un projet de moteur à hydrogène véritablement propre, que j’espère commencer à tester en vol au cours des dix-huit prochains mois. C’est comme cela, chacun à notre niveau, que nous ferons poids. En montrant que c’est possible, en donnant envie de suivre. Et, surtout, en pensant collectif, LA condition première pour apprendre à gérer l’urgence. »

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VOYAGE

en absurdie

Photos :

DR Thierry Jobard

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OR PISTE

Texte :

L’Égypte a eu ses pyramides, le Moyen-Age ses cathédrales, la Renaissance ses peintres et ses sculpteurs. Dans quelques siècles, les historiens établiront que notre plus grand apport à la civilisation est l’invention des centres d’appels.

Bureaucratie. Voilà un mot qui fleure bon le soviétisme d’antan. Avec ses copains nomenklatura et apparatchik, on se retrouve projeté trente, quarante, cinquante ans en arrière. Ce n’est pas de la douceur proustienne en mode madeleine mais plutôt de l’écrasé d’olives façon knout. On ne demande pas du rab à la cantine. Heureusement, la fin de l’URSS a permis à la démocratie de répandre la joie et la liberté dans l’ancien bloc de l’Est (ceci est une plaisanterie). Vous me direz : quel est le rapport avec les centres d’appels ? Je vous répondrai : j’y viens. Seulement je prends mon temps (je suis payé à la ligne). Or donc, qui n’a pas eu le bonheur insigne, le plaisir intégral, la jouissance, l’extase d’avoir affaire à un centre d’appels ? Si il vous contacte, vous pouvez vous en sortir facilement, avec plus ou moins de courtoisie. Mais si c’est vous qui appelez, alors là mes amis… Entre l’attente (avec ? avec ?… la petite musique débile, évidemment !), le renvoi d’un service à l’autre (avec retour au point de départ, mais c’est vous qui n’avez pas clairement formulé votre demande bien sûr), la répétition de formules standardisées, toujours les mêmes, qui vous donne quand même un tout petit peu l’impression d’être pris pour un benêt… vous aurez perdu 45 minutes de votre existence à ne pas régler un problème (il faudra rappeler ultérieurement). Voire, si vous êtes chanceux, à en créer un autre. Bref, du Kafka pur jus. C’est là qu’on se rapproche de la bureaucratie. Car le point commun est

là : l’absurdité du système. Plus précisément, l’absurdité est l’expression d’un principe plus simple et plus fondamental qui la fonde. Ce principe c’est le chiffre. Ou le nombre, comme vous préférez. Qu’est-ce à dire ? « CETTE BELLE INVENTION S’APPELLE LE NEW PUBLIC MANAGEMENT » Depuis le début des années 80, nous avons vécu une révolution. Pas celle des grands soirs et des barricades, pas celle des Bastilles et des Palais d’Hiver, une révolution à bas bruit, une révolution de malins. « L’économie n’est que le moyen. L’objectif est de changer les coeurs et les âmes » disait Margaret Thatcher. Hé bien bravo Maggie, on est en plein dedans. Regardons un peu autour de nous. Deux médecins, dont un strasbourgeois, ont récemment fait paraître un livre (1) dans lequel ils détaillent par exemple ce que la tarification à l’acte (T2A) a induit dans la façon de soigner. Les actes pour la clientèle privée ayant tendance à être privilégiés au sein de l’hôpital, on se demande un peu ce que devient l’intérêt général. Quant à l’objectif d’économie et de rentabilité avancé, il conduit infailliblement à diminuer moyens et effectifs d’un autre côté. Et l’on préfère, tant qu’à faire, de longues maladies, bien coûteuses. Un médecin peut ainsi s’entendre reprocher le plus sérieusement du monde de trop bien soigner ses malades, trop vite, trop… pas assez cher. Ce n’est pas comme si la santé était précieuse, autant la laisser aux mains des


gestionnaires. Quant au médecin et personnel soignant qui regimberait, on saura lui trouver un beau placard ou le pousser vers la sortie à coups de vexations et d’humiliation.

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Cette belle invention s’appelle le new public management. C’est magique, ça transforme les usagers en clients et les professionnels en déboussolés. Aujourd’hui, une infirmière doit remplir une fiche d’identification, noter les antécédents médicaux et chirurgicaux du patient (bien qu’ils figurent déjà dans son dossier médical), une feuille d’autorisation à pratiquer les soins, une feuille de données cliniques. Au fur et à mesure de la journée, elle doit inscrire chaque acte prodigué sur une feuille de surveillance et à la fin établir le score de Chung (pour arriver à un score entre 9 et 10 qui permettra au patient de sortir). Et

enfin la feuille de sortie. Et ceci pour chaque patient. Ce qui aboutit à lui prendre 30 % de son temps de travail. Au détriment de ce qui constitue l’essence même de son métier : le soin. Mais que voulez-vous, il fallait paraît-il une médecine performante, rentabilisée, rationalisée. « ET COMME C’EST BIEN CONNU, DANS LE PUBLIC IL N’Y A QUE DES FAINÉANTS… » Comment s’y est-on pris ? C’est fort simple, il s’agit de compter. On dénombre, on fractionne, on comptabilise. Et donc on met en place des indicateurs puisque tout doit pouvoir se chiffrer, en particulier la performance. C’est toute une ingénierie qui s’est ainsi appliquée. L’hôpital public est un exemple parmi d’autres, la formule est


