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EDITO

PÉRIPLES « Sans doute les périples immobiles forment-ils l’antichambre idéale des grands voyages… » Je suis de nulle part - Olivier Weber

Depuis que le flâneur de Baudelaire a parcouru les rues de Paris, la marche a été reconnue comme une véritable source d’inspiration artistique. Dans ce numéro 28, Or Norme consacre un grand dossier à la marche et à la randonnée, mais souhaite également vous offrir un panorama plus large de périples, qu’ils soient « immobiles » comme l’évoque joliment Olivier Weber, ou bien au travers de destinations aussi proches que les Vosges, ou le Strasbourg de Jean-Paul Klee, et lointaines, telle l’Afrique de Pascal Coquis ou le Japon, hôte du formidable festival Arsmondo imaginé par Eva Kleinitz, directrice générale de l’Opéra national du Rhin et qui a accepté de se livrer dans notre Grand Entretien. En parcourant les pages de votre magazine, vous êtes invités à découvrir de multiples manières de voir les villes, les montagnes, les visages et les situations…

Être attentif à l’imprévisible et constater avec joie, qu’on ne sait jamais quoi ou qui on va rencontrer, voilà bien un luxe que chacun doit et peut s’offrir : se faire ce cadeau de ralentir, et de flâner, alors que l’accélération est le maître-mot de notre environnement. Ce potentiel, et cette faculté à remarquer les choses que d’autres pourraient manquer dans leur voiture, ou même sur leur vélo, est la source intarissable d’inspirations, de rencontres, d’émerveillements. Le périple d’une vie, c’est avant tout prendre le chemin qui mène vers soi, et peu importe qu’il emprunte détours et raccourcis, que nous y marchions parfois seuls, parfois accompagnés, qu’il nous laisse face à notre incompréhension devant l’alternance des épreuves et des joies, puisqu’il semble bien que de notre capacité à le suivre dépende finalement la possibilité, un jour, peut-être, d’être à soi.

Patrick Adler directeur de publication


CONTRIBUTEURS

OR NORME

VÉRONIQUE LEBLANC

ERIKA CHELLY

La plus française des journalistes belges en résidence à Strasbourg. Correspondante du quotidien « La Libre Belgique », elle est un des piliers de la rédaction de Or Norme, depuis le n° 1. Sa douceur est réelle mais trompeuse : elle adore le baroud et son métier. On l’adore aussi.

Elle hante les « backstages » parisiens (souvent) et alsaciens (parfois), elle est incollable sur l’art et les artistes contemporains. Malgré ses 35 ans, elle a tout lu de Kerouac et de la « beat generation » et elle écoute Tangerine Dream en boucle. Décalée avec son époque. Or Norme.

ÉRIC GENETET

ALAIN ANCIAN

Journaliste, il écrit aussi des livres édités par Héloïse d’Ormesson. Fan de football et de tennis, il a également touché à la radio et même à la télé. Enfin, grâce à son IPhone, vous le retrouverez aussi sur l’appli Or Norme.

Journaliste à Or Norme depuis le n° 1, il se passionne pour les sujets sociétaux et n’a pas son pareil pour nous expliquer en réunion de rédaction toutes les incidences de telle ou telle mesure sur la vie des « vrais gens ». L’honnêteté pousse à dire que les faits lui donnent rarement tort…

CHARLES NOUAR Journaliste, à Or Norme depuis le n° 1, il écrit également des pièces de théâtre et se passionne pour… la cuisine thaï. Fan de l’Ailleurs sous toutes ses formes, véritable citoyen du monde, il est capable de citer de mémoire des pans entiers de textes d’écrivains lointains.

BENJAMIN THOMAS Ce journaliste est d’une polyvalence rare tant sa curiosité personnelle et professionnelle est insatiable. Sport, culture, cinéma, opéra, théâtre, mais aussi pêche à la ligne, rando dans les Vosges, vététiste, acteur de théâtre amateur. Où s’arrêtera-t-il ?


ALBAN HEFTI

VINCENT MULLER

Ch’timi de naissance et alsacien d’adoption, ce jeune photographe est arrivé à Strasbourg il y a huit ans, sans la moindre ligne sur son carnet d’adresses mais avec une volonté de fer. La photo de presse et de reportage est sa passion, son œil est innovant et très créatif.

C’est avant tout l’un des plus réputés des photographes portraitistes en Alsace. Ses clichés des écrivains des Bibliothèques idéales ont fait le tour des réseaux sociaux. Il n’a pas son pareil pour, très rapidement, créer une ambiance particulière qu’on retrouvera sur les visages qu’il capture.

RÉGIS PIETRONAVE

JEAN-LUC FOURNIER

Son nom sonne comme celui d’un bandit corse mais il n’a jamais vécu sur l’Île de Beauté. Il est le responsable commercial de Or Norme, c’est dire si notre revue qui ne vit que grâce à ses annonceurs compte sur lui. Il a la pression mais son large sourire ne le quitte jamais.

ORNORME STRASBOURG ORNORMEDIAS 6 Rue Théophile Schüler 67000 Strasbourg CONTACT contact@ornorme.fr DIRECTEUR DE LA PUBLICATION Patrick Adler patrick@adler.fr DIRECTEUR DE LA RÉDACTION Jean-Luc Fournier jlf@ornorme.fr

Directeur de la rédaction, il a créé Or Norme en 2010 avec une forte conviction : la presse gratuite n’a aucune raison de se cantonner à quelques vagues articles publi-rédactionnels au milieu de nombreuses pubs. Pari réussi : Or Norme est reconnu comme un magazine de journalistes.

RÉDACTION redaction@ornorme.fr Alain Ancian Erika Chelly Jean-Luc Fournier Éric Genetet Véronique Leblanc Charles Nouar Barbara Romero Benjamin Thomas PHOTOGRAPHES Franck Disegni Sophie Dupressoir Alban Hefti Vincent Muller Nicolas Rosès

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JULIEN SCHLEIFFER Graphiste, animateur, généraliste 3D et développeur web, notre illustrateur Julien Schleiffer est aussi un spécialiste en image animée. Il développe également ses talents en écriture filmique. Outre son travail qu’il exerce en indépendant, il enseigne également à l’Université de Strasbourg.

PATRICK ADLER Directeur de la publication de Or Norme, il est aussi le co-fondateur de Aedaen Place et de Aedaen Gallery, deux lieux qui sont vite devenus le QG de la rédaction. Décidé à travailler « dans le plaisir permanent », il adore également écrire et la rédaction a accueilli bien volontiers sa belle plume.

ILLUSTRATEUR Julien Schleiffer

DISTRIBUTION Impact Media Pub

CONCEPT & CRÉATION GRAPHIQUE Izhak Agency

TIRAGES 15 000 exemplaires

CORRECTION Lisa Haller PUBLICITÉ Régis Pietronave 06 32 23 35 81 publicite@ornorme.fr IMPRESSION Imprimé en CE

Tous déposés dans les lieux de passage de l’agglomération. Liste des points de dépôt sur demande. Dépôt légal : Mars 2018 ISSN 2272-9461 Photo de couverture : Vincent Muller


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GRAND ENTRETIEN 14 EVA KLEINITZ ‘‘Il faut briser cette image d’une Europe qui possède toutes les clés de l’opéra’’ 20

14 32 20

ARSMONDO JAPON 2018 Passeport pour le Japon

22 OPÉRA Le Pavillon d’Or 24

THOMAS GARCIN ‘‘S’il y a un mythe Mishima c’est peut-être plus à l’étranger qu’au Japon même’’

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LES ÉVÉNEMENTS ARSMONDO JAPON 2018

48 36

OR BORD 28 LA MARCHE Une passion alsacienne 32

AXEL KAHN ‘‘Chemin faisant’’

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ALEXANDRE TAILLANDIER ‘‘Mon équilibre, mon bien-être au quotidien’’

40

QUENTIN COGITORE ‘‘Se retrouver seul avec soi-même’’

44 JOURNALISTES Elle sont toujours ‘‘En Vadrouille’’

28 50

47

ALAIN FERSTLER ‘‘Le Club Vosgien doit se réinventer !’’

48

PASCAL COQUIS Saisons d’Afrique

50

LA FÊTE EUROPÉENNE DE L’IMAGE SOUS-MARINE ET DE L’ENVIRONNEMENT 30 ans de somptueuses images

58

LES GRANDS FONDS COMME SI VOUS Y ÊTIEZ Benoît Lichté

SOMMAIRE

ORNORME N°28 PÉRIPLES

OR SUJET 60 LES MALADIES RESPIRATOIRES Strasbourg tu respires ?

60

64

KATJA ERNST ‘‘Lors des pics de pollution, je dois prendre ma voiture… C’est absurde !’’

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MAÏTÉ SEEGMULLER De la stupéfaction à la mobilisation

68

DOCTEUR THOMAS BOURDREL ‘‘À Strasbourg, la pollution de l’air est un grave problème de santé publique’’


92

OR CADRE 74 PAUL LANG, NOUVEAU DIRECTEUR DES MUSÉES ‘‘Strasbourg a d’énormes atouts’’ 76

FREDJ COHEN L’homme qui voulait faire de sa vie une œuvre d’art

78 MARIKALA Vivante !

74

80

80

MARGAUX & MARTIN Oiseaux de paradis

82

FESTIVAL EXTRADANSE À PÔLE SUD L’incandescence

84-91 L’INDUSTRIE MAGNIFIQUE Caddie et Pierre Petit Trianon Résidences Olivier Roller ‘‘Signer un immeuble par l’art’’ ‘‘Le droit de l’art est schizophrène’’  92

98

LE CABARET ONIRIQUE Vogue à travers les genres poétiques

OR PISTE 94 ÉGALITÉ FEMMES-HOMMES Dans le silence des lignes de front 98

82

PATRICIA JACOPIN ‘‘Le Shiatsu pour redevenir acteur de sa vie’’

102 SIMONE FLUHR ‘‘Ce que la rue m’a appris’’ 104 UNIVERSITÉ Histoire de mamelle 108 UNIVERSITÉ Des cursus en alternance conçus avec et pour les entreprises 110

SOMMAIRE

ORNORME N°28 PÉRIPLES

102

LE PIÉTON DE STRASBOURG

ÉVÉNEMENTS 112 IS 2018 L’hospitalité haut de gamme 114

LES ÉVÉNEMENTS OR NORME

116

VU D’ICI

120 PORTFOLIO Sophie Patry 124

NOTEZ DÉJÀ

OR D’OEUVRE 126 BISTROT DES COPAINS 128

OR CHAMP Par Jean-Paul Klée, promeneur sidéré


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OR NORME N°28 Périples LE GRAND ENTRETIEN

Photos : Vincent Muller

Texte : Jean-Luc Fournier


GRAND ENTRETIEN

EVA KLEINITZ

‘‘Il faut briser cette image d’une Europe qui possède toutes les clés de l’opéra.’’ Le festival Arsmondo, qui débute en ce début mars et va se poursuivre jusqu’au 15 avril prochain, est un événement qui va concentrer la lumière sur la culture japonaise, opéra bien sûr, mais aussi littérature, cinéma, musique, philosophie et on en passe... En poste à l’Opéra national du Rhin depuis l’été dernier, Eva Kleinitz, la directrice de l’institution, revient avec nous sur cette belle idée, appelée à se renouveler chaque année, désormais. Or Norme. En s’attardant sur le programme de la première édition de Arsmondo, on comprend vite que cette idée n’est pas née en quelques semaines. De quand date sa  genèse ?

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L’idée est née quand je préparais mon projet de candidature à la direction de l’Opéra national du Rhin. En fait, le projet était développé sous le nom d’Arsmondo que je signalais comme provisoire dans le document que j’avais rédigé pour présenter mon projet global. Je souhaitais qu’à Strasbourg, un maximum d’institutions culturelles puissent collaborer ensemble sur un tel projet qui, par essence même, est très fédérateur. De Stuttgart où je dirigeais encore l’Opéra local, je me suis imaginée que cet événement était susceptible d’apporter d’autres dynamiques à toutes ces institutions et bien sûr, en premier lieu, à l’Opéra national du Rhin. D’entrée, j’ai privilégié l’autre idée-force d’Arsmondo : se projeter hors de l’Europe, ce continent qui a inventé l’opéra et dont nombre de pays, l’Italie, l’Allemagne, l’Autriche, la France et d’autres, perpétuent la tradition depuis des siècles. Il y a plein de créateurs, de compositeurs, d’écrivains, de metteurs en scène qui travaillent hors d’Europe. En Amérique, au Japon, en Chine, en Australie, en Arabie Saoudite et ailleurs, il y

a des créateurs de talent qui se plongent dans l’univers de l’opéra. Avec cette idée, j’ai souhaité que l’opéra s’ouvre vers ces pays dont on apprécie mal l’influence dans ce domaine. On est d’accord, l’opéra est né en Italie, mais il est devenu depuis longtemps un phénomène mondial. Il suffit de penser à tous ces chanteurs et chanteuses qui viennent de tant de pays différents. Il fallait à mon sens briser cette image d’une Europe qui possède toutes les clés de cet art… Or Norme. Arsmondo 2018 s’articule autour de la création française du Pavillon d’Or, créée mondialement à Berlin en 1976 et qui n’avait donc jamais été jouée dans notre pays. Une création française est un événement relativement rare. Est-ce que les futures éditions de Arsmondo, puisque vous ne cachez pas votre volonté d’en faire un rendez-vous annuel, au printemps, verront ce parti-pris s’installer ? Oui, absolument. Cette volonté était partie intégrante de mon projet initial. Or Norme. Pourquoi le choix du Japon, pour cette première du festival ? Allez, j’avoue que le Japon est un pays cher à mon cœur… Les hasards de la vie ont fait que je suis allée pour la première fois dans ce pays en 2000, invitée par l’Opéra de Tokyo. Évidemment, je ne parlais pas un mot de japonais et ma connaissance de ce qui se passait au Japon en matière d’art lyrique était très parcellaire. En fait, j’ai été bouleversée, ce fut un véritable coup de foudre tant j’ai découvert de belles choses, à Tokyo et ailleurs. Évidemment, j’y suis retournée dès l’année suivante et ainsi, j’ai fait très vite la connaissance de beaucoup de personnes qui travaillent dans l’opéra ou dans le théâtre, des universitaires aussi… Mon carnet d’adresses s’est considérablement étoffé au fil de toutes ces années et ainsi, dès ma nomination au poste de directrice de l’Opéra national du Rhin au début de l’été dernier, je suis entrée immédiatement en contact avec la Nikikaï Opéra Foundation qui est une institution évidemment très tournée vers l’Europe et dont le rôle premier est de monter des collaborations très étroites entre les opéras européens


Photos :

Vincent Muller

Texte :

Jean-Luc Fournier

LE GRAND ENTRETIEN OR NORME N°28 Périples

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et le Japon. Je connais très bien le secrétaire général de cette Fondation et je me suis penchée avec lui sur quelle œuvre nous pourrions collaborer pour la première de Arsmondo. Non seulement on s’est accordé très vite sur le Pavillon d’Or, mais aussi sur son metteur en scène, Amon Miyamoto qui est très réputé au Japon, car non seulement il met en scène de grands opéras, mais aussi des pièces de théâtre, du kabuki (une des formes de théâtre parmi les plus traditionnelles du Japon qui présente la particularité de n’être jouée exclusivement que par des hommes – ndlr). Il est très populaire dans son pays grâce aux séries télé sur lesquelles il travaille et qui visent à mieux faire connaître les cultures des pays aux téléspectateurs japonais, et il envisage la conception d’un show pour présenter les Jeux olympiques de 2020 à Tokyo. Dès nos premiers contacts, il avait fait part de sa très grande motivation pour travailler avec les équipes d’un opéra européen. Évidemment, Le Pavillon d’Or est un roman japonais inspiré par l’histoire d’un monument national de ce pays alors, Amon Miyamoto aurait tout aussi bien pu préparer la première française avec des professionnels japonais, mais non, il tenait absolument à travailler avec une équipe européenne pour pouvoir vivre pleinement cette collaboration et prendre conscience de notre vision du Japon en général et plus particulièrement de notre vision des années d’après-guerre de son pays, qui sont en fond de décor du Pavillon d’or. Cette attitude m’a beaucoup plu, moi qui avais mis les échanges et les questionnements mutuels au cœur de mon projet. Comment la vision que l’on a de son propre pays peut-elle être amenée à évoluer au contact d’autres influences, quelquefois très lointaines ?

‘‘On aurait aimé reprendre d’ailleurs le ballet sur

Charlie Chaplin tant le

succès a été formidable. ’’ Cette interrogation est majeure, pour moi. Il y a tellement d’artistes qui ont quitté leur pays et qui s’imprègnent d’autres cultures, de nos jours : Murakami, l’écrivain le plus célèbre du Japon et qui fera l’objet d’un colloque en deux parties, la première à Strasbourg durant Arsmondo, la seconde à Paris, est par exemple un fan de Janacek, le compositeur tchèque. Ce qui ne l’empêche évidemment pas de rester sous l’influence de sa patrie d’origine. L’art est lui aussi concerné par la mondialisation qui s’est mise en place, ça bouge beaucoup ! Du coup, on regarde aussi son propre pays d’une autre façon, car les souvenirs qu’on en a conservés n’ont quelquefois plus rien à voir avec la réalité contemporaine. C’est tout cela qui m’intéresse profondément…

Or Norme. Quel programme ! Avant même l’ouverture du festival le 2 mars prochain, vous avez le sentiment d’être parvenue à ce dont vous rêviez ? Oui, vraiment, je vous assure… Ce fut compliqué parfois, mais la volonté et l’envie de tous de travailler ensemble et la fascination de beaucoup de gens pour le Japon ont ouvert beaucoup de portes. Or Norme. Vous êtes depuis maintenant huit mois complètement installée à Strasbourg. Le délai est bien sûr trop court pour tirer un bilan exhaustif, mais quel est le regard que vous portez sur ce que vous avez vécu ici depuis l’été dernier ? D’abord, je dois dire que je suis infiniment reconnaissante vis-à-vis des Strasbourgeois et des gens de la région : tous m’ont très bien accueillie, tant personnellement que professionnellement, car tous ont aussi fait un formidable accueil à la programmation. Je me rappelle de cette journée de présentation de la saison qui a eu lieu un dimanche à 11 h dans la grande salle : il y avait plein de monde très curieux et impatients de nous rencontrer. J’ai été également très touchée par l’accueil réservé à Francesca da Rimini par exemple, cet opéra complètement inconnu : un très bon bouche-à-oreille s’est mis en place et le taux de remplissage a été excellent puisque certaines personnes sont même venues à deux représentations. En outre, la critique a été formidable et j’en ai été très heureuse tant j’adore cette œuvre. Elle est si exigeante que j’ai espéré qu’aucun des interprètes ne tombe malade tant il aurait été alors si difficile de les remplacer. Heureusement, ça n’a pas été le cas. Il y a eu des soirées très exigeantes aussi pour le Ballet durant lesquelles on a pu mesurer l’important potentiel des danseurs. On aurait aimé reprendre d’ailleurs le ballet sur Charlie Chaplin tant le succès a été formidable. Mais voilà, on touche là aux impossibilités du planning. Ce qui nous amène aux grosses difficultés que nous rencontrons avec la vétusté de l’immeuble de l’Opéra de Strasbourg. Bien souvent, l’obsolescence de l’outil est compensée magnifiquement par l’enthousiasme et l’engagement exceptionnel de tous les collaborateurs de cette maison : pour Francesca da Rimini, toute la mise en scène était basée sur une scène tournante. Entre deux répétitions, cette scène tournante s’est cassée. Heureusement que nos techniciens ont intelligemment fait appel à une petite société de la banlieue strasbourgeoise qui a réparé in extremis le dispositif. Le soir, à 19 h, tout était rentré dans l’ordre… Évidemment, on ne peut plus continuer comme ça : récemment, on a dû renvoyer huit cents enfants le jour où cette poutre menaçait de céder, au-dessus du plafond de la grande salle. Heureusement qu’on a repéré ça à un moment où la salle était vide ! Cette situation m’attriste, car je sens bien qu’il y a une foule de gens qui ont envie de venir à l’Opéra : on pourrait présenter beaucoup plus d’événements, mais c’est impossible tant les conditions de travail sont précaires. Même si notre direction technique fait face de façon exceptionnelle, tout cela mobilise trop d’énergie, trop d’argent, trop de temps. Nous ne pouvons pas participer à de grandes coproductions internationales, par exemple. Trop de contraintes et une incertitude permanente nous empêchent de le faire.


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Photos :

Vincent Muller

Texte :

Jean-Luc Fournier

LE GRAND ENTRETIEN OR NORME N°28 Périples

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Or Norme. Quelles sont les solutions possibles ?

‘‘Ça prendra du temps, [...] mais c’est notre responsabilité de nous battre pour mettre en route ce projet de rénovation’’

On discute d’une nouvelle étude. Évidemment, je souhaiterais vraiment que l’Opéra de Strasbourg reste à l’emplacement qu’il occupe aujourd’hui, mais dans des conditions matérielles dignes du XXIe siècle qui permettent au public de profiter également de facilités modernes comme une librairie, un restaurant par exemple, et tout cela sans toucher à la jauge, ça c’est très clair ! C’est un très grand défi bien sûr, mais enfin, dans le monde entier il y a tant d’opéras comme celui-ci qui ont réussi leur rénovation, il y a des experts renommés, des architectes formidables qui possèdent des solutions pour ce genre de projet. Réunissons-les, voyons ce qu’il est possible de faire sur ce site, ici, entre la vieille ville et la Neustadt. Ça prendra du temps, on ne sera peut-être plus là quand ça sera opérationnel, mais c’est notre responsabilité de nous battre pour mettre en route ce projet de rénovation. Cette situation est bien sûr le seul point négatif que j’ai rencontré lors de ces premiers six mois à Strasbourg : je le savais avant d’arriver, mais j’avoue que je n’étais pas consciente de l’ampleur et du nombre de problèmes que j’ai effectivement rencontrés.


Photos :

Simon Fowler – Olivier Roller – Oliver Look – The Japan Times - DR

Texte :

Jean-Luc Fournier

OR NORME N°28 Périples

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ARSMONDO JAPON 2018 Passeport pour le Japon L’Opéra national du Rhin innove et lance la première édition d’un nouvel événement qui, chaque printemps, fera dialoguer histoires et cultures venues d’un pays où l’opéra tient une place qui n’a rien à envier à celle qu’il occupe en Europe, son berceau. Pour la première de Arsmondo (quel joli nom !), Eva Kleinitz, la directrice de l’ONR, (lire son entretien dans les pages précédentes) a choisi le Japon, autour de la création française du Pavillon d’Or, tiré du roman de Yukio Mishima. Plein d’autres événements sont inscrits au programme du 2 mars au 15 avril prochains. Or Norme vous les présente…


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ARSMONDO 2018

OPÉRA Le Pavillon d’Or

La création française de l’opéra Le Pavillon d’Or de Toshiro Mayuzumi sera au cœur de la première édition de Arsmondo.

Photos :

Simon Fowler – Olivier Roller – Oliver Look – The Japan Times - DR

LE FEU RAVAGEUR En ce mois de juillet 1950, le Japon est bien sûr encore impacté par le traumatisme subi avec les bombardements atomiques de Hiroshima et Nagasaki. Une nouvelle va alors stupéfier une bonne part du pays : un de ses monuments les plus célèbres et les plus sacrés, le Pavillon d’Or, qui se dresse depuis plus de cinq siècles sur les hauteurs boisées de Kyoto, vient de brûler ! Plus tard, on apprendra que l’auteur de ce forfait est un jeune moine novice du temple Rokuonji, dont le Pavillon d’Or faisait partie. Peu de temps auparavant, ce moine, arrivé six ans plus tôt, avait été menacé d’être exclu par le prieur de Rokuonji, étant devenu au cours des années précédentes un homme dérangé, solitaire et pour tout dire, exécrable avec ses pairs. C’est à partir de cette menace d’exclusion que ce moine aurait commencé à préparer son méfait, qu’il finit donc par mettre à exécution au début de mois de juillet 1950. On le retrouva prostré et hébété à quelques centaines de mètres du temple. Durant son interrogatoire, il avoua avoir eu primitivement l’intention de brûler vif à l’intérieur, avant de s’enfuir, complètement paniqué. Quant à ses motivations profondes, le jeune moine avoua succinctement avoir décidé de brûler le Pavillon d’Or par « haine de la beauté ». Il ne commenta pas plus et s’enferma ensuite dans un profond mutisme dont il ne sortit plus jamais. Une des raisons qui explique le retentissement considérable de ce fait divers dans le pays est à rechercher dans le symbole même de la destruction de ce haut-lieu spirituel du Japon. Cinq ans auparavant, la

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Jean-Luc Fournier

À partir d’un fait divers qui a eu un colossal retentissement dans le Japon d’après-guerre, Mishima a écrit un roman troublant sur la puissance dévastatrice de la beauté.

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Texte :

Cet opéra est directement inspiré du roman du sulfureux auteur japonais Yukio Mishima (lire pages suivantes l’entretien sur cet auteur avec l’universitaire Thomas Garcin).

population de Kyoto et celles de nombre d’autres villes du pays avaient vécu des heures d’infernale angoisse après avoir appris la nouvelle de l’anéantissement des deux villes par les bombes atomiques américaines. Durant plus de trois semaines, entre le 6 août 1945 date de l’explosion de la bombe au-dessus de Hiroshima et le 2 septembre, date de la capitulation du Japon, les populations de la plupart des autres grandes villes du pays avaient jour et nuit craint que le feu atomique s’abatte sur elles aussi. C’est pourquoi, cinq ans plus tard, la nouvelle de l’incendie du Pavillon d’Or avait créé tant d’émoi : le temple sacré, véritable monument national, avait échappé durant cinq siècles aux catastrophes naturelles, aux guerres, aux exactions de toutes sortes et avait finalement été épargné par l’holocauste atomique de 1945 mais n’avait pas résisté à la folie humaine, fût-elle individuelle. Dans un Japon meurtri et exsangue, la nouvelle provoqua un nouveau séisme… LE CHEF D’ŒUVRE D’UN TOUT JEUNE ROMANCIER En juillet 1950, Yukio Mishima avait tout juste 25 ans. Issu d’une famille paysanne de la région de Kobe, le jeune Kimitake Hirakoa (son nom de naissance) se révéla très tôt très doué pour l’écriture, écrivant sa toute première petite histoire à l’âge de douze ans et dévorant ensuite les livres d’Oscar Wilde, de Rainer Maria Rilke et les œuvres classiques japonaises. Adolescent fragile et tourmenté, on lui proposa d’écrire dans la société de littérature de son école. C’est là qu’il se choisit son pseudonyme de Yukio Mishima. Convoqué par l’armée japonaise durant la seconde guerre mondiale, il usa d’un subterfuge pour échapper à l’enrôlement, prétendant souffrir de la tuberculose. Plus tard, il avouera se sentir coupable de cet acte et consterné de ne pas avoir eu le courage d’affronter une mort héroïque. Diplômé de l’université, il fut en 1947 recruté par le ministère des Finances du Japon mais démissionna très vite pour se consacrer à sa passion, l’écriture. Après quelques ouvrages qui lui apportèrent un beau début de notoriété, il écrivit Le Pavillon d’Or en 1956, fasciné par l’histoire officielle de l’incendie et la personnalité de son auteur.


‘‘Mishima essaya de combattre sa fragilité en se

forgeant un corps d’athlète’’

Personnage tourmenté, complexe, ambivalent (marié, père de deux enfants mais homosexuel caché), Mishima essaya de combattre sa fragilité en se forgeant un corps d’athlète, se laissant complaisamment prendre en photo où il exhibait son physique musculeux. Ses opinions politiques évoluèrent lentement d’abord, puis beaucoup plus fortement vers la fin de sa vie vers un ultra-nationalisme radical. Le 25 novembre 1970, juste après avoir posté son dernier roman à son éditeur, il se rend à l’École militaire du ministère des Armées, prend en otage le général commandant en chef des forces d’auto-défense et incite les troupes à entamer avec lui un coup d’État nationaliste. Constatant le refus des soldats de le suivre dans cette aventure, il se donne la mort par hara-kiri avant de se faire décapiter par un de ses disciples, selon la tradition rituelle d’un rite ancestral japonais, le seppuku.

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LA PREMIÈRE FRANÇAISE À L’OPÉRA NATIONAL DU RHIN L’opéra Le Pavillon d’Or a été composé par Toshiro Mayuzumi, qui fut un proche de Mishima. Il présente, de façon lancinante, la profonde nuit de l’âme du jeune moine qui a incendié le temple sacré. Un flux musical sombre et envoûtant est illuminé par des éclats étincelants. Sa création au Deustche Oper de Berlin en 1976 fut un réel événement. La production de l’Opéra du Rhin sera dirigée par le chef d’orchestre Paul Daniel, à la tête de l’Orchestre Philharmonique de Strasbourg avec une mise en scène de Amon Miyamoto, ces deux artistes faisant ainsi leurs débuts à l’Opéra du Rhin avec la création française de cette œuvre puissante.


ARSMONDO 2018

THOMAS GARCIN CHERCHEUR EN ÉTUDES JAPONAISES À L’UNIVERSITÉ D’OXFORD

Simon Fowler – Olivier Roller – Oliver Look – The Japan Times - DR Jean-Luc Fournier

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OR NORME N°28 Périples

Texte :

Photos :

« S’il y a un mythe Mishima c’est peut-être plus à l’étranger qu’au Japon même… » Or Norme. Le Pavillon d’Or, l’opéra de Toshiro Mayuzumi, s’inspire en droite ligne d’un des plus célèbres romans de Yukio Mishima. Cet écrivain, qui s’est donné la mort par hara-kiri en 1970, est resté très célèbre au Japon. Peut-on parler d’un mythe Mishima dans ce pays ?

a souvent laissé entendre que l’idéal (et notamment l’idéal politique) était une sorte de simulacre, un artifice inventé par les hommes pour donner du sens à un monde qui en est dépourvu. Même ses essais les plus marqués politiquement sont, sur ce point, ambigus.

C’est un personnage qui fascine certains lecteurs. Mais s’il y a un mythe Mishima c’est peut-être plus à l’étranger qu’au Japon même. En Europe, Mishima est notamment associé à un imaginaire exotique : les samouraïs, les arts martiaux, le suicide par éventrement, etc. Le fait qu’il ait contribué à répandre cette image stéréotypée d’un Japon éternellement voué à sa culture guerrière et féodale irrite aussi (et on le comprend) de nombreux japonais. Dans l’archipel, Mishima reste d’ailleurs un écrivain controversé. Son suicide a élargi le fossé qui, de son vivant, séparait déjà ses contempteurs de ses thuriféraires. Mais son image évolue aussi selon les périodes, les individus, le contexte politique et culturel. Elle suscite moins de crispations aujourd’hui que par le passé. Globalement elle est loin d’être homogène. Mishima est à la fois une icône de l’extrême-droite et un écrivain connu pour son homosexualité, son goût du scandale et de la célébrité.

