__MAIN_TEXT__
feature-image

Page 1


édito

L’identité est une question qui mérite une attention particulière, parce que si elle semble construite à première vue, elle ne l’est pas entièrement ; et si elle l’est, celleci doit être déconstruite, puisqu’elle a été conçue dans une juxtaposition de valeurs contradictoires, d’histoires partiellement effacées, et de méconnaissances de soi. Certains se pensent étrangers au pays. Ils ne le sont pas, ils sont étrangers à eux-mêmes.

L’ antillais, que ce soit celui qui est né aux Antilles, que ce soit celui qui se pense « antillais », est confronté à cette question fondamentale : Qui suis-je ? Ki moun an yé ? Quelle est ma place ? Ma citoyenneté ? Mon histoire? Mon ancêtre?Et c’est par cette interrogation, qu’il entame seul son cheminement vers la décolonisation de soi, car se décoloniser c’est décoloniser la Terre qui s’offre à nous.

1


SOMMAIRE

04 Enjeux de la création noire : Altérités, Identités, Violence !

12

LUCAS SOUSSEING

Damien Jélaine

18 MAS 2.0

La naissance du militantisme identitaire Matthieu Gama

24

L’id-entité : décolonisation de soi Youri Richer/ Gamsye

2

16

28 DOSSIER / RECHERCHE Comprendre la question identitaire et nationale... Michelle Martineau


issue 02

38

50 Kim Demagny

Raphaël Lapin

54

Entrevue avec PCA Podcast

64

71

Retour au péyi Mitchelle Malezieu

La Gallerie de Selam Heart

Murielle Bedot,

une figure de résistance

78

Les esprits, allégories de nos trauma Melissa Marival

61

Zagalakatéléman ! Sélya Sorlingue Trébor

82

L'identité un chemin vers soi Laetitia Aribo (Imani)

3


4

© Damien Jelaine


5


6

DAMIEN JELAINE

THE BONE GARDEN


ENJEUX DE LA CRÉATION

Altérités, Identités, Violences ! Damien Jelaine DJ : Je suis né à Pointe-à-Pitre, aux débuts des années 90. Une vraie chance, d’être un nineties baby, pour un être de l’image, même si on ne le savait pas encore à l’époque. C’était le dernier âge d’or de la télévision, d’une culture populaire riche d’une certaine stabilité. Et un peu plus d’une décennie plus tard, tout changerait à jamais. Très jeune j’ai été introduit à ce que le cinéma américain et sa mythologie proposaient de plus démentiel. La fin du 20ème siècle donnait ce sentiment de premier bilan de cette forme artistique qui avait pris naissance quelques décennies plus

tôt, et qui avait considérablement séquencé les grands changements d’un monde dont je ne savais quasiment rien: McTiernan et son cinéma d’action révolutionnaire et vulnérable, la violence inhérente au paradigme blanc de Scorsese, le cynisme biblique de Fincher, le cinéma conflictuel et frontal de Spike Lee, ou encore la beauté que parvenait à y trouver Terrence Malick, pour ne citer qu’eux. Il y avait dans les images de ces types un langage qui devenait pour moi sacré, plus puissant que n’importe quelle religion, plus addictif que n’importe quelle drogue, plus fédérateur que n’importe quel discours politique. Le cinéma, s’il ne pouvait changer le monde, allait changer ma vie. Lorsqu’elle était moins évocatrice, l’image était pour moi les animés (Dragon Ball Z dont je ne me remettrai jamais), les jeux vidéos et les clips musicaux quand ils questionnaient leur nature cinématographique. Tout ce qui bougeait, parlait, chantait, était pour moi, petit, vecteur d’émotions infinies. Avec les années, cette vision que je pensais immuable allait s’affiner. J’allais abandonner des mentors pour en accueillir de nouveaux. En 2001, la mythologie

7


américaine s’est transformée. Avec elle, tout le paysage visuel. Pour la première fois depuis ma naissance, mon monde suintait la guerre. Une guerre dans laquelle l’image et la force du direct venaient de nous enrôler sans la moindre transition. Je n’ai jamais considéré la photographie comme un médium qui traduise pertinemment la réalité noire. Elle fut longtemps pour moi cette discipline ne parvenant qu’à un résultat binaire : témoigner de la misère noire (le photojournalisme du 20ème siècle croule sous le poids des projets ayant popularisé l’image de l’Africain décharné, de l’AfroAméricain arrosé, battu par les flics, du leader noir assassiné) ou célébrer la culture du divertissement nègre, d’une culture populaire grandissante qui, à bien des égards, n’est autre qu’une culture de la survie. Il est intéressant de regarder l’œuvre de Gordon Parks, en particulier son rapport à la photographie et au cinéma, pour se rendre compte que le cinéma, ce contrôle écrit et mis en scène de sa propre réalité (The Learning Tree) lui confère une arme d’autant plus effective, subjective et personnelle.

8

Et c’est encore aujourd’hui pour moi une limite évocatrice. Je ne peux entrevoir l’art noir, quel qu’il soit, comme revêtant une forme inoffensive. La représentation n’a aucun intérêt si elle ne blesse pas la bête qui l’efface. Un shot de réalité allait tuer la simple vanité du beau, allait en révéler le vide absolu. L’image sans violence n’avait pour moi plus aucun sens. Lorsque Chester Himes met des armes automatiques entre les mains de ces nègres fatigués dans "Plan B", et que ceux-ci mitraillent des flics venus les narguer, il replace la véritable question au centre des études noires : l’imaginaire noir doit-il servir la contre-attaque ou penser la reddition ? Plus récemment, le meurtre de George Floyd a ravivé cette idée de responsabilité de l’artiste noir : il était moins risqué pour eux de recréer à travers leurs médiums (dessin, peinture, photographie, collage) la mort de l’homme en question que de légitimement détruire le corps blanc de Derek Chauvin. Tant que la photographie ne me permettait pas d’user du beau pour pointer un canon à la gueule de la société blanche occidentale, elle n’était pour moi que la diver -


Penser l' Autre et le Corps blanc

diversion de trop, la voie des faibles. Jusqu’à ce que je m’intéresse au Fine Art Photography, et plus précisément à l’hyper-réalisme en photographie. Cette idée de pouvoir infiniment étendre cette réalité, de la transcender, de techniquement la parfaire, et y inclure le corps blanc comme accessoire nécessaire à cette réflexion sur « l’Autre » ; tout cela a redonné un sens au pourquoi de la capture. Créer à travers la photographie est devenue au fil des années de plus en plus compliqué.

DJ : En Guadeloupe, il y a cette omerta quand il s’agit de penser l’Autre, le Blanc, le colon, le monstre social et politique. J’ai récemment terminé un visuel intitulé White Dolls Idolizing God, qui est sans doute ce que j’ai pu faire de plus détaillé à ce jour. L’idée était de rediriger les études noires non plus vers la négritude mais vers son rapport à la blanchité, comme concept antagoniste et monstrueux. Injecter l’ennemi dans nos œuvres est un processus d’autant plus nécessaire aujourd’hui qu’il a tout fait pour mériter ce spot.

❝ Aimer le Noir, c’est le réintégrer dans la Nature Humaine ❞ ©Damien Jélaine

Avec la popularisation de l’imagemaîtresse, de l’image-partout et de l’image-tout le temps, trouver une juste place dans les moments les plus critiques devient un vrai putain de challenge. Parfois, les temps de tension appellent un commentaire social fort, mais l'inspiration est aux abonnés absents. Sinon, à l’inverse, une idée que l’on pense pertinente n’est absolument pas légitime et devient sa propre antithèse.

Des artistes comme Emory Douglas ou Kerry James Marshall ont tenté de démocratiser l’usage de cet autre dans leurs travaux, comme vecteur de dialogue (bien que je sois antidiscours quand il s’agit de l’Europe), mais surtout comme une juste redistribution de la violence. Des œuvres comme "Portrait of Nat Turner with the head of his Master" (Kerry James Marshall - 2011) ont eu un impact majeur sur ma vision. 9


THE BONE GARDEN

10

DAMIEN JELAINE

THE BONE GARDEN


Violences et Nature humaine DJ : La violence en art n’est un sujet tabou que dans notre communauté. Pourtant, éluder cette notion c’est le risque de précipiter une large part de la Nature Humaine à la poubelle. Et c’est bien de ça dont il s’agit: le Noir et la Nature Humaine. Plusieurs travaux récents pointent du doigt cette pure hypocrisie qui nous ôte de cette idée, par peur de ce que l’on pourrait en faire. Quand le personnage d’Edward Norton brise la mâchoire d’un homme noir sur le trottoir (American History X), puis passe l’autre moitié du métrage à chercher la rédemption, nous acceptons tous la bête qu’il a été, nous lui souhaitons la vie, car cette violence nous parait (à raison) naturelle. Quand 20 ans plus tard, le rappeur Nick Conrad réinterprète cette même séquence dans son clip musical PLB, on lui refuse le droit au meurtre artistique. Nous acceptons collectivement que Steve McQueen fouette Lupita Nyong’o en plan-long dans 12 Years a Slave, mais Nate Parker se voit détruire sa carrière quand il met en scène une révolte d’esclaves sanglante. Les êtres de violence blancs sont légion dans la culture populaire contemporaine. Nous tentons de les comprendre, nous les acceptons, nous les rejoignons, nous les célébrons. Ils maintiennent un statu quo,un rapport de force qui nous semble logique et donc acceptable.

Il aura fallu attendre le Django de Quention Tarantino au début des années 2010’ pour voir un corps noir user de sa puissance pour abattre des babtous et survivre sans préjudices majeurs dans une œuvre d’art. Cette mouvance devrait nous appartenir, être enseignée à travers nos prismes, popularisée par notre imaginaire. Aimer le Noir, c’est le réintégrer dans la Nature Humaine. Aimer le Noir, c’est lui réapprendre à incinérer, déchirer, briser, pendre, pourfendre. En Art. Hors Art. Conquérir le Monde depuis le pays Rentrer à la maison n’était pas chose évidente. J’ai tant de fois eu à faire face à des réflexions du type "ton travail ne ressemble pas à quelque chose de là-bas", ce qui me renvoyait davantage à mon rapport au pays que l’inverse. Ça ne voulait pas dire grand-chose, mais c’était évocateur. Je perdais mon identité. Je la perdais, et je devenais un artiste apatride. Un étranger pour tous, quel que soit le port accosté. Alors, je suis rentré. Le plan était le même : tuer un paradigme, en projeter un autre, conquérir le monde et démocratiser l’excellence artistique noire. Mais conquérir le monde allait devoir se faire depuis ce pays avant, pendant et après son émancipation totale.

11


12


Entre identités et créations :

la prise de parole d'un réalisateur guadeloupéen Lucas Sousseing L. S : Ma passion pour l'image n'a cessé de grandir en passant de l'image fixe de la photographie à la succession d'images que sont les vidéos. J'ai découvert un monde incroyable avec le langage cinématographique. L'inspiration chez moi est très liée à ma vie et à mon évolution. Au quotidien, je trouve l'inspiration par la musique assez souvent, la lecture et tout autre art ou événement. J'aime beaucoup le fantastique et tout ce que ça représente par rapport aux croyances humaines. Je trouve l'histoire et la mythologie vraiment passionnante et c'est peut-être ma plus grande source d'inspiration. »

L.S : Être Guadeloupéen est, je pense assez complexe. J'ai l'impression en discutant avec des amis, que notre génération est peut-être plus consciencieuse sur la question de l'identité. Je tiens à affirmer, à travers ce que je crée, que nous avons une grande richesse et que nous ne sommes pas qu'une destination touristique. Le projet My home Guadeloupe représente d'une certaine manière ma découverte de la Guadeloupe. Après le bac, je souhaitais quitter l'île et je disais souvent qu'il n'y avait rien à y faire. Finalement, j'y suis resté pour faire ma prépa scientifique et j'ai eu mon permis de conduire. Ma mère me disait que je ne connaissais rien de la Guadeloupe et de son histoire et qu’alors je ne pouvais pas critiquer, et elle avait raison. J'ai acheté une vieille voiture que j'ai un peu retapé moi-même et avec mes amis, je sortais chaque jour sans réelle destination pour découvrir les moindres recoins de l'île. Je sortais toujours avec mon appareil et au bout de 3 ans, j'avais une banque d'image assez rempli. Avant de partir pour mes études, j'ai décidé de créer My home Guadeloupe car j'avais fait de très belles rencontres, de belles découvertes et que je m'étais quelque part réconcilier avec mon île. La vidéo est construite de façon chronologique : avec un premier plan au drone sur la mer précédé par les tambouyés qui font un "appel" aux Guadeloupéens ; ensuite, on arrive sur l'île avec des plans du lever du soleil sur la

13


LUCAS SOUSSEING

Grande-Terre jusqu'au coucher de soleil sur la

Basse-Terre au phare de Vieux-Fort. Enfin, arrive la nuit qui laisse place aux étoiles que l'on peut observer facilement près des côtes avec le son des vagues qui rompent le silence. La nature, l'obscurité, la solitude, la grandeur : l’expression du Moi par l'art visuel. L.S : De nature assez réservé, c'est par ma passion que je peux plus facilement m'exprimer. Self est un court-métrage un peu expérimental qui illustre une quête intérieure. L'histoire a pris forme après notre découverte de l'usine grosse montagne avec mes deux amis. D'ailleurs, nous l'avons réalisé à trois ; C'drick Fremont s'est occupé principalement du scénario ainsi que de la réalisation et Florian est l'acteur principal. À cette période, nous quittions le lycée et l'adolescence est toujours une phase complexe durant laquelle on se cherche. Self pour moi représente cette phase, mais fait également un parallèle avec ma quête personnelle sur notre histoire. J'ai pu également réaliser un clip avec mon binôme C'drick, pour l'artiste Drexi sur sa chanson Idées noires. Initialement, j'ai aidé au tournage de la vidéo promotionnelle de la mixtape Idées noires en tant que technicien. En écoutant le projet, la chanson "Idées noires" m'a vraiment marqué. Le contexte social de l'époque (2017) était assez particulier. La Guadeloupe me semblait submergée par les problèmes entre l'eau, le chlordécone, la santé, les violences,

14

la drogue, l'insécurité et les dégâts provoqués par les cyclones Irma et Maria. Ce projet était l'occasion pour moi de « prendre la parole ». J'ai ensuite proposé à Drex de réaliser un clip pour cette chanson et il m'a donné carte blanche. Nous sommes désormais en 2018, je propose le projet à C'drick pour qu'on le réalise. On s'inspire beaucoup d'artistes tels que Kendrick Lamar avec Alright, Asap Rocky "Moneyman, mais également du travail de Damien Jelaine, photographe guadeloupéen. Dans le clip, le protagoniste est tourmenté, il a du mal à concevoir un avenir avec tous ses problèmes. Il y a de nombreux symboles qui font un parallèle avec les problèmes en Guadeloupe tel que le liquide noir présent tout au long du clip qui est à la fois du sang, mais un poison également qui contamine le sol. Sur ce projet, nous avons beaucoup travaillé sur les symboles, il y a plusieurs niveaux de compréhension et il reste encore très ancré dans l'actualité. La création, une vision évolutive du Monde L. S : Être créateur te fait voir le monde différemment. J'ai pu aller à New-York pour travailler sur un court-métrage, à la Barbade pour un reportage, et en Martinique récemment pour présenter mon travail. On met toujours une part de nous dans ce que l'on crée. On se livre aux regards et critiques de l'autre. Désormais, j'évolue dans une autre direction et il y a beaucoup de choses à venir. Je travaille depuis deux ans maintenant sur un projet qui traite de la mythologie antillaise....


15


La naissance du militantisme identitaire antillais MATTHIEU GAMA

La rébellion du 21 octobre 1801 : en avril-mai 1801, des troupes françaises sont envoyées aux Antilles, sous le commandement du général Lacrosse avec comme objectif de « reprendre les rênes » du pouvoir jusque-là détenu par les hommes libres. À la suite de plusieurs fumées de combat, une rencontre entre belligérants provoqua deux évènements majeurs : d'une part l'arrestation et l'emprisonnement du général Lacrosse par Joseph Ignace et le ralliement de Louis Delgrès (alors aide de camp du général Lacrosse) à la cause anti-esclavagiste. Le 5 novembre 1801, la Guadeloupe a amorcé l'idée d'une autorité autoproclamée, dirigée par les anciens esclaves. On peut légitimement interroger sur l'in luence qu'aurait exercée cette situation sur les ambitions d'indépendance des autres îles de la Caraïbe. Le cri de guerre des troupes guadeloupéennes, « Vive libre ou mourir », résonne encore à Matouba. Elles y furent décimées par l'armée française. Cet événement, tragique et pourtant si digne, consacre, à mon sens, la puissance du désir d'embrasser une liberté qui rend fier. C'est « Lespri kaskod » que je reconnais dans les paroles de Dominik Coco. La tradition de mouvements sociaux violents aux Antilles est omniprésente dans l'entre-deuxguerres et se retrouve après 1945, Ces mouvements ont toujours eu une connotation raciale, mais plus encore identitaire, voire révolutionnaire, peut-être parce que le syndicalisme antillais se rapporte beaucoup au marronnage de l'époque esclavagiste. En février 1948 par exemple, trois ouvriers agricoles meurent au Carbet à la suite d'une fusillade avec la gendarmerie. Aussi, en mars 1961, les ouvriers agricoles de Martinique se mettent en grève pour réclamer des augmentations du salaire et une amélioration des conditions de travail. Trois responsables syndicaux sont arrêtés dans la matinée du 24 mars.

16


Devant les protestations, les syndicalistes sont relâchés le soir même, quand les gardes mobiles décident de tirer sans citation sur la foule devant l'église du Lamentin. Cet épisode, resté les l'histoire sous le nom de la « fusillade du Lamentin » , fit trois morts- la couturière Suzanne Marie-Calixte et les ouvriers agricoles Alexandre Laurencine et Edouard Valide - ainsi que de nombreux blessés. Toutes ces manifestations violentes portent déjà en elles la marque de la désaliénation. Les 22 et 23 avril 1961, à Paris, est créé le Front antillo-guyanais pour l'autonomie (FAGA) entre autres par Edouard Glissant, Marcel Manville, Albert Béville et Cosnay Marie-Joseph, qui seront tous deux interdits de séjour dans l'ile. Le 14 octobre 1962, sous l'impulsion de quelques étudiants, est créée l'Organisation de la jeunesse anticolonialiste martiniquaise (OJAM). Le 23 décembre, le manifeste de l'OJAM est placardé sur tous les murs de l'ile afin de commémorer les émeutes de 1959. Les dix-huit jeunes auteurs de ce manifeste sont arrêtés, emprisonnés à Fresnes et accusés d'atteinte à la sûreté de l'État. Ils seront juges lors d'un procès politique en 1964 qui se soldera par un acquittement général. Pointe-à-Pitre, la sous-préfecture de la Guadeloupe, fut marquée par des émeutes en mai 1967, lors des manifestations ouvrières en vue d'obtenir une augmentation salariale de deux et demi pour cent. Ces manifestations donnèrent lieu à des a frontements avec les compagnies républicaines de sécurité, qui ouvrirent le feu sur la foule, et entrainèrent la mort de quatre-vingt-sept personnes, selon les sources o ficielles, dont Jacques Nestor, un célèbre militant du GONG, Groupe d'organisation nationale de la Guadeloupe, une organisation indépendantiste guadeloupéenne fondée en 1963. [...] Au début des années 1980, le mouvement indépendantiste s'est radicalisé, et plusieurs attentats à la bombe furent perpétrés contre des bâtiments de l'État français en Guadeloupe - le siège de Radio France outre-mer, le palais de justice, la gendarmerie revendiqués par l’Alliance révolutionnaire caraïbe de Luc Reinette, qui fut incarcéré en 1984 après plusieurs mois de traque.Il est important de réaliser que le militantisme est étroitement lié à l’activité syndicale. Peut-on dire qu'il existe une volonté politique d'indépendance ? Quelle fut donc l'in luence de la thèse marxiste dans le militantisme antillais ? [...] Une question me taraude : a-t-on pensé une construction identitaire pour les Antilles, libre d'in luences idéologiques occidentales ? Extrait du livre " Le jour où les Antilles feront peuple", Matthieu Gama 17


MAS 2.0 © Brinowit

18

« UNE identité où DEUX langues se côtoient au quotidien »


19


ENTREVUE AVEC L'ASSO

MAS 2.0

Au delà d'être une affirmation identitaire et culturelle, c'est une longue recherche ?