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DR Thierry Jobard

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toujours la même. La Poste y a goûté aussi (il n’y a pas eu une vague de suicides à La Poste ces dernières années ? Non ? Ah je croyais) ; l’université également, Pôle emploi, bref, toutes les administrations, peu ou prou. Et comme, c’est bien connu, dans le public il n’y a que des fainéants, on va lui appliquer les méthodes du privé (par essence forcément meilleures). Ceci repose sur l’idée que le management, ou le managérialisme, est une méthode scientifique qui permet de gérer n’importe quelle entreprise, voire n’importe quelle organisation selon ses préceptes. Et avec l’attention de plus en plus concentrée sur la qualité du produit, les procédures de normalisation et de certification se sont multipliées. Organisation en flux tendu, sous-traitance, partenariat, externalisation, apportent également leur lot de mise en conformité et ajoutent leurs normes. Et la norme appelle la norme… Si l’on fixe des objectifs, il faut pouvoir évaluer l’effort en vue de les atteindre, donc mettre en place des indicateurs. Quant à l’exponentiel développement de l’audit, du benchmark et du reporting, il

participe de cette énorme formalisation des relations de travail et de production, de même que les contrats de plus en plus détaillés. Lorsqu’il s’agit de réduire les coûts et d’éviter tout risque, il faut savoir aller dans les détails. À l’heure du numérique et de la dématérialisation on peut certes éviter de parler de paperasserie. Mais ça paperasse quand même pas mal… Avec l’importation japonaise de l’idée d’amélioration continue dans les années 90 et de la norme dite d’excellence (pour qui ?), un pas important avait déjà été franchi. Pour obtenir une certification ISO ou répondre à un appel d’offre, autant se lever matin. Et si vous avez oublié le formulaire XR-312-B, tant pis pour vous. De là à penser que la véritable compétence consiste à remplir des papiers correctement plutôt que de savoir faire son métier… La bureaucratie a bien une longue histoire (le mot semble-t-il été utilisé pour la première fois par Grimm en 1764). Tout Etat a besoin d’une bureaucratie. L’écriture est captée par les empires et cités-Etat dès son apparition


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puisqu’elle est « le moyen pour transformer une action sociale en une action organisée rationnellement ». Elle est donc un phénomène social. En quoi cela est-il différent aujourd’hui. Selon Béatrice Hibou (3), qui consacre l’expression de bureaucratie néolibérale, elle présente deux dimensions nouvelles. D’une part elle est issue du privé et s’impose au public qui deviennent du coup tous les deux coproducteurs de normes. La distinction entre les deux domaines devenant de fait moins tranchée, le second s’hybride sous l’effet du premier. D’autre part, elle est devenue beaucoup plus abstraite : « Le processus d’abstraction et de catégorisation est si poussé et généralisé qu’il fait perdre le sens des opérations mentales qui le guident et tend à assimiler le codage et la formalisation à la réalité ». Pour le dire autrement, on finit par perdre de vue ce

Où l’on voit par ce nouvel exemple l’incompréhension qu’ont les salariés des buts de leur entreprise. Même si la généralisation des procédures jusqu’à l’absurde qui caractérise la bureaucratie n’est pas ici totale, le résultat est pire. Mais de la souffrance toujours. Le paradoxe qu’il faut noter ici, c’est que, malgré un certain assouplissement de la verticalité hiérarchique (comme la connaissait Max Weber), malgré le mantra de la flexibilité, la bureaucratie non seulement n’a pas disparu mais elle s’est transformée et renforcée. Sans doute parce qu’il faut y voir autre chose qu’un simple mode de gestion. Son essence est de faire entrer la réalité dans des catégories abstraites issues du monde de l’entreprise, nous l’avons dit.

flexibilité, la bureaucratie

Thierry Jobard

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non seulement n’a pas disparu

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qu’est le réel au profit des idées qu’on s’en fait. Les normes remplacent la vie. Or dans le travail, tout ne s’évalue pas et tout n’est pas réductible à des nombres. D’où cette perte du sens du travail dont beaucoup peuvent se plaindre. Revenons par exemple à nos centres d’appels. Il est facile de s’en gausser. Mais que sait-on de ceux qui y travaillent ? Une étude assez récente s’est penchée sur le sujet (4). Elle constate que la plupart des employés de ces centres sont pris en tenaille entre deux logiques contradictoires : la logique de service et la logique de rentabilité. Parce que pour gagner plus, il faut vendre plus. Mais pour vendre plus, il faut savoir biaiser un peu, ne pas donner toutes les informations au client, embellir un peu les offres. Il y a les tricheries : on maquille sa voix pour faire semblant de passer l’appel à un supérieur, par exemple. Il est assez aisé de comprendre qu’on peut se lasser de se faire engueuler à longueur de journée par des fâcheux. Mais plus encore, les opérateurs sont incités par leur hiérarchie à mentir aux clients. Évidemment, cela ne se fait pas par écrit… Mais les employés, après bien des hésitations, témoignent : « Pour être un bon vendeur, loué par la hiérarchie, il faut tromper le client pour faire du chiffre. On encense ceux qui trompent ». Pour qui a un minimum d’éthique, on conçoit que la pilule passe mal. C’est une pure et simple inversion des valeurs : la vérité est proscrite, le mensonge est récompensé. Quelle organisation pourrait longtemps survivre à cela ? Alors à l’avenir, cher lecteur, garde un brin de compassion pour ceux qui accomplissent une tâche bien ingrate.

“Malgré le mantra de la DR

Photos :

pour centraliser les informations (les scribes en Egypte par exemple). Mais elle a connu un essor déterminant au tournant des XIXème et XXème siècle. C’est Max Weber qui s’est le plus sérieusement penché sur la question. Et si, notamment dans les analyses qui seront faites du système soviétique par Lefort ou Castoriadis plus tard, on peut voir la bureaucratie comme une couche parasitaire, ce n’est pas le cas pour le sociologue allemand. Celui-ci établit qu’elle se caractérise par la division du travail, la spécialisation et l’évaluation par des procédures impartiales (2). Le besoin de prévoir et d’organiser la production s’articule avec l’expansion industrielle. Pour Weber, la bureaucratie ne se cantonne donc pas à l’Etat mais s’applique à tous les domaines : Eglises, groupes d’intérêts, partis politiques… Et de conclure : « L’avenir appartient à la bureaucratie »

mais elle s’est transformée et renforcée”


La bureaucratie est, de plus, un phénomène social, tout le monde la subit. Qu’est-ce donc alors sinon un moyen de contrôle exercé sur nous. Car l’Etat lui-même obéit désormais à cette logique. Il est là le règne des experts et des technocrates. Comme l’écrit B. Hibou : « contrairement à une idée dominante, on n’assiste pas aujourd’hui à un délitement du politique, à sa disparition, à son épuisement et à sa désaffection de la part des citoyens davantage devenus consommateurs, contribuables, clients ou sujets, voire bureaucrates, mais bien à un redéploiement du politique dont les contours sont précisément dessinés par cette nouvelle forme de gouvernement ». Nous ne sommes plus dans une relation classique au pouvoir, hiérarchique, verticale (d’où les nombreuses discussions sur la fin de l’autorité par exemple) mais dans une forme de domination fondée sur les dispositifs, les normes et les procédures. Autrement dit une formalisation systématique. Et toute domination repose sur une part de soumission volontaire n’est-ce pas ?… Avons-nous gagné au change ? C’est douteux. D’autant qu’avec l’emprise croissante des algorithmes et des big datas sur nos petites existences, les mailles vont se faire bien plus fines, bien plus efficaces.