Il faut, par ailleurs, garder à l’esprit que seules les quatre ou cinq dernières années de la vie de Mishima sont teintées de cette orientation ultra-nationaliste. Pendant la quasi-totalité de sa carrière d’écrivain, Mishima n’a pas vraiment d’étiquette politique. Même à la fin de sa vie, alors qu’il rédige de nombreux essais d’inspiration ultra-nationaliste, il continue à écrire des textes littéraires sans rapport (à quelques notables exceptions près) avec ses nouvelles convictions politiques. La mort de Mishima a parfois occulté la complexité du personnage et de sa carrière, imposant notamment une lecture téléologique de son œuvre avec son suicide comme point de référence systématique.

Or Norme. À compter des années soixante et dans un contexte d’après-guerre très compliqué dans son pays, Mishima a versé dans un nationalisme pur et dur en référence à l’idée d’un Japon très traditionaliste. Il ira même jusqu’à esquisser un véritable coup d’état quelques heures avant de se donner la mort. Mérite-t-il pour autant la réputation d’idéologue extrémiste dont beaucoup l’ont affublé ? Mishima a effectivement commis ce qui s’apparente à une tentative de coup d’Etat ultra-nationaliste et il a écrit, à la fin de sa vie, de très nombreux essais témoignant de positions politiques radicales. Le manifeste appelant à un soulèvement militaire qu’il a distribué aux soldats de la caserne d’Ichigaya (à Tokyo) avant de se suicider reprend certaines des revendications et des discours les plus courants de l’extrême-droite japonaise depuis les années 1950 : abandon de la constitution de 1946, remilitarisation du Japon, critique de l’aprèsguerre comme période de décadence et de dénaturation du pays, etc. Mais Mishima est aussi un écrivain nihiliste, qui

Or Norme. Faisant référence à ses 40 romans et à ses essais et pièces de théâtre, Marguerite Yourcenar a dit : «  La mort de Mishima est l’une de ses œuvres et même la plus préparée de ses œuvres ». Son geste ultime n’est-il pas la manifestation d’une vie sans cesse revendiquée libre et sans compromis ? La mort de Mishima est sans doute l’une des œuvres de l’auteur, mais je doute que ce soit la plus intéressante. Mishima est un grand écrivain. Un écrivain prolifique, auteur d’une œuvre complexe, ambiguë, et dont la majeure partie n’a pas encore été traduite. En tant que spécialiste de Mishima, je pense que c’est à cela qu’il faut s’intéresser. Sa mort a déjà été amplement commentée, sans que cela n’ait d’ailleurs permis d’en comprendre les réelles motivations. Chacun est donc libre de se faire sa propre idée. Il me paraît néanmoins difficile de projeter sur ce dernier geste du romancier un idéal naïf de liberté. Mishima a dormi jusqu’à douze ans dans la chambre de sa grand-mère malade, partiellement coupé du reste de sa famille, et notamment de sa mère. Pendant toute sa vie il a dû lutter avec de profondes blessures psychiques, et ferrailler avec une angoisse existentielle qui l’entraînait souvent au bord de la psychose. S’il a voulu s’affranchir de quoi que ce soit, c’est sans doute de cela, avant toute chose.


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ARSMONDO 2018

ARSMONDO JAPON 2018

Une pluie d’événements durant six semaines !

Simon Fowler – Olivier Roller – Oliver Look – The Japan Times - DR

Photos :

Pour cette première d’Arsmondo, Eva Kleinitz et ses équipes ont concocté un programme incroyable d’événements en tous genres, en proposant aux grandes institutions strasbourgeoises de s’associer au sein d’un partenariat inédit et novateur… Mishima et « Le Pavillon d’Or » Exposition et conférences à la BNU co-produite avec le Département d’études japonaises de l’Université de Strasbourg, s’articule autour de trois thèmes : la découverte et la restitution de la vie de Mishima dans le contexte du Japon d’après-guerre, l’histoire du Pavillon d’Or et sa place dans l’œuvre de l’auteur ainsi que les différentes adaptations du roman au cinéma et au théâtre.

Grâce à la précieuse collaboration de l’Université Gakushuin de Tokyo et du Musée Mishima qui ont prêté manuscrits, photos, objets et éditions originales, le visiteur pénétrera dans la vie et l’œuvre de cet auteur finalement peu connu en Occident. En prolongement de l’exposition, la BNU proposera un parcours original sur le théâtre japonais en puisant dans les collections du Centre Européen d’Études Japonaises d’Alsace et du Cabinet des estampes et des dessins des Musées de Strasbourg.

Du 2 au 26 mars, un cycle de cinq conférences consacré à l’œuvre et à la personnalité de Yukio Mishima est organisé à la BNU. Entrée libre. Thèmes, intervenants, dates et horaires précis sur www.festival-arsmondo.eu Colloque international Corps et message de la structure, de la traduction et de l’adaptation Du 21 au 23 mars – Université et salle Bastide de l’ONR Programme détaillé sur : https://etudes-japonaises.unistra.fr

JJean-Luc Fournier

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Texte :

Haruki Murakami au présent et au futur Conférence à l’Université de Strasbourg Le réel et le futur selon l’écrivain japonais contemporain le plus célèbre et le plus lu dans le monde Haruki Murakami est l’écrivain japonais le plus lu dans le monde

Pumeza Matshikiza : la voix d’un voyage Récital de la soprano avec Paul Montag, piano Eva Kleinitz, la directrice de l’Opéra national du Rhin, ne tarit pas d’éloges sur cette jeune soprano d’origine sud-africaine qui, pour ses débuts à

Les 15 et 16 mars. Intervenants et horaire précis sur www.festival-arsmondo.eu

l’ONR, interprètera un programme très original qui associe des poèmes du moine bouddhiste Enkü à des chansons traditionnelles vénitiennes, espagnoles, japonaises ou sud-africaines et des negro spirituals. Opéra de Strasbourg jeudi 22 mars à 20 h

Pumeza Matshikiza


Lecture du Pavillon d’Or et regard sur la création musicale contemporaine japonaise (1)

Conférence dansée avec la chorégraphe Thusnelda Mercy Autour de ses souvenirs de la création de Ten Chi de Pina Bausch, avec les danseurs japonais de l’ONR

Concert-lecture avec des extraits du Pavillon d’Or lus par Stanislas Nordey (acteur, metteur en scène et directeur du TNS) avec l’ensemble musical Saito

Opéra de Strasbourg, salle Ponnelle – Mercredi 28 et jeudi 29 mars à 18h30

Opéra de Strasbourg, salle Bastide vendredi 23 mars à 18h30

La Filature à Mulhouse vendredi 13 avril à 18h

Midi lyrique : Nipponari – Impressions nippones Cycle de chansons sur des poèmes japonais – Temple – Manga – Buto - Estampes Opéra, salle Ponnelle samedi 24 mars à 11h Regard sur la création musicale contemporaine japonaise (2) Dans le cadre de Musiques Éclatées (lire notre rubrique Notez déjà page 124). Le dernier concert aura lieu à l’Opéra avec l’ensemble Hanatsu Miroir

Ateliers Jeune Public Manga - origami - calligraphie & pixel art L’affiche originale du film Le Pavillon d’Or (1958)

Rencontre à la Librairie Kléber avec Pierre-François Souyri autour de son essai Moderne sans être occidental. Aux origines du Japon d’aujourd’hui

À partir de cinq ans. Les enfants pourront participer à plusieurs ateliers à la suite. Opéra de Strasbourg – Grenier d’abondance – dimanche 25 mars de 11h à 16h La Filature à Mulhouse dimanche 15 avril de 14h à 17h

(Ed. Gallimard)

Cosplay

Librairie Kléber – lundi 19 mars à 18h

Concours de cosplayers (imitation de la culture manga via les costumes et les attitudes)

Opéra, salle Ponnelle samedi 24 mars à 17h

Opéra de Strasbourg dimanche 25 mars de 17h à 18h15

Concert Irodori La rencontre du Taiko, du Shamisen et… du Jazz Opéra, salle Ponnelle dimanche 25 mars à 11h L’Opéra Studio au soleil levant Les jeunes chanteurs et pianistes de l’Opéra Studio vous emmènent dans une croisière poétique et musicale

La pensée de Keiji Nishitani Table-ronde autour du représentant majeur de l’École de Kyoto, le mouvement philosophique majeur du XXème siècle japonais Centre Emmanuel Mounier – mardi 27 mars à 20h30

Cinéma jeune public

Regard sur la création musicale contemporaine japonaise (3)

Arsmondo Japon 2018 au cinéma Odyssée

Les Enfants-Loups, Ame et Yuki Espace Django à Starsbourg dimanche 4 mars à 17h30

L’ensemble Linea joue Hosokawa, Mochizuki et Takemitsu

Un somptueux programme de 18 films emblématiques du cinéma japonais des soixante dernières années Programmation détaillée sur www.cinemaodyssee.com

Opéra, salle Ponnelle – dimanche 25 mars à 14h

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Opéra, salle Bastide mercredi 28 mars à 20h


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OR BORD Photos : Franck Disegni — Daniel Wambach – Sophie Dupressoir – Jean-Luc Fournier – Club Vosgien — DR

Texte : Alain Ancian


LA MARCHE une passion alsacienne… C’est l’activité la moins coûteuse qui soit et sans doute l’une des plus profitables. Tant sur le plan physique que mental, elle n’a que des bienfaits. Les Français la plébiscitent. Et en Alsace plus qu’ailleurs ! Ici, la marche est résolument Or Norme...

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À l’heure où d’aucuns se ruinent en forfaits mensuels à la salle de sport ou au centre d’aquabike (entre autres symboles iconiques de la pseudo vie moderne), de drôles de bipèdes, de plus en plus nombreux, arpentent les trottoirs, les chemins forestiers ou les sentiers montagneux avec une bonne paire de chaussures, un coupe-vent, et même un simple T-shirt quand il fait beau. La grande majorité ne s’embarrasse même pas de l’arsenal techno en vogue : cardiofréquencemètre, podomètre, smartphone avec GPS embarqué et on en passe… Les mêmes vont jusqu’à couper leur téléphone mobile, c’est dire


PLUS DE 20 MILLIONS DE FRANÇAIS…

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Ils n’ont qu’une obsession : mettre un pied devant l’autre, puis un autre, et encore un autre et ainsi de suite… Ils ignorent bien sûr, pour la plupart toujours, la performance : les plus hardis dans ce domaine ne sont au final en compétition qu’avec eux-mêmes et leur objectif n’est rien d’autre que le superbe bien-être qu’ils ressentent très vite, à peine une poignée de minutes après le tout premier pas. La randonnée pédestre (le terme générique couvre toutes les pratiques, du simple sentier forestier aux sentiers de grande randonnée) est en plein boom en cette fin de deuxième décennie du XXIe siècle. Aucun chiffre officiel n’est évidemment disponible puisque la pratique est essentiellement individuelle, mais on considère communément que plus de 20 millions de Français la pratiquent, occasionnellement ou de façon plus suivie. La preuve de cet engouement est apportée par la multiplication des itinéraires pédestres (comme cyclables, d’ailleurs) qu’ils soient urbains ou plus campa-

gnards. Au fil du temps, beaucoup sont d’ailleurs de plus en plus longs : les marcheurs s’aguerrissent… Parmi tous les bénéfices de la marche, ceux sur la santé sont évidemment les plus mis en avant. Ainsi, la marche à pied est un très bon traitement préventif du diabète, qui est considéré aujourd’hui comme un des fléaux majeurs de santé publique. Les mesures de ces bienfaits sont désormais disponibles et ne souffrent d’aucune contestation : un diabétique qui ferait une demi-heure de marche par jour permettrait de faire baisser d’au moins 0,5 % son taux de sucre dans le sang. De plus, s’il perdait de 5 à 7 % de son poids, la baisse du taux serait d’au moins 0,8 %. Quand on sait qu’on est officiellement diabétique de type 2 (sans besoin d’insuline, donc) à partir d’un taux de 1,26 %, on mesure bien à quel point la marche est le meilleur médicament pour tous ceux qui flirtent avec ce taux. Ils sont des millions, disent les médecins… CET ESPRIT QUI CAVALE…

‘‘[...] les pensées positives s’accumulent, la réflexion devient profonde et souvent, les belles idées jaillissent.’’

N’importe quel marcheur vous le dira : les pas qui s’enchaînent inlassablement, sans même y penser réellement, ont aussi d’incroyables vertus psychiques. On en connaît les raisons purement médicales : l’effort provoque le déclenchement de production d’hormones spécifiques, dont la fameuse endorphine qu’on appelle aussi l’hormone du bien-être et qui est considéré


comme le meilleur médicament anti-stress qui soit. Toujours est-il que marcher est un vrai bonheur pour l’esprit qui se déconnecte vite de l’environnement générateur de stress : les pensées positives s’accumulent, la réflexion devient profonde et souvent, les belles idées jaillissent. « La mélodie de la pensée » comme le dit plus avant Axel Kahn.Tous ces bienfaits (et d’autres) sont rapportés par l’ensemble des marcheurs, occasionnels comme plus réguliers. Nous en avons rencontré certains que nous vous présentons dans les pages qui suivent : Axel Kahn, donc, le chercheur-généticien et désormais essayiste à succès qu’on ne présente plus, a traversé deux fois la France à pied, lui qui « marche depuis toujours » : son formidable témoignage est révélateur.

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Nous avons également rencontré d’autres marcheurs, plus anonymes, mais tout aussi passionnés comme Alexandre Taillandier, ce jeune gendarme d’origine angevine, muté à Strasbourg il y a huit ans et qui n’en revient pas d’avoir découvert la marche. Vous lirez aussi avec intérêt, nous en sommes certains, le témoignage de Quentin Cogitore qui exprime avec une incroyable force sa conviction que la marche va l’emmener très loin sur un chemin de vie qu’il se souhaite depuis longtemps. Et vous serez comme nous enchantés des réflexions rieuses et décontractées d’une grande partie des journalistes de la rédaction du magazine En Vadrouille dont l’édition annuelle est désormais très attendue en Alsace.

‘‘Marcher est un vrai bonheur pour l’esprit qui se déconnecte vite de l’environnement générateur de stress ’’ Ce sont toutes des femmes qui dénichent les itinéraires les plus variés et nous les racontent pour mieux nous y entraîner. Enfin, nous avons également questionné Alain Ferstler, l’actuel président du Club Vosgien. En Alsace, nous avons en effet le privilège inouï de bénéficier de près de 150 ans d’innovation et d’enthousiasme du plus ancien des clubs français de randonnée. Une situation qui nous est enviée par toutes les autres régions du territoire français et qui est directement à l’origine de ce constat réjouissant : c’est en Alsace, et de très loin, que l’on trouve la plus forte proportion de marcheurs et randonneurs en France. Ce dossier de Or Norme célèbre cette passion alsacienne


LA MARCHE

AXEL KAHN

‘‘Chemin faisant…’’ Scientifique, médecin généticien, chercheur, président d’université et désormais essayiste à succès, Axel Kahn pratique la marche depuis toujours. Il se souvient avec nous de l’origine de cette passion et en détaille les vertus avec force et anecdotes. Portrait d’un marcheur invétéré… Il ne faut que quelques petites minutes avant que n’éclate le premier éclat de rire tonitruant dans le salon de son appartement parisien où nous reçoit Axel Kahn. Ce même rire qu’on a si souvent entendu provenant de son frère JeanFrançois, au détour d’un débat où la polémique n’est jamais très loin. Loin d’agresser, ce rire (véritable marque de famille) est plutôt perçu comme spontané, convivial, généreux…

Alain Ancian

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Texte :

Axel Kahn a donc accepté dans l’instant et avec enthousiasme le principe de ce portrait, destiné à ouvrir notre dossier sur La Marche. Une activité qui, pour lui, et aussi loin que ses souvenirs portent, a toujours été naturellement présente… « Depuis tout petit, aussi loin que je me souvienne, la marche était pour moi une réalité. Dans ce petit village de la Touraine où j’ai été laissé à la garde d’une paysanne extrêmement pauvre, presque illettrée, Maman Nounou que j’adorais et qui me le rendait bien n’avait pas d’autre moyen de se déplacer, tout simplement. Dès que je l’ai pu, je trottinais à ses côtés. Plus tard, en toute liberté, je ne cessais de me balader, pour aller chez Charlotte la fermière ou accompagner son fils Raymond qui labourait sur le plateau. En 1950, j’ai six ans et je rejoins ma vraie famille à Paris. C’est un drame pour moi, cet arrachement à Maman Nounou et à sa campagne. Je deviens alors un petit garçon assez hostile, rétif, qui fait bêtise sur bêtise. Pour me calmer, on m’inscrit aux Louveteaux puis ensuite aux Scouts de France : les marches, les camps, les jeux de nuit ou de jour : la marche est là encore omniprésente. Ensuite, je parcours l’Europe à pied et en auto-stop, et je randonne en montagne avec des amis d’abord, puis ensuite en couple amoureux et enfin seul. Ces randos en haute montagne vont vite constituer l’essentiel de mes vacances et elles ont représenté plusieurs centaines de kilomètres chaque année. Je peux dire que j’ai ainsi parcouru toutes les montagnes françaises, Corse et Ile de la Réunion comprises, italiennes, espagnoles, dans tous les recoins imaginables… »

TRAVERSER LA FRANCE : UN RÊVE VIEUX DE TRENTE ANS… Début 1980, « assez tard » comme il le dit lui-même, Axel Kahn découvre Le chemin faisant, le superbe livre de l’écrivain voyageur Jacques Lacarrière. Paru en 1974, ce livre quasi mythique dans le monde des marcheurs raconte « mille kilomètres à pied à travers la France » de l’époque, l’histoire d’une longue marche des Vosges jusqu’aux Corbières, aux frontières de la philosophie et du récit initiatique. « J’ai tellement adoré ce livre que je me suis promis, avec la femme dont j’étais follement amoureux à l’époque, que dès que nous en aurions le temps, nous mettrions nos pas dans ceux de Jacques Lacarrière. Et puis, ce sont les choses de la vie, nos itinéraires se sont séparés. Durant toute ma carrière professionnelle, je n’ai cessé de marcher malgré toutes les contraintes rencontrées, mais dès que j’ai quitté mon dernier poste important, celui de président d’université, j’ai réalisé que rien ne me tentait plus que de réaliser cette traversée de la France parmi toutes les possibilités qui s’offraient à moi du fait de mon expérience, ma notoriété ou la position sociale qui était la mienne. Il me fallait enfin mettre à exécution ce vieux projet, la traversée du pays en diagonale, du nord-est au sud-ouest, comme Lacarrière l’avait réalisé avant moi…  Ce fut en mai 2013, un an plus tard que prévu, car en mai 2012, je randonnais à pied dans les rues de Paris en menant une campagne électorale contre François Fillon…

‘‘J’ai réalisé que rien ne

me tentait plus que cette

traversée de la France en diagonale’’


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et d’ailleurs, cette campagne, je l’ai menée entièrement à pied. Douze à treize kilomètres par jour à haranguer les foules, faire des stand-up, distribuer des tracts ». Avec un échec à la clé, commentons-nous. « Non, pas vraiment un échec » rétorque Axel Kahn du tac au tac. « La circonscription était ingagnable. Autrement, les socialistes ne m’auraient pas demandé d’y aller, ils y seraient allés euxmêmes ! », un énorme éclat de rire ponctuant alors cette saillie… Le printemps 2013 arrive donc et c’est le moment choisi pour entamer le périple. Point de départ retenu : Givet dans la Meuse, à la frontière belge, puis les Ardennes, l’Argonne, la Champagne, la Bourgogne, le Morvan, l’Allier, le Forez, la région du Puy-en-Velay et le début du fameux chemin de Compostelle via l’Aubrac, le Quercy, le Gers, la Chalosse, le Béarn, le Pays basque jusqu’à la frontière espagnole pour bifurquer vers le nord-ouest pour suivre la crête pyrénéenne et gagner la Rhune et Saint-Jean-de-Luz, l’étape ultime. « Le premier mois, la météo m’a offert un temps historique » se souvient Axel. « C’était le printemps le plus pluvieux du siècle, disait-on. J’ai traversé la Marne en zigzaguant à travers de fortes inondations et Troyes a connu cette année-là une inondation centennale. C’est bien simple, entre le 8 mai, jour de mon départ, et le 3 juin, il a plu matin, midi et soir ! Je partais le matin, il faisait trois degrés et à mon arrivée dans l’après-midi, le thermomètre affichait à peine huit degrés. Je me tapais chaque jour orage de pluie après orage de grêle et malgré mes cinq couches de vêtements superposées, j’étais en permanence transi de froid. Et bien, malgré tout et je vous jure que c’est vrai, à chaque fois que je me demandais ce que je pouvais bien faire là dans cette galère quotidienne qui n’en finissait pas, je me posais cette question : y a-t-il une situation et un endroit où je serais mieux que là où je suis à faire ce que je fais ? Et bien la réponse a toujours été négative… » Dans ces conditions dantesques, notre marcheur est souvent contraint d’emprunter des routes goudronnées (« les plus petites possibles » précise-t-il) affrontant le comportement de quelques automobilistes ravis de l’éclabousser copieusement en le croisant (« sans doute n’était-ce qu’un complexe de persécution imaginaire… »). À la frontière des Ardennes et de la Marne, un autochtone ignore le pauvre hère avec sa grande cape rouge toute crottée et tremblant de froid qui lui demande s’il n’aurait pas un endroit au sec qu’il puisse prendre un instant pour déjeuner. « À cinquante mètres, vous avez un abribus… » sera la seule réponse… Plus tard, dans la Haute-Loire « le début du Sud » comme dit joliment Axel Kahn, un habitant, juché sur une échelle, est en train de cueillir des cerises. Une grosse branche bien chargée de fruits dépasse de la propriété. « Je peux en cueillir quelques-unes ? » demande-t-il. « Attendez, je vais vous en remplir un grand sac… » Aussitôt dit, aussitôt fait et alors qu’Axel Kahn s’apprête à reprendre le chemin, c’est l’épouse du généreux donateur qui sort de la maison, un panier en main et rajoute sans discussion possible toutes

Axel Kahn durant sa traversée de la France en 2013

les cerises qu’il contenait. « Je suis reparti avec au moins huit kilos de ces belles cerises rouges. Je les ai peu à peu toutes mangées et évidemment, j’ai été malade comme un chien… » avoue-t-il en riant une nouvelle fois à gorge déployée. Bientôt, heureusement, le froid et l’humidité cèdent la place de façon tout aussi brutale à la canicule. Dans le Gers, un petit village de carte postale, avec sa place où un gigantesque platane offre une ombre providentielle pour la petite terrasse d’un café, fournit l’occasion d’une halte bienvenue. Alors qu’il déjeune tranquillement, il est rejoint à une table voisine par un quatuor de Gersois, dont une aïeule « extrêmement aïeule (rires), entre 80 et 90 ans, mais très vive » se souvient-il. Et le patron leur dresse la table, avec une superbe nappe orange qui flamboie sous la belle lumière du lieu. « Ah ! je vois que tu nous mets la nappe de soleil ! » s’écrie la vieille dame. Alors, le patron dit : « M’sieurs dames, je vous sers à boire ? Et l’aïeule de répliquer : “Oui, apporte-nous donc ton p’tit rosé de la dernière fois, celui qui ravit l’âme !”. “Moi, je me dis alors que rien qu’avec ces mots qui étaient aussi ensoleillés que l’était l’endroit, cette vieille dame est parvenue à transfigurer le réel. Si elle s’était contentée de mots banals pour commenter l’accueil du cafetier et commander à boire, rien n’en aurait été retenu, cela n’aurait créé aucune joie, aucune allégresse, alors que ‘la nappe de soleil’ et ce petit vin ‘qui ravit l’âme’ ont justement fait naître cette allégresse-là. Je me suis dit alors que si on parvenait de la même manière à repeindre, par la qualité de nos mots et leur optimisme, notre vie quotidienne si souvent banale, on pourrait aussi la transfigurer, d’une certaine manière…” s’enthousiasme Axel Kahn. Au final, durant ces 72 étapes, il n’avoue avoir été heurté qu’en une seule occasion, lors d’une rencontre avec une famille québecoise sur le chemin de Compostelle. « Le plus petit de leurs enfants était un tout jeune garçon, d’à peine huit ou neuf ans. Il avait les pieds en sang et il


souffrait le martyre. Il n’en pouvait plus… Autant je suis très respectueux envers les pèlerins et cette force d’âme, cette réflexion très importante qu’ils se donnent en marchant avant d’arriver à ce sanctuaire qui, pour eux, a une grande signification, autant je pense que rien ne pouvait justifier qu’ils embarquent avec eux ainsi un petit enfant qui souffre autant. C’est vraiment le seul moment qui m’ait vraiment déplu lors de cette première diagonale… » LA MÉLODIE DE LA PENSÉE La deuxième diagonale, de la Pointe-du-Raz en Bretagne jusqu’à Menton, au sud-est, sera réalisée l’année suivante. «Infiniment plus dure » commente Axel Kahn, « très peu de chemins balisés, beaucoup d’endroits extrêmement casse-gueules, des chemins en forêt qui figurent sur les cartes d’état-major, mais n’existent plus concrètement depuis longtemps et qui nous font buter sur un étang ou les hautes grilles d’une propriété. En montagne, la désagréable surprise d’un chemin incertain qui devait mener à une bergerie et me fait découvrir au final une ruine même pas capable de m’abriter, en plein maquis et sans la moindre trace du chemin à suivre. Franchir les vallées du sud-est a été une épreuve très difficile : quelquefois, le dénivelé total de la journée était de 1850 mètres ! Ce fut un voyage extraordinairement épuisant, avec en prime une luxation de l’épaule puis une seconde chute sur la même épaule qui a rompu des tendons de l’articulation. J’ai été très handicapé du côté droit, heureusement que tout cela est arrivé presque à la fin de l’épopée. À mon arrivée à Menton, j’avais tellement mal aux genoux que durant une semaine,

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‘‘Quelquefois, le dénivelé total de la journée était de 1850 mètres ! ’’ je n’ai pu marcher qu’avec des cannes anglaises… En 72 étapes également, je venais de cumuler plus de 43 000 mètres de dénivelé. Contrairement à la première diagonale, j’ai très longtemps marché dans une France quasiment déserte et fait peu de rencontres vraiment notables, hormis bien sûr des groupes de gens m’attendant à certaines étapes puisqu’ils avaient eu vent de mon voyage via les réseaux sociaux sur lesquels je publiais presque chaque jour photos et impressions de voyage… »

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Quand on lui demande de s’exprimer sur une vie passée à marcher et sur ce renouveau de la marche qui est aujourd’hui constaté, Axel Kahn met en garde contre ce qu’il appelle « une erreur d’optique » : «Il y a les itinéraires jacquaires (vers Saint-Jacques de Compostelle, ndlr) qui ont acquis une incroyable notoriété et une renommée formidable puisqu’il y a quelques dizaines de milliers de personnes qui les empruntent chaque année au


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Franck Disegni — Daniel Wambach – Sophie Dupressoir – Jean-Luc Fournier – Club Vosgien — DR

Texte :

Alain Ancian

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printemps et en été. Il y aussi quelques GR qui sont très empruntés, comme le célébrissime GR 20 en Corse qui est un must ou le GR 34 en Bretagne. Mais pour le reste, sur tous les autres GR français, sincèrement, on ne voit personne ! Ceci dit, c’est vrai, les clubs de marche se sont beaucoup développés, partout ailleurs. Et la principale raison à mon sens, je vais peut-être vous surprendre, c’est le développement de l’indépendance féminine. Les adhérents des clubs de marche sont à plus de 80 % des femmes. Les hommes jouent à la pétanque, ils font du vélo ou ils chassent (rire tonitruant, là encore) ! Il y a trente ans de cela, les femmes ne se réunissaient pas entre elles pour marcher, c’est vraiment devenu un phénomène de société… On dit que les jeunes s’y intéressent de plus en plus, mais c’était déjà le cas depuis très longtemps. Lorsque les premiers congés payés ont été instaurés par la loi en 1936, deux images iconiques sont apparues : le couple en tandem qui partait sur les routes des vacances au soleil et le garçon et la fille qui partaient sac au dos. Vingt ans plus tard, ma technique était rodée : je prenais le train jusqu’à Chartres et là, pour tout vous dire, j’attendais d’avoir “levé ” (sic) une fille, car, à deux, l’auto-stop était beaucoup plus facile et là, je continuais. Souvent, la relation ne durait pas beaucoup plus longtemps (rire)… » Quand on lui rappelle la parole d’Albert Camus (Ce que je sais d’important dans la vie, c’est le football qui me l’a appris…), Axel Kahn confirme bien volontiers que pour lui, c’est la même chose pour la marche. Avant de nous confier qu’il est en train d’écrire un nouvel essai sur sa philosophie de la marche, appuyée sur plus de cinq décennies de pratique ininterrompue. « Je vais essayer d’y raconter l’édification d’un être humain, en l’occurrence moi, grâce à la marche. Pour moi, c’est bien plus qu’une activité. Je suis pleinement et foncièrement un homme qui marche. Même à Paris, dans mon quotidien : une journée où je ne marche pas beaucoup, je fais quand même 12 ou 13 kilomètres. Aujourd’hui, j’ai prévu d’aller voir l’exposition Derain à Beaubourg puis j’ai un rendez-vous avec Jean-Louis Servan-Schreiber près du parc Monceau, j’ai prévu de tout faire à pied (Axel Kahn habite dans le XVe arrondissement, près de Montparnasse – ndlr). Au plus fort de mon activité professionnelle, je marchais évidemment beaucoup moins chaque jour. C’est là que mes randonnées en montagne sont devenues vitales pour moi, à Pâques et en été où je faisais chaque année 2 à 300 kilomètres sur des itinéraires d’altitude. Beaucoup des grandes intuitions que j’ai eues, qu’elles soient philosophiques ou scientifiques, je les ai eues en marchant. Il n’y a pas de circonstance plus favorable au développement de la pensée que la marche. La marche autorise même, je le pense, le dépliement à son apogée de la pensée. La marche solitaire n’est pas un long silence, c’est au contraire un long dialogue de soi avec soi-même. Lorsque je marche, je chemine avec ce ‘Je’ qui est un autre, comme disait Rimbaud. C’est un vrai dialogue… On n’est pas obligé de marcher pour l’avoir,

ce dialogue, mais quand même… Quand je commence à l’entamer lors d’un voyage en train, un quart d’heure plus tard je dors à poings fermés ! La marche est vraiment la seule circonstance où, durant huit heures d’affilée, je peux dialoguer avec moi-même. Je vais même jusqu’à affirmer que la marche elle-même, son rythme, est comme un métronome qui parvient à structurer la mélodie de la pensée. Cette mélodie de la pensée finit par s’enrouler autour du rythme de la marche. Enfin, il y a ce moment où, au bout de quelques kilomètres, même si on a encore en soi les douleurs des efforts de la veille, on se sent tellement bien qu’on reçoit merveilleusement tous les stimuli de la nature : le vent nous caresse doucement, le chant des oiseaux et les odeurs de la nature nous envahissent, on voit toutes les perles de rosée : chacune de ses sensations active la pensée et par association, nous fait nous souvenir d’événements ou de situations profondément ancrés en nous. On se fabrique d’étonnantes constructions mentales. C’est le merveilleux pouvoir de la marche, quand cette belle euphorie finit par nous gagner tout entier… Pour beaucoup d’entre nous, il y a plusieurs échelles d’accès à notre être profond et pour moi, la plus accessible des échelles d’accès à qui je suis vraiment, c’est la marche, sans nul doute. »