MAS 2.0 ola sa sòti ? Ki jan sa fèt ? Mas 2.0 : On bann zanmi fè Mas 2.0 vwèjou lè 09 maws 2019 Zabim. An tout lidé an nou nou vlé bay grennsèl an nou adan larèl a Mas Gwadloup. Nous sommes en constante recherche artistique et culturelle afin de découvrir et faire découvrir ce que notre territoire a de mieux à o frir. Bien entendu, pour avancer nous tâchons toujours de nous appuyer sur les bases culturelles qui nous ont été transmises, ce qui nous ancre dans notre « réalité territoriale », et nous permet d’assumer notre identité ici comme ailleurs. 2.0 est une mise à jour, toujours ancrée Mas, et en lien avec la jeune génération que nous sommes. Lèwvwè nou mèt gwoup-lasa doubout nou kalkilé asi on mannyè pou fè mésaj an nou pasé kivédi ondòt jan ki sa ki té ja ka égzisté. Gadévwè ankimannyé nou ka voyé péyi an nou monté pou noumenm Gwadloupéyen men osi pou toutmoun oliwon latè. Souvantfwa nou ka wousouvwa tousa ka fèt an péyi déwò, é nou pa ka toutlè voyé sa nou sav fè déwò. Kidonk, nou désidé sèvi épi sa jénérasyon an nou konnèt pli byen: entèwnèt, rézo-sosyo ... Nou sanblé ki kréyasyon awtistik an nou, kisiswa péyi-la limenm, é nou kolé tèt épi tousa nouchak té sav fè. E tou sa bay MAS 2.0 MAS 2.0 voudrait compléter les ré lexions et dans le meilleur des cas apporter des pistes de solutions aux questionnements et interrogations de notre peuple et de notre société.

20

Mas 2.0 : Fò sav, MAS 2.0 limenm a-y pa jen pozisyonné-y kon larèstan a Mas Gwadloup, ki souvantfwa sé « Mouvman kiltirèl ». Sé on chwa nou fè davwa pétèt pou nou, lapenn pa té vo nou maké-y, oben rèvandiké-y. Pouvré, noutout nou sé aktè kiltirèl an jan an nou. Men prangad, nou pa ka di davwa lézòt maké-y, sa initil, okontrè. Chakmoun ka vin épi on ré lèksyon silon tan-la i ka viv adan-y la é sé sa ka fè péyi-la vansé, sé sa ka nouri on kabéchaj, on konstriksyònman. Dayèpouyonn, pétèt nou sé sèl mas ki maké an chawt a-y, nou ka gloriyé é rèspèktè tout travay dòt mas fè avan nou. Davwa sa ni tout sans a-y adan sans kiltirèl nou vlé ba sa nou ka fè. Mas 2.0 jenn é moun ki andidan a-y jenn osi, kivédi nou pa ka viv, é nou pa ka vwè biten menmjan ki granmoun avan nou é sa nòwmal. Men, lè nou sizé pou kabéché asi MAS 2.0, nou té ja ni on lidé asi sa nou té vlé voyé douvan, jan nou ka vwè nou noumenm Gwadloupéyen, oben jan nou ka vwè é fè péyi-la. A pa té on mas pou fè on mas. Men on mas ki pé bay on grennsèl an plis, on ré lèksyon an plis an larèl a Mas Gwadloup. Konfèdmanti, davwa nou ka rantré an larèl a MAS, sa nou vlé voyé-douvan ka antoutjan mannyé péyi-la, pé rivé touché sansib a moun. Kèlanswa, voyé on mésaj monté é fè-y fwitayé an lèspri a noumenm, a manb a gwoup-la, é osi nenpòt ki moun ki byen vlé. Nou aprann owa onpakèt moun, nou ni èspéryans a dòt mas. Antoutjan nou pé pa gadé sa ban nou.


Lè nou ka maké, nou chwazi lyanné dé lang an nou : kréyòl é fransé, é sèvi épi anglé osi davwa sé on lang entèwnasyonal ki ka pèwmèt mannyé toutmoun, davwa nou vlé Mas an nou chouké an péyi a-y é fè nou é péyi-la vwayajé pou montré toutmoun oliwon latè sa ki ni, é sa nou kapab fè an ti bannzil an nou la. Par ailleurs, il est certain que notre histoire a une résonance particulière tant elle fut douloureuse. Notre volonté est aussi de montrer que ce passé bien que di ficile a été capable de produire du prodigieux. Le Mas et notre carnaval sont uniques au monde. Pourquoi ne le garder que pour nous-même ? Mas-la limenm a-y pa ni pon limitasyon.

Le MAS c'est aussi cette dimension sacrée, historique et philosophique du Corps et de Lespwi Lespwi. Pourquoi le corps ?

Mas 2.0 : Avant toute chose, le corps est ce qui va définir physiquement un être vivant et donc forcément un être humain. C’est la partie “visible”, celle qui permet de traduire un comportement, une émotion. C’est l’outil qui permet la matérialisation physique de l’expression de l’être. Plus encore dans nos sociétés caribéennes où le corps revêt un langage. Il est donc évident qu’il faille toujours passer par « ce » corps pour représenter le concept de “mofwazaj” dans le MAS, c’est à dire la transformation. Utiliser le corps dans la vision artistique de MAS 2.0 et dans le Mas en général c’est matérialiser un ailleurs, un enfoui, un imaginaire réaliste pour exprimer une idée, une opinion ou un concept dans toutes ses dimensions.

Cela dit, MAS 2.0 ne limite pas son message uniquement au corps. Trop souvent dans notre société on sous-estime le poids des mots, l’importance de la parole. C’est pour cela que chacun de nos « mofwazaj » s’accompagne d’un texte rédigé en créole et d’une maxime en français, traduite en anglais. Tout cela : « Pou nouri lèspri » et pour que chacun puisse mieux appré hender le message. Ainsi, nous nous e forçons de produire une ré lexion qui se manifeste par l’écrit, telle une empreinte indélébile qu’on ne peut dissocier de l’expression donnée au corps.

Ki jan zò ka vwè Gwadloup ? Comment définir l'identité guadeloupéenne ?

Dabòpouyonn, Gwadloup, sé on bannzil ki ni diféran moun, moun otila zansèt a yo sòti an kat lankonni a latè. Sé on koté otila ou pé tanto jwenn tè sèk épi wòch an tif é bouwé èvè ondòt koté la i ni wòch volkannik. Sé on koté otila lè ou ka lagliyé tousa, ou ni on migan solid avè onchaj biten adan-y. Sé on koté Listwa maké : maké tè, maké lèspri a nonm kon fanm… C’est un endroit merveilleux sans qu’on en ait une vision idéaliste, mais très complexe à la fois tant tous les évènements traversés ont des échos particuliers et divers sur sa population. L’identité Guadeloupéenne est intrinsèquement une identité multiculturelle, riche de sa diversité. On ne peut pas définir l’identité guadeloupéenne en choisissant ou tronquant une origine pour une autre. Elle est di ficilement perceptible pour un étranger, mais sans doute plus simple pour nous dès que nous acceptons sa richesse. Une identité où deux langues se côtoient au quotidien … C’est aussi la conscience du bien commun, d’une culture commune, le sens du « péyi ». C’est quand tous les guadeloupéens se lèvent et se mettent d’accord pour construire le même pays. Nous sommes sûrs d’une chose : c’est forte de sa diversité que l’identité guadeloupéenne est bien ancrée dans son territoire et est, à l’image de sa population, avec une base culturelle, historique solide. Cependant, elle n’a pas fini de se construire, car à l’échelle de l’humanité, elle est extrêmement jeune. 21


22


" Tè sé richès a on pèp", ka zo vlé di ?

Mas 2.0 : « Té sé richès a on pèp » davwa sé la i ka viv, sé la i ka fèt, sé kaz a-y, sé manjè a-y sé karésòl a nenpòt ki nonm é fanm . Kidonk, i dwètèt pran swen a-y, kenbé-y pa lans é i ka douwé-y rèspé. I ka fè sa ki fo pou gadé-y, fè sa ki fo pou fè-y fwitayé. A MAS 2.0, nous sommes convaincus que notre « péyi » regorge de richesse et que son peuple est capable de puiser ses forces dans son histoire dou-loureuse, sa richesse culturelle pour en faire quelque chose de beau, afin de produire le meilleur de luimême. Tout cela dans le but de se l’o frir puis de le montrer au monde. Nous sommes l’exemple même de la résilience. Et pour preuve, nous ne nous en rendons sans doute pas compte mais la Guadeloupe dispose d’un terroir culturel extrêmement prolifique qui n’existerait sans doute pas si son histoire avait été di férente.

© Brinowit 23


L'id-entité : décolonisation de soi Gamsye Didanko Qui es-tu quand tu te dis antillais.e ? À quoi fais-tu référence ? Kassav ? Kalash ? Paille ? Malavoi ? Le Madras ? Le zouk ? Le Ti nain lan mori ? La frivolité de nos hommes ? La beauté de nos femmes ? Le drapeau rouge vert noir ? Le rhum ? Lequel ? Qu’est-ce qu’un.e antillais.e ? Qu’est-ce qu’un.e martiniquais.e ? Un.e vrai.e ? Faut-il aimer le dancehall ou le zouk pour être antillais.e ? Faut-il aimer boire du rhum et jouer aux dominos ? Faut-il savoir danser la biguine ? Le bèlè ? Savoir Back It Up sur un mix de dancehall ? Faut-il être noir.e ? Ou encore faut-il savoir parler créole ? Faut-il être hétérosexuel.le ? On dit que l’antillais.e a un mal identitaire. L’antillais.e ne sait pas d’où iel vient, ne sait pas qui iel est. Est-iel africain.e ? Autochtone des Caraïbes ? Latino ? Américain.e ?

24

Les questions se multiplient, mais les réponses restent inexistantes. Pourtant, nombre d’auteurs ont écrit à propos de la négritude, du comportement du Martiniquais ou de la Martiniquaise colonisé.e. Beaucoup se sont penchés sur l’analyse du ou de la colonisé.e. Mais qu’en est-il de celui ou de celle qui ne l’est pas. Que devient un.e antillais.e sans la colonisation ? Qu’en est-il de nous, hors de l’oppression, du racisme systémique, de la suprématie béké ? Lorsque l’on ferme les yeux, et que notre regard se tourne vers l’intérieur. Dans les abysses du soi, là où la matière n’existe pas, que reste-t-il de nos identités? Qui sommes-nous ? Un jour, mon grand-père m’a posé une simple question : “Et si tu étais né.e dans le vide du cosmos, ou au milieu de l’océan, quelle serait ta nationalité ?”. Je restai là, abasourdi par le vide, dans mon esprit, au milieu de mes millions de micro-calculs inutiles. Il n’y avait rien à calculer, aucun élément sur lequel philosopher. La réponse était là, dans le vide. C’est là que j’ai compris. Pendant tout ce temps, je cherchais non pas à me définir, mais à accepter la définition d’autrui.


La nationalité, la race, l’appartenance ethnique ou culturelle, le genre et les pratiques et allégeances spirituelles et religieuses ne sont que des constructions du soi, au-delà de l’essence. Des couches et des couches d’illusions devenues réalité. Mais au plus profond, il y a le vide. Je ne suis rien, donc je suis tout. Car je peux être ce que je désire. Être libre, c’est choisir. Et je suis libre de choisir qui je suis. Et si tu dis que je suis noir.e, je te répondrais que j’en suis fier. Je ne suis pas juste fier d’être noir.e, je suis fier d’être moi, et si être moi veut dire être noir.e, alors je suis fier d’être noir.e. Les opposés fusionnent, les extrémités s’estompent. L’horizon n’est pas infini, il finit juste là où j’ai commencé mon voyage. Je suis un cycle perpétuel. Mon essence est infinie, indéfinie et non-binaire. Partons de là. Partons de la source même de notre existence. Exister est un état, et non un acte. Nos identités doivent donc partir d’un fait, et non d’un choix. Les faits sont constants, les choix sont ponctuels. Au départ, nous ne sommes rien. Et parce que nous ne sommes rien, nous pouvons être tout ce que l’on veut.

La décolonisation de l’identité passe par le choix radical de dire : C’est assez ! Personne ne peut nous définir, sauf nous. Personne n'a expérimenté le monde comme nous. Personne n’a le droit de décider à notre place, qui nous sommes et de quoi nous sommes capables. Nous avons passé tant de temps à vivre dans le paradigme de l’homme blanc, que nous avons fini par croire que ce système de pensée pouvait encadrer nos essences. Nous avons choisi d’accepter la vérité du colon : « Nèg kont Nèg », « L’antillais.e est paresseux », « l’antillais.e est un.e enfant », « Jésus te sauvera ». Au risque, pleinement assumé, d’être controversé.e, je le proclame ici : Dieu ne sauve pas le nègre. Nous avons accepté le poison colonial jusqu’à abandonner nos spiritualités, notre rapport unique à la nature et ses forces invisibles. Des siècles de diabolisation de nos pratiques nous on fait croire que le mal est à éviter, et le bien à poursuivre. Pourtant, il n’y a ni bien, ni mal dans la nature. Il n'y a que l'équilibre pour la survie. La mort fait partie de l'existence, et n'est pas une fin en soi.

25


Zansèt pa ka mô manmay ! Nos enfants voient le futur, et voyagent hors de leur corps. Nos cousines parlent aux morts et nos petits frères voient les pensées d’autrui. Nous détenons un pouvoir grandiose, qu’il fallait absolument canaliser, pour mieux nous asservir. Le colon l'a compris. On a échangé nos terres et notre dignité contre un Jésus blanc, une vierge aux cheveux lisses et des anges aryens. On a échangé nos spiritualités libres contre des dogmes de docilité et de politesse. Mais la jeunesse rebelle se lève...assoi fée de réponses que les aînés n'ont jamais su donner. Zansèt pa ka mô manmay, yo ka viv adan nou mem. Certain.e.s résistent encore, à l'appel de la liberté, le cri du mawon, de la mawonèz. Ce son faisant vibrer l'hémoglobine de toute une génération, à coup de "tak", et de "pitak", et de conque de lambi. Le sang de nos ancêtres a jadis coulé à terre, mais chez nous, les morts ressuscitent. Les zombis d'aujourd'hui hantent les colons et les oppresseurs, jusqu'à ce que justice soit faite. La justice de l'univers. Notre spiritualité est puissante et invincible. Haïti ne se serait jamais libéré sans le vaudou. Médité’y...Celui ou celle qui accepte de se définir selon le regard de l’autre, abandonne sa propre souveraineté,

26

et devient un.e esclave. L’esclave qui oublie sa liberté, reste esclave à jamais. Il n’y a plus de fouets, ni de tortures. Plus de bateaux, et d’humiliations, de viols et de travail forcé. Non, il n’y a plus besoin de tout cela. Car le colon a pénétré notre intimité profonde, y a planté une graine empoisonnée. Et tous ces mots, ces spells marqués sur la peau psychique de nos ancêtres, ont marqué nos expériences d’aujourd’hui, nos façons de nous percevoir dans le monde matériel. Nous avons appris à être soumis.es, et à soumettre les nôtres. Colorisme, racisme, sexisme, binarité de genre, homophobie, transphobie, agisme, classisme. Autant de types de fouets, et d’instruments de torture mentale. Autant de branches et de racines provenant du même parasite. Nous nous sommes laissés envoûtés par la beauté mystérieuse et morbide du figuier maudit. Oubliant que sous ces couches de racines et de branches, il y avait une pousse d’Atoumo. Djéri ko'w Djérye. Djérizon la ja an didan'w. Owa nannan'w…. Car pendant ce temps, le colon continue de faire fructifier ses avoirs, en nous donnant les miettes de sa richesse accumulée. Et comme des chiens à la table du maître, nous remuons la queue pour


chaque petit morceau de pain. Comme des enfants, le colon est “juste” avec nous, et il obtient “ce qu’il veut”. J’espère que celui ou celle qui lira ces mots comprendra la référence…car il faudra un jour savoir bien viser la nuque... Où est donc notre souveraineté ? Notre pouvoir de décider ? Lequel, laquelle d’entre nous s’est assis.e autour de la table des élus, pour discuter de ce qui est le meilleur pour son quartier ? Sa commune ? Son île ? L’identité est un fait, et atjèlman, jodi jou, nous sommes de fait des esclaves. La liberté, c’est choisir qui l’on est. Alors choisis qui tu es. Et deviens ce choix. Le choix est ponctuel, l’identité est factuelle. Si je choisis d’être libre, alors je serai libre de fait. Il y aura toujours un système pour nous oppresser, des békés pour nous empoisonner à coup de chlordécone et autres pesticides cancérigènes, un état colonial pour nous génocider à coup de bumidom et de ladom et un préfet pour se foutre royalement de nos gueules en pleine pandémie mondiale. Mais de fait, nous sommes libres si nous choisissons de l’être. De fait, tu es toi, dans ton authenticité, dans ton unité, dans ton unicité, dans ton individualité. Dès lors, ensemble, nous pouvons devenir une collectivité d’individualités, aspirant à la même chose. Le choix d’être qui l’on veut être.

La liberté. Voilà notre identité profonde. Avant d’être noir.e, avant d’être antillais.e, nous sommes libres. Soyons libres, pour nous, pour les générations futures et nos ancêtres. Libèté, sé sèl médikaman nou ni.

PS : Ce texte ne s’adresse pas aux Békés. Vos ancêtres, ainsi que vous aujourd’hui, ont choisi leur identité. Vous avez fait le pacte de vos humanités contre l'appât du gain, en o frant le sang de nos ancêtres en sacrifice. Nou pa anlè zot. Nou pa lé zot. Difé limanité si zot.