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Vous je ne sais pas, mais moi ça me turlupine. 1 Hôpitaux en détresse – Patients en danger (Ed. Flammarion) 2 Economie et société, T1, Max Weber, Pocket 1991 3 La bureaucratisation néolibérale, Béatrice Hibou, La Découverte, 2013 4 Mentir au travail, Duarte Rolo, PUF (Prix Le Monde de la recherche universitaire)


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LE PIÉTON DE STRASBOURG Face à Face de saison Pour la petite fille, c’est sûrement la magie de noël. Et sans doute aussi pour le musicien de rue… Arnaud Delrieu a su capter ce bref instant.


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FRANCIS HENTZ

Jouer aux grandes voitures L’entreprise que Francis Hentz a créée il y a trente ans est devenue un groupe de plusieurs concessions, comme des temples dédiés à l’automobile et dirigés par Michel, l’un de ses trois enfants. Le groupe Espace H est présent à Strasbourg, Obernai et Haguenau. Rencontre avec un patron singulier que la passion de l’auto n’a jamais quittée… Sa vie bascule quand il achète sa première BMW en 1981 : « Une très belle auto, fabriquée par des prodiges de la technologie. C’est la technique qui me passionne, pas l’esthétique » dit-il. Pour lui, ceux qui savent dessiner, les artistes, ceux qui savent écrire ou imaginer des voitures sont des génies, c’est une donnée importante pour comprendre qui il est.

peut-être même incompris. Pas de ce monde.

Francis Hentz, 69 ans, est un homme de conviction, inévitablement controversé,

et les chiffres, car il connaît la fragilité des

Ou à l’image du monde au contraire, un peu rêveur aussi. Il croit à l’amour, à l’amour de son prochain, pas en Dieu, plutôt à une présence. S’il est en confiance, il se raconte facilement, des petites aux grandes voitures, de ses flashs intuitifs à ses moments les plus durs, de ses passions à ses paris un peu dinguos, sans fanfaronner, sans trop évoquer les victoires choses, la tôle froissée de la vie.


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Eric Genetet

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OR PISTE

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IL SE SOUVIENT DE TOUS LES MODÈLES, DE TOUTES LES PLAQUES… Pour lui, conduire une auto, avoir son autonomie, c’est un rêve d’enfant : « Quand on a un volant entre les mains pour la première fois, c’est comme si l’on apprenait à voler » dit-il. Voilà ce qu’il a toujours fait, lui qui n’a cessé de prendre son envol, mais à un détail qui fait toute la différence, il n’oublie pas d’apprendre aux autres à voler. Rien que pour lui, il serait temps d’inventer les voitures volantes, car sa vie, c’est la bagnole : « Mon papa changeait de voiture chaque année. Je me souviens qu’il rentrait à la maison et qu’il disait à ma mère qu’il avait acheté une nouvelle voiture. Elle était étonnée à chaque fois. Pour moi, c’était comme une fête. Je n’ai jamais oublié ses plaques d’immatriculation : une R4 avec 592 MT 67, une R16 8636 QA 67, une autre R16 verte 1461 RJ 67, une 403 avec 280 FM 67, et d’autres encore. Je me souviens de ses voitures comme si c’était hier… Une Vedette, une 204… j’ai appris à connaître ce qui est devenu mon univers, à travers les voitures de mon père », affirmet-il en poursuivant l’énumération des modèles et des chiffres. Paradoxalement, quand d’autres n’ont jamais eu de ballon rouge, lui, ce sont les petites voitures qui lui ont manqué, on ne lui en a jamais achetées, comme à tous les petits garçons ! Alors, un jour, à dix ou onze ans, il vole un peu de monnaie dans la caisse de la boutique d’électricité de ses parents, il s’achète deux modèles réduits, dont une camionnette Citroën, et les cache dans le poulailler. Il se souvient bien de l’énorme raclée qui a suivi. Du coup, il a passé sa vie à jouer aux grandes voitures et, depuis trois décennies, il vend des bagnoles. PAS SIMPLE DE GAGNER LA PARTIE Après une école d’ingénieurs, il reprend l’entreprise d’électricité familiale et passe rapidement de dix à cinquante personnes, mais ça ne lui suffit pas : « Dans la vie, j’ai envie de réussir, j’ai envie d’être sur le podium, ou pas loin. Pour devenir concessionnaire BMW, j’ai fait une lettre de candidature spontanée à la direction nationale, j’avais moins de 40 ans, pendant quelques mois c’était l’incertitude, mais j’ai gagné la partie ».

“Dans la vie, j’ai envie de réussir, j’ai envie d’être sur le podium, ou pas loin...” Nous sommes en 1988, à Haguenau. L’histoire accélère avec le rachat de la concession BMW/MINI située au pôle automobile d’Hœnheim en 2008, un pari un peu dingue, le seul cas en France où le petit a acheté le grand : « C’était compliqué, car il fallait mettre beaucoup d’argent sur la table, les discussions ont été âpres », se souvient Michel Hentz. Sur son élan, il ouvre un troisième site à Obernai. Aujourd’hui, plus de cent collaborateurs travaillent au sein d’un groupe automobile aux valeurs humaines reconnues. Mais tout n’a pas été simple, pendant les quinze premières années, obligé d’investir, il gagne le SMIC, pas plus. Parfois, son lit c’était sa voiture. UN PATRON REDOUTABLE Sa vie a été jalonnée de coups d’éclat, de grands moments et d’autres plus difficiles : « Si quelqu’un me fait un sale coup, ce qui est une manière de me sous-estimer, je deviens redoutable. On ne fait plus la route ensemble. Alors oui, on a réussi, les résultats ont suivi, c’était parfois phénoménal, on est passé de vingt à cent dix personnes, mais, si nous sommes parmi les meilleurs chez BMW, c’est grâce à ceux qui travaillent avec nous », conclut cet homme pour qui le désir de réussir et d’être un bon chef d’entreprise restent un moteur. Un moteur qui tourne rond…


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THIERRY BATTEUX “Bleu de chauffe” : le rebond est dans le sac...