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ILS MARCHENT

Photos :

Franck Disegni — Daniel Wambach – Sophie Dupressoir – Jean-Luc Fournier – Club Vosgien — DR Alain Ancian

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Texte :

ALEXANDRE TAILLANDIER

‘‘Mon bien-être au quotidien…’’ Son métier : sous-officier logistique finance à la Gendarmerie nationale. À 34 ans, cet Angevin d’origine a été muté à Strasbourg il y a neuf ans maintenant. Deux ans plus tard, une sortie avec des amis lui a inoculé le virus de la marche. Depuis, il ne s’est plus arrêté. « Finalement, c’est mon naturel curieux qui m’a permis de découvrir la marche », dit-il en souriant. « Avant cette sortie aux alentours de Wimmenau et Dabo et ces trois jours et deux nuits entièrement passés sur le terrain avec des amis, je n’avais jamais spécialement marché. Mais leur proposition m’a séduit : j’ai voulu essayer, m’ouvrir à d’autres choses, sortir de ma zone de confort comme on dit. Huit à dix heures de marche durant ces trois jours : on a évolué sous la pluie, puis sous la chaleur. De nouvelles sensations pour moi qui ne me définissais alors pas comme un sportif : le sport, je l’ai découvert un peu tard, en 2008, lors de ma formation militaire. Finalement, au-delà de l’effort physique et des conditions climatiques, le plus important a été la découverte du dépassement de soi, de la solitude face à l’effort. On ne peut tricher avec la nature. Faire semblant est impossible, car on est seul face à soi-même… »

‘‘Une randonnée très difficile : en neuf jours, j’ai perdu sept kilos !’’ ON NE L’ARRÊTE PLUS… Alexandre n’est pas seulement intéressé par les sensations sportives ou mentales prodiguées par la marche. « J’ai découvert grâce aux marches dans les Vosges, outre le phénomène du dénivelé qui conditionne tout, l’extraordinaire diversité des paysages avec ce grès des Vosges qui est partout, ces sommets et les superbes points de vue qu’ils permettent. Je me passionne aussi pour l’histoire, le rocher du Dabo, les châteaux médiévaux ou les vestiges de la 1ère guerre mondiale… On apprend beaucoup en marchant, finalement. »

Une première expérience déterminante, donc. Et depuis, la marche est devenu son loisir numéro un, toujours dans les Vosges pour l’ordinaire (dont une belle et totale traversée du massif en 2014, de Feschesle-Châtel dans le Territoire de Belfort à Wissembourg, près de 400 km en 15 jours d’autonomie totale, quand même…), mais aussi beaucoup plus loin et beaucoup plus haut, aussi. Depuis sept ans, Alexandre enchaîne les expériences et les sentiers de grande randonnée (les fameux GR) lui servent de terrain de jeu : le célébrissime et mythique GR 20 en Corse ne l’a pas impressionné très longtemps (il a été avalé à peine… quatre mois après la balade initiale, en 2011 !) : « Je l’ai fait en quinze jours, armé de mon seul topo-guide » se rappelle-t-il sans la moindre vantardise, « J’ai vraiment marché seul, et comme j’avais fait l’erreur de ne pas m’équiper de bâtons, je me suis un peu explosé les genoux, mais bon… (rires) Disons que sur les derniers jours, c’était très dur, mais j’en garde un souvenir mémorable, d’autant que j’ai démarré la traversée fin septembre, à une époque où les gardiens de refuges ne sont plus là. Mais c’est la période de rêve : la canicule de l’été n’est plus là, il ne fait pas encore froid, ce n’est plus “l’autoroute” comme en été avec ces marcheurs si nombreux, ce qui n’empêchait pas que le soir, on se retrouvait à quelques-uns au refuge où on partageait les anecdotes de la journée. C’était évidemment plus que sympa… » Sans doute encouragé par la traversée de l’Ile de Beauté sur un des parcours les plus difficiles d’Europe, Alexandre a multiplié les défis : l’année suivante, il a réalisé le tour du Mont-Blanc, du moins la première partie puisque, parti en juin, la neige a considérablement contrarié sa progression et a fini par le stopper aux alentours de Courmayeur, en Italie. « J’avoue m’être un peu fait peur là-bas » se souvient-il. « J’ai fini les pieds détrempés, sous une pluie battante avec cette neige partout autour de moi qui cachait les chemins, le tout avec des pentes sévères et un brouillard intense. Heureusement, j’ai pu me réfugier dans une cabane de berger et dormir malgré le bruit d’un vent de tonnerre. Loin du GR 20 et de sa tiédeur de début d’automne, quoi… La deuxième partie, je l’ai faite l’année suivante, en 2013, cette fois-ci accompagné par Cyril, un collègue de travail qui est devenu un ami avec qui je partage désormais beaucoup de randos. C’était cette fois-ci en


LA MÉDITATION PAR L’EFFORT À la lecture de ses carnets de route des années passées, n’en déduisez cependant pas qu’Alexandre soit en permanence sur ces hauteurs inaccessibles au commun des mortels. « Non, la plupart du temps dans l’année, je suis sur les sentiers du Club Vosgien » dit-il. « Grâce au balisage du Club, et en utilisant leurs infrastructures comme leurs chalets d’étapes, j’explore les communes et les vallées du massif. Je m’organise des tracés thématiques avec les intérêts historiques locaux, les points de vue, la faune, la flore..., d’autres fois je choisis de privilégier mes envies de difficulté en empruntant des dénivelés importants, avec ou sans nuitées sur le terrain. Le massif des Vosges est un fantastique terrain de jeu… »

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septembre, avec des conditions météo bien meilleures. On l’a bouclé sans problème. En 2014, toujours avec lui, on a fait le massif du Queyras, les Écrins l’année suivante puis, en solitaire, la rando Chamonix-Zermatt en 2016 avec cette arrivée magnifique au pied du Cervin. Une randonnée très difficile : en neuf jours, j’ai perdu sept kilos ! Et l’an passé, ce fut la traversée des Pyrénées, toujours avec Cyril de Banyuls au bord de la Méditerranée à Eyne, qui est une petite commune encore située dans les Pyrénées orientales. La suite de cette traversée, c’est pour l’été prochain et sans doute l’été suivant… »

Reste que ce sont les vertus de la marche qui reviennent sans cesse dans les propos d’Alexandre : « Dans mon cas, ce qui est intéressant, c’est que pendant cette phase de dépassement de soi qui survient tôt ou tard, j’ai découvert un état psychologique, un stade dans lequel le cerveau et les pensées utilisent les tensions et le stress pour faire avancer le corps. C’est peut-être une pirouette psychologique ou l’interprétation que je m’en fais, mais la libération de cette force négative comme le stress ou plus neutre comme ces réflexions sur les décisions prises ou à prendre, me fait du bien. J’extériorise par l’effort, en quelque sorte, d’ailleurs j’appelle ça la méditation par l’effort. Alors, on entre dans un état second ou on oublie le corps et l’effort, le cerveau se met à turbiner, à malaxer des idées, à poser des constats. Cela peut aussi arriver lorsque l’on marche en groupe. En un instant, le ou les accompagnants entrent dans cette espèce d’état de transe. Le silence s’installe et on ressent en un instant que tous sont dans leurs pensées. C’est un peu comme un endormissement, mais le corps est en mouvement et une parenthèse s’ouvre sans vraiment qu’on ne s’en rende compte. On rêve, on médite, on pense… Parfois, c’est juste le rappel d’une scène passée. D’autres fois, cela nous permet de prendre du recul et on se rend compte de notre chance, de nos capacités, mais aussi de nos propres futilités. On devient peut-être plus terre à terre. Lorsque l’effort est prolongé sur plusieurs jours, on se met à apprécier les choses simples, ainsi que ceux qui nous entourent. C’est un peu cette force-là que nous offre la nature quand on marche et j’insiste, quel que soit le niveau que l’on pratique… » Un jour, Alexandre n’avait rien d’autre à faire que de répondre favorablement à la sollicitation de ses amis pour trois jours de rando dans les Vosges. Depuis, on ne l’arrête plus…


ILS MARCHENT

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QUENTIN COGITORE

‘‘Se retrouver seul avec soi-même…’’ Aujourd’hui âgé de 26 ans, ce jeune hautrhinois originaire d’un tranquille petit coin de montagne au-dessus de Lapoutroie est devenu « spécialiste en analyse des comportements, sur les réseaux sociaux notamment… », métier qu’il exerce au sein d’une agence de communication strasbourgeoise. « Une période de ma vie où j’apprends beaucoup » dit-il. Mais un simple passage. Ses rêves sont ailleurs… Son parcours de vie est certes court, mais il en dit déjà long sur sa personnalité profonde : « Je suis le cinquième garçon d’une fratrie de six », dit-il. « Je peux dire qu’avec mes frères, j’ai passé mon enfance en permanence à l’extérieur de la maison familiale à La Bohle, près de Lapoutroie. Pour moi, c’était la nature qui était au menu de tous les jours à tel point que mon rêve d’enfant était de tenir une ferme-auberge. C’est d’ailleurs dans cet objectif que j’ai passé mon bac au lycée hôtelier de Guebwiller. Je suis entré en fac d’Histoire où j’ai obtenu une licence en Histoire. J’ai ensuite intégré l’ISCOM à Strasbourg pour obtenir un master en marques et management de l’innovation… » Ce qui l’aura finalement conduit, après avoir essayé plusieurs chemins, à son métier d’aujourd’hui. UN VOYAGE INITIATIQUE POUR PASSER À L’ÂGE ADULTE « À 17 ans, le bac en poche, je suis parti marcher dans les Pyrénées, seul pendant un mois. Ce fut mon premier voyage effectué en solitaire » raconte Quentin. « Cette initiative m’a paru tellement évidente que je ne me suis pas posé plus de questions que ça. Ce devait forcément être en montagne avec la marche au programme. Ce voyage je l’ai ressenti comme un rite initiatique pour passer à l’âge adulte, en quelque sorte. En fait, j’étais déjà au-delà de la randonnée, c’était du trek, des jours entiers en autonomie avec une envie de découvrir beaucoup de paysages différents. Cette envie était déjà profon-

dément ancrée en moi : avec mes frères, depuis longtemps, on passait tous nos temps libres dans la montagne… J’avais reçu une bourse de voyage de la Fondation Zellidja et, en échange j’avais monté un petit projet journalistique pour raconter mon voyage. Les 500 euros que j’avais obtenus étaient une somme énorme pour moi, à l’époque… Malgré tout, je me suis vite rendu compte que j’étais loin d’avoir tout prévu. Mais je me suis adapté et j’ai assumé. Rétrospectivement, je sais aujourd’hui que ce premier voyage a bien posé les jalons pour que je puisse ensuite en effectuer d’autres : une grande autonomie, une immersion la plus profonde possible dans la nature, un vrai sentiment de liberté et cette soif de découvrir ces endroits à couper le souffle que je fréquente aujourd’hui. J’en suis rentré très amaigri, mais très heureux. “T’es bien bronzé, mais t’as vraiment une sale gueule”, m’a dit mon oncle qui était venu me récupérer à la gare… » Rentré à Strasbourg pour faire ses études, Quentin s’organisera en permanence pour ne pas perdre le contact avec sa si précieuse nature. « Au menu de tous les week-ends, c’étaient les Vosges ou les marches en forêt, pour retrouver cet esprit de liberté qui fut finalement la grande découverte de mon voyage initiatique. J’ai enchaîné les expériences de marche dans la nature : les chemins de Compostelle, en deux fois, avec un cousin. Chaque été, je me débrouillais en fait pour retrouver au plus vite tous les différents aspects de la montagne. Avant mon master, je suis parti cinq semaines en Grèce pour marcher sur le mont Athos, un lieu avec une histoire incroyable, qui vit en autarcie depuis plus de deux mille ans : là-bas, la spiritualité imprègne chaque pierre de chaque monastère, chaque rencontre, chaque discussion... Le plein de sensations, certaines inédites, une aventure… Le dernier trek que j’ai fait, c’était il y a deux ans, en Écosse. J’ai emprunté deux GR en partant de Glasgow et en marchant jusqu’à Inverness, à travers les Highlands, une région de toute beauté. Juste le temps de vérifier un pressentiment déjà ressenti : je tombe très vite amoureux des lieux où je me sens bien… »


« J’AI FAIT ÇA, J’ÉTAIS LÀ… ET TOI ? » Quand on le pousse à parler de la marche, Quentin reconnaît assez vite « ne pas avoir de choses très originales à dire. Comme pour beaucoup d’autres, il y a bien sûr le côté physique, la notion de dépassement de soi et cultiver son endurance, par exemple. Mais je suis resté fidèle à mon option d’origine et la principale vertu de la marche, pour moi, est de se retrouver seul avec soi-même ou, à la rigueur, avec des personnes qui me sont chères et qui partagent comme moi le même intérêt pour la nature. Ce qui m’intéresse, c’est de me retrouver dans des conditions où on est coupé de tout, où les seules choses qui ont de l’intérêt sont les choses pour la tête, pour les yeux, pour le cœur, exactement là où on n’a plus d’autre choix que de se retrouver seul face à soi-même… Contrairement à la vie en ville, frénétique, où le quotidien nous bouffe, où les choses s’enchaînent tellement intensément et rapidement qu’on ressent du stress quasiment en permanence, quand on est en situation de marche au long cours, il n’y a que trois ou quatre pensées qui se chamboulent dans la tête tout au long de la journée. Et moi, ça me fait un bien fou. Je suis en permanence en manque de ça quand je suis en ville. Les journées

‘‘ À 17 ans, le bac en poche, je suis parti marcher dans les Pyrénées, seul pendant un mois.’’ y passent à une vitesse folle et je me sens complètement vidé le soir venu, sans pourtant que mon corps n’ait fait grand-chose. Je n’ai pas envie que ce quotidien-là devienne ma norme. Ma norme, ce sont des paysages à couper le souffle, un environnement naturel sain, où il y a plus d’arbres que de béton, de pierres, d’écrans d’ordinateurs ou de smartphones. Cette volonté est devenue centrale dans ma vision de ma vie à venir… » dit-il d’une voix assurée. « Je

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pense aussi qu’il y a une vraie tendance à l’évasion, à la découverte des grands espaces » poursuit Quentin. « Mais ce n’est à mon avis qu’une mode, un fait de société en trompe-l’œil, qui n’existe pas pour des bonnes raisons. Le but, c’est de faire une belle photo, de l’envoyer sur Instagram et d’être liké, juste pour dire : j’ai fait ça, j’étais là, et toi ?.. Sous-entendu, ta vie est merdique et la mienne est géniale. Je travaille au cœur des réseaux sociaux,


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Alors, quand vient (malheureusement) le temps de se quitter et qu’on lui fait la remarque que, selon nous, il ne va pas faire de vieux os en ville, Quentin éclate de rire : “Non, sûrement pas” s’exclame-t-il.

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je sais de quoi je parle : tout y est montré et se doit d’y être montré, tout est “tendance” et ce côté “outdoor” est dans cette logique-là : on y privilégie le côté graphique des images qu’on envoie et point barre. Et bien moi, ça me gonfle de ne pas pouvoir discuter avec un type qui est allé dans un certain pays, mais qui est incapable de me parler de ce qu’il a ressenti, de ce qu’il a vu, de ce qu’il y a vécu, un type qui sera juste capable de me dire : regarde mon Instagram, tout est dessus… Ça ne m’intéresse pas du tout et, d’ailleurs, je poste de moins en moins de photos de mes voyages car ça me permet de mieux me concentrer sur mes pieds, les animaux que je peux rencontrer, ma connaissance du terrain, approfondir mes compétences en lecture de cartes, renforcer mes capacités physiques. J’ai infiniment plus d’estime pour quelqu’un qui va être capable de m’apprendre quelque chose ou me montrer ce qu’il sait faire que pour un autre qui va me dire j’étais là, j’ai fait ci ou ça… Cette frime me rebute vraiment et d’ailleurs, on peut aussi la retrouver dans la quête de la performance sportive : j’ai du mal à comprendre l’intérêt qu’ont certains à courir 120 km en montagne alors qu’ils ne savent même pas lire une carte et sont incapables de se repérer. J’ai du mal à comprendre l’intérêt qu’il peut y avoir à dépenser 1500 euros dans une paire de skis incroyable si on ne sait pas mettre une peau de phoque sur ses skis. En fait, je réalise bien que je vis un peu à contre courant de ma génération, qui, avec les réseaux sociaux, est à fond là-dedans. Voilà pourquoi je préfère largement le mont Athos à plein d’endroits plus “instagrammables”… Ce rapport à la marche, à la montagne se doit d’être emprunt d’humilité, selon moi et ce sentiment est devenu tellement central que j’ai bien conscience de devenir un peu extrémiste, un peu “ayatollah”, mais je suis engagé aujourd’hui dans un entraînement pour passer le concours d’entrée à la formation d’accompagnateur en montagne et je suis donc obligé de “bouffer” un grand nombre de pratiques : l’escalade, la rando, le ski alpin et vis-à-vis des gens que je commence à accompagner, je m’astreins à avoir le regard le plus humble possible vis-à-vis de tous, quelqu’un qui pratique depuis deux mois ou quelqu’un de plus expérimenté. Dans cette fonction, il n’y a pas de place pour quelqu’un qui se comporterait avec une attitude arrogante du style “je sais tout”. Des gens comme ça sont toxiques, tout simplement… » 

‘‘Ce rapport à la marche,

à la montagne se doit d’être emprunt d’humilité’’

“Je suis en train de convaincre ma copine, ça prendra le temps qu’il faudra, mais je sais que je ne vivrai pas toujours en ville, même dans une super ville comme l’est Strasbourg.” Alors, on le pousse un peu, on lui demande de se projeter dans quinze ans, dans la jeune quarantaine. “Quelle sera ta vie, Quentin ?” “C’est difficile pour moi de répondre à cette question”, dit-il lentement. “C’est très paradoxal par rapport à tout ce que je viens de dire. Je me sens bien dans ce métier pour lequel je me suis formé pendant trois ans, mais je suis aussi très bien, et de mieux en mieux même, dans la montagne, dans le silence, parmi la pierre et le bois, au contact de personnes qui ont fait des choix radicaux comme tout quitter pour monter une microferme par exemple. Oui, je suis bien sûr attiré par les choix que j’ai déjà faits, mais je le suis encore plus par ce que je suis en profondeur et depuis toujours. Alors, oui, je suis attiré par quitter mon quotidien actuel et essayer de ne me nourrir que de l’essentiel dans une maison à la montagne, à réaliser des choses de mes mains et vivre dans un temps plus long que la frénésie qu’on m’impose actuellement. Quand je serai à la montagne, je serai multiactivités, à la fois le maraîchage, l’activité physique intensive, l’accueil de personnes, l’écriture, la photo… Je vivrai tout ça avec le temps qu’il faut pour le vivre, c’est-à-dire tout ce que je n’aime pas dans ma vie d’aujourd’hui. Voilà comment je me vois quand j’aurai quarante ans…”


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JOURNALISTES

Elle sont toujours ‘‘En Vadrouille’’

Ce sont de drôles de dames qui passent une bonne partie de l’année à arpenter les sentiers alsaciens qu’elles décrivent ensuite par le menu, photos et cartes à l’appui, dans un magazine qui reste toujours à portée de la main des randonneurs de tous niveaux. Découvrez l’équipe rédactionnelle de En Vadrouille , le bien nommé…

Jean-Luc Fournier

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Elles sont venues et elles étaient (presque) toutes là. Presque, car leur rédactrice en chef, Julie, future maman, avait décliné le déplacement depuis le Haut-Rhin où elle réside. Bien sûr légitimement excusée… L’une d’entre elles est cependant venue de beaucoup plus loin. Sylvie réside en Franche-Comté et est la fondatrice du magazine qui est édité depuis quatorze ans dans sa région d’origine. C’est elle qui, en 2016, a lancé avec succès l’édition alsacienne de ce titre dont les 45 000 exemplaires de l’unique numéro annuel sont présents en kiosque, dès l’approche de la belle saison. Et Sylvie est bientôt rejointe par deux jeunes journalistes, Chloé et Fabienne qui, depuis deux ans ont renforcé l’équipe et, Sophie, une photographe présente dès le premier numéro de l’édition alsacienne et qui a gagné depuis ses galons de rédactrice. RETOUR D’EXPÉRIENCES EN LIVE Et bien vite, le tour de table qui s’engage revêt tous les « charmes » d’une classique conférence de rédaction : pour être franc, plein de propos sérieux certes, mais tout le monde rigole, se chambre et se vanne en permanence. Même le dictaphone, quelque temps plus tard, aura eu du mal à mettre un peu d’ordre dans les propos d’une troupe aussi sympathiquement dissipée que spontanément joyeuse… Sophie prend la parole la première et affirme qu’elle a « toujours marché. Mes parents m’obligeaient même à marcher, mais ce n’était pas vraiment la peine :

je crois que j’aimais bien ça… J’ai continué à beaucoup marcher et je me suis même mise à l’alpinisme. Marche sur les glaciers avec les crampons, encordée, et tout, et tout… J’ai même gravi le Mont-Blanc. Je dis ça pour affirmer tout de suite que finalement, les Vosges, ce n’est pas plus simple, contrairement à ce qu’on pourrait penser. Un peu plus tard, la vie m’a amenée en Belgique et là, c’était tellement plat que je n’ai plus du tout marché. Puis je suis arrivée à Strasbourg. Des journalistes qui écrivaient pour En Vadrouille et qui avaient besoin d’un photographe m’ont contactée. J’ai fait une balade puis j’ai proposé mes services et fait mon apparition dans l’équipe. Très honnêtement, écrire n’est pas si facile qu’on croit. Dans l’équipe, encore aujourd’hui, je reste plus à l’aise avec la partie marche et photos qu’avec la partie rédaction. J’assure aujourd’hui six balades par an pour le titre. Avec un cahier des charges très précis… » Chloé prend alors la parole : « On a toutes reçu le même petit fascicule qui détaille avec une grande précision le cahier des charges de nos reportages sur le terrain. Le calibrage des textes, leurs contenus impératifs, l’angle des photos souhaitées, et bien sûr la rigueur des topos à fournir. J’ai commencé par quatre balades puis, enceinte, je me suis contentée de deux cette année. Les futures mamans ont droit à des balades réduites » glisse-t-elle l’œil malicieux en captant le regard amusé de la fondatrice. « La dernière balade que j’ai chroniquée, je l’ai faite quinze jours avant mon accouchement. Elle ne faisait que quinze kilomètres,


À gauche : L’équipe de En Vadrouille en mode marche urbaine. De gauche à droite : Chloé, Sophie, Fabienne et Sylvie

mais exclusivement sur du plat, sans dénivelé. Pour être franche, je ne suis pas partie seule, un ami m’accompagnait, capable de courir jusqu’à la voiture en cas d’urgence. J’ai dormi les deux jours suivants… » rigole-t-elle. « J’ai déjà contribué à deux numéros » annonce à son tour Fabienne. « Deux balades en 2016 et trois en 2017. On peut suggérer nous-mêmes des balades, mais, en général, on reçoit des propositions précises, ce n’est pas nous qui choisissons car il y a un équilibre à trouver dans le contenu final et ça, c’est le travail de la rédactrice en chef qui, au bout du compte, nous distribue le travail lors des conférences de rédaction. On reçoit ensuite une proposition de tracé qu’on peut ensuite amender, améliorer. Les deux tiers du temps, mon tracé final ne ressemble pas au tracé de départ car c’est en fait la réalité du terrain qui dicte tout. Et on part avec les cartes IGN. J’ai même acheté une boussole car, pour la cartographie, on a besoin de fixer les bâtiments vus du Sud. Ce choix permet d’unifier les cartes… » Là, c’est Sylvie qui intervient, avec la légitimité de la fondatrice du titre qui, dès le départ, a eu les bonnes intuitions. « Il faut absolument signaler que les cartes sont entièrement

‘‘Ça n’a l’air de rien mais c’est épique, quelquefois... ’’ des créations originales pour En Vadrouille et qu’elles sont exclusivement réalisées à la plume et à l’aquarelle. Leurs perspectives doivent donc se lire avec le nord en haut de carte, ce qui signifie que les photos doivent être prises en regardant depuis le Sud. Ça n’a l’air de rien dit comme ça, mais c’est épique, quelquefois. Les longueurs des balades conditionnent bien sûr le temps qu’il faut y consacrer, mais les jeunes journalistes disent souvent qu’une balade leur demande presque une semaine de travail : le jour de la balade, mais aussi les interviews, les rencontres, la visite ultérieure du musée incontournable, l’écriture bien sûr et les nombreux allers-retours avec le cartographe pour que tout soit nickel à ce niveau. De la carte noire de départ qu’il faut amender plusieurs fois à la mise en couleur définitive, ça peut prendre beaucoup, beaucoup de temps… Pareil côté photos : on demande une trentaine de points de vue pour n’en retenir que dix au final. Ensuite, il faut écrire les légendes. Une petite semaine de travail pour un article qui fera quatre pages dans le magazine… »

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UN MAGAZINE PAS COMME LES AUTRES… Et toutes de raconter ensuite une foultitude d’anecdotes vécues sur le terrain : une longue balade qu’on termine à


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Franck Disegni — Daniel Wambach – Sophie Dupressoir – Jean-Luc Fournier – Club Vosgien — DR

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Jean-Luc Fournier

la nuit tombée, la réquisition obligatoire d’une voiture de passage « parce qu’on s’est vraiment plantée et qu’on ne sait plus très bien où on est », un dictaphone capricieux qui fait rater un point, celle qui déclare que le petit carnet est l’arme idéale pour ne rien oublier… Chloé qui rigole encore : « Après c’est très vivant quand tu écoutes tes balades sur le dictaphone en plein hiver. Je raconte ce que je fais dans l’enregistrement. Je dis waooh, elle est trop bien cette montagne à gauche, tiens là y’a une tour en ruine, il faut que je trouve ce que c’est, tiens y’a un étang ici avec une pisciculture, il faut que je trouve des renseignements. Je me donne donc à moi-même, sur le dictaphone, les consignes de recherches pour les jours suivants… » Et tout ce travail paie. C’est vrai que En Vadrouille ne ressemble pas à d’autres magazines consacrés à la marche. On y sent distinctement le souci de donner un maximum de renseignements et de précisions au lecteur, on ne se contente pas simplement de guider sa marche sur le terrain. Ce que confirme Sylvie : dans un guide, il y a 1500 signes pour décrire une balade, dans un numéro de En Vadrouille, pas moins de 10 000 signes. Pour « nourrir » 10 000 signes, il faut enquêter, chercher, aller à la bibliothèque pour avoir des détails qui, évidemment, ne figurent pas dans le dépliant touristique du coin… « On est vraiment ravies quand un lecteur nous écrit qu’il a appris pas mal de choses sur une balade qu’il a pourtant fait nombre de fois. Et un lecteur alsacien nous a même dit que notre magazine méritait de figurer parmi les Alsatiques. J’avoue qu’en tant que Franc-comtoise, je ne savais pas ce que signifiait ce mot. Quand on me l’a dit, j’ai été extrêmement fière… » sourit-elle.  Leur grande fierté à toutes : quand un randonneur expérimenté de leurs amis à qui elles ont conseillé telle ou telle balade leur fait un super retour via les réseaux sociaux. « Ça, c’est le juge de paix ! » dit Fabienne.

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LES MARCHEURS Bien sûr, nos drôles de dames journalistes croisent à longueur d’année des marcheurs sur les sentiers qu’elles chroniquent. De quoi se faire une idée précise ? « Il y a deux types de marcheurs » dit Fabienne. « Le marcheur pressé, en « survêt » fluorescent, appareillé de toute part, qui fait vraiment du sport, mais qui, j’en suis certain, ne voit pas le paysage tellement il est axé sur sa performance. Et puis, il y a les autres, qui sont de vrais passionnés, qui marchent quelquefois depuis vingt, trente ans ou plus et qui sont souvent de vrais érudits à propos des territoires qu’ils fréquentent. On voit maintenant de plus en plus les enfants de ces seniors, ces trentenaires qui marchent eux aussi, avec leurs petits enfants souvent et qui, à la halte, nous racontent cette longue tradition familiale qui se perpétue… Et puis, il est fréquent de rencontrer des gens du coin, qui font ce même bout de rando depuis des dizaines et des dizaines de fois

et qui ne s’en lassent pas. » Sylvie fait justement remarquer : « Ça, c’est très alsacien, ce n’est pas du tout la même chose en Franche-Comté et en Allemagne, non plus… » Sophie précise qu’elle se balade très souvent en Allemagne, en Forêt-Noire. « J’ai l’impression qu’il y a plus de monde sur les sentiers, là-bas » estime-t-elle. « Et dans les villages, ils marchent beaucoup aussi, ils se baladent souvent le soir… Pour ma part, je marche beaucoup en semaine, alors je ne rencontre pas beaucoup de gens, je ne sais pas dire s’il y a une vraie spécificité alsacienne pour la marche ». Sylvie en profite pour indiquer que si le massif vosgien est hyper fréquenté, il n’en va pas de même pour les autres zones, le Ried ou l’Outre-Forêt, par exemple… Chloé dit être arrivée il y a dix ans en Alsace, venant du sud de la France : « J’ai découvert ici cette tradition de la marche, il n’y a pas d’équivalent là d’où je venais. Mon amour de la marche est tout récent, il date de mon arrivée en Alsace, j’ai reçu ce virus de mes amis alsaciens qui, dès que le week-end arrivait, étaient prêts à partir, avec leurs bâtons et leurs chaussures de marche… » C’est Sylvie qui va conclure ce tour de table : « J’ai démarré En Vadrouille en 2003, en Franche-Comté. Et bien, aujourd’hui, j’ai l’impression qu’énormément de gens se sont mis à la marche, les chemins sont infiniment plus fréquentés qu’auparavant. Au point qu’il n’est pas rare que des gens de rencontre te parlent de leur expérience sur les chemins de Compostelle. Il y a quinze ans, ils étaient très rares, assurément, celles et ceux qui s’aventuraient sur les chemins de grandes randonnées… Pour ma part, j’ai été longtemps quelqu’un qui ne marchait pas, contrairement à vous Mesdames. D’ailleurs, je n’étais pas une marcheuse quand j’ai créé En Vadrouille. Je m’y suis mise peu à peu alors que j’étais comme toi Chloé, quand arrivait le week-end, je pensais plus aux terrasses ou à la bibliothèque quand le beau temps n’était pas au rendez-vous… » Et toutes de se rejoindre sur le bonheur d’être marcheur en Alsace, « avec cet excellent maillage de transports publics qui te font passer rapidement d’une vallée à une autre » ou encore « l’excellent travail réalisé depuis toujours par les membres du Club Vosgien qui réalisent un balisage qui n’a pas d’équivalent en France… » Journalistes et de surcroît marrantes, enthousiastes et passionnées : En Vadrouille a une équipe qui marche... du  tonnerre ! Le numéro 2018 de En Vadrouille sera disponible en kiosques à partir de la fin avril prochain


ALAIN FERSTLER ‘‘Le Club Vosgien doit se réinventer !’’ Élu récemment président de la Fédération du Club Vosgien, ce Lorrain de 63 ans, ex-officier de gendarmerie, quitte son domicile de Bitche chaque jour pour rejoindre le siège strasbourgeois de cette véritable institution qui a vu le jour en 1872, il y a donc près d’un siècle et demi et qui reste enviée par nombre d’autres régions françaises… C’est à coup sûr un véritable passionné et amoureux de l’institution que les nombreuses sections du Club Vosgien ont élu à la tête de leur Fédération en juin dernier. Alain Ferstler se plait à décrire longuement l’histoire de l’association créée au XIXe siècle et qui fait donc d’elle l’une des plus anciennes de l’Est de la France. Et de livrer cette fiche signalétique très actuelle qui en dit beaucoup plus long que bien des discours : « Le Club Vosgien c’est aujourd’hui 22 000 km de sentiers balisés et entretenus, 128 sections réparties sur l’ensemble du massif qui regroupent plus de 33 000 membres et 75 000 heures de travail annuelles assurées uniquement par le bénévolat et qui permettent d’importantes retombées économiques locales grâce aux randonneurs qui se pressent sur les itinéraires exceptionnels de la région, ce vaste territoire qui comprend le Bas-Rhin, le Haut-Rhin, la partie nord du territoire de Belfort et de la Haute-Saône, le département des Vosges, la Meurthe-et-Moselle et la Moselle… » Mais dès ces statistiques avancées, Alain Ferstler n’élude pas le problème majeur de l’association : le vieillissement des adhérents et leur non-remplacement. « La moyenne d’âge est de 63 à 65 ans » assure-t-il. « Et on a du mal à dénicher de nouveaux adhérents. Les gens, aujourd’hui, ne veulent plus s’investir comme auparavant, prendre des responsabilités dans les associations. Aujourd’hui, il y a une tendance très nette à « profiter » de nos itinéraires balisés et ça ne va plus loin. Les gens sont devenus des consommateurs, voilà tout. Alors, on essaie de s’investir au maximum dans nos missions de base : on s’implique dans l’environnement en participant aux réunions de Natura 2000, on s’occupe de la réintroduction du lynx, du grand Tétras, de la préservation du site de Frankenthal. Pour tout cela et bien d’autres tâches, nous sommes régulièrement consultés par les collectivités territoriales qui comptent sur notre expérience. Nous avons par exemple envoyé récemment un courrier à tous les présidents de communautés de communes afin qu’ils fassent appel au Club Vosgien pour leurs études qui concernent la gestion des sentiers et balisages.