" Dans les abysses du soi, là où la matière n’existe pas, que reste-t-il de nos identités?" 27


28


L’identité étant une notion pouvant souffrir de concept stretching il est important de recentrer cette notion et comprendre sa complexité au sein de la région caribéenne. - IDENTITES CARAÏBES

29


PARTIE 1 Aborder

la question identitaire... aux Antilles françaises

EXTRAIT DU MÉMOIRE DE MAÎTRISE « Décolonisation et Indépendance : le nationalisme et la départementalisation en Guadeloupe de 1950 à 1990 » DE MICHELLE MARTINEAU

30

À partir des années 1950, l'on constate une augmentation de manifestations sociales et politiques aux Antilles françaises pour contester cette loi de départementalisation perçue comme une nouvelle forme de politique coloniale française. En prenant appui sur les travaux de Justin Daniel, l'importance de la question identitaire dans l'espace politique antillais est essentielle. En favorisant l'assimilation totale des Antilles à la France métropolitaine, l'identité de ces populations est escamotée. Frantz fanon dénonçait déjà cette politique assimilationniste destructrice en termes d'identité pour les autochtones guadeloupéens et martiniquais dans son ouvrage « Les damnés de la terre » Le Nègre qui n'a jamais été aussi Nègre que depuis qu'il est dominé par le Blanc quand il décide de faire preuve de culture, de faire œuvre de culture, s'aperçoit que l'histoire lui indique une voie précise et qu'il faut manifester une culture nègre (Fanon, 1961). La question identitaire se pose à la fois dans l'espace littéraire, mais aussi dans l'espace politique antillais. La revendication identitaire dans le paysage politique antillais

Au fil des années, la contestation face aux méfaits de la départementalisation trouve de plus en plus écho auprès de la population, mais surtout auprès des politiques et intellectuels. En ce qui concerne l'espace politique antillais, la revendication identitaire se développe suite au vote de la loi de 1946. De plus en plus de partis politiques locaux réclament une autono-misation des territoires guadeloupéens et martiniquais faisant ainsi face aux in--dépendantistes et aux défenseurs de l'as-similation (rattachement des Antilles françaises à la France) (Daniel, 2002). Dans cette vague identitaire que connaît le paysage


politique antillais, la question de la citoyenneté entre en jeu : peut-on parler [pour la population antillaise] d'une citoyenneté française ou d'une citoyenneté antillaise ? Cette citoyenneté française pourrait-elle faire obstruction à l'identité autochtone des Antillais ? En s'appuyant sur les écrits de Justin Daniel, il semble que la citoyenneté française et de surcroit la colonisation ait un impact sans précédent dans l'affirmation de l'identité antillaise et plus particulièrement son identité culturelle. L' « essoufflement républicain » se fait ainsi ressentir dans l'espace politique antillais (Daniel, 2002). Cette citoyenneté française, liée à l'assimilation, est sans conteste un élément supplémentaire dans la fusion totale des Antillais dans la vie politique, sociale, économique et culturelle de la France (Bangou, 1997). Il est clair que les Antillais sont imprégnés de la culture française dès les premiers jours de la colonisation aux Antilles, mais une obstruction totale de l'identité autochtone semble de plus en plus les desservir : les contestations des années 1950 en Guadeloupe et Martinique remettent au goût du jour cette situation particulière définissant le paysage politique français et antillais. Les groupes nationalistes s'appuieront sur cette problématique pour construire leur argumentaire qui aura une résonnance sans précédente durant les années 1950-1990. La vie politique antillaise se retrouve dans une vague de chamboulement durant les années 1980 où de nombreux partis indépendantistes verront le jour comme le MIM en Martinique. Le jacobinisme bien connu aux Antilles françaises finit par perdre son souffle pour un discours souverainiste antillais allant même parfois jusqu'à l'indépendance. Les élites politiques de droite commencent à changer de discours, ne ralliant plus automatiquement aux discours des partis politiques métropolitains, mais adoptant une vision territoriale, plus inclusive (Daniel, 2002). La vie politique locale s'étend de plus en plus, se détachant progressivement d'un discours universel français tentant d'appliquer le même mode de pensée et de valeurs aux Antilles françaises sans prendre en compte la spécificité de la Guadeloupe et de la Martinique : l'on cherche désormais le renforcement du pouvoir local (Daniel, 2002). Cette notion de citoyenneté nous amène à plusieurs réflexions : la citoyenneté renvoie

à la question identitaire ; cette question identitaire étant nécessaire au bon fonctionnement et à l'harmonie d'un peuple. Or, cette citoyenneté française ne semble se défaire de l'identité antillaise. Au contraire, sans cette citoyenneté française, l'identité antillaise ne semble résister (Bangou, 1997). La revendication identitaire dans le monde intellectuel : L'identité rhizome

Venant se rajouter aux notions et mouvement de négritude, antillanité, créolité et miroir identitaire ; l'identité rhizome a pour objectif de permettre la qualification de « l'idée d'une identité multiple en opposition à une idée unique » (Vanni, 2015). Concept né sous la plume de Deleuze et Guattari, l'identité rhizome est un « modèle selon lequel chaque élément peut affecter ou influencer un autre. Il n'y a pas de classification hiérarchique ou de racine » (Vanni, 2015). Ainsi, l'identité rhizome n'a pas de base propre, elle se transforme, se multiplie, créant ainsi un « réseau » (Julia, 2014). Dans notre cas de figure, l'identité antillaise semble difficile à s'établir. Cette double difficulté que connaît l'antillais est non négligeable : Suis-je français ? Suis-je Guadeloupéen ? Martiniquais ? Simone de Beauvoir disait : « On ne nait pas femme, on le devient » ; on pourrait adopter cette même citation au cas de figure antillais : « On ne nait pas Guadeloupéen ou Martiniquais, on le devient. On le devient tout simplement par l'interaction de la culture antillaise avec la culture française. Cette aliénation est possible grâce à l'assimilation. Il est pour certain difficile d'être à la fois Guadeloupéen et français ; certains d'ailleurs ne se définisse que français ou antillais. Il est clair que par l'identité rhizome, la culture antillaise fut, sans équivoque, sous l'influence de la culture française grâce à l'assimilation. Cette assimilation fut à la fois économique, politique, sociale mais aussi culturelle. Et la langue créole est l'une des autres caractéristiques de cette identité antillaise, de plus en plus revendiquée par les contestataires de la départementalisation.

31


PARTIE 2

Comprendre la question nationale et identitaire...

Michelle Martineau est la fondatrice du blog Identités Caraïbes. Depuis sa création (2020), la plateforme Identités Caraïbes, se positionne parmi les médias de références, qui ont émergé aux Antilles françaises.

32

Qui est Michelle ? M. M : Je me considère comme une femme noire caribéenne, de nationalité française issue d’une famille métissée rassemblant des origines africaines, indiennes, scandinaves, européennes : un véritable melting pot! Mon rapport avec la Guadeloupe a évolué au fil des années. Il est vrai qu’au départ, lorsque j’ai pris la décision de quitter la Guadeloupe, je n’ai pas eu de regrets (j’en d’ailleurs toujours pas jusqu’à ce jour). Il était important pour moi, à un moment donné, de partir pour voir ce qui se passe ailleurs. Montréal a toujours été LA destination, je ne me l’explique pas. Au début, j’étais très détachée de ce qui se passait, comme si en quittant la Guadeloupe, je laissais tout : mon histoire, mon identité. Mais à la deuxième année de maitrise en science politique, je ressentais le besoin de parler de mon ile (d’un point de vue politique, sociétal et identitaire). La question de l’indépendance m’a toujours fascinée notamment grâce aux nombreuses discussions avec mes parents et mon frère. C’est au fil de la rédaction que je ressentais un besoin profond de me rattacher à mon île, même en étant à plus de 5 000 kilomètres. Il devenait essentiel pour moi de parler de la Guadeloupe, de son histoire, de ses maux et de casser cette vision idyllique et paradisiaque que les non-Caribéens peuvent avoir sur la région.


Tu as fondé le blog Identités Caraïbes, Identités Caraïbes, l'un des rares sites dédiés à la géopolitique de la Caraïbe. Pour qui et pourquoi ?

M.M : J’écris principalement pour le grand public, les non-universitaires, le peuple ordinaire. Je veux vulgariser au maximum des recherches scientifiques qui sont généralement peu accessibles (et peu compréhensible) à cette tranche de la population. Je me rendais compte au fil des discussions avec ma famille et mes amis proches qu’ils ne connaissaient pas certains évènements qui ont pourtant marqué l’histoire de la Caraïbe : cela passe par le massacre de 1937 en Haïti, l’invasion américaine à la Grenade en 1983, comment les Indiens sont arrivés en Guadeloupe, etc. Autant d’évènements marquants, mais peu connus du grand public. Vulgariser l’histoire est essentiel à mon sens dans la construction identitaire de tout un chacun. Hormis les raisons académiques, c’est une motivation personnelle qui m’a amené à créer ce blog. La mère a été adoptée à l’âge de 5 ans (suite à la mort de sa mère -ma grand-mère lorsqu’elle avait 3 ans), mais connaît très peu l’histoire de sa famille, de ses ancêtres. Ce manque, ce vide identitaire m’a énormément marqué étant jeune. Parce que ma mère, malgré son âge et sa réussite professionnelle et familiale, ressent toujours ce manque de ne pas avoir pu connaître ses grands-parents, d’avoir été orpheline de mère et de père, de ne pas connaître ses origines, de ne pas avoir une construction identitaire au complet. Certaines de tes recherches portent sur la créolisation. Explique-nous ce concept.. M.M : La créolisation, concept littéraire, est synonyme d’hybridation culturelle. En gros, c’est la rencontre de plusieurs cultures ; de cette ren -

contre. il y a destruction de ces cultures pour créer, au final, une seule et unique culture. La créolisation va au-delà des di férences, ethniques, raciales, identitaires. Je me suis intéressée à ce concept, car j’avais remarqué une utilisation des fins politiques dans le but de créer une identité collective : c’était cas de Trinité-etTobago alors en processus de décolonisation. D’ailleurs, d’un point de vue académique, la littérature caribéenne anglophone a étudié en long et en large le concept dans une perspective sociologique, anthropologique, littéraire (bien sûr) et politique. Je parle des travaux d’Edward Brathwaite, de Nigel Bolland, d’Orlando Patterson, etc. Aux Antilles françaises, on fait référence à Édouard Glissant (ou encore à Raphaël Confiant, Jean Bernabé et Patrick Chamoiseau pour le concept de créolité – produit fini de la créolisation). La littérature caribéenne francophone reste toutefois timide face à ce concept notamment dans le politique. C’est d’ailleurs cette di férence de traitement qui m’a interpellée, mais aussi de comprendre pourquoi la créolisation avait autant de mal à s’établir dans le politique à la fois en Guadeloupe et à Trinité-et-Tobago. Lors de ton étude, as-tu noté des similitudes ou différences entre la société trinidadienne et la société guadeloupéenne ? M.M: Il est certes que nous partageons une histoire commune avec Trinité-et-Tobago : la colonisation. D’ailleurs, la nation insulaire a été, pour un temps, sous domination française durant les années 1600 avant de passer sous domination espagnole puis anglaise. Toutefois, les di férences sont d’ordre historique (impé-

33


MICHELLE MARTINEAU

rialisme) et institutionnel. En e fet, l’impérialisme français régit la gestion admi-nistrative et politique de ses colonies, notamment en Guadeloupe dans une perspective pater-naliste. Peu de place est accordée à une gestion autonome de l’île. En revanche, l’impérialisme britannique est marqué par le « self-government » où les élites locales ont la possibilité de prendre des décisions tant sur le plan politiques qu’administratives sans avoir l’aval du centre. D’ailleurs, cette di férence historique amène à une autre : une di férence institutionnelle. Trinité-et-Tobago deviendra une nation insulaire caribéenne indépendante le 31 août 1962 tandis que la Guadeloupe prend un chemin inverse : elle renforcera sa relation avec la France en devenant le 19 mars 1946 un département français d’outre-mer. C’est une situation étonnante sachant que la majorité des territoires colonisés africains, asiatiques et caribéens empruntait le chemin de l’indépendance.

Ton mémoire de maîtrise s'intitule

« Décolonisation et Indépendance : le nationalisme et la départementalisation en Guadeloupe de 1950 à 1990 »

Quel a été l'aboutissement de cette recherche ? M.M : La question nationale gua-deloupéenne est quelque chose qui m’a toujours intriguée. Comme je le disais précédemment, j’ai eu de très longues discussions sur cette période charnière de l’histoire de la Guadeloupe qui ne nous a pas, malheureusement, été inculquée à l’école. Il était important pour moi de comprendre ce qui s’est passé durant les années 1950-1990,

34

pourquoi il y a une di férence entre les Antilles anglophone et francophone, , pourquoi le débat autour de la question identitaire continue. d’animer la population et les politiciens. Il a fallu pour cela que je que je fasse un retour historique notamment sur la révolution de 1802 (autre événement historique peu connu du grand public) : c’est d’ailleurs à cette période (et non pas durant les années 1950) que l’on voit apparaître le premier mouvement indépendantiste. Une fois le cadrage historique établi, je me suis concentré sur les évènements de mai 1967 considérés comme un « massacre » par le rapport Stora de 2016 : c’est à ce moment-là que le mouvement indépendantiste-nationaliste prend forme. Il ne s’agit plus uniquement de se détacher administrativement de la France, mais de marquer une di férence culturelle et identitaire face au centre. J’ai complété la collecte de données par des entrevues où j’ai eu la possibilité de m’entretenir avec Raymond Gama, Élie Domota et Luc Reinette. La rencontre de ces trois personnalités fut essentielle pour comprendre la complexité qui se dégage autour de la question nationale en Guadeloupe, mais aussi et surtout la question identitaire. Je termine mon mémoire en tentant de comprendre quelles sont les raisons qui expliquent l’a faiblissement du mouvement indépendantiste : selon Luc Reinette, le cyclone Hugo qui a ravagé la Guadeloupe en 1989 a permis une sorte de réactivation de l’attachement de la Guadeloupe à la France notamment avec une aide massive et rapide de l’Hexagone. Toutefois, la littérature existante ne donne pas de précision pour expliquer ce constat. Certes, la lutte armée n’est plus présente, mais l’idéologie l'est. On peut le voir


notamment avec la place du syndicalisme dans le mouvement indépendantiste. Il te semble important d'explorer toutes les problématiques liées à la colonisation et la décolonisation ? M.M : Inconsciemment, vivre à Montréal m’a rapproché de mon île. Et comme je le mentionnais plus tôt, je trouve très surprenant le manque d’intérêt académique sur la région : il y a tant de choses à apprendre sur la Caraïbe que ça soit d’un point de vue politique, sociologique, anthropologique, mais aussi au niveau géopolitique. Surtout, étudier la Caraïbe en situation postcoloniale revient à s’interroger sur la place de la Caraïbe à l’ère de la modernité et son rapport étroit avec la colonisation. Mais cela permet également de constater que le schéma classique « postcolonialisme = décolonisation = indépendance » n’a pas la même résonnance pour certaines iles de la Caraïbe : on parle plutôt de décolonisation par intégration où, pour le cas de Porto Rico, les Antilles néerlandaises et françaises, il s’agit de renforcer les relations avec le centre pour des raisons économiques, politiques et stratégiques. Cet aspect mérite une attention particulière notamment au regard de la littérature francophone sur la décolonisation. Nous, chercheuses guadeloupéennes, avons toutes des aspirations et désirs di férents, indépendamment de nos intérêts de recherche. Faire rayonner la Guadeloupe (et la Caraïbe) est quelque chose qui nous anime, qui nous motive dans nos recherches et ce, peu importe l’endroit où l’on se trouve.

❝ Il est nécessaire voire vitale de connaître son histoire, la vraie. Car il en va de notre construction identitaire. De notre devenir en tant qu’homme et femme issus de la Caraïbe et de notre place au sein d’un monde globalisé ❞

D'un point de vue historique et politique, que dis-tu de cette vague de contestations de notre société antillaise ? M.M : À mon sens, il est clair qu’il y a un éveil de la conscience collective. La population aspire à connaître son histoire, la vraie. Cette rhétorique « Nos ancêtres les Gaulois » ne passe plus. Je remarque d’ailleurs que la nouvelle génération cherche à comprendre l’histoire derrière ces personnages controversés qui s’érigent au sein de la place publique, et j’en suis plus que ravie. Ces vagues de contestations poussent les politiques publiques (et notamment le pouvoir central) à relancer le débat autour de ces monuments, mais aussi l’histoire des Antilles françaises. Il devient plus que nécessaire de discuter de ces problématiques car, les monuments historiques sont des éléments importants à la construction de la mémoire collective. Omettre l’importance de certaines personnalités au profit d’autres dans, par exemple, l’abolition de l’esclavage est contre-productif.

35


Tu es aussi une artiste. Michelle, est-il possible que l'Art et la recherche se fusionnent dans tes créations ? M. M : L’art est un outil qui me permet de me déconnecter du monde universitaire. De me retrouver avec moimême. De me reconnecter avec mes racines, ma culture. D’exprimer de façon explicite ou abstraite certains évènements, émotions, etc.

PARTIE 3 Associer l'Art et la Recherche en situation postcoloniale

36

Décoloniser l’espace artistique, mais aussi casser les dicta de la beauté. Redonner l’humanité et l’authenticité du peuple noir, autrefois souiller durant l’esclavage, la colonisation et même actuellement, en situation postcoloniale.


Quel est donc le rôle de l'artistechercheur guadeloupéen dans une société postcoloniale postcoloniale ?

Qu'est-ce que cela signifie pour toi de créer sur le peuple Noir ?

M.M : Depuis que je porte un intérêt particulier à la question noire, identitaire, mes œuvres s’y transposent. J’accorde une importance primordiale à mettre en valeur l’homme et la femme noire. Car nous sommes peu représentés dans le monde de l’art (sauf à caractère péjoratif). Inconsciemment, je décolonise le monde de l’art en utilisant cet espace notamment pour questionner la place de l’homme et de la femme noire dans un monde occidentalocentré.

M.M : À nouveau, je ne peux parler au nom de l’ensemble des artisteschercheurs guadeloupéens, mais par exemple, lutter contre toute forme de sexualisation du corps de l’homme et de la femme noire est important. Malheureusement, les relents de la colonisation ont créé des stéréotypes rendant le corps noir comme un objet de désir dénué de toute humanité, d’esprit. Il est important d’aller à l’encontre de cela. Et puis, je dirais que l’aspect spirituel est important et notamment une reconnexion avec les pratiques ancestrales, qui se traduit dans le monde de l’art (dance, musique, écrits, poèmes).

37


C A P

PODCAST

38


PORTRAIT DU JOUR

RAPHAËL LAPIN Auteur du livre Autonomie : Manifeste pour une évolution statutaire de la Guadeloupe.

39


ENTREVUE

RAPHAËL LAPIN Docteur en Droit AVEC

PCA : Bienvenue sur PCA Podcast ! Je suis très content de te recevoir aujourd'hui. Nous avons beaucoup de sujets à aborder.. Débutons déjà par cette question banale : Qui es-tu ?