« On s’est quitté bons amis, “Le Coq” a été très correct », raconte le Strasbourgeois Thierry Batteux quand il évoque la saga « Bleu de chauffe », une marque de sacs à la fois contemporaine et « work wear » qu’il a créée avec le styliste spécialiste en maroquinerie Alexandre Rousseau en 2009. Il y a dix ans…

Photos :

Alban Hefti - DR Véronique Leblanc

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OR PISTE

Texte :

Thierry Batteux

Flash-back : en 2009 donc, crise oblige, Thierry quitte son poste de responsable marketing à l’enseigne strasbourgeoise du « Coq Sportif », filiale de la marque « Adidas » pour laquelle il était venu s’installer en Alsace. Jeune cinquantenaire à l’époque, il décide de « créer sa boîte » plutôt que de « perdre son énergie » dans la recherche aléatoire d’un nouvel emploi. Il s’associe alors avec un « vrai créatif », le designer maroquinier Alexandre Rousseau avec qui il avait déjà collaboré pour « Le Coq sportif ». Ensemble ils ont alors créé « Bleu de chauffe » en s’inspirant pour leur collection — uniquement « homme » à l’époque — des sacs de métier. DÉNICHER L’OISEAU RARE « Nos premiers modèles déclinaient les sacs de plombiers », raconte Thierry, « mais la difficulté était de trouver quelqu’un capable de les fabriquer à un coût abordable ». « À cette époque les maroquiniers venaient de l’industrie du luxe et

‘‘On craque pour ces sacs made in France, à la fabrication 100% artisanale. Intemporels, ils sont fait pour durer et la patine des jours ne fait qu’ajouter à  leur beauté.’’

n’avaient pas trop la notion de coût de revient… » Julien Hanchir, véritable oiseau rare, fut déniché « par hasard » au « Sac du berger » entreprise aveyronnaise utilisant les techniques préconisées par Thierry et Alexandre. « Julien est très atypique », raconte Thierry. « International belge de Rugby et fan de chevaux, il s’est formé à la sellerie ce qui lui donne la pratique nécessaire à la fabrication si spécifique, solide et soignée des sacs “Bleu de Chauffe” pour qui il a fondé son propre atelier dans le Larzac ». 2012, PREMIÈRE COLLECTION « FEMME » Cinq cents pièces déclinées en trois modèles ont été fabriquées et vendues en 2009. Un bon début, mais pas le Pérou. « Trois ans sans salaire, nous avons vécu sur nos réserves. Nos compagnes ont été très compréhensives… » Les deux associés s’obstinent. « Alexandre avait envie de développer la marque, toujours en alliant sacs de métier et sacs contemporains. Il a créé des modèles de porte-documents et de sacs de médecin en gardant les codes du concept ». Est née ensuite une collection de petite maroquinerie (portefeuille, etc.) et puis — en 2012 — la première collection « femme ». 500 SACS PAR AN EN 2009, 15 000 AUJOURD’HUI ! Aujourd’hui, « Bleu de chauffe » fabrique 15 000 pièces à l’année et a inauguré de nouveaux


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Photos :

Alban Hefti - DR Véronique Leblanc

Texte : OR PISTE

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locaux à Saint-Georges de Luzençon, au pied du viaduc de Millau. Toujours strasbourgeois, Thierry s’y rend régulièrement. Julien s’y est quant à lui installé « mais en indépendant ». La marque fabrique 95 % de la production, le reste, c’est-à-dire « les très petites séries », est du ressort de Raymond Wathlé, un artisan « ancien de la chaussure » installé à Bitschoffen en Alsace. C’est lui qui est en charge de la mise au point des sandales « Bleu de Chauffe » qui seront commercialisées en 2019. Conçues dans l’esprit de la marque, déclinées en collections « Homme » et « Femme », elles font déjà l’objet de commandes venues… du Japon ! Grâce au site la marque est en effet connue au-delà de la France. Au Japon, mais aussi en Chine, en Corée, aux États-Unis. Quelque 120 points de points de vente physiques complètent cette distribution Internet. Ils se situent en Allemagne, en Belgique, aux Pays-Bas et bien sûr en France. À Strasbourg, c’est dans la Boutique « Algorithme » rue Gutenberg qu’il faut se rendre pour découvrir les sacs « Bleu de chauffe ».

« MADE IN FRANCE » ET 100 % ARTISANAL Souplesse des cuirs naturels et traités végétaux dans une tannerie qui apporte le plus grand soin à la qualité de l’eau relâchée dans la rivière, beauté des coloris, coupes « bords francs », solidité à toute épreuve, maniabilité des modèles… On craque pour ces sacs « made in France », à la fabrication 100 % artisanale. Intemporels, ils sont faits pour durer et la patine des jours ne fait qu’ajouter à leur beauté. Au départ, Thierry et Alexandre avaient songé à appeler leur marque « Musette », mais d’autres y avaient pensé avant eux... Ils sont alors revenus à leur première idée : « “Bleu de Chauffe” qui résume bien l’esprit du produit ». Désignant au départ la veste de travail des ouvriers du XXe siècle, cette expression survit dans le langage populaire. « Mettre son bleu de chauffe » c’est… retrousser ses manches, aller au charbon. Tout comme l’ont fait Thierry et Alexandre il y a dix ans. www.bleu-de-chauffe.com


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LES ÉVÉNEMENTS

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ÉVÉNEMENTS

Photos : Alban Hefti

Le 26 septembre dernier, le Club des Partenaires Or Norme a accueilli Julia de Funès et Nicolas Bouzou chez Aedaen Place, pour la sortie de leur ouvrage « La comédie (in)humaine ». Les deux auteurs y décrivent avec talent pourquoi les entreprises laissent souvent partir les meilleurs, et comment, en donnant un vrai sens au management on peut éviter ce gâchis.