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Côté développement touristique, nous avons également un grand rôle à jouer avec l’agrément Atout France qui nous a été délivré et nous souhaitons établir un vrai partenariat avec la région grand Est : ce rôle de VRP vis à vis des institutions doit faire de nous une entité majeure du massif des Vosges. Nous devons nous réinventer, j’en suis convaincu intimement. Nous avons devant nous un grand chantier de modernisation car nous avons pris un grand retard sur le numérique. Notre nouveau site va être opérationnel d’ici peu et son principal objectif sera de mettre en avant les associations pour qu’elles soient plus connues, plus populaires et plus attractives. Mon principal axe, celui sur lequel j’ai été élu, est une grande ouverture aux autres. C’est ce qui va nous permettre d’avancer. Nous allons jeter toutes nos forces dans cette bataille » conclut Alain Ferstler. www.club-vosgien.eu Club Vosgien – 7, rue du Travail – 67000 Strasbourg Tél : 03 88 32 57 96 La rédaction remercie Clarisse Steinhilber (Club Vosgien) pour son implication dans le dossier La Marche - une passion alsacienne


PASCAL COQUIS Saisons d’Afrique

Alban Hefti - DR Patrick Adler

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Ses éditoriaux des DNA, écrits d’une belle et juste plume, sont cités régulièrement dans les revues de presse quotidiennes, notamment sur les radios nationales. Ses reportages ont souvent été remarqués et même primés plusieurs fois, et il coordonne avec talent la rédaction et l’édition des Saisons d’Alsace. Moins connue est sa passion pour l’Afrique, et ce qu’elle révèle de lui-même… Grand reporter et éditorialiste aux Dernières Nouvelles d’Alsace, où il est entré en 1992, Pascal Coquis est un homme discret, qui rechigne à paraître dans la lumière. Originaire de Briare dans le Loiret, petit-fils de paysans et fils d’ouvrier, il a conservé de ses racines une authenticité que l’on identifie au premier regard, et que l’on vérifie à chaque moment passé avec lui. L’attachement à la terre et la proximité avec la nature ont vraisemblablement compté, et peuvent expliquer en partie, son attirance et sa passion pour la terre africaine. Mais sans aucun doute, le premier Tarzan (« que j’ai vu à la télé quand j’étais môme ») et ses rêves d’explorateur ont construit le fantasme africain de Pascal Coquis, en tension entre rêve et cauchemar, et donc d’une attraction si puissante qu’elle perdure ainsi depuis son adolescence jusqu’à aujourd’hui. ABANDONNÉ AU BORD D’UNE ROUTE… Ses premières expériences avec le continent africain ne sont d’ailleurs pas particulièrement heureuses. Parti comme jeune pigiste pour le journal de Gien, à qui il avait proposé de financer son voyage en arguant qu’il se passait des choses en Algérie et qu’il pouvait ainsi combler l’absence d’envoyés spéciaux, Pascal, encore étudiant, s’était mis en tête de couvrir les émeutes liées au front islamique du salut. Ce voyage-là se termina pour lui, abandonné au bord d’une route en direction du Tchad, par un chauffeur de camion peu soucieux de son sort. En souriant, il convient qu’en Afrique « c’est souvent pas de chance… », en se remémorant notamment ce périple

en Centrafrique pour obtenir une interview de Bokassa, qui venait d’être libéré de prison pour être en résidence surveillée… mais hélas, ce furent à nouveau des émeutes qu’il découvrit en arrivant « donc pas d’interview de Bokassa, mais on a trouvé son trône sous le stade de Bangui et ça m’a fait une belle photo ! » « MOI J’AI DEUX MAINS GAUCHES… » Constant dans sa passion africaine, Pascal Coquis, désormais journaliste au DNA, propose en 1996 à son rédacteur en chef, Alain Howiller, de partir couvrir les événements au Rwanda et au Zaïre. C’est l’époque où Laurent-Désiré Kabila avait monté une armée pour renverser Mobutu. Cette fois-ci, il embarque à bord d’un Transall de l’armée ukrainienne affrété par la CroixRouge et, de Kigali où il atterrit, il réalise ses premiers reportages « africains » pour les DNA, se déplaçant entre le Rwanda et le Burundi. Mais pour lui, toutes les occasions sont bonnes pour fouler le sol africain, et c’est pourquoi de simples vacances, sa passion pour le sport, ou bien encore des missions humanitaires, nombreuses, mais sur lesquelles, toujours pudique, il ne souhaite trop s’étendre, sont autant d’opportunités à saisir. Il réussit même l’exploit de parvenir à tout cumuler, quand il part ainsi à l’occasion de ses congés, au Burkina pour assister au Tour du Faso voir « des gars en chaussures de ville sur des vélos improbables, rouler sur des pistes qui le sont tout autant », mais aussi avec l’association Vélos pour le Faso, pour réparer des puits : « Enfin, moi j’ai deux mains gauches… Je portais les sacs et les seaux d’eau, mais j’aime bien cette idée d’être la petite main… Juste donner un coup de main. » À LA RECHERCHE DU MOKÉLÉ-MBEMBÉ… Mais la facette la plus intime, et donc la plus mystérieuse de cet amour de Pascal Coquis pour l’Afrique, est liée à son inclination pour la littérature et les récits des grands voyageurs. Nourri par les écrits des explorateurs du XIXe siècle, et peut-être bien marqué par les traces laissées par Robert Louis Stevenson qui vécut un moment dans le Loiret, il reconnaît que pour lui « l’écrit a toujours été la meilleure façon de voyager. »


Au bord d’une rivière, au Congo

Et ainsi l’on comprend mieux pourquoi il se passionne pour la quête de Michel Ballot, explorateur et cryptozoologue, à la recherche du Mokélé-mbembé, dinosaure légendaire (?) des forêts primaires du Congo, une des dernières zones vierges du globe.

Michel, marchant devant moi dans la forêt, avec, à chacun de ses pas, des milliers de papillons autour de lui, dans des rais de lumière transperçant la canopée… Et c’était juste magnifique… Si beau que je n’ai même pas pensé à prendre de photos ! »

Une passion qui le pousse à partir en expédition avec lui (voir à ce sujet, ses articles passionnants dans les DNA datées du 6 au 11 août 2013) pour un voyage à deux au fin fond de la forêt vierge, guidés par un pygmée. « De ces quelques semaines, je retiens la trouille que tu as en permanence, perdu dans un territoire grand comme la Belgique et les Pays-Bas, au milieu des insectes, des serpents, des gorilles… et des braconniers. »

Repartir pour une expédition avec Michel fait partie des prochains projets du journaliste, tout comme retourner dans le sud de l’Éthiopie où il aimerait partir avec son ami Philippe Frey, ethnologue, et surtout aventurier.

CES ARBRES QUI MONTENT AU CIEL… On touche ici au ressort essentiel de la fascination de Pascal Coquis pour l’Afrique. Cette sensation, bien réelle, d’être en danger permanent dans une zone où l’on se trouve à cinq jours de marche des premiers secours. Même s’il n’est pas inconscient et qu’il sait, pour avoir travaillé dans des zones de guerre, être attentif à sa sécurité, il concède cependant que pour lui, se retrouver dans un monde inchangé depuis des millions d’années, se lever le matin dans cette forêt primaire, et contempler le même paysage que les hommes des origines est quelque chose de complètement bouleversant et n’a pas de prix. « J’ai des images au sortir de ma tente, après une nuit terrible où tu as entendu les animaux sauvages rôder autour de toi... Et tu découvres le matin, au bord du fleuve, ces arbres qui montent au ciel de ce monde qui est en train de disparaître… Et c’est beau à en pleurer, et ça me transporte… J’ai aussi cette image de

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‘‘L’écrit a toujours été la meilleure façon de voyager’’ Conscient des immenses disparités entre les pays de ce vaste continent, et même à l’intérieur de chacun de ces pays, le grand reporter est bien sûr inquiet de l’avenir pour certaines populations, pour la faune et la flore de cette terre du commencement. Pour lui, on assiste progressivement, mais inéluctablement à la disparition d’un monde qu’il souhaite pourtant pouvoir encore arpenter souvent. Ce monde, que Vivienne de Watteville (1900-1957), écrivaine et aventurière nous résume avec des mots qui résonnent sans doute de façon particulière aux oreilles de Pascal l’Africain : « L’on peut voir pendant des mois le matin se lever sur la brousse, et cette neuve fraîcheur et cette neuve beauté sont des choses à quoi l’on ne peut pas entièrement s’accoutumer. »


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Benjamin Thomas

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16-17-18 MARS

LA FÊTE EUROPÉENNE DE L’IMAGE SOUS-MARINE ET DE L’ENVIRONNEMENT

30 ans de somptueuses images C’est le dernier des grands rendez-vous français de l’image sous-marine. Sa 30ème édition aura lieu à la mi-mars prochain et, une fois de plus, la beauté et les sensations seront au rendez-vous sur l’écran géant de la Cité de la Musique et de la Danse à Strasbourg.

Quand il y a trois ans, le prestigieux Festival mondial de l’image sous-marine d’Antibes a jeté le gant, Léo Barkate, le fondateur du festival strasbourgeois, s’est soudain senti très seul. La Fête européenne de l’image sous-marine fêtait alors sa 27e édition et devenait, de fait, le plus ancien des événements du genre. Mieux que quiconque, cet homme dont le physique et le dynamisme bluffent tout le monde (il affiche tout de même 84 printemps…) sait la fragilité de ce type d’événement dédié tout entier à l’image et à l’excellence de ces photographes, vidéastes, réalisateurs qui, professionnels ou amateurs, ont un jour plongé, découvert les merveilles cachées dans les profondeurs marines et décidé qu’ils consacreraient leur énergie, leurs moyens financiers quelquefois pour produire ces images fantastiques et les offrir aux yeux du public.


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DES SOIRÉES DIAPOS POUR COMMENCER…

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Denis Palbiani – David Salvatori – Fili Staes – Arnaud Abadie (documents remis Benjamin Thomas

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Car oui, on parle bien ici d’images extraordinaires. Extraordinaires, car souvent rarement vues ailleurs (les chaînes télé qui les diffusent sont très souvent cryptées et disponibles seulement sur abonnement, les autres ne s’y intéressent pas…), extraordinaires aussi par leurs conditions techniques de diffusion à la Cité de la Musique et de la Danse, sublimées par l’écran géant et un son de très haute qualité. Si cet événement existe encore aujourd’hui, on le doit sans conteste à Léo Barkate et son équipe de passionnés, tous bénévoles, qui se battent sur tous les fronts et toute l’année pour que le rendez-vous traditionnel de mars soit à la hauteur des attentes. Léo Barkate : octogénaire donc, né sur l’autre rive de la Grande Bleue, à Alger, en France depuis 1953 et passionné de plongée « depuis la nuit des temps » comme il le dit si joliment. « Tout petit, je la pratiquais déjà, sans masque » ajoute-t-il avec un soupçon de nostalgie dans la voix. « Pour mes copains et moi, la plongée faisait partie de notre quotidien et aller voir ce qui se passait sous l’eau était une curiosité naturelle qu’on assouvissait sans se poser plus de questions que ça. Puis, j’ai commencé à faire de l’image quand j’ai eu la trentaine. Ça me coûtait une fortune à l’époque, le matériel était compliqué et cher, car fabriqué en très petite série. Le flash était au magnésium… Toute une épopée, mais l’époque était amusante, on découvrait, on expérimentait, on innovait. J’ai très vite fait partie d’un club de plongée à Strasbourg. Au retour de nos plongées, on montrait nos diapos en petit comité puis on a essayé la salle des fêtes d’Illkirch et ça a plu. Tout à démarrer là-bas avant que Robert Herrmann, emballé par nos images, ne souhaite que l’événement se passe à Strasbourg… » LE PARRAINAGE DES POINTURES DE LA PLONGÉE MONDIALE À grand renfort d’huile de coude et d’ingéniosité (déjà…), l’événement a fini par peu à peu se rendre incontournable. « On a bien été aidé par un beau concours de circonstances », se souvient Léo Barkate. « On était à la fin des années 70, en plein engouement des diffusions télé des films du commandant Cousteau. On a eu l’idée de proposer à Albert Falco de parrainer notre festival… » Le commandant de la Calypso et fidèle second de Cousteau est venu à Strasbourg où ce fut de la folie au niveau du public. Un coup de génie qui a définitivement consacré, localement et nationalement, la Fête de l’image sous-marine de Strasbourg dans le haut du panier des festivals français d’alors. Les parrainages de personnalités n’ont jamais cessé depuis. Il fallait voir,

En haut : Léo Barkate Ci contre : Laurent Ballesta

il y a trois ans, l’extraordinaire engouement suscité par la présence de Paul Watson, le fondateur de Sea Shepherd. Captain Watson qui, après une conférence inoubliable, signa des autographes comme une rock star pendant plus d’une heure à un public d’à peine vingt ans de moyenne d’âge ! Pour cette 30e édition, c’est le biologiste et photographe sous-marin Laurent Ballesta qui sera le parrain de l’événement. Une autre légende de la mer : ce photographe d’exception, spécialiste de plongée profonde


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Photos :

Denis Palbiani – David Salvatori – Fili Staes – Arnaud Abadie (documents remis Benjamin Thomas

Texte : OR BORD

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‘‘ À ces profondeurs extrêmes, on met des heures à remonter en surface’’

(parfois jusqu’à plus de 150 mètres), a repoussé les limites de la plongée en étant le premier à expérimenter une technologie que seuls les militaires possédaient auparavant : le recycleur électronique. Avec cet équipement révolutionnaire, on peut plonger beaucoup plus profondément, plus discrètement aussi, car plus aucune bulle n’est émise. À ces profondeurs extrêmes, on met des heures à remonter en surface avec ces indispensables longs paliers de décompression…

Chercheur biologiste, Laurent Ballesta fut aussi conseiller scientifique de l’émission Ushaïa sur TF1. En 2014, il signa un authentique scoop : il fut le premier à filmer le cœlacanthe, au large de l’Afrique du sud, ce poisson mythique qu’on considérait auparavant comme éteint depuis l’époque des dinosaures… Laurent Ballesta tiendra une conférence dans l’aprèsmidi du vendredi 16 mars prochain, jour d’ouverture du festival. À ne pas manquer, bien sûr… TROIS JOURS DE PROJECTIONS EXCEPTIONNELLES « L’édition 2018 sera un très bon cru », promet Léo Barkate. « Comme d’habitude, on sera frustré, car on ne pourra projeter que 30 % des films et photos qu’on nous aura adressés », regrette-t-il. En effet, la Fête européenne de l’image sous-marine et de l’environnement reste un festival qui désigne des prix dans toutes les catégories Espoirs, Masters et Pros, et dans une belle ambiance où les amateurs, les professionnels et le public se côtoient durant trois jours de projections exceptionnelles. Depuis trente ans, c’est donc grâce à une succession de petits miracles annuels et cette fabuleuse énergie qui anime les bénévoles organisateurs que ce festival reste l’incomparable rendez-vous de la sortie de l’hiver


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Denis Palbiani – David Salvatori – Fili Staes – Arnaud Abadie (documents remis Benjamin Thomas

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‘‘On ne jurerait pas que

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les organisateurs bénévoles

ne mettent pas la main

à la poche ! ’’

à Strasbourg. Léo Barkate reste pudique dès qu’on lui demande avec quel budget il organise cet événement exceptionnel : du bout des lèvres, il indique une somme « autour de 8500 € », dont 6000 € qui proviennent d’une subvention de la Ville de Strasbourg qui, par ailleurs, prête gracieusement le Palais de la musique et de la Danse et son personnel. « On se débrouille pour le reste grâce à nos excellentes relations avec les réalisateurs… » Pour être franc, on ne jurerait pas que les organisateurs bénévoles ne mettent pas la main à la poche ! La pérennité de ce remarquable événement tient donc finalement à très peu de choses. On ne voudrait bien sûr pas se mêler de ce qui ne nous regarde pas, mais on adorerait qu’une autre collectivité territoriale le soutienne et qu’un ou plusieurs mécènes privés apportent leur pierre à l’édifice (les sommes nécessaires ne sont pas délirantes…). Ce festival, remarquablement organisé, est une perle unique et précieuse. Ne l’égarons pas… Cité de la Musique et de la Danse à Strasbourg Vendredi 16 mars de 9 h 30 à 22 h. Samedi 17 mars de 10 h à 22 h. Dimanche 18 mars de 10 h à 19 h. Tarif : 5 € www.feisme.com


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Les grands fonds comme si vous y étiez

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Documents Remis Véronique Leblanc

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« Plonge », « Respire », « Explore ». Au large des Bahamas, aux côtés des dauphins, de raies pastenague, des requins et même des cachalots… En immersion totale grâce à trois films en réalité virtuelle réalisés par le Strasbourgeois Benoît Lichté.

Benoît Lichté, réalisateur de film virtuel.

C’est ARTE qui a contacté la société Seppia et Benoît Lichté pour leur demander de compléter en Réalité Virtuelle (RV) Dolphin Man, un documentaire de Lefteris Charitos consacré au grand apnéiste Jacques Mayol. « Il ne s’agissait pas de raconter la même histoire, précise Benoît, mais de rester dans l’esprit du film de Leftetris. Nous avons dès lors décidé de dresser le portrait de trois personnes qui s’inscrivaient dans la lignée de Mayol : le plongeur William Trubridge, recordman de la plongée en apnée, Sara Campbell, professeur de yoga et apnéiste pour qui “respirer” est essentiel ainsi que Fabrice Schnöller, biologiste explorateur du langage des cétacés ».

Trois spécialistes, trois passionnés, trois films de 6 minutes tournés à 360 ° en trois semaines il y a un an. « DES EXPÉRIENCES INCROYABLES ! » Benoît, féru de sports extrêmes, a lui-même filmé en apnée. « C’est aussi pour ça que je fais ce métier et que je choisis ce genre de sujet » dit-il. « Ce sont des expériences incroyables ! » Des moments intenses qu’il partage avec ses « personnages » et qu’il fait partager aux spectateurs comme ce fut le cas dans le cadre d’un documentaire intitulé Le Goût du risque  consacré aux sports extrêmes et diffusé sur France Ô en 2016. Tous sont nés d’un


partenariat avec la société strasbourgeoise Seppia, « pionnière dans le domaine de la réalité virtuelle depuis son film sur la cathédrale », coproductrice des trois films sur la plongée avec ARTE GEIE et la chaîne japonaise WOWOW. SEPPIA ET ARTE PIONNIÈRES « La RV nécessite une technologie nouvelle qui évolue très vite », note Benoît qui se souvient avoir jadis cherché des pièces sur Internet au Japon pour synchroniser ses six caméras. « C’était il n’y a pas si longtemps mais il fallait y croire à l’époque, mettre en place une veille technologique, savoir avant tout le monde que Samsung développait un casque de visionnage… On faisait un film avant d’être sûr que sa diffusion grand public soit possible ». « Seppia n’a pas raté le coche et grâce à sa plate-forme « ARTE 360 », ARTE a été elle aussi pionnière. » VISIBLES SUR « ARTE 360 » ET AU MK2 DE PARIS Les trois films du projet Dolphin Man VR sont proposés sur cette plate-forme où il est possible de les visionner y compris « à plat ». Avec moins de sensations évidemment… Pour peu que l’on soit équipé, une expérience plus complète est possible

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en adaptant son smartphone à un casque de RV. Les trois films tournent au gré des festivals grâce au très beau documentaire auquel ils sont liés. Ils sont allés à Toronto, à Tokyo, à Thessalonique, en Australie ainsi qu’à Paris où ils sont par ailleurs proposés au cinéma MK2 Bibliothèque, dans une salle dédiée à la réalité virtuelle.

‘‘Le pari est en passe d’être gagné.’’ « Celle-ci reste une niche née de la technologie et des jeux vidéo »constate Benoît, « mais le pari est en passe d’être gagné notamment grâce à MK2. Avec ARTE et SEPPIA, Strasbourg a des atouts. » Lui, en tout cas, croise les doigts pour l’ouverture — aujourd’hui controversée — d’un MK2 sur le site des brasseries Fischer à Schiltigheim !


Photos :

Nicolas Rosès – DR Barbara Romero - Jean-Luc Fournier

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POLLUTION DE L’AIR

Strasbourg tu respires ?

Où en est-on à Strasbourg sur la problématique de la pollution de l’air et son impact sur notre santé ? La question posée ainsi, paraît simple mais, à y regarder de près, la réponse précise est impossible. Les médecins, eux, tirent la sonnette d’alarme. Et les malades, de plus en plus nombreux, souffrent... Les chiffres officiels de la santé publique française le disent avec précision. Derrière le tabac (72 000 morts par an) et l’alcool (49 000), la pollution de l’air que nous respirons quotidiennement est la troisième cause de mortalité en France, avec 48 000 décès chaque année. La lecture des quatre pages du dossier titré À la reconquête de l’air  dans le dernier numéro d’Eurométropole Magazine rappelle que c’est le domaine des transports qui est responsable à lui seul de 60 % des émissions d’oxydes d’azote suivi par le logement — particulièrement le chauffage —, l’industrie et l’agriculture venant ensuite.


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Photos :

Nicolas Rosès – DR

Texte :

Barbara Romero - Jean-Luc Fournier

À l’heure où la vignette Crit’Air (obligatoire depuis le 1er novembre dernier) classe nos véhicules en cinq catégories — du plus polluant au moins nocif — et est censée permettre d’interdire la circulation des véhicules les plus polluants en cas de pic important de pollution, la pollution de l’air à Strasbourg apparaît désormais comme un problème considérable en matière de santé publique.

Véhicules en entrée de ville En 1990 :

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240 990 En 2015 :

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Les mesures dont on dispose font toutes apparaître une lente, mais réelle baisse de la pollution de l’air constatée ces dernières années. La baisse des concentrations en NO2 est due pour l’essentiel aux effets remarquables de la diminution du trafic automobile, couplée à l’amélioration technique que les constructeurs n’ont cessé d’apporter au parc automobile. Le chiffre de la diminution du trafic routier est spectaculaire : en 1990 (juste avant la mise en service de la première ligne du tram, entre Hautepierre et Baggersee), 240 990 véhicules étaient décomptés en entrée de ville. Ils n’étaient plus que 152 250 en 2015, date de la dernière enquête effectuée, alors que le parc automobile n’avait bien sûr pas cessé de croître durant ces seize années. Attention cependant aux effets de focale, tant dans la mesure que sur le terrain. La pollution due aux transports s’est améliorée à proximité des grands axes routiers qui traversent l’agglomération strasbourgeoise, mais reste cependant trop importante. Et puis, la nature même des mesures et les normes à respecter font débat. Les seuils édictés par les normes européennes sont respectés sur tout le territoire eurométropolitain, mais à l’exception notable de la proximité des grands axes routiers.

Pour les particules les plus dangereuses PM10, PM2,5 et on ne parle même pas des particules encore plus fines (lire la passionnante interview du Docteur Bourdrel) : le territoire là encore respecte les normes européennes, mais dépasse, partout, les valeurs de l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS). Située au fond de la cuvette naturelle formée par les Vosges à l’Ouest et le massif de la Forêt-Noire à l’Est, et très exposée au trafic routier et de poids lourds, Strasbourg et son agglomération affichent une concentration moyenne annuelle de particules fines PM10 de 25,6 microgrammes par mètre cube (µg/m3), selon une étude de l’Institut de veille sanitaire (InVS) publiée en janvier 2015 et qui portait sur 17 agglomérations françaises. La capitale alsacienne arrivait en huitième position des villes françaises les plus polluées, derrière Marseille (31,8 µg/m3), Lille (30,9 µg/m3) et Lyon (29,5 µg/m³). Toutes dépassaient donc allègrement les normes de l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS), qui recommandent un maximum de 20 µg/m³ pour les PM10 en moyenne annuelle. Il y a les statistiques et leurs problématiques, mais il y a aussi la vie quotidienne de toutes celles et ceux (adultes, enfants) qui pâtissent des effets de la pollution de l’air à Strasbourg. Nombre de médecins peuvent en témoigner : les consultations qui concernent les pathologies respiratoires sont en hausse très sensible. Pour faire le point, nous avons rencontré deux familles où les enfants les plus sensibles sont en souffrance et le docteur Thomas Bourdrel, fondateur de StrasbourgRespire qui dénonce une situation, selon lui, bien plus dégradée que communément annoncée…


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KATJA ERNST ‘‘Lors des pics de pollution, je dois prendre ma voiture… C’est absurde !’’

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Barbara PatrickRomero Adler - Jean-Luc Fournier Vincent Muller Nicolas Rosès – DR

Originaire de Berlin, Katja Ernst vit à Strasbourg depuis 12 ans avec sa petite famille. Fragilisé depuis son plus jeune âge, son cadet, âgé de 12 ans, déclenche des crises d’asthme lors des pics de pollution… Théo a 12 ans et demi. Scolarisé au Collège Saint-Étienne, il prend chaque jour son vélo pour s’y rendre. Sa maman, Katja, tient depuis toujours à développer son autonomie en lui donnant les clés pour des déplacements sécurisés. Tout comme elle l’a fait pour son aînée Elena, 22 ans, et son petit dernier, Yann, 10 ans, qui se rend à l’école du Conseil des Quinze à pied. Théo est allergique aux acariens et aux pollens. Depuis ses deux ans, il est suivi par un pneumologue. « Il a commencé à faire beaucoup de bronchites vers deux-trois ans. Déjà à l’époque, notre pneumologue nous avait recommandé d’éviter d’habiter à la Robertsau ou près de Kehl, à cause des pics de pollution. Mais quand on regarde la carte, peu de zones sont épargnées en Alsace. » Sur les recommandations de leur spécialiste, la petite famille part trois semaines à la montagne en Autriche. « La toux de Théo s’est de suite calmée et après il n’a plus toussé pendant longtemps. » Katja a découvert la pollution en arrivant à Strasbourg à 32 ans. « Certes, Berlin est une très grande ville, mais il n’y a pas d’industrie, l’air est bien meilleur. Moi-même depuis que je suis à Strasbourg, je fais cinq-six sinusites par an, nécessitant antibiotiques et cortisone ! » Son petit dernier, Yann, enchaîne les bronchiolites bébé. « Quelque chose que mon aînée n’a pas connu à Berlin. Hasard ou coïncidence ? » De proches amis ont quitté la Roberstau pour Hambourg avec un enfant en proie aux crises d’asthme la nuit. « Depuis, il n’a plus rien… ».

PRENDRE LA VOITURE POUR ÉVITER D’EXPOSER SON FILS… En décembre 2016, Théo rentre comme toujours à vélo de son collège. « On entendait clairement ses poumons siffler ! Nous sommes allés voir notre pédiatre, le Docteur Provost, qui nous a expliqué qu’il y avait un lien entre la pollution de l’air et les crises d’asthme. Cela m’a étonné venant d’un scientifique. Mais quand Théo a refait de l’asthme, j’ai vérifié la qualité de l’air sur le site de l’ASPA… Et cela correspondait. » Le médecin est formel : en cas de pollution, il faut éviter à Théo de faire du sport en extérieur. « Du coup, je l’emmène au collège en voiture en cas de pics de pollution pour ne pas l’exposer… J’aggrave alors la pollution, je suis dans les bouchons… C’est absurde ! »

‘‘Notre pneumologue nous avait recommandé d’éviter d’habiter à la Robertsau ou près de Kehl, à cause des pics de pollution’’


Mais quelle autre solution ? Sans être militante, Katja limite ses déplacements en voiture aux grosses courses au supermarché ou pour emmener ses enfants à leurs activités à Kehl ou Hautepierre. « On se réjouissait de l’arrivée du tram à Kehl, mais cela nous prend 45 minutes de trajet contre 20 minutes à vélo… » Sa petite voiture n’est pas de toute jeunesse avec un Crit’Air 3, « mais lorsqu’elle arrivera en bout de course, on envisage Citiz. »

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Si elle considère la volonté de la ville de Strasbourg de sortir la voiture du centre « comme

un cadeau », elle sait aussi qu’il est difficile de s’en passer avec de jeunes enfants. « Après, c’est la facilité, je le reconnais. Nous partons tous les week-ends en Forêt-Noire… On pollue pour pouvoir prendre l’air ! C’est absurde une nouvelle fois. Mais les transports en commun ne facilitent pas assez les déplacements. » Si Théo passe un meilleur hiver cette année suite à un traitement de fond — et parce qu’il est plus grand aussi — Katja envisage déjà de quitter Strasbourg après le bac de ses enfants. « L’air est une bonne motivation ».