Président de GANM, Gwadloup An Mouvman, une Association créée en 2020

RL : Merci de me reçevoir, PCA et NEG, en partenariat sur ce podcast ! Qui suis-je ? C'est e fectivement une question qui est banale, mais la réponse est rarement banale, quand on la formule. Parce que, souvent, les gens se définissent par ce qu'ils font plus que par ce qu'ils sont. Alors, moi, qui suis-je ? C’est le verbe être que tu as utilisé. Alors, je suis Guadeloupéen. Je crois que je suis encore jeune puisque j'ai vingtneuf ans. Je suis un Guadeloupéen qui est amoureux de son pays, de son île, qui est Amour. Dans le verbe être, il y a aussi des valeurs que l'on porte : l'amour, la bienveillance. Qu'est-ce que je fais ? Ça, c'est autre chose. Ce que je fais : je suis avocat, j'enseigne. Et puis j'essaie de porter une « ganm » ; je suis président de l'association Gwadloup an Mouvman. 40

PCA : Tu as quitté la Guadeloupe pour étudier. Avec ce niveau d’étude, pourquoi ne pas être resté en France ? RL : C'est une très bonne question qui ne se pose pas qu'à moi, mais qui se pose à tous les Guadeloupéens qui partent étudier et qui atteignent un certain niveau de qualification et d'employabilité. C'est une question qui se traduit par l'attractivité de notre pays. Comment est-ce que la Guadeloupe est attractive ? J'ai fait une thè-


se en droit avant de rentrer à l'Ecole d'avocat. J'ai eu une expérience dans de grandes institutions françaises, notamment à l'Assemblée nationale où j'ai accompagné des parlementaires depuis six ans environ. Et la réalité, c'est qu'e fectivement, quand tu as ce parcours là, tu as des propositions qui sont plutôt intéressantes à Paris.Donc, la question du retour se pose en des termes particuliers, où Il y a des sacrifices qu'il faut endurer pour toi comme pour les tiens. Puisque je suis revenu, j'ai eu la chance de revenir avec ma compagne. Et donc, il y a des véritables questionnements qui se posent sur le positionnement professionnel, le niveau de rému nération, les perspectives d'évolution, Et nous, on a accepté de revenir en considération du déficit d'attractivité de notre territoire. PCA : De te sacrifier, finalement ? RL : On endure des sacrifices, nécessairement. Bon, on peut parler de nous, mais on peut parler aussi de ceux que l’on connait. Je connais tellement de camarades qui sont rentrés et qui ont fait des sacrifices financiers très lourds. J'en connais énormément de camarades qui étaient ingénieurs en Ile de France. En revenant au pays, ils ont divisé leurs rémunérations par deux, voire plus. En fait, retourner c'est un acte militant

C'est un acte militant parce que l'on a la conscience. Et moi, c'est pour ça que je suis revenu, c'est parce que j'ai la conscience comme mon territoire a besoin de plus de choses que ce que je pourrais lui apporter en dehors. Donc, c'est véritablement par militantisme, à côté du militantisme, il y a une réalité qui est très objective, c'est que notre famille, elle, reste ici. Et pour quelqu'un qui a grandi, entouré de l'amour des siens, rester loin de ses proches, de ses parents, de ma soeur, c'est quelque chose qui me manquait. PCA : Parfois, vivre la misère chez soi, c’est bien aussi. (Rires). Tu as été un acteur politique aux dernières élections. Comment vois-tu cette expérience ? RL : J'aime la politique. Les gens n'osent plus dire ça parce que « la politique » est devenue un très gros mot. A partir du moment où quelqu'un aime la politique, à partir du moment où quelqu'un fait de la politique, c'est qu'elle/il a le pouvoir, c’est qu’il/elle aime l’argent. (Rires) « Apa on bon moun » ! Et e fectivement, on a beaucoup d'exemples qui illustrent que la politique, c'est un ensemble d'intérêts antagonistes qui font que, oui, il y a des gens qui tapent dans la caisse. Il y a des gens qui s'illustrent par le mal et ce n'est pas ça que j'aime, évidemment, pour moi, ce n’est pas ça la politique. La politique, c'est quoi ? C'est un don de soi.

41


❝ La politique c'est un don de soi. C'est un don de temps, c'est un don d'énergie. C'est un don de tout ce que tu es, au service des autres. ❞ C'est un don de soi au service des autres. C'est un don de temps, c'est un don d'énergie. C'est un don de tout ce que tu es, au service des autres. Et moi, c'est ça ma définition de la politique. C'est tout ce temps que je passe à militer avec les camarades à Sainte-Rose. C'est toute cette énergie que tu donnes au service des autres parce que tu as un idéal, parce que tu as des choses que tu voudrais défendre. Et oui, moi, c'est ça que j'aime et j'aime la politique parce que je me retrouve. Je me sens utile quand je fais ces choses-là. Et donc, tu veux me parler de mon expérience politique lors des dernières élections municipales ? Oui, j'ai été engagé sur une liste à SainteRose aux côtés de personnes d'une impressionnante sincérité. Je dois le dire parce que ce n'est pas la chose la mieux

42

partagée, justement, parmi les gens qui font de la politique. Cette sincérité-là, je trouve, a été un des éléments qui a été un vecteur de mon engagement. Ensuite, qu'est-ce qui fait qu'un jeune s’engage dans cette arène ? Parce que c'est une véritable arène. Personnellement, je n'ai pas envie de m'engager contre. Évidemment, il y a des choses qu'on ne peut pas accepter, mais je n'ai pas envie de m'engager que contre le clientélisme, que contre le populisme, que contre. C'est très bien si on se bat contre ça et c'est nécessaire. Mais à côté de ça, j'ai envie de me battre pour proposer, pour des choses que j'ai envie de faire, pour une transformation de mon pays, pour des projets concrets. Quand on s'engage à l'échelle municipale, c'est pour transformer le quotidien des gens. C'est pour agir sur les services publics les plus élémentaires, l'État civil, sur comment faire pour faciliter les démarches des gens? Comment est-ce que tu fais pour concrètement l'action municipale, pour organiser un environnement, des gens pour que ça soit plus évident ? Le traitement des déchets au niveau de la communauté d'agglomération. La question de l'eau, qui est aussi une compétence de l'agglomération. La question du développement économique : donner de l'emploi aux gens sans pour autant leur promettre monts et merveilles et condamner des collectivités, c'est ça : s'engager.


PCA : Surtout à Sainte-Rose, parce que Sainte-Rose fait partie des communes, contrairement à beaucoup de communes en Guadeloupe, qui était au moins la seule commune qui avait sa propre station d'épuration d'eau, donc qui gère son eau. C'est vraiment la mairie qui gère ça. Là, on ne peut pas mettre ça sur le dos de la CANBT. Même le côté développement économique, la commune de Ste-Rose était en bénéfice à une époque, et se permettait de prêter de l'argent à d'autres communes. Tu n'as pas eu de regrets de ne pas te mettre tête de liste ou mettre quelqu'un en tête de liste comme Jim Lapin, qui est aussi talentueux que toi ? Pourquoi vous, en tant que jeunes, ne pas s'être présenté au lieu de se positionner derrière un ancien ?

RL : Je ne suis pas quelqu’un qui s’appesantit sur les regrets. J’ai fait cette expérience parce que j’avais besoin d’une expérience de campagne. J’avais besoin de comprendre le fonctionnement concret de la politique. Ce n’est pas ma seule expérience, puisque j’ai accompagné un autre candidat sur une autre commune, en la personne d’Olivier Serva. Je l’ai accompagné sur la commune des Abymes, la commune la plus peuplée de Guadeloupe. Durant ces élections municipales, j’ai été très actif. La politique c’est bien comme objet d’étude. Je voulais le comprendre le ressort, qu’est-ce qui motive les gens à voter, pourquoi les gens votent. Cela me semblait particulièrement intéressant !

PCA : Pourquoi les gens votent, selon toi ? J’ai une petite idée…(rires) RL : Une question piège ! (rires) La première question c’est : qu’est-ce que l’on attends des élus ? Je crois que les élus ont habitué la population, et la population s’est habituée à avoir un regard des élus, une vision paternaliste des élus. Le maire c’est le petit père des peuples : il connait chaque personne individuellement, connait la famille de chaque personne, il donne du travail aux parents de chaque personne, et il va certainement donner du travail aux enfants, il apparait comme un membre de la famille, un peu comme un bienfaiteur. C’est ce que l’on attendait jusqu’à très longtemps du député. Le président de région, étant un super héros. L’élu, plus encore que son travail d’intérêt général, on attend de lui qu’il rende service. PCA : C’est vrai, mais il n’y a pas un rapport avec le poids des impôts ? Quand les gens payent autant, n’est-ce pas normal qu’ils attendent autant de l’Etat ? RL : Il faut attendre de l’état. L’Etat, en France, a un rôle : garantir l’égalité, la liberté, la fraternité. Dans le concret, ça veut dire énormément de choses. Quand on garantit l’égalité, on garantit l’égal accès aux soins, l’égal accès à l’éducation, à tous les services publics qui permettent d’avoir un niveau de vie minimum. Mais il y a aussi un enjeu : à savoir, quelles sont les responsabilités de chacun. Ce n’est pas un discours politique, mais un discours de vérité. Attendre d’un élu qu’il fournisse un emploi public, c’est considérer de cet élu qu’il considère le budget de la commune

43


comme un gou fre abyssal, et qu’il peut creuser ad vitam eternam quite à ne pas exercer les fonctions de principe de la collectivité. Qu’est-ce qui s’est passé en Guadeloupe ? On s’est retrouvé dans une situation où l’on a considéré que les collectivités de service public devaient jouer le rôle d’amortisseur social ; alors, on a sur-recruté. Donc, on a une masse salariale importante. Les mêmes collectivités qui ont joué le rôle d’amortisseur social se retrouvent à jouer le rôle d’accélérateur de chômage. Une collectivité qui a un budget totalement plombé, est une collectivité qui ne paie pas les entreprises guadeloupéennes travaillant pour elles, et une entreprise guadeloupéenne qui n’est pas payée, c’est une entreprise qui met la clé sous la porte, et qui fout des salariés au chômage... PCA : En plus, elle ne peut pas payer ses fournisseurs, ni ses employées... RL : C’est ça. Non seulement, elle ne va pas payer les entreprises, mais elles se retrouvent dans l'incapacité de financer des investissements qui pourraient servir au développement économique. Dans notre territoire, on a 24 % de chômage. 24 % ce n’est pas un slogan. 24% des personnes actives, en âge de travailler, sont au chômage, c’est ça la réalité. En contrepartie, imaginons une collectivité qui a un fonctionnement beaucoup plus rationnel, donc un taux

44

d’emploi rationnel par rapport à ses activités, qui génère donc, dans la sphère privée, de l’emploi, ça veut dire qu’il y aura une entreprise qui pourra développer une activité au service du privé, et embaucher à nouveau. C’est comme cela, que l’on rentre dans un système vertueux. Sauf si l’on rentre dans un système communiste, on ne peut pas tout attendre d’un service public. Mais ce n’est pas le cas, aujourd’hui. PCA : C'est vrai ! Pourquoi as-tu créé GANM ? Ton métier juridique t’a aidé dans cette création? RL : GANM est notre association créée en 2020, et l’on voudrait en faire un cadeau à la jeunesse guadeloupéenne. Avec GANM, nous demandons à tous et chacun : Ki ganm yo ka poté ba péyi la ? Chacun a une capacité de transformation de son monde. Comment emploie-t-on cette énergie pour transformer son monde ? Oui, ma profession m’a aidé. A côté de ça, mon parcours m’a permis d’identifier les sources de crispations de notre pays, et me permet de proposer des solutions ! PCA : Et pourquoi, ne pas intégrer une association déjà créée ? Il y en a déjà d’autres : UGTG, Moun Gwadloup par exemple… RL : Rien de tout cela, ne nous correspondait. Lors de notre rencontre, nous nous sommes demandés « qu’est-ce qu’on fait, les gars ? On va là ? Là ? » et nous avons regardé les propositions de tous. On ne s’est pas retrouvés, parce que l’on a une certaine vision du pays, et c’est cette vision que nous avons envie d’a firmer.


PCA : Même si on ne peut pas se rejoindre sur tout, est-ce que vous avez d’autres projets prévus avec d’autres associations ? RL : Bien sûr ; nous en avons. . Nous discutons avec des mouvements d'envergure guadeloupéenne, des mouvements locaux. Nous avons déjà des personnes sur St Rose, Lamentin, Morne-à-l’eau qui nous ont contactés. Ce que je souhaite c’est que Gwadloup an Mouvman aille aussi loin que possible. Un projet de société en commun, pour notre pays, serait bien; Je crois en la capacité de transformation, et pour transformer les choses, il faut une conjugaison des forces. GANM c’est la réunion de plusieurs personnes, qui portent la gamme chacun de leur côté, et qui font ensemble. Nous avons eu, justement, un très beau bokantaj sur l’éducation, et un très beau bokantaj sur l’eau. Nous avons débuté le « maché an ganm la », où l’on invite chacun à découvrir des lieux, des points historiques. On croit en la capacité de chacun, à s'émanciper et se connaître à travers l’histoire de son territoire. PCA : Revenons à toi, et ton avis personnel sur une question précise. Pour ceux qui ne le savent pas, tu es l'auteur du livre " Autonomie : Manifeste pour une évolution statutaire de la Guadeloupe". La Guadeloupe est énormément touchée par l’illettrisme, n’est-ce pas le premier point à attaquer pour le développement de l’éducation ? RL : La misère sociale est le premier facteur de l’illettrisme. Un enfant qui n’a rien dans le ventre, ne va rien apprendre à l’école. Les méthodes pédagogiques, les contenus académiques sont à bien des égards étrangers à la réalité de notre pays.

L’illettrisme apparaît, comme bien d’autres réalités telles que l’absentéisme, comme étant les conséquences d’un problème plus gros et plus ancien, qui va chercher ses racines plus loin dans notre Histoire. Commençons par nous demander : Quelle éducation pour nos enfants ? PCA : Justement, nous reviendrons dessus sur les prochaines questions. Au vu des mesures COVID prises, est-ce que nous ne sommes pas plus impactés que les autres départements, par le retard scolaire ? RL : On vit une période absolument dramatique. Je sais qu’il y a une grève de l’éducation qui a occupé les écoles entre Octobre 2019 et Février 2020, si je ne m’abuse. Ensuite, les élèves ont repris les cours, et deux semaines après : confinement. Le confinement a été levé en Mai, et puis nous avons vu une levée de boucliers pour ne pas renvoyer les enfants à l’école, dans un contexte sanitaire, plus léger. Tout de suite, après, les enfants sont rentrés dans de longues vacances. A la rentrée, ils ont repris dans une époque incertaine. Les écoles n’étaient pas prêtes, sans compter la multitude de communiqués de presse, que l’on voyait circuler, sur les fermetures des écoles : rats, problèmes d’eau, etc... La conjonction de tous ces éléments, a provoqué des conséquences, que l’on ne peut mesurer maintenant. Il nous faudra évaluer les conséquences de cette crise. 45


PCA : Oui, on ne pourra évaluer ça que dans quelques années. Entre la grève de Gardacan, la mobilisation contre le port de masque, les fermetures d’écoles... Il existe déjà des programmes mis en place sur l’éducation, par la Région Guadeloupe. Quel bilan fais-tu de ces programmes d’éducation ?

46

PCA : Combien de guadeloupéens ne sont pas allés à la Désirade ? (rires) RL : Pourtant, c’est la Guadeloupe. A quel moment je manque géographiquement ?

RL : La Région joue e fectivement un rôle en formation professionnelle, avec certains dispositifs qui ont pour ambition de répondre à la problématique du défaut de formation de notre jeunesse. Il y a deux questions : l’éducation et la formation professionnelle, qui sont intimement liées. Sur la question de l’éducation,, j’en reviens à l’histoire du contenu. Qu’est-ce que l’on apprend à nos gamins ? C’est une question qui me hante. J’ai appris que la Polynésie se plaçait au centre de leur planisphère, qu’est-ce que cela dit des polynésiens ? Qu’ils sont le centre du Monde, qu’ils savent quels pays les environnent.

PCA : Prenons l’exemple de l’Afrique sur la carte, qui semble beaucoup plus petite que les Etats-Unis ; alors qu’en terme de dimension l’Europe rentre dans l’Afrique. Les pays qui produisent les planisphères pour nous, se montrent toujours un peu plus grand et majestueux.

Moi j’ai grandi avec un planisphère où la Guadeloupe était à l’ouest, où la Guadeloupe n’était pas au centre, donc je me suis construit géographiquement par procuration d’un pays qui est lointain. Je n’ai pas pu me projeter dans mon environnement géographique... On connait plus souvent la France et Paris, que les îles environnantes. Combien de guadeloupéens n’ont pas été à la Dominique, à Antigue, Anguilla ?

Apa pou di yinki pou listwa a gwadloup, apa pou di yinki pou listwa a matinik ! Et je peux continuer comme ça. On sel ti liv a 70 paj pou listwa a tout péyi an nou. Combien de fois nos enfants ont ouvert ce livre ? Combien de héros locaux nos enfants connaissent ? Combien d’entre eux connaissent leur histoire ? L’ histoire de la Mulâtresse Soliude ? d’Ignace ? Qui est Houelbourg ? Qui est Baimbridge ? Moi, c’est une question qui me hante.

RL : Oui, c’est ça. A côté de la question de la Géographie, tu as la question de l’Histoire. Je n’ai jamais compris et je comprends de moins en moins que, de la sixième à la terminale, l’on donne à nos gamins un manuel di férent, et que l’on donne un petit manuel de 70 pages pour l’histoire et la géographie de toutes les Antilles Guyanes.


PCA : C’est très intéressant ce que tu dis. Même dans la réussite, on ne parle pas des gens de notre paradigme. On est impressionné lorsqu’une personne noire antillaise réussit, mais on est plusieurs à réussir. Il y a pleins d’antillais qui réussissent. On ne nous a pas appris à les mettre en avant et normaliser cela. En tant que guadeloupéen, cela me dérange ; mais je comprends que la France, en tant que pays, tend à vouloir enseigner la même histoire. Mais, nous avons besoin de nos propres repères. Il faudrait un programme spécifique à la Guadeloupe ? RL : Oui. Le système de « Westphalie », les états nations, où un Etat essaie d’avoir une histoire, une logique, une langue, un seul pouvoir, c’est un système qui a vécu. Ce n’est plus possible au XXI s. Il faut qu’on le dise ! On n’attend plus de l’Etat unitaire qu’il nous donne l’information. Le principe de l’état féodal qui pense que toutes les seigneuries font en fonction de la couronne, ça ne fonctionne plus. Moi, je suis un fédéraliste, et j’assume de l’être. La France est fédéraliste, et ne l’assume pas. Elle continue de mentir à sa population en disant qu’elle une unité unique. Dans la constitution de la République française, il y a un titre consacré à une pays, la NouvelleCalédonie, c’est déjà la preuve que la France est un état fédéral. Quand je regarde la situation de l’Alsace lorraine, de la Polynésie française, de StBarth, de la Guyane, ou encore la Bretagne, l’île de France, ce sont autant de preuves que la France est un état qui

s’ignore. Les Etats n’ont plus de pouvoir comme avant : les Etats ont transféré une grande partie de leur pouvoir à des ensembles supranationaux : - l’Union Européenne, le Mercosur, les Etats-Unis euxmêmes, la LENA. Le pouvoir de l’Etat nation n’est plus ce qu’il était. C’est d’ailleurs pour cela que je ne suis pas souverainiste, indépendantiste : c’est une réalité objective du Monde où les cartes du pouvoir sont rebattues entre les organisations supra-nationales et les collectivités territoriales… Ma thèse a porté sur le pouvoir des entreprises multinationales. Il ne faut pas oublier le pouvoir qu’ont les entreprises multinationales, on les appelle les GAFA ! PCA : D’ailleurs, les GAFA, feront dans 5 ans le chiffre d’affaire de l’UE, et ils feront dans 10 ans le PIB Mondial, c’est énorme. Amazon fait la moitié du PIB français… RL : C'est gigantesque ! Les réalités que cela renferme, sont absolument sans limite. Qu’est-ce que l’on constate ? Ces entreprises deviennent des émetteurs de normes. Notre vie est autant normée par des entreprises privées, par du pouvoir économique privé que par l’Etat...