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Photos : Valentin Campagnie ÉVÉNEMENTS OR NORME N°25 N°31 Sérénités Vertiges

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LES ÉVÉNEMENTS

Le 11 octobre, c’est à Paris que le Club Or Norme s’est déplacé ; tout d’abord pour assister à ce qui est devenu le plus grand événement français consacré à l’entreprise et à l’innovation : le Bpifrance Inno Génération, baptisé BIG4 pour sa 4ème édition à l’Accor Arena de Paris-Bercy où 43 000 entrepreneurs se sont rassemblés pour créer un événement plus que jamais centré sur le contenu et les rencontres business. SIte web : innogeneration.bpifrance.fr


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LES ÉVÉNEMENTS

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ÉVÉNEMENTS

Photos : Franck Disegni

Cette journée du 11 octobre s’est achevée sur le rooftop de la Maison de l’Alsace, sur les Champs Elysées, lors d’une soirée orchestrée de mains de maîtres par son président Dominique Formhals, son directeur général, Bernard Kuentz, et Pierre Loeb, en charge de son Club des 100. A cette occasion, Jean-luc Fournier, rédacteur en chef d’Or Norme a pu interviewer lors d’une table ronde ayant pour thème « L’Alsace a du talent » : Antonia de Rendinger (Humoriste et comédienne), Nathalie Roos (DG L’Oréal Division des Produits Professionnels), Mélanie Biessy (Partner and Chief Operating Officer ANTIN Infrastructure Partners – cofondatrice de La Scala Paris) et Jean Eichenlaub (Président de Qualium Investissement).


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VU D’ICI…

Photos:

DR - Région Grand-Est Eric Genetet

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ÉVÉNEMENTS

Texte :

Le bloc-notes de l’actualité des derniers mois, malicieusement ou plus sérieusement revisitée par Or Norme.

09 SEPTEMBRE

21 SEPTEMBRE

Douce France. Le stade de France fête les héros champions du monde, et chante les tubes rap à la gloire des bleus. Rachid Taha meurt dans son sommeil trois jours plus tard, à 59 ans. Le leader de Carte de Séjour avait passé une partie de son enfance en Alsace.

La guerre des cinémas se poursuit : avantage, semble-t-il définitif, pour le projet défendu par Catherine Trautmann et la maire de Schiltigheim Danielle Dambach qui obtient le feu vert de la CNACi.

13 SEPTEMBRE L’Express publie le classement 2018 des villes où il fait bon vivre. Strasbourg est 10e, le trio de tête est composé d’Angers, Poitiers et Brest… Ce jour-là, il ne pleuvait pas sur Strasbourg. 18 SEPTEMBRE Strasbourg avait eu plusieurs fois le plaisir et l’honneur de la recevoir. L’écrivaine et cinéaste Marceline Loridan-Ivens, rescapée de la Shoah, est morte. Née en 1928, elle était scénariste, documentariste et écrivaine. Marquée par la déportation en 1944, dans le même convoi que Simone Veil, elle passa sa vie à dénoncer l’injustice et la violence.

Des pirates ont eu accès aux messages privés, aux photos, aux pages aimées ou encore à la liste d’amis de cinq millions de comptes sur Facebook. Et vous ? On appelle cela une brèche. L’adjoint à l’animation annonce sur son compte Facebook pas encore piraté que le sapin de la place Kléber a été sélectionné à Wangebourg. Strasbourg, Capitale de Noël, c’est déjà demain. Nous sommes début octobre. 05 OCTOBRE

03 OCTOBRE

Pour leurs efforts pour mettre fin à l’utilisation de la violence sexuelle comme arme de guerre, le Prix Nobel de la paix est attribué au gynécologue congolais Denis Mukwege, qui a dédié sa vie à défendre des victimes de violences sexuelles en temps de guerre, et à la Yazidie Nadia Murad, capturée et réduite en esclavage par Daech pendant des mois. Elle avait obtenu à Strasbourg le prix Sakharov du Parlement européen en 2016. 15 OCTOBRE Clément Cogitore, né à Colmar en 1983, qui vit et travaille à Paris, obtient le prix Marcel Duchamp. Le lendemain le Président s’inspire des ready-made, c’est lui qui décide : Christophe Castaner 52 ans remplace Gérard Collomb au ministère de l’Intérieur. La ministre de la Culture, Françoise Nyssen, cède sa place à Franck Riester, aprèsdeux semaines de suspense qui ont tenu la France des médias en haleine.


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18 OCTOBRE Grand homme de théâtre, enfant de la guerre, enseignant, éditeur, poète, auteur, essayiste, défenseur de la langue alsacienne, traducteur, fondateur de la Compagnie des Drapiers, Gaston Jung est mort.

veulent apaisants autour d’une bière. Un jour peut-être, l’Alsace forcera l’admiration.

29 OCTOBRE

Photos:

DR- Région Grand-Est - DDM

Texte :

Eric Genetet

22 OCTOBRE Tomi Ungerer 87 ans est promu au grade de commandeur de la Légion d’honneur pour sa contribution au rayonnement de la France à travers la culture. Les Alsaciens présents à la cérémonie n’oublient pas de faire des selfies avec Macron…

aimer ». La secrétaire d’État pour l’égalité homme/femme, Marlène Schiappa, avait réagi en rappelant qu’un acte sexuel non consenti est un viol. En Alsace, il semble que personne ne soit vraiment choqué par les mots de la Miss, ou alors, tout le monde s’en fout…

Sous les hourras de la foule en délire, la collectivité européenne d’Alsace est annoncée pour 2021, le champagne coule

25 OCTOBRE Le Parlement européen décerne le prix Sakharov 2018 à Oleg Sentsov, cinéaste ukrainien emprisonné dans le Grand Nord sibérien. Il est suivi d’une demande de libération immédiate.

à flots. Non ?