MAÏTÉ SEEGMULLER De la stupéfaction à la mobilisation…

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En décembre 2016, Eliott, 13 ans, est diagnostiqué « allergique à la pollution ». Sa maman, Maïté, n’y croyait pas vraiment avant de se pencher sérieusement sur le sujet… Elle finit par co-créer le collectif Family Air pour alerter les collectivités locales sur les dangers de la pollution à Strasbourg. Hiver 2016. Des sinusites qui n’en finissent pas. Malgré des traitements de fond – lavages de nez, huiles essentielles, vitamines, zinc – Eliott passe son hiver entre antibiotiques et cortisone. Verdict de l’ORL : Eliott est allergique à la pollution. « Et là, je rigole » se souvient sa maman, Maïté. « Puis l’ORL m’explique que la situation est catastrophique, que 120 médecins ont signé une lettre pour alerter les pouvoirs publics sur les dangers sanitaires de la mauvaise qualité de l’air en Alsace. » Ne pouvant plus regarder son fils en baver sans rien faire, Maïté décide d’étudier le sujet en profondeur. Elle y passe quatre mois. « J’ai commencé par aller voir Strasbourg Respire sur les recommandations d’un ami pharmacien, et j’ai découvert que Strasbourg ne respectait pas les normes de l’OMS, à savoir que l’on ne mesure pas les particules ultrafines qui pénètrent tout le corps jusqu’au fœtus. Là, j’ai flippé... » Avec une maman journaliste et une autre, prof, elles décident de lancer une pétition sur Change.org qui a recueilli près de 900 signatures. « Nous y faisons des propositions, comme développer des sites de covoiturage locaux, mettre fin au diesel… Nous souhaitons que les générations futures sachent que l’on se préoccupe de leur environnement futur. Et cela passe par la pédagogie. » Après tout, les mesures antipollution dans la vallée de l’Arve ont été déclenchées par des parents en colère… DÉMÉNAGER POUR DEVOIR PRENDRE LA VOITURE ? NON ! « Tant que l’on n’éduque pas les gens, on ne va pas vers le changement, rebondit Maïté. Pourquoi a-t-on salué la délocalisation de l’incinérateur de Thann-Cernay et

aujourd’hui Strasbourg s’apprête à en rouvrir un de plus grande capacité ? Pourquoi mettre en place des mesures positives telles les zones à circulation restreinte ou le remplacement des véhicules diesel et autoriser la nouvelle machine de Blue Paper qui ferait passer l’émission de NOx (dioxyde d’azote) de 185 tonnes à 250 tonnes par an ? » Quand son ORL leur a recommandé de déménager hors de Strasbourg, Maïté se demande si cela fait vraiment sens. « Ce n’est pas notre projet de vie et cela implique de prendre sa voiture pour aller au collège… Nous avons préféré essayer de faire avancer les choses en sollicitant les oreilles des médias. »

‘‘Tant que l’on n’éduque pas les gens, on ne va pas vers le changement.’’ Et en agissant à leur niveau. Les Seegmuller arrêtent alors les feux de cheminées, investissent dans une voiture électrique. Maïté privilégie les transports en commun. Plutôt qu’un masque pour prendre le vélo, Eliott porte un buffle fluo sur le nez, moins « traumatisant » pour l’ado. « On part prendre l’air régulièrement dans les Vosges aussi. C’est d’ailleurs assez significatif de voir qu’il n’est pas malade à la mer ou à la montagne, ou quand c’est venteux ou humide à Strasbourg…» Avec Family Air, ils ont investi dans un capteur nomade Plume labs (*) qui mesure les particules ultrafines… Histoire de vérifier ce qu’il en est vraiment dans la capitale européenne. (*) www.plumelabs.com


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DOCTEUR THOMAS BOURDREL

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Nicolas Roses – DR Barbara Romero - Jean-Luc Fournier

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‘‘À Strasbourg, la pollution de l’air est un grave problème de santé publique…’’

Fondateur, en 2015, du Collectif « Strasbourg Respire » qui se définit luimême comme un « lanceur d’alerte sur les risques pour la santé de la pollution de l’air », Thomas Bourdrel, médecin de son état, n’a de cesse de tirer les sonnettes d’alarme sur l’inquiétant état de la pollution de l’air à Strasbourg. Il révèle ici des conséquences encore plus dramatiques que celles généralement annoncées et commentées… Il ne faut pas longtemps pour jauger le combat passionné que mène ce jeune médecin radiologue, qui s’est installé à Strasbourg depuis huit ans. Depuis plusieurs années, Thomas Bourdrel s’est emparé à bras-le-corps des problématiques liées à la pollution de l’air. La partie visible de son combat s’est matérialisée, il y a trois ans, par la fondation du collectif Strasbourg Respire qui a tout de suite alerté par le biais d’une pétition signée par 120 médecins de l’agglomération strasbourgeoise. On y lit l’étendue du problème de la qualité de l’air à Strasbourg : « Les dernières données publiées confirment l’impact de la pollution atmosphérique sur la santé des habitants des grandes villes. Le Centre international de recherches sur le cancer de l’OMS de Lyon a décidé le classement des particules fines comme cancérogènes certains. La relation entre l’exposition aux particules fines, la morbidité et la mortalité cardio-vasculaire avait été établie par les travaux de l’American Heart Association ; l’étude européenne Aphekom la confirme. Une étude récente parue dans “Circulation” démontre encore que les femmes habitant à moins de 50 m d’un axe routier auraient 38 % de risques de plus de morts subites cardiaques par rapport à celles qui vivent à plus de 500 m. Habiter

à proximité du trafic routier pourrait être responsable d’environ 15 à 30 % des nouveaux cas d’asthme (et allergies) chez l’enfant et dans des proportions similaires, voire plus élevées, de pathologies chroniques respiratoires et cardiovasculaires chez l’adulte. Ces considérations valent pour toutes les villes mais encore bien plus pour Strasbourg où les conjonctions géographiques et climatiques en font une ville (et au-delà une région) extrêmement sensible avec des niveaux de pollution parmi les plus élevés de France. Nous, médecins strasbourgeois, refusons l’indifférence face à ce problème de santé publique. Nous alertons les pouvoirs publics sur la gravité de la situation et demandons que la santé de nos patients soit reconnue comme une priorité dans les décisions relatives à la pollution de l’air. Nous demandons à l’État et à la Ville de Strasbourg, à la préfecture et à l’ensemble des collectivités d’agir efficacement pour améliorer la qualité de l’air. Nous appelons à une réglementation plus protectrice de la santé de la population, en accord avec les données scientifiques actuelles. »


DES PATHOLOGIES ENCORE PLUS GRAVES QUE L’ASTHME OU LES ALLERGIES RESPIRATOIRES… « Quand nous avons débuté ce combat en 2014-2015, on ne parlait que de l’asthme et des allergies », commente Thomas Bourdrel. « Et d’ailleurs, le thème de la pollution de l’air reste encore monopolisé par les pneumologues… Je me suis vite intéressé à toutes les études publiées dans les plus importantes revues médicales internationales, je me suis rendu compte qu’outre l’asthme, les allergies et le cancer du poumon — à Strasbourg, une étude, co-pilotée par l’ASPA, a indiqué que 10 % des cancers du poumon étaient provoqués par la pollution de l’air —, ce qui est le plus démontré est l’impact de la pollution de l’air sur les maladies cardio-vasculaires, c’est à dire les infarctus et les accidents vasculaires cérébraux (AVC). L’OMS l’a confirmé récemment, et la revue Nature, qui fait référence, s’en est fait écho : dans le monde, 75 % des maladies mortelles en lien avec la pollution de l’air sont des maladies cardiovasculaires. Vivre à proximité immédiate des grands axes routiers augmente aussi les cancers du sang (leucémies, lymphomes…). J’ai décortiqué plus de 400 études de par le monde sur l’impact de la pollution sur notre santé et, sans paraître prétentieux, sur ces sujets, l’expertise de Strasbourg Respire est très reconnue en France et à l’étranger. » Dans le collimateur de Strasbourg Respire, la pollution due aux particules fines (émises essentiellement par les transports et le chauffage au bois) et ultra-fines (non encore prises en compte par les mesures) est une très grande source d’inquiétude pour Thomas Bourdrel : « Les particules fines provenant des transports et du chauffage au bois sont cinq fois plus nocives que les autres, c’est à dire celles provenant des épandages agricoles qu’on constate chaque année entre mars et mai ou celles dues aux caprices de la météo, comme les particules de sable qui proviennent du Sahara, par exemple. Souvent, on nous reproche de “taper” sans cesse contre la bagnole mais c’est un fait avéré : les plus nocives, et de très loin, parmi ces particules fines et ultra-fines proviennent de la circulation automobile, et particulièrement du diesel. D’ailleurs, elles sont visibles, en quelque sorte. Levez les yeux et regardez ces façades prestigieuses qu’on nettoie régulièrement. Le “ black carbon” comme on l’appelle est cette couche de noir qui salit les murs de nos villes. Le lobbying des constructeurs cherche à populariser l’idée que les nouveaux pots d’échappement parviennent à retenir 95 % des particules fines émises par la combustion du gazole. C’est vrai mais ça ne concerne que les véhicules les plus récents d’une part, et surtout, d’autre part, dans les 5 % de particules fines qui continuent à s’évader dans l’air que nous respirons, on trouve les polluants les plus nocifs comme le benzopyrène, par exemple, classé comme cancérigène avéré par le Centre international de recherche contre le cancer (CIRC) et qu’on trouve aussi dans le chauffage au

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bois et dans le tabac. On sait avec certitude que même les nouveaux filtres des pots d’échappement les plus avancés technologiquement sont inefficaces sur la partie gazeuse du benzopyrène car, quelques mètres après sa sortie du pot, il se condense déjà en particules fines. Par ailleurs, un diesel émet cinq à sept fois plus d’oxydes d’azote qu’un moteur à essence. Précision importante : il s’agit là des mesures officielles au banc. On sait que dans les conditions réelles d’utilisation, elles sont plus importantes… Les oxydes d’azote entravent considérablement le développement de la capacité pulmonaire chez l’enfant et ce gaz très irritant entraîne évidemment des bronchiolites et de l’asthme. » PRENDRE DES DÉCISIONS COURAGEUSES ET RESPONSABLES… Thomas Bourdrel commente ensuite la situation très particulière de Strasbourg : « Les deux meilleurs ennemis de la pollution par les particules fines sont la pluie et le vent. Or, malheureusement, la situation géographique de Strasbourg qui se trouve dans cette cuvette entre deux massifs montagneux, les vents dominants d’ouest qui sont bloqués par les Vosges et le climat relativement sec de la région empêchent la dissolution rapide des particules dans un air renouvelé. On pourrait aussi citer ce couvercle thermique qui s’installe souvent en hiver (l’air chaud étant plaqué au sol au-dessous de la couche d’air froid) et qui aggrave encore la pollution au-dessus de Strasbourg. C’est d’autant plus dramatique que cela ne se passe qu’en hiver, c’est à dire au moment où le chauffage est à son maximum et l’utilisation des voitures aussi… Cette particularité géographique fait que les chiffres officiels de niveaux de pollution sont quasi équivalents entre Strasbourg et Paris, ce qui est très injuste, pourrait-on dire, car Strasbourg a fait bien plus d’efforts que la capitale, notamment en matière de réduction de la circulation automobile. Les élus strasbourgeois et eurométropolitains se retranchent selon moi derrière ce contexte géographique et laissent entendre qu’on ne peut pas faire plus. Je pense qu’on devrait au contraire faire de Strasbourg un vrai laboratoire prioritaire sur ces problèmes, tester toutes les autres solutions car, justement, nous vivons dans une ville à risque en matière de pollution de l’air. Concrètement, on devrait être à la pointe, c’est-à-dire prendre des mesures radicales et efficaces en ce qui concerne les véhicules diesel. En regard de la situation locale, il est plus qu’anormal que Strasbourg prenne des mesures moins radicales que celles déjà prises à Paris, à Grenoble ou dans la vallée de l’Arve par exemple (l’air de Chamonix et sa vallée concentrent un taux alarmant de particules fines dues à la circulation des innombrables camions accédant au tunnel du Mont-Blanc – ndlr). Pour parvenir à interdire ces véhicules en ville, il faut bien sûr aider les gens. À Paris, des


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mesures en ce sens ont été prises et des alternatives crédibles financièrement sont déjà proposées, aux entrepreneurs par exemple qui utilisent des véhicules utilitaires diesel. Il faut aider les gens au cas par cas, en fonction de leurs revenus, de la nature de leurs déplacements quotidiens afin qu’ils puissent se séparer de leurs véhicules diesel. Les exemples venus de l’étranger montrent que ce n’est pas si compliqué que d’aucuns le prétendent : à Tokyo, entre 2003, date des premières mesures et 2012, le parc de véhicules diesel est passé en dessous des 2 % grâce à des subventions beaucoup plus importantes que les nôtres, émises par la ville en sus des subventions nationales. Évidemment, le tout a été assorti de contrôles drastiques. Le résultat a été éloquent : le taux de particules émis en 2013 s’est révélé inférieur de 44 % au taux émis en 2003 ! Mieux encore : on a mesuré là-bas la baisse de mortalité due à la pollution de l’air en comparant avec la ville d’Osaka qui a les mêmes particularités géographiques et où on retrouve aussi les mêmes habitudes en matière de transports et chauffage. Durant la même période, la mortalité due à la pollution de l’air a régressé de 22 % à Tokyo... Un cardiologue de Marseille, Pierre Soulé, que

j’apprécie beaucoup, souligne qu’il n’existe actuellement aucun médicament capable de faire baisser la mortalité respiratoire ou cardio-vasculaire de 22 %... » Et quand on lui rétorque que tout cela suppose beaucoup d’argent et que l’état des finances publiques ne le permettrait pas forcément, le fondateur de Strasbourg Respire réplique que « ce qu’on attend de nos élus, c’est de prendre des mesures courageuses et en tout premier lieu de considérer comme prioritaire ce dossier de la pollution de l’air qui est un grave problème de santé publique. Cela fait partie de leur responsabilité de prendre ces décisions, même au risque d’être hués, voire même non réélus. Je rappelle quand même que la pollution de l’air est considérée officiellement en France comme la troisième cause de mortalité prématurée. Il faut considérer l’équation financière dans sa globalité : un rapport officiel du Sénat a chiffré les coûts liés aux conséquence de cette pollution : 100 milliards d’euros, chaque année. On peut donc agir, y compris financièrement… » www.strasbourgrespire.fr


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PAUL LANG, NOUVEAU DIRECTEUR DES MUSÉES

‘‘Strasbourg a d’énormes atouts’’ Alsacien d’origine, Paul Lang s’apprête à prendre la tête des musées de Strasbourg après un parcours professionnel qui l’a mené de Genève à Ottawa. Sa prise de fonction est fixée au 1er avril. Une perspective qui l’enthousiasme et qu’il évoque avec, déjà, de beaux projets en tête. Or Norme. Vous avez la double nationalité française et suisse. Mais quelles sont vos racines ?

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Véronique Leblanc

Elles sont alsaciennes. J’ai grandi dans le Sundgau, à Hirsingue où j’ai effectué ma scolarité maternelle et primaire avant que mes parents m’envoient pour trois ans à Bâle car ils voulaient que je sois bilingue. J’ai ensuite réintégré le système français au collège, puis au lycée de Saint-Louis avant de poursuivre ma formation universitaire à Genève.

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Or Norme. Un vrai « transfrontalier » ! C’est vrai et c’est une dimension qui me tiendra à cœur dans mes fonctions à la tête des musées de Strasbourg.

demeuré vacant et ma candidature a été sollicitée par un courriel de la Direction des musées de France à la fin du mois d’août.

Or Norme. Quel a été votre parcours professionnel ? Après un mémoire de licence consacré à Géricault et une thèse soutenue en 1989 sur le thème des « pendants » en peinture, j’ai été brièvement assistant au département d’histoire de l’art de l’Université de Neuchâtel, puis collaborateur scientifique à l’Institut Suisse pour l’étude de l’art à Zurich où j’ai pu me sensibiliser au monde des musées et à la réalisation de catalogues raisonnés. C’est aussi là que j’ai pu assumer mes premiers commissariats d’expositions. En 2000, j’ai été nommé conservateur en chef du département des Beaux-Arts au Musée d’art et d’histoire de Genève avant de rejoindre la National Gallery of Canada à Ottawa en 2011 où j’ai été directeur adjoint et conservateur en chef jusqu’en mars de cette année. Or Norme. Pourquoi avoir postulé à la succession de Joëlle Pijaudier-Cabot ? N’ayant pas été formé en France, je ne suis pas conservateur général du patrimoine, je n’étais donc pas au courant de l’ouverture du poste et, par conséquent, je n’ai pas participé au concours qui s’est tenu au printemps dernier. Il se trouve que ce premier jury est resté sans résultat, le poste est donc

Or Norme. Quelle a été votre réaction ? Un immense oui et dans la seconde ! Après sept ans passés en Amérique du Nord, la densité patrimoniale de l’Europe me manquait et puis, j’aime énormément Strasbourg. Ce sont les collections de ses musées qui m’ont formé enfant et adolescent. J’ai donc postulé au deuxième concours. Or Norme. Et vous avez été retenu à l’unanimité. Sur la base de quel projet pour les musées de Strasbourg ? Un projet basé sur le souci du renouvellement et de l’élargissement des publics. Strasbourg a d’énormes atouts, au premier rang desquels un réseau exceptionnel de dix musées aux collections riches et au public à chaque fois spécifique, allié à une vraie volonté culturelle exprimée par les élus. Je veux créer de véritables synergies au sein du réseau et, au-delà, dans toute la mesure du possible, avec d’autres institutions culturelles de la ville. À chaque fois qu’une exposition sera programmée dans un musée, les autres devraient pouvoir s’inscrire dans une logique de résonance. Le décloisonnement des publics fait partie des choses que j’ai apprises au Canada.


Or Norme. Avec déjà un projet concret en tête ? Absolument. Avec le mausolée du Maréchal de Saxe érigé dans le chœur de l’église Saint-Thomas, Strasbourg conserve le chef d’œuvre absolu du sculpteur Jean-Baptiste Pigalle. Je pense à une rétrospective consacrée à cet artiste. Elle solliciterait le patrimoine et les compétences de plusieurs musées strasbourgeois, avec, par exemple, une réflexion sur l’art funéraire au Moyen-Âge et à la Renaissance au Musée de l’Œuvre NotreDame, une exposition sur la permanence de l’art funéraire au XXe et XXIe siècle au Musée d’Art Moderne et Contemporain et, pourquoi pas, une approche zoologique du bestiaire sculpté sur le monument qui pourrait être présentée précisément au Musée Zoologique… Et si de manière concomitante l’Opéra du Rhin pouvait représenter Adrienne Lecouvreur de Cilea, un opéra dont le héros masculin est le maréchal de Saxe.

adore les monographies… Dans le cadre d’une programmation équilibrée je songe aussi à une manifestation consacrée à « Goethe à Strasbourg », à une grande exposition consacrée à La Marseillaise - un autre élément du patrimoine strasbourgeois – ou, dans un tout autre esprit, à la présence du sida dans l’art contemporain. Or Norme. Vous avez évoqué des partenariats transfrontaliers pour Strasbourg, des collaborations transatlantiques pourraient-elles être envisagées ? Je tiens à diffuser tant le patrimoine strasbourgeois que les compétences scientifiques de nos Conservateurs. La plateforme « Frame » (French regional American Museum exchange) qui promeut les échanges entre 26 musées français et américains, me semble dans ce contexte être un outil exemplaire.

Or Norme. Vous imaginez cette exposition Pigalle à quelle échéance ?

Or Norme. Comment envisagez-vous le musée du XXIe siècle ?

Dans deux ou trois ans…

Plus vivant que jamais ! Dès l’origine, il s’agit d’une bien curieuse création, ayant comme vocation de présenter des œuvres qui initialement n’avaient pas été créées pour un espace muséal. Il faut continuer à gérer cette contradiction originelle afin d’assumer la mission essentielle du musée qui est la transmission. Ce devoir, parmi le plus noble qui soit, en fait un lieu de révolution permanente où il faut constamment trouver des points d’équilibre entre différents pôles, qui peuvent être perçus parfois comme étant contradictoires: instruire et plaire, séduire en restant rigoureux, rester connecté tout en permettant le silence et la contemplation, transmettre le passé et parler de l’avenir… En ne perdant jamais de vue l’équilibre entre trois impératifs : conserver, étudier, diffuser. Intellectuellement et humainement, c’est extraordinairement stimulant. Je ne crois pas du tout à la mort des musées. De nouveaux défis seront à relever dans un réseau mutualisé et nous le ferons avec conviction et détermination. Vous savez, je n’aurais pas été intéressé par la direction d’un musée universitaire américain où les collections sont exclusivement destinées aux professeurs et aux étudiants. Les musées doivent être des lieux de mixité générationnelle et sociale, des marqueurs essentiels dans la vie de la Cité.

Or Norme. Le numérique est un autre de vos axes de développement. Comment l’envisagez-vous ? J’ai pris la mesure de son importance en entendant les enfants de mes amis me dire qu’internet leur suffisait pour connaître la National Gallery à Ottawa où je travaillais ! Les nouvelles générations n’ont plus le même rapport à l’image, à l’original. Suffit-il ? La confrontation personnelle avec l’œuvre, l’émotion qu’elle suscite sont-elles vouées à disparaître au profit de la dématérialisation ? Non, je pense effectivement que le numérique doit être maîtrisé. Il doit avoir une fonction incitative mais certainement pas une fonction de substitution. En outre, des tablettes numériques peuvent fournir des images comparatives ou des éléments de contextualisation afin de rendre la visite plus enrichissante. Au point de vue pédagogique le numérique peut être un outil fabuleux. N’oublions jamais que notre fonction est d’ « instruire et plaire ». Or Norme. Quel regard portez-vous sur les expoévénements, les expos « Blockbusters » comme on dit ? En envisagez-vous pour Strasbourg ? Je pense qu’il est essentiel qu’un programme d’expositions soit le reflet de l’identité de l’institution où il se déroule. Il doit donc être en rapport avec les collections, et de manière générale avec le patrimoine conservé. En ce sens, l’exposition Pigalle pourra être un véritable événement à même de mettre en valeur le patrimoine strasbourgeois autour d’une figure majeure de l’art français du XVIIIe siècle et d’ainsi drainer un public important. Mais le marketing et la communication doivent être à la mesure de l’événement. J’envisage d’autres monographies : le grand peintre alsacien du XIXe siècle Jean-Jacques Henner auquel un musée est consacré à Paris, et je n’exclue pas une rétrospective consacrée à une grande figure de l’Impressionnisme. Le public

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Or Norme. Une ville qui est aussi européenne en ce qui concerne Strasbourg… Tout à fait. Et j’aspire à des projets et à une médiation qui mettront en évidence cette caractéristique. En ce sens également le projet Pigalle me semble pertinent, car n’oublions pas que le maréchal de Saxe fut une des personnalités les plus emblématiquement européennes du Siècle des Lumières.


FREDJ COHEN

L’homme qui voulait faire de sa vie une œuvre d’art

Eric Genetet

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Texte et Photo :

Fredj Cohen est plasticien, sculpteur, metteur en scène et auteur, mais pour lui, tout cela ne veut pas dire grand-chose. Producteur de beau serait plus juste. Rendez-vous au Neudorf pour rencontrer l’artiste dans son atelier. C’est l’hiver. Dans un grand pull en laine, Fredj Cohen parle avec la voix des sages, il parle de sa vie comme d’un roman. Né en mai 1942 dans une famille juive de douze enfants, il échappe de justesse à la rafle du Vel d’Hiv. Il connaît très peu son père marocain et sa mère algérienne. Il fait partie des enfants cachés pendant la guerre, est recueilli dans les Pyrénées, accueilli dans une ferme et plus tard par l’assistance publique. À dix ans, il rêve d’aller vivre avec les loups au Canada, mais il entrera dans un centre d’apprentissage : « Il ne restait plus que charpentier, tout le reste était pris, alors j’ai fait charpentier. J’ai commencé à travailler le bois à l’âge de 14 ans ». Son CAP en poche, il ne souhaite pas pour autant travailler. À 17 ans, il veut partir. À cette époque, il y a des gens qui font la route, il se fond dans le mouvement : aucun attachement, ni mariage, ni propriété, pas de journaux. Rien. Il part le vent dans le dos et participe à la vague hippie des années 60, parfois avec d’autres, parfois il marche seul. Il ne peut plus jouer le jeu de la société. En fait, à cet instant va naître l’artiste. Souvent leader et constructeur dans le jeune espoir révolution-

naire, il rôde autour du monde de l’art, du théâtre, de la peinture et de l’écriture. Il sait déjà que son ambition est de faire de sa vie une œuvre d’art. LE CHERCHE SOLEIL Puis, il revient sur le droit chemin, celui du service militaire qu’il effectue en Alsace. Il rencontre une fille, leur histoire se termine, mais il reste dans la région. Il vit de pas grand-chose, de petits boulots, il fait mille métiers : représentant, gardien de nuit, surveillant à l’école ORT où il mettra en scène quelques spectacles. Il a des fourmis dans les jambes, rêve de vivre en Afrique. En 1968, il entre à l’école d’éducateur spécialisé. Diplôme en poche, il travaille, mais l’artiste s’affirme de plus en plus. Il veut peindre, sculpter, écrire un livre. Ce sera un roman, Le cherche soleil : une part de réalité, une part de romance, les années 60 et 70, la vie dans les Pyrénées après la guerre, le passage de la charrue au tracteur, de l’argent sous le matelas aux banques et au crédit, il a vu « ce craquement-là ». Il raconte sa vie d’éducateur spécialisé, le travail autour de l’autogestion


avec des enfants difficiles. Le cherche soleil existe pour dire qu’il ne faut jamais oublier de traquer la lumière. L’ARTISTE MULTIPLIE LES PROJETS Il fait deux enfants, vit sa vie, mais il va sans dire que l’artiste prend le dessus. Ça va mieux en le vivant. Il ouvrira une galerie. Il sera le créateur d’Agora totems en Alsace. Le totem est un appel au voyage et à la méditation : « Je trouve ça très beau, ça touche l’air, l’eau, le feu, c’est quelque chose qui a son propre langage, qui redonne du sens à nos vies trop bousculées. » Dans son œuvre, sa vie, il affronte les grands thèmes universels, il cherche la prise de conscience, le réel dans l’irréel, l’étrange dans la beauté, le lyrique dans le silence. Il cherche la bousculade, pas la bagarre. Il touchera du doigt la politique, les mouvements sociaux, mais son engagement est ailleurs. Pendant un an, il travaille avec un groupe de traumatisés de la vie. Mais aussi, depuis dix ans, à l’Esat, Ateliers du Herrenfeld à Ingwiller, un établissement d’aide par le Travail qui permet à des adultes handicapés d’exercer une activité professionnelle. À Ingwiller, ils font des palettes, du conditionnement. Une fois par semaine, Fredj intervient avec un groupe qui sculpte

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des totems. Un vrai défi. Il est aussi en lien avec des enfants autistes de l’institut médico-éducatif d’Ingwiller, « Chacun est une étoile », leur travail a donné une exposition accueillie au musée Würth en 2017. Il y a aussi ce projet avec le Parc naturel urbain (PNU) de la ville de Strasbourg : au départ ce n’était qu’un totem, mais c’est devenu un grand projet baptisé « Le village des utopies » avec les habitants de Koenigshoffen, de la Montagne Verte et de l’Elsau, pour former une œuvre artistique commune. Sa carrière s’est élevée autour de multiples aventures artistiques. LE PLUS IMPORTANT EST DE CHERCHER, PAS DE TROUVER... Fredj Cohen reste le « cherche soleil », celui qui cherche la lumière, dans un autre rapport à la vie : sans peur, sans soif, sans le désir de monter dans la hiérarchie. Quand il regarde ses toiles, il se dit qu’il a touché quelque chose, mais a-t-il trouvé la lumière ? Non. Il dit non, je ne l’ai pas trouvée. Mais chercher le soleil c’est peut-être aussi chercher un père, chercher quelque chose que l’on n’a pas. C’est aussi se dire qu’il est plus important de chercher que de trouver. Alors, il continue de chercher avec la beauté comme véhicule, pour faire de sa vie une œuvre d’art.


MARIKALA

Vivante !