PCA : Revenons à l’éducation : est-ce qu’il y a un lien entre notre modèle social et culturel et l’absentéisme dans les écoles? RL : Cela revient à ce que l’on disait : on veut calquer à tout prix quelque chose qui ne correspond pas à la réalité de notre territoire.

47


Je connais très bien des personnes ayant réussi économiquement sans suivre les canons de l’Ecole Républicaine ; ils n’ont pas suivi de voies universitaires. Sauf qu’ils avaient une chose que l’on n’apprend pas à l’école : l’amour de l’autre, l’amour de la Terre, l’amour de l’objet. C’est une preuve que ce modèle classique et idéal de la réussite que l’on nous présente, est à mille lieux de la réalité. Il y a tellement de moyens de vivre et de réussir.

PCA : C’est vrai, Jack Ma, Steve Jobs, etc.. sont des exemples. L’absentéisme peut être grave, mais est-ce si grave lorsque tu t’épanouis ailleurs, dans une passion ou autre chose ? RL : Il n’y a pas un modèle de réussite, il y en a plusieurs. Si mes enfants sont heureux en étant artistes, éloignés des savoirs académiques, au moins ils seront heureux. Il nous faut une société épanouie avant tout. Ça permet d’évacuer un paquet de satisfactions, quand on est épanoui !

PCA : Dans quels secteurs penses-tu que la Guadeloupe devrait investir pour son développement économique ? Par exemple, la Corée du Sud qui a toujours aidé Samsung ou LG, qui n’avaient pas de matières premières… RL : C’est bien que tu mentionnes ces deux pays, parce que les marques que tu as cités ont été épinglés pour le non-respect des droits de l’homme. Cela veut dire que la richesse de certains s’est construite sur la misère des autres. Je souhaite que la grandeur de la Guadeloupe, déjà mise à mal par l’histoire très sombre, puisse se prolonger dans des secteurs d’activités qui soient plus apaisés. Certains parlent du tourisme, moi j’ai envie de dire : la connaissance du territoire. Dans la culture, il y a des opportunités économiques. Dans la connaissance physique du pays, il y a des opportunités. Lorsque l’on a un Carnaval qui est l’élément clé de notre culturel. La Guadeloupe devrait être l’endroit où ce carnaval a lieu toute l’année. Même si l’organisation du Carnaval est temporaire, le reste de l’année, les touristes devraient pouvoir se rendre au Musée du Carnaval, comprendre le fonctionnement, le rôle, la culture ; wol-la kannaval ni adan politik an nou ! Puisque notre carnaval est un vecteur d’expression politique. Tous ces éléments auraient dû être mieux exploités : la promotion de la culture, la promotion du patrimoine à l’échelle internationale. Au lieu de jouer la lûte à l’école, fè’w jwé gwoka. Fè sé timoun-la konyé tanbou. Pisimé ki yo fè’w étidyé biten ki pli lwen dè’w, fè’w mandé sé profésè-la ki jan nou ka fè ka-la, ki jan nou ka makiyé moun a kannaval !

48


PCA : Imajiné tout lékol gwadloup désidé yo ka fè KA ba timoun, sa ké fè plis twavay ba moun gwadloup. Sé on bel lidé ! Ka ki lidantité ba’w ? RL : Ni moun ka palé dè « les Antilles qui font peuple » kon Missyé Gama. An li liv-la, an té byen enmé débat èvè Misyé Gama ! Je pense que l’on partage le même constat, mais certaines perspectives nous font être en parallèle. Je crois en nos ressemblances, et je crois aussi en nos particularités. Nous pouvons devenir des alliés très puissants, si l’on accepte d’être ce que nous sommes. Je crois profondément en l’identité guadeloupéenne.

PCA : Mais, qu’est-ce que l’identité guadeloupéenne pour toi ? RL : Saint Augustin dit : Le temps, tant que l’on ne me pose pas la question, je sais ce qu’il est. C’est ce qui se passe avec l’identité guadeloupéenne. Quand tu demandes aux guadeloupéens assez souvent « ka sa vé di gwadloupéyen ? » Yo po yon pa sav ! On a le ré lexe de penser que l’identité guadeloupéenne est une histoire de couleur de peau. Être guadeloupéen c’est « ki jan ou enmé péyi-la », à quel point tu aimes le pays ?

Si tu restes, dans un pays créole, sur un seul fragment, tu perds toute la beauté de la mozaïque. Nou ni gwadloupéyen nèg, zyndien, blan, libanè !

PCA : Dernière question : es-tu pour l’autonomie ? RL : Oui. Dans mon livre, j’explique que l’autonomie n’est pas comme l’indépendance. Chaque pays a ses particularités, et à partir de ses particularités, l’on doit construire quelque chose. Je ne veux pas ce que les autres ont, je veux quelque chose qui ressemble à mon pays. Il faut que l’on retire dans la tête des gens qu’être autonome c’est forcément sortir de la France… Il nous faudrait une autre heure pour en débattre. Il nous faut étudier toutes les compétences que nous avons. On ne peut pas éviter les problèmes actuels pour évoquer une évolution. Si l’on parle des problèmes actuels, c’est parce que la société actuelle n’a pas réglé ses problèmes....

Si tu restes, dans un pays créole, sur un seul fragment, tu perds toute la beauté de la mozaïque. Nou ni gwadloupéyen nèg, zyndien, blan, libanè ! - Raphaël Lapin

49


KIM DEMAGNY © blxckdreadshots

50


❝ Je me suis reconnectée à ma terre, mon

Derrière chaque grand concept, se cache une Femme créative, et pour preuve : le média Caribeart est l’invention atypique de Kimberley Demagny, guadeloupéenne passionnée d’Art et de Culture. Diplômée d’un BAC Arts appliqués- Design et d'un Master, Kimberley est de retour au pays et nous raconte son parcours : K.D : Malgré mon jeune âge, j’ai eu l’occasion de travailler pour +80 clients Antilles et France : stratégie, gestion de projet marketing et digital. A la fois en agence de pub, avec gros clients (Carrefour, Mercedes, Audi...), ou encore chez l'annonceur (Château de la Perrière...). Après ma dernière expérience en Agence, je me suis dit que l'Art me manquait terriblement, et j'avais un besoin de reconnexion que je ne saurais expliquer. J'ai tout quitté, et lancé mon webmagazine sur l'art caribéen : Caribeart. Un mélange de toutes mes passions : art, digital et ma fierté d'être à la fois Guadeloupéenne et Caribéenne. Trouver sa voie pour moi, c'est savoir être lexible, s'écouter, accueillir les opportunités que l'univers met sur notre chemin. Et lâcher prise. Au fond de nous, souvent, inconsciemment, on sait ce qui est bon pour nous. Accepter notre lumière, et écouter notre intuition. Il n'y a pas de destination finale, et dès que l'on comprend cela, tout commence.

identité, qui je suis. ❞

Kim Demagny Que pourrais-tu dire sur Nouveaux Regards Film Festival, le festival de cinéma caribéen ? K.D : Pour commencer, je suis fière de faire partie de cette équipe féminine, dynamique et vision-naire surtout. C'est un festival que je trouve très inspirant, il o fre justement un nouveau regard sur l'industrie du Cinema Caribéen : distribution et récompenses de talents émergents/confirmés, des films de chez nous de la Guadeloupe à Curaçao en passant par la Jamaïque, on se connecte clairement à la Caraïbe. Ce genre d'initiatives sont essentielles, à la fois pour démocratiser, valoriser et di fuser des créations qui nous ressemblent. Tout en étant ouverts au monde, en ayant un regard sur l'innovation : il y a des invités de marque, des conférences, des animations VR, cinéma à la piscine, des masterclass dans la #NRACADEMY : avec Arthur Lauters, le chef opérateur du clip Running de Beyonce par exemple, ou encore Cédric Richer, filmmaker martiniquais qui a travaillé pour Kendrick Lamar, Damso, Kalash… pour ne citer qu’eux. On ramène chez nous des pépites, le temps d'une semaine. Ça bouge. C'est inspirant. On a besoin de cela.

51


Qu'est-ce que tu préfères dans le fait d'être un créateur ? Le profil multipotentiel est-ce un atout ou une pression de plus ?

K.D : La liberté. Le fait de pouvoir à la fois explorer, capturer notre essence. Transmettre aussi. Dès qu’on la di fuse, une œuvre ne nous appartient plus. C’est une idée excitante de pouvoir o frir aux autres un morceau de nous, c’est une connexion très intime. J’aime dire aux personnes qui pensent que l’art n’est réservé qu’à une élite, ou qu’il faut un certain niveau intellectuel pour pouvoir en profiter, que je suis persuadée qu'il y a sur terre au moins une œuvre qui vous bouleversera, dans tous les sens du terme. Être créateur me permet aussi de me connecter à d'autres créatifs, rencontrer des gens merveilleux, et apprécier ce que nos énergies combinées produisent. Depuis peu je comprends à quel point l’art est puissant, c'est une arme. C'est la poudre qui peut tout faire exploser. Un doux poison. Tangible et intangible. L'art est ma nourriture préférée.

❝ Femmes, sachez que

même si vous êtes dans l’ombre, ou coincées dans un

espace qui ne vous convient pas,

cela n’enlève en rien

votre puissance créative❞ 52

Je suis très curieuse et touche à tout. J'avais d'ailleurs choisi de travailler dans la communication puisque je n'avais pas à choisir dans ce domaine : je peux à la fois être dans le côté stratégique, analytique, mais aussi créatif via le web design, graphisme, la vidéo/photo... C'est une grande liberté pour moi. Je me donne l’espace d’exploration, d’apprentissage et d’application. Le piège est justement de se su fire, et de s’épuiser. J’apprends à écouter mon corps et ses limites. Quelle place accordes-tu à l'identité et à l'Histoire dans la réalisation de tes projets ? K.D : Ce retour au pays a été un gently reminder de notre pouvoir. Cette lumière que la société essaie d’éteindre, si elle n’arrive pas à la voler. Je me suis reconnectée à ma terre, mon identité, qui je suis. Mon ambition s’est décuplée. Il su fit de regarder autour de nous, tous ces talents dans nos îles, et pas uniquement dans le sport. Nous avons une richesse intérieure, un puits sans fond énergétique. Nous sommes connectés. Encore faut-il désamorcer les brouilleurs d’ondes invisibles : aliénation, besoin d’acceptation, paix édulcorée, patriarcat intériorisé et masculinité toxique, la haine de soi, de l’autre, surconsommation pour échapper au travail de guérison. Cela demande du courage, d’enlever ce voile et d’a fronter. Guérir c’est accepter que l’on sou fre, regarder et comprendre ses blessures, et les panser. Ça prend du temps. C’est douloureux. Guérir, c’est s’approcher de la liberté d’être. J’aime dire que nous sommes descendants de surhommes/surfemmes, qui ont résisté à la plus violente attaque physique, psychologique, énergétique. Pendant des centaines d’années. C’est dans notre sang. Comment pouvonsnous douter de notre force ? Il est temps d’accepter et montrer au monde l’excellence noire, guadeloupéenne et caribéenne.


Quel projet créatif/ pro a-t-il nécessité plus de temps, plus d'investissement ? K.D : Le projet Caribeart, mon web-magazine. C'est une passion très chronophage, j'ai tout réalisé seule : logo, graphisme, filmer et monter les interviews vidéos, traduction français/ anglais (pour briser cette barrière de la langue), site internet, réseaux sociaux... Je ne m'attendais pas à autant de retours, cela fait 2 ans, et j'ai du mal à tenir le rythme entre mon travail de consultante et ce projet créatif. Il me permet de beaucoup voyager dans la Caraïbe. Les rencontres faites sont inspirantes, les messages que je reçois du public sont motivants. Les chi fres sont gratifiants, en 2020 on a fait +14 millions de vues sur tous nos supports, 2 fois plus que l'année précédente. Comment perçois-tu l'image de la Femme caribéenne créative dans notre société ? K.D : Être femme, caribéenne et créative, il n’y a rien de plus audacieux. C’est avoir forcé la serrure de cette société qui refuse d’ouvrir la

porte. Pour contextualiser avec le monde de l’art, les femmes étaient interdites aux écoles des beaux-arts jusqu’en … 1896. Les femmes n’avaient pas le droit d’être artiste. Des militantes se sont battues pour changer cela pendant 70 ans, on parle de femmes cis blanches classe sup. Qu’en est-il de nous ? Être artiste caribéen, sur certaines îles, c’est ne même pas avoir de boutique d’art pour pouvoir acheter du matériel, donc comment créer ? C’est ne pas le luxe d’avoir un smartphone, un ordinateur, internet, pour pouvoir di fuser son art, donc comment s'émanciper ? C’est être censuré, détourné par un gouvernement qui a saisi le pouvoir, l’in luence de l’art, comment survivre ? Sur nos îles francophones, nous avons la chance de ne pas être en majorité confronté à ces freins. Nos barrières sont toutes autres. Les femmes caribéennes et artistes, je les admire. Dire qu’elles sont e facées me brûle la bouche, mais je ne peux pas ignorer cette réalité. J’essaie à mon échelle de faire ce que je peux pour les mettre en lumière.

53


RETOUR Au

PÉyi

selon notre état d'esprit ?

Mitchelle Malezieu

Le Concept Retour au péyi émerge dans une période creuse dans ma vie puisque, quelques mois auparavant, j'avais quitté mon statut de journaliste sportive en radio (RCI Guadeloupe). Le mois de Mars 2020 célébrait un an de retour en Guadeloupe. Un an de doutes, de questionnements, d'indécisions. J'étais une enfant du péyi et pourtant je ne me sentais point à ma place. J'avais l'impression de ne pas comprendre le fonctionnement des gens autour de moi. Les clichés, que l'on m'avait évoqué auparavant sur un éventuel retour à la maison, faisaient écho en moi. Pourquoi suis-je revenue à la maison si c'est pour me sentir comme une étrangère ? Au début, je me confortais dans l'idée que je n'étais pas la seule à être dans ce cas. Avant tout, c'était un projet personnel. Je cherchais des réponses à mes questions, à mes doutes et je voulais croire en un avenir meilleur au péyi. L’une de mes premières idées était de créer ce compte Instagram et de le faire sous forme de témoignages écrits. Je voulais créer un espace d'échanges anonymes afin d'avoir plus de transparences dans les discours, voir si nous partagions tous les mêmes histoires. Aujourd'hui, je pense avoir obtenu ma réponse et je me suis surtout rendu compte que les problématiques sont les mêmes en Guadeloupe, en Martinique comme en Guyane ou à la Réunion. Lorsque le compte Instagram a obtenu 5000 abonnés, je me suis rendu compte que je n'avais pas juste créé un compte Instagram mais un réseau ! Je me suis souvent questionné à ce propos, et crois-le ou non, je n'ai jamais pu mettre des mots sur ce que l'on appelle « identité antillaise ». Il me paraît aussi évident que la déportation et l’esclavage ont brisé bien des choses. Pour moi, l'identité antillaise a toujours été une identité culturelle faite de mès é labitid (comme le dit si bien Delile Diman-Anténor) : musique, langue, cuisine, mais aussi valeurs considérées comme fondant notre société et menacées, à en croire certains, de disparition (respect des aînés, partage, solidarité). L'identité antillaise pourrait se définir comme étant une saveur culinaire, une chanson, un instrument de musique, une valeur sociale. A mon échelle, je pourrais définir cela comme le fait que lorsque nous vivions à Cergy-Pontoise (France) avec mes parents, ma mère nous parlait en créole lorsqu' elle était énervée et c'est un schéma assez

54


répétitif que l'on pouvait retrouver chez d'autres familles antillaises vivant en hexagone. Il y a aussi cette fameuse nappe en madras et cette carte de la Guadeloupe sous forme de tableau, que l'on retrouvait toujours chez la famille. Et puis toutes nos histoires, les contes de chez nous … Il y a tant à raconter. Je pense que si l'on pouvait citer une valeur morale de notre identité antillaise c'est la combativité. Mes parents m'ont toujours dit de ne jamais baisser les bras et qu'il faudra me battre deux fois plus car non seulement je suis antillaise mais je suis noire avant tout. Mes professeurs, dont l’un de mes mentors M. Henri Angelique, nous ont aussi appris cette notion de persévérance même quand tout espoir semble perdu. On ne nous a jamais rien caché quant à la di ficulté qui pourrait s'opposer à nous, une fois partie en hexagone pour poursuivre nos études. Même quand tout va mal, qu'un ciel gris s'est posé au-dessus de ta tête, rappelle-toi d'où tu viens et poursuis ton combat. Il y a tout un melting-pot derrière cette identité. Un brassage de culture avec ce que l'on appelle Métissage. Alors maintenant, est-ce notre plus grande richesse car on peut parler d'une ouverture extra-large sur cette identité antillaise ou alors estce notre plus grand frein de ne pas avoir d'identité "propre", une qui nous est vraiment singulière ? Si l'on revient aux valeurs sociales de notre identité antillaise, il y a aussi cette notion de partage et d'entraide que l'on peut voir à travers les commentaires des abonnés sous les di férents témoignages publiés. On sent cette envie de pouvoir aider son prochain, son « frère » ou sa « sœur» Lorsque certains témoignent d'un retour d'expérience jugé "négatif" selon l’auteur, beaucoup font preuve d'empathie, de soutien en partageant des conseils qui réconfortent et poussent à aller de l'avant. La construction de l'image du "péyi" commence déjà par notre état d'esprit. Il faut garder les yeux ouverts en essayant d'être le plus objectif possible, se rendre compte des manquements mais aussi des atouts. Savoir coexister avec le bien et le mal. Ne pas avoir peur de montrer autant le côté idyllique (chutes, cascades, gastronomie) que les combats menés au péyi, les plaintes, les problèmes rencontrés.