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ÉVÉNEMENTS

06 NOVEMBRE

23 OCTOBRE À l’assemblée, le député Bruno Studer pose une question au gouvernement en forçant l’accent alsacien. Pour une fois qu’un homme politique alsacien fait parler de lui, c’est avec émotion, mais en marche forcée. Comme d’habitude, ceux qui s’opposent trouvent cette intervention déplacée, nulle, lamentable, indigne, quelle honte pour l’Alsace, une caricature violente. Ceux qui sont dans son camp trouvent qu’il a fait preuve de courage et d’humour. D’autres qui jadis fricotaient avec JeanMarie Le Pen à la grande époque se

De son côté, TPMP banalise le viol. Sur C8, l’animateur parle d’une femme victime de son conjoint pendant son sommeil. Stupeur en Alsace, parmi les chroniqueurs, il y a Delphine Wespiser. L’ex-miss France affirme, je cite (en laissant volontairement les fautes de français) : « Des choses qui se font quand une ou l’autre personne dorme, c’est tout à fait mignon, c’est tout à fait sympa. Donc si elle n’en a plus envie, qu’elle se sépare… On ne parle pas du voisin, on parle de son petit copain, avec qui elle est, et qu’elle est censée

Dans Libération, des militants, élus, intellectuels, parmi lesquels Raphaël Glucksmann et Jo Spiegel le maire de Kingersheim signent l’acte de naissance de Place publique, un nouveau parti. 11 NOVEMBRE Provocation, manque de respect, en ce jour de commémoration du 11 novembre, un drapeau Rot un Wiss flotte sur la cathédrale pendant quelques heures. La police mènera l’enquête, mais n’aura pas à chercher bien loin.


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PORTFOLIO Michel Grasso

Michel Grasso est architecte et photographe à Strasbourg. Travaillant presque exclusivement à l’argentique, il ménage une part importante à l’instant et à l’accident, tant lors de la prise de vue qu’au développement. Ses images (très différentes les unes des autres du fait de ne pas avoir été ‘‘pré-conçues’’) ont toutefois ce point commun qu’elles apparaissent brutes, avec une atmosphère souvent intime et mélancolique.  Michel Grasso ne recherche pas la perfection, il aime que le processus laisse ses traces sur la photographie…

contact@michelgrasso.fr


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C’EST NOTÉ

Photos :

Documents remis Véronique Leblanc - Alain Ancian

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ÉVÉNEMENTS

Texte :

GRÉGORY OTT initiales GO Go by the « Ways » de son quatrième album sorti en octobre dernier. « Chemins de la vie, imposés ou de traverse », dit-il. Un album qui lui ressemble, jazz, pop, voire un peu latino. Ce nouvel opus marque l’arrivée du talentueux contrebassiste Gautier Laurent dans le « Gregory Ott Trio ». Il rejoint Mathieu Zirn, intense à la batterie. Avec deux guest : le saxophoniste Franck Wolf sur Time to go et Yannick Eichert au chant et à la guitare sur You help me trying. Quatorze plages au total dont 13 signées ou csignées par Grégory Ott qui a voulu, pour la quatorzième, livrer sa version piano de La Forza del destino, bouleversante mélodie de Verdi. De Now - maintenant à Further - plus loin -, l’album est « scénarisé », chaque titre a sa place et Grégory

y tient en ces temps où, sur le Net, les gens n’achètent souvent que le morceau qui leur plaît en négligeant les albums. « Comme si on achetait qu’un chapitre d’un bouquin… » soupire-t-il sans se départir de son magnifique sourire. « J’ai voulu un album varié, riche de plein de choses différentes, un album que j’ai envie d’écouter », poursuit-il. Un album « qui sorte d’une espèce de zone de confort », « qui rebooste », « qui donne envie d’être sur scène ». Sur scène il y est depuis la sortie de Ways… Et cela va continuer puisque le trio – and friends - se produira les 4 et 5 janvier à Uhrwiller, le 31 au « Diapason » de Vendenheim et le 8 mars au «Repère» de Schirmeck.

JACK KOCH “L’amour c’est...” Jack Koch, est l’illustrateur d’Un monde (presque) parfait (un livre d’illustrations d’actualité), de la série d’albums baptisés Danger École (qui relate son quotidien de professeur des écoles), de l’Esprit papillon avec Agnès Ledig.

Martin-Lugand, Romain Puertolas, Gilles

Il y a un an, il publie sept dessins avec ses définitions de l’amour sur Facebook, puis il demande à des auteurs qu’il aime de répondre en quelques mots et sans aucune contrainte à cette question : c’est quoi l’amour ? Il illustre les textes sans but précis et les envoie aux auteurs qui en parlent à d’autres. La démarche fait boule de neige. Certains, comme Baptiste Baulieu ou Virginie Grimaldi, les publient sur les réseaux sociaux et quatre éditeurs s’y intéressent très vite. Thomas H. Cook, Aurélie Valognes, Franck Thilliez, Agnès

c’est le Livre de Poche, mais l’ouvrage sorti

Legardinier, Tatiana De Rosnay et quelques « Alsaciens » comme Julie Ewa, Jacques Fortier, Joël Henry, Eric Genetet ou Pierre Kretz, rejoignent l’aventure. Ils sont 200 au total. Jack choisit l’éditeur, rare privilège, fin octobre est publié en grand format. C’est un bel objet pour lequel deux euros par exemplaire vendu seront reversés à l’association « Le Rire Médecin » qui forme et emploie des clowns hospitaliers dans les services pédiatriques. « L’amour c’est… » sera présent lors de Strasbourg mon amour au mois de février, la soirée de clôture tournera autour du livre, en présence d’auteurs qui ont participé au projet.


POUR LES AMOUREUX DU FOOT ET DU RACING…

RACING Datastory Cet ouvrage revisite la riche histoire du Racing Club de Strasbourg à travers un regard inédit et surprenant. Les chiffres, les images et les graphiques disent tout. D’Oskar Rohr à Dimitri Lienard, du glorieux passé au présent, c’est l’histoire passionnante d’un club de légende ! Jeoffrey Voltzenlogel, le spécialiste statistique de beIN Sports est aux commandes... Editions Vademecum

MES PETITS BONHEURS 100% foot amateur Dans cet ouvrage pas de Cristiano, pas de Messi, pas de Mbappé, pas de stars...