Photos :

Franck Duhamel Jean-Luc Fournier

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OR CADRE

Texte :

Elle creuse son sillon avec une belle sensibilité et la parfaite détermination de celle qui marche enfin sur le chemin de ses rêves. Marikala, auteure et interprète, accompagnée par un sextet de musiciens aguerris, sort son deuxième album. Celui de l’accomplissement… Au lycée, sa prof de théâtre avait déjà décelé chez elle cette vibration particulière que les artistes dans l’âme émettent parfois très tôt. « Fais du théâtre », lui avait-elle soufflé. « Passe le concours du TNS… » Lancée sur la voie d’un bac littéraire, Marie Kellerknecht (aujourd’hui âgée de 39 ans) avait déjà quelques certitudes bien ancrées : « J’étais passionnée par le français et la philo, j’adorais lire tous les bouquins que les autres détestaient comme les Zola, par exemple. En fait, le bac L, je m’en fichais un peu, seuls comptaient vraiment le théâtre et les arts plastiques. Et puis, une fois ce bac en poche, on m’a dit et répété que “ le théâtre n’était pas un métier” et j’ai fini par me perdre dans ce qui était soi-disant bien ou pas bien… Je suis un très bel exemple de ces gens qui, à un moment ou un autre, ont cessé de s’écouter et n’ont pas suivi le chemin naturel qui s’ouvrait à eux… » SE PERDRE… ET SE RETROUVER Une longue errance professionnelle va alors s’ouvrir pour la jeune haut-rhinoise. Un DUT Techniques de commercialisation en poche, quelques portes vont s’ouvrir chez des sociétés à la recherche de talents de marketing : Lisbeth, pendant cinq ans puis Abtey, une chocolaterie « où j’ai grandi » sourit-elle aujourd’hui. « Une assise professionnelle qui m’aura aussi permis de devenir une femme, une épouse et aussi deux fois une maman. Mais après la naissance de mon deuxième enfant, j’ai commencé à m’ennuyer très sérieusement dans un job où, c’est plutôt rare de le dire dans ce sens, on me sous-exploitait. Alors, parallèlement, je me suis lancée en tant qu’indépendante dans la vente de cosmétique brésilienne équitable. Très vite, cette activité a explosé, je me suis retrouvée à gérer une centaine de personnes et on m’a alors proposé de devenir cadre. J’ai quitté Abtey pour devenir responsable régionale chez Natura, un poste où je ne cessais d’être entre les allers et retours à Paris de nombreuses fois par mois,

avec deux gosses encore avec les couches qui avaient encore bien besoin de moi. Ajoutez à ça 70 heures minimum de boulot chaque semaine et le résultat ne s’est pas fait attendre : un burn-out grandeur nature, celui d’une vraie nana à fond dans le système qui avait fini par oublier complètement l’éducation venue de ses parents, l’écologie, le bio, le développement durable, et ses rêves artistiques. Mais en même temps, pour être franche, tout n’a pas été totalement négatif : ces années m’ont sans doute permis de me construire un vrai projet de vie : si j’avais commencé tout de suite dans le théâtre, je crois que je serais devenue une vraie artiste paumée… au point que je pense vraiment aujourd’hui qu’un de mes points forts, en dehors du domaine purement artistique, est que je sais gérer les aspects commerciaux et communication, et c’est grâce à ces années-là, malgré tout… » « FAUT AVOIR DES COJONES… » Pendant toute cette période, Marie n’avait cependant pas tout à fait rompu avec son tempérament d’artiste, se retrouvant quelquefois sur scène avec des amis musiciens amateurs. « On s’était appelé “ Les Zamis d’un soir” et on faisait des reprises de chansons françaises. Au départ, on a créé ce groupe pour un concert d’un soir, mais ça a tellement plu qu’au final, on a enchaîné plein de soirées. Ça a duré le temps de quelques très belles années. Et, avec le pianiste, on a voulu développer un concert à deux : on s’est d’ailleurs testé dans mon village et là, ce soir-là, il s’est vraiment passé quelque chose d’électrisant avec le public. C’est la première fois où je me suis réellement dit que j’avais peut-être quelque chose à donner. Mon burn-out est survenu peu après et, quelques mois plus tard, j’étais fermement décidée à me lancer dans le milieu artistique. C’était flippant, je dois le reconnaître : une décision pas facile à prendre, quand tu as une famille, deux enfants et un mari à l’esprit très commercial. Faut avoir des “ cojones”, comme disent les Espagnols ! Heureusement que la France nous offre le statut de l’intermittence et du coup, j’ai pu monter mon projet : un site internet, un teaser… bref, tout ce que la com m’avait appris à faire. On a travaillé un répertoire de reprises de chansons françaises, une vingtaine de dates sont tombées très vite. On est passé de trio à quintet en un an, et ça a perduré. Depuis 2013, on a assuré entre quarante et cinquante


dates par an, auto-financé un premier album et agrégé autour de nous un vrai réseau de fans. J’ai envie de citer les musiciens : autour de Frédéric Arnold, mon complice d’origine, pianiste et arrangeur, il y a le saxo et clarinettiste Guy Egler, le batteur Mathieu Schmitt, Gilles Untersinger, bassiste et contrebassiste, Vincent Philippe, violoniste et Eric Theiller, le trompettiste, qui nous a rejoints sur le deuxième album… » « J’APPRENDS À M’AIMER… »

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Car oui, c’est bel et bien un deuxième album qui vient de mobiliser le groupe et Marikala (la petite Marie, en alsacien, surnom donné depuis longtemps par ses musiciens). Il sortira quelques jours après la parution de ce numéro de Or Norme. Notamment financée via la plate-forme de financement participatif Ulule, la production de cet album a représenté un énorme challenge. Son titre, « Vivante », dit tout, bien sûr. « Sur le premier album, en 2015, je m’étais déjà rendu compte que mes textes plaisaient presque plus que les reprises de chansons françaises. Le public nous le répétait, concert après concert. Alors, depuis, je n’ai plus arrêté d’écrire et j’ai renoué ainsi avec celle que j’étais, beaucoup plus jeune, et qui écrivait de petits poèmes, tenait son journal intime… En fait, l’écriture de ce deuxième album m’a fait me retrouver complètement. C’est ça que j’aime par-dessus tout, revenir vers moi, me redécouvrir. J’ai compris à quel point j’avais des choses à dire et c’est comme une brèche dans laquelle j’ai envie de m’en-

foncer. En redécouvrant celle que j’avais étouffée si longtemps, j’apprends à m’aimer, en fait. Et ce chemin, je l’ai fait seule, ce qui est sans doute le lot de beaucoup d’artistes. Loin des apparences véhiculées par les réseaux sociaux, notamment, la création se fait grâce à une démarche très solitaire, en réalité. Travailler sur moi m’ouvre au monde. Du coup, j’ai retrouvé aussi la musicienne que j’étais, moi qui avais débuté le piano au Conservatoire à l’âge de six ans. Mon prochain défi est d’en rejouer. Mais sur scène, avec mes musiciens… » Les derniers mois ont été éprouvants, mais l’album est prêt. Neuf compositions de Marikala y voisinent avec quatre reprises (dont des titres de William Sheller, Gainsbourg, Barbara…). Tout un univers qui tient à distance pas mal de travers de la vie d’aujourd’hui et qui dit au final le bonheur d’être soi-même, envers et contre tout.

www.marikala.com contact@marikala.com


MARGAUX & MARTIN

Oiseaux de paradis

Photo :

Caroline Quartier Eric Genetet

DE SCIENCES PO AU QUÉBEC

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Pour être exact, tout a commencé lorsqu’ils sont tombés amoureux. Presque quatre ans. Car au départ, c’est une histoire d’amour, une rencontre entre deux êtres humains qui n’ont rien demandé à personne et qui se retrouvent dans les yeux d’un autre, qui se retrouvent dans la vie d’un autre.

Texte :

Quand Margaux et Martin seront des artistes reconnus, qu’ils auront atteint la constellation de leurs rêves, sur toutes les scènes de France et de Navarre, ils raconteront leur histoire, leur belle histoire qui a commencé il y a un an à peine. Ils ne se souviendront pas de la fraîcheur avec laquelle ils ont répondu à nos questions, les premières de leur carrière, même si pour eux ça veut dire beaucoup.

Comme c’est leur première fois, ils s’enflamment, ils ont tendance à tout raconter, dans les moindres détails : qui a dit quoi quand et où, qui a mis le feu, la musique a toujours fait partie de leur vie, Martin a étudié le piano, Margaux a fait le conservatoire de piano et musique de chambre, elle a toujours aimé écrire, un roman sans doute un jour, mais c’est un peu tôt… Ils révèlent tout avec une innocence fascinante, mais pas question d’être indiscret, on ne retiendra pas tout ce qu’ils nous ont confié. Juste que l’histoire a commencé sur les bancs de Sciences Po Strasbourg, quand Martin, un petit gars du Nord avec son air de ne pas y toucher, qui aime Daho, le jazz et ne cache pas sa passion pour Star  Wars, un ch’ti qui ne voit rien sans ses lunettes rencontre Margaux (son nom est Lucas, cela ne s’invente pas), une Bordelaise en fleur aussi jolie que joyeuse, avec la coiffure de la Belle au bois dormant dressée sur la tête, qui adore

Cabrel, Lalanne et Brel. Ils se retrouvent ensuite par « un heureux » hasard, au Québec, dans le cadre de leur année à l’étranger à Sciences Po. Ils sont logés dans la même résidence. Ils ont une vingtaine d’années. Margaux prend ses premiers cours de chant et c’est décisif, car elle gardera une manière très québécoise de placer la bouche et la langue qui ne l’a plus jamais quittée et qui fait son style aujourd’hui, même quand elle parle. UN 14 FÉVRIER PROVIDENTIEL Jeunes diplômés, amoureux, ils trouvent du boulot, vivent ensemble, partis pour la vie, tout est parfait. Mais très vite, un évènement va tout changer. La Saint-Valentin 2017. Margaux n’a pas trop d’idée de cadeau, alors elle écrit une chanson pour Martin, « Le prince charmant… Toutes les filles de la terre ont rêvé d’un prince charmant qui à leurs parents saurait plaire… ». C’est une révélation. À partir de là, ils construisent leur rêve de vivre de leur art, d’être des artistes. Oublié leur destin tout tracé. Ils s’imaginent sur scène, ensemble, comme un prolongement de leur amour. Sciences Po mène à tout et surtout à l’expression des opinions, la mesure des enjeux, on en sort l’esprit critique affûté : leurs chansons ne seront pas des poésies à l’eau de rose pour la SaintValentin et la téléréalité, elles seront forcément engagées, mais aussi drôles et pertinentes, ambitieuses ou décalées. Margaux écrit d’autres textes, d’amour, coquins, très coquins, très très coquins, déjantés, de belles histoires. Martin fait les arrangements. Puis, ils trouvent une première scène (La Ruche aux deux Reines), elle chante, il est au piano, parfois c’est le contraire. Elle, dans sa robe rouge flottante, lui dans sa chemise blanche avec bretelles rouges. Les


débuts sont prometteurs : la fête de la musique, les Bibliothèques Idéales, le Cabaret onirique, Strasbourg mon amour, ils sont « demandés », les yeux émerveillés. Une vingtaine de chansons et de scènes plus tard, les oiseaux ont fait leur nid, mais le plus dur commence. ILS PARTAGENT TOUT, MÊME LEURS FRITES

‘‘Ils construisent leur rêve de vivre `de leur art, d’être des artistes.’’ 81

Depuis trois ans et demi, ils s’aiment et signent immédiatement pour la suite, une histoire d’amour, une carrière. Margaux et Martin réinventent le principe de l’âme sœur. Elle dit : « Avec Martin… » à chaque fois qu’elle commence une phrase. Lui est un peu plus effacé, mais le couple est du genre fusionnel sans pour autant s’asphyxier, rester ensemble pour combler un manque. Ils n’ont pas manqué d’amour et cela se sent dans leur façon de s’exprimer, de regarder, de se regarder, de se donner des frites pendant le déjeuner que nous partageons à la Brasserie WOW, au cœur de Strasbourg. Ils font de la musique ensemble, car ils sont ensemble, et vice versa. C’est le lien qui définit tout. Ils y croient. Chaque jour, ils bâtissent leur avenir et cela tombe sous le sens : bientôt « Miss 3 euros de l’heure », « La vie de couple », « Pomme d’amour » « La petite musique de haine » ou « La boîte à fantasmes » feront partie d’un album très « Culottés ». À force de la raconter leur belle histoire, leur beau roman, leur romance d’aujourd’hui, ils ajouteront des kilomètres, des voyages, des tournées et des tourments et puis, un jour, quand l’envol sera déjà loin derrière eux, ils se souviendront de cette époque où tout était possible, où leur éblouissante jeunesse avait construit leurs ailes…


FESTIVAL EXTRADANSE À PÔLE SUD

L’incandescence

DR

Photo :

L’été dernier, Joëlle Smadja, directrice de Pôle Sud Centre de Développement Chorégraphique National nous avait parlé de la thématique de la saison 2017-2018 intitulée « Désirs d’horizon ». « Il s’agit de prendre acte de tous les bouleversements de la planète, de dire notre envie d’un monde meilleur, de regarder au loin vers des parties du monde incandescentes à l’heure actuelle… » nous disait-elle.

La programmation du Festival EXTRADANSE s’inscrit pleinement dans cet appel d’air tout en se redéfinissant dans une formule plus resserrée qu’elle ne l’était dans les précédentes éditions.

Véronique Leblanc

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Texte :

PLUSIEURS LIEUX Sept spectacles sont au programme entre le 5 et le 18 avril prochains, on pourra les voir et les revoir, rencontrer les artistes ou suivre des master class avec eux, décliner des « temps forts » entre Pôle Sud, le TNS, le Théâtre de Hautepierre et même le cinéma Star où sera présenté un film d’Alex Gibney sur Fela Kuti, génie de l’Afrobeat qui inspire encore ceux qui luttent pour la liberté. Parallèlement, à Pôle Sud, Serge Aimé Coulibaly évoquera dans Kalakuta Republik Shrine, la boîte de nuit mythique de la banlieue de Lagos dont Fela avait fait une république indépendante vibrante d’espoir et de révolte. L’AFRIQUE L’Afrique est au cœur d’une programmation où l’on trouve aussi le Burkinabé Salia Sanou qui explore

‘‘Dire notre envie d’un monde meilleur, regarder au loin…’’

l’espace de l’exil, Dorothée Munyaneza dont le spectacle Unwanted interroge le drame du viol et des enfants du viol après le génocide qui a déchiré le Rwanda, ainsi que les Sud-Africains Robyn Orlin et Albert Ibokwe Khoza qui interrogent de façon très caustique les « fantômes de leur pays » dans un « Requiem pour l’humanité »… L’œuvre s’intitule And so you see... ET LE MOYEN-ORIENT, MAIS PAS QUE… Autre partie du monde « incandescente », le MoyenOrient est bien présent dans EXTRADANSE avec Déplacement, un travail entre ancrage et déracinement de l’artiste et chorégraphe syrien Mithkal Alzghair. Sans oublier l’incandescence des gestes oubliés et des souffrances du monde ouvrier ressuscités dans Weaver Quintet d’Alexandre Roccoli… Ni celle de l’altérité si largement partagée. Dans Still in Paradise, le chorégraphe d’origine néerlandaise Yan Duyvendak et l’Egyptien Omar Ghayatt dialogueront en direct avec le public sur l’idée que l’on se fait de l’autre dans une étonnante pièce participative. Autant de pièces radicales pour se délivrer du réel fabriqué par les médias ou le politique, et le réinterroger dans l’espace poétique de la danse www.pole-sud.fr/festival-extradanse/programme


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Photos :

Documents remis – Jean-Marc de Balthasar Jean-Luc Fournier – Eric Genetet

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Texte :

Industrie et art au cœur de Strasbourg Durant la première quinzaine de mai prochain, des œuvres d’art monumentales symbolisant les industries alsaciennes et réalisées par des artistes français et étrangers vont investir les lieux publics strasbourgeois. Cette belle idée est portée par l’association Industrie & Territoires, avec le soutien de la Ville de Strasbourg, du Conseil départemental du Bas-Rhin et de la région Grand Est. Or Norme a rencontré deux couples artiste/industrie qui éclairent leur démarche...

CADDIE ET PIERRE PETIT « Un beau moyen de faire rayonner notre marque » « Caddie fête ses 90 ans cette année » se félicite Stéphane Dedieu, le PDG de l’entreprise alsacienne dont l’offre de reprise a permis, il y a quatre ans, de sauver Caddie du marasme du groupe Altia qui en était devenu propriétaire en 2012. « Ce projet qui met résolument en avant les industries alsaciennes représentait donc une bonne opportunité pour faire rayonner notre marque » poursuit-il. « Les Strasbourgeois et les Alsaciens, mais aussi les nombreux touristes étrangers qui sont dans la capitale européenne à cette date ne pourront pas rater l’œuvre que nous présenterons sur la place Broglie. Ce lieu, nous l’avons choisi et il s’agit d’un clin d’œil de notre société qui, dans son domaine, représente le savoir-faire français à la grande Histoire de France puisque c’est sur cette place qu’a été chantée pour la toute première fois la Marseillaise, notre hymne national. D’ailleurs, les paroles de l’hymne seront gravées sur les poignées des chariots qui composeront l’œuvre. Nous qui vantons sans cesse le fameux « Made in France », nous nous sommes particulièrement investis dans cette cohérence… »

L’artiste Pierre Petit

UNE ŒUVRE DE SIX MÈTRES DE HAUT... De son côté, Pierre Petit, l’artiste choisi par Caddie reconnaît se trouver là en terrain de connaissance : « Je travaille avec des objets issus de l’industrie depuis les années 1980 »

Stéphane Dedieu, PDG de Caddie


confirme ce sculpteur reconnu qui affiche ses 68 printemps. « Et je m’aperçois que mes postulats de départ se confirment aujourd’hui. Nous vivons dans une société de plus en plus virtuelle mais cependant, les objets industriels sont partout, omniprésents, incontournables. Ces objets sont hypermondialisés : une pièce peut être créée à HongKong , fabriquée dans un autre pays d’Asie avant d’être assemblée en Tchéquie pour finalement atterrir chez nous, au cœur d’un objet qui nous sera usuel. Et malgré tout, bien souvent dans cette sorte de melting-pot permanent où tout bouge et s’interpénètre, tout finit très souvent par se ressembler, il faut bien le reconnaître. Pour Caddie, j’ai conçu cet empilement de... caddies puisque cette marque est comme Frigidaire, c’est un nom qui est passé dans le quotidien du grand public. La pièce finale est toute en hauteur, elle sera graphique, aérée et très métallique pour que la lumière puisse s’y accrocher. Cette élévation qui dépassera les six mètres, je l’ai souhaitée et conçue pour rappeler les sièges de ces multinationales qui exposent leur puissance dans le monde entier... » conclut Pierre Petit qui avoue avoir hâte d’admirer son œuvre en situation au cœur de Strasbourg.

‘‘La pièce finale sera graphique, aérée et très métallique’’

« TÉMOIGNER DE NOTRE HISTOIRE » De son côté, Stéphane Dedieu, entre deux voyages à l’étranger (Caddie exporte près de 90 % de sa production) confie « qu’on n’aurait jamais pensé à faire ça sans ce projet de l’Industrie magnifique qui nous a été soumis. On a incité nos salariés à beaucoup réfléchir en amont de ce choix et ils sont très fiers de ça ». L’industrie, ce n’est pas toujours facile dans notre pays, surtout pour les industries “anciennes”,  enchaîne le PDG de Caddie. « On n’est pas dans le monde du digital, des start-up mais cependant, les sociétés comme les nôtres sont indispensables. Nous travaillons beaucoup sur notre projet de chariot “intelligent”, on se remet grandement en cause ainsi car on change notre business model. L’entreprise a retrouvé une très forte croissance et c’est bien. On gère tout ça en bon père de famille, dirais-je, en quatre ans on a tout repensé, tout remis à plat et on a bien avancé. On vient de recevoir le Prix de l’excellence opérationnelle décerné par le MEDEF et c’est bien sûr très encourageant. Alors, notre sculpture exposée place Broglie en mai prochain sera là pour témoigner de toute notre histoire... »

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CÉDRIC SIMONIN, PDG DE TRIANON RÉSIDENCES ‘‘Un bâtisseur est capable de dépasser les frontières de son métier…’’ Trianon Résidences a choisi l’artiste et photographe Olivier Roller. Ensemble, ils travaillent sur un bâti qui symbolise le bâtiment sain et qui invite à la contemplation. Une sorte de boîte à taille humaine qui transporte dans un autre monde. Elle sera exposée sur la place du Marché Gayot.

C’est une expérience sensorielle, autour des divers éléments de confort dans l’habitat, piliers de l’offre de Trianon Résidences. Les visiteurs de la structure découvriront une œuvre qui stimulera leurs sens, par un jeu de lumières, de sons et d’odeurs. Olivier Roller souhaite offrir un moment de calme, une sensation de bien-être sur une place animée et bruyante. Il interroge ce que représente l’habitat idéal d’un point de vue artistique.

Documents remis Eric Genetet

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Texte :

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Or Norme. Comment décrivez-vous le travail d’Olivier Roller pour l’Industrie Magnifique et Trianon Résidences ?

Or Norme. Au-delà de l’Industrie Magnifique, depuis quatre ans, Trianon Résidences s’associe à des artistes, pourquoi ? Nous considérons que les œuvres d’art favorisent les échanges entre les personnes et contribuent à l’amélioration de la qualité de vie des occupants et des visiteurs des résidences. Trianon Résidences associe systématiquement une démarche artistique à ses résidences. Hall d’entrée, parties communes, façades ou aménagements extérieurs, chaque programme immobilier possède une thématique particulière qui est mise en exergue par l’artiste. Or Norme. Pourquoi Trianon Résidences s’est lancé dans l’aventure de l’Industrie Magnifique ? Pour montrer qu’un bâtisseur est capable de dépasser les frontières de son métier. Il peut intégrer une démarche innovante, non mercantile, afin d’encourager les rapports humains et le lien social.

OLIVIER ROLLER ‘‘Mon rôle est de donner envie…’’ Or Norme. À quelques semaines du lancement de l’Industrie Magnifique, où en est votre projet ? Je confronte mes fantasmes à la réalité, à la réalité de l’espace. Quand les gens vont arriver sur la place, ils vont se demander ce qu’est ce truc qui n’était pas là trois jours avant, alors le projet commence dès qu’ils arrivent. Notre objet aura une forme, une couleur qui incitera les gens à en faire le tour. Je sais où je vais, ce qui est compliqué, c’est de mettre des mots sur une sensation. Or Norme. Comment se passe votre travail avec les équipes de Trianon Résidences ? J’aime beaucoup les projets artistiques

collaboratifs. Dans l’idéal chacun apporte sa pierre, ce qui permet d’aller plus loin que ce que l’on peut imaginer seul. Les équipes de Trianon Résidences avec lesquelles je travaille sortent de leur domaine « littéralement » de compétences, pour évoquer avec moi d’autres choses. C’est formidable ! Elles font leur métier et en même temps c’est un pas de côté. Donc, il faut que ça les éclate. Mon rôle est de donner envie. C’est ça la vie, c’est de donner envie ! Or Norme. C’est un projet important pour vous, sur une place que vous connaissez par cœur ! Je suis né à Strasbourg, j’ai vécu ici vingt-cinq ans, j’ai fait mes études dans le centre, j’ai fréquenté cette place toutes

les heures du jour et de la nuit. Revenir là, me dire que je vais y travailler, que je crée quelque chose pour d’autres, donner ces émotions-là, cela me réjouit. Quel bonheur ! Quelle chance ! Ça va être chouette.


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L’INDUSTRIE MAGNIFIQUE

Signer un immeuble par l’art

Lancé en 2015 dans le sillage de la feuille de route stratégique « Strasbourg Eco2030 » dont l’un des axes est « la connaissance, la compétence et la créativité », le projet Signature Eurométropole a pour but d’associer un promoteur immobilier à un(e) artiste, designer ou artisan d’art. Fondamentalement, il s’agit de créer une œuvre contemporaine pour un bâtiment ou un site spécifique en associant, le plus en amont possible, l’artiste et le porteur du projet immobilier.

Photos :

DKS Société d’architectes Véronique Leblanc

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« Le but est double, précise Valentine Lepage qui assure le pilotage de Signature, il s’agit de permettre aux promoteurs de créer une identité forte en le “signant” par une création artistique contemporaine tout en permettant à des artistes émergents de se professionnaliser ». Une fois sélectionnés, ceux-ci devront en effet se confronter — souvent pour la première fois — avec un cahier des charges tenant compte du lieu et de ses contraintes tant techniques qu’historiques, sans pour autant renoncer à l’imagination créative. « Il faut aussi que le promoteur se laisse surprendre, voire bousculer et que l’œuvre crée du lien social, un supplément de bien être dans le quartier où elle est implantée ». TOUTES LES PRATIQUES SONT CONCERNÉES La collaboration promoteur-artiste est essentielle pour ces projets « sur mesure » qui concernent des pratiques aussi différentes que le dessin, la peinture, la sculpture, le design, les métiers d’art, les nouveaux médias, la photographie, le graphisme, l’architecture paysagère ou bien encore le lighting design… Sélectionnés par un jury de professionnels, les projets retenus sont financés à hauteur de 15 000 euros maximum par l’Eurométropole de Strasbourg. Une somme versée directement au créatif et qui est complétée par des primes de 2 000 euros prévues pour les artistes pré-sélectionnés mais non lauréats. Le porteur de projet immobilier — construction ou rénovation — s’engage quant à lui à prendre en charge les frais de réalisation et d’installation.

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« TANGRAM », « INTERMÈDE » ET « TONNELLE » À ce jour, neuf projets ont vu ou verront le jour grâce à Signatures Eurométropole.

Deux ont été inaugurés en décembre dernier. Le « Carré du Tangram » imaginé par Daniel Depoutot pour l’immeuble Metropolitan, construit par Avantgarde Promotion à l’angle de la rue du Faubourg National et du Boulevard de Metz. Un groupe d’acrobates-alpinistes aux allures d’origami qui crée l’inattendu poétique à deux pas de la gare. « Intermède » de Laurent Chevillon au pied des Black Swan de l’architecte Anne Demians réalisées par Icade Promotion. Une sculpture métaphorique jouant de la thématique du coquillage et de la chaise dans la presqu’île Malraux. À venir, au printemps, la « Tonnelle » créée par l’artiste céramiste Gretel Weyer pour l’ancien site des Brasseries Kronebourg, projet porté par Bouygues Immobilier. « Une invitation à nous placer sur le seuil, entre passé et présent, paysage naturel et industriel… Entre rappel d’une activité et appel à l’imaginaire » écrit l’artiste. www.europtimist.eu/signature

Le « Carré du Tangram » de Daniel Depoutot


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L’INDUSTRIE MAGNIFIQUE

‘‘Le droit de l’art est schizophrène !’’ L’Industrie Magnifique présentera des œuvres d’art sur la place publique, l’occasion pour Or Norme de s’interroger sur la situation de l’artiste et de ses droits d’auteur, notamment à l’occasion d’opérations de mécénat. Entretien avec Me Laurence Dreyfuss - Bechmann, avocat spécialiste en propriété intellectuelle et Me Frédérique Blanquinque, avocat Pôle Associations, fondations et mécénat - Fidal société d’avocats

Photos :

Alban Hefti Patrick Adler

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Texte :

Or Norme. Quelle est aujourd’hui la situation de l’artiste au regard des droits attachés à son œuvre ? Me Laurence Dreyfuss-Bechmann : On peut vraiment parler de la schizophrénie de l’art d’un point de vue juridique. Il faut bien comprendre que lorsqu’on achète une œuvre d’art, on n’achète ni le droit de la copier ni le droit de l’exposer. Finalement, le droit répond assez bien à la double personnalité de l’artiste : d’un côté l’artiste a besoin de liberté pour créer, mais, l’artiste est également une personne qui a besoin de gagner sa vie… Sinon nous n’aurions plus d’artistes ! Mais l’œuvre aussi a une double face : il y a effectivement la partie matérielle, par exemple le tableau, mais ce n’est pas parce que j’ai acquis le tableau que j’ai le droit de reproduire l’image de ce tableau, si je veux par exemple l’utiliser pour une publicité… Et voilà pourquoi le droit de la propriété intellectuelle (droit d’auteur) est à l’image de cette dualité : tout d’abord l’artiste conservera toujours son droit moral, c’est-à-dire que son nom figurera sur l’œuvre et personne n’aura le droit de porter atteinte à l’œuvre. En parallèle, il dispose également d’un droit patrimonial lui permettant de vendre non seulement l’œuvre elle-même, mais également les droits patrimoniaux de son droit d’auteur c’est-à-dire le droit de reproduire l’œuvre ainsi que de la montrer au public. Or Norme. Êtes-vous plus sollicités par les artistes aujourd’hui sur ces questions, qu’il y a quelques  années ?

Me Laurence Dreyfuss-Bechmann : Oui beaucoup plus. En une quinzaine d’années, la situation a complètement changé, car il y a de plus en plus de contrefaçons. Il suffit, dans certains cas, d’appuyer sur un bouton pour copier une œuvre et l’arrivée de l’impression 3D fait que, d’ici cinq ans, on pourra quasiment tout reproduire très facilement comme c’est le cas pour la musique ou le cinéma. L’autre raison est que les artistes sont beaucoup mieux formés et sensibilisés. Si dans le passé ils estimaient que quand ils avaient vendu leur œuvre c’était terminé, aujourd’hui ils ont connaissance de ce droit de la propriété intellectuelle. Ils connaissent la valeur de ce qui est immatériel. C’est pour cela qu’on peut dire aujourd’hui que l’immatériel est l’or noir du XXIe siècle ! Or Norme. Frédérique, vous êtes très impliquée dans l’accompagnement des associations et des entreprises, notamment sur les questions de mécénat… Me Frédérique Blanquinque : La France a le dispositif fiscal de mécénat le plus intéressant au monde ! Outre le dispositif général du mécénat qui intéresse notamment le domaine culturel, il existe un mécénat spécifique pour encourager l’acquisition par des entreprises d’œuvres d’art. C’est une volonté des pouvoirs publics de soutenir indirectement tout le développement des arts contemporains, et notre travail consiste à accompagner l’entreprise pour sécuriser la relation entreprise - artiste, car ce dispositif d’incitation fiscale est extrêmement réglementé. Nous assistons également diverses associations désireuses d’organiser des manifestations culturelles ou des expositions d’œuvres d’art dans leur démarche d’habilitation à délivrer des reçus fiscaux. Au delà de l’aspect fiscal, il faut également alerter le nouveau propriétaire de l’œuvre sur ce qu’il a le droit de faire ou pas dans le cadre de cette dualité entre l’œuvre elle-même et les droits d’auteur qui y sont attachés. Bien sûr quand on a à faire à de grandes entreprises qui sont bien informées, il n’y a généralement pas de difficulté à la prise en compte de ces particularismes. Mais tel n’est pas le cas d’entreprises qui acquièrent pour la première fois une œuvre d’art et, ce faisant, considèrent à tort qu’ayant acquis une œuvre, elles ont tous les droits sur celle-ci. C’est une erreur qui peut malheureusement s’avérer très coûteuse. Ce point est d’autant plus important à régler pour l’entreprise, que l’œuvre est souvent un outil au service de la communication interne ou externe


À gauche : Maître Laurence Dreyfuss-Bechmann À droite : Maître Frédérique Blanquinque

de l’entreprise. Il lui faut impérativement envisager cet aspect dans le contrat avec l’artiste. Me Laurence Dreyfuss-Bechmann : En effet, car du point de vue de la connaissance du droit de la propriété intellectuelle, c’est l’artiste qui est en position de force et pas l’entreprise. Le droit privilégie l’auteur par rapport à l’autre partie : c’est une espèce de contrat social dans lequel on considère que l’artiste en créant son œuvre, la met à la disposition de la société, car elle fait désormais partie du socle commun de l’humanité, et en contrepartie, on lui attribue le droit d’auteur sur cette œuvre, et la protection qui va avec. Voilà la philosophie de ce droit ! Or Norme. Qu’est-ce qui a réellement changé les dernières années pour que de plus en plus d’entreprises s’intéressent à l’acquisition d’œuvres  d’art ? Me Frédérique Blanquinque : Ce n’est pour l’instant pas encore une démarche généralisée et il s’agit souvent d’initiatives de dirigeants passionnés d’art. Mais aujourd’hui on assiste à un développement de la pratique du mécénat également de la part des PME voire des petites entreprises. Le mécénat d’art profite de cette évolution de sorte que parmi les clients potentiels de l’artiste, il faut compter les entreprises. Aussi, l’artiste doit connaître le dispositif fiscal incitatif en faveur de l’acquisition par des entreprises d’œuvres d’artistes vivants. Acquérir une œuvre d’art n’est plus considéré comme un acte anormal de gestion.

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Ce dispositif fiscal permet à une entreprise de déduire de son résultat imposable un cinquième du prix de l’œuvre tous les ans pendant cinq ans. L’entreprise intéressée par l’acquisition d’une œuvre d’art doit absolument veiller à régler l’aspect fiscal tout autant que celui de la propriété intellectuelle qui sont tous les deux fondamentaux pour elle, et le premier conseil à donner, c’est vraiment de préparer en amont une opération de mécénat !