L'expérience est propre à tout un chacun, tout simplement. Le péyi est la terre du retour pour certains car comme je l'expliquais, parfois, partir nous fait nous sentir un peu plus Antillais que lorsqu'on était au péyi. Souvent, on nous disait : " tu sais ce que tu laisses, mais pas ce que tu vas trouver". C'est une fois parti à l'étranger que l'on a envie de revenir au péyi car on se rend compte de nos richesses lorsque l'on côtoie d'autres pays, d'autres cultures. Parfois, une simple croisière dans la Caraïbe, par exemple un voyage à la Barbade ou Saint-Domingue, nous pousse à voir nos richesses. La pauvreté très forte là-bas, est un déclic qui nous mène à la ré lexion suivante : l'herbe n'est pas plus verte ailleurs. Après avoir vécu à Paris, je me suis rendu compte de l'individualisme ambiant qui règne à certains endroits, qui m'ont littéralement poussé à voir que chez nous, celui-ci est beaucoup moins fort. A l'instant où je t'écris ces lignes, je me rends compte que je dois récupérer du lait chez la voisine car il ne m'en reste plus : c'est une habitude chez nous. Quand j'irais récupérer ma brique de lait, elle me donnera aussi des fruits de saison cultivés dans son jardin et elle me dira de passer le bonjour à ma mère. Chez nous, on a cette facilité à donner sans compter ; donner plus que ce que l'on nous demande (mais là c'est un autre débat). Pour d'autres, le péyi c'est la terre oubliée parce qu’ils se considèrent comme les enfants oubliés du péyi. Selon eux, le "péyi " estime que d'autres ont plus la place qu'eux dans un péyi qui est censé être le leur. Certains ont subi du racisme, de la violence sur leur propre territoire. Je me souviens d'un fait qui m'avait marqué lorsque j'avais 10 ans : une chaine locale était venue faire un reportage à l'école, et l’un des caméramans avait dit qu'il ne fallait pas filmer une petite fille qui était assise au-devant de la salle car « elle était trop noire » pour passer à l'antenne. Ce monsieur était un homme noir. Beaucoup d'injustices faites par les nôtres, entre nous-mêmes, ont donné l'envie à beaucoup de personnes de partir sans se retourner, en étant dans une optique où l’on ne devrait pas avoir à se battre autant contre nous-mêmes mais surtout contre un système qui nous défavorise par rapport à certains. 55


Si l’idée de diaspora renvoie à la dispersion dans des lieux divers, à une mythologie collective du pays natal et à l’idéalisation du retour, la Caraïbe française remplissait initialement toutes les conditions d’une diaspora africaine. Mais s’est-elle arrêtée de l’être lorsque le territoire caribéen est devenu le pays natal ? Si la diaspora peut être considérée comme un état d’esprit qui implique non tant l’idéalisation du retour mais un engagement vis-à-vis du pays natal doublé d’une forme de solidarité et d’une culture partagée, les Français de la Caraïbe ayant immigré en Europe ou ailleurs participent certainement de la diaspora Caribéenne. Mais entre ces deux perspectives, il y a place pour un schéma plus complexe : une diaspora qui aurait changé avec le temps – s’appropriant le territoire caribéen, adoptant l’adhésion à une com-munauté politique française, donnant naissance à une nouvelle diaspora – mais qui serait demeurée partie intégrante de la diaspora initiale, démontrant qu’au lieu de cesser d’être un type de diaspora pour en devenir un autre elle peut se transformer.

Mickaella Perina

56


Muse : @cribiish | Leence

57


« I cannot hate anyone because I come from everywhere ! » As a Guadeloupean woman, I came from a mixed culture, which impacted my way of thinking and living. From an african guadeloupean father, and indo guadeloupean mother, mama is a proud woman who does not deny any of these cultures. When I was younger, I used to call her a « bata-zindyen » until i learned it was a racist name. Last night, we talk about how she sees Diversity and Ethnicity and she told me : « You know, I cannot hate anyone ‘cause I come from everywhere » . She’s right. Guadeloupe is a land of humanity, a land of suffering and history, where many cultures and identities come together. It is a land of African, Indian, Syrian-Lebanese, Haitian and European deportations and migrations. It is the place where people look at each other and see beyond their differences, because they’re aware of this common ground; but they’re also aware of the economic disparities and the gap of integration between communities.

« The deeper I get inside my inner space, and the better I

understand that irrational relationship linking me to these islands. » (Michi)

The Guadeloupean cultural identity is a set of cultural elements (customs, traditions, languages, ancestral practices, even spirituality ) shared by groups of individuals. It is what they have in common, and therefore what ultimately defines them in the world’s eyes as a « nation ». Cultural identity means the cultural rupture with other peoples. It is less a question of feeling (one can learn and share a foreign culture, one remains foreign to this culture, it seems to me) than of recognizing the strength of this common base, the one that impacts history... and the Self. Through questioning otherness, cultural identity highlights issues relating to ethnicity and to intercultural relations: who is the other? Who am I? What links me to others caribbean ? Am I finally what the group is? And if I don't define distinct groups, can I talk about identity? Moreover, when learning languages we must necessarily learn these cultural aspects (words have different meanings and interpretations depending on the people and cultures) so it can be denied. Perhaps the concept of cultural identity is bound to evolve... ?

Tessa Naime

58


Muse : @cribiish | Leence 59


Muse and Artist @cribiish

60


❝ Ni onlo biten nou pa konnèt asi noumenm AN NOU, asi listwa é lidantité AN NOU❞ Sélya SORLINGUE-TRÉBOR

@Zagala_kateleman

Zagalakatéléman ni plizyè lidé i pé voyé douvan : sa pé on gwo dézòd oben on migannaj a plizyè biten. An chwazi mo-lasa pas : -an enmé-y, i ka f’an ri ! -mwen menm an mwen an sé on zagalakatéléman a moun nou pa’a gen sèvi èvè-y -é i ka rantré adan lèspri a sa an vé fè : kivédi diféran pwojé alantou a lang é kilti kréyòl ki ka miganné plizyè domenn

Ou sé moun isit. Ou sav sa kréyol-la ja viv. Ki Jan ou ka viv Kreyol-la ?

Alò an pé di an ka viv li silon dé mannyè : Dabòpouyonn, an toujou viv li jan i ka vin, lè an vin konnèt listwa a 2yèm tinon an mwen ki té pou prèmyé-la (men bon sa sé on dòt zafè), an vin fasadé èvè-y men an té piti é an po’o té paré pou sa. Dépwafwa, tibwen plita, i té ka wouvin di mwen : « mi mwen an la toujou » é an té ka réponn : « awaaa pa alè ! an po’o paré pou sa » mkr ! Sa pa té ka opozé mwen palé-y èvè zanmi, kouzen, kouzin, men janmen bondyé èvè manman mwen é pap’an mwen magré yo pa té ka défandi nou palé-y, men yo pa j’en mèt nou an larèl-lasa èvè an lidé an nou sa pa té ka fèt. Pou ki biten ? an pa sav ! men sé té konsa. An ka kwè an pa té ka pran pòtalans a lang-la èvè diféran rèjis a lang kon aka lézòt. Pap’an mwen endépandantis, lè an vwè jou, i té lajòl. I enmé palé kréyòl jous alè. Nou toujou ka tann li èvè zanmi a-y, frè é sè a-y, men i pa janmen palé kréyòl ban nou. Alò sa ka menné mwen asi dézyèm jan-la kisé : on gwo kèsyònman. An ka viv li èvè onlo kèsyon é wouchach, davwa ni onlo biten nou pa konnèt asi noumenm an nou, asi listwa é lidantité an nou, é lèwvwè an konmansé kréyòl èvè Man Pietrus Baimbridge an di an kè an mwen : « gay jan sa bèl, an ka étidyé on mòso a lidantité an mwen ». Men ni onlo biten a woukonstwi osi. Dèpi 61


jou-lasa an té senten plita an té’é pòté on mannèv alantou a lang é kilti kréyòl. Sa ki pi bèl ankò ? Nou pa ka j’en fin aprann asi nou. Jòdijou, an ka viv li èvè onlo, lanmou é plézi. Kouw Kreyol, Pawol asi rézo, bokantaj, lyannaj... Ka I ba-w lanvi Fè sa ? An konmansman sé Avril 2017 tout biten-la doubout èvè Kawli Copol a My Otantik Travel (on ajans pou fè moun dékouvè Lagwadloup èvè on dòt zyé pou touris é moun isidan menm osi). I té sav an té enmé kréyòl, alò on jou, i mandé mwen : « sa pa’a di-w ba moun ki an vakans on kouw kréyòl ? ». E sé konsa sa pati, nou kalkilé ansanm an kijan sa pé fèt é « Apéro Learning Kréyòl » vwè jou, piplis asi lidé a latilyé, otila nou ka aprann men nou ka anmizé nou anmenmditan. Pou Ispòt-la, an 2018 nou koumansé palé èvè Jòdàn Succar davwa i té ja ni lidé fè on biten alantou a kréyòl. Sé on lanné apré an désanm 2019 nou réisi mèt nou dakò èvè Falmata kité an chaj a sé biten-lasa, é an fè on latilyé pou vwè kijan sa ka pran. Anfinaldikont, sé moun-la té kontan men yo piplis té vlé pran lèson pou aprann oséryé. E sé konsa, an pé ké manti Jòdàn mèt an wout si mwen, é i mandé mwen : « As-tu une communauté auprès de laquelle tu peux communiquer ? » WAY ! lèspri an mwen pa té si sa menm menm menm, men sé konsa an vin touvé mwen... 62

ka fè paj asi tout sé rézo-la : Fb, Twitè, IG ! Sa sé té on gwo pwoblèm ban mwen, tibwen ankò jòdijou pas an pa enmé montré mwen, an piplis enmé kontak dyèktèman èvè sé moun-la. Dékatman a sé latilyé-la : an ka prézanté mwen, bay lavwa vitmanprésé asi listwa a konstriksyònman a lang kréyòl, kijan i pran lèv, aprésa nou ka vwè lèt é son, déotwa larèl, tibwen lèkti, on ti dikté, èvè ni on ti animasyon é nou ka bokanté asi on pwovèb an bout, pou fèmé latilyé-la. Sé kouw-la ka koumansé menm jan-la é anfi-an-mizi nou ka vansé asi plizyè lèson pou ay pli lwen... Quelle place occupe l'identité selon toi, dans cette période de contestations majeures ? Comment définis-tu cette identité ?

C’est un élément central, mais qui à mon avis ne doit pas envahir notre esprit. Car l’identité de manière générale se définit comme étant plurielle (collective, individuelle, liée à l’histoire, la culture, les traditions, son identité administrative, sa famille, ses passions, « nos goûts et nos couleurs » etc…) mais aussi évolutive donc changeante, elle n’est pas figée. Kon an di-w, mwen, an ka vwè mwen kon on zagalakatéléman a moun, listwa an nou menm sé onsèl zagalakatéléman. Je perçois l’identité Guadeloupéenne comme un kaléidoscope, car elle est multiple et riche par sa diversité et ses in luences africaines, européennes, indiennes. Même s’il n’est pas toujours simple de cohabiter, je pense qu’il est essentiel de mettre en avant nos di férences et de les voir comme un atout, plutôt qu'un outil de con lit !


Ka i pli rèd lè'w ka maké Kreyol ? Quel conseil pourrais-tu donner à ces personnes qui ne l'utilisent pas au quotidien? Silon mwen, sa ki pli rèd adan maké-la, sé pengad asi konstriksyònman a kréyòl-la, sa nou ka kriyé an fransé « la syntaxe » ki pa menm-parèy ki fransé-la, é souvantfwa nou ka garé. Pou larèstan, an pa ka touvé-y rèd. Adan kad a mofwazaj, sa ki pli rèd, sé rèsté adan zimaj a kréyòl-la touvé bon movokabilè, lidé-la ki pi pré a kréyòl-la ki fransé-la. Pou rédé yo, sa ki pòtalan dabòpouyonn, avan maké-la, sé palé-la. Obliyé zafè a aksan oben pa aksan, palé-palé a zòt, é larèstan ké vini. Pou li, an té ké konséyé yo : Louké a Wojé Valy-Plaisant, (édisyon Jazò, 2016). Pòtrépòtré a... Alen Rutil, (L’Harmattan, 2017). Sé karikati é pòtré ki ka fè nou fasadé èvè diféran modèl moun adan sosyété an nou

Le créole dans l'art, dans la Musique, dans la littérature... Il y a-t-il une progression en Guadeloupe ? Konfèdmanti, sa vré ni on ti mélyorasyon. An pa sav kijan pou èspliké-y poubon, men Jowèl Nankin pou mwen té ja ka penn « kréyòl » dèpi lé lanné 80 ; é avan li, nou tin Michèl Rovelas adan lé lanné 70. Pou sa ki litérati, dapré mwen lé médya pa ka gen mété yo douvan, men ni moun ki ja travay dèpi bon enpé tan kontèl : Soni Rupaire, Èktò Poullet, Silvyàn Telchid, Wojé Valy-Plaisant, Alen Rutil, Max Rippon … Apré, nou ka touvé Benzo, Èdga Férus, M’Bitako, Timalo é dòt ankò. Men ka manké nou nannan ankò. Que souhaites-tu transmettre ? Comment ressens-tu cet engagement ? C’est un engagement fort, tellement que j’ai souvent peur de me tromper. Mais beaucoup de choses sont à refaire ou à construire. Je souhaite transmettre la vraie valeur de la

langue créole, son image, contrairement à ce que beaucoup pensent encore aujourd’hui, ce n’est pas un patois. C’est une langue vivante, nous le voyons bien dans notre quotidien, qu’il s’agisse d’un « kréyòl tchòlòlò » ou d’un « bongrenn kréyòl », « I KA VIV ! ». Zò ka rann zòt kont ? Kréyòl rantré lékòl san p’on èstrikti byen doubout ! I adan pwogràm a lang vivan. Nou on pakèt oliwonlatè ka palé-y. Nou vwè sé dènyé kreyol-la owa Trinidad. Kreyol a yo ka sanm tan nou...yo ka lité pou tchenbé kreyol-la. La langue est aussi un instrument principal de décolonisation, qu'en dis-tu ? Pli lespwi a'w lib pli Lang a'w lib ? An dakò èvè lidé-lasa atout. Men an té ké piplis di : pli zyé a-w ouvè, pli lang-la lib ! J Silon mwen, si an konnèt kimoun an yé, ki orijin a gangann an mwen, an pé pa ka rèsté yenki asi mòso fransé a lidantité an mwen. Wi dakò, nou pa ka lésé lèspri-la bloké asi lèsklavaj, meeenn, dapré mwen kréyòl dwètèt omwen bita-bita èvè franséla. Sa vré ! onlo mo kréyòl sòti adan lang fransé, men konstriksyònman a lang-la pa fransé menm menm menm. Ou vwè sa ? sé léritaj a moun yo mété anba joug a lèsklavaj, anba lòpsyon a sé kolonizatè-la. Pou ki biten an dwètèt gadé yenki ta kolonizatè-la ? oben mété-y pli douvan ? Wi, tousa ka sanblé listwa, lidantité é libèté a-w Trinidad, ni moun kon Nnamdi Hodge (Pwofésè pannyòl é kréyòl) èvè Man Joàn Ferreira (Dòktè Lengwis) ki ka fè on bèl travay pou rédé kréyòl-la kenbé doubout ay, men travay dèyè poko mannyé. Moun andéwò a Paramin (koté-la yo ka palé kréyòl-la) on tan té ka vwè yo kon « sovaj », an pa sav pou jòdi. Ou ké di mwen Trinidad pi gran ki Gwadloup, men ni onlo moun anbala ki pa sav ni moun a kaz a yo ka palé kréyòl, mandé yo menm ka ki kréyòl. Men a pa fòt a yo, isidan menm nou pa konnèt tout asi listwa a péyi an nou. Lékòl pa ka aprann nou vré listwa-la, é fanmi an nou ? 63


64


Murielle

Bedot

Murielle Bedot est une danseuse professionnelle, chorégraphe, artiste multi-facettes,préparateure mentale, conseillère en parentalité et cheffe d'entreprise. Elle oriente son art et ses recherches sur la conscience noire, et sur la place de la Femme. En 2020, Murielle publie son premier ouvrage " Petites histoires d'éducation : décoloniser la transmission "

65


66

© Willy Joseph L.


❝ La danse comme outil de CONSCIENTISATION

dans sa quête IDENTITAIRE ❞ M.B : De toutes mes recherches, j'arrive à la conclusion que tous les peuples colonisés ont subi et subissent encore les conséquences de la colonisation, et je dirai même plus : de la cruauté. Cela signifie qu'à notre époque, les vestiges sont encore présents chez nous, dans nos maisons ! Quand, à une époque, la construction familiale se faisait dans l'humiliation, la réduction à l'état de chose, la transmission se faisait également dans les mêmes conditions. L’unique solution est que la conscience s'éveille et vienne casser le schéma de répétition. Il est question ici de déconstruire un mode éducatif, qui a été longtemps répété sans avoir été mis à jour. Un mode éducatif ! Et je le répète : éducatif ! Car il s'agit d'un mode directement issu des peuples colonisateurs afin de formater les enfants à être de parfaits individus plus tard, sans pouvoir faire et penser par eux-mêmes. Des individus soumis et non construits. Élevons nos enfants ! Je parle donc de deux points : (1) La décolonisation qui est un processus qui vise à déconstruire ce qui est préétabli, en y apportant des réponses concrètes. En y amenant l'individu dans toute sa singularité pour comprendre comment il est arrivé ici, ce qu'il est maintenant et ce qu'il est capable de faire demain. C'est l'idée selon laquelle nous pouvons faire grandir nos enfants avec d'autres principes que, la petite fille parfaite en petite robe rose, et le garçon qui deviendra pompier ! NON ! L'enfant doit être au cœur du système, car c'est lui qui sera présent demain, pas nous. Il faut lui apprendre à réfléchir et avoir une vision claire de sa vie, et devenir un leader pour lui avant tout et peut-être pour les autres.

MB

(2) La transmission qui est l'acte de donner à l'enfant ce que nous avons de façon consciente ou inconsciente, dans le langage verbal ou non verbal...Nous avons ce pouvoir de choisir ce que nous leur donnons, après un travail sur nous : de résilience, résistance, conscience, visualisation...Ce qui a été construit peut être brisé, avec du temps, de la patience et de la détermination. Des années après Frantz Fanon, nos espoirs, nos combats, s'appuient sur les travaux de grands Hommes tels que lui. Notre devoir maintenant est de permettre à d'autres dans le futur, de continuer ces travaux, de chercher encore plus loin, et d'amener des solutions pour l'éradication de la domination sous toutes ses formes.

De l'écriture à la transmission M.B : J'aime l'écriture, j'aime les mots, j'ai une passion pour la douceur des lettres. Dans mes plus vieux souvenirs, j'avais déjà un carnet en entrant au collège où j'y écrivais mes ressentis, mes amours, mes déceptions. Petit à petit j'ai commencé à écrire des textes et de la poésie. L'évènement déterminant fut en 2018. Je me trouvais à la Bibliothèque Schoelcher à Fort-deFrance pour un projet vidéo. J'ai eu accès à des lieux que je ne connaissais pas. Danser au milieu des livres, de la poussière du passé, m'imprégner des énergies de tous ces écrivains a été une révélation. Pourquoi certains auteurs sont présents ici ? Un jour je serai parmi vous ! J'ai pu toucher et caresser ces livres. J'ai compris à ce moment-là que le meilleur outil de transmission est et restera : Le LIVRE. Un bon livre reste dans les mémoires et dans les corps, et surtout dans les espaces de vie. On peut l'ouvrir et y voir les mots, qui sauvent certaines fois et qui inspirent des émotions. Le livre est une manière de garder la mémoire intacte pour une durée illimitée. Je voulais marquer mon temps et comme j'aime à le dire « pour faire partie de l'histoire, il faut y participer.»