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Ici, les héros s’appellent Jérémy, Mika, Youssef… Ils sont anonymes mais ce sont eux qui font le « football vrai », le « football d’en bas ». Exercices ratés, excuses en tous genres, troisième mi-temps, on plonge dans l’univers des club-houses de village, là où la seule valeur qui compte, c’est l’amitié. Journaliste, animateur, vidéaste et lui-même footeux dans l’âme, Sébastien Ruffet se lâche et le génial dessinateur Phil Umbdenstock est aux crayons… Editions Vademecum


May June - DR Barbara Romero

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ÉVÉNEMENTS

Texte :

Photos :

CADEAUX

Les tasses de Virginie Gallezot

POÉTIQUE

céramique Installée à son compte depuis huit ans, la céramiste Virginie Gallezot nous enchante de ses créations tout sweet entre petite vaisselle et bijoux raffinés. Inspirée par la nature, les vastes espaces, les animaux, Valérie Gallezot, 48 ans, dévoile depuis 8 ans un univers poétique. Ancienne conseillère en assurance, Virginie s’est formée pendant 15 ans à la céramique avant d’oser se lancer. « Je réalise des choses créatives, mais pas trop artistiques, j’aime que mes objets aient une utilité », confie-t-elle. Elle commence son activité avec des petites tasses à café, des mugs, qu’elle réalise en porcelaine et qu’elle dessine à la main de chouettes, d’oiseaux, de cactus... On aime aussi sa petite série de tasses imprimées d’or fin ou ses broches et boucle d’oreilles tout en raffinement. Des objets pilent dans la tendance, au point de séduire la créatrice de Sézane qui lui achète un stock pour l’ouverture de sa boutique à

New York ! Pas de quoi émouvoir Virginie. « J’étais très contente, mais je n’ai pas communiqué dessus. Finalement, les collabs je n’y tiens pas plus que ça, car j’aime le travail hyper artisanal et je ne veux pas sous-traiter. » Distribuée dans de belles boutiques parisiennes à l’instar d’Empreintes, en Normandie ou en Bretagne, Virginie n’a aucun point de vente à Strasbourg. « Ma clientèle sait où me trouver, nous avons la chance ici d’avoir des gens sensibles aux métiers d’art et curieux. » Deux samedis par mois, Virginie propose des cours dans son atelier strasbourgeois et reste présente sur tous les beaux événements des métiers d’art comme Résonances, véritable tremplin pour la céramiste. On retrouve ses créations dans le pop’up store de la Fremaa (Fédération régionale des métiers d’art d’Alsace) à l’Aubette, du 14 au 23 décembre. www.virginiegallezot.com À partir de 18 €


LOCAL-MADE Et si on remplissait nos hottes de pièces locales, réalisées avec amour à Strasbourg ? Petite sélection de créatrices strasbourgeoises qui, un jour, ont osé aller au bout de leurs rêves !

UN CABINET de curiosités

L’Amour aux trousses de la créatrice Hélène Ulm mêle l’étrange et le féérique, le sauvage et le poétique, le plexi et le bois, le métal et les plumes, dans ses bijoux, suspensions, pochettes ou attraperêves aux multiples inspirations.

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Avec sa griffe L’Amour aux trousses qu’elle a créée en 2016, Hélène Ulm, 40 ans, a réussi à réunir tout ce qui la passionne depuis toujours : le design, l’illustration, la technique, le bijou, la photo. La touche-à-tout a eu le déclic lors d’un atelier de découpe laser au Shadok. « J’avais la possibilité de faire moi-même le dessin, et j’ai imaginé mon premier mobile bébé sioux avec une tête de loup, des plumes, des petites flèches, le tout accroché à une chaîne à billes. Le contraste entre le bois et la chaîne lui donnait presque un aspect bijou. Poussée par mes amies, et notamment Emma du Chat dans l’Armoire, j’ai décidé de réaliser un rêve. » Hélène se lance, et imagine des bijoux, des suspensions, des attraperêves décalés, inspirés de ses nombreuses passions pour le cabinet des curiosités, les puces, le cinéma ou les dessins animés très visuels type Tim Burton. « J’aime les contrastes, travailler les opposés, mettre des têtes d’animaux sauvages ou étranges avec des paillettes ou des plumes, mêler le côté sombre à une touche plus féérique. » On la rencontre aux Galeries Lafayette le 15 décembre pour réaliser avec elle un attrape-rêves et le 16 décembre au marché de Noël du pub Kelly’s Sibine, rue du Vieux-Marché-aux-Vins. Facebook : L’amour aux trousses À partir de 18 €


Photos :

May June - DR Barbara Romero

Texte : ÉVÉNEMENTS

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LE CHAT RÉALISE un doux rêve...

Quand elle a lancé ses bougies en cire végétale en 2014, Emmanuelle Vila caressait déjà le doux rêve de lancer sa ligne de cosmétiques naturels. Il deviendra réalité en ce mois de décembre, avec le lancement de ses huit premiers produits. Adolescente déjà, inspirée par les odeurs et les couleurs de son Sud natal, Emma confectionnait dans la cuisine de la maison familiale ses premiers baumes à lèvres.  Dans le sud, nous sommes souvent attachés à la terre, à la nature, confie-t-elle. D’un hobby, créer ma ligne de cosmétiques est devenu un rêve, mais la réglementation est si drastique que cela m’a pris beaucoup de temps.  Ancienne traductrice, Emma suit son compagnon à Strasbourg. Au chômage, avec 400 € sur son compte, elle décide de commencer son activité par les bougies végétales, sans produits chimiques. Le Chat dans l’Armoire et ses senteurs envoûtantes séduisent alors les Strasbourgeois qui n’ont pas hésité à soutenir Emma dans son nouveau projet. « J’ai préféré faire appel à

ma communauté par une campagne de crowdfunding que de dépendre d’une banque… » Formée chez un pharmacien sur la réglementation et la formulation, Emma déniche des pépites chez des producteurs de la région entre les graines de sapin des Vosges aux propriétés anti-âge, les feuilles de myrtilles ou de coing aux vertus anti-inflammatoires, ou ailleurs avec ses huiles de camélia kissi ou de pépins de cassis. Puis elle teste, assemble, jusqu’à trouver la parfaite formulation adaptée aux peaux les plus sensibles, sans ingrédients pétrochimiques ou autres cochonneries. Huile démaquillante, savons surgras, masque poudre constituent un premier jet de sa ligne de cosmétiques. « C’est un rêve que je réalise, avec ce sentiment d’exprimer pleinement ma créativité… » À découvrir très prochainement chez Curieux, quai Kellermann à Strasbourg. www.lechatdanslarmoire.com À partir de 17 €


Ces sneakers sont brodés à la main…

ON CUSTOMISE ses sneakers !