LE CABARET ONIRIQUE vogue à travers les genres poétiques

Photo :

Petit Phil Photo Charles Nouar

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OR CADRE

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Océane Gil

Presqu’île André Malraux. Bords de quais. Péniche amarrée le long de la Médiathèque. Côte à côte avec le Barco Latino. Au-dessus du bar intérieur situé à droite de l’entrée, trois vieux abats jours en tissu renversés. Petits miroirs anciens ancrés aux murs peints en rouge. Tables en bois aux bordures dorées, petits tapis persans au sol. Une machine à pop-corn old style en vis-à-vis. Un lustre Baccara d’une autre époque qui, à mi-chemin du rez-de-chaussée plonge un étage plus bas vers une scène théâtrale de cent vingt places sur laquelle s’installe Shérazade Ferraj, jeune marionnettiste et première artiste accueillie en résidence par Océane Gil, fondatrice du lieu. Un joli accident de parcours, presque : « La fille s’installe un jour au café. Demande si elle peut me parler, me présenter son projet. Je l’écoute, y vois un bel univers, du potentiel mais beaucoup de travail encore à avancer. Je ne sais pas trop comment l’aider, puis lui demande si elle dispose d’une salle pour répéter ». L’idée ? « L’accueillir chaque mercredi pendant quatre semaines. Lui rendre accessible l’ensemble des équipements techniques ». Seule contrainte, en retour, y faire sa Première et répéter en public. Donner aux gens à voir l’envers du décor d’une création, sans filtre, sans entrave. Shérazade ne s’y attendait pas et accepte volontiers la proposition. Création in situ, open source. UNE VOLONTÉ DE FAIRE BOUGER STRASBOURG Création in situ : ce pourrait être aussi un résumé de l’aventure onirique d’Océane. Quand on lui demande comment s’effectue le passage de comédienne à

Onirisme : « Délire aigu constitué de représentations concrètes, mobiles comme celles du rêve et vécues intensément par le sujet ». Tout ou presque de ce qui manquait à Strasbourg. La poésie en plus. Parce que c’est ce qu’offre à découvrir le Cabaret Onirique : une ouverture polymorphe sur le monde et les genres, sans jugement, naviguant sur d’élégants courants artistiques. entrepreneur, la réponse fuse instinctivement : « Dans la douleur. Je pense qu’il faut avoir à la fois une grosse part de persévérance et d’inconscience pour s’engager dans une telle aventure. Monter un lieu culturel en France, ce n’est pas se tirer une balle dans le pied mais deux ! Mais bon, j’avais la volonté de faire bouger Strasbourg, d’y apporter des expériences nouvelles, alors je n’ai rien lâché. Finalement, acheter une coque de péniche de 1936, fut étonnamment le plus simple… ». Vint ensuite la conception architecturale, pensée deux ans durant avec l’architecte Chloé Kessler, les démarches administratives jusqu’à l’obtention kafkaïenne d’une autorisation de mouillage en l’absence de service véritablement dédié en centre-ville. Un manque qui fera prendre deux ans de retard au projet, mais finalement résolu depuis. PROGRAMMATION POLYMORPHE Les inspirations d’Océane : le Palais Mascotte, à Genève — un lieu des années 1830-40, avec des scènes sur plusieurs étages où, « en loges, tu croises par exemple une grosse dame qui est en fait un un monsieur » ; le Cirque Électrique à Paris, un établissement très polymorphe dans la programmation. Des lieux berlinois, où, « à la différence de la France, règnent une véritable liberté d’expression ; où l’on vient comme on est ». De ces voyages, de ces niches culturelles, Océane en rapporte des influences circassiennes, burlesques, des spectacles d’impro ou pour enfants, des apéros


swing, des DJ sets, et traite directement avec des maisons de prod ou performeurs issus de ses propres réseaux ou de ceux d’amis, « chine » ses artistes sur Internet – beaucoup —, sans compter la petite dizaine de candidatures spontanées qui remplissent quotidiennement sa boîte mail. « Ce que l’on défend ici est une ouverture d’esprit, revendique Océane. On ne force pas les gens avec une pioche ». Beaucoup, ici, fonctionne au coup de cœur : « on peut tomber par hasard sur quelque chose qui va nous toucher. Nous n’avons pas cette démarche de nous acoquiner », jusque dans les spectacles pour enfants, inscrits dans un univers transversal, à l’image de Fracasse, de la Compagnie des Ô : un spectacle de Nicolas Turon, qui aborde une révolte d’enfants pour maltraitances, dans un orphelinat. « Ce que j’aime dans ce projet est que les comédiens jouent dans le public, pas seulement sur scène. Et puis, ce qui touche dans cette histoire est qu’elle est destinée aux enfants mais pas que, qu’elle te confronte à ta propre enfance, à ta propre histoire ». RUBAN, CERCEAU ET SHIBARI Pour les plus grands, d’autres projets sont en construction. Déjà amorcés pour certains, comme le spectacle « Elles sont perchées ». Un concept renouvelé chaque trimestre « où l’on associe des artistes performeuses de l’Europe entière, le temps d’une soirée clôturée par un DJ set. » Parmi les premières à s’être investies dans le projet, Gluwur, une Chilienne vivant à Barcelone qui fait du trapèze cerceau et du shibari ; la compagnie parisienne Ursule et Madame, au chant ; Marleen, Djette allemande de Wuppertal ; Sonia Boissière, à la danse aérienne et au ruban. « Pour la première soirée, qui s’est tenue début février, nous n’avons pas écrit de spectacle avec un fil rouge à la différence de la revue du Cabaret Onirique qui prendra corps en décembre prochain pour quatre soirs durant, pendant un mois et dont la thématique tournera autour des femmes qui ont marqué à leur façon l’histoire », poursuit Océane.

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Mais les envies sont là : écrire, co-écrire, accueillir, accompagner en résidence, s’ouvrir au monde et à la différence, et créer un lieu à l’image de son nom. Inspiré par les rêves et leur mise en éveil. Cabaret Onirique Du mercredi au dimanche de 17h à 1h30. Page Facebook et programmation : facebook.com/cabaret.onirique


ÉGALITÉ FEMMES-HOMMES

Dans le silence des lignes de front

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DR Charles Nouar

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#MeeToo, #BalanceTonPorc. Beaucoup a été dit. Trop, pas assez, c’est selon, au point parfois de ne plus s’y retrouver, de tout mettre sur un pied d’égalité, de ne plus vraiment savoir ce que signifient les mots employés.

*Centre d’information des droits des femmes et de la famille En savoir plus sur le CIDFF : www.cidff67.fr

Des gens se prennent à partie ; des messages, des commentaires, des délations défilent en boucle sur les réseaux sociaux, des féministes clament que leur féminisme est le seul et l’unique, d’autres se félicitent ou déplorent que De Haas s’en prenne à Deneuve, que Deneuve en vienne à devoir s’excuser de ne pas avoir une pensée calquée ; des expertes expliquent que tout est dans la terminologie, qu’employer le « j’aimerais bien te baiser » est recevable, quand ne l’est pas le « je vais te baiser » (sic!). Lahaie, summum du délire ambiant, relève que techniquement l’on peut jouir quand... L’effet hashtag en devient parfois presque irrationnel même si - oui – et c’est peut-être là son principal point positif - il suscite parallèlement une prise de conscience, encourage la levée des tabous, suscite le débat, et débouche sur le rappel à qui veut l’entendre que la place des femmes dans notre société, que leur envie, leur volonté, leur légitimité

‘‘Ces questions se posent dès le collège, au moment où les gamins doivent se positionner quant à leur choix d’orientation’’ à ne pas être continuellement perçues comme des citoyennes de seconde classe ou de simples objets sexuels n’ont pas à être niées et piétinées. Un héritage culturel difficile à déconstruire mais que, loin du fracas ambiant, s’attachent à faire évoluer au quotidien des associations de terrain, sans hashtag, sans opposer, sans stigmatiser, sans en passer par une forme de justice populaire incertaine.

DES STÉRÉOTYPES BIEN ENRACINÉS Josiane Peter et Cécile Jacques sont deux parmi ces femmes, aidées d’une vingtaine de salariés sur le département du Bas-Rhin. Au sein de l’association CIDFF* que la première dirige et que la seconde a pour mission de mettre en lumière, les rencontres, la sensibilisation de « 7 à 77 ans » n’ont pas attendu de réveil hollywoodien ou un retour de dîner de Sandra Muller. Quarante-trois ans, déjà, que la structure, à la différence de celles qui taguent le temps d’une plage média, fait – concrètement - dans le silence des lignes de front. Au premier étage du 24 de la rue du 22 Novembre, toutes deux racontent : leurs missions, leurs espoirs, leurs frustrations, parfois aussi de voir se renouveler des stéréotypes bien enracinés. Dès la maternelle, déjà, où l’on n’assiste pas toujours à des « comportements de Bisounours », relève Josiane. Des attitudes qui se traduisent dans la manière de se parler entre garçons et filles, entre enfants du même genre, aussi. « De s’apostropher, de ne pas être ensemble ». «Ces clivages sont inhérents à la société, analyse-t-elle. Mais c’est quoi la société, sinon nous tous ? Chacun et chacune a un rôle à jouer pour favoriser l’éducation entre les hommes et les femmes : à l ‘école, dans les schémas familiaux, qui vont conditionner l’enfant ; dans les jeux, à la télé, dans les relations entre amis ». « Autant de petites choses a priori anodines qui font que, consciemment ou non, on n’élève toujours pas une fille de la même manière qu’un garçon, qu’on leur assigne à tous deux, dès l’enfance, des rôles


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Photo :

DR Charles Nouar

Texte : OR PISTE

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différents », jusque dans l’orientation professionnelle où l’on « ne devrait pas avoir à choisir un métier parce que l’on est né fille ou garçon mais parce que l’on a envie de l’exercer ». Où le choix devrait s’établir, se construire « en fonction de sa personnalité et non de son sexe ».

n’oseront pas négocier d’évolution salariale de peur de paraître « ambitieuses », déplore Cécile. Sensibiliser, former, coacher : autant de missions que s’assigne le CIDFF pour contrer ces réalités et les contourner, à défaut de disposer des moyens de les gommer.

SUR 87 FAMILLES PROFESSIONNELLES, 12 DESTINÉES AUX FEMMES

LA FAMILLE COMME POINT D’ANCRAGE

Pourquoi une fille ne pourrait-elle pas travailler comme ingénieure informatique, développeur, cariste? Pourquoi un garçon ne pourrait-il pas être secrétaire de direction ? Pourquoi sur 87 familles professionnelles, 12, seulement, devraient continuer à n’être principalement destinées qu’aux femmes ? « Ces questions se posent dès le collège, au moment où les gamins doivent se positionner quant à leur choix d’orientation », note Cécile qui voit bien que des freins persistent. «Les collégiens ne vont pas aller dans le détail mais vont associer des métiers à des genres. Notre rôle est alors de leur demander ce qui relève selon eux d’un métier d’homme ou de femme. Et lorsque l’on commence à entrer dans la déconstruction, ceux-ci se rendent compte qu’un homme peut travailler dans le milieu des soins, une femme dans celui de l’industrie, de la logistique ». Que, finalement, rien n’a vocation à être déterminé, à être rendu impossible. À l’Université, l’égalité salariale, les questions réservées aux femmes lors d’un entretien d’embauche font également débat. Car en dépit des lois de 1983, 2006 ou encore de 2011 sur l’égalité professionnelle, les barrières mentales restent tenaces : les propos déplacés à l’embauche ou lorsqu’une femme annonce une grossesse à son employeur, mais également une forme d’auto-censure de nombreuses autres qui, à la différence de leurs homologues masculins

Et puis, au-delà de l’école, de l’entreprise, un poids parfois bien plus lourd reste encore à contrer : celui de la famille. Essentiel, pour Cécile et Josiane. « Même si l’on ne peut pas généraliser, ce que l’on remarque est que plus les mères occupent des postes à responsabilités, plus celles-ci encouragent leurs filles à suivre leur exemple », témoigne Cécile. « Après, vous avez aussi des jeunes femmes issues de milieux ouvriers qui veulent se battre pour aller vers quelque chose qui correspond plus à leurs aspirations », temporise Josiane. Mais il est également vrai que le père joue encore souvent un rôle prépondérant dans cette émancipation : si celui-ci appuie le choix professionnel de sa fille, observent Josiane et Cécile, celle-ci aura davantage d’assurance et se lancera plus facilement. Ce cas d’école, les deux femmes l’ont notamment relevé dans la reprise d’entreprises ou dans le monde artisanal. Un repère là encore culturel qui, d’une certaine façon, rappelle tant à l’enracinement du patriarcat qu’à l’ouverture, bien plus encourageante, d’un champ des possibles dès lors que les pères encouragent leurs filles à croire en elles et à gommer les deux premières lettres du mot impossible. Un effacement que, loin des hashtags vindicatifs et bruyants, se sont données pour mission de promouvoir des femmes comme Josiane et Cécile sans lesquelles toute avancée sociale et humaine ne se limiterait qu’à un écran de fumée virtuelle.


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PATRICIA JACOPIN ‘‘Le Shiatsu pour redevenir acteur de sa vie’’

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Le parcours de Patricia nous a intrigué. On l’a connue chargée de relation Presse/Public à Pôle Sud après avoir été experte-comptable pour ses amis musiciens et chorégraphes. Et puis, elle a « changé de vie pour se lancer dans le Shiatsu ». Sacré défi ! On a eu envie d’en savoir plus, sur elle. Et sur le Shiatsu. Un café partagé il y a quelque temps nous avait permis de faire connaissance avec Patricia. Conversation au diapason, avec, chez elle, quelque chose d’irradiant qui fait d’emblée du bien. Par la suite, les réseaux sociaux nous ont appris qu’elle organisait des séances d’initiation sur le parvis du TNS dans le cadre du festival Contre-temps, du Shiatsu sur chaise lors du « Parking Day » organisé par Citiz, des « séances qui font du bien » au cinéma STAR (pratique du Do In, technique d’auto-shiatsu), des interventions en entreprise… Le tout dans le cadre de l’association Les Mains Sages. UNE DIMENSION CHORÉGRAPHIQUE Pour en parler, quoi de mieux que de commencer par une séance dans le cabinet de Patricia, installé dans celui du docteur Bleny, rue du Faubourg National. La discussion naît en cet après-midi de tout début janvier. « J’ai découvert le Shiatsu il y a plusieurs années lors d’une séance qui avait été organisée à Pôle Sud, raconte-t-elle. J’ai ensuite décidé d’apprendre, avant de décider d’en faire mon quotidien il y a six ans et demi ».

‘‘L’équilibre énergétique permet d’agir plutôt que de subir.’’ Il faut dire que le terrain était favorable : Patricia se soigne par la médecine chinoise depuis vingt-cinq

ans et pratique le Qi Gong depuis dix ans. Sans compter qu’à Pôle Sud c’est le corps en mouvement qu’elle a côtoyé pendant plusieurs années. Ellemême danse et dans le Shiatsu, souligne-t-elle, il y a « une dimension chorégraphique, une présence, un rythme ». UNE PRATIQUE RECONNUE PAR LE PARLEMENT EUROPÉEN Née au Japon au début du XXe siècle, cette pratique a pour mot-clé le Qi, terme que l’on peut traduire par « énergie ». L’énergie du « Jusha » — « receveur » ou « receveuse » — qu’il s’agit de réharmoniser en laissant circuler dans tout le corps par le bais d’un enchaînement de techniques de pression (atsu) des doigts (shi), complétés par des étirements. Une forme de symbiose se crée et le shiatsu apporte un rééquilibrage en empruntant les circuits énergétiques. Une pratique qui n’a rien d’un doux délire : le Japon lui a donné le statut de médecine en 1955 et, en 1997, le Parlement européen l’a reconnue comme l’une des huit approches complémentaires de la médecine les plus efficaces. En Belgique, par exemple,


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le centre anti-cancer de la clinique universitaire Saint-Luc de Bruxelles a noué un partenariat avec un praticien, car le Shiatsu permet de limiter les effets de la chimiothérapie tout comme il atténue ceux de la trithérapie associée au traitement du sida. LE FIL DES SAISONS « Le Shiatsu n’est ni une médecine, ni un massage, ni une idéologie », précise Patricia. « À la base, il est préventif. » « Comme l’énergie fluctue en fonction des saisons, il s’adapte pour mettre en harmonie l’être humain et la nature. » Croisé avec la médecine chinoise, le Shiatsu intègre le Yin et le Yang qui se succèdent et s’engendrent. Au Yin de l’hiver, saison de l’eau à l’énergie dense et profonde succède le Yang qui émerge au printemps, saison du bois. C’est le temps de la créativité qu’il faut aborder « bien reposé ».

Alban Hefti Véronique Leblanc

Bleu l’hiver, vert le printemps… chaque saison correspondent une couleur et des organes spécifiques. Les reins et la vessie pour la première, le foie et la vésicule biliaire pour la seconde, le cœur et l’intestin grêle en été, la rate/ pancréas et l’estomac pendant l’été indien, les poumons et le gros intestin en automne. « Certains receveurs viennent chaque mois, d’autres à chaque changement de saison » raconte Patricia. « La séance dure une heure et se pratique au sol, allongé sur un futon et habillé de vêtements souples. Il s’agit d’une discipline holistique et naturelle, on atteint le cœur de l’être dans la douceur et la profondeur. Il ne s’agit surtout pas de “faire mal”, mais d’adapter la pression en permanence. »

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Rien à voir avec les massages « esthétiques », parole de receveuse perplexe au départ. On sent réellement qu’« énergie » n’est pas un vain mot, que des points et des circuits existent, que des rouages se débloquent. Il y a une prise de conscience de la matérialité du corps qui émerge du sommet du crâne à la pointe des orteils et puis surtout, cette sensation de laisser un paquet de tensions et de soucis sur le futon.

‘‘Il s’agit d’une discipline

holistique et naturelle, on

atteint le cœur de l’être dans

la douceur et la profondeur’’ Convaincue oui, et heureuse d’avoir découvert le Shiatsu en début d’année, comme une résolution pour les mois à venir, saison après saison, ancrée entre ciel et terre, forte d’une énergie qui rime avec harmonie. ÉCHANGE RÉCIPROQUE « Le Shiatsu remet le Qi en mouvement en agissant sur le corps et l’esprit, ensuite le corps continue à faire le travail et trouve naturellement sa place dans l’univers. L’équilibre énergétique est essentiel pour redevenir pleinement acteur de sa vie, pour agir plutôt que subir » résume Patricia. Au fait, comment se sent-elle, elle, à la fin des séances ? On l’imagine épuisée par ce travail avec l’énergie… Elle se dit « tout autant ressourcée ». « L’échange est réciproque », assure-t-elle. Contact : 06 87 10 95 60 Sur facebook : Les Mains Sages Shiatsu et Do In

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Le Yang va croître en été, saison du feu et le Yin s’accroîtra durant l’arrière-saison marquée par la terre, puis durant l’automne, sous le signe du métal avant que ne revienne l’hiver.

UN PAQUET DE TENSIONS LAISSÉ SUR LE FUTON

À VENIR : 18 mars, 22 avril et 27 mai : « La séance qui fait du bien », au cinéma Star en prélude à la projection de 11h d’un film au choix (9 euros, la séance d’une heure et le film)

Séances de Shiatsu aux « Pelouses sonores» en juin, au Jardin des Deux Rives. Organisées par le festival Contre-temps 

Stage de Do In (auto-Shiatsu) dans le cadre de « Strasbourg danse l’été », du 24 août au 1er septembre, organisé par le CIRA au Centre Chorégraphique, 10 rue de Phalsbourg.


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DR Véronique Leblanc

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SIMONE FLUHR

‘‘Ce que la rue m’a appris…’’

Simone Fluhr a filmé l’ailleurs de la rue dans son documentaire Rivages sorti en novembre 2016. Ces vies resserrées au ras des pavés, sans abri mais non sans humanité. Car l’humanité ne s’éteint pas avec la marginalité, souligne-t-elle, lorsque nous la rencontrons un peu plus d’un an après la sortie du film « Je suis partie d’une question toute simple, qu’est-ce que ça peut vouloir dire « vivre à la rue » , comment se situent les uns et les autres par rapport à ces questions philosophiques qui nous appartiennent à tous : l’amour, la solitude, l’attachement, la mort ? ». Une question qu’elle a posée en faisant d’elle-même « une page blanche », sans présumer savoir où cela allait la mener, sans y mettre de dimension politique. « Je n’ai pas approché la galère concrète, dit-elle. Je n’ai pas cherché à savoir comment se laver, manger, dormir. Je n’ai pas abordé la question du nombre de personnes à la rue qui a décuplé avec, parmi elles, de plus en plus de jeunes, de personnes âgées et de femmes. D’autres le font et le feront par des films et des livres mais ce

n’était pas mon propos... » ajoute-t-elle. Elle est simplement allée à la rencontre de Johnny, Jean-Luc et Monique en espérant qu’ils se sentent « dans un moment de parole où ils ne seraient ni jugés, ni manipulés ». L’INATTENDU DE L’ART Elle s’est faite écoute sans décider à l’avance de ce qu’elle voulait entendre et c’est ce qui a permis que jaillisse l’inattendu de l’art. « Je ne l’ai pas cherché, je l’ai juste trouvé », dit-elle. « Je savais que Monique écrivait des poèmes mais ce n’est qu’à son troisième retour à Strasbourg que Johnny m’a dit dessiner. Quant à Jean-Luc, c’est au fur et à mesure de mes passages dans


sa « maison sous le pont » que j’ai découvert ses dessins et des citations de Léo Ferré telles que « les premières images de l’enfance font le cinéma de la vie ». Il m’a parlé de tout cela… » « La donne de l’art est importante, dit Simone en parlant à nouveau de Jean-Luc qui vit du RSA sans pouvoir faire la manche car les contacts avec ses semblables l’effrayent. Il a peu d’argent mais préfère acheter des crayons et du papier plutôt qu’un réchaud avec lequel il pourrait réchauffer ses boîtes de raviolis ». « On n’est pas que besoins vitaux, il y a en chacun de nous des choses qui nous élèvent, nous portent à aller ailleurs. » Comme une transcendance envers et contre tout, une flamme qui donne à chacun sa précieuse singularité, tout cela a vibré une année durant et vibrera encore. Le film a eu un devenir. Une sélection au festival « Traces de vie » à Clermont-Ferrand, une étoile à la SCAM qui lui a valu une nouvelle diffusion strasbourgeoise en février dernier et puis aussi des moments inattendus comme lorsqu’à l’issue d’une projection au centre socio-culturel de Vendenheim, une dame est venue voir Simone pour lui demander d’intervenir dans sa classe de terminale autour du thème « l’art est-il futile ou nécessaire ? ». L’art, on y revient… Le film vit, il est vu et c’est essentiel « car il n’existe que parce qu’il s’adresse aux autres », dit la réalisatrice. Si les opinions publiques bougent, les politiques bougeront…

une nouvelle vie entamée après quinze ans d’engagement auprès des réfugiés. Elle a tout donné et n’a plus « la force d’accompagner les gens au quotidien dans leur galère » mais elle a encore « la force de témoigner ».

‘‘Une seule chose m’effraye : la crasse du cœur.’’  Aujourd’hui, elle travaille à un projet autour de Jean-Luc Nancy avec une question centrale : « Qu’est-ce qui fait que quelqu’un fait de la philosophie son destin ?». « Jean-Luc est né en 1940, il a grandi dans un monde qui a connu le mal absolu et moi, je suis arrivée juste après… Je l’embarque dans mes questions existentielles à moi… » À elle qu’une seule chose effraye : « la crasse du cœur ». Celle que nous devons tous traquer, ou tout au moins reconnaître, en nous-mêmes. Le film Rivages est disponible en DVD sur le site de Dora Films (10 euros sans frais de port) www.dorafilms.com

Simone a gardé des liens avec ses trois interlocuteurs. Avec Johnny qui la prévient par courriel lorsqu’il revient à Strasbourg, avec Jean-Luc à qui elle rend visite, avec Monique devenue mulhousienne et avec qui elle collabore dans ses actions militantes.

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Et elle ? Comment se sent-elle à l’orée de 2018 ? « Mieux, si je pense à quelques signes positifs », dit-elle. La plus grande implication de la presse dans la question des sans-abri et des réfugiés la réconforte tout comme le fait que Roland Ries ait rejoint la déclaration commune de maires de France appelant l’État à « prendre ses responsabilités ». « Les politiques ont peur des opinions publiques, si celles-ci bougent face au réel, ils bougeront. » UN PROJET AUTOUR DE JEAN-LUC NANCY Son travail de réalisatrice dans la société Dora Films fondée par son compagnon Daniel Coche est pour elle

De gauche à droite : Johnny, Monique et Jean-Luc, lors de l’avant-première du film.


UNIVERSITÉ Histoire de mamelle

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Texte : Thierry Jobard

Photo : DR

Un de mes amis, libraire de son état, m’a récemment conté cette anecdote. Il était à son poste, serein, contemplatif, quand deux jeunes clientes se sont approchées de lui. L’une d’elles lui demanda posément : « Bonjour, vous avez le Mamelle de recherche en sciences sociales ? » Un autre jour, sans doute, il aurait éclaté de rire, pris la chose à la blague, vite oublié. Mais là, conjonction planétaire défaillante ou aigreurs d’estomac persistantes, il ne trouva pas cela drôle. Mais pas du tout. Il prononça péniblement :  –  Vous voulez dire le Manuel de recherche en sciences sociales ?  - Non non, le Mamelle. J’imagine ses traits se décomposer et ses yeux tenter de mesurer l’insondable abîme qui s’ouvrit en un instant devant eux. Car c’est un garçon très comme il faut, assez porté sur l’orthographe et la concordance des temps. Quelque chose d’un peu révolu en somme. – Mais ce n’est pas possible…. – Ah ben si, le prof il l’a écrit au tableau. – Il a écrit LE Manuel. – Ah nan ! Le Mamelle de recherche etc… Le tout est de ne pas paniquer quand ce genre de choses vous arrive, se dit le libraire. Procédons avec méthode. - Vous savez ce que c’est une mamelle ? – Ben… – Comme… les pis d’une vache, par exemple. Vous voyez ? –… – Donc ça n’a rien à voir avec un livre de méthodologie de sciences sociales. On est bien d’accord ? – Mais si ! C’est le prof qui l’a marqué. – Mais... ça ne veut rien dire. Vous comprenez que ce que vous me dites n’a pas de sens... » A L’AUBE DES ÉTUDES UNIVERSITAIRES… Guetter auprès de l’autre jeune personne un quelconque soutien se révéla illusoire : elle tenait de la même ligne que sa condisciple. Vaste et profond

fût le sentiment de solitude dans lequel le libraire se sentît englué. D’autant que les deux regards le dévisageaient désormais avec une inquiétude que semblait à peine tempérer le mépris qu’on éprouve vis-à-vis de celui qui ne connaît pas son métier. La charge de la preuve semblait s’inverser ; il fallait changer de tactique. Il s’enquît donc de leur âge, de leur statut d’étudiante, du nom de leur enseignant. Ce qui confirma ce qu’il subodorait déjà : majeures et vaccinées, ces jeunes femmes étaient bachelières et entamaient hardiment des études de sociologie. Encore choqué lorsqu’il me narra sa mésaventure, il m’expliqua que ces clientes refusèrent le Manuel de recherche en sciences sociales qu’il leur avait montré et partirent outrées de tant d’incompétence. L’opprobre s’ajoutait à l’effroi. Puis lui revînt pêle-mêle en mémoire d’autres petites histoires du même genre ; les cours de grammaire et d’orthographe mis en place à l’université, la baisse de niveau supposée des lycéens, le projet d’une année préparatoire à la licence… Et puis encore ces enseignants lui ayant confié, l’une qu’on lui avait demandé de ne plus corriger les copies du bac blanc au stylo mais au crayon de papier « pour pouvoir remonter les notes après » ; l’autre d’accorder un point à l’élève qui répondra « je sais pas » à la question de son examinateur lors de l’oral de rattrapage. En effet, « je NE sais pas » est bien une réponse lui aurait assuré un sophiste patenté. Tout cela plongeait ledit libraire dans une perplexité sans fond, et il n’était pas le seul. SÉLECTION : LE MOT EST AFFREUSEMENT TABOU… Mais enfin de quoi se plaint-on ? N’a-t-on pas proclamé en 1985, avec un volontarisme claironnant, qu’il fallait amener 80 % d’une classe d’âge au bac ? Mission, avec quelques années de retard, accomplie. D’ailleurs le nombre d’étudiants n’a cessé d’augmenter en un siècle : 70 000 en 1930, 145 000 en 1950, 240 000 en 1960, 695 000 en 1970, 1,5 million aujourd’hui. Bref, ce fût une marche glorieuse vers la démocratisation universitaire : sonnez hautbois, résonnez musettes.


Je m’en ouvrais à mon ami libraire qui me répondît (voyez un peu quel esprit retors est le sien) : « Bien sûr ! mais tout le monde a le bac maintenant. Ce qui compte c’est après. ». En voilà bien d’une autre… Il est vrai qu’à y regarder de plus près, les choses sont un peu moins simples, comme souvent. Et si les fait sont têtus, certains chiffres, le sont tout autant. En 1964, une majorité d’étudiants obtenait son premier diplôme universitaire de niveau licence, aujourd’hui à peine plus de 40 %. Trois étudiants sur dix quittent l’université après la première année. Trois sur dix également la quittent sans diplôme au bout de 2 ou 3 ans. Et sur les 42 % qui obtiennent leur licence, 27 % seulement y parviennent en 3 ans. Le système français a ceci de particulier qu’à côté de l’université existent également BTS et IUT ainsi que les classes préparatoires. Celles-ci ont vu leurs effectifs augmenter de 11 % en dix ans (soit environ 86 000 étudiants). Pour être plus complet, ajoutons que les effectifs des formations supérieures payantes sont en augmentation constante et regroupent 20 % des étudiants aujourd’hui. La différence essentielle entre toutes ces filières et les facultés (hormis médecine et pharmacie) est qu’elles sont sélectives. En théorie en effet, « Le premier cycle (universitaire) est ouvert à tous les titulaires du baccalauréat » et « Les dispositions relatives à la répartition entre les établissements et les formations excluent toutes sélection » ( Code de l’Education, troisième partie, livre I, chapitre II, section 1,

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article L.612-3, si vous voulez tout savoir). Dans un cas les établissements peuvent choisir leurs étudiants, dans l’autre pas. On se souvient pourtant de cette drôlerie navrante de la rentrée dernière que fut l’APB (Admission Post Bac) et son

‘‘En 1964, une majorité d’étudiants obtenait son premier diplôme universitaire de niveau licence, aujourd’hui à peine plus de 40 %’’ tirage au sort. Désormais, les étudiants auront affaire à Parcoursup. Et tout ira pour le mieux à n’en pas douter. Car comme l’a déclaré le Président de la République, il convient désormais de mettre en place une sélection à l’université. Enfin, non, pas tout à fait. Le mot est affreusement tabou et peut déchaîner des mouvements de foules. A l’heure du cinquantenaire de mai 68, avouez qu’il vaut mieux éviter le rappel de gelée de coing. A sélection on préféra très vite « pré-requis ». Mais c’était encore trop râpeux. « Attendus » sonnait mieux. Neutre, fade, obscur, oui, décidément, attendus c’est parfaitement blême. Mais si l’on revient aux chiffres de réussite (ou d’échec) en licence, on comprend bien que de la sélection à l’université, il y en a déjà. C’est subtil la sélection. Ca ne se dit pas, ça ne se voit pas, ça ne s’entend pas : ça se constate. Après… Après quelques mois, a fortiori un an ou deux, on trouve plus facilement de la place pour s’asseoir dans les amphithéâtres.