67


❝ Nous voulons autre chose,

quelque chose de plus grand, de plus approprié, de plus spirituel. Pour ma génération, je rencontre de plus en plus d'hommes et de femmes conscients des enjeux. Des personnes qui cherchent et se connectent à ce qu'ils jugent bon pour eux. Des personnes qui initient des mouvements pour rassembler et parler d'une seule voix. Une chose doit nous réunir : cette volonté de sortir de ce poids de la domination qui pèse encore sur nos épaules. Nous, nous sommes plus déterminés, et de plus en plus! Les générations d'après sont et seront des nonnégociables ! Je les vois arriver, et les hommes et femmes avant les y ont préparé. ❞

68

Identités et constructions identitaires.. M.B : Je danse donc je crée ! Je danse ma vie ! J'aime à le penser et c'est ma vérité. Tout ce que je danse vient de mes tripes. Je vais puiser au plus profond de moi, de mon histoire, de mon île, de mes origines, pour me nourrir et comprendre qui je suis. Je suis immergée dans un flux culturel qui m'inspire tous les jours. Je suis reconnaissante de vivre ici, de venir d'ici, car la Martinique est une terre riche, et selon moi une terre qui pourrait être un modèle de construction identitaire. J'ai eu beaucoup de mal à m'y adapter à mon retour en 2010 après 11 ans en Guadeloupe. La Guadeloupe était pour moi ma terre de liberté et d'engagement culturel et identitaire. En arrivant ici j'ai vu la docilité qui n'a pas tardé à se transformer. Il y a de belles énergies en Martinique, et des différences que j'ai enfin comprises et aimées. Je crée presque exclusivement à partir de ce qui construit la Martinique, et principalement dans les rapports humains, qu'ils soient bons ou houleux. Je dirai que je fais une danse sociologique, car mes sujets portent sur la place de la femme en Martinique. J'aime interpeller le spectateur, le bousculer, remettre en question ce qu'il pense savoir. Dans les processus de création ou même d'interprétation, je révèle qui je suis, et ce qui me transcende, en amenant avec moi toute mon ancestralité.

La recherche décoloniale dans la création... M.B : La place de la femme est pour moi d'une importance capitale dans notre société. Une femme épanouie et bien dans son être pourra élargir sa lumière à tous ceux qui sont dans son entourage. Comprendre son corps


c'est apprivoiser cet outil qui est avec nous au quotidien. Et c'est aussi sentir son existence au moment présent. Le Heel move, utilise la marche et l'apprentissage de l'enracinement dans le sol. La prise de conscience dans la marche aide les femmes à sentir leurs corps et à le mettre en mouvement. Accepter son énergie féminine, sa sensualité, sa douceur, son rire, son corps...sont les objectifs. Sortir des clichés et de la représentation de la femme occidentale, pour aller chercher chacune d'elles dans ce qu'elles sont réellement. A travers certains exercices, elles pourront briser l'emprise du regard des autres, de la pression familiale, des relations toxiques, de la société...de la domination.

❝ La Guadeloupe était ma terre

de liberté, d'engagement culturel et identitaire ❞

Le rôle de l'artiste chercheur M.B : Son rôle est, selon moi, de prendre sa place car dans une société postcoloniale, l'artiste n'est pas valorisé, compris et écouté comme il le devrait. L’artiste est perçu comme un divertissement ambulant, qui n'a pas toute sa tête. Cette vision est selon moi voulue, afin d'éteindre leur volonté. Il doit prendre sa place sans attendre de reconnaissance, car cette attente tue ! L'artiste deviendra alors un instrument au service de...et non à la disposition de... L'artiste-chercheur est un porte-parole, un électrochoc, un électron libre, une vision, un détonateur et un dénonciateur.

Il est le lien entre le visible, la réalité de ce que tout le monde perçoit, et l'invisible, ce qui se cache derrière chaque action ou ce qui pourrait en découler. Il est en général un visionnaire qui regarde déjà 10 ans, voire plus, en avant et qui peut amener des solutions révolutionnaires à des problématiques courantes. Il amène aussi l’espoir ! L’espoir de se dire que tout peut changer, que tout peut s'améliorer, qu'il y a des solutions à apporter pour un mieux-être. Il amène la détermination et la résistance, de comprendre que le système n'est pas correct, que la machine ne fonctionne pas. C'est par l'art que le changement viendra.

Résister en création M.B : Travailler avec Alain Gravier est une chance ! Cet homme est à l'écoute et nos échanges nous amènent toujours plus loin dans nos réflexions. "Résistance" est une pièce autour du processus qui amène à cet état. Nous avons tout d'abord discuté du sujet afin de savoir d'où nous pouvions partir et où nous souhaitions arriver. Nous connaissons une période très intense en Martinique autour de la chlordécone et de l'empoissonnement des terres. Les activistes sont présents et déterminés à ce que justice soit faite pour cette empoisonnement, mais la population est en observation selon moi. A travers cette pièce, nous avons voulu comprendre ce qui pourrait amener TOUS les Martiniquais à se soulever ou demander un changement, des solutions. Cette création est intense physiquement car mon corps passe par différentes étapes pour comprendre la résistance, en commençant par la souffrance, qui est la première étape de ce processus. Elle m'a apporté les réponses que je cherchais, et qui ne me semblaient pas évidente avant de les avoir expérimenter. Cette étape de travail était un premier jet, avec le regard extérieur de la chorégraphe (martiniquaise) Christiane Emmanuel, qui nous a permis de nous questionner sur nos intentions.

69


Mouvement International des Femmes Murielle Bedot

MIF est un mouvement que j'ai créé en 2020 en Martinique, et qui a pour vocation de rassembler les femmes autour de discussions et de solutions sur les problématiques présentes. Ce n'est ni un mouvement politique, ni féministe, car il vise à rassembler toutes les femmes qui souhaitent s'impliquer dans l'évolution de notre département. Les rencontres se déroulent le dernier dimanche de chaque mois pour parler de l'actualité et construire des actions. La femme doit prendre sa place dans la société martiniquaise et à tous les niveaux, afin de produire une véritable énergie de bienveillance et de construction de notre peuple. Pour cela, elle doit se mettre en avant et prendre des décisions. Ce mouvement regroupe pour le moment une vingtaine de femmes : thérapeutes, infirmières, éducatrices, professeurs, chercheuses... Nous nous sommes principalement axées sur la décolonisation, en mettant en place des ateliers dans des lieux mémoriels en Martinique. Ces moments de connexions avec les lieux sont puissants, tant par la charge qui s'y dégage que par la force du rassemblement. Nous entrons dans une forme de libération verticale et horizontale, pour notre alignement et en même temps notre connexion aux autres. Les premiers ateliers se sont déroulés en Août 2020 autour de la décolonisation de la sexualité, avec les intervenantes : Aribo Laetitia, Marie-Sainte Diana et Maxime Marie-Laure. Des ateliers qui

70

peuvent accueillir des hommes, en fonction de la thématique. Le MIF souhaite continuer ses actions avec des ateliers itinérants et aussi sur d'autres départements. "L'école de femmes" est dans la continuité de tout ce que j'ai pu évoquer ici. Je pourrais dire que c'est l'aboutissement de tout le travail que je fais avec les femmes depuis plus de 10 ans, mais je dirai au contraire que c'est le commencement. C'est un projet qui m'est apparu pendant le premier confinement. Un lieu unique en Martinique, regroupant la danse, les arts et d'autres outils, au service de la guérison des femmes. Un lieu de transmission et de partage, autour d'ateliers, de cours réguliers, de séminaires, avec des intervenants locaux et extérieurs. C'est un lieu où se regrouperont plusieurs professionnelles afin de créer un rassemblement puissant de femmes. Il y a également l'aspect social qui rentre en compte, car ce sont souvent les femmes qui ont le plus besoin de réapprendre à s'aimer qui ne peuvent pas accéder à ce type de prestation. Nous ferons de cet espace un lieu sécurisé pour chacune d'entre-elles. Quelles que soient les actions menées dans cette école, le seul et unique but est le mieux-être de la femme en profondeur. Aller chercher dans son passé , dans son présent et lui permettre d'accéder à un futur qui lui correspond mieux. Laetitia Aribo qui est Coach et co-créatrice du projet et moi-même travaillons dessus pour que tout soit prêt dans les meilleurs délais.


SELAM HEART

71

REFLEXION REFLECTION


72


De plus en plus d'artistes caribéens s’inscrivent dans cette mouvance anticoloniale, où leur recherche artistique s’articule autour des multiples questions identitaires, historiques, culturelles. Les artistes caribéens, afro-descendants ou issus de communautés marginalisées, sont porteurs d’identités. Certains apportent une autre vision de la « pensée » intellectuelle noire ; une vision parfois plus radicale et plus critique des enjeux sociétaux. Parfois, la politique s’en mêle; notamment lorsqu’il s’agit d’aborder le néo-colonialisme, l’impérialisme, le néo-racisme, les rapports de pouvoirs et de domination, le capitalisme et bien d'autres sujets... Pour d'autres, tels que l'artiste Selam Heart, la politique n’est pas au centre de la performance artistique. A travers ses créations, la résistance s'avère être une résistance culturelle, par l'affirmation d'une spiritualité afro et la revendication du mysticisme de la société antillaise. Selam Heart, réaffirme son identité, par l'Art, en se réappropriant la spiritualité, les mythes, les légendes et les traditions.

73


L’art de Selam, c’est le Je pour le Nous, et le Nous pour Je, parce que c’est le Tout qui est, et c’est le Tout qui fait. C’est le Tout qui déconstruit ansanm et qui reconstruit ansanm : une notion d’unité symbolique, qui représente cette force commune , c'est-à-dire l’union de chaque force individuelle pour une résistance collective. Lorsque je vis les créations de Selam Heart, je compris la puissance de l’Art nègre, résonnant sans mots, faisant fi des convenances, brisant le silence originel !

❝Je suis le vent de la Résistance, celui qui chouboule ma couronne parfois et vient aérer mes pensées❞ Selam Heart 74

Il n’existe pas de sujet que l’Art ne puisse traiter. Mieux encore, il n’existe pas de sujet que l’Art, face à la question décoloniale, ne puisse traiter. Mais, lorsque l’Art s’attaque à la décolonisation du Soi et lorsqu’il désintègre chaque petite parcelle d’un système colonial, pour concevoir de nouvelles figures d’identités, de nouveaux modes de pensée et de nouvelles références, il s’exprime de la manière la plus juste.


Questionner le rôle de l’artiste dans la déconstruction des rapports de domination, est essentiel. Comment créer dans une société où ces rapports subsistent ? Comment se réapproprier l'espace artistique, sans tabou ? Que risque l'artiste ? Quel est son rôle, en situation post-esclavagiste ?

Selam Heart écrit dans son cahier : Une lignée, une famille, des âmes en échos dans le cosmos, qui résonnent à travers les temps. N'est- ce donc pas ce que nous laissons derrière nous. Prendre la mesure de la lignée, l'honorer, la réparer là ou cette expérience de vie est venue l'abîmer, afin de transmettre la guérison. Nous sommes les ancêtres de demain.

75


76


77

SELAM HEART


L'esprit : allégorie de nos traumas Melissa Marival

Les esprits ? On dit qu’un sorcier, en colère contre les esclavagistes, aurait relâché plusieurs créatures de l’enfer pour les punir mais que la deveine du nègre étant si forte que ce fut eux, qui furent hantés. Je me rappelle de ma première rencontre avec un esprit. Je devais avoir cinq ou six ans. Un cauchemar m’avait réveillé et je m’étais réfugiée, comme à mon habitude, dans la chambre de mes frères. Ce soir-là, à peine m’étais-je glissée dans le lit de mon grandfrère, que la porte de leur chambre s’ouvrit. Je me souviens de l’angoisse puis de la peur que j’ai pu ressentir lorsque j’ai vu ces deux yeux bleu brillant, flottant dans l’air, nous fixer. Je me souviens également de la voix tremblante de mon grand-frère lorsqu’il me dit : « Cachetoi sous les draps et ne fait pas de bruit. »

78

J’ai attendu ce qui me paraissait être un temps interminable. Le lendemain matin, je me suis réveillée encore cachée sous les draps et mon grand-frère n’était plus dans le lit. J’y pense encore, à cette nuit comme à toutes les autres où j’ai pu vivre des expériences avec les êtres de l’au-delà. Après tout, la culture guadeloupéenne est une plateforme vivante pour ces esprits. Nous les contons, racontons leur histoire : soucougnan, Diablesse, Volant, Hommechien, Manman Dlo, Succube et j’en passe. Les esprits font partis intégrants de ce que nous pouvons désigner comme notre folklore. Nous sommes nés avec eux, grandis avec eux et mourront avec eux. Notre famille se fera conteur de notre vie et nous deviendrons à notre tour esprit. Mon père m’a expliqué que dans notre monde, il y a des individus capables de voir et de communiquer avec ces esprits. Ce sont les kwafè. De génération en génération, ils se transmettent ce don. Mon arrière-grand-mère était une kwafè, mon père est un kwafè, je suis une kwafè. Ou du moins, c’est ce que j’ai espéré. Un sorcier et ses créatures. Peut-être s’agissait-il d’une sorcière et de ses créatures. L’histoire change suivant le conteur, elle se métamorphose et s’adapte au temps, au public et à la situation sociale actuelle. Toutefois, le message est constant, il demeure le même : des esprits vengeurs revenus sur la terre des vivants pour châtier ceux qui les ont autrefois fait souffrir. Mais qui sont-elles, ces personnes à châtier ? Sont-elles toujours présentes pour que les esprits aient à revenir hanter le monde des vivants ? Si je me réfère à cette « vérité générale » que nous connaissons tous : « L’esclavage est fini depuis longtemps, les esclavagistes sont tous morts. Le temps des Maîtres de la Guadeloupe est fini ! », les esprits n’auraient donc plus rien à faire ici. Alors qui sont-elles, ces personnes à châtier ?


Je dois reprendre du début : que savons-nous des esprits, de nos esprits ? Nous savons que ce sont des êtres vengeurs, oui, mais qui savons-nous réellement d’eux ? Qui sont-ils ? Mon père m’a raconté que le soucougnan était autrefois un esclave, mort, fouetté contre les épines dangereuse, devenues outils préférés de la mort, de l’arbre fromager. Il dépose au pied de l’arbre mortelle, sa peau, sa couleur de peau maudite et se transforme en boule de feu, s’attaquant aux Hommes qui errent la nuit. Mon père m’a également raconté qu’un soir, alors sur le chemin de la maison, il a vu un soucougnan traverser le ciel. Il est resté immobile, silencieux pour ne pas attirer l’attention sur lui, pour ne pas se faire attaquer, pour ne pas sentir son sang s’enfuir de ses veines lorsque le soucougnan lui sucerait la vie de son corps.

« Les gens s’imaginent qu’un soucougnan a des allures de monstre. Ils croient à des ailes noires de chauve-souris. Ils croient à des griffes. Ils croient à des dents de vampire. Ils croient pour se faire peur. » 1 Le soucougnan est l’un des esprits du monde magico-religieux de la Guadeloupe, le plus connu. Ils hantent nos nuits, nous obligent à observer le ciel, à nous cacher lorsque nous confondons une étoile filante à l’un de ces semblables. Les Guadeloupéens craignent le soucougnan, les hommes craignent la diablesse et les femmes craignent le succube, l’homme-aubâton. Le succube, le fameux « Homme-aubâton ». Mon père ne m’a jamais rien dis sur celui-ci, peut-être parce que cet esprit appartient à l’univers exclusif des femmes. Après tout, le succube abuse et viole les femmes la nuit et ces dernières pour s’en défendre portent une culotte noire à l’envers.

Il s’agit là, d’une histoire qui aurait alors perturber ma naïveté enfantine pour m’introduire avec violence dans ma future réalité de femme guadeloupéenne, en soit un cours d’éducation sexuelle que mon père n’était pas prêt à dispenser. Et des années plus tard, c’est lui, le succube qui m’a mené à toutes mes interrogations. En lisant et relisant plusieurs livres qui décrivaient le monde magico-religieux guadeloupéen et antillais, quelque chose a fait « tilt ! ». Chaque esprit est un esprit vengeur, rancunier et furieux. Et comme je l’ai dit précédemment « Les Guadeloupéens craignent le soucougnan, les hommes craignent la diablesse et les femmes craignent le succube, l’homme-au-bâton. », chaque esprit a des traits spécifiques : mode opératoire et choix des victimes. Lentement, une question a surgi : « Ces esprits ne représenteraient-ils pas nos souffrances, les violences que nous avons vécues et des non-dits ? » Autrement dit, ne seraient-ils des allégories de nos traumatismes ? La réponse à cette question est plus que complexe mais j’essayerais au cours de cet article de vous la présenter. Qu’est-ce qu’un traumatisme ? « Un traumatisme correspond à toute blessure physique qu’une personne subit, que ce soit voulu ou non, et qui résulte d’un choc, d’un coup, d’une pression… » Pour Christian Lachal, pédopsychiatre, psychanalyste et psychothérapeute, « La peur produit dans le psychisme une série d’effets, dont le plus marquant est une organisation particulière des traces de mémoires liées à l’expérience traumatique (…) Certains souvenirs sont liés à une expérience traumatique, et ils vont persister au coeur du psychisme et produire des effets psychologiques et physiques. Ce n’est pas le traumatisme initial, avec son corrélat émotionnel, qui agit, c’est le souvenir persistant, sorte de parasite de la vie psychique. ». 3 Ainsi l’expérience vécue a été d’une telle violence qu’elle s’est imprégnée en nous, coincée dans notre esprit. Alors, qu’advient-il des traumatismes nonsoignés et/ou non-exprimés ? Ils demeurent présents en nous, modèlent nos vies, nourris nos peurs mais plus encore, ils se transmettent. Il s’agit d’un mécanisme appelé « Mécanisme de déplacement ». Il existe plusieurs expressions qui décrivent vulgairement ce

79


concept et je pense notamment à « Tel père, tels fils ; Telle mère, telle fille ». Il est connu que plus nous côtoyons des individus plus nous adaptons certaines de leurs mimiques et certaines de leurs habitudes. Mais nous adoptons également, et ce que nous omettons ou méconnaissons, leurs souffrances. La proximité que nous avons avec X affecte notre vie considérablement positivement et négativement. Dans le cas de la souffrance, « Ce mécanisme de déplacement de la souffrance mentale sur l’autre qui est nous est proche, se trouve à l’origine de la transmission psychique transgénérationnelles à travers laquelle la souffrance non pensée à cause d’un traumatisme subi est déplacée dans un autre lieu et dans un autre temps. » ( Anna Maria Nicolo) Pour Florence Calicis, « Les jeunes enfants sont comme des éponges, ils captent ce qu’il y a comme tensions enkystées, comme souffrances dans l’air, souffrances non dites, liées à des évènements actuels ou passés de l’histoire de leurs parents. ». Selon Edith Thomas, les enfants « deviennent le dépositaire d’une souffrance qui ne lui appartient pas directement, mais dont il révèle la persistance. ». Autrement dit, dès notre plus jeune âge nos parents nous transmettent leur souffrance non-soignée et/ou non exprimée qui continuent de les hanter. Le « traumatisme est alors transféré d’un corps à un autre corps, d’un psychisme à un autre. » (Florence Calicis) Le « mécanisme de déplacement » est à l’origine de ce que nous appelons le traumatisme transgénérationnel. « Un traumatisme qui déborde la capacité des contenants d’une personne et du groupe familial et qui ne peut s’exprimer à ce moment-là, est transmis à la génération suivante, c’est-à-dire qu’il est déplacé dans le temps et dans l’espace. » (Anna Maria Nicolo) Autrement dit, la non-verbalisation ou non-expression de nos traumatismes conduit à ce que nous les transmettons à ce qui nous sont proches, notre famille moléculaire dans la plupart des cas, et tant que ce traumatisme ne sera pas articulé dans notre réalité il sera, de générations en générations transmis. En lisant ces études et articles, je me suis alors demandée ce que des années de servitude ont pu causer sur le psychisme de ces humains-objets devenus, à la seconde abolition de l’esclavage en

80

1848 en Guadeloupe, des êtres-humains. Et surtout, je me suis demandée ce que des années de négation de l’expérience traumatique ont pu causer sur leur psychisme. Après tout, il a communément été admis que l’abolition de l’esclavage déclarée, nous devions faire table rase du passé, que nous, descendants, n’étions pas légitime à en parler puisque nous n’avions pas connu l’esclavage, que ça s’est passé il y a tellement d’années que nous devenons ridicule à vouloir tout rapporter à l’esclavage. Alors, qu’advient-il des traumatismes non-soignés et/ou non-exprimés ? Et je précise, qu’advient-il des traumatismes non-soignés et/ou non-exprimés subis par nos ancêtres esclaves ? Il est nécessaire de comprendre que ce qui compte n’est pas le fait que nous ne soyons pas, à l’heure actuelle des esclaves ou le fait que nous n’ayons jamais été des esclaves, ce qui compte est qu’en tant que descendants d’esclaves, nous portons en nous leur héritage. Un héritage fait de souffrance, un héritage de traumatisme. L’abolition de l’esclavage a certes aboli la servitude physique mais a failli à abolir notre servitude mentale. Pour Dr. Joy Degruy, ce que nous vivons est le syndrome d’esclavage posttraumatique. Le syndrome d’esclavage post-traumatique est une condition qui existe lorsqu’une population a subi des traumatismes multigénérationnels résultant de siècles d’esclavages et qui continue de subir l’oppression et le racisme institutionnel aujourd’hui. Ajouté à cette condition, la conviction que les avantages de la société dans laquelle cette population vit ne lui sont pas accessibles. (Dr. Joy Degruy, Post traumatic slave syndrome ) Dans notre contexte Guadeloupéen, d’antillais, ancienne colonie esclavagiste, nous expérimentons tous ce syndrome. Nous sommes ankylosés par des siècles de souffrances non-verbalisées, de souffrances si inhumaines que les mots pour les décrire sont inexistants. Nous en tant que descendants d’esclaves mais également en tant de travailleurs engagés, isolés, malmenés par l’administration coloniale. Nous avons alors construit des sociétés entières sur l’attente que nos ancêtres pansent leurs plaies grâce au pouvoir des mots « libertés » « citoyens » et par


la suite « français ». Or, ce n’était pas assez. Pour vivre mais surtout survivre dans cette société postesclavagiste, nos ancêtres ont développé des moyens de défenses permettant d’être résilients. Ils n’ont pas oublié, ils ont essayé de donner du sens à leur réalité. Nous savons, en effet, que « ce qui est transmis n’est pas seulement le souvenir de l’évènement traumatique ou le vécu fantasmatique lié au trauma, mais est plutôt constitué par les défenses transpersonnelles mises en oeuvre pour se protéger de cet évènement, de ses conséquences ou de sa possible répétition. » Pour Ronald Laing, ces défenses sont organisées par la famille pour se défendre d’un ou des traumas et se transmettent de générations en générations « parce qu’elles sont apprises par l’enfant dans sa famille »

« Les peuples de l’outre-mer français savent que les séquelles de la violence d’État, de l’oppression, de l’humiliation restent longtemps nichées dans l’inconscient qui transporte l’émotivité du corps et les écorchures de l’esprit. Le corps garde ainsi ses habitudes primordiales. » Christiane Taubira Chaque famille dispose de moyens de défense particuliers qui permettront aux générations futures de vivre avec le ou les traumas hérités. Alors qu’en-est-il de nos moyens de défenses ? Comment une société entière a pu se défendre des traumas hérités de l’esclavages ? Ce sont des générations et des générations qui se sont reliées pour continuer de transmettre ce qui semble être la transmission de nos moyens de défenses face à nos souffrances. L’affirmation semble simple mais part du constat que la littérature au sens large du terme « se trouve investie d’une mission ambitieuse : celle de transmettre les existences humaines, d’en panser les blessures sans pour autant les édulcorer. ».(Paola Ouedraogo, Ces femmes qui (se) racontent ) Au cours de cette article, vous avez lu à plusieurs reprises la même question : « Qu’advient-ils de nos traumatismes non-soignés et non-verbalisés ? ». Nous savons désormais que nous les transmettons

ainsi que les défenses permettant de vivre et survivre avec. Nous savons que la dissociation, l’oubli, le blocage sont des moyens de défense, de même que la narration. Narrer est un outil de transmission. Nos ancêtres ont narré les histoires de leurs village natales, ont narré les histoires des personnes mortes sous la servitude, ont narrés les histoires des plantes médicinales, ont narré leurs héritages. Malheureusement, nous savons que leurs héritages sont vite devenus notre héritage, celui d’un traumatisme collectif. Alors, pour panser nos plaies, nous avons continué de narrer, de nous narrer, cette fois, cette fois, de personnages fictifs dont les traits physiques inhumains ou encore spectrales ne permettraient de nous voir et de nous reconnaitre dans les histoires traumatisantes qu’ils vivent. Ainsi, nous sommes racontés au travers de compère Lapin, du soucougnan, de la diablesse ou encore du succube. Nous avons pu extérioriser nos souffrances, en les dissociant de nous, en créant des personnages fantasques et fantasmagoriques qui auraient la capacité et la force de porter nos expériences. « Ce faisant, les récits circulent à l’échelle de la communauté, ce qui permet l’expression d’histoires qui dépassent l’individu à proprement parler et sont celles de sa famille et de sa communauté. » L’utilisation du surnaturelle comme outils thérapeutique est fréquent chez les personnes ayant « vécu des événements traumatiques dans son passé qu’elle essaye d’oublier, il arrive que, malgré elle, elle soit à nouveau hantée par les images traumatiques, que ce soit sous forme d’idées obsédantes, d’angoisses, de cauchemars… On peut dire qu’elle est alors hantée par un revenant puisqu’elle sait que ces angoisses sont liées à un événement qu’elle reconnaît de son passé. Il suffit que la personne soit en contact avec une situation qui, par l’un ou l’autre aspect, lui rappelle la scène traumatique pour que le revenant soit réveillé. Une multitude de choses, même anodines, peuvent déclencher le réveil du revenant (…). (Florence Calicis) Ainsi, c’est avec délivrance que nous pointons du doigt les esprits. Ils sont les responsables de nos malheurs, de tout ce qui fait que nous sommes tristes, frustrés et violents. Mais ils sont également les responsables de notre guérison, de tout ce qui fait que nous sommes joyeux, rieurs et résilients.(ref :Ernest Pépin) 81


Qui est le Moi ? Le Moi est un arbre dont les racines subsistent ... aux ravages d’une sombre époque. Le Moi est un arbre dans une forêt de patrimoines, de paradoxes culturels et de troubles identitaires. Le Moi se revêtit au rythme de la nature, s’adapte aux sonorités de celle-ci !

Etroitement liés, le corps et la terre symbolisent d’autant plus le retour aux sources et l’acceptation d’une histoire coloniale, comme si le corps se faisait lieu de mémoire malgré lui. Comme si le corps ne pouvait se détacher des traumatismes moisis de la terre natale et comme si la Terre se sacralisait ! Car si celle-ci est sacrée, le corps l’est tout autant.

Tessa Naime

82


83


Diplômée de Sciences Po Aix, j'ai aussi un master en droit spécialisé dans la Caraïbe. Juriste, j'ai été pendant quelques années professeur de droit (c'est mon coté très rationnel). Puis à la suite d'une année au Brésil en mission humanitaire en faveur des enfants d'une favela, j'ai été une dizaine d'années religieuse. Cette expérience m'a conduit à me réapproprier une spiritualité qui me ressemble : libre des dogmes, intuitive, décloisonnée, décoloniale. Aussi loin que je me souvienne, résonne en moi une question : « Qui suis-je ? » et gronde en moi comme un appel : justice ! Cette petite voix intérieure qui crie justice a toujours guidé mes pas. C'est vrai, je dois reconnaître que j'ai parfois eu l'impression de prendre des « Chimen Chien » et de m'éloigner de moimême. Mais chaque chemin empruntés, même ceux où j'ai préféré faire demi tour, sont autant de chemins qui m'ont mené à « moi-m'aime », autant de réponse à ma quête identitaire, de chemins de décolonisation, de guérison et de réconciliation. Toutes ces expériences font de moi celle que je suis aujourd'hui : Imani, fruit de l'arbre ancestral, Imani, « celle qui a la foi », Imani, coach et thérapeute décoloniale. Ce prénom racine fait écho à mes origines (Algérie et Afrique de l'Ouest) et symbolise cette (re)naissance à « moi-m'aime ».

L' identité, un chemin vers Soi...

LAETITIA ARIBO

@TRACESPEYI_BY_IMANI

Je ne vois pas l'identité comme quelque chose de figé, ni de statique, mais au contraire, je dirai que l'identité est sans cesse en mouvement, en création. Je définirais l'identité comme une marche ou plutôt un chemin : un chemin vers soi. Re let de nous-même, essence de notre humanité, enracinée dans notre histoire personnelle, familiale et collective, elle s'ancre dans le présent et leurit dans le sens que je choisis de donner à ma vie. Selon un proverbe africain : « Pour savoir où l'on va, il faut savoir d'où l'on vient. ». Inspirée par la littérature d'Edouard Glissant, je perçois nos chemins d'identité comme des traces, comme

" Décoloniser l'identité c'est cette urgence de revenir

à « soi-m'aime » " 84


tous ses chemins que nous empruntons, ces sentiers à défricher, à explorer, ces traces qui nous rapprochent de nous-même. Ces traces qui nous relient à nos origines, ces empreintes mémorielles qui font l'écho de nos cultures et traditions ancestrales. Bien que je n'y sois pas encore allée, je me suis toujours sentie reliée à l'Afrique et ce malgré mes diverses origines. L'Afrique est pour moi la matrice, la terre mère. Aujourd'hui j'entends un appel encore plus profond à me reconnecter à mes racines, à me réapproprier, à honorer les forces et les richesses des héritages de ma lignée et à a firmer mon identité. Être coach et thérapeute décoloniale est l'une des réponses à cet appel, une autre est de porter ce nouveau nom : Imani, signe de cette identité réconciliée.

Devenir coach décolonial J'ai souvent eu cette impression de pièces manquantes, d'avoir à recomposer la mosaïque de mon identité, parfois même d'être divisée voire tiraillée entre deux parties qui s'a frontent en moi. J'ai pleinement conscience que ce con lit identitaire est en lien direct avec l'histoire de mon peuple. Colonisation rime avec aliénation, et pour reprendre les mots de Frantz Fanon « La colonisation est une négation systématisée de l'autre, une décision forcenée de refuser à l'autre tout attribue d'humanité. » En plus de nous avoir déracinés, coupés de notre culture, aliénés, la colonisation nous a appris à nous détester. A détester ce qui nous ressemble, à détester ce que nous sommes. A détester le re let de nous-même, à détester notre identité. Cette image déformée de nous-même, ces sou frances in ligées pendant plusieurs siècles se sont inscrites dans le génome de nos populations et se sont transmises de génération en génération. Nos sociétés se sont construites sur l'idéologie raciste coloniale et la mémoire traumatique est encore à vif. Pourtant, il n'existe pas à ma connaissance aux

Antilles un accompagnement spécialisé dans la prise en charge de ce Trauma Racial Historique. Nous avons besoin de guérir nos mémoires blessées, de nous libérer de nos chaînes mentales, de déconstruire les préjugés que nous avons intériorisés sur nous-mêmes : c'est ce que j'appelle le processus de décolonisation des corps, des esprits et des âmes. Convaincue que le chemin du retour vers soi passe nécessairement par cette désaliénation, quand Selma Sardouk, m'a proposé de rejoindre le mouvement de coaching décolonial qu'elle initiait cela a été pour moi une évidence.

Le péyi, terre de mémoires Je suis sensible aux énergies naturelles, plus spécialement celle des arbres, et à l'énergie des lieux. Aussi souvent que possible, je plante mes pieds nus dans la terre, je ferme les yeux, je ressens et j'écoute... Il est des lieux en Martinique qui ont des histoires à raconter, des lieux mémoriels qui parlent d'eux même. Des lieux chargés de mémoires, de douleurs et de cris. Trop de silence, trop de secrets, trop de sou frances restées dans l'oubli ou le déni. Toute la Martinique est émaillée de ces lieux où nos ancêtres méritent d'être honorés mais n'ont pas de sépultures et très peu de lieux de mémoires. Des lieux témoins d'histoires de mawonnaj, de résilience et de victoires. Nous devons nous réapproprier ces lieux, les sanctuariser et écouter ce qu'ils ont à nous enseigner. C'est le sens des « Traces Peyi », ces itinéraires culturels et mémoriels que je propose pour se réapproprier notre Histoire, écouter en nous ses résonances, et libérer nos cris enfouis.

85


En consacrant mon mémoire professionnel à l'étude du Trauma Racial Historique à la Martinique, j'ai pu mettre des mots plus précis sur nos maux. Il existe au sein de nos populations un véritable syndrome de l'esclavage post traumatique théorisé par la psychologue américaine Joy Degruy dans son ouvrage « Post Traumatic Slave Syndrom » Il se traduit par : - un déficit important de l'estime de soi - une propension marquée à la colère et à la violence contre soi-même et les autres y compris les membres de son propre groupe. - un racisme intériorisé qui se manifeste par de l'antipathie et de la répugnance pour les membres, la culture et les caractéristiques physiques de son propre groupe culturel et ethnique. Autrement dit, et au risque de me répéter, des siècles de colonisation et de mise en esclavage nous ont appris la haine de nous-même. Décoloniser l'identité c'est déjà prendre conscience des conséquences de ce préjugé racial que nous avons si bien intériorisé : colorisme, automatismes mentaux d'auto-dévalorisation, mépris ou négation de la part Africaine de notre identité. Décoloniser l'identité c'est aussi recomposer notre identité culturelle en transformant nos représentations de nousmêmes, en revalorisant nos traditions et nos héritages ancestraux. Décoloniser l'identité c'est cette urgence de revenir à « soi-m'aime » car nous méritions le plus grand amour, celui de nousmême, celui qui nous replace à notre réelle place dans ce monde. Nous méritons de lamboyer !

86

Décoloniser...

notre

identité

Décoloniser la sexualité ? Toutes les dimensions de notre être ont besoin d’être décolonisées mais s'il est bien un domaine où nos traumatismes font corps et s'inscrivent jusque dans nos entrailles c'est à mon avis celui de notre sexualité. Les corps déshumanisés, esclavagisés, érotisés, fantasmés, hyper sexualisés, castrés, émasculés, violés, avortés, de nos ancêtres sont aussi les nôtres ; que de violences qui se répercutent aujourd'hui dans notre sexualité. Décoloniser la sexualité ? Que signifie pour toi décoloniser la sexualité ? Comment se libérer des schémas de répétitions, guérir nos corps ? De quelles ressources disposes-tu pour entamer ce processus ? Quand j'anime cet atelier, je ne donne pas de solutions toutes faites mais, au contraire, mon rôle est d'accompagner chacun à travers nos échanges et des tempss d'introspection, pour trouver ses propres réponses.


Reconquérir l'estime de nous-même. Mémoires ancestrales Nos mémoires ancestrales sont inscrites en nous et qu'il est possible de les réactiver. Personnellement j'ai vécu une expérience forte qui m'a ouvert les yeux sur l'impact que peut avoir sur nos vies l'histoire de nos ancêtres et en particulier les sou frances de l'esclavage. Lors d'une méditation je me retrouve en présence des femmes de ma lignée. Je suis profondément touchée par deux d'entre elles, une enchaînée dans la cale d'un bateau négrier, enceinte, sou fre atrocement, l'autre en train d'avorter dans des conditions et des douleurs horribles. Cette reconnexion à mes mémoires ancestrales, m'a permis de comprendre l'origine transgénérationnelle de mes fibromes utérins. L'épigénétique prouve comment les conséquences des traumatismes se transmettent de génération en génération à travers la mémoire cellulaire. Et si nous le désirons nous pouvons en nous reconnectant à nos mémoires ancestrales trouver des clés de guérison et de transformation. Nous avons bien plus de pouvoir que nous ne l'imaginons. Nous héritons des traumatismes, nous héritons aussi de la puissance de nos richesses ancestrales...

Valoriser nos héros et notre identité culturelle au sein de l'espace public est une étape importante de ce processus.

Se déconstruire, en tant que Femme caribéenne Le système colonial est intimement lié au système patriarcal ou devrais-je dire que le système patriarcal est intimement lié au système colonial ? Nous vivons dans des sociétés qui sont structurellement racistes et sexistes. En tant que femme racisée, caribéenne, cela a évidemment des incidences sur notre façon de nous percevoir, sur notre image et notre estime de nous-même, sur nos façons d'être Femme. Nous devons opérer plusieurs déconstructions, déconstruire nos croyances limitantes, déconstruire les injonctions sociales plus spécifiques à nos sociétés antillaises.

Laetitia Aribo 87


EN PARTENARIAT AVEC

88


N E G

Directeur de publication

Tessa Naime

Rédacteur en chef

Tessa Naime

Contributeurs

Conception Couverture Image de couverture Phographies

Michelle E.J Martineau Youri Richer (Gamsye) Matthieu Gama Melissa Marival Tessa Naime Truth Snocks Truth Snocks Brinowit (18 - 23) Lyndsey Carlot (57) Blxckdreadshot (50) Willy Joseph Louis (64 -66)

Le Magazine NEG est publié et réalisé par BLURB Toute reproduction, impression, di fusion de NEG est interdite sans autorisation préalable de l'Auteur.

www.negmagazine.art


editor's note A la fois, Magazine et Revue littéraire-culturelle, NEG s'intéresse aux résistances intellectuelles, artistiques, postcoloniales des Antilles. Nous donnons la parole aux travailleurs engagés, aux artistes, aux penseurs, aux militants et autres figures de résistance. Nous laissons la place à ceux et celles qui s'interrogent sur notre société et qui œuvrent à l'émancipation de l'esprit. La sélection des intervenants est assurée sans distinction fondée sur le sexe, la religion, l'identité, l'idéologie politique. NEG est un média libre, indépendant, MAWON !


Profile for NEG (Magazine)

NEG 02  

Ce numéro aborde la question identitaire aux Antilles en contexte post-esclavagiste, en réunissant des intellectuels, penseurs, artistes et...

NEG 02  

Ce numéro aborde la question identitaire aux Antilles en contexte post-esclavagiste, en réunissant des intellectuels, penseurs, artistes et...

Advertisement

Recommendations could not be loaded

Recommendations could not be loaded

Recommendations could not be loaded

Recommendations could not be loaded