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Des fleurs, des tigres, des étoiles de champions du monde… Rien n’est impossible pour la créative Manon Vénéra, By MV, qui brode sneakers, maroquinerie ou textile selon nos envies.

croire que tout se passe à Paris, c’est à son arrivée

Quand un auteur qu’elle accueillait dans une librairie parisienne lui a dit de toujours s’accrocher à ses rêves, Manon s’est dit que c’était une phrase banale de plus. « Pour moi, créer ma marque, vivre de la broderie, c’était de l’ordre de l’impossible. » Alors qu’elle se baladait dans la capitale avec ses premières Air Max brodées, elle se fait arrêter dans la rue par plusieurs Parisiens, séduits par ses sneakers. « Je me suis alors dit, tiens, il y a peut-être un truc à creuser ? » Quatre ans plus tard, la jeune trentenaire vit les premiers émois de pouvoir se verser un salaire, « avec ce que je crée, de manière artisanale », se réjouit-elle. Dans son petit atelier installé dans son appartement, Manon brode des baskets, des sacs, des vêtements. Alors que l’on tente de faire

Tout s’est passé avec une telle facilité pour moi qui

à Strasbourg que tout s’est enclenché pour Manon. « J’ai rencontré plein de gens qui m’ont ouvert des portes et notamment l’association Sneakers Empire. suis ultra timide, je n’en reviens pas ! » Manon rejoint aussi Le Générateur, cette boutique de créateurs de la rue Sainte-Madeleine, où elle assure comme les autres des permanences. « C’est une belle vitrine, et cela me permet de rencontrer des gens, de sortir du côté solitaire de mon métier. » Désormais reconnue, Manon participe également à de nombreux workshops entre Paris et Strasbourg. Et réalise sur commande tous vos souhaits pour personnaliser vos coups de coeur et en faire ainsi des pièces uniques et stylées ! www.bymv.fr À partir de 40 €


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OR NORME N°25 Sérénités


OR CHAMP

ORLAN sculpteur et sculpture vivante. Texte et photo par ORLAN

L’une de mes premières séries majeures est celle des « CORPS-SCULPTURES ». De celle-ci naquît « ORLAN accouche d’elle-m’aime », datant de 1964, et qui marque ma mise au monde symbolique, (« la femme libre est seulement en train de naître »), en tant qu’artiste, femme... Depuis, je considère mes créations comme de la sculpture, même lorsque je réalise des photographies, d’autant plus si ce sont des drapés. D’autre part, j’ai fabriqué et déposé un instrument de mesure à ma mesure nommé un « ORLAN-CORPS ». Dans ma période se référant à la sculpture baroque, j’ai sculpté des robes de plis sans corps dans différents matériaux : résine, marbre, papier, plastiques bulles sur craft, 3D printing... Que j’envisage comme des propositions sculpturales pouvant être réalisées par la suite. J’ai aussi créé de nombreuses sculptures, me représentant à partir de mes « Self-Hybridations Africaines » ou de mes « Self-hybridations Masques de l’Opéra de Pékin, Facing Designs et réalité augmentée », en avatars surgissants telles des sculptures mouvantes dont certaines ont été réalisées.

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J’ai été la première artiste à concevoir des œuvres à partir de ma propre représentation photographique imprimée grandeur nature, collée sur bois et détourée. Pour que le corps reprenne une présence et une consistance sculpturale dans l’espace. Mes photographies sont souvent devenues des installations interactives avec lesquelles j’ai toujours beaucoup voulu que le public puisse se confronter et/ou jouer. J’ai

créé « Bumpload » sculpture interactive lumineuse qui réagit à la présence et l’emplacement du spectateur dans la salle. Je me suis réinventée, transformée, resculptée dans mes « Opérations-ChirurgicalesPerformances » car je pense que le corps est politique, que le privé est politique. Récemment j’ai créé une sculpture mouvante me ressemblant, un ORLANOÏDE qui parle avec ma voix, qui bouge grâce à un générateur de mouvements aléatoires et un générateur de textes. Ce robot, présenté dans une grande installation avec plusieurs écrans LED et miroirs, était l’œuvre finale de l’exposition « Artistes et Robots » présentée au Grand Palais en 2018 où j’ai mis en scène un théâtre de Deeplearning nourrit d’intelligence artificielle et d’intelligence collective. Cette pièce est probablement un de mes chefs d’œuvres... Je suis une sculpture vivante et une artiste conceptuelle qui s’exprime par la sculpture, la chair, la matière, le corps, les drapés, les plis. Bernard Ceysson me considère comme « ORLAN ultime Chef d’œuvre ». Je suis une sculpture vivante qui crée aussi des sculptures, une artiste engagée, féministe et libre. Toute ma vie, j’ai tenté de sortir du cadre, des stéréotypes, des modèles. Comme Simone de Beauvoir j’ai accepté la grande aventure d’être soi et comme Nietzsche que « Nous avons l’art pour ne pas mourir de la vérité. »


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Le Crédit Mutuel, banque coopérative appartient à ses 7,8 millions de clients-sociétaires. Caisse Fédérale de Crédit Mutuel et Caisses affiliées, société coopérative à forme de société anonyme au capital de 5 458 531 008 euros, 4 rue Frédéric-Guillaume Raiffeisen, 67913 Strasbourg Cedex 9, RCS Strasbourg B 588 505 354 - N° ORIAS : 07 003 758. Banques régies par les articles L.511-1 et suivants du code monétaire et financier.

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