On peut même occuper deux places, c’est dire. Que deviennent-ils ces chers disparus ? Difficile à dire. Tous ne sont peut-être pas faits pour des études supérieures. Mais alors pourquoi les aiguiller là ? Savez-vous le plus drôle ? Parmi ceux qui partent de l’université sans diplôme, 26 % ont des parents inactifs, 12 % des parents ouvriers et 1,2 % des parents cadres. Est-ce à dire que la sélection-dont-il-ne-fautpas-dire-le-nom serait sociale ? Mais quelle drôle d’idée !

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OR NORME N°28 Pérples

OR PISTE

Texte : Thierry Jobard

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IL Y A QUELQUE CHOSE DE MOISI AU ROYAUME DE FRANCE Cela voudrait-il dire que la méritocratie républicaine n’est pas aussi efficiente qu’on le proclame ? Cela voudrait-il dire que les filières d’excellence sont réservées à un petit nombre (5 %), toujours les mêmes, et que se perpétue ainsi une oligarchie ? Cela voudrait-il dire qu’il y a d’un côté ceux qui savent, qui connaissent (les bons lycées, les bonnes écoles, les bons cursus) et d’un autre tout le reste, toujours les mêmes ? Assurément oui. Certes, tout pays doit former ses élites. Mais s’il n’y a aucune (ou si peu) de mobilité sociale, il y a quelque chose de moisi au royaume de France. C’est quelques mois avant le bac que se font les choix d’orientation. Ces choix prennent la tournure d’un destin dont les moins avertis auront toutes les peines du monde à sortir. C’est toute une vie qui se décide alors. Finalement, le constat n’est pas neuf. Bourdieu en 1964 et 1970, Boudon en 1973, pour une fois d’accord, l’avaient déjà démontré. Pour autant, bien que cela soit de notoriété publique, les choses se sont davantage dégradées depuis. Une étude de la fondation Bertelsmann a montré il y a peu que la France occupe la 26ème position en Europe pour l’accès à l’égalité scolaire. Mais devant la Slovaquie et la Bulgarie ! Belle performance. C’est principalement l’inadéquation entre la formation reçue avant l’université et les « attendus » de l’enseignement universitaire qui pose problème. Et c’est moins la démocratisation de l’accès aux études supérieures que la démocratisation de la réussite à celles-ci qu’il importe de développer. Or cette réussite ne vient pas de nulle part mais d’un cadre familial qui possède un capital social, un capital culturel, un capital économique. Souvent les trois. C’est avant et après la journée d’école que se prennent les habitudes de travail dans un environnement où le savoir et la culture font partie de l’air respiré.

SAVEZ-VOUS COMMENT DESSINER UN PARFAIT CERCLE VICIEUX ? Mais ce rapport au savoir lui-même évolue. Foin de l’amour de la connaissance, il faut apprendre utile. On lira tel livre, ou tel chapitre, parce qu’on sera interrogé dessus. Mais pas plus. Et il est tellement plus simple de picorer telle ou telle information sur le net plutôt que de chercher à comprendre d’où elle vient et ce qu’elle vaut. Certes toute généralisation est abusive. Mais la tendance est là, et elle est lourde. Si la culture générale, le goût d’apprendre, l’envie de sortir des références imposées se tarissent, quid de l’ouverture d’esprit ? de l’esprit critique ? Pour JeanClaude Michéa, nous commençons à « fabriquer en série des consommateurs de droit, intolérants, procéduriers et politiquement corrects, qui seront, par là même, aisément manipulables tout en présentant l’avantage non négligeable de pouvoir enrichir à l’occasion, selon l’exemple américain, les grands cabinets d’avocats ».

‘‘Ces choix prennent la tournure d’un destin dont les moins avertis auront toutes les peines du monde à sortir’’ Savez-vous comment dessiner un parfait cercle vicieux ? Prenez une baisse des repères culturels (historiques, politiques, philosophiques…) ; le recours à l’invective plutôt qu’à l’argument, au slogan plutôt qu’à la réflexion ; ajoutez une bonne remise en cause de la parole la mieux établie par la défiance vis-à-vis des élites ; une épaisse tranche de vénalité ; saupoudrez d’inégalités grandissantes, et une lichette de lâcheté politique. Vous aurez le lit du populisme… Quant au fameux mamelle, on ne sût jamais si il s’agissait du droit ou du gauche.


OLIVIER GUEZ Écrivain de l’après… Dans son nouveau roman, « La Disparition de Joseph Mengele », l’écrivain strasbourgeois Olivier Guez explore comment le médecin criminel nazi a pu vivre sa longue fuite à travers l’Amérique du Sud. Or Norme. Pourquoi ce livre sur Joseph Mengele ? Il y a plusieurs choses et vraisemblablement cela tient beaucoup au caractère inouï de son histoire, bien sûr liée aux crimes monstrueux de celui qu’on a appelé l’ange de la mort à Auschwitz, mais également parce qu’il n’a jamais été attrapé. Et puis cette histoire d’un criminel surpuissant après-guerre, qui a multiplié les naissances de jumeaux en Amérique du Sud et notamment au Brésil....tout ça corroboré par toute une littérature dans les années 60-70 et par des films, surtout : « Marathon Man » inspirée de sa vie, et encore plus directement « Ces garçons qui venaient du Brésil » où Gregory Peck interprète clairement le personnage de Mengele. Ensuite, je suis tombé à plusieurs reprises sur Mengele en préparant le film « Fritz Bauer, un héros allemand ». Et puis, c’est toujours l’après qui m’intéresse : comment peut-on se remettre de tels évènements quand on est une victime, et comment, pour le meurtrier, vit-on après avoir fait le mal ? Or Norme. Pourquoi cette appellation de roman-vrai ?

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C’est la vraie histoire de Mengele en Amérique du Sud. Après, c’est aussi un vrai travail littéraire et comme on ne saura jamais tout sur les trente ans que Mengele a passés en Amérique du Sud, le passage par le roman était indispensable. Et puis, un personnage comme ça ne méritait pas de s’installer dans un roman historique classique : pour moi, il s’agissait simplement de raconter sa descente aux enfers et donc j’ai travaillé non pas comme un historien, mais j’ai énormément lu et je suis allé sur place, je suis allé à Günzburg, en Argentine à Buenos Aires, je suis allé voir toutes les maisons et les appartements où il a vécu. Je suis

‘‘Il ne s’agissait pas d’être là énième marionnette de

Mengele car son nom même fait frémir [...]’’


UNIVERSITÉ

Des cursus en alternance conçus avec et pour les entreprises « Chaque année, l’Université de Strasbourg met 1 700 étudiants en apprentissage dans quelques 150 entreprises de la région », annonce Michel de Mathelin, vice-président Valorisation et Relation avec le monde socioéconomique de l’institution. Le chiffre est impressionnant et concerne des filières qui vont des arts, lettres et langues aux sciences sociales, technologiques ou de la santé sans compter le marketing, le droit, le sport… Liste non exhaustive car elles sont une centaine.

Véronique Leblanc

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OR PISTE

Texte :

Répartis entre enseignement et expérience – rémunérée – en entreprise, ces cursus spécifiques représentent une voie d’accès à l’Université qu’il ne faut surtout pas négliger. LIEN ÉTROIT AVEC LES ENTREPRISES « Deux types de contrat sont concernés, précise Michel de Mathelin, contrat d’apprentissage et/ ou contrat professionnalisant. Nous travaillons en lien étroit avec les entreprises afin de répondre aux besoins le plus finement possible. » Il insiste aussi sur la dimension « ascenseur social » de ces formations qui « s’adressent à un public bien souvent différent de celui des classes Prépa et peuvent mener certains jusqu’à un diplôme d’ingénieur par exemple ». FORUM DE L’ALTERNANCE UNIVERSITAIRE LE 19 AVRIL Si le monde de l’entreprise est concerné au premier chef, certaines formations sont dédiées à l’administration publique. L’éventail est vaste et mérite d’autant plus d’être connu que l’alternance constitue un des axes de développement importants de l’Université. Pour le diffuser, elle organise le 19 avril

un « Forum de l’alternance » qui se tiendra dans l’Aula du Palais U. « Il s’agira de sensibiliser le public étudiant à l’intérêt de ces formations où le taux d’échec est très faible  et qui vont du Bac+2 au Bac+5 ». Témoigneront d’anciens alternants mais aussi des entreprises pour lesquelles des stands de recrutement sont prévus. Un rendez-vous on ne peut plus concret. STRASBOURG EN POINTE SUR L’INNOVATION Le lien entre l’Université et le monde des entreprises, son caractère « pionnier » dans la « culture collaborative » ont compté dans le choix de Strasbourg pour le lancement d’une mission nationale « Campus d’innovation » officialisé le 29 janvier dernier par Frédérique Vidal, Ministre de l’Enseignement supérieur, de la Recherche et de l’Innovation.

‘‘Son caractère pionnier dans la culture collaborative’’ Classée première en Europe et 16e dans le monde par la revue Nature Index pour son impact dans l’innovation, Strasbourg a ainsi été retenue avec Rennes et Montpellier comme campus pilote dans le cadre d’une mission chargée de « fixer une feuille de route pour les autres universités qui souhaiteraient porter des innovations. » La remise du rapport est prévue fin avril. À suivre… À consulter : www.unistra.fr/index.php?id=19878, pour tout savoir des formations en alternance http://entreprises.unistra.fr/ tout nouveau portail consacré aux relations de l’Université avec le monde de l’entreprise.


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LE PIÉTON DE STRASBOURG L’expo « Amour » de Robert Doisneau, proposée par le Club de la Presse, a été un des événements-phares de « Strasbourg mon Amour ». Un nombreux public l’a plébiscitée. Arnaud Delrieu, le piéton de Strasbourg, loin d’être un voyeur, a capté quelques beaux élans amoureux et… photographiques. Arnaud Delrieu : bizzneo@gmail.com


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IS 2018 L’hospitalité haut de gamme Avec plus de 5500 VIP reçues sur la semaine du tournoi, les Internationaux de Strasbourg s’annoncent comme LE rendez-vous incontournable de la fin du mois de mai, pour le tennis bien sûr, mais pas que…

Chryslène Caillaud

Photo :

Si dans le langage courant l’hospitalité consiste à accueillir chez soi l’étranger de passage, cela fait déjà bien longtemps que l’univers du marketing sportif a adopté le terme pour définir l’offre qu’un club ou un évènement peut mettre en place pour recevoir dignement les acteurs de l’économie (chefs et cadres d’entreprise tout autant que les politiques). Ainsi les entreprises, alsaciennes notamment, ont bien compris tout l’intérêt de convier leurs relations d’affaires et leurs invités de marque à vivre une expérience commune autour d’un évènement sportif. Il suffit pour s’en convaincre de constater le succès des espaces VIP qu’offre le Racing au stade de la Meinau, la SIG au Rhénus sport, et les IS au Wacken, sur les espaces magnifiques du Tennis-Club de Strasbourg.

Patrick Adler

Cette année se déroulera donc la 32e édition des Internationaux de Strasbourg, du 18 au 26 mai 2018 au pied du Parlement européen.

Et c’est ainsi que, durant cette semaine précédant Roland-Garros, ce seront plus de 5 500 invités qui se retrouveront lors des déjeuners et « afterworks » organisés pour l’occasion, au sein d’un « village VIP » toujours très soigné et inspiré par les thématiques que le tournoi met en avant autour de la femme, du sport et de l’éco-responsabilité. Comme l’an dernier, deux chefs réputés, François Baur (Les Haras) et Marc Haeberlin (trois étoiles au Michelin depuis plus de 50 ans avec L’Auberge de L’Ill) élaboreront les menus de deux des déjeuners VIP (mercredi 23 mai pour le premier et samedi 26 mai pour le deuxième), et suite au succès des « afterworks », organisés en collaboration avec le bar Les Aviateurs, les Internationaux de Strasbourg proposeront non plus deux, mais trois dates : mardi 22 mai, mercredi 23 mai et jeudi 24 mai. Notez enfin qu’à l’occasion de cet évènement majeur de la vie strasbourgeoise, Or Norme vous proposera à nouveau, suite au succès du numéro de l’an dernier, un hors-série dédié aux IS.

ÉVÉNEMENTS

Texte :

5500 INVITÉS EN UNE SEMAINE

Denis Naegelen, audacieux directeur du tournoi, a su, avec son équipe de Quarterback (agence d’hospitalité et de marketing sportif), construire le plus grand événement sportif de la région Grand Est sur une semaine, mais aussi un événement économique incontournable pour tous les acteurs de la région.

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DATES 2018 :

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CHIFFRES CLÉS IS 2017 :

Dates IS 2018 : du 18 au 26 mai 2018 Qualifications : les 18 et 19 mai 2018 Tableau final : du 20 au 26 mai 2018

26200 spectateurs 5500 VIP 51 h de retransmission TV en France 22 pays étrangers diffuseurs 14050 fans sur Facebook 1,7M€ de budget 11 joueuses du TOP 50 dont 6 du TOP 30 16000 balles de tennis recyclées depuis 2014 305 kilos de denrées alimentaires non consommées et redistribuées à des associations locales www.internationaux-strasbourg.fr


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LES ÉVÉNEMENTS

Nicolas Rosès

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ÉVÉNEMENTS

Photos :

Le 30 janvier dernier chez Aedaen Place, le Club des partenaires Or Norme, en partenariat avec la Librairie Kléber, a reçu Raphaël Enthoven pour un moment exceptionnel. Après notre vidéo sur cet événement, toujours en ligne sur ornorme.fr, nous vous en proposons quelques images…


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VU D’ICI…

Le bloc-notes de l’actualité des derniers mois, malicieusement ou plus sérieusement revisitée par Or Norme.

DR – Sarah Etcetera – France Bleu Alsace – La feuille de choux – Arnaud Delrieu Eric Genetet

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ÉVÉNEMENTS

Texte :

Photos:

20 NOVEMBRE Peu avant 10h, deux avions de chasse franchissent simultanément le mur du son. Le bruit de la détonation est assez violent et anxiogène. St-art, la foire d’art contemporain de Strasbourg, dont la 22e édition attire 20 000 visiteurs, n’atteint pas la vitesse de la lumière, mais de croisière, fréquentation stable.

Josef Mengele réalise un rêve de gamin, il donne le coup d’envoi de Racing-PSG à la Meinau. Le rêve se prolonge, car le Racing réalise l’exploit en s’imposant 2-1 face au PSG. Racing, etc…

marchés de Noël en Europe. Colmar est deuxième, Strasbourg cinquième. Meilleur marché signifie : celui ayant obtenu le plus de clics. Autant dire que ce classement n’a aucune crédibilité, puisque la plupart des « cliquants », n’ont pas mis les pieds sur les marchés en question.

25 NOVEMBRE

05 DÉCEMBRE L’Alsacien Pierre-Hugues Herbert (associé à Richard Gasquet) remporte le double de la finale, le lendemain, Pouille permet à la France de Noah de décrocher son 10e saladier d’argent. La Coupe Davis revient dans l’hexagone, 16 ans après le dernier titre.

L’écrivain et académicien Jean d’Ormesson est mort, le dernier des Jedi avait 92 ans. Sa force de conviction, ses yeux bleus, ses livres, sa gentillesse et ses nombreuses venues à la librairie Kléber, Strasbourg n’oubliera pas. Aux Invalides, un hommage national rendu lui sera.

27 NOVEMBRE La série Paris, etc… débute sur Canal Plus. Zabou Breitman a écrit des personnages en prise aux difficultés de la vie. Parmi eux, une jeune alsacienne est la facho préférée d’un jeune groupe de musicien avec qui elle partage une coloc. Elle apprend la vie, découvre le sexe, tente des expériences. Lorsqu’elle rentre en Alsace avec un fiancé « hors norme », son père la vire de chez lui. Que dit cette série de notre région ?

06 DÉCEMBRE

02 DÉCEMBRE

12 DÉCEMBRE

Le Strasbourgeois Olivier Guez, Prix Renaudot pour La Disparition de

Le site European Best Destinations publie le classement des meilleurs

Jean-Philippe Smet s’en va. Johnny Hallyday est mort. Libération titre « Salut les copains ». Donald Trump, fidèle à lui-même, reconnaît unilatéralement Jérusalem comme capitale de l’État d’Israël. Cette décision déclenche une vague de critiques de la part de la communauté internationale.

13 DÉCEMBRE Les températures avoisinent 0°C. Les sapeurs-pompiers interviennent dans la nuit pour le décès sur la voie publique d’une femme de 44 ans. Elle vivait sous une tente avec son compagnon près du parc du Petit-Heyritz. Un mois plus tard, un SDF décède dans une rue du quartier de la Robertsau, dans l’indifférence générale. 15 DÉCEMBRE Nommé pour le Goncourt et vainqueur du Renaudot, le « footballeur » strasbourgeois Olivier Guez remporte le Prix des Prix. Personne ne sait qui remportera le prix des prix des prix.

16 DÉCEMBRE Un véritable squelette de mammouth de douze mille ans, mesurant 3,40m de haut et d’une envergure de 5,30m est acheté aux enchères 430 000 euros,


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par le président de Soprema, PierreEtienne Bindschedler. Le logo historique de la société est un Mammouth. Ceci expliquant cela.

DR – Sarah Etcetera – France Bleu Alsace – La feuille de choux – Arnaud Delrieu Eric Genetet

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ÉVÉNEMENTS

Texte :

Photos:

21 DÉCEMBRE Emmanuel Macron a 40 ans. C’est la journée de l’orgasme. Quel est le principe ? On s’envoie en l’air ? On pense à un orgasme passé ? La journée se transforme en journée de la gerbe quand Hanouna téléphone au président en direct dans son émission. Strasbourg n’est plus la septième ville de France, mais la huitième. Avec 277270 habitants selon l’INSEE, Strasbourg est dépassée par Montpellier. Jean-Paul Gunsett nous quitte à plus de 92 ans. Il fut pendant plus de 50 ans, speaker bilingue, journaliste, auteur, comédien, metteur en ondes et producteur à Radio Strasbourg, puis à la télévision régionale. Il était aussi un poète talentueux.

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L’Eurométropole devient Territoire d’Innovation de Grande Ambition. Le défi est d‘améliorer la santé globale des habitants. A la clé, un chèque de 400 000 euros.

23 JANVIER Le gouvernement donne son feu vert pour le GCO. Warm up au mois d’août et premiers tours de roue en 2020. Qui respire le mieux ? 29 JANVIER

07 JANVIER La chanteuse France Gall est morte à Paris. L’interprète de «Babacar», âgée de 70 ans, avait été hospitalisée pour une infection sévère. Une semaine plus tard, Dolores O’Riordan, la chanteuse de The Cranberries, meurt à 46 ans d’une overdose.

Le prix de club de la presse revient à Frédérique Meichler, journaliste à la rédaction de Mulhouse du journal L’Alsace.

17 JANVIER Les Enfoirés sont de retour pour fêter le dixième anniversaire du Zénith-Europe.

24 DÉCEMBRE Goldman est la personnalité préférée des Français devant Omar Sy et Teddy Riner. Qui est le Strasbourgeois préféré des Strasbourgeois ? Peut-être Marc Keller, élu «Dirigeant de l’année» 2017 par le magazine France Football.

31 JANVIER Un mois record côté grisaille se termine enfin.

20 JANVIER 01 JANVIER Distinction : Commandeur de la Légion d’honneur : Tomi Ungerer qui a « le souffle coupé ». Promus officiers : Manou Heitzmann-Massenez, Laurent Bayle et José Sahel.

02 JANVIER

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. 04 JANVIER

Dramaturge, metteur en scène et écrivain, « patron » du TNS, Jacques Lassalle est mort à l’âge de 81 ans. À Strasbourg, on se souvient de son Tartuffe avec Gérard Depardieu

La gastronomie est en deuil. Le chef lyonnais Paul Bocuse décède à l’âge de 91 ans. Il souffrait depuis plusieurs années de la maladie de Parkinson. 20 ans après Le Dieu des Petits Riens, Arundhati Roy est à Strasbourg pour Le Ministère du Bonheur Suprême. Sur la scène de l’Opéra, elle évoque l’Inde, sa vision du monde et l’écriture. Elle écrit sur la folie qui est tout autour d’elle, une question de survie face à la folie du monde. Son deuxième roman « n’est pas un livre, mais une ville.


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PORTFOLIO Sophie Patry

« La photographie fut pour moi une grande découverte. J’ai appréhendé ce médium que j’expérimente, que je teste... C’est souvent un moteur incroyablement efficace pour me faire avancer. J’aime faire des effets directs à la prise de vue. Je me laisse guider par mon ressenti et mes émotions. Mon travail est à l’image de ma perception du monde. Des paysages, des portraits et des autoportraits qui oscillent entre rêve et réalité, laissant libre cours à l’imagination de chacun… » sopatry4.wixsite.com/sophiepatry

Le talent de cette auteure-photographe qui vit à Saint Leu-la-Forêt en Ile-de-France n’a pas échappé à l’œil exercé de Ryo Tomo, l’organisateur de « Strasbourg Art Photography » du 1er au 31 mars. Sophie Patry exposera ses photos au restaurant Le Mandala, 14 Faubourg de Saverne à Strasbourg.


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NOTEZ DÉJÀ ELEKTRAMUSIC

Découvrir des sonorités peu familières C’est une belle initiative et une excellente idée de Elektramusic : le 24 mars prochain, vous pourrez suivre un véritable parcours musical : plus de dix concerts gratuits de musiques classiques, contemporaines et jazz qui vous permettront de (re)découvrir la richesse, la variété et la vitalité des pratiques musicales strasbourgeoises. Les lieux : Hôtel Graffalgar (11h) – Église catholique Saint-Pierre-le-Vieux (midi) – CEAAC (13h) – Brasserie Les Haras (14h) – L’Aubette (15h) – Librairie Kléber (16h) – Opéra du Rhin (Salle Ponnelle 17h) – Auditorium BNU (18h) – AEDAEN Gallery (19h et 20h). C’est la première édition des MUSIQUES ÉCLATÉES et c’est à ne pas rater !

En mai, pousse la porte qu’il te plaît ! « Impossible de tout voir sans avoir le don d’ubiquité ! » prévient « Accélérateur de particules », l’association organisatrice des « Ateliers Ouverts » qui se tiendront à Strasbourg en mai prochain.

Benjamin Thomas

Alex Flores - DR

ATELIERS OUVERTS 2018

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OR NORME N°25 N°28 Sérénités Périples

ÉVÉNEMENTS

Texte :

Photos :

www.musiques-eclatees.fr

L’atelier d’Alexandre Astier au Bastion.

Le programme - mis en ligne et disponible en version papier à partir du 19 avril – s’annonce en effet foisonnant. Comme chaque année, depuis 1999 ( !) des centaines d’artistes plasticiens ouvriront au public les portes de leur atelier pour discuter de leur démarche, présenter leurs œuvres accomplies ou en gestation, s’échapper de la solitude de la création pour échanger avec les uns et les autres. Moments forts, performances, démonstrations, lectures, ateliers enfants, parcours thématiques, expositions… À chacun de se faire « son » programme pour retrouver des artistes qu’il connaît et en découvrir d’autres, en solo, en duo, entre amis ou en famille. Quant aux artistes, ils ne seront pas en reste puisque quatre « rendez-vous Pro » leur seront proposés par « Accélérateur de particules » : deux séminaires sur la situation des plasticiens dans le Grand Est et deux matinées Info/Conseils individuels. Programmés « à la ville et à la campagne », les « Ateliers Ouverts 2018 » se tiendront les 19 /20 et 26/27 mai à Strasbourg et dans des dizaines de communes alsaciennes. À ne pas rater ! contact@ateliersouverts.net 06 71 16 47 50


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Nicolas Rosès

Photos :

De la chasse à l’assiette !

Chef de cuisine du Bistrot des copains depuis trois ans, Frédéric Droin, 28 ans, nourrit depuis sa plus tendre enfance deux passions pour la chasse et la cuisine, au point de lier les deux au quotidien.

Barbara Romero

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OR NORME N°26 Consciences

OR D’ŒUVRE

Texte :

BISTROT DES COPAINS

Le Bistrot des Copains 12 Quai Finkwiller, Strasbourg. Tél. 03 88 36 22 66 www.bistrotdescopains.com

Le dimanche, c’est chasse. Chaque week-end, Frédéric Droin ressent le besoin de s’évader dans les Vosges, de prendre son bol d’air. En attendant le gibier, le chef-cuisinier du Bistrot des copains cogite à ses prochaines recettes. Sa journée de chasse terminée, il ramène ses bêtes au resto pour les cuisiner. Deux passions intimement liées. « J’ai déjà refusé des postes hyper intéressants car je devais travailler le dimanche, sourit-il. La chasse pour moi, c’est sacré. » De la chasse à l’assiette, la boucle est bouclée. TOUT FAIT MAISON Frédéric aime par-dessus tout travailler les produits et s’éclate avec les viandes de cerf ou de sanglier. « Ces viandes sont très saines, sans

antibiotiques, sans maladie. Si l’on veut maîtriser le produit, il faut être sûr de sa qualité et de sa provenance. » Après, Frédéric ne s’arrête pas au seul gibier. À la carte, uniquement des plats faits maison à base de produits frais, parfois issus de ses propres cueillettes de cèpes ou de Reine-des-prés pour ses glaces ou crèmes brûlées. « Mon inspiration est éclectique, j’aime toutes les cuisines, asiatiques, africaines, italiennes… Je pioche chez tout le monde ! ». Un amoureux du goût, de la nature, des moments conviviaux, passé par des maisons prestigieuses telles Le Crocodile, L’Assiette du vin ou La Vignette. Et qui a offert le titre de Maîtrerestaurateur au Bistrot des copains.


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OR NORME N°25 Sérénités


OR CHAMP

Par Jean-Paul Klée, promeneur sidéré Natif de Lingolsheim (rue des Prés) en 1943 sous les bombardements de la proche Tannerie de France, nul ne sait pourquoi j’ai tant « promené » l’âme qui (en moi) était... Jours & nuits j’ai arpenté 5 ou 10 000 fois les pavés & les jardins de ce cher Strasbourg, vieille cité qui tant d’années m’agglutina dans sa vive (mordorée) poésie & que j’ai si rarement quittée (un peu Paris ; un peu Jérusalem & Casablanca & Boulogne-sur-Mer ; Gisors & Chantilly) trois jours à Londres & très peu l’Allemagne, si proche pourtant… mais !... Comme un coquillage rivé à son rocher « je » produisais un thrésor dont ma main même ignora longtemps l’étendue !... En 2001, Bernard Reumaux l’éditeur du Promeneur strasbourgeois me glissa : « Vous êtes notre Pessoa ». Or ni lui ni moi ne savions que me viendrait, autour d’Olivier Larizza & de sa merveilleuse amitié, une série de dix à douze mille pages de poèmes qui s’étendit (chaque jour) sur une dizaine d’années.!.. C’est à Strasbourg (faculté des lettres) que je dois d’avoir connu l’écrivain & l’ami Larizza, qui à quarante ans est déjà traduit en Russie, en Iran, Italie. C’est à Strasbourg aussi que j’ai rencontré Claude Vigée (1969), Sylvie Reff & tout récemment l’érudit chercheur Mathieu Jung, quel travailleur, Mathieu, il connaît mes archives mieux que moi !.. Or quoi cherchait-on, dans ces ruelles encore toutes pleines d’un passé si récent (Mozart & Goethe) : je revois la rue des Pucelles embrumée d’une féerie XVIe siècle si éloignée de l’épouvantable AVENIR qui nous attend : tous… (Donald Trump)

& Claude Lévi-Strauss, est mort assassiné au Struthof le 18 avril 1944 ; je ne l’ai vu qu’un seul quart d’heure (1943) au parloir de la prison de Fresnes où (résistant civil) il attendait (classé Nacht & Nebel) son départ vers… Un square de Neudorf porte (grâce à Jean-Claude Richez) le nom de ce héros qui enseignait à Paris & Versailles & rejoignit le combat gaulliste dès juin 1940. … Alors c’est peut-être son Ombre sacrée que, sans l’avoir jamais formulé, mes milliers de « promèneries » à travers « Strasbouri » ont inlassablement recherchée ?... J’en émets — ici — l’hypothèse en hésitant : « Et si c’était LUI SEUL (son cœur & son sexuel) que j’espérais entrevoir ici & là où si brillamment il a vécu » !... Le collège St.Étienne, la fac de philosophie, la rue des Juifs où mon grand-père Klée (1875) fabriquait des meubles (mes oncles & mes cousins sont, eux aussi, installés à Strasbourg depuis très longtemps). Quelle ardeur eurent donc mes « piés » à battre mille & mille fois le sol de cette vieille cité mystique, musicale & psychanalytique ?.. On y comparait son cœur & son corps à tant d’autres qui (eux aussi)… se promenèrent quasi éternellement entre la rêverie & la réalité !... Bientôt cet « erratisme » finira, lequel croisa des dizaines de milliers de passants !... (« Vous étiez, Jean-Paul, connu comme le loup blanc - Ah donc ?... - et vous seul ne vous connaissiez pas ?... »)

Ici j’ai vécu (la rue des Sœurs n°18). Ici j’ai étudié la littérature du XIXe siècle (mon maître Jean Gaulmier). Ici je me suis (1980) marié. Ici j’ai développé, à l’ombre d’une reine Mathilde, la tapisserie de cette œuvre encore aux trois quarts inédite. C’est d’ici que je pars déclamer à Bruxelles, Paris, Mayence ou Fribourg ; Nancy, Bordeaux, Nantes, Lyon, Aix-en-Provence, si quelque amoureux de la poésie pense à m’y inviter.

C’est incroyable, ça : ce brave homme qui à présent claudiquant (comme le Messager boiteux dont naguère il s’occupa) s’avance maintenant vers on ne savait Kwââ ?.. Destruction (ou) dévoilement d’un « thrésor » d’inouïe poésie (12 000 feuillets) !... Hélas, qui donc jurera que l’ignoble TRUMPERIE ne va pas mettre le feu — d’ici Noël 2018, — à l’incroyable « marche sacrée » de cet Orphée qui, de si longues décennies… resta dissimulé derrière (vous savez bien) quel rideau de cendres & fumées (là-bas, krématoire) & à présent l’on voyait que tout,… un jour,… allait recommencer !!. Tout !!.

Et c’est à la librairie Kléber, place Kléber, qu’on entend régulièrement grâce à François Wolfermann (l’un des plus grands libraires de France) les murmures & les cris de ce drôle d’oiseau réchappé d’une affreuse histoire : mon père le philosophe Raymond Klée, compagnon de Sartre, Simone Weil

Tenir & tenir & se battre pour la paix ! Que vous soyez marcheur, promeneur ou chat errant… (ou chat-huant) ou pèlerin de Saint Jacques (ou bien même, dans votre chambre, cloîtré depuis 15 années) : l’universelle résistance vient. On sera des dizaines de millions à  !!!...

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Jean-Paul KLÉE est l’auteur de Rêverie d’un promeneur strasbourgeois (Ed. La Nuée bleue, 2001). A paraître en 2018, un très long poème (1680 vers) sur la cathédrale de Strasbourg (Ed. Arfuyen)